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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/37914-0.txt b/37914-0.txt new file mode 100644 index 0000000..d34dc6a --- /dev/null +++ b/37914-0.txt @@ -0,0 +1,7556 @@ +The Project Gutenberg EBook of Un été dans le Sahara, by Eugène Fromentin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Un été dans le Sahara + +Author: Eugène Fromentin + +Release Date: November 2, 2011 [EBook #37914] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN ÉTÉ DANS LE SAHARA *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +UN ÉTÉ + +DANS LE SAHARA + +PAR + +EUGÈNE FROMENTIN + +[Illustration: colophon] + +PARIS + +LIBRAIRIE PLON + +_LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT_ + +IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE, 6e + +_26e mille_ + + + + +UN ÉTÉ + +DANS LE SAHARA + +DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE + +Dominique. 52e mille. Un volume in-16. + +Les Maîtres d'autrefois: Belgique-Hollande. 34e mille. Un volume +in-16 sur alfa. + +Un Été dans le Sahara. 26e mille. Un volume in-16. + +Une Année dans le Sahel. 20e mille. Un volume in-16 sur alfa. + +Eugène Fromentin (1820-1876). Plaquette in-8º illustrés. + +Lettres de jeunesse. Biographie et notes par Pierre BLANCHON +(Jacques-André MÉRYS). 7e édition. Un volume in-16. + +Correspondance et fragments inédits. Biographie et notes par Pierre +BLANCHON. 4e édition. Un volume in-16 avec un portrait. + + + + + +UN ÉTÉ + +DANS LE SAHARA + +PAR + +EUGÈNE FROMENTIN + +[Illustration: colophon] + +LIBRAIRIE PLON + +_LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT_ + +IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE 6e + +Droits de reproduction et de traduction +réservés pour tous pays. + + + _A_ + + _ARMAND DU MESNIL_ + + +_Cher ami, en te dédiant mes souvenirs de voyage, je ne fais que te +restituer des lettres qui t'appartenaient, pour la plupart, avant de +devenir un livre. C'est d'ailleurs indiquer l'origine particulière et le +sens familier de ces récits, que de les publier sous le patronage d'une +amitié qui rend nos deux noms inséparables._ + +_E. F._ + +_Paris, 15 octobre 1856._ + + + + +PRÉFACE + +DE LA TROISIÈME ÉDITION + + +Ces livres sont déjà d'une autre époque; et, disons-le nettement, la +pensée de les faire revivre, après tant d'années, ne pouvait plus venir +qu'à l'auteur lui-même. Les lecteurs d'autrefois, s'il les conserve, +ceux d'aujourd'hui s'il doit en avoir, jugeraient peut-être l'idée +bizarre et sans opportunité; aussi, l'auteur se croit-il obligé de la +motiver en quelques pages. + +_Un été dans le Sahara_ date de 1856. _Une année dans le Sahel_ ne parut +que deux ans après. Le métier de l'auteur n'était pas d'écrire; on lui +sut gré de s'en tirer convenablement. On lui tint compte aussi de la +bonne foi, de la déférence et même des ingénuités dont il donnait la +preuve, en touchant à un art qui n'était pas le sien et ne devait pas +l'être. Chacun de ses livres eut deux éditions. Tout portait à croire +que l'auteur n'en écrirait pas d'autres; c'était une dernière raison +pour que leur publicité s'arrêtât là. + +Si ces livres ne contenaient que des récits ou des tableaux de voyage, +une bonne partie de leur valeur aurait disparu. Les lieux ont beaucoup +changé. Il y en a, parmi ceux que je cite, qui pouvaient alors passer +pour assez mystérieux; tous ont perdu l'attrait de l'incertitude, et +depuis longtemps. L'intérêt qui s'attachait à ces notes, en leur +nouveauté, ne serait donc plus le même, soit qu'on y reconnût mal les +traits du présent, soit qu'on n'y trouvât plus le piquant des choses +inédites. D'ailleurs, quel est le lecteur, un peu au courant des +explorations récentes, qui s'occuperait avec la moindre curiosité d'un +petit coin de l'Afrique française, parcouru jadis par un observateur +spécial, aujourd'hui que le vaste monde est à tous et qu'il faut, pour +surprendre, instruire ou intéresser, de lointains voyages, beaucoup +d'aventures, ou beaucoup de savoir? + +J'ajoute que, si leur unique mérite était de me faire revoir un pays qui +cependant m'a charmé, et de me rappeler le pittoresque des choses, +hommes et lieux, ces livres me seraient devenus à moi-même presque +indifférents. A la distance où me voici placé de tout ce qu'ils +évoquent, il m'importe à peine qu'il y soit question d'un pays plutôt +que d'un autre, du désert plutôt que de lieux encombrés, et du soleil en +permanence plutôt que de l'ombre de nos hivers. Le seul intérêt qu'à mes +yeux ils n'aient pas perdu, celui qui les rattache à ma vie présente, +c'est une certaine manière de voir, de sentir et d'exprimer qui m'est +personnelle et n'a pas cessé d'être mienne. Ils disent à peu près ce que +j'étais, et je m'y retrouve. J'y retrouve également ce que j'ai rêvé +d'être, avec des promesses qui toutes n'ont pas été tenues et des +intentions dont a plupart n'ont pas eu d'effet. De sorte que si j'ai peu +grandi, du moins je n'ai pas changé. Voilà quel est, pour l'auteur qui +vient de les relire, le sens actuel de ces livres de jeunesse; et c'est +uniquement à cause de cela qu'il y tient. + +A l'époque où je fus pris du besoin d'écrire, je n'étais qu'un inconnu, +très ignorant et désireux de produire; pour ces deux raisons, fort en +peine. + +J'avais visité l'Algérie à plusieurs reprises; je venais d'y pénétrer +plus loin et de l'habiter posément. Une sorte d'acclimatation intime et +définitive me la faisait accepter, sinon choisir, comme objet d'études +et, très inopinément, décidait de ma carrière, beaucoup plus que je ne +l'imaginais alors, et, l'avouerai-je? beaucoup plus que je n'aurais +voulu. + +Je rapportais de ce voyage de vifs souvenirs, à défaut de bons +documents. Surtout, j'en rapportais le désir impatient de le reproduire +n'importe comment, n'importe à quel prix. Je me persuadais qu'il n'y a +pas de sujet médiocre, ni de sujet ennuyeux, mais seulement des cœurs +froids, des yeux distraits, des écrivains ennuyés. La nouveauté du sujet +ne m'embarrassait guère. Il ne me semblait nullement téméraire de parler +de l'Orient après tant d'auteurs grands ou charmants: convaincu que, +n'étant personne encore, j'avais chance au moins de devenir quelqu'un, +et qu'à être ému, net et sincère, ou risquait encore d'être écouté. + +Le hasard m'avait fourni le thème; restait à trouver la forme. +L'instrument que j'avais dans la main était si malhabile, que d'abord il +me rebuta. Ni l'abondance, ni la vivacité, ni l'intimité de mes +souvenirs ne s'accommodaient des pauvres moyens de rendre dont je +disposais. C'est alors que l'insuffisance de mon métier me conseilla, +comme expédient d'en chercher un autre, et que la difficulté de peindre +avec le pincean me fît essayer de la plume. + +Voilà, qu'on me pardonne ce retour sur leurs origines, comment sont nés +ces deux livres: à côté d'un chevalet, dans le demi-jour d'un atelier, +au milieu d'ombres fort sérieuses, que le soleil oriental constamment en +vue, comme une sorte de mirage éblouissant, ne parvenait pas toujours à +égayer. La chose entreprise, il me parut intéressant de comparer dans +leurs procédés deux manières de s'exprimer qui m'avaient l'air de se +ressembler bien peu, contrairement à ce qu'on suppose. J'avais à +m'exercer sur les mêmes tableaux, à traduire, la plume à la main, les +croquis accumulés dans mes cartons de voyage. J'allais donc voir si les +deux mécanismes sont les mêmes ou s'ils diffèrent, et ce que +deviendraient les idées que j'avais à rendre, en passant du répertoire +des formes et des couleurs dans celui des mots. L'occasion de faire +cette épreuve est assez rare, et je n'étais pas fâché qu'elle me fût +donnée. + +J'entendais dire, et j'étais assez disposé à le croire, que notre +vocabulaire était bien étroit pour les besoins nouveaux de la +littérature pittoresque. Je voyais en effet les libertés que cette +littérature avait dû se permettre depuis un demi-siècle le afin de +suffire aux nécessités des goûts et des sensations modernes. Décrire au +lieu de raconter, peindre au lieu d'indiquer; peindre surtout; +c'est-à-dire donner à l'expression plus de relief, d'éclat, de +consistance, plus de vie réelle; étudier la nature extérieure de +beaucoup plus près dans sa variété, dans ses habitudes, jusque dans ses +bizarreries, telle était en abrégé l'obligation imposée aux écrivains +dits descriptifs par le goût des voyages, l'esprit de curiosité et +d'universelle investigation qui s'était emparé de nous. + +Un même courant, d'ailleurs, emportait l'art de peindre et celui +d'écrire hors de leurs voies les plus naturelles. On s'occupait moins de +l'homme et beaucoup plus de ce qui l'environne. Il semblait que tout +avait été dit de ses passions et de ses formes, excellemment, +décidément, et qu'il ne restait qu'à le faire mouvoir dans le cadre +changeant des lieux, des climats, des horizons nouveaux. Une école +extraordinairement vivante, attentive, sagace, douée d'un sens +d'observation, sinon meilleur, du moins plus subtil, d'une sensibilité +plus aiguë, avait déjà renouvelé sur un point la peinture française et +l'honorait grandement. Cette école avait, comme toutes les écoles, ses +maîtres, ses disciples et déjà ses idolâtres. On voyait, disait-on, +mieux que jamais: on révélait mille détails jusque-là méconnus. La +palette était plus riche, le dessin plus physionomique. La nature +vivante pouvait enfin se considérer pour la première fois dans une image +à peu près fidèle, et se reconnaître en ses infinies métamorphoses. Il y +avait du vrai et du faux dans ces dires. Le vrai excusait le faux, et le +faux n'empêchait pas que le vrai n'eût un prix réel. Le besoin d'imiter +tout, à tout propos, faisait naître à chaque instant des œuvres +singulières; et lorsque le don d'émouvoir s'y mêlait par fortune, il +inspirait des œuvres considérables. Comment s'étonner qu'un pareil +mouvement, se produisant à côté des lettres contemporaines, ait agi sur +elles, et que, devant de tels exemples, participant eux-mêmes à de tels +besoins, sensibles, rêveurs, ardents, les yeux comme nous bien ouverts, +nos écrivains aient eu la curiosité d'enrichir aussi leur palette et de +la charger des couleurs du peintre? + +Je n'oserai pas dire que je leur donnai tort, tant ils avaient d'éclat, +tant ils mettaient d'habileté, de zèle, de souplesse et de talent à se +donner raison. Seulement, à considérer les choses en dehors de ce +mouvement dont l'effet n'était irrésistible qu'au milieu du courant, en +m'isolant du souvenir de certains livres, si bien faite pour convaincre, +et de l'admiration qui m'attachait à quelques-uns, je me demandais s'il +était nécessaire d'ajouter aux ressources d'un art qui vivait de son +propre fonds et s'en était trouvé si bien. En définitive, il me parut +que non. + +Il est hors de doute que la plastique a ses lois, ses limites, ses +conditions d'existence, ce qu'on appelle en un mot son domaine. +J'apercevais d'aussi fortes raisons pour que la littérature réservât et +préservât le sien. Une idée peut à la fois s'exprimer de deux manières, +pourvu qu'elle se prête ou qu'on l'adapte à ces deux manières. Mais sa +forme choisie, et j'entends sa forme littéraire, je ne voyais pas +qu'elle exigeât ni mieux, ni plus que ne comporte le langage écrit. Il y +a des formes pour l'esprit, comme il y a des formes pour les yeux; la +langue qui parle aux yeux n'est pas celle qui parle à l'esprit. Et le +livre est là, pour nous répéter l'œuvre du peintre, mais pour +exprimer ce qu'elle ne dit pas. + +A peine au travail, la démonstration de cette vérité me rassura. Je la +tirai d'une expérimentation très sûre et décisive. J'en conclus avec la +plus vive satisfaction que j'avais en main deux instruments distincts. +Il y avait lieu de partager ce qui contenait à l'un, ce qui convenait à +l'autre. Je le fis. Le lot du peintre était forcément si réduit, que +celui de l'écrivain me parut immense. Je me promis seulement de ne pas +me tromper d'outil en changeant de métier. + +Ce fut un travail charmant, qui ne me coûta pas d'efforts et me causa de +vifs plaisirs. Il est clair que la forme de lettres, que j'adoptai pour +les deux récits, était un simple artifice qui permettait plus d'abandon, +m'autorisait à me découvrir un peu plus moi-même, et me dispensait de +toute méthode. Si ces lettres avaient été écrites au jour le jour et sur +les lieux, elles seraient autres; et peut-être, sans être plus fidèles, +ni plus vivantes, y perdraient-elles ce je ne sais quoi et qu'on +pourrait appeler l'image réfractée, ou, si l'on veut, l'esprit des +choses. La nécessité de les écrire à distance, après des mois, après des +années, sans autre ressource que la mémoire et dans la forme +particulière propre aux souvenirs condensés, m'apprit, mieux que nulle +autre épreuve, quelle est la _vérité_ dans les arts qui vivent de la +nature, ce que celle-ci nous fournit, ce que notre sensibilité lui +prête. Elle me rendit toute sorte de services. Surtout, elle me +contraignit à chercher la vérité en dehors de l'exactitude et la +ressemblance en dehors de la copie conforme. L'exactitude poussée +jusqu'au scrupule, une vertu capitale lorsqu'il s'agit de renseigner, +d'instruire ou d'imiter, ne devenait plus qu'une qualité de second +ordre, dans un ouvrage de ce genre, pour peu que la majorité soit +parfaite, qu'il s'y mêle un peu d'imagination, que le temps ait choisi +les souvenirs; en un mot, qu'un grain d'art s'y soit glissé. + +Je n'insisterai pas autrement; ce sont là des façons de voir et des +détails de purs procédés qui ne regardent et qui n'intéresseraient +personne. Je dirai seulement que le choix des termes, à côté du choix +des couleurs, me servait à plus d'une étude instructive. Je ne cacherai +pas combien j'étais ravi, lorsqu'à l'exemple de certains peintres, dont +la palette est très sommaire et l'œuvre cependant riche en +expressions, je me flattais d'avoir tiré quelque relief ou quelque +couleur d'un mot très simple en lui même, souvent le plus usuel et le +plus usé, parfaitement terne à le prendre isolément. Il y avait là, pour +un homme qui n'était pas plus maître de sa plume qu'il ne l'était de son +pinceau et qui faisait à la fois deux apprentissages, un double +enseignement plein de leçons intéressantes. Notre langue étonnamment +saine et expressive, même en son fonds moyen et dans ses limites +ordinaires, m'apparaissait comme inépuisable en ressources. Je la +comparais à un sol excellent, tout borné qu'il est, qu'on peut +indéfiniment exploiter dans sa profondeur, sans avoir besoin de +l'étendre, propre à donner tout ce qu'on veut de lui, à la condition +qu'on y creuse. Souvent je me demandais ce qu'on devrait entendre au +juste par _néologisme_. Et quand je cherchais l'explication de ce mot +dans de bons exemples, je trouvais qu'un néologisme est tout simplement +l'emploi nouveau d'un terme connu. + +Ces remarques, assez inutiles s'il se fût agi d'un livre où l'idée +domine, où le raisonnement est l'allure ordinaire de l'esprit, +devenaient autant de précautions nécessaires dans une suite de récits +et de tableaux visiblement puisés aux souvenirs d'un peintre. Ce que sa +mémoire avec des habitudes spéciales, ce que son œil avec plus +d'attention, de portée et de facettes, avaient retenu de sensations +pendant le cours d'un long voyage en pleine lumière, il essayait de +l'approprier aux convenances de la langue écrite. Il transposait à peu +près comme fait un musicien, en pareil cas. Il aurait voulu que tout se +vît sans offusquer la vue, sans blesser le goût: que le trait fût vif, +sans insistance de main; que le coloris fût léger plutôt qu'épais; +souvent que l'émotion tînt lieu de l'image. En un mot, sa pensée +constante, je le répète, était que sa plume n'eût pas trop l'air d'un +pinceau chargé d'huile et que sa palette n'éclaboussât pas trop souvent +son écritoire. + +Ces deux livres terminés, à deux ans de distance et pour ainsi dire +écrits d'une haleine, je les publiai comme ils étaient venus, sans les +regarder de trop près. Les défauts qui sautent aux yeux, je les +apercevais, même avant qu'on me les signalât. Soit à dessein, soit par +impuissance de me corriger, je n'en fis pas disparaître un seul; et le +public voulut bien n'y voir qu'un manque excusable de maturité. + +On fit à ces deux livres un bon accueil. Je dirais que l'accueil fut +inespéré, si je ne craignais d'exagérer l'importance d'une publicité de +petit bruit et de manquer de mesure, pour ne pas manquer de +reconnaissance. Des approbations, que je n'oublierai jamais, me vinrent +de divers côtés. Il y en eut que je n'attendais guère; il y en eut que +je n'osais point espérer. Je fus surpris, touché, profondément heureux, +et plutôt tranquillisé dans ma manière d'être et de voir. Je me gardai +bien de prendre ces témoignages pour un brevet de confraternité, donné +par des écrivains de premier ordre, à un débutant qui ne devait jamais +être un des leurs. J'y vis une sorte de complaisance empressée, +bienveillante, infiniment courtoise, à admettre momentanément dans leur +compagnie quelqu'un venu par hasard, et qui n'y devait pas rester. + +De ceux dont le patronage inattendu me fut alors plus doux, l'un est +mort depuis, en plein éclat, après avoir occupé dans la littérature +pittoresque un rang tout à fait supérieur; romancier, poète, critique, +voyageur; passionnément épris de la forme dans sa rareté, dans son +opulence; une main exquise, un œil d'une surprenante justesse; doué +comme il le fallait pour tenter l'alliance entre deux arts dont, grâce +à lui, les contacts devenaient si fréquents, et seulement trop convaincu +peut-être qu'il y avait réussi; au fond très circonspect; sachant +admirablement ce qu'il faisait et le faisant à merveille; _impeccable_, +comme écrivait de lui un de ses disciples, en ce sens que s'il n'est pas +un maître exemplaire, il aura du moins laissé dans son œuvre quelques +morceaux de maîtrise excellents. + +L'autre, pour l'honneur des lettres françaises, porte aussi légèrement +que si cela ne pesait rien, quarante années résolues de travaux et de +vraie gloire. Le jour où mon premier livre parut, ce fut lui qui me +tendit la main, pour ainsi dire à mon insu. J'ignore ce qu'on put +augurer d'un inconnu quand on le vit placé sous le patronage d'un pareil +nom; mais je sais bien qu'en m'appuyant pour la première fois sur cette +main quasi souveraine, je sentis combien elle avait de bonté pour les +jeunes et de douceur encourageante pour les faibles. + +J'ai dit, je crois, ce que j'avais à dire. Peut-être est-ce trop ou pas +assez. Un volume de pur roman, publié quelques années plus tard, +reproduisit sous une autre forme le côté tout personnel des ouvrages +précédents, et j'en restai là. + +Des voyages que j'ai faits depuis lors, j'ai résolu de ne rien dire. Il +m'eût fallu parler de lieux nouveaux, à peu près comme j'avais parlé des +anciens. Mais à quoi bon? Qu'importe que le spectacle change, si la +manière de voir et de sentir est toujours la même? + +Il me reste, à la vérité, un champ d'observations tout différent, celui +où je suis placé désormais et où me retiennent mes habitudes plutôt que +mes goûts. Je l'ignore. J'estime qu'il y aurait, sur certains points qui +me sont familiers, beaucoup à dire, en exposant ce que j'aperçois, ce +que je sais, ce que je crois. Le sujet serait, on le comprend, délicat +pour un homme de métier devenu critique, à qui l'on demanderait, avec +raison, moins de paroles et de meilleures preuves. Ce sujet à la fois si +tentant et si épineux, m'est-il permis, me sera-t-il défendu d'y +toucher? Jusqu'à présent j'ai jugé qu'il était séant de me l'interdire. + +Il n'est pas de livre un peu digne d'être lu qui n'ait son public et qui +ne se l'attache, grâce à des affinités purement humaines. Il se forme +ainsi quelquefois des amitiés qui se consolident, en raison de l'âge du +livre, en souvenir de l'époque où l'on était jeunes ensemble. C'est à ce +petit nombre d'amis connus ou inconnus d'ancienne date que je destine +particulièrement cette édition. + +E. F. + +Paris, 1er juin 1874. + + + + +UN ÉTÉ + +DANS LE SAHARA + + + + +I + +DE MEDEAH A EL-AGHOUAT. + + + + +Medeah, 22 mai 1853. + + +Cher ami, je comptais ne t'écrire que de ma première étape; mais +l'inaction forcée où je suis me fait ouvrir, sans plus attendre, mon +journal de route. Je le commence quand même, ne fût-ce que pour abréger +les heures et pour me consoler avec «cette petite lumière intérieure» +dont parle Jean Paul, et qui nous empêche de voir et d'entendre le temps +qu'il fait dehors. + +Depuis le jour où tu m'as quitté, nous vivons au milieu d'une vraie +tempête. Tu l'as traversée toi-même, sans doute, en retournant en +France; car elle nous vient du Nord, soufflant à la manière du mistral +et tout imprégnée d'eau de mer. Quoique nous soyons en mai, l'hiver, tu +t'en souviens, avait encore un pied posé sur les blancs sommets de la +Mouzaïa; c'est lui qui visite une dernière fois, du moins on l'espère, +les jolies campagnes déjà fleuries de Medeah.--Suppose une étendue de +quarante lieues de nuages, amoncelés entre l'_Ouarensenis_ et nous, et +tu pourras imaginer dans quelles profondeurs de brume sa magnifique +pyramide est ensevelie. Quant au Zaccar, notre voisin, c'est à peine si, +de loin en loin, on aperçoit, à travers un rideau de pluie moins serré, +sa double corne tout estompée par les bords et d'un affreux ton d'encre +de Chine, étendue d'eau. + +Ce brusque retour des pluies nous a surpris au moment de monter à +cheval. Nos adieux étaient faits, nos mulets de bât déjà chargés; il a +fallu donner contre-ordre à notre escorte de cavaliers; et me voici, +confiné dans une chambre d'auberge, n'ayant pour toute distraction que +la vue des cigognes, lugubrement perchées aux bords de leurs vastes +nids, et attendant impatiemment qu'une éclaircie se fasse dans ce ciel +de Hollande. + +Réduit comme je le suis à stimuler mon enthousiasme prêt à faiblir par +toutes sortes de rêveries, anticipées où rétrospectives, j'ai accueilli +avec complaisance tout à l'heure un souvenir dont tu voudras bien te +contenter, faute de mieux. Il pourrait, du reste, servir de préface à +ces notes, où je compte plus tard prendre ma revanche, en te racontant +les fêtes du Soleil. + +--Tu dois connaître dans l'œuvre de Rembrandt une petite eau-forte, +de facture hachée, impétueuse, et d'une couleur incomparable, comme +toutes les fantaisies de ce génie singulier, moitié nocturne, moitié +rayonnant, qui semble n'avoir connu la lumière qu'à l'état douteux de +crépuscule, ou à l'état violent d'éclairs. La composition est fort +simple: ce sont trois arbres hérissés, bourrus de forme et de feuillage; +à gauche, une plaine à perte de vue; un grand ciel où descend une +immense nuée d'orage; et, dans la plaine, deux imperceptibles voyageurs, +qui cheminent en toute hâte et fuient, le dos au vent.--Il y a là toutes +les transes de la vie de voyage, plus un côté mystérieux et pathétique, +qui m'a toujours fortement préoccupé. Parfois même, il m'est arrivé d'y +voir comme une signification qui me serait personnelle: c'est à la pluie +que j'ai dû de connaître, une première fois, il y a cinq ans, le pays du +perpétuel Été; c'est en la fuyant éperdument qu'enfin j'ai rencontré le +soleil sans brume. + +C'était en 1848, en février, il n'y avait pas eu d'intervalle cette +année-là entre les pluies de novembre et les grandes pluies d'hiver, +lesquelles duraient depuis trois mois et demi, presque sans un seul jour +de repos. J'avais fui de Blidah à Alger, d'Alger à Constantine, sans +trouver un point du littoral épargné par ce funeste hiver; il s'agissait +de chercher un lieu qu'il ne pût atteindre: c'est alors que je pensai +au Désert.--La route qui y conduit se dessinait sur le _Condiat-Aty_ +trempé d'eau, et, de temps en temps, j'en voyais descendre de longs +convois de gens, au visage marqué par un éternel coup de soleil, suivis +de leurs chameaux chargés de dattes et de produits bizarres. Il me +semblait sentir encore, en les approchant, comme un reste de tiédeur +apportée dans les plis fangeux de leurs burnouss. Un matin donc, nous +partîmes en désespérés, passant, tant bien que mal, les rivières +débordées et poussant droit devant nous, vers Bisk'ra. Cinq jours après, +le 28 février, j'arrivais à _El-Kantara_, sur la limite du Tell de +Constantine, harassé, transi, traversé jusqu'au cœur, mais bien +résolu à ne plus m'arrêter qu'en face du soleil indubitable du Sud. + +El-Kantara--le pont--garde le défilé et pour ainsi dire l'unique porte +par où l'on puisse, du Tell, pénétrer dans le Sahara. Ce passage est une +déchirure étroite, qu'on dirait faite de main d'homme, dans une énorme +muraille de rochers de trois ou quatre cents pieds d'élévation. Le pont, +de construction romaine, est jeté en travers de la coupure. Le pont +franchi, et après avoir fait cent pas dans le défilé, vous tombez, par +une pente rapide, sur un charmant village, arrosé par un profond cours +d'eau et perdu dans une forêt de vingt-cinq mille palmiers. Vous êtes +dans le Sahara. + +Au delà s'élève dans une double rangée de collines dorées, derniers +mouvements du sol, qui, douze lieues plus loin, vont expirer dans la +plaine immense et plate du petit désert d'Angad, premier essai du grand +Désert. + +Grâce à cette situation particulière, El-Kantara, qui est, sur cette +ligne, le premier des villages sahariens, se trouve avoir ce rare +privilège d'être un peu protégé par sa forêt contre les vents du désert, +et de l'être tout à fait contre ceux du nord par le haut rempart de +rochers auquel il est adossé. Aussi, est-ce une croyance établie chez +les Arabes que la montagne arrête à son sommet tous les nuages du Tell; +que la pluie vient y mourir, et que l'hiver ne dépasse pas ce pont +merveilleux, qui sépare ainsi deux saisons, l'hiver et l'été; deux pays, +le Tell et le Sahara; et ils en donnent pour preuve que, d'un côté, la +montagne est noire et couleur de pluie, et de l'autre, rose et couleur +de beau temps. + +C'était notre avant-dernière marche, la dernière devant nous conduire +d'une traite à Bisk'ra. La matinée avait été glacée; le thermomètre, +sous nos froides tentes de K'sour, marquait à notre réveil 1º au-dessous +de 0. Je me souviens, quoiqu'à cinq ans de distance, des moindres +détails de cette journée. Peu s'en était fallu qu'elle ne devînt +terrible; mon ami A... S... avait failli se casser la tête en voulant me +passer mon fusil; je portais en bandoulière ce fusil funeste, et l'avais +déchargé, m'étant promis de ne plus m'en servir. Il y avait, pour le +sûr, un peu de mélancolie parmi nous et, depuis l'accident surtout, on +se taisait. Le lieu était fort triste. Nous suivions une avenue +pierreuse, encaissée entre deux longs murs de rochers sombres, +absolument dépouillée d'herbes, mal éclairée par un jour sans soleil. De +temps en temps, un aigle, posé sur un angle avancé de la montagne, se +levait lentement à notre approche et montait d'un vol circulaire +au-dessus de nos têtes. Le ciel tendu de gris se reposait de pleuvoir; +mais le vent se maintenait au nord: il enfilait la gorge et semblait +vouloir nous poursuivre. C'était un petit souffle aigu, persistant, +qu'on entendait à peine, et cependant très incommode. Je me le rappelle +surtout à cause des bruits singuliers qu'il faisait dans les canons +vides de mon fusil; on eût dit la sonnerie de deux cloches tintant +ensemble sur un mode plaintif et pas tout à fait à l'unisson. Le bruit +était si léger qu'il me paraissait venir de fort loin, et si étrangement +triste, que, pendant le reste de la journée, il m'importuna. Ce ne fut +que le lendemain qu'en l'entendant se reproduire, je finis par en +découvrir la cause. Enfin nous atteignîmes le défilé; il était six +heures moins quelques minutes. + +Le docteur T... nous précédait au galop de son cheval boiteux, tout en +chantant languissamment la chanson pseudo-arabe et nouvelle encore de +_Khedoudja_; il arriva le premier sur le pont, se découvrit et nous +cria: + +«Messieurs, ici on salue!» + +Est-il vrai que la première colonne militaire qui ait, en 1844, franchi +ce pont célèbre, se soit arrêtée par un mouvement de subite admiration, +et que les musiques se soient mises à jouer d'enthousiasme? Je ne sais +là-dessus que ce qu'on m'en a dit; mais ce soir-là, le spectacle que +j'avais sous les yeux m'eût fait croire à cette tradition. + +Les palmiers, les premiers que je voyais; ce petit village couleur d'or, +enfoui dans des feuillages verts déjà chargés des fleurs blanches du +printemps; une jeune fille qui venait à nous, en compagnie d'un +vieillard, avec le splendide costume rouge et les riches colliers du +désert, portant une amphore de grès sur sa hanche nue; cette première +fille à la peau blonde, belle et forte d'une jeunesse précoce, encore +enfant et déjà femme; ce vieillard abattu, mais non défiguré par une +vieillesse hâtive; tout le désert m'apparaissant ainsi sous toutes ses +formes, dans toutes ses beautés et dans tous ses emblèmes; c'était, pour +la première, une étonnante vision. Ce qu'il y avait surtout +d'incomparable, c'était le ciel: le soleil allait se coucher et dorait, +empourprait, émaillait de feu une multitude de petits nuages détachés du +grand rideau noir étendu sur nos têtes, et rangés comme une frange +d'écume au bord d'une mer troublée. Au delà commençait l'azur; et alors, +à des profondeurs qui n'avaient pas de limites, à travers des limpidités +inconnues, on apercevait le pays céleste du bleu. Des brises chaudes +montaient, avec je ne sais quelles odeurs confuses et quelle musique +aérienne, du fond de ce village en fleurs; les dattiers, agités +doucement, ondoyaient avec des rayons d'or dans leurs palmes; et l'on +entendait courir, sous la forêt paisible, des bruits d'eau mêlés aux +froissements légers du feuillage, à des chants d'oiseaux, à des sons de +flûte. En même temps un _muezzin_, qu'on ne voyait pas, se mit à chanter +la prière du soir, la répétant quatre fois aux quatre points de +l'horizon, et sur un mode si passionné, avec de tels accents, que tout +semblait se taire pour l'écouter. + +Le lendemain, même beauté dans l'air et même fête partout. Alors, +seulement, je me donnai le plaisir de regarder ce qui se passait au nord +du village, et le hasard me rendit témoin d'un phénomène en effet très +singulier. Tout ce côté du ciel était sombre et présentait l'aspect d'un +énorme océan de nuages, dont le dernier flot venait pour ainsi dire +s'abattre et se rouler sur l'extrême arête de la montagne. Mais la +montagne, comme une solide falaise, semblait le repousser au large; et, +sur toute la ligne orientale du Djebel-Sahari, il y avait un remous +violent exactement pareil à celui d'une forte marée. Derrière, +descendaient lugubrement les traînées grises d'un vaste déluge; puis, +tout à fait au fond, une montagne éloignée montrait sa tête couverte de +légers frimas. Il pleuvait à torrents dans la vallée du Metlili, et +quinze lieues plus loin il neigeait. L'éternel printemps souriait sur +nos têtes. + +Notre arrivée au désert se fit par une journée magnifique, et je n'eus +pas une seule goutte de pluie pendant tout mon séjour dans le Sahara, +qui fut long. + +Tel fut, cher ami, le préambule radieux de mon voyage aux _Zibans_. Ce +passage inattendu d'une saison à l'autre, l'étrangeté du lieu, la +nouveauté des perspectives, tout concourut à en faire comme un lever de +rideau splendide; et cette subite apparition de l'Orient par la porte +d'or d'El-Kantara m'a laissé pour toujours un souvenir qui tient du +merveilleux. + +Aujourd'hui, je n'attends plus, ni ne désire aucune surprise; mon +arrivée au désert se fera plus simplement; sans étonnement, car je vais +revoir, sinon les mêmes lieux, du moins des choses et des aspects +connus; sans coup de théâtre, car il n'y a pas d'El-Kantara sur la route +uniforme et très prévenue que je vais suivre. + +Même, et pour savoir d'avance à quoi m'en tenir tout à fait, j'ai +soigneusement étudié la carte du Sud, depuis Medeah jusqu'à El-Aghouat; +non point en géographe, mais en peintre.--Voici à peu près ce qu'elle +indique: des montagnes jusqu'à Boghar; à partir de Boghar, sous la +dénomination de Sahara, des plaines succédant à des plaines: plaines +unies, marécages, plaines sablonneuses, terrains secs et pierreux, +plaines onduleuses et d'_alfa_; à douze lieues nord d'El-Aghouat, un +palmier; enfin, El-Aghouat, représenté par un point plus large, à +l'intersection d'une multitude de lignes brisées, rayonnant en tout +sens, vers des noms étranges, quelques-uns à demi fabuleux; puis, tout à +coup, dans le sud-est, une plaine indéfiniment plate, aussi loin que la +vue peut s'étendre; et, sur ce grand espace laissé en blanc, ce nom +bizarre et qui donne à penser, _Bled-el-Ateuch_, avec sa traduction: +_Pays de la soif_.--D'autres reculeraient devant la nudité d'un +semblable itinéraire; je t'avoue que c'est précisément cette nudité qui +m'encourage. + +Je crois avoir un but bien défini.--Si je l'atteignais jamais, il +s'expliquerait de lui-même; si je ne dois pas l'atteindre, à quoi bon te +l'exposer ici?--Admets seulement que j'aime passionnément le bleu, et +qu'il y a deux choses que je brûle de revoir: le ciel sans nuages, +au-dessus du désert sans ombre. + + + + +El-Gouëa, 24 mai au soir. + + +On compte, par la route que nous suivons, quatorze lieues de Medeah à +Boghar; à peu près deux lieues de moins que la route des prolonges. Elle +est aussi directe que peut l'être un sentier d'Arabe dans un pays +difficile; c'est-à-dire qu'à moins d'escalader les montées comme on fait +d'un rempart et de se laisser glisser aux descentes, il me paraît +presque impossible d'abréger davantage. J'ai cru remarquer que le plus +souvent nous coupions droit devant nous en pleine montagne, et je n'ai +pas vu d'ailleurs que cette voie escarpée, où nous entraînait notre +chef de file, fût autrement tracée que par le passage des bergers ou par +l'écoulement naturel des eaux de pluie. Cependant rien n'est plus aisé +que d'y mener un convoi marchant en bon ordre, avec des mulets peu +chargés et des chevaux prudents. + +Tout ce pâté de montagnes, que nous avons mis cinq heures à traverser, +présente un système irrégulier de mamelons coniques profondément +découpés et séparés par d'étroits ravins. Au fond de chacun de ces +ravins, creusés en forme d'entonnoirs, il y a des eaux courantes ou de +jolies fontaines, avec des lauriers-roses en abondance. Les pentes sont +entièrement couvertes de broussailles, et les sommets se couronnent avec +gravité de chênes verts, de chênes-lièges et d'arbres résineux. De loin +en loin, de petites fumées odorantes, qu'on voit filer paisiblement +au-dessus des bois, et de rares carrés d'orges vertes indiquent, dans ce +lieu solitaire, la présence de quelques agriculteurs arabes. Cependant, +on n'aperçoit ni le propriétaire du champ, ni les cabanes d'où sortent +ces fumées; on ne rencontre personne, on n'entend pas même un aboiement +de chien. L'Arabe n'aime pas à montrer sa demeure, pas plus qu'il n'aime +à dire son nom, à parler de ses affaires, à raconter le but de ses +voyages. Toute curiosité dont il peut être l'objet lui est importune. +Aussi établit-il sa maison aux endroits les moins apparents, à peu près +comme on ferait une embuscade, de manière à n'être point vu, mais à tout +observer. Du fond de cette retraite invisible, il a l'œil ouvert sur +les routes, il surveille les gens qui passent, en remarque le nombre et +s'assure, avec inquiétude, du chemin qu'ils prennent. C'est une alarme +quand on fait mine d'examiner le pays, de s'y arrêter ou de se diriger +précisément vers le lieu qu'il habite. Quelquefois un de ces campagnards +soupçonneux vous accompagne ainsi fort loin, à votre insu et ne vous +perd de vue que lorsqu'il n'a plus aucun intérêt réel ou imaginaire à +vous suivre. Toutes les habitudes du paysan arabe sont soumises à ce +système absolu de précaution et d'espionnage; et sa manière d'entendre +la propriété ne peut s'expliquer que par ce général sentiment de +défiance. Même à l'état sédentaire, il ne se croit tranquille possesseur +que de ce qu'il détient; il préfère la fortune mobilière, parce que rien +ne la constate, qu'elle est facile à convertir, facile à nier et +enfouissable. La terre, au contraire, l'embarrasse; et toute propriété +foncière lui semble incertaine et surtout compromettante. Il n'occupe +donc ostensiblement que le petit coin qu'il a ensemencé, et, s'il +néglige de s'étendre au delà et de s'approprier par la culture tout le +terrain qui l'environne, s'il entretient la solitude autour de lui, et +pour ainsi dire jusqu'à la porte de sa maison, c'est uniquement pour ne +pas faire un aveu plus manifeste de ce qu'il possède. Rien n'est donc +plus abandonné en apparence qu'un pays habité par des tribus arabes; on +ne saurait y tenir moins de place, y faire moins de bruit, ni plus +discrètement empiéter sur le désert. + +Nous avancions en silence et gravissions péniblement, pendus aux crins +de nos chevaux, de longs escarpements dont chacun nous coûtait une heure +à franchir. Nous faisions lever des engoulevents, des tourterelles de +bois, quelques volées plus rares de perdrix grises; par moments, le cri +sonore d'un merle éclatait tout près de nous, et l'on voyait le petit +oiseau noir fuir au-dessus des fourrés. Il faisait chaud; l'air était +orageux; le ciel, semé de nuages, avec des trouées d'un bleu sombre, +promenait des ombres immenses sur l'étendue de ce beau pays, tout coloré +d'un vert sérieux. C'était paisible, et je ne puis dire à quel point +cela me parut grand. A chaque sommet que nous atteignions, je me +retournais pour voir monter, à l'horizon opposé, les pics bleuâtres de +la _Mouzaïa_. Il y eut un moment où, par l'échancrure des gorges, +j'entrevis un coin de la plaine, et au-dessus, dans le brouillard, +quelque chose de bleu qui ressemblait encore à la mer, cette +Méditerranée, mon ami, que d'ici j'appelle la mer du Nord, et qu'un +jour, avec regret, j'appellerai, comme autrefois, la mer d'Afrique. De +temps en temps, Medeah se montrait au nord-ouest sur un plateau plus +clair que les autres, où l'on voyait se dessiner des routes. Vers trois +heures, je l'aperçus pour la dernière fois et je lui dis adieu. Il +n'apparaissait plus que comme une masse un peu rouge piquée de points +blanchâtres au-dessus d'un triple étage de mamelons boisés; je +distinguais confusément les deux ou trois minarets qui dominent la +ville; je crus reconnaître celui que tu préfères, au pied des casernes, +et je donnai un souvenir à nos cigognes; puis mon œil fit le tour de +l'horizon. Je ne sais quels fils imperceptibles qui me tenaient au +cœur se tendirent un moment plus fort que je n'aurais cru, et je +compris alors seulement que je partais et que j'entreprenais autre chose +qu'une promenade. + +Il y avait quatre heures que nous marchions; nous n'avions pas fait cinq +lieues encore, mais nous achevions de monter. Après une dernière heure +de marche sur des pentes douces et parmi des fourrés très-épais, mon +cheval donna des signes de joie, et je découvris devant moi, dans une +sorte de clairière élevée, une maison blanche entourée de cabanes de +paille, quelques tentes noires, et notre avant-garde de cavaliers qui +déjà disposait le bivouac. + +Nous voici donc dans _El-Gouëa_, ou, si tu veux, à _la Clairière_, +campés pour cette nuit près de la maison du commandement de +_Si-Djilali-Bel Hadj-Meloud_, caïd des _Beni-Haçen_. On appelle maisons +de commandement certaines maisons fortifiées, que notre gouvernement +fait bâtir à l'intérieur du pays, pour servir de résidence officielle à +un chef de tribus, de lieu de défense en cas de guerre, et en même temps +d'hôtellerie pour les voyageurs. Indépendamment du chef arabe, qui +l'occupe assez irrégulièrement, ces postes sont en général gardés par +quelques hommes d'infanterie détachés de la garnison française la plus +voisine. Avec plus d'importance et de plus grandes dimensions, ils +deviennent des _bordj_ (proprement: lieux fortifiés). La maison +d'El-Gouëa n'est qu'un modeste corps de garde en rez-de-chaussée, avec +une cour au centre, quatre pavillons saillants aux quatre angles, des +murs bas, seulement percés de meurtrières, une porte pleine et ferrée. +Un grand noyer qui s'élève en forme de boule de l'autre côté de la +maison, des hangars de chaume disposés autour, soutenus par des branches +mortes et palissadés de broussailles, le jeu du ciel entre les vastes +rameaux de l'arbre et de gros nuages orageux roulés en masses +étincelantes au-dessus des coteaux devenus bruns, tout cela formait un +ensemble de tableau peu oriental, mais qui m'a plu, précisément à cause +de sa ressemblance avec la France. Du côté du sud, il n'y a pas de vue; +du côté du nord et du couchant, nous dominons une assez grande étendue +de collines et de petites vallées, clairsemées de bouquets de bois, de +prairies naturelles et de quelques champs cultivés. Les collines se +couvraient d'ombres, les bois étaient couleur de bronze, les champs +avaient la pâleur exquise des blés nouveaux, le contour des bois +s'indiquait par un filet d'ombres bleues. On eût dit un tapis de velours +de trois couleurs et d'épaisseur inégale: rasé court à l'endroit des +champs, plus laineux à l'endroit des bois. Dans tout cela, rien de +farouche et qui fasse penser au voisinage des lions. + +Les deux tentes arabes dressées pour nous recevoir serviront d'asile à +nos gens et d'abri pour nos bagages, car nous avons tout juste de quoi +nous loger nous-mêmes. Je te parlerai de notre _galfa_ (caravane) quand +elle sera complète et organisée sur un pied de long voyage, quand nous +aurons remplacé nos mulets de montagne par des chameaux, et quand notre +_klhebbir_ (conducteur-chef de caravane), qui, tu le sais, est M. N***, +aura rassemblé toute sa suite de cavaliers et de serviteurs. Le tout, +chameaux, tentes supplémentaires et gens d'escorte, nous attend à +_Boghari_, où nous les trouverons demain soir. Jusqu'ici, notre petit +convoi, d'assez vulgaire apparence, se compose, presque à nombre égal, +de burnouss et d'habits français, et nos muletiers n'ont pas la rude et +patiente allure que je m'attends à trouver dans nos chameliers, ces +intrépides marcheurs du désert. + +Il est huit heures; nous venons de rentrer sous nos tentes après avoir +soupé chez le caïd. _Si-Djilali_ nous a donné la _diffa_: il arrivait +tout exprès pour nous recevoir de la tribu qu'il habite à quelques +lieues d'ici. Il est impossible de recevoir au seuil des pays arabes une +hospitalité plus encourageante. Quant à notre hôte, je retrouve en lui +ces grands traits de montagnard que nous avons déjà pressentis à Medeah +et tant admirés, si tu t'en souviens; et, comme personnage de +frontispice, il a déjà sa valeur. C'est une belle tête, fortement +basanée, ardente et pleine de résolution, quoique souriante, avec de +grands yeux doux et une bouche fréquemment entr'ouverte à la manière des +enfants; cette habitude fait remarquer ses dents qui sont superbes. Il +porte deux _burnouss_, un noir par-dessus un blanc. Le _burnouss_ noir, +qu'on voit rarement dans les tribus du littoral et qui disparaît, +m'a-t-on dit, dans le Sud, semble être propre aux régions intermédiaires +que je vais traverser de Medeah à D'jelfa. Il est de grosse laine ou de +poil de chameau; on dirait du feutre, tant il est lourd, épais, rude au +toucher: il a plus d'ampleur que le burnouss de laine blanche, et tombe +tout d'une pièce quand il est pendant; relevé sur l'épaule, il forme à +peine un ou deux plis réguliers et cassants. Il fait paraître courts les +hommes les plus grands, tant il les élargit, et leur donne alors une +pesanteur de démarche, une majesté de port extraordinaires. Ajoute à ce +vêtement un peu monacal, qui tient de la chape par la roideur, et du +froc par le capuchon rabattu dans le dos, des bottes rouges de cavalier, +un chapelet de bois brun, une ceinture de maroquin bouclée à la taille, +usée par le frottement des pistolets, enfin un long cordon d'amulettes +de bois ou de sachets de cuir rouge descendant sur un _haïk djeridi_ de +fine laine lamée de soie; tout laine et tout cuir, sans broderie, sans +flots de soie, sans une ganse d'or, telle était la tenue sévère de +notre hôte. _Si-Djilali_ est de noblesse militaire; son père, +_Si-Hadj-Meloud_, est pèlerin de la Mecque. Il y a, comme tu le vois, du +sang de fanatique et de soldat dans ses veines. C'est un homme de trente +ans, ou bien alors un jeune homme que la fatigue, une grande position, +la guerre peut-être, ou seulement le soleil de son pays ont mûri de +bonne heure. A le regarder de plus près, on s'aperçoit que ses yeux +pleins de flammes ne sont pas toujours d'accord avec sa bouche, quand +celle-ci sourit, et que cette juvénile hilarité des lèvres n'est qu'une +manière d'être poli. + +La chambre où nous mangions était petite, sans meubles, avec une +cheminée française et des murs déjà dégradés, quoique la maison soit +neuve. Il y avait du feu dans la cheminée; un tapis de tente, trop grand +pour la chambre et roulé contre un des murs, de manière à nous faire un +dossier; pour tout éclairage, une bougie tenue par un domestique +accroupi devant nous, et faisant, dans une immobilité absolue, l'office +de chandelier. Si simple que soit la salle à manger, si mal éclairé que +soit le tapis qui sert de table, un repas arabe est toujours une affaire +d'importance. + +Je n'ai pas à t'apprendre que la _diffa_ est le repas d'hospitalité. La +composition en est consacrée par l'usage et devient une chose +d'étiquette. Pour n'avoir plus à revenir sur ces détails, voici le menu +fondamental d'une _diffa_ d'après le cérémonial le plus rigoureux. +D'abord un ou deux moutons rôtis entiers; on les apporte empalés dans +de longues perches et tout frissonnants de graisse brûlante: il y a sur +le tapis un immense plat de bois de la longueur d'un mouton; on dresse +la broche comme un mât au milieu du plat; le porte-broche s'en empare à +peu près comme d'une pelle à labourer, donne un coup de son talon nu sur +le derrière du mouton et le fait glisser dans le plat. La bête a tout le +corps balafré de longues entailles faites au couteau avant qu'on ne la +mette au feu; le maître de la maison l'attaque alors par une des +excoriations les plus délicates, arrache un premier lambeau et l'offre +au plus considérable de ses hôtes. Le reste est l'affaire des convives. +Le mouton rôti est accompagné de galettes au beurre, feuilletées et +servies chaudes; puis viennent des ragoûts, moitié mouton et moitié +fruits secs, avec une sauce abondante, fortement assaisonnée de poivre +rouge. Enfin arrive le couscoussou, dans un vaste plat de bois reposant +sur un pied en manière de coupe. La boisson se compose d'eau, de lait +doux (_halib_), de lait aigre (_leben_); le lait aigre semble préférable +avec les aliments indigestes; le lait doux, avec les plus épicés. On +prend la viande avec les doigts, sans couteau ni fourchette; on la +déchire; pour la sauce, on se sert de cuillers de bois, et le plus +souvent d'une seule qui fait le tour du plat. Le couscoussou se mange +indifféremment, soit à la cuiller, soit avec les doigts; pourtant, il +est mieux de le rouler de la main droite, d'en faire une boulette et de +l'avaler au moyen d'un coup de pouce rapide, à peu près comme on lance +une bille. L'usage est de prendre autour du plat, devant soi, et d'y +faire chacun son trou. Il y a même un précepte arabe qui recommande de +_laisser le milieu, car la bénédiction du ciel y descendra_. Pour boire, +on n'a qu'une gamelle, celle qui a servi à traire le lait ou à puiser +l'eau. A ce sujet, je connais encore un précepte: «Celui qui boit ne +_doit_ pas respirer dans la tasse où est la boisson; il _doit_ l'ôter de +ses lèvres pour reprendre haleine; puis il _doit_ recommencer à boire.» +Je souligne le mot doit, pour lui conserver le sens impératif. + +Si tu te rappelles l'article _Hospitalité_ dans le livre excellent de M. +le général Daumas sur le _Grand Désert_, tu dois voir que c'est dans les +mœurs arabes un acte sérieux que de manger et de donner à manger, et +qu'une _diffa_ est une haute leçon de savoir-vivre, de générosité, de +prévenances mutuelles. Et remarque que ce n'est point en vertu de +devoirs sociaux, chose absolument inconnue de ce peuple antisocial, mais +en vertu d'une recommandation divine, et, pour parler comme eux, à titre +d'_envoyé de Dieu_, que le voyageur est ainsi traité par son hôte. Leur +politesse repose donc non sur des conventions, mais sur un principe +religieux. Ils l'exercent avec le respect qu'ils ont pour tout ce qui +touche aux choses saintes, et la pratiquent comme un acte de dévotion. + +Aussi ce n'est point une chose qui prête à rire, je l'affirme, que de +voir ces hommes robustes, avec leur accoutrement de guerre et leurs +amulettes au cou, remplir gravement ces petits soins de ménage qui sont +en Europe la part des femmes; de voir ces larges mains, durcies par le +maniement du cheval et la pratique des armes, servir à table, émincer la +viande avant de vous l'offrir, vous indiquer sur le dos du mouton +l'endroit le mieux cuit, tenir l'aiguière ou présenter, entre chaque +service, l'essuie-mains de laine ouvrée. Ces attentions, qui dans nos +usages paraîtraient puériles, ridicules peut-être, deviennent ici +touchantes par le contraste qui existe entre l'homme et les menus +emplois qu'il fait de sa force et de sa dignité. + +Et quand on considère que ce même homme, qui impose aux femmes la peine +accablante de tout faire dans son ménage par paresse ou par excès de +pouvoir domestique, ne dédaigne pas de les suppléer en tout quand il +s'agit d'honorer un hôte, on doit convenir que c'est, je le répète, une +grande et belle leçon qu'il nous donne, à nous autres gens du Nord. +L'hospitalité exercée de cette manière, par les hommes à l'égard des +hommes, n'est-elle pas la seule digne, la seule fraternelle, la seule +qui, suivant le mot des Arabes, _mette la barbe de l'étranger dans la +main de son hôte_? Au reste, tout a été dit là-dessus, excepté peut-être +quelques détails plus ignorés qui prouvent à l'excès que l'invité est +autorisé à se mettre dans le plus grand bien-être possible, et qu'il +est permis, même en compagnie, de témoigner qu'on a l'estomac plein. +C'est une habitude que notre civilité puérile et honnête n'a pas même +imaginé de défendre aux petits enfants qui ont trop mangé. Elle sera +difficile à comprendre, surtout à excuser, de la part de gens si graves, +et qui jamais ne s'exposent à la moquerie. Mais il ne faut pas oublier +qu'elle est dans les mœurs, et que ces choses-là se font avec la plus +étonnante bonhomie. + +Le café, le thé et le tabac ne sont servis qu'aux étrangers chrétiens, +et sont totalement inconnus dans les k'sours et dans les douars arabes +du Sud. Un Arabe qui se respecte s'abstient assez généralement d'en +faire usage. Il y a de pauvres gens qui n'en ont jamais goûté. On se +figure, tout à fait à tort, que chaque Arabe est armé de sa pipe, comme +on voit les Maures et les Turcs. Les Maures eux-mêmes ne fument pas +tous. J'en connais qui regardent cela comme un vice presque égal à celui +de boire du vin; ceux-là sont les méthodistes sévères qui se montrent +exacts aux mosquées et ne portent que des vêtements de laine ou de soie, +sans broderie de métal, d'or ni d'argent. + + * * * * * + +_Onze heures._--J'achève, en regardant la nuit, cette première veillée +de bivouac. L'air n'est plus humide, mais la terre est toute molle, la +toile des tentes est trempée de rosée; la lune, qui va se lever, +commence à blanchir l'horizon au-dessus des bois. Notre bivouac repose +dans une obscurité profonde. Le feu allumé au milieu des tentes, et près +duquel les Arabes ont jusqu'à présent chuchoté, se racontant je ne sais +quoi, mais assurément pas les histoires d'Antar, quoi qu'en disent les +voyageurs revenus d'Orient; le feu abandonné s'est éteint et ne répand +plus qu'une vague odeur de résine qui parfume encore tout le camp; nos +chevaux ont de temps en temps, des frissons amoureux et poussent, vers +une femelle invisible qui les enflamme, des hennissements aigus comme un +éclat de trompette; tandis qu'une chouette, perchée je ne sais où, +exhale à temps égaux, au milieu du plus grand silence, cette petite note +unique, plaintive qui fait: clou! et semble une respiration sonore +plutôt qu'un chant. + + + + +Boghari, 26 mai au matin. + + +Ou je me trompe fort, ou j'ai sous les yeux l'Afrique africaine comme on +la rêve; et le reste de mon voyage n'aura plus, sous certains rapports, +grand'chose à m'apprendre d'ici au désert. J'ai fait une vraie +découverte en arrivant ici; car j'ai trouvé qu'à côté de _Boghar_, seul +point que je connusse de nom, et qui, pour moi, représentait tout un +pays, il en existe un autre dont personne ne parle, sans doute à cause +de son inutilité stratégique, ou, plus probablement, à cause de son +extraordinaire aridité. Ce pays, qui ne ressemble en rien au premier, +s'appelle d'un nom qui a l'air d'un diminutif de Boghar, _Boghari_. + +Boghar est une citadelle française, sorte de grand'garde aventurée sur +le sommet d'une haute montagne boisée de pins sombres et toujours verts; +Boghari, au contraire, est un petit village entièrement arabe, cramponné +sur le dos d'un mamelon soleilleux et toujours aride; ils se font face à +trois quarts de lieue de distance, séparés seulement par le Chéliff et +par une étroite vallée sans arbres. Je ne suis point monté à Boghar; ce +que j'en vois d'ici me paraît triste, froid, curieux peut-être, mais +ennuyeux comme un belvédère; quant à Boghari, heureusement pour lui, à +peine habitable pour les Arabes, c'est tout simplement la vraie terre de +Cham. Mais n'anticipons pas; j'y reviendrai. Nous traverserons ensemble +toute cette vallée du Chéliff, et je m'imagine que derrière ces collines +aplaties et nues qui barrent l'horizon du Sud, et que je vais franchir +aujourd'hui, il y a des choses qui me surprendront. + +La première partie de l'étape en venant d'El-Gouëa, d'où nous sommes +partis hier au jour levant, se fait non plus comme celle de la veille à +travers des maquis entremêlés de bouquets d'arbres, mais à travers une +belle forêt de chênes verts; par de vastes clairières tapissées d'herbes +et avec de profondes perspectives sur les fonds bleus, sur les fonds +verts, touffus, feuillus, d'un pays toujours et toujours boisé. Cette +partie de l'étape est très belle. On rêve chasse, on rêve aboiements de +meutes, dans ces solitudes pleines d'échos. + +Tout à coup la montagne manque sous vos pieds; l'horizon se dégage, et +l'œil embrasse alors à vol d'oiseau, dans toute sa longueur, une +vallée beaucoup moins riante, d'un gris fauve qui commence à sentir le +feu; elle est comprise entre deux rangées de collines, celles de droite +encore broussailleuses, celles de gauche à peine couronnées de quelques +pins rabougris, et de plus en plus découvertes. + +La vallée prend son nom de l'_Oued-el-Akoum_, petite rivière encaissée, +dont le voisinage anime par-ci par-là d'assez belles cultures, mais ne +fait pas pousser un seul arbre, et qui court, inégalement bordée de +berges terreuses et de lauriers-roses, se jeter dans le Chéliff au pied +de Boghar. + +C'est là qu'à la halte du matin, par une journée blonde et transparente, +j'ai revu les premières tentes et les premiers troupeaux de chameaux +libres, et compris avec ravissement qu'enfin j'arrivais chez les +patriarches. + +Le vieux _Hadj-Meloud_, tout semblable à son ancêtre _Ibrahim_, _Ibrahim +l'hospitalier_, comme disent les Arabes, nous attendait à sa zmala, où +son fils Si-Djilali était venu nous conduire lui-même, pour que toute la +famille y fût présente. Il nous reçut à côté du _douar_, suivant +l'usage, dans de grandes tentes dressées pour nous (Guïatin-el-Dyaf, +tentes des hôtes), au milieu de serviteurs nombreux et avec tout +l'appareil convenu. On y mangea beaucoup, et nous y bûmes le café dans +de petites tasses vertes sur lesquelles il y avait écrit en arabe: +«_Bois en paix_.» + +Je n'ai jamais, en effet, rien vu de plus paisible, ni qui invitât mieux +à boire en paix dans la maison d'un hôte; je n'ai jamais rien vu de plus +simple que le tableau qui se déroulait devant nous. + +Nos tentes très vastes et, soit dit en passant, déjà rayées de rouge et +de noir comme dans le Sud, occupaient la largeur d'un petit plateau nu, +au bord de la rivière. Elles étaient grandes ouvertes, et les portes, +relevées par deux bâtons, formaient sur le terrain fauve et pelé deux +carrés d'ombres, les seules qu'il y eût dans toute l'étendue de cet +horizon accablé de lumière et sur lequel un ciel à demi voilé répandait +comme une pluie d'or pâle. Debout dans cette ombre grise, et dominant +tout le paysage de leur longue taille, Si-Djilali, son frère et leur +vieux père, tous trois vêtus de noir, assistaient en silence au repas. +Derrière eux, et en plein soleil, se tenait un cercle de gens accroupis, +grandes figures d'un blanc sale, sans plis, sans voix, sans geste, avec +des yeux clignotants sous l'éclat du jour et qu'on eût dit fermés. Des +serviteurs, vêtus de blanc comme eux et comme eux silencieux, allaient +sans bruit de la tente aux cuisines dont on voyait la fumée s'élever en +deux colonnes onduleuses au revers du plateau, comme deux fumées de +sacrifice. + +Au delà, afin de compléter la scène et comme pour l'encadrer, je pouvais +apercevoir, de la tente où j'étais couché, un coin du douar, un bout de +la rivière où buvaient des chevaux libres, et, tout à fait au fond, de +longs troupeaux de chameaux bruns, au cou maigre, couchés sur des +mamelons stériles, terre nue comme le sable et aussi blonde que des +moissons. + +Au milieu de tout cela, il n'y avait donc qu'une petite ombre, celle où +reposaient les voyageurs, et qu'un peu de bruit, celui qui se faisait +dans la tente. + +Et de ce tableau, que je copie sur nature, mais auquel il manquera la +grandeur, l'éclat et le silence, et que je voudrais décrire avec des +signes de flammes et des mots dits tout bas, je ne garderai qu'une seule +note qui contient tout: «_Bois en paix_.» + +La vallée de l'Oued-el-Akoum, qui se rétrécit et se dépouille encore à +mesure qu'on avance au sud, rencontre le Chéliff à trois heures de là, +et débouche, comme je te l'ai dit, entre Boghar et Boghari, dans une +autre vallée courant en sens contraire, de l'est à l'ouest, et celle-ci +tout à fait aride. + +Boghar apparaît de fort loin, posée sur sa montagne pointue, comme une +tache grisâtre parmi des massifs verts. Ce n'est au contraire qu'en +entrant dans la vallée du Chéliff qu'on découvre, à main gauche, au +fond d'un amphithéâtre désolé, mais flamboyant de lumière, le petit +village de Boghari, perché sur son rocher. + +C'est bizarre, frappant; je ne connaissais rien de pareil, et jusqu'à +présent je n'avais rien imaginé d'aussi complètement fauve,--disons le +mot qui me coûte à dire,--d'aussi jaune. Je serais désolé qu'on +s'emparât du mot, car on a déjà trop abusé de la chose; le mot +d'ailleurs est brutal; il dénature un ton de toute finesse et qui n'est +qu'une apparence. Exprimer l'action du soleil sur cette terre ardente en +disant que cette terre est jaune, c'est enlaidir et gâter tout. Autant +vaut donc ne pas parler de couleur et déclarer que c'est très beau; +libre à ceux qui n'ont pas vu Boghari d'en fixer le ton d'après la +préférence de leur esprit. + +Le village est blanc, veiné de brun, veiné de lilas. Il domine un petit +ravin, formant égout, où végètent par miracle deux ou trois figuiers +très verts et autant de lentisques, et qui semble taillé dans un bloc de +porphyre ou d'agate, tant il est richement marbré de couleurs, depuis la +lie de vin jusqu'au rouge sang. Hormis ces quelques rejetons poussés +sous les gouttières du village, il n'y a rien autour de Boghari qui +ressemble à un arbre, pas même à de l'herbe. Le sol, en quelques +endroits sablonneux, est partout aussi nu que de la cendre. Nous campons +au pied du village, sur un terrain battu, qui a l'apparence d'un champ +de foire, et où bivouaquent les caravanes du Sud. Depuis hier, nous y +vivons en compagnie des vautours, des aigles et des corbeaux. + +Ici, point de réception. Le pays est pauvre; et forcés de pourvoir +nous-mêmes à nos divertissements, nous avons fait venir, cette nuit, de +Boghari, des danseuses et des musiciens. + +Tu sauras que Boghari, qui sert de comptoir et d'entrepôt aux nomades, +est peuplée de jolies femmes, venues pour la plupart des tribus +sahariennes _Ouled-Nayl_, _A'r'azlia_, etc., où les mœurs sont +faciles, et dont les filles ont l'habitude d'aller chercher fortune dans +les tribus environnantes. Les Orientaux ont des noms charmants pour +déguiser l'industrie véritable de ce genre de femmes; faute de mieux, +j'appellerai celles-ci des danseuses. + +On alluma donc de grands feux en avant de la tente rouge qui nous sert +de salle à manger; et pendant ce temps on dépêcha quelqu'un vers le +village. Tout le monde y dormait, car il était dix heures, et l'on eut +sans doute quelque peine à réveiller ces pauvres gens; pourtant, au bout +d'une bonne heure d'attente, nous vîmes un feu, comme une étoile plus +rouge que les autres, se mouvoir dans les ténèbres à hauteur du village; +puis le son languissant de la flûte arabe descendit à travers la nuit +tranquille et vint nous apprendre que la fête approchait. + +Cinq ou six musiciens armés de tambourins et de flûtes, autant de +femmes voilées, escortées d'un grand nombre d'Arabes qui s'invitaient +d'eux-mêmes au divertissement, apparurent enfin au milieu de nos feux, y +formèrent un grand cercle, et le bal commença. + +Ceci n'était pas du Delacroix. Toute couleur avait disparu pour ne +laisser voir qu'un dessin tantôt estompé d'ombres confuses, tantôt rayé +de larges traits de lumière, avec une fantaisie, une audace, une furie +d'effet sans pareilles. C'était quelque chose comme la _Ronde de nuit_ +de Rembrandt, ou plutôt, comme une de ses eaux-fortes inachevées. Des +têtes coiffées de blanc et comme enlevées à vif d'un revers de burin, +des bras sans corps, des mains mobiles, dont on ne voyait pas les bras, +des yeux luisants et des dents blanches au milieu de visages presque +invisibles, la moitié d'un vêtement attaqué tout à coup en lumière et +dont le reste n'existait pas, émergeaient au hasard et avec d'effrayants +caprices d'une ombre opaque et noire comme de l'encre. Le son +étourdissant des flûtes sortait on ne voyait pas d'où, et quatre +tambourins de peau, qui se montraient à l'endroit le plus éclairé du +cercle, comme de grands disques dorés, semblaient s'agiter et retentir +d'eux-mêmes. Nos feux, qu'on entretenait de branchages secs, pétillaient +et s'enveloppaient de longs tourbillons de fumée mêlés de paillettes de +braise. En dehors de cette scène étrange, on ne voyait ni bivouac, ni +ciel, ni terre; au-dessus, autour, partout, il n'y avait plus rien que +le noir, ce noir absolu qui doit exister seulement dans l'œil éteint +des aveugles. + +Aussi, la danseuse, debout au centre de cette assemblée attentive à +l'examiner, se remuant en cadence avec de longues ondulations de corps +ou de petits trépignements convulsifs, tantôt la tête à moitié renversée +dans une pamoison mystérieuse, tantôt ses belles mains (les mains sont +en général fort belles) allongées et ouvertes, comme pour une +conjuration, la danseuse, au premier abord, et malgré le sens très +évident de sa danse, avait-elle aussi bien l'air de jouer une scène de +_Macbeth_, que de représenter autre chose. + +Cette autre chose est, au fond, l'éternel thème amoureux sur lequel +chaque peuple a brodé ses propres fantaisies, et dont chaque peuple, +excepté nous, a su faire une danse nationale. + +Tu connais la danse des Mauresques. Elle a son intérêt, qui vient de la +richesse encore plus que du bon goût des costumes. Mais, en somme, elle +est insignifiante ou tout à fait grossière. Elle fait pendant aux +licencieuses parades de _Garageuz_ et ne peut pas s'empêcher, dans tous +les cas, de sentir un peu le mauvais lieu. + +La danse arabe, au contraire, la danse du Sud, exprime avec une grâce +beaucoup plus réelle, beaucoup plus chaste, et dans une langue mimique +infiniment plus littéraire, tout un petit drame passionné, plein de +tendres péripéties; elle évite surtout les agaceries trop libres qui +sont un gros contresens de la part de la femme arabe. + +La danseuse ne montre d'abord qu'à regret son pâle visage entouré +d'épaisses nattes de cheveux tressés de laines; elle le cache à demi +dans son voile; elle se détourne, hésite, en se sentant sous les regards +des hommes, tout cela avec de doux sourires et des feintes de pudeur +exquises. Puis obéissant à la mesure qui devient plus vive, elle +s'émeut, son pas s'anime, son geste s'enhardit. Alors commence, entre +elle et l'amant invisible qui lui parle par la voix des flûtes, une +action des plus pathétiques: la femme fuit, elle élude, mais un mot plus +doux la blesse au cœur: elle y porte la main, moins pour s'en +plaindre que pour montrer qu'elle est atteinte, et de l'autre, avec un +geste d'enchanteresse, elle écarte à regret son doux ennemi. Ce ne sont +plus alors que des élans mêlés de résistance; on sent qu'elle attire en +voulant se défendre; ce long corps souple et caressant se contourne en +des émotions extrêmes, et ces deux bras jetés en avant, pour les +derniers refus, vont défaillir. + +J'abrège; toute cette pantomime est fort longue et dure, jusqu'à ce que +la musique, qui se fatigue au moins autant que la danseuse, en ait +assez, et termine, en manière de point d'orgue, par un terrible +charivari des flûtes et des tambourins. + +Notre danseuse, qui n'était pas jolie, avait ce genre de beauté qui +convenait à la danse. Elle portait à merveille son long voile blanc et +son haïk rouge sur lequel étincelait toute une profusion de bijoux; et +quand elle étendait ses bras nus ornés de bracelets jusqu'aux coudes et +faisait mouvoir ses longues mains un peu maigres avec un air de +voluptueux effroi, elle était décidément superbe. + +Il est douteux que j'y prisse un plaisir aussi vif que nos Arabes; mais +j'eus là du moins une vision qui restera dans mes souvenirs de voyage à +côté de la _fileuse_ dont je t'ai parlé tant de fois. + +Je ne sais point à quelle heure a fini la fête. Au train dont elle +allait, peut-être aurait-elle duré jusqu'au jour, sans un incident. J'ai +su ce matin qu'un de nos gens s'étant permis une grossière inconvenance +à l'égard de la danseuse, celle-ci s'était retirée, et qu'après beaucoup +d'injures et de menaces échangées on s'était séparé on ne peut plus +mécontent de part et d'autre. + +Nous montons à cheval dans une heure pour aller coucher aux +_Ouled-Moktar_. A quatre lieues d'ici, plein sud, nous trouverons les +plaines et nous mettrons le pied dans le Sahara. + +Comme je l'ai dit, on laisse ici les mulets, et nous prenons un convoi +de vingt-cinq chameaux, qui nous attendent depuis hier, patiemment +couchés près de nos tentes. + +Je commence, au milieu du grand nombre de gens qui encombraient le +bivouac, à distinguer ceux qui font le voyage avec nous. Les chameliers +attachent leurs sandales; les cavaliers chaussent leurs doubles bottes +rouges armées d'éperons. Ce sont tous gens du sud, _Ouled-Moktar_, +_Ouled-Nayl_, l'_Aghouâti_, etc. Les burnouss bruns appartiennent au +_Makhzen_ de El-Aghouat, sombres cavaliers, coiffés de haïks sales, +maigres comme leurs chevaux, nourris comme eux de je ne sais quelle rare +pitance; comme eux, couchant je ne sais où, et qui font, avec ces +infatigables bêtes, des courses au delà de toute croyance. + +On charge nos chameaux. Ce sont de grands animaux bien taillés, moins +vastes, mais plus déliés que les chameaux du Tell, meilleurs pour la +course et aussi bons pour le bât. Ils ont l'œil ardent et les jambes +d'une grande finesse. Ils beuglent horriblement quand on leur met la +charge sur le dos; et je viens d'apprendre de notre _bach'amar_ ce +qu'ils disent en se plaignant de la sorte. + +Ils disent à celui qui les sangle: «Mets-moi des coussins pour que je ne +me blesse pas.» + + + + +D'jelfa, 31 mai. + + +Nous sommes arrivés hier à D'jelfa, après cinq journées de marche +presque toujours en plaine, par un beau temps, nuageux encore, mais +assez chaud pour me convaincre que nous sommes depuis cinq jours dans +le Sahara. + +Géographiquement, le _Sahara_ commence à Boghar; c'est-à-dire que là +finit la région montagneuse des terres cultivables, j'aimerais à dire +cultivées, qu'on appelle le _Tell_. Tu sais qu'on n'est pas d'accord sur +l'étymologie des mots Tell et Sahara. M. le général Daumas, dans un +livre précieux, même après huit ans de découvertes, _le Sahara +algérien_, propose une étymologie qui me plaît à cause de son origine +arabe, et dont je me contente. D'après les T'olba, Sahara viendrait de +_Sehaur_, moment difficile à saisir, qui précède le point du jour et +pendant lequel on peut, en temps de jeûne, encore manger, boire et +fumer; Tell viendrait de _Tali_, qui veut dire dernier. Le Sahara serait +donc le pays vaste et plat où le Sehaur est plus facilement appréciable, +et, par analogie, le Tell serait le pays montueux, en arrière du Sahara, +où le Sehaur n'apparaît qu'en dernier. + +Quoi qu'il en soit, il est certain que Sahara ne veut point dire +_Désert_. C'est le nom général d'un grand pays composé de plaines, +inhabité sur certains points, mais très peuplé sur d'autres, et qui +prend les noms de _Fiafi_, _Kifar_, ou _Falat_, suivant qu'il est +habité, temporairement habitable, comme après les pluies d'hiver, ou +inhabité et inhabitable. Or, il y a fort loin de Boghar au Falat, +c'est-à-dire à la mer de sable, qui ne commence guère qu'au delà du +_Touat_, à quarante journées de marche environ d'Alger. Ainsi, quoique +j'aie à te parler aujourd'hui de lieux très solitaires, tu sauras qu'il +ne s'agit en aucune façon du Falat ou Grand Désert. + +Encore une explication nécessaire, et j'en aurai fini avec la +géographie. Le Sahara renferme deux populations distinctes, l'une +autochtone, sédentaire, avec des centres fixes dans des villes ou +villages (_k'sour_), aux endroits où l'eau constante a permis de +s'établir; l'autre, c'est la race des Arabes conquérants, nomade et +vivant sous la tente. Les premiers sont cultivateurs, les seconds sont +bergers. Une association conçue dans l'intérêt commun unit ces deux +peuples; ce qui n'empêche pas l'Arabe de mépriser absolument son utile +voisin, ce voisin de lui rendre son mépris. Ils se partagent les oasis +dont ils sont ensemble propriétaires. L'habitant du k'sour cultive, à +titre de fermier, le jardin du nomade; de son côté, le nomade se charge +des troupeaux communs, les mène aux pâturages d'hiver; et, l'été, c'est +lui qui va chercher, sur les marchés du Tell, les grains dont l'un et +l'autre ont un besoin égal. En sorte qu'échelonnées ainsi sur deux ou +trois cents lieues de pays, celles-là dans l'oasis, celles-ci dans les +plaines intermédiaires que les pluies ont rendues habitables, d'immenses +populations couvrent en réalité cette vaste étendue du Sahara, qu'on +aurait grand tort, comme tu le vois, d'appeler désert, mais où l'on +avait cependant supposé toute espèce d'êtres chimériques, excepté +l'homme, le plus réel et le plus nombreux de tous. + +Cela dit, je reprends ces notes de route au bivouac de Boghari, au +moment où je t'ai quitté pour monter à cheval. + +C'est à midi seulement qu'on se mit en marche, car Boghari est un lieu +d'amorces, d'où les voyageurs arabes ne s'éloignent pas volontiers; du +moins j'ai cru le comprendre à la lenteur inaccoutumée des préparatifs +de départ. Pourtant, au signal donné par le _bach-amar_ (chef du +convoi), le troupeau mugissant des chameaux de charge se leva +confusément et enfin s'ébranla; nous prîmes au galop la tête du convoi, +et, quelques minutes après, le petit village redevenu solitaire disparut +derrière la première colline, silencieux comme à notre arrivée, sérieux +malgré le vif éclat de ses murs crépis, et plus taciturne encore qu'au +jour levant, sous le blanc linceul de midi. Presque aussitôt nous +entrions dans la vallée du _Chéliff_. + +Cette vallée ou plutôt cette plaine inégale et caillouteuse, coupée de +monticules, et ravinée par le Chéliff, est à coup sûr un des pays les +plus surprenants qu'on puisse voir. Je n'en connais pas de plus +singulièrement construit, de plus fortement caractérisé, et, même après +Boghari, c'est un spectacle à ne jamais oublier. + +Imagine un pays tout de terre et de pierres vives, battu par des vents +arides et brûlé jusqu'aux entrailles; une terre marneuse, polie comme +de la terre à poterie, presque luisante à l'œil tant elle est nue, et +qui semble, tant elle est sèche, avoir subi l'action du feu; sans la +moindre trace de culture, sans une herbe, sans un chardon;--des collines +horizontales qu'on dirait aplaties avec la main ou découpées par une +fantaisie étrange en dentelures aiguës, formant crochet, comme des +cornes tranchantes ou des fers de faux; au centre, d'étroites vallées, +aussi propres, aussi nues qu'une aire à battre le grain; quelquefois, un +morne bizarre, encore plus désolé, si c'est possible, avec un bloc +informe posé sans adhérence au sommet, comme un aérolithe tombé là sur +un amas de silex en fusion;--et tout cela, d'un bout à l'autre, aussi +loin que la vue peut s'étendre, ni rouge, ni tout à fait jaune, ni +bistré, mais exactement couleur de peau de lion. + +Quant au Chéliff, qui, quarante lieues plus avant, dans l'ouest, devient +un beau fleuve pacifique et bienfaisant, ici, c'est un ruisseau +tortueux, encaissé, dont l'hiver fait un torrent, et que les premières +ardeurs de l'été épuisent jusqu'à la dernière goutte. Il s'est creusé +dans la marne molle un lit boueux qui ressemble à une tranchée, et, même +au moment des plus fortes crues, il traverse sans l'arroser cette vallée +misérable et dévorée de soif. Ses bords taillés à pic sont aussi arides +que le reste; à peine y voit-on, accrochés à l'intérieur du lit et +marquant le niveau des grandes eaux, quelques rares pieds de +lauriers-roses, poudreux, fangeux, salis, et qui expirent de chaleur au +fond de cette étroite ornière, incendiée par le soleil plongeant du +milieu du jour. + +D'ailleurs, ni l'été, ni l'hiver, ni le soleil, ni les rosées, ni les +pluies qui font verdir le sol sablonneux et salé du désert lui-même ne +peuvent rien sur une terre pareille. Toutes les saisons lui sont +inutiles; et de chacune d'elles, elle ne reçoit que des châtiments. + +Nous mîmes trois heures à traverser ce pays extraordinaire, par une +journée sans vent et sous une atmosphère tellement immobile que le +mouvement de la marche n'y produisait pas le plus petit souffle d'air. +La poussière soulevée par le convoi se roulait sans s'élever sous le +ventre de nos chevaux en sueur. Le ciel était, comme paysage, splendide +et morne; de vastes nuées couleur de cuivre y flottaient pesamment dans +un azur douteux, aussi fixes et presque aussi fauves que le paysage +lui-même. + +Rien de vivant, ni autour de nous, ni devant nous, ni nulle part; +seulement, à de grandes hauteurs, on pouvait, grâce au silence, entendre +par moments des bruits d'ailes et des voix d'oiseaux: c'étaient de +noires volées de corbeaux qui tournaient en cercle autour des mornes les +plus élevés, pareilles à des essaims de moucherons, et d'innombrables +bataillons d'oiseaux blanchâtres aux ailes pointues, ayant à peu près le +vol et le cri plaintif des courlis. De loin en loin, un aigle, au ventre +rayé de brun, des gypaètes tachés de noir et de gris clair, +traversaient lentement cette solitude, l'interrogeant d'un œil +tranquille, et, comme des chasseurs fatigués, regagnaient les montagnes +boisées de Boghar. + +C'est au delà de Boghari, après une succession de collines et de vallées +symétriques, limite extrême du Tell, qu'on débouche enfin, par un col +étroit, sur la première plaine du Sud. + +La perspective est immense. Devant nous se développaient vingt-quatre ou +vingt-cinq lieues de terrains plats sans accidents, sans ondulations +visibles. La plaine, d'un vert douteux, déjà brûlée, était, comme le +ciel, toute rayée dans sa longueur d'ombres grises et de lumières +blafardes. Un orage, formé par le milieu, la partageait en deux et nous +empêchait d'en mesurer l'étendue. Seulement, à travers un brouillard +inégal, où la terre et le ciel semblaient se confondre, on devinait par +échappées une ligne extrême de montagnes courant parallèlement au Tell, +de l'est à l'ouest, et, vers leur centre, les sept pitons saillants ou +sept têtes, qui leur ont fait donner le nom de _Seba'Rous_. + +Le col franchi, notre petit convoi se déploya dans la plaine unie et +prit son ordre de marche, ordre que nous conservons depuis le départ, +poussant droit du nord au sud, sur les Sept Têtes, que nous ne devions +atteindre que le surlendemain.--En avant, les cavaliers, au nombre d'une +trentaine environ; derrière, nos chameaux, stimulés par les cris +perçants et les sifflets des chameliers; à l'extrême avant-garde, notre +_khrebir_, M. N..., se laissant doucement aller au pas de son grand +cheval blanc, qui a toujours quelque cent mètres d'avance sur les +autres; à ses côtés, et le serrant de près, deux ou trois cavaliers de +ses serviteurs, beaux jeunes gens vêtus de blanc, montés sur d'agiles +petites juments blanches ou grises, mais nonchalants comme à la +promenade, à peine armés, et dont un seul porte un fusil double, le +fusil du maître, avec sa vaste _djebira_ en peau de lynx pendue à +l'arçon de sa selle. + +Quant à moi, tu me trouverais le plus souvent faisant route un peu à +part ou à côté des plus paisibles, afin d'être plus à moi; tantôt +regardant, pendant des heures entières, filer sur les longues +perspectives les burnouss blancs, les croupes luisantes, les selles à +dossier rouge; tantôt me détournant pour voir arriver de loin le peloton +roux de nos chameaux marchant en bataille, avec leurs cous tendus, leurs +jambes d'autruche, et notre pittoresque mobilier de voyage amoncelé sur +leur dos. + +Outre nos cavaliers d'escorte et nos gens de service, nous emmenons +trois _amins_ des Mzabites avec leur suite, qui vont régler, je crois, +quelques difficultés politiques que nous avons avec le pays du Mzab. +L'un est un grand et rude cavalier, armé en guerre, qui monte avec +aplomb un beau cheval noir richement harnaché de velours pourpre et +d'argent, et garni d'un large devant de poitrail en étoffe écarlate. + +Le second, amin des _Beni-Isguen_, est un petit vieillard coiffé bas, à +mine affable, aux yeux doux, et dont la bouche encadrée d'une barbe +blanche, bouclée comme une chevelure, sourit avec plusieurs dents de +moins. + +Le troisième, qui se nomme _Si-Bakir_, honnête et joviale figure entre +deux âges, fort petit, extrêmement replet, s'arrondit en boule au-dessus +d'un petit mulet proprement couvert et douillettement sellé d'un épais +matelas de _Djerbi_. C'est un bon et riche bourgeois, qui a trois bains +maures à Alger et un fils à _Berryan_, et qui me parle avec un amour +égal de son enfant, de ses bains et des dattes renommées de son pays. Il +est mis à peu près comme il le serait dans sa chambre: le bas de ses +jambes dans de bonnes chaussettes de laine, et les pieds dans des +souliers de cuir noir. Je ne lui vois d'ailleurs aucune arme. Son unique +défense est contre le soleil et consiste en un chapeau de paille, orné à +son sommet de plumes d'autruche, le plus grand chapeau que j'aie jamais +vu, vaste comme un parasol, et qu'il a soin d'ôter et de remettre chaque +fois que le temps très capricieux se couvre ou s'éclaircit. + +Comme il me témoigne assez d'amitié, j'aime à voyager dans sa compagnie. +Il sait juste autant de français que je sais d'arabe, ce qui rend nos +communications fort amusantes, mais assez rarement instructives. + +A huit heures, en pleine nuit déjà, nous arrivions au bivouac,--et nous +mettions ensemble pied à terre au milieu des tentes des _Ouled-Moktar_, +où nous devions passer la nuit.--Ni la longueur de l'étape (nous avions +fait trois lieues de trop), ni le manque d'eau depuis le matin, +n'avaient distrait Si-Bakir de sa complaisance à m'entretenir; il +achevait alors l'historique un peu confus de sa fortune commerciale, et +me promettait, pour l'étape suivante, l'histoire de son fils; enfin cet +aimable vieillard scellait notre récente amitié en me tenant l'étrier, +avec une humble courtoisie dont je voulais en vain me défendre. + +Le lendemain, après une petite marche de cinq ou six heures, nous +campions vers midi à Aïn-Ousera; triste bivouac, le plus triste sans +contredit de toute la route, au bord d'un marais vaseux, sinistre, dans +des sables blanchâtres, hérissés de joncs verts; à l'endroit le plus bas +de la plaine, avec un horizon de quinze lieues au nord, de neuf lieues +au sud; dans l'est et dans l'ouest, une étendue sans limite. Une +compagnie nombreuse de vautours gris et de corbeaux monstrueux occupait +la source à notre arrivée: immobiles, le dos voûté, rangés sur deux +lignes au bord de l'eau, je les pris de loin pour des gens comme nous +pressés de boire; il fallut un coup de fusil pour disperser ces fauves +et noirs pèlerins. + +Une source, dans ce pays avare, est toujours accueillie comme un +bienfait, même quand cette source brûlante et fétide ressemble au +triste marais d'_Aïn-Ousera_. On y puise avec reconnaissance, et l'on +s'estime heureux d'y remplir ses outres pour la marche sans eau du +lendemain. + +Les oiseaux partis, nous demeurâmes seuls. Il n'y avait rien en vue dans +l'immense plaine; notre bivouac disparaissait lui-même dans un des plis +du terrain. Vers le soir cependant, un petit convoi de cinq chameaux, +conduits par trois chameliers, vint s'établir auprès de nous, tout à +fait au bord de la source. Les chameaux déchargés se mirent à paître; +les trois voyageurs firent un seul amas des _tellis_ (sacs en poils de +chameau pour les transports), et se couchèrent auprès. Ils n'allumèrent +point de feu, n'ayant probablement rien à faire cuire, et je ne les vis +plus remuer jusqu'à la nuit. Le lendemain au point du jour, nous les +aperçûmes déjà à une lieue de nous, s'en allant dans le sud-est. + +Était-ce fatigue? était-ce un effet du lieu? je ne sais, mais cette +journée-là fut longue, sérieuse, et nous la passâmes presque tous à +dormir sous la tente. Ce premier aspect d'un pays désert m'avait plongé +dans un singulier abattement. Ce n'était pas l'impression d'un beau pays +frappé de mort et condamné par le soleil à demeurer stérile; ce n'était +plus le squelette osseux de Boghari, effrayant, bizarre, mais bien +construit; c'était une grande chose sans forme, presque sans couleur, le +rien, le vide et comme un oubli du bon Dieu; des lignes fuyantes, des +ondulations indécises; derrière, au delà, partout, la même couverture +d'un vert pâle étendue sur la terre; çà et là des taches plus grises, ou +plus vertes, ou plus jaunes; d'un côté, les Seba'Rous à peine éclairées +par un pâle soleil couchant; de l'autre, les hautes montagnes du Tell +encore plus effacées dans les brumes incolores; et là-dessus, un ciel +balayé, brouillé, soucieux, plein de pâleurs fades, d'où le soleil se +retirait sans pompe et comme avec de froids sourires. Seul, au milieu du +silence profond, un vent doux qui venait du nord-ouest et nous amenait +lentement un orage, formait de légers murmures autour des joncs du +marais. Je passai une heure entière couché près de la source à regarder +ce pays pâle, ce soleil pâle, à écouter ce vent si doux et si triste. La +nuit qui tombait n'augmenta ni la solitude, ni l'abandon, ni +l'inexprimable désolation de ce lieu. + +On tua, ce jour-là, soit en marche, soit à la source: un _ganga_, jolie +perdrix au bec et aux pieds rouges, curieusement peinte de gris et de +jaune, avec un collier marron, chair dure et détestable à manger; un +grand palmipède entièrement gris perle, avec la tête, le bec et les +pieds noirs, les ailes de la mouette longues et pointues; une petite +bécassine toute ronde, plus grise que la bécassine sourde de France; une +tourterelle; deux ramiers couleur ardoise azurée, et que j'appellerai +dorénavant des pigeons bleus; enfin deux tadornes, superbes canards plus +gros que les nôtres et aussi mieux ornés, avec une belle robe fond +couleur abricot. + +Nous étions à _Aïn-Ousera_, à plus de la moitié de la plaine; il ne nous +restait que huit ou neuf lieues à faire pour atteindre le bivouac +suivant de _Guelt-Esthel_. Le soleil du matin toujours plus gai, la +montagne qui se rapprochait, la plaine un peu moins nue, de temps en +temps égayée de quelques _betoum_, Aïn-Ousera même devenu moins lugubre +au jour levant, tout cela m'avait ranimé. Aussi, quoique la grande halte +faite en plein soleil, au beau milieu d'un terrain d'alfa, n'eût rien de +bien aimable, quoique notre déjeuner, presque sans eau, ressemblât +beaucoup trop à celui de la veille, j'arrivai, sans fatigue et l'âme à +peu près satisfaite, au col des Seba'Rous, qui donne entrée dans la +vallée de Guelt-Esthel. + +Ici, le pays change entièrement d'aspect, au point qu'on croirait s'être +trompé de route et rebrousser chemin vers le nord. Les montagnes +pierreuses et de la plus vilaine forme, composées de cailloux plutôt que +de rochers, sont couronnées de pins. La vallée, pareillement couverte de +pins et d'assez beaux chênes, a surtout le grand tort de n'être point à +sa place en plein territoire des _Ouled-Nayl_, et sur le chemin du +désert. + +Nous trouvons ici non seulement des vivants, mais un petit poste de +tirailleurs français occupés à bâtir un caravansérail. + +Pendant trois longs jours passés, soit en marche, soit au bivouac, dans +cette première plaine, avant-goût des solitudes du Sud, nous avions, en +fait de créatures humaines, rencontré, le premier jour, un douar nomade; +le deuxième, un jeune enfant gardant dans l'alfa un troupeau de petits +chameaux maigres, et nos trois voyageurs de la source; le troisième, +rien. En entrant dans la gorge, j'avais trouvé un soldat du génie monté +sur un arbre et coupant du bois. J'éprouvai quelque plaisir en entendant +sortir du milieu des branches une voix française qui me disait bonjour. +Je lui demandai de m'indiquer la source; il me répondit que je la +trouverais à une demi-lieue plus avant dans la gorge, à l'endroit où je +verrais deux gros figuiers, trois tentes avec des gourbis de paille, et +des maçons en train de bâtir. C'était exact, et voilà tout ce que j'ai +pu noter de Guelt-Esthel. Je dois ajouter que c'est, malgré sa richesse +en bois de chauffage, un pays stérile, boisé d'arbres aussi tristes que +des pierres, qu'il y neige abondamment l'hiver, et que l'été on y brûle. +J'aurais tort d'oublier pourtant l'hospitalité bien cordiale que nous +avons reçue de M. F. de P..., jeune officier du génie, emprisonné là +avec son petit poste de travailleurs, et qui se console de sa dure +mission en pensant qu'après cent cinquante ou deux cents veillées +passées à Guelt-Esthel, la solitude n'aura plus de secrets à lui +apprendre, ni d'ennuis au-dessus de sa patience. + +On retrouve la plaine en quittant Guelt-Esthel, et de même qu'en sortant +de Boghari, on a devant soi, pour l'horizon, une nouvelle ligne de +petites montagnes, courant pareillement de l'est à l'ouest et perdues +dans le bleu. Supprime, ce qui ne nuirait pas à l'intérêt du voyage, ce +bourrelet montagneux de Guelt-Esthel, et tu n'auras plus, de Boghar au +_Rocher de sel_, qu'une seule et même étendue de trente-quatre ou +trente-cinq lieues. Cette étendue, parfaitement plate, conserve +toujours, malgré les changements du sol, une couleur générale assez +douteuse; les plans les plus rapprochés de l'œil sont jaunâtres, les +parties fuyantes se fondent dans des gris violets; une dernière ligne +cendrée, mais si mince qu'il faudrait l'exprimer d'un seul trait, +détermine la profondeur réelle du paysage et quelquefois mesure +d'énormes distances. Le terrain, très variable au contraire, est +alternativement coupé de marécages, sablonneux comme aux approches du +_Rocher de Sel_, ou bien couvert de graminées touffues (_alfa_), +d'absinthes (_chih_), de pourpiers de mer (_k'taf_), de romarins +odorants, etc...; tantôt enfin, mais plus rarement, clairsemé d'arbustes +épineux et de quelques pistachiers sauvages. + +Le pistachier (_betoum_), térébinthe ou lentisque de la grande espèce, +est un arbre providentiel dans ces pays sans ombre. Il est branchu, +touffu, ses rameaux s'étendent au lieu de s'élever et forment un +véritable parasol, quelquefois de cinquante ou soixante pieds de +diamètre. Il produit de petites baies réunies en grappes rouges, +légèrement acides, fraîches à manger, et qui, faute de mieux, trompent +la soif. Chaque fois que notre convoi passe auprès d'un de ces beaux +arbres au feuillage sombre et lustré, il se rassemble autour du tronc; +ceux des chameliers qui sont montés se dressent à genoux pour atteindre +à hauteur des branches, arrachent des poignées de fruits et les jettent +à leurs compagnons qui vont à pied; pendant ce temps, les chameaux, le +cou tendu, font de leur côté provision de fruits et de feuilles. L'arbre +reçoit sur sa tête ronde les rayons blancs de midi; par-dessous, tout +paraît noir; des éclairs de bleu traversent en tous sens le réseau des +branches; la plaine ardente flamboie autour du groupe obscur, et l'on +voit le désert grisâtre se dégrader sous le ventre roux des dromadaires. +On souffle un moment, puis un coup de sifflet plus aigu du _back'amar_ +(conducteur du convoi) disperse les bêtes, et le convoi reprend sa +marche au grand soleil. + +L'_alfa_ est une plante utile: il sert de nourriture aux chevaux; on en +fait en Orient des ouvrages de sparterie, et, dans le Sahara, des +nattes, des chapeaux, des gamelles, des pots à contenir le lait et +l'eau, de larges plats pour servir les fruits, etc. Sur pied, il sert de +retraite au gibier: lièvres, lapins, gangas. Mais l'alfa est pour un +voyageur la plus ennuyeuse végétation que je connaisse; et, +malheureusement, quand il s'empare de la plaine, c'est alors pour des +lieues et des lieues. Imagine-toi toujours la même touffe poussant au +hasard sur un terrain tout bosselé, avec l'aspect et la couleur d'un +petit jonc, s'agitant, ondoyant comme une chevelure au moindre souffle, +si bien qu'il y a presque toujours du vent dans l'alfa. De loin, on +dirait une immense moisson qui ne veut pas mûrir et qui se flétrit sans +se dorer. De près, c'est un dédale, ce sont des méandres sans fin où +l'on ne va qu'en zigzag, et où l'on butte à chaque pas. Ajoute à cette +fatigue de marcher en trébuchant la fatigue aussi grande d'avoir un jour +entier devant les yeux ce steppe décourageant, vert comme un marais, +sans point d'orientation, et qu'on est obligé de jalonner de gros tas de +pierres pour indiquer les routes. Il n'y a jamais d'eau dans l'alfa; le +sol est grisâtre, sablonneux, rebelle à toute autre végétation. + +Je préfère, quant à moi, les terrains pierreux, secs, durs et mêlés de +salpêtre, où croissent les romarins et les absinthes; on y marche à +l'aise; la couleur en est belle, l'aspect franchement stérile; et c'est +là surtout qu'on voit grouiller sous ses pieds, ramper, fuir et se +tortiller tout un petit peuple d'animaux amis du soleil et des longues +siestes sur le sable chaud. Les lézards gris sont innombrables. Ils +ressemblent à nos plus petits lézards de muraille, avec une agilité que +paraît avoir doublée le contentement de vivre sous un pareil soleil. On +en rencontre, mais rarement, qui sont fort gros. Ceux-ci ont la peau +lustrée, le ventre jaune, le dos tacheté, la tête fine et longue comme +celle des couleuvres. Quelquefois, une vipère étendue et semblable de +loin à une baguette de bois tordu, ou bien roulée sur une souche +d'absinthe, se soulève à votre approche, et, sans vous perdre de vue, +rentre avec assurance dans son trou. Des rats, gros comme de petits +lapins, aussi agiles que les lézards, ne font que se montrer et +disparaître à l'entrée du premier trou qui se présente, comme s'ils ne +se donnaient pas le temps de choisir leur asile, ou bien comme s'ils +étaient à peu près partout chez eux. Je n'ai encore aperçu d'eux que ce +qu'ils me laissent voir en fuyant; et cela forme une petite tache +blanche sur un pelage gris. + +Mais, au milieu de ce peuple muet, difforme ou venimeux, sur ce terrain +pâle et parmi l'absinthe toujours grise et le _k'taf_ salé, volent et +chantent des alouettes, et des alouettes de France. Même taille, même +plumage et même chant sonore; c'est l'espèce huppée qui ne se réunit pas +en troupes, mais qui vit par couples solitaires; tristes promeneuses +qu'on voit dans nos champs en friche et, plus souvent, sur le bord des +grands chemins, en compagnie des casseurs de pierres et des petits +bergers. Elles chantent à une époque où se taisent presque tous les +oiseaux, et aux heures les plus paisibles de la journée, le soir, un peu +avant le coucher du soleil. Les rouges-gorges, autres chanteurs +d'automne, leur répondent du haut des amandiers sans feuilles; et ces +deux voix expriment avec une étrange douceur toutes les tristesses +d'octobre. L'une est plus mélodique et ressemble à une petite chanson +mêlée de larmes; l'autre est une phrase en quatre notes, profondes et +passionnées. Doux oiseaux qui me font revoir tout ce que j'aime de mon +pays, que font-ils, je te le demande, dans le Sahara? Et pour qui donc +chantent-ils dans le voisinage des autruches et dans la morne compagnie +des antilopes, des bubales, des scorpions et des vipères à cornes? Qui +sait? sans eux il n'y aurait plus d'oiseaux peut-être pour saluer les +soleils qui se lèvent.--_Allah! akbar!_ Dieu est grand et le plus grand! + +A l'heure matinale où me venaient ces souvenirs et bien +d'autres,--souvenirs d'un pays que je reverrai, _s'il plaît à +Dieu_,--nous étions près d'atteindre la moitié de la plaine, et nous +avions en vue un petit _douar_ et d'immenses troupeaux appartenant aux +_Ouled-d'Hya_, fraction des Ouled-Nayl. C'était le premier _douar_ que +nous rencontrions depuis notre entrée dans le Sahara, et notre halte de +nuit chez les Ouled-Moktar. + +Dans cette saison, les nomades commencent à se rapprocher de leurs +pâturages d'été, et la plaine est déserte. + +On piqua droit sur les tentes; il faisait chaud, et nous avions encore à +traverser une longue lisière de sables jaunes que nous voyions briller +entre la montagne et nous, rude passage en plein midi, sous un soleil +sans nuages. + +Le caïd nous reçut. On ne fit que débrider les chevaux, et nous prîmes +tout juste le temps de nous reposer à l'ombre, de manger des dattes et +de boire du lait de chamelle, sans eau, l'eau étant ici plus rare encore +et plus détestable qu'ailleurs. + +Le douar ne comptait pas plus de quinze ou vingt tentes, ce qui +représente à peine le plus petit des hameaux nomades; mais il avait bien +le rude aspect des vrais campements sahariens; et, dans un très petit +exemple, c'était, pour qui ne l'eût pas connue, un tableau complet de la +vie nomade à ses heures de repos. + +Des tentes rouges, rayées de noir, soutenues pittoresquement par une +multitude de bâtons, et retenues à terre par une confusion d'amarres et +de piquets. Dedans, et entassés pêle-mêle, la batterie de cuisine, le +mobilier du ménage, le harnais de guerre du maître de la tente, les +meules de pierre à moudre le grain, les lourds mortiers à piler le +poivre, les plats de bois (_sahfa_) où l'on pétrit le couscoussou; le +crible où on le passe; les vases percés (_keskasse_) où on le fait +cuire; les gamelles en alfa tressé, les sacs de voyage ou _tellis_; les +bâts de chameaux, les _djerbi_, les tapis de tente; les métiers à tisser +les étoffes de laine; les larges étrilles de fer qui servent à carder la +laine brute du chameau, etc. Et parmi tout ce désordre d'objets salis +et de choses noirâtres, un ou deux coffres carrés aux vives couleurs, +aux serrures de cuivre, garnis de clous dorés aux angles; cassettes qui +doivent contenir, avec les bijoux de femmes, ce qu'il y a de plus +précieux dans la fortune du maître. Au dehors, un terrain battu, brouté, +dépouillé même de toute racine, plein de souillures, couvert de débris +et de carcasses, avec des places noircies par le feu; les fourneaux +creusés dans la terre et composés de trois pierres formant foyer; des +amas de broussailles sèches, et les outres noires à longs poils, pendues +à trois bâtons mis en faisceau. Autour, la plaine immense avec les +chameaux sans gardien, qui se dispersent le jour et qui, le soir, se +rassemblent au son de la trompe et viennent se coucher dans le douar. + +Voilà donc la maison mobile où le nomade saharien passe une moitié de sa +vie; l'homme à ne rien faire, car _travailler c'est une honte_; la femme +à tout entretenir, à tout soigner, pendant que le chien vigilant fait +sentinelle, patient, sobre et soupçonneux comme son maître. L'autre +moitié de sa vie se passe en voyage. Un autre jour, je te parlerai de la +tribu en marche, _nedja_; admirable spectacle qui renouvelle ici sous +nos yeux, en plein âge moderne, à deux pas de l'Europe les migrations +d'Israël. + +Que ce dernier mot, écrit d'enthousiasme, ne m'engage pas surtout au +delà de ce que je veux dire. Il n'est qu'à moitié vrai. Et, comme il +effleure une question d'art, question qui, selon moi, n'a pas le sens +commun, mais n'importe, question posée, discutée et toujours pendante; +comme il effleure, dis-je, une question grave après tout, celle de la +_couleur locale_ appliquée à un certain ordre de sujets, je désire +m'expliquer sur ce qu'il y a de trop contestable dans la comparaison que +j'ai faite. + +Voici la seconde fois que j'introduis la Bible dans ces notes; ce qui te +laisserait croire que je voyage en vrai pays de Chanaan, moins +l'abondance, et que je rencontre à chaque pas le riche Laban ou le +généreux Booz. + +On a écrit, en effet, bien plus, on a voulu prouver par des essais, tu +sais lesquels, que les anciens maîtres avaient défiguré la Bible par la +peinture, qu'elle avait rendu l'âme entre leurs mains, et que, s'il +restait un moyen de ressusciter cette chose aujourd'hui morte, c'était +d'aller la contempler toute réelle encore et dans son effigie vivante, +en Orient. + +Cette opinion s'appuie sur un fait vrai en lui-même, c'est que les +Arabes, ayant à peu près conservé les habitudes des premiers peuples, +doivent aussi, mieux que personne, en garder la ressemblance, non +seulement dans leurs mœurs, mais encore dans leur costume, costume si +favorable d'ailleurs, qu'il a le double avantage d'être aussi beau que +le grec et d'être plus local. Il est certain, ajoute-t-on, que Rachel et +Lia, filles du pasteur Laban, n'étaient point habillées comme Antigone, +fille du roi Œdipe; qu'elles se présentent à notre esprit dans un +tout autre milieu, avec une forme différente, et aussi sous un tout +autre soleil: il est non moins certain que les patriarches devaient +vivre comme vivent les Arabes, comme eux gardant leurs moutons, ayant +comme eux des maisons de laine, des chameaux pour le voyage, et le +reste. + +Mon opinion, quant au système, la voici: + +C'est que les hommes de génie ont toujours raison et que les gens de +talent ont souvent tort. Costumer la Bible, c'est la détruire; comme +habiller un demi-dieu, c'est en faire un homme. La placer en un lieu +reconnaissable, c'est la faire mentir à son esprit; c'est traduire en +histoire un livre antéhistorique. Comme, à toute force, il faut vêtir +l'idée, les maîtres ont compris que dépouiller la forme et la +simplifier, c'est-à-dire supprimer toute couleur locale, c'était se +tenir aussi près que possible de la vérité... _Et ego in Arcadia..._ +Sont-ce des Grecs? est-ce l'Arcadie? Oui et non: non, pour le drame; +oui, dans le sens de l'éternelle tragédie de la vie humaine. + +Donc, hors du général, pas de vérité possible, dans les tableaux tirés +de nos origines; et bien décidément il faut renoncer à la Bible, ou +l'exprimer comme l'ont fait Raphaël et Poussin. + +Remarque que cette opinion se confirme à mesure que je voyage, et +précisément dans le pays qui semblerait devoir produire en moi un +entraînement contraire. N'y a-t-il donc aucun enseignement à tirer de ce +peuple qui, je le reconnais, fait involontairement et souvent penser à +la Bible? N'y a-t-il pas en lui quelque chose qui met l'âme en mouvement +et en quoi l'esprit s'élève et se complaît comme en des visions d'un +autre âge? Oui, ce peuple possède une vraie grandeur. Il la possède +seul, parce que, seul au milieu des civilisés, il est demeuré simple +dans sa vie, dans ses mœurs, dans ses voyages. Il est beau de la +continuelle beauté des lieux et des saisons qui l'environnent. Il est +beau, surtout parce que, sans être nu, il arrive à ce dépouillement +presque complet des enveloppes que les maîtres ont conçu dans la +simplicité de leur grande âme. Seul, par un privilège admirable, il +conserve en héritage ce quelque chose qu'on appelle biblique, comme un +parfum des anciens jours. Mais tout cela n'apparaît que dans les côtés +les plus humbles et les plus effacés de sa vie. Et si, plus fréquemment +que d'autres, il approche de l'épopée, c'est alors par l'absence même de +tout costume, c'est-à-dire en quelque sorte en cessant d'être Arabe pour +devenir humain. Devant la demi-nudité d'un gardeur de troupeaux, je rêve +assez volontiers de Jacob. J'affirme au contraire qu'avec le _burnouss_ +saharien ou le _mach'la_ de Syrie, on ne représentera jamais que des +Bédouins. + +Ces réserves admises, s'il m'arrive dorénavant de m'écrier: _O Israël!_ +tu sauras ce qu'il faut entendre et tu me laisseras dire. Maintenant, +je reprends ma route. + +Je supprimerais sans regret le bivouac du Rocher de Sel, quoique l'eau +prise au delà des salines soit bonne, qu'il y ait du bois en abondance +et qu'on y campe agréablement au bord de la rivière (_l'Oued D'jelfa_) +et sous de très beaux tamarins. + +Un mot pourtant du rocher. C'est un amas de choses étranges, colorées de +tous les gris possibles, depuis le gris lilas jusqu'au gris blanchâtre, +entassées, superposées et formant une montagne à deux têtes. Il en +descend une infinité de petits ruisseaux, d'un blanc laiteux, qui vont +se réunir en deux canaux remplis jusqu'aux bords d'un sel exactement +semblable à la chaux éteinte. Tout autour, la montagne semble avoir eu +des convulsions, tant elle est soulevée, fendue, crevée dans tous les +sens. Ce n'est pas beau, c'est formidable. Trois grands aigles volaient +à moitié hauteur du rocher et ne paraissaient pas si gros que des +corbeaux. + +La nuit était presque venue quand, enfin, on atteignit les plateaux nus +de _D'jelfa_. La maison du kalifat, vaste corps de logis élevé carrément +au-dessus d'une enceinte de murs bas, se montrait confusément à +l'extrémité d'une plaine montante, comme une masse grisâtre un peu plus +claire que le terrain tout à fait sombre, un peu plus foncée que le ciel +encore éclairé d'un vague reflet du jour. A gauche, et fort loin dans +un pli de la vallée où brillaient deux petits feux rouges, et d'où +venaient de faibles aboiements de chiens, on devinait un douar. Plus +près, et comme d'un marais compris entre le douar et le plateau, +s'élevaient d'innombrables murmures de grenouilles. Tout le reste de cet +horizon plat, dominé par le grand bordj solitaire de Si-Cherif, reposait +paisiblement dans une ombre transparente et brune. De larges étoiles +blanches s'allumaient à tous les coins du ciel; l'air était humide et +doux, une forte rosée ramollissait la terre sous le pas des chevaux. Je +m'orientai sur un chemin blanchâtre qui menait vers la maison; les +cavaliers m'avaient précédé de quelques minutes, et j'avais laissé mon +domestique en arrière avec le convoi. + +J'arrivai donc seul à la porte du bordj et j'entrai dans la cour sans +savoir où me diriger. De chaque côté de l'entrée, porte monumentale, et +que je trouvai grande ouverte, j'aperçus des gens, pêle-mêle avec des +chevaux, bivouaquant le long du mur; la cour était déserte; elle me +parut grande; mon cheval qui flaira des écuries fit entendre un petit +hennissement de satisfaction. Au fond de la cour, apparaissait un perron +de quelques marches, conduisant à une haute galerie soutenue par des +piliers blancs; une porte entrebâillée dans l'angle droit de la galerie +laissait filtrer un peu de lumière; une fenêtre à demi éclairée, donnant +au rez-de-chaussée sur la cour, permettait d'entendre un bruit de voix. + +Je descendis de cheval au pied du perron, et, tout en jetant la bride à +quelqu'un que je vis s'approcher dans l'ombre, je me dirigeai du côté de +la lumière et j'entrai. Je remarquai que la personne à qui j'avais tendu +la bride n'avait pas mis d'empressement à la prendre, et j'aperçus +vaguement la forme bizarre d'un tout petit corps surmonté d'un vaste +chapeau très pointu. Un incident de la soirée m'apprit l'erreur que +j'avais failli commettre en traitant le plus saint homme du bordj comme +un valet. + +On soupait dans une grande chambre blanche, propre, qui n'avait pour +tous meubles qu'une cheminée de marbre noir, de riches tapis du Sud +accrochés aux fenêtres et formant portières plutôt que rideaux; et, au +milieu, une table ronde, entourée de convives. La cuisine était arabe. +Mais la table, joyeusement éclairée de bougies, était servie, à la +française, couverte d'une belle nappe blanche et irréprochablement +garnie d'argenterie, de vaisselle et de verres, avec quatre carafes +remplies de lait doux et quatre autres de limonade. Le kalifat +_Si-Chériff_, grand et gras personnage, presque sans barbe, à figure +placide, avec des yeux saillants, négligemment vêtu du simple haïk blanc +sans burnouss, et le portant en voile, à la manière des marabouts, +Si-Chériff présidait la table et se versait des deux mains à la fois, +dans le même verre, de la limonade et du lait. Son frère, _Bel-Kassem_, +doux jeune homme au visage fatigué, assistait au souper debout et +donnant des ordres. La chambre était pleine de serviteurs arabes allant +et venant, mais laissant agir un maigre Tunisien, à turban blanc, aux +yeux vifs, à la bouche fine, au nez pincé, pâle comme la mort, leste, +agile, adroit, avec des mines d'écureuil et des airs de fiévreux, +fantastique et précieux valet, qui, seul dans la maison de Si-Chériff, +paraît avoir le don de manier la porcelaine et de servir à la française. + +Cette grande maison, perdue dans un désert à plus de cinquante lieues de +Boghar, à trente-deux lieues environ d'El-Aghouat, une salle à manger +remplie d'odeurs de viandes et encombrée de gens portant des plats, +cette table servie comme en Europe; autour de laquelle on parlait +français, ce personnage en déshabillé de maison occupé gravement à se +composer des sorbets doux, voilà donc ce que je vis en arrivant à +D'jelfa, chef-lieu des _Ouled-Nayl_. J'étais au cœur de cette immense +tribu, commerçante, riche et corrompue, dont le nom posé sur toutes les +routes du Sahara résumait pour moi les curiosités du désert. D'ici, et +sans sortir de leur territoire, je confinais dans le nord-est à +_Bouçaada_, dans l'ouest, presque au _Djebel-Amour_, dans le sud aux +k'sours d'El-Aghouat et à l'Oued-D'jedi. Ces valets d'office, que je +voyais essuyant des assiettes avec un coin de leur haïk en guise de +serviette, avaient porté leurs laines sur les marchés du Sud et +pouvaient me parler de tout le Sahara septentrional, depuis _Charef_ +jusqu'à _Tuggurt_, depuis D'jelfa jusqu'au _M'zab_, jusqu'à _Metlili_, +jusqu'à _Ouargla_. + +Enfin j'avais sous les yeux, dans la personne de ce grand seigneur +débonnaire, un de leurs princes les plus opulents et les plus braves; le +plus considérable peut-être par sa fortune, sa naissance, sa haute +position politique, et par les antécédents illustres de sa vie +militaire. M. N... essayait d'apprendre à Si-Chériff à se servir d'une +fourchette et d'un couteau. Le kalifat s'y prêtait avec complaisance, à +peu près comme on s'amuse à des jeux d'enfants; il y mettait beaucoup de +bonhomie, une extrême maladresse qui m'a bien l'air d'être volontaire, +mais n'y compromettait rien de sa dignité. + +Vers le milieu du repas apparut un nouveau personnage que je reconnus +tout de suite à son chapeau et à la forme si singulière de son individu. +C'était bien en effet un tout petit corps ramassé sur lui-même, et qu'on +eût dit gonflé; malpropre, difforme, affreux, marchant comme s'il n'eût +pas de jambes, la figure étriquée dans son haïk comme dans un +serre-tête, coiffé d'un chapeau sans bords, comme d'un énorme cornet. Il +avait, autant que j'en pus juger, une profusion de sachets de cuir qui +lui pendaient sur la poitrine, et une demi-douzaine de grosses flûtes en +roseau lui descendaient du menton jusqu'au ventre et s'y balançaient en +faisant du bruit; il portait un bâton noueux dans la main; on ne voyait +pas ses pieds, car son burnouss traînait à terre. Personne autre que +moi ne semblait faire attention à lui. Il s'avança tout d'une pièce, +s'approcha de la table et vint par-dessus l'épaule de Si-Chériff +allonger la main dans son assiette. Je me penchai avec inquiétude vers +M. N..., qui se mit à sourire; Si-Chériff ne se détourna pas et cessa +seulement de manger. Bel-Kassem vit ma surprise et me dit d'une façon +dévote et très grave: _Derviche_, _marabout_, un fou, c'est-à-dire un +saint. Je n'en demandai pas davantage, car je savais la vénération qui +s'attache aux fous dans les pays arabes, et je me gardai bien de +paraître autrement scandalisé des familiarités que celui-ci se permit +jusqu'à la fin du repas. Il ne cessa point de rôder autour de nous, +répétant des mots sans suite et demandant avec obstination du tabac. +Quoiqu'on lui en eût donné, il en demandait encore, venait à chacun de +nous tendre le creux de sa main noire et s'acharnait à répéter le mot +tabac, tabac, d'une voix rauque et saccadée comme un aboiement. On +l'écartait sans violence; on le calmait en lui faisant signe de se +taire; Si-Chériff, toujours impassible, avait la mine sévère et prenait +garde évidemment qu'aucun valet n'offensât son protégé. Pourtant, comme +il devenait importun, le Tunisien le prit par le bras et l'entraîna +doucement vers la porte. Le pauvre insensé s'en alla en criant: +_Pourquoi, Mohammed? pourquoi, Mohammed?_ (_Ouach Mohamm... ouach +Mohamm..._) Et pendant longtemps on l'entendit parler sous la galerie. +Si-Chériff était, je n'en doute point, fort contrarié que nous eussions +été témoins de cette scène où nous ne pouvions, comme lui, trouver un +sujet d'édification. Je dois dire cependant que pas un de nous ne +s'oublia. Et, tout en remarquant une fois de plus comment les Arabes +savent détourner le ridicule par l'absence même de ce que nous appelons +respect humain, je ne m'étonnai point, mais me sentis jaloux de les +trouver si supérieurs à nous, jusqu'au milieu de leurs superstitions. Je +me rappelais avoir rencontré un jour un chef de tribu du Sahara de +l'Est, rentrant chez lui, suivi d'une escorte assez brillante de +cavaliers et menant en croupe un derviche. Ce chef était un jeune homme +élégant, fort beau, et mis avec cette recherche un peu féminine +particulière aux Sahariens de Constantine. Le derviche, vieillard +amaigri et défiguré par l'idiotisme, était nu sous une simple gandoura +couleur sang de bœuf, sans coiffure, et balançait au mouvement du +cheval sa tête hideuse, surmontée d'une longue touffe de cheveux +grisonnants. Il tenait le jeune homme à bras le corps et semblait +lui-même, de ses deux talons maigres, conduire la bête embarrassée sous +sa double charge. Je saluai le jeune homme en passant; il me dit le +bonsoir, et me souhaita les bénédictions du ciel. Le vieillard ne me +répondit point, et mit le cheval au trot. + +Le derviche de D'jelfa n'a pas d'histoire. J'ignore même son nom. On m'a +dit qu'il passe une partie de l'année chez Si-Chériff, tantôt à la +zmala, tantôt au bordj. Il n'est point embarrassant; il se nourrit sans +qu'on y pourvoie, prenant ce qu'il trouve sous sa main. Il ne couche +nulle part, et ni le jour ni la nuit, on ne sait au juste ce qu'il +devient. Il passe une partie des nuits à rôder, soit dans la cour ou +dans le jardin, soit dans la campagne, quand il se présente la porte +fermée. Il a dans son burnouss et dans ses petites gibernes une quantité +de chiffons ou de débris recueillis partout. Quelquefois en pleine nuit, +on l'entend essayer l'une après l'autre toutes ses flûtes. Le froid ni +le soleil ne peuvent rien sur ce corps insouciant qui semble avoir perdu +le don de souffrir. Son visage, criblé de rides, ne peut plus vieillir; +l'âge le mine insensiblement comme un vieux tronc qui n'a plus de +feuilles; la mort le prend par les jambes, pourtant il va toujours, +s'asseyant rarement, ne se couchant presque jamais. Un jour il tombera +de côté et ne pourra plus se relever; son âme sera allée rejoindre sa +raison. + + + + +D'jelfa, même date, cinq heures. + + +Nous avons joui d'une journée sans pareille. Je l'ai passée soit à +dessiner dans le bivouac, soit à écrire, étendu sous mon pavillon de +toile. Ma tente est tournée au midi; car j'aime à l'ouvrir ainsi. +Rarement je perds de vue, même à la halte, ce côté mystérieux que le +ciel couvre de réverbérations plus vives. Tous mes compagnons sont +absents ou à peine éveillés de leur sieste. La journée s'achève dans une +paix profonde; et, demeuré seul, je savoure avec délice un vent tiède +qui souffle faiblement du sud-est. De la place où je suis couché, +j'embrasse à peu près la moitié de l'horizon, depuis la maison de +Si-Chériff, d'où je n'entends sortir aucun bruit, jusqu'à l'extrémité +opposée où, sur une ligne de terrains pâles, se dessine un groupe de +chameaux bruns. Devant moi, j'ai tout notre campement étendu au soleil: +chevaux, bagages et tentes; à l'ombre des tentes, quelques gens qui se +reposent; ils font cercle, mais ne parlent pas. S'il arrive qu'un ramier +passe au-dessus de ma tête, je vois son ombre glisser sur le terrain, +tant ce terrain est uni; et j'entends le bruit de ses ailes, tant le +silence qui se fait autour de moi est grand. Le silence est un des +charmes les plus subtils de ce pays solitaire et vide. Il communique à +l'âme un équilibre que tu ne connais pas, toi qui as toujours vécu dans +le tumulte; loin de l'accabler, il la dispose aux pensées légères; on +croit qu'il représente l'absence du bruit, comme l'obscurité résulte de +l'absence de la lumière: c'est une erreur. Si je puis comparer les +sensations de l'oreille à celles de la vue, le silence répandu sur les +grands espaces est plutôt une sorte de transparence aérienne, qui rend +les perceptions plus claires, nous ouvre le monde ignoré des infiniment +petits bruits, et nous révèle une étendue d'inexprimables jouissances. +Je me pénètre ainsi, par tous mes sens satisfaits, du bonheur de vivre +en nomade; rien ne me manque et toute ma fortune de voyage tient dans +deux coffres attachés sur le dos d'un dromadaire. Mon cheval est étendu +près de moi sur la terre nue, prêt, si je le voulais, à me conduire au +bout du monde; ma maison suffit à me procurer de l'ombre le jour, un +abri la nuit: je la transporte avec moi, et déjà je la considère avec +une émotion mêlée de regrets. + +La température me paraît encore relativement assez douce et, même avec +dix degrés de plus, je la supporterais volontiers, si l'air continuait +d'être sec, léger, éminemment respirable, comme il l'est dans ces +régions élevées. Jusqu'à présent, le thermomètre n'a pas dépassé 30 et +31° à l'ombre. Aujourd'hui, sous la tente, à deux heures il a atteint le +maximum de 32°, et la lumière, d'une incroyable vivacité, mais diffuse, +ne me cause ni étonnement ni fatigue. Elle vous baigne également, comme +une seconde atmosphère, de flots impalpables. Elle enveloppe et +n'aveugle pas. D'ailleurs l'éclat du ciel s'adoucit par des bleus si +tendres, la couleur de ces vastes plateaux, couverts d'un petit foin +déjà flétri, est si molle, l'ombre elle-même de tout ce qui fait ombre +se noie de tant de reflets, que la vue n'éprouve aucune violence, et +qu'il faut presque la réflexion pour comprendre à quel point cette +lumière est intense. + +Peut-être ne sais-tu pas que, depuis notre entrée dans le Sahara, nous +n'avons pas cessé de monter et que nous nous retrouvons à près de huit +cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Le plateau que nous suivons +s'élève en effet insensiblement et détermine ici, par exception, +l'écoulement des eaux dans l'est et dans l'ouest, tandis que, partout +ailleurs, le partage se fait du sud au nord et du nord au sud. Ce long +mouvement du sol, qui prolonge ainsi le climat du Tell à travers le +Sahara, presque indépendamment du degré, et qui fait qu'à latitude égale +l'hiver, au moins, est plus doux sous le méridien de Constantine que +sous celui d'Alger, se produit jusqu'à El-Aghouat et même au delà: +El-Aghouat donne encore une hauteur de 600 mètres; Biskra, au contraire, +n'est plus qu'à 73.--Plus avant dans l'est, le Sahara s'abaisse +au-dessous du niveau de la mer, et, entre El-Aghouat et Biskra, s'étend +le bassin descendant de l'_Oued-Djeddi_, qui vient du Djebel-Amour, +arrose les Zibans et va se perdre enfin dans le grand _Chott_ de +Tunis.--Je désire que cet aperçu suffise à t'expliquer des +contradictions de climat dont, à première vue, tu aurais sans doute +quelque peine à te rendre compte, et peut-être comprendras-tu maintenant +comment, nous trouvant tout à l'heure sous le degré d'El-Kantara, si +nous n'y sommes déjà, nous faisons des feux de branches de pins et de +chênes, coupées dans la gorge du Rocher de Sel, au bord de l'_Oued +D'jelfa_. + +Dès aujourd'hui pourtant, nous voilà débarrassés, non seulement de la +végétation du nord, mais encore de toute végétation. Elle expire au +sommet des collines pierreuses que nous avons derrière nous; et je +voudrais que ce fût pour tout à fait; car c'est par la nudité que le +Sahara reprend sa véritable physionomie. J'en suis venu à souhaiter +qu'il n'y ait pas un arbre dans tout le pays que je vais voir. Aussi ce +qui me plaît dans le lieu où nous sommes campés, c'est surtout son +aspect stérile. Pour couvrir ces vastes terrains, tantôt frileux, tantôt +brûlés, il n'y a qu'un peu d'herbe. Cette herbe, sorte de graminée +renouvelée par l'hiver, est courte, rare, et devient grisâtre en se +fanant. Elle forme à peine un duvet transparent mêlé de quelques brins +cotonneux que l'air agite. On y voit jouer la lumière et vibrer la +chaleur comme au-dessus d'un poêle. Aussi loin que la vue peut +s'étendre, je n'y découvre pas une seule touffe plus fournie qui dépasse +le sabot d'un cheval. La terre a la solidité d'un plancher et se gerce +sans être friable. Nos chameaux s'y promènent d'un air découragé, la +tête haute, le cou tendu vers un coin plus vert qui se montre assez loin +au sud, entre deux mamelons arides. Cette perspective, à peu près +riante, qui semble les consoler jusqu'à demain, nous annonce de +nouvelles plaines d'alfa. Je distingue nettement, comme un triangle gris +posé sur le vert, une des ces petites pyramides de pierre dont je t'ai +parlé, et qui servent de point de repère dans le steppe, quand il n'y a +ni horizon, ni traces de caravanes pour y diriger la marche. + +Cette tache lointaine d'alfa s'aperçoit à peine dans l'ensemble de ce +paysage que je ne sais comment peindre, mais dont il faudrait faire un +tableau clair, somnolent, flétri. Chose admirable et accablante, la +nature détaille et résume tout à la fois. Nous, nous ne pouvons tout au +plus que résumer, heureux quand nous le savons faire! Les petits esprits +préfèrent le détail. Les maîtres seuls sont d'intelligence avec la +nature; ils l'ont tant observée, qu'à leur tour ils la font comprendre. +Ils ont appris d'elle ce secret de simplicité, qui est la clef de tant +de mystères. Elle leur a fait voir que le but est d'exprimer, et que, +pour y arriver, les moyens les plus simples sont les meilleurs. Elle +leur a dit que l'idée est légère et demande à être peu vêtue. Ne +t'étonne point de tout cela. Depuis ce matin je suis à genoux devant les +maîtres, et je crois être tous les jours un peu moins indigne de parler +d'eux. Leur souvenir m'accompagne dans ma route. Leurs leçons se sont +fait entendre aujourd'hui plus clairement que jamais; et c'est à +D'jelfa, sous ma tente, au milieu des Ouled-Nayl, et pendant que je +regardais passer sur ces fonds d'une candeur historique de majestueux +personnages drapés de noir et de blanc. Devais-je donc venir si loin du +Louvre chercher cette importante exhortation de voir les choses par le +côté simple, pour en obtenir la forme vraie et grande? + + + + +Sept heures. + + +Tout le jour, quelques minces traînées de vapeur sont restées étendues +au-dessus de l'horizon, pareilles à de longs écheveaux de soie blanche. +Vers le soir, elles ont fini par se dissoudre et par former un petit +nuage doré, unique au milieu de l'azur sans rides et qui s'en va +lentement à la dérive, entraîné vers le soleil couchant. Il diminue à +mesure qu'il s'en approche, et, comme la voile arrondie d'un navire +qu'on voit de loin se rétrécir et s'abattre à l'entrée du port, il ne +tardera pas à disparaître dans le rayonnement de l'astre. La chaleur +s'apaise, la lumière s'adoucit; elle se retire insensiblement devant la +nuit qui s'approche, sans avoir été précédée d'aucune ombre. Jusqu'à la +dernière minute du jour, le Sahara demeure en pleine lumière. La nuit +vient ici comme un évanouissement. + +Il est sept heures. Notre bivouac est maintenant sorti de son +immobilité. Il y règne un certain mouvement, toujours paisible, de gens +qui allument des feux et préparent le café du soir, pendant que d'autres +font leur prière, prosternés la figure au levant; on se rassemble sur +des tapis pour prendre le repas; et nos chevaux, à qui l'on vient de +donner l'orge, secouent joyeusement le poids du soleil qu'ils ont porté +douze heures sans bouger. + +La maison de Si-Cheriff seule continue de rester muette. De l'endroit +où je suis, on la dirait inhabitée, si l'on ne voyait un peu de fumée +bleuâtre s'élever à l'angle du toit. Cette maison, triste blockhaus, +donnée pour citadelle à notre kalifat, est achevée seulement du mois de +novembre dernier. + +Une inscription, sculptée dans la pierre, au-dessus de la porte +d'entrée, m'apprend qu'elle a été bâtie en cinquante jours, sous le +gouvernement de M. le général Randon, par la colonne expéditionnaire du +général Yusuf. D'autres inscriptions indiquent les divers corps qui ont +pris part à cette construction, avec les noms des principaux officiers; +quelques-unes pourraient déjà servir d'épitaphes. Le capitaine +Bessières, tué glorieusement à l'assaut du 4 décembre, a son nom sur le +pavillon qui forme l'angle droit du mur de défense. + +Cette habitation est disposée de manière à servir, à la fois, de +résidence au kalifat, de caravansérail et de forteresse. La cour +d'entrée est vaste; un petit convoi s'y renfermerait au besoin, et elle +présente une double ligne de hangars pavés, sous lesquels une centaine +de chevaux pourraient s'abriter. Par delà s'étend le jardin, qui n'est +encore que tracé.--Au centre de ce carré long, et séparé du jardin par +un chemin de ronde, s'élève un corps de logis, composé de deux étages et +percé, sur ses quatre faces, de fenêtres malheureusement françaises; il +a sa cour intérieure, cour réservée, où l'on ne pénètre pas, et que je +n'ai fait qu'entrevoir. + +Le rez-de-chaussée est abandonné aux voyageurs. L'appartement privé du +kalifat, celui de son cousin et de son jeune frère Bel-Kassem occupent +les deux étages; c'est là, je ne sais dans quelle partie du bâtiment, +que sont reléguées leurs femmes, avec les servantes. + +Quelques fenêtres ont des barreaux; mais il n'en est guère qui n'aient +une ou plusieurs vitres cassées: ces nombreux accidents ne surprennent +pas, quand on connaît l'ingénuité des Arabes à l'endroit de ces choses +transparentes. Pour ta plupart, ils n'en ont jamais vu; et, sans prévoir +l'obstacle, ils passent leur poing au travers.--Si-Cheriff parle +seulement des dégâts causés par le vent et s'en plaint, de manière à +laisser croire qu'il tient à ses vitres: au fond, en homme de la tente, +il s'en inquiète assez peu et laisserait volontiers tout le bordj +s'écrouler, si la petite garnison de soldats ouvriers, casernée dans un +des pavillons, n'avait aussi pour mission de l'entretenir. + +Cette résidence, que l'on a tâché de rendre habitable, est-elle, en +effet, du goût de Si-Cheriff? Réussira-t-il à s'y plaire, autant que +dans sa tribu?--Il paraît, du moins, se résigner à ce séjour comme à une +nécessité politique; n'y venant, du reste, qu'à ses heures, quand il y +est mandé, ou qu'il doit y recevoir des hôtes. + +Indépendamment de ce domicile officiel, il a un domicile réel dans les +pâturages voisins du Rocher de Sel, avec d'immenses troupeaux de +moutons, et quelque chose, m'a-t-on dit, comme six mille chameaux. Il +se partage entre sa maison de laine et sa maison de pierre, et n'amène +ici que ses chevaux, sa suite militaire et sa femme. Je dis _sa_ femme, +parce qu'on parle d'une madame Si-Cheriff, dont l'histoire, comme tant +d'histoires de ce pays, ressemble beaucoup à un roman. Celui-ci, +d'ailleurs, après un prologue assez sombre, finit heureusement. Est-ce +une indiscrétion que de rapporter ce qu'on raconte?--Cette femme est +Espagnole. Un homme, qui a disparu depuis et dont la mort subite n'a +jamais été bien expliquée, l'avait conduite, elle et sa sœur, plus +jeune qu'elle, à la Deira d'Abd-el-Kader, peu d'années avant la +soumission de l'émir.--Elles étaient toutes les deux fort jolies. +Abd-el-Kader fit épouser l'aînée à Si-Cheriff, alors son kalifat, +bientôt après devenu le nôtre, et la plus jeune au cousin de +Si-Cheriff.--Toutes deux, elles ont suivi, sous l'alliance française, la +nouvelle fortune de leurs maris et n'ont jamais songé à réclamer contre +le mariage qui leur fut imposé. Elles ont adopté, non-seulement le +costume, mais aussi la langue arabe, au point d'avoir oublié la leur. La +femme de Si-Cheriff habite en ce moment le bordj. + +J'ai vu ce matin leur enfant, joli petit garçon de quatre ans au plus. +Il était à la classe, dans une école fondée par Si-Cheriff et tenue par +un taleb, sorte d'instituteur communal que Si-Cheriff paye de ses +deniers. L'enfant était pieds nus et n'avait pour tout vêtement, comme +ses petits camarades les plus pauvres, qu'une petite soutane blanche on +ne peut plus négligée. M. N..., qui est de ses bons amis, lui rapportait +en cadeau d'Alger un foulard français, un sabre de bois et une chemise +de fine laine. Quant à la sœur de madame Si-Cheriff, on ne la voit +jamais à D'jelfa. Elle préfère le séjour de la tente et n'abandonne à +personne le soin du ménage nomade ni l'administration des troupeaux. +Tout ce que je sais des affaires domestiques de Bel-Kassem, c'est qu'il +a deux femmes jeunes et qui passent pour très belles. Il vient, ces +jours derniers, d'épouser la seconde. Et j'ai cru comprendre pendant le +dîner d'hier, qu'on a plaisanté le jeune marié sur ce qu'il était +amaigri depuis son récent mariage, et plus pâle encore que de coutume. +Pour moi, je n'ai rien aperçu du harem emprisonné là-haut, derrière ces +grillages. J'ai seulement rencontré deux négresses assez laides, mais de +belle tournure, qui puisaient de l'eau au puits du jardin, pendant que +le pauvre fou se promenait dans les allées sans verdure, et qui le +taquinaient en se tordant de rire et en faisant étinceler leurs dents. + +Quoique maussade à l'œil au milieu de ce désert saharien, avec sa +façade neuve, son toit de tuiles jaunes et sa fâcheuse ressemblance avec +une caserne, le bordj, je lui donne ce nom pour l'embellir, éveille +l'idée d'une assez grande vie, et rappelle, au moins par moments, les +mœurs féodales. Les portes revêtues de fer, restent ouvertes pendant +le jour. Un assez grand nombre de chevaux remplit les écuries. On les +entend piaffer, hennir; on les voit s'agiter chaque fois qu'un nouveau +cavalier se présente à l'entrée de la cour. Chaque arrivant pique droit +au perron, s'y arrête court, et met pied à terre. C'est là, dans l'ombre +de la galerie, qu'accroupi sur un banc, un chapelet dans ses mains, +distrait, le kalifat se laisse embrasser par ses nombreux clients et +leur donne audience. On se précipite à l'étouffer, pour baiser sa grosse +tête emmaillotée de blanc. Quoiqu'on lui parle debout, quelques +familiers sont assis près de lui, et souvent un homme en haillons, le +dernier des tribus, se mêle à l'entretien du prince aussi librement que +s'il était son favori. Le prestige du rang, énorme chez les Arabes, +n'exclut pas une familiarité singulière entre le maître et le serviteur. +Quant à la distance établie par l'habit, elle n'existe pas. J'ai vu là +des types surprenants, des visages de momies à qui l'on aurait mis des +yeux de lion. L'audience achevée, le client s'en va, traînant ses longs +éperons, reprendre sa bête qui, la bouche baveuse, essoufflée, les +flancs saignants, attend, clouée sur place et comme un cheval de bois. +Douce et vaillante bête, dès que l'homme a posé la main sur son cou pour +empoigner ses crins, son œil s'allume, et l'on voit courir un frisson +dans ses jarrets. Une fois en selle et la bride haute, l'homme n'a pas +besoin de lui faire sentir l'éperon. Elle secoue la tête un moment, fait +résonner le cuivre ou l'argent de son harnais; son cou se renverse en +arrière et se renfle en un pli superbe, puis la voilà qui s'enlève, +emportant son cavalier avec ses grands mouvements de corps qu'on donne +aux statues équestres des Césars victorieux. + +D'ailleurs le bordj n'est pas constamment silencieux ou seulement rempli +comme aujourd'hui de visiteurs paisibles. A l'exemple des manoirs +anciens, il a ses moments d'alarme et ses bruits de fête. Quelquefois +c'est le jeune Bel-Kassem, à qui son frère n'a jamais permis de faire la +guerre, qui sort en équipage de chasse, escorté de ses lévriers, avec +ses fauconniers en habit de fête, ses pages étranges, et portant +lui-même un faucon agrafé sur son gantelet de cuir. S'il arrive au +contraire que l'ennemi soit signalé ou qu'il y ait par là quelque tribu +turbulente à châtier, ce jour-là, c'est Si-Cheriff en personne qu'on +voit sortir du bordj avec son appareil de guerre. Le goum est rassemblé +devant la porte. Il y a là deux ou trois cents cavaliers groupés +confusément autour de l'étendard aux trois couleurs, rouge, vert et +jaune; tous en tenue de combat, le haïk en écharpe, le fusil au poing, +droits sur la selle, attendant le kalifat qui va paraître. Lui-même est +botté, éperonné, mais sans armes. On lui voit seulement à la taille une +lourde ceinture pleine de cartouches et traversée de longs pistolets aux +pommeaux brillants. Il a près de lui deux serviteurs nègres qui portent, +l'un son sabre droit à fourreau sculpté et son long fusil écaillé de +nacre, l'autre son chapeau de paille à flots de soie. Il enfourche +pesamment sa grande jument blanche, dont la croupe et les pieds sont +teints de rose; il rejette son burnouss en arrière, par un beau geste et +pour dégager son bras droit, celui qui doit agir au besoin, et, dans +tous les cas, commander. Enfin, il donne le signal, entraîne son goum, +prend la tête avec son fanion, ses écuyers et ses plus fidèles, et, si +le danger presse, part au galop du côté de l'endroit menacé. + +Tu vois que rien ne manque à la vie du bordj, pour rappeler des mœurs +depuis longtemps disparues de notre histoire. Pour moi, je préfère les +mœurs de la tente à ce spectacle de chevalerie, si séduisant qu'il +soit. Ici, je m'intéresse médiocrement au soldat, beaucoup, au +contraire, au voyageur. Devant un pareil pays, dans un cadre de cette +grandeur, je ne puis m'empêcher de trouver d'un petit effet la mise en +scène un peu théâtrale de cette vie mêlée de chasse, de coups de main, +de parade, quelquefois de galanterie; et tout cela, en définitive, me +touche moins que la vue d'une pauvre famille errante au milieu d'humbles +aventures. + +Pourtant je m'estime heureux d'avoir rencontré sur ma route le bordj de +D'jelfa. Le peuple arabe est très divers, plus divers qu'on ne le croit. +Je le vois aujourd'hui par le côté le plus avancé de sa civilisation; +c'est assurément le plus brillant; il a ce mérite, en outre, d'être un +des moins observés. + + + + +Ham'ra, 1er juin 1853. + + +On a plié les tentes au petit jour. Malgré l'heure matinale, Si-Cheriff +et son frère étaient debout pour recevoir nos adieux, et nous nous +sommes mis en route gaiement, comme après une journée entière de repos. +Moi seul peut-être je regrettais un peu D'jelfa, où j'avais eu plus de +plaisir assurément que personne au milieu de mes contemplations +solitaires, et je me détournais pour voir la place abandonnée d'où nos +feux jetaient quelques restes de fumée blanche. Même en ce perpétuel +changement, il en est ainsi pour tous les lieux que je quitte; je m'y +attache vite et n'en oublie aucun, car il me semble que tous ont été +passagèrement à moi, bien mieux que les maisons de louage où j'ai vécu. +Après des années, le petit espace où j'ai mis ma tente un soir et d'où +je suis parti le lendemain m'est présent avec tous ses détails. +L'endroit occupé par mon lit, je le vois; il y avait là de l'herbe ou +des cailloux, une touffe d'où j'ai vu sortir un lézard, des pierres qui +m'empêchaient de dormir. Personne autre que moi peut-être n'y était venu +et n'y viendra, et moi-même, aujourd'hui, je ne saurais plus le +retrouver. + +Nous prîmes la direction de la balise. En moins d'une demi-heure nous +l'avions atteinte et nous entrions dans l'alfa. Comme je l'avais prévu, +la route s'engageait dans une suite de plateaux verts, tous pareils, de +peu d'étendue, se déroulant du nord au sud et se succédant avec la plus +triste régularité. De loin en loin, mais de manière qu'il y en a +toujours au moins une en vue, la même pyramide grise apparaît posée sur +le bord de l'horizon. Pendant quatre heures de marche, je n'ai pas +aperçu dans aucun sens le plus petit coin qui ne fût vert comme un champ +d'oseille. Sous le ciel bleu, et quand on se sait dans le Sahara, cette +couleur printanière produit le plus désagréable étonnement. Le contraste +est imprévu, mais absolument laid. Je t'ai parlé ailleurs de l'alfa; si +j'y reviens, c'est afin de tenir un compte minutieux de mes impressions +d'aujourd'hui. + +A dix heures, nous faisions halte dans le lit profond d'une rivière. +L'été, on se demande où sont les rivières qui ont pu creuser de pareils +lits. Il y reste en ce moment une petite source, réduite à rien, mais +qui ne tarit pas. Le réservoir n'a pas deux enjambées de large. Elle +sort avec un léger bouillonnement du milieu des cressons, puis à +quelques pas de là se perd ou plutôt se glisse dans le sable. Je n'avais +jamais vu de source ayant un cours si réduit ni plus pressée de +disparaître. C'est un avertissement que tous les voyageurs comprennent; +j'ai remarqué, en effet, que les bords n'étaient aucunement piétinés, +quoiqu'elle serve de rendez-vous aux caravanes dans cette saison. On +prit donc exemplairement la provision nécessaire à notre convoi. J'y +puisai moi-même avec le plus grand soin, et j'y remplis nos peaux de +bouc d'une eau limpide, légère et à peu près fraîche. Surtout on empêcha +les chevaux d'y boire. Tout autour, le lit de la rivière est encombré de +rochers blancs, calcinés, désorganisés comme de la pierre à chaux qui +commence à cuire; leur éclat au soleil est insupportable. + +Vers onze heures, la chaleur devint subitement très forte. Le ciel, +jusque-là sans nuages, commençait à se tendre de raies blanchâtres, +sortes de balayures au tissu transparent pareilles à d'immenses toiles +d'araignée. Le vent se levait et se fixait au sud. Très faible encore +tant que nous fûmes abrités, dès que nous remontâmes en plaine, il se +fit décidément reconnaître pour du sirocco. Il mit néanmoins plus de +deux heures à se déclarer dans toute sa violence. D'abord, ce ne furent +que des souffles passagers, tantôt chauds, tantôt presque frais. Je les +recevais en plein visage et pouvais avec exactitude en mesurer la +température, le mouvement et la durée. Peu à peu, il y eut moins +d'intervalle entre les bouffées; je les sentis venir aussi avec plus de +régularité, mais toujours intermittentes, saccadées comme la respiration +d'un malade accélérée par la fièvre. A mesure que cette haleine étrange +arrivait plus fréquente et plus chaude, la terre elle-même s'échauffait; +et quoiqu'il n'y eût plus de soleil et que mon ombre marquât à peine sur +le sol éclairé d'une lumière morne, j'avais encore sur la tête +l'impression d'un soleil ardent. Le ciel était d'une couleur rousse où +ne filtrait plus aucune lueur de bleu. L'horizon cessa bientôt d'être +visible et prit la noirceur du plomb. Enfin, le souffle devint continu, +comme l'exhalaison directe d'un foyer. Alors, la chaleur sembla venir à +la fois de partout, du vent, du ciel, et peut-être encore plus forte des +entrailles du sol, qui véritablement s'embrasait sous les pieds de mon +cheval. Le pauvre animal se lassait à marcher vent debout, mais +souffrait surtout de cette flamme qui lui montait au ventre. Quant à +moi, sans la fatigue de me maintenir en selle, j'eusse éprouvé un réel +bien-être à me sentir enveloppé de cette chaleur qui après tout +n'excédait pas mes forces, et toute curiosité de voyageur à part, je +n'étais pas fâché, dusse-je même en souffrir, de respirer cet ouragan de +sable et de feu qui venait du désert. + +J'arrivai de la sorte à Ham'ra sans m'être douté que j'en approchais. +Ham'ra est un amas misérable d'une trentaine de masures bâties en pisé, +ruinées, croulantes, d'aspect funeste et qu'on dirait abandonnées. On +les confond presque avec les rochers jaunâtres dont la haute ceinture +enferme entièrement le village du côté du couchant. Au levant s'étendent +quelques petits jardins assez vivaces et que je suis étonné de trouver +trop verts. Le sirocco s'acharnait après cette pauvre verdure échappée +au soleil; et la poussière qui pleuvait à flots, le jour plombé qui +enveloppait tout de sa couleur de cendre, donnaient à ce tableau, déjà +si triste, une physionomie violente et pour ainsi dire pleine +d'angoisse. + +Deux grands gaillards en guenilles, hâves et singulièrement farouches, +qu'on dirait les seuls habitants du pays, sont venus nous regarder +planter nos tentes, puis se sont retirés à cent pas de là sur une roche +plate en forme de dolmen, et depuis lors y sont restés accroupis les +yeux fixés sur nous. Presque tous les arbres des jardins sont des +abricotiers; j'ai aperçu, en passant à cheval le long des murs bas, un +figuier, un grenadier d'une belle venue et quelques vignes grimpantes, +mais pas un palmier. J'espérais rencontrer ici celui que j'ai vu indiqué +sur la carte du Sud à quelques lieues d'El-Aghouat. C'est sans doute à +_Sidi-Makhelouf_ que je le trouverai. + +Heureusement que des rigoles creusées autour des jardins amènent jusque +devant nos tentes une belle eau, bonne au goût et pas encore trop +échauffée. Ç'a été en arrivant un grand soulagement. + +En ce moment, le vent est plus chaud et souffle plus violemment que +jamais. Il a failli renverser ma tente. Bakir et ses compagnons ont été +pendant quelques minutes ensevelis sous la leur, et semblaient même +avoir pris le parti de ne pas la relever. Nous avons dû doubler les +cordes et consolider les piquets. Grâce aux petits murs de clôture qui +font abri, on a pu néanmoins allumer du feu pour le souper. Sous ma +tente, et pendant que j'écris, j'ai sur les mains la chaleur exacte +d'un foyer. Il fait déjà presque nuit, quoiqu'il soit tout au plus six +heures. Nos chevaux demeurent immobiles, la tête pendante, la croupe au +vent. Les chameaux n'ont pas mangé; à peine déchargés, ils se sont +couchés en troupeau serré, le ventre aplati, le cou allongé sur le +sable. + +Par moment, le pied du vent semble s'éclaircir. L'horizon se dégage, et +je découvre entre deux caps de montagnes coupés carrément, et dont l'un, +celui de droite, tout à fait noyé, doit être à quinze ou dix-huit lieues +d'ici, la ligne insaisissable d'un horizon plat. Cette ligne plate me +fait rêver. Serait-ce le désert? + + + + +Ham'ra, même date, la nuit. + + +Le vent continue; la chaleur n'a en rien diminué. Vers sept heures, le +ciel, un moment auparavant plus clair, s'est rapidement assombri. Cette +fois, c'était la nuit. Il n'y a pas une étoile. L'obscurité est absolue. +Je distingue à peine un ou deux chevaux blancs attachés à six pas de ma +tente. Toutes les lumières et presque tous les feux sont éteints. Une +troupe de chacals est venue tout á l'heure hurler si près du bivouac, +que je suis sorti dans l'espoir absurde de les tirer. Personne ne dort, +mais personne ne remue; et je n'entends pas d'autre bruit que celui du +vent dans la toile des tentes et dans les arbres des jardins. + + + + +2 juin 1853, à la halte, dix heures. + + +La matinée a été plus calme; le soleil a reparu dans un ciel riant. Nous +avons marché par une petite brise, toujours en plaine et de nouveau dans +l'alfa. Nous rencontrons un lit de rivière, où l'on s'arrête; mais cette +fois, pas une goutte d'eau. En prévision de ce qui nous arrive, on avait +rempli les outres à Ham'ra. A ce moment, dix heures, le sirocco +recommence à souffler avec les mêmes symptômes qu'hier, peut-être encore +plus menaçants. Dès son début, il est déjà très incommode et nous couvre +de sable. Nous déjeunons, couchés à plat ventre sous des lauriers-roses +qui n'ont pas encore de fleurs. Le pain que nous mangeons, avec la +liberté seulement d'y joindre un oignon (c'est, en fait de vivres frais, +tout ce que nous avons pu nous procurer à Ham'ra), est devenu si dur +après dix jours de voyage dans les _tellis_, qu'on a besoin de le +ramollir dans l'eau. Il n'y a pas moyen d'allumer du feu, et nous nous +passerons de café. D'ailleurs, chacun de nous est impatient d'atteindre +le caravansérail de _Sidi-Makhelouf_. Aussi, nos chevaux sont restés +bridés, et nos chameaux n'ont fait que déposer deux outres pleines et +ont filé en avant. L'intrépidité de nos chameliers est admirable; +singulière race! par goût, la plus paresseuse de la terre; quand il le +faut, la première pour supporter la fatigue; gourmande au delà de toute +expression, et se passant volontiers de manger comme d'une chose +inutile. Allant toujours du même pas, par longues enjambées, avec cette +élasticité du genou qui est l'art des grands marcheurs, trottant si les +chameaux trottent, quelquefois montant en croupe derrière la charge, +mais deux ou trois minutes seulement, et berçant les longs ennuis de la +marche par une chanson, toujours la même, languissante et dite à +demi-voix, rarement on les voit se traîner d'un air de lassitude; plus +rarement encore on les voit manger. Quelquefois, chemin faisant, il y en +a qui prennent un peu de _rouina_ (farine de blé grillé) dans leur +_mezouëd_ (sac en peau de chèvre tannée) ou dans le capuchon crasseux de +leur burnouss; ils la délayent dans le creux de leur main, la pétrissent +en boulette; et cette unique bouchée de farine à l'eau compte +ordinairement pour un repas. + +Il y a dans notre caravane un petit enfant du M'zab, qui vient de Roghar +et retourne dans son pays avec son père, qui est notre bach'amar. Il n'a +pas six ans; on le fait voyager à chameau. Une fois perché sur sa haute +monture, il y reste tout le jour sans en descendre, les mains +cramponnées à un bout de corde, suspendu parmi les bagages aussi +insouciamment que dans un nid. Quand je passe auprès de lui, il me fait +un signe amical et me crie le bonjour du matin ou le bonsoir. Cependant, +l'animal va son train et semble ignorer qu'il a cet être fragile sur le +dos. Le soir, on met l'enfant à terre; il court alors dans le bivouac, +donne un coup d'œil aux cuisines et s'endort entre deux sacs à pain. +Ne va pas croire que ce dur apprentissage de la vie du désert soit +nuisible à ces santés vigoureuses. Il est tout rond, avec un ventre +énorme et de petits yeux dans une grosse figure, où la couleur du sang +s'épanouit sous une forte couche de poussière et de hâle. Il ressemblera +à son compatriote Bakir; il aura, s'il continue, le même embonpoint et +la même jovialité. + +Je m'aperçois, et tout à fait à propos, car c'est lui-même qui +m'interrompt, que je ne t'ai pas encore parlé de notre compagnon de +route _Mohammed-el-Chambi_. Mohammed est le chambi qui a fourni à M. le +général Daumas une partie des renseignements obtenus sur le Sahara +central, _depuis Metlili jusqu'au Haoussa_, et dans la bouche de qui les +auteurs du _Grand Désert_ ont mis le récit du voyage. L'intérêt de sa +personne est médiocre, et je ne l'aurais pas remarqué sans la célébrité +que lui a donnée ce beau livre, la seule Odyssée que nous ayons sur le +grand désert. C'est un diable d'homme assez bizarre, grand, sec, à nez +crochu, sanglé, botté, coiffé haut, qui se déhanche en marchant avec des +airs d'acrobate et une certaine mine de mauvais sujet. On m'apprend que +j'aurais pu le voir à Paris l'année dernière, figurant à l'Hippodrome, +dans je ne sais quel spectacle arabe, avec les autruches, je crois. On +me dit aussi qu'il a du goût pour les bals d'été, et que, pendant une +saison, il a été le lion du Château-Rouge. M. N..., qui me raconte ces +détails au moment même où je les écris, vient de l'appeler et lui a dit +de danser devant nous. Mohammed ne s'est point fait prier; il a jeté de +côté ses bottines éperonnées, et, chaussé seulement de ses longs bas de +cuir rouge, il s'est mis, nous l'accompagnant d'un air de quadrille, à +nous donner une idée de son savoir-faire. C'était souverainement +grotesque, et d'une fantaisie difficile à rendre. Ce danseur en tenue de +guerrier, ce sauvage battant un entrechat imité de Brididi, je ne sais +quoi de ressemblant et de bien saisi qui positivement rappelait la danse +défendue et faisait penser aux sublimes mascarades de Gavarni; surtout, +le contraste du lieu, le choix singulier du moment, le sable qui +l'aveuglait sans l'interrompre, le vent qui faisait voler son haïk, nos +Arabes attentifs à le regarder, mais à peine surpris et ne souriant pas, +enfin le désert à deux pas de nous, voilà des antithèses que je +n'inventerais point, et j'ai rarement éprouvé un plus grand renversement +d'idées. D'où vient-il à présent? Où va-t-il? Si, comme je le crois, il +retourne à _Metlili_, il pourra parler de mademoiselle Palanquin à la +belle _Meçaouda_. + +Puisque je reviens incidemment aux figures, encore un mot. La galerie +n'est pas complète; il y manque un personnage, le plus muet de la bande, +peut-être aussi le seul de tous qui soit charmant. C'est un des +serviteurs de M. N... Il s'appelle _Iah'-iah_, joli nom qu'il faut +prononcer en deux syllabes bien distinctes, en ayant soin d'insister sur +l'a final par une légère aspiration. Il est tout jeune, assez grand, +mince et d'une indolence absolue dans ses mouvements. Il n'a pas de +barbe, à peine une ombre au coin des lèvres; il a le sourire triste, une +pâleur d'Indien et de grands yeux sans étincelles formant deux taches +sombres dans son visage. Il est vêtu de blanc et très enveloppé, comme +une femme. Les bottes de cavalier lui vont mal, et le burnouss lui ôte +un peu de sa grâce. Aussitôt descendu de cheval, il se déchausse, +déboucle son ceinturon et s'étend. On ne peut pas dire qu'il soit mou, +car il se fatigue beaucoup sans se plaindre, ni qu'il soit petit-maître, +quoiqu'il aime à se couvrir de musc. Il ne fume point, et c'est lui qui +fait nos cigarettes; il ne prend pas de café, et c'est lui qui prépare +le meilleur que nous buvions; il est marié, mais ne parle jamais de +femmes; il fait régulièrement ses prières, se montre très susceptible à +l'endroit de sa religion, ce qui ne l'empêcherait pas de se faire hacher +pour M. N... Il se produit peu, sort rarement de la tente et y passe +tout le temps de la halte. En marche, il est d'avant-garde avec son +maître. C'est lui qui porte la gibecière de peau de lynx et le fusil. Il +manie modestement sa petite jument maigre, la tenant toujours au pas +qu'il faut pour être aux ordres de M. N... On s'est essayé à la cible, +et personne n'a tiré mieux que lui. On me dit que c'est un fils de +grande tente des environs de Boghar. Il a quitté sa femme pour suivre M. +N... dans le Sud; et maintenant il mourrait, dit-il, de chagrin, s'il +devait renoncer à le suivre. On va toutefois le remarier à El-Aghouat, +afin de rendre son exil volontaire plus doux. + +Iah'-iah voyage en compagnie de deux amis, comme lui de bonne famille, +et mis avec recherche, mais qui sont loin de le valoir. Le plus jeune, +quoique Saharien, a l'allure espiègle des enfants de Paris. Il se nomme +_Makhelouf_, comme le marabout qui a baptisé l'endroit où nous +coucherons ce soir; et, pardonne à ces plaisanteries de bivouac, nous ne +l'appelons que saint Maclou, ou communément M. Maclou. Il conduit, à son +grand dépit, un de nos mulets de cantine, et, malgré l'infériorité de sa +bête, ce qu'il obtient d'elle est incroyable; il l'estropierait plutôt +que de rester dans le convoi. Il dit qu'il est de naissance à monter +mieux qu'un mulet, et réclame le droit de marcher en ligne avec les +cavaliers; on lui a promis qu'il aurait un cheval pour faire son entrée +à El-Aghouat. + +Aux yeux des Arabes, un bon cheval fait la supériorité d'un homme. A +défaut d'autre signe, il n'est rien qui vous procure autant d'estime; +car leur respect ne s'attache qu'à ce qui est chez eux la marque +convenue du rang, de la fortune ou du commandement; et venir après les +autres, c'est faire présumer qu'on suit un maître. Ils font peu de cas +de nos valets, et cependant ils consentent à se mettre à nos gages. Au +reste, ils se vengent de leur propre servitude par le mépris qu'ils ont +de la domesticité dans autrui. Leur plaisir, quand ils sont en service, +est de se faire servir eux-mêmes par un plus pauvre; ils n'y mettent ni +oppression, ni dureté, mais c'est une sorte de sujétion mutuelle qui +relève la dignité de chacun dans ce peuple d'esclaves, et leur fait tour +à tour connaître les douceurs de l'autorité. Tel est le trait le plus +apparent de ces caractères composés de ruse et de vanité. Leur docilité +n'est que feinte; il faut se défier de leur bonhomie, et surtout +utiliser pour notre propre influence ces petits moyens de se faire +valoir. Quant à moi, je sais bien que je me déconsidère en négligeant de +les employer. + +Je voudrais que tu visses notre fastueux _Ali_, son frère _Brahim_ et le +_Sidi-Embareck_, trois de nos valets, toujours en conflits de service et +en perpétuelle émulation d'importance. + +Sidi-Embareck balance entre ses deux épaules, et sans jamais s'en +servir, un énorme chapeau recouvert d'une toison noire d'autruche mâle. +Ali trouve préférable de porter immuablement le sien sur sa tête. Déjà +d'une taille peu ordinaire, il aime à se grandir encore par cette +coiffure colossale, qui lui donne environ huit pieds de haut, et fait +qu'entre ses jambes le plus grand cheval devient un criquet. +Sidi-Embareck a son équipage de guerre au complet: fusil, pistolets, +yatagan passé sous la sangle, longue _djebira_ en tissu de laine, à +franges ornées de nœuds. Ali voyage vêtu à la légère, comme si +quelqu'un portait pour lui tout son attirail, avec une simple veste +amarante, chamarrée d'or, et fort belle encore, quoique fanée, un haïk +un peu troué, mais très fin, les pieds nus dans des souliers arabes de +cuir verni. Sa djebira, la plus vaste et la plus ornée de toutes, traîne +à terre. J'ai cru lui voir un diamant au petit doigt. Ce qu'il y a de +plaisant, c'est qu'ils se ressemblent, quoi qu'ils fassent pour se +rendre si différents. Ils ont tous deux le nez retroussé, le menton sans +barbe, les dents blanches, mais trop grandes, et de gros yeux insolents. +De plus, on les dit aussi paresseux l'un que l'autre, également +vantards, gourmands, peu délicats, avec un même penchant pour le vin. Et +c'est une égale illusion que de compter sur Sidi-Embareck ou sur Ali +pour un service, pour une aide ou pour un secours utile. Le cheval d'Ali +se trouvant malade depuis hier, il s'est agi de le remplacer; mais +c'était à qui ne céderait pas le sien, et, en bonne conscience, on ne +pouvait y forcer personne. J'ai donc eu pendant quelques lieues le +spectacle lamentable d'Ali relégué parmi les bagages et se traînant sur +le plus chétif et le moins envié de nos mulets. Sidi-Embareck profita de +ce moment pour exciter sa jument noire et faire à lui seul autant +d'effet que tout le monde. Heureusement pour Ali qu'il y avait là son +frère Brahim. Brahim, personnage modeste, corps amaigri, figure +souffreteuse, a des airs cauteleux, vicieux et sournois. Brahim était à +cheval, Ali lui persuada de faire un échange; et depuis ce matin Ali +mène au galop un maigre animal qui semblait mort entre les mains de +Brahim, et Brahim attend sur son mulet l'occasion bien douteuse de le +céder à son tour contre un cheval. + +Je m'amuse à des portraits. Ai-je tort? Je ne les choisis pas, je les +copie, et je m'étonne moi-même de les trouver si loin de l'idéal qu'on +rêve, et si divers; d'abord, on n'aperçoit que la variété des costumes; +elle séduit et fait oublier l'homme; puis, on s'arrête aux traits +caractéristiques de la race, et, pour empêcher de la confondre avec une +autre, on donne à tous les individus la même parenté de tournure, +d'élégance et de beauté banales. Ce n'est que plus tard que l'homme +enfin apparaît sous les traits de l'Arabe et montre qu'il a, comme nous, +ses passions, ses difformités, ses ridicules. Me trompé-je donc en +introduisant la vie commune sous ces traits demeurés vagues et jusqu'à +présent mal définis? N'est-il pas temps de sortir du bas-relief, +d'envisager ces gens-là de face, et de reconstruire surtout des figures +pensantes? Et cependant, outre le laid, qui est toujours à éviter, n'y +a-t-il pas à craindre le petit? Ce n'est pas moi qui réussirai dans ce +que j'essaye; mais je ne puis laisser à la réalité qui pose devant moi +la splendeur inanimée des statues. + + + + +Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853. + + +Même temps qu'hier; même vent, si c'est possible, encore plus déchaîné. +Il était temps d'arriver; hommes et bêtes, nous étions à bout de nos +forces. On a déchargé les bagages comme on a pu, jetant tout, arrachant +les sangles, car les chameaux étaient exaspérés et ne voulaient plus +rien entendre. + +Le caravansérail est bâti sur un plateau de roches et de sable, au bord +du ravin où sont les sources. Il y a cinq palmiers espacés dans la +longueur du ravin; leur tête apparaît de loin par-dessus la ligne de la +plaine. Trois ont poussé de la même souche; ils sont échevelés, à moitié +morts, tout jaunes. Le vent, qui fait un bruit d'enfer dans leurs +bouquets de palmes, les rebrousse entièrement comme un parapluie +retourné. Ils sont horribles et se détachent en lueurs livides sur le +fond du ciel tout à fait noir. A gauche du caravansérail, au delà, près +des trois palmiers, se trouve le marabout. Il est blanc, carré, avec une +corne à chaque angle, et, au lieu d'être couvert en kouba, il se termine +en pain de sucre. Au pied, on aperçoit une multitude de tombes serrées, +accumulées, empiétant les unes sur les autres; la foule des morts s'y +presse; c'est à qui dormira le plus près du saint. On vient s'y faire +enterrer des environs, de fort loin, le lieu lui-même étant un désert; +et je pense avec effroi que mes os pourraient être là. A l'opposé du +marabout, il n'y a que des pierres, des pierres au fond du ravin; +l'autre côté se relève encore par des pierres blanches, et l'horizon se +termine par un mur dentelé de rochers, interrompu vers le milieu. A +droite, la montagne entrevue d'Ham'ra prend des formes colossales, et +d'ici représente un énorme bloc d'acier sali. Je n'ai fait qu'entrevoir +tout cela à l'arrivée, le vent et le sable m'empêchant, à la lettre, +d'ouvrir les yeux. + +On a tout entassé, bagages et harnais, devant la porte du caravansérail. +On y a laissé quelques Arabes seulement pour gardiens; les autres sont +descendus au ravin, où probablement on n'essayera pas de dresser les +tentes. Quant à nous, nous avons pris pour cette nuit nos logements dans +le _fondouk_. + +Y sommes-nous plus abrités qu'en plein air? Ce serait à essayer, si je +l'osais. Le caravansérail est formé d'une cour immense entre quatre +murs. Sur deux faces, une galerie couverte pour les chevaux; aux quatre +angles, une chambre pour les voyageurs. Je n'ai pas choisi la mienne et +ne suis pas tombé sur la moins exposée au vent. Ces chambres n'ont +qu'une porte, sans fenêtres, et pas de fermeture à la porte. Le vent qui +s'y engouffre y pousse incessamment des flots de poussière. J'ai essayé +vainement d'y clouer une couverture; dans tous les cas, la précaution +serait inutile, et je me résigne à voir le sable s'amasser sur mes +cantines, sur mes cartons, et se répandre sur toute ma personne, comme +si j'étais menacé d'être enseveli vivant. + +Sidi-Makhelouf est, me dit-on, rempli de scorpions, et surtout de ces +vipères redoutables que les Arabes appellent _lefaa_. On m'a recommandé +de ne m'asseoir qu'avec prudence et de visiter ma chambre avant de m'y +endormir. + +Ali vient d'arriver, portant sur son dos une selle et un harnais de +cheval. Il a tué la jument de Brahim et l'a laissée morte à une +demi-lieue d'ici; on l'accuse de l'avoir fait crever de fatigue ou de +l'avoir assommée de coups. Il s'en défend, et raconte qu'il allait au +plus petit pas, la ménageant à cause du vent, quand la bête a manqué +sous lui, et s'est laissée tomber de côté. Il a voulu la relever, puis +la dessangler, elle ne bougeait plus; elle avait les yeux ouverts, mais +la langue pendante, et le sang lui coulait de la bouche. Il ne l'a +quittée qu'une heure après, quand elle était froide. Son opinion, c'est +que le _cheli_ (sirocco) l'a étouffée. Son cheval est hors d'état de le +porter. Comment fera-t-il demain? A moins qu'il ne dérange encore +Brahim, et que Brahim n'aille à pied. + + + + +A la halte, 3 juin 1853, neuf heures. + + +Nous approchons. Dans cinq heures nous verrons El-Aghouat. Il me paraît +étrange qu'à huit lieues d'ici se trouve une grande ville, sans +voisinage avec aucune autre, perdue dans ce désert comme un îlot; un +centre où l'on vit pourtant, aussi simplement qu'ailleurs, sans se +douter de l'effet qu'on produit à distance, ni de la curiosité qu'on +inspire. Nos villes de France se tiennent toutes; elles se donnent +presque la main par leurs faubourgs; elles correspondent par leurs +villages; on va de l'une à l'autre par des routes ouvertes, par des +campagnes peuplées; il n'y a point de surprise à les découvrir. Ici, on +se croirait en mer; voilà soixante-quinze lieues que nous faisons sans +route tracée et sans rencontrer un point habité. + +Nous sommes arrêtés sur un terrain plat, parmi des alfas desséchés et +des broussailles épineuses. Nous descendons de cheval, transis de froid +et les mains engourdies; le vent a sauté cette nuit du sud au nord; ce +n'est plus du sirocco, c'est du mistral. Malgré la force du soleil déjà +haut, on souffre comme par une matinée de mars. Les premiers arrivés ont +mis le feu aux broussailles; le vent l'a propagé sur une étendue de plus +de cent mètres. L'incendie s'éteindra de lui-même faute d'aliments, ou +quand le vent ne soufflera plus. + +Nous avons à gauche un mur fuyant de collines rougeâtres; à droite, un +mur parallèle, plus élevé, régulièrement dentelé. Il n'y a pas trace de +végétation ni d'un côté, ni de l'autre. La vallée qui s'engage entre les +deux murailles peut avoir une lieue de large; elle est accidentée, +coupée de brusques ravines, quoique unie en apparence, d'abord +clairsemée de broussailles, elle ne tarde pas à se dépouiller, et peu à +peu quitte sa couleur verdâtre, pour revêtir la couleur rose et dorée +des montagnes. + + + + +El-Aghouat, 3 juin au soir. + + +Regarde bien cette fois d'où j'écris ces notes. Commence, si tu le veux, +par te réjouir de me savoir au terme; mais fais comme moi, reprends la +route de Sidi-Makhelouf où nous l'avons quittée ce matin, et laisse-toi +conduire à petits pas jusqu'à l'entrée du désert. C'est une émotion qui +perdrait à n'être pas attendue. Il manquerait quelque chose à mon +arrivée dans ce pays surprenant, si je supprimais la lenteur et la +fatigue extrême des dernières lieues. + +J'ignore le nom de la montagne que j'avais à ma gauche; celle de droite +s'appelle le _Djebel-Milah_. Elle s'enfonce directement dans l'ouest, +sans inflexion, et d'autant plus morne qu'à l'heure où je l'ai vue sous +le soleil déjà haut, ses flancs entièrement nus n'avaient pas une ombre. +Elle se découpe régulièrement en larges dents de scie. Chaque saillie se +compose d'une superposition de couches obliques, et présente au sommet +un bloc indépendant du reste, mais également posé de côté. Cette +architecture bizarre se répète d'un bout à l'autre avec la plus exacte +symétrie. Il est remarquable, d'ailleurs, que toutes les montagnes et +tous les rochers que j'ai rencontrés depuis ce matin sont construits de +cette façon, comme si le même soulèvement en eût renversé les assises +et les eût toutes inclinées dans le même sens. + +Jamais montagne ne m'avait paru si longue; il y avait trois heures que +je marchais devant elle sans avoir l'air d'avancer; et, bien que son +extrémité ne me semblât pas éloignée, je n'avais pas encore atteint le +quart de son étendue. Le vent, presque tombé, laissait au soleil toute +sa force; le terrain se desséchait; l'air, de froid qu'il avait été le +matin, commençait à devenir brûlant. Devant moi, la vallée se +prolongeait indéfiniment et se terminait sur le ciel sans qu'il y eût +place pour une ville; je savais en outre qu'El-Aghouat était bâti sur +des rochers, et d'ailleurs la vallée courant dans l'ouest, c'était à ma +gauche et non devant moi que je devais l'apercevoir. Tous les cavaliers +avaient pris le devant, et depuis plus d'une heure je les avais perdus +de vue dans la brume ardente de l'horizon, et j'avais cessé d'entendre +les coups de fusil qui m'annonçaient les joyeuses mousqueteries de +l'arrivée. J'avais pour tout compagnon mon domestique, harassé de +chaleur, et qui ne s'occupait même plus de savoir de quel côté nous +devions avancer. + +Pourtant, je rejoignis un petit convoi de chameaux chargés de grains. Le +convoi prit à gauche et se mit à monter parmi des mamelons de sable +jaune. J'abandonnai donc la vallée pour le suivre. Je sentais +qu'El-Aghouat était là, et qu'il ne me restait que quelques pas à faire +pour le découvrir. Je n'avais plus autour de moi que du sable; il y +avait des pas nombreux et des traces toutes récentes imprimées à +l'endroit où nous marchions. Le ciel était d'un bleu de cobalt pur; +l'éclat de ce paysage stérile et enflammé le rendait encore plus +extraordinaire. Enfin, le terrain s'abaissa, et devant moi, mais fort +loin encore, je vis apparaître, au-dessus d'une plaine frappée de +lumière, d'abord un monticule isolé de rochers blancs, avec une +multitude de points obscurs, figurant en noir violet les contours +supérieurs d'une ville armée de tours; au bas s'alignait un fourré d'un +vert froid, compact, légèrement hérissé comme la surface barbue d'un +champ d'épis. Une barre violette, et qui me parut sombre, se montrait à +gauche, presque au niveau de la ville, reparaissait à droite, toujours +aussi roide, et fermaît l'horizon. Cette barre tranchait crûment sur un +fond de ciel couleur d'argent mat, et ressemblait, moins le ton, à une +mer sans limites. Dans l'intervalle qui me séparait encore de la ville, +il y avait une étendue sablonneuse, et quelque chose d'un gris plus +bleuâtre, comme le lit abandonné d'une rivière aussi large que deux fois +la Seine. On y voyait, par places, aux deux bords, des taches vertes +ayant l'air de joncs. Tout à fait sur le devant, un homme de notre +escorte, à cheval, penché sur sa selle, attendait au repos le convoi +laissé fort loin en arrière; le cheval avait la tête basse et ne remuait +pas. + +Voilà trait pour trait et nettement ce que je vis. Plus tard, cela me +fera rêver, et peut-être mon souvenir adoucira-t-il les couleurs trop +crues de ce tableau. Aujourd'hui je reproduis, sans rien y changer, ce +qui s'est imprimé de soi-même et comme un portrait dans mon esprit. Je +n'éprouvai aucun éblouissement; j'eus le temps de m'affermir un peu +l'âme afin d'embrasser tout ce tableau d'un coup d'œil sûr, qui +demeurât fidèle, et de m'en emparer pour toujours. Lentement, +j'envisageai cette ville noirâtre, cet horizon plat, cette solitude +embrasée, ce cavalier blanc sur un cheval blanc, ce ciel sans nuages; +puis mon œil, pourtant fatigué de lumière, tomba sur la petite ombre +brune marquée entre les pieds du cheval et s'y arrêta. Je me souviens +d'avoir, il y a quatre ans, pour la première fois, aperçu le désert, le +soir, et sous un éclat devenu doux. Cette fois, j'arrivais, comme je +l'avais souhaité, à l'heure sans ombre; il était un peu plus de midi. + +Nous sortîmes des dunes pour entrer dans ce qui ressemblait au lit d'une +rivière, obliquant, à tout hasard, dans le sens de la ville et nous +dirigeant sur l'angle nord-est des jardins. Nous avancions avec peine +dans une terre sablonneuse, écrasés sous un ciel de plomb. A mesure que +nous approchions, l'oasis se développait sur la droite, les aigrettes +vertes des palmiers devenaient plus distinctes, et nous découvrions un +second monticule, comme le premier, couvert de maisons noires;--on n'y +voyait pas de tours;--entre les deux, un monument blanc; plus à droite, +un troisième amas de rochers roses surmontés d'un marabout; plus à +droite encore, une sorte de pyramide escarpée, plus élevée et plus rose +que tout le reste; dans les intervalles, continuait d'apparaître la +ligne violette du désert. Telle est la vue complète d'El-Aghouat du côté +du nord; la première était plutôt une vision; celle-ci, plus étendue et +dont je crois ne rien omettre, je te la donne pour une vue. Le point +d'où je l'ai prise s'appelle _Rass-el-Aïoun_ (tête des sources). C'est +l'endroit où prend sa source l'_Oued-Lekier_, seul ruisseau qui arrose +El-Aghouat. + +A petite distance des jardins, nous vîmes venir à nous un cavalier en +habit français, chaussé de bottes à l'écuyère. Me voyant en retard et me +jugeant embarrassé de la route à suivre, il arrivait au galop pour me +souhaiter la bienvenue et m'introduire dans la ville. + +Ce fut donc avec M. C..., officier au bataillon turc, mon guide +obligeant, que j'achevai de tourner les jardins. La première chose dont +nous parlâmes fut le siège. Je venais de reconnaître en passant les +traces d'un grand bivouac; on pouvait parfaitement distinguer la place +des tentes et l'endroit noirci par les cuisines; il y avait là d'énormes +amas de cendre et des restes de bûches à moitié brûlées; de longues +lignes piétinées, portant des trous de piquets, des souillures et des +débris de litières indiquaient le bivouac de la cavalerie; M. C... +m'apprit que c'était le camp du général Pélissier, et me montra, sur la +rive gauche de l'_Oued-Lekier_, en face du premier, le camp de la +division Yusuf. Devant nous s'ouvrait une vaste étendue sablonneuse; +c'était là qu'avait eu lieu la belle affaire de cavalerie du 21 +novembre. Puis il me parla du combat meurtrier du 3 décembre, de +l'assaut du 4 et de la lutte sanglante qui suivit la prise. Il me parla +de nos pertes et de celles de l'ennemi; il me prévint que je sentirais +peut-être une odeur fétide dans la ville et que je lui trouverais un air +d'abandon. Il fit le calcul des morts; lui-même avait présidé à leur +enfouissement dans les puits. Nos propres morts n'avaient guère été +mieux enterrés, faute de pioche pour creuser plus profondément. Chaque +jour, tant ils étaient peu couverts, on en trouvait à la surface du sol +que les chiens avaient exhumés pendant la nuit. Il fallait s'attendre à +marcher sur des débris et à voir partout pointer des ossements. Tout à +l'heure, en venant, il avait trouvé le corps entier et tout habillé d'un +zouave; il me mena le voir. Le pauvre soldat avait les bras étendus, la +tête renversée de côté, soulevé par un peu de sable, en manière +d'oreiller; le haut du corps à l'état de squelette était momifié; il +conservait son pantalon rouge, et le bas de ses jambes, engagé dans le +sable, montrait des lambeaux de guêtres; on eût dit qu'il allait achever +de sortir de terre, comme on se représente une résurrection. Un peu plus +loin, il y avait une tête réduite à la sécheresse d'un caillou; et sur +toute notre route on voyait par-ci par-là des os blanchis. + +Les sables nous menèrent jusqu'à la porte de l'Est, par où nous entrâmes +enfin dans la ville. + + + + +II + +EL-AGHOUAT + + + + +3 juin 1853, au soir. + + +Presque toutes les villes arabes, surtout celles du Sud, sont précédées +de cimetières. Ce sont ordinairement de grands espaces vides, en dehors +des portes, où l'on remarque seulement une multitude de petites pierres +rangées dans un certain ordre, et où tout le monde passe aussi +indifféremment que dans un chemin. La seule différence ici, c'est qu'au +lieu d'un champ de repos, je trouvais un champ de bataille; et ce que je +venais de voir, ce que je venais d'entendre, je ne sais quoi de menaçant +dans le silence et dans l'air de cette ville noire et muette sous le +soleil, quelque chose enfin que je devinais dès l'abord, m'avertissait +que j'entrais dans une ville à moitié morte, et de mort violente. + +Le côté de l'est n'a pas visiblement souffert. Les murs extérieurs ont à +peine reçu quelques boulets, toute l'attaque ayant porté du côté opposé. +Quant à la porte, qui n'a pas été canonnée, elle conserve ses lourds +battants raccommodés avec du fer, son immense serrure de bois et ses +arcs-boutants en troncs de palmiers. Elle est pratiquée dans l'épaisseur +d'une tour massive et percée de meurtrières. De loin, on dirait un trou +carré et noir, inscrit dans la façade lumineuse de la tour, et +inscrivant lui-même un petit carré de lumière; c'est le commencement +d'une rue qui se montre à travers la porte. Le porche a dix pas de long; +des enfoncements ménagés de chaque côté dans la largeur de la tour, avec +une double rangée de banquettes, en font une sorte de vestibule garni de +sièges, ou pour mieux dire, de lits. Ce vestibule, au besoin, se +transforme en corps de garde. + +Une sentinelle du bataillon turc, en veste bleue et turban blanc, s'y +tenait dans l'ombre, affaissée et son fusil entre les jambes. Quatre +autres soldats de garde dormaient sur les bancs de pierre, un bras passé +sous la tête. Au bruit de nos chevaux la sentinelle se leva pesamment et +salua. Les autres firent à peine un mouvement de corps pour prouver +qu'ils étaient présents. + +Au delà de la porte on voyait fuir un étroit corridor, entre des murs +gris, presque noirs, sans fenêtres, percés, en guise de portes, de trous +carrés, encadrés de chaux; en bas, un pavé blanc, étincelant comme de +l'acier, avec un imperceptible filet d'ombre sur le côté droit de la +rue; au-dessus, le ciel d'un bleu sombre; aucun passant, personne aux +portes, un silence aussi pesant que la chaleur. + +--Voici El-Aghouat à midi, me dit M. N..., en me montrant le corps de +garde et la rue. + +La plupart des portes étaient fermées; quelques-unes, où je remarquai +des trous de balles et des marques de baïonnettes, semblaient l'être, +comme on dit en France, après décès. Celles qui, par hasard, se +trouvaient ouvertes, donnaient sur des antichambres privées de jour ou +sur des cours ressemblant à des écuries. J'aperçus des hommes dormant +sous le porche obscur de ces maisons pleines de souvenirs redoutables. + +La rue s'enfonçait, avec de légers détours, dans la profondeur de la +ville, et sur un pavé raboteux, inégal et dallé de roches. La roche, +presque partout à fleur de terre, avait la sonorité et l'éclat du +marbre. A droite et à gauche s'ouvraient des ruelles se faisant suite, +celles de gauche remontant vers le sommet de la ville et s'arrêtant +contre un mur continu de calcaires blancs, celles de droite encadrant à +leur extrémité une échappée de vue plus riante sur les cimes vertes de +l'oasis. En face de nous, au fond de cette étroite avenue frappée +d'aplomb par le soleil perpendiculaire, je voyais monter en s'étageant +toute la partie occidentale de la ville, comme un amas de bâtisses +grisâtres. En avant, se détachaient deux constructions blanches. Une ou +deux aigrettes de palmiers pointaient au-dessus des terrasses; et, +quoique privés de mouvement, car il n'y avait plus un souffle dans +l'air, quoique éclairés par le sommet et ne présentant qu'une +silhouette obscure, ces minces bouquets de palmes, épanouis dans l'air +bleu, rappelaient du moins quelque chose des gaietés de l'Orient. + +La rue était si étroite que nos deux chevaux ne pouvaient pas toujours y +marcher de front. M. N... me précédait, me montrant du bout de sa +cravache les portes trouées, les murs lézardés, les maisons vides. + +Un peu plus loin, nous passâmes devant des boutiques et devant des +cafés; des toiles tendues au-dessus de la rue y formaient de l'ombre. +Là, se trouvait une assemblée de fumeurs, accroupis sur des bancs garnis +de nattes, pendant que les cafetiers arrosaient le devant de leurs +portes. La compagnie, rassemblée dans ce petit espace, où semblait +s'être réfugiée toute l'animation de la ville, se composait de spahis, +de cavaliers du _Makhzen_, et de quelques Arabes vêtus de blanc, dont on +semblait fêter le retour. + +Je reconnus quelques-uns de mes compagnons de voyage, entre autres Ali, +Embareck et le petit Maklouf. Celui-ci prenait son café tout botté, +éperonné, avec un air viril que je ne lui connaissais pas; quant aux +deux valets, ils étaient en habits frais et installés sur leurs talons +devant un jeu de dames. + +M. N... me conduisit droit à la maison du commandant. Elle est située +sur une place fort irrégulière, à l'angle de laquelle coule un ruisseau, +servant d'un côté de fontaine et de l'autre d'abreuvoir. A l'entrée de +la place, s'élève un palmier gigantesque, droit comme un mât. Au +centre, sommeillait paisiblement un troupeau de chameaux jaunâtres. +Autour, et dans les endroits où l'ombre commençait à se montrer, on +voyait, allongée contre le pied des murs, la forme enveloppée d'Arabes +endormis. Une vieille femme en haillons, chargée d'une outre, une petite +fille à peine vêtue, tenant une écuelle et coiffée d'un entonnoir en +tissu de palmes, filaient devant moi au grand soleil, frappant la terre +de leurs talons nus et laissant dans la poussière une trace humide. + +Le soleil était dévorant; le cuir de mes fontes me brûlait les mains, et +de toutes parts régnait le plus grand silence. La garnison faisait la +sieste, enfermée par consigne dans ses casernes, jusqu'à la diane de +deux heures. + +--Voici la maison du commandant, me dit M. N..., en me montrant une +sorte de bâtisse carrée à façade multicolore; et probablement la vôtre, +ajouta-t-il, en m'indiquant une haute façade de terre grise avec deux +ouvertures tendues de toile. + +A droite de cette maison, une pièce de canon était adossée au mur et +braquée sur le centre de la place. + + + + +4 juin 1853. + + +Je suis installé depuis hier deux heures dans la _Maison des hôtes_; je +dirais que mes habitudes y sont prises, si je n'avais à peu près gardé +celles du bivouac. + +J'ai, dans mes antécédents de voyage, le souvenir de séjours assez +étranges; depuis les nids à scorpions de _Bouchagroun_, jusqu'au _Dar +Dief_ de _T'olga_, où j'eus pour camarades de chambre une jeune autruche +et une antilope; cependant, j'en suis encore à m'étonner de l'indigence +et du dénûment grandiose de ce logis. Sache, au surplus, qu'il vient +d'être réparé pour recevoir les étrangers de distinction, et qu'il est +question d'y établir le bureau arabe. + +--Je suis très content, me dit obligeamment M. N... en m'y introduisant, +parce qu'au moins vous aurez un des meilleurs logements d'El-Aghouat. + +J'y trouvai une troupe de balayeurs arabes en train de préparer les +chambres, c'est-à-dire de précipiter de la terrasse dans la cour, et de +la cour dans la rue, une masse extraordinaire de fumier, de paille sèche +et de poussière. + +La maison se compose d'une cour, avec quatre compartiments au +rez-de-chaussée, dont l'un sert d'écurie; à l'étage, de deux chambres et +de deux réduits à peu près en ruine, où se sont logés mes deux +domestiques; car j'ai pris un domestique arabe qui me servira +d'interprète, de guide et de valet de chambre, l'autre n'ayant pas trop +de tout son temps pour les chevaux; je ne parle pas d'une galerie à +trois fenêtres, que j'abandonne en toute jouissance aux souris et aux +lézards. + +Quant à l'état des lieux, imagine des murs élevés, couleur de suie, +troués en vingt endroits de brèches béantes; et, comme si ce n'était pas +assez de tant d'issues, toutes les portes grandes ouvertes, depuis la +rue jusqu'à ma chambre; en sorte que je suis un peu moins bien gardé +chez moi que sur la voie publique. Dans la cour, au pied d'un palmier, +un coin plus enfumé que tout le reste marque la place des cuisines; nous +y avons trouvé un amas de cendres, refroidies depuis le 4 décembre, et +quatre pierres calcinées formant fourneau. Le feu n'a pu encore entamer +le vieil arbre; il pousse droit le long du mur et couvre à moitié ce +petit préau sinistre d'un large éventail de feuilles jaunies. Un +escalier de vingt-cinq marches conduit à l'étage; très élevé, très +raide, sans rampe, il est tellement étroit, si endommagé, si +singulièrement construit, que j'ai dû positivement l'apprendre par +cœur afin de pouvoir, la nuit, l'escalader sans danger. Je pourrais +t'indiquer de mémoire les deux marches qui manquent; te dire que la +cinquième est cassée en deux du côté de la cour et n'offre plus qu'un +point d'appui des plus scabreux, que la vingtième et la vingt-troisième +sont deux fois plus hautes que les autres, qu'enfin on ne peut, sur +toute sa longueur, y poser que le bout du pied quand on monte, et le +talon quand on descend. Dans la chambre des domestiques, une moitié +seulement du plafond, et de même une moitié de plancher; ces deux trous, +ouverts sur la tête et sous les pieds, se correspondent. Est-ce un obus +qui a traversé le tout à la fois? Que s'est-il passé il y a six mois à +cette même place où j'écris? Les maisons arabes ont tant de cicatrices, +qu'on ne peut reconnaître, et ici moins qu'ailleurs, si c'est le temps, +la négligence ou la main d'un ennemi qui les a faites. + +Enfin, une chambre, petite, à murs blancs, avec son plancher de terre +battue, qui se change en boue, quand pour abattre la poussière j'y fais +répandre un bidon d'eau; une fenêtre fermée par une toile d'emballage +tendue sur châssis; une porte masquée par une couverture de cheval +clouée au mur; puis, ma sangle sur mes deux cantines; le burnouss qui me +sert à la fois de couverture et de matelas; une musette bourrée d'orge, +en guise d'oreiller; tout ainsi que sous la tente: telle est à peu près, +cher ami, avec son mobilier de peintre et de voyageur, la résidence où +je suis convenu, vis-à-vis de moi-même, d'attendre d'un cœur ferme +les fortes chaleurs de l'été. + +Avec tant soit peu d'industrie, j'aurais pu me procurer plus d'aise, et +surtout m'enfermer davantage; mais à quoi bon? La sûreté de ma personne +est ce qui m'occupe le moins; j'ai peine à supposer que mon maigre +bagage fasse envie à qui que ce soit; et, en attendant que leur utilité +me soit démontrée, mes pistolets ne sortiront pas de leur fourreau de +serge. Somme toute, et malgré le regret que me cause le séjour +infiniment plus gai de la tente, j'éprouve toujours le même soulagement +d'esprit à me sentir à ce point dénué de tout, sans être en réalité +privé de rien. + +Dès le soir, je me suis hissé sur la terrasse pour assister au coucher +du soleil et reconnaître en même temps le voisinage. + +De ce point élevé, et me tournant de manière à regarder le nord, j'avais +à mes pieds la place, avec la maison du commandant en face de moi, la +fontaine et le lavoir; par-dessus se déployait l'oasis. Derrière +l'oasis, mais bien au delà, j'embrassais trois rangs successifs de +collines; le premier, marbré de bronze et d'or; le second, lilas; le +troisième, couleur d'améthyste, courant ensemble horizontalement, +presque sans échancrure, depuis le nord-ouest, où le soleil plongeait, +jusqu'au nord-est. La plus rapprochée de ces collines est le +prolongement des dunes de Rass-el-Aïoun, et je voyais, dans un pli de +sable étincelant, le lit grisâtre de l'Oued-M'zi, par où j'avais +débouché le matin; la seconde s'appelle, je crois, le Djebel-Milah; et +je la reconnus pour la montagne interminable que j'avais longée pendant +une partie de l'étape; la dernière enfin, très éloignée, s'appelle d'un +nom que j'aime à entendre et qui la peint, _Djebel-Lazrag_ +(Montagnes-Bleues). + +A droite, se développait toute la partie orientale de la ville, sur le +plan relevé des rochers, sous la forme d'une pyramide à peu près +régulière et de couleur fauve, dont le sommet est représenté par la tour +de l'est. A gauche, la vue est masquée par les maisons de la place. Par +le sud, enfin, je confine aux premiers jardins, et en me tournant je +voyais commencer au bord de ma terrasse, pour ne plus finir, un taillis +de dattiers superposé à des masses confuses de feuillages. + +La maison du commandant, qui tranche au milieu des autres constructions +arabes par la symétrie presque européenne de ses fenêtres et le +badigeonnage de sa façade, était un bain maure que le dernier kalifat, +Ben-Salem, avait fait construire, peu d'années avant sa mort, par des +ouvriers italiens. A côté, je remarquai une construction basse, écrasée, +autrefois peinte en blanc, percée d'ouvertures allongées et surmontée +d'une mince croix de fer: c'est une ancienne mosquée transformée en +église. Un peu plus à gauche, et sur la terrasse d'une informe masure en +pisé, se promenait une figure en robe noire, avec quelque chose de large +et de noir sur la tête; cette demeure est le presbytère, et ce petit +personnage obscur, dont la vue d'abord me surprit, c'est le curé. + +Le spectacle de la place était animé, et me rappelait, avec un certain +mélange de costumes et quelques nouveautés dans les bruits, le mouvement +d'une garnison française, dans cet encadrement singulièrement africain. +Des chevaux de cavalerie vinrent boire au ruisseau, pêle-mêle avec des +ânes, des chameaux et de maigres juments arabes menées par des +palefreniers en guenilles; la fontaine au delà était peuplée de toutes +sortes de figures remplissant toutes sortes de vases, bidons, gamelles, +outres noires, tonneaux. Des sonneries militaires se faisaient entendre +à tous les coins de la ville. + +Le crépuscule dura peu; des lueurs orangées irradièrent un moment le +couchant au-dessus des montagnes plus sombres. Puis tout se décolora. Un +insensible brouillard s'éleva du sol, remonta le long des dattiers et se +répandit sur les cimes, qui devinrent d'un vert froid; et la nuit tomba +presque subitement. + +Je voulus passer cette soirée-là seul et chez moi; et, quand la nuit fut +tout à fait venue, je regagnai ma chambre. Il y faisait chaud; mon +thermomètre se soutenait à trente et un degrés. Le ciel était +magnifique; jamais je n'avais vu tant d'étoiles, ni d'aussi grandes; +j'eus de la peine à retrouver la grande Ourse au milieu de cette +multitude de feux presque égaux et de même éclat. J'entendis mon +domestique ramener les chevaux, les entraver; puis, un pas lourd et un +pas plus leste montèrent ensemble l'escalier de pierre.--«Bonne nuit, +monsieur, me dit M... en passant devant ma chambre.--Que ta nuit soit +bonne, Sidi,» me dit Ahmet. Et je n'entendis plus rien dans ma maison. + +Le vent se leva; les palmiers faisaient le bruit de la mer, bruit +qu'accompagnaient quelques aboiements de chiens fort éloignés et +d'innombrables murmures de griffons et de grenouilles; à chaque instant +la couverture étendue devant ma porte se soulevait, comme si quelqu'un +voulait entrer. + +Vers dix heures, un clairon de cavalerie vint sous mes fenêtres sonner +le couvre-feu. C'est un air lent et doux, finissant par une note aiguë +destinée à se faire entendre de loin. + +--Allons, me dis-je, je ne suis pas tout à fait hors de France! + +Le musicien répéta l'air une seconde fois, en y introduisant à la +reprise, des modulations d'un goût bizarre; et, pendant quelques +minutes, il s'y complut, comme s'il eût joué pour son plaisir. + +J'étais étendu sur ma sangle, la bougie allumée, regardant autour de moi +mon attirail de route, les murs blancs, le plafond noir et toute +l'étrange nouveauté de ce séjour; je me levai; j'aperçus, par les +crevasses du mur, une étincelle rouge au fond de la chambre d'Ahmet: +c'était l'Arabe qui fumait en attendant le sommeil. + +Puis le clairon se tut. D'autres clairons lui répondirent aux extrémités +de la ville, plus faibles ou plus distincts; peu à peu ces notes légères +du cuivre se dispersèrent une à une, et je n'entendis plus que le bruit +des palmes. Alors, me sentant comme une faiblesse au cœur et comme +une envie épouvantable de m'attendrir, je soufflai ma bougie, me roulai +sur ma sangle, et me dis: + +--Eh bien! quoi? ne suis-je pas au lit? chez moi? et ne vais-je pas +dormir? + +Malheureusement, je ne dormis pas, car j'étais brisé de fatigue, et il y +avait avec moi, dans la _Maison des hôtes_, des hôtes sur lesquels je ne +comptais pas. + + + + +Juin 1853. + + +Aujourd'hui, dans la matinée, je me suis laissé conduire au marabout de +_Sidi-El-Hadj-Aïca_, théâtre du combat du 3 décembre; et, pour en finir +tout de suite, avec une histoire étrangère à mes idées de voyage, je te +dirai, aussi brièvement que possible, ce que j'ai vu, c'est-à-dire, les +traces de la bataille et les lieux qui ont été témoins du siège. + +El-Aghouat se développe, de l'est à l'ouest, sur trois collines, sorte +d'arête rocheuse, isolée, entre une plaine au nord et le désert sans +limite au sud. La pente nord de la ville est entièrement couverte de +maisons; celle du sud, plus escarpée, quelquefois à pic, n'est bâtie que +de distance en distance et présente, à l'une de ses extrémités, un +revers caillouteux; à l'autre, une longue dune de sable jaune. + +Les deux sommets extrêmes étaient, au moment du siège, armés chacun +d'une tour et de remparts. L'éminence intermédiaire est couronnée par +une vaste construction de maçonnerie solide, blanche, sans aucune +fenêtre extérieure, aujourd'hui l'hôpital, autrefois la demeure du +kalifat Ben-Salem, et nommée _Dar-Sfah_, _maison du rocher_, à cause de +l'énorme piédestal de rochers bruts sur lequel ce palais-forteresse est +planté avec assez d'audace. + +Le Dar-Sfah partage la ville en deux parties à peu près égales, et +sépare, ou plutôt commande à la fois deux quartiers jadis ennemis: à +l'est, les _Hallaf_; à l'ouest, les _Ouled-Serrin_; ces deux quartiers, +qui ont en chacun ses chefs, son gouvernement, ses intérêts à part, +n'ont cessé de se battre que le jour où le Dar-Sfah les a réunis sous +l'autorité d'un pouvoir central. + +Le mur de séparation existe encore ainsi qu'une porte, de tournure +égyptienne, qui s'ouvrait ou se fermait, suivant l'état de paix ou de +guerre où vivaient ces deux petites républiques jalouses et toujours +prêtes à se fusiller par-dessus leur mur mitoyen. + +La tradition de ces querelles, qui peut-être ont duré trois siècles, +est, tu l'imagines, à demi fabuleuse, et représente en quelque sorte la +mythologie d'El-Aghouat. + +Ce que j'en connais à peu près, c'est que l'on continua de se mitrailler +d'un quartier à l'autre, de la tour des Serrin à la tour des Halaff, +jusqu'en 1828, époque où le parti d'_Achmet-Ben-Salem_, le dernier +kalifat, massacra un _Lakdar_, chef des Ouled-Serrin, et resta maître de +la ville.--Dix ans plus tard, en 1838, la lutte recommença. A cette +époque, de grands événements se passaient dans le Sud; Abd-el-Kader +canonnait depuis neuf mois Aïn-Mahdy, que défendait Tedjini, le +marabout, le héros des K'sours de l'Ouest. Les Ben-Salem ayant pris +parti pour Tedjini, Abd-el-Kader se mêle alors à la querelle et fait +appuyer, par ses lieutenants, les Ouled-Serrin dépossédés.--Enfin, les +nomades interviennent à leur tour, et les belliqueux voisins des +L'Aghouati, les _L'Arba_, fournissent des contingents, tantôt à l'un, +tantôt à l'autre des deux partis, parfois aux deux ensemble. + +Alors, se succède une série de coups de main tentés par les Ben-Salem, +tentés par les kalifats de l'émir, et chacun se terminant par un +massacre et par des fuites à bride abattue vers le Sud. D'abord, c'est +Ben-Salem qui se sauve chez les Beni-Mzab, laissant El-Aghouat aux mains +d'un marabout, El-Arbi; plus tard, c'est ce même El-Arbi, un chef +réintégré des Serrin, qui quitte la place à son tour et qu'on voit, à +quatre lieues de là, s'enfermer dans le petit k'sar d'El-Assafia, avec +trois cents fantassins, seul reste de l'armée d'invasion que lui avait +confiée l'émir. Puis, des escarmouches sans nombre, et, finalement, sous +les murs de la ville, trois batailles rangées, livrées coup sur coup, +dont la dernière, perdue pour le compte de l'émir, achève de ruiner sa +cause, déjà compromise devant Aïn-Mahdy, coûte la vie à El-Arbi, et +assure définitivement le pouvoir dans la famille des Ben-Salem. + +Enfin, en 1844, Achmet demande au gouvernement français l'investiture +d'El-Aghouat, et obtient la confirmation du titre de kalifat. + +Jusque-là tout s'était passé à cent quinze lieues de nous et sans nous. +Pour la première fois, nous apparaissons, aussitôt après l'appel qui +nous est fait; et ce fut à cette époque qu'on vit arriver du Nord, par +ce petit passage que tu connais maintenant, l'avant-garde d'une colonne +française. + +Vers le commencement du siècle dernier, peut-être avant, car je ne +réponds d'aucune date dans cette histoire, un marabout du nom de +_Si-el-Hadj-Aïca_, exaspéré contre ses concitoyens par je ne sais quelle +grave offense faite à Dieu, une danse autour d'un veau d'or quelconque, +leur avait dit: + +«Or, écoutez: je vous condamne à vous entre-dévorer comme des lions +forcés d'habiter la même cage, jusqu'au jour où les chrétiens (je crois +même qu'il a dit les Français), ces dompteurs de lions, viendront vous +prendre tous ensemble et vous museler.» + +En 1844, le vieux prophète enterré là, à la place où je te mène et sous +le marabout qui porte son nom, n'entendit que des fanfares, et d'un peu +loin, car l'armée campa, regarda la ville et repartit. En 1852, il +devait cette fois entendre le canon, et de près, car on prit ses +marabout pour batterie, et l'affût d'un canon français posa sur sa +tombe. + +Entre ces deux époques, il se passa des faits que j'ignore. Ben-Salem +mourut, un de ses fils prit sa place; nous eûmes un agent près de lui, +par le fait, une sorte de régent. Un jour, on apprit que Ben-Salem, +l'agent français et toute la chancellerie s'étaient sauvés presque sans +chemise à D'jelfa, et que notre ennemi, le scheriff d'Ouaregla, occupait +la ville. Mais précisément une colonne partie de Medeah était en train +de construire à Djelfa la maison de commandement dont je t'ai parlé. On +ne prit que le temps d'achever ce travail, et l'on marcha sur +El-Aghouat. Vingt jours plus tard, une autre colonne arrivait d'El-Biod, +celle-ci par un défilé du nord-ouest; presque aussitôt le siège +commença. Dans l'intervalle de ces deux arrivées, le 21 novembre, avait +eu lieu le combat de cavalerie, dont j'ai vu les traces et le magnifique +emplacement. + +Outre ses deux tours, plus habituées à se menacer que prêtes à la +défendre contre l'extérieur, la ville avait, en cas de siège, une +enceinte rectangulaire, crénelée, percée de meurtrières. De plus, elle +est protégée sur chaque flanc par toute l'épaisseur de jardins; enfin la +tour de l'est domine de haut la plaine et le désert, sans être commandée +par rien. + +La tour de l'ouest, au contraire, celle des Serrin, est commandée par le +marabout de Hadj-Aïca; car ce marabout couronne un quatrième mamelon +faisant suite aux trois premiers occupés par la ville, à une petite +portée de fusil du rempart, au niveau des fortifications supérieures, et +forme ainsi, pour me résumer, le quatrième angle saillant de la même +arête, dont la tour des Serrin, le Dar-Sfah et la tour des Hallaff +forment successivement les trois autres. + +Voilà comment, cher ami, la sépulture de ce saint homme devint, sans +qu'il l'eût prévu, le théâtre d'un combat terrible, et comment, en +annonçant une catastrophe, il avait oublié de dire qu'il aurait la +douleur d'y contribuer. + +D'abord, et pendant un long jour ensanglanté, le marabout fut pris et +repris. C'était le point faible; il fut énergiquement défendu. Le +mamelon, sans être escarpé, est roide à monter, surtout hérissé de gros +cailloux, de volume à cacher aisément un homme. On l'aborda par le sud; +tout le sommet, toute la pente opposée étaient garnis de combattants, +couchés à plat ventre, ajustant entre les pierres et tirant à coup sûr. +Il fallut viser à chaque pierre, puis monter quand même; par moments se +battre corps à corps. C'est un genre de guerre qui plaît aux Arabes; et +depuis Zaatcha, jamais ils ne l'avaient pratiqué avec plus de fureur, ni +avec un succès plus long. Ce ne fut qu'à la troisième tentative qu'on +put enfin garder le marabout, le hérisser de feux, tirer en plongeant +sur tout le revers du nord et faire évacuer cette formidable redoute. + +Une fois maître du terrain, on creva le marabout, on y poussa une pièce +d'artillerie, on fit une embrasure en perçant le mur qui regarde la +ville, et la pièce, une fois mise en batterie dans le ventre de ce +petit monument qui n'a pas quatre mètres carrés, ouvrit son feu contre +la tour de l'est. Un petit mur élevé à la hâte servait d'épaulement. + +La ville alors se garnit de fusils, couvrit à son tour de balles ce +petit point blanc, au centre duquel on voyait un trou noir d'où sortait +régulièrement, sans relâche, un boulet dans un flocon de fumée, et +cribla tout le plateau, intrépidement gardé, malgré d'énormes pertes. Ce +fut le moment le plus meurtrier pour nous. + +L'assaut ne nous coûta que peu de monde; il n'y eut pas de résistance +dans les jardins; et quant à la lutte qui se prolongea dans la ville et +se répéta de maison en maison, elle fut désespérée de la part des +Arabes, mais courte, et terrible seulement pour eux. Sur les deux mille +et quelques cents cadavres qu'on releva les jours suivants, plus des +deux tiers furent trouvés dans la ville. La guerre des rues est atroce, +et l'homme y devient fou, soit qu'il se défende ou qu'il attaque. + +Il était à peu près huit heures quand, après avoir longé le Dar-Sfah, +tourné par le sud les anciens murs des Serrin, nous arrivâmes au sommet +de ce petit plateau, rayonnant au soleil du matin et tout couleur de +rose. Il n'y avait personne, personne aux environs, et nous en montions +doucement les pentes, le lieutenant N... me parlant du siège, et moi +l'écoutant. + +Il n'y a pas une pierre qui ne soit labourée de plusieurs balles et +marquée de bleu comme une plaque de tir. Le plus grand nombre est +effleuré par le bord, car ce n'était pas à la pierre qu'on tirait, mais +à quelque chose, tête ou corps, qui débordait par un côté. Le marabout a +reçu trois boulets lancés de la ville: l'un a écorné un des angles; un +autre a fait sauter un éclat de plâtre de la kouba, le troisième l'a +frappé en plein, à six pieds à peu près du sol, et l'a traversé de part +en part. J'oubliais de te dire que ce marabout est un petit cube de +plâtre autrefois blanc, devenu jaune, avec une kouba conique et une +saillie dentelée à chaque angle. + +L'intérieur était assez curieusement peint et enjolivé de légendes +arabes. Nos soldats en ont balafré les murs à coups de couteau, et l'on +y voit plusieurs fois répétée la liste des officiers tués et blessés ce +jour-là. Une de ces listes entre autres, datée du _3 décembre_, m'a paru +curieuse; elle est écrite de mains différentes et conçue de manière à +faire croire que c'était un registre où l'on inscrivait le nom de nos +soldats, à mesure qu'ils tombaient; il y a une barre au-dessous, +peut-être faite à la nuit, et quand la liste de la journée s'est trouvée +complète. A côté, et pour ainsi dire au verso de ce livre de compte +mortuaire, on lit: _4 décembre_; puis, plus bas, et comme pour indiquer +qu'il y eut quelque relâche dans les coups reçus, tout à coup, en gros +caractères: GÉNÉRAL BOUSKAREN. + +--Tenez, me dit le lieutenant en se plaçant en face du trou qui servit +d'embrasure au canon, et dans la position d'un pointeur à sa pièce, +c'est ici que le pauvre Millot a reçu le coup. Qui diable aurait dit +cela? A travers ce trou, juste une balle au front! C'est une chance! +Pour tous les autres, ajouta-t-il, c'était prévu. Qu'en dites-vous? + +Et il me montrait à la fois le rempart et la place où nous étions +absolument à découvert et formant cible. + +--Ici, continua-t-il, c'est le commandant Morand; ici, ce brave Frantz, +un brave ami; ici, Bessières. Et je vis sur une pierre plate: _Capitaine +Bessières, 1er zouaves, telle compagnie, tel bataillon, 3 décembre_. +Là, sur la pente, à l'endroit où il n'y a plus de pierres, c'est le +général Bouskaren. Il descendait en courant avec sa colonne d'assaut et +se retournait pour crier: «En avant.» + +Le champ de bataille est si étroit, qu'il n'y a pas un pied carré de +cette terre, vraiment à nous, car elle nous a coûté cher, qui n'ait +recueilli quelques gouttes d'un sang regrettable. + +Nous restâmes longtemps assis au pied du marabout, appuyés contre +l'embrasure, noire de poudre, dominant la ville, les jardins à droite et +à gauche, au delà, l'immense perspective du désert prise à revers par le +soleil montant. Il n'y a plus qu'une tour, celle de l'est. Sur le +bastion démantelé, puis rasé, des Ouled-Serrin, commence à s'élever une +citadelle française. On entendait piocher, tailler, scier des pierres, +ou tinter contre le roc sonore la pique des mineurs, et des files de +petits ânes, chargés de moellons, trottaient sur l'emplacement de la +brèche. + +Vers dix heures, la mine a joué. Un premier roulement de tambour ayant +dispersé les travailleurs, la place demeura vide. Quelques minutes +après, un second avertissement se fit entendre, et, presque aussitôt, +fut suivi de cinq ou six explosions, pareilles à des décharges de grosse +artillerie; en même temps, un nombre égal de décharges moins +retentissantes éclata du côté de la tour de l'est, qu'on s'occupe aussi +de démolir. Aucun écho ne les répéta; chaque détonation résonna +sèchement dans l'air rare et pur du matin et s'indiqua seulement, avant +de se faire entendre, par une légère secousse imprimée au sol. De +longues gerbes de fumée, mêlées de poussière et de pierres, firent +éruption dans le ciel bleu; puis, arrivée à sa limite d'impulsion, la +fumée se roula sur elle-même, et la masse confuse des projectiles +redescendit comme une pluie de mitraille, tandis que quelques éclats +plus lourds continuaient de monter à perte de vue, pour aller, par une +immense parabole, s'abattre en sifflant aux deux pentes de la ville. Le +vent, qui s'empara de la fumée, la poussa vers le sud-ouest; bientôt il +n'y eut plus dans le ciel parfaitement pur que d'imperceptibles +rousseurs, et le silence retomba lui-même de tout son poids sur cette +solitude un moment troublée. + +La brèche étant fermée, il nous fallut rentrer par _Bab-el-Gharbi_ +(porte de l'ouest) et remonter en dedans du rempart pour visiter le +petit cimetière où sont déposés côte à côte les officiers tués pendant +le siège ou morts depuis de leurs blessures. En attendant le monument +qu'on doit leur élever, ils sont enfermés dans un petit carré de terre +entouré d'une simple banquette. Aucune inscription n'indique encore les +noms de ces morts réunis là, sans distinction de grade, et par un droit +égal à d'unanimes regrets. Ils reposent sur la brèche, entre la +poudrière et le rempart, à l'endroit d'où la mort est partie pour les +atteindre, et si près de celui où ils sont tombés, qu'il n'y a pas entre +les deux, je te l'ai dit, la portée d'une balle. + +A présent, venez dans la ville, me dit le lieutenant en m'entraînant +dans la rue qui fait suite à _Bab-el-Gharbi_. Autant vaut en avoir le +cœur net tout de suite. + +Nous suivions à peu près le chemin tracé par les balles et les +baïonnettes de nos soldats. Chaque maison témoignait d'une lutte +acharnée. C'était bien pis que vers la porte de l'est. On sentait que le +courant était entré par ici et n'avait fait que se répandre ensuite +jusque là-bas. + +--Tout cela n'est rien, me dit le lieutenant, Dieu merci, vous ne +connaîtrez jamais chose pareille! + +Ce que le lieutenant ne me dit pas, je le savais. On marchait dans le +sang; il y avait là des cadavres par centaines; les cadavres empêchaient +de passer. + +Vers le milieu de la rue que nous suivions, on rencontre deux voûtes, à +cinquante pas l'une de l'autre; elles sont longues, obscures, juste +assez hautes pour donner passage à un chameau. «Sous la seconde voûte, +me disait le lieutenant, l'encombrement était plus grand que partout +ailleurs; ce fut l'endroit qu'on déblaya d'abord. Toute la couche des +morts enlevée, on trouva dessous un nègre superbe, à moitié nu, +décoiffé, couché sur un cheval, et qui tenait encore à la main un fusil +cassé dont il s'était servi comme d'une massue. Il était tellement +criblé de balles qu'on l'aurait dit fusillé par jugement. On l'avait vu +sur la brèche un des derniers; il avait battu en retraite pied à pied et +ne lâchant pas, le pauvre diable! comme s'il avait eu sa femme et ses +enfants sur ses talons pour lui dire de tenir bon. A la fin, n'en +pouvant plus, il avait sauté sur un cheval, et il fuyait avec l'idée de +sortir par _Bab-el-Chergui_, quand il donna dans une compagnie tout +entière qui débouchait au pas de course, faisant jonction avec les +compagnies d'assaut. La bête, aussi mutilée que l'homme, était tombée +sous lui et barrait la route. Ce fut un commencement de barricade. Une +demi-heure après, la barricade était plus haute qu'un homme debout.» + +Ce ne fut que deux jours après qu'on s'occupa de l'inhumation; tu sais +comment. On se servit des cordes à fourrages, de la longe des chevaux, +les hommes s'y attelèrent, il fallait à tout prix se débarrasser des +morts; on les empila comme on put, où l'on put, surtout dans les puits. +Un seul, près duquel on m'a fait passer, en reçut deux cent +cinquante-six, sans compter les animaux et le reste. On dit que pendant +longtemps la ville sentit la mort; et je ne suis pas bien sûr que +l'odeur ait entièrement disparu. Au surplus, rassure-toi; la Providence +a fait ce pays-ci très sain; en cas d'orage, il y aurait, dit-on, à +craindre l'infiltration des eaux de pluie; mais, à le supposer réel, +c'est un danger que l'extrême sécheresse diminue de jour en jour et +rendra bientôt tout à fait imaginaire. + +--Tenez, me dit le lieutenant en s'arrêtant devant une maison de la plus +pauvre apparence, habitée par une famille juive, voilà une méchante +masure que je voudrais bien voir par terre. + +Et chemin faisant, il me raconta l'histoire suivante en quelques mots +brefs, empreints d'un triste retour sur les hasards cruels de la guerre. + +Dans cette maison qui, depuis la prise de la ville, a changé de maîtres, +habitaient deux _Nayliettes_ fort jolies. Pendant le séjour qu'une +colonne expéditionnaire fit sous les murs d'El-Aghouat, quelques mois +avant le siège, le lieutenant N... avait pu pénétrer dans la ville; il +avait avec lui un sergent de sa compagnie; un L'Aghouati, qui leur +servait de guide, les mena chez ces deux femmes, qui les reçurent alors +tout autrement qu'en ennemis. L'une se nommait Fatma, l'autre M'riem. Le +lieutenant et son compagnon d'aventures gardèrent de cette visite +nocturne un souvenir également tendre, et sortirent d'El-Aghouat en se +disant: Si jamais nous y revenons, voilà une connaissance toute faite. + +Le 4, au moment de l'assaut, le lieutenant s'était rappelé les +Nayliettes. Il était d'une compagnie d'attaque, et entra, par +conséquent, un des premiers dans la ville. D'abord, il fit son devoir, +dirigea ses hommes et ne s'occupa que de les entraîner; mais, au bout +d'un instant, il comprit que ce qui lui restait de mieux à faire, +c'était de les contenir. Chacun d'ailleurs donnant pour son propre +compte, il se trouva bientôt presque seul avec son sergent. L'idée leur +vint alors, en même temps, de courir à la maison de Fatma. Ils eurent de +la peine à la reconnaître; les coups de fusil pleuvaient dans les rues; +on se battait jusqu'au cœur de la ville. Ils arrivèrent pourtant, +mais trop tard. + +Un soldat, debout devant la porte, rechargeait précipitamment son fusil; +la baïonnette était rouge jusqu'à la garde; le sang s'égouttait dans le +canon. Deux autres soldats sortaient en courant et fourraient dans leurs +képis un mouchoir et des bijoux de femmes.--«Le mal est fait, mon +lieutenant, dit le sergent, entrons-nous tout de même?» Ils entrèrent. + +Les deux pauvres filles étaient étendues sans mouvement, l'une sur le +pavé de la cour, l'autre au bas de l'escalier, d'où elle avait roulé la +tête en bas. Fatma était morte; M'riem expirait. L'une et l'autre +n'avaient plus ni turban, ni pendants d'oreilles, ni anneaux aux pieds, +ni épingles de haïk; elles étaient presque déshabillées, et leurs +vêtements ne tenaient plus que par la ceinture autour de leurs hanches +mises à nu. + +--Les malheureuses! dit le lieutenant. + +--Les s.. voleurs! dit le sergent, qui remarqua, le premier, que les +bijoux manquaient. + +Ils trouvèrent dans la cour un fourneau allumé, un plat tout préparé de +kouskoussou, un fuseau chargé de laine et un petit coffre vide dont on +avait arraché les charnières. Au-dessus des deux femmes, la tête et les +bras pendants en dehors de la terrasse, on voyait le corps d'un homme +qui venait d'être atteint au moment de fuir et dont la résistance avait, +sans doute, provoqué ce massacre. M'riem, en expirant, laissa tomber de +sa main un bouton d'uniforme arraché à son meurtrier. + +--Le voici, me dit le lieutenant; et il me le fit passer sous les yeux. + +Connaissant le lieutenant, je ne fus pas surpris qu'il attachât plus +d'un sens à ce souvenir. + +Quand on eut enfoui tous les morts, il ne resta presque plus personne +dans la ville, excepté les douze cents hommes de garnison. Tous les +survivants avaient pris la fuite et s'étaient répandus dans le Sud. Le +schériff, échappé on ne sait comment, ne s'évada que dans la nuit qui +suivit la prise, et, tout blessé qu'on le disait, après l'avoir dit +mort, il ne fit qu'une traite d'El-Aghouat à Ouaregla. Femmes, enfants, +tout le monde s'était expatrié. Les chiens eux-mêmes, épouvantés, privés +de leurs maîtres, émigrèrent en masse et ne sont pas revenus. Ce fut +donc pendant quelque temps une solitude terrible, et bien plus menaçante +que ne l'eût été le voisinage d'une population hostile et difficile à +contenir. Dès le premier soir, des nuées de corbeaux et de vautours +arrivèrent on ne sait d'où, car il n'en avait pas paru un seul avant la +bataille. Pendant un mois, ils volèrent sur la ville comme au-dessus +d'un charnier, en si grand nombre, qu'il fallut organiser des chasses +pour écarter ces bêtes incommodes. Ils s'en allèrent enfin d'eux-mêmes. +Mais toute cette mousqueterie succédant aux canonnades du siège avait si +bien détruit la tranquillité des jardins, que les pigeons des +palmiers,--il y en avait des milliers,--finirent aussi par s'exiler; de +sorte que la même solitude s'étendit jusque dans l'oasis. Aujourd'hui, +la chasse ayant été défendue, les tourterelles sont revenues presque en +aussi grand nombre. Quelques vautours solitaires étaient demeurés au +milieu de cette panique générale, et n'ont pas cessé d'habiter les +hauteurs de l'est, comme pour attendre une curée nouvelle. + +La ville se repeuple aussi, mais lentement. A mesure qu'ils rentrent, +les Beni-l'Aghouat sont confinés dans les bas quartiers. Ils y font peu +de bruit et y tiennent aussi peu de place que possible. Toutes les +propriétés confisquées ont été provisoirement mises sous le séquestre. +Quant à cet immense butin: tapis, armes, bijoux, le tout, il faut +l'avouer, plus abondant que précieux, on peut dire qu'il n'en reste plus +rien dans El-Aghouat, pas même entre les mains des vainqueurs. Toutes +les maisons sont vides, depuis la plus pauvre jusqu'à la plus riche: on +dirait une ville entièrement déménagée. + +--Eh bien! en conscience, ces gens-là ne sont pas méchants, disait le +lieutenant en me montrant quelques groupes d'individus qui se levaient +sur notre passage et nous disaient presque affectueusement bonjour. On +les a mis dans l'impossibilité de bouger, mais non de nuire. Avez-vous +vu les rues hier soir! En France, on les appellerait des coupe-gorge. +Après cela, chez nous on se venge tout de suite, ou l'on oublie; la +différence ici, c'est qu'on ne sait jamais le temps que peut durer une +forte rancune. A les voir, on les dirait incapables de se souvenir; et +je ne jurerais pas que le jour venu de régler leurs comptes, ils +n'auraient pas le plus grand plaisir à me remplir le ventre de cailloux, +ou à m'écorcher vivant, pour faire un tambour avec ma peau. En +attendant:--Dieu l'avait écrit, Si-el-Hadj-Aïca l'avait annoncé. + + + + +Juin 1853. + + +Comme toutes les villes du désert, El-Aghouat est bâti sur un plan +simple, qui consiste à diminuer l'espace au profit de l'ombre. C'est un +composé de ruelles, de corridors, d'impasses, de fondouks entourés +d'arcades. Au milieu de ce réseau de passages étranglés, où l'on a eu +soin de multiplier les angles et de briser les lignes afin de laisser +encore moins de chances au soleil, il n'y a pour vraies voies de +circulation que deux rues directes: l'une au nord, l'autre au sud. + +La première, la seule dont j'aie à parler, prend à _Bab-el-Chergui_ et +aboutit à _Bab-el-Gharbi_; traversant ainsi la ville dans sa longueur, +de l'est à l'ouest, à mi-côte à peu près de la colline, de manière à +séparer la haute ville de la basse, en réunissant les deux quartiers. +Elle est étroite, raboteuse, glissante, pavée de blanc, et flamboyante à +midi. Il faut avoir l'aplomb des cavaliers arabes pour y lancer un +cheval au galop; et, quand on y rencontre par malheur un convoi de +chameaux, on doit alors, ou rebrousser chemin, ou se glisser comme on +peut entre les jambes des animaux, ou attendre sous les portes que le +convoi ait achevé de défiler; ce qui dure quelquefois une heure, pour +peu qu'il y ait une trentaine de bêtes, chargées large et venant des +tribus. On reconnaît en effet à leur allure les chameaux qui n'ont +jamais vu de villes. Ils regardent avec étonnement les hautes murailles +de droite et de gauche, et quand ils s'accrochent, leur effroi redouble. +Souvent, la bête qui marche en tête hésite à s'aventurer plus loin et +s'arrête; il se produit alors comme un reflux dans toute la ligne, les +bêtes épouvantées se pressent, s'empilent; non seulement la rue est +barrée, mais elle est bouchée et l'on a devant soi une sorte d'obstacle +confus, hérissé de jambes, surmonté de têtes, d'où sortent des cris, des +beuglements, des plaintes, et qu'il n'est plus possible d'affronter. +Imagine ce que cela doit être, à l'entrée des voûtes, ou lorsque deux +convois se rencontrent. + +Cette rue n'en est pas moins la rue _marchande_, et presque la seule où +l'on ait ouvert des boutiques; ces boutiques sont des cafés, des +échoppes de mercerie, ou de petits magasins d'étoffes et de tailleurs +tenus par des M'zabites. On y voit en outre, aux endroits les plus +écartés, quelques loges étroites, un peu plus enfumées que les autres, +où de maigres vieillards, à barbe en pointe, soufflent sur des charbons, +avec un petit soufflet tenu en main, ou façonnent, à coups de marteau, +sur une enclume basse posée à terre entre leurs talons, de petits objets +de métal ayant l'air de joujoux de plomb. Ces vieillards portent le +turban noir, sont fort sales, et l'on remarque qu'aucun Arabe ne vient +s'asseoir à leurs boutiques. Leurs femmes ont pour coiffure un voile +assez richement bariolé, et quelques-unes sont belles et tristes, mais, +je l'avoue, ne rappellent que de très loin la Rachel de la Bible. Ce +soufflet, en manière de forge, cette enclume large de deux doigts, un +peu de limaille dans des godets de terre; enfin, ces peignes, ces +anneaux de bras, d'argent grossier, ces boutons en filigrane pour +colliers, ces épingles pour haïk, voilà, comme fabrication et comme +produit, toute la bijouterie d'El-Aghouat. + +Comme les Juifs, les M'zabites font le commerce dans un pays ou le +commerce est aussi méprisé que l'industrie. Ils ont, comme eux, des +traits qui les font reconnaître: le teint des Maures, de beaux yeux, +l'ovale arrondi, un peu d'embonpoint qui révèle une race marchande fixée +dans les villes et boutiquière. On leur reproche d'aimer plus le trafic +que la guerre, et de pratiquer l'usure. Ils sont en général polis, +sociables avec les étrangers. Ailleurs et dans les grands centres où le +commerce est honoré, on les dit très honnêtes; et tous les gouvernements +ont eu successivement les mêmes égards pour eux. Nous n'avons fait en +cela que suivre la politique turque. Tu sais d'ailleurs que, à tort ou à +raison, par antipathie pour les compatriotes de mon ami Bakir, les +Arabes les appellent les juifs du désert. + +Tontes les maisons sont en boue. Cette boue, prise dans les jardins, +délayée, puis coupée par tranches et séchée au soleil, est superposée +par assises, à peu près comme de la brique, et mastiquée avec la boue +liquide, en guise de mortier. + +Parmi toutes ces constructions couleur de terre, il n'y a que le +_Dar-Sfah_ qui soit blanc et l'ancien bain de Ben-Salem qui soit peint. +Le reste est gris, d'un gris qui, le matin, devient rose; à midi, +violet; et, le soir, orangé. Quelques portes ont un encadrement blanchi +au lait de chaux; d'autres sont surmontées d'une sorte d'image, peinte +en bleu, représentant une main ouverte; d'autres, d'un damier de +diverses couleurs, avec un semis de points rouges, bleus et verts, dans +chaque losange. + +Il y a quatre mois encore, deux grands marchés se tenaient à El-Aghouat; +chaque quartier avait le sien à côté de sa porte. Ce sont de vastes +terrains où l'on remarque seulement que le sol a dû être pendant +longtemps battu par une grande foule d'hommes et d'animaux, et qui, +dit-on, suffisaient à peine au commerce de cette ligne frontière. Comme +point central entre l'Est et l'Ouest, entre le Tell et le désert, +El-Aghouat ne pouvait être qu'un rendez-vous d'échange et qu'un +entrepôt. Non seulement c'était sa prospérité: géographiquement, c'était +sa seule raison d'être. Je suis allé visiter l'emplacement du marché des +_Serrin_. D'abord, je ne vis qu'une plaine vide dévorée de soleil. Tout +au fond cependant et contre un mur de jardin, j'avisai un petit groupe, +où l'on semblait parler affaires. Il y avait là quelques moutons amenés +par la boucherie, deux chèvres laitières, dont un Arabe examinait les +mamelles, et une paire de poulets, coq et poule: tu sauras qu'il n'y a +point de volaille dans El-Aghouat, et qu'on s'occupe depuis la conquête +de l'y naturaliser. A côté, deux ou trois l'Aghouati, étrangers à la +vente, regardaient voler dans le ciel un vautour qui flairait +l'abattoir, et devait, lui aussi, trouver le marché d'El-Aghouat bien +changé. + +Je t'ai parlé de la place, celle qu'on nomme la Grande-Place, pour la +distinguer de deux fondouks, aussi déserts que les marchés. C'est, avec +le quartier des cafés et une ruelle où, depuis le Rhamadan, je passe la +soirée en compagnie des jeunes élégants du pays, le seul point qui soit +animé, et cela grâce au ruisseau. Ce ruisseau sans lequel l'oasis +mourrait de soif, mais qui heureusement ne tarit jamais, débouche à l'un +des angles de la place, coule au soleil pendant un moment, puis +s'échappe à l'autre angle par un mur de jardin. C'est un petit fossé +limoneux, noirâtre, peu propre à consoler la vue de la sécheresse +universelle, et qui, soit dit sans ingratitude, n'est rien moins +qu'encourageant pour la soif. + +On y vient puiser deux fois par jour, mais surtout depuis trois heures +du soir jusqu'à la nuit. Le va-et-vient commence dès que la grande +chaleur est un peu tombée; et successivement j'y vois descendre presque +toutes les femmes de la ville accompagnées des jeunes filles, et +traînant encore après elles toute une escorte d'enfants bizarres. + +Mon premier mouvement en apercevant ces formes blanchâtres, vêtues de +loques, sans bijoux, et qui ont l'air d'être tout habillées de +poussière, a été du désappointement. Je me souvenais des vêtements +bariolés du sud de Constantine, des voiles gris ou blancs, des turbans +noirs, des laines pourpres entortillées dans les cheveux, surtout des +fameux haïks rouges, _haïk-ahmeur_, sur lesquels étincelait une confuse +orfèvrerie composée de peignes, de mains, de coffrets, de miroirs; je me +rappelais ma rue aux femmes de _T'olga_, et cette double rangée de +figures charmantes collées au mur comme des bas-reliefs peints; je +revoyais l'effet de ces costumes ardents en plein soleil, sur le sable +lilas des chemins, ou parmi le vert sombre des abricotiers; et même, je +ne pensais pas sans quelque regret à cette fille si bien vêtue, si +chargée d'ornements, qui vint un jour, pendant que j'étais là, planter +sa tente sous les palmiers de _Sidi-Okba_, et qui n'avait qu'un tort, +celui d'arriver de _Dra-el-Guemel_ (montagne des poux) de +Tuggurt.--Depuis, la part faite aux regrets, j'ai presque oublié que je +comptais sur autre chose; au point que je ne saurais plus dire +aujourd'hui si cette enveloppe sévère n'est pas ce qui convient à un +pareil milieu, et si je souhaiterais d'y introduire le moindre agrément. +Rien n'est plus simple, et voici, une fois pour toutes, ce costume en +quelques mots. + +Il se compose d'un haïk, d'un voile, d'un turban, quelquefois, en outre, +d'une mante ou _mehlafa_. Le haïk est d'une étoffe de coton cassante et +légère, de couleur incertaine entre le blanc, le jaune et le gris. Il se +porte à peu près comme le vêtement des statues grecques, agrafé sur les +pectoraux ou sur les épaules, et retenu à la taille par une ceinture. Le +voile, de même étoffe et de couleur plus douteuse encore, surtout aux +environs de la tête, est pris sous le turban, fait guimpe autour du +visage, s'attache au moyen d'une épingle au-dessus du sein, puis +découvre la poitrine, descend le long des bras, et, par derrière, +enveloppe le corps de la tête aux pieds. Quelquefois, il est plus long +que le haïk et fait alors l'effet d'un manteau de cour. La ligne oblique +et soutenue, qui descend de la nuque à l'extrémité de l'étoffe, est +superbe; et le mouvement de la marche y produit des frissonnements et +des ondulations de plis de la plus grande élégance. Quant au turban, il +est de cotonnade un peu plus blanche et seulement rayé sur le bord, +quelquefois à franges; on le roule à la mode du turban turc avec un bout +sur l'oreille, très bas par devant, touchant au sourcil; il devient +d'autant plus beau qu'il est plus vaste et plus négligé. La mante, ou +voile de sortie n'est pas de rigueur. Il est adopté par les moins +pauvres, et j'imagine aussi par les plus jolies. Enfin, quand elles ne +vont pas pieds nus, elles ont pour chaussure un brodequin ou bas de cuir +lacé, piqué de soie de couleur, de maroquin rouge et tout à fait +semblable au brodequin, moitié asiatique et moitié grec, que certains +maîtres de la Renaissance donnent à leurs figures de femmes. + +Représente-toi maintenant sous cette couverture abondante en plis, mais +légère, de grandes femmes aux formes viriles, avec des yeux cerclés de +noir, le regard un peu louche, les cheveux nattés, qui se perdent dans +le voile en flots obscurs, et encadrant un visage mièvre, flétri, de +couleur neutre et qui semble ne pouvoir ni s'animer ni pâlir davantage; +des bras nus jusqu'à l'épaule avec des bracelets jusqu'au coude, cercles +d'argent, de corne ou de bois noir travaillé. Parfois le haïk, qui +s'entr'ouvre, laisse à nu tout un côté du corps: la poitrine, qu'elles +portent en avant, et leurs reins fortement cambrés. Elles ont la marche +droite, le pas souple et faisant peu de bruit; quelque chose enfin de +gauche et à la fois de magnifique dans les habitudes du corps qui leur +permet de prendre, accroupies, des postures de singe, et debout, des +attitudes de statues. + +Au demeurant, si l'on voit peu de femmes qui soient belles, on en +rencontre encore moins qui n'aient ce côté grand ou pittoresque de la +tournure. Ce serait ici le cas ou jamais de faire une théorie sur la +beauté des haillons, car, il faut le dire, beaucoup de ces draperies, +qui abusent de loin, vues de près sont des guenilles. Ce qu'il y a de +vrai, c'est que les peuples à vêtements flottants n'offrent rien de +comparable à la pauvreté sans ressources d'un habit troué. Ils +conservent, quand même, ceci d'héroïque, que, bien ou mal, ils sont +drapés; et ceci d'à peu près semblable aux divinités, qu'un peu plus ils +seraient nus comme elles. + +Entre la femme et l'enfant, il n'y a pas d'âge intermédiaire; et la +jeune fille, ici, c'est la petite fille. Fiancée à dix ans, mariée à +douze; à seize ans, la femme a pu être trois fois mère. Toutes les +saisons de la vie sont en quelque sorte confondues. En dehors de ce +plein été, qui fane aussi vite qu'il mûrit, à peine aperçoit-on deux +saisons distinctes et aussi courtes l'une que l'autre: l'enfance et la +vieillesse. Les petites filles sont vêtues comme leurs mères, mais un +peu moins bien et un peu moins, ce qui rarement les intimide. Au lieu de +turbans, elles ont des mouchoirs; souvent même, pour seule coiffure, une +forêt de cheveux coupés courts, teints de rouge et formant toison. J'en +connais de jolies; presque toutes sont charmantes; elles ont, en petit, +la dignité de la femme avec les gentillesses farouches des enfants +sauvages; je n'ai jamais vu tant de jolis pieds, tant de mains +parfaites, ni rencontré plus de sourires tristes, à côté de rires plus +gais. + +Il y en a une que je poursuis, mais qui se refuse à toute proposition de +demeurer tranquille à quatre pas de moi, avec la seule obligation de me +regarder. Tu connais le mépris des Arabes pour la profession que +j'exerce; chez les enfants, c'est de l'inquiétude, avec une foule de +suppositions effrayantes pour leur sexe.--Fatma est toujours tête nue; +ses cheveux, peu soignés, lui font une tête énorme avec un tout petit +visage, au-dessus d'un cou grêle et d'un corps délicat. Elle a d'énormes +yeux noirs qui se ferment presque tout à fait quand elle sourit; avec +cela, des expressions furieuses, et tout à coup des airs de chat +sauvage. Quand je la rencontre dans le trajet de sa maison à la +fontaine, elle hésite d'abord entre ces trois partis: rentrer chez elle, +gagner la place à toutes jambes, ou bien venir prendre dans ma main +l'argent que je lui présente comme une bouchée à un oiseau qu'on veut +apprivoiser. Le plus souvent, l'avidité l'emporte; mais après quels +efforts! Pour comprendre à quel point cette enfant me hait dans ces +moments-là, il faut la voir s'avancer à petits pas, mais droite, la tête +haute, son grand œil hardiment levé sur moi, étincelant d'ardeur, +effaré, méchant, plein de surveillance craintive et de menace. Elle +devine que je lui tends un piège; et confusément elle sent bien que je +m'amuse de sa frayeur. Aussi, dès qu'elle a saisi l'argent, l'effroi de +s'être risquée de si près, le succès de m'avoir échappé, la peur que je +ne la poursuive, que sais-je encore? toutes les épouvantes réunies lui +font prendre une course folle. N'importe par quelle rue, au hasard, +pourvu qu'elle fuie, elle s'élance, en agitant son outre vide, et jetant +un éclat de rire saccadé qui est à la fois un signe de plaisir et le +paroxysme de l'effroi.--Quand, au contraire, nous nous trouvons à la +fontaine, elle me dénonce aussitôt aux femmes, aux enfants; et j'entends +qu'on se répète à l'oreille le nom arabe de peintre, nom malsonnant que +j'ai confondu longtemps avec un autre qui veut dire voleur. L'alarme une +fois donnée, je n'ai plus qu'à quitter la place, car il est évident que +ces pauvres femmes sont désespérées de me voir examiner leurs enfants. +D'autres petites filles du même âge ressemblent, au contraire, tant +elles ont l'air dolent, au portrait d'une jeune douleur.--J'en connais +une, avec une simple bandelette autour de ses cheveux pendants, un front +bombé, un œil taciturne, qui me rappelle la _Mélancolie_ d'Albert +Dürer. + +Femmes, enfants, sont là penchés sur l'eau sombre, le dos dans le +soleil, leurs haïks retroussés au-dessus du genou, leur voile attaché +par derrière, emplissant et vidant les écuelles, faisant ruisseler les +entonnoirs, ficelant les outres gonflées. Tout ce monde grouille, agit, +s'empresse; mais avec si peu de paroles, que, pour la plupart, on les +dirait muets. Cette eau remuée répand dans l'air une apparence de +fraîcheur; et la poussière détrempée exhale, jusqu'au soir, une +trompeuse odeur de pluie d'orage. A chaque instant, c'est une famille +nouvelle qui arrive, pendant qu'une autre, sa provision faite, regagne à +petits pas la haute ville: la femme pliée en deux et portant l'outre, +pareille à une énorme vessie noire; la petite fille, c'est décidément +l'usage, coiffée de l'entonnoir en paille de palmier, ou de l'écuelle +d'écorce. Au milieu de cette foule humide, la tête rasée et nue, car +tous n'ont pas le luxe de la _chechia_, et répandant l'eau de toutes +parts, circulent les plus petits. Leur chemise, trop courte ou trop +longue, est toujours prête à descendre sur leurs talons; et un gros +ventre, des jambes grêles, un teint poussiéreux; et, me permettras-tu ce +détail, un peu trop local? des paquets de mouches fixés aux coins des +yeux, des narines et des lèvres, font de ces singuliers rejetons, moins +précoces que leurs sœurs, des enfants beaucoup moins aimables. On +s'étonne qu'il puisse en sortir les hommes beaux et vaillants que nous +voyons. + +Quelquefois la corvée est faite par un petit âne à maigre échine, poilu +comme une chèvre, qu'un enfant, mis en surcharge entre deux outres, +stimule en lui piquant les plaies du cou. Peu à peu, cependant, le +soleil qui descend derrière les palmiers n'éclaire plus que le fond de +la place. Le premier plan rentre alors dans une ombre douteuse, où l'on +ne voit plus distinctement aucune couleur, hormis les coiffures +écarlates de quelques petits garçons, qui continuent à briller +exactement comme des coquelicots. + +Pendant ce temps, à l'opposé de la fontaine, se passe une scène toute +différente. Si je la place ici, malgré le faux air qu'elle a d'une +antithèse, c'est uniquement parce qu'elle appartient encore au ruisseau. + +Avant de quitter la ville pour rentrer dans les jardins, le ruisseau se +partage en deux conduits destinés à le répandre alternativement sur la +droite ou sur la gauche, après un certain nombre d'heures déterminé. +Chaque propriétaire a, plus loin, sa prise d'eau sur le canal principal +de son quartier, et dispose ainsi, tant de temps par semaine, d'un bras +de ce petit fleuve appelé l'_Oued-Lekier_. Le barrage est gardé par un +agent municipal, institué gardien des eaux. Ce répartiteur n'est pas un +des personnages les moins intéressants de la ville, et je le vois à +toute heure; car, le barrage étant devant ma maison, il habite +ordinairement le seuil de ma porte et jouit de l'ombre de mon mur. A +midi seulement, il se réfugie discrètement sous la voûte et me salue +alors, quand je passe, d'un salut amical. + +C'est un vieillard à barbe grisonnante, une sorte de Saturne armé d'une +pioche en guise de faux, avec un sablier dans la main. Une ficelle +tenant au sablier, et divisée par nœuds, lui sert à marquer le nombre +de fois qu'il a retourné son horloge. Je le retrouve tous les jours, à +la même place, ayant devant lui ces deux tristes fossés, dont l'un est à +sec quand l'autre est plein, regardant à la fois couler l'eau et +descendre grain à grain le sable qui mesure le temps, tout en égrenant +sous ses doigts déjà tremblants ce singulier chapelet composé de quarts +d'heure. Je n'ai jamais vu de visage plus tranquille que celui de ce +vieillard condamné à additionner, nœud par nœud, tous les quarts +d'heure qu'il a vécu. Quand il est au bout de sa ficelle, c'est que les +jardins du canton _ont assez bu_ et que le moment est venu de changer le +cours de l'eau. Alors il se lève, démolit d'un coup de pioche le barrage +et reconstruit l'autre avec des cailloux, de la terre et de la paille de +litière; puis il revient s'asseoir au mur et reprendre son calcul +mélancolique. + + + + +Juin 1853. + + +--La famille arabe est ainsi faite qu'on voit rarement ensemble le mari, +la femme et les enfants, et qu'on est obligé de les prendre, chacun à +son tour, où on les trouve. Ce que je pourrais te dire de la dure +condition de la femme arabe ne serait pas nouveau; tu sais la part qui +lui est faite par le mariage; elle est à la fois la mère, la nourrice, +l'ouvrière, l'artisan, le palefrenier, la servante, et à peu près la +bête de somme de la maison. + +Quant à l'homme, qui dans ce partage exorbitant s'est attribué le rôle +facile d'époux et de maître, sa vie se passe, a dit je ne sais quel +géographe en belle humeur: «_à fumer pipette et à ne rien faire_». La +définition n'est qu'à moitié vraie, si je l'applique aux gens de ce +pays; car je te l'ai dit, je crois, que les Arabes du Sud ne font point +usage du tabac; à peine voit-on quelques jeunes gens sans mœurs fumer +le _tekrouri_ dans de petits fourneaux de terre rouge; et j'aimerais +mieux dire, pour l'exactitude: «à chercher l'ombre et à ne rien faire». + +Une ville du désert est, tu le vois, un lieu aride et brûlé, où la +Providence a, par exception, mis de l'eau, où l'industrie de l'homme a +créé de l'ombre: la fontaine où sont les femmes, l'ombre d'une rue où +dorment les hommes, voilà des traits bien vulgaires et qui, pourtant, +résument tout l'Orient. + +Tu trouveras donc ici les hommes établis dans tous les endroits sombres, +sous les voûtes, sur les places, dans les rues, partout excepté chez +eux. Le ménage se réunit seulement pour le repas et pour la nuit. + +La rue Bab-el-Gharbi est un de mes boulevards. En attendant que la +chaleur me force à abandonner la ville pour les jardins, il est rare +qu'on ne m'y voie pas à quelque moment que ce soit de la journée. Vers +une heure, l'ombre commence à se dessiner faiblement sur le pavé; assis, +on n'en a pas encore sur les pieds; debout, le soleil vous effleure +encore la tête; il faut se coller contre la muraille et se faire étroit. +La réverbération du sol et des murs est épouvantable; les chiens +poussent de petits cris quand il leur arrive de passer sur ce pavé +métallique; toutes les boutiques exposées au soleil sont fermées: +l'extrémité de la rue, vers le couchant, ondoie dans des flammes +blanches; on sent vibrer dans l'air de faibles bruits qu'on prendrait +pour la respiration de la terre haletante. Peu à peu cependant, tu vois +sortir des porches entre-bâillés de grandes figures pâles, mornes, +vêtues de blanc, avec l'air plutôt exténué que pensif; elles arrivent +les yeux clignotants, la tête basse, et se faisant de l'ombre de leur +voile un abri pour tout le corps, sous ce soleil perpendiculaire. L'une +après l'autre, elles se rangent au mur, assises ou couchées quand elles +en trouvent la place. Ce sont les maris, les frères, les jeunes gens, +qui viennent achever leur journée. Ils l'ont commencée du côté gauche du +pavé, ils la continuent du côté droit; c'est la seule différence qu'il y +ait dans leurs habitudes entre le matin et le soir.--A deux heures, tous +les habitants d'El-Aghouat sont dans la rue. + +Une remarque de peintre, que je note en passant, c'est qu'à l'inverse de +ce qu'on voit en Europe, ici les tableaux se composent dans l'ombre avec +un centre obscur et des coins de lumière. C'est, en quelque sorte, du +Rembrandt transposé; rien n'est plus mystérieux. + +Cette ombre des pays de lumière, tu la connais. Elle est inexprimable; +c'est quelque chose d'obscur et de transparent, de limpide et de coloré; +on dirait une eau profonde. Elle paraît noire, et, quand l'œil y +plonge, on est tout surpris d'y voir clair. Supprimez le soleil, et +cette ombre elle-même deviendra du jour. Les figures y flottent dans je +ne sais quelle blonde atmosphère qui fait évanouir les contours. +Regardez-les maintenant qu'elles y sont assises; les vêtements +blanchâtres se confondent presque avec les murailles; les pieds nus +marquent à peine sur le terrain, et, sauf le visage qui fait tache en +brun au milieu de ce vague ensemble, c'est à croire à des statues +pétries de boue et, comme les maisons, cuites au soleil. Par moments +seulement, un pli qui se déplace, un geste rappelant la vie, un filet de +fumée qui s'échappe des lèvres d'un fumeur de _tekrouri_ et l'enveloppe +de nébulosités mouvantes, révèlent une assemblée de gens qui se +reposent. + +Les enfants ne figurent point dans ces groupes; ils sortent rarement ou +se hasardent seulement jusqu'au seuil, tout prêts à se cacher dès qu'un +étranger paraît. Les vieillards sont en petit nombre, et, quoiqu'on dise +de la durée des jours dans le Sahara, les Nestors n'y sont respectés que +parce qu'on y compte peu de barbes blanches. Ici enfin, même observation +pour les femmes; entre l'homme et l'enfant, on remarque à peine le jeune +homme; entre le petit garçon à tête nue et son grand frère encore +imberbe, mais déjà coiffé du _ghaët_ viril et chaussé des _tmags_, à +peine observe-t-on le type indécis de l'adolescent. + +Tous mes habitués de la rue Bab-el-Gharbi sont donc d'âge à faire la +guerre. Et cependant, à considérer dans leurs moments d'apathie la +rareté de leurs gestes, la lassitude de leur air et de leurs mouvements, +à les voir s'interroger de la main, et se répondre, sans ouvrir la +bouche, par la syllabe sourde du _oui_ arabe, par une inclination de +tête, ou par un faible abaissement des paupières; à les écouter parler, +quand ils parlent, on les prendrait pour des ancêtres. Tout en eux est +pesant ou nonchalant; et cette fatigue ajoute à la dignité des +personnes, et cette dignité devient épique. Je trouve qu'à part une ou +deux exceptions illustres, le côté grandiose de ce peuple n'est pas +représenté dans la peinture anecdotique de notre temps. L'Arabe, comme +beaucoup de types entrevus par la silhouette, est tombé dans la +mascarade. On en est las parce qu'il est devenu commun, avant d'être +bien connu. Te souviens-tu d'avoir vu passer, un jour que nous étions +ensemble, ces étranges figures, épaisses, incultes, vêtements bruts, +visages camards,--des médaillons de la colonne Trajane,--tout brûlés, et +ressemblant doublement à du vieux marbre ou à du bronze? Ils avaient +planté leur tente rouge sur une esplanade hérissée de tiges sèches de +maïs; des chevaux maigres, des dromadaires aux jambes nouées se +promenant au soleil parmi les échalas; bêtes et gens avaient l'air de +venir de loin et témoignaient d'un climat indigent, rude et enflammé. +Ces voyageurs du Sud, qui t'ont frappé comme des nouveautés, même en +pays arabe, voilà l'Arabe. Tu l'as aperçu ce jour-là vaguement, petit +dans un grand paysage; je voudrais te le montrer aujourd'hui tel que je +le vois, de près et de grandeur naturelle, isolé comme un portrait dans +son cadre. + +Le cadre est si petit, que leur taille y paraît colossale. Quelquefois +un passant s'arrête, barrant la rue de son ample manteau rejeté en +arrière. Il échange une accolade, un salut de la main. S'il passe, on +entend un moment le bruit mou de ses sandales; s'il s'arrête, on le voit +s'asseoir, un bras roulé dans son burnouss, le bras droit libre pour +chasser les mouches, égrener son chapelet, se peigner la barbe. Pendant +quelques minutes, on entend revenir les formules de politesse: + +--Comment es-tu? + +--Bien. + +--Et comment, toi? + +--Très bien. + +Puis, c'est fini; éveillés ou non, ils se taisent. C'est le même repos, +dans toutes les attitudes possibles. Les uns dorment rassemblés sur +eux-mêmes et le menton sur leurs genoux; d'autres, la nuque appuyée +contre le mur, le cou faussé, les bras étendus, les mains ouvertes, le +corps tout d'une pièce et les pieds droits, dans un sommeil violent qui +ressemble à de l'apoplexie; d'autres, la tête entièrement voilée comme +César mourant, qui se sont retournés sur le ventre, et dont on voit +s'allonger sur le pavé blanc les jambes brunes et les talons gris; +d'autres, penchés sur le coude, le menton dans la main, les doigts +passés dans la barbe. Ailleurs, des jeunes gens sommeillent, appuyés +l'un sur l'épaule de l'autre avec une certaine grâce, et sans cesser de +se tenir par le petit doigt. + +Tous ces visages somnolents ont de grands traits: même hébétés, ils +conservent la beauté d'une sculpture; même incorrects, ils offrent +l'intérêt d'une forte ébauche. La barbe amincie vers l'oreille dessine +les os maxillaires; il est impossible de voir une barbe mieux plantée: +la nôtre, quand elle est noire sur un teint blanc, a l'air d'être +postiche; la leur adhère au visage et s'insinue dans la peau par +d'insensibles transitions brunes. Le nez, droit quand il est pur, +s'élargit vers la base quand il n'y a qu'un faible mélange de sang +nègre; la bouche est charnue et saillante; enfin, les pommettes, le +cadre de l'œil, tout en eux est robuste, construit largement, et +semble sortir d'un moule au-dessus de nature.--Quant aux yeux, c'est là +que la vie se retrouve: ils sont grands, obscurs; on y voit passer des +lueurs fauves; à mesure que les cils s'écartent, la prunelle noire se +dilate et les remplit; à peine reste-t-il un point plus clair à l'angle +externe des paupières, un point couleur de sang à l'angle intérieur; on +dirait deux trous noirs ouverts dans un masque discret, et par où l'âme, +à certains moments, qu'on prévoit, peut se manifester par des jets de +flammes. + +Le costume, on le connaît, et il serait presque inutile de le décrire. +Peu importe les noms de _gandoura_, _haïk_, _burnouss_, _ghaët_, etc.; +rien n'est plus simple, il se réduit à trois pièces d'étoffes +superposées; une chemise de dessous qu'on ne voit pas; un voile qui +encadre le visage et fait deux ou trois fois le tour du corps en +écharpe; un manteau qui recouvre le tout, dont le capuchon peut en outre +abriter la tête. Tout cela est blanc, d'une étoffe lourde, épaisse, et +forme de gros plis. Le voile est retenu autour de la tête par une corde +en laine grise; la coiffure est basse, collante, et ne fait qu'élargir +le crâne sans l'élever. Le tout ensemble représente une seule draperie. +C'est le pendant du costume des femmes, et, comme celui-ci, c'est le +plus simple et le plus grandiose que j'aie vu nulle part. + +A côté de ce vêtement digne d'être porté par un patriarche, les costumes +de guerre ou d'apparat des Sahariens ont un certain air de _fantasia_, +comme disent les Arabes, c'est à dire de faux luxe qui sent un peu le +théâtre. Par bonheur, on ne leur voit pas de pipe dans la main, mais un +chapelet de noyaux de dattes, enfilés dans de la laine, avec quelques +grains de verroterie ou des morceaux bruts de lapis-lazzuli; au bout, un +petit peigne en os ou une amulette. Ce chapelet pend sur leur poitrine, +et leur main droite est sans cesse occupée à en compter les grains. Ils +n'ont pas d'armes; ils portent seulement à la ceinture et dans un étui +de cuir un petit couteau de fer battu qui leur sert à se raser; à +cheval, ils prennent la double botte, le grand chapeau de paille attaché +par une mentonnière de cuir, le grand fusil, et un sabre turc, kabyle +espagnol ou _targui_, passé sous la selle ou pendant le long d'une +épaule. + +Malgré ce peu de différence dans l'habit, rien ne se ressemble moins que +ces deux hommes, suivant qu'ils sont à pied ou à cheval. En quoi ils +diffèrent n'est pas aisé à définir, mais peut-être me comprendras-tu +quand je te dirai que l'un est plus historique que l'autre. L'Arabe à +pied, drapé, chaussé de sandales, est l'homme de tous les temps et de +tous les pays; de la Bible, si tu veux, de Rome, des Gaules, avec un +trait de la race orientale et la physionomie propre aux gens du désert. +Il peut figurer dans quelque scène que ce soit, grande ou petite; et +c'est une figure que Poussin ne désavouerait pas.--Le cavalier, au +contraire, debout sur son cheval efflanqué, lui serrant les côtes, lui +rendant la bride, poussant un cri du gosier et partant au galop, penché +sur le cou de sa bête, une main à l'arçon de la selle, l'autre au fusil, +voilà l'homme du Sahara; tout au plus, pourrait-on le confondre avec le +cavalier de Syrie. Il a moins de style que le premier et plus de +physionomie. Au surplus, il ne s'agit point de préférer l'un à l'autre: +l'un est l'histoire, l'autre le genre; et la _Noce juive_ a bien son +prix, même après les _Sept Sacrements_. Que suis-je venu chercher ici, +d'ailleurs? Qu'espérais-je y trouver? Est-ce l'Arabe? Est-ce l'homme? + +L'autre jour, j'ai vu passer ici même, venant de la place et filant vers +Bab-el-Gharbi, une cinquantaine de cavaliers du goum. C'était le matin; +on les avait convoqués à la hâte, sur la nouvelle qu'un convoi de +marchands du Sud, allant dans le Tell, prenait par l'ouest pour éviter +El-Aghouat. Chacun montant à cheval à sa porte, ils arrivaient au +rendez-vous un par un. Je les voyais accourir du fond de la rue, coupée +à vingt pas de moi par une voûte; se courber une seconde, pour passer +dessous, puis reparaître tout droits, non plus en selle, mais debout sur +l'étrier, lancés au galop de charge, et venant sur moi comme une +tempête. La rue est si étroite, qu'à chaque fois je sentais le vent du +cheval; et, comme elle est à peu près en escalier, c'étaient des écarts +et des efforts de jarrets effrayants. Le pavé retentissait; on entendait +cliqueter, contre le flanc des bêtes, les étriers de fer et les longs +éperons; le torse humain du centaure ne bronchait pas. Chaque cavalier +passait, riant à des amis qui étaient sur leurs portes, les yeux en +flammes et agitant son long fusil, comme s'il allait avoir à s'en +servir. Cette chose si simple, et qu'on voit si communément, un cavalier +au galop dans une rue, je ne saurais dire pourquoi, à cet endroit-là +particulièrement, elle m'a frappé. Mais je l'ai notée comme une des +belles scènes équestres que j'ai vues, et j'ai compris ce que peuvent +devenir ces fainéants, à l'air endormi, quand on les met à cheval. + + + + +Juin 1853. + + +--Grâce au lieutenant N..., devenu désormais mon compagnon de promenade +et je crois pouvoir le dire, mon ami, je commence à me faire des +connaissances. On me salue quand je passe; on m'appelle, ainsi que lui, +lieutenant de préférence à _sidi_; il n'est pas jusqu'aux factionnaires +indigènes qui, habitués à nous voir ensemble, et trompés sur ma vraie +qualité, ne me rendent les honneurs militaires. + +Le lieutenant N... a beaucoup d'amis dans la ville; il connaît ces +gens-là par cœur; il sait leur histoire, leurs antécédents, leurs +affaires de ménage, leur parenté; il est un peu le médecin des infirmes, +le protecteur des pauvres; à ce titre, et quoique très redouté pour sa +vigueur à sévir quand il le faut, il a ses entrées dans un grand nombre +de maisons qui seraient fermées pour tout autre; privilège précieux pour +moi, car il m'en fait obligeamment profiter. + +Parmi ses «faux amis», comme il les appelle, avec la connaissance exacte +des amitiés arabes, se trouve un vieux chasseur d'autruches et de +gazelles. C'est le premier qui m'ait admis familièrement chez lui, sa +femme n'étant ni d'âge ni de visage à le rendre jaloux. D'ailleurs, +c'est un caractère enjoué, qui me paraît plein de bonne humeur, de +philosophie, et au-dessus de certains préjugés; comme un homme qui se +moquerait enfin des choses humaines, après y avoir longtemps réfléchi. + +On lui donnerait cinquante ans passés, à voir les poils gris de sa +barbe. Il a le visage en museau de loup; de petits yeux bridés, sans +cils, dont les ophtalmies ont enflammé les paupières; mais avec un +regard perçant et qui semble aiguisé comme une flèche, dans le but de +porter plus loin. Il est borgne et boite un peu d'une jambe, par suite +d'une blessure à la cuisse; un coup de feu, dit-on; lui l'explique +autrement; mais, comme un vieux sanglier dur à mourir, il n'en est pas +moins alerte. Son histoire serait longue, s'il la voulait raconter, et +sûrement on y trouverait autre chose que des aventures de chasse. Ce que +je sais de lui, c'est qu'il n'est pas d'El-Aghouat; qu'il a passé de +longues années chez les Chambaa, creusant, dit-il, des puits artésiens, +et chassant; il parle en outre de l'_Oued-Ghir_ et du _Djebel-Amour_, +comme s'il avait successivement habité tout le désert, depuis la +frontière de Tunis jusqu'au Maroc; mais, surtout, il parle de la poudre +avec la passion d'un homme qui n'aurait pas renoncé à s'en servir. + +Il demeure dans la basse ville, à l'extrémité d'une rue silencieuse, +dans le voisinage des jardins. C'est un intérieur misérable, et que j'ai +cru des plus pauvres, avant de m'être assuré qu'il ressemblait à tous +les autres; car, à ce point général d'incurie et de malpropreté, le +degré de misère est peu sensible. Le spectacle, au reste, est trop +curieux pour que je le néglige; il achève énergiquement la physionomie +de ce peuple plein de contrastes; peut-être est-il encore plus terrible +que repoussant. + +Les maisons de ce quartier, communes en général, à deux ou trois +ménages, se composent d'une cour carrée avec un logement sur chaque +face. Ce logement, formé d'une ou de deux chambres au plus, est une +galerie sombre ne tirant le jour que d'une porte toujours ouverte. La +porte est basse, et ne laisse entrer le soleil que lorsqu'il devient +tout à fait oblique, le matin ou le soir. Jamais la lumière n'y pénètre +autrement que par reflet; les murs sont noirs et enduits d'une sorte de +bitume épais qui ressemble à de longs dépôts de fumée, bien qu'en +général on ne fasse de feu que dans la cour. Quant au plafond, perdu +dans une obscurité perpétuelle, il sert de retraite effrayante à des +animaux de toute sorte. + +Quand on entre dans ces cours vides, souillées d'ordures comme des cours +d'étables, d'abord on ne voit personne; tout au plus une femme qui +disparaît dans le trou noir d'une porte, le bout du vêtement traînant +derrière au soleil. Seulement on entend un petit bruit sec et régulier +qui vient des chambres et qui ressemble à des coups de marteau de +tapissier; puis, on aperçoit vaguement, dressé dans chaque chambre et +dans le carré de lumière mesuré par la porte, un vaste métier debout, à +charpente bizarre, tout rayé de fils tendus, où l'on voit courir des +doigts bruns, et passer les dents aiguës d'un outil de fer semblable à +un peigne; enfin, peu à peu, l'œil s'accoutumant aux ténèbres du +lieu, on finit par découvrir, derrière ce rideau de fils blancs, la +forme un peu fantastique d'ouvrières, assises et tissant, et de grands +yeux stupéfiés fixés sur vous. + +La fabrication des étoffes n'est ici, surtout depuis la prise, qu'une +industrie de ménage; encore se réduit-elle à des tissus grossiers et aux +objets de première nécessité; des haïks de laine, des burnouss à bas +prix, et quelques djerbi, ou couvertures, tout unis. + +Quelquefois, plusieurs femmes rangées côte à côte sont occupées à la +même pièce d'étoffe; l'étoffe est tendue dans la longueur de la chambre, +le centre vis-à-vis la porte, les deux bouts dans l'obscurité; les +femmes sont accroupies derrière, le dos au mur, les mains glissant à +travers la trame, ou frappant le tissu pour le serrer, les pieds parmi +les écheveaux de laine, leurs nourrissons sur leurs genoux. La plus +âgée, assise à l'écart, carde la laine brute, en la déchirant sur une +large étrille de fer. De maigres petites filles, plus pâles encore que +leurs mères, juchées sur de hautes encoignures, filent avec une petite +quenouille enjolivée de plumes d'autruches et laissent, du bout de leurs +doigts jaunes, pendre jusqu'à terre le long fil qui se tord et se +pelotonne autour du fuseau; d'autres le dévident. Il y a là de tout +petits enfants couchés dans les coins, nus, avec un lambeau de laine +sur la figure, afin de les préserver des mouches. Mais, excepté ceux-ci +que leur âge excuse de dormir, tout le monde travaille; seulement on +parle peu; on voit la sueur qui perle sur ces fronts arides, et plus la +chaleur est forte, plus les visages deviennent pâles. + +Chaque ménage a dans la cour un coin particulier, où l'on fait le repas +contre le mur noir de fumée; puis, à côté, la place où l'on mange. On y +voit l'outre vide, l'outre gonflée, l'autre à moitié vide contenant du +lait qu'on laisse aigrir et que de temps en temps l'on vient battre; par +terre, des plats de bois, des gamelles, quelques poteries grossières, +des lambeaux de tellis, des restes de djerbi, des tessons, des os +rongés, des pelures de légumes, plus les débris accumulés des repas. +Là-dessus, répands des millions de mouches; mais en si grand nombre que +le sol en est noir, et pour ainsi dire mouvant à l'œil; fais-y +descendre un large carré de soleil blanc qui excite et met en rumeur cet +innombrable essaim; place en sentinelle au-dessus de la porte un chien +jaune à queue de renard, à museau pointu, à oreilles droites, qui aboie +contre les passants, prêt à sauter sur la tête de ceux qui s'arrêtent; +imagine enfin l'indescriptible résultat de ce soleil échauffant tant +d'immondices, une chaleur atmosphérique à peu près constante en ce +moment de 40 ou 42°, et peut-être connaîtras-tu, moins les odeurs dont +je te fais grâce, les étranges domiciles où le lieutenant N... et moi +nous allons visiter nos amis. + +La journée s'écoule ainsi dans le plus grand silence; le mari absent, +les femmes au travail, les plus petits sommeillant, le chien veillant. +Pas de chants, pas de bruit; on entend distinctement le bourdonnement +des mouches qui continue, quand cesse le cliquetis des métiers. + +Quelquefois, un épervier apparaît dans le carré de ciel bleu compris +entre les murs gris de la cour. Tout à coup, son ombre, qui flotte un +moment sur le pavé, fait lever la tête au chien de garde, et lui arrache +un rauque aboiement. L'oiseau se laisse tomber, comme s'il était mort, +prend un débris, donne un coup d'aile et remonte; il s'élève en formant +de grands cercles; arrivé très haut, il se fixe. On le distingue encore, +comme un point jaune taché de points obscurs, immobile, les ailes +étendues, cloué pour ainsi dire comme un oiseau d'or sur du bleu. + +Le soir venu, les fourneaux s'allument; les outres sont pleines, on +prépare le repas; le mari rentre pour manger, et la famille se trouve un +moment réunie sous ce beau ciel de nuit, presque aussi lumineux que +certains jours d'Europe. + +--Hier, après le dîner, précisément à l'heure du sien, nous sommes +entrés chez le chasseur d'autruches. Le soleil venait de se coucher; de +petites fumées roussâtres, d'odeur fétide, commençaient à se répandre +au-dessus des terrasses. C'était la seule odeur de repas qui s'exhalât +de toutes ces maisons où l'on soupait. Les rues devenaient désertes; on +n'y rencontrait plus que ce petit nombre d'individus de condition plus +pauvre encore, qui ne soupent jamais, même en temps de Rhamadan. + +Le vieux borgne était en gaieté, et nous restâmes avec lui plus de deux +heures à causer chasse. Le lieutenant N..., dont c'est aussi la passion, +a quelque faiblesse pour ce vieux coureur de routes. Il va sans dire +qu'il ne s'agit point de la chasse à courre avec les _slougui_; notre +homme n'a jamais pratiqué que la chasse à pied, autrement dit l'affût. +Il appartient à cette classe, nombreuse ici, des piétons du désert. En +fait de monture, il est douteux qu'il en connaisse d'autre que le +dromadaire; il ne porte point aux jambes la marque des cavaliers; +d'ailleurs, quand il parle de son équipage de chasse, et dans la +pantomime intraduisible dont il accompagne ses récits, il n'est jamais +question que de ceci et de cela, comme il dit, en montrant sa jambe +valide et son bon œil. + +En homme qui vient du pays des autruches, il affecte pour celui-ci un +mépris légitime. Les autruches, en effet, y sont rares, et ne font qu'y +apparaître au moment des fortes chaleurs, quand, l'eau venant à manquer +dans tout le Sud, la soif les oblige à se disperser pour trouver des +sources. Il en vient alors jusqu'à Rass-el-Aïoun, non pas se fixer, mais +y faire des pointes la nuit. Vers la même époque, on en rencontre un +peu partout dans les environs; à l'est, aux fontaines d'_El-Assafia_; à +l'ouest, et sur la route du Djebel-Amour, vers les taillis sablonneux de +_Recheg_; mais c'est par hasard, irrégulièrement; il faut les guetter et +revenir souvent pour une occasion toujours douteuse. En revanche, la +gazelle abonde sur toute la ligne des K'sours, partout où il y a un peu +d'herbe, surtout des romarins. Tu connais le goût des gazelles pour +certaines plantes odorantes de ce climat, et le genre de produit qu'on +recueille sur les terrains qu'elles fréquentent. Ces petites boulettes +brunes, et parfumées plus ou moins, suivant la qualité des plantes dont +elles se nourrissent, sont fort appréciées des Arabes; on les mêle au +tabac, on les brûle en guise de pastilles; l'odeur en est âcre, mais +rappelle le musc. Il suffit de passer le soir devant le café de notre +ami _Djeridi_, pour apprendre qu'El-Aghouat est au centre d'un pays de +gazelles. C'est sur ce gibier, assez mesquin en comparaison de l'autre, +que notre chasseur est obligé de se rabattre depuis son séjour ici, +séjour qu'il a l'air de considérer comme un exil ou comme un +emprisonnement. + +Mais, comme un vieux soldat qui, dans un temps d'escarmouches, se +consolerait en racontant les grandes guerres qu'il a faites jadis, notre +ami se rajeunissait en nous parlant des autruches, et quand il disait +_delim_ (l'autruche mâle), on comprenait, à son accent, qu'il estimait, +alors seulement, citer une aventure digne de lui. + +Pour peu que l'imagination s'en mêle, il est aisé, je te le jure, de +faire un merveilleux voyage en compagnie d'un pareil conteur. Quant à +moi, j'entrevoyais, en l'écoutant, des mœurs, des tableaux, tout un +pays encore nouveau, tout ce monde merveilleux et lointain que jamais je +ne connaîtrai. Des régions plus mornes encore que celles-ci; de longues +marches sans eau, sans routes, sans bois, sans abri; puis les dunes +chaudes, les _areq_, où l'oiseau dépose ses œufs; çà et là des traces +aussi larges que celles du lion et bizarres; puis l'embuscade pendant le +jour avec le soleil, pendant la nuit avec ses longues veilles; et +toujours le même silence; quelquefois, plusieurs journées de suite +passées dans le sable enflammé à attendre une nuit propice; ce point +imperceptible d'un petit homme blotti dans le grand espace et guettant: +par-dessus tout, enfin, cette lutte héroïque entre une passion de +sauvage et le désert tout entier qui conspire à le décourager. + +Le vieux borgne mettait lui-même ces grandes scènes en action, à sa +manière, et quoique ce fût d'une façon grotesque, en vérité l'on voyait +tout. Le long djerid qui lui sert de canne lui tenait lieu de fusil. Il +partait, de sa bonne jambe, tombant sur la mauvaise, et se relevant de +l'une sur l'autre à chaque pas, comme par un élan. On oublie qu'il +boite, tant il y a d'énergie dans son allure et d'élasticité dans ce +pied invalide; on dirait d'un ressort fait pour accélérer sa marche et +dont chaque impulsion le porte irrésistiblement en avant. Surtout, on +admet qu'il puisse aller loin, car cette singulière infirmité a l'air de +le rendre infatigable. Il avait son haïk tordu derrière l'oreille, et, +de son œil unique qui le force à se retourner plus fréquemment d'un +côté que de l'autre, de ses narines ouvertes, de ses oreilles tendues au +vent, il semblait interroger les bruits, les odeurs, les traces. Tout à +coup il se laissa tomber à plat ventre, son arme collée au corps, et +pendant un moment il ne bougea plus. + +N'oublie pas le lieu de la scène: c'était à deux pas du cercle des +femmes et dans le coin de la cour où la famille avait pris son repas. Le +feu, alimenté avec des fientes de chameaux, faute de bois, ne jetait +plus que de maigres lueurs. Les femmes rangées autour, et je ne sais par +quelle habitude, car malgré la nuit on étouffait, le regardaient +tristement s'éteindre avec des yeux fixes qu'on devinait sans trop les +voir. A peine apercevait-on, un peu au delà, les enfants couchés près du +mur et dormant. Le plus profond silence régnait dans la cour, et ni le +lieutenant, ni moi, n'avions envie de l'interrompre. + +Après un moment d'immobilité complète, le vieux chasseur se souleva sur +un coude, et se mit à ramper, le menton à fleur de terre, allongé comme +un reptile; insensiblement, le bâton passa dans sa main gauche; on le +vit ajuster longtemps, prudemment, avec la certitude d'un homme qui +entend ne pas manquer un coup si rare; enfin, il fit feu, en imitant +l'explosion par un: boum! poussé d'un voix de tonnerre. En un éclair il +fut debout et se mit à bondir. Là, je le crus fou, tant il mettait +d'action dans son rôle. Il imitait à la fois la bête blessée qui fuit et +le chasseur qui court après elle; de son burnouss, qu'il agitait à deux +mains, il représentait l'immense envergure de l'oiseau et le mouvement +des ailes battant pesamment la terre; enfin, jetant un petit cri +d'angoisse, de joie, de possession, il prit un dernier élan et sembla +donner tête baissée contre la bête; puis, se retournant vers nous, il +partit d'un grand éclat de rire. + +On voyait luire ses petits yeux devenus couleur de braise, et, dans ses +mâchoires ouvertes tout à coup par ce large accès de gaieté, je vis +luire des dents pareilles à des crocs de carnassiers. + +--Que dites-vous de cet animal-là? me demanda le lieutenant. + +--Je dis que tout borgne et tout boiteux qu'il est, ce doit être un rude +chasseur. + +--Ah bah! on ne sait pas, me dit le lieutenant; le plus clair de son +affaire, c'est qu'il a du plomb dans le corps. + +Il y avait là, dans la cour, un peu à l'écart, un homme à burnouss qui +venait d'entrer pendant la scène et se tenait assis sans souffler mot. +Ce ne fut qu'au moment de sortir que nous le reconnûmes. + +--Ah! c'est toi, _Tahar_; bonsoir, lui dit le lieutenant. Qui est-ce qui +garde les eaux? + +Le vieillard se leva, répondit que c'était un tel, nous dit bonsoir, et +se rassit. + +Quant au chasseur, il nous accompagna jusque dans la rue, en appelant +sur nous toutes les bénédictions du ciel. + +--Est-ce que le gardien des eaux est de la famille? demandai-je quand +nous fûmes seuls. + +--C'est le frère du borgne, me répondit le lieutenant. On ne s'en +douterait guère, n'est-ce pas? Encore un émigré rentré; mais celui-là, +c'est un brave homme. + +--Vous le connaissez? + +--La première fois que nous nous sommes rencontrés, c'était le 4 +décembre, à la nuit, là-bas, dans ce petit enclos, près de +_Bab-el-Chettet_, où je vous ai dit qu'on avait fait un accroc à ma +capote. La bataille était finie dans la ville; on ne tirait plus que +dans les palmiers. Ils étaient là embusqués derrière un mur, lui, Tahar, +son fils, et un autre vieux. Ils firent feu ensemble et se sauvèrent. Je +dis à mon sergent: Tire au jeune. Le jeune homme roula comme un lièvre, +puis se releva et se mit à courir. La nuit venait; on sonnait le +ralliement; il était inutile de le poursuivre. Le troisième étant blessé +à mort, nous n'eûmes que Tahar. Il ne voulait pas se rendre; à la fin, +je lui fis entendre raison, et il se laissa emmener. Mais le lendemain, +il avait filé, et je me dis qu'il avait bien fait. + +Deux mois après, on le trouva rôdant dans les environs; il était en +loques et n'avait plus de chaussures; le pauvre vieux cherchait son +fils. On lui fit grâce; et son frère étant déjà rentré, il alla demeurer +chez lui. + +Depuis, je lui ai fait avoir son emploi. On lui a dit de se tenir +tranquille; que son fils était enterré avec les autres; et qu'il n'y +avait pas moyen de le lui rendre;--à moins qu'il ne se soit traîné, +ajouta le lieutenant; car on en a trouvé plus d'un sur la colline, +là-bas; et je sais qu'il y a quatorze corps dans le rocher aux chiens, +que personne n'a ramassés. + +Au moment où nous nous séparions, quelqu'un passa près de nous et nous +dit bonsoir d'une voix charmante. C'était Aouïmer, le joueur de flûte, +qui descendait nonchalamment la place, se dirigeant vers les cafés. Il +était tout en blanc, sans burnouss, et portait son haïk relevé à +l'égyptienne; à son air comme à sa voix, on eût dit une femme. Il allait +achever sa nuit chez _Djeridi_. + +--_Ya Aouïmer_, as-tu ta flûte? lui cria le lieutenant. + +--Oui, sidi, répondit de loin Aouïmer. + +--Alors, suivons-le, dis-je, et si nous ne tenons pas plus l'un que +l'autre à rentrer chez nous, restons chez Djeridi le plus tard +possible. + +Aouïmer est un type peu commun. De tous les jeunes beaux de la ville, +c'est le plus à la mode et le plus avenant. Il a de la grâce et du feu; +chose plus rare, il a de la nonchalance et de la gaieté; une grande +bouche, un beau teint, peu de barbe, des yeux faits pour sourire; avec +cela, l'air d'être toujours en bonne fortune. On le dit fidèle, ardent, +brave, excellent soldat et très brillant cavalier. Mais sa vraie place +est au café maure, où nous le voyons chaque soir, négligé de tenue, pâli +par son jeûne, jouant avec des langueurs étranges de sa flûte de roseau, +ou dansant, en se faisant accompagner de la voix, la danse molle des +almées du Sud. A cheval, il perd son charme de musicien et de danseur, +et ressemble trop à tout le monde. Je ne sais à quel point la poudre +peut l'enivrer, mais il est positif que le son de sa flûte a sur lui des +effets puissants. Sa propre musique est celle qu'il préfère; il aime à +s'en griser. + +On prenait beaucoup de café dans la rue voisine; et, malgré l'heure +avancée, il y avait foule à la porte de Djeridi; c'est-à-dire qu'on y +voyait sur deux bancs de pierre et moitié du côté du café, moitié du +côté de l'échoppe à tabac--Djeridi fait ce double commerce--une douzaine +de figures toutes en blanc, toutes une tasse à côté d'elles, +quelques-unes fumant la cigarette, toutes exhalant une odeur de _sbed_, +de musc ou de benjoin, et leurs pieds nus se touchant d'un bord à +l'autre de la rue, tant la rue est étroite. Je t'ai dit que le café de +Djeridi est le cercle le mieux fréquenté d'El-Aghouat, ou, si tu veux, +celui des jeunes, des parfumés et des fringants. On y fume un peu plus +qu'ailleurs; on s'y amuse un peu plus tard. + +L'échoppe à tabac était fermée; le café lui-même n'était guère éclairé +que par le reflet rouge du fourneau: il était près de minuit. Un vent +très doux faisait bruire, au bout de la rue, deux ou trois palmiers dont +on voyait vaguement les éventails noirs se mouvoir sur le ciel violet +constellé de diamants. La voie lactée passait au-dessus de nos têtes +dans la longueur de la rue; il en descendait comme une sorte de +demi-clair de lune. + +Aouïmer joua de sa flûte, d'abord assez froidement, puis avec plus +d'âme, et bientôt avec une passion sans égale. Je voyais seulement le +balancement de son corps et de ses bras, et les mouvements étrangement +amoureux de sa tête; pendant une heure qu'il joua sans s'interrompre, +tantôt plus fort, tantôt avec des sons si faibles qu'on eût cru que son +souffle expirait, on n'entendit pas un bruit, pas une parole; à peine +s'apercevait-on que Djeridi allait et venait prenant les tasses ou les +rapportant pleines; il avait ôté ses sandales et marchait comme marchent +les Arabes quand ils craignent de faire du bruit; de temps en temps +seulement, la voix languissante d'un chanteur, inspiré par de si doux +airs, se mêlait en sourdine aux tendres roucoulements du roseau. + +L'heure était en effet si belle, la nuit si tranquille, un si calmant +éclat descendait des étoiles, il y avait tant de bien-être à se sentir +vivre et penser dans un tel accord de sensations et de rêves, que je ne +me rappelle pas avoir été plus satisfait de ma vie, et que je trouvais, +moi aussi, la musique d'Aouïmer admirable. + +Le lieutenant fumait gravement sa cigarette, la tête appuyée au mur; je +voyais son grand front nu et poli, sa rude figure et ses yeux fermés +comme s'il réfléchissait. + +Je me penchai vers lui et je lui dis: + +--A quoi pensez-vous? + +--A rien, me répondit-il. + +--Et que dites-vous de cette nuit? + +--Je dis qu'on s'y habitue. Mon cher ami, reprit-il, si toutes les nuits +où il a fait chaud, où j'ai veillé dehors, où je me suis trouvé à peu +près bien, j'avais pensé à quelque chose, je serais devenu un trop grand +philosophe pour un soldat. + +Puis il interrompit Aouïmer pour lui dire: + +--Mon petit Aouïmer, si tu dansais un peu? + +Aouïmer passa sa flûte à son voisin, se voila la moitié du visage, +depuis le menton jusqu'au nez, dénoua son écharpe de mousseline et la +fit descendre sur ses pieds comme une robe; puis, prenant de chaque main +un des bouts de son foulard, il se mit à danser. + +La danse d'Aouïmer est exactement celle des femmes, avec certaines +parodies dont les indulgents spectateurs parurent se divertir beaucoup. + +Peu à peu cependant la pantomime se ralentit et les chants s'épuisèrent; +quelques-uns de nos amis s'en allèrent, d'autres s'étendirent sur les +bancs; Djeridi ronflait depuis longtemps en travers de la rue, touchant +à la fois de la tête et des pieds le seuil de ses deux boutiques. La +nuit devenait plus fraîche; on sentait courir dans l'air quelque chose +de pareil à des frissons. Je regardai l'heure à ma montre, il était +trois heures et demie. + +--Allons dormir, me dit le lieutenant. + +--Où ça? demandai-je. + +--Sur la place, si vous voulez. + +Et prenant dans la boutique de Djeridi une natte pour chacun de nous, +nous allâmes achever notre nuit sur la place d'armes. + + + + +Juin 1853. + + +Le temps est magnifique. La chaleur s'accroît rapidement, mais elle ne +fait encore que m'exciter au lieu de m'abattre. Depuis huit jours, aucun +nuage n'a paru sur tout l'horizon. Le ciel est de ce bleu ardent et +stérile qui fait penser aux longues sécheresses. Le vent, fixé à l'est +et presque aussi chaud que l'air, souffle par intermittences le matin et +le soir, mais toujours très faible, et comme pour entretenir seulement +dans les palmes un doux balancement pareil à celui du _panka_ indien. +Depuis longtemps, tout le monde a pris les vestes légères, les coiffures +à larges bords; on ne vit plus qu'à l'ombre. Je ne puis cependant me +résoudre à faire la sieste; ce serait perdre un des plus beaux moments +de la journée, et pour un médiocre plaisir, car ma chambre est +décidément, de tous les lieux que je fréquente ici, le moins agréable à +occuper, et cela, pour toutes sortes de raisons que je t'expliquerai un +soir où je n'aurai rien de mieux à faire que de me plaindre. Bref, et +quoi qu'on fasse autour de moi pour me conseiller les douceurs du repos +à l'ombre, je m'y refuse, et n'en continue pas moins de vivre, avec les +lézards, dans les sables, sur les hauteurs, ou de courir la ville en +plein midi. + +Les Sahariens adorent leur pays, et, pour ma part, je serais bien près +de justifier un sentiment si passionné, surtout quand s'y mêle +l'attachement au sol natal. Les étrangers, ceux du Nord, en font au +contraire un pays redoutable, où l'on meurt de nostalgie, quand ce n'est +pas de chaleur ou de soif. Quelques-uns s'étonnent de m'y voir, et, +presque unanimement, on me détournait de m'y arrêter plus de quelques +jours, sous peine d'y perdre mon temps, ma peine, ma santé et, ce qui +est pis, tout mon bon sens. Au demeurant ce pays, très simple et très +beau, est peu propre à charmer, je l'avoue, mais, si je ne me trompe, il +est aussi capable d'émouvoir fortement que n'importe quelle contrée du +monde. C'est une terre sans grâce, sans douceurs, mais sévère, ce qui +n'est pas un tort, et dont la première influence est de rendre sérieux, +effet que beaucoup de gens confondent avec l'ennui. Un grand pays de +collines expirant dans un pays plus grand encore et plat, baigné d'une +éternelle lumière; assez vide, assez désolé pour donner l'idée de cette +chose surprenante qu'on appelle le désert; avec un ciel toujours à peu +près semblable, du silence, et, de tous côtés, des horizons tranquilles. +Au centre, une sorte de ville perdue, environnée de solitude; puis un +peu de verdure, des îlots sablonneux, enfin quelques récifs de calcaires +blanchâtres ou de schistes noirs, au bord d'une étendue qui ressemble à +la mer;--dans tout cela, peu de variété, peu d'accidents, peu de +nouveautés, sinon le soleil qui se lève sur le désert et va se coucher +derrière les collines, toujours calme, dévorant sans rayons; ou bien des +bancs de sable qui ont changé de place et de forme aux derniers vents du +sud. De courtes aurores, des midis plus longs, plus pesants qu'ailleurs, +presque pas de crépuscule; quelquefois, une expansion soudaine de +lumière et de chaleur, des vents brûlants qui donnent momentanément au +paysage une physionomie menaçante et qui peuvent produire alors des +sensations accablantes; mais, plus ordinairement, une immobilité +radieuse, la fixité un peu morne du beau temps, enfin une sorte +d'impassibilité qui, du ciel, semble être descendue dans les choses, et +des choses, avoir passé dans les visages. + +La première impression qui résulte de ce tableau aident et inanimé, +composé de soleil, d'étendue et de solitude, est poignante et ne saurait +être comparée à aucune autre. Peu à peu cependant, l'œil s'accoutume +à la grandeur des lignes, au vide de l'espace, au dénûment de la terre, +et si l'on s'étonne encore de quelque chose, c'est de demeurer sensible +à des effets aussi peu changeants, et d'être aussi vivement remué par +les spectacles, en réalité les plus simples. + +Jusqu'à présent, je n'ai rien vu d'exagéré ni de violent qui réponde à +l'idée extraordinaire qu'on se fait communément de ce pays. Il n'y a +qu'un degré de plus dans la lumière; et le ciel, pour être plus limpide +et plus profond qu'à Alger, ne m'a pas causé le moindre étonnement. +C'est un ciel de pays sec et chaud, tout différent--j'insiste avec +intention sur cette remarque,--de celui de l'Égypte, sol arrosé, inondé +et chauffé tout à la fois, qui possède un grand fleuve, de vastes +lagunes, où les nuits sont toujours humides, où la terre est en +continuelle transpiration. Celui-ci est clair, aride, invariable; le +contact des terrains fauves ou blancs, des montagnes roses, le maintien +d'un bleu franc dans sa plus grande étendue; et quand il se dore à +l'opposé du soleil couchant, la base est violette et à peine plombée. Je +n'ai pas vu non plus de beaux mirages. Excepte pendant le sirocco, +l'horizon se montre toujours distinct et se détache du ciel; il y a +seulement une dernière rayure d'un bleu tendre qui, le matin, s'accuse +vigoureusement, mais qui, dans le milieu du jour, se confond un peu avec +le ciel, et qui semble trembler dans la fluidité de l'air. Vers le plein +sud, dans la direction du M'zab et à une grande distance, on aperçoit +une ligne inégale formée par des bois de tamarins. Un faible mirage, qui +tous les jours se produit dans cette partie du désert, fait paraître ces +bois plus près et plus grands; encore l'illusion est-elle peu frappante, +et faut-il être averti pour s'en rendre compte. + +C'est sur les hauteurs, le plus souvent au pied de la tour de l'Est, en +face de cet énorme horizon libre de toutes parts, sans obstacles pour la +vue, dominant tout, de l'est à l'ouest, du sud au nord; montagnes, +ville, oasis et désert, que je passe mes meilleures heures, celles qui +seront un jour pour moi les plus regrettables. J'y suis le matin, j'y +suis à midi, j'y retourne le soir; j'y suis seul et n'y vois personne, +hormis de rares visiteurs qui s'approchent, attirés par le signal blanc +de mon ombrelle, et sans doute étonnés du goût que j'ai pour ces lieux +élevés. C'est une sorte de plate-forme entourée de murs à hauteur +d'appui, où l'on parvient, du côté de la ville, par une pente assez +roide, encombrée de rochers, mais sans issue du côté sud, et d'où l'on +tomberait presque à pic dans les jardins. A l'heure où j'arrive, un peu +après le lever du soleil, j'y trouve une sentinelle indigène encore +endormie et couchée contre le pied de la tour. Presque aussitôt, on +vient la relever, car ce poste n'est gardé que la nuit. A cette +heure-là, le pays tout entier est rose, d'un rose vif, avec des fonds +fleur de pêcher; la ville est criblée de points d'ombre, et quelques +petits marabouts blancs, répandus sur la lisière des palmiers, brillent +assez gaiement dans cette morne campagne qui semble, pendant un court +moment de fraîcheur, sourire au soleil levant. Il y a dans l'air de +vagues bruits et je ne sais quoi de presque chantant qui fait comprendre +que tous les pays du monde ont le réveil joyeux. + +Alors, et presque à la même minute, tous les jours, on entend arriver du +Sud d'innombrables chuchotements d'oiseaux. Ce sont les _gangas_ qui +viennent du désert et vont boire aux sources. Ils passent au-dessus de +la ville, divisés par bandes, et, pour ainsi dire, par petits +bataillons. Ils ont le vol rapide; on distingue le battement précipité +de leurs ailes aiguës, et leur cri bizarre et tumultueux se ralentit ou +s'accélère avec leur vol. J'éprouve une émotion véritable à reconnaître +de loin leur avant-garde; je compte les légions qui se succèdent; il y +en a presque toujours le même nombre; ils filent toujours dans le même +sens, du sud au nord, et m'arrivent par la diagonale de la ville. Leur +plume, colorée par le soleil, couvre un moment le ciel bleu de +paillettes lumineuses; je les suis de l'œil du côté de Rass-el-Aïoun; +je les perds de vue quand ils ont atteint la moitié de l'oasis, mais je +continue souvent de les entendre, jusqu'au moment où la dernière bande +est descendue à l'abreuvoir. Il est alors six heures et demie. Une heure +après, les mêmes cris se réveillent tout à coup dans le nord; les mêmes +bandes repassent une à une sur ma tête, dans le même ordre, en nombre +égal, et, l'une après l'autre, regagnent leurs plaines désertes; cette +fois seulement, au lieu de cesser brusquement, le bruit s'affaiblit, +diminue, et par degrés s'évanouit dans le silence.--On peut dire que la +matinée est finie; et la seule heure à peu près riante de la journée +s'est écoulée entre l'aller et le retour des _gangas_. Le paysage, de +rose qu'il était, est déjà devenu fauve; la ville a beaucoup moins de +petites ombres; elle devient grise à mesure que le soleil s'élève; à +mesure qu'il s'éclaire davantage, le désert paraît s'assombrir; les +collines seules restent rougeâtres. S'il y avait du vent, il tombe; des +exhalaisons chaudes commencent à se répandre dans l'air, comme si elles +montaient des sables. Deux heures après, on entend sonner la retraite; +tout mouvement cesse à la fois, et au dernier son du clairon, c'est le +midi qui commence. + +A cette heure-là, je n'ai plus à craindre aucune visite, car personne +autre que moi n'aurait l'idée de s'aventurer là-haut. Le soleil monte, +abrégeant l'ombre de la tour, et finit par être directement sur ma tête. +Je n'ai plus que l'abri étroit de mon parasol, et je m'y rassemble; mes +pieds posent dans le sable ou sur des grès étincelants; mon carton se +tord à côté de moi sous le soleil; ma boîte à couleurs craque, comme du +bois qui brûle. On n'entend plus rien. Il y a là quatre heures d'un +calme et d'une stupeur incroyables. La ville dort au-dessous de moi, +muette et comme une masse alors toute violette, avec ses terrasses +vides, où le soleil éclaire une multitude de claies pleines de petits +abricots roses, exposés là pour sécher;--çà et là, quelques trous noirs +marquent des fenêtres, des portes intérieures, et de minces lignes d'un +violet foncé indiquent qu'il n'y a plus qu'une ou deux raies d'ombre +dans toutes les rues de la ville. Un filet de lumière plus vive, qui +borde le contour des terrasses, aide à distinguer les unes des autres +toutes ces constructions de boue, amoncelées plutôt que bâties sur leurs +trois collines. + +De chaque côté de la ville s'étend l'oasis, aussi muette et comme +endormie de même sous la pesanteur du jour. Elle paraît toute petite, et +se presse contre les deux flancs de la ville, avec l'air de vouloir la +défendre au besoin, plutôt que l'égayer. Je l'embrasse en entier: elle +ressemble à deux carrés de feuilles enveloppés d'un long mur, comme un +parc, et dessinés crûment sur la plaine stérile. Bien que divisée par +compartiments en une multitude de petits vergers, tous également clos de +murs, vue de cette hauteur, elle apparaît comme une nappe verte; on ne +distingue aucun arbre, on remarque seulement comme un double étage de +forêts: le premier, de massifs à têtes rondes; le second, de bouquets de +palmes. De loin en loin, quelques maigres carrés d'orge, dont il ne +reste plus aujourd'hui que le chaume, forment, parmi les feuillages, des +parties rasées d'un jaune ardent; ailleurs, et dans de rares clairières, +on voit poindre une terre sèche, poudreuse et couleur de cendre. Enfin, +du côté sud, quelques bourrelets de sable, amassés par le vent, ont +passé par-dessus le mur d'enceinte; c'est le désert qui essaye d'envahir +les jardins. Les arbres ne remuent pas; on devine, dans l'épaisseur de +la forêt, certaines trouées sombres où l'on peut supposer qu'il y a des +oiseaux cachés, et qui dorment en attendant leur second réveil du soir. + +C'est aussi l'heure, je l'avais remarqué dès le jour de mon arrivée, où +le désert se transforme en une plaine obscure. Le soleil, suspendu à son +centre, l'inscrit dans un cercle de lumière dont les rayons égaux le +frappent en plein, dans tous les sens et partout à la fois. Ce n'est +plus ni de la clarté, ni de l'ombre; la perspective indiquée par les +couleurs fuyantes cesse à peu près de mesurer les distances, tout se +couvre d'un ton brun, prolongé sans rayure, sans mélange; ce sont quinze +ou vingt lieues d'un pays uniforme et plat comme un plancher. Il semble +que le plus petit objet saillant y devrait apparaître, pourtant on n'y +découvre rien; même, on ne saurait plus dire où il y a du sable, de la +terre ou des parties pierreuses, et l'immobilité de cette mer solide +devient alors plus frappante que jamais. On se demande, en le voyant +commencer à ses pieds, puis s'étendre, s'enfoncer vers le sud, vers +l'est, vers l'ouest, sans route tracée, sans inflexion, quel peut être +ce pays silencieux, revêtu d'un ton douteux qui semble la couleur du +vide; d'où personne ne vient, où personne ne s'en va, et qui se termine +par une raie si droite et si nette sur le ciel;--l'ignorât-on, on sent +qu'il ne finit pas là et que ce n'est, pour ainsi dire, que l'entrée de +la haute mer. + +Alors, ajoute à toutes ces rêveries le prestige des noms qu'on a vus sur +la carte, des lieux qu'on sait être là-bas, dans telle ou telle +direction, à cinq, à dix, à vingt, à cinquante journées de marche, les +uns connus, les autres seulement indiqués, puis d'autres de plus en plus +obscurs:--d'abord, droit au plein sud, les _Beni-Mzab_, avec leur +confédération de sept villes, dont trois sont, dit-on, aussi grandes +qu'Alger, qui comptent leurs palmiers par cent mille et nous apportent +leurs dattes, les meilleures du monde; puis les _Chambaa_, colporteurs +et marchands, voisins du _Touat_;--puis le _Touat_, immense archipel +saharien, fertile, arrosé, populeux, qui confine aux _Touareks_; puis +les _Touareks_, qui remplissent vaguement ce grand pays de dimension +inconnue dont on a fixé seulement les extrémités, _Tembektou_ et +_Ghadmes_, _Timimoun_ et le _Haoussa_; puis, le pays nègre dont on +n'entrevoit que le bord; deux ou trois noms de villes, avec une capitale +comme pour un royaume; des lacs, des forêts, grande mer à gauche, +peut-être de grands fleuves, des intempéries extraordinaires sous +l'équateur, des produits bizarres, des animaux monstrueux, des moutons à +poils, des éléphants; et puis quoi? plus rien de distinct, des distances +qu'on ignore, une incertitude, une énigme. J'ai devant moi le +commencement de cette énigme, et le spectacle est étrange sous ce clair +soleil de midi. C'est ici que je voudrais voir le sphinx égyptien. + +On a beau regarder tout autour de soi, près ou loin, on ne distingue +rien qui bouge. Quelquefois, par hasard, un petit convoi de chameaux +chargés apparaît, comme une file de points noirâtres, montant avec +lenteur les pentes sablonneuses; on l'aperçoit seulement quand il aborde +aux pieds des collines. Ce sont des voyageurs; qui sont-ils? d'où +viennent-ils? Ils ont traversé, sans qu'on les ait vus, tout l'horizon +que j'ai sous les yeux.--Ou bien, c'est une trombe de sable qui tout à +coup se détache du sol comme une mince fumée, s'élève en spirale, +parcourt un certain espace inclinée sous le vent, puis s'évapore au bout +de quelques secondes. + +La journée est lente à s'écouler; elle finit, comme elle a commencé, par +des demi-rougeurs, un ciel ambré, des fonds qui se colorent, de longues +flammes obliques qui vont empourprer à leur tour les montagnes, les +sables, les rochers de l'est; l'ombre s'empare du côté du pays que la +chaleur a fatigué pendant l'autre moitié du jour; tout semble un peu +soulagé. Les moineaux et les tourterelles se mettent à chanter dans les +palmiers; il se fait comme un mouvement de résurrection dans la ville; +on voit des gens qui se montrent sur les terrasses et viennent secouer +les claies; on entend des voix d'animaux sur les places, des chevaux +qu'on mène boire et qui hennissent, des chameaux qui beuglent; le désert +ressemble à une plaque d'or; le soleil descend sur des montagnes +violettes, et la nuit s'apprête à venir. + +Quand je rentre, après une journée passée ainsi, j'éprouve comme une +certaine ivresse causée, je crois, par la quantité de lumière que j'ai +absorbée pendant cette immersion solaire de plus de douze heures, et je +suis dans un état d'esprit que je voudrais te bien expliquer. + +C'est une sorte de clarté intérieure qui demeure, après le soir venu, et +se réfracte encore pendant mon sommeil. Je ne cesse pas de rêver de +lumière; je ferme les yeux et je vois des flammes, des orbes rayonnants, +ou bien de vagues réverbérations qui grandissent, pareilles aux +approches de l'aube; je n'ai, pour ainsi dire, pas de nuit. Cette +perception du jour, même en l'absence du soleil, ce repos transparent +traversé de lueurs comme les nuits d'été le sont de météores, ce +cauchemar singulier qui ne m'accorde aucun moment d'obscurité, tout cela +ressemble beaucoup à la fièvre. Pourtant je ne ressens aucune fatigue; +je devais m'y attendre, et je ne m'en plains pas. + + + + +La nuit, fin de juin 1853. + + +Cher ami, j'ai eu peur aujourd'hui, car, pendant une heure, je me suis +cru aveugle. Est-ce la suite des derniers jours du soleil? Faut-il m'en +prendre au vent du désert qui souffle depuis trois fois vingt-quatre +heures sans relâche et qui met du feu dans le sang? Est-ce fatigue de +l'œil, fatigue de tête? De tout un peu, je crois. + +J'étais sur une terrasse au-dessus de l'oasis, en vue du désert, au +plein sud, peignant malgré le vent, malgré le sable, malgré les dalles +qui me brûlaient les pieds, les murs qui me brûlaient le dos, ma boîte à +couleurs qui ne tenait pas sur mes genoux, peignant, comme tu te +l'imagines, avec des couleurs à l'état de mortier, tant elles étaient +mêlées de sable. + +J'ai commencé par voir tout bleu, puis j'ai vu trouble; au bout de cinq +minutes, je ne voyais plus du tout.--Le désert était extraordinaire; à +chaque instant une nouvelle trombe de poussière passait sur l'oasis et +venait s'abattre sur la ville; toute la forêt de palmiers s'aplatissait +alors comme un champ de blé. + +J'attendis un quart d'heure, toujours assis, les yeux fermés pour +essayer l'effet d'un peu de repos; et ne faisant plus qu'entendre le +bruit sinistre du vent dans cette masse de feuilles et de palmes. Ce +temps passé, j'ouvris les yeux; j'étais décidément presque aveugle; à +peine me resta-t-il assez de vue pour fermer ma boîte, descendre, en me +cramponnant, l'escalier en ruines et rentrer chez moi pour ainsi dire, à +tâtons. + +En reconnaissant mon pas dans la cour, mon cheval se mit à hennir. Mon +domestique français, couché dans l'écurie, malade depuis trois jours et +accablé par ce temps funeste, me cria: Est-ce vous, Monsieur?--Oui, +c'est moi, lui dis-je, ne bougez pas.--Quant à Ahmet, il est absent par +congé jusqu'à demain. + +En cet état d'abandon, ma maison me parut lugubre. J'entendis, en +entrant dans ma chambre, l'insupportable bourdonnement des mouches et le +bruit de souris qui s'enfuyaient autour de moi. Il y faisait une chaleur +asphyxiante; je pris mon couteau, et je fendis toutes mes vitres de +toile; puis, je n'eus que la force de me jeter sur ma sangle, en pensant +que c'était tant pis pour moi. J'entendis vaguement les sonneries de six +heures; ce fut à peine si je m'aperçus que le jour baissait, et je finis +par m'endormir. + +Je viens de m'éveiller, et après de longs efforts, j'ai allumé ma +bougie. J'y vois. Il me reste encore un poids énorme au cerveau, comme +si ma tête avait doublé de volume; mais la peur est passée, je puis en +rire et te l'avouer. + +Il est onze heures. J'ai bouché, tant bien que mal, mon châssis crevé, +pour arrêter le vent qui continue; j'écris sur mes genoux, à la lueur de +ma bougie qui se tourmente et fait courir des ombres folles sur les murs +blancs de ma chambre. Jamais, depuis un mois que je l'habite, je ne l'ai +trouvée si bizarre; le mur est tapissé de mouches du haut en bas; mes +pantalons de couleur claire, mes vestes de toile, mon chapeau de paille, +pendus à des piquets, en sont couverts; on les dirait soutachés de +broderies noires. Le mouvement de l'air et ma bougie allumée les +inquiètent, et je les vois se mouvoir sur place, mais heureusement sans +voler. Je m'amuse à compter les souris qui passent, allant et venant de +ma caisse à papier à mes cantines, de mes cantines à mon oreiller plein +de paille d'_alfa_. + +J'entends dans ma toiture des bruits plus inquiétants que de coutume, +car il semble que toutes les bêtes nocturnes dont elle est peuplée +soient mises en émoi par l'ouragan. Ce sont de faibles cris pareils à +ceux des souris, mais plus doux, que je reconnais pour appartenir à de +petits animaux de la famille des _sauriens_, qu'on appelle ici des +_tarentes_; d'autres soupirs encore plus plaintifs et d'une douceur +particulièrement sinistre, me font craindre, pour cette nuit, des +visiteurs moins inoffensifs. Depuis les grandes chaleurs, les serpents +ont envahi les maisons. J'ai tué l'autre jour, devant ma porte, un +reptile jaune à rayures noires, d'une espèce très douteuse; on +l'appelle ici _guern-ghzel_ (cornes de gazelles) à cause de la +ressemblance des taches avec des petites cornes recourbées; et Ahmet m'a +prévenu qu'il en avait vu un de la même espèce et plus grand +s'introduire dans la terrasse. + +Quant aux _tarentes_, je les redoute un peu moins, quoiqu'elles me +causent encore, même après un mois de connaissance, un insurmontable +dégoût. Ce sont de petits lézards plats, larges, jaunâtres, visqueux, +qu'on dirait transparents, avec une tête triangulaire, des yeux clairs, +beaucoup plus laids que les salamandres que tu connais. Toute la nuit, +elles courent la tête en bas, collées aux poutrelles de palmier du +plafond, faisant pleuvoir le sable, se poursuivant d'un soliveau sur +l'autre; j'assiste à leurs jeux, et je suis témoin de luttes qui, soit +dit en passant, ressemblent beaucoup à des amours. + +Je viens de m'interrompre, ne pouvant résister à l'envie de leur donner +la chasse. Il y en avait deux, peut-être un couple, qui s'étaient +aventurées jusqu'à moitié hauteur du mur, et qui là, la tête inclinée +vers moi, semblaient se demander ce que j'allais faire si elles +descendaient un peu plus bas. D'un coup de pique appliqué à plat, je les +ai fait tomber toutes les deux, mortes ou à peu près. Une minute après, +elles n'étaient plus là; j'aperçus seulement une souris qui fuyait, +traînant quelque chose de lourd, qu'elle avait de la peine à tirer. + +Je ne te parle pas des chauves-souris qui profitent, pour entrer chez +moi, du moindre petit moment où la tenture demeure ouverte; celles-là, +j'en suis quitte pour les mettre à la porte à grands coups de palmes. + +Je me console en pensant que plus tard tout cela me paraîtra peut-être +assez drôle. + +Quand, par hasard, je fais la revue de mon carton, et qu'au milieu d'un +fouillis de croquis informes, je vois ce petit nombre de figures à peu +près _rendues_, les seules qui me soient d'un renseignement utile, je me +désespère. Tu me demandes si je trouve ici plus de bonne volonté qu'à +Alger, et si je puis enfin mettre la main sur des modèles. Hélas! mon +ami, voici la liste des dessins que j'ai faits chez moi ou ailleurs à +peu près posément, tu les reconnaîtras: le chasseur borgne; Ya-Hia, +rentré dans ses habitudes de ville, marié et toujours soigné, parfumé, +taciturne et soumis; un petit juif, exempt des préjugés arabes; un +désœuvré raccolé dans la rue, emmené presque de force, et qui m'a +fait entendre qu'on ne l'y reprendrait plus, n'importe à quel prix; +enfin, le fils bouffi du Bach-Amar, qui n'est pas encore parti pour le +M'zab, et qui abuse de ma générosité. Toutes complaisances d'amis, comme +tu le vois. Le reste, je l'ai fait, pour ainsi dire volé dans les rues +où ces gens-là posent alors sans le vouloir. + +Quant aux femmes, démarches, pourparlers, raisonnements, rien ne +réussit; et quand on voit que l'argent n'a pas prise sur elles, on peut +être sûr que toute autre tentative échouera. + +En désespoir de cause, je fais agir les plus vilains drôles du pays +auprès des femmes présumées les plus complaisantes. Elles acceptent +tout, jusqu'au moment où comprenant mieux ce dont il s'agit, leur pudeur +se révolte, un peu tard, si tu veux, et mal à propos; mais c'est ainsi +qu'elles l'entendent. + +L'autre jour j'ai été éconduit, de manière à ne pas insister, d'une +maison de la basse ville où, pour mon coup d'essai, je m'étais aventuré +en personne. Par hasard la femme était jolie, ou belle si tu veux; car +le beau est plus contestable, et peut, aux yeux de certaines gens, +paraître laid, ce qui est précisément le cas de la femme dont je parle. + +Elle appartient à un M'zabite, mercier dans la rue des Marchands. Il +entra tout à coup, essoufflé comme s'il avait couru. + +--Ce n'était pas la peine de courir, lui dit le lieutenant. Il ne +répondit pas, se donna l'air de sourire; mais il nous fit un salut trop +court et s'assit en face de nous, nous regardant avec des yeux veinés de +rouge et promenant ses doigts carrés dans sa large barbe en éventail. + +Au bout d'un instant le lieutenant me dit: + +--Ce gueux-là m'agace, allons-nous-en, et qu'il nous laisse +tranquilles. + +Depuis je l'ai surpris en conversation très animée avec Ahmet. Ils se +turent en m'apercevant. Le soir, je demandai à Ahmet: + +--Est-ce que tu connais Karra, le marchand? + +Ahmet alors m'expliqua qu'il avait son père à El-Biod, avec des tentes +et beaucoup de troupeaux; que son père était riche et lui envoyait de +l'argent; qu'il tenait peu à celui que je lui donnais, et que s'il était +entré à mon service, c'est qu'il aimait à vivre avec les Français; +qu'ayant reçu une certaine somme, il était en affaire avec Karra, et +qu'il allait prendre un intérêt dans son commerce; mais qu'ils n'étaient +pas d'accord sur les conditions; et que je les avais trouvés occupés +d'en discuter. + +Puis, quand je lui parlai de la femme, il rapprocha ses cinq doigts, les +mit au niveau de sa bouche, comme s'il soufflait dessus; et par ce geste +indescriptible qui veut dire à peu près: C'est beaucoup; ou: Que me +dites-vous là! il me fit comprendre que je ne devais plus y penser. + +Au fond, je soupçonne Ahmet d'être contre moi et de trahir directement +mes intérêts. Quant à ce qu'il m'a dit de sa fortune paternelle, je n'en +crois pas le premier mot, et je lui ai dit: + +--Si tu as des rentes, tu devrais bien t'acheter un burnouss et ne pas +coucher toutes les nuits dans le mien. + +Ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, c'est que je suis signalé à +la surveillance des maris, et qu'on épie tous les pas que je fais dans +la ville. + + + + +1er juillet 1853. + + +Nous voilà en pleine canicule. Le thermomètre donne à l'ombre sur ma +terrasse, au nord, un maximum soutenu de 44°, de neuf heures du matin à +quatre heures du soir. Les nuits ne sont guère plus fraîches. Après les +grands vents des jours derniers, nous sommes entrés dans des calmes +plats, et les nuages se sont dissipés d'eux-mêmes comme un rideau de +gaze blanche qui se serait peu à peu replié du sud au nord. Pendant un +jour encore, on les aperçut roulés sur le _Djebel-Lazrag_. Le lendemain, +nous nagions de nouveau dans le bleu. + +La canicule, compliquée du Rhamadan, semble avoir ôté le peu de forces +et le peu de sang qui restaient aux pâles habitants d'El-Aghouat. On ne +rencontre plus, le jour, que des visages maigres, des teints sans vie; +on se traîne entre deux coups de soleil, de l'ombre à l'ombre. Aouïmer +est malade. Djeridi ne quitte plus le pavé de sa boutique; à peine +laisse-t-il sa porte entrebâillée, comme pour prouver qu'il n'est pas +mort. Mais on a beau le secouer, il ne bouge pas, et quand on lui dit: +Eh bien! Djeridi, et le café? il montre son fourneau éteint depuis le +matin, ses bidons vides, ses tasses rangées sur l'étagère, et répond: +_Makan_, il n'y en a plus. + +En temps ordinaire, on dort quatre heures; aujourd'hui, tout homme qui +jeûne s'autorise de son abstinence pour dormir douze heures. + +Je me réveille avant l'aube, au _fedjer_. Un peu après, je sens comme +une secousse dans mon lit, et j'entends le coup de canon qui annonce le +point du jour; à cette minute-là commence le jeûne, jeûne absolu, comme +tu sais, car on ne peut ni manger, ni fumer, ni boire; les voyageurs +seuls ont une dispense, à la condition de faire à certains marabouts +autant d'aumônes qu'ils ont bu de fois. + +A ce moment-là même, je suis sûr de voir entrer Ahmet, mâchant encore sa +dernière bouchée, et tenant une gamelle pleine d'eau; il a l'air +satisfait, quoique éreinté par ses excès de la nuit. + +Le soir, la ville est suspendue dans l'attente du canon de sept heures; +et nous croyons remarquer que tous les jours il avance de quelques +minutes, bien que nous soyons à huit jours à peine du solstice. + +On ne sait plus à qui parler, ni que faire de ces gens-là, soit qu'ils +festoient ou qu'ils jeûnent, la nuit comme le jour, on les dirait en +dévotion. + +Il me prend des envies de m'arracher à cette universelle torpeur. +Peut-être, avant huit jours, me mettrai-je en course, pour l'Est +d'abord, ensuite pour l'Ouest. Je t'ai promis de ne pas quitter le pays +sans voir Aïn-Mahdy, et je tiendrai ma parole. La route est sûre, et je +ne me consolerais pas de laisser à vingt lieues de moi la ville sainte +de Tedjini, sans y faire, moi aussi, mon pèlerinage. + + + + +Juillet 1853. + + +Il y a deux jours, à la nuit close, le lieutenant me dit: + +--Que faisons-nous, ce soir? + +--Ce que vous voudrez. + +--Où allons-nous? + +--Où vous voudrez. + +Tous les soirs, c'est la même demande et la même réponse, faites toutes +les deux dans les mêmes termes. Puis, sans rien résoudre, il se trouve +que l'ennui de chercher du nouveau, la pente de l'habitude, souvent la +soif, nous mènent soit chez Djeridi, soit dans un petit café peu connu +où nous avons découvert la meilleure eau qu'on boive ici, c'est-à-dire +une eau claire, sans mauvais goût, sans magnésie, et renouvelée deux +fois par jour par des bidons d'une propreté satisfaisante. + +Ce soir-là, je ne sais comment il arriva qu'au lieu de nous arrêter chez +Djeridi, nous passâmes, et que de détours en détours, allant toujours +devant nous, nous nous trouvâmes à la porte des Dunes. + +--Tiens, me dit le lieutenant, en aspirant une faible bouffée de brise +qui venait de l'est, il y a de l'air de ce côté. + +Cinq minutes après, nous étions, sans nous en douter, dans les dunes. +Quelqu'un nous croisa; c'était le chasseur d'autruches qui regagnait la +ville, une pioche à la main. + +--D'où viens-tu? lui demanda le lieutenant. + +--De mon jardin, répondit le borgne, qui passa sans plus attendre. + +--Remarquez qu'il n'a pas plus de jardin que moi, me dit le lieutenant. + +Quoiqu'en dehors de la ville, il faisait cruellement chaud, et nous +étions sans veste et nu-tête, n'ayant rien à craindre d'un air aussi sec +que la terre. Nous avions de la peine à nous tirer du sable, et nous +cheminions bras dessus, bras dessous, habitude apportée des trottoirs de +Paris, et que le lieutenant a adoptée par complaisance. Il n'y avait pas +un mouvement de feuilles sur toute la ligne des jardins que nous +suivions à droite; pas un bruit sur toute la corniche de collines qui +dominaient à gauche la longue dune de sable uni où nous marchions sans +entendre le bruit de nos pas, comme dans la neige. + +Cependant, le terrain devint solide; nous dépassâmes les jardins; nous +traversâmes, sans y prendre garde, le lit de l'Oued-M'zi, et ce ne fut +qu'en remontant les premiers mouvements de sable de l'autre rive, que je +reconnus à cinquante pas devant nous la forme étrange, surtout à +pareille heure, du rocher aux chiens. + +Je t'ai dit que les chiens avaient émigré le jour même du siège. Depuis +lors, on n'a pu ni les faire rentrer, ni les expulser tout à fait du +pays. Tant qu'ils ont eu de quoi manger autour du champ de bataille ou +dans les cimetières, on était tranquille; aujourd'hui, pour un rien, ces +bêtes, redevenues sauvages, attaqueraient les passants, comme les loups +l'hiver. + +Ils sont logés dans des rochers au nord et à l'est, surtout un peu au +delà des dunes, dans un fragment de collines hérissées de schistes +difformes et noirs comme de la houille. + +On les voit de loin allant et venant sur le couronnement des rochers, +galopant sur la pente de sable jaune, pour descendre vers l'angle le +plus rapproché des jardins, ou remontant comme des gens qui rentrent +chez eux. Presque toujours, ils ont plusieurs sentinelles établies en +avant de la colline dans le lit à sec de l'Oued. Du point où souvent je +vais m'asseoir, je les distingue accroupis, l'oreille droite et +surveillant d'un air farouche les approches désertes de leur citadelle. +Par moments, ou entend là-dedans des luttes effroyables; on voit le +sable qui vole; puis c'est un tumulte de points fauves agglomérés tout à +coup sur une roche noire; il en sort de partout; et les sentinelles +elles-mêmes accourent pour se mêler au combat. + +La nuit, ils battent la campagne, faisant la ronde autour des jardins, +chassant dans les enclos, déterrant ce qu'ils trouvent, et depuis la +tombée du jour jusqu'au matin, poussant des aboiements de meute qu'on +est tout étonné d'entendre de la ville. + +--Ils sont en chasse, dit le lieutenant; écoutez: les voilà qui font le +tour par _Bab-el-Chettet_. + +En effet, des cris lointains nous arrivaient par-dessus l'oasis; la +meute était déjà à une demi-lieue de son chenil. A peine en vîmes-nous +deux ou trois en retard filer à notre approche à toutes jambes, et sans +plus de bruit que des chacals. + +--Dans tous les cas, reprit le lieutenant, avec cela je réponds de vous. +Il me montrait une canne énorme, d'un bois noueux, poli, verdâtre, +cueillie je ne sais où, qui doit dater de fort loin et qu'il ne quitte +jamais, sinon pour se mettre en tenue. + +Nous continuâmes de monter. Arrivés à mi-côte et après avoir hésité +entre le sable et le rocher, nous nous décidâmes pour un siège de +pierres, trouvant le sable trop chaud, et nous nous assîmes, avec regret +de ne pouvoir nous étendre. + +A cette hauteur, nous aurions pu nous croire entourés de sable. L'oasis +se dressait en noir à quelques cents mètres de nous; au delà régnait une +ligne grisâtre représentant l'épaisseur des collines et de la ville, de +même couleur que le ciel, mais au-dessus de laquelle seulement +commençaient les étoiles. La nuit était si tranquille qu'on entendait +distinctement les grenouilles chanter dans le marais de Rass-el-Aïoun. +La voix des chiens continuait, en s'éloignant de minute en minute. + +--A la bonne heure, dit le lieutenant; voilà qui, de temps en temps, +nous vaudra mieux que le cabaret. + +C'est une brave et bonne nature que le lieutenant N... Un esprit bien +fait, clair, exact, rigide, peu sentimental, et au fond très sensible, +quoi qu'il en dise; assujetti volontairement, plus encore que +discipliné, et auprès duquel il est aussi agréable de parler quand il +vous écoute, que de se taire quand il veut bien parler. + +Ce soir-là, il avait repris une longue histoire interrompue dix fois, +dix fois recommencée depuis un mois, et qui, tôt ou tard, finira, je +l'espère, par une confidence. + +Tout à coup, il me toucha le bras et me dit: + +--Ne bougez pas, je vois là quelque chose de louche. + +Il se leva, me laissa sa veste, prit son bâton, et fit rapidement +quelques pas en avant. + +A ce moment, je vis apparaître la forme d'un homme habillé de blanc, +portant sur la tête un objet semblable à un gros pavé. + +Le lieutenant s'était arrêté, et presque aussitôt je l'entendis crier +d'une voix tranquille: + +--_Ache-Koun?_--Qui est là? + +--C'est moi, lieutenant, répondit de même en arabe une voix que je +reconnus. + +Après quelques minutes de conférence, le lieutenant revint près de moi. + +--C'est Tahar, me dit-il; le pauvre diable s'imagine avoir retrouvé son +fils; parce qu'avec des débris humains méconnaissables, il a ramassé des +loques et un ceinturon qu'il prétend avoir reconnu. Il a enterré le tout +ensemble dans le sable, et de temps en temps il revient ici, à ce qu'il +paraît, pour voir si les chiens n'ont pas dérangé le trou. Laissons-le +faire et allons plus loin, car nous le gênerions. + +--Tiens, reprit-il tout à coup, le borgne aura aidé à cacher son neveu; +il est encore plus sournois que je ne croyais. + +Le lendemain matin, je retrouvai le _gardien des eaux_ à sa place +accoutumée, son sablier sur les genoux, sa corde à nœuds passée dans +les doigts. + + + + +Juillet 1853. + + +On s'étonne peut-être de ne plus me voir ni dans les rues, ni à la +fontaine, car j'ai tout à fait changé mes habitudes. Aussitôt le jour +venu, je me glisse dans les jardins, soit au nord, soit au sud, suivant +la direction du vent, quand il en fait, ce qui est de plus en plus rare. +J'y suis à l'ombre, à l'abri des mouches; et de midi à trois heures, j'y +puis dormir sous les figuiers, étendu sur une terre poudreuse et molle, +à défaut d'herbes. + +Malheureusement, l'oasis ressemble à la ville; elle est resserrée, +compacte, sans clairières, et subdivisée à l'infini. Chaque enclos est +entouré de murs, et de murs trop élevés pour que la vue s'étende de l'un +dans l'autre. Il en résulte qu'une fois enfermé dans un de ces jardins, +on est enfoui dans de la verdure, avec quatre murs gris pour horizon. +Tous ces petits vergers contigus, au-dessus desquels on voit se +déployer, comme une multitude de bouquets verts, quinze ou dix-huit +mille dattiers, sont traversés par un système bizarre de ruelles, +formant comme un jeu de patience, avec une ou deux issues pour ce vaste +labyrinthe, et dont il faut posséder la clef sous peine de ne pouvoir en +sortir autrement qu'en retrouvant l'entrée. Souvent, dans la partie +arrosée par l'Oued, le ruisseau coule au fond des rues; on doit alors +suivre le lit de la rivière dans l'eau jusqu'à mi-jambe ou se promener à +dos d'homme, comme je l'ai fait sur le dos d'Ahmet un jour qu'il m'y +avait égaré. Ces ruelles inondées servent à certains endroits de lavoir; +ailleurs, on rencontre des touffes de lauriers-roses presque aussi +hautes que les murs et qui ont poussé dans le joint des pierres, +pareilles à d'énormes gerbes de fleurs qu'on aurait mis tremper dans +l'eau. Chaque enclos s'ouvre, soit sur la rue, soit sur le jardin +voisin, par une porte de deux ou trois pieds de haut, barricadée de +_djerid_ ou seulement barrée au moyen de deux traverses, et sous +laquelle on passe à genoux. + +On n'y voit ni oliviers, ni cyprès, ni citronniers, ni orangers; mais on +est surpris d'y trouver beaucoup des essences d'Europe, pêchers, +poiriers, pommiers, abricotiers, figuiers, grenadiers, puis des vignes, +et dans de petits carrés cultivés, la plus grande partie des légumes de +France, surtout des oignons. + +Si tu te souviens des jardins de l'Est, dont je t'ai parlé, si tu revois +encore, comme moi, les vastes perspectives de Bisk'ra, la lisière du +bois allant expirer dans les sables, sans mur d'enceinte, et faute de +terre et d'eau; les derniers palmiers engloutis jusqu'à moitié du tronc; +puis les clairières avec les moissons, les pelouses vertes; les étangs +de T'olga dormants et profonds avec la silhouette renversée des arbres +dans une eau bleue; puis au loin, presque partout, et pour enfermer +cette Normandie saharienne, le désert se montrant entre les dattiers; +peut-être trouveras-tu, comme moi, qu'il manque quelque chose à ce pays +pour résumer toutes les poésies de l'Orient. + +Aussi, faute de mieux, je prends ces petits jardins comme autant de +retraites, et tous ces arbres comme des parasols mouvants. + + + + +Juillet 1853. + + +Ce soir, en rentrant pour préparer mon bagage (car c'est décidément +demain que je me mets en course), je n'entendis rien résonner au fond de +la cantine où j'avais déposé mon argent; et l'ayant vidée, je reconnus +qu'on m'avait volé; mais, si bien volé, qu'il ne restait que cinq francs +cachés entre deux tablettes de chocolat. Nous nous regardâmes, le +lieutenant et moi; il me dit: + +--C'est bien, ne perdons pas de temps et venez sur la place, où vous +m'attendrez. + +Au même instant, mon domestique Ahmet arrivait, montant l'escalier +quatre à quatre; il put voir la cantine vide et mon linge étalé par +terre. Nous sortîmes tous trois. + +Dans la rue, le lieutenant me dit: + +--Maintenez-le près de vous pendant trois minutes, et s'il veut fuir, +saisissez-le ou appelez. + +Ahmet mâchonnait une cigarette, tout en fredonnant un petit air; il +avait le bras passé dans l'ouverture de son burnouss; il me regardait du +coin de l'œil, et je faisais de même. Il n'y avait que peu de monde +sur la place, car la nuit tombait. J'hésitais à m'emparer de lui sur un +simple soupçon. + +Trois minutes après, le lieutenant revint et me cria: + +--Qu'en avez-vous fait? + +Je me retournai: Ahmet n'était plus là. + +--J'étais bien sûr que c'était lui, me dit le lieutenant. + +Nous reprîmes la ruelle en courant. A deux pas de ma porte, il y a un +détour, puis un second, puis un troisième; arrivés au bout du zigzag +nous avions,--à droite la rue qui conduit au Dar-Sfah; et, devant nous, +un couloir profond, plein d'eau, menant directement vers le Sud entre +les jardins; un Arabe tout nu y lavait son linge. + +--As-tu vu quelqu'un passer en courant, avec une veste rouge et son +burnouss autour du bras? + +--Oui, dit l'Arabe en montrant le fond du canal, il s'en va par là, il +est entré dans l'eau et il court. + +--Laissez-le faire, me dit le lieutenant; il va se cacher pour la nuit +dans les jardins; demain, au jour, on le trouvera. + +--Mais s'il n'attend pas le jour pour aller plus loin? + +--Où diable voulez-vous qu'il aille? A moins qu'il ne prenne par +El-Assafia, et il ne s'y risquera pas; il a à choisir entre deux, ou +quatre, ou six jours de marche, pour trouver une datte à manger. Vous +savez bien qu'on ne sort pas d'ici comme on veut, et que, quand on +voyage, il faut emporter de quoi vivre. + +Cependant, on prit quelques mesures; on lança deux cavaliers sur le +contour de l'oasis, on commanda une patrouille de nuit. Pendant ce temps +nous allâmes, à tout hasard, faire une perquisition dans quelques +maisons de la basse ville, où nous pensions qu'Ahmet avait des +intelligences. + +--J'ai interrogé le cafetier, me dit le lieutenant; Ahmet a passé la +nuit dernière au café; il avait sa djebira pleine d'argent; il a régalé +tous ses amis, en disant que cette fortune venait des moutons de son +père. + +--Très bien, dis-je, je connais l'histoire, et j'aurais dû en prévoir la +fin. + +Nos démarches dans la basse ville causèrent beaucoup d'effroi, mais +n'aboutirent à rien. Les hommes étaient absents; les jeunes femmes +effrayées s'enfuyaient, sans vouloir répondre; les vieilles demandaient +grâce, comme si nous les eussions menacées du supplice. + +--L'enquête est nulle, dis-je au lieutenant, attendons à demain. + +Deux heures après, vers dix heures, nous passions devant ma porte, +lorsque nous vîmes une forme blanche se détacher du mur et, +précipitamment, se retirer sous la voûte. + +--Qui est là? criâmes-nous ensemble, et nous fîmes deux pas en avant, +les bras étendus. Personne ne répondit. Il faisait si noir sous le +porche, qu'on ne voyait pas même l'issue donnant sur la cour. Tout à +coup le lieutenant me dit: + +--Je le tiens. Il venait, en tâtonnant dans l'ombre, de saisir un +burnouss. Il y eut une seconde de silence, pendant laquelle mon ami +poussa une sorte de cri très aigu qui fit résonner la voûte et alla +retentir jusque sur la place. L'inconnu ne soufflait mot et s'était +collé contre la muraille. + +--Veux-tu bien parler? Qui es-tu? reprit le lieutenant, dont la main +remontant le long du corps avait pris l'homme à la gorge. + +--Je suis Ahmet, répondit enfin une voix étranglée; et presque aussitôt: + +--Lâche-moi, mon lieutenant, ou je te tue. + +A peine eut-il achevé, que je vis quelque chose passer devant moi; et +Ahmet alla rouler dans la rue, lancé par un coup de poing prodigieux. Le +lieutenant ne fit qu'un bond, et lui appuyant son bâton sur la poitrine +lui dit tranquillement: + +--Tu as eu tort de menacer, tu gâtes ton affaire. + +Presque au même instant, quelqu'un arrivait, courant a perdre haleine; +c'était le robuste Moloud qui avait entendu l'appel de son maître. + +--Pauvre Ahmet, soupira Moloud en considérant la funeste folie de son +ami, allons, viens; et il l'entraîna. Sur la place, cependant, il y eut +une petite scène de résistance, dans laquelle Moloud, à son grand +regret, fut obligé de se montrer sévère. Il n'en continua pas moins de +répéter: «Pauvre Ahmet! de sa voix de mulâtre, une singulière voix qui +s'adoucit jusqu'à devenir des plus tendres quand ce mauvais musulman +cède à sa passion pour la liqueur. En un moment, la nouvelle avait fait +le tour des cafés, et quand notre prisonnier arriva chez Djeridi, une +certaine foule arrivait sur nos pas. L'interrogatoire eut lieu séance +tenante et dans la rue. Ahmet nia d'abord qu'il eût volé, puis il avoua +seulement une partie de la somme. + +--Où as-tu mis l'argent? lui demandai-je. + +--Viens, me dit-il, on va te le remettre. + +Et il nous conduisit chez Karra, ce qui me surprit médiocrement d'après +les soupçons que j'avais sur lui. + +L'œil du M'zabite s'anima d'une singulière expression quand il nous +vit paraître devant sa petite échoppe, et qu'Ahmet lui-même lui dit: + +--Donne l'argent. + +Il regarda d'abord la force assez imposante qui entourait son futur +associé; puis, après quelques minutes d'hésitation pendant lesquelles je +reconnus son vilain sourire et j'entrevis des rancunes d'amant sous la +cupidité du recéleur, il allongea la main vers le fond de sa boutique, y +prit une vieille _darbouka_ pleine de chiffons, en tira comme avec +effort une chaussette en laine, et enfin vida la bourse sur la +banquette. C'était à peu près la moitié de l'argent volé; le reste avait +payé magnifiquement deux ou trois joyeuses nuits de Rhamadan. + +Quant à Ahmet, il était fort pâle, et son regard assez doux d'habitude +se fixa sur moi d'une façon haineuse. Moloud, qui ne l'avait pas lâché, +lui dit amicalement: + +--Qu'avais-tu besoin de voler? + +--L'argent était devant moi, je l'ai pris, répondit Ahmet; c'était +écrit. + +Et il se laissa emmener. + +--Combien croyez-vous qu'on lui fasse donner de coups de bâton? +demandai-je au lieutenant. + +--Oh! pas beaucoup, mais il faut qu'ils soient bons; je dirai qu'on en +charge Moloud. + +Ce petit incident, qui me sépare d'un domestique que j'aimais, m'a fait +réfléchir. Avec des valets fatalistes, les négligences sont dangereuses; +et je me suis promis, à l'avenir, de ne plus tenter personne. + + + + +III + +TADJEMOUT-AIN-MAHDY + + + + +Aïn-Mahdy.--Vendredi, juillet 1853 + + +Mercredi, dans la matinée, le commandant nous donnait nos passeports, +sous forme de deux petits carrés de papier écrits de droite à gauche, +pliés et cachetés à l'arabe; l'un adressé au caïd de _Tadjemout_, +l'autre au caïd d'_Aïn-Mahdy_. Il nous autorisait en outre à prendre +deux cavaliers d'escorte, à notre choix. + +--Prenons Aouïmer, me dit le lieutenant, il nous amusera, et son ami, le +grand _Ben-Ameur_, qui dort toujours, il ne nous ennuiera pas. Et +maintenant allons boire, en attendant que la chaleur soit tombée. + +La chaleur ne tomba point de tout le jour. A quatre heures, il y avait +encore 46 degrés à l'ombre et 66 au soleil. Nous achevions une +orangeade, étendus dans une cour sombre couverte d'un velarium en poil +de chèvre noir. Nos chevaux attendaient tout sellés depuis midi, et nous +n'avions encore, ni guide pour nous conduire, ni mulet pour porter nos +bagages. + +De quatre heures à six, on trouva le mulet. C'était un petit animal de +couleur isabelle, menu, fringant, dont il fallut bander les yeux pour +parvenir à le bâter. Il portait, outre nos cantines, une tente avec ses +montants, le sac aux piquets, les bidons, deux outres, une gamelle. +L'énorme _Moloud_ s'offrit pour le conduire, mais à la condition de le +monter; proposition inacceptable, car il l'aurait écrasé. Il y avait du +monde sur la place où se faisaient nos préparatifs; on nous regardait +partir. + +--Dis donc, petit, es-tu allé à Aïn-Mahdy? demanda le lieutenant à un +gamin de douze ans qui se trouvait là. + +--Oui, Sidi, répondit l'enfant. + +--Tu connais le chemin? + +--Oui. + +--Alors, en route, dit le lieutenant. + +Et, prenant l'enfant par le milieu du corps, il le souleva de terre, le +posa sur le sommet de la charge, un pied sur chaque cantine, et lui +remit en main la longe du mulet; puis il enfourcha lestement sa grande +jument jaune, à selle turque; j'en fis autant de mon cheval; nos deux +spahis, en selle depuis une heure, avaient déjà pris la tête. + +--Maintenant, va devant, dit-il au petit, qui ne s'attendait guère à +être du voyage; tu auras des pommes, plus un franc par chaque journée de +marche. Comment t'appelles-tu? + +--Ali. + +--Fils de qui? + +--Ben-Abdallah-bel-Hadj. + +--Où demeures-tu? + +--Bab-el-Chettet. + +--Ya, Moloud! cria le lieutenant à son robuste serviteur, va chez +Abdallah-bel-Hadj, Bab-el-Chettet, préviens-le que le lieutenant N... +emmène son fils à Aïn-Mahdy. + +--Lui dirai-je pour combien de temps? demanda Moloud. + +--C'est inutile; dis qu'on aura soin de lui. + +Et notre petit convoi se mit en marche par la rue des Marchands. Elle +était déjà déserte; toutes les ruelles l'étaient de même. A travers les +portes, on devinait des préparatifs extraordinaires et des odeurs +inaccoutumées de viandes rôties qui prouvaient que le jeûne allait finir +et qu'on n'attendait plus que le dernier signal du canon pour entrer à +pleine bouche dans les réjouissances du _Baïram_, _aïd-el-seghir_, +_petite fête_, qui suit le Rhamadan. + +--Et nous qui les emmenons à un pareil moment! pensais-je en voyant +l'air contrarié de nos spahis et la mine encore plus désespérée du petit +Ali, dont le cœur semblait faiblir. + +--Nous partons une heure trop tard, dit le lieutenant; arrachons-les à +ce spectacle.--Et il donna un coup de canne au mulet, qui prit le trot +jusqu'à Bab-el-Gharbi. La voûte franchie, nous débouchâmes sur la +vallée dans l'ordre suivant: Aouïmer et Ben-Ameur formant l'avant-garde +et chevauchant botte à botte; au centre, les bagages avec Ali, puis le +lieutenant et moi; mon domestique M... à l'arrière-garde, mais à une +bonne distance de la jument jaune du lieutenant; son terrible cheval +étant déjà dans la plus grande agitation. + +Il était alors sept heures, la journée allait finir; une brise lente et +faible commençait à se lever sur la plaine, comme le vol appesanti du +_houbahrah_, qui bat des ailes longtemps avant de s'envoler; pourtant on +respirait. Nous faisions route au couchant; obliquant pour joindre les +collines, et directement contre le soleil. Une petite ouverture en forme +de coin se dessinait à une lieue devant nous, dans l'écartement de deux +mamelons violets. + +--_Chouf el trek_, vois le chemin! dit Ali en nous montrant l'étroite +coupure où précisément l'astre allait plonger. C'était en effet le +défilé du nord-ouest et la route d'Aïn-Mahdy. + +--Le soleil y va, ajouta poétiquement Aouïmer. + +Pendant quelques minutes il continua de nous enflammer le visage, et je +marchai les yeux fermés pour en adoucir l'insupportable éclat. Peu à +peu, je me sentis moins d'ardeur aux joues, moins de feu sous les +paupières, et quand je les ouvris, je ne vis plus qu'un disque écarlate, +échancré par le bas, qui descendait rapidement dans le défilé; puis le +disque devint pourpre, et, pour parler comme Aouïmer, le céleste +voyageur disparut. Moins d'une minute après, nous entendîmes le canon de +la ville, et le mulet d'Ali et les deux chevaux des spahis en reçurent à +la fois comme une secousse. + +--Mon lieutenant, j'ai oublié ma flûte, dit Aouïmer en faisant tout à +coup volte-face. + +Et sans attendre la réponse, il poussa son cri de _rr..._ et piqua +ventre à terre vers Bab-el-Gharbi. Nous nous retournâmes pour le suivre +de l'œil; un flocon de fumée blanche se balançait au-dessus de +l'ancien bastion des Serrin, la nuit tombait sur la ville. + +--Ce qui m'inquiète, dit le lieutenant en regardant attentivement le +couchant, c'est qu'on ne voit pas la moindre apparence de lune. + +Tu sais que le Rhamadan, qui est le carême des Arabes, dure l'espace +compris entre deux lunes, c'est-à-dire un peu moins d'un mois solaire. +Le jeûne quotidien commence et finit à cette minute très fictive où l'on +est présumé: «_ne pouvoir plus distinguer un fil noir d'un fil blanc_.» +Quant au mois d'abstinence, il expire au moment non moins contestable où +trois _Adouls_ déclarent avoir vu la lune nouvelle. Or, la lune, à son +premier jour, se lève et se couche avec le soleil; à peine est-elle +visible pendant un très court moment de crépuscule. Eût-elle paru, il +suffirait d'un léger nuage, du moindre brouillard pour la cacher et +pour allonger le Rhamadan de vingt-quatre heures. Il y a donc de quoi +douter; mais c'est une question trop grave et qui touche à trop +d'impatiences pour qu'à la fin du vingt-huitième jour tout le monde, y +compris les _T'olba_, ne soit pas du même avis. + +Il faisait presque nuit quand nous atteignîmes le col, marchant à la +file et lentement sur un terrain rocailleux, dur au pas des chevaux +comme un pavé de granit, et tellement sonore qu'on l'aurait cru creusé +par-dessous. Presque aussitôt nous entendîmes un galop retentissant, et +Aouïmer passa près de nous, escaladant, sans aucun souci, les dalles +glissantes du sentier; il avait sa flûte et fumait une cigarette. + +--Donne-moi du feu, lui dit le lieutenant. + +Aouïmer se pencha sur sa selle, et, le feu donné, reprit la tête à côté +de Ben-Ameur. + +Le lieutenant se tourna vers moi et me dit: + +--Il sent le mouton! j'étais sûr que c'était pour aller manger. + +--Eh bien! cria-t-il, et le Rhamadan? + +--Fini, mon lieutenant, répondit Aouïmer d'une voix joyeuse. + +--Et la lune? + +--On l'a vue. + +--Qui ça? + +--Tout le monde. + +--Allons, tant mieux, dis-je au lieutenant, les gens d'Aïn-Mahdy +n'auront plus faim quand nous arriverons, et nous sommes sûrs d'être +bien reçus. + +Pendant un moment nous suivîmes la silhouette brune des deux cavaliers, +dont la tête encapuchonnée se dessinait à trente pas de nous, sur un +ciel encore éclairé de rouge; puis la silhouette elle-même devint plus +vague, le ciel en s'assombrissant la fit évanouir, la croupe argentée du +cheval blanc de Ben-Ameur nous servit encore quelques instants de point +de mire; enfin, le cheval à son tour acheva de disparaître avec son +cavalier, et nous n'eûmes plus pour nous diriger que le pas sec et +trottinant du mulet, et de temps en temps, pareil à un signal de route, +le tintement métallique d'un étrier. + +Nous traversions un pays inégal, mamelonné, laissant à nos chevaux le +soin de nous conduire; même aux endroits les plus difficiles, ils y +marchaient la bride sur le cou avec autant de sûreté qu'en plein jour, +sans glissade et sans étincelles, car aucun d'eux n'était ferré. Tantôt, +on devinait un pavé de roches au bruit résonnant de leur sabot, à la +résistance du sol, à leur allure courte et saccadée; tantôt, au +contraire, un mouvement plus souple, infiniment agréable à sentir, et +comme un bercement d'avant en arrière, nous avertissait que le terrain +changeait de nature et que nous entrions dans le sable. Alors on voyait +vaguement s'étendre à droite de longues dunes blafardes, clairsemées de +bouquets sombres. + +La nuit était admirable, calme, chaude, ardemment étoilée comme une +nuit de canicule; c'était, depuis l'horizon jusqu'au zénith, le même +scintillement partout, et comme une sorte de phosphorescence confuse au +milieu de laquelle étincelaient de grands astres blancs et couraient +d'innombrables météores; quelques-uns avec tant d'éclat, que mon cheval +secouait la tête, inquiété par ces traînées de feu. Il n'y avait dans +l'air immobile ni mouvement, ni bruit, mais je ne sais quel murmure +indéfinissable qui venait du ciel et qu'on eût dit produit par la +palpitation des étoiles. + +Nous nous acheminions dans le plus profond silence. Le lieutenant, dont +la jument paisible se maintenait au pas de mon cheval, avait croisé les +étriers sur le cou de sa bête et s'était accroupi dans sa large selle, +les jambes autour du pommeau. On n'apercevait rien du petit Ali qui, +probablement, s'inquiétait peu de la route; M..., toujours à l'arrière, +s'occupait de calmer son cheval, toujours agité; Aouïmer avait essayé de +sa flûte, puis avait fredonné, puis s'était tu; quant à Ben-Ameur, il +était impossible, depuis le commencement de la nuit, d'imaginer s'il +veillait encore, ou si, fidèle à son habitude, il dormait. On eût pu le +croire absent, excepté quand de loin en loin la voix claire d'Aouïmer +disait:--«Ya, Ben-Ameur, donne le tabac;» et quand la voix plus sourde +de l'indolent cavalier répondait, comme à travers un rêve:--«Prends +garde aux abricots,» la djebira de Ben-Ameur étant en effet bourrée de +fruits. Pour moi, je pensais à tout ce que la vie a de plus agréable, et +je m'entretenais mentalement avec ceux de mes souvenirs qui me +paraissaient les plus propres à me tenir éveillé. + +Vers dix heures, la nuit était si claire que je pus voir l'heure à ma +montre; nous tournâmes un rocher grisâtre, en forme de pyramide, au +sommet duquel on voyait une tache sombre. + +--Regarde le B'étoum, dit Ali; nous voici à moitié route. + +--Si nous nous couchions? dit le lieutenant qui rêvait. + +--Où ça? demandai-je. + +--Ici. + +--Mon lieutenant, dit le guide; allons plus loin, l'Oued-M'zi est tout +près. + +Et nous continuâmes. + +--Décidément le cheval m'engourdit, reprit le lieutenant après une +nouvelle heure de silence. + +Et il me fit une théorie sur les inconvénients du cheval, pendant les +étapes de nuit; théorie qui tendait à prouver que la marche forcée est +le plus efficace des divertissements quand on s'endort. + +Vers minuit et demi, le terrain, qui montait sensiblement depuis une +heure, parut s'aplanir. De larges bouffées d'air, venant d'un horizon +plus éloigné, nous apportaient comme une saveur humide. Nous dominions +un vaste pays où l'on pouvait distinguer des bois; on entendait à une +assez grande distance encore, mais devant nous, de faibles et rares +coassements. + +--Allons, il reste de l'eau dans l'Oued, dit le lieutenant, que cet +avertissement des grenouilles parut consoler d'être venu si loin. + +Une demi-heure après nous mettions pied à terre sur un large lit de +sable encore tiède, et nous sentions, sans trop le voir, le voisinage +d'un petit filet d'eau. De chaque côté s'alignait une haie épaisse de +roseaux; au delà, régnait un taillis d'arbres bas et sombres dont on +aurait pu, malgré la nuit, distinguer la couleur et la forme; c'étaient +les bois de tamarins de _Recheg_; et, pour la première fois, je +rencontrais de l'eau dans cette rivière avare appelée l'_Oued-M'zi_. + +--Prenons-nous la tente? demanda le lieutenant. + +--Ce n'est pas la peine. + +--Ni le tapis non plus, n'est-ce pas? + +--A quoi bon? + +Seulement on entrava mon cheval et celui de M...; quant aux deux chevaux +des spahis, ils furent lâchés dans le bois, en compagnie de la jument +jaune et du mulet. Après quoi, nous fîmes cercle autour d'une bougie +allumée et piquée dans le sable. Ben-Ameur ouvrit sa djebira et se mit, +sans rien dire, à manger des abricots. Aouïmer s'abstint, comme s'il +avait déjà dîné. La nuit était si calme que la bougie brûlait sans que +sa flamme vacillât. + +--Le dernier couché la soufflera, dit le lieutenant. + +Et chacun de nous se roula dans son burnouss et s'étendit. + +--Et qui nous gardera? demandai-je. + +--Le bon Dieu, dit en français Aouïmer, avec un sourire délicieux. + +Je ne puis dire lequel de nous s'éveilla le premier; car, en ouvrant les +yeux, je vis que mes quatre compagnons avaient, eux aussi, les yeux +ouverts et considéraient le soleil qui se levait paisiblement au-dessus +d'un pays tout rose, et, déjà, bordait d'aigrettes d'or le feuillage +aigu des tamarins. La rivière, presque à sec, s'étendait comme un chemin +de sable, couleur de lavande, entre deux rangées verdoyantes de roseaux +et un double taillis de bois touffus. A peine y restait-il assez d'eau +pour justifier la présence des grenouilles que nous avions entendues la +veille. A un quart de lieue plus au nord, la rivière faisait un coude, +et, par-dessus les berges tapissées de joncs, on découvrait une mince +ligne de montagnes très éloignées, roses et lilas tendre. Des gangas, +par petites bandes, des couples de pigeons bleus volaient sur la rivière +avec inquiétude, et semblaient plutôt surpris qu'effrayés de nous voir. +On entendait dans le taillis la voix du petit Ali qui ralliait les +bêtes. C'était très joli, très riant, quoiqu'on se sentît fort +abandonné. + +--Il n'y a rien de tel que la campagne, me dit le lieutenant à qui +l'Oued-M'zi rappelait évidemment les petits ruisseaux sablonneux de son +pays. C'est dommage que l'eau soit si salée. + +--On eût dit en effet de l'eau de mer, ou plutôt quelque chose +d'astringent comme une forte solution d'alun. + +Moins d'un quart d'heure après, nous sortions du lit de la rivière et +nous apercevions Tadjemout, à trois heures de marche encore, dans +l'ouest. Toute la plaine intermédiaire était unie, plate et vide; +l'Oued-M'zi s'y déroulait comme un long ruban vert. A deux lieues à peu +près dans l'est, on remarquait quelques palmiers mêlés à des végétations +chétives, derniers restes d'une oasis morte de soif ou ruinée par la +guerre; le petit Ali ne put rien m'en apprendre, sinon qu'il y avait eu +là des jardins. Nous laissions en arrière les derniers mamelons du +Djebel-Milah; à droite la chaîne élevée, plus robuste et parfaitement +bleue, du Djebel-Lazrag; devant nous enfin, à l'extrémité de cette +immense campagne stérile, l'arête vaporeuse du Djebel-Amour se découpait +sur un ciel d'une extraordinaire transparence. + +Nous marchions depuis une heure assez silencieusement, et déjà +appesantis par le soleil qui nous embrasait les épaules, quand une +bouffée de vent, venant du large, nous apporta le son lointain d'une +musique arabe. A ce bruit fort inattendu dans ce pays solitaire, les +deux spahis firent demi-tour, pour indiquer qu'ils entendaient; et le +petit Ali, presque tout debout sur son mulet, se mit à regarder dans la +direction du vent. Une ligne de poussière commençait à se former +au-dessus de la plaine, entre Tadjemout et nous. + +--C'est une tribu qui voyage, dit Ali; _rakil_, un déplacement. + +En effet, le bruit ne tarda pas à se rapprocher, et l'on put bientôt +reconnaître l'aigre fanfare des cornemuses jouant un de ces airs +bizarres qui servent aussi bien pour la danse que pour la marche; la +mesure était marquée par des coups réguliers frappés sur des tambourins; +on entendait aussi, par moments, des aboiements de chiens. Puis, la +poussière sembla prendre une forme, et l'on vit se dessiner une longue +file de cavaliers et de chameaux chargés, qui venaient à nous, et se +disposaient à traverser l'Oued, à peu près vers l'endroit où nous nous +dirigions nous-mêmes. + +Enfin, il nous fut possible de distinguer l'ordre de marche et la +composition de la caravane. + +Elle était nombreuse et se développait sur une ligne étroite et longue +au moins d'un grand quart de lieue. Les cavaliers venaient en tête, en +peloton serré, escortant un étendard aux trois couleurs: rouge, vert et +jaune, avec trois boules de cuivre et le croissant à l'extrémité de la +hampe. Au delà et sur le dos des dromadaires blancs ou d'un fauve très +clair, on voyait se balancer quatre ou cinq _atatiches_ de couleur +éclatante; puis, arrivait un bataillon tout brun de chameaux de charge, +stimulés par la caravane à pied; enfin, tout à fait derrière, accourait, +pour suivre le pas allongé des dromadaires, un énorme troupeau de +moutons et de chèvres noires divisé par petites bandes, dont chacune +était conduite par des femmes ou par des nègres, surveillée par un homme +à cheval et flanquée de chiens. + +--Ce sont des _Arba_, dit Ali. + +--Ça m'est égal, dit le lieutenant, du moment que ce n'est pas le +Scheriff. + +La grande tribu des Arba, qui campe aux environs d'El-Aghouat, est une +des plus importantes du sud de nos possessions; c'est avec la fameuse +tribu noble des _Ouled-Sidi-Scheik_, la plus forte, la plus brave, la +plus aguerrie, la plus opulente, enfin la mieux montée peut-être des +tribus sahariennes: «Les Arba, dit M. le général Daumas dans son +livre-itinéraire du _Sahara algérien_, sont très braves et peu soucieux +d'éviter les rencontres à main armée. Ils mettent un grand luxe dans +leurs armes. Leur vie est aventureuse, et d'ailleurs leur instinct +violent et pillard les met trop souvent en contact avec d'autres tribus +pour ne pas leur avoir fait des ennemis nombreux...» J'ajoute qu'on les +cite avec les _Saïd_ pour leur inhospitalité. Ils ont pris part à toutes +les luttes qui ont agité le désert; depuis quinze ans surtout, on les +trouve mêlés à toutes les affaires de guerre; nous les avions contre +nous derrière les murs d'El-Aghouat; un grand nombre d'entre eux a suivi +jusqu'à Ouaregla la fortune errante du Scheriff; et c'est encore chez +les Arba que ce chef de partisans continue de recruter ses meilleurs +cavaliers. + +Au moment où nous atteignions le bord de la rivière, l'avant-garde à +cheval y était déjà tout entière engagée, et le premier chameau blanc +porteur d'_atouche_ commençait à descendre majestueusement la rive +opposée. + +Les cavaliers étaient armés en guerre et costumés, parés, équipés comme +pour un carrousel; tous, avec leurs longs fusils à capucines d'argent, +ou pendus par la bretelle en travers des épaules, ou posés +horizontalement sur la selle, ou tenus de la main droite, la crosse +appuyée sur le genou. Quelques-uns portaient le chapeau de paille +conique empanaché de plumes noires; d'autres avaient leur burnouss +rabattu jusqu'aux yeux, le haïk relevé jusqu'au nez; et ceux dont on ne +voyait pas la barbe ressemblaient ainsi à des femmes maigres et +basanées; d'autres, plus étrangement coiffés de hauts kolbaks sans bord +en toison d'autruche mâle, nus jusqu'à la ceinture, avec le haïk roulé +en écharpe, le ceinturon garni de pistolets et de couteaux, et le vaste +pantalon de forme turque en drap rouge, orange, vert ou bleu, soutaché +d'or ou d'argent, paradaient superbement sur de grands chevaux habillés +de soie comme on les voyait au moyen âge, et dont les longs _chelils_, +ou caparaçons rayés et tout garnis de grelots de cuivre, bruissaient au +mouvement de leur croupe et de leur queue flottante. Il y avait là de +fort beaux chevaux; mais ce qui me frappa plus que leur beauté, ce fut +la franchise inattendue de tant de couleurs étranges. Je retrouvais ces +nuances bizarres si bien observées par les Arabes, si hardiment +exprimées par les comparaisons de leurs poètes.--Je reconnus ces chevaux +noirs à reflets bleus, qu'ils comparent au pigeon dans l'ombre; ces +chevaux couleur de roseau, ces chevaux écarlates comme le premier sang +d'une blessure. Les blancs étaient couleur de neige et les alezans +couleur d'or fin. D'autres, d'un gris foncé, sous le lustre de la sueur, +devenaient exactement violets; d'autres encore, d'un gris très clair, et +dont la peau se laissait voir à travers leur poil humide et rasé, se +veinaient de tons humains et auraient pu audacieusement s'appeler des +chevaux roses. Tandis que cette cavalcade si magnifiquement colorée +s'approchait de nous, je pensais à certains tableaux équestres devenus +célèbres à cause du scandale qu'ils ont causé, et je compris la +différence qu'il y a entre le langage des peintres et le vocabulaire des +maquignons. + +Au centre de ce brillant état-major, à quelques pas en avant de +l'étendard, chevauchaient, l'un près de l'autre et dans la tenue la plus +simple, un vieillard à barbe grisonnante, un tout jeune homme sans +barbe. Le vieillard était vêtu de grosse laine et n'avait rien qui le +distinguât que la modestie même et l'irréprochable propreté de ses +vêtements, sa grande taille, l'épaisseur de sa tournure, l'ampleur +extraordinaire de ses burnouss, surtout le volume de sa tête coiffée de +trois ou quatre capuchons superposés. Enfoui plutôt qu'assis dans sa +vaste selle en velours cramoisi brodé d'or, ses larges pieds chaussés de +babouches, enfoncés dans des étriers damasquinés d'or et les deux mains +posées sur le pommeau étincelant de la selle, il menait à petits pas une +jument grise à queue sombre, avec les naseaux ardents et un bel œil +doux encadré de poils noirs, comme un œil de musulmane agrandi par le +_koheul_. Un cavalier nègre, en livrée verte, conduisait en main son +cheval de bataille, superbe animal à la robe de satin blanc, vêtu de +brocard et tout harnaché d'or, qui dansait au son de la musique et +faisait résonner fièrement les grelots de son _chelil_, les amulettes de +son poitrail et l'orfèvrerie splendide de sa bride. Un autre écuyer +portait son sabre et son fusil de luxe. + +Le jeune homme était habillé de blanc et montait un cheval tout noir, +énorme d'encolure, à queue traînante, la tête à moitié cachée dans sa +crinière. Il était fluet, assez blanc, très pâle, et c'était étrange de +voir une si robuste bête entre les mains d'un adolescent si délicat. Il +avait l'air efféminé, rusé, impérieux et insolent. Il clignotait en nous +regardant de loin; et ses yeux, bordés d'antimoine, avec son teint sans +couleur, lui donnaient encore plus de ressemblance avec une jolie fille. +Il ne portait aucun insigne, pas la moindre broderie sur ses vêtements; +et de toute sa personne, soigneusement enveloppée dans un burnouss de +fine laine, on ne voyait que l'extrémité de ses bottes sans éperons et +la main qui tenait la bride, une petite main maigre ornée d'un gros +diamant. Il arrivait renversé sur le dossier de sa selle en velours +violet brodé d'argent, escorté de deux lévriers magnifiques, aux jarrets +marqués de feu, qui bondissaient gaiement entre les jambes de son +cheval. + +Aussitôt qu'il aperçut ce vieux grand seigneur et son fils, le petit Ali +fit un mouvement pour se jeter à terre et courir se prosterner devant +eux; mais le lieutenant lui posa la main sur l'épaule; l'enfant étonné +comprit le geste et ne bougea pas. + +Pendant ce temps, je regardai ce jeune cavalier à mine impériale, au +milieu de son cortège barbare, avec des guerriers pour valets et des +vieillards à barbe grise pour pages; je jetai les yeux sur le charmant +Aouïmer, qui me fit l'effet d'un histrion, puis je considérai assez +tristement la tenue du lieutenant; j'imaginai ce que devait être la +mienne pour un œil difficile en fait d'élégance, et je ne pus +m'empêcher de dire au lieutenant: + +--Comment trouvez-vous que nous représentions la France? + +Le vieillard passa et nous salua froidement de la main; nous y +répondîmes avec autant de supériorité que nous le pûmes. Quant au jeune +homme, arrivé à deux pas de nous, il fit cabrer sa bête; l'animal, +enlevé des quatre pieds par ce saut prodigieux où excellent les +cavaliers arabes, nous frôla presque de sa crinière et alla retomber +deux pas plus loin; le petit prince s'était habilement dispensé du +salut, et son escorte acheva de défiler sans même jeter les yeux sur +nous. + +Les musiciens venaient ensuite, marchant sur deux rangs, la bride passée +dans le bras, les uns frappant d'un geste martial sur de petits châssis +carrés tendus de peau, d'autres tambourinant avec des crochets de bois +sur des timbales du diamètre d'un petit tambour, les autres soufflant +dans de longues musettes en forme de hautbois. Puis arrivaient, sur deux +de front, et les deux plus richement équipés tenant la tête, les +chameaux porteurs d'atatiches; c'étaient de grands animaux efflanqués, +nerveux, lustrés, presque aussi blancs que de vrais _mahara_ et +marchant, comme disent les Arabes: «du pas noble de l'autruche.» Ils +avaient des mouchoirs de satin noir passés au cou et des anneaux +d'argent aux pieds de devant. Les _atatiches_, sorte de corbeilles +enveloppées d'étoffes avec un fond plat garni de coussins et de tapis, +dont les extrémités retombent en manière de rideaux sur les deux flancs +du dromadaire, faisaient plutôt l'effet de dais promenés dans une +procession que de litières de voyage. Imagine un assortiment de toute +espèce d'étoffes précieuses, un assemblage de toutes les couleurs: du +damas citron, rayé de satin noir, avec des arabesques d'or sur le fond +noir, et des fleurs d'argent sur le fond citron; tout un atouche en soie +écarlate traversé de deux bandes de couleur olive; l'orange à côté du +violet, des roses croisés avec des bleus, des bleus tendres avec des +verts froids; puis des coussins mi-partie cerise et émeraude, des tapis +de haute laine et de couleur plus grave, cramoisis, pourpres et grenats, +tout cela marié avec cette fantaisie naturelle aux Orientaux, les seuls +coloristes du monde. C'était le point le plus brillant et le centre +éclatant de la caravane. Vu de face et d'un peu loin, ce haut appareil +s'élevait comme une sorte de mitre étincelante au-dessus de la tête +vénérable des dromadaires blancs, et complétait cette physionomie +sacerdotale que tu leur connais. On n'entrevoyait rien des voyageuses de +distinction suspendues dans ces somptueux berceaux; mais un nègre à +pied, qui se tenait au-dessous de chaque litière, de temps en temps +levait la tête et s'entretenait avec une voix qui lui parlait à travers +les tapisseries. + +Là s'arrêtaient le luxe des étoffes et l'éclat des couleurs; car, +immédiatement après, venaient les chameaux de charge, portant les +tentes, le mobilier, la batterie de cuisine de chaque famille, +accompagnés par les femmes, les enfants, quelques serviteurs à pied, et +les plus pauvres de la tribu. Des coffres, des tellis au ventre arrondi, +rayés de jaune et de brun, des plats de kouskoussou, des bassins de +cuivre, des armes en faisceaux, des ustensiles de toute nature +cliquetant au mouvement de la marche; de chaque côté, des outres noires +pendues pêle-mêle avec des douzaines de poulets liés ensemble par les +pattes, et qui battaient des ailes en jetant des cris de détresse; +par-dessus tout cela la tente roulée autour de ses montants comme une +voile autour de sa vergue; puis un bâton qui se trouvait mis en l'air et +retenu par des amarres à peu près comme un mât avec ses agrès; tel était +l'aspect uniforme offert par le dos montueux des chameaux. Il y en avait +cent cinquante ou deux cents pour transporter les bagages et les +«maisons de poil» de cette petite cité nomade en déménagement. On +voyait, en outre, de jeunes garçons, assis tout à fait à l'arrière des +bêtes, juste au-dessus de la queue, qui poussaient de grands cris, quand +les animaux trop pressés s'embarrassaient l'un dans l'autre; ou bien de +petits enfants tout nus, suspendus à l'extrémité de la charge, +quelquefois couchés dans un grand plat de cuisine et s'y laissant +balancer comme dans un berceau. A l'exception du harem, qui voyageait en +litière fermée, toutes les femmes venaient à pied sur les deux flancs de +la caravane, sans voiles, leur quenouille à la ceinture et filant. De +petites filles suivaient, entraînant ou portant, attachés dans leur +voile, les plus jeunes et les moins alertes de la bande. De vieilles +femmes, exténuées par l'âge, cheminaient appuyées sur de longs bâtons; +tandis que de grands vieillards se faisaient porter par de tout petits +ânes, leurs jambes traînant à terre. Il y avait des nègres qui, dans +leurs bras d'ébène, tenaient de jolis nourrissons coiffés de la chechia +rouge; d'autres menaient par la longe des juments couvertes, depuis le +poitrail jusqu'à la queue, de _djellale_ à grands ramages, et suivies de +leurs poulains; j'en remarquai qui conduisaient par les cornes des +béliers farouches, comme s'ils les traînaient aux sacrifices: c'était +aussi beau qu'un bas-relief antique. Des cavaliers galopaient au milieu +de la foule, et de loin donnaient des ordres à ceux qui, tout à fait à +l'arrière, amenaient le troupeau des chameaux libres et les moutons. +C'était là que se tenait la meute hurlant, aboyant, harcelant sans cesse +la queue du troupeau; notre approche augmentant encore la rage des +chiens et ajoutant à l'épouvante des moutons, nous prîmes le trot, et +bientôt nous eûmes dépassé l'extrême arrière-garde de la caravane. + +Pendant une heure encore, on entendit le bruit des cornemuses, et nous +continuâmes de voir la poussière qui s'éloignait dans la direction des +montagnes de l'Est. + +--Avouez, dis-je au lieutenant, que voilà une manière de déménager qui +vaut mieux que la nôtre. + +Et je lui rappelai, car il l'avait oublié, comment s'effectue un +changement de domicile chez le peuple le plus spirituel et le plus +policé du monde. + +Je ne connais pas de village arabe qui se présente avec plus de +correction ni dans des conditions de panorama plus heureuses que +Tadjemout, quand on l'approche en venant d'El-Aghouat. Il couvre un +petit plateau pierreux qui n'est qu'un renflement de la plaine et s'y +développe en forme de triangle allongé. La base est occupée par un +rideau vert d'arbres fruitiers et de palmiers; les saillies anguleuses +d'un monument ruiné en marquent le sommet. Un mur d'enceinte collé +contre la ville suit la pente du coteau et vient, par une descente +rapide, se relier, au moyen d'une tour carrée, aux murs extérieurs des +jardins. Ces murs sont armés, de distance en distance, de tours +semblables; ce sont de petits forts crénelés, légèrement coupés en +pyramides et percés de meurtrières. La ligne générale est élégante et se +compose par des intersections pleines de style avec la ligne accentuée +des montagnes du fond. Le ton local est gris, d'un gris sourd que la +vive lumière du matin parvenait à peine à dorer. Une multitude de points +d'ombre et de points de lumière mettait en relief le détail intérieur de +la ville et, de loin, lui donnait l'aspect d'un damier irrégulier de +deux couleurs: gris et bleu. Deux marabouts posés à droite, sur la +croupe même du mamelon, l'un rouge et l'autre blanc, faisaient mieux +apparaître encore, par deux touches brillantes, la monochromie sérieuse +du tableau. + +A une demi-lieue de la ville, nous dépêchâmes Aouïmer avec la lettre +adressée au caïd, et nous lui recommandâmes de veiller à ce que la +_diffa_ fût très simple, car nous avions affaire à des gens pauvres. +Puis le lieutenant s'approcha d'Ali et lui fit la leçon suivante: + +--En quelque endroit que nous soyons, souviens-toi que c'est monsieur et +moi qui sommes les maîtres; ainsi n'embrasse les genoux de personne;--tu +me comprends? + +Le petit Ali porta la main droite à sa poitrine et répondit: Oui, +_Sidna_.--Formule presque inusitée de respect, qui ne s'adresse qu'aux +puissants de la terre. + +A mesure que nous approchions, tournant les jardins pour entrer par +l'est, l'aspect de Tadjemout changeait, les montagnes s'abaissaient +derrière la ville; et tout ce tableau oriental se décomposant de +lui-même, il ne resta plus, quand nous en fûmes tout près, qu'une pauvre +ville, mise en ruines par un siège, brûlée, aride, abandonnée, et que la +solitude du désert semblait avoir envahie. Il était neuf heures; le +soleil déjà haut, la frappait d'aplomb. Nous arrivions, par un +cimetière, au-delà duquel on voyait une porte carrée, pareille à toutes +les portes arabes, ménagée dans la tour qui relie les remparts aux murs +des jardins. Un Arabe à mine farouche, chaussé de brodequins poudreux +et portant un long fusil pendu dans le dos, suivait en même temps que +nous ce chemin hérissé de pierres tumulaires, poussant devant lui un âne +boiteux chargé de deux outres vides. A droite, et vers le sommet du +mamelon traversé par de longues assises de rochers rougeâtres, on voyait +deux chevaux étiques, la tête pendante et plantés sur leurs quatre pieds +comme sur des piquets. Rien de plus, personne au-dessus des murailles; +pas un bruit. A gauche et dans des massifs d'abricotiers, on entendait +roucouler des tourterelles. + +Après un assez long circuit dans des rues sans soleil, plus étroites +encore que celles d'El-Aghouat et pavées de dalles encore plus +glissantes, nous prîmes une petite ruelle au bout de laquelle on voyait +des gens occupés à desseller le cheval d'Aouïmer. Arrivés là, nous mîmes +pied à terre, et l'on nous fit entrer sous un vestibule fort obscur, et +dans lequel s'enfonçait, suivant l'usage, un divan en maçonnerie élevé +de quatre pieds au-dessus du sol. Le vestibule était encombré de gens +qui se démenaient beaucoup sans le moindre cri. Il y avait déjà +quelqu'un étendu sur le dos au beau milieu du divan, et autour duquel +tout le monde s'empressait. Au moment où nous apparûmes, un Arabe, assez +proprement vêtu d'un burnouss couleur amadou, lui présentait d'une main +une gamelle de lait, tandis que de l'autre il l'invitait à choisir au +milieu d'un boisseau au moins de petites pommes vertes amoncelées sur le +tapis. C'était Aouïmer qui se faisait servir par le caïd de Tadjemout: +Il se mit à sourire en nous voyant et nous dit en français, de sa voix +la plus claire:--Bonjour, mon lieutenant, comme s'il ne nous avait pas +vus depuis un mois. + +Notre arrivée avait attiré une certaine foule devant la maison du caïd. +Aussi, le vestibule ne tarda pas à se trouver rempli; et bientôt, la +porte obstruée ne pouvant suffire à la curiosité de tous ceux qui, +privés d'entrer, auraient voulu voir, le plus grand nombre des visiteurs +demeura dehors, et fit bien inutilement galerie dans la rue. Au bout +d'un instant, il n'y eut plus moyen de respirer, et j'avais perdu tout +espoir de prendre un seul moment de repos. D'ailleurs, ce n'est jamais +un séjour bien délicieux que celui du divan chez les pauvres habitants +des ksours du Sud. On n'y échappe aux coups de soleil,--danger réel, il +faut l'avouer, pendant la canicule,--qu'avec la chance d'y rencontrer +toutes les incommodités imaginables. Et quant à celui-ci, j'avais jugé, +dès l'abord, qu'il renfermait une combinaison de petits supplices dont +le moindre était, sans contredit, la chaleur épouvantable d'une étuve +sèche; et je m'étais tout de suite aperçu, à de cruelles démangeaisons +qui m'envahirent tout le corps, que les mouches avaient ici, dans les +tapis, toute une armée d'odieux auxiliaires. + +Une hirondelle avait son nid dans le plafond, juste au-dessus du divan. +Les petits étaient nés, et, toutes les cinq minutes, l'hirondelle +arrivait avec un brin de quelque chose dans le bec. La porte était +basse; entre le cintre et la tête des gens attroupés sur le seuil, il ne +restait que juste assez d'espace pour elle; elle s'y glissait en +poussant un léger cri. Aussitôt, je regardais en l'air et je voyais six +petites têtes rondes coiffées d'un duvet noir avancer au bord du nid six +becs ouverts et pépiants; de petits becs d'oiseaux naissants avec un +bourrelet jaune qui les fait ressembler à des lèvres. L'oiseau +partageait de son mieux entre tous ses nourrissons; puis, l'une après +l'autre, les têtes se retiraient dans le nid. La mère, un peu surprise +de voir son asile occupé par tant de monde, hésitait pour s'en aller, +entre la porte de la cour et celle de la rue; sans doute elle avait des +raisons pour préférer la seconde, car c'était celle qu'elle choisissait, +bien que l'autre fût à peu près libre. Chaque fois c'était la même +incertitude, et chaque fois j'entendais du milieu des Arabes une voix +grave qui disait: _balek!_ (prends garde!) Alors il y en avait qui se +courbaient en deux pour lui faire place, d'autres encore plus +complaisants qui s'écartaient tout à fait; l'oiseau prenait son élan et +filait en jetant un nouveau cri. + +Grâce à ce trait de caractère assurément touchant, j'aurais volontiers +pardonné à ces braves gens de nous faire étouffer par leur politesse +malentendue, mais, quoique endurci déjà contre beaucoup de misères, je +trouvai cette manière de se reposer si pénible, que j'aimai mieux +marcher. La _diffa_ ne pouvait manquer de se faire attendre, car c'est +une cérémonie qui, dans tous les cas, demande certains préparatifs et +dont la solennité dépend en grande partie de la lenteur qu'on y apporte. +Tous les visages étaient ruisselants; les burnouss transpiraient comme +des langes de bain. Je ressentais, en outre, d'intolérables piqûres, et +je dis au lieutenant, qui me paraissait ne rien éprouver de semblable: +Sentez-vous?--Non, mon ami, me dis le lieutenant, mais je les vois. Si +j'ai un conseil à vous donner, c'est d'aller vous promener.--Au moment +où je sortais, je me trouvai face à face avec le caïd, qui portait dans +ses bras un petit mouton noir tout frémissant de se trouver pris et qui +bêlait. Un autre grand gaillard, vêtu comme le caïd d'un burnouss de +fantaisie jaunâtre, et lui ressemblant un peu, le suivait d'un air +enjoué, un couteau à la main. Le caïd, croyant m'être agréable, me +présenta le pauvre animal, écarta sa laine à l'endroit des côtes et me +montra qu'il était gras et blanc. De mon côté, je fus obligé, par +convenance, de palper cette chair vivante qu'on allait mettre à la +broche et que j'allais manger dans une heure. Mais je me fis un peu +l'effet d'un sauvage, et la _diffa_ de Tadjemout ne m'inspira plus le +moindre appétit. + +Les rues étaient silencieuses, presque désertes, l'ombre y décroissait +rapidement, et je n'y rencontrai que de rares habitants étendus déjà +sous le porche obscur des maisons. J'entrevis un ou deux enfants qui se +cachaient, et je pus entendre, en passant, le tic-tac des métiers, comme +dans certaines cours d'El-Aghouat. Je fis le tour de la ville par l'est +et m'acheminai, malgré la chaleur, vers le marabout blanc qu'on voit de +loin briller dans ce tableau décoloré. C'est la sépulture de +_Sidi-Atallah_, un des patrons de Tadjemout et l'ancêtre des +_Ouled-Sidi-Atallah_, petite tribu d'une centaine de tentes qui campe +aux environs de Tadjemout, et y dépose ses grains. Le marabout commande +la ville à l'est, à peu près comme celui de Si-Hadj-Aïca commande un +quartier d'El-Aghouat. Il est entouré d'un petit mur en pierres sèches +et barricadé de manière à ce qu'on n'y puisse entrer. Il y avait une +multitude de loques accrochées au mur par dévotion.--Puis, suivant +l'arête du mamelon, je rentrai dans la ville par le nord. + +Tadjemout ne s'est point relevé du siège qu'il a subi en même temps que +sa voisine _Aïn-Mahdy_. Ce débris noirâtre, qu'on voit de loin denteler +le sommet de la ville, c'est, avec une enceinte assez vaste, mais rasée +à fleur de terre, et quelques pans de murs encore tachés par le feu, +tout ce qui reste de l'ancienne kasbah démantelée pendant la guerre. +Toutes ces maisons si bien groupées à distance sont dans le plus triste +état de misère et s'en vont en ruines. On a seulement relevé les tours +et réparé l'enceinte des jardins, car la grande affaire était de +protéger les plantations. + +Ces jardins entourent la ville de trois côtés. L'Oued M'zi la contourne +en décrivant comme eux trois quarts de cercle; son lit est large; il est +contenu, du côté des jardins, par une berge élevée, de terre rougeâtre, +sans cailloux; de l'autre, il paraît s'étendre assez loin dans la +plaine, au moment de la crue des eaux; mais, dans cette saison de +sécheresse, il devient inutile, et n'arrose ni ne protège plus rien. On +n'y voit pas la moindre place humide. De même qu'à El-Aghouat, il +disparaît sous le sable pour ne se montrer qu'à l'époque des pluies. + +Le soleil était déjà presque perpendiculaire quand je m'arrêtai sur les +débris de l'ancienne kasbah, devant le panorama de la plaine. Je +retrouvais El-Aghouat à la même heure, avec le désert de moins, mais +avec une stupeur encore plus grande dans l'intérieur de cette ville +accablée de chaleur. On n'entendait rien, on ne voyait rien remuer. Au +delà de l'îlot vert des jardins, l'œil découvrait un horizon de +terrains nus, caillouteux, brûlés, fuyant dans toutes les directions +vers un cercle de montagnes fauves ou cendrées, d'un ton charmant, mais +où l'on devinait l'aridité de la pierre sous la tendresse inexprimable +des couleurs. Un petit nuage unique flottait au-dessus d'un piton +bleuâtre du Djebel-Amour. La ville, environnée de pentes grisâtres, sans +aucune ombre, enflammée de soleil, ne donnait plus signe de vie. Les +deux chevaux que j'avais aperçus en arrivant n'avaient pas changé de +place; seulement, ils s'étaient couchés, la tête du côté du nord. Il y +avait une tente en poil noir plantée parmi les ruines, et sous laquelle +une femme en haillons battait du lait dans une outre. La nuit la plus +profonde est pleine de gaieté à côté de ce tableau désolé. On ne connaît +point en France l'effet de cette solitude et de ce silence sous le plus +beau soleil qui puisse éclairer le monde. Dans nos pays tempérés, le +soleil de midi fait sortir de terre tout ce qu'elle a de vie et de +bruits, et semble exaspérer toutes les passions joyeuses de la campagne. +Ici, le soleil de midi consterne, écrase, mortifie, et c'est l'ombre de +minuit qui répare et à son tour redonne la vie. + +Une seule chose, grâce à des ressources de sève inconcevables, résiste à +la consomption de ces terribles étés, qui dessèchent les rivières, +corrompent les eaux qu'ils ne peuvent tarir, et ne donnent qu'à peu de +gens le temps de vieillir,--c'est la couleur verte des feuillages; +couleur extraordinaire dont nous n'avons pas d'expression dans les +harmonies ordinaires de la palette. Je me suis rappelé les taillis de +chêne les plus verts, les potagers normands les mieux arrosés, à +l'époque la plus épanouie de l'année, aussitôt après la frondaison, sans +trouver quelque chose de comparable à ce badigeonnage de vert émeraude, +entier, agaçant, et qui fait ressembler tous ces arbres à des joujoux de +papier vert qu'on planterait sur du bois jaune. Ce qui rend le +désaccord plus bizarre et aussi la comparaison plus juste, c'est que le +pied des arbres repose en effet sur un terrain presque tout à fait nu, +couleur de chaume, où l'on ne voit que quelques petits carrés de légumes +mal arrosés et plus mal venus, des haricots et des fèves à feuilles +flétries. + +Ces jardins, si desséchés par le pied, si verdoyants par le sommet, sont +toute la fortune et toute la gaieté de Tadjemout. On les dit fertiles. +Pour moi, je n'y ai vu que des pommes et des abricots. Les pommes sont +petites, de couleur fade, et pareilles à des pommes à cidre, pour la +grosseur et pour le goût. Quant à l'abricotier du sud, c'est un bel +arbre, de haute taille, d'un port sérieux, d'un feuillage élégant, +régulier, et qui conviendrait aux paysagistes de style; voilà pourquoi +je le signale en passant. C'est un feuillage arrondi par masses +compactes ou développé en longues grappes traînantes, et dont +l'exécution, naturellement indiquée, s'exprime par un travail serré de +touches rondes posées symétriquement, comme des points de broderie. Cela +rappelle exactement l'exécution calme et savante du _Diogène_ et du +_Raisin de Chanaan_. A l'automne, quand l'arbre est devenu brun, la +ressemblance doit être parfaite. L'abricotier, comme les pommiers +normands et les orangers, se couvre de fruits en si grand nombre, que +chaque feuille verte est accompagnée d'un fruit d'or. Cet arbre, +d'aspect mythologique, est, après les dattiers, ce qu'il y a de plus +précieux dans les vergers du Sud. Les abricots secs forment, tu le sais, +le fond de la cuisine arabe; on les fait sécher sur des claies, et, +pendant tout le reste de l'année, on en compose, avec fort peu de viande +et beaucoup de sauce au _fel-fel_, toute sorte de ragoûts, entre autres +le _hamiss_. + +Des grenadiers, dont les fleurs commençaient à faire place au fruit; des +poiriers; des figuiers bas, à feuilles plus petites et plus foncées que +les figuiers d'Europe; quelques pêchers, au feuillage grêle un peu plus +doré que le reste; des vignes poussant en tout sens avec les plus grands +caprices et portant déjà des verjus monstrueux; par-dessus tout cela les +aigrettes des palmiers d'un vert froid, légèrement jaunes ou +rougissantes au point de jonction des palmes, voilà les jardins de +Tadjemout, c'est-à-dire de tous les ksours du Sud. + +Somme toute, ici les oiseaux sont plus heureux que les hommes; car ils +se nourrissent aussi bien et vivent plus commodément. Ils ont le peu de +fraîcheur que la végétation parvient à exprimer du sol, et le moindre +vent qui remue cette atmosphère inerte et brûlante de midi, ils le +recueillent en paix dans leurs maisons mouvantes de feuillages. On ne +les aperçoit pas, et c'est à peine si on les entend se déranger dans les +feuilles quand on passe à côté d'eux. Quelquefois, une petite +tourterelle fauve, à collier lilas, s'envole et se réfugie sur un +palmier; elle agite, en s'y posant, le djerid flexible; on la voit un +moment se balancer sur le ciel bleu, puis elle se retire au cœur de +l'arbre, elle y pousse un ou deux roucoulements, fait mouvoir encore les +dards aigus des palmes, et tout se tait, en même temps que tout +redevient immobile. + +Quand j'entrai dans le vestibule, où l'odeur du repas semblait avoir +rassemblé toutes les mouches et tous les affamés du quartier, le caïd, +qui n'attendait plus que mon retour, fit un signal du côté des cuisines, +et je vis apparaître, au bout d'un bâton, le cadavre rissolé et tout +fumant du petit agneau noir. + +Aouïmer fut d'une gaieté folle pendant tout le repas, et Ben-Ameur +essaya de nous persuader que les habitants de Tadjemout seraient heureux +de nous retenir jusqu'au lendemain; mais nos pauvres chevaux expiraient +de chaleur dans la cour, et c'était nous soulager tous que de nous +mettre en route. Avant trois heures, nous prenions congé du caïd et nous +sortions par _Bab-Sfaïn_, porte qui s'ouvre du côté d'Aïn-Mahdy. + + + + +Aïn-Mahdy, juillet 1853. + + +--J'accomplissais en ce moment un de mes plus vieux rêves de voyage; +rêve est le mot, car à l'époque où je le faisais, en examinant la carte +du Sahara, il était plus que douteux qu'il pût jamais se réaliser. Ce +n'était ni son éloignement, ni la nouveauté du pays qui m'attiraient +vers ce lieu-là, de préférence à tant d'autres, tout aussi propres à +m'émouvoir; c'était je ne sais quoi de séduisant dans le nom, quelques +lambeaux appris de son histoire, le bruit d'un grand personnage +religieux luttant derrière ces remparts contre le premier homme de +guerre de l'Afrique moderne, beaucoup d'imaginations colorant une vague +perspective de faits et de paysage; enfin, je ne sais quelle singulière +intuition du vrai qui m'avait fait imaginer une sorte de ville +abbatiale, dévote, sérieuse, hautaine et dominée, comme Avignon, par un +palais de pape. Chemin faisant, je me rappelais le temps où El-Aghouat +était encore pour Alger un pays fort mystérieux, et je pensais au nombre +d'événements, petits ou grands, que le hasard avait dû combiner pour +faciliter ma promenade; et ce qui m'étonnait le plus dans tout cela, +c'était d'en être aussi peu surpris et de trouver tout simple que +j'eusse déjeuné le matin à Tadjemout et que j'allasse à présent dîner à +Aïn-Mahdy. + +Nous avions devant nous une plaine unie, pierreuse, sans aucun accident +de terrain et sans variété d'aspect. A droite et à gauche, fuyaient +parallèlement deux bourrelets d'une couleur exquise et seulement tachés +d'ombres pareilles à des gouttes d'eau bleue. A l'extrémité de la +plaine, on distinguait un renflement dans la ligne droite de l'horizon; +c'était derrière ce mouvement du sol que nous allions voir apparaître +Aïn-Mahdy. La montagne au delà devenait plus bleuâtre à mesure que le +soleil inclinait de son côté. De petits sentiers grisâtres se +dirigeaient en droite ligne dans la plaine et menaient sans détours de +Tadjemout à Aïn-Mahdy. Il n'en fallait pas davantage pour indiquer le +voisinage d'une ville fréquentée.--Ces deux ou trois sentiers, séparés +par des intervalles presque égaux, où la terre est battue, où il y a +moins de cailloux qu'ailleurs, c'est une grande route de caravane. Le +gros de la troupe marche à la file dans le sillon du milieu, le plus +poudreux, le seul qui ne soit jamais interrompu; les cavaliers +d'escorte, les conducteurs de chameaux vont parallèlement dans les +petits sentiers latéraux, à la file aussi, car il n'y en a guère où l'on +remarque le passage ordinaire de plus de deux cavaliers de front. La +route se trouve ainsi tracée dans la direction la plus courte. Quand on +rencontre une touffe d'_alfa_, de _chih_ ou de _k'tâf_, on la tourne; +l'herbe continue de pousser; et c'est le chemin qui fait un circuit, +grâce à l'imperturbable régularité des voyageurs. Je m'amusais à +reconnaître la large empreinte des chameaux, le pied des chevaux, celui +des hommes. De loin en loin, nous retrouvions des marques de roues, +presque effacées par les pluies d'hiver. N'était-ce pas la voie des +canons qui sont venus d'_El-Biod_ mitrailler les murs d'El-Aghouat? De +rares gangas, qu'on ne voyait pas, faisaient entendre au-dessus de nos +têtes de faibles cris perdus dans le silence. A gauche, et sur des plans +inclinés qui remontaient vers les collines, on distinguait de temps en +temps des points fauves tachés en dessous de blanc. Ces points fauves +étaient mobiles, et malgré l'énorme distance, on voyait le lustre du +poil. C'étaient des gazelles qui paissaient parmi des _alfa_ +jaunissants. Le chemin que nous suivions était couvert de leurs traces; +on eût pu dire que _la terre exhalait le musc_. + +A moitié chemin à peu près, nous vîmes venir à nous deux voyageurs à +pied, conduisant trois petits ânes. Deux de ces ânes étaient chargés; le +troisième, velu comme un ours et de la taille d'un gros mouton, trottait +gaiement en avant des autres et s'arrêtait fréquemment pour accrocher au +passage un rameau pâle de _k'tâf_. Les hommes étaient nègres, mais de +vrais nègres pur sang, d'un noir de jais, avec des rugosités sur les +jambes et des plissures sur le visage, que le hâle du désert avait +rendues grisâtres: on eût dit une écorce. Ils étaient en turban, en +jaquette et en culotte flottante, tout habillés de blanc, de rose et de +jonquille, avec d'étranges bottines ressemblant à de vieux brodequins +d'acrobates. C'étaient presque des vieillards, et la gaieté de leur +costume, l'effet de ces couleurs tendres accompagnant ces corps de +momies me surprirent tout de suite infiniment. L'un avait au cou un +chapelet de flûtes en roseau, comme le fou de D'jelfa; il tenait à la +main une musette en bois travaillé, incrustée de nacre, et fort +enjolivée de coquillages. L'autre portait en sautoir une guitare formée +d'une carapace de tortue, emmanchée dans un bâton brut. + +Quant aux ânes, je fus longtemps à deviner ce qu'ils avaient sur le dos. +Outre plusieurs tambourins ornés de grelots, d'autres instruments de +musique, reconnaissables à leur long manche, et un amas de loques +fanées, je voyais, à distance, quelque chose comme une quantité de +paquets de plumes ondoyer au-dessus de la charge et flotter confusément +jusque sur leurs oreilles. En approchant, je m'aperçus que ces paquets +étaient de toutes les couleurs et de la plus singulière apparence; +c'étaient à peu près des oiseaux par le plumage; par la forme, c'étaient +des bêtes impossibles; et, ce qui m'étonna le plus, ce fut de voir que +chacun de ces monstres avait positivement un bec et deux pattes. Il y en +avait un grand nombre de tailles diverses, et tous d'une composition +plus ou moins propre à frapper l'esprit; les uns petits, armés d'un bec +énorme et montés sur des échasses de flamands; les autres, pesants comme +une outarde, avec une tête imperceptible et des pieds filiformes; +d'autres d'un air tout à fait farouche, auxquels il ne manquait que le +cri pour être l'idéal de ce qui fait peur.--Imagine, mon cher ami, ce +qui peut sortir de la fantaisie d'un nègre, quand il s'amuse à refaire +des oiseaux avec des peaux cousues, des pattes et des têtes rapportées. + +C'étaient donc des bateleurs avec leurs marionnettes. Ils sortaient +d'Aïn-Mahdy, où je doutai qu'ils eussent fait leurs frais, et s'en +allaient par Tadjemout, chez les Ouled-Nayls d'abord, puis dans les +douars du Tell, essayer l'effet de leur innocente industrie. Je dis à +Aouïmer de les questionner: mais ils parlaient fort peu l'arabe, et +faute de nous comprendre, je ne pus savoir d'où ils venaient. Le seul +nom que je reconnus dans le récit fait en langue nègre de leur longue +odyssée fut _Ouaregla_.--«C'est une ville où l'on aime beaucoup à rire,» +dit Aouïmer.--A tout hasard, je leur criai: _Kouka_, _Kano_, et tout ce +que je connaissais de noms appartenant au _Bernou_. Ils se mirent à rire +avec cette aimable gaieté des nègres, les plus francs rieurs de tous +hommes, et ils répétèrent: _Kouka_, _Kano_, d'un air de connaissance: +j'en conclus, peut-être à tort, qu'ils pouvaient bien avoir des +relations avec le lac _Tchad_ ou le _Haoussa_. Ils nous demandèrent de +l'eau. Heureusement que l'outre était pleine. Après quoi, nous nous +souhaitâmes mutuellement bon voyage, et je me retournai pour les voir +s'éloigner dans la direction de Tadjemout, qui n'apparaissait plus au +fond de la plaine, à présent dorée, que comme une tache grise au-dessus +d'une ligne verte. + +La première fois que je traversai la Metidja, pour aller d'Alger à +Blidah, je fus d'abord étonné (j'étais débarqué de la veille) de faire +ce trajet en diligence, à peu près comme sur une route de France; mais +je le fus bien davantage de rencontrer, au milieu de la plaine, un +Auvergnat en veste de velours olive et coiffé d'une casquette de +loutre, qui portait devant lui un orgue de Barbarie et en jouait tout en +marchant. C'était à peu près à l'endroit qu'on appelle les +Quatre-Chemins: la plaine était verte, hérissée de palmiers nains; on +voyait çà et là, entre la route et la montagne, pointer une tête isolée +de palmier en éventail; le magnifique encadrement de l'Atlas enfermait +l'horizon dans un cercle veiné de bleu, couronné de neiges, et d'une +imposante tournure; c'était une admirable entrée. Je venais d'apercevoir +un chacal qui traversait la route, comme aurait fait chez nous un +renard; et je voyais de loin, posées parmi les joncs, deux cigognes dont +l'une, comme l'ibis antique, tenait dans son bec quelque chose qu'on +pouvait prendre pour un serpent. L'Auvergnat jouait l'air de la _Grâce +de Dieu_. Ce jour-là je fus indigné.--Hier, en me séparant des musiciens +nègres, ce souvenir m'est revenu, et je l'ai pris avec moins d'amertume. +Il m'a semblé que cette nouvelle rencontre donnait un sens philosophique +à la première. Je comparais ces pauvres émigrants venus, l'un de +_Bernou_, l'autre du Cantal ou de la Savoie, et je n'ai pu m'empêcher +d'admirer encore davantage les combinaisons du hasard, en pensant qu'un +jour ils se rencontreraient peut-être, l'un avec sa guitare d'écaille, +l'autre avec son coffre à musique, et qu'ils joueraient ensemble des +airs nègres et des airs parisiens, au milieu d'une ville arabe devenue +française. + +Vers six heures, nous perdîmes Tadjemout de vue; et presque aussitôt, +nous découvrions devant nous la silhouette massive, écrasée, légèrement +renflée vers le milieu, d'une ville solitaire, de couleur brune, marquée +de deux points plus clairs vers le centre: c'était Aïn-Mahdy. A ce +moment, le soleil, qui déclinait vers les montagnes, prenait déjà la +ville à revers, en dessinait seulement les contours dentelés, et noyait +dans un rayonnement mêlé de violet et de bleu verdâtre les premiers +échelons du Djebel-Amour. A mesure que nous approchions, le jour +baissait; l'heure ne pouvait être mieux choisie pour entrer dans cette +ville longtemps mystérieuse et demeurée sainte. Cette demi-clarté du +soir qui n'allait nous la montrer que confusément, l'ombre qui +commençait à l'envelopper avant que nous en fussions trop près, tout +cela convenait à merveille au sentiment particulier mêlé de curiosité et +de respect que m'inspirait Aïn-Mahdy. + +Il était sept heures quand nous atteignîmes le pied du rempart. C'est +une muraille en maçonnerie solide, avec des créneaux très rapprochés, et +coiffés de petits chapiteaux en pyramides. Aouïmer nous avait précédés +pour prévenir le caïd de notre arrivée, et nous entrâmes dans la ville +très modestement escortés d'un seul cavalier. En deçà du rempart règne +un mur moins élevé, qui forme l'enceinte intérieure des jardins, de +sorte que les jardins ont, comme la ville, une ceinture continue. Entre +ce mur et le rempart passe un chemin de ronde étroit et sinueux. C'est +par là que le guide nous fit tourner pour aller gagner la grande porte: +_Bab-el-Kebir_. Cette porte a l'air d'une entrée de forteresse; elle est +pratiquée dans une haute muraille et flanquée de deux grosses tours +carrées. Elle est beaucoup plus élevée que ne le sont d'habitude les +portes des villes arabes; elle a de solides battants armés de ferrures; +un encadrement de chaux en dessine le contour, presque aussi large que +haut; une banquette dallée de pierres grises, polies comme du fer usé, +garnit extérieurement le pied du mur. Le porche est profond, avec des +enfoncements ménagés dans l'épaisseur des tours latérales, et forme à +l'intérieur une véritable place d'armes. + +La rue sur laquelle on débouche après avoir franchi la voûte complète +cette entrée monumentale. Elle est très large pour une rue arabe, +comprise entre deux grands murs sévères, bâtis de pierres, sans +ouvertures, et si propre qu'on la dirait balayée. Au bout de cent pas, +elle tourne à angle droit au pied d'une maison blanche, d'architecture +mauresque, et dont la forme singulière rappelle à la fois le palais et +la mosquée. Cette maison blanche, élevée, percée à l'étage supérieur de +fenêtres en ogives précieusement sculptées, est l'une des maisons du +marabout Tedjini; c'est aussi le lieu de sa sépulture et la mosquée +d'Aïn-Mahdy. Ce nom de Tedjini, qui n'éveillera chez toi, quand tu me +liras, qu'un intérêt bien vague, ce seul nom, quand je l'entendis sortir +avec componction des lèvres du petit Ali, me fit éprouver, mon cher +ami, une émotion très sincère. Il imprimait à ce qui m'entourait un +caractère précis de grandeur, d'héroïsme et de sainteté. Je sentis que +l'âme de cet homme vaillant animait encore cette ville à l'air si +hautain et si recueilli. Mes imaginations d'autrefois ne m'avaient pas +trompé, Aïn-Mahdy ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu et +répondait à tout ce que j'avais rêvé. + +Une troupe de chameaux sans gardien encombrait la rue dans toute sa +largeur. En deçà et au delà de ce groupe silencieux, il n'y avait +personne. La rue déserte se remplissait paisiblement de cette ombre +poudreuse et de couleur rousse, ombre palpable, chargée de chaleur, +d'odeurs confuses, qu'on ne trouve que dans les villages arabes du Sud, +à la tombée de la nuit. La terrasse de la maison de Tedjini était +occupée par un petit nombre de gens qui tous regardaient du même côté, +du côté des montagnes. Ils nous virent entrer, tourner l'angle de la +rue, sans distraire leur attention de l'objet qui paraissait l'attirer +dans la direction du couchant. + +Le caïd prévenu nous attendait à quelques pas de là, devant une maison +de belle apparence, sorte de _Dar-dyaf_, où l'on nous fit entrer, et que +nous occupons seuls. La cour est grande, et nos chevaux sont logés dans +des écuries spacieuses; un escalier bien construit mène à l'étage, où +nous avons une chambre en galerie pour le jour, et une belle terrasse +garnie de tapis pour la nuit. + +Le caïd actuel d'Aïn-Mahdy n'a rien de frappant, ni dans les traits ni +dans les manières; mais il représente convenablement l'autorité civile, +dans cette municipalité, aujourd'hui bourgeoise et dévote. C'est un +homme simple et digne, dont la physionomie fine, quoique très placide, +le vêtement de grosse laine blanche, le chapelet de bois noir et la +coiffure basse font penser au magistrat et au prêtre, beaucoup plus +qu'au chef militaire. Son accueil fut grave et froid comme sa personne; +et j'y remarquai tout de suite une sorte de distraction mêlée d'égards, +qui n'était pas de l'impolitesse, mais qui, bien évidemment, ne marquait +aucun empressement. A peine avions-nous eu le temps de lui répéter +l'objet de notre visite, il l'avait appris déjà par la lettre +d'introduction, qu'il nous quitta. C'était contre tous les usages, et je +m'en étonnai. Quelques minutes après, vint la diffa.--Les deux spahis +soulevèrent les langes bleus qui, suivant la coutume, couvraient les +plats, et je vis, à leur visage, qu'il se passait quelque chose de +grave. C'étaient du kouskoussou d'orge et des mets de la dernière +qualité. Aouïmer se leva, d'un air important, prit un des plats et dit à +l'un des serviteurs: Emporte, et dis au caïd qu'on s'est trompé. Y +avait-il erreur? C'est ce qu'on ne put savoir; mais, au bout d'un +instant, le caïd lui-même reparut, accompagnant un souper qui +équivalait à des excuses, et suivi cette fois d'un cortège assez +nombreux de serviteurs et d'amis. + +Ils demeurèrent tous debout à l'angle de la terrasse; et bientôt +j'entendis qu'ils discutaient entre eux en considérant le soleil +couchant. + +--Savez-vous ce qui se passe? me dit tout à coup le lieutenant: ils +attendent encore la lune, et le Rhamadan n'est pas fini.--Aouïmer jeta +fort irréligieusement un éclat de rire de _giaour_ et continua +d'affirmer que tout le monde à L'Aghouat l'avait vue la veille au soir, +à sept heures trente-cinq minutes. + +--Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous les ennuyons beaucoup, dis-je au +lieutenant; cela se voit, et je crois convenable de nous expliquer. + +Nous exposâmes donc que nous avions calculé notre départ de manière à ne +les point gêner; que nous étions parti d'El-Aghouat à sept heures +trente-cinq minutes du soir et au coup de canon qui avait annoncé la fin +du jeûne, pour être plus certains de n'arriver à Aïn-Mahdy que le +premier jour du _Baïram_. Je racontai les préparatifs qu'on faisait à ce +moment chez leurs voisins; que toutes les cuisines fumaient; que la +ville était pleine de l'odeur des viandes; et je pris à témoin les deux +spahis et le petit Ali. Mais à tout cela on nous répondit que si les +Beni-l'Aghouat avaient vu la lune nouvelle, c'est qu'ils y regardaient +de moins près qu'ailleurs; que dans Aïn-Mahdy on était plus formaliste, +et que le jeûne durait encore. + +A ce moment, le caïd étendit le bras vers l'horizon; et nous vîmes, tous +ensemble, apparaître dans la pâleur du couchant le demi-cercle mince et +long de la lune naissante. Il se découpait, avec la précision d'un fil +d'argent, sur un ciel parfaitement pur, couleur d'or vert. Au-dessous +d'elle, scintillait une petite étoile brillante comme un œil qui se +dilate en souriant. On regarda quelques minutes ce signal charmant de la +fin d'un long jeûne. L'astre était si près des montagnes qu'un moment +plus tard il cacha un des bouts effilés de son disque, puis disparut +tout à fait. + +Le caïd, plus occupé de ce qu'il venait de voir que de notre présence, +descendit alors, suivi de ses serviteurs, et s'en alla proclamer que le +Rhamadan était accompli pour l'an de l'hégire 1269. Son fils, un grand +enfant, doux de visage et déjà grave dans son maintien, se coucha, sans +rien dire, sur le tapis, afin de passer la nuit près de nous. Quant à +moi, le sommeil ne tarda pas à me prendre; j'entendis vaguement des +chants qui ressemblaient à des cantiques et des psalmodies qui n'avaient +rien de joyeux sortir de la maison mortuaire de Tedjini; je regardai, +pendant un moment, luire les étoiles au-dessus de ma tête; et, sans +attendre la fin du repas, pêle-mêle avec les plats de bois et les +_mardjel_ de lait, je m'endormis au milieu de la table à manger qui +était en même temps notre lit. + + + + +Aïn-Mahdy, juillet 1853. + + +--La première impression demeure; Aïn-Mahdy me rappelle Avignon; je ne +saurais expliquer pourquoi, car une ville arabe est ce qu'il y a de +moins comparable à une ville française; et la seule analogie d'aspect +qu'il y ait entre ces deux villes consiste dans une ligne de remparts +dentelés, une couleur à peu près semblable, d'un brun chaud, un monument +qui se voit de loin et couronne avec majesté l'une et l'autre, mais +c'est une sorte d'analogie morale, une physionomie également taciturne; +un air de commandement avec des dispositions de défense, quelque chose +de religieux, d'austère; je ne sais quel même aspect féodal qui +participe à la fois de la forteresse et de l'abbaye. Elles se +ressemblent par l'effet produit, et peut-être cette comparaison tout +imaginaire te donnera-t-elle une idée juste de ce qui est. + +La ville est posée sur un renflement de la plaine et décrit une ellipse. +On trouve qu'elle a la forme «d'un œuf d'autruche coupé en deux dans +le sens de sa longueur». Toute la partie des fortifications est +admirablement construite et dans un superbe état d'entretien. Le tableau +général, au lieu de chanceler en tous sens et d'incliner sous tous les +angles, suivant l'habitude des villages sahariens, garde un aplomb de +lignes et se dessine par des angles droits très satisfaisants pour +l'œil. + +Les jardins qui ont été rasés dépassent à peine le sommet des murs de +clôture, sous forme d'un bourrelet vert. Un seul arbre a survécu; il +s'élève assez tristement dans un enclos désert. Le pauvre k'sour +d'_El-Outaya_, abandonné sans verdure et sans abri dans sa plaine +ingrate, entre El-Kantara et Bisk'ra, témoigne de cette manière générale +d'entendre la guerre. J'y ai vu l'unique palmier qui fut laissé debout, +pour apprendre à l'étranger qu'il y avait eu là une oasis. Aïn-Mahdy en +a conservé deux, l'un au nord, l'autre au sud des jardins. + +Aïn-Mahdy n'a point de rivière, mais on voit de loin entre la ville et +la montagne un point blanc de maçonnerie qui indique la tête de la +source _Aïn-Mahdy_. Arrivé à la porte Bab-el-Sakia, le ruisseau se +déverse dans un bassin d'où il va, par deux écluses, arroser les +jardins. Ici, comme à El-Aghouat, il y a le répartiteur des eaux, avec +son sablier qui sert d'horloge à toute la ville. + +C'est à un kilomètre à peu près des jardins qu'était campée l'armée +d'Abd-el-Kader. On montre encore, près de l'_Aïn_, la place occupée par +la tente de l'émir. Elle est marquée par une assise de pierres rangées +circulairement, comme autour des tentes dans les _douars_ sédentaires; +c'était annoncer d'avance l'intention de ne pas lâcher pied. Comme tu le +sais, le siège dura neuf mois. Mais la ville avait des puits; elle était +armée, approvisionnée de tout, débarrassée des bouches inutiles; +Tedjini n'y avait gardé avec lui que trois cent cinquante hommes, les +meilleurs tireurs du désert; l'assaut fut impossible. Il y eut un moment +où, fatigué de la canonnade et voyant sous ses yeux couper ses eaux, +dévaster ses jardins, Tedjini fit offrir à son ennemi de vider la +querelle dans un combat singulier. Mais «il était couvert d'amulettes», +prétendirent les T'olba du camp d'Abd-el-Kader, et, la partie étant +jugée inégale, le combat n'eut pas lieu. Ce fut toute une Iliade; et +cela finit par un traité qui fut aussi perfide que le cheval de +Troie.--L'émir avait juré, écrivait-il, d'aller faire sa prière à la +mosquée d'Aïn-Mahdy. Cette considération pieuse alla droit à l'âme du +marabout. Les conventions arrêtées, leur exécution jurée sur le Coran, +Tedjini se retira à El-Aghouat, avec ses femmes et sa suite. +Abd-el-Kader entra dans la ville, fit abattre les murs et saccager les +maisons; il respecta pourtant celle du marabout. Puis, pressé par les +événements, il se retira et, presque aussitôt, retourna contre nous son +épée déshonorée par cette guerre impie. Tous ces faits, historiquement +très petits, ne te semblent-ils pas préparés pour la légende? Et vois-tu +ce «Μηνιν αειδε, θεα» entonné par leur poète arabe... «O muse! +chante la colère de Si-Hadj-Abd-el-Kader, fils de Mahieddin»? + +Tedjini est mort, il y a quatre mois, laissant un jeune fils et douze +filles; il avait eu quinze ans de paix pour rebâtir sa ville et relever +ses remparts. Après ce court et glorieux moment d'exaltation guerrière, +il reprit paisiblement sa vie de reclus et ne voulut plus la consacrer +qu'aux bonnes œuvres, ne s'occupant des affaires de personne, mais ne +voulant point qu'on se mêlât des siennes et demandant qu'on le laissât +libre dans l'administration intérieure de son petit État, j'allais dire +de son diocèse. «Je ne suis plus de ce monde», écrivait-il bien des +années avant de le quitter. Un jour qu'il était seul en prière dans son +oratoire, on entendit un grand cri. Son domestique de confiance, qui se +tenait dehors, entra et le trouva étendu et sans parole, et expirant. + +Cependant on eut quelques doutes sur la réalité de cet événement; et, +pour prévenir toute supercherie, un officier d'El-Aghouat fut envoyé à +Aïn-Mahdy, avec mission de se faire ouvrir le cercueil et de constater +que ce grand personnage était bien réellement mort. L'identité reconnue, +on la fit publiquement proclamer; ce qui n'empêcherait pas, dit-on, +qu'on ne le ressuscitât, si les événements y donnaient lieu. + +Tedjini laisse dans tout le désert une immense renommée; et l'autorité +religieuse de son nom lui survivra jusqu'au jour où le peuple arabe +perdra la mémoire de ses marabouts. C'est maintenant un privilège à +perpétuité. Tedjini n'est plus un saint homme, c'est un saint, et sa +maison devient une chapelle. Selon la coutume des marabouts, il a achevé +sa vie à côté de son tombeau, et il n'a pas eu à changer de place pour +passer d'un asile à l'autre. Le mausolée qui servait de sépulture à ses +ancêtres est très richement entouré de balustrades sculptées, peintes et +dorées; il a été fait à Tunis, puis apporté à Aïn-Mahdy et monté pièce à +pièce. + +C'était hier le jour des dévotions arabes; et, toute la matinée, de +longues files de femmes et d'hommes se sont rendues processionnellement +à la mosquée. Nous allons à nos églises en France à peu près comme les +écoliers vont à la classe: un par un pour entrer; la messe dite, on sort +en foule. A la porte des mosquées arabes, c'est un va-et-vient continuel +de croyants qui vont prier et de croyants qui en reviennent; toujours le +même silence et pas plus d'empressement après qu'avant. Tous ces gens-là +sont fort beaux, pleins de la même gravité, trop propres pour des +pauvres, trop peu luxueux pour des riches. A leur voir à tous le même +vêtement de grosse laine, le même haïk épais sur la tête, maintenu par +une simple corde grise, un chapelet pareil au cou, le même air +d'austérité calme, la même indifférence pour l'étranger, on dirait un +séminaire de vieillards qui se rend aux plus graves cérémonies. + +Rien ne rappelle ici la vie de la tente, pastorale et guerrière, ni la +vie seigneuriale et armée du bordj. J'ai pu étudier dans différents +lieux ces côtés bien distincts de l'existence arabe, et j'ai toujours +trouvé la poudre, le cheval, les armes de combat ou de chasse mêlés +plus ou moins aux scènes les plus familières. Ici, nulle _fantasia_, +surtout quand il s'agit d'acte de piété. Depuis mon arrivée, je n'ai pas +entendu le pas d'un cheval; on dirait un pavé de sanctuaire, où ne +marchent que des gens d'église. Je n'ai vu ni ceinturon armé, ni bottes +à éperons; tous portent la sandale du bourgeois, et ceux du dehors le +brodequin lacé des voyageurs. Un trait de caractère que je trouve gravé +sur ces physionomies placides, c'est une grande confiance en eux-mêmes. +Ils parlent avec un sourire plein de comparaisons orgueilleuses des +pauvres murailles d'El-Aghouat qui sont tombées devant nos canons; et +c'est alors pour considérer les leurs avec la sécurité de gens qui sont +en possession de deux sentiments: la volonté d'être inoffensifs, la +certitude de résister. + +Les femmes vont aux mosquées, ce que je n'avais vu nulle part. Elles se +rendaient en foule au marabout avec autant de solennité et d'une marche +encore plus dévote que les hommes. C'est le même costume qu'à +El-Aghouat, avec ce détail de plus que toutes portent la _melhafa_ +(mante), et sont hermétiquement voilées. + +Je m'étais assis au fond de la rue de manière à les voir descendre de +l'intérieur de la ville; elles passaient devant moi pour entrer dans la +ruelle qui conduit au lieu des prières. Une grande ombre, projetée par +la maison de Tedjini, descendait sur la voie, très large en cet endroit, +remontait sur les piliers d'un fondouk construit en face, et ne +laissait, dans la lumière dorée du soleil, que la partie supérieure du +fondouk et des maisons qui le suivent. L'ombre tournait avec la rue, +montait avec elle, s'allongeant ou se rétrécissant selon le mouvement du +terrain. Une plaque d'un bleu violent servait de plafond à ce tableau, +éclairé de manière à donner plus de mystère à la rue et à mettre tout +l'éclat dans le ciel. Du côté de l'ombre, et contre le pied du mur, +s'alignait une rangée d'Arabes assis, couchés, rassemblés sur eux-mêmes +ou posés de côté dans ces attitudes de repos grandioses qui sont +maniérées à l'Académie, et qui sont tout simplement vraies, chez les +maîtres comme dans la nature. + +Les femmes arrivaient du côté du soleil, longeant les murs, hâtant le +pas, surtout en passant devant nous, pour échapper le plus vite possible +aux regards des infidèles; tantôt deux ensemble, côte à côte, traînant +après elles une toute petite fille en haillons, pendue aux bouts +flottants de leur haïk; tantôt par groupes nombreux, avec une ampleur de +vêtements et une abondance de plis qui remplissaient la rue d'un tumulte +léger, très mystérieux à entendre. Quelquefois, un groupe de trois +venait isolément: celle du milieu, peut-être la plus jeune, semblait +soutenue par les deux autres, chacune d'elles ayant un bras passé autour +de sa taille et l'abritant sous un pan de son voile. Ce groupe, +magnifiquement composé, s'avançait tout d'une pièce, sans qu'on vît ni +geste, ni pas qui le fît mouvoir, par un mouvement simultané qui +semblait unique; les trois voiles n'en formaient plus qu'un, et l'on +devinait confusément la forme des corps sous ce même vêtement d'une +ampleur démesurée. + +Peut-être m'eût-il été possible d'entrer dans la mosquée; mais je ne +l'essayai point. Pénétrer plus avant qu'il n'est permis dans la vie +arabe me semble d'une curiosité mal entendue. Il faut regarder ce peuple +à la distance où il lui convient de se montrer: les hommes de près, les +femmes de loin; la chambre à coucher et la mosquée, jamais. Décrire un +appartement de femmes ou peindre les cérémonies du culte arabe est à mon +avis plus grave qu'une fraude: c'est commettre, sous le rapport de +l'art, une erreur de point de vue. + +Bab-el-Kebir, l'entrée de la principale rue, les abords de la maison de +Tedjini, voilà, au surplus, tout ce qu'il y a d'intéressant et d'inusité +dans la physionomie intérieure d'Aïn-Mahdy. Le reste se ressent de la +négligence et de l'incurie du peuple arabe, et le haut quartier n'est +guère mieux bâti qu'El-Aghouat. Là, comme partout, ce sont des portes à +claire-voie, des ruelles malpropres et des maisons en pisé, consumées +par le soleil; des enfants postés en embuscade et qui fuient devant +nous; des femmes un peu plus sauvages qu'ailleurs, qui se lèvent à notre +approche et rentrent précipitamment sous le porche obscur des maisons; +des hommes indifférents, qui se soulèvent pesamment de leurs lits de +repos et nous saluent d'un air un peu superbe pour de simples petits +bourgeois. + +Notre maison confine aux jardins du côté du sud-ouest. De ma terrasse, +en m'accoudant sur un mur crénelé qui fait partie du rempart, j'embrasse +une grande moitié de l'oasis et toute la plaine, depuis le sud, où le +ciel enflammé vibre sous la réverbération lointaine du désert, jusqu'au +nord-ouest, où la plaine aride, brûlée, couleur de cendre chaude, se +relève insensiblement vers les montagnes. Ces vues de haut me plaisent +toujours, et toujours j'ai rêvé de grandes figures dans une action +simple, exposées sur le ciel et dominant un vaste pays. Hélène et Priam, +au sommet de la tour, nommant les chefs de l'armée grecque; Antigone +amenée par son gouverneur sur la terrasse du palais d'Œdipe et +cherchant à reconnaître son frère au milieu du camp des sept chefs, +voilà des tableaux qui me passionnent et qui me semblent contenir toutes +les solennités possibles de la nature et du drame humain. «Quel est ce +guerrier au panache blanc qui marche en tête de l'armée?...--Princesse, +c'est un chef.--Mais où est donc ce frère chéri?--Il est debout à côté +d'Adraste, près du tombeau des sept filles de Niobé. Le vois-tu?--Je le +vois, mais pas trop distinctement.» + +Je pense en ce moment qu'il y eut des scènes pareilles, avec les mêmes +sentiments peut-être, sur cette terrasse où je t'écris. Je regarde la +place vide où était le camp, et je vois le bloc carré et blanc de +l'_Aïn_, pareil au tombeau de _Zethus_. + +J'oubliais de te dire que dans ma promenade de ce matin, j'ai trouvé un +éclat d'obus tombé près des murs des jardins, pendant le siège de 1838; +et dans la ville, un gant français apporté je ne sais par qui et jeté +sur un fumier, où barbotaient trois oies grises, oiseaux plus rares ici +que les autruches. + + + + +Tadjemout, juillet, au soir. + + +--Revenus ce soir à Tadjemout. Pour éviter l'hospitalité du caïd, nous +avons pris le parti de camper en dehors de la ville près du ruisseau, au +pied d'un mur de jardin. Au moment où nous arrivions, un Arabe était +assis par terre, au centre d'un cercle formé par cinq dromadaires. Il +avait dans son burnouss une brassée d'herbe et la leur distribuait brin +à brin. Les cinq bêtes, couchées le cou en avant, promenaient autour de +ses genoux leur tête bizarre, et se disputaient avec de sourds +grognements cette maigre pâture, souvenir de la saison fertile. Le +chamelier nous a cédé sa place; c'est une pente en terre battue, sans +cailloux, bien choisie pour recevoir un tapis. + +Cette fois, ce fut à mon tour de dire au lieutenant: Prenons-nous la +tente? Le lieutenant s'empressa de répondre: Ce n'est pas la peine. Et +je dis en riant au petit Ali: C'est bien, ne défais rien, le paquet +sera tout ficelé pour le prochain voyage. + +En réalité, nous aurions pu simplifier encore nos bagages, et supprimer +du même coup le guide et le mulet. + +Mais le lieutenant prétend qu'ils font bien ensemble, et que, sans eux, +nous aurions eu l'air de pauvres. + +La nuit descend tiède et tranquille sur ce triste pays toujours +paisible, quoiqu'un peu moins inanimé qu'en plein jour. Au lieu de +n'avoir pas d'ombre, il n'a presque plus de lumière, et le brouillard +gris qui s'amasse au-dessus de la ville ressemble à de la fraîcheur. Des +silhouettes silencieuses passent au sommet d'un mamelon aride, découpées +sur un ciel orangé, et disparaissent dans le chemin déjà sombre qui mène +à _Bab-Sfain_. Par moments, les palmiers se balançent comme pour secouer +la poussière du jour; et l'on entend dans la ruelle voisine un bruit +d'écuelles remuant de l'eau, et le ruissellement des outres qu'on +remplit. + +Il nous sera difficile d'éviter la diffa; car nous remarquons qu'un +certain mouvement de gens affairés s'établit de la ville à notre +bivouac. Le caïd, qui s'est rendu près de nous, a l'air de donner des +ordres. Il porte encore ce disgracieux burnouss de couleur jaune; il est +riant, et sa figure presque rose, sans barbe, avec des yeux bleu clair, +manifeste par une expression joviale le plaisir qu'il a de nous revoir. +A notre gauche, et sur le mamelon qui nous domine, on voit s'assembler +des curieux qui pourraient bien être attirés par les préparatifs d'un +repas. + +En attendant, et pour n'être pas en retard de politesse avec lui, nous +offrons au caïd une bougie, un pain qui date d'El-Aghouat, deux citrons +et une pleine gamelle de café. On forme le cercle. Il est devenu +nombreux. Je me demande comment tout ce monde va s'en tirer avec deux +citrons et trois gobelets. + +Le caïd prend un des citrons, un seul, l'autre est mis de côté, y fait +un petit trou, y appuie ses lèvres, et, discrètement, en exprime un peu +de jus, puis il le passe à son voisin. De bouche en bouche, le citron +fait le tour du cercle et revient, n'ayant plus que l'écorce, entre les +mains du caïd, qui, précieusement, le dépose dans le capuchon de son +burnouss, comme pour le faire servir à plus d'un régal. Quant aux trois +gobelets, remplis jusqu'aux bords, chacun y boit de même, à son tour et +avec économie. Après qu'on les eut déposés, bien vidés, tu peux le +croire, au milieu du cercle, un des mieux mis de nos convives, et qui +semblait des mieux nourris, s'est assuré, en les essuyant de la langue +et du doigt, qu'il n'y restait plus rien que l'odeur du café bu. + +La fête se complique; voici maintenant des musiciens et des chanteurs. +Nous allumons une bougie de plus. J'apprends que c'est Aouïmer et +Ben-Ameur qui se font donner de la musique et payent cette partie du +divertissement. Un grand feu s'allume à dix pas de nous. Je distingue de +ma place la forme obscure d'un gros mouton qu'on fait tourner au milieu +de la flamme; autour, sont penchées des figures attentives de +cuisiniers, avec des airs si avides, que je me demande s'ils sont là +pour faire cuire le mouton ou pour le manger. + +Il est onze heures. Je donnerais toutes les diffa du monde pour un peu +de sommeil. Cette fois j'abandonne ma part du dîner, et je dois dire que +personne n'a l'air offensé de ce défaut d'usage. + +Si quelque chose égale la sobriété des Arabes, c'est leur gloutonnerie. +Admirables estomacs, qui tantôt ne mangent pas de quoi satisfaire un +enfant, et tantôt se satisfont tout juste avec ce qui étoufferait un +ogre. Rien ne peut rendre la précipitation des mâchoires, le jeu rapide +des doigts dépeçant la viande, ou roulant la farine en grain du +kouskoussou, et l'effrayante gourmandise des visages. Notre amateur de +café fait des prodiges; il ne se sert plus de ses dents; des deux mains, +comme un jongleur se sert de ses billés, il jette bouchée sur bouchée +dans sa bouche grande ouverte; ce n'est plus manger, on dirait qu'il +boit. Le caïd ne le cède à personne. + +Il y a trois tables: la première, composée des personnages, a le +privilège de prélever le meilleur du plat et d'arracher toute la peau +rissolée du rôti; la seconde, à son tour, a droit à tant de minutes de +coups de dents; je m'inquiète de ce qui va rester à la troisième, +composée des serviteurs, des tout jeunes gens et des musiciens, quand le +dîner sortira des mains des notables.--Tout le monde a l'air +profondément repu; et des bruits de satisfaction se font entendre. +L'auteur de ces inconvenances dit avec sang-froid l'_hamdoullah_, je +remercie Dieu; on lui répond de même _Allah iaatiksaha_, que Dieu te +donne la santé; les chants interrompus recommencent avec plus d'entrain, +et l'on nous laisse une garde bien superflue de huit hommes, qui +veilleront près de nous, c'est-à-dire, je le crains, qui nous obligeront +de veiller avec eux. + + + + +El-Aghouat, juillet 1853. + + +--J'ai vu disparaître derrière moi Tadjemout, comme j'avais vu +disparaître Aïn-Mahdy, avec le cœur serré par cette certitude de ne +jamais les revoir. Grande halte pendant le jour au milieu de +l'Oued-M'zi, sous un soleil de plomb, dans une solitude accablante, +n'ayant que de l'eau détestable et ne pouvant dormir, à cause de +l'extrême chaleur. C'est le seul endroit peut-être d'où je me suis +éloigné sans regrets. Aucun incident dans le reste de la route. Nos +cavaliers se sont amusés à courir des gazelles, et ce grand enfant +d'Aouïmer, joyeux comme un cheval qui sent l'écurie, debout sur ses +étriers, le sabre nu, avec de grands cris, poussait des charges à fond +de train contre de pauvres lièvres qui, vers le soir, prenaient le +frais dans l'alfa. + +Les dunes de sables, aperçues la nuit, sont mouvantes; on y voit de +petits plis réguliers, comme sur une mer calme, ridée par le vent; leur +surface était d'une admirable pureté, et personne ne les avait foulées +depuis le dernier simoun. + +Au moment où nous repassions le col, et où se montrait tendue devant +nous la ligne mystérieuse du désert, la température devint tout à coup +plus chaude, l'air moins respirable. Le soleil venait de disparaître. Un +orage qui nous avait menacés tout le jour, et s'était lentement avancé +du Djebel-Amour jusque sur les bois de Recheg, avait fini par s'évaporer +sans pluie, sans tonnerre ni éclairs, et le ciel avait repris sa +sérénité ardente. El-Aghouat se déployait à une lieue de nous, au-dessus +de l'oasis et sur le dos de ses rochers blanchâtres. + +Cette grande ville triste, et qui bien véritablement sent la mort, +s'enveloppait d'ombres violettes pareilles à des voiles de deuil. En +approchant des jardins, nous aperçûmes, près de trous fraîchement +remués, trois objets informes étendus à terre. C'étaient trois cadavres +de femmes que les chiens avaient arrachés de leurs fosses. Blessées +pendant la prise ou atteintes dans leur fuite, sans doute elles étaient +venues tomber là, et la piété des passants les avait recouvertes d'un +peu de terre. Je descendis de cheval pour examiner de plus près ces +corps momifiés, consumés jusqu'aux os, mais tout vêtus encore de leurs +haïks de cotonnade grise. La terre n'avait rien laissé à ronger sur ces +carcasses desséchées, et une fois exhumées, les chiens n'avaient pas +même essayé de les déshabiller. Une main se détachait de l'un des +cadavres et ne tenait plus au bras que par un lambeau déchiré, sec, dur +et noir comme de la peau de chagrin. Elle était à demi fermée, crispée +comme dans une dernière lutte avec la mort. Je la pris et l'accrochai à +l'arçon de ma selle; c'était une relique funèbre à rapporter du triste +ossuaire d'El-Aghouat. Je me rappelai le corps du zouave découvert du +côté de l'est le jour de mon entrée, et je trouvai la symétrie de ces +rencontres assez fatale. Décidément, pensai-je, ce n'est pas ici qu'on +écrira les bucoliques de la vie arabe. La main se balançait à côté de la +mienne; c'était une petite main allongée, étroite, aux ongles blancs, +qui peut-être n'avait pas été sans grâce, qui peut-être était jeune, il +y avait quelque chose de vivant encore dans le geste effrayant de ces +doigts contractés; je finis par en avoir peur, et je la déposai en +passant dans le cimetière arabe qui s'étend au-dessous du marabout +historique de Si-Hadj-Aïca. + +La chaleur s'est accrue de six degrés pendant notre absence. Voici le +thermomètre à 49° et demi à l'ombre. C'est à peu près la température du +Sénégal. Toujours même beauté dans l'air, une netteté plus grande +encore dans le contour des montagnes du nord, des colorations plus +mornes que jamais sur la surface incendiée du désert. Quand on traverse +la place, à midi, le soleil direct vous transperce le crâne, comme avec +des vrilles ardentes. La ville semble, pendant six heures du jour, +recevoir une douche de feu. Un M'zabite de mes amis vient de partir pour +son pays; je l'ai vu faire avec épouvante sa provision d'eau, sa +provision d'alcool pour remplacer le bois; ce qu'il y avait pour ainsi +dire de moins précieux dans son bagage, c'étaient les vivres. Il s'est +mis en route le matin, car, sous un pareil soleil, il est encore moins +pénible de voyager le jour que de s'arrêter, même à l'abri d'une tente. +Il me racontait qu'à pareille époque, il y a trois ans, un convoi de +vingt hommes avait été surpris par le vent du désert à moitié chemin +d'El-Aghouat à Gardaïa. Les outres avaient éclaté par l'effet de +l'évaporation; huit des voyageurs étaient morts, avec les trois quarts +des animaux. Je l'accompagnai jusqu'à une lieue des jardins. Il montait +un grand dromadaire presque blanc, tout entouré d'outres, gonflées comme +des appareils de sauvetage. Une large peau d'autruche lui servait de +selle. Je le vis prendre la route du Sud avec un sentiment mêlé de +regret pour moi-même et de quelque appréhension pour lui. Puis je revins +vers la ville au galop, et quand je remontai les dunes, la petite +caravane avait disparu sous le niveau de la plaine. + +Les visages qu'on rencontre sont encore plus pâles que de coutume; on se +traîne avec épuisement dans l'air étouffant des rues. Les cafés, même le +soir, sont abandonnés. Chacun se renferme comme il peut, tant que dure +le soleil; la nuit, c'est une inquiétude de savoir où l'on ira dormir; +il y en a qui s'établissent dans les jardins, d'autres sur leurs +terrasses, d'autres sur la banquette extérieure des maisons. Moloud nous +installe une natte d'alfa dans un coin de la place, et le lieutenant et +moi nous y restons étendus, de huit heures du soir à minuit. Moloud +asperge la poussière autour de nous; le plus souvent le sommeil nous y +prend, et c'est là que nous passons le reste de la nuit. + +L'aube a des lueurs exquises; on entend des chants d'oiseaux, le ciel +est couleur d'améthyste; et quand j'ouvre les yeux, sous l'impression +plus douce du matin, je vois des frémissements de bien-être courir à +l'extrémité des palmiers. + +Mais je sens que la paresse m'envahit et que peu à peu toute ma cervelle +se résout en vapeur. La soif qu'on éprouve ne ressemble à rien de ce que +tu connais; elle est incessante, toujours égale; tout ce qu'on boit ici +l'irrite au lieu de l'apaiser; et l'idée d'un verre d'eau pure et froide +devient une épouvantable tentation qui tient du cauchemar. Je calcule +déjà comment je me satisferai en descendant de cheval à Médéah. Je me +représente avec des spasmes inouïs une immense coupe remplie jusqu'aux +bords de cette eau limpide et glacée de la montagne. C'est une idée fixe +que je ne puis chasser. Tout en moi se transforme en appétit sensuel; +tout cède à cette unique préoccupation de se désaltérer. + +N'importe, il y a dans ce pays je ne sais quoi d'incomparable qui me le +fait chérir. + +Je pense avec effroi qu'il faudra bientôt regagner le Nord; et le jour +où je sortirai de la porte de l'est pour n'y plus rentrer jamais, je me +retournerai amèrement du côté de cette étrange ville, et je saluerai +d'un regret profond cet horizon menaçant, si désolé et qu'on a si +justement nommé--_Pays de la soif_. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +DÉDICACE.--A Armand du Mesnil. + +PRÉFACE I + +I.--DE MEDEAH A EL-AGHOUAT 1 + +Medeah, 22 mai 1853 1 + +El-Gouëa, 24 mai au soir 10 + +Boghari, 26 mai au matin 23 + +D'jelfa, 31 mai 34 + +D'jelfa, même date, cinq heures 65 + +D'jelfa, même date, sept heures 71 + +Ham'ra, 1er juin 1853 79 + +Ham'ra, même date, la nuit 84 + +2 juin 1853, à la halte, dix heures 85 + +Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853 94 + +A la halte, 3 juin 1853, neuf heures 96 + +El-Aghouat, 3 juin au soir 98 + +II.--EL-AGHOUAT 105 + +3 juin 1853, au soir 105 + +4 juin 1853 109 + +Juin 1853 117 + +Juin 1853 134 + +Juin 1853 147 + +Juin 1853 157 + +Juin 1853 173 + +La nuit, fin de juin 1853 185 + +1er juillet 1853 192 + +Juillet 1853 199 + +Juillet 1853 201 + +III.--TADJEMOUT-AÏN-MAHDY 208 + +Aïn-Mahdy.--Vendredi, juillet 1853 208 + +Aïn-Mahdy, juillet 1853 241 + +Aïn-Mahdy, juillet 1853 254 + +Tadjemout, juillet, au soir 263 + +El-Aghouat, juillet 1853 267 + + + + +PARIS + +TYPOGRAPHIE PLON + +8, rue Garancière + + +Dépôt légal: 1877. +Mise en vente: 1877. +Numéro de publication: 7303. +Numéro d'impression: 5559. +Nouveau tirage: 1952. + + + + +A LA MÊME LIBRAIRIE + + +MAURICE ANDRIEUX.--=Le Père Bugeaud (1784-1849).= In-8º soleil. + +MARTHE BASSENNE.--=Aurélie Tedjani, princesse des sables.= Édition +revue et augmentée. In-16 avec 8 gravures. + +FRANÇOIS CHARLES-ROUX.--=Thiers et Méhémet Ali.= In-8º soleil. + +PIERRE CROIDYS.--=Guy de Larigaudie.= _Le Chevalier de la foi et de +l'aventure._ In-16 avec 1 gravure. + +GÉNÉRAL GOURAUD.--=Mauritanie-Adrar.= _Souvenirs d'un Africain._ +In-8º (14X19), avec 16 pages de gravures. + +--=Zinder-Tchad.= _Souvenirs d'un Africain._ In-8º (14X20), avec 23 +gravures hors texte et une carte. + +--=Au Maroc (1911-1914).= _Souvenirs d'un Africain._ In-8º soleil +avec 16 gravures hors texte et 2 cartes. + +SERGE GROUSSARD.--=Solitude espagnole.= In-16. + +ROBERT HÉRISSON.--=Avec le Père de Foucauld et le général Laperrine.= +_Carnet d'un Saharien (1909-1911)._ In-8º (40X56) avec 29 gravures +hors texte et une carte dans le texte. + +GUY DE LARIGAUDIE.--=Résonances du sud.= In-16 avec 21 gravures hors +texte et 2 cartes dans le texte. + +JACQUES LE BOURGEOIS.--=Saïgon sans la France.= _Des Japonais au +Viet-Minh._ In-16. + +B. DE MASSIMI.--=Vent debout.= _Histoire de la première ligne +aérienne française._ In-8º soleil avec 21 illustrations hors texte. + +RENÉ POTTIER.--_Un prince saharien méconnu._ =Henri Duveyrier.= +Préface de Conrad Lilian. In-8º écu avec un frontispice. + +--=La Vocation saharienne du Père de Foucauld.= In-8º (14X20) avec 25 +gravures hors texte. + +Mme SAINT-RENÉ TAILLANDIER.--=Ce monde disparu.= _Syrie, Palestine, +Liban, Maroc._ In-8º soleil. + +HENRI TERRASSE.--=Histoire du Maroc.= _Des origines à l'établissement +du protectorat français._ 2 vol. in-8º carré avec 6 cartes dans le +texte. + +BERNARD VERNIER.--=Qédar.= _Carnets d'un méhariste syrien._ In-16 +avec 8 gravures hors texte et une carte. + +CHEZ LES DISSIDENTS DU SUD-MAROCAIN ET DU RIO-DE-ORO. =Smara=, Carnet +de route de Michel VIEUCHANGE, publié par Jean VIEUCHANGE. In-16 +avec 53 gravures et une carte. + +IMPRIMÉ EN FRANCE.--TYP. PLON, PARIS.--1952. 63120--XXVII--11. +_Printed in France._ +420 fr. + + + + + +End of Project Gutenberg's Un été dans le Sahara, by Eugène Fromentin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN ÉTÉ DANS LE SAHARA *** + +***** This file should be named 37914-0.txt or 37914-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/9/1/37914/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/37914-0.zip b/37914-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4c8b77c --- /dev/null +++ b/37914-0.zip diff --git a/37914-8.txt b/37914-8.txt new file mode 100644 index 0000000..cdc7664 --- /dev/null +++ b/37914-8.txt @@ -0,0 +1,7556 @@ +The Project Gutenberg EBook of Un t dans le Sahara, by Eugne Fromentin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Un t dans le Sahara + +Author: Eugne Fromentin + +Release Date: November 2, 2011 [EBook #37914] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN T DANS LE SAHARA *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +UN T + +DANS LE SAHARA + +PAR + +EUGNE FROMENTIN + +[Illustration: colophon] + +PARIS + +LIBRAIRIE PLON + +_LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT_ + +IMPRIMEURS-DITEURS--8, RUE GARANCIRE, 6e + +_26e mille_ + + + + +UN T + +DANS LE SAHARA + +DU MME AUTEUR, A LA MME LIBRAIRIE + +Dominique. 52e mille. Un volume in-16. + +Les Matres d'autrefois: Belgique-Hollande. 34e mille. Un volume +in-16 sur alfa. + +Un t dans le Sahara. 26e mille. Un volume in-16. + +Une Anne dans le Sahel. 20e mille. Un volume in-16 sur alfa. + +Eugne Fromentin (1820-1876). Plaquette in-8 illustrs. + +Lettres de jeunesse. Biographie et notes par Pierre BLANCHON +(Jacques-Andr MRYS). 7e dition. Un volume in-16. + +Correspondance et fragments indits. Biographie et notes par Pierre +BLANCHON. 4e dition. Un volume in-16 avec un portrait. + + + + + +UN T + +DANS LE SAHARA + +PAR + +EUGNE FROMENTIN + +[Illustration: colophon] + +LIBRAIRIE PLON + +_LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT_ + +IMPRIMEURS-DITEURS--8, RUE GARANCIRE 6e + +Droits de reproduction et de traduction +rservs pour tous pays. + + + _A_ + + _ARMAND DU MESNIL_ + + +_Cher ami, en te ddiant mes souvenirs de voyage, je ne fais que te +restituer des lettres qui t'appartenaient, pour la plupart, avant de +devenir un livre. C'est d'ailleurs indiquer l'origine particulire et le +sens familier de ces rcits, que de les publier sous le patronage d'une +amiti qui rend nos deux noms insparables._ + +_E. F._ + +_Paris, 15 octobre 1856._ + + + + +PRFACE + +DE LA TROISIME DITION + + +Ces livres sont dj d'une autre poque; et, disons-le nettement, la +pense de les faire revivre, aprs tant d'annes, ne pouvait plus venir +qu' l'auteur lui-mme. Les lecteurs d'autrefois, s'il les conserve, +ceux d'aujourd'hui s'il doit en avoir, jugeraient peut-tre l'ide +bizarre et sans opportunit; aussi, l'auteur se croit-il oblig de la +motiver en quelques pages. + +_Un t dans le Sahara_ date de 1856. _Une anne dans le Sahel_ ne parut +que deux ans aprs. Le mtier de l'auteur n'tait pas d'crire; on lui +sut gr de s'en tirer convenablement. On lui tint compte aussi de la +bonne foi, de la dfrence et mme des ingnuits dont il donnait la +preuve, en touchant un art qui n'tait pas le sien et ne devait pas +l'tre. Chacun de ses livres eut deux ditions. Tout portait croire +que l'auteur n'en crirait pas d'autres; c'tait une dernire raison +pour que leur publicit s'arrtt l. + +Si ces livres ne contenaient que des rcits ou des tableaux de voyage, +une bonne partie de leur valeur aurait disparu. Les lieux ont beaucoup +chang. Il y en a, parmi ceux que je cite, qui pouvaient alors passer +pour assez mystrieux; tous ont perdu l'attrait de l'incertitude, et +depuis longtemps. L'intrt qui s'attachait ces notes, en leur +nouveaut, ne serait donc plus le mme, soit qu'on y reconnt mal les +traits du prsent, soit qu'on n'y trouvt plus le piquant des choses +indites. D'ailleurs, quel est le lecteur, un peu au courant des +explorations rcentes, qui s'occuperait avec la moindre curiosit d'un +petit coin de l'Afrique franaise, parcouru jadis par un observateur +spcial, aujourd'hui que le vaste monde est tous et qu'il faut, pour +surprendre, instruire ou intresser, de lointains voyages, beaucoup +d'aventures, ou beaucoup de savoir? + +J'ajoute que, si leur unique mrite tait de me faire revoir un pays qui +cependant m'a charm, et de me rappeler le pittoresque des choses, +hommes et lieux, ces livres me seraient devenus moi-mme presque +indiffrents. A la distance o me voici plac de tout ce qu'ils +voquent, il m'importe peine qu'il y soit question d'un pays plutt +que d'un autre, du dsert plutt que de lieux encombrs, et du soleil en +permanence plutt que de l'ombre de nos hivers. Le seul intrt qu' mes +yeux ils n'aient pas perdu, celui qui les rattache ma vie prsente, +c'est une certaine manire de voir, de sentir et d'exprimer qui m'est +personnelle et n'a pas cess d'tre mienne. Ils disent peu prs ce que +j'tais, et je m'y retrouve. J'y retrouve galement ce que j'ai rv +d'tre, avec des promesses qui toutes n'ont pas t tenues et des +intentions dont a plupart n'ont pas eu d'effet. De sorte que si j'ai peu +grandi, du moins je n'ai pas chang. Voil quel est, pour l'auteur qui +vient de les relire, le sens actuel de ces livres de jeunesse; et c'est +uniquement cause de cela qu'il y tient. + +A l'poque o je fus pris du besoin d'crire, je n'tais qu'un inconnu, +trs ignorant et dsireux de produire; pour ces deux raisons, fort en +peine. + +J'avais visit l'Algrie plusieurs reprises; je venais d'y pntrer +plus loin et de l'habiter posment. Une sorte d'acclimatation intime et +dfinitive me la faisait accepter, sinon choisir, comme objet d'tudes +et, trs inopinment, dcidait de ma carrire, beaucoup plus que je ne +l'imaginais alors, et, l'avouerai-je? beaucoup plus que je n'aurais +voulu. + +Je rapportais de ce voyage de vifs souvenirs, dfaut de bons +documents. Surtout, j'en rapportais le dsir impatient de le reproduire +n'importe comment, n'importe quel prix. Je me persuadais qu'il n'y a +pas de sujet mdiocre, ni de sujet ennuyeux, mais seulement des coeurs +froids, des yeux distraits, des crivains ennuys. La nouveaut du sujet +ne m'embarrassait gure. Il ne me semblait nullement tmraire de parler +de l'Orient aprs tant d'auteurs grands ou charmants: convaincu que, +n'tant personne encore, j'avais chance au moins de devenir quelqu'un, +et qu' tre mu, net et sincre, ou risquait encore d'tre cout. + +Le hasard m'avait fourni le thme; restait trouver la forme. +L'instrument que j'avais dans la main tait si malhabile, que d'abord il +me rebuta. Ni l'abondance, ni la vivacit, ni l'intimit de mes +souvenirs ne s'accommodaient des pauvres moyens de rendre dont je +disposais. C'est alors que l'insuffisance de mon mtier me conseilla, +comme expdient d'en chercher un autre, et que la difficult de peindre +avec le pincean me ft essayer de la plume. + +Voil, qu'on me pardonne ce retour sur leurs origines, comment sont ns +ces deux livres: ct d'un chevalet, dans le demi-jour d'un atelier, +au milieu d'ombres fort srieuses, que le soleil oriental constamment en +vue, comme une sorte de mirage blouissant, ne parvenait pas toujours +gayer. La chose entreprise, il me parut intressant de comparer dans +leurs procds deux manires de s'exprimer qui m'avaient l'air de se +ressembler bien peu, contrairement ce qu'on suppose. J'avais +m'exercer sur les mmes tableaux, traduire, la plume la main, les +croquis accumuls dans mes cartons de voyage. J'allais donc voir si les +deux mcanismes sont les mmes ou s'ils diffrent, et ce que +deviendraient les ides que j'avais rendre, en passant du rpertoire +des formes et des couleurs dans celui des mots. L'occasion de faire +cette preuve est assez rare, et je n'tais pas fch qu'elle me ft +donne. + +J'entendais dire, et j'tais assez dispos le croire, que notre +vocabulaire tait bien troit pour les besoins nouveaux de la +littrature pittoresque. Je voyais en effet les liberts que cette +littrature avait d se permettre depuis un demi-sicle le afin de +suffire aux ncessits des gots et des sensations modernes. Dcrire au +lieu de raconter, peindre au lieu d'indiquer; peindre surtout; +c'est--dire donner l'expression plus de relief, d'clat, de +consistance, plus de vie relle; tudier la nature extrieure de +beaucoup plus prs dans sa varit, dans ses habitudes, jusque dans ses +bizarreries, telle tait en abrg l'obligation impose aux crivains +dits descriptifs par le got des voyages, l'esprit de curiosit et +d'universelle investigation qui s'tait empar de nous. + +Un mme courant, d'ailleurs, emportait l'art de peindre et celui +d'crire hors de leurs voies les plus naturelles. On s'occupait moins de +l'homme et beaucoup plus de ce qui l'environne. Il semblait que tout +avait t dit de ses passions et de ses formes, excellemment, +dcidment, et qu'il ne restait qu' le faire mouvoir dans le cadre +changeant des lieux, des climats, des horizons nouveaux. Une cole +extraordinairement vivante, attentive, sagace, doue d'un sens +d'observation, sinon meilleur, du moins plus subtil, d'une sensibilit +plus aigu, avait dj renouvel sur un point la peinture franaise et +l'honorait grandement. Cette cole avait, comme toutes les coles, ses +matres, ses disciples et dj ses idoltres. On voyait, disait-on, +mieux que jamais: on rvlait mille dtails jusque-l mconnus. La +palette tait plus riche, le dessin plus physionomique. La nature +vivante pouvait enfin se considrer pour la premire fois dans une image + peu prs fidle, et se reconnatre en ses infinies mtamorphoses. Il y +avait du vrai et du faux dans ces dires. Le vrai excusait le faux, et le +faux n'empchait pas que le vrai n'et un prix rel. Le besoin d'imiter +tout, tout propos, faisait natre chaque instant des oeuvres +singulires; et lorsque le don d'mouvoir s'y mlait par fortune, il +inspirait des oeuvres considrables. Comment s'tonner qu'un pareil +mouvement, se produisant ct des lettres contemporaines, ait agi sur +elles, et que, devant de tels exemples, participant eux-mmes de tels +besoins, sensibles, rveurs, ardents, les yeux comme nous bien ouverts, +nos crivains aient eu la curiosit d'enrichir aussi leur palette et de +la charger des couleurs du peintre? + +Je n'oserai pas dire que je leur donnai tort, tant ils avaient d'clat, +tant ils mettaient d'habilet, de zle, de souplesse et de talent se +donner raison. Seulement, considrer les choses en dehors de ce +mouvement dont l'effet n'tait irrsistible qu'au milieu du courant, en +m'isolant du souvenir de certains livres, si bien faite pour convaincre, +et de l'admiration qui m'attachait quelques-uns, je me demandais s'il +tait ncessaire d'ajouter aux ressources d'un art qui vivait de son +propre fonds et s'en tait trouv si bien. En dfinitive, il me parut +que non. + +Il est hors de doute que la plastique a ses lois, ses limites, ses +conditions d'existence, ce qu'on appelle en un mot son domaine. +J'apercevais d'aussi fortes raisons pour que la littrature rservt et +prservt le sien. Une ide peut la fois s'exprimer de deux manires, +pourvu qu'elle se prte ou qu'on l'adapte ces deux manires. Mais sa +forme choisie, et j'entends sa forme littraire, je ne voyais pas +qu'elle exiget ni mieux, ni plus que ne comporte le langage crit. Il y +a des formes pour l'esprit, comme il y a des formes pour les yeux; la +langue qui parle aux yeux n'est pas celle qui parle l'esprit. Et le +livre est l, pour nous rpter l'oeuvre du peintre, mais pour +exprimer ce qu'elle ne dit pas. + +A peine au travail, la dmonstration de cette vrit me rassura. Je la +tirai d'une exprimentation trs sre et dcisive. J'en conclus avec la +plus vive satisfaction que j'avais en main deux instruments distincts. +Il y avait lieu de partager ce qui contenait l'un, ce qui convenait +l'autre. Je le fis. Le lot du peintre tait forcment si rduit, que +celui de l'crivain me parut immense. Je me promis seulement de ne pas +me tromper d'outil en changeant de mtier. + +Ce fut un travail charmant, qui ne me cota pas d'efforts et me causa de +vifs plaisirs. Il est clair que la forme de lettres, que j'adoptai pour +les deux rcits, tait un simple artifice qui permettait plus d'abandon, +m'autorisait me dcouvrir un peu plus moi-mme, et me dispensait de +toute mthode. Si ces lettres avaient t crites au jour le jour et sur +les lieux, elles seraient autres; et peut-tre, sans tre plus fidles, +ni plus vivantes, y perdraient-elles ce je ne sais quoi et qu'on +pourrait appeler l'image rfracte, ou, si l'on veut, l'esprit des +choses. La ncessit de les crire distance, aprs des mois, aprs des +annes, sans autre ressource que la mmoire et dans la forme +particulire propre aux souvenirs condenss, m'apprit, mieux que nulle +autre preuve, quelle est la _vrit_ dans les arts qui vivent de la +nature, ce que celle-ci nous fournit, ce que notre sensibilit lui +prte. Elle me rendit toute sorte de services. Surtout, elle me +contraignit chercher la vrit en dehors de l'exactitude et la +ressemblance en dehors de la copie conforme. L'exactitude pousse +jusqu'au scrupule, une vertu capitale lorsqu'il s'agit de renseigner, +d'instruire ou d'imiter, ne devenait plus qu'une qualit de second +ordre, dans un ouvrage de ce genre, pour peu que la majorit soit +parfaite, qu'il s'y mle un peu d'imagination, que le temps ait choisi +les souvenirs; en un mot, qu'un grain d'art s'y soit gliss. + +Je n'insisterai pas autrement; ce sont l des faons de voir et des +dtails de purs procds qui ne regardent et qui n'intresseraient +personne. Je dirai seulement que le choix des termes, ct du choix +des couleurs, me servait plus d'une tude instructive. Je ne cacherai +pas combien j'tais ravi, lorsqu' l'exemple de certains peintres, dont +la palette est trs sommaire et l'oeuvre cependant riche en +expressions, je me flattais d'avoir tir quelque relief ou quelque +couleur d'un mot trs simple en lui mme, souvent le plus usuel et le +plus us, parfaitement terne le prendre isolment. Il y avait l, pour +un homme qui n'tait pas plus matre de sa plume qu'il ne l'tait de son +pinceau et qui faisait la fois deux apprentissages, un double +enseignement plein de leons intressantes. Notre langue tonnamment +saine et expressive, mme en son fonds moyen et dans ses limites +ordinaires, m'apparaissait comme inpuisable en ressources. Je la +comparais un sol excellent, tout born qu'il est, qu'on peut +indfiniment exploiter dans sa profondeur, sans avoir besoin de +l'tendre, propre donner tout ce qu'on veut de lui, la condition +qu'on y creuse. Souvent je me demandais ce qu'on devrait entendre au +juste par _nologisme_. Et quand je cherchais l'explication de ce mot +dans de bons exemples, je trouvais qu'un nologisme est tout simplement +l'emploi nouveau d'un terme connu. + +Ces remarques, assez inutiles s'il se ft agi d'un livre o l'ide +domine, o le raisonnement est l'allure ordinaire de l'esprit, +devenaient autant de prcautions ncessaires dans une suite de rcits +et de tableaux visiblement puiss aux souvenirs d'un peintre. Ce que sa +mmoire avec des habitudes spciales, ce que son oeil avec plus +d'attention, de porte et de facettes, avaient retenu de sensations +pendant le cours d'un long voyage en pleine lumire, il essayait de +l'approprier aux convenances de la langue crite. Il transposait peu +prs comme fait un musicien, en pareil cas. Il aurait voulu que tout se +vt sans offusquer la vue, sans blesser le got: que le trait ft vif, +sans insistance de main; que le coloris ft lger plutt qu'pais; +souvent que l'motion tnt lieu de l'image. En un mot, sa pense +constante, je le rpte, tait que sa plume n'et pas trop l'air d'un +pinceau charg d'huile et que sa palette n'clabousst pas trop souvent +son critoire. + +Ces deux livres termins, deux ans de distance et pour ainsi dire +crits d'une haleine, je les publiai comme ils taient venus, sans les +regarder de trop prs. Les dfauts qui sautent aux yeux, je les +apercevais, mme avant qu'on me les signalt. Soit dessein, soit par +impuissance de me corriger, je n'en fis pas disparatre un seul; et le +public voulut bien n'y voir qu'un manque excusable de maturit. + +On fit ces deux livres un bon accueil. Je dirais que l'accueil fut +inespr, si je ne craignais d'exagrer l'importance d'une publicit de +petit bruit et de manquer de mesure, pour ne pas manquer de +reconnaissance. Des approbations, que je n'oublierai jamais, me vinrent +de divers cts. Il y en eut que je n'attendais gure; il y en eut que +je n'osais point esprer. Je fus surpris, touch, profondment heureux, +et plutt tranquillis dans ma manire d'tre et de voir. Je me gardai +bien de prendre ces tmoignages pour un brevet de confraternit, donn +par des crivains de premier ordre, un dbutant qui ne devait jamais +tre un des leurs. J'y vis une sorte de complaisance empresse, +bienveillante, infiniment courtoise, admettre momentanment dans leur +compagnie quelqu'un venu par hasard, et qui n'y devait pas rester. + +De ceux dont le patronage inattendu me fut alors plus doux, l'un est +mort depuis, en plein clat, aprs avoir occup dans la littrature +pittoresque un rang tout fait suprieur; romancier, pote, critique, +voyageur; passionnment pris de la forme dans sa raret, dans son +opulence; une main exquise, un oeil d'une surprenante justesse; dou +comme il le fallait pour tenter l'alliance entre deux arts dont, grce + lui, les contacts devenaient si frquents, et seulement trop convaincu +peut-tre qu'il y avait russi; au fond trs circonspect; sachant +admirablement ce qu'il faisait et le faisant merveille; _impeccable_, +comme crivait de lui un de ses disciples, en ce sens que s'il n'est pas +un matre exemplaire, il aura du moins laiss dans son oeuvre quelques +morceaux de matrise excellents. + +L'autre, pour l'honneur des lettres franaises, porte aussi lgrement +que si cela ne pesait rien, quarante annes rsolues de travaux et de +vraie gloire. Le jour o mon premier livre parut, ce fut lui qui me +tendit la main, pour ainsi dire mon insu. J'ignore ce qu'on put +augurer d'un inconnu quand on le vit plac sous le patronage d'un pareil +nom; mais je sais bien qu'en m'appuyant pour la premire fois sur cette +main quasi souveraine, je sentis combien elle avait de bont pour les +jeunes et de douceur encourageante pour les faibles. + +J'ai dit, je crois, ce que j'avais dire. Peut-tre est-ce trop ou pas +assez. Un volume de pur roman, publi quelques annes plus tard, +reproduisit sous une autre forme le ct tout personnel des ouvrages +prcdents, et j'en restai l. + +Des voyages que j'ai faits depuis lors, j'ai rsolu de ne rien dire. Il +m'et fallu parler de lieux nouveaux, peu prs comme j'avais parl des +anciens. Mais quoi bon? Qu'importe que le spectacle change, si la +manire de voir et de sentir est toujours la mme? + +Il me reste, la vrit, un champ d'observations tout diffrent, celui +o je suis plac dsormais et o me retiennent mes habitudes plutt que +mes gots. Je l'ignore. J'estime qu'il y aurait, sur certains points qui +me sont familiers, beaucoup dire, en exposant ce que j'aperois, ce +que je sais, ce que je crois. Le sujet serait, on le comprend, dlicat +pour un homme de mtier devenu critique, qui l'on demanderait, avec +raison, moins de paroles et de meilleures preuves. Ce sujet la fois si +tentant et si pineux, m'est-il permis, me sera-t-il dfendu d'y +toucher? Jusqu' prsent j'ai jug qu'il tait sant de me l'interdire. + +Il n'est pas de livre un peu digne d'tre lu qui n'ait son public et qui +ne se l'attache, grce des affinits purement humaines. Il se forme +ainsi quelquefois des amitis qui se consolident, en raison de l'ge du +livre, en souvenir de l'poque o l'on tait jeunes ensemble. C'est ce +petit nombre d'amis connus ou inconnus d'ancienne date que je destine +particulirement cette dition. + +E. F. + +Paris, 1er juin 1874. + + + + +UN T + +DANS LE SAHARA + + + + +I + +DE MEDEAH A EL-AGHOUAT. + + + + +Medeah, 22 mai 1853. + + +Cher ami, je comptais ne t'crire que de ma premire tape; mais +l'inaction force o je suis me fait ouvrir, sans plus attendre, mon +journal de route. Je le commence quand mme, ne ft-ce que pour abrger +les heures et pour me consoler avec cette petite lumire intrieure +dont parle Jean Paul, et qui nous empche de voir et d'entendre le temps +qu'il fait dehors. + +Depuis le jour o tu m'as quitt, nous vivons au milieu d'une vraie +tempte. Tu l'as traverse toi-mme, sans doute, en retournant en +France; car elle nous vient du Nord, soufflant la manire du mistral +et tout imprgne d'eau de mer. Quoique nous soyons en mai, l'hiver, tu +t'en souviens, avait encore un pied pos sur les blancs sommets de la +Mouzaa; c'est lui qui visite une dernire fois, du moins on l'espre, +les jolies campagnes dj fleuries de Medeah.--Suppose une tendue de +quarante lieues de nuages, amoncels entre l'_Ouarensenis_ et nous, et +tu pourras imaginer dans quelles profondeurs de brume sa magnifique +pyramide est ensevelie. Quant au Zaccar, notre voisin, c'est peine si, +de loin en loin, on aperoit, travers un rideau de pluie moins serr, +sa double corne tout estompe par les bords et d'un affreux ton d'encre +de Chine, tendue d'eau. + +Ce brusque retour des pluies nous a surpris au moment de monter +cheval. Nos adieux taient faits, nos mulets de bt dj chargs; il a +fallu donner contre-ordre notre escorte de cavaliers; et me voici, +confin dans une chambre d'auberge, n'ayant pour toute distraction que +la vue des cigognes, lugubrement perches aux bords de leurs vastes +nids, et attendant impatiemment qu'une claircie se fasse dans ce ciel +de Hollande. + +Rduit comme je le suis stimuler mon enthousiasme prt faiblir par +toutes sortes de rveries, anticipes o rtrospectives, j'ai accueilli +avec complaisance tout l'heure un souvenir dont tu voudras bien te +contenter, faute de mieux. Il pourrait, du reste, servir de prface +ces notes, o je compte plus tard prendre ma revanche, en te racontant +les ftes du Soleil. + +--Tu dois connatre dans l'oeuvre de Rembrandt une petite eau-forte, +de facture hache, imptueuse, et d'une couleur incomparable, comme +toutes les fantaisies de ce gnie singulier, moiti nocturne, moiti +rayonnant, qui semble n'avoir connu la lumire qu' l'tat douteux de +crpuscule, ou l'tat violent d'clairs. La composition est fort +simple: ce sont trois arbres hrisss, bourrus de forme et de feuillage; + gauche, une plaine perte de vue; un grand ciel o descend une +immense nue d'orage; et, dans la plaine, deux imperceptibles voyageurs, +qui cheminent en toute hte et fuient, le dos au vent.--Il y a l toutes +les transes de la vie de voyage, plus un ct mystrieux et pathtique, +qui m'a toujours fortement proccup. Parfois mme, il m'est arriv d'y +voir comme une signification qui me serait personnelle: c'est la pluie +que j'ai d de connatre, une premire fois, il y a cinq ans, le pays du +perptuel t; c'est en la fuyant perdument qu'enfin j'ai rencontr le +soleil sans brume. + +C'tait en 1848, en fvrier, il n'y avait pas eu d'intervalle cette +anne-l entre les pluies de novembre et les grandes pluies d'hiver, +lesquelles duraient depuis trois mois et demi, presque sans un seul jour +de repos. J'avais fui de Blidah Alger, d'Alger Constantine, sans +trouver un point du littoral pargn par ce funeste hiver; il s'agissait +de chercher un lieu qu'il ne pt atteindre: c'est alors que je pensai +au Dsert.--La route qui y conduit se dessinait sur le _Condiat-Aty_ +tremp d'eau, et, de temps en temps, j'en voyais descendre de longs +convois de gens, au visage marqu par un ternel coup de soleil, suivis +de leurs chameaux chargs de dattes et de produits bizarres. Il me +semblait sentir encore, en les approchant, comme un reste de tideur +apporte dans les plis fangeux de leurs burnouss. Un matin donc, nous +partmes en dsesprs, passant, tant bien que mal, les rivires +dbordes et poussant droit devant nous, vers Bisk'ra. Cinq jours aprs, +le 28 fvrier, j'arrivais _El-Kantara_, sur la limite du Tell de +Constantine, harass, transi, travers jusqu'au coeur, mais bien +rsolu ne plus m'arrter qu'en face du soleil indubitable du Sud. + +El-Kantara--le pont--garde le dfil et pour ainsi dire l'unique porte +par o l'on puisse, du Tell, pntrer dans le Sahara. Ce passage est une +dchirure troite, qu'on dirait faite de main d'homme, dans une norme +muraille de rochers de trois ou quatre cents pieds d'lvation. Le pont, +de construction romaine, est jet en travers de la coupure. Le pont +franchi, et aprs avoir fait cent pas dans le dfil, vous tombez, par +une pente rapide, sur un charmant village, arros par un profond cours +d'eau et perdu dans une fort de vingt-cinq mille palmiers. Vous tes +dans le Sahara. + +Au del s'lve dans une double range de collines dores, derniers +mouvements du sol, qui, douze lieues plus loin, vont expirer dans la +plaine immense et plate du petit dsert d'Angad, premier essai du grand +Dsert. + +Grce cette situation particulire, El-Kantara, qui est, sur cette +ligne, le premier des villages sahariens, se trouve avoir ce rare +privilge d'tre un peu protg par sa fort contre les vents du dsert, +et de l'tre tout fait contre ceux du nord par le haut rempart de +rochers auquel il est adoss. Aussi, est-ce une croyance tablie chez +les Arabes que la montagne arrte son sommet tous les nuages du Tell; +que la pluie vient y mourir, et que l'hiver ne dpasse pas ce pont +merveilleux, qui spare ainsi deux saisons, l'hiver et l't; deux pays, +le Tell et le Sahara; et ils en donnent pour preuve que, d'un ct, la +montagne est noire et couleur de pluie, et de l'autre, rose et couleur +de beau temps. + +C'tait notre avant-dernire marche, la dernire devant nous conduire +d'une traite Bisk'ra. La matine avait t glace; le thermomtre, +sous nos froides tentes de K'sour, marquait notre rveil 1 au-dessous +de 0. Je me souviens, quoiqu' cinq ans de distance, des moindres +dtails de cette journe. Peu s'en tait fallu qu'elle ne devnt +terrible; mon ami A... S... avait failli se casser la tte en voulant me +passer mon fusil; je portais en bandoulire ce fusil funeste, et l'avais +dcharg, m'tant promis de ne plus m'en servir. Il y avait, pour le +sr, un peu de mlancolie parmi nous et, depuis l'accident surtout, on +se taisait. Le lieu tait fort triste. Nous suivions une avenue +pierreuse, encaisse entre deux longs murs de rochers sombres, +absolument dpouille d'herbes, mal claire par un jour sans soleil. De +temps en temps, un aigle, pos sur un angle avanc de la montagne, se +levait lentement notre approche et montait d'un vol circulaire +au-dessus de nos ttes. Le ciel tendu de gris se reposait de pleuvoir; +mais le vent se maintenait au nord: il enfilait la gorge et semblait +vouloir nous poursuivre. C'tait un petit souffle aigu, persistant, +qu'on entendait peine, et cependant trs incommode. Je me le rappelle +surtout cause des bruits singuliers qu'il faisait dans les canons +vides de mon fusil; on et dit la sonnerie de deux cloches tintant +ensemble sur un mode plaintif et pas tout fait l'unisson. Le bruit +tait si lger qu'il me paraissait venir de fort loin, et si trangement +triste, que, pendant le reste de la journe, il m'importuna. Ce ne fut +que le lendemain qu'en l'entendant se reproduire, je finis par en +dcouvrir la cause. Enfin nous atteignmes le dfil; il tait six +heures moins quelques minutes. + +Le docteur T... nous prcdait au galop de son cheval boiteux, tout en +chantant languissamment la chanson pseudo-arabe et nouvelle encore de +_Khedoudja_; il arriva le premier sur le pont, se dcouvrit et nous +cria: + +Messieurs, ici on salue! + +Est-il vrai que la premire colonne militaire qui ait, en 1844, franchi +ce pont clbre, se soit arrte par un mouvement de subite admiration, +et que les musiques se soient mises jouer d'enthousiasme? Je ne sais +l-dessus que ce qu'on m'en a dit; mais ce soir-l, le spectacle que +j'avais sous les yeux m'et fait croire cette tradition. + +Les palmiers, les premiers que je voyais; ce petit village couleur d'or, +enfoui dans des feuillages verts dj chargs des fleurs blanches du +printemps; une jeune fille qui venait nous, en compagnie d'un +vieillard, avec le splendide costume rouge et les riches colliers du +dsert, portant une amphore de grs sur sa hanche nue; cette premire +fille la peau blonde, belle et forte d'une jeunesse prcoce, encore +enfant et dj femme; ce vieillard abattu, mais non dfigur par une +vieillesse htive; tout le dsert m'apparaissant ainsi sous toutes ses +formes, dans toutes ses beauts et dans tous ses emblmes; c'tait, pour +la premire, une tonnante vision. Ce qu'il y avait surtout +d'incomparable, c'tait le ciel: le soleil allait se coucher et dorait, +empourprait, maillait de feu une multitude de petits nuages dtachs du +grand rideau noir tendu sur nos ttes, et rangs comme une frange +d'cume au bord d'une mer trouble. Au del commenait l'azur; et alors, + des profondeurs qui n'avaient pas de limites, travers des limpidits +inconnues, on apercevait le pays cleste du bleu. Des brises chaudes +montaient, avec je ne sais quelles odeurs confuses et quelle musique +arienne, du fond de ce village en fleurs; les dattiers, agits +doucement, ondoyaient avec des rayons d'or dans leurs palmes; et l'on +entendait courir, sous la fort paisible, des bruits d'eau mls aux +froissements lgers du feuillage, des chants d'oiseaux, des sons de +flte. En mme temps un _muezzin_, qu'on ne voyait pas, se mit chanter +la prire du soir, la rptant quatre fois aux quatre points de +l'horizon, et sur un mode si passionn, avec de tels accents, que tout +semblait se taire pour l'couter. + +Le lendemain, mme beaut dans l'air et mme fte partout. Alors, +seulement, je me donnai le plaisir de regarder ce qui se passait au nord +du village, et le hasard me rendit tmoin d'un phnomne en effet trs +singulier. Tout ce ct du ciel tait sombre et prsentait l'aspect d'un +norme ocan de nuages, dont le dernier flot venait pour ainsi dire +s'abattre et se rouler sur l'extrme arte de la montagne. Mais la +montagne, comme une solide falaise, semblait le repousser au large; et, +sur toute la ligne orientale du Djebel-Sahari, il y avait un remous +violent exactement pareil celui d'une forte mare. Derrire, +descendaient lugubrement les tranes grises d'un vaste dluge; puis, +tout fait au fond, une montagne loigne montrait sa tte couverte de +lgers frimas. Il pleuvait torrents dans la valle du Metlili, et +quinze lieues plus loin il neigeait. L'ternel printemps souriait sur +nos ttes. + +Notre arrive au dsert se fit par une journe magnifique, et je n'eus +pas une seule goutte de pluie pendant tout mon sjour dans le Sahara, +qui fut long. + +Tel fut, cher ami, le prambule radieux de mon voyage aux _Zibans_. Ce +passage inattendu d'une saison l'autre, l'tranget du lieu, la +nouveaut des perspectives, tout concourut en faire comme un lever de +rideau splendide; et cette subite apparition de l'Orient par la porte +d'or d'El-Kantara m'a laiss pour toujours un souvenir qui tient du +merveilleux. + +Aujourd'hui, je n'attends plus, ni ne dsire aucune surprise; mon +arrive au dsert se fera plus simplement; sans tonnement, car je vais +revoir, sinon les mmes lieux, du moins des choses et des aspects +connus; sans coup de thtre, car il n'y a pas d'El-Kantara sur la route +uniforme et trs prvenue que je vais suivre. + +Mme, et pour savoir d'avance quoi m'en tenir tout fait, j'ai +soigneusement tudi la carte du Sud, depuis Medeah jusqu' El-Aghouat; +non point en gographe, mais en peintre.--Voici peu prs ce qu'elle +indique: des montagnes jusqu' Boghar; partir de Boghar, sous la +dnomination de Sahara, des plaines succdant des plaines: plaines +unies, marcages, plaines sablonneuses, terrains secs et pierreux, +plaines onduleuses et d'_alfa_; douze lieues nord d'El-Aghouat, un +palmier; enfin, El-Aghouat, reprsent par un point plus large, +l'intersection d'une multitude de lignes brises, rayonnant en tout +sens, vers des noms tranges, quelques-uns demi fabuleux; puis, tout +coup, dans le sud-est, une plaine indfiniment plate, aussi loin que la +vue peut s'tendre; et, sur ce grand espace laiss en blanc, ce nom +bizarre et qui donne penser, _Bled-el-Ateuch_, avec sa traduction: +_Pays de la soif_.--D'autres reculeraient devant la nudit d'un +semblable itinraire; je t'avoue que c'est prcisment cette nudit qui +m'encourage. + +Je crois avoir un but bien dfini.--Si je l'atteignais jamais, il +s'expliquerait de lui-mme; si je ne dois pas l'atteindre, quoi bon te +l'exposer ici?--Admets seulement que j'aime passionnment le bleu, et +qu'il y a deux choses que je brle de revoir: le ciel sans nuages, +au-dessus du dsert sans ombre. + + + + +El-Goua, 24 mai au soir. + + +On compte, par la route que nous suivons, quatorze lieues de Medeah +Boghar; peu prs deux lieues de moins que la route des prolonges. Elle +est aussi directe que peut l'tre un sentier d'Arabe dans un pays +difficile; c'est--dire qu' moins d'escalader les montes comme on fait +d'un rempart et de se laisser glisser aux descentes, il me parat +presque impossible d'abrger davantage. J'ai cru remarquer que le plus +souvent nous coupions droit devant nous en pleine montagne, et je n'ai +pas vu d'ailleurs que cette voie escarpe, o nous entranait notre +chef de file, ft autrement trace que par le passage des bergers ou par +l'coulement naturel des eaux de pluie. Cependant rien n'est plus ais +que d'y mener un convoi marchant en bon ordre, avec des mulets peu +chargs et des chevaux prudents. + +Tout ce pt de montagnes, que nous avons mis cinq heures traverser, +prsente un systme irrgulier de mamelons coniques profondment +dcoups et spars par d'troits ravins. Au fond de chacun de ces +ravins, creuss en forme d'entonnoirs, il y a des eaux courantes ou de +jolies fontaines, avec des lauriers-roses en abondance. Les pentes sont +entirement couvertes de broussailles, et les sommets se couronnent avec +gravit de chnes verts, de chnes-liges et d'arbres rsineux. De loin +en loin, de petites fumes odorantes, qu'on voit filer paisiblement +au-dessus des bois, et de rares carrs d'orges vertes indiquent, dans ce +lieu solitaire, la prsence de quelques agriculteurs arabes. Cependant, +on n'aperoit ni le propritaire du champ, ni les cabanes d'o sortent +ces fumes; on ne rencontre personne, on n'entend pas mme un aboiement +de chien. L'Arabe n'aime pas montrer sa demeure, pas plus qu'il n'aime + dire son nom, parler de ses affaires, raconter le but de ses +voyages. Toute curiosit dont il peut tre l'objet lui est importune. +Aussi tablit-il sa maison aux endroits les moins apparents, peu prs +comme on ferait une embuscade, de manire n'tre point vu, mais tout +observer. Du fond de cette retraite invisible, il a l'oeil ouvert sur +les routes, il surveille les gens qui passent, en remarque le nombre et +s'assure, avec inquitude, du chemin qu'ils prennent. C'est une alarme +quand on fait mine d'examiner le pays, de s'y arrter ou de se diriger +prcisment vers le lieu qu'il habite. Quelquefois un de ces campagnards +souponneux vous accompagne ainsi fort loin, votre insu et ne vous +perd de vue que lorsqu'il n'a plus aucun intrt rel ou imaginaire +vous suivre. Toutes les habitudes du paysan arabe sont soumises ce +systme absolu de prcaution et d'espionnage; et sa manire d'entendre +la proprit ne peut s'expliquer que par ce gnral sentiment de +dfiance. Mme l'tat sdentaire, il ne se croit tranquille possesseur +que de ce qu'il dtient; il prfre la fortune mobilire, parce que rien +ne la constate, qu'elle est facile convertir, facile nier et +enfouissable. La terre, au contraire, l'embarrasse; et toute proprit +foncire lui semble incertaine et surtout compromettante. Il n'occupe +donc ostensiblement que le petit coin qu'il a ensemenc, et, s'il +nglige de s'tendre au del et de s'approprier par la culture tout le +terrain qui l'environne, s'il entretient la solitude autour de lui, et +pour ainsi dire jusqu' la porte de sa maison, c'est uniquement pour ne +pas faire un aveu plus manifeste de ce qu'il possde. Rien n'est donc +plus abandonn en apparence qu'un pays habit par des tribus arabes; on +ne saurait y tenir moins de place, y faire moins de bruit, ni plus +discrtement empiter sur le dsert. + +Nous avancions en silence et gravissions pniblement, pendus aux crins +de nos chevaux, de longs escarpements dont chacun nous cotait une heure + franchir. Nous faisions lever des engoulevents, des tourterelles de +bois, quelques voles plus rares de perdrix grises; par moments, le cri +sonore d'un merle clatait tout prs de nous, et l'on voyait le petit +oiseau noir fuir au-dessus des fourrs. Il faisait chaud; l'air tait +orageux; le ciel, sem de nuages, avec des troues d'un bleu sombre, +promenait des ombres immenses sur l'tendue de ce beau pays, tout color +d'un vert srieux. C'tait paisible, et je ne puis dire quel point +cela me parut grand. A chaque sommet que nous atteignions, je me +retournais pour voir monter, l'horizon oppos, les pics bleutres de +la _Mouzaa_. Il y eut un moment o, par l'chancrure des gorges, +j'entrevis un coin de la plaine, et au-dessus, dans le brouillard, +quelque chose de bleu qui ressemblait encore la mer, cette +Mditerrane, mon ami, que d'ici j'appelle la mer du Nord, et qu'un +jour, avec regret, j'appellerai, comme autrefois, la mer d'Afrique. De +temps en temps, Medeah se montrait au nord-ouest sur un plateau plus +clair que les autres, o l'on voyait se dessiner des routes. Vers trois +heures, je l'aperus pour la dernire fois et je lui dis adieu. Il +n'apparaissait plus que comme une masse un peu rouge pique de points +blanchtres au-dessus d'un triple tage de mamelons boiss; je +distinguais confusment les deux ou trois minarets qui dominent la +ville; je crus reconnatre celui que tu prfres, au pied des casernes, +et je donnai un souvenir nos cigognes; puis mon oeil fit le tour de +l'horizon. Je ne sais quels fils imperceptibles qui me tenaient au +coeur se tendirent un moment plus fort que je n'aurais cru, et je +compris alors seulement que je partais et que j'entreprenais autre chose +qu'une promenade. + +Il y avait quatre heures que nous marchions; nous n'avions pas fait cinq +lieues encore, mais nous achevions de monter. Aprs une dernire heure +de marche sur des pentes douces et parmi des fourrs trs-pais, mon +cheval donna des signes de joie, et je dcouvris devant moi, dans une +sorte de clairire leve, une maison blanche entoure de cabanes de +paille, quelques tentes noires, et notre avant-garde de cavaliers qui +dj disposait le bivouac. + +Nous voici donc dans _El-Goua_, ou, si tu veux, _la Clairire_, +camps pour cette nuit prs de la maison du commandement de +_Si-Djilali-Bel Hadj-Meloud_, cad des _Beni-Haen_. On appelle maisons +de commandement certaines maisons fortifies, que notre gouvernement +fait btir l'intrieur du pays, pour servir de rsidence officielle +un chef de tribus, de lieu de dfense en cas de guerre, et en mme temps +d'htellerie pour les voyageurs. Indpendamment du chef arabe, qui +l'occupe assez irrgulirement, ces postes sont en gnral gards par +quelques hommes d'infanterie dtachs de la garnison franaise la plus +voisine. Avec plus d'importance et de plus grandes dimensions, ils +deviennent des _bordj_ (proprement: lieux fortifis). La maison +d'El-Goua n'est qu'un modeste corps de garde en rez-de-chausse, avec +une cour au centre, quatre pavillons saillants aux quatre angles, des +murs bas, seulement percs de meurtrires, une porte pleine et ferre. +Un grand noyer qui s'lve en forme de boule de l'autre ct de la +maison, des hangars de chaume disposs autour, soutenus par des branches +mortes et palissads de broussailles, le jeu du ciel entre les vastes +rameaux de l'arbre et de gros nuages orageux rouls en masses +tincelantes au-dessus des coteaux devenus bruns, tout cela formait un +ensemble de tableau peu oriental, mais qui m'a plu, prcisment cause +de sa ressemblance avec la France. Du ct du sud, il n'y a pas de vue; +du ct du nord et du couchant, nous dominons une assez grande tendue +de collines et de petites valles, clairsemes de bouquets de bois, de +prairies naturelles et de quelques champs cultivs. Les collines se +couvraient d'ombres, les bois taient couleur de bronze, les champs +avaient la pleur exquise des bls nouveaux, le contour des bois +s'indiquait par un filet d'ombres bleues. On et dit un tapis de velours +de trois couleurs et d'paisseur ingale: ras court l'endroit des +champs, plus laineux l'endroit des bois. Dans tout cela, rien de +farouche et qui fasse penser au voisinage des lions. + +Les deux tentes arabes dresses pour nous recevoir serviront d'asile +nos gens et d'abri pour nos bagages, car nous avons tout juste de quoi +nous loger nous-mmes. Je te parlerai de notre _galfa_ (caravane) quand +elle sera complte et organise sur un pied de long voyage, quand nous +aurons remplac nos mulets de montagne par des chameaux, et quand notre +_klhebbir_ (conducteur-chef de caravane), qui, tu le sais, est M. N***, +aura rassembl toute sa suite de cavaliers et de serviteurs. Le tout, +chameaux, tentes supplmentaires et gens d'escorte, nous attend +_Boghari_, o nous les trouverons demain soir. Jusqu'ici, notre petit +convoi, d'assez vulgaire apparence, se compose, presque nombre gal, +de burnouss et d'habits franais, et nos muletiers n'ont pas la rude et +patiente allure que je m'attends trouver dans nos chameliers, ces +intrpides marcheurs du dsert. + +Il est huit heures; nous venons de rentrer sous nos tentes aprs avoir +soup chez le cad. _Si-Djilali_ nous a donn la _diffa_: il arrivait +tout exprs pour nous recevoir de la tribu qu'il habite quelques +lieues d'ici. Il est impossible de recevoir au seuil des pays arabes une +hospitalit plus encourageante. Quant notre hte, je retrouve en lui +ces grands traits de montagnard que nous avons dj pressentis Medeah +et tant admirs, si tu t'en souviens; et, comme personnage de +frontispice, il a dj sa valeur. C'est une belle tte, fortement +basane, ardente et pleine de rsolution, quoique souriante, avec de +grands yeux doux et une bouche frquemment entr'ouverte la manire des +enfants; cette habitude fait remarquer ses dents qui sont superbes. Il +porte deux _burnouss_, un noir par-dessus un blanc. Le _burnouss_ noir, +qu'on voit rarement dans les tribus du littoral et qui disparat, +m'a-t-on dit, dans le Sud, semble tre propre aux rgions intermdiaires +que je vais traverser de Medeah D'jelfa. Il est de grosse laine ou de +poil de chameau; on dirait du feutre, tant il est lourd, pais, rude au +toucher: il a plus d'ampleur que le burnouss de laine blanche, et tombe +tout d'une pice quand il est pendant; relev sur l'paule, il forme +peine un ou deux plis rguliers et cassants. Il fait paratre courts les +hommes les plus grands, tant il les largit, et leur donne alors une +pesanteur de dmarche, une majest de port extraordinaires. Ajoute ce +vtement un peu monacal, qui tient de la chape par la roideur, et du +froc par le capuchon rabattu dans le dos, des bottes rouges de cavalier, +un chapelet de bois brun, une ceinture de maroquin boucle la taille, +use par le frottement des pistolets, enfin un long cordon d'amulettes +de bois ou de sachets de cuir rouge descendant sur un _hak djeridi_ de +fine laine lame de soie; tout laine et tout cuir, sans broderie, sans +flots de soie, sans une ganse d'or, telle tait la tenue svre de +notre hte. _Si-Djilali_ est de noblesse militaire; son pre, +_Si-Hadj-Meloud_, est plerin de la Mecque. Il y a, comme tu le vois, du +sang de fanatique et de soldat dans ses veines. C'est un homme de trente +ans, ou bien alors un jeune homme que la fatigue, une grande position, +la guerre peut-tre, ou seulement le soleil de son pays ont mri de +bonne heure. A le regarder de plus prs, on s'aperoit que ses yeux +pleins de flammes ne sont pas toujours d'accord avec sa bouche, quand +celle-ci sourit, et que cette juvnile hilarit des lvres n'est qu'une +manire d'tre poli. + +La chambre o nous mangions tait petite, sans meubles, avec une +chemine franaise et des murs dj dgrads, quoique la maison soit +neuve. Il y avait du feu dans la chemine; un tapis de tente, trop grand +pour la chambre et roul contre un des murs, de manire nous faire un +dossier; pour tout clairage, une bougie tenue par un domestique +accroupi devant nous, et faisant, dans une immobilit absolue, l'office +de chandelier. Si simple que soit la salle manger, si mal clair que +soit le tapis qui sert de table, un repas arabe est toujours une affaire +d'importance. + +Je n'ai pas t'apprendre que la _diffa_ est le repas d'hospitalit. La +composition en est consacre par l'usage et devient une chose +d'tiquette. Pour n'avoir plus revenir sur ces dtails, voici le menu +fondamental d'une _diffa_ d'aprs le crmonial le plus rigoureux. +D'abord un ou deux moutons rtis entiers; on les apporte empals dans +de longues perches et tout frissonnants de graisse brlante: il y a sur +le tapis un immense plat de bois de la longueur d'un mouton; on dresse +la broche comme un mt au milieu du plat; le porte-broche s'en empare +peu prs comme d'une pelle labourer, donne un coup de son talon nu sur +le derrire du mouton et le fait glisser dans le plat. La bte a tout le +corps balafr de longues entailles faites au couteau avant qu'on ne la +mette au feu; le matre de la maison l'attaque alors par une des +excoriations les plus dlicates, arrache un premier lambeau et l'offre +au plus considrable de ses htes. Le reste est l'affaire des convives. +Le mouton rti est accompagn de galettes au beurre, feuilletes et +servies chaudes; puis viennent des ragots, moiti mouton et moiti +fruits secs, avec une sauce abondante, fortement assaisonne de poivre +rouge. Enfin arrive le couscoussou, dans un vaste plat de bois reposant +sur un pied en manire de coupe. La boisson se compose d'eau, de lait +doux (_halib_), de lait aigre (_leben_); le lait aigre semble prfrable +avec les aliments indigestes; le lait doux, avec les plus pics. On +prend la viande avec les doigts, sans couteau ni fourchette; on la +dchire; pour la sauce, on se sert de cuillers de bois, et le plus +souvent d'une seule qui fait le tour du plat. Le couscoussou se mange +indiffremment, soit la cuiller, soit avec les doigts; pourtant, il +est mieux de le rouler de la main droite, d'en faire une boulette et de +l'avaler au moyen d'un coup de pouce rapide, peu prs comme on lance +une bille. L'usage est de prendre autour du plat, devant soi, et d'y +faire chacun son trou. Il y a mme un prcepte arabe qui recommande de +_laisser le milieu, car la bndiction du ciel y descendra_. Pour boire, +on n'a qu'une gamelle, celle qui a servi traire le lait ou puiser +l'eau. A ce sujet, je connais encore un prcepte: Celui qui boit ne +_doit_ pas respirer dans la tasse o est la boisson; il _doit_ l'ter de +ses lvres pour reprendre haleine; puis il _doit_ recommencer boire. +Je souligne le mot doit, pour lui conserver le sens impratif. + +Si tu te rappelles l'article _Hospitalit_ dans le livre excellent de M. +le gnral Daumas sur le _Grand Dsert_, tu dois voir que c'est dans les +moeurs arabes un acte srieux que de manger et de donner manger, et +qu'une _diffa_ est une haute leon de savoir-vivre, de gnrosit, de +prvenances mutuelles. Et remarque que ce n'est point en vertu de +devoirs sociaux, chose absolument inconnue de ce peuple antisocial, mais +en vertu d'une recommandation divine, et, pour parler comme eux, titre +d'_envoy de Dieu_, que le voyageur est ainsi trait par son hte. Leur +politesse repose donc non sur des conventions, mais sur un principe +religieux. Ils l'exercent avec le respect qu'ils ont pour tout ce qui +touche aux choses saintes, et la pratiquent comme un acte de dvotion. + +Aussi ce n'est point une chose qui prte rire, je l'affirme, que de +voir ces hommes robustes, avec leur accoutrement de guerre et leurs +amulettes au cou, remplir gravement ces petits soins de mnage qui sont +en Europe la part des femmes; de voir ces larges mains, durcies par le +maniement du cheval et la pratique des armes, servir table, mincer la +viande avant de vous l'offrir, vous indiquer sur le dos du mouton +l'endroit le mieux cuit, tenir l'aiguire ou prsenter, entre chaque +service, l'essuie-mains de laine ouvre. Ces attentions, qui dans nos +usages paratraient puriles, ridicules peut-tre, deviennent ici +touchantes par le contraste qui existe entre l'homme et les menus +emplois qu'il fait de sa force et de sa dignit. + +Et quand on considre que ce mme homme, qui impose aux femmes la peine +accablante de tout faire dans son mnage par paresse ou par excs de +pouvoir domestique, ne ddaigne pas de les suppler en tout quand il +s'agit d'honorer un hte, on doit convenir que c'est, je le rpte, une +grande et belle leon qu'il nous donne, nous autres gens du Nord. +L'hospitalit exerce de cette manire, par les hommes l'gard des +hommes, n'est-elle pas la seule digne, la seule fraternelle, la seule +qui, suivant le mot des Arabes, _mette la barbe de l'tranger dans la +main de son hte_? Au reste, tout a t dit l-dessus, except peut-tre +quelques dtails plus ignors qui prouvent l'excs que l'invit est +autoris se mettre dans le plus grand bien-tre possible, et qu'il +est permis, mme en compagnie, de tmoigner qu'on a l'estomac plein. +C'est une habitude que notre civilit purile et honnte n'a pas mme +imagin de dfendre aux petits enfants qui ont trop mang. Elle sera +difficile comprendre, surtout excuser, de la part de gens si graves, +et qui jamais ne s'exposent la moquerie. Mais il ne faut pas oublier +qu'elle est dans les moeurs, et que ces choses-l se font avec la plus +tonnante bonhomie. + +Le caf, le th et le tabac ne sont servis qu'aux trangers chrtiens, +et sont totalement inconnus dans les k'sours et dans les douars arabes +du Sud. Un Arabe qui se respecte s'abstient assez gnralement d'en +faire usage. Il y a de pauvres gens qui n'en ont jamais got. On se +figure, tout fait tort, que chaque Arabe est arm de sa pipe, comme +on voit les Maures et les Turcs. Les Maures eux-mmes ne fument pas +tous. J'en connais qui regardent cela comme un vice presque gal celui +de boire du vin; ceux-l sont les mthodistes svres qui se montrent +exacts aux mosques et ne portent que des vtements de laine ou de soie, +sans broderie de mtal, d'or ni d'argent. + + * * * * * + +_Onze heures._--J'achve, en regardant la nuit, cette premire veille +de bivouac. L'air n'est plus humide, mais la terre est toute molle, la +toile des tentes est trempe de rose; la lune, qui va se lever, +commence blanchir l'horizon au-dessus des bois. Notre bivouac repose +dans une obscurit profonde. Le feu allum au milieu des tentes, et prs +duquel les Arabes ont jusqu' prsent chuchot, se racontant je ne sais +quoi, mais assurment pas les histoires d'Antar, quoi qu'en disent les +voyageurs revenus d'Orient; le feu abandonn s'est teint et ne rpand +plus qu'une vague odeur de rsine qui parfume encore tout le camp; nos +chevaux ont de temps en temps, des frissons amoureux et poussent, vers +une femelle invisible qui les enflamme, des hennissements aigus comme un +clat de trompette; tandis qu'une chouette, perche je ne sais o, +exhale temps gaux, au milieu du plus grand silence, cette petite note +unique, plaintive qui fait: clou! et semble une respiration sonore +plutt qu'un chant. + + + + +Boghari, 26 mai au matin. + + +Ou je me trompe fort, ou j'ai sous les yeux l'Afrique africaine comme on +la rve; et le reste de mon voyage n'aura plus, sous certains rapports, +grand'chose m'apprendre d'ici au dsert. J'ai fait une vraie +dcouverte en arrivant ici; car j'ai trouv qu' ct de _Boghar_, seul +point que je connusse de nom, et qui, pour moi, reprsentait tout un +pays, il en existe un autre dont personne ne parle, sans doute cause +de son inutilit stratgique, ou, plus probablement, cause de son +extraordinaire aridit. Ce pays, qui ne ressemble en rien au premier, +s'appelle d'un nom qui a l'air d'un diminutif de Boghar, _Boghari_. + +Boghar est une citadelle franaise, sorte de grand'garde aventure sur +le sommet d'une haute montagne boise de pins sombres et toujours verts; +Boghari, au contraire, est un petit village entirement arabe, cramponn +sur le dos d'un mamelon soleilleux et toujours aride; ils se font face +trois quarts de lieue de distance, spars seulement par le Chliff et +par une troite valle sans arbres. Je ne suis point mont Boghar; ce +que j'en vois d'ici me parat triste, froid, curieux peut-tre, mais +ennuyeux comme un belvdre; quant Boghari, heureusement pour lui, +peine habitable pour les Arabes, c'est tout simplement la vraie terre de +Cham. Mais n'anticipons pas; j'y reviendrai. Nous traverserons ensemble +toute cette valle du Chliff, et je m'imagine que derrire ces collines +aplaties et nues qui barrent l'horizon du Sud, et que je vais franchir +aujourd'hui, il y a des choses qui me surprendront. + +La premire partie de l'tape en venant d'El-Goua, d'o nous sommes +partis hier au jour levant, se fait non plus comme celle de la veille +travers des maquis entremls de bouquets d'arbres, mais travers une +belle fort de chnes verts; par de vastes clairires tapisses d'herbes +et avec de profondes perspectives sur les fonds bleus, sur les fonds +verts, touffus, feuillus, d'un pays toujours et toujours bois. Cette +partie de l'tape est trs belle. On rve chasse, on rve aboiements de +meutes, dans ces solitudes pleines d'chos. + +Tout coup la montagne manque sous vos pieds; l'horizon se dgage, et +l'oeil embrasse alors vol d'oiseau, dans toute sa longueur, une +valle beaucoup moins riante, d'un gris fauve qui commence sentir le +feu; elle est comprise entre deux ranges de collines, celles de droite +encore broussailleuses, celles de gauche peine couronnes de quelques +pins rabougris, et de plus en plus dcouvertes. + +La valle prend son nom de l'_Oued-el-Akoum_, petite rivire encaisse, +dont le voisinage anime par-ci par-l d'assez belles cultures, mais ne +fait pas pousser un seul arbre, et qui court, ingalement borde de +berges terreuses et de lauriers-roses, se jeter dans le Chliff au pied +de Boghar. + +C'est l qu' la halte du matin, par une journe blonde et transparente, +j'ai revu les premires tentes et les premiers troupeaux de chameaux +libres, et compris avec ravissement qu'enfin j'arrivais chez les +patriarches. + +Le vieux _Hadj-Meloud_, tout semblable son anctre _Ibrahim_, _Ibrahim +l'hospitalier_, comme disent les Arabes, nous attendait sa zmala, o +son fils Si-Djilali tait venu nous conduire lui-mme, pour que toute la +famille y ft prsente. Il nous reut ct du _douar_, suivant +l'usage, dans de grandes tentes dresses pour nous (Guatin-el-Dyaf, +tentes des htes), au milieu de serviteurs nombreux et avec tout +l'appareil convenu. On y mangea beaucoup, et nous y bmes le caf dans +de petites tasses vertes sur lesquelles il y avait crit en arabe: +_Bois en paix_. + +Je n'ai jamais, en effet, rien vu de plus paisible, ni qui invitt mieux + boire en paix dans la maison d'un hte; je n'ai jamais rien vu de plus +simple que le tableau qui se droulait devant nous. + +Nos tentes trs vastes et, soit dit en passant, dj rayes de rouge et +de noir comme dans le Sud, occupaient la largeur d'un petit plateau nu, +au bord de la rivire. Elles taient grandes ouvertes, et les portes, +releves par deux btons, formaient sur le terrain fauve et pel deux +carrs d'ombres, les seules qu'il y et dans toute l'tendue de cet +horizon accabl de lumire et sur lequel un ciel demi voil rpandait +comme une pluie d'or ple. Debout dans cette ombre grise, et dominant +tout le paysage de leur longue taille, Si-Djilali, son frre et leur +vieux pre, tous trois vtus de noir, assistaient en silence au repas. +Derrire eux, et en plein soleil, se tenait un cercle de gens accroupis, +grandes figures d'un blanc sale, sans plis, sans voix, sans geste, avec +des yeux clignotants sous l'clat du jour et qu'on et dit ferms. Des +serviteurs, vtus de blanc comme eux et comme eux silencieux, allaient +sans bruit de la tente aux cuisines dont on voyait la fume s'lever en +deux colonnes onduleuses au revers du plateau, comme deux fumes de +sacrifice. + +Au del, afin de complter la scne et comme pour l'encadrer, je pouvais +apercevoir, de la tente o j'tais couch, un coin du douar, un bout de +la rivire o buvaient des chevaux libres, et, tout fait au fond, de +longs troupeaux de chameaux bruns, au cou maigre, couchs sur des +mamelons striles, terre nue comme le sable et aussi blonde que des +moissons. + +Au milieu de tout cela, il n'y avait donc qu'une petite ombre, celle o +reposaient les voyageurs, et qu'un peu de bruit, celui qui se faisait +dans la tente. + +Et de ce tableau, que je copie sur nature, mais auquel il manquera la +grandeur, l'clat et le silence, et que je voudrais dcrire avec des +signes de flammes et des mots dits tout bas, je ne garderai qu'une seule +note qui contient tout: _Bois en paix_. + +La valle de l'Oued-el-Akoum, qui se rtrcit et se dpouille encore +mesure qu'on avance au sud, rencontre le Chliff trois heures de l, +et dbouche, comme je te l'ai dit, entre Boghar et Boghari, dans une +autre valle courant en sens contraire, de l'est l'ouest, et celle-ci +tout fait aride. + +Boghar apparat de fort loin, pose sur sa montagne pointue, comme une +tache gristre parmi des massifs verts. Ce n'est au contraire qu'en +entrant dans la valle du Chliff qu'on dcouvre, main gauche, au +fond d'un amphithtre dsol, mais flamboyant de lumire, le petit +village de Boghari, perch sur son rocher. + +C'est bizarre, frappant; je ne connaissais rien de pareil, et jusqu' +prsent je n'avais rien imagin d'aussi compltement fauve,--disons le +mot qui me cote dire,--d'aussi jaune. Je serais dsol qu'on +s'empart du mot, car on a dj trop abus de la chose; le mot +d'ailleurs est brutal; il dnature un ton de toute finesse et qui n'est +qu'une apparence. Exprimer l'action du soleil sur cette terre ardente en +disant que cette terre est jaune, c'est enlaidir et gter tout. Autant +vaut donc ne pas parler de couleur et dclarer que c'est trs beau; +libre ceux qui n'ont pas vu Boghari d'en fixer le ton d'aprs la +prfrence de leur esprit. + +Le village est blanc, vein de brun, vein de lilas. Il domine un petit +ravin, formant gout, o vgtent par miracle deux ou trois figuiers +trs verts et autant de lentisques, et qui semble taill dans un bloc de +porphyre ou d'agate, tant il est richement marbr de couleurs, depuis la +lie de vin jusqu'au rouge sang. Hormis ces quelques rejetons pousss +sous les gouttires du village, il n'y a rien autour de Boghari qui +ressemble un arbre, pas mme de l'herbe. Le sol, en quelques +endroits sablonneux, est partout aussi nu que de la cendre. Nous campons +au pied du village, sur un terrain battu, qui a l'apparence d'un champ +de foire, et o bivouaquent les caravanes du Sud. Depuis hier, nous y +vivons en compagnie des vautours, des aigles et des corbeaux. + +Ici, point de rception. Le pays est pauvre; et forcs de pourvoir +nous-mmes nos divertissements, nous avons fait venir, cette nuit, de +Boghari, des danseuses et des musiciens. + +Tu sauras que Boghari, qui sert de comptoir et d'entrept aux nomades, +est peuple de jolies femmes, venues pour la plupart des tribus +sahariennes _Ouled-Nayl_, _A'r'azlia_, etc., o les moeurs sont +faciles, et dont les filles ont l'habitude d'aller chercher fortune dans +les tribus environnantes. Les Orientaux ont des noms charmants pour +dguiser l'industrie vritable de ce genre de femmes; faute de mieux, +j'appellerai celles-ci des danseuses. + +On alluma donc de grands feux en avant de la tente rouge qui nous sert +de salle manger; et pendant ce temps on dpcha quelqu'un vers le +village. Tout le monde y dormait, car il tait dix heures, et l'on eut +sans doute quelque peine rveiller ces pauvres gens; pourtant, au bout +d'une bonne heure d'attente, nous vmes un feu, comme une toile plus +rouge que les autres, se mouvoir dans les tnbres hauteur du village; +puis le son languissant de la flte arabe descendit travers la nuit +tranquille et vint nous apprendre que la fte approchait. + +Cinq ou six musiciens arms de tambourins et de fltes, autant de +femmes voiles, escortes d'un grand nombre d'Arabes qui s'invitaient +d'eux-mmes au divertissement, apparurent enfin au milieu de nos feux, y +formrent un grand cercle, et le bal commena. + +Ceci n'tait pas du Delacroix. Toute couleur avait disparu pour ne +laisser voir qu'un dessin tantt estomp d'ombres confuses, tantt ray +de larges traits de lumire, avec une fantaisie, une audace, une furie +d'effet sans pareilles. C'tait quelque chose comme la _Ronde de nuit_ +de Rembrandt, ou plutt, comme une de ses eaux-fortes inacheves. Des +ttes coiffes de blanc et comme enleves vif d'un revers de burin, +des bras sans corps, des mains mobiles, dont on ne voyait pas les bras, +des yeux luisants et des dents blanches au milieu de visages presque +invisibles, la moiti d'un vtement attaqu tout coup en lumire et +dont le reste n'existait pas, mergeaient au hasard et avec d'effrayants +caprices d'une ombre opaque et noire comme de l'encre. Le son +tourdissant des fltes sortait on ne voyait pas d'o, et quatre +tambourins de peau, qui se montraient l'endroit le plus clair du +cercle, comme de grands disques dors, semblaient s'agiter et retentir +d'eux-mmes. Nos feux, qu'on entretenait de branchages secs, ptillaient +et s'enveloppaient de longs tourbillons de fume mls de paillettes de +braise. En dehors de cette scne trange, on ne voyait ni bivouac, ni +ciel, ni terre; au-dessus, autour, partout, il n'y avait plus rien que +le noir, ce noir absolu qui doit exister seulement dans l'oeil teint +des aveugles. + +Aussi, la danseuse, debout au centre de cette assemble attentive +l'examiner, se remuant en cadence avec de longues ondulations de corps +ou de petits trpignements convulsifs, tantt la tte moiti renverse +dans une pamoison mystrieuse, tantt ses belles mains (les mains sont +en gnral fort belles) allonges et ouvertes, comme pour une +conjuration, la danseuse, au premier abord, et malgr le sens trs +vident de sa danse, avait-elle aussi bien l'air de jouer une scne de +_Macbeth_, que de reprsenter autre chose. + +Cette autre chose est, au fond, l'ternel thme amoureux sur lequel +chaque peuple a brod ses propres fantaisies, et dont chaque peuple, +except nous, a su faire une danse nationale. + +Tu connais la danse des Mauresques. Elle a son intrt, qui vient de la +richesse encore plus que du bon got des costumes. Mais, en somme, elle +est insignifiante ou tout fait grossire. Elle fait pendant aux +licencieuses parades de _Garageuz_ et ne peut pas s'empcher, dans tous +les cas, de sentir un peu le mauvais lieu. + +La danse arabe, au contraire, la danse du Sud, exprime avec une grce +beaucoup plus relle, beaucoup plus chaste, et dans une langue mimique +infiniment plus littraire, tout un petit drame passionn, plein de +tendres pripties; elle vite surtout les agaceries trop libres qui +sont un gros contresens de la part de la femme arabe. + +La danseuse ne montre d'abord qu' regret son ple visage entour +d'paisses nattes de cheveux tresss de laines; elle le cache demi +dans son voile; elle se dtourne, hsite, en se sentant sous les regards +des hommes, tout cela avec de doux sourires et des feintes de pudeur +exquises. Puis obissant la mesure qui devient plus vive, elle +s'meut, son pas s'anime, son geste s'enhardit. Alors commence, entre +elle et l'amant invisible qui lui parle par la voix des fltes, une +action des plus pathtiques: la femme fuit, elle lude, mais un mot plus +doux la blesse au coeur: elle y porte la main, moins pour s'en +plaindre que pour montrer qu'elle est atteinte, et de l'autre, avec un +geste d'enchanteresse, elle carte regret son doux ennemi. Ce ne sont +plus alors que des lans mls de rsistance; on sent qu'elle attire en +voulant se dfendre; ce long corps souple et caressant se contourne en +des motions extrmes, et ces deux bras jets en avant, pour les +derniers refus, vont dfaillir. + +J'abrge; toute cette pantomime est fort longue et dure, jusqu' ce que +la musique, qui se fatigue au moins autant que la danseuse, en ait +assez, et termine, en manire de point d'orgue, par un terrible +charivari des fltes et des tambourins. + +Notre danseuse, qui n'tait pas jolie, avait ce genre de beaut qui +convenait la danse. Elle portait merveille son long voile blanc et +son hak rouge sur lequel tincelait toute une profusion de bijoux; et +quand elle tendait ses bras nus orns de bracelets jusqu'aux coudes et +faisait mouvoir ses longues mains un peu maigres avec un air de +voluptueux effroi, elle tait dcidment superbe. + +Il est douteux que j'y prisse un plaisir aussi vif que nos Arabes; mais +j'eus l du moins une vision qui restera dans mes souvenirs de voyage +ct de la _fileuse_ dont je t'ai parl tant de fois. + +Je ne sais point quelle heure a fini la fte. Au train dont elle +allait, peut-tre aurait-elle dur jusqu'au jour, sans un incident. J'ai +su ce matin qu'un de nos gens s'tant permis une grossire inconvenance + l'gard de la danseuse, celle-ci s'tait retire, et qu'aprs beaucoup +d'injures et de menaces changes on s'tait spar on ne peut plus +mcontent de part et d'autre. + +Nous montons cheval dans une heure pour aller coucher aux +_Ouled-Moktar_. A quatre lieues d'ici, plein sud, nous trouverons les +plaines et nous mettrons le pied dans le Sahara. + +Comme je l'ai dit, on laisse ici les mulets, et nous prenons un convoi +de vingt-cinq chameaux, qui nous attendent depuis hier, patiemment +couchs prs de nos tentes. + +Je commence, au milieu du grand nombre de gens qui encombraient le +bivouac, distinguer ceux qui font le voyage avec nous. Les chameliers +attachent leurs sandales; les cavaliers chaussent leurs doubles bottes +rouges armes d'perons. Ce sont tous gens du sud, _Ouled-Moktar_, +_Ouled-Nayl_, l'_Aghouti_, etc. Les burnouss bruns appartiennent au +_Makhzen_ de El-Aghouat, sombres cavaliers, coiffs de haks sales, +maigres comme leurs chevaux, nourris comme eux de je ne sais quelle rare +pitance; comme eux, couchant je ne sais o, et qui font, avec ces +infatigables btes, des courses au del de toute croyance. + +On charge nos chameaux. Ce sont de grands animaux bien taills, moins +vastes, mais plus dlis que les chameaux du Tell, meilleurs pour la +course et aussi bons pour le bt. Ils ont l'oeil ardent et les jambes +d'une grande finesse. Ils beuglent horriblement quand on leur met la +charge sur le dos; et je viens d'apprendre de notre _bach'amar_ ce +qu'ils disent en se plaignant de la sorte. + +Ils disent celui qui les sangle: Mets-moi des coussins pour que je ne +me blesse pas. + + + + +D'jelfa, 31 mai. + + +Nous sommes arrivs hier D'jelfa, aprs cinq journes de marche +presque toujours en plaine, par un beau temps, nuageux encore, mais +assez chaud pour me convaincre que nous sommes depuis cinq jours dans +le Sahara. + +Gographiquement, le _Sahara_ commence Boghar; c'est--dire que l +finit la rgion montagneuse des terres cultivables, j'aimerais dire +cultives, qu'on appelle le _Tell_. Tu sais qu'on n'est pas d'accord sur +l'tymologie des mots Tell et Sahara. M. le gnral Daumas, dans un +livre prcieux, mme aprs huit ans de dcouvertes, _le Sahara +algrien_, propose une tymologie qui me plat cause de son origine +arabe, et dont je me contente. D'aprs les T'olba, Sahara viendrait de +_Sehaur_, moment difficile saisir, qui prcde le point du jour et +pendant lequel on peut, en temps de jene, encore manger, boire et +fumer; Tell viendrait de _Tali_, qui veut dire dernier. Le Sahara serait +donc le pays vaste et plat o le Sehaur est plus facilement apprciable, +et, par analogie, le Tell serait le pays montueux, en arrire du Sahara, +o le Sehaur n'apparat qu'en dernier. + +Quoi qu'il en soit, il est certain que Sahara ne veut point dire +_Dsert_. C'est le nom gnral d'un grand pays compos de plaines, +inhabit sur certains points, mais trs peupl sur d'autres, et qui +prend les noms de _Fiafi_, _Kifar_, ou _Falat_, suivant qu'il est +habit, temporairement habitable, comme aprs les pluies d'hiver, ou +inhabit et inhabitable. Or, il y a fort loin de Boghar au Falat, +c'est--dire la mer de sable, qui ne commence gure qu'au del du +_Touat_, quarante journes de marche environ d'Alger. Ainsi, quoique +j'aie te parler aujourd'hui de lieux trs solitaires, tu sauras qu'il +ne s'agit en aucune faon du Falat ou Grand Dsert. + +Encore une explication ncessaire, et j'en aurai fini avec la +gographie. Le Sahara renferme deux populations distinctes, l'une +autochtone, sdentaire, avec des centres fixes dans des villes ou +villages (_k'sour_), aux endroits o l'eau constante a permis de +s'tablir; l'autre, c'est la race des Arabes conqurants, nomade et +vivant sous la tente. Les premiers sont cultivateurs, les seconds sont +bergers. Une association conue dans l'intrt commun unit ces deux +peuples; ce qui n'empche pas l'Arabe de mpriser absolument son utile +voisin, ce voisin de lui rendre son mpris. Ils se partagent les oasis +dont ils sont ensemble propritaires. L'habitant du k'sour cultive, +titre de fermier, le jardin du nomade; de son ct, le nomade se charge +des troupeaux communs, les mne aux pturages d'hiver; et, l't, c'est +lui qui va chercher, sur les marchs du Tell, les grains dont l'un et +l'autre ont un besoin gal. En sorte qu'chelonnes ainsi sur deux ou +trois cents lieues de pays, celles-l dans l'oasis, celles-ci dans les +plaines intermdiaires que les pluies ont rendues habitables, d'immenses +populations couvrent en ralit cette vaste tendue du Sahara, qu'on +aurait grand tort, comme tu le vois, d'appeler dsert, mais o l'on +avait cependant suppos toute espce d'tres chimriques, except +l'homme, le plus rel et le plus nombreux de tous. + +Cela dit, je reprends ces notes de route au bivouac de Boghari, au +moment o je t'ai quitt pour monter cheval. + +C'est midi seulement qu'on se mit en marche, car Boghari est un lieu +d'amorces, d'o les voyageurs arabes ne s'loignent pas volontiers; du +moins j'ai cru le comprendre la lenteur inaccoutume des prparatifs +de dpart. Pourtant, au signal donn par le _bach-amar_ (chef du +convoi), le troupeau mugissant des chameaux de charge se leva +confusment et enfin s'branla; nous prmes au galop la tte du convoi, +et, quelques minutes aprs, le petit village redevenu solitaire disparut +derrire la premire colline, silencieux comme notre arrive, srieux +malgr le vif clat de ses murs crpis, et plus taciturne encore qu'au +jour levant, sous le blanc linceul de midi. Presque aussitt nous +entrions dans la valle du _Chliff_. + +Cette valle ou plutt cette plaine ingale et caillouteuse, coupe de +monticules, et ravine par le Chliff, est coup sr un des pays les +plus surprenants qu'on puisse voir. Je n'en connais pas de plus +singulirement construit, de plus fortement caractris, et, mme aprs +Boghari, c'est un spectacle ne jamais oublier. + +Imagine un pays tout de terre et de pierres vives, battu par des vents +arides et brl jusqu'aux entrailles; une terre marneuse, polie comme +de la terre poterie, presque luisante l'oeil tant elle est nue, et +qui semble, tant elle est sche, avoir subi l'action du feu; sans la +moindre trace de culture, sans une herbe, sans un chardon;--des collines +horizontales qu'on dirait aplaties avec la main ou dcoupes par une +fantaisie trange en dentelures aigus, formant crochet, comme des +cornes tranchantes ou des fers de faux; au centre, d'troites valles, +aussi propres, aussi nues qu'une aire battre le grain; quelquefois, un +morne bizarre, encore plus dsol, si c'est possible, avec un bloc +informe pos sans adhrence au sommet, comme un arolithe tomb l sur +un amas de silex en fusion;--et tout cela, d'un bout l'autre, aussi +loin que la vue peut s'tendre, ni rouge, ni tout fait jaune, ni +bistr, mais exactement couleur de peau de lion. + +Quant au Chliff, qui, quarante lieues plus avant, dans l'ouest, devient +un beau fleuve pacifique et bienfaisant, ici, c'est un ruisseau +tortueux, encaiss, dont l'hiver fait un torrent, et que les premires +ardeurs de l't puisent jusqu' la dernire goutte. Il s'est creus +dans la marne molle un lit boueux qui ressemble une tranche, et, mme +au moment des plus fortes crues, il traverse sans l'arroser cette valle +misrable et dvore de soif. Ses bords taills pic sont aussi arides +que le reste; peine y voit-on, accrochs l'intrieur du lit et +marquant le niveau des grandes eaux, quelques rares pieds de +lauriers-roses, poudreux, fangeux, salis, et qui expirent de chaleur au +fond de cette troite ornire, incendie par le soleil plongeant du +milieu du jour. + +D'ailleurs, ni l't, ni l'hiver, ni le soleil, ni les roses, ni les +pluies qui font verdir le sol sablonneux et sal du dsert lui-mme ne +peuvent rien sur une terre pareille. Toutes les saisons lui sont +inutiles; et de chacune d'elles, elle ne reoit que des chtiments. + +Nous mmes trois heures traverser ce pays extraordinaire, par une +journe sans vent et sous une atmosphre tellement immobile que le +mouvement de la marche n'y produisait pas le plus petit souffle d'air. +La poussire souleve par le convoi se roulait sans s'lever sous le +ventre de nos chevaux en sueur. Le ciel tait, comme paysage, splendide +et morne; de vastes nues couleur de cuivre y flottaient pesamment dans +un azur douteux, aussi fixes et presque aussi fauves que le paysage +lui-mme. + +Rien de vivant, ni autour de nous, ni devant nous, ni nulle part; +seulement, de grandes hauteurs, on pouvait, grce au silence, entendre +par moments des bruits d'ailes et des voix d'oiseaux: c'taient de +noires voles de corbeaux qui tournaient en cercle autour des mornes les +plus levs, pareilles des essaims de moucherons, et d'innombrables +bataillons d'oiseaux blanchtres aux ailes pointues, ayant peu prs le +vol et le cri plaintif des courlis. De loin en loin, un aigle, au ventre +ray de brun, des gypates tachs de noir et de gris clair, +traversaient lentement cette solitude, l'interrogeant d'un oeil +tranquille, et, comme des chasseurs fatigus, regagnaient les montagnes +boises de Boghar. + +C'est au del de Boghari, aprs une succession de collines et de valles +symtriques, limite extrme du Tell, qu'on dbouche enfin, par un col +troit, sur la premire plaine du Sud. + +La perspective est immense. Devant nous se dveloppaient vingt-quatre ou +vingt-cinq lieues de terrains plats sans accidents, sans ondulations +visibles. La plaine, d'un vert douteux, dj brle, tait, comme le +ciel, toute raye dans sa longueur d'ombres grises et de lumires +blafardes. Un orage, form par le milieu, la partageait en deux et nous +empchait d'en mesurer l'tendue. Seulement, travers un brouillard +ingal, o la terre et le ciel semblaient se confondre, on devinait par +chappes une ligne extrme de montagnes courant paralllement au Tell, +de l'est l'ouest, et, vers leur centre, les sept pitons saillants ou +sept ttes, qui leur ont fait donner le nom de _Seba'Rous_. + +Le col franchi, notre petit convoi se dploya dans la plaine unie et +prit son ordre de marche, ordre que nous conservons depuis le dpart, +poussant droit du nord au sud, sur les Sept Ttes, que nous ne devions +atteindre que le surlendemain.--En avant, les cavaliers, au nombre d'une +trentaine environ; derrire, nos chameaux, stimuls par les cris +perants et les sifflets des chameliers; l'extrme avant-garde, notre +_khrebir_, M. N..., se laissant doucement aller au pas de son grand +cheval blanc, qui a toujours quelque cent mtres d'avance sur les +autres; ses cts, et le serrant de prs, deux ou trois cavaliers de +ses serviteurs, beaux jeunes gens vtus de blanc, monts sur d'agiles +petites juments blanches ou grises, mais nonchalants comme la +promenade, peine arms, et dont un seul porte un fusil double, le +fusil du matre, avec sa vaste _djebira_ en peau de lynx pendue +l'aron de sa selle. + +Quant moi, tu me trouverais le plus souvent faisant route un peu +part ou ct des plus paisibles, afin d'tre plus moi; tantt +regardant, pendant des heures entires, filer sur les longues +perspectives les burnouss blancs, les croupes luisantes, les selles +dossier rouge; tantt me dtournant pour voir arriver de loin le peloton +roux de nos chameaux marchant en bataille, avec leurs cous tendus, leurs +jambes d'autruche, et notre pittoresque mobilier de voyage amoncel sur +leur dos. + +Outre nos cavaliers d'escorte et nos gens de service, nous emmenons +trois _amins_ des Mzabites avec leur suite, qui vont rgler, je crois, +quelques difficults politiques que nous avons avec le pays du Mzab. +L'un est un grand et rude cavalier, arm en guerre, qui monte avec +aplomb un beau cheval noir richement harnach de velours pourpre et +d'argent, et garni d'un large devant de poitrail en toffe carlate. + +Le second, amin des _Beni-Isguen_, est un petit vieillard coiff bas, +mine affable, aux yeux doux, et dont la bouche encadre d'une barbe +blanche, boucle comme une chevelure, sourit avec plusieurs dents de +moins. + +Le troisime, qui se nomme _Si-Bakir_, honnte et joviale figure entre +deux ges, fort petit, extrmement replet, s'arrondit en boule au-dessus +d'un petit mulet proprement couvert et douillettement sell d'un pais +matelas de _Djerbi_. C'est un bon et riche bourgeois, qui a trois bains +maures Alger et un fils _Berryan_, et qui me parle avec un amour +gal de son enfant, de ses bains et des dattes renommes de son pays. Il +est mis peu prs comme il le serait dans sa chambre: le bas de ses +jambes dans de bonnes chaussettes de laine, et les pieds dans des +souliers de cuir noir. Je ne lui vois d'ailleurs aucune arme. Son unique +dfense est contre le soleil et consiste en un chapeau de paille, orn +son sommet de plumes d'autruche, le plus grand chapeau que j'aie jamais +vu, vaste comme un parasol, et qu'il a soin d'ter et de remettre chaque +fois que le temps trs capricieux se couvre ou s'claircit. + +Comme il me tmoigne assez d'amiti, j'aime voyager dans sa compagnie. +Il sait juste autant de franais que je sais d'arabe, ce qui rend nos +communications fort amusantes, mais assez rarement instructives. + +A huit heures, en pleine nuit dj, nous arrivions au bivouac,--et nous +mettions ensemble pied terre au milieu des tentes des _Ouled-Moktar_, +o nous devions passer la nuit.--Ni la longueur de l'tape (nous avions +fait trois lieues de trop), ni le manque d'eau depuis le matin, +n'avaient distrait Si-Bakir de sa complaisance m'entretenir; il +achevait alors l'historique un peu confus de sa fortune commerciale, et +me promettait, pour l'tape suivante, l'histoire de son fils; enfin cet +aimable vieillard scellait notre rcente amiti en me tenant l'trier, +avec une humble courtoisie dont je voulais en vain me dfendre. + +Le lendemain, aprs une petite marche de cinq ou six heures, nous +campions vers midi An-Ousera; triste bivouac, le plus triste sans +contredit de toute la route, au bord d'un marais vaseux, sinistre, dans +des sables blanchtres, hrisss de joncs verts; l'endroit le plus bas +de la plaine, avec un horizon de quinze lieues au nord, de neuf lieues +au sud; dans l'est et dans l'ouest, une tendue sans limite. Une +compagnie nombreuse de vautours gris et de corbeaux monstrueux occupait +la source notre arrive: immobiles, le dos vot, rangs sur deux +lignes au bord de l'eau, je les pris de loin pour des gens comme nous +presss de boire; il fallut un coup de fusil pour disperser ces fauves +et noirs plerins. + +Une source, dans ce pays avare, est toujours accueillie comme un +bienfait, mme quand cette source brlante et ftide ressemble au +triste marais d'_An-Ousera_. On y puise avec reconnaissance, et l'on +s'estime heureux d'y remplir ses outres pour la marche sans eau du +lendemain. + +Les oiseaux partis, nous demeurmes seuls. Il n'y avait rien en vue dans +l'immense plaine; notre bivouac disparaissait lui-mme dans un des plis +du terrain. Vers le soir cependant, un petit convoi de cinq chameaux, +conduits par trois chameliers, vint s'tablir auprs de nous, tout +fait au bord de la source. Les chameaux dchargs se mirent patre; +les trois voyageurs firent un seul amas des _tellis_ (sacs en poils de +chameau pour les transports), et se couchrent auprs. Ils n'allumrent +point de feu, n'ayant probablement rien faire cuire, et je ne les vis +plus remuer jusqu' la nuit. Le lendemain au point du jour, nous les +apermes dj une lieue de nous, s'en allant dans le sud-est. + +tait-ce fatigue? tait-ce un effet du lieu? je ne sais, mais cette +journe-l fut longue, srieuse, et nous la passmes presque tous +dormir sous la tente. Ce premier aspect d'un pays dsert m'avait plong +dans un singulier abattement. Ce n'tait pas l'impression d'un beau pays +frapp de mort et condamn par le soleil demeurer strile; ce n'tait +plus le squelette osseux de Boghari, effrayant, bizarre, mais bien +construit; c'tait une grande chose sans forme, presque sans couleur, le +rien, le vide et comme un oubli du bon Dieu; des lignes fuyantes, des +ondulations indcises; derrire, au del, partout, la mme couverture +d'un vert ple tendue sur la terre; et l des taches plus grises, ou +plus vertes, ou plus jaunes; d'un ct, les Seba'Rous peine claires +par un ple soleil couchant; de l'autre, les hautes montagnes du Tell +encore plus effaces dans les brumes incolores; et l-dessus, un ciel +balay, brouill, soucieux, plein de pleurs fades, d'o le soleil se +retirait sans pompe et comme avec de froids sourires. Seul, au milieu du +silence profond, un vent doux qui venait du nord-ouest et nous amenait +lentement un orage, formait de lgers murmures autour des joncs du +marais. Je passai une heure entire couch prs de la source regarder +ce pays ple, ce soleil ple, couter ce vent si doux et si triste. La +nuit qui tombait n'augmenta ni la solitude, ni l'abandon, ni +l'inexprimable dsolation de ce lieu. + +On tua, ce jour-l, soit en marche, soit la source: un _ganga_, jolie +perdrix au bec et aux pieds rouges, curieusement peinte de gris et de +jaune, avec un collier marron, chair dure et dtestable manger; un +grand palmipde entirement gris perle, avec la tte, le bec et les +pieds noirs, les ailes de la mouette longues et pointues; une petite +bcassine toute ronde, plus grise que la bcassine sourde de France; une +tourterelle; deux ramiers couleur ardoise azure, et que j'appellerai +dornavant des pigeons bleus; enfin deux tadornes, superbes canards plus +gros que les ntres et aussi mieux orns, avec une belle robe fond +couleur abricot. + +Nous tions _An-Ousera_, plus de la moiti de la plaine; il ne nous +restait que huit ou neuf lieues faire pour atteindre le bivouac +suivant de _Guelt-Esthel_. Le soleil du matin toujours plus gai, la +montagne qui se rapprochait, la plaine un peu moins nue, de temps en +temps gaye de quelques _betoum_, An-Ousera mme devenu moins lugubre +au jour levant, tout cela m'avait ranim. Aussi, quoique la grande halte +faite en plein soleil, au beau milieu d'un terrain d'alfa, n'et rien de +bien aimable, quoique notre djeuner, presque sans eau, ressemblt +beaucoup trop celui de la veille, j'arrivai, sans fatigue et l'me +peu prs satisfaite, au col des Seba'Rous, qui donne entre dans la +valle de Guelt-Esthel. + +Ici, le pays change entirement d'aspect, au point qu'on croirait s'tre +tromp de route et rebrousser chemin vers le nord. Les montagnes +pierreuses et de la plus vilaine forme, composes de cailloux plutt que +de rochers, sont couronnes de pins. La valle, pareillement couverte de +pins et d'assez beaux chnes, a surtout le grand tort de n'tre point +sa place en plein territoire des _Ouled-Nayl_, et sur le chemin du +dsert. + +Nous trouvons ici non seulement des vivants, mais un petit poste de +tirailleurs franais occups btir un caravansrail. + +Pendant trois longs jours passs, soit en marche, soit au bivouac, dans +cette premire plaine, avant-got des solitudes du Sud, nous avions, en +fait de cratures humaines, rencontr, le premier jour, un douar nomade; +le deuxime, un jeune enfant gardant dans l'alfa un troupeau de petits +chameaux maigres, et nos trois voyageurs de la source; le troisime, +rien. En entrant dans la gorge, j'avais trouv un soldat du gnie mont +sur un arbre et coupant du bois. J'prouvai quelque plaisir en entendant +sortir du milieu des branches une voix franaise qui me disait bonjour. +Je lui demandai de m'indiquer la source; il me rpondit que je la +trouverais une demi-lieue plus avant dans la gorge, l'endroit o je +verrais deux gros figuiers, trois tentes avec des gourbis de paille, et +des maons en train de btir. C'tait exact, et voil tout ce que j'ai +pu noter de Guelt-Esthel. Je dois ajouter que c'est, malgr sa richesse +en bois de chauffage, un pays strile, bois d'arbres aussi tristes que +des pierres, qu'il y neige abondamment l'hiver, et que l't on y brle. +J'aurais tort d'oublier pourtant l'hospitalit bien cordiale que nous +avons reue de M. F. de P..., jeune officier du gnie, emprisonn l +avec son petit poste de travailleurs, et qui se console de sa dure +mission en pensant qu'aprs cent cinquante ou deux cents veilles +passes Guelt-Esthel, la solitude n'aura plus de secrets lui +apprendre, ni d'ennuis au-dessus de sa patience. + +On retrouve la plaine en quittant Guelt-Esthel, et de mme qu'en sortant +de Boghari, on a devant soi, pour l'horizon, une nouvelle ligne de +petites montagnes, courant pareillement de l'est l'ouest et perdues +dans le bleu. Supprime, ce qui ne nuirait pas l'intrt du voyage, ce +bourrelet montagneux de Guelt-Esthel, et tu n'auras plus, de Boghar au +_Rocher de sel_, qu'une seule et mme tendue de trente-quatre ou +trente-cinq lieues. Cette tendue, parfaitement plate, conserve +toujours, malgr les changements du sol, une couleur gnrale assez +douteuse; les plans les plus rapprochs de l'oeil sont jauntres, les +parties fuyantes se fondent dans des gris violets; une dernire ligne +cendre, mais si mince qu'il faudrait l'exprimer d'un seul trait, +dtermine la profondeur relle du paysage et quelquefois mesure +d'normes distances. Le terrain, trs variable au contraire, est +alternativement coup de marcages, sablonneux comme aux approches du +_Rocher de Sel_, ou bien couvert de gramines touffues (_alfa_), +d'absinthes (_chih_), de pourpiers de mer (_k'taf_), de romarins +odorants, etc...; tantt enfin, mais plus rarement, clairsem d'arbustes +pineux et de quelques pistachiers sauvages. + +Le pistachier (_betoum_), trbinthe ou lentisque de la grande espce, +est un arbre providentiel dans ces pays sans ombre. Il est branchu, +touffu, ses rameaux s'tendent au lieu de s'lever et forment un +vritable parasol, quelquefois de cinquante ou soixante pieds de +diamtre. Il produit de petites baies runies en grappes rouges, +lgrement acides, fraches manger, et qui, faute de mieux, trompent +la soif. Chaque fois que notre convoi passe auprs d'un de ces beaux +arbres au feuillage sombre et lustr, il se rassemble autour du tronc; +ceux des chameliers qui sont monts se dressent genoux pour atteindre + hauteur des branches, arrachent des poignes de fruits et les jettent + leurs compagnons qui vont pied; pendant ce temps, les chameaux, le +cou tendu, font de leur ct provision de fruits et de feuilles. L'arbre +reoit sur sa tte ronde les rayons blancs de midi; par-dessous, tout +parat noir; des clairs de bleu traversent en tous sens le rseau des +branches; la plaine ardente flamboie autour du groupe obscur, et l'on +voit le dsert gristre se dgrader sous le ventre roux des dromadaires. +On souffle un moment, puis un coup de sifflet plus aigu du _back'amar_ +(conducteur du convoi) disperse les btes, et le convoi reprend sa +marche au grand soleil. + +L'_alfa_ est une plante utile: il sert de nourriture aux chevaux; on en +fait en Orient des ouvrages de sparterie, et, dans le Sahara, des +nattes, des chapeaux, des gamelles, des pots contenir le lait et +l'eau, de larges plats pour servir les fruits, etc. Sur pied, il sert de +retraite au gibier: livres, lapins, gangas. Mais l'alfa est pour un +voyageur la plus ennuyeuse vgtation que je connaisse; et, +malheureusement, quand il s'empare de la plaine, c'est alors pour des +lieues et des lieues. Imagine-toi toujours la mme touffe poussant au +hasard sur un terrain tout bossel, avec l'aspect et la couleur d'un +petit jonc, s'agitant, ondoyant comme une chevelure au moindre souffle, +si bien qu'il y a presque toujours du vent dans l'alfa. De loin, on +dirait une immense moisson qui ne veut pas mrir et qui se fltrit sans +se dorer. De prs, c'est un ddale, ce sont des mandres sans fin o +l'on ne va qu'en zigzag, et o l'on butte chaque pas. Ajoute cette +fatigue de marcher en trbuchant la fatigue aussi grande d'avoir un jour +entier devant les yeux ce steppe dcourageant, vert comme un marais, +sans point d'orientation, et qu'on est oblig de jalonner de gros tas de +pierres pour indiquer les routes. Il n'y a jamais d'eau dans l'alfa; le +sol est gristre, sablonneux, rebelle toute autre vgtation. + +Je prfre, quant moi, les terrains pierreux, secs, durs et mls de +salptre, o croissent les romarins et les absinthes; on y marche +l'aise; la couleur en est belle, l'aspect franchement strile; et c'est +l surtout qu'on voit grouiller sous ses pieds, ramper, fuir et se +tortiller tout un petit peuple d'animaux amis du soleil et des longues +siestes sur le sable chaud. Les lzards gris sont innombrables. Ils +ressemblent nos plus petits lzards de muraille, avec une agilit que +parat avoir double le contentement de vivre sous un pareil soleil. On +en rencontre, mais rarement, qui sont fort gros. Ceux-ci ont la peau +lustre, le ventre jaune, le dos tachet, la tte fine et longue comme +celle des couleuvres. Quelquefois, une vipre tendue et semblable de +loin une baguette de bois tordu, ou bien roule sur une souche +d'absinthe, se soulve votre approche, et, sans vous perdre de vue, +rentre avec assurance dans son trou. Des rats, gros comme de petits +lapins, aussi agiles que les lzards, ne font que se montrer et +disparatre l'entre du premier trou qui se prsente, comme s'ils ne +se donnaient pas le temps de choisir leur asile, ou bien comme s'ils +taient peu prs partout chez eux. Je n'ai encore aperu d'eux que ce +qu'ils me laissent voir en fuyant; et cela forme une petite tache +blanche sur un pelage gris. + +Mais, au milieu de ce peuple muet, difforme ou venimeux, sur ce terrain +ple et parmi l'absinthe toujours grise et le _k'taf_ sal, volent et +chantent des alouettes, et des alouettes de France. Mme taille, mme +plumage et mme chant sonore; c'est l'espce huppe qui ne se runit pas +en troupes, mais qui vit par couples solitaires; tristes promeneuses +qu'on voit dans nos champs en friche et, plus souvent, sur le bord des +grands chemins, en compagnie des casseurs de pierres et des petits +bergers. Elles chantent une poque o se taisent presque tous les +oiseaux, et aux heures les plus paisibles de la journe, le soir, un peu +avant le coucher du soleil. Les rouges-gorges, autres chanteurs +d'automne, leur rpondent du haut des amandiers sans feuilles; et ces +deux voix expriment avec une trange douceur toutes les tristesses +d'octobre. L'une est plus mlodique et ressemble une petite chanson +mle de larmes; l'autre est une phrase en quatre notes, profondes et +passionnes. Doux oiseaux qui me font revoir tout ce que j'aime de mon +pays, que font-ils, je te le demande, dans le Sahara? Et pour qui donc +chantent-ils dans le voisinage des autruches et dans la morne compagnie +des antilopes, des bubales, des scorpions et des vipres cornes? Qui +sait? sans eux il n'y aurait plus d'oiseaux peut-tre pour saluer les +soleils qui se lvent.--_Allah! akbar!_ Dieu est grand et le plus grand! + +A l'heure matinale o me venaient ces souvenirs et bien +d'autres,--souvenirs d'un pays que je reverrai, _s'il plat +Dieu_,--nous tions prs d'atteindre la moiti de la plaine, et nous +avions en vue un petit _douar_ et d'immenses troupeaux appartenant aux +_Ouled-d'Hya_, fraction des Ouled-Nayl. C'tait le premier _douar_ que +nous rencontrions depuis notre entre dans le Sahara, et notre halte de +nuit chez les Ouled-Moktar. + +Dans cette saison, les nomades commencent se rapprocher de leurs +pturages d't, et la plaine est dserte. + +On piqua droit sur les tentes; il faisait chaud, et nous avions encore +traverser une longue lisire de sables jaunes que nous voyions briller +entre la montagne et nous, rude passage en plein midi, sous un soleil +sans nuages. + +Le cad nous reut. On ne fit que dbrider les chevaux, et nous prmes +tout juste le temps de nous reposer l'ombre, de manger des dattes et +de boire du lait de chamelle, sans eau, l'eau tant ici plus rare encore +et plus dtestable qu'ailleurs. + +Le douar ne comptait pas plus de quinze ou vingt tentes, ce qui +reprsente peine le plus petit des hameaux nomades; mais il avait bien +le rude aspect des vrais campements sahariens; et, dans un trs petit +exemple, c'tait, pour qui ne l'et pas connue, un tableau complet de la +vie nomade ses heures de repos. + +Des tentes rouges, rayes de noir, soutenues pittoresquement par une +multitude de btons, et retenues terre par une confusion d'amarres et +de piquets. Dedans, et entasss ple-mle, la batterie de cuisine, le +mobilier du mnage, le harnais de guerre du matre de la tente, les +meules de pierre moudre le grain, les lourds mortiers piler le +poivre, les plats de bois (_sahfa_) o l'on ptrit le couscoussou; le +crible o on le passe; les vases percs (_keskasse_) o on le fait +cuire; les gamelles en alfa tress, les sacs de voyage ou _tellis_; les +bts de chameaux, les _djerbi_, les tapis de tente; les mtiers tisser +les toffes de laine; les larges trilles de fer qui servent carder la +laine brute du chameau, etc. Et parmi tout ce dsordre d'objets salis +et de choses noirtres, un ou deux coffres carrs aux vives couleurs, +aux serrures de cuivre, garnis de clous dors aux angles; cassettes qui +doivent contenir, avec les bijoux de femmes, ce qu'il y a de plus +prcieux dans la fortune du matre. Au dehors, un terrain battu, brout, +dpouill mme de toute racine, plein de souillures, couvert de dbris +et de carcasses, avec des places noircies par le feu; les fourneaux +creuss dans la terre et composs de trois pierres formant foyer; des +amas de broussailles sches, et les outres noires longs poils, pendues + trois btons mis en faisceau. Autour, la plaine immense avec les +chameaux sans gardien, qui se dispersent le jour et qui, le soir, se +rassemblent au son de la trompe et viennent se coucher dans le douar. + +Voil donc la maison mobile o le nomade saharien passe une moiti de sa +vie; l'homme ne rien faire, car _travailler c'est une honte_; la femme + tout entretenir, tout soigner, pendant que le chien vigilant fait +sentinelle, patient, sobre et souponneux comme son matre. L'autre +moiti de sa vie se passe en voyage. Un autre jour, je te parlerai de la +tribu en marche, _nedja_; admirable spectacle qui renouvelle ici sous +nos yeux, en plein ge moderne, deux pas de l'Europe les migrations +d'Isral. + +Que ce dernier mot, crit d'enthousiasme, ne m'engage pas surtout au +del de ce que je veux dire. Il n'est qu' moiti vrai. Et, comme il +effleure une question d'art, question qui, selon moi, n'a pas le sens +commun, mais n'importe, question pose, discute et toujours pendante; +comme il effleure, dis-je, une question grave aprs tout, celle de la +_couleur locale_ applique un certain ordre de sujets, je dsire +m'expliquer sur ce qu'il y a de trop contestable dans la comparaison que +j'ai faite. + +Voici la seconde fois que j'introduis la Bible dans ces notes; ce qui te +laisserait croire que je voyage en vrai pays de Chanaan, moins +l'abondance, et que je rencontre chaque pas le riche Laban ou le +gnreux Booz. + +On a crit, en effet, bien plus, on a voulu prouver par des essais, tu +sais lesquels, que les anciens matres avaient dfigur la Bible par la +peinture, qu'elle avait rendu l'me entre leurs mains, et que, s'il +restait un moyen de ressusciter cette chose aujourd'hui morte, c'tait +d'aller la contempler toute relle encore et dans son effigie vivante, +en Orient. + +Cette opinion s'appuie sur un fait vrai en lui-mme, c'est que les +Arabes, ayant peu prs conserv les habitudes des premiers peuples, +doivent aussi, mieux que personne, en garder la ressemblance, non +seulement dans leurs moeurs, mais encore dans leur costume, costume si +favorable d'ailleurs, qu'il a le double avantage d'tre aussi beau que +le grec et d'tre plus local. Il est certain, ajoute-t-on, que Rachel et +Lia, filles du pasteur Laban, n'taient point habilles comme Antigone, +fille du roi OEdipe; qu'elles se prsentent notre esprit dans un +tout autre milieu, avec une forme diffrente, et aussi sous un tout +autre soleil: il est non moins certain que les patriarches devaient +vivre comme vivent les Arabes, comme eux gardant leurs moutons, ayant +comme eux des maisons de laine, des chameaux pour le voyage, et le +reste. + +Mon opinion, quant au systme, la voici: + +C'est que les hommes de gnie ont toujours raison et que les gens de +talent ont souvent tort. Costumer la Bible, c'est la dtruire; comme +habiller un demi-dieu, c'est en faire un homme. La placer en un lieu +reconnaissable, c'est la faire mentir son esprit; c'est traduire en +histoire un livre anthistorique. Comme, toute force, il faut vtir +l'ide, les matres ont compris que dpouiller la forme et la +simplifier, c'est--dire supprimer toute couleur locale, c'tait se +tenir aussi prs que possible de la vrit... _Et ego in Arcadia..._ +Sont-ce des Grecs? est-ce l'Arcadie? Oui et non: non, pour le drame; +oui, dans le sens de l'ternelle tragdie de la vie humaine. + +Donc, hors du gnral, pas de vrit possible, dans les tableaux tirs +de nos origines; et bien dcidment il faut renoncer la Bible, ou +l'exprimer comme l'ont fait Raphal et Poussin. + +Remarque que cette opinion se confirme mesure que je voyage, et +prcisment dans le pays qui semblerait devoir produire en moi un +entranement contraire. N'y a-t-il donc aucun enseignement tirer de ce +peuple qui, je le reconnais, fait involontairement et souvent penser +la Bible? N'y a-t-il pas en lui quelque chose qui met l'me en mouvement +et en quoi l'esprit s'lve et se complat comme en des visions d'un +autre ge? Oui, ce peuple possde une vraie grandeur. Il la possde +seul, parce que, seul au milieu des civiliss, il est demeur simple +dans sa vie, dans ses moeurs, dans ses voyages. Il est beau de la +continuelle beaut des lieux et des saisons qui l'environnent. Il est +beau, surtout parce que, sans tre nu, il arrive ce dpouillement +presque complet des enveloppes que les matres ont conu dans la +simplicit de leur grande me. Seul, par un privilge admirable, il +conserve en hritage ce quelque chose qu'on appelle biblique, comme un +parfum des anciens jours. Mais tout cela n'apparat que dans les cts +les plus humbles et les plus effacs de sa vie. Et si, plus frquemment +que d'autres, il approche de l'pope, c'est alors par l'absence mme de +tout costume, c'est--dire en quelque sorte en cessant d'tre Arabe pour +devenir humain. Devant la demi-nudit d'un gardeur de troupeaux, je rve +assez volontiers de Jacob. J'affirme au contraire qu'avec le _burnouss_ +saharien ou le _mach'la_ de Syrie, on ne reprsentera jamais que des +Bdouins. + +Ces rserves admises, s'il m'arrive dornavant de m'crier: _O Isral!_ +tu sauras ce qu'il faut entendre et tu me laisseras dire. Maintenant, +je reprends ma route. + +Je supprimerais sans regret le bivouac du Rocher de Sel, quoique l'eau +prise au del des salines soit bonne, qu'il y ait du bois en abondance +et qu'on y campe agrablement au bord de la rivire (_l'Oued D'jelfa_) +et sous de trs beaux tamarins. + +Un mot pourtant du rocher. C'est un amas de choses tranges, colores de +tous les gris possibles, depuis le gris lilas jusqu'au gris blanchtre, +entasses, superposes et formant une montagne deux ttes. Il en +descend une infinit de petits ruisseaux, d'un blanc laiteux, qui vont +se runir en deux canaux remplis jusqu'aux bords d'un sel exactement +semblable la chaux teinte. Tout autour, la montagne semble avoir eu +des convulsions, tant elle est souleve, fendue, creve dans tous les +sens. Ce n'est pas beau, c'est formidable. Trois grands aigles volaient + moiti hauteur du rocher et ne paraissaient pas si gros que des +corbeaux. + +La nuit tait presque venue quand, enfin, on atteignit les plateaux nus +de _D'jelfa_. La maison du kalifat, vaste corps de logis lev carrment +au-dessus d'une enceinte de murs bas, se montrait confusment +l'extrmit d'une plaine montante, comme une masse gristre un peu plus +claire que le terrain tout fait sombre, un peu plus fonce que le ciel +encore clair d'un vague reflet du jour. A gauche, et fort loin dans +un pli de la valle o brillaient deux petits feux rouges, et d'o +venaient de faibles aboiements de chiens, on devinait un douar. Plus +prs, et comme d'un marais compris entre le douar et le plateau, +s'levaient d'innombrables murmures de grenouilles. Tout le reste de cet +horizon plat, domin par le grand bordj solitaire de Si-Cherif, reposait +paisiblement dans une ombre transparente et brune. De larges toiles +blanches s'allumaient tous les coins du ciel; l'air tait humide et +doux, une forte rose ramollissait la terre sous le pas des chevaux. Je +m'orientai sur un chemin blanchtre qui menait vers la maison; les +cavaliers m'avaient prcd de quelques minutes, et j'avais laiss mon +domestique en arrire avec le convoi. + +J'arrivai donc seul la porte du bordj et j'entrai dans la cour sans +savoir o me diriger. De chaque ct de l'entre, porte monumentale, et +que je trouvai grande ouverte, j'aperus des gens, ple-mle avec des +chevaux, bivouaquant le long du mur; la cour tait dserte; elle me +parut grande; mon cheval qui flaira des curies fit entendre un petit +hennissement de satisfaction. Au fond de la cour, apparaissait un perron +de quelques marches, conduisant une haute galerie soutenue par des +piliers blancs; une porte entrebille dans l'angle droit de la galerie +laissait filtrer un peu de lumire; une fentre demi claire, donnant +au rez-de-chausse sur la cour, permettait d'entendre un bruit de voix. + +Je descendis de cheval au pied du perron, et, tout en jetant la bride +quelqu'un que je vis s'approcher dans l'ombre, je me dirigeai du ct de +la lumire et j'entrai. Je remarquai que la personne qui j'avais tendu +la bride n'avait pas mis d'empressement la prendre, et j'aperus +vaguement la forme bizarre d'un tout petit corps surmont d'un vaste +chapeau trs pointu. Un incident de la soire m'apprit l'erreur que +j'avais failli commettre en traitant le plus saint homme du bordj comme +un valet. + +On soupait dans une grande chambre blanche, propre, qui n'avait pour +tous meubles qu'une chemine de marbre noir, de riches tapis du Sud +accrochs aux fentres et formant portires plutt que rideaux; et, au +milieu, une table ronde, entoure de convives. La cuisine tait arabe. +Mais la table, joyeusement claire de bougies, tait servie, la +franaise, couverte d'une belle nappe blanche et irrprochablement +garnie d'argenterie, de vaisselle et de verres, avec quatre carafes +remplies de lait doux et quatre autres de limonade. Le kalifat +_Si-Chriff_, grand et gras personnage, presque sans barbe, figure +placide, avec des yeux saillants, ngligemment vtu du simple hak blanc +sans burnouss, et le portant en voile, la manire des marabouts, +Si-Chriff prsidait la table et se versait des deux mains la fois, +dans le mme verre, de la limonade et du lait. Son frre, _Bel-Kassem_, +doux jeune homme au visage fatigu, assistait au souper debout et +donnant des ordres. La chambre tait pleine de serviteurs arabes allant +et venant, mais laissant agir un maigre Tunisien, turban blanc, aux +yeux vifs, la bouche fine, au nez pinc, ple comme la mort, leste, +agile, adroit, avec des mines d'cureuil et des airs de fivreux, +fantastique et prcieux valet, qui, seul dans la maison de Si-Chriff, +parat avoir le don de manier la porcelaine et de servir la franaise. + +Cette grande maison, perdue dans un dsert plus de cinquante lieues de +Boghar, trente-deux lieues environ d'El-Aghouat, une salle manger +remplie d'odeurs de viandes et encombre de gens portant des plats, +cette table servie comme en Europe; autour de laquelle on parlait +franais, ce personnage en dshabill de maison occup gravement se +composer des sorbets doux, voil donc ce que je vis en arrivant +D'jelfa, chef-lieu des _Ouled-Nayl_. J'tais au coeur de cette immense +tribu, commerante, riche et corrompue, dont le nom pos sur toutes les +routes du Sahara rsumait pour moi les curiosits du dsert. D'ici, et +sans sortir de leur territoire, je confinais dans le nord-est +_Bouaada_, dans l'ouest, presque au _Djebel-Amour_, dans le sud aux +k'sours d'El-Aghouat et l'Oued-D'jedi. Ces valets d'office, que je +voyais essuyant des assiettes avec un coin de leur hak en guise de +serviette, avaient port leurs laines sur les marchs du Sud et +pouvaient me parler de tout le Sahara septentrional, depuis _Charef_ +jusqu' _Tuggurt_, depuis D'jelfa jusqu'au _M'zab_, jusqu' _Metlili_, +jusqu' _Ouargla_. + +Enfin j'avais sous les yeux, dans la personne de ce grand seigneur +dbonnaire, un de leurs princes les plus opulents et les plus braves; le +plus considrable peut-tre par sa fortune, sa naissance, sa haute +position politique, et par les antcdents illustres de sa vie +militaire. M. N... essayait d'apprendre Si-Chriff se servir d'une +fourchette et d'un couteau. Le kalifat s'y prtait avec complaisance, +peu prs comme on s'amuse des jeux d'enfants; il y mettait beaucoup de +bonhomie, une extrme maladresse qui m'a bien l'air d'tre volontaire, +mais n'y compromettait rien de sa dignit. + +Vers le milieu du repas apparut un nouveau personnage que je reconnus +tout de suite son chapeau et la forme si singulire de son individu. +C'tait bien en effet un tout petit corps ramass sur lui-mme, et qu'on +et dit gonfl; malpropre, difforme, affreux, marchant comme s'il n'et +pas de jambes, la figure trique dans son hak comme dans un +serre-tte, coiff d'un chapeau sans bords, comme d'un norme cornet. Il +avait, autant que j'en pus juger, une profusion de sachets de cuir qui +lui pendaient sur la poitrine, et une demi-douzaine de grosses fltes en +roseau lui descendaient du menton jusqu'au ventre et s'y balanaient en +faisant du bruit; il portait un bton noueux dans la main; on ne voyait +pas ses pieds, car son burnouss tranait terre. Personne autre que +moi ne semblait faire attention lui. Il s'avana tout d'une pice, +s'approcha de la table et vint par-dessus l'paule de Si-Chriff +allonger la main dans son assiette. Je me penchai avec inquitude vers +M. N..., qui se mit sourire; Si-Chriff ne se dtourna pas et cessa +seulement de manger. Bel-Kassem vit ma surprise et me dit d'une faon +dvote et trs grave: _Derviche_, _marabout_, un fou, c'est--dire un +saint. Je n'en demandai pas davantage, car je savais la vnration qui +s'attache aux fous dans les pays arabes, et je me gardai bien de +paratre autrement scandalis des familiarits que celui-ci se permit +jusqu' la fin du repas. Il ne cessa point de rder autour de nous, +rptant des mots sans suite et demandant avec obstination du tabac. +Quoiqu'on lui en et donn, il en demandait encore, venait chacun de +nous tendre le creux de sa main noire et s'acharnait rpter le mot +tabac, tabac, d'une voix rauque et saccade comme un aboiement. On +l'cartait sans violence; on le calmait en lui faisant signe de se +taire; Si-Chriff, toujours impassible, avait la mine svre et prenait +garde videmment qu'aucun valet n'offenst son protg. Pourtant, comme +il devenait importun, le Tunisien le prit par le bras et l'entrana +doucement vers la porte. Le pauvre insens s'en alla en criant: +_Pourquoi, Mohammed? pourquoi, Mohammed?_ (_Ouach Mohamm... ouach +Mohamm..._) Et pendant longtemps on l'entendit parler sous la galerie. +Si-Chriff tait, je n'en doute point, fort contrari que nous eussions +t tmoins de cette scne o nous ne pouvions, comme lui, trouver un +sujet d'dification. Je dois dire cependant que pas un de nous ne +s'oublia. Et, tout en remarquant une fois de plus comment les Arabes +savent dtourner le ridicule par l'absence mme de ce que nous appelons +respect humain, je ne m'tonnai point, mais me sentis jaloux de les +trouver si suprieurs nous, jusqu'au milieu de leurs superstitions. Je +me rappelais avoir rencontr un jour un chef de tribu du Sahara de +l'Est, rentrant chez lui, suivi d'une escorte assez brillante de +cavaliers et menant en croupe un derviche. Ce chef tait un jeune homme +lgant, fort beau, et mis avec cette recherche un peu fminine +particulire aux Sahariens de Constantine. Le derviche, vieillard +amaigri et dfigur par l'idiotisme, tait nu sous une simple gandoura +couleur sang de boeuf, sans coiffure, et balanait au mouvement du +cheval sa tte hideuse, surmonte d'une longue touffe de cheveux +grisonnants. Il tenait le jeune homme bras le corps et semblait +lui-mme, de ses deux talons maigres, conduire la bte embarrasse sous +sa double charge. Je saluai le jeune homme en passant; il me dit le +bonsoir, et me souhaita les bndictions du ciel. Le vieillard ne me +rpondit point, et mit le cheval au trot. + +Le derviche de D'jelfa n'a pas d'histoire. J'ignore mme son nom. On m'a +dit qu'il passe une partie de l'anne chez Si-Chriff, tantt la +zmala, tantt au bordj. Il n'est point embarrassant; il se nourrit sans +qu'on y pourvoie, prenant ce qu'il trouve sous sa main. Il ne couche +nulle part, et ni le jour ni la nuit, on ne sait au juste ce qu'il +devient. Il passe une partie des nuits rder, soit dans la cour ou +dans le jardin, soit dans la campagne, quand il se prsente la porte +ferme. Il a dans son burnouss et dans ses petites gibernes une quantit +de chiffons ou de dbris recueillis partout. Quelquefois en pleine nuit, +on l'entend essayer l'une aprs l'autre toutes ses fltes. Le froid ni +le soleil ne peuvent rien sur ce corps insouciant qui semble avoir perdu +le don de souffrir. Son visage, cribl de rides, ne peut plus vieillir; +l'ge le mine insensiblement comme un vieux tronc qui n'a plus de +feuilles; la mort le prend par les jambes, pourtant il va toujours, +s'asseyant rarement, ne se couchant presque jamais. Un jour il tombera +de ct et ne pourra plus se relever; son me sera alle rejoindre sa +raison. + + + + +D'jelfa, mme date, cinq heures. + + +Nous avons joui d'une journe sans pareille. Je l'ai passe soit +dessiner dans le bivouac, soit crire, tendu sous mon pavillon de +toile. Ma tente est tourne au midi; car j'aime l'ouvrir ainsi. +Rarement je perds de vue, mme la halte, ce ct mystrieux que le +ciel couvre de rverbrations plus vives. Tous mes compagnons sont +absents ou peine veills de leur sieste. La journe s'achve dans une +paix profonde; et, demeur seul, je savoure avec dlice un vent tide +qui souffle faiblement du sud-est. De la place o je suis couch, +j'embrasse peu prs la moiti de l'horizon, depuis la maison de +Si-Chriff, d'o je n'entends sortir aucun bruit, jusqu' l'extrmit +oppose o, sur une ligne de terrains ples, se dessine un groupe de +chameaux bruns. Devant moi, j'ai tout notre campement tendu au soleil: +chevaux, bagages et tentes; l'ombre des tentes, quelques gens qui se +reposent; ils font cercle, mais ne parlent pas. S'il arrive qu'un ramier +passe au-dessus de ma tte, je vois son ombre glisser sur le terrain, +tant ce terrain est uni; et j'entends le bruit de ses ailes, tant le +silence qui se fait autour de moi est grand. Le silence est un des +charmes les plus subtils de ce pays solitaire et vide. Il communique +l'me un quilibre que tu ne connais pas, toi qui as toujours vcu dans +le tumulte; loin de l'accabler, il la dispose aux penses lgres; on +croit qu'il reprsente l'absence du bruit, comme l'obscurit rsulte de +l'absence de la lumire: c'est une erreur. Si je puis comparer les +sensations de l'oreille celles de la vue, le silence rpandu sur les +grands espaces est plutt une sorte de transparence arienne, qui rend +les perceptions plus claires, nous ouvre le monde ignor des infiniment +petits bruits, et nous rvle une tendue d'inexprimables jouissances. +Je me pntre ainsi, par tous mes sens satisfaits, du bonheur de vivre +en nomade; rien ne me manque et toute ma fortune de voyage tient dans +deux coffres attachs sur le dos d'un dromadaire. Mon cheval est tendu +prs de moi sur la terre nue, prt, si je le voulais, me conduire au +bout du monde; ma maison suffit me procurer de l'ombre le jour, un +abri la nuit: je la transporte avec moi, et dj je la considre avec +une motion mle de regrets. + +La temprature me parat encore relativement assez douce et, mme avec +dix degrs de plus, je la supporterais volontiers, si l'air continuait +d'tre sec, lger, minemment respirable, comme il l'est dans ces +rgions leves. Jusqu' prsent, le thermomtre n'a pas dpass 30 et +31 l'ombre. Aujourd'hui, sous la tente, deux heures il a atteint le +maximum de 32, et la lumire, d'une incroyable vivacit, mais diffuse, +ne me cause ni tonnement ni fatigue. Elle vous baigne galement, comme +une seconde atmosphre, de flots impalpables. Elle enveloppe et +n'aveugle pas. D'ailleurs l'clat du ciel s'adoucit par des bleus si +tendres, la couleur de ces vastes plateaux, couverts d'un petit foin +dj fltri, est si molle, l'ombre elle-mme de tout ce qui fait ombre +se noie de tant de reflets, que la vue n'prouve aucune violence, et +qu'il faut presque la rflexion pour comprendre quel point cette +lumire est intense. + +Peut-tre ne sais-tu pas que, depuis notre entre dans le Sahara, nous +n'avons pas cess de monter et que nous nous retrouvons prs de huit +cents mtres au-dessus du niveau de la mer. Le plateau que nous suivons +s'lve en effet insensiblement et dtermine ici, par exception, +l'coulement des eaux dans l'est et dans l'ouest, tandis que, partout +ailleurs, le partage se fait du sud au nord et du nord au sud. Ce long +mouvement du sol, qui prolonge ainsi le climat du Tell travers le +Sahara, presque indpendamment du degr, et qui fait qu' latitude gale +l'hiver, au moins, est plus doux sous le mridien de Constantine que +sous celui d'Alger, se produit jusqu' El-Aghouat et mme au del: +El-Aghouat donne encore une hauteur de 600 mtres; Biskra, au contraire, +n'est plus qu' 73.--Plus avant dans l'est, le Sahara s'abaisse +au-dessous du niveau de la mer, et, entre El-Aghouat et Biskra, s'tend +le bassin descendant de l'_Oued-Djeddi_, qui vient du Djebel-Amour, +arrose les Zibans et va se perdre enfin dans le grand _Chott_ de +Tunis.--Je dsire que cet aperu suffise t'expliquer des +contradictions de climat dont, premire vue, tu aurais sans doute +quelque peine te rendre compte, et peut-tre comprendras-tu maintenant +comment, nous trouvant tout l'heure sous le degr d'El-Kantara, si +nous n'y sommes dj, nous faisons des feux de branches de pins et de +chnes, coupes dans la gorge du Rocher de Sel, au bord de l'_Oued +D'jelfa_. + +Ds aujourd'hui pourtant, nous voil dbarrasss, non seulement de la +vgtation du nord, mais encore de toute vgtation. Elle expire au +sommet des collines pierreuses que nous avons derrire nous; et je +voudrais que ce ft pour tout fait; car c'est par la nudit que le +Sahara reprend sa vritable physionomie. J'en suis venu souhaiter +qu'il n'y ait pas un arbre dans tout le pays que je vais voir. Aussi ce +qui me plat dans le lieu o nous sommes camps, c'est surtout son +aspect strile. Pour couvrir ces vastes terrains, tantt frileux, tantt +brls, il n'y a qu'un peu d'herbe. Cette herbe, sorte de gramine +renouvele par l'hiver, est courte, rare, et devient gristre en se +fanant. Elle forme peine un duvet transparent ml de quelques brins +cotonneux que l'air agite. On y voit jouer la lumire et vibrer la +chaleur comme au-dessus d'un pole. Aussi loin que la vue peut +s'tendre, je n'y dcouvre pas une seule touffe plus fournie qui dpasse +le sabot d'un cheval. La terre a la solidit d'un plancher et se gerce +sans tre friable. Nos chameaux s'y promnent d'un air dcourag, la +tte haute, le cou tendu vers un coin plus vert qui se montre assez loin +au sud, entre deux mamelons arides. Cette perspective, peu prs +riante, qui semble les consoler jusqu' demain, nous annonce de +nouvelles plaines d'alfa. Je distingue nettement, comme un triangle gris +pos sur le vert, une des ces petites pyramides de pierre dont je t'ai +parl, et qui servent de point de repre dans le steppe, quand il n'y a +ni horizon, ni traces de caravanes pour y diriger la marche. + +Cette tache lointaine d'alfa s'aperoit peine dans l'ensemble de ce +paysage que je ne sais comment peindre, mais dont il faudrait faire un +tableau clair, somnolent, fltri. Chose admirable et accablante, la +nature dtaille et rsume tout la fois. Nous, nous ne pouvons tout au +plus que rsumer, heureux quand nous le savons faire! Les petits esprits +prfrent le dtail. Les matres seuls sont d'intelligence avec la +nature; ils l'ont tant observe, qu' leur tour ils la font comprendre. +Ils ont appris d'elle ce secret de simplicit, qui est la clef de tant +de mystres. Elle leur a fait voir que le but est d'exprimer, et que, +pour y arriver, les moyens les plus simples sont les meilleurs. Elle +leur a dit que l'ide est lgre et demande tre peu vtue. Ne +t'tonne point de tout cela. Depuis ce matin je suis genoux devant les +matres, et je crois tre tous les jours un peu moins indigne de parler +d'eux. Leur souvenir m'accompagne dans ma route. Leurs leons se sont +fait entendre aujourd'hui plus clairement que jamais; et c'est +D'jelfa, sous ma tente, au milieu des Ouled-Nayl, et pendant que je +regardais passer sur ces fonds d'une candeur historique de majestueux +personnages draps de noir et de blanc. Devais-je donc venir si loin du +Louvre chercher cette importante exhortation de voir les choses par le +ct simple, pour en obtenir la forme vraie et grande? + + + + +Sept heures. + + +Tout le jour, quelques minces tranes de vapeur sont restes tendues +au-dessus de l'horizon, pareilles de longs cheveaux de soie blanche. +Vers le soir, elles ont fini par se dissoudre et par former un petit +nuage dor, unique au milieu de l'azur sans rides et qui s'en va +lentement la drive, entran vers le soleil couchant. Il diminue +mesure qu'il s'en approche, et, comme la voile arrondie d'un navire +qu'on voit de loin se rtrcir et s'abattre l'entre du port, il ne +tardera pas disparatre dans le rayonnement de l'astre. La chaleur +s'apaise, la lumire s'adoucit; elle se retire insensiblement devant la +nuit qui s'approche, sans avoir t prcde d'aucune ombre. Jusqu' la +dernire minute du jour, le Sahara demeure en pleine lumire. La nuit +vient ici comme un vanouissement. + +Il est sept heures. Notre bivouac est maintenant sorti de son +immobilit. Il y rgne un certain mouvement, toujours paisible, de gens +qui allument des feux et prparent le caf du soir, pendant que d'autres +font leur prire, prosterns la figure au levant; on se rassemble sur +des tapis pour prendre le repas; et nos chevaux, qui l'on vient de +donner l'orge, secouent joyeusement le poids du soleil qu'ils ont port +douze heures sans bouger. + +La maison de Si-Cheriff seule continue de rester muette. De l'endroit +o je suis, on la dirait inhabite, si l'on ne voyait un peu de fume +bleutre s'lever l'angle du toit. Cette maison, triste blockhaus, +donne pour citadelle notre kalifat, est acheve seulement du mois de +novembre dernier. + +Une inscription, sculpte dans la pierre, au-dessus de la porte +d'entre, m'apprend qu'elle a t btie en cinquante jours, sous le +gouvernement de M. le gnral Randon, par la colonne expditionnaire du +gnral Yusuf. D'autres inscriptions indiquent les divers corps qui ont +pris part cette construction, avec les noms des principaux officiers; +quelques-unes pourraient dj servir d'pitaphes. Le capitaine +Bessires, tu glorieusement l'assaut du 4 dcembre, a son nom sur le +pavillon qui forme l'angle droit du mur de dfense. + +Cette habitation est dispose de manire servir, la fois, de +rsidence au kalifat, de caravansrail et de forteresse. La cour +d'entre est vaste; un petit convoi s'y renfermerait au besoin, et elle +prsente une double ligne de hangars pavs, sous lesquels une centaine +de chevaux pourraient s'abriter. Par del s'tend le jardin, qui n'est +encore que trac.--Au centre de ce carr long, et spar du jardin par +un chemin de ronde, s'lve un corps de logis, compos de deux tages et +perc, sur ses quatre faces, de fentres malheureusement franaises; il +a sa cour intrieure, cour rserve, o l'on ne pntre pas, et que je +n'ai fait qu'entrevoir. + +Le rez-de-chausse est abandonn aux voyageurs. L'appartement priv du +kalifat, celui de son cousin et de son jeune frre Bel-Kassem occupent +les deux tages; c'est l, je ne sais dans quelle partie du btiment, +que sont relgues leurs femmes, avec les servantes. + +Quelques fentres ont des barreaux; mais il n'en est gure qui n'aient +une ou plusieurs vitres casses: ces nombreux accidents ne surprennent +pas, quand on connat l'ingnuit des Arabes l'endroit de ces choses +transparentes. Pour ta plupart, ils n'en ont jamais vu; et, sans prvoir +l'obstacle, ils passent leur poing au travers.--Si-Cheriff parle +seulement des dgts causs par le vent et s'en plaint, de manire +laisser croire qu'il tient ses vitres: au fond, en homme de la tente, +il s'en inquite assez peu et laisserait volontiers tout le bordj +s'crouler, si la petite garnison de soldats ouvriers, caserne dans un +des pavillons, n'avait aussi pour mission de l'entretenir. + +Cette rsidence, que l'on a tch de rendre habitable, est-elle, en +effet, du got de Si-Cheriff? Russira-t-il s'y plaire, autant que +dans sa tribu?--Il parat, du moins, se rsigner ce sjour comme une +ncessit politique; n'y venant, du reste, qu' ses heures, quand il y +est mand, ou qu'il doit y recevoir des htes. + +Indpendamment de ce domicile officiel, il a un domicile rel dans les +pturages voisins du Rocher de Sel, avec d'immenses troupeaux de +moutons, et quelque chose, m'a-t-on dit, comme six mille chameaux. Il +se partage entre sa maison de laine et sa maison de pierre, et n'amne +ici que ses chevaux, sa suite militaire et sa femme. Je dis _sa_ femme, +parce qu'on parle d'une madame Si-Cheriff, dont l'histoire, comme tant +d'histoires de ce pays, ressemble beaucoup un roman. Celui-ci, +d'ailleurs, aprs un prologue assez sombre, finit heureusement. Est-ce +une indiscrtion que de rapporter ce qu'on raconte?--Cette femme est +Espagnole. Un homme, qui a disparu depuis et dont la mort subite n'a +jamais t bien explique, l'avait conduite, elle et sa soeur, plus +jeune qu'elle, la Deira d'Abd-el-Kader, peu d'annes avant la +soumission de l'mir.--Elles taient toutes les deux fort jolies. +Abd-el-Kader fit pouser l'ane Si-Cheriff, alors son kalifat, +bientt aprs devenu le ntre, et la plus jeune au cousin de +Si-Cheriff.--Toutes deux, elles ont suivi, sous l'alliance franaise, la +nouvelle fortune de leurs maris et n'ont jamais song rclamer contre +le mariage qui leur fut impos. Elles ont adopt, non-seulement le +costume, mais aussi la langue arabe, au point d'avoir oubli la leur. La +femme de Si-Cheriff habite en ce moment le bordj. + +J'ai vu ce matin leur enfant, joli petit garon de quatre ans au plus. +Il tait la classe, dans une cole fonde par Si-Cheriff et tenue par +un taleb, sorte d'instituteur communal que Si-Cheriff paye de ses +deniers. L'enfant tait pieds nus et n'avait pour tout vtement, comme +ses petits camarades les plus pauvres, qu'une petite soutane blanche on +ne peut plus nglige. M. N..., qui est de ses bons amis, lui rapportait +en cadeau d'Alger un foulard franais, un sabre de bois et une chemise +de fine laine. Quant la soeur de madame Si-Cheriff, on ne la voit +jamais D'jelfa. Elle prfre le sjour de la tente et n'abandonne +personne le soin du mnage nomade ni l'administration des troupeaux. +Tout ce que je sais des affaires domestiques de Bel-Kassem, c'est qu'il +a deux femmes jeunes et qui passent pour trs belles. Il vient, ces +jours derniers, d'pouser la seconde. Et j'ai cru comprendre pendant le +dner d'hier, qu'on a plaisant le jeune mari sur ce qu'il tait +amaigri depuis son rcent mariage, et plus ple encore que de coutume. +Pour moi, je n'ai rien aperu du harem emprisonn l-haut, derrire ces +grillages. J'ai seulement rencontr deux ngresses assez laides, mais de +belle tournure, qui puisaient de l'eau au puits du jardin, pendant que +le pauvre fou se promenait dans les alles sans verdure, et qui le +taquinaient en se tordant de rire et en faisant tinceler leurs dents. + +Quoique maussade l'oeil au milieu de ce dsert saharien, avec sa +faade neuve, son toit de tuiles jaunes et sa fcheuse ressemblance avec +une caserne, le bordj, je lui donne ce nom pour l'embellir, veille +l'ide d'une assez grande vie, et rappelle, au moins par moments, les +moeurs fodales. Les portes revtues de fer, restent ouvertes pendant +le jour. Un assez grand nombre de chevaux remplit les curies. On les +entend piaffer, hennir; on les voit s'agiter chaque fois qu'un nouveau +cavalier se prsente l'entre de la cour. Chaque arrivant pique droit +au perron, s'y arrte court, et met pied terre. C'est l, dans l'ombre +de la galerie, qu'accroupi sur un banc, un chapelet dans ses mains, +distrait, le kalifat se laisse embrasser par ses nombreux clients et +leur donne audience. On se prcipite l'touffer, pour baiser sa grosse +tte emmaillote de blanc. Quoiqu'on lui parle debout, quelques +familiers sont assis prs de lui, et souvent un homme en haillons, le +dernier des tribus, se mle l'entretien du prince aussi librement que +s'il tait son favori. Le prestige du rang, norme chez les Arabes, +n'exclut pas une familiarit singulire entre le matre et le serviteur. +Quant la distance tablie par l'habit, elle n'existe pas. J'ai vu l +des types surprenants, des visages de momies qui l'on aurait mis des +yeux de lion. L'audience acheve, le client s'en va, tranant ses longs +perons, reprendre sa bte qui, la bouche baveuse, essouffle, les +flancs saignants, attend, cloue sur place et comme un cheval de bois. +Douce et vaillante bte, ds que l'homme a pos la main sur son cou pour +empoigner ses crins, son oeil s'allume, et l'on voit courir un frisson +dans ses jarrets. Une fois en selle et la bride haute, l'homme n'a pas +besoin de lui faire sentir l'peron. Elle secoue la tte un moment, fait +rsonner le cuivre ou l'argent de son harnais; son cou se renverse en +arrire et se renfle en un pli superbe, puis la voil qui s'enlve, +emportant son cavalier avec ses grands mouvements de corps qu'on donne +aux statues questres des Csars victorieux. + +D'ailleurs le bordj n'est pas constamment silencieux ou seulement rempli +comme aujourd'hui de visiteurs paisibles. A l'exemple des manoirs +anciens, il a ses moments d'alarme et ses bruits de fte. Quelquefois +c'est le jeune Bel-Kassem, qui son frre n'a jamais permis de faire la +guerre, qui sort en quipage de chasse, escort de ses lvriers, avec +ses fauconniers en habit de fte, ses pages tranges, et portant +lui-mme un faucon agraf sur son gantelet de cuir. S'il arrive au +contraire que l'ennemi soit signal ou qu'il y ait par l quelque tribu +turbulente chtier, ce jour-l, c'est Si-Cheriff en personne qu'on +voit sortir du bordj avec son appareil de guerre. Le goum est rassembl +devant la porte. Il y a l deux ou trois cents cavaliers groups +confusment autour de l'tendard aux trois couleurs, rouge, vert et +jaune; tous en tenue de combat, le hak en charpe, le fusil au poing, +droits sur la selle, attendant le kalifat qui va paratre. Lui-mme est +bott, peronn, mais sans armes. On lui voit seulement la taille une +lourde ceinture pleine de cartouches et traverse de longs pistolets aux +pommeaux brillants. Il a prs de lui deux serviteurs ngres qui portent, +l'un son sabre droit fourreau sculpt et son long fusil caill de +nacre, l'autre son chapeau de paille flots de soie. Il enfourche +pesamment sa grande jument blanche, dont la croupe et les pieds sont +teints de rose; il rejette son burnouss en arrire, par un beau geste et +pour dgager son bras droit, celui qui doit agir au besoin, et, dans +tous les cas, commander. Enfin, il donne le signal, entrane son goum, +prend la tte avec son fanion, ses cuyers et ses plus fidles, et, si +le danger presse, part au galop du ct de l'endroit menac. + +Tu vois que rien ne manque la vie du bordj, pour rappeler des moeurs +depuis longtemps disparues de notre histoire. Pour moi, je prfre les +moeurs de la tente ce spectacle de chevalerie, si sduisant qu'il +soit. Ici, je m'intresse mdiocrement au soldat, beaucoup, au +contraire, au voyageur. Devant un pareil pays, dans un cadre de cette +grandeur, je ne puis m'empcher de trouver d'un petit effet la mise en +scne un peu thtrale de cette vie mle de chasse, de coups de main, +de parade, quelquefois de galanterie; et tout cela, en dfinitive, me +touche moins que la vue d'une pauvre famille errante au milieu d'humbles +aventures. + +Pourtant je m'estime heureux d'avoir rencontr sur ma route le bordj de +D'jelfa. Le peuple arabe est trs divers, plus divers qu'on ne le croit. +Je le vois aujourd'hui par le ct le plus avanc de sa civilisation; +c'est assurment le plus brillant; il a ce mrite, en outre, d'tre un +des moins observs. + + + + +Ham'ra, 1er juin 1853. + + +On a pli les tentes au petit jour. Malgr l'heure matinale, Si-Cheriff +et son frre taient debout pour recevoir nos adieux, et nous nous +sommes mis en route gaiement, comme aprs une journe entire de repos. +Moi seul peut-tre je regrettais un peu D'jelfa, o j'avais eu plus de +plaisir assurment que personne au milieu de mes contemplations +solitaires, et je me dtournais pour voir la place abandonne d'o nos +feux jetaient quelques restes de fume blanche. Mme en ce perptuel +changement, il en est ainsi pour tous les lieux que je quitte; je m'y +attache vite et n'en oublie aucun, car il me semble que tous ont t +passagrement moi, bien mieux que les maisons de louage o j'ai vcu. +Aprs des annes, le petit espace o j'ai mis ma tente un soir et d'o +je suis parti le lendemain m'est prsent avec tous ses dtails. +L'endroit occup par mon lit, je le vois; il y avait l de l'herbe ou +des cailloux, une touffe d'o j'ai vu sortir un lzard, des pierres qui +m'empchaient de dormir. Personne autre que moi peut-tre n'y tait venu +et n'y viendra, et moi-mme, aujourd'hui, je ne saurais plus le +retrouver. + +Nous prmes la direction de la balise. En moins d'une demi-heure nous +l'avions atteinte et nous entrions dans l'alfa. Comme je l'avais prvu, +la route s'engageait dans une suite de plateaux verts, tous pareils, de +peu d'tendue, se droulant du nord au sud et se succdant avec la plus +triste rgularit. De loin en loin, mais de manire qu'il y en a +toujours au moins une en vue, la mme pyramide grise apparat pose sur +le bord de l'horizon. Pendant quatre heures de marche, je n'ai pas +aperu dans aucun sens le plus petit coin qui ne ft vert comme un champ +d'oseille. Sous le ciel bleu, et quand on se sait dans le Sahara, cette +couleur printanire produit le plus dsagrable tonnement. Le contraste +est imprvu, mais absolument laid. Je t'ai parl ailleurs de l'alfa; si +j'y reviens, c'est afin de tenir un compte minutieux de mes impressions +d'aujourd'hui. + +A dix heures, nous faisions halte dans le lit profond d'une rivire. +L't, on se demande o sont les rivires qui ont pu creuser de pareils +lits. Il y reste en ce moment une petite source, rduite rien, mais +qui ne tarit pas. Le rservoir n'a pas deux enjambes de large. Elle +sort avec un lger bouillonnement du milieu des cressons, puis +quelques pas de l se perd ou plutt se glisse dans le sable. Je n'avais +jamais vu de source ayant un cours si rduit ni plus presse de +disparatre. C'est un avertissement que tous les voyageurs comprennent; +j'ai remarqu, en effet, que les bords n'taient aucunement pitins, +quoiqu'elle serve de rendez-vous aux caravanes dans cette saison. On +prit donc exemplairement la provision ncessaire notre convoi. J'y +puisai moi-mme avec le plus grand soin, et j'y remplis nos peaux de +bouc d'une eau limpide, lgre et peu prs frache. Surtout on empcha +les chevaux d'y boire. Tout autour, le lit de la rivire est encombr de +rochers blancs, calcins, dsorganiss comme de la pierre chaux qui +commence cuire; leur clat au soleil est insupportable. + +Vers onze heures, la chaleur devint subitement trs forte. Le ciel, +jusque-l sans nuages, commenait se tendre de raies blanchtres, +sortes de balayures au tissu transparent pareilles d'immenses toiles +d'araigne. Le vent se levait et se fixait au sud. Trs faible encore +tant que nous fmes abrits, ds que nous remontmes en plaine, il se +fit dcidment reconnatre pour du sirocco. Il mit nanmoins plus de +deux heures se dclarer dans toute sa violence. D'abord, ce ne furent +que des souffles passagers, tantt chauds, tantt presque frais. Je les +recevais en plein visage et pouvais avec exactitude en mesurer la +temprature, le mouvement et la dure. Peu peu, il y eut moins +d'intervalle entre les bouffes; je les sentis venir aussi avec plus de +rgularit, mais toujours intermittentes, saccades comme la respiration +d'un malade acclre par la fivre. A mesure que cette haleine trange +arrivait plus frquente et plus chaude, la terre elle-mme s'chauffait; +et quoiqu'il n'y et plus de soleil et que mon ombre marqut peine sur +le sol clair d'une lumire morne, j'avais encore sur la tte +l'impression d'un soleil ardent. Le ciel tait d'une couleur rousse o +ne filtrait plus aucune lueur de bleu. L'horizon cessa bientt d'tre +visible et prit la noirceur du plomb. Enfin, le souffle devint continu, +comme l'exhalaison directe d'un foyer. Alors, la chaleur sembla venir +la fois de partout, du vent, du ciel, et peut-tre encore plus forte des +entrailles du sol, qui vritablement s'embrasait sous les pieds de mon +cheval. Le pauvre animal se lassait marcher vent debout, mais +souffrait surtout de cette flamme qui lui montait au ventre. Quant +moi, sans la fatigue de me maintenir en selle, j'eusse prouv un rel +bien-tre me sentir envelopp de cette chaleur qui aprs tout +n'excdait pas mes forces, et toute curiosit de voyageur part, je +n'tais pas fch, dusse-je mme en souffrir, de respirer cet ouragan de +sable et de feu qui venait du dsert. + +J'arrivai de la sorte Ham'ra sans m'tre dout que j'en approchais. +Ham'ra est un amas misrable d'une trentaine de masures bties en pis, +ruines, croulantes, d'aspect funeste et qu'on dirait abandonnes. On +les confond presque avec les rochers jauntres dont la haute ceinture +enferme entirement le village du ct du couchant. Au levant s'tendent +quelques petits jardins assez vivaces et que je suis tonn de trouver +trop verts. Le sirocco s'acharnait aprs cette pauvre verdure chappe +au soleil; et la poussire qui pleuvait flots, le jour plomb qui +enveloppait tout de sa couleur de cendre, donnaient ce tableau, dj +si triste, une physionomie violente et pour ainsi dire pleine +d'angoisse. + +Deux grands gaillards en guenilles, hves et singulirement farouches, +qu'on dirait les seuls habitants du pays, sont venus nous regarder +planter nos tentes, puis se sont retirs cent pas de l sur une roche +plate en forme de dolmen, et depuis lors y sont rests accroupis les +yeux fixs sur nous. Presque tous les arbres des jardins sont des +abricotiers; j'ai aperu, en passant cheval le long des murs bas, un +figuier, un grenadier d'une belle venue et quelques vignes grimpantes, +mais pas un palmier. J'esprais rencontrer ici celui que j'ai vu indiqu +sur la carte du Sud quelques lieues d'El-Aghouat. C'est sans doute +_Sidi-Makhelouf_ que je le trouverai. + +Heureusement que des rigoles creuses autour des jardins amnent jusque +devant nos tentes une belle eau, bonne au got et pas encore trop +chauffe. 'a t en arrivant un grand soulagement. + +En ce moment, le vent est plus chaud et souffle plus violemment que +jamais. Il a failli renverser ma tente. Bakir et ses compagnons ont t +pendant quelques minutes ensevelis sous la leur, et semblaient mme +avoir pris le parti de ne pas la relever. Nous avons d doubler les +cordes et consolider les piquets. Grce aux petits murs de clture qui +font abri, on a pu nanmoins allumer du feu pour le souper. Sous ma +tente, et pendant que j'cris, j'ai sur les mains la chaleur exacte +d'un foyer. Il fait dj presque nuit, quoiqu'il soit tout au plus six +heures. Nos chevaux demeurent immobiles, la tte pendante, la croupe au +vent. Les chameaux n'ont pas mang; peine dchargs, ils se sont +couchs en troupeau serr, le ventre aplati, le cou allong sur le +sable. + +Par moment, le pied du vent semble s'claircir. L'horizon se dgage, et +je dcouvre entre deux caps de montagnes coups carrment, et dont l'un, +celui de droite, tout fait noy, doit tre quinze ou dix-huit lieues +d'ici, la ligne insaisissable d'un horizon plat. Cette ligne plate me +fait rver. Serait-ce le dsert? + + + + +Ham'ra, mme date, la nuit. + + +Le vent continue; la chaleur n'a en rien diminu. Vers sept heures, le +ciel, un moment auparavant plus clair, s'est rapidement assombri. Cette +fois, c'tait la nuit. Il n'y a pas une toile. L'obscurit est absolue. +Je distingue peine un ou deux chevaux blancs attachs six pas de ma +tente. Toutes les lumires et presque tous les feux sont teints. Une +troupe de chacals est venue tout l'heure hurler si prs du bivouac, +que je suis sorti dans l'espoir absurde de les tirer. Personne ne dort, +mais personne ne remue; et je n'entends pas d'autre bruit que celui du +vent dans la toile des tentes et dans les arbres des jardins. + + + + +2 juin 1853, la halte, dix heures. + + +La matine a t plus calme; le soleil a reparu dans un ciel riant. Nous +avons march par une petite brise, toujours en plaine et de nouveau dans +l'alfa. Nous rencontrons un lit de rivire, o l'on s'arrte; mais cette +fois, pas une goutte d'eau. En prvision de ce qui nous arrive, on avait +rempli les outres Ham'ra. A ce moment, dix heures, le sirocco +recommence souffler avec les mmes symptmes qu'hier, peut-tre encore +plus menaants. Ds son dbut, il est dj trs incommode et nous couvre +de sable. Nous djeunons, couchs plat ventre sous des lauriers-roses +qui n'ont pas encore de fleurs. Le pain que nous mangeons, avec la +libert seulement d'y joindre un oignon (c'est, en fait de vivres frais, +tout ce que nous avons pu nous procurer Ham'ra), est devenu si dur +aprs dix jours de voyage dans les _tellis_, qu'on a besoin de le +ramollir dans l'eau. Il n'y a pas moyen d'allumer du feu, et nous nous +passerons de caf. D'ailleurs, chacun de nous est impatient d'atteindre +le caravansrail de _Sidi-Makhelouf_. Aussi, nos chevaux sont rests +brids, et nos chameaux n'ont fait que dposer deux outres pleines et +ont fil en avant. L'intrpidit de nos chameliers est admirable; +singulire race! par got, la plus paresseuse de la terre; quand il le +faut, la premire pour supporter la fatigue; gourmande au del de toute +expression, et se passant volontiers de manger comme d'une chose +inutile. Allant toujours du mme pas, par longues enjambes, avec cette +lasticit du genou qui est l'art des grands marcheurs, trottant si les +chameaux trottent, quelquefois montant en croupe derrire la charge, +mais deux ou trois minutes seulement, et berant les longs ennuis de la +marche par une chanson, toujours la mme, languissante et dite +demi-voix, rarement on les voit se traner d'un air de lassitude; plus +rarement encore on les voit manger. Quelquefois, chemin faisant, il y en +a qui prennent un peu de _rouina_ (farine de bl grill) dans leur +_mezoud_ (sac en peau de chvre tanne) ou dans le capuchon crasseux de +leur burnouss; ils la dlayent dans le creux de leur main, la ptrissent +en boulette; et cette unique bouche de farine l'eau compte +ordinairement pour un repas. + +Il y a dans notre caravane un petit enfant du M'zab, qui vient de Roghar +et retourne dans son pays avec son pre, qui est notre bach'amar. Il n'a +pas six ans; on le fait voyager chameau. Une fois perch sur sa haute +monture, il y reste tout le jour sans en descendre, les mains +cramponnes un bout de corde, suspendu parmi les bagages aussi +insouciamment que dans un nid. Quand je passe auprs de lui, il me fait +un signe amical et me crie le bonjour du matin ou le bonsoir. Cependant, +l'animal va son train et semble ignorer qu'il a cet tre fragile sur le +dos. Le soir, on met l'enfant terre; il court alors dans le bivouac, +donne un coup d'oeil aux cuisines et s'endort entre deux sacs pain. +Ne va pas croire que ce dur apprentissage de la vie du dsert soit +nuisible ces sants vigoureuses. Il est tout rond, avec un ventre +norme et de petits yeux dans une grosse figure, o la couleur du sang +s'panouit sous une forte couche de poussire et de hle. Il ressemblera + son compatriote Bakir; il aura, s'il continue, le mme embonpoint et +la mme jovialit. + +Je m'aperois, et tout fait propos, car c'est lui-mme qui +m'interrompt, que je ne t'ai pas encore parl de notre compagnon de +route _Mohammed-el-Chambi_. Mohammed est le chambi qui a fourni M. le +gnral Daumas une partie des renseignements obtenus sur le Sahara +central, _depuis Metlili jusqu'au Haoussa_, et dans la bouche de qui les +auteurs du _Grand Dsert_ ont mis le rcit du voyage. L'intrt de sa +personne est mdiocre, et je ne l'aurais pas remarqu sans la clbrit +que lui a donne ce beau livre, la seule Odysse que nous ayons sur le +grand dsert. C'est un diable d'homme assez bizarre, grand, sec, nez +crochu, sangl, bott, coiff haut, qui se dhanche en marchant avec des +airs d'acrobate et une certaine mine de mauvais sujet. On m'apprend que +j'aurais pu le voir Paris l'anne dernire, figurant l'Hippodrome, +dans je ne sais quel spectacle arabe, avec les autruches, je crois. On +me dit aussi qu'il a du got pour les bals d't, et que, pendant une +saison, il a t le lion du Chteau-Rouge. M. N..., qui me raconte ces +dtails au moment mme o je les cris, vient de l'appeler et lui a dit +de danser devant nous. Mohammed ne s'est point fait prier; il a jet de +ct ses bottines peronnes, et, chauss seulement de ses longs bas de +cuir rouge, il s'est mis, nous l'accompagnant d'un air de quadrille, +nous donner une ide de son savoir-faire. C'tait souverainement +grotesque, et d'une fantaisie difficile rendre. Ce danseur en tenue de +guerrier, ce sauvage battant un entrechat imit de Brididi, je ne sais +quoi de ressemblant et de bien saisi qui positivement rappelait la danse +dfendue et faisait penser aux sublimes mascarades de Gavarni; surtout, +le contraste du lieu, le choix singulier du moment, le sable qui +l'aveuglait sans l'interrompre, le vent qui faisait voler son hak, nos +Arabes attentifs le regarder, mais peine surpris et ne souriant pas, +enfin le dsert deux pas de nous, voil des antithses que je +n'inventerais point, et j'ai rarement prouv un plus grand renversement +d'ides. D'o vient-il prsent? O va-t-il? Si, comme je le crois, il +retourne _Metlili_, il pourra parler de mademoiselle Palanquin la +belle _Meaouda_. + +Puisque je reviens incidemment aux figures, encore un mot. La galerie +n'est pas complte; il y manque un personnage, le plus muet de la bande, +peut-tre aussi le seul de tous qui soit charmant. C'est un des +serviteurs de M. N... Il s'appelle _Iah'-iah_, joli nom qu'il faut +prononcer en deux syllabes bien distinctes, en ayant soin d'insister sur +l'a final par une lgre aspiration. Il est tout jeune, assez grand, +mince et d'une indolence absolue dans ses mouvements. Il n'a pas de +barbe, peine une ombre au coin des lvres; il a le sourire triste, une +pleur d'Indien et de grands yeux sans tincelles formant deux taches +sombres dans son visage. Il est vtu de blanc et trs envelopp, comme +une femme. Les bottes de cavalier lui vont mal, et le burnouss lui te +un peu de sa grce. Aussitt descendu de cheval, il se dchausse, +dboucle son ceinturon et s'tend. On ne peut pas dire qu'il soit mou, +car il se fatigue beaucoup sans se plaindre, ni qu'il soit petit-matre, +quoiqu'il aime se couvrir de musc. Il ne fume point, et c'est lui qui +fait nos cigarettes; il ne prend pas de caf, et c'est lui qui prpare +le meilleur que nous buvions; il est mari, mais ne parle jamais de +femmes; il fait rgulirement ses prires, se montre trs susceptible +l'endroit de sa religion, ce qui ne l'empcherait pas de se faire hacher +pour M. N... Il se produit peu, sort rarement de la tente et y passe +tout le temps de la halte. En marche, il est d'avant-garde avec son +matre. C'est lui qui porte la gibecire de peau de lynx et le fusil. Il +manie modestement sa petite jument maigre, la tenant toujours au pas +qu'il faut pour tre aux ordres de M. N... On s'est essay la cible, +et personne n'a tir mieux que lui. On me dit que c'est un fils de +grande tente des environs de Boghar. Il a quitt sa femme pour suivre M. +N... dans le Sud; et maintenant il mourrait, dit-il, de chagrin, s'il +devait renoncer le suivre. On va toutefois le remarier El-Aghouat, +afin de rendre son exil volontaire plus doux. + +Iah'-iah voyage en compagnie de deux amis, comme lui de bonne famille, +et mis avec recherche, mais qui sont loin de le valoir. Le plus jeune, +quoique Saharien, a l'allure espigle des enfants de Paris. Il se nomme +_Makhelouf_, comme le marabout qui a baptis l'endroit o nous +coucherons ce soir; et, pardonne ces plaisanteries de bivouac, nous ne +l'appelons que saint Maclou, ou communment M. Maclou. Il conduit, son +grand dpit, un de nos mulets de cantine, et, malgr l'infriorit de sa +bte, ce qu'il obtient d'elle est incroyable; il l'estropierait plutt +que de rester dans le convoi. Il dit qu'il est de naissance monter +mieux qu'un mulet, et rclame le droit de marcher en ligne avec les +cavaliers; on lui a promis qu'il aurait un cheval pour faire son entre + El-Aghouat. + +Aux yeux des Arabes, un bon cheval fait la supriorit d'un homme. A +dfaut d'autre signe, il n'est rien qui vous procure autant d'estime; +car leur respect ne s'attache qu' ce qui est chez eux la marque +convenue du rang, de la fortune ou du commandement; et venir aprs les +autres, c'est faire prsumer qu'on suit un matre. Ils font peu de cas +de nos valets, et cependant ils consentent se mettre nos gages. Au +reste, ils se vengent de leur propre servitude par le mpris qu'ils ont +de la domesticit dans autrui. Leur plaisir, quand ils sont en service, +est de se faire servir eux-mmes par un plus pauvre; ils n'y mettent ni +oppression, ni duret, mais c'est une sorte de sujtion mutuelle qui +relve la dignit de chacun dans ce peuple d'esclaves, et leur fait tour + tour connatre les douceurs de l'autorit. Tel est le trait le plus +apparent de ces caractres composs de ruse et de vanit. Leur docilit +n'est que feinte; il faut se dfier de leur bonhomie, et surtout +utiliser pour notre propre influence ces petits moyens de se faire +valoir. Quant moi, je sais bien que je me dconsidre en ngligeant de +les employer. + +Je voudrais que tu visses notre fastueux _Ali_, son frre _Brahim_ et le +_Sidi-Embareck_, trois de nos valets, toujours en conflits de service et +en perptuelle mulation d'importance. + +Sidi-Embareck balance entre ses deux paules, et sans jamais s'en +servir, un norme chapeau recouvert d'une toison noire d'autruche mle. +Ali trouve prfrable de porter immuablement le sien sur sa tte. Dj +d'une taille peu ordinaire, il aime se grandir encore par cette +coiffure colossale, qui lui donne environ huit pieds de haut, et fait +qu'entre ses jambes le plus grand cheval devient un criquet. +Sidi-Embareck a son quipage de guerre au complet: fusil, pistolets, +yatagan pass sous la sangle, longue _djebira_ en tissu de laine, +franges ornes de noeuds. Ali voyage vtu la lgre, comme si +quelqu'un portait pour lui tout son attirail, avec une simple veste +amarante, chamarre d'or, et fort belle encore, quoique fane, un hak +un peu trou, mais trs fin, les pieds nus dans des souliers arabes de +cuir verni. Sa djebira, la plus vaste et la plus orne de toutes, trane + terre. J'ai cru lui voir un diamant au petit doigt. Ce qu'il y a de +plaisant, c'est qu'ils se ressemblent, quoi qu'ils fassent pour se +rendre si diffrents. Ils ont tous deux le nez retrouss, le menton sans +barbe, les dents blanches, mais trop grandes, et de gros yeux insolents. +De plus, on les dit aussi paresseux l'un que l'autre, galement +vantards, gourmands, peu dlicats, avec un mme penchant pour le vin. Et +c'est une gale illusion que de compter sur Sidi-Embareck ou sur Ali +pour un service, pour une aide ou pour un secours utile. Le cheval d'Ali +se trouvant malade depuis hier, il s'est agi de le remplacer; mais +c'tait qui ne cderait pas le sien, et, en bonne conscience, on ne +pouvait y forcer personne. J'ai donc eu pendant quelques lieues le +spectacle lamentable d'Ali relgu parmi les bagages et se tranant sur +le plus chtif et le moins envi de nos mulets. Sidi-Embareck profita de +ce moment pour exciter sa jument noire et faire lui seul autant +d'effet que tout le monde. Heureusement pour Ali qu'il y avait l son +frre Brahim. Brahim, personnage modeste, corps amaigri, figure +souffreteuse, a des airs cauteleux, vicieux et sournois. Brahim tait +cheval, Ali lui persuada de faire un change; et depuis ce matin Ali +mne au galop un maigre animal qui semblait mort entre les mains de +Brahim, et Brahim attend sur son mulet l'occasion bien douteuse de le +cder son tour contre un cheval. + +Je m'amuse des portraits. Ai-je tort? Je ne les choisis pas, je les +copie, et je m'tonne moi-mme de les trouver si loin de l'idal qu'on +rve, et si divers; d'abord, on n'aperoit que la varit des costumes; +elle sduit et fait oublier l'homme; puis, on s'arrte aux traits +caractristiques de la race, et, pour empcher de la confondre avec une +autre, on donne tous les individus la mme parent de tournure, +d'lgance et de beaut banales. Ce n'est que plus tard que l'homme +enfin apparat sous les traits de l'Arabe et montre qu'il a, comme nous, +ses passions, ses difformits, ses ridicules. Me tromp-je donc en +introduisant la vie commune sous ces traits demeurs vagues et jusqu' +prsent mal dfinis? N'est-il pas temps de sortir du bas-relief, +d'envisager ces gens-l de face, et de reconstruire surtout des figures +pensantes? Et cependant, outre le laid, qui est toujours viter, n'y +a-t-il pas craindre le petit? Ce n'est pas moi qui russirai dans ce +que j'essaye; mais je ne puis laisser la ralit qui pose devant moi +la splendeur inanime des statues. + + + + +Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853. + + +Mme temps qu'hier; mme vent, si c'est possible, encore plus dchan. +Il tait temps d'arriver; hommes et btes, nous tions bout de nos +forces. On a dcharg les bagages comme on a pu, jetant tout, arrachant +les sangles, car les chameaux taient exasprs et ne voulaient plus +rien entendre. + +Le caravansrail est bti sur un plateau de roches et de sable, au bord +du ravin o sont les sources. Il y a cinq palmiers espacs dans la +longueur du ravin; leur tte apparat de loin par-dessus la ligne de la +plaine. Trois ont pouss de la mme souche; ils sont chevels, moiti +morts, tout jaunes. Le vent, qui fait un bruit d'enfer dans leurs +bouquets de palmes, les rebrousse entirement comme un parapluie +retourn. Ils sont horribles et se dtachent en lueurs livides sur le +fond du ciel tout fait noir. A gauche du caravansrail, au del, prs +des trois palmiers, se trouve le marabout. Il est blanc, carr, avec une +corne chaque angle, et, au lieu d'tre couvert en kouba, il se termine +en pain de sucre. Au pied, on aperoit une multitude de tombes serres, +accumules, empitant les unes sur les autres; la foule des morts s'y +presse; c'est qui dormira le plus prs du saint. On vient s'y faire +enterrer des environs, de fort loin, le lieu lui-mme tant un dsert; +et je pense avec effroi que mes os pourraient tre l. A l'oppos du +marabout, il n'y a que des pierres, des pierres au fond du ravin; +l'autre ct se relve encore par des pierres blanches, et l'horizon se +termine par un mur dentel de rochers, interrompu vers le milieu. A +droite, la montagne entrevue d'Ham'ra prend des formes colossales, et +d'ici reprsente un norme bloc d'acier sali. Je n'ai fait qu'entrevoir +tout cela l'arrive, le vent et le sable m'empchant, la lettre, +d'ouvrir les yeux. + +On a tout entass, bagages et harnais, devant la porte du caravansrail. +On y a laiss quelques Arabes seulement pour gardiens; les autres sont +descendus au ravin, o probablement on n'essayera pas de dresser les +tentes. Quant nous, nous avons pris pour cette nuit nos logements dans +le _fondouk_. + +Y sommes-nous plus abrits qu'en plein air? Ce serait essayer, si je +l'osais. Le caravansrail est form d'une cour immense entre quatre +murs. Sur deux faces, une galerie couverte pour les chevaux; aux quatre +angles, une chambre pour les voyageurs. Je n'ai pas choisi la mienne et +ne suis pas tomb sur la moins expose au vent. Ces chambres n'ont +qu'une porte, sans fentres, et pas de fermeture la porte. Le vent qui +s'y engouffre y pousse incessamment des flots de poussire. J'ai essay +vainement d'y clouer une couverture; dans tous les cas, la prcaution +serait inutile, et je me rsigne voir le sable s'amasser sur mes +cantines, sur mes cartons, et se rpandre sur toute ma personne, comme +si j'tais menac d'tre enseveli vivant. + +Sidi-Makhelouf est, me dit-on, rempli de scorpions, et surtout de ces +vipres redoutables que les Arabes appellent _lefaa_. On m'a recommand +de ne m'asseoir qu'avec prudence et de visiter ma chambre avant de m'y +endormir. + +Ali vient d'arriver, portant sur son dos une selle et un harnais de +cheval. Il a tu la jument de Brahim et l'a laisse morte une +demi-lieue d'ici; on l'accuse de l'avoir fait crever de fatigue ou de +l'avoir assomme de coups. Il s'en dfend, et raconte qu'il allait au +plus petit pas, la mnageant cause du vent, quand la bte a manqu +sous lui, et s'est laisse tomber de ct. Il a voulu la relever, puis +la dessangler, elle ne bougeait plus; elle avait les yeux ouverts, mais +la langue pendante, et le sang lui coulait de la bouche. Il ne l'a +quitte qu'une heure aprs, quand elle tait froide. Son opinion, c'est +que le _cheli_ (sirocco) l'a touffe. Son cheval est hors d'tat de le +porter. Comment fera-t-il demain? A moins qu'il ne drange encore +Brahim, et que Brahim n'aille pied. + + + + +A la halte, 3 juin 1853, neuf heures. + + +Nous approchons. Dans cinq heures nous verrons El-Aghouat. Il me parat +trange qu' huit lieues d'ici se trouve une grande ville, sans +voisinage avec aucune autre, perdue dans ce dsert comme un lot; un +centre o l'on vit pourtant, aussi simplement qu'ailleurs, sans se +douter de l'effet qu'on produit distance, ni de la curiosit qu'on +inspire. Nos villes de France se tiennent toutes; elles se donnent +presque la main par leurs faubourgs; elles correspondent par leurs +villages; on va de l'une l'autre par des routes ouvertes, par des +campagnes peuples; il n'y a point de surprise les dcouvrir. Ici, on +se croirait en mer; voil soixante-quinze lieues que nous faisons sans +route trace et sans rencontrer un point habit. + +Nous sommes arrts sur un terrain plat, parmi des alfas desschs et +des broussailles pineuses. Nous descendons de cheval, transis de froid +et les mains engourdies; le vent a saut cette nuit du sud au nord; ce +n'est plus du sirocco, c'est du mistral. Malgr la force du soleil dj +haut, on souffre comme par une matine de mars. Les premiers arrivs ont +mis le feu aux broussailles; le vent l'a propag sur une tendue de plus +de cent mtres. L'incendie s'teindra de lui-mme faute d'aliments, ou +quand le vent ne soufflera plus. + +Nous avons gauche un mur fuyant de collines rougetres; droite, un +mur parallle, plus lev, rgulirement dentel. Il n'y a pas trace de +vgtation ni d'un ct, ni de l'autre. La valle qui s'engage entre les +deux murailles peut avoir une lieue de large; elle est accidente, +coupe de brusques ravines, quoique unie en apparence, d'abord +clairseme de broussailles, elle ne tarde pas se dpouiller, et peu +peu quitte sa couleur verdtre, pour revtir la couleur rose et dore +des montagnes. + + + + +El-Aghouat, 3 juin au soir. + + +Regarde bien cette fois d'o j'cris ces notes. Commence, si tu le veux, +par te rjouir de me savoir au terme; mais fais comme moi, reprends la +route de Sidi-Makhelouf o nous l'avons quitte ce matin, et laisse-toi +conduire petits pas jusqu' l'entre du dsert. C'est une motion qui +perdrait n'tre pas attendue. Il manquerait quelque chose mon +arrive dans ce pays surprenant, si je supprimais la lenteur et la +fatigue extrme des dernires lieues. + +J'ignore le nom de la montagne que j'avais ma gauche; celle de droite +s'appelle le _Djebel-Milah_. Elle s'enfonce directement dans l'ouest, +sans inflexion, et d'autant plus morne qu' l'heure o je l'ai vue sous +le soleil dj haut, ses flancs entirement nus n'avaient pas une ombre. +Elle se dcoupe rgulirement en larges dents de scie. Chaque saillie se +compose d'une superposition de couches obliques, et prsente au sommet +un bloc indpendant du reste, mais galement pos de ct. Cette +architecture bizarre se rpte d'un bout l'autre avec la plus exacte +symtrie. Il est remarquable, d'ailleurs, que toutes les montagnes et +tous les rochers que j'ai rencontrs depuis ce matin sont construits de +cette faon, comme si le mme soulvement en et renvers les assises +et les et toutes inclines dans le mme sens. + +Jamais montagne ne m'avait paru si longue; il y avait trois heures que +je marchais devant elle sans avoir l'air d'avancer; et, bien que son +extrmit ne me semblt pas loigne, je n'avais pas encore atteint le +quart de son tendue. Le vent, presque tomb, laissait au soleil toute +sa force; le terrain se desschait; l'air, de froid qu'il avait t le +matin, commenait devenir brlant. Devant moi, la valle se +prolongeait indfiniment et se terminait sur le ciel sans qu'il y et +place pour une ville; je savais en outre qu'El-Aghouat tait bti sur +des rochers, et d'ailleurs la valle courant dans l'ouest, c'tait ma +gauche et non devant moi que je devais l'apercevoir. Tous les cavaliers +avaient pris le devant, et depuis plus d'une heure je les avais perdus +de vue dans la brume ardente de l'horizon, et j'avais cess d'entendre +les coups de fusil qui m'annonaient les joyeuses mousqueteries de +l'arrive. J'avais pour tout compagnon mon domestique, harass de +chaleur, et qui ne s'occupait mme plus de savoir de quel ct nous +devions avancer. + +Pourtant, je rejoignis un petit convoi de chameaux chargs de grains. Le +convoi prit gauche et se mit monter parmi des mamelons de sable +jaune. J'abandonnai donc la valle pour le suivre. Je sentais +qu'El-Aghouat tait l, et qu'il ne me restait que quelques pas faire +pour le dcouvrir. Je n'avais plus autour de moi que du sable; il y +avait des pas nombreux et des traces toutes rcentes imprimes +l'endroit o nous marchions. Le ciel tait d'un bleu de cobalt pur; +l'clat de ce paysage strile et enflamm le rendait encore plus +extraordinaire. Enfin, le terrain s'abaissa, et devant moi, mais fort +loin encore, je vis apparatre, au-dessus d'une plaine frappe de +lumire, d'abord un monticule isol de rochers blancs, avec une +multitude de points obscurs, figurant en noir violet les contours +suprieurs d'une ville arme de tours; au bas s'alignait un fourr d'un +vert froid, compact, lgrement hriss comme la surface barbue d'un +champ d'pis. Une barre violette, et qui me parut sombre, se montrait +gauche, presque au niveau de la ville, reparaissait droite, toujours +aussi roide, et fermat l'horizon. Cette barre tranchait crment sur un +fond de ciel couleur d'argent mat, et ressemblait, moins le ton, une +mer sans limites. Dans l'intervalle qui me sparait encore de la ville, +il y avait une tendue sablonneuse, et quelque chose d'un gris plus +bleutre, comme le lit abandonn d'une rivire aussi large que deux fois +la Seine. On y voyait, par places, aux deux bords, des taches vertes +ayant l'air de joncs. Tout fait sur le devant, un homme de notre +escorte, cheval, pench sur sa selle, attendait au repos le convoi +laiss fort loin en arrire; le cheval avait la tte basse et ne remuait +pas. + +Voil trait pour trait et nettement ce que je vis. Plus tard, cela me +fera rver, et peut-tre mon souvenir adoucira-t-il les couleurs trop +crues de ce tableau. Aujourd'hui je reproduis, sans rien y changer, ce +qui s'est imprim de soi-mme et comme un portrait dans mon esprit. Je +n'prouvai aucun blouissement; j'eus le temps de m'affermir un peu +l'me afin d'embrasser tout ce tableau d'un coup d'oeil sr, qui +demeurt fidle, et de m'en emparer pour toujours. Lentement, +j'envisageai cette ville noirtre, cet horizon plat, cette solitude +embrase, ce cavalier blanc sur un cheval blanc, ce ciel sans nuages; +puis mon oeil, pourtant fatigu de lumire, tomba sur la petite ombre +brune marque entre les pieds du cheval et s'y arrta. Je me souviens +d'avoir, il y a quatre ans, pour la premire fois, aperu le dsert, le +soir, et sous un clat devenu doux. Cette fois, j'arrivais, comme je +l'avais souhait, l'heure sans ombre; il tait un peu plus de midi. + +Nous sortmes des dunes pour entrer dans ce qui ressemblait au lit d'une +rivire, obliquant, tout hasard, dans le sens de la ville et nous +dirigeant sur l'angle nord-est des jardins. Nous avancions avec peine +dans une terre sablonneuse, crass sous un ciel de plomb. A mesure que +nous approchions, l'oasis se dveloppait sur la droite, les aigrettes +vertes des palmiers devenaient plus distinctes, et nous dcouvrions un +second monticule, comme le premier, couvert de maisons noires;--on n'y +voyait pas de tours;--entre les deux, un monument blanc; plus droite, +un troisime amas de rochers roses surmonts d'un marabout; plus +droite encore, une sorte de pyramide escarpe, plus leve et plus rose +que tout le reste; dans les intervalles, continuait d'apparatre la +ligne violette du dsert. Telle est la vue complte d'El-Aghouat du ct +du nord; la premire tait plutt une vision; celle-ci, plus tendue et +dont je crois ne rien omettre, je te la donne pour une vue. Le point +d'o je l'ai prise s'appelle _Rass-el-Aoun_ (tte des sources). C'est +l'endroit o prend sa source l'_Oued-Lekier_, seul ruisseau qui arrose +El-Aghouat. + +A petite distance des jardins, nous vmes venir nous un cavalier en +habit franais, chauss de bottes l'cuyre. Me voyant en retard et me +jugeant embarrass de la route suivre, il arrivait au galop pour me +souhaiter la bienvenue et m'introduire dans la ville. + +Ce fut donc avec M. C..., officier au bataillon turc, mon guide +obligeant, que j'achevai de tourner les jardins. La premire chose dont +nous parlmes fut le sige. Je venais de reconnatre en passant les +traces d'un grand bivouac; on pouvait parfaitement distinguer la place +des tentes et l'endroit noirci par les cuisines; il y avait l d'normes +amas de cendre et des restes de bches moiti brles; de longues +lignes pitines, portant des trous de piquets, des souillures et des +dbris de litires indiquaient le bivouac de la cavalerie; M. C... +m'apprit que c'tait le camp du gnral Plissier, et me montra, sur la +rive gauche de l'_Oued-Lekier_, en face du premier, le camp de la +division Yusuf. Devant nous s'ouvrait une vaste tendue sablonneuse; +c'tait l qu'avait eu lieu la belle affaire de cavalerie du 21 +novembre. Puis il me parla du combat meurtrier du 3 dcembre, de +l'assaut du 4 et de la lutte sanglante qui suivit la prise. Il me parla +de nos pertes et de celles de l'ennemi; il me prvint que je sentirais +peut-tre une odeur ftide dans la ville et que je lui trouverais un air +d'abandon. Il fit le calcul des morts; lui-mme avait prsid leur +enfouissement dans les puits. Nos propres morts n'avaient gure t +mieux enterrs, faute de pioche pour creuser plus profondment. Chaque +jour, tant ils taient peu couverts, on en trouvait la surface du sol +que les chiens avaient exhums pendant la nuit. Il fallait s'attendre +marcher sur des dbris et voir partout pointer des ossements. Tout +l'heure, en venant, il avait trouv le corps entier et tout habill d'un +zouave; il me mena le voir. Le pauvre soldat avait les bras tendus, la +tte renverse de ct, soulev par un peu de sable, en manire +d'oreiller; le haut du corps l'tat de squelette tait momifi; il +conservait son pantalon rouge, et le bas de ses jambes, engag dans le +sable, montrait des lambeaux de gutres; on et dit qu'il allait achever +de sortir de terre, comme on se reprsente une rsurrection. Un peu plus +loin, il y avait une tte rduite la scheresse d'un caillou; et sur +toute notre route on voyait par-ci par-l des os blanchis. + +Les sables nous menrent jusqu' la porte de l'Est, par o nous entrmes +enfin dans la ville. + + + + +II + +EL-AGHOUAT + + + + +3 juin 1853, au soir. + + +Presque toutes les villes arabes, surtout celles du Sud, sont prcdes +de cimetires. Ce sont ordinairement de grands espaces vides, en dehors +des portes, o l'on remarque seulement une multitude de petites pierres +ranges dans un certain ordre, et o tout le monde passe aussi +indiffremment que dans un chemin. La seule diffrence ici, c'est qu'au +lieu d'un champ de repos, je trouvais un champ de bataille; et ce que je +venais de voir, ce que je venais d'entendre, je ne sais quoi de menaant +dans le silence et dans l'air de cette ville noire et muette sous le +soleil, quelque chose enfin que je devinais ds l'abord, m'avertissait +que j'entrais dans une ville moiti morte, et de mort violente. + +Le ct de l'est n'a pas visiblement souffert. Les murs extrieurs ont +peine reu quelques boulets, toute l'attaque ayant port du ct oppos. +Quant la porte, qui n'a pas t canonne, elle conserve ses lourds +battants raccommods avec du fer, son immense serrure de bois et ses +arcs-boutants en troncs de palmiers. Elle est pratique dans l'paisseur +d'une tour massive et perce de meurtrires. De loin, on dirait un trou +carr et noir, inscrit dans la faade lumineuse de la tour, et +inscrivant lui-mme un petit carr de lumire; c'est le commencement +d'une rue qui se montre travers la porte. Le porche a dix pas de long; +des enfoncements mnags de chaque ct dans la largeur de la tour, avec +une double range de banquettes, en font une sorte de vestibule garni de +siges, ou pour mieux dire, de lits. Ce vestibule, au besoin, se +transforme en corps de garde. + +Une sentinelle du bataillon turc, en veste bleue et turban blanc, s'y +tenait dans l'ombre, affaisse et son fusil entre les jambes. Quatre +autres soldats de garde dormaient sur les bancs de pierre, un bras pass +sous la tte. Au bruit de nos chevaux la sentinelle se leva pesamment et +salua. Les autres firent peine un mouvement de corps pour prouver +qu'ils taient prsents. + +Au del de la porte on voyait fuir un troit corridor, entre des murs +gris, presque noirs, sans fentres, percs, en guise de portes, de trous +carrs, encadrs de chaux; en bas, un pav blanc, tincelant comme de +l'acier, avec un imperceptible filet d'ombre sur le ct droit de la +rue; au-dessus, le ciel d'un bleu sombre; aucun passant, personne aux +portes, un silence aussi pesant que la chaleur. + +--Voici El-Aghouat midi, me dit M. N..., en me montrant le corps de +garde et la rue. + +La plupart des portes taient fermes; quelques-unes, o je remarquai +des trous de balles et des marques de baonnettes, semblaient l'tre, +comme on dit en France, aprs dcs. Celles qui, par hasard, se +trouvaient ouvertes, donnaient sur des antichambres prives de jour ou +sur des cours ressemblant des curies. J'aperus des hommes dormant +sous le porche obscur de ces maisons pleines de souvenirs redoutables. + +La rue s'enfonait, avec de lgers dtours, dans la profondeur de la +ville, et sur un pav raboteux, ingal et dall de roches. La roche, +presque partout fleur de terre, avait la sonorit et l'clat du +marbre. A droite et gauche s'ouvraient des ruelles se faisant suite, +celles de gauche remontant vers le sommet de la ville et s'arrtant +contre un mur continu de calcaires blancs, celles de droite encadrant +leur extrmit une chappe de vue plus riante sur les cimes vertes de +l'oasis. En face de nous, au fond de cette troite avenue frappe +d'aplomb par le soleil perpendiculaire, je voyais monter en s'tageant +toute la partie occidentale de la ville, comme un amas de btisses +gristres. En avant, se dtachaient deux constructions blanches. Une ou +deux aigrettes de palmiers pointaient au-dessus des terrasses; et, +quoique privs de mouvement, car il n'y avait plus un souffle dans +l'air, quoique clairs par le sommet et ne prsentant qu'une +silhouette obscure, ces minces bouquets de palmes, panouis dans l'air +bleu, rappelaient du moins quelque chose des gaiets de l'Orient. + +La rue tait si troite que nos deux chevaux ne pouvaient pas toujours y +marcher de front. M. N... me prcdait, me montrant du bout de sa +cravache les portes troues, les murs lzards, les maisons vides. + +Un peu plus loin, nous passmes devant des boutiques et devant des +cafs; des toiles tendues au-dessus de la rue y formaient de l'ombre. +L, se trouvait une assemble de fumeurs, accroupis sur des bancs garnis +de nattes, pendant que les cafetiers arrosaient le devant de leurs +portes. La compagnie, rassemble dans ce petit espace, o semblait +s'tre rfugie toute l'animation de la ville, se composait de spahis, +de cavaliers du _Makhzen_, et de quelques Arabes vtus de blanc, dont on +semblait fter le retour. + +Je reconnus quelques-uns de mes compagnons de voyage, entre autres Ali, +Embareck et le petit Maklouf. Celui-ci prenait son caf tout bott, +peronn, avec un air viril que je ne lui connaissais pas; quant aux +deux valets, ils taient en habits frais et installs sur leurs talons +devant un jeu de dames. + +M. N... me conduisit droit la maison du commandant. Elle est situe +sur une place fort irrgulire, l'angle de laquelle coule un ruisseau, +servant d'un ct de fontaine et de l'autre d'abreuvoir. A l'entre de +la place, s'lve un palmier gigantesque, droit comme un mt. Au +centre, sommeillait paisiblement un troupeau de chameaux jauntres. +Autour, et dans les endroits o l'ombre commenait se montrer, on +voyait, allonge contre le pied des murs, la forme enveloppe d'Arabes +endormis. Une vieille femme en haillons, charge d'une outre, une petite +fille peine vtue, tenant une cuelle et coiffe d'un entonnoir en +tissu de palmes, filaient devant moi au grand soleil, frappant la terre +de leurs talons nus et laissant dans la poussire une trace humide. + +Le soleil tait dvorant; le cuir de mes fontes me brlait les mains, et +de toutes parts rgnait le plus grand silence. La garnison faisait la +sieste, enferme par consigne dans ses casernes, jusqu' la diane de +deux heures. + +--Voici la maison du commandant, me dit M. N..., en me montrant une +sorte de btisse carre faade multicolore; et probablement la vtre, +ajouta-t-il, en m'indiquant une haute faade de terre grise avec deux +ouvertures tendues de toile. + +A droite de cette maison, une pice de canon tait adosse au mur et +braque sur le centre de la place. + + + + +4 juin 1853. + + +Je suis install depuis hier deux heures dans la _Maison des htes_; je +dirais que mes habitudes y sont prises, si je n'avais peu prs gard +celles du bivouac. + +J'ai, dans mes antcdents de voyage, le souvenir de sjours assez +tranges; depuis les nids scorpions de _Bouchagroun_, jusqu'au _Dar +Dief_ de _T'olga_, o j'eus pour camarades de chambre une jeune autruche +et une antilope; cependant, j'en suis encore m'tonner de l'indigence +et du dnment grandiose de ce logis. Sache, au surplus, qu'il vient +d'tre rpar pour recevoir les trangers de distinction, et qu'il est +question d'y tablir le bureau arabe. + +--Je suis trs content, me dit obligeamment M. N... en m'y introduisant, +parce qu'au moins vous aurez un des meilleurs logements d'El-Aghouat. + +J'y trouvai une troupe de balayeurs arabes en train de prparer les +chambres, c'est--dire de prcipiter de la terrasse dans la cour, et de +la cour dans la rue, une masse extraordinaire de fumier, de paille sche +et de poussire. + +La maison se compose d'une cour, avec quatre compartiments au +rez-de-chausse, dont l'un sert d'curie; l'tage, de deux chambres et +de deux rduits peu prs en ruine, o se sont logs mes deux +domestiques; car j'ai pris un domestique arabe qui me servira +d'interprte, de guide et de valet de chambre, l'autre n'ayant pas trop +de tout son temps pour les chevaux; je ne parle pas d'une galerie +trois fentres, que j'abandonne en toute jouissance aux souris et aux +lzards. + +Quant l'tat des lieux, imagine des murs levs, couleur de suie, +trous en vingt endroits de brches bantes; et, comme si ce n'tait pas +assez de tant d'issues, toutes les portes grandes ouvertes, depuis la +rue jusqu' ma chambre; en sorte que je suis un peu moins bien gard +chez moi que sur la voie publique. Dans la cour, au pied d'un palmier, +un coin plus enfum que tout le reste marque la place des cuisines; nous +y avons trouv un amas de cendres, refroidies depuis le 4 dcembre, et +quatre pierres calcines formant fourneau. Le feu n'a pu encore entamer +le vieil arbre; il pousse droit le long du mur et couvre moiti ce +petit prau sinistre d'un large ventail de feuilles jaunies. Un +escalier de vingt-cinq marches conduit l'tage; trs lev, trs +raide, sans rampe, il est tellement troit, si endommag, si +singulirement construit, que j'ai d positivement l'apprendre par +coeur afin de pouvoir, la nuit, l'escalader sans danger. Je pourrais +t'indiquer de mmoire les deux marches qui manquent; te dire que la +cinquime est casse en deux du ct de la cour et n'offre plus qu'un +point d'appui des plus scabreux, que la vingtime et la vingt-troisime +sont deux fois plus hautes que les autres, qu'enfin on ne peut, sur +toute sa longueur, y poser que le bout du pied quand on monte, et le +talon quand on descend. Dans la chambre des domestiques, une moiti +seulement du plafond, et de mme une moiti de plancher; ces deux trous, +ouverts sur la tte et sous les pieds, se correspondent. Est-ce un obus +qui a travers le tout la fois? Que s'est-il pass il y a six mois +cette mme place o j'cris? Les maisons arabes ont tant de cicatrices, +qu'on ne peut reconnatre, et ici moins qu'ailleurs, si c'est le temps, +la ngligence ou la main d'un ennemi qui les a faites. + +Enfin, une chambre, petite, murs blancs, avec son plancher de terre +battue, qui se change en boue, quand pour abattre la poussire j'y fais +rpandre un bidon d'eau; une fentre ferme par une toile d'emballage +tendue sur chssis; une porte masque par une couverture de cheval +cloue au mur; puis, ma sangle sur mes deux cantines; le burnouss qui me +sert la fois de couverture et de matelas; une musette bourre d'orge, +en guise d'oreiller; tout ainsi que sous la tente: telle est peu prs, +cher ami, avec son mobilier de peintre et de voyageur, la rsidence o +je suis convenu, vis--vis de moi-mme, d'attendre d'un coeur ferme +les fortes chaleurs de l't. + +Avec tant soit peu d'industrie, j'aurais pu me procurer plus d'aise, et +surtout m'enfermer davantage; mais quoi bon? La sret de ma personne +est ce qui m'occupe le moins; j'ai peine supposer que mon maigre +bagage fasse envie qui que ce soit; et, en attendant que leur utilit +me soit dmontre, mes pistolets ne sortiront pas de leur fourreau de +serge. Somme toute, et malgr le regret que me cause le sjour +infiniment plus gai de la tente, j'prouve toujours le mme soulagement +d'esprit me sentir ce point dnu de tout, sans tre en ralit +priv de rien. + +Ds le soir, je me suis hiss sur la terrasse pour assister au coucher +du soleil et reconnatre en mme temps le voisinage. + +De ce point lev, et me tournant de manire regarder le nord, j'avais + mes pieds la place, avec la maison du commandant en face de moi, la +fontaine et le lavoir; par-dessus se dployait l'oasis. Derrire +l'oasis, mais bien au del, j'embrassais trois rangs successifs de +collines; le premier, marbr de bronze et d'or; le second, lilas; le +troisime, couleur d'amthyste, courant ensemble horizontalement, +presque sans chancrure, depuis le nord-ouest, o le soleil plongeait, +jusqu'au nord-est. La plus rapproche de ces collines est le +prolongement des dunes de Rass-el-Aoun, et je voyais, dans un pli de +sable tincelant, le lit gristre de l'Oued-M'zi, par o j'avais +dbouch le matin; la seconde s'appelle, je crois, le Djebel-Milah; et +je la reconnus pour la montagne interminable que j'avais longe pendant +une partie de l'tape; la dernire enfin, trs loigne, s'appelle d'un +nom que j'aime entendre et qui la peint, _Djebel-Lazrag_ +(Montagnes-Bleues). + +A droite, se dveloppait toute la partie orientale de la ville, sur le +plan relev des rochers, sous la forme d'une pyramide peu prs +rgulire et de couleur fauve, dont le sommet est reprsent par la tour +de l'est. A gauche, la vue est masque par les maisons de la place. Par +le sud, enfin, je confine aux premiers jardins, et en me tournant je +voyais commencer au bord de ma terrasse, pour ne plus finir, un taillis +de dattiers superpos des masses confuses de feuillages. + +La maison du commandant, qui tranche au milieu des autres constructions +arabes par la symtrie presque europenne de ses fentres et le +badigeonnage de sa faade, tait un bain maure que le dernier kalifat, +Ben-Salem, avait fait construire, peu d'annes avant sa mort, par des +ouvriers italiens. A ct, je remarquai une construction basse, crase, +autrefois peinte en blanc, perce d'ouvertures allonges et surmonte +d'une mince croix de fer: c'est une ancienne mosque transforme en +glise. Un peu plus gauche, et sur la terrasse d'une informe masure en +pis, se promenait une figure en robe noire, avec quelque chose de large +et de noir sur la tte; cette demeure est le presbytre, et ce petit +personnage obscur, dont la vue d'abord me surprit, c'est le cur. + +Le spectacle de la place tait anim, et me rappelait, avec un certain +mlange de costumes et quelques nouveauts dans les bruits, le mouvement +d'une garnison franaise, dans cet encadrement singulirement africain. +Des chevaux de cavalerie vinrent boire au ruisseau, ple-mle avec des +nes, des chameaux et de maigres juments arabes menes par des +palefreniers en guenilles; la fontaine au del tait peuple de toutes +sortes de figures remplissant toutes sortes de vases, bidons, gamelles, +outres noires, tonneaux. Des sonneries militaires se faisaient entendre + tous les coins de la ville. + +Le crpuscule dura peu; des lueurs oranges irradirent un moment le +couchant au-dessus des montagnes plus sombres. Puis tout se dcolora. Un +insensible brouillard s'leva du sol, remonta le long des dattiers et se +rpandit sur les cimes, qui devinrent d'un vert froid; et la nuit tomba +presque subitement. + +Je voulus passer cette soire-l seul et chez moi; et, quand la nuit fut +tout fait venue, je regagnai ma chambre. Il y faisait chaud; mon +thermomtre se soutenait trente et un degrs. Le ciel tait +magnifique; jamais je n'avais vu tant d'toiles, ni d'aussi grandes; +j'eus de la peine retrouver la grande Ourse au milieu de cette +multitude de feux presque gaux et de mme clat. J'entendis mon +domestique ramener les chevaux, les entraver; puis, un pas lourd et un +pas plus leste montrent ensemble l'escalier de pierre.--Bonne nuit, +monsieur, me dit M... en passant devant ma chambre.--Que ta nuit soit +bonne, Sidi, me dit Ahmet. Et je n'entendis plus rien dans ma maison. + +Le vent se leva; les palmiers faisaient le bruit de la mer, bruit +qu'accompagnaient quelques aboiements de chiens fort loigns et +d'innombrables murmures de griffons et de grenouilles; chaque instant +la couverture tendue devant ma porte se soulevait, comme si quelqu'un +voulait entrer. + +Vers dix heures, un clairon de cavalerie vint sous mes fentres sonner +le couvre-feu. C'est un air lent et doux, finissant par une note aigu +destine se faire entendre de loin. + +--Allons, me dis-je, je ne suis pas tout fait hors de France! + +Le musicien rpta l'air une seconde fois, en y introduisant la +reprise, des modulations d'un got bizarre; et, pendant quelques +minutes, il s'y complut, comme s'il et jou pour son plaisir. + +J'tais tendu sur ma sangle, la bougie allume, regardant autour de moi +mon attirail de route, les murs blancs, le plafond noir et toute +l'trange nouveaut de ce sjour; je me levai; j'aperus, par les +crevasses du mur, une tincelle rouge au fond de la chambre d'Ahmet: +c'tait l'Arabe qui fumait en attendant le sommeil. + +Puis le clairon se tut. D'autres clairons lui rpondirent aux extrmits +de la ville, plus faibles ou plus distincts; peu peu ces notes lgres +du cuivre se dispersrent une une, et je n'entendis plus que le bruit +des palmes. Alors, me sentant comme une faiblesse au coeur et comme +une envie pouvantable de m'attendrir, je soufflai ma bougie, me roulai +sur ma sangle, et me dis: + +--Eh bien! quoi? ne suis-je pas au lit? chez moi? et ne vais-je pas +dormir? + +Malheureusement, je ne dormis pas, car j'tais bris de fatigue, et il y +avait avec moi, dans la _Maison des htes_, des htes sur lesquels je ne +comptais pas. + + + + +Juin 1853. + + +Aujourd'hui, dans la matine, je me suis laiss conduire au marabout de +_Sidi-El-Hadj-Aca_, thtre du combat du 3 dcembre; et, pour en finir +tout de suite, avec une histoire trangre mes ides de voyage, je te +dirai, aussi brivement que possible, ce que j'ai vu, c'est--dire, les +traces de la bataille et les lieux qui ont t tmoins du sige. + +El-Aghouat se dveloppe, de l'est l'ouest, sur trois collines, sorte +d'arte rocheuse, isole, entre une plaine au nord et le dsert sans +limite au sud. La pente nord de la ville est entirement couverte de +maisons; celle du sud, plus escarpe, quelquefois pic, n'est btie que +de distance en distance et prsente, l'une de ses extrmits, un +revers caillouteux; l'autre, une longue dune de sable jaune. + +Les deux sommets extrmes taient, au moment du sige, arms chacun +d'une tour et de remparts. L'minence intermdiaire est couronne par +une vaste construction de maonnerie solide, blanche, sans aucune +fentre extrieure, aujourd'hui l'hpital, autrefois la demeure du +kalifat Ben-Salem, et nomme _Dar-Sfah_, _maison du rocher_, cause de +l'norme pidestal de rochers bruts sur lequel ce palais-forteresse est +plant avec assez d'audace. + +Le Dar-Sfah partage la ville en deux parties peu prs gales, et +spare, ou plutt commande la fois deux quartiers jadis ennemis: +l'est, les _Hallaf_; l'ouest, les _Ouled-Serrin_; ces deux quartiers, +qui ont en chacun ses chefs, son gouvernement, ses intrts part, +n'ont cess de se battre que le jour o le Dar-Sfah les a runis sous +l'autorit d'un pouvoir central. + +Le mur de sparation existe encore ainsi qu'une porte, de tournure +gyptienne, qui s'ouvrait ou se fermait, suivant l'tat de paix ou de +guerre o vivaient ces deux petites rpubliques jalouses et toujours +prtes se fusiller par-dessus leur mur mitoyen. + +La tradition de ces querelles, qui peut-tre ont dur trois sicles, +est, tu l'imagines, demi fabuleuse, et reprsente en quelque sorte la +mythologie d'El-Aghouat. + +Ce que j'en connais peu prs, c'est que l'on continua de se mitrailler +d'un quartier l'autre, de la tour des Serrin la tour des Halaff, +jusqu'en 1828, poque o le parti d'_Achmet-Ben-Salem_, le dernier +kalifat, massacra un _Lakdar_, chef des Ouled-Serrin, et resta matre de +la ville.--Dix ans plus tard, en 1838, la lutte recommena. A cette +poque, de grands vnements se passaient dans le Sud; Abd-el-Kader +canonnait depuis neuf mois An-Mahdy, que dfendait Tedjini, le +marabout, le hros des K'sours de l'Ouest. Les Ben-Salem ayant pris +parti pour Tedjini, Abd-el-Kader se mle alors la querelle et fait +appuyer, par ses lieutenants, les Ouled-Serrin dpossds.--Enfin, les +nomades interviennent leur tour, et les belliqueux voisins des +L'Aghouati, les _L'Arba_, fournissent des contingents, tantt l'un, +tantt l'autre des deux partis, parfois aux deux ensemble. + +Alors, se succde une srie de coups de main tents par les Ben-Salem, +tents par les kalifats de l'mir, et chacun se terminant par un +massacre et par des fuites bride abattue vers le Sud. D'abord, c'est +Ben-Salem qui se sauve chez les Beni-Mzab, laissant El-Aghouat aux mains +d'un marabout, El-Arbi; plus tard, c'est ce mme El-Arbi, un chef +rintgr des Serrin, qui quitte la place son tour et qu'on voit, +quatre lieues de l, s'enfermer dans le petit k'sar d'El-Assafia, avec +trois cents fantassins, seul reste de l'arme d'invasion que lui avait +confie l'mir. Puis, des escarmouches sans nombre, et, finalement, sous +les murs de la ville, trois batailles ranges, livres coup sur coup, +dont la dernire, perdue pour le compte de l'mir, achve de ruiner sa +cause, dj compromise devant An-Mahdy, cote la vie El-Arbi, et +assure dfinitivement le pouvoir dans la famille des Ben-Salem. + +Enfin, en 1844, Achmet demande au gouvernement franais l'investiture +d'El-Aghouat, et obtient la confirmation du titre de kalifat. + +Jusque-l tout s'tait pass cent quinze lieues de nous et sans nous. +Pour la premire fois, nous apparaissons, aussitt aprs l'appel qui +nous est fait; et ce fut cette poque qu'on vit arriver du Nord, par +ce petit passage que tu connais maintenant, l'avant-garde d'une colonne +franaise. + +Vers le commencement du sicle dernier, peut-tre avant, car je ne +rponds d'aucune date dans cette histoire, un marabout du nom de +_Si-el-Hadj-Aca_, exaspr contre ses concitoyens par je ne sais quelle +grave offense faite Dieu, une danse autour d'un veau d'or quelconque, +leur avait dit: + +Or, coutez: je vous condamne vous entre-dvorer comme des lions +forcs d'habiter la mme cage, jusqu'au jour o les chrtiens (je crois +mme qu'il a dit les Franais), ces dompteurs de lions, viendront vous +prendre tous ensemble et vous museler. + +En 1844, le vieux prophte enterr l, la place o je te mne et sous +le marabout qui porte son nom, n'entendit que des fanfares, et d'un peu +loin, car l'arme campa, regarda la ville et repartit. En 1852, il +devait cette fois entendre le canon, et de prs, car on prit ses +marabout pour batterie, et l'afft d'un canon franais posa sur sa +tombe. + +Entre ces deux poques, il se passa des faits que j'ignore. Ben-Salem +mourut, un de ses fils prit sa place; nous emes un agent prs de lui, +par le fait, une sorte de rgent. Un jour, on apprit que Ben-Salem, +l'agent franais et toute la chancellerie s'taient sauvs presque sans +chemise D'jelfa, et que notre ennemi, le scheriff d'Ouaregla, occupait +la ville. Mais prcisment une colonne partie de Medeah tait en train +de construire Djelfa la maison de commandement dont je t'ai parl. On +ne prit que le temps d'achever ce travail, et l'on marcha sur +El-Aghouat. Vingt jours plus tard, une autre colonne arrivait d'El-Biod, +celle-ci par un dfil du nord-ouest; presque aussitt le sige +commena. Dans l'intervalle de ces deux arrives, le 21 novembre, avait +eu lieu le combat de cavalerie, dont j'ai vu les traces et le magnifique +emplacement. + +Outre ses deux tours, plus habitues se menacer que prtes la +dfendre contre l'extrieur, la ville avait, en cas de sige, une +enceinte rectangulaire, crnele, perce de meurtrires. De plus, elle +est protge sur chaque flanc par toute l'paisseur de jardins; enfin la +tour de l'est domine de haut la plaine et le dsert, sans tre commande +par rien. + +La tour de l'ouest, au contraire, celle des Serrin, est commande par le +marabout de Hadj-Aca; car ce marabout couronne un quatrime mamelon +faisant suite aux trois premiers occups par la ville, une petite +porte de fusil du rempart, au niveau des fortifications suprieures, et +forme ainsi, pour me rsumer, le quatrime angle saillant de la mme +arte, dont la tour des Serrin, le Dar-Sfah et la tour des Hallaff +forment successivement les trois autres. + +Voil comment, cher ami, la spulture de ce saint homme devint, sans +qu'il l'et prvu, le thtre d'un combat terrible, et comment, en +annonant une catastrophe, il avait oubli de dire qu'il aurait la +douleur d'y contribuer. + +D'abord, et pendant un long jour ensanglant, le marabout fut pris et +repris. C'tait le point faible; il fut nergiquement dfendu. Le +mamelon, sans tre escarp, est roide monter, surtout hriss de gros +cailloux, de volume cacher aisment un homme. On l'aborda par le sud; +tout le sommet, toute la pente oppose taient garnis de combattants, +couchs plat ventre, ajustant entre les pierres et tirant coup sr. +Il fallut viser chaque pierre, puis monter quand mme; par moments se +battre corps corps. C'est un genre de guerre qui plat aux Arabes; et +depuis Zaatcha, jamais ils ne l'avaient pratiqu avec plus de fureur, ni +avec un succs plus long. Ce ne fut qu' la troisime tentative qu'on +put enfin garder le marabout, le hrisser de feux, tirer en plongeant +sur tout le revers du nord et faire vacuer cette formidable redoute. + +Une fois matre du terrain, on creva le marabout, on y poussa une pice +d'artillerie, on fit une embrasure en perant le mur qui regarde la +ville, et la pice, une fois mise en batterie dans le ventre de ce +petit monument qui n'a pas quatre mtres carrs, ouvrit son feu contre +la tour de l'est. Un petit mur lev la hte servait d'paulement. + +La ville alors se garnit de fusils, couvrit son tour de balles ce +petit point blanc, au centre duquel on voyait un trou noir d'o sortait +rgulirement, sans relche, un boulet dans un flocon de fume, et +cribla tout le plateau, intrpidement gard, malgr d'normes pertes. Ce +fut le moment le plus meurtrier pour nous. + +L'assaut ne nous cota que peu de monde; il n'y eut pas de rsistance +dans les jardins; et quant la lutte qui se prolongea dans la ville et +se rpta de maison en maison, elle fut dsespre de la part des +Arabes, mais courte, et terrible seulement pour eux. Sur les deux mille +et quelques cents cadavres qu'on releva les jours suivants, plus des +deux tiers furent trouvs dans la ville. La guerre des rues est atroce, +et l'homme y devient fou, soit qu'il se dfende ou qu'il attaque. + +Il tait peu prs huit heures quand, aprs avoir long le Dar-Sfah, +tourn par le sud les anciens murs des Serrin, nous arrivmes au sommet +de ce petit plateau, rayonnant au soleil du matin et tout couleur de +rose. Il n'y avait personne, personne aux environs, et nous en montions +doucement les pentes, le lieutenant N... me parlant du sige, et moi +l'coutant. + +Il n'y a pas une pierre qui ne soit laboure de plusieurs balles et +marque de bleu comme une plaque de tir. Le plus grand nombre est +effleur par le bord, car ce n'tait pas la pierre qu'on tirait, mais + quelque chose, tte ou corps, qui dbordait par un ct. Le marabout a +reu trois boulets lancs de la ville: l'un a corn un des angles; un +autre a fait sauter un clat de pltre de la kouba, le troisime l'a +frapp en plein, six pieds peu prs du sol, et l'a travers de part +en part. J'oubliais de te dire que ce marabout est un petit cube de +pltre autrefois blanc, devenu jaune, avec une kouba conique et une +saillie dentele chaque angle. + +L'intrieur tait assez curieusement peint et enjoliv de lgendes +arabes. Nos soldats en ont balafr les murs coups de couteau, et l'on +y voit plusieurs fois rpte la liste des officiers tus et blesss ce +jour-l. Une de ces listes entre autres, date du _3 dcembre_, m'a paru +curieuse; elle est crite de mains diffrentes et conue de manire +faire croire que c'tait un registre o l'on inscrivait le nom de nos +soldats, mesure qu'ils tombaient; il y a une barre au-dessous, +peut-tre faite la nuit, et quand la liste de la journe s'est trouve +complte. A ct, et pour ainsi dire au verso de ce livre de compte +mortuaire, on lit: _4 dcembre_; puis, plus bas, et comme pour indiquer +qu'il y eut quelque relche dans les coups reus, tout coup, en gros +caractres: GNRAL BOUSKAREN. + +--Tenez, me dit le lieutenant en se plaant en face du trou qui servit +d'embrasure au canon, et dans la position d'un pointeur sa pice, +c'est ici que le pauvre Millot a reu le coup. Qui diable aurait dit +cela? A travers ce trou, juste une balle au front! C'est une chance! +Pour tous les autres, ajouta-t-il, c'tait prvu. Qu'en dites-vous? + +Et il me montrait la fois le rempart et la place o nous tions +absolument dcouvert et formant cible. + +--Ici, continua-t-il, c'est le commandant Morand; ici, ce brave Frantz, +un brave ami; ici, Bessires. Et je vis sur une pierre plate: _Capitaine +Bessires, 1er zouaves, telle compagnie, tel bataillon, 3 dcembre_. +L, sur la pente, l'endroit o il n'y a plus de pierres, c'est le +gnral Bouskaren. Il descendait en courant avec sa colonne d'assaut et +se retournait pour crier: En avant. + +Le champ de bataille est si troit, qu'il n'y a pas un pied carr de +cette terre, vraiment nous, car elle nous a cot cher, qui n'ait +recueilli quelques gouttes d'un sang regrettable. + +Nous restmes longtemps assis au pied du marabout, appuys contre +l'embrasure, noire de poudre, dominant la ville, les jardins droite et + gauche, au del, l'immense perspective du dsert prise revers par le +soleil montant. Il n'y a plus qu'une tour, celle de l'est. Sur le +bastion dmantel, puis ras, des Ouled-Serrin, commence s'lever une +citadelle franaise. On entendait piocher, tailler, scier des pierres, +ou tinter contre le roc sonore la pique des mineurs, et des files de +petits nes, chargs de moellons, trottaient sur l'emplacement de la +brche. + +Vers dix heures, la mine a jou. Un premier roulement de tambour ayant +dispers les travailleurs, la place demeura vide. Quelques minutes +aprs, un second avertissement se fit entendre, et, presque aussitt, +fut suivi de cinq ou six explosions, pareilles des dcharges de grosse +artillerie; en mme temps, un nombre gal de dcharges moins +retentissantes clata du ct de la tour de l'est, qu'on s'occupe aussi +de dmolir. Aucun cho ne les rpta; chaque dtonation rsonna +schement dans l'air rare et pur du matin et s'indiqua seulement, avant +de se faire entendre, par une lgre secousse imprime au sol. De +longues gerbes de fume, mles de poussire et de pierres, firent +ruption dans le ciel bleu; puis, arrive sa limite d'impulsion, la +fume se roula sur elle-mme, et la masse confuse des projectiles +redescendit comme une pluie de mitraille, tandis que quelques clats +plus lourds continuaient de monter perte de vue, pour aller, par une +immense parabole, s'abattre en sifflant aux deux pentes de la ville. Le +vent, qui s'empara de la fume, la poussa vers le sud-ouest; bientt il +n'y eut plus dans le ciel parfaitement pur que d'imperceptibles +rousseurs, et le silence retomba lui-mme de tout son poids sur cette +solitude un moment trouble. + +La brche tant ferme, il nous fallut rentrer par _Bab-el-Gharbi_ +(porte de l'ouest) et remonter en dedans du rempart pour visiter le +petit cimetire o sont dposs cte cte les officiers tus pendant +le sige ou morts depuis de leurs blessures. En attendant le monument +qu'on doit leur lever, ils sont enferms dans un petit carr de terre +entour d'une simple banquette. Aucune inscription n'indique encore les +noms de ces morts runis l, sans distinction de grade, et par un droit +gal d'unanimes regrets. Ils reposent sur la brche, entre la +poudrire et le rempart, l'endroit d'o la mort est partie pour les +atteindre, et si prs de celui o ils sont tombs, qu'il n'y a pas entre +les deux, je te l'ai dit, la porte d'une balle. + +A prsent, venez dans la ville, me dit le lieutenant en m'entranant +dans la rue qui fait suite _Bab-el-Gharbi_. Autant vaut en avoir le +coeur net tout de suite. + +Nous suivions peu prs le chemin trac par les balles et les +baonnettes de nos soldats. Chaque maison tmoignait d'une lutte +acharne. C'tait bien pis que vers la porte de l'est. On sentait que le +courant tait entr par ici et n'avait fait que se rpandre ensuite +jusque l-bas. + +--Tout cela n'est rien, me dit le lieutenant, Dieu merci, vous ne +connatrez jamais chose pareille! + +Ce que le lieutenant ne me dit pas, je le savais. On marchait dans le +sang; il y avait l des cadavres par centaines; les cadavres empchaient +de passer. + +Vers le milieu de la rue que nous suivions, on rencontre deux votes, +cinquante pas l'une de l'autre; elles sont longues, obscures, juste +assez hautes pour donner passage un chameau. Sous la seconde vote, +me disait le lieutenant, l'encombrement tait plus grand que partout +ailleurs; ce fut l'endroit qu'on dblaya d'abord. Toute la couche des +morts enleve, on trouva dessous un ngre superbe, moiti nu, +dcoiff, couch sur un cheval, et qui tenait encore la main un fusil +cass dont il s'tait servi comme d'une massue. Il tait tellement +cribl de balles qu'on l'aurait dit fusill par jugement. On l'avait vu +sur la brche un des derniers; il avait battu en retraite pied pied et +ne lchant pas, le pauvre diable! comme s'il avait eu sa femme et ses +enfants sur ses talons pour lui dire de tenir bon. A la fin, n'en +pouvant plus, il avait saut sur un cheval, et il fuyait avec l'ide de +sortir par _Bab-el-Chergui_, quand il donna dans une compagnie tout +entire qui dbouchait au pas de course, faisant jonction avec les +compagnies d'assaut. La bte, aussi mutile que l'homme, tait tombe +sous lui et barrait la route. Ce fut un commencement de barricade. Une +demi-heure aprs, la barricade tait plus haute qu'un homme debout. + +Ce ne fut que deux jours aprs qu'on s'occupa de l'inhumation; tu sais +comment. On se servit des cordes fourrages, de la longe des chevaux, +les hommes s'y attelrent, il fallait tout prix se dbarrasser des +morts; on les empila comme on put, o l'on put, surtout dans les puits. +Un seul, prs duquel on m'a fait passer, en reut deux cent +cinquante-six, sans compter les animaux et le reste. On dit que pendant +longtemps la ville sentit la mort; et je ne suis pas bien sr que +l'odeur ait entirement disparu. Au surplus, rassure-toi; la Providence +a fait ce pays-ci trs sain; en cas d'orage, il y aurait, dit-on, +craindre l'infiltration des eaux de pluie; mais, le supposer rel, +c'est un danger que l'extrme scheresse diminue de jour en jour et +rendra bientt tout fait imaginaire. + +--Tenez, me dit le lieutenant en s'arrtant devant une maison de la plus +pauvre apparence, habite par une famille juive, voil une mchante +masure que je voudrais bien voir par terre. + +Et chemin faisant, il me raconta l'histoire suivante en quelques mots +brefs, empreints d'un triste retour sur les hasards cruels de la guerre. + +Dans cette maison qui, depuis la prise de la ville, a chang de matres, +habitaient deux _Nayliettes_ fort jolies. Pendant le sjour qu'une +colonne expditionnaire fit sous les murs d'El-Aghouat, quelques mois +avant le sige, le lieutenant N... avait pu pntrer dans la ville; il +avait avec lui un sergent de sa compagnie; un L'Aghouati, qui leur +servait de guide, les mena chez ces deux femmes, qui les reurent alors +tout autrement qu'en ennemis. L'une se nommait Fatma, l'autre M'riem. Le +lieutenant et son compagnon d'aventures gardrent de cette visite +nocturne un souvenir galement tendre, et sortirent d'El-Aghouat en se +disant: Si jamais nous y revenons, voil une connaissance toute faite. + +Le 4, au moment de l'assaut, le lieutenant s'tait rappel les +Nayliettes. Il tait d'une compagnie d'attaque, et entra, par +consquent, un des premiers dans la ville. D'abord, il fit son devoir, +dirigea ses hommes et ne s'occupa que de les entraner; mais, au bout +d'un instant, il comprit que ce qui lui restait de mieux faire, +c'tait de les contenir. Chacun d'ailleurs donnant pour son propre +compte, il se trouva bientt presque seul avec son sergent. L'ide leur +vint alors, en mme temps, de courir la maison de Fatma. Ils eurent de +la peine la reconnatre; les coups de fusil pleuvaient dans les rues; +on se battait jusqu'au coeur de la ville. Ils arrivrent pourtant, +mais trop tard. + +Un soldat, debout devant la porte, rechargeait prcipitamment son fusil; +la baonnette tait rouge jusqu' la garde; le sang s'gouttait dans le +canon. Deux autres soldats sortaient en courant et fourraient dans leurs +kpis un mouchoir et des bijoux de femmes.--Le mal est fait, mon +lieutenant, dit le sergent, entrons-nous tout de mme? Ils entrrent. + +Les deux pauvres filles taient tendues sans mouvement, l'une sur le +pav de la cour, l'autre au bas de l'escalier, d'o elle avait roul la +tte en bas. Fatma tait morte; M'riem expirait. L'une et l'autre +n'avaient plus ni turban, ni pendants d'oreilles, ni anneaux aux pieds, +ni pingles de hak; elles taient presque dshabilles, et leurs +vtements ne tenaient plus que par la ceinture autour de leurs hanches +mises nu. + +--Les malheureuses! dit le lieutenant. + +--Les s.. voleurs! dit le sergent, qui remarqua, le premier, que les +bijoux manquaient. + +Ils trouvrent dans la cour un fourneau allum, un plat tout prpar de +kouskoussou, un fuseau charg de laine et un petit coffre vide dont on +avait arrach les charnires. Au-dessus des deux femmes, la tte et les +bras pendants en dehors de la terrasse, on voyait le corps d'un homme +qui venait d'tre atteint au moment de fuir et dont la rsistance avait, +sans doute, provoqu ce massacre. M'riem, en expirant, laissa tomber de +sa main un bouton d'uniforme arrach son meurtrier. + +--Le voici, me dit le lieutenant; et il me le fit passer sous les yeux. + +Connaissant le lieutenant, je ne fus pas surpris qu'il attacht plus +d'un sens ce souvenir. + +Quand on eut enfoui tous les morts, il ne resta presque plus personne +dans la ville, except les douze cents hommes de garnison. Tous les +survivants avaient pris la fuite et s'taient rpandus dans le Sud. Le +schriff, chapp on ne sait comment, ne s'vada que dans la nuit qui +suivit la prise, et, tout bless qu'on le disait, aprs l'avoir dit +mort, il ne fit qu'une traite d'El-Aghouat Ouaregla. Femmes, enfants, +tout le monde s'tait expatri. Les chiens eux-mmes, pouvants, privs +de leurs matres, migrrent en masse et ne sont pas revenus. Ce fut +donc pendant quelque temps une solitude terrible, et bien plus menaante +que ne l'et t le voisinage d'une population hostile et difficile +contenir. Ds le premier soir, des nues de corbeaux et de vautours +arrivrent on ne sait d'o, car il n'en avait pas paru un seul avant la +bataille. Pendant un mois, ils volrent sur la ville comme au-dessus +d'un charnier, en si grand nombre, qu'il fallut organiser des chasses +pour carter ces btes incommodes. Ils s'en allrent enfin d'eux-mmes. +Mais toute cette mousqueterie succdant aux canonnades du sige avait si +bien dtruit la tranquillit des jardins, que les pigeons des +palmiers,--il y en avait des milliers,--finirent aussi par s'exiler; de +sorte que la mme solitude s'tendit jusque dans l'oasis. Aujourd'hui, +la chasse ayant t dfendue, les tourterelles sont revenues presque en +aussi grand nombre. Quelques vautours solitaires taient demeurs au +milieu de cette panique gnrale, et n'ont pas cess d'habiter les +hauteurs de l'est, comme pour attendre une cure nouvelle. + +La ville se repeuple aussi, mais lentement. A mesure qu'ils rentrent, +les Beni-l'Aghouat sont confins dans les bas quartiers. Ils y font peu +de bruit et y tiennent aussi peu de place que possible. Toutes les +proprits confisques ont t provisoirement mises sous le squestre. +Quant cet immense butin: tapis, armes, bijoux, le tout, il faut +l'avouer, plus abondant que prcieux, on peut dire qu'il n'en reste plus +rien dans El-Aghouat, pas mme entre les mains des vainqueurs. Toutes +les maisons sont vides, depuis la plus pauvre jusqu' la plus riche: on +dirait une ville entirement dmnage. + +--Eh bien! en conscience, ces gens-l ne sont pas mchants, disait le +lieutenant en me montrant quelques groupes d'individus qui se levaient +sur notre passage et nous disaient presque affectueusement bonjour. On +les a mis dans l'impossibilit de bouger, mais non de nuire. Avez-vous +vu les rues hier soir! En France, on les appellerait des coupe-gorge. +Aprs cela, chez nous on se venge tout de suite, ou l'on oublie; la +diffrence ici, c'est qu'on ne sait jamais le temps que peut durer une +forte rancune. A les voir, on les dirait incapables de se souvenir; et +je ne jurerais pas que le jour venu de rgler leurs comptes, ils +n'auraient pas le plus grand plaisir me remplir le ventre de cailloux, +ou m'corcher vivant, pour faire un tambour avec ma peau. En +attendant:--Dieu l'avait crit, Si-el-Hadj-Aca l'avait annonc. + + + + +Juin 1853. + + +Comme toutes les villes du dsert, El-Aghouat est bti sur un plan +simple, qui consiste diminuer l'espace au profit de l'ombre. C'est un +compos de ruelles, de corridors, d'impasses, de fondouks entours +d'arcades. Au milieu de ce rseau de passages trangls, o l'on a eu +soin de multiplier les angles et de briser les lignes afin de laisser +encore moins de chances au soleil, il n'y a pour vraies voies de +circulation que deux rues directes: l'une au nord, l'autre au sud. + +La premire, la seule dont j'aie parler, prend _Bab-el-Chergui_ et +aboutit _Bab-el-Gharbi_; traversant ainsi la ville dans sa longueur, +de l'est l'ouest, mi-cte peu prs de la colline, de manire +sparer la haute ville de la basse, en runissant les deux quartiers. +Elle est troite, raboteuse, glissante, pave de blanc, et flamboyante +midi. Il faut avoir l'aplomb des cavaliers arabes pour y lancer un +cheval au galop; et, quand on y rencontre par malheur un convoi de +chameaux, on doit alors, ou rebrousser chemin, ou se glisser comme on +peut entre les jambes des animaux, ou attendre sous les portes que le +convoi ait achev de dfiler; ce qui dure quelquefois une heure, pour +peu qu'il y ait une trentaine de btes, charges large et venant des +tribus. On reconnat en effet leur allure les chameaux qui n'ont +jamais vu de villes. Ils regardent avec tonnement les hautes murailles +de droite et de gauche, et quand ils s'accrochent, leur effroi redouble. +Souvent, la bte qui marche en tte hsite s'aventurer plus loin et +s'arrte; il se produit alors comme un reflux dans toute la ligne, les +btes pouvantes se pressent, s'empilent; non seulement la rue est +barre, mais elle est bouche et l'on a devant soi une sorte d'obstacle +confus, hriss de jambes, surmont de ttes, d'o sortent des cris, des +beuglements, des plaintes, et qu'il n'est plus possible d'affronter. +Imagine ce que cela doit tre, l'entre des votes, ou lorsque deux +convois se rencontrent. + +Cette rue n'en est pas moins la rue _marchande_, et presque la seule o +l'on ait ouvert des boutiques; ces boutiques sont des cafs, des +choppes de mercerie, ou de petits magasins d'toffes et de tailleurs +tenus par des M'zabites. On y voit en outre, aux endroits les plus +carts, quelques loges troites, un peu plus enfumes que les autres, +o de maigres vieillards, barbe en pointe, soufflent sur des charbons, +avec un petit soufflet tenu en main, ou faonnent, coups de marteau, +sur une enclume basse pose terre entre leurs talons, de petits objets +de mtal ayant l'air de joujoux de plomb. Ces vieillards portent le +turban noir, sont fort sales, et l'on remarque qu'aucun Arabe ne vient +s'asseoir leurs boutiques. Leurs femmes ont pour coiffure un voile +assez richement bariol, et quelques-unes sont belles et tristes, mais, +je l'avoue, ne rappellent que de trs loin la Rachel de la Bible. Ce +soufflet, en manire de forge, cette enclume large de deux doigts, un +peu de limaille dans des godets de terre; enfin, ces peignes, ces +anneaux de bras, d'argent grossier, ces boutons en filigrane pour +colliers, ces pingles pour hak, voil, comme fabrication et comme +produit, toute la bijouterie d'El-Aghouat. + +Comme les Juifs, les M'zabites font le commerce dans un pays ou le +commerce est aussi mpris que l'industrie. Ils ont, comme eux, des +traits qui les font reconnatre: le teint des Maures, de beaux yeux, +l'ovale arrondi, un peu d'embonpoint qui rvle une race marchande fixe +dans les villes et boutiquire. On leur reproche d'aimer plus le trafic +que la guerre, et de pratiquer l'usure. Ils sont en gnral polis, +sociables avec les trangers. Ailleurs et dans les grands centres o le +commerce est honor, on les dit trs honntes; et tous les gouvernements +ont eu successivement les mmes gards pour eux. Nous n'avons fait en +cela que suivre la politique turque. Tu sais d'ailleurs que, tort ou +raison, par antipathie pour les compatriotes de mon ami Bakir, les +Arabes les appellent les juifs du dsert. + +Tontes les maisons sont en boue. Cette boue, prise dans les jardins, +dlaye, puis coupe par tranches et sche au soleil, est superpose +par assises, peu prs comme de la brique, et mastique avec la boue +liquide, en guise de mortier. + +Parmi toutes ces constructions couleur de terre, il n'y a que le +_Dar-Sfah_ qui soit blanc et l'ancien bain de Ben-Salem qui soit peint. +Le reste est gris, d'un gris qui, le matin, devient rose; midi, +violet; et, le soir, orang. Quelques portes ont un encadrement blanchi +au lait de chaux; d'autres sont surmontes d'une sorte d'image, peinte +en bleu, reprsentant une main ouverte; d'autres, d'un damier de +diverses couleurs, avec un semis de points rouges, bleus et verts, dans +chaque losange. + +Il y a quatre mois encore, deux grands marchs se tenaient El-Aghouat; +chaque quartier avait le sien ct de sa porte. Ce sont de vastes +terrains o l'on remarque seulement que le sol a d tre pendant +longtemps battu par une grande foule d'hommes et d'animaux, et qui, +dit-on, suffisaient peine au commerce de cette ligne frontire. Comme +point central entre l'Est et l'Ouest, entre le Tell et le dsert, +El-Aghouat ne pouvait tre qu'un rendez-vous d'change et qu'un +entrept. Non seulement c'tait sa prosprit: gographiquement, c'tait +sa seule raison d'tre. Je suis all visiter l'emplacement du march des +_Serrin_. D'abord, je ne vis qu'une plaine vide dvore de soleil. Tout +au fond cependant et contre un mur de jardin, j'avisai un petit groupe, +o l'on semblait parler affaires. Il y avait l quelques moutons amens +par la boucherie, deux chvres laitires, dont un Arabe examinait les +mamelles, et une paire de poulets, coq et poule: tu sauras qu'il n'y a +point de volaille dans El-Aghouat, et qu'on s'occupe depuis la conqute +de l'y naturaliser. A ct, deux ou trois l'Aghouati, trangers la +vente, regardaient voler dans le ciel un vautour qui flairait +l'abattoir, et devait, lui aussi, trouver le march d'El-Aghouat bien +chang. + +Je t'ai parl de la place, celle qu'on nomme la Grande-Place, pour la +distinguer de deux fondouks, aussi dserts que les marchs. C'est, avec +le quartier des cafs et une ruelle o, depuis le Rhamadan, je passe la +soire en compagnie des jeunes lgants du pays, le seul point qui soit +anim, et cela grce au ruisseau. Ce ruisseau sans lequel l'oasis +mourrait de soif, mais qui heureusement ne tarit jamais, dbouche l'un +des angles de la place, coule au soleil pendant un moment, puis +s'chappe l'autre angle par un mur de jardin. C'est un petit foss +limoneux, noirtre, peu propre consoler la vue de la scheresse +universelle, et qui, soit dit sans ingratitude, n'est rien moins +qu'encourageant pour la soif. + +On y vient puiser deux fois par jour, mais surtout depuis trois heures +du soir jusqu' la nuit. Le va-et-vient commence ds que la grande +chaleur est un peu tombe; et successivement j'y vois descendre presque +toutes les femmes de la ville accompagnes des jeunes filles, et +tranant encore aprs elles toute une escorte d'enfants bizarres. + +Mon premier mouvement en apercevant ces formes blanchtres, vtues de +loques, sans bijoux, et qui ont l'air d'tre tout habilles de +poussire, a t du dsappointement. Je me souvenais des vtements +bariols du sud de Constantine, des voiles gris ou blancs, des turbans +noirs, des laines pourpres entortilles dans les cheveux, surtout des +fameux haks rouges, _hak-ahmeur_, sur lesquels tincelait une confuse +orfvrerie compose de peignes, de mains, de coffrets, de miroirs; je me +rappelais ma rue aux femmes de _T'olga_, et cette double range de +figures charmantes colles au mur comme des bas-reliefs peints; je +revoyais l'effet de ces costumes ardents en plein soleil, sur le sable +lilas des chemins, ou parmi le vert sombre des abricotiers; et mme, je +ne pensais pas sans quelque regret cette fille si bien vtue, si +charge d'ornements, qui vint un jour, pendant que j'tais l, planter +sa tente sous les palmiers de _Sidi-Okba_, et qui n'avait qu'un tort, +celui d'arriver de _Dra-el-Guemel_ (montagne des poux) de +Tuggurt.--Depuis, la part faite aux regrets, j'ai presque oubli que je +comptais sur autre chose; au point que je ne saurais plus dire +aujourd'hui si cette enveloppe svre n'est pas ce qui convient un +pareil milieu, et si je souhaiterais d'y introduire le moindre agrment. +Rien n'est plus simple, et voici, une fois pour toutes, ce costume en +quelques mots. + +Il se compose d'un hak, d'un voile, d'un turban, quelquefois, en outre, +d'une mante ou _mehlafa_. Le hak est d'une toffe de coton cassante et +lgre, de couleur incertaine entre le blanc, le jaune et le gris. Il se +porte peu prs comme le vtement des statues grecques, agraf sur les +pectoraux ou sur les paules, et retenu la taille par une ceinture. Le +voile, de mme toffe et de couleur plus douteuse encore, surtout aux +environs de la tte, est pris sous le turban, fait guimpe autour du +visage, s'attache au moyen d'une pingle au-dessus du sein, puis +dcouvre la poitrine, descend le long des bras, et, par derrire, +enveloppe le corps de la tte aux pieds. Quelquefois, il est plus long +que le hak et fait alors l'effet d'un manteau de cour. La ligne oblique +et soutenue, qui descend de la nuque l'extrmit de l'toffe, est +superbe; et le mouvement de la marche y produit des frissonnements et +des ondulations de plis de la plus grande lgance. Quant au turban, il +est de cotonnade un peu plus blanche et seulement ray sur le bord, +quelquefois franges; on le roule la mode du turban turc avec un bout +sur l'oreille, trs bas par devant, touchant au sourcil; il devient +d'autant plus beau qu'il est plus vaste et plus nglig. La mante, ou +voile de sortie n'est pas de rigueur. Il est adopt par les moins +pauvres, et j'imagine aussi par les plus jolies. Enfin, quand elles ne +vont pas pieds nus, elles ont pour chaussure un brodequin ou bas de cuir +lac, piqu de soie de couleur, de maroquin rouge et tout fait +semblable au brodequin, moiti asiatique et moiti grec, que certains +matres de la Renaissance donnent leurs figures de femmes. + +Reprsente-toi maintenant sous cette couverture abondante en plis, mais +lgre, de grandes femmes aux formes viriles, avec des yeux cercls de +noir, le regard un peu louche, les cheveux natts, qui se perdent dans +le voile en flots obscurs, et encadrant un visage mivre, fltri, de +couleur neutre et qui semble ne pouvoir ni s'animer ni plir davantage; +des bras nus jusqu' l'paule avec des bracelets jusqu'au coude, cercles +d'argent, de corne ou de bois noir travaill. Parfois le hak, qui +s'entr'ouvre, laisse nu tout un ct du corps: la poitrine, qu'elles +portent en avant, et leurs reins fortement cambrs. Elles ont la marche +droite, le pas souple et faisant peu de bruit; quelque chose enfin de +gauche et la fois de magnifique dans les habitudes du corps qui leur +permet de prendre, accroupies, des postures de singe, et debout, des +attitudes de statues. + +Au demeurant, si l'on voit peu de femmes qui soient belles, on en +rencontre encore moins qui n'aient ce ct grand ou pittoresque de la +tournure. Ce serait ici le cas ou jamais de faire une thorie sur la +beaut des haillons, car, il faut le dire, beaucoup de ces draperies, +qui abusent de loin, vues de prs sont des guenilles. Ce qu'il y a de +vrai, c'est que les peuples vtements flottants n'offrent rien de +comparable la pauvret sans ressources d'un habit trou. Ils +conservent, quand mme, ceci d'hroque, que, bien ou mal, ils sont +draps; et ceci d' peu prs semblable aux divinits, qu'un peu plus ils +seraient nus comme elles. + +Entre la femme et l'enfant, il n'y a pas d'ge intermdiaire; et la +jeune fille, ici, c'est la petite fille. Fiance dix ans, marie +douze; seize ans, la femme a pu tre trois fois mre. Toutes les +saisons de la vie sont en quelque sorte confondues. En dehors de ce +plein t, qui fane aussi vite qu'il mrit, peine aperoit-on deux +saisons distinctes et aussi courtes l'une que l'autre: l'enfance et la +vieillesse. Les petites filles sont vtues comme leurs mres, mais un +peu moins bien et un peu moins, ce qui rarement les intimide. Au lieu de +turbans, elles ont des mouchoirs; souvent mme, pour seule coiffure, une +fort de cheveux coups courts, teints de rouge et formant toison. J'en +connais de jolies; presque toutes sont charmantes; elles ont, en petit, +la dignit de la femme avec les gentillesses farouches des enfants +sauvages; je n'ai jamais vu tant de jolis pieds, tant de mains +parfaites, ni rencontr plus de sourires tristes, ct de rires plus +gais. + +Il y en a une que je poursuis, mais qui se refuse toute proposition de +demeurer tranquille quatre pas de moi, avec la seule obligation de me +regarder. Tu connais le mpris des Arabes pour la profession que +j'exerce; chez les enfants, c'est de l'inquitude, avec une foule de +suppositions effrayantes pour leur sexe.--Fatma est toujours tte nue; +ses cheveux, peu soigns, lui font une tte norme avec un tout petit +visage, au-dessus d'un cou grle et d'un corps dlicat. Elle a d'normes +yeux noirs qui se ferment presque tout fait quand elle sourit; avec +cela, des expressions furieuses, et tout coup des airs de chat +sauvage. Quand je la rencontre dans le trajet de sa maison la +fontaine, elle hsite d'abord entre ces trois partis: rentrer chez elle, +gagner la place toutes jambes, ou bien venir prendre dans ma main +l'argent que je lui prsente comme une bouche un oiseau qu'on veut +apprivoiser. Le plus souvent, l'avidit l'emporte; mais aprs quels +efforts! Pour comprendre quel point cette enfant me hait dans ces +moments-l, il faut la voir s'avancer petits pas, mais droite, la tte +haute, son grand oeil hardiment lev sur moi, tincelant d'ardeur, +effar, mchant, plein de surveillance craintive et de menace. Elle +devine que je lui tends un pige; et confusment elle sent bien que je +m'amuse de sa frayeur. Aussi, ds qu'elle a saisi l'argent, l'effroi de +s'tre risque de si prs, le succs de m'avoir chapp, la peur que je +ne la poursuive, que sais-je encore? toutes les pouvantes runies lui +font prendre une course folle. N'importe par quelle rue, au hasard, +pourvu qu'elle fuie, elle s'lance, en agitant son outre vide, et jetant +un clat de rire saccad qui est la fois un signe de plaisir et le +paroxysme de l'effroi.--Quand, au contraire, nous nous trouvons la +fontaine, elle me dnonce aussitt aux femmes, aux enfants; et j'entends +qu'on se rpte l'oreille le nom arabe de peintre, nom malsonnant que +j'ai confondu longtemps avec un autre qui veut dire voleur. L'alarme une +fois donne, je n'ai plus qu' quitter la place, car il est vident que +ces pauvres femmes sont dsespres de me voir examiner leurs enfants. +D'autres petites filles du mme ge ressemblent, au contraire, tant +elles ont l'air dolent, au portrait d'une jeune douleur.--J'en connais +une, avec une simple bandelette autour de ses cheveux pendants, un front +bomb, un oeil taciturne, qui me rappelle la _Mlancolie_ d'Albert +Drer. + +Femmes, enfants, sont l penchs sur l'eau sombre, le dos dans le +soleil, leurs haks retrousss au-dessus du genou, leur voile attach +par derrire, emplissant et vidant les cuelles, faisant ruisseler les +entonnoirs, ficelant les outres gonfles. Tout ce monde grouille, agit, +s'empresse; mais avec si peu de paroles, que, pour la plupart, on les +dirait muets. Cette eau remue rpand dans l'air une apparence de +fracheur; et la poussire dtrempe exhale, jusqu'au soir, une +trompeuse odeur de pluie d'orage. A chaque instant, c'est une famille +nouvelle qui arrive, pendant qu'une autre, sa provision faite, regagne +petits pas la haute ville: la femme plie en deux et portant l'outre, +pareille une norme vessie noire; la petite fille, c'est dcidment +l'usage, coiffe de l'entonnoir en paille de palmier, ou de l'cuelle +d'corce. Au milieu de cette foule humide, la tte rase et nue, car +tous n'ont pas le luxe de la _chechia_, et rpandant l'eau de toutes +parts, circulent les plus petits. Leur chemise, trop courte ou trop +longue, est toujours prte descendre sur leurs talons; et un gros +ventre, des jambes grles, un teint poussireux; et, me permettras-tu ce +dtail, un peu trop local? des paquets de mouches fixs aux coins des +yeux, des narines et des lvres, font de ces singuliers rejetons, moins +prcoces que leurs soeurs, des enfants beaucoup moins aimables. On +s'tonne qu'il puisse en sortir les hommes beaux et vaillants que nous +voyons. + +Quelquefois la corve est faite par un petit ne maigre chine, poilu +comme une chvre, qu'un enfant, mis en surcharge entre deux outres, +stimule en lui piquant les plaies du cou. Peu peu, cependant, le +soleil qui descend derrire les palmiers n'claire plus que le fond de +la place. Le premier plan rentre alors dans une ombre douteuse, o l'on +ne voit plus distinctement aucune couleur, hormis les coiffures +carlates de quelques petits garons, qui continuent briller +exactement comme des coquelicots. + +Pendant ce temps, l'oppos de la fontaine, se passe une scne toute +diffrente. Si je la place ici, malgr le faux air qu'elle a d'une +antithse, c'est uniquement parce qu'elle appartient encore au ruisseau. + +Avant de quitter la ville pour rentrer dans les jardins, le ruisseau se +partage en deux conduits destins le rpandre alternativement sur la +droite ou sur la gauche, aprs un certain nombre d'heures dtermin. +Chaque propritaire a, plus loin, sa prise d'eau sur le canal principal +de son quartier, et dispose ainsi, tant de temps par semaine, d'un bras +de ce petit fleuve appel l'_Oued-Lekier_. Le barrage est gard par un +agent municipal, institu gardien des eaux. Ce rpartiteur n'est pas un +des personnages les moins intressants de la ville, et je le vois +toute heure; car, le barrage tant devant ma maison, il habite +ordinairement le seuil de ma porte et jouit de l'ombre de mon mur. A +midi seulement, il se rfugie discrtement sous la vote et me salue +alors, quand je passe, d'un salut amical. + +C'est un vieillard barbe grisonnante, une sorte de Saturne arm d'une +pioche en guise de faux, avec un sablier dans la main. Une ficelle +tenant au sablier, et divise par noeuds, lui sert marquer le nombre +de fois qu'il a retourn son horloge. Je le retrouve tous les jours, +la mme place, ayant devant lui ces deux tristes fosss, dont l'un est +sec quand l'autre est plein, regardant la fois couler l'eau et +descendre grain grain le sable qui mesure le temps, tout en grenant +sous ses doigts dj tremblants ce singulier chapelet compos de quarts +d'heure. Je n'ai jamais vu de visage plus tranquille que celui de ce +vieillard condamn additionner, noeud par noeud, tous les quarts +d'heure qu'il a vcu. Quand il est au bout de sa ficelle, c'est que les +jardins du canton _ont assez bu_ et que le moment est venu de changer le +cours de l'eau. Alors il se lve, dmolit d'un coup de pioche le barrage +et reconstruit l'autre avec des cailloux, de la terre et de la paille de +litire; puis il revient s'asseoir au mur et reprendre son calcul +mlancolique. + + + + +Juin 1853. + + +--La famille arabe est ainsi faite qu'on voit rarement ensemble le mari, +la femme et les enfants, et qu'on est oblig de les prendre, chacun +son tour, o on les trouve. Ce que je pourrais te dire de la dure +condition de la femme arabe ne serait pas nouveau; tu sais la part qui +lui est faite par le mariage; elle est la fois la mre, la nourrice, +l'ouvrire, l'artisan, le palefrenier, la servante, et peu prs la +bte de somme de la maison. + +Quant l'homme, qui dans ce partage exorbitant s'est attribu le rle +facile d'poux et de matre, sa vie se passe, a dit je ne sais quel +gographe en belle humeur: _ fumer pipette et ne rien faire_. La +dfinition n'est qu' moiti vraie, si je l'applique aux gens de ce +pays; car je te l'ai dit, je crois, que les Arabes du Sud ne font point +usage du tabac; peine voit-on quelques jeunes gens sans moeurs fumer +le _tekrouri_ dans de petits fourneaux de terre rouge; et j'aimerais +mieux dire, pour l'exactitude: chercher l'ombre et ne rien faire. + +Une ville du dsert est, tu le vois, un lieu aride et brl, o la +Providence a, par exception, mis de l'eau, o l'industrie de l'homme a +cr de l'ombre: la fontaine o sont les femmes, l'ombre d'une rue o +dorment les hommes, voil des traits bien vulgaires et qui, pourtant, +rsument tout l'Orient. + +Tu trouveras donc ici les hommes tablis dans tous les endroits sombres, +sous les votes, sur les places, dans les rues, partout except chez +eux. Le mnage se runit seulement pour le repas et pour la nuit. + +La rue Bab-el-Gharbi est un de mes boulevards. En attendant que la +chaleur me force abandonner la ville pour les jardins, il est rare +qu'on ne m'y voie pas quelque moment que ce soit de la journe. Vers +une heure, l'ombre commence se dessiner faiblement sur le pav; assis, +on n'en a pas encore sur les pieds; debout, le soleil vous effleure +encore la tte; il faut se coller contre la muraille et se faire troit. +La rverbration du sol et des murs est pouvantable; les chiens +poussent de petits cris quand il leur arrive de passer sur ce pav +mtallique; toutes les boutiques exposes au soleil sont fermes: +l'extrmit de la rue, vers le couchant, ondoie dans des flammes +blanches; on sent vibrer dans l'air de faibles bruits qu'on prendrait +pour la respiration de la terre haletante. Peu peu cependant, tu vois +sortir des porches entre-bills de grandes figures ples, mornes, +vtues de blanc, avec l'air plutt extnu que pensif; elles arrivent +les yeux clignotants, la tte basse, et se faisant de l'ombre de leur +voile un abri pour tout le corps, sous ce soleil perpendiculaire. L'une +aprs l'autre, elles se rangent au mur, assises ou couches quand elles +en trouvent la place. Ce sont les maris, les frres, les jeunes gens, +qui viennent achever leur journe. Ils l'ont commence du ct gauche du +pav, ils la continuent du ct droit; c'est la seule diffrence qu'il y +ait dans leurs habitudes entre le matin et le soir.--A deux heures, tous +les habitants d'El-Aghouat sont dans la rue. + +Une remarque de peintre, que je note en passant, c'est qu' l'inverse de +ce qu'on voit en Europe, ici les tableaux se composent dans l'ombre avec +un centre obscur et des coins de lumire. C'est, en quelque sorte, du +Rembrandt transpos; rien n'est plus mystrieux. + +Cette ombre des pays de lumire, tu la connais. Elle est inexprimable; +c'est quelque chose d'obscur et de transparent, de limpide et de color; +on dirait une eau profonde. Elle parat noire, et, quand l'oeil y +plonge, on est tout surpris d'y voir clair. Supprimez le soleil, et +cette ombre elle-mme deviendra du jour. Les figures y flottent dans je +ne sais quelle blonde atmosphre qui fait vanouir les contours. +Regardez-les maintenant qu'elles y sont assises; les vtements +blanchtres se confondent presque avec les murailles; les pieds nus +marquent peine sur le terrain, et, sauf le visage qui fait tache en +brun au milieu de ce vague ensemble, c'est croire des statues +ptries de boue et, comme les maisons, cuites au soleil. Par moments +seulement, un pli qui se dplace, un geste rappelant la vie, un filet de +fume qui s'chappe des lvres d'un fumeur de _tekrouri_ et l'enveloppe +de nbulosits mouvantes, rvlent une assemble de gens qui se +reposent. + +Les enfants ne figurent point dans ces groupes; ils sortent rarement ou +se hasardent seulement jusqu'au seuil, tout prts se cacher ds qu'un +tranger parat. Les vieillards sont en petit nombre, et, quoiqu'on dise +de la dure des jours dans le Sahara, les Nestors n'y sont respects que +parce qu'on y compte peu de barbes blanches. Ici enfin, mme observation +pour les femmes; entre l'homme et l'enfant, on remarque peine le jeune +homme; entre le petit garon tte nue et son grand frre encore +imberbe, mais dj coiff du _ghat_ viril et chauss des _tmags_, +peine observe-t-on le type indcis de l'adolescent. + +Tous mes habitus de la rue Bab-el-Gharbi sont donc d'ge faire la +guerre. Et cependant, considrer dans leurs moments d'apathie la +raret de leurs gestes, la lassitude de leur air et de leurs mouvements, + les voir s'interroger de la main, et se rpondre, sans ouvrir la +bouche, par la syllabe sourde du _oui_ arabe, par une inclination de +tte, ou par un faible abaissement des paupires; les couter parler, +quand ils parlent, on les prendrait pour des anctres. Tout en eux est +pesant ou nonchalant; et cette fatigue ajoute la dignit des +personnes, et cette dignit devient pique. Je trouve qu' part une ou +deux exceptions illustres, le ct grandiose de ce peuple n'est pas +reprsent dans la peinture anecdotique de notre temps. L'Arabe, comme +beaucoup de types entrevus par la silhouette, est tomb dans la +mascarade. On en est las parce qu'il est devenu commun, avant d'tre +bien connu. Te souviens-tu d'avoir vu passer, un jour que nous tions +ensemble, ces tranges figures, paisses, incultes, vtements bruts, +visages camards,--des mdaillons de la colonne Trajane,--tout brls, et +ressemblant doublement du vieux marbre ou du bronze? Ils avaient +plant leur tente rouge sur une esplanade hrisse de tiges sches de +mas; des chevaux maigres, des dromadaires aux jambes noues se +promenant au soleil parmi les chalas; btes et gens avaient l'air de +venir de loin et tmoignaient d'un climat indigent, rude et enflamm. +Ces voyageurs du Sud, qui t'ont frapp comme des nouveauts, mme en +pays arabe, voil l'Arabe. Tu l'as aperu ce jour-l vaguement, petit +dans un grand paysage; je voudrais te le montrer aujourd'hui tel que je +le vois, de prs et de grandeur naturelle, isol comme un portrait dans +son cadre. + +Le cadre est si petit, que leur taille y parat colossale. Quelquefois +un passant s'arrte, barrant la rue de son ample manteau rejet en +arrire. Il change une accolade, un salut de la main. S'il passe, on +entend un moment le bruit mou de ses sandales; s'il s'arrte, on le voit +s'asseoir, un bras roul dans son burnouss, le bras droit libre pour +chasser les mouches, grener son chapelet, se peigner la barbe. Pendant +quelques minutes, on entend revenir les formules de politesse: + +--Comment es-tu? + +--Bien. + +--Et comment, toi? + +--Trs bien. + +Puis, c'est fini; veills ou non, ils se taisent. C'est le mme repos, +dans toutes les attitudes possibles. Les uns dorment rassembls sur +eux-mmes et le menton sur leurs genoux; d'autres, la nuque appuye +contre le mur, le cou fauss, les bras tendus, les mains ouvertes, le +corps tout d'une pice et les pieds droits, dans un sommeil violent qui +ressemble de l'apoplexie; d'autres, la tte entirement voile comme +Csar mourant, qui se sont retourns sur le ventre, et dont on voit +s'allonger sur le pav blanc les jambes brunes et les talons gris; +d'autres, penchs sur le coude, le menton dans la main, les doigts +passs dans la barbe. Ailleurs, des jeunes gens sommeillent, appuys +l'un sur l'paule de l'autre avec une certaine grce, et sans cesser de +se tenir par le petit doigt. + +Tous ces visages somnolents ont de grands traits: mme hbts, ils +conservent la beaut d'une sculpture; mme incorrects, ils offrent +l'intrt d'une forte bauche. La barbe amincie vers l'oreille dessine +les os maxillaires; il est impossible de voir une barbe mieux plante: +la ntre, quand elle est noire sur un teint blanc, a l'air d'tre +postiche; la leur adhre au visage et s'insinue dans la peau par +d'insensibles transitions brunes. Le nez, droit quand il est pur, +s'largit vers la base quand il n'y a qu'un faible mlange de sang +ngre; la bouche est charnue et saillante; enfin, les pommettes, le +cadre de l'oeil, tout en eux est robuste, construit largement, et +semble sortir d'un moule au-dessus de nature.--Quant aux yeux, c'est l +que la vie se retrouve: ils sont grands, obscurs; on y voit passer des +lueurs fauves; mesure que les cils s'cartent, la prunelle noire se +dilate et les remplit; peine reste-t-il un point plus clair l'angle +externe des paupires, un point couleur de sang l'angle intrieur; on +dirait deux trous noirs ouverts dans un masque discret, et par o l'me, + certains moments, qu'on prvoit, peut se manifester par des jets de +flammes. + +Le costume, on le connat, et il serait presque inutile de le dcrire. +Peu importe les noms de _gandoura_, _hak_, _burnouss_, _ghat_, etc.; +rien n'est plus simple, il se rduit trois pices d'toffes +superposes; une chemise de dessous qu'on ne voit pas; un voile qui +encadre le visage et fait deux ou trois fois le tour du corps en +charpe; un manteau qui recouvre le tout, dont le capuchon peut en outre +abriter la tte. Tout cela est blanc, d'une toffe lourde, paisse, et +forme de gros plis. Le voile est retenu autour de la tte par une corde +en laine grise; la coiffure est basse, collante, et ne fait qu'largir +le crne sans l'lever. Le tout ensemble reprsente une seule draperie. +C'est le pendant du costume des femmes, et, comme celui-ci, c'est le +plus simple et le plus grandiose que j'aie vu nulle part. + +A ct de ce vtement digne d'tre port par un patriarche, les costumes +de guerre ou d'apparat des Sahariens ont un certain air de _fantasia_, +comme disent les Arabes, c'est dire de faux luxe qui sent un peu le +thtre. Par bonheur, on ne leur voit pas de pipe dans la main, mais un +chapelet de noyaux de dattes, enfils dans de la laine, avec quelques +grains de verroterie ou des morceaux bruts de lapis-lazzuli; au bout, un +petit peigne en os ou une amulette. Ce chapelet pend sur leur poitrine, +et leur main droite est sans cesse occupe en compter les grains. Ils +n'ont pas d'armes; ils portent seulement la ceinture et dans un tui +de cuir un petit couteau de fer battu qui leur sert se raser; +cheval, ils prennent la double botte, le grand chapeau de paille attach +par une mentonnire de cuir, le grand fusil, et un sabre turc, kabyle +espagnol ou _targui_, pass sous la selle ou pendant le long d'une +paule. + +Malgr ce peu de diffrence dans l'habit, rien ne se ressemble moins que +ces deux hommes, suivant qu'ils sont pied ou cheval. En quoi ils +diffrent n'est pas ais dfinir, mais peut-tre me comprendras-tu +quand je te dirai que l'un est plus historique que l'autre. L'Arabe +pied, drap, chauss de sandales, est l'homme de tous les temps et de +tous les pays; de la Bible, si tu veux, de Rome, des Gaules, avec un +trait de la race orientale et la physionomie propre aux gens du dsert. +Il peut figurer dans quelque scne que ce soit, grande ou petite; et +c'est une figure que Poussin ne dsavouerait pas.--Le cavalier, au +contraire, debout sur son cheval efflanqu, lui serrant les ctes, lui +rendant la bride, poussant un cri du gosier et partant au galop, pench +sur le cou de sa bte, une main l'aron de la selle, l'autre au fusil, +voil l'homme du Sahara; tout au plus, pourrait-on le confondre avec le +cavalier de Syrie. Il a moins de style que le premier et plus de +physionomie. Au surplus, il ne s'agit point de prfrer l'un l'autre: +l'un est l'histoire, l'autre le genre; et la _Noce juive_ a bien son +prix, mme aprs les _Sept Sacrements_. Que suis-je venu chercher ici, +d'ailleurs? Qu'esprais-je y trouver? Est-ce l'Arabe? Est-ce l'homme? + +L'autre jour, j'ai vu passer ici mme, venant de la place et filant vers +Bab-el-Gharbi, une cinquantaine de cavaliers du goum. C'tait le matin; +on les avait convoqus la hte, sur la nouvelle qu'un convoi de +marchands du Sud, allant dans le Tell, prenait par l'ouest pour viter +El-Aghouat. Chacun montant cheval sa porte, ils arrivaient au +rendez-vous un par un. Je les voyais accourir du fond de la rue, coupe + vingt pas de moi par une vote; se courber une seconde, pour passer +dessous, puis reparatre tout droits, non plus en selle, mais debout sur +l'trier, lancs au galop de charge, et venant sur moi comme une +tempte. La rue est si troite, qu' chaque fois je sentais le vent du +cheval; et, comme elle est peu prs en escalier, c'taient des carts +et des efforts de jarrets effrayants. Le pav retentissait; on entendait +cliqueter, contre le flanc des btes, les triers de fer et les longs +perons; le torse humain du centaure ne bronchait pas. Chaque cavalier +passait, riant des amis qui taient sur leurs portes, les yeux en +flammes et agitant son long fusil, comme s'il allait avoir s'en +servir. Cette chose si simple, et qu'on voit si communment, un cavalier +au galop dans une rue, je ne saurais dire pourquoi, cet endroit-l +particulirement, elle m'a frapp. Mais je l'ai note comme une des +belles scnes questres que j'ai vues, et j'ai compris ce que peuvent +devenir ces fainants, l'air endormi, quand on les met cheval. + + + + +Juin 1853. + + +--Grce au lieutenant N..., devenu dsormais mon compagnon de promenade +et je crois pouvoir le dire, mon ami, je commence me faire des +connaissances. On me salue quand je passe; on m'appelle, ainsi que lui, +lieutenant de prfrence _sidi_; il n'est pas jusqu'aux factionnaires +indignes qui, habitus nous voir ensemble, et tromps sur ma vraie +qualit, ne me rendent les honneurs militaires. + +Le lieutenant N... a beaucoup d'amis dans la ville; il connat ces +gens-l par coeur; il sait leur histoire, leurs antcdents, leurs +affaires de mnage, leur parent; il est un peu le mdecin des infirmes, +le protecteur des pauvres; ce titre, et quoique trs redout pour sa +vigueur svir quand il le faut, il a ses entres dans un grand nombre +de maisons qui seraient fermes pour tout autre; privilge prcieux pour +moi, car il m'en fait obligeamment profiter. + +Parmi ses faux amis, comme il les appelle, avec la connaissance exacte +des amitis arabes, se trouve un vieux chasseur d'autruches et de +gazelles. C'est le premier qui m'ait admis familirement chez lui, sa +femme n'tant ni d'ge ni de visage le rendre jaloux. D'ailleurs, +c'est un caractre enjou, qui me parat plein de bonne humeur, de +philosophie, et au-dessus de certains prjugs; comme un homme qui se +moquerait enfin des choses humaines, aprs y avoir longtemps rflchi. + +On lui donnerait cinquante ans passs, voir les poils gris de sa +barbe. Il a le visage en museau de loup; de petits yeux brids, sans +cils, dont les ophtalmies ont enflamm les paupires; mais avec un +regard perant et qui semble aiguis comme une flche, dans le but de +porter plus loin. Il est borgne et boite un peu d'une jambe, par suite +d'une blessure la cuisse; un coup de feu, dit-on; lui l'explique +autrement; mais, comme un vieux sanglier dur mourir, il n'en est pas +moins alerte. Son histoire serait longue, s'il la voulait raconter, et +srement on y trouverait autre chose que des aventures de chasse. Ce que +je sais de lui, c'est qu'il n'est pas d'El-Aghouat; qu'il a pass de +longues annes chez les Chambaa, creusant, dit-il, des puits artsiens, +et chassant; il parle en outre de l'_Oued-Ghir_ et du _Djebel-Amour_, +comme s'il avait successivement habit tout le dsert, depuis la +frontire de Tunis jusqu'au Maroc; mais, surtout, il parle de la poudre +avec la passion d'un homme qui n'aurait pas renonc s'en servir. + +Il demeure dans la basse ville, l'extrmit d'une rue silencieuse, +dans le voisinage des jardins. C'est un intrieur misrable, et que j'ai +cru des plus pauvres, avant de m'tre assur qu'il ressemblait tous +les autres; car, ce point gnral d'incurie et de malpropret, le +degr de misre est peu sensible. Le spectacle, au reste, est trop +curieux pour que je le nglige; il achve nergiquement la physionomie +de ce peuple plein de contrastes; peut-tre est-il encore plus terrible +que repoussant. + +Les maisons de ce quartier, communes en gnral, deux ou trois +mnages, se composent d'une cour carre avec un logement sur chaque +face. Ce logement, form d'une ou de deux chambres au plus, est une +galerie sombre ne tirant le jour que d'une porte toujours ouverte. La +porte est basse, et ne laisse entrer le soleil que lorsqu'il devient +tout fait oblique, le matin ou le soir. Jamais la lumire n'y pntre +autrement que par reflet; les murs sont noirs et enduits d'une sorte de +bitume pais qui ressemble de longs dpts de fume, bien qu'en +gnral on ne fasse de feu que dans la cour. Quant au plafond, perdu +dans une obscurit perptuelle, il sert de retraite effrayante des +animaux de toute sorte. + +Quand on entre dans ces cours vides, souilles d'ordures comme des cours +d'tables, d'abord on ne voit personne; tout au plus une femme qui +disparat dans le trou noir d'une porte, le bout du vtement tranant +derrire au soleil. Seulement on entend un petit bruit sec et rgulier +qui vient des chambres et qui ressemble des coups de marteau de +tapissier; puis, on aperoit vaguement, dress dans chaque chambre et +dans le carr de lumire mesur par la porte, un vaste mtier debout, +charpente bizarre, tout ray de fils tendus, o l'on voit courir des +doigts bruns, et passer les dents aigus d'un outil de fer semblable +un peigne; enfin, peu peu, l'oeil s'accoutumant aux tnbres du +lieu, on finit par dcouvrir, derrire ce rideau de fils blancs, la +forme un peu fantastique d'ouvrires, assises et tissant, et de grands +yeux stupfis fixs sur vous. + +La fabrication des toffes n'est ici, surtout depuis la prise, qu'une +industrie de mnage; encore se rduit-elle des tissus grossiers et aux +objets de premire ncessit; des haks de laine, des burnouss bas +prix, et quelques djerbi, ou couvertures, tout unis. + +Quelquefois, plusieurs femmes ranges cte cte sont occupes la +mme pice d'toffe; l'toffe est tendue dans la longueur de la chambre, +le centre vis--vis la porte, les deux bouts dans l'obscurit; les +femmes sont accroupies derrire, le dos au mur, les mains glissant +travers la trame, ou frappant le tissu pour le serrer, les pieds parmi +les cheveaux de laine, leurs nourrissons sur leurs genoux. La plus +ge, assise l'cart, carde la laine brute, en la dchirant sur une +large trille de fer. De maigres petites filles, plus ples encore que +leurs mres, juches sur de hautes encoignures, filent avec une petite +quenouille enjolive de plumes d'autruches et laissent, du bout de leurs +doigts jaunes, pendre jusqu' terre le long fil qui se tord et se +pelotonne autour du fuseau; d'autres le dvident. Il y a l de tout +petits enfants couchs dans les coins, nus, avec un lambeau de laine +sur la figure, afin de les prserver des mouches. Mais, except ceux-ci +que leur ge excuse de dormir, tout le monde travaille; seulement on +parle peu; on voit la sueur qui perle sur ces fronts arides, et plus la +chaleur est forte, plus les visages deviennent ples. + +Chaque mnage a dans la cour un coin particulier, o l'on fait le repas +contre le mur noir de fume; puis, ct, la place o l'on mange. On y +voit l'outre vide, l'outre gonfle, l'autre moiti vide contenant du +lait qu'on laisse aigrir et que de temps en temps l'on vient battre; par +terre, des plats de bois, des gamelles, quelques poteries grossires, +des lambeaux de tellis, des restes de djerbi, des tessons, des os +rongs, des pelures de lgumes, plus les dbris accumuls des repas. +L-dessus, rpands des millions de mouches; mais en si grand nombre que +le sol en est noir, et pour ainsi dire mouvant l'oeil; fais-y +descendre un large carr de soleil blanc qui excite et met en rumeur cet +innombrable essaim; place en sentinelle au-dessus de la porte un chien +jaune queue de renard, museau pointu, oreilles droites, qui aboie +contre les passants, prt sauter sur la tte de ceux qui s'arrtent; +imagine enfin l'indescriptible rsultat de ce soleil chauffant tant +d'immondices, une chaleur atmosphrique peu prs constante en ce +moment de 40 ou 42, et peut-tre connatras-tu, moins les odeurs dont +je te fais grce, les tranges domiciles o le lieutenant N... et moi +nous allons visiter nos amis. + +La journe s'coule ainsi dans le plus grand silence; le mari absent, +les femmes au travail, les plus petits sommeillant, le chien veillant. +Pas de chants, pas de bruit; on entend distinctement le bourdonnement +des mouches qui continue, quand cesse le cliquetis des mtiers. + +Quelquefois, un pervier apparat dans le carr de ciel bleu compris +entre les murs gris de la cour. Tout coup, son ombre, qui flotte un +moment sur le pav, fait lever la tte au chien de garde, et lui arrache +un rauque aboiement. L'oiseau se laisse tomber, comme s'il tait mort, +prend un dbris, donne un coup d'aile et remonte; il s'lve en formant +de grands cercles; arriv trs haut, il se fixe. On le distingue encore, +comme un point jaune tach de points obscurs, immobile, les ailes +tendues, clou pour ainsi dire comme un oiseau d'or sur du bleu. + +Le soir venu, les fourneaux s'allument; les outres sont pleines, on +prpare le repas; le mari rentre pour manger, et la famille se trouve un +moment runie sous ce beau ciel de nuit, presque aussi lumineux que +certains jours d'Europe. + +--Hier, aprs le dner, prcisment l'heure du sien, nous sommes +entrs chez le chasseur d'autruches. Le soleil venait de se coucher; de +petites fumes rousstres, d'odeur ftide, commenaient se rpandre +au-dessus des terrasses. C'tait la seule odeur de repas qui s'exhalt +de toutes ces maisons o l'on soupait. Les rues devenaient dsertes; on +n'y rencontrait plus que ce petit nombre d'individus de condition plus +pauvre encore, qui ne soupent jamais, mme en temps de Rhamadan. + +Le vieux borgne tait en gaiet, et nous restmes avec lui plus de deux +heures causer chasse. Le lieutenant N..., dont c'est aussi la passion, +a quelque faiblesse pour ce vieux coureur de routes. Il va sans dire +qu'il ne s'agit point de la chasse courre avec les _slougui_; notre +homme n'a jamais pratiqu que la chasse pied, autrement dit l'afft. +Il appartient cette classe, nombreuse ici, des pitons du dsert. En +fait de monture, il est douteux qu'il en connaisse d'autre que le +dromadaire; il ne porte point aux jambes la marque des cavaliers; +d'ailleurs, quand il parle de son quipage de chasse, et dans la +pantomime intraduisible dont il accompagne ses rcits, il n'est jamais +question que de ceci et de cela, comme il dit, en montrant sa jambe +valide et son bon oeil. + +En homme qui vient du pays des autruches, il affecte pour celui-ci un +mpris lgitime. Les autruches, en effet, y sont rares, et ne font qu'y +apparatre au moment des fortes chaleurs, quand, l'eau venant manquer +dans tout le Sud, la soif les oblige se disperser pour trouver des +sources. Il en vient alors jusqu' Rass-el-Aoun, non pas se fixer, mais +y faire des pointes la nuit. Vers la mme poque, on en rencontre un +peu partout dans les environs; l'est, aux fontaines d'_El-Assafia_; +l'ouest, et sur la route du Djebel-Amour, vers les taillis sablonneux de +_Recheg_; mais c'est par hasard, irrgulirement; il faut les guetter et +revenir souvent pour une occasion toujours douteuse. En revanche, la +gazelle abonde sur toute la ligne des K'sours, partout o il y a un peu +d'herbe, surtout des romarins. Tu connais le got des gazelles pour +certaines plantes odorantes de ce climat, et le genre de produit qu'on +recueille sur les terrains qu'elles frquentent. Ces petites boulettes +brunes, et parfumes plus ou moins, suivant la qualit des plantes dont +elles se nourrissent, sont fort apprcies des Arabes; on les mle au +tabac, on les brle en guise de pastilles; l'odeur en est cre, mais +rappelle le musc. Il suffit de passer le soir devant le caf de notre +ami _Djeridi_, pour apprendre qu'El-Aghouat est au centre d'un pays de +gazelles. C'est sur ce gibier, assez mesquin en comparaison de l'autre, +que notre chasseur est oblig de se rabattre depuis son sjour ici, +sjour qu'il a l'air de considrer comme un exil ou comme un +emprisonnement. + +Mais, comme un vieux soldat qui, dans un temps d'escarmouches, se +consolerait en racontant les grandes guerres qu'il a faites jadis, notre +ami se rajeunissait en nous parlant des autruches, et quand il disait +_delim_ (l'autruche mle), on comprenait, son accent, qu'il estimait, +alors seulement, citer une aventure digne de lui. + +Pour peu que l'imagination s'en mle, il est ais, je te le jure, de +faire un merveilleux voyage en compagnie d'un pareil conteur. Quant +moi, j'entrevoyais, en l'coutant, des moeurs, des tableaux, tout un +pays encore nouveau, tout ce monde merveilleux et lointain que jamais je +ne connatrai. Des rgions plus mornes encore que celles-ci; de longues +marches sans eau, sans routes, sans bois, sans abri; puis les dunes +chaudes, les _areq_, o l'oiseau dpose ses oeufs; et l des traces +aussi larges que celles du lion et bizarres; puis l'embuscade pendant le +jour avec le soleil, pendant la nuit avec ses longues veilles; et +toujours le mme silence; quelquefois, plusieurs journes de suite +passes dans le sable enflamm attendre une nuit propice; ce point +imperceptible d'un petit homme blotti dans le grand espace et guettant: +par-dessus tout, enfin, cette lutte hroque entre une passion de +sauvage et le dsert tout entier qui conspire le dcourager. + +Le vieux borgne mettait lui-mme ces grandes scnes en action, sa +manire, et quoique ce ft d'une faon grotesque, en vrit l'on voyait +tout. Le long djerid qui lui sert de canne lui tenait lieu de fusil. Il +partait, de sa bonne jambe, tombant sur la mauvaise, et se relevant de +l'une sur l'autre chaque pas, comme par un lan. On oublie qu'il +boite, tant il y a d'nergie dans son allure et d'lasticit dans ce +pied invalide; on dirait d'un ressort fait pour acclrer sa marche et +dont chaque impulsion le porte irrsistiblement en avant. Surtout, on +admet qu'il puisse aller loin, car cette singulire infirmit a l'air de +le rendre infatigable. Il avait son hak tordu derrire l'oreille, et, +de son oeil unique qui le force se retourner plus frquemment d'un +ct que de l'autre, de ses narines ouvertes, de ses oreilles tendues au +vent, il semblait interroger les bruits, les odeurs, les traces. Tout +coup il se laissa tomber plat ventre, son arme colle au corps, et +pendant un moment il ne bougea plus. + +N'oublie pas le lieu de la scne: c'tait deux pas du cercle des +femmes et dans le coin de la cour o la famille avait pris son repas. Le +feu, aliment avec des fientes de chameaux, faute de bois, ne jetait +plus que de maigres lueurs. Les femmes ranges autour, et je ne sais par +quelle habitude, car malgr la nuit on touffait, le regardaient +tristement s'teindre avec des yeux fixes qu'on devinait sans trop les +voir. A peine apercevait-on, un peu au del, les enfants couchs prs du +mur et dormant. Le plus profond silence rgnait dans la cour, et ni le +lieutenant, ni moi, n'avions envie de l'interrompre. + +Aprs un moment d'immobilit complte, le vieux chasseur se souleva sur +un coude, et se mit ramper, le menton fleur de terre, allong comme +un reptile; insensiblement, le bton passa dans sa main gauche; on le +vit ajuster longtemps, prudemment, avec la certitude d'un homme qui +entend ne pas manquer un coup si rare; enfin, il fit feu, en imitant +l'explosion par un: boum! pouss d'un voix de tonnerre. En un clair il +fut debout et se mit bondir. L, je le crus fou, tant il mettait +d'action dans son rle. Il imitait la fois la bte blesse qui fuit et +le chasseur qui court aprs elle; de son burnouss, qu'il agitait deux +mains, il reprsentait l'immense envergure de l'oiseau et le mouvement +des ailes battant pesamment la terre; enfin, jetant un petit cri +d'angoisse, de joie, de possession, il prit un dernier lan et sembla +donner tte baisse contre la bte; puis, se retournant vers nous, il +partit d'un grand clat de rire. + +On voyait luire ses petits yeux devenus couleur de braise, et, dans ses +mchoires ouvertes tout coup par ce large accs de gaiet, je vis +luire des dents pareilles des crocs de carnassiers. + +--Que dites-vous de cet animal-l? me demanda le lieutenant. + +--Je dis que tout borgne et tout boiteux qu'il est, ce doit tre un rude +chasseur. + +--Ah bah! on ne sait pas, me dit le lieutenant; le plus clair de son +affaire, c'est qu'il a du plomb dans le corps. + +Il y avait l, dans la cour, un peu l'cart, un homme burnouss qui +venait d'entrer pendant la scne et se tenait assis sans souffler mot. +Ce ne fut qu'au moment de sortir que nous le reconnmes. + +--Ah! c'est toi, _Tahar_; bonsoir, lui dit le lieutenant. Qui est-ce qui +garde les eaux? + +Le vieillard se leva, rpondit que c'tait un tel, nous dit bonsoir, et +se rassit. + +Quant au chasseur, il nous accompagna jusque dans la rue, en appelant +sur nous toutes les bndictions du ciel. + +--Est-ce que le gardien des eaux est de la famille? demandai-je quand +nous fmes seuls. + +--C'est le frre du borgne, me rpondit le lieutenant. On ne s'en +douterait gure, n'est-ce pas? Encore un migr rentr; mais celui-l, +c'est un brave homme. + +--Vous le connaissez? + +--La premire fois que nous nous sommes rencontrs, c'tait le 4 +dcembre, la nuit, l-bas, dans ce petit enclos, prs de +_Bab-el-Chettet_, o je vous ai dit qu'on avait fait un accroc ma +capote. La bataille tait finie dans la ville; on ne tirait plus que +dans les palmiers. Ils taient l embusqus derrire un mur, lui, Tahar, +son fils, et un autre vieux. Ils firent feu ensemble et se sauvrent. Je +dis mon sergent: Tire au jeune. Le jeune homme roula comme un livre, +puis se releva et se mit courir. La nuit venait; on sonnait le +ralliement; il tait inutile de le poursuivre. Le troisime tant bless + mort, nous n'emes que Tahar. Il ne voulait pas se rendre; la fin, +je lui fis entendre raison, et il se laissa emmener. Mais le lendemain, +il avait fil, et je me dis qu'il avait bien fait. + +Deux mois aprs, on le trouva rdant dans les environs; il tait en +loques et n'avait plus de chaussures; le pauvre vieux cherchait son +fils. On lui fit grce; et son frre tant dj rentr, il alla demeurer +chez lui. + +Depuis, je lui ai fait avoir son emploi. On lui a dit de se tenir +tranquille; que son fils tait enterr avec les autres; et qu'il n'y +avait pas moyen de le lui rendre;-- moins qu'il ne se soit tran, +ajouta le lieutenant; car on en a trouv plus d'un sur la colline, +l-bas; et je sais qu'il y a quatorze corps dans le rocher aux chiens, +que personne n'a ramasss. + +Au moment o nous nous sparions, quelqu'un passa prs de nous et nous +dit bonsoir d'une voix charmante. C'tait Aoumer, le joueur de flte, +qui descendait nonchalamment la place, se dirigeant vers les cafs. Il +tait tout en blanc, sans burnouss, et portait son hak relev +l'gyptienne; son air comme sa voix, on et dit une femme. Il allait +achever sa nuit chez _Djeridi_. + +--_Ya Aoumer_, as-tu ta flte? lui cria le lieutenant. + +--Oui, sidi, rpondit de loin Aoumer. + +--Alors, suivons-le, dis-je, et si nous ne tenons pas plus l'un que +l'autre rentrer chez nous, restons chez Djeridi le plus tard +possible. + +Aoumer est un type peu commun. De tous les jeunes beaux de la ville, +c'est le plus la mode et le plus avenant. Il a de la grce et du feu; +chose plus rare, il a de la nonchalance et de la gaiet; une grande +bouche, un beau teint, peu de barbe, des yeux faits pour sourire; avec +cela, l'air d'tre toujours en bonne fortune. On le dit fidle, ardent, +brave, excellent soldat et trs brillant cavalier. Mais sa vraie place +est au caf maure, o nous le voyons chaque soir, nglig de tenue, pli +par son jene, jouant avec des langueurs tranges de sa flte de roseau, +ou dansant, en se faisant accompagner de la voix, la danse molle des +almes du Sud. A cheval, il perd son charme de musicien et de danseur, +et ressemble trop tout le monde. Je ne sais quel point la poudre +peut l'enivrer, mais il est positif que le son de sa flte a sur lui des +effets puissants. Sa propre musique est celle qu'il prfre; il aime +s'en griser. + +On prenait beaucoup de caf dans la rue voisine; et, malgr l'heure +avance, il y avait foule la porte de Djeridi; c'est--dire qu'on y +voyait sur deux bancs de pierre et moiti du ct du caf, moiti du +ct de l'choppe tabac--Djeridi fait ce double commerce--une douzaine +de figures toutes en blanc, toutes une tasse ct d'elles, +quelques-unes fumant la cigarette, toutes exhalant une odeur de _sbed_, +de musc ou de benjoin, et leurs pieds nus se touchant d'un bord +l'autre de la rue, tant la rue est troite. Je t'ai dit que le caf de +Djeridi est le cercle le mieux frquent d'El-Aghouat, ou, si tu veux, +celui des jeunes, des parfums et des fringants. On y fume un peu plus +qu'ailleurs; on s'y amuse un peu plus tard. + +L'choppe tabac tait ferme; le caf lui-mme n'tait gure clair +que par le reflet rouge du fourneau: il tait prs de minuit. Un vent +trs doux faisait bruire, au bout de la rue, deux ou trois palmiers dont +on voyait vaguement les ventails noirs se mouvoir sur le ciel violet +constell de diamants. La voie lacte passait au-dessus de nos ttes +dans la longueur de la rue; il en descendait comme une sorte de +demi-clair de lune. + +Aoumer joua de sa flte, d'abord assez froidement, puis avec plus +d'me, et bientt avec une passion sans gale. Je voyais seulement le +balancement de son corps et de ses bras, et les mouvements trangement +amoureux de sa tte; pendant une heure qu'il joua sans s'interrompre, +tantt plus fort, tantt avec des sons si faibles qu'on et cru que son +souffle expirait, on n'entendit pas un bruit, pas une parole; peine +s'apercevait-on que Djeridi allait et venait prenant les tasses ou les +rapportant pleines; il avait t ses sandales et marchait comme marchent +les Arabes quand ils craignent de faire du bruit; de temps en temps +seulement, la voix languissante d'un chanteur, inspir par de si doux +airs, se mlait en sourdine aux tendres roucoulements du roseau. + +L'heure tait en effet si belle, la nuit si tranquille, un si calmant +clat descendait des toiles, il y avait tant de bien-tre se sentir +vivre et penser dans un tel accord de sensations et de rves, que je ne +me rappelle pas avoir t plus satisfait de ma vie, et que je trouvais, +moi aussi, la musique d'Aoumer admirable. + +Le lieutenant fumait gravement sa cigarette, la tte appuye au mur; je +voyais son grand front nu et poli, sa rude figure et ses yeux ferms +comme s'il rflchissait. + +Je me penchai vers lui et je lui dis: + +--A quoi pensez-vous? + +--A rien, me rpondit-il. + +--Et que dites-vous de cette nuit? + +--Je dis qu'on s'y habitue. Mon cher ami, reprit-il, si toutes les nuits +o il a fait chaud, o j'ai veill dehors, o je me suis trouv peu +prs bien, j'avais pens quelque chose, je serais devenu un trop grand +philosophe pour un soldat. + +Puis il interrompit Aoumer pour lui dire: + +--Mon petit Aoumer, si tu dansais un peu? + +Aoumer passa sa flte son voisin, se voila la moiti du visage, +depuis le menton jusqu'au nez, dnoua son charpe de mousseline et la +fit descendre sur ses pieds comme une robe; puis, prenant de chaque main +un des bouts de son foulard, il se mit danser. + +La danse d'Aoumer est exactement celle des femmes, avec certaines +parodies dont les indulgents spectateurs parurent se divertir beaucoup. + +Peu peu cependant la pantomime se ralentit et les chants s'puisrent; +quelques-uns de nos amis s'en allrent, d'autres s'tendirent sur les +bancs; Djeridi ronflait depuis longtemps en travers de la rue, touchant + la fois de la tte et des pieds le seuil de ses deux boutiques. La +nuit devenait plus frache; on sentait courir dans l'air quelque chose +de pareil des frissons. Je regardai l'heure ma montre, il tait +trois heures et demie. + +--Allons dormir, me dit le lieutenant. + +--O a? demandai-je. + +--Sur la place, si vous voulez. + +Et prenant dans la boutique de Djeridi une natte pour chacun de nous, +nous allmes achever notre nuit sur la place d'armes. + + + + +Juin 1853. + + +Le temps est magnifique. La chaleur s'accrot rapidement, mais elle ne +fait encore que m'exciter au lieu de m'abattre. Depuis huit jours, aucun +nuage n'a paru sur tout l'horizon. Le ciel est de ce bleu ardent et +strile qui fait penser aux longues scheresses. Le vent, fix l'est +et presque aussi chaud que l'air, souffle par intermittences le matin et +le soir, mais toujours trs faible, et comme pour entretenir seulement +dans les palmes un doux balancement pareil celui du _panka_ indien. +Depuis longtemps, tout le monde a pris les vestes lgres, les coiffures + larges bords; on ne vit plus qu' l'ombre. Je ne puis cependant me +rsoudre faire la sieste; ce serait perdre un des plus beaux moments +de la journe, et pour un mdiocre plaisir, car ma chambre est +dcidment, de tous les lieux que je frquente ici, le moins agrable +occuper, et cela, pour toutes sortes de raisons que je t'expliquerai un +soir o je n'aurai rien de mieux faire que de me plaindre. Bref, et +quoi qu'on fasse autour de moi pour me conseiller les douceurs du repos + l'ombre, je m'y refuse, et n'en continue pas moins de vivre, avec les +lzards, dans les sables, sur les hauteurs, ou de courir la ville en +plein midi. + +Les Sahariens adorent leur pays, et, pour ma part, je serais bien prs +de justifier un sentiment si passionn, surtout quand s'y mle +l'attachement au sol natal. Les trangers, ceux du Nord, en font au +contraire un pays redoutable, o l'on meurt de nostalgie, quand ce n'est +pas de chaleur ou de soif. Quelques-uns s'tonnent de m'y voir, et, +presque unanimement, on me dtournait de m'y arrter plus de quelques +jours, sous peine d'y perdre mon temps, ma peine, ma sant et, ce qui +est pis, tout mon bon sens. Au demeurant ce pays, trs simple et trs +beau, est peu propre charmer, je l'avoue, mais, si je ne me trompe, il +est aussi capable d'mouvoir fortement que n'importe quelle contre du +monde. C'est une terre sans grce, sans douceurs, mais svre, ce qui +n'est pas un tort, et dont la premire influence est de rendre srieux, +effet que beaucoup de gens confondent avec l'ennui. Un grand pays de +collines expirant dans un pays plus grand encore et plat, baign d'une +ternelle lumire; assez vide, assez dsol pour donner l'ide de cette +chose surprenante qu'on appelle le dsert; avec un ciel toujours peu +prs semblable, du silence, et, de tous cts, des horizons tranquilles. +Au centre, une sorte de ville perdue, environne de solitude; puis un +peu de verdure, des lots sablonneux, enfin quelques rcifs de calcaires +blanchtres ou de schistes noirs, au bord d'une tendue qui ressemble +la mer;--dans tout cela, peu de varit, peu d'accidents, peu de +nouveauts, sinon le soleil qui se lve sur le dsert et va se coucher +derrire les collines, toujours calme, dvorant sans rayons; ou bien des +bancs de sable qui ont chang de place et de forme aux derniers vents du +sud. De courtes aurores, des midis plus longs, plus pesants qu'ailleurs, +presque pas de crpuscule; quelquefois, une expansion soudaine de +lumire et de chaleur, des vents brlants qui donnent momentanment au +paysage une physionomie menaante et qui peuvent produire alors des +sensations accablantes; mais, plus ordinairement, une immobilit +radieuse, la fixit un peu morne du beau temps, enfin une sorte +d'impassibilit qui, du ciel, semble tre descendue dans les choses, et +des choses, avoir pass dans les visages. + +La premire impression qui rsulte de ce tableau aident et inanim, +compos de soleil, d'tendue et de solitude, est poignante et ne saurait +tre compare aucune autre. Peu peu cependant, l'oeil s'accoutume + la grandeur des lignes, au vide de l'espace, au dnment de la terre, +et si l'on s'tonne encore de quelque chose, c'est de demeurer sensible + des effets aussi peu changeants, et d'tre aussi vivement remu par +les spectacles, en ralit les plus simples. + +Jusqu' prsent, je n'ai rien vu d'exagr ni de violent qui rponde +l'ide extraordinaire qu'on se fait communment de ce pays. Il n'y a +qu'un degr de plus dans la lumire; et le ciel, pour tre plus limpide +et plus profond qu' Alger, ne m'a pas caus le moindre tonnement. +C'est un ciel de pays sec et chaud, tout diffrent--j'insiste avec +intention sur cette remarque,--de celui de l'gypte, sol arros, inond +et chauff tout la fois, qui possde un grand fleuve, de vastes +lagunes, o les nuits sont toujours humides, o la terre est en +continuelle transpiration. Celui-ci est clair, aride, invariable; le +contact des terrains fauves ou blancs, des montagnes roses, le maintien +d'un bleu franc dans sa plus grande tendue; et quand il se dore +l'oppos du soleil couchant, la base est violette et peine plombe. Je +n'ai pas vu non plus de beaux mirages. Excepte pendant le sirocco, +l'horizon se montre toujours distinct et se dtache du ciel; il y a +seulement une dernire rayure d'un bleu tendre qui, le matin, s'accuse +vigoureusement, mais qui, dans le milieu du jour, se confond un peu avec +le ciel, et qui semble trembler dans la fluidit de l'air. Vers le plein +sud, dans la direction du M'zab et une grande distance, on aperoit +une ligne ingale forme par des bois de tamarins. Un faible mirage, qui +tous les jours se produit dans cette partie du dsert, fait paratre ces +bois plus prs et plus grands; encore l'illusion est-elle peu frappante, +et faut-il tre averti pour s'en rendre compte. + +C'est sur les hauteurs, le plus souvent au pied de la tour de l'Est, en +face de cet norme horizon libre de toutes parts, sans obstacles pour la +vue, dominant tout, de l'est l'ouest, du sud au nord; montagnes, +ville, oasis et dsert, que je passe mes meilleures heures, celles qui +seront un jour pour moi les plus regrettables. J'y suis le matin, j'y +suis midi, j'y retourne le soir; j'y suis seul et n'y vois personne, +hormis de rares visiteurs qui s'approchent, attirs par le signal blanc +de mon ombrelle, et sans doute tonns du got que j'ai pour ces lieux +levs. C'est une sorte de plate-forme entoure de murs hauteur +d'appui, o l'on parvient, du ct de la ville, par une pente assez +roide, encombre de rochers, mais sans issue du ct sud, et d'o l'on +tomberait presque pic dans les jardins. A l'heure o j'arrive, un peu +aprs le lever du soleil, j'y trouve une sentinelle indigne encore +endormie et couche contre le pied de la tour. Presque aussitt, on +vient la relever, car ce poste n'est gard que la nuit. A cette +heure-l, le pays tout entier est rose, d'un rose vif, avec des fonds +fleur de pcher; la ville est crible de points d'ombre, et quelques +petits marabouts blancs, rpandus sur la lisire des palmiers, brillent +assez gaiement dans cette morne campagne qui semble, pendant un court +moment de fracheur, sourire au soleil levant. Il y a dans l'air de +vagues bruits et je ne sais quoi de presque chantant qui fait comprendre +que tous les pays du monde ont le rveil joyeux. + +Alors, et presque la mme minute, tous les jours, on entend arriver du +Sud d'innombrables chuchotements d'oiseaux. Ce sont les _gangas_ qui +viennent du dsert et vont boire aux sources. Ils passent au-dessus de +la ville, diviss par bandes, et, pour ainsi dire, par petits +bataillons. Ils ont le vol rapide; on distingue le battement prcipit +de leurs ailes aigus, et leur cri bizarre et tumultueux se ralentit ou +s'acclre avec leur vol. J'prouve une motion vritable reconnatre +de loin leur avant-garde; je compte les lgions qui se succdent; il y +en a presque toujours le mme nombre; ils filent toujours dans le mme +sens, du sud au nord, et m'arrivent par la diagonale de la ville. Leur +plume, colore par le soleil, couvre un moment le ciel bleu de +paillettes lumineuses; je les suis de l'oeil du ct de Rass-el-Aoun; +je les perds de vue quand ils ont atteint la moiti de l'oasis, mais je +continue souvent de les entendre, jusqu'au moment o la dernire bande +est descendue l'abreuvoir. Il est alors six heures et demie. Une heure +aprs, les mmes cris se rveillent tout coup dans le nord; les mmes +bandes repassent une une sur ma tte, dans le mme ordre, en nombre +gal, et, l'une aprs l'autre, regagnent leurs plaines dsertes; cette +fois seulement, au lieu de cesser brusquement, le bruit s'affaiblit, +diminue, et par degrs s'vanouit dans le silence.--On peut dire que la +matine est finie; et la seule heure peu prs riante de la journe +s'est coule entre l'aller et le retour des _gangas_. Le paysage, de +rose qu'il tait, est dj devenu fauve; la ville a beaucoup moins de +petites ombres; elle devient grise mesure que le soleil s'lve; +mesure qu'il s'claire davantage, le dsert parat s'assombrir; les +collines seules restent rougetres. S'il y avait du vent, il tombe; des +exhalaisons chaudes commencent se rpandre dans l'air, comme si elles +montaient des sables. Deux heures aprs, on entend sonner la retraite; +tout mouvement cesse la fois, et au dernier son du clairon, c'est le +midi qui commence. + +A cette heure-l, je n'ai plus craindre aucune visite, car personne +autre que moi n'aurait l'ide de s'aventurer l-haut. Le soleil monte, +abrgeant l'ombre de la tour, et finit par tre directement sur ma tte. +Je n'ai plus que l'abri troit de mon parasol, et je m'y rassemble; mes +pieds posent dans le sable ou sur des grs tincelants; mon carton se +tord ct de moi sous le soleil; ma bote couleurs craque, comme du +bois qui brle. On n'entend plus rien. Il y a l quatre heures d'un +calme et d'une stupeur incroyables. La ville dort au-dessous de moi, +muette et comme une masse alors toute violette, avec ses terrasses +vides, o le soleil claire une multitude de claies pleines de petits +abricots roses, exposs l pour scher;-- et l, quelques trous noirs +marquent des fentres, des portes intrieures, et de minces lignes d'un +violet fonc indiquent qu'il n'y a plus qu'une ou deux raies d'ombre +dans toutes les rues de la ville. Un filet de lumire plus vive, qui +borde le contour des terrasses, aide distinguer les unes des autres +toutes ces constructions de boue, amonceles plutt que bties sur leurs +trois collines. + +De chaque ct de la ville s'tend l'oasis, aussi muette et comme +endormie de mme sous la pesanteur du jour. Elle parat toute petite, et +se presse contre les deux flancs de la ville, avec l'air de vouloir la +dfendre au besoin, plutt que l'gayer. Je l'embrasse en entier: elle +ressemble deux carrs de feuilles envelopps d'un long mur, comme un +parc, et dessins crment sur la plaine strile. Bien que divise par +compartiments en une multitude de petits vergers, tous galement clos de +murs, vue de cette hauteur, elle apparat comme une nappe verte; on ne +distingue aucun arbre, on remarque seulement comme un double tage de +forts: le premier, de massifs ttes rondes; le second, de bouquets de +palmes. De loin en loin, quelques maigres carrs d'orge, dont il ne +reste plus aujourd'hui que le chaume, forment, parmi les feuillages, des +parties rases d'un jaune ardent; ailleurs, et dans de rares clairires, +on voit poindre une terre sche, poudreuse et couleur de cendre. Enfin, +du ct sud, quelques bourrelets de sable, amasss par le vent, ont +pass par-dessus le mur d'enceinte; c'est le dsert qui essaye d'envahir +les jardins. Les arbres ne remuent pas; on devine, dans l'paisseur de +la fort, certaines troues sombres o l'on peut supposer qu'il y a des +oiseaux cachs, et qui dorment en attendant leur second rveil du soir. + +C'est aussi l'heure, je l'avais remarqu ds le jour de mon arrive, o +le dsert se transforme en une plaine obscure. Le soleil, suspendu son +centre, l'inscrit dans un cercle de lumire dont les rayons gaux le +frappent en plein, dans tous les sens et partout la fois. Ce n'est +plus ni de la clart, ni de l'ombre; la perspective indique par les +couleurs fuyantes cesse peu prs de mesurer les distances, tout se +couvre d'un ton brun, prolong sans rayure, sans mlange; ce sont quinze +ou vingt lieues d'un pays uniforme et plat comme un plancher. Il semble +que le plus petit objet saillant y devrait apparatre, pourtant on n'y +dcouvre rien; mme, on ne saurait plus dire o il y a du sable, de la +terre ou des parties pierreuses, et l'immobilit de cette mer solide +devient alors plus frappante que jamais. On se demande, en le voyant +commencer ses pieds, puis s'tendre, s'enfoncer vers le sud, vers +l'est, vers l'ouest, sans route trace, sans inflexion, quel peut tre +ce pays silencieux, revtu d'un ton douteux qui semble la couleur du +vide; d'o personne ne vient, o personne ne s'en va, et qui se termine +par une raie si droite et si nette sur le ciel;--l'ignort-on, on sent +qu'il ne finit pas l et que ce n'est, pour ainsi dire, que l'entre de +la haute mer. + +Alors, ajoute toutes ces rveries le prestige des noms qu'on a vus sur +la carte, des lieux qu'on sait tre l-bas, dans telle ou telle +direction, cinq, dix, vingt, cinquante journes de marche, les +uns connus, les autres seulement indiqus, puis d'autres de plus en plus +obscurs:--d'abord, droit au plein sud, les _Beni-Mzab_, avec leur +confdration de sept villes, dont trois sont, dit-on, aussi grandes +qu'Alger, qui comptent leurs palmiers par cent mille et nous apportent +leurs dattes, les meilleures du monde; puis les _Chambaa_, colporteurs +et marchands, voisins du _Touat_;--puis le _Touat_, immense archipel +saharien, fertile, arros, populeux, qui confine aux _Touareks_; puis +les _Touareks_, qui remplissent vaguement ce grand pays de dimension +inconnue dont on a fix seulement les extrmits, _Tembektou_ et +_Ghadmes_, _Timimoun_ et le _Haoussa_; puis, le pays ngre dont on +n'entrevoit que le bord; deux ou trois noms de villes, avec une capitale +comme pour un royaume; des lacs, des forts, grande mer gauche, +peut-tre de grands fleuves, des intempries extraordinaires sous +l'quateur, des produits bizarres, des animaux monstrueux, des moutons +poils, des lphants; et puis quoi? plus rien de distinct, des distances +qu'on ignore, une incertitude, une nigme. J'ai devant moi le +commencement de cette nigme, et le spectacle est trange sous ce clair +soleil de midi. C'est ici que je voudrais voir le sphinx gyptien. + +On a beau regarder tout autour de soi, prs ou loin, on ne distingue +rien qui bouge. Quelquefois, par hasard, un petit convoi de chameaux +chargs apparat, comme une file de points noirtres, montant avec +lenteur les pentes sablonneuses; on l'aperoit seulement quand il aborde +aux pieds des collines. Ce sont des voyageurs; qui sont-ils? d'o +viennent-ils? Ils ont travers, sans qu'on les ait vus, tout l'horizon +que j'ai sous les yeux.--Ou bien, c'est une trombe de sable qui tout +coup se dtache du sol comme une mince fume, s'lve en spirale, +parcourt un certain espace incline sous le vent, puis s'vapore au bout +de quelques secondes. + +La journe est lente s'couler; elle finit, comme elle a commenc, par +des demi-rougeurs, un ciel ambr, des fonds qui se colorent, de longues +flammes obliques qui vont empourprer leur tour les montagnes, les +sables, les rochers de l'est; l'ombre s'empare du ct du pays que la +chaleur a fatigu pendant l'autre moiti du jour; tout semble un peu +soulag. Les moineaux et les tourterelles se mettent chanter dans les +palmiers; il se fait comme un mouvement de rsurrection dans la ville; +on voit des gens qui se montrent sur les terrasses et viennent secouer +les claies; on entend des voix d'animaux sur les places, des chevaux +qu'on mne boire et qui hennissent, des chameaux qui beuglent; le dsert +ressemble une plaque d'or; le soleil descend sur des montagnes +violettes, et la nuit s'apprte venir. + +Quand je rentre, aprs une journe passe ainsi, j'prouve comme une +certaine ivresse cause, je crois, par la quantit de lumire que j'ai +absorbe pendant cette immersion solaire de plus de douze heures, et je +suis dans un tat d'esprit que je voudrais te bien expliquer. + +C'est une sorte de clart intrieure qui demeure, aprs le soir venu, et +se rfracte encore pendant mon sommeil. Je ne cesse pas de rver de +lumire; je ferme les yeux et je vois des flammes, des orbes rayonnants, +ou bien de vagues rverbrations qui grandissent, pareilles aux +approches de l'aube; je n'ai, pour ainsi dire, pas de nuit. Cette +perception du jour, mme en l'absence du soleil, ce repos transparent +travers de lueurs comme les nuits d't le sont de mtores, ce +cauchemar singulier qui ne m'accorde aucun moment d'obscurit, tout cela +ressemble beaucoup la fivre. Pourtant je ne ressens aucune fatigue; +je devais m'y attendre, et je ne m'en plains pas. + + + + +La nuit, fin de juin 1853. + + +Cher ami, j'ai eu peur aujourd'hui, car, pendant une heure, je me suis +cru aveugle. Est-ce la suite des derniers jours du soleil? Faut-il m'en +prendre au vent du dsert qui souffle depuis trois fois vingt-quatre +heures sans relche et qui met du feu dans le sang? Est-ce fatigue de +l'oeil, fatigue de tte? De tout un peu, je crois. + +J'tais sur une terrasse au-dessus de l'oasis, en vue du dsert, au +plein sud, peignant malgr le vent, malgr le sable, malgr les dalles +qui me brlaient les pieds, les murs qui me brlaient le dos, ma bote +couleurs qui ne tenait pas sur mes genoux, peignant, comme tu te +l'imagines, avec des couleurs l'tat de mortier, tant elles taient +mles de sable. + +J'ai commenc par voir tout bleu, puis j'ai vu trouble; au bout de cinq +minutes, je ne voyais plus du tout.--Le dsert tait extraordinaire; +chaque instant une nouvelle trombe de poussire passait sur l'oasis et +venait s'abattre sur la ville; toute la fort de palmiers s'aplatissait +alors comme un champ de bl. + +J'attendis un quart d'heure, toujours assis, les yeux ferms pour +essayer l'effet d'un peu de repos; et ne faisant plus qu'entendre le +bruit sinistre du vent dans cette masse de feuilles et de palmes. Ce +temps pass, j'ouvris les yeux; j'tais dcidment presque aveugle; +peine me resta-t-il assez de vue pour fermer ma bote, descendre, en me +cramponnant, l'escalier en ruines et rentrer chez moi pour ainsi dire, +ttons. + +En reconnaissant mon pas dans la cour, mon cheval se mit hennir. Mon +domestique franais, couch dans l'curie, malade depuis trois jours et +accabl par ce temps funeste, me cria: Est-ce vous, Monsieur?--Oui, +c'est moi, lui dis-je, ne bougez pas.--Quant Ahmet, il est absent par +cong jusqu' demain. + +En cet tat d'abandon, ma maison me parut lugubre. J'entendis, en +entrant dans ma chambre, l'insupportable bourdonnement des mouches et le +bruit de souris qui s'enfuyaient autour de moi. Il y faisait une chaleur +asphyxiante; je pris mon couteau, et je fendis toutes mes vitres de +toile; puis, je n'eus que la force de me jeter sur ma sangle, en pensant +que c'tait tant pis pour moi. J'entendis vaguement les sonneries de six +heures; ce fut peine si je m'aperus que le jour baissait, et je finis +par m'endormir. + +Je viens de m'veiller, et aprs de longs efforts, j'ai allum ma +bougie. J'y vois. Il me reste encore un poids norme au cerveau, comme +si ma tte avait doubl de volume; mais la peur est passe, je puis en +rire et te l'avouer. + +Il est onze heures. J'ai bouch, tant bien que mal, mon chssis crev, +pour arrter le vent qui continue; j'cris sur mes genoux, la lueur de +ma bougie qui se tourmente et fait courir des ombres folles sur les murs +blancs de ma chambre. Jamais, depuis un mois que je l'habite, je ne l'ai +trouve si bizarre; le mur est tapiss de mouches du haut en bas; mes +pantalons de couleur claire, mes vestes de toile, mon chapeau de paille, +pendus des piquets, en sont couverts; on les dirait soutachs de +broderies noires. Le mouvement de l'air et ma bougie allume les +inquitent, et je les vois se mouvoir sur place, mais heureusement sans +voler. Je m'amuse compter les souris qui passent, allant et venant de +ma caisse papier mes cantines, de mes cantines mon oreiller plein +de paille d'_alfa_. + +J'entends dans ma toiture des bruits plus inquitants que de coutume, +car il semble que toutes les btes nocturnes dont elle est peuple +soient mises en moi par l'ouragan. Ce sont de faibles cris pareils +ceux des souris, mais plus doux, que je reconnais pour appartenir de +petits animaux de la famille des _sauriens_, qu'on appelle ici des +_tarentes_; d'autres soupirs encore plus plaintifs et d'une douceur +particulirement sinistre, me font craindre, pour cette nuit, des +visiteurs moins inoffensifs. Depuis les grandes chaleurs, les serpents +ont envahi les maisons. J'ai tu l'autre jour, devant ma porte, un +reptile jaune rayures noires, d'une espce trs douteuse; on +l'appelle ici _guern-ghzel_ (cornes de gazelles) cause de la +ressemblance des taches avec des petites cornes recourbes; et Ahmet m'a +prvenu qu'il en avait vu un de la mme espce et plus grand +s'introduire dans la terrasse. + +Quant aux _tarentes_, je les redoute un peu moins, quoiqu'elles me +causent encore, mme aprs un mois de connaissance, un insurmontable +dgot. Ce sont de petits lzards plats, larges, jauntres, visqueux, +qu'on dirait transparents, avec une tte triangulaire, des yeux clairs, +beaucoup plus laids que les salamandres que tu connais. Toute la nuit, +elles courent la tte en bas, colles aux poutrelles de palmier du +plafond, faisant pleuvoir le sable, se poursuivant d'un soliveau sur +l'autre; j'assiste leurs jeux, et je suis tmoin de luttes qui, soit +dit en passant, ressemblent beaucoup des amours. + +Je viens de m'interrompre, ne pouvant rsister l'envie de leur donner +la chasse. Il y en avait deux, peut-tre un couple, qui s'taient +aventures jusqu' moiti hauteur du mur, et qui l, la tte incline +vers moi, semblaient se demander ce que j'allais faire si elles +descendaient un peu plus bas. D'un coup de pique appliqu plat, je les +ai fait tomber toutes les deux, mortes ou peu prs. Une minute aprs, +elles n'taient plus l; j'aperus seulement une souris qui fuyait, +tranant quelque chose de lourd, qu'elle avait de la peine tirer. + +Je ne te parle pas des chauves-souris qui profitent, pour entrer chez +moi, du moindre petit moment o la tenture demeure ouverte; celles-l, +j'en suis quitte pour les mettre la porte grands coups de palmes. + +Je me console en pensant que plus tard tout cela me paratra peut-tre +assez drle. + +Quand, par hasard, je fais la revue de mon carton, et qu'au milieu d'un +fouillis de croquis informes, je vois ce petit nombre de figures peu +prs _rendues_, les seules qui me soient d'un renseignement utile, je me +dsespre. Tu me demandes si je trouve ici plus de bonne volont qu' +Alger, et si je puis enfin mettre la main sur des modles. Hlas! mon +ami, voici la liste des dessins que j'ai faits chez moi ou ailleurs +peu prs posment, tu les reconnatras: le chasseur borgne; Ya-Hia, +rentr dans ses habitudes de ville, mari et toujours soign, parfum, +taciturne et soumis; un petit juif, exempt des prjugs arabes; un +dsoeuvr raccol dans la rue, emmen presque de force, et qui m'a +fait entendre qu'on ne l'y reprendrait plus, n'importe quel prix; +enfin, le fils bouffi du Bach-Amar, qui n'est pas encore parti pour le +M'zab, et qui abuse de ma gnrosit. Toutes complaisances d'amis, comme +tu le vois. Le reste, je l'ai fait, pour ainsi dire vol dans les rues +o ces gens-l posent alors sans le vouloir. + +Quant aux femmes, dmarches, pourparlers, raisonnements, rien ne +russit; et quand on voit que l'argent n'a pas prise sur elles, on peut +tre sr que toute autre tentative chouera. + +En dsespoir de cause, je fais agir les plus vilains drles du pays +auprs des femmes prsumes les plus complaisantes. Elles acceptent +tout, jusqu'au moment o comprenant mieux ce dont il s'agit, leur pudeur +se rvolte, un peu tard, si tu veux, et mal propos; mais c'est ainsi +qu'elles l'entendent. + +L'autre jour j'ai t conduit, de manire ne pas insister, d'une +maison de la basse ville o, pour mon coup d'essai, je m'tais aventur +en personne. Par hasard la femme tait jolie, ou belle si tu veux; car +le beau est plus contestable, et peut, aux yeux de certaines gens, +paratre laid, ce qui est prcisment le cas de la femme dont je parle. + +Elle appartient un M'zabite, mercier dans la rue des Marchands. Il +entra tout coup, essouffl comme s'il avait couru. + +--Ce n'tait pas la peine de courir, lui dit le lieutenant. Il ne +rpondit pas, se donna l'air de sourire; mais il nous fit un salut trop +court et s'assit en face de nous, nous regardant avec des yeux veins de +rouge et promenant ses doigts carrs dans sa large barbe en ventail. + +Au bout d'un instant le lieutenant me dit: + +--Ce gueux-l m'agace, allons-nous-en, et qu'il nous laisse +tranquilles. + +Depuis je l'ai surpris en conversation trs anime avec Ahmet. Ils se +turent en m'apercevant. Le soir, je demandai Ahmet: + +--Est-ce que tu connais Karra, le marchand? + +Ahmet alors m'expliqua qu'il avait son pre El-Biod, avec des tentes +et beaucoup de troupeaux; que son pre tait riche et lui envoyait de +l'argent; qu'il tenait peu celui que je lui donnais, et que s'il tait +entr mon service, c'est qu'il aimait vivre avec les Franais; +qu'ayant reu une certaine somme, il tait en affaire avec Karra, et +qu'il allait prendre un intrt dans son commerce; mais qu'ils n'taient +pas d'accord sur les conditions; et que je les avais trouvs occups +d'en discuter. + +Puis, quand je lui parlai de la femme, il rapprocha ses cinq doigts, les +mit au niveau de sa bouche, comme s'il soufflait dessus; et par ce geste +indescriptible qui veut dire peu prs: C'est beaucoup; ou: Que me +dites-vous l! il me fit comprendre que je ne devais plus y penser. + +Au fond, je souponne Ahmet d'tre contre moi et de trahir directement +mes intrts. Quant ce qu'il m'a dit de sa fortune paternelle, je n'en +crois pas le premier mot, et je lui ai dit: + +--Si tu as des rentes, tu devrais bien t'acheter un burnouss et ne pas +coucher toutes les nuits dans le mien. + +Ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, c'est que je suis signal +la surveillance des maris, et qu'on pie tous les pas que je fais dans +la ville. + + + + +1er juillet 1853. + + +Nous voil en pleine canicule. Le thermomtre donne l'ombre sur ma +terrasse, au nord, un maximum soutenu de 44, de neuf heures du matin +quatre heures du soir. Les nuits ne sont gure plus fraches. Aprs les +grands vents des jours derniers, nous sommes entrs dans des calmes +plats, et les nuages se sont dissips d'eux-mmes comme un rideau de +gaze blanche qui se serait peu peu repli du sud au nord. Pendant un +jour encore, on les aperut rouls sur le _Djebel-Lazrag_. Le lendemain, +nous nagions de nouveau dans le bleu. + +La canicule, complique du Rhamadan, semble avoir t le peu de forces +et le peu de sang qui restaient aux ples habitants d'El-Aghouat. On ne +rencontre plus, le jour, que des visages maigres, des teints sans vie; +on se trane entre deux coups de soleil, de l'ombre l'ombre. Aoumer +est malade. Djeridi ne quitte plus le pav de sa boutique; peine +laisse-t-il sa porte entrebille, comme pour prouver qu'il n'est pas +mort. Mais on a beau le secouer, il ne bouge pas, et quand on lui dit: +Eh bien! Djeridi, et le caf? il montre son fourneau teint depuis le +matin, ses bidons vides, ses tasses ranges sur l'tagre, et rpond: +_Makan_, il n'y en a plus. + +En temps ordinaire, on dort quatre heures; aujourd'hui, tout homme qui +jene s'autorise de son abstinence pour dormir douze heures. + +Je me rveille avant l'aube, au _fedjer_. Un peu aprs, je sens comme +une secousse dans mon lit, et j'entends le coup de canon qui annonce le +point du jour; cette minute-l commence le jene, jene absolu, comme +tu sais, car on ne peut ni manger, ni fumer, ni boire; les voyageurs +seuls ont une dispense, la condition de faire certains marabouts +autant d'aumnes qu'ils ont bu de fois. + +A ce moment-l mme, je suis sr de voir entrer Ahmet, mchant encore sa +dernire bouche, et tenant une gamelle pleine d'eau; il a l'air +satisfait, quoique reint par ses excs de la nuit. + +Le soir, la ville est suspendue dans l'attente du canon de sept heures; +et nous croyons remarquer que tous les jours il avance de quelques +minutes, bien que nous soyons huit jours peine du solstice. + +On ne sait plus qui parler, ni que faire de ces gens-l, soit qu'ils +festoient ou qu'ils jenent, la nuit comme le jour, on les dirait en +dvotion. + +Il me prend des envies de m'arracher cette universelle torpeur. +Peut-tre, avant huit jours, me mettrai-je en course, pour l'Est +d'abord, ensuite pour l'Ouest. Je t'ai promis de ne pas quitter le pays +sans voir An-Mahdy, et je tiendrai ma parole. La route est sre, et je +ne me consolerais pas de laisser vingt lieues de moi la ville sainte +de Tedjini, sans y faire, moi aussi, mon plerinage. + + + + +Juillet 1853. + + +Il y a deux jours, la nuit close, le lieutenant me dit: + +--Que faisons-nous, ce soir? + +--Ce que vous voudrez. + +--O allons-nous? + +--O vous voudrez. + +Tous les soirs, c'est la mme demande et la mme rponse, faites toutes +les deux dans les mmes termes. Puis, sans rien rsoudre, il se trouve +que l'ennui de chercher du nouveau, la pente de l'habitude, souvent la +soif, nous mnent soit chez Djeridi, soit dans un petit caf peu connu +o nous avons dcouvert la meilleure eau qu'on boive ici, c'est--dire +une eau claire, sans mauvais got, sans magnsie, et renouvele deux +fois par jour par des bidons d'une propret satisfaisante. + +Ce soir-l, je ne sais comment il arriva qu'au lieu de nous arrter chez +Djeridi, nous passmes, et que de dtours en dtours, allant toujours +devant nous, nous nous trouvmes la porte des Dunes. + +--Tiens, me dit le lieutenant, en aspirant une faible bouffe de brise +qui venait de l'est, il y a de l'air de ce ct. + +Cinq minutes aprs, nous tions, sans nous en douter, dans les dunes. +Quelqu'un nous croisa; c'tait le chasseur d'autruches qui regagnait la +ville, une pioche la main. + +--D'o viens-tu? lui demanda le lieutenant. + +--De mon jardin, rpondit le borgne, qui passa sans plus attendre. + +--Remarquez qu'il n'a pas plus de jardin que moi, me dit le lieutenant. + +Quoiqu'en dehors de la ville, il faisait cruellement chaud, et nous +tions sans veste et nu-tte, n'ayant rien craindre d'un air aussi sec +que la terre. Nous avions de la peine nous tirer du sable, et nous +cheminions bras dessus, bras dessous, habitude apporte des trottoirs de +Paris, et que le lieutenant a adopte par complaisance. Il n'y avait pas +un mouvement de feuilles sur toute la ligne des jardins que nous +suivions droite; pas un bruit sur toute la corniche de collines qui +dominaient gauche la longue dune de sable uni o nous marchions sans +entendre le bruit de nos pas, comme dans la neige. + +Cependant, le terrain devint solide; nous dpassmes les jardins; nous +traversmes, sans y prendre garde, le lit de l'Oued-M'zi, et ce ne fut +qu'en remontant les premiers mouvements de sable de l'autre rive, que je +reconnus cinquante pas devant nous la forme trange, surtout +pareille heure, du rocher aux chiens. + +Je t'ai dit que les chiens avaient migr le jour mme du sige. Depuis +lors, on n'a pu ni les faire rentrer, ni les expulser tout fait du +pays. Tant qu'ils ont eu de quoi manger autour du champ de bataille ou +dans les cimetires, on tait tranquille; aujourd'hui, pour un rien, ces +btes, redevenues sauvages, attaqueraient les passants, comme les loups +l'hiver. + +Ils sont logs dans des rochers au nord et l'est, surtout un peu au +del des dunes, dans un fragment de collines hrisses de schistes +difformes et noirs comme de la houille. + +On les voit de loin allant et venant sur le couronnement des rochers, +galopant sur la pente de sable jaune, pour descendre vers l'angle le +plus rapproch des jardins, ou remontant comme des gens qui rentrent +chez eux. Presque toujours, ils ont plusieurs sentinelles tablies en +avant de la colline dans le lit sec de l'Oued. Du point o souvent je +vais m'asseoir, je les distingue accroupis, l'oreille droite et +surveillant d'un air farouche les approches dsertes de leur citadelle. +Par moments, ou entend l-dedans des luttes effroyables; on voit le +sable qui vole; puis c'est un tumulte de points fauves agglomrs tout +coup sur une roche noire; il en sort de partout; et les sentinelles +elles-mmes accourent pour se mler au combat. + +La nuit, ils battent la campagne, faisant la ronde autour des jardins, +chassant dans les enclos, dterrant ce qu'ils trouvent, et depuis la +tombe du jour jusqu'au matin, poussant des aboiements de meute qu'on +est tout tonn d'entendre de la ville. + +--Ils sont en chasse, dit le lieutenant; coutez: les voil qui font le +tour par _Bab-el-Chettet_. + +En effet, des cris lointains nous arrivaient par-dessus l'oasis; la +meute tait dj une demi-lieue de son chenil. A peine en vmes-nous +deux ou trois en retard filer notre approche toutes jambes, et sans +plus de bruit que des chacals. + +--Dans tous les cas, reprit le lieutenant, avec cela je rponds de vous. +Il me montrait une canne norme, d'un bois noueux, poli, verdtre, +cueillie je ne sais o, qui doit dater de fort loin et qu'il ne quitte +jamais, sinon pour se mettre en tenue. + +Nous continumes de monter. Arrivs mi-cte et aprs avoir hsit +entre le sable et le rocher, nous nous dcidmes pour un sige de +pierres, trouvant le sable trop chaud, et nous nous assmes, avec regret +de ne pouvoir nous tendre. + +A cette hauteur, nous aurions pu nous croire entours de sable. L'oasis +se dressait en noir quelques cents mtres de nous; au del rgnait une +ligne gristre reprsentant l'paisseur des collines et de la ville, de +mme couleur que le ciel, mais au-dessus de laquelle seulement +commenaient les toiles. La nuit tait si tranquille qu'on entendait +distinctement les grenouilles chanter dans le marais de Rass-el-Aoun. +La voix des chiens continuait, en s'loignant de minute en minute. + +--A la bonne heure, dit le lieutenant; voil qui, de temps en temps, +nous vaudra mieux que le cabaret. + +C'est une brave et bonne nature que le lieutenant N... Un esprit bien +fait, clair, exact, rigide, peu sentimental, et au fond trs sensible, +quoi qu'il en dise; assujetti volontairement, plus encore que +disciplin, et auprs duquel il est aussi agrable de parler quand il +vous coute, que de se taire quand il veut bien parler. + +Ce soir-l, il avait repris une longue histoire interrompue dix fois, +dix fois recommence depuis un mois, et qui, tt ou tard, finira, je +l'espre, par une confidence. + +Tout coup, il me toucha le bras et me dit: + +--Ne bougez pas, je vois l quelque chose de louche. + +Il se leva, me laissa sa veste, prit son bton, et fit rapidement +quelques pas en avant. + +A ce moment, je vis apparatre la forme d'un homme habill de blanc, +portant sur la tte un objet semblable un gros pav. + +Le lieutenant s'tait arrt, et presque aussitt je l'entendis crier +d'une voix tranquille: + +--_Ache-Koun?_--Qui est l? + +--C'est moi, lieutenant, rpondit de mme en arabe une voix que je +reconnus. + +Aprs quelques minutes de confrence, le lieutenant revint prs de moi. + +--C'est Tahar, me dit-il; le pauvre diable s'imagine avoir retrouv son +fils; parce qu'avec des dbris humains mconnaissables, il a ramass des +loques et un ceinturon qu'il prtend avoir reconnu. Il a enterr le tout +ensemble dans le sable, et de temps en temps il revient ici, ce qu'il +parat, pour voir si les chiens n'ont pas drang le trou. Laissons-le +faire et allons plus loin, car nous le gnerions. + +--Tiens, reprit-il tout coup, le borgne aura aid cacher son neveu; +il est encore plus sournois que je ne croyais. + +Le lendemain matin, je retrouvai le _gardien des eaux_ sa place +accoutume, son sablier sur les genoux, sa corde noeuds passe dans +les doigts. + + + + +Juillet 1853. + + +On s'tonne peut-tre de ne plus me voir ni dans les rues, ni la +fontaine, car j'ai tout fait chang mes habitudes. Aussitt le jour +venu, je me glisse dans les jardins, soit au nord, soit au sud, suivant +la direction du vent, quand il en fait, ce qui est de plus en plus rare. +J'y suis l'ombre, l'abri des mouches; et de midi trois heures, j'y +puis dormir sous les figuiers, tendu sur une terre poudreuse et molle, + dfaut d'herbes. + +Malheureusement, l'oasis ressemble la ville; elle est resserre, +compacte, sans clairires, et subdivise l'infini. Chaque enclos est +entour de murs, et de murs trop levs pour que la vue s'tende de l'un +dans l'autre. Il en rsulte qu'une fois enferm dans un de ces jardins, +on est enfoui dans de la verdure, avec quatre murs gris pour horizon. +Tous ces petits vergers contigus, au-dessus desquels on voit se +dployer, comme une multitude de bouquets verts, quinze ou dix-huit +mille dattiers, sont traverss par un systme bizarre de ruelles, +formant comme un jeu de patience, avec une ou deux issues pour ce vaste +labyrinthe, et dont il faut possder la clef sous peine de ne pouvoir en +sortir autrement qu'en retrouvant l'entre. Souvent, dans la partie +arrose par l'Oued, le ruisseau coule au fond des rues; on doit alors +suivre le lit de la rivire dans l'eau jusqu' mi-jambe ou se promener +dos d'homme, comme je l'ai fait sur le dos d'Ahmet un jour qu'il m'y +avait gar. Ces ruelles inondes servent certains endroits de lavoir; +ailleurs, on rencontre des touffes de lauriers-roses presque aussi +hautes que les murs et qui ont pouss dans le joint des pierres, +pareilles d'normes gerbes de fleurs qu'on aurait mis tremper dans +l'eau. Chaque enclos s'ouvre, soit sur la rue, soit sur le jardin +voisin, par une porte de deux ou trois pieds de haut, barricade de +_djerid_ ou seulement barre au moyen de deux traverses, et sous +laquelle on passe genoux. + +On n'y voit ni oliviers, ni cyprs, ni citronniers, ni orangers; mais on +est surpris d'y trouver beaucoup des essences d'Europe, pchers, +poiriers, pommiers, abricotiers, figuiers, grenadiers, puis des vignes, +et dans de petits carrs cultivs, la plus grande partie des lgumes de +France, surtout des oignons. + +Si tu te souviens des jardins de l'Est, dont je t'ai parl, si tu revois +encore, comme moi, les vastes perspectives de Bisk'ra, la lisire du +bois allant expirer dans les sables, sans mur d'enceinte, et faute de +terre et d'eau; les derniers palmiers engloutis jusqu' moiti du tronc; +puis les clairires avec les moissons, les pelouses vertes; les tangs +de T'olga dormants et profonds avec la silhouette renverse des arbres +dans une eau bleue; puis au loin, presque partout, et pour enfermer +cette Normandie saharienne, le dsert se montrant entre les dattiers; +peut-tre trouveras-tu, comme moi, qu'il manque quelque chose ce pays +pour rsumer toutes les posies de l'Orient. + +Aussi, faute de mieux, je prends ces petits jardins comme autant de +retraites, et tous ces arbres comme des parasols mouvants. + + + + +Juillet 1853. + + +Ce soir, en rentrant pour prparer mon bagage (car c'est dcidment +demain que je me mets en course), je n'entendis rien rsonner au fond de +la cantine o j'avais dpos mon argent; et l'ayant vide, je reconnus +qu'on m'avait vol; mais, si bien vol, qu'il ne restait que cinq francs +cachs entre deux tablettes de chocolat. Nous nous regardmes, le +lieutenant et moi; il me dit: + +--C'est bien, ne perdons pas de temps et venez sur la place, o vous +m'attendrez. + +Au mme instant, mon domestique Ahmet arrivait, montant l'escalier +quatre quatre; il put voir la cantine vide et mon linge tal par +terre. Nous sortmes tous trois. + +Dans la rue, le lieutenant me dit: + +--Maintenez-le prs de vous pendant trois minutes, et s'il veut fuir, +saisissez-le ou appelez. + +Ahmet mchonnait une cigarette, tout en fredonnant un petit air; il +avait le bras pass dans l'ouverture de son burnouss; il me regardait du +coin de l'oeil, et je faisais de mme. Il n'y avait que peu de monde +sur la place, car la nuit tombait. J'hsitais m'emparer de lui sur un +simple soupon. + +Trois minutes aprs, le lieutenant revint et me cria: + +--Qu'en avez-vous fait? + +Je me retournai: Ahmet n'tait plus l. + +--J'tais bien sr que c'tait lui, me dit le lieutenant. + +Nous reprmes la ruelle en courant. A deux pas de ma porte, il y a un +dtour, puis un second, puis un troisime; arrivs au bout du zigzag +nous avions,-- droite la rue qui conduit au Dar-Sfah; et, devant nous, +un couloir profond, plein d'eau, menant directement vers le Sud entre +les jardins; un Arabe tout nu y lavait son linge. + +--As-tu vu quelqu'un passer en courant, avec une veste rouge et son +burnouss autour du bras? + +--Oui, dit l'Arabe en montrant le fond du canal, il s'en va par l, il +est entr dans l'eau et il court. + +--Laissez-le faire, me dit le lieutenant; il va se cacher pour la nuit +dans les jardins; demain, au jour, on le trouvera. + +--Mais s'il n'attend pas le jour pour aller plus loin? + +--O diable voulez-vous qu'il aille? A moins qu'il ne prenne par +El-Assafia, et il ne s'y risquera pas; il a choisir entre deux, ou +quatre, ou six jours de marche, pour trouver une datte manger. Vous +savez bien qu'on ne sort pas d'ici comme on veut, et que, quand on +voyage, il faut emporter de quoi vivre. + +Cependant, on prit quelques mesures; on lana deux cavaliers sur le +contour de l'oasis, on commanda une patrouille de nuit. Pendant ce temps +nous allmes, tout hasard, faire une perquisition dans quelques +maisons de la basse ville, o nous pensions qu'Ahmet avait des +intelligences. + +--J'ai interrog le cafetier, me dit le lieutenant; Ahmet a pass la +nuit dernire au caf; il avait sa djebira pleine d'argent; il a rgal +tous ses amis, en disant que cette fortune venait des moutons de son +pre. + +--Trs bien, dis-je, je connais l'histoire, et j'aurais d en prvoir la +fin. + +Nos dmarches dans la basse ville causrent beaucoup d'effroi, mais +n'aboutirent rien. Les hommes taient absents; les jeunes femmes +effrayes s'enfuyaient, sans vouloir rpondre; les vieilles demandaient +grce, comme si nous les eussions menaces du supplice. + +--L'enqute est nulle, dis-je au lieutenant, attendons demain. + +Deux heures aprs, vers dix heures, nous passions devant ma porte, +lorsque nous vmes une forme blanche se dtacher du mur et, +prcipitamment, se retirer sous la vote. + +--Qui est l? crimes-nous ensemble, et nous fmes deux pas en avant, +les bras tendus. Personne ne rpondit. Il faisait si noir sous le +porche, qu'on ne voyait pas mme l'issue donnant sur la cour. Tout +coup le lieutenant me dit: + +--Je le tiens. Il venait, en ttonnant dans l'ombre, de saisir un +burnouss. Il y eut une seconde de silence, pendant laquelle mon ami +poussa une sorte de cri trs aigu qui fit rsonner la vote et alla +retentir jusque sur la place. L'inconnu ne soufflait mot et s'tait +coll contre la muraille. + +--Veux-tu bien parler? Qui es-tu? reprit le lieutenant, dont la main +remontant le long du corps avait pris l'homme la gorge. + +--Je suis Ahmet, rpondit enfin une voix trangle; et presque aussitt: + +--Lche-moi, mon lieutenant, ou je te tue. + +A peine eut-il achev, que je vis quelque chose passer devant moi; et +Ahmet alla rouler dans la rue, lanc par un coup de poing prodigieux. Le +lieutenant ne fit qu'un bond, et lui appuyant son bton sur la poitrine +lui dit tranquillement: + +--Tu as eu tort de menacer, tu gtes ton affaire. + +Presque au mme instant, quelqu'un arrivait, courant a perdre haleine; +c'tait le robuste Moloud qui avait entendu l'appel de son matre. + +--Pauvre Ahmet, soupira Moloud en considrant la funeste folie de son +ami, allons, viens; et il l'entrana. Sur la place, cependant, il y eut +une petite scne de rsistance, dans laquelle Moloud, son grand +regret, fut oblig de se montrer svre. Il n'en continua pas moins de +rpter: Pauvre Ahmet! de sa voix de multre, une singulire voix qui +s'adoucit jusqu' devenir des plus tendres quand ce mauvais musulman +cde sa passion pour la liqueur. En un moment, la nouvelle avait fait +le tour des cafs, et quand notre prisonnier arriva chez Djeridi, une +certaine foule arrivait sur nos pas. L'interrogatoire eut lieu sance +tenante et dans la rue. Ahmet nia d'abord qu'il et vol, puis il avoua +seulement une partie de la somme. + +--O as-tu mis l'argent? lui demandai-je. + +--Viens, me dit-il, on va te le remettre. + +Et il nous conduisit chez Karra, ce qui me surprit mdiocrement d'aprs +les soupons que j'avais sur lui. + +L'oeil du M'zabite s'anima d'une singulire expression quand il nous +vit paratre devant sa petite choppe, et qu'Ahmet lui-mme lui dit: + +--Donne l'argent. + +Il regarda d'abord la force assez imposante qui entourait son futur +associ; puis, aprs quelques minutes d'hsitation pendant lesquelles je +reconnus son vilain sourire et j'entrevis des rancunes d'amant sous la +cupidit du recleur, il allongea la main vers le fond de sa boutique, y +prit une vieille _darbouka_ pleine de chiffons, en tira comme avec +effort une chaussette en laine, et enfin vida la bourse sur la +banquette. C'tait peu prs la moiti de l'argent vol; le reste avait +pay magnifiquement deux ou trois joyeuses nuits de Rhamadan. + +Quant Ahmet, il tait fort ple, et son regard assez doux d'habitude +se fixa sur moi d'une faon haineuse. Moloud, qui ne l'avait pas lch, +lui dit amicalement: + +--Qu'avais-tu besoin de voler? + +--L'argent tait devant moi, je l'ai pris, rpondit Ahmet; c'tait +crit. + +Et il se laissa emmener. + +--Combien croyez-vous qu'on lui fasse donner de coups de bton? +demandai-je au lieutenant. + +--Oh! pas beaucoup, mais il faut qu'ils soient bons; je dirai qu'on en +charge Moloud. + +Ce petit incident, qui me spare d'un domestique que j'aimais, m'a fait +rflchir. Avec des valets fatalistes, les ngligences sont dangereuses; +et je me suis promis, l'avenir, de ne plus tenter personne. + + + + +III + +TADJEMOUT-AIN-MAHDY + + + + +An-Mahdy.--Vendredi, juillet 1853 + + +Mercredi, dans la matine, le commandant nous donnait nos passeports, +sous forme de deux petits carrs de papier crits de droite gauche, +plis et cachets l'arabe; l'un adress au cad de _Tadjemout_, +l'autre au cad d'_An-Mahdy_. Il nous autorisait en outre prendre +deux cavaliers d'escorte, notre choix. + +--Prenons Aoumer, me dit le lieutenant, il nous amusera, et son ami, le +grand _Ben-Ameur_, qui dort toujours, il ne nous ennuiera pas. Et +maintenant allons boire, en attendant que la chaleur soit tombe. + +La chaleur ne tomba point de tout le jour. A quatre heures, il y avait +encore 46 degrs l'ombre et 66 au soleil. Nous achevions une +orangeade, tendus dans une cour sombre couverte d'un velarium en poil +de chvre noir. Nos chevaux attendaient tout sells depuis midi, et nous +n'avions encore, ni guide pour nous conduire, ni mulet pour porter nos +bagages. + +De quatre heures six, on trouva le mulet. C'tait un petit animal de +couleur isabelle, menu, fringant, dont il fallut bander les yeux pour +parvenir le bter. Il portait, outre nos cantines, une tente avec ses +montants, le sac aux piquets, les bidons, deux outres, une gamelle. +L'norme _Moloud_ s'offrit pour le conduire, mais la condition de le +monter; proposition inacceptable, car il l'aurait cras. Il y avait du +monde sur la place o se faisaient nos prparatifs; on nous regardait +partir. + +--Dis donc, petit, es-tu all An-Mahdy? demanda le lieutenant un +gamin de douze ans qui se trouvait l. + +--Oui, Sidi, rpondit l'enfant. + +--Tu connais le chemin? + +--Oui. + +--Alors, en route, dit le lieutenant. + +Et, prenant l'enfant par le milieu du corps, il le souleva de terre, le +posa sur le sommet de la charge, un pied sur chaque cantine, et lui +remit en main la longe du mulet; puis il enfourcha lestement sa grande +jument jaune, selle turque; j'en fis autant de mon cheval; nos deux +spahis, en selle depuis une heure, avaient dj pris la tte. + +--Maintenant, va devant, dit-il au petit, qui ne s'attendait gure +tre du voyage; tu auras des pommes, plus un franc par chaque journe de +marche. Comment t'appelles-tu? + +--Ali. + +--Fils de qui? + +--Ben-Abdallah-bel-Hadj. + +--O demeures-tu? + +--Bab-el-Chettet. + +--Ya, Moloud! cria le lieutenant son robuste serviteur, va chez +Abdallah-bel-Hadj, Bab-el-Chettet, prviens-le que le lieutenant N... +emmne son fils An-Mahdy. + +--Lui dirai-je pour combien de temps? demanda Moloud. + +--C'est inutile; dis qu'on aura soin de lui. + +Et notre petit convoi se mit en marche par la rue des Marchands. Elle +tait dj dserte; toutes les ruelles l'taient de mme. A travers les +portes, on devinait des prparatifs extraordinaires et des odeurs +inaccoutumes de viandes rties qui prouvaient que le jene allait finir +et qu'on n'attendait plus que le dernier signal du canon pour entrer +pleine bouche dans les rjouissances du _Baram_, _ad-el-seghir_, +_petite fte_, qui suit le Rhamadan. + +--Et nous qui les emmenons un pareil moment! pensais-je en voyant +l'air contrari de nos spahis et la mine encore plus dsespre du petit +Ali, dont le coeur semblait faiblir. + +--Nous partons une heure trop tard, dit le lieutenant; arrachons-les +ce spectacle.--Et il donna un coup de canne au mulet, qui prit le trot +jusqu' Bab-el-Gharbi. La vote franchie, nous dbouchmes sur la +valle dans l'ordre suivant: Aoumer et Ben-Ameur formant l'avant-garde +et chevauchant botte botte; au centre, les bagages avec Ali, puis le +lieutenant et moi; mon domestique M... l'arrire-garde, mais une +bonne distance de la jument jaune du lieutenant; son terrible cheval +tant dj dans la plus grande agitation. + +Il tait alors sept heures, la journe allait finir; une brise lente et +faible commenait se lever sur la plaine, comme le vol appesanti du +_houbahrah_, qui bat des ailes longtemps avant de s'envoler; pourtant on +respirait. Nous faisions route au couchant; obliquant pour joindre les +collines, et directement contre le soleil. Une petite ouverture en forme +de coin se dessinait une lieue devant nous, dans l'cartement de deux +mamelons violets. + +--_Chouf el trek_, vois le chemin! dit Ali en nous montrant l'troite +coupure o prcisment l'astre allait plonger. C'tait en effet le +dfil du nord-ouest et la route d'An-Mahdy. + +--Le soleil y va, ajouta potiquement Aoumer. + +Pendant quelques minutes il continua de nous enflammer le visage, et je +marchai les yeux ferms pour en adoucir l'insupportable clat. Peu +peu, je me sentis moins d'ardeur aux joues, moins de feu sous les +paupires, et quand je les ouvris, je ne vis plus qu'un disque carlate, +chancr par le bas, qui descendait rapidement dans le dfil; puis le +disque devint pourpre, et, pour parler comme Aoumer, le cleste +voyageur disparut. Moins d'une minute aprs, nous entendmes le canon de +la ville, et le mulet d'Ali et les deux chevaux des spahis en reurent +la fois comme une secousse. + +--Mon lieutenant, j'ai oubli ma flte, dit Aoumer en faisant tout +coup volte-face. + +Et sans attendre la rponse, il poussa son cri de _rr..._ et piqua +ventre terre vers Bab-el-Gharbi. Nous nous retournmes pour le suivre +de l'oeil; un flocon de fume blanche se balanait au-dessus de +l'ancien bastion des Serrin, la nuit tombait sur la ville. + +--Ce qui m'inquite, dit le lieutenant en regardant attentivement le +couchant, c'est qu'on ne voit pas la moindre apparence de lune. + +Tu sais que le Rhamadan, qui est le carme des Arabes, dure l'espace +compris entre deux lunes, c'est--dire un peu moins d'un mois solaire. +Le jene quotidien commence et finit cette minute trs fictive o l'on +est prsum: _ne pouvoir plus distinguer un fil noir d'un fil blanc_. +Quant au mois d'abstinence, il expire au moment non moins contestable o +trois _Adouls_ dclarent avoir vu la lune nouvelle. Or, la lune, son +premier jour, se lve et se couche avec le soleil; peine est-elle +visible pendant un trs court moment de crpuscule. Et-elle paru, il +suffirait d'un lger nuage, du moindre brouillard pour la cacher et +pour allonger le Rhamadan de vingt-quatre heures. Il y a donc de quoi +douter; mais c'est une question trop grave et qui touche trop +d'impatiences pour qu' la fin du vingt-huitime jour tout le monde, y +compris les _T'olba_, ne soit pas du mme avis. + +Il faisait presque nuit quand nous atteignmes le col, marchant la +file et lentement sur un terrain rocailleux, dur au pas des chevaux +comme un pav de granit, et tellement sonore qu'on l'aurait cru creus +par-dessous. Presque aussitt nous entendmes un galop retentissant, et +Aoumer passa prs de nous, escaladant, sans aucun souci, les dalles +glissantes du sentier; il avait sa flte et fumait une cigarette. + +--Donne-moi du feu, lui dit le lieutenant. + +Aoumer se pencha sur sa selle, et, le feu donn, reprit la tte ct +de Ben-Ameur. + +Le lieutenant se tourna vers moi et me dit: + +--Il sent le mouton! j'tais sr que c'tait pour aller manger. + +--Eh bien! cria-t-il, et le Rhamadan? + +--Fini, mon lieutenant, rpondit Aoumer d'une voix joyeuse. + +--Et la lune? + +--On l'a vue. + +--Qui a? + +--Tout le monde. + +--Allons, tant mieux, dis-je au lieutenant, les gens d'An-Mahdy +n'auront plus faim quand nous arriverons, et nous sommes srs d'tre +bien reus. + +Pendant un moment nous suivmes la silhouette brune des deux cavaliers, +dont la tte encapuchonne se dessinait trente pas de nous, sur un +ciel encore clair de rouge; puis la silhouette elle-mme devint plus +vague, le ciel en s'assombrissant la fit vanouir, la croupe argente du +cheval blanc de Ben-Ameur nous servit encore quelques instants de point +de mire; enfin, le cheval son tour acheva de disparatre avec son +cavalier, et nous n'emes plus pour nous diriger que le pas sec et +trottinant du mulet, et de temps en temps, pareil un signal de route, +le tintement mtallique d'un trier. + +Nous traversions un pays ingal, mamelonn, laissant nos chevaux le +soin de nous conduire; mme aux endroits les plus difficiles, ils y +marchaient la bride sur le cou avec autant de sret qu'en plein jour, +sans glissade et sans tincelles, car aucun d'eux n'tait ferr. Tantt, +on devinait un pav de roches au bruit rsonnant de leur sabot, la +rsistance du sol, leur allure courte et saccade; tantt, au +contraire, un mouvement plus souple, infiniment agrable sentir, et +comme un bercement d'avant en arrire, nous avertissait que le terrain +changeait de nature et que nous entrions dans le sable. Alors on voyait +vaguement s'tendre droite de longues dunes blafardes, clairsemes de +bouquets sombres. + +La nuit tait admirable, calme, chaude, ardemment toile comme une +nuit de canicule; c'tait, depuis l'horizon jusqu'au znith, le mme +scintillement partout, et comme une sorte de phosphorescence confuse au +milieu de laquelle tincelaient de grands astres blancs et couraient +d'innombrables mtores; quelques-uns avec tant d'clat, que mon cheval +secouait la tte, inquit par ces tranes de feu. Il n'y avait dans +l'air immobile ni mouvement, ni bruit, mais je ne sais quel murmure +indfinissable qui venait du ciel et qu'on et dit produit par la +palpitation des toiles. + +Nous nous acheminions dans le plus profond silence. Le lieutenant, dont +la jument paisible se maintenait au pas de mon cheval, avait crois les +triers sur le cou de sa bte et s'tait accroupi dans sa large selle, +les jambes autour du pommeau. On n'apercevait rien du petit Ali qui, +probablement, s'inquitait peu de la route; M..., toujours l'arrire, +s'occupait de calmer son cheval, toujours agit; Aoumer avait essay de +sa flte, puis avait fredonn, puis s'tait tu; quant Ben-Ameur, il +tait impossible, depuis le commencement de la nuit, d'imaginer s'il +veillait encore, ou si, fidle son habitude, il dormait. On et pu le +croire absent, except quand de loin en loin la voix claire d'Aoumer +disait:--Ya, Ben-Ameur, donne le tabac; et quand la voix plus sourde +de l'indolent cavalier rpondait, comme travers un rve:--Prends +garde aux abricots, la djebira de Ben-Ameur tant en effet bourre de +fruits. Pour moi, je pensais tout ce que la vie a de plus agrable, et +je m'entretenais mentalement avec ceux de mes souvenirs qui me +paraissaient les plus propres me tenir veill. + +Vers dix heures, la nuit tait si claire que je pus voir l'heure ma +montre; nous tournmes un rocher gristre, en forme de pyramide, au +sommet duquel on voyait une tache sombre. + +--Regarde le B'toum, dit Ali; nous voici moiti route. + +--Si nous nous couchions? dit le lieutenant qui rvait. + +--O a? demandai-je. + +--Ici. + +--Mon lieutenant, dit le guide; allons plus loin, l'Oued-M'zi est tout +prs. + +Et nous continumes. + +--Dcidment le cheval m'engourdit, reprit le lieutenant aprs une +nouvelle heure de silence. + +Et il me fit une thorie sur les inconvnients du cheval, pendant les +tapes de nuit; thorie qui tendait prouver que la marche force est +le plus efficace des divertissements quand on s'endort. + +Vers minuit et demi, le terrain, qui montait sensiblement depuis une +heure, parut s'aplanir. De larges bouffes d'air, venant d'un horizon +plus loign, nous apportaient comme une saveur humide. Nous dominions +un vaste pays o l'on pouvait distinguer des bois; on entendait une +assez grande distance encore, mais devant nous, de faibles et rares +coassements. + +--Allons, il reste de l'eau dans l'Oued, dit le lieutenant, que cet +avertissement des grenouilles parut consoler d'tre venu si loin. + +Une demi-heure aprs nous mettions pied terre sur un large lit de +sable encore tide, et nous sentions, sans trop le voir, le voisinage +d'un petit filet d'eau. De chaque ct s'alignait une haie paisse de +roseaux; au del, rgnait un taillis d'arbres bas et sombres dont on +aurait pu, malgr la nuit, distinguer la couleur et la forme; c'taient +les bois de tamarins de _Recheg_; et, pour la premire fois, je +rencontrais de l'eau dans cette rivire avare appele l'_Oued-M'zi_. + +--Prenons-nous la tente? demanda le lieutenant. + +--Ce n'est pas la peine. + +--Ni le tapis non plus, n'est-ce pas? + +--A quoi bon? + +Seulement on entrava mon cheval et celui de M...; quant aux deux chevaux +des spahis, ils furent lchs dans le bois, en compagnie de la jument +jaune et du mulet. Aprs quoi, nous fmes cercle autour d'une bougie +allume et pique dans le sable. Ben-Ameur ouvrit sa djebira et se mit, +sans rien dire, manger des abricots. Aoumer s'abstint, comme s'il +avait dj dn. La nuit tait si calme que la bougie brlait sans que +sa flamme vacillt. + +--Le dernier couch la soufflera, dit le lieutenant. + +Et chacun de nous se roula dans son burnouss et s'tendit. + +--Et qui nous gardera? demandai-je. + +--Le bon Dieu, dit en franais Aoumer, avec un sourire dlicieux. + +Je ne puis dire lequel de nous s'veilla le premier; car, en ouvrant les +yeux, je vis que mes quatre compagnons avaient, eux aussi, les yeux +ouverts et considraient le soleil qui se levait paisiblement au-dessus +d'un pays tout rose, et, dj, bordait d'aigrettes d'or le feuillage +aigu des tamarins. La rivire, presque sec, s'tendait comme un chemin +de sable, couleur de lavande, entre deux ranges verdoyantes de roseaux +et un double taillis de bois touffus. A peine y restait-il assez d'eau +pour justifier la prsence des grenouilles que nous avions entendues la +veille. A un quart de lieue plus au nord, la rivire faisait un coude, +et, par-dessus les berges tapisses de joncs, on dcouvrait une mince +ligne de montagnes trs loignes, roses et lilas tendre. Des gangas, +par petites bandes, des couples de pigeons bleus volaient sur la rivire +avec inquitude, et semblaient plutt surpris qu'effrays de nous voir. +On entendait dans le taillis la voix du petit Ali qui ralliait les +btes. C'tait trs joli, trs riant, quoiqu'on se sentt fort +abandonn. + +--Il n'y a rien de tel que la campagne, me dit le lieutenant qui +l'Oued-M'zi rappelait videmment les petits ruisseaux sablonneux de son +pays. C'est dommage que l'eau soit si sale. + +--On et dit en effet de l'eau de mer, ou plutt quelque chose +d'astringent comme une forte solution d'alun. + +Moins d'un quart d'heure aprs, nous sortions du lit de la rivire et +nous apercevions Tadjemout, trois heures de marche encore, dans +l'ouest. Toute la plaine intermdiaire tait unie, plate et vide; +l'Oued-M'zi s'y droulait comme un long ruban vert. A deux lieues peu +prs dans l'est, on remarquait quelques palmiers mls des vgtations +chtives, derniers restes d'une oasis morte de soif ou ruine par la +guerre; le petit Ali ne put rien m'en apprendre, sinon qu'il y avait eu +l des jardins. Nous laissions en arrire les derniers mamelons du +Djebel-Milah; droite la chane leve, plus robuste et parfaitement +bleue, du Djebel-Lazrag; devant nous enfin, l'extrmit de cette +immense campagne strile, l'arte vaporeuse du Djebel-Amour se dcoupait +sur un ciel d'une extraordinaire transparence. + +Nous marchions depuis une heure assez silencieusement, et dj +appesantis par le soleil qui nous embrasait les paules, quand une +bouffe de vent, venant du large, nous apporta le son lointain d'une +musique arabe. A ce bruit fort inattendu dans ce pays solitaire, les +deux spahis firent demi-tour, pour indiquer qu'ils entendaient; et le +petit Ali, presque tout debout sur son mulet, se mit regarder dans la +direction du vent. Une ligne de poussire commenait se former +au-dessus de la plaine, entre Tadjemout et nous. + +--C'est une tribu qui voyage, dit Ali; _rakil_, un dplacement. + +En effet, le bruit ne tarda pas se rapprocher, et l'on put bientt +reconnatre l'aigre fanfare des cornemuses jouant un de ces airs +bizarres qui servent aussi bien pour la danse que pour la marche; la +mesure tait marque par des coups rguliers frapps sur des tambourins; +on entendait aussi, par moments, des aboiements de chiens. Puis, la +poussire sembla prendre une forme, et l'on vit se dessiner une longue +file de cavaliers et de chameaux chargs, qui venaient nous, et se +disposaient traverser l'Oued, peu prs vers l'endroit o nous nous +dirigions nous-mmes. + +Enfin, il nous fut possible de distinguer l'ordre de marche et la +composition de la caravane. + +Elle tait nombreuse et se dveloppait sur une ligne troite et longue +au moins d'un grand quart de lieue. Les cavaliers venaient en tte, en +peloton serr, escortant un tendard aux trois couleurs: rouge, vert et +jaune, avec trois boules de cuivre et le croissant l'extrmit de la +hampe. Au del et sur le dos des dromadaires blancs ou d'un fauve trs +clair, on voyait se balancer quatre ou cinq _atatiches_ de couleur +clatante; puis, arrivait un bataillon tout brun de chameaux de charge, +stimuls par la caravane pied; enfin, tout fait derrire, accourait, +pour suivre le pas allong des dromadaires, un norme troupeau de +moutons et de chvres noires divis par petites bandes, dont chacune +tait conduite par des femmes ou par des ngres, surveille par un homme + cheval et flanque de chiens. + +--Ce sont des _Arba_, dit Ali. + +--a m'est gal, dit le lieutenant, du moment que ce n'est pas le +Scheriff. + +La grande tribu des Arba, qui campe aux environs d'El-Aghouat, est une +des plus importantes du sud de nos possessions; c'est avec la fameuse +tribu noble des _Ouled-Sidi-Scheik_, la plus forte, la plus brave, la +plus aguerrie, la plus opulente, enfin la mieux monte peut-tre des +tribus sahariennes: Les Arba, dit M. le gnral Daumas dans son +livre-itinraire du _Sahara algrien_, sont trs braves et peu soucieux +d'viter les rencontres main arme. Ils mettent un grand luxe dans +leurs armes. Leur vie est aventureuse, et d'ailleurs leur instinct +violent et pillard les met trop souvent en contact avec d'autres tribus +pour ne pas leur avoir fait des ennemis nombreux... J'ajoute qu'on les +cite avec les _Sad_ pour leur inhospitalit. Ils ont pris part toutes +les luttes qui ont agit le dsert; depuis quinze ans surtout, on les +trouve mls toutes les affaires de guerre; nous les avions contre +nous derrire les murs d'El-Aghouat; un grand nombre d'entre eux a suivi +jusqu' Ouaregla la fortune errante du Scheriff; et c'est encore chez +les Arba que ce chef de partisans continue de recruter ses meilleurs +cavaliers. + +Au moment o nous atteignions le bord de la rivire, l'avant-garde +cheval y tait dj tout entire engage, et le premier chameau blanc +porteur d'_atouche_ commenait descendre majestueusement la rive +oppose. + +Les cavaliers taient arms en guerre et costums, pars, quips comme +pour un carrousel; tous, avec leurs longs fusils capucines d'argent, +ou pendus par la bretelle en travers des paules, ou poss +horizontalement sur la selle, ou tenus de la main droite, la crosse +appuye sur le genou. Quelques-uns portaient le chapeau de paille +conique empanach de plumes noires; d'autres avaient leur burnouss +rabattu jusqu'aux yeux, le hak relev jusqu'au nez; et ceux dont on ne +voyait pas la barbe ressemblaient ainsi des femmes maigres et +basanes; d'autres, plus trangement coiffs de hauts kolbaks sans bord +en toison d'autruche mle, nus jusqu' la ceinture, avec le hak roul +en charpe, le ceinturon garni de pistolets et de couteaux, et le vaste +pantalon de forme turque en drap rouge, orange, vert ou bleu, soutach +d'or ou d'argent, paradaient superbement sur de grands chevaux habills +de soie comme on les voyait au moyen ge, et dont les longs _chelils_, +ou caparaons rays et tout garnis de grelots de cuivre, bruissaient au +mouvement de leur croupe et de leur queue flottante. Il y avait l de +fort beaux chevaux; mais ce qui me frappa plus que leur beaut, ce fut +la franchise inattendue de tant de couleurs tranges. Je retrouvais ces +nuances bizarres si bien observes par les Arabes, si hardiment +exprimes par les comparaisons de leurs potes.--Je reconnus ces chevaux +noirs reflets bleus, qu'ils comparent au pigeon dans l'ombre; ces +chevaux couleur de roseau, ces chevaux carlates comme le premier sang +d'une blessure. Les blancs taient couleur de neige et les alezans +couleur d'or fin. D'autres, d'un gris fonc, sous le lustre de la sueur, +devenaient exactement violets; d'autres encore, d'un gris trs clair, et +dont la peau se laissait voir travers leur poil humide et ras, se +veinaient de tons humains et auraient pu audacieusement s'appeler des +chevaux roses. Tandis que cette cavalcade si magnifiquement colore +s'approchait de nous, je pensais certains tableaux questres devenus +clbres cause du scandale qu'ils ont caus, et je compris la +diffrence qu'il y a entre le langage des peintres et le vocabulaire des +maquignons. + +Au centre de ce brillant tat-major, quelques pas en avant de +l'tendard, chevauchaient, l'un prs de l'autre et dans la tenue la plus +simple, un vieillard barbe grisonnante, un tout jeune homme sans +barbe. Le vieillard tait vtu de grosse laine et n'avait rien qui le +distingut que la modestie mme et l'irrprochable propret de ses +vtements, sa grande taille, l'paisseur de sa tournure, l'ampleur +extraordinaire de ses burnouss, surtout le volume de sa tte coiffe de +trois ou quatre capuchons superposs. Enfoui plutt qu'assis dans sa +vaste selle en velours cramoisi brod d'or, ses larges pieds chausss de +babouches, enfoncs dans des triers damasquins d'or et les deux mains +poses sur le pommeau tincelant de la selle, il menait petits pas une +jument grise queue sombre, avec les naseaux ardents et un bel oeil +doux encadr de poils noirs, comme un oeil de musulmane agrandi par le +_koheul_. Un cavalier ngre, en livre verte, conduisait en main son +cheval de bataille, superbe animal la robe de satin blanc, vtu de +brocard et tout harnach d'or, qui dansait au son de la musique et +faisait rsonner firement les grelots de son _chelil_, les amulettes de +son poitrail et l'orfvrerie splendide de sa bride. Un autre cuyer +portait son sabre et son fusil de luxe. + +Le jeune homme tait habill de blanc et montait un cheval tout noir, +norme d'encolure, queue tranante, la tte moiti cache dans sa +crinire. Il tait fluet, assez blanc, trs ple, et c'tait trange de +voir une si robuste bte entre les mains d'un adolescent si dlicat. Il +avait l'air effmin, rus, imprieux et insolent. Il clignotait en nous +regardant de loin; et ses yeux, bords d'antimoine, avec son teint sans +couleur, lui donnaient encore plus de ressemblance avec une jolie fille. +Il ne portait aucun insigne, pas la moindre broderie sur ses vtements; +et de toute sa personne, soigneusement enveloppe dans un burnouss de +fine laine, on ne voyait que l'extrmit de ses bottes sans perons et +la main qui tenait la bride, une petite main maigre orne d'un gros +diamant. Il arrivait renvers sur le dossier de sa selle en velours +violet brod d'argent, escort de deux lvriers magnifiques, aux jarrets +marqus de feu, qui bondissaient gaiement entre les jambes de son +cheval. + +Aussitt qu'il aperut ce vieux grand seigneur et son fils, le petit Ali +fit un mouvement pour se jeter terre et courir se prosterner devant +eux; mais le lieutenant lui posa la main sur l'paule; l'enfant tonn +comprit le geste et ne bougea pas. + +Pendant ce temps, je regardai ce jeune cavalier mine impriale, au +milieu de son cortge barbare, avec des guerriers pour valets et des +vieillards barbe grise pour pages; je jetai les yeux sur le charmant +Aoumer, qui me fit l'effet d'un histrion, puis je considrai assez +tristement la tenue du lieutenant; j'imaginai ce que devait tre la +mienne pour un oeil difficile en fait d'lgance, et je ne pus +m'empcher de dire au lieutenant: + +--Comment trouvez-vous que nous reprsentions la France? + +Le vieillard passa et nous salua froidement de la main; nous y +rpondmes avec autant de supriorit que nous le pmes. Quant au jeune +homme, arriv deux pas de nous, il fit cabrer sa bte; l'animal, +enlev des quatre pieds par ce saut prodigieux o excellent les +cavaliers arabes, nous frla presque de sa crinire et alla retomber +deux pas plus loin; le petit prince s'tait habilement dispens du +salut, et son escorte acheva de dfiler sans mme jeter les yeux sur +nous. + +Les musiciens venaient ensuite, marchant sur deux rangs, la bride passe +dans le bras, les uns frappant d'un geste martial sur de petits chssis +carrs tendus de peau, d'autres tambourinant avec des crochets de bois +sur des timbales du diamtre d'un petit tambour, les autres soufflant +dans de longues musettes en forme de hautbois. Puis arrivaient, sur deux +de front, et les deux plus richement quips tenant la tte, les +chameaux porteurs d'atatiches; c'taient de grands animaux efflanqus, +nerveux, lustrs, presque aussi blancs que de vrais _mahara_ et +marchant, comme disent les Arabes: du pas noble de l'autruche. Ils +avaient des mouchoirs de satin noir passs au cou et des anneaux +d'argent aux pieds de devant. Les _atatiches_, sorte de corbeilles +enveloppes d'toffes avec un fond plat garni de coussins et de tapis, +dont les extrmits retombent en manire de rideaux sur les deux flancs +du dromadaire, faisaient plutt l'effet de dais promens dans une +procession que de litires de voyage. Imagine un assortiment de toute +espce d'toffes prcieuses, un assemblage de toutes les couleurs: du +damas citron, ray de satin noir, avec des arabesques d'or sur le fond +noir, et des fleurs d'argent sur le fond citron; tout un atouche en soie +carlate travers de deux bandes de couleur olive; l'orange ct du +violet, des roses croiss avec des bleus, des bleus tendres avec des +verts froids; puis des coussins mi-partie cerise et meraude, des tapis +de haute laine et de couleur plus grave, cramoisis, pourpres et grenats, +tout cela mari avec cette fantaisie naturelle aux Orientaux, les seuls +coloristes du monde. C'tait le point le plus brillant et le centre +clatant de la caravane. Vu de face et d'un peu loin, ce haut appareil +s'levait comme une sorte de mitre tincelante au-dessus de la tte +vnrable des dromadaires blancs, et compltait cette physionomie +sacerdotale que tu leur connais. On n'entrevoyait rien des voyageuses de +distinction suspendues dans ces somptueux berceaux; mais un ngre +pied, qui se tenait au-dessous de chaque litire, de temps en temps +levait la tte et s'entretenait avec une voix qui lui parlait travers +les tapisseries. + +L s'arrtaient le luxe des toffes et l'clat des couleurs; car, +immdiatement aprs, venaient les chameaux de charge, portant les +tentes, le mobilier, la batterie de cuisine de chaque famille, +accompagns par les femmes, les enfants, quelques serviteurs pied, et +les plus pauvres de la tribu. Des coffres, des tellis au ventre arrondi, +rays de jaune et de brun, des plats de kouskoussou, des bassins de +cuivre, des armes en faisceaux, des ustensiles de toute nature +cliquetant au mouvement de la marche; de chaque ct, des outres noires +pendues ple-mle avec des douzaines de poulets lis ensemble par les +pattes, et qui battaient des ailes en jetant des cris de dtresse; +par-dessus tout cela la tente roule autour de ses montants comme une +voile autour de sa vergue; puis un bton qui se trouvait mis en l'air et +retenu par des amarres peu prs comme un mt avec ses agrs; tel tait +l'aspect uniforme offert par le dos montueux des chameaux. Il y en avait +cent cinquante ou deux cents pour transporter les bagages et les +maisons de poil de cette petite cit nomade en dmnagement. On +voyait, en outre, de jeunes garons, assis tout fait l'arrire des +btes, juste au-dessus de la queue, qui poussaient de grands cris, quand +les animaux trop presss s'embarrassaient l'un dans l'autre; ou bien de +petits enfants tout nus, suspendus l'extrmit de la charge, +quelquefois couchs dans un grand plat de cuisine et s'y laissant +balancer comme dans un berceau. A l'exception du harem, qui voyageait en +litire ferme, toutes les femmes venaient pied sur les deux flancs de +la caravane, sans voiles, leur quenouille la ceinture et filant. De +petites filles suivaient, entranant ou portant, attachs dans leur +voile, les plus jeunes et les moins alertes de la bande. De vieilles +femmes, extnues par l'ge, cheminaient appuyes sur de longs btons; +tandis que de grands vieillards se faisaient porter par de tout petits +nes, leurs jambes tranant terre. Il y avait des ngres qui, dans +leurs bras d'bne, tenaient de jolis nourrissons coiffs de la chechia +rouge; d'autres menaient par la longe des juments couvertes, depuis le +poitrail jusqu' la queue, de _djellale_ grands ramages, et suivies de +leurs poulains; j'en remarquai qui conduisaient par les cornes des +bliers farouches, comme s'ils les tranaient aux sacrifices: c'tait +aussi beau qu'un bas-relief antique. Des cavaliers galopaient au milieu +de la foule, et de loin donnaient des ordres ceux qui, tout fait +l'arrire, amenaient le troupeau des chameaux libres et les moutons. +C'tait l que se tenait la meute hurlant, aboyant, harcelant sans cesse +la queue du troupeau; notre approche augmentant encore la rage des +chiens et ajoutant l'pouvante des moutons, nous prmes le trot, et +bientt nous emes dpass l'extrme arrire-garde de la caravane. + +Pendant une heure encore, on entendit le bruit des cornemuses, et nous +continumes de voir la poussire qui s'loignait dans la direction des +montagnes de l'Est. + +--Avouez, dis-je au lieutenant, que voil une manire de dmnager qui +vaut mieux que la ntre. + +Et je lui rappelai, car il l'avait oubli, comment s'effectue un +changement de domicile chez le peuple le plus spirituel et le plus +polic du monde. + +Je ne connais pas de village arabe qui se prsente avec plus de +correction ni dans des conditions de panorama plus heureuses que +Tadjemout, quand on l'approche en venant d'El-Aghouat. Il couvre un +petit plateau pierreux qui n'est qu'un renflement de la plaine et s'y +dveloppe en forme de triangle allong. La base est occupe par un +rideau vert d'arbres fruitiers et de palmiers; les saillies anguleuses +d'un monument ruin en marquent le sommet. Un mur d'enceinte coll +contre la ville suit la pente du coteau et vient, par une descente +rapide, se relier, au moyen d'une tour carre, aux murs extrieurs des +jardins. Ces murs sont arms, de distance en distance, de tours +semblables; ce sont de petits forts crnels, lgrement coups en +pyramides et percs de meurtrires. La ligne gnrale est lgante et se +compose par des intersections pleines de style avec la ligne accentue +des montagnes du fond. Le ton local est gris, d'un gris sourd que la +vive lumire du matin parvenait peine dorer. Une multitude de points +d'ombre et de points de lumire mettait en relief le dtail intrieur de +la ville et, de loin, lui donnait l'aspect d'un damier irrgulier de +deux couleurs: gris et bleu. Deux marabouts poss droite, sur la +croupe mme du mamelon, l'un rouge et l'autre blanc, faisaient mieux +apparatre encore, par deux touches brillantes, la monochromie srieuse +du tableau. + +A une demi-lieue de la ville, nous dpchmes Aoumer avec la lettre +adresse au cad, et nous lui recommandmes de veiller ce que la +_diffa_ ft trs simple, car nous avions affaire des gens pauvres. +Puis le lieutenant s'approcha d'Ali et lui fit la leon suivante: + +--En quelque endroit que nous soyons, souviens-toi que c'est monsieur et +moi qui sommes les matres; ainsi n'embrasse les genoux de personne;--tu +me comprends? + +Le petit Ali porta la main droite sa poitrine et rpondit: Oui, +_Sidna_.--Formule presque inusite de respect, qui ne s'adresse qu'aux +puissants de la terre. + +A mesure que nous approchions, tournant les jardins pour entrer par +l'est, l'aspect de Tadjemout changeait, les montagnes s'abaissaient +derrire la ville; et tout ce tableau oriental se dcomposant de +lui-mme, il ne resta plus, quand nous en fmes tout prs, qu'une pauvre +ville, mise en ruines par un sige, brle, aride, abandonne, et que la +solitude du dsert semblait avoir envahie. Il tait neuf heures; le +soleil dj haut, la frappait d'aplomb. Nous arrivions, par un +cimetire, au-del duquel on voyait une porte carre, pareille toutes +les portes arabes, mnage dans la tour qui relie les remparts aux murs +des jardins. Un Arabe mine farouche, chauss de brodequins poudreux +et portant un long fusil pendu dans le dos, suivait en mme temps que +nous ce chemin hriss de pierres tumulaires, poussant devant lui un ne +boiteux charg de deux outres vides. A droite, et vers le sommet du +mamelon travers par de longues assises de rochers rougetres, on voyait +deux chevaux tiques, la tte pendante et plants sur leurs quatre pieds +comme sur des piquets. Rien de plus, personne au-dessus des murailles; +pas un bruit. A gauche et dans des massifs d'abricotiers, on entendait +roucouler des tourterelles. + +Aprs un assez long circuit dans des rues sans soleil, plus troites +encore que celles d'El-Aghouat et paves de dalles encore plus +glissantes, nous prmes une petite ruelle au bout de laquelle on voyait +des gens occups desseller le cheval d'Aoumer. Arrivs l, nous mmes +pied terre, et l'on nous fit entrer sous un vestibule fort obscur, et +dans lequel s'enfonait, suivant l'usage, un divan en maonnerie lev +de quatre pieds au-dessus du sol. Le vestibule tait encombr de gens +qui se dmenaient beaucoup sans le moindre cri. Il y avait dj +quelqu'un tendu sur le dos au beau milieu du divan, et autour duquel +tout le monde s'empressait. Au moment o nous apparmes, un Arabe, assez +proprement vtu d'un burnouss couleur amadou, lui prsentait d'une main +une gamelle de lait, tandis que de l'autre il l'invitait choisir au +milieu d'un boisseau au moins de petites pommes vertes amonceles sur le +tapis. C'tait Aoumer qui se faisait servir par le cad de Tadjemout: +Il se mit sourire en nous voyant et nous dit en franais, de sa voix +la plus claire:--Bonjour, mon lieutenant, comme s'il ne nous avait pas +vus depuis un mois. + +Notre arrive avait attir une certaine foule devant la maison du cad. +Aussi, le vestibule ne tarda pas se trouver rempli; et bientt, la +porte obstrue ne pouvant suffire la curiosit de tous ceux qui, +privs d'entrer, auraient voulu voir, le plus grand nombre des visiteurs +demeura dehors, et fit bien inutilement galerie dans la rue. Au bout +d'un instant, il n'y eut plus moyen de respirer, et j'avais perdu tout +espoir de prendre un seul moment de repos. D'ailleurs, ce n'est jamais +un sjour bien dlicieux que celui du divan chez les pauvres habitants +des ksours du Sud. On n'y chappe aux coups de soleil,--danger rel, il +faut l'avouer, pendant la canicule,--qu'avec la chance d'y rencontrer +toutes les incommodits imaginables. Et quant celui-ci, j'avais jug, +ds l'abord, qu'il renfermait une combinaison de petits supplices dont +le moindre tait, sans contredit, la chaleur pouvantable d'une tuve +sche; et je m'tais tout de suite aperu, de cruelles dmangeaisons +qui m'envahirent tout le corps, que les mouches avaient ici, dans les +tapis, toute une arme d'odieux auxiliaires. + +Une hirondelle avait son nid dans le plafond, juste au-dessus du divan. +Les petits taient ns, et, toutes les cinq minutes, l'hirondelle +arrivait avec un brin de quelque chose dans le bec. La porte tait +basse; entre le cintre et la tte des gens attroups sur le seuil, il ne +restait que juste assez d'espace pour elle; elle s'y glissait en +poussant un lger cri. Aussitt, je regardais en l'air et je voyais six +petites ttes rondes coiffes d'un duvet noir avancer au bord du nid six +becs ouverts et ppiants; de petits becs d'oiseaux naissants avec un +bourrelet jaune qui les fait ressembler des lvres. L'oiseau +partageait de son mieux entre tous ses nourrissons; puis, l'une aprs +l'autre, les ttes se retiraient dans le nid. La mre, un peu surprise +de voir son asile occup par tant de monde, hsitait pour s'en aller, +entre la porte de la cour et celle de la rue; sans doute elle avait des +raisons pour prfrer la seconde, car c'tait celle qu'elle choisissait, +bien que l'autre ft peu prs libre. Chaque fois c'tait la mme +incertitude, et chaque fois j'entendais du milieu des Arabes une voix +grave qui disait: _balek!_ (prends garde!) Alors il y en avait qui se +courbaient en deux pour lui faire place, d'autres encore plus +complaisants qui s'cartaient tout fait; l'oiseau prenait son lan et +filait en jetant un nouveau cri. + +Grce ce trait de caractre assurment touchant, j'aurais volontiers +pardonn ces braves gens de nous faire touffer par leur politesse +malentendue, mais, quoique endurci dj contre beaucoup de misres, je +trouvai cette manire de se reposer si pnible, que j'aimai mieux +marcher. La _diffa_ ne pouvait manquer de se faire attendre, car c'est +une crmonie qui, dans tous les cas, demande certains prparatifs et +dont la solennit dpend en grande partie de la lenteur qu'on y apporte. +Tous les visages taient ruisselants; les burnouss transpiraient comme +des langes de bain. Je ressentais, en outre, d'intolrables piqres, et +je dis au lieutenant, qui me paraissait ne rien prouver de semblable: +Sentez-vous?--Non, mon ami, me dis le lieutenant, mais je les vois. Si +j'ai un conseil vous donner, c'est d'aller vous promener.--Au moment +o je sortais, je me trouvai face face avec le cad, qui portait dans +ses bras un petit mouton noir tout frmissant de se trouver pris et qui +blait. Un autre grand gaillard, vtu comme le cad d'un burnouss de +fantaisie jauntre, et lui ressemblant un peu, le suivait d'un air +enjou, un couteau la main. Le cad, croyant m'tre agrable, me +prsenta le pauvre animal, carta sa laine l'endroit des ctes et me +montra qu'il tait gras et blanc. De mon ct, je fus oblig, par +convenance, de palper cette chair vivante qu'on allait mettre la +broche et que j'allais manger dans une heure. Mais je me fis un peu +l'effet d'un sauvage, et la _diffa_ de Tadjemout ne m'inspira plus le +moindre apptit. + +Les rues taient silencieuses, presque dsertes, l'ombre y dcroissait +rapidement, et je n'y rencontrai que de rares habitants tendus dj +sous le porche obscur des maisons. J'entrevis un ou deux enfants qui se +cachaient, et je pus entendre, en passant, le tic-tac des mtiers, comme +dans certaines cours d'El-Aghouat. Je fis le tour de la ville par l'est +et m'acheminai, malgr la chaleur, vers le marabout blanc qu'on voit de +loin briller dans ce tableau dcolor. C'est la spulture de +_Sidi-Atallah_, un des patrons de Tadjemout et l'anctre des +_Ouled-Sidi-Atallah_, petite tribu d'une centaine de tentes qui campe +aux environs de Tadjemout, et y dpose ses grains. Le marabout commande +la ville l'est, peu prs comme celui de Si-Hadj-Aca commande un +quartier d'El-Aghouat. Il est entour d'un petit mur en pierres sches +et barricad de manire ce qu'on n'y puisse entrer. Il y avait une +multitude de loques accroches au mur par dvotion.--Puis, suivant +l'arte du mamelon, je rentrai dans la ville par le nord. + +Tadjemout ne s'est point relev du sige qu'il a subi en mme temps que +sa voisine _An-Mahdy_. Ce dbris noirtre, qu'on voit de loin denteler +le sommet de la ville, c'est, avec une enceinte assez vaste, mais rase + fleur de terre, et quelques pans de murs encore tachs par le feu, +tout ce qui reste de l'ancienne kasbah dmantele pendant la guerre. +Toutes ces maisons si bien groupes distance sont dans le plus triste +tat de misre et s'en vont en ruines. On a seulement relev les tours +et rpar l'enceinte des jardins, car la grande affaire tait de +protger les plantations. + +Ces jardins entourent la ville de trois cts. L'Oued M'zi la contourne +en dcrivant comme eux trois quarts de cercle; son lit est large; il est +contenu, du ct des jardins, par une berge leve, de terre rougetre, +sans cailloux; de l'autre, il parat s'tendre assez loin dans la +plaine, au moment de la crue des eaux; mais, dans cette saison de +scheresse, il devient inutile, et n'arrose ni ne protge plus rien. On +n'y voit pas la moindre place humide. De mme qu' El-Aghouat, il +disparat sous le sable pour ne se montrer qu' l'poque des pluies. + +Le soleil tait dj presque perpendiculaire quand je m'arrtai sur les +dbris de l'ancienne kasbah, devant le panorama de la plaine. Je +retrouvais El-Aghouat la mme heure, avec le dsert de moins, mais +avec une stupeur encore plus grande dans l'intrieur de cette ville +accable de chaleur. On n'entendait rien, on ne voyait rien remuer. Au +del de l'lot vert des jardins, l'oeil dcouvrait un horizon de +terrains nus, caillouteux, brls, fuyant dans toutes les directions +vers un cercle de montagnes fauves ou cendres, d'un ton charmant, mais +o l'on devinait l'aridit de la pierre sous la tendresse inexprimable +des couleurs. Un petit nuage unique flottait au-dessus d'un piton +bleutre du Djebel-Amour. La ville, environne de pentes gristres, sans +aucune ombre, enflamme de soleil, ne donnait plus signe de vie. Les +deux chevaux que j'avais aperus en arrivant n'avaient pas chang de +place; seulement, ils s'taient couchs, la tte du ct du nord. Il y +avait une tente en poil noir plante parmi les ruines, et sous laquelle +une femme en haillons battait du lait dans une outre. La nuit la plus +profonde est pleine de gaiet ct de ce tableau dsol. On ne connat +point en France l'effet de cette solitude et de ce silence sous le plus +beau soleil qui puisse clairer le monde. Dans nos pays temprs, le +soleil de midi fait sortir de terre tout ce qu'elle a de vie et de +bruits, et semble exasprer toutes les passions joyeuses de la campagne. +Ici, le soleil de midi consterne, crase, mortifie, et c'est l'ombre de +minuit qui rpare et son tour redonne la vie. + +Une seule chose, grce des ressources de sve inconcevables, rsiste +la consomption de ces terribles ts, qui desschent les rivires, +corrompent les eaux qu'ils ne peuvent tarir, et ne donnent qu' peu de +gens le temps de vieillir,--c'est la couleur verte des feuillages; +couleur extraordinaire dont nous n'avons pas d'expression dans les +harmonies ordinaires de la palette. Je me suis rappel les taillis de +chne les plus verts, les potagers normands les mieux arross, +l'poque la plus panouie de l'anne, aussitt aprs la frondaison, sans +trouver quelque chose de comparable ce badigeonnage de vert meraude, +entier, agaant, et qui fait ressembler tous ces arbres des joujoux de +papier vert qu'on planterait sur du bois jaune. Ce qui rend le +dsaccord plus bizarre et aussi la comparaison plus juste, c'est que le +pied des arbres repose en effet sur un terrain presque tout fait nu, +couleur de chaume, o l'on ne voit que quelques petits carrs de lgumes +mal arross et plus mal venus, des haricots et des fves feuilles +fltries. + +Ces jardins, si desschs par le pied, si verdoyants par le sommet, sont +toute la fortune et toute la gaiet de Tadjemout. On les dit fertiles. +Pour moi, je n'y ai vu que des pommes et des abricots. Les pommes sont +petites, de couleur fade, et pareilles des pommes cidre, pour la +grosseur et pour le got. Quant l'abricotier du sud, c'est un bel +arbre, de haute taille, d'un port srieux, d'un feuillage lgant, +rgulier, et qui conviendrait aux paysagistes de style; voil pourquoi +je le signale en passant. C'est un feuillage arrondi par masses +compactes ou dvelopp en longues grappes tranantes, et dont +l'excution, naturellement indique, s'exprime par un travail serr de +touches rondes poses symtriquement, comme des points de broderie. Cela +rappelle exactement l'excution calme et savante du _Diogne_ et du +_Raisin de Chanaan_. A l'automne, quand l'arbre est devenu brun, la +ressemblance doit tre parfaite. L'abricotier, comme les pommiers +normands et les orangers, se couvre de fruits en si grand nombre, que +chaque feuille verte est accompagne d'un fruit d'or. Cet arbre, +d'aspect mythologique, est, aprs les dattiers, ce qu'il y a de plus +prcieux dans les vergers du Sud. Les abricots secs forment, tu le sais, +le fond de la cuisine arabe; on les fait scher sur des claies, et, +pendant tout le reste de l'anne, on en compose, avec fort peu de viande +et beaucoup de sauce au _fel-fel_, toute sorte de ragots, entre autres +le _hamiss_. + +Des grenadiers, dont les fleurs commenaient faire place au fruit; des +poiriers; des figuiers bas, feuilles plus petites et plus fonces que +les figuiers d'Europe; quelques pchers, au feuillage grle un peu plus +dor que le reste; des vignes poussant en tout sens avec les plus grands +caprices et portant dj des verjus monstrueux; par-dessus tout cela les +aigrettes des palmiers d'un vert froid, lgrement jaunes ou +rougissantes au point de jonction des palmes, voil les jardins de +Tadjemout, c'est--dire de tous les ksours du Sud. + +Somme toute, ici les oiseaux sont plus heureux que les hommes; car ils +se nourrissent aussi bien et vivent plus commodment. Ils ont le peu de +fracheur que la vgtation parvient exprimer du sol, et le moindre +vent qui remue cette atmosphre inerte et brlante de midi, ils le +recueillent en paix dans leurs maisons mouvantes de feuillages. On ne +les aperoit pas, et c'est peine si on les entend se dranger dans les +feuilles quand on passe ct d'eux. Quelquefois, une petite +tourterelle fauve, collier lilas, s'envole et se rfugie sur un +palmier; elle agite, en s'y posant, le djerid flexible; on la voit un +moment se balancer sur le ciel bleu, puis elle se retire au coeur de +l'arbre, elle y pousse un ou deux roucoulements, fait mouvoir encore les +dards aigus des palmes, et tout se tait, en mme temps que tout +redevient immobile. + +Quand j'entrai dans le vestibule, o l'odeur du repas semblait avoir +rassembl toutes les mouches et tous les affams du quartier, le cad, +qui n'attendait plus que mon retour, fit un signal du ct des cuisines, +et je vis apparatre, au bout d'un bton, le cadavre rissol et tout +fumant du petit agneau noir. + +Aoumer fut d'une gaiet folle pendant tout le repas, et Ben-Ameur +essaya de nous persuader que les habitants de Tadjemout seraient heureux +de nous retenir jusqu'au lendemain; mais nos pauvres chevaux expiraient +de chaleur dans la cour, et c'tait nous soulager tous que de nous +mettre en route. Avant trois heures, nous prenions cong du cad et nous +sortions par _Bab-Sfan_, porte qui s'ouvre du ct d'An-Mahdy. + + + + +An-Mahdy, juillet 1853. + + +--J'accomplissais en ce moment un de mes plus vieux rves de voyage; +rve est le mot, car l'poque o je le faisais, en examinant la carte +du Sahara, il tait plus que douteux qu'il pt jamais se raliser. Ce +n'tait ni son loignement, ni la nouveaut du pays qui m'attiraient +vers ce lieu-l, de prfrence tant d'autres, tout aussi propres +m'mouvoir; c'tait je ne sais quoi de sduisant dans le nom, quelques +lambeaux appris de son histoire, le bruit d'un grand personnage +religieux luttant derrire ces remparts contre le premier homme de +guerre de l'Afrique moderne, beaucoup d'imaginations colorant une vague +perspective de faits et de paysage; enfin, je ne sais quelle singulire +intuition du vrai qui m'avait fait imaginer une sorte de ville +abbatiale, dvote, srieuse, hautaine et domine, comme Avignon, par un +palais de pape. Chemin faisant, je me rappelais le temps o El-Aghouat +tait encore pour Alger un pays fort mystrieux, et je pensais au nombre +d'vnements, petits ou grands, que le hasard avait d combiner pour +faciliter ma promenade; et ce qui m'tonnait le plus dans tout cela, +c'tait d'en tre aussi peu surpris et de trouver tout simple que +j'eusse djeun le matin Tadjemout et que j'allasse prsent dner +An-Mahdy. + +Nous avions devant nous une plaine unie, pierreuse, sans aucun accident +de terrain et sans varit d'aspect. A droite et gauche, fuyaient +paralllement deux bourrelets d'une couleur exquise et seulement tachs +d'ombres pareilles des gouttes d'eau bleue. A l'extrmit de la +plaine, on distinguait un renflement dans la ligne droite de l'horizon; +c'tait derrire ce mouvement du sol que nous allions voir apparatre +An-Mahdy. La montagne au del devenait plus bleutre mesure que le +soleil inclinait de son ct. De petits sentiers gristres se +dirigeaient en droite ligne dans la plaine et menaient sans dtours de +Tadjemout An-Mahdy. Il n'en fallait pas davantage pour indiquer le +voisinage d'une ville frquente.--Ces deux ou trois sentiers, spars +par des intervalles presque gaux, o la terre est battue, o il y a +moins de cailloux qu'ailleurs, c'est une grande route de caravane. Le +gros de la troupe marche la file dans le sillon du milieu, le plus +poudreux, le seul qui ne soit jamais interrompu; les cavaliers +d'escorte, les conducteurs de chameaux vont paralllement dans les +petits sentiers latraux, la file aussi, car il n'y en a gure o l'on +remarque le passage ordinaire de plus de deux cavaliers de front. La +route se trouve ainsi trace dans la direction la plus courte. Quand on +rencontre une touffe d'_alfa_, de _chih_ ou de _k'tf_, on la tourne; +l'herbe continue de pousser; et c'est le chemin qui fait un circuit, +grce l'imperturbable rgularit des voyageurs. Je m'amusais +reconnatre la large empreinte des chameaux, le pied des chevaux, celui +des hommes. De loin en loin, nous retrouvions des marques de roues, +presque effaces par les pluies d'hiver. N'tait-ce pas la voie des +canons qui sont venus d'_El-Biod_ mitrailler les murs d'El-Aghouat? De +rares gangas, qu'on ne voyait pas, faisaient entendre au-dessus de nos +ttes de faibles cris perdus dans le silence. A gauche, et sur des plans +inclins qui remontaient vers les collines, on distinguait de temps en +temps des points fauves tachs en dessous de blanc. Ces points fauves +taient mobiles, et malgr l'norme distance, on voyait le lustre du +poil. C'taient des gazelles qui paissaient parmi des _alfa_ +jaunissants. Le chemin que nous suivions tait couvert de leurs traces; +on et pu dire que _la terre exhalait le musc_. + +A moiti chemin peu prs, nous vmes venir nous deux voyageurs +pied, conduisant trois petits nes. Deux de ces nes taient chargs; le +troisime, velu comme un ours et de la taille d'un gros mouton, trottait +gaiement en avant des autres et s'arrtait frquemment pour accrocher au +passage un rameau ple de _k'tf_. Les hommes taient ngres, mais de +vrais ngres pur sang, d'un noir de jais, avec des rugosits sur les +jambes et des plissures sur le visage, que le hle du dsert avait +rendues gristres: on et dit une corce. Ils taient en turban, en +jaquette et en culotte flottante, tout habills de blanc, de rose et de +jonquille, avec d'tranges bottines ressemblant de vieux brodequins +d'acrobates. C'taient presque des vieillards, et la gaiet de leur +costume, l'effet de ces couleurs tendres accompagnant ces corps de +momies me surprirent tout de suite infiniment. L'un avait au cou un +chapelet de fltes en roseau, comme le fou de D'jelfa; il tenait la +main une musette en bois travaill, incruste de nacre, et fort +enjolive de coquillages. L'autre portait en sautoir une guitare forme +d'une carapace de tortue, emmanche dans un bton brut. + +Quant aux nes, je fus longtemps deviner ce qu'ils avaient sur le dos. +Outre plusieurs tambourins orns de grelots, d'autres instruments de +musique, reconnaissables leur long manche, et un amas de loques +fanes, je voyais, distance, quelque chose comme une quantit de +paquets de plumes ondoyer au-dessus de la charge et flotter confusment +jusque sur leurs oreilles. En approchant, je m'aperus que ces paquets +taient de toutes les couleurs et de la plus singulire apparence; +c'taient peu prs des oiseaux par le plumage; par la forme, c'taient +des btes impossibles; et, ce qui m'tonna le plus, ce fut de voir que +chacun de ces monstres avait positivement un bec et deux pattes. Il y en +avait un grand nombre de tailles diverses, et tous d'une composition +plus ou moins propre frapper l'esprit; les uns petits, arms d'un bec +norme et monts sur des chasses de flamands; les autres, pesants comme +une outarde, avec une tte imperceptible et des pieds filiformes; +d'autres d'un air tout fait farouche, auxquels il ne manquait que le +cri pour tre l'idal de ce qui fait peur.--Imagine, mon cher ami, ce +qui peut sortir de la fantaisie d'un ngre, quand il s'amuse refaire +des oiseaux avec des peaux cousues, des pattes et des ttes rapportes. + +C'taient donc des bateleurs avec leurs marionnettes. Ils sortaient +d'An-Mahdy, o je doutai qu'ils eussent fait leurs frais, et s'en +allaient par Tadjemout, chez les Ouled-Nayls d'abord, puis dans les +douars du Tell, essayer l'effet de leur innocente industrie. Je dis +Aoumer de les questionner: mais ils parlaient fort peu l'arabe, et +faute de nous comprendre, je ne pus savoir d'o ils venaient. Le seul +nom que je reconnus dans le rcit fait en langue ngre de leur longue +odysse fut _Ouaregla_.--C'est une ville o l'on aime beaucoup rire, +dit Aoumer.--A tout hasard, je leur criai: _Kouka_, _Kano_, et tout ce +que je connaissais de noms appartenant au _Bernou_. Ils se mirent rire +avec cette aimable gaiet des ngres, les plus francs rieurs de tous +hommes, et ils rptrent: _Kouka_, _Kano_, d'un air de connaissance: +j'en conclus, peut-tre tort, qu'ils pouvaient bien avoir des +relations avec le lac _Tchad_ ou le _Haoussa_. Ils nous demandrent de +l'eau. Heureusement que l'outre tait pleine. Aprs quoi, nous nous +souhaitmes mutuellement bon voyage, et je me retournai pour les voir +s'loigner dans la direction de Tadjemout, qui n'apparaissait plus au +fond de la plaine, prsent dore, que comme une tache grise au-dessus +d'une ligne verte. + +La premire fois que je traversai la Metidja, pour aller d'Alger +Blidah, je fus d'abord tonn (j'tais dbarqu de la veille) de faire +ce trajet en diligence, peu prs comme sur une route de France; mais +je le fus bien davantage de rencontrer, au milieu de la plaine, un +Auvergnat en veste de velours olive et coiff d'une casquette de +loutre, qui portait devant lui un orgue de Barbarie et en jouait tout en +marchant. C'tait peu prs l'endroit qu'on appelle les +Quatre-Chemins: la plaine tait verte, hrisse de palmiers nains; on +voyait et l, entre la route et la montagne, pointer une tte isole +de palmier en ventail; le magnifique encadrement de l'Atlas enfermait +l'horizon dans un cercle vein de bleu, couronn de neiges, et d'une +imposante tournure; c'tait une admirable entre. Je venais d'apercevoir +un chacal qui traversait la route, comme aurait fait chez nous un +renard; et je voyais de loin, poses parmi les joncs, deux cigognes dont +l'une, comme l'ibis antique, tenait dans son bec quelque chose qu'on +pouvait prendre pour un serpent. L'Auvergnat jouait l'air de la _Grce +de Dieu_. Ce jour-l je fus indign.--Hier, en me sparant des musiciens +ngres, ce souvenir m'est revenu, et je l'ai pris avec moins d'amertume. +Il m'a sembl que cette nouvelle rencontre donnait un sens philosophique + la premire. Je comparais ces pauvres migrants venus, l'un de +_Bernou_, l'autre du Cantal ou de la Savoie, et je n'ai pu m'empcher +d'admirer encore davantage les combinaisons du hasard, en pensant qu'un +jour ils se rencontreraient peut-tre, l'un avec sa guitare d'caille, +l'autre avec son coffre musique, et qu'ils joueraient ensemble des +airs ngres et des airs parisiens, au milieu d'une ville arabe devenue +franaise. + +Vers six heures, nous perdmes Tadjemout de vue; et presque aussitt, +nous dcouvrions devant nous la silhouette massive, crase, lgrement +renfle vers le milieu, d'une ville solitaire, de couleur brune, marque +de deux points plus clairs vers le centre: c'tait An-Mahdy. A ce +moment, le soleil, qui dclinait vers les montagnes, prenait dj la +ville revers, en dessinait seulement les contours dentels, et noyait +dans un rayonnement ml de violet et de bleu verdtre les premiers +chelons du Djebel-Amour. A mesure que nous approchions, le jour +baissait; l'heure ne pouvait tre mieux choisie pour entrer dans cette +ville longtemps mystrieuse et demeure sainte. Cette demi-clart du +soir qui n'allait nous la montrer que confusment, l'ombre qui +commenait l'envelopper avant que nous en fussions trop prs, tout +cela convenait merveille au sentiment particulier ml de curiosit et +de respect que m'inspirait An-Mahdy. + +Il tait sept heures quand nous atteignmes le pied du rempart. C'est +une muraille en maonnerie solide, avec des crneaux trs rapprochs, et +coiffs de petits chapiteaux en pyramides. Aoumer nous avait prcds +pour prvenir le cad de notre arrive, et nous entrmes dans la ville +trs modestement escorts d'un seul cavalier. En de du rempart rgne +un mur moins lev, qui forme l'enceinte intrieure des jardins, de +sorte que les jardins ont, comme la ville, une ceinture continue. Entre +ce mur et le rempart passe un chemin de ronde troit et sinueux. C'est +par l que le guide nous fit tourner pour aller gagner la grande porte: +_Bab-el-Kebir_. Cette porte a l'air d'une entre de forteresse; elle est +pratique dans une haute muraille et flanque de deux grosses tours +carres. Elle est beaucoup plus leve que ne le sont d'habitude les +portes des villes arabes; elle a de solides battants arms de ferrures; +un encadrement de chaux en dessine le contour, presque aussi large que +haut; une banquette dalle de pierres grises, polies comme du fer us, +garnit extrieurement le pied du mur. Le porche est profond, avec des +enfoncements mnags dans l'paisseur des tours latrales, et forme +l'intrieur une vritable place d'armes. + +La rue sur laquelle on dbouche aprs avoir franchi la vote complte +cette entre monumentale. Elle est trs large pour une rue arabe, +comprise entre deux grands murs svres, btis de pierres, sans +ouvertures, et si propre qu'on la dirait balaye. Au bout de cent pas, +elle tourne angle droit au pied d'une maison blanche, d'architecture +mauresque, et dont la forme singulire rappelle la fois le palais et +la mosque. Cette maison blanche, leve, perce l'tage suprieur de +fentres en ogives prcieusement sculptes, est l'une des maisons du +marabout Tedjini; c'est aussi le lieu de sa spulture et la mosque +d'An-Mahdy. Ce nom de Tedjini, qui n'veillera chez toi, quand tu me +liras, qu'un intrt bien vague, ce seul nom, quand je l'entendis sortir +avec componction des lvres du petit Ali, me fit prouver, mon cher +ami, une motion trs sincre. Il imprimait ce qui m'entourait un +caractre prcis de grandeur, d'hrosme et de saintet. Je sentis que +l'me de cet homme vaillant animait encore cette ville l'air si +hautain et si recueilli. Mes imaginations d'autrefois ne m'avaient pas +tromp, An-Mahdy ne ressemblait rien de ce que j'avais vu et +rpondait tout ce que j'avais rv. + +Une troupe de chameaux sans gardien encombrait la rue dans toute sa +largeur. En de et au del de ce groupe silencieux, il n'y avait +personne. La rue dserte se remplissait paisiblement de cette ombre +poudreuse et de couleur rousse, ombre palpable, charge de chaleur, +d'odeurs confuses, qu'on ne trouve que dans les villages arabes du Sud, + la tombe de la nuit. La terrasse de la maison de Tedjini tait +occupe par un petit nombre de gens qui tous regardaient du mme ct, +du ct des montagnes. Ils nous virent entrer, tourner l'angle de la +rue, sans distraire leur attention de l'objet qui paraissait l'attirer +dans la direction du couchant. + +Le cad prvenu nous attendait quelques pas de l, devant une maison +de belle apparence, sorte de _Dar-dyaf_, o l'on nous fit entrer, et que +nous occupons seuls. La cour est grande, et nos chevaux sont logs dans +des curies spacieuses; un escalier bien construit mne l'tage, o +nous avons une chambre en galerie pour le jour, et une belle terrasse +garnie de tapis pour la nuit. + +Le cad actuel d'An-Mahdy n'a rien de frappant, ni dans les traits ni +dans les manires; mais il reprsente convenablement l'autorit civile, +dans cette municipalit, aujourd'hui bourgeoise et dvote. C'est un +homme simple et digne, dont la physionomie fine, quoique trs placide, +le vtement de grosse laine blanche, le chapelet de bois noir et la +coiffure basse font penser au magistrat et au prtre, beaucoup plus +qu'au chef militaire. Son accueil fut grave et froid comme sa personne; +et j'y remarquai tout de suite une sorte de distraction mle d'gards, +qui n'tait pas de l'impolitesse, mais qui, bien videmment, ne marquait +aucun empressement. A peine avions-nous eu le temps de lui rpter +l'objet de notre visite, il l'avait appris dj par la lettre +d'introduction, qu'il nous quitta. C'tait contre tous les usages, et je +m'en tonnai. Quelques minutes aprs, vint la diffa.--Les deux spahis +soulevrent les langes bleus qui, suivant la coutume, couvraient les +plats, et je vis, leur visage, qu'il se passait quelque chose de +grave. C'taient du kouskoussou d'orge et des mets de la dernire +qualit. Aoumer se leva, d'un air important, prit un des plats et dit +l'un des serviteurs: Emporte, et dis au cad qu'on s'est tromp. Y +avait-il erreur? C'est ce qu'on ne put savoir; mais, au bout d'un +instant, le cad lui-mme reparut, accompagnant un souper qui +quivalait des excuses, et suivi cette fois d'un cortge assez +nombreux de serviteurs et d'amis. + +Ils demeurrent tous debout l'angle de la terrasse; et bientt +j'entendis qu'ils discutaient entre eux en considrant le soleil +couchant. + +--Savez-vous ce qui se passe? me dit tout coup le lieutenant: ils +attendent encore la lune, et le Rhamadan n'est pas fini.--Aoumer jeta +fort irrligieusement un clat de rire de _giaour_ et continua +d'affirmer que tout le monde L'Aghouat l'avait vue la veille au soir, + sept heures trente-cinq minutes. + +--Ce qu'il y a de sr, c'est que nous les ennuyons beaucoup, dis-je au +lieutenant; cela se voit, et je crois convenable de nous expliquer. + +Nous exposmes donc que nous avions calcul notre dpart de manire ne +les point gner; que nous tions parti d'El-Aghouat sept heures +trente-cinq minutes du soir et au coup de canon qui avait annonc la fin +du jene, pour tre plus certains de n'arriver An-Mahdy que le +premier jour du _Baram_. Je racontai les prparatifs qu'on faisait ce +moment chez leurs voisins; que toutes les cuisines fumaient; que la +ville tait pleine de l'odeur des viandes; et je pris tmoin les deux +spahis et le petit Ali. Mais tout cela on nous rpondit que si les +Beni-l'Aghouat avaient vu la lune nouvelle, c'est qu'ils y regardaient +de moins prs qu'ailleurs; que dans An-Mahdy on tait plus formaliste, +et que le jene durait encore. + +A ce moment, le cad tendit le bras vers l'horizon; et nous vmes, tous +ensemble, apparatre dans la pleur du couchant le demi-cercle mince et +long de la lune naissante. Il se dcoupait, avec la prcision d'un fil +d'argent, sur un ciel parfaitement pur, couleur d'or vert. Au-dessous +d'elle, scintillait une petite toile brillante comme un oeil qui se +dilate en souriant. On regarda quelques minutes ce signal charmant de la +fin d'un long jene. L'astre tait si prs des montagnes qu'un moment +plus tard il cacha un des bouts effils de son disque, puis disparut +tout fait. + +Le cad, plus occup de ce qu'il venait de voir que de notre prsence, +descendit alors, suivi de ses serviteurs, et s'en alla proclamer que le +Rhamadan tait accompli pour l'an de l'hgire 1269. Son fils, un grand +enfant, doux de visage et dj grave dans son maintien, se coucha, sans +rien dire, sur le tapis, afin de passer la nuit prs de nous. Quant +moi, le sommeil ne tarda pas me prendre; j'entendis vaguement des +chants qui ressemblaient des cantiques et des psalmodies qui n'avaient +rien de joyeux sortir de la maison mortuaire de Tedjini; je regardai, +pendant un moment, luire les toiles au-dessus de ma tte; et, sans +attendre la fin du repas, ple-mle avec les plats de bois et les +_mardjel_ de lait, je m'endormis au milieu de la table manger qui +tait en mme temps notre lit. + + + + +An-Mahdy, juillet 1853. + + +--La premire impression demeure; An-Mahdy me rappelle Avignon; je ne +saurais expliquer pourquoi, car une ville arabe est ce qu'il y a de +moins comparable une ville franaise; et la seule analogie d'aspect +qu'il y ait entre ces deux villes consiste dans une ligne de remparts +dentels, une couleur peu prs semblable, d'un brun chaud, un monument +qui se voit de loin et couronne avec majest l'une et l'autre, mais +c'est une sorte d'analogie morale, une physionomie galement taciturne; +un air de commandement avec des dispositions de dfense, quelque chose +de religieux, d'austre; je ne sais quel mme aspect fodal qui +participe la fois de la forteresse et de l'abbaye. Elles se +ressemblent par l'effet produit, et peut-tre cette comparaison tout +imaginaire te donnera-t-elle une ide juste de ce qui est. + +La ville est pose sur un renflement de la plaine et dcrit une ellipse. +On trouve qu'elle a la forme d'un oeuf d'autruche coup en deux dans +le sens de sa longueur. Toute la partie des fortifications est +admirablement construite et dans un superbe tat d'entretien. Le tableau +gnral, au lieu de chanceler en tous sens et d'incliner sous tous les +angles, suivant l'habitude des villages sahariens, garde un aplomb de +lignes et se dessine par des angles droits trs satisfaisants pour +l'oeil. + +Les jardins qui ont t rass dpassent peine le sommet des murs de +clture, sous forme d'un bourrelet vert. Un seul arbre a survcu; il +s'lve assez tristement dans un enclos dsert. Le pauvre k'sour +d'_El-Outaya_, abandonn sans verdure et sans abri dans sa plaine +ingrate, entre El-Kantara et Bisk'ra, tmoigne de cette manire gnrale +d'entendre la guerre. J'y ai vu l'unique palmier qui fut laiss debout, +pour apprendre l'tranger qu'il y avait eu l une oasis. An-Mahdy en +a conserv deux, l'un au nord, l'autre au sud des jardins. + +An-Mahdy n'a point de rivire, mais on voit de loin entre la ville et +la montagne un point blanc de maonnerie qui indique la tte de la +source _An-Mahdy_. Arriv la porte Bab-el-Sakia, le ruisseau se +dverse dans un bassin d'o il va, par deux cluses, arroser les +jardins. Ici, comme El-Aghouat, il y a le rpartiteur des eaux, avec +son sablier qui sert d'horloge toute la ville. + +C'est un kilomtre peu prs des jardins qu'tait campe l'arme +d'Abd-el-Kader. On montre encore, prs de l'_An_, la place occupe par +la tente de l'mir. Elle est marque par une assise de pierres ranges +circulairement, comme autour des tentes dans les _douars_ sdentaires; +c'tait annoncer d'avance l'intention de ne pas lcher pied. Comme tu le +sais, le sige dura neuf mois. Mais la ville avait des puits; elle tait +arme, approvisionne de tout, dbarrasse des bouches inutiles; +Tedjini n'y avait gard avec lui que trois cent cinquante hommes, les +meilleurs tireurs du dsert; l'assaut fut impossible. Il y eut un moment +o, fatigu de la canonnade et voyant sous ses yeux couper ses eaux, +dvaster ses jardins, Tedjini fit offrir son ennemi de vider la +querelle dans un combat singulier. Mais il tait couvert d'amulettes, +prtendirent les T'olba du camp d'Abd-el-Kader, et, la partie tant +juge ingale, le combat n'eut pas lieu. Ce fut toute une Iliade; et +cela finit par un trait qui fut aussi perfide que le cheval de +Troie.--L'mir avait jur, crivait-il, d'aller faire sa prire la +mosque d'An-Mahdy. Cette considration pieuse alla droit l'me du +marabout. Les conventions arrtes, leur excution jure sur le Coran, +Tedjini se retira El-Aghouat, avec ses femmes et sa suite. +Abd-el-Kader entra dans la ville, fit abattre les murs et saccager les +maisons; il respecta pourtant celle du marabout. Puis, press par les +vnements, il se retira et, presque aussitt, retourna contre nous son +pe dshonore par cette guerre impie. Tous ces faits, historiquement +trs petits, ne te semblent-ils pas prpars pour la lgende? Et vois-tu +ce [Greek: Mnin aeide thea] entonn par leur pote arabe... O muse! +chante la colre de Si-Hadj-Abd-el-Kader, fils de Mahieddin? + +Tedjini est mort, il y a quatre mois, laissant un jeune fils et douze +filles; il avait eu quinze ans de paix pour rebtir sa ville et relever +ses remparts. Aprs ce court et glorieux moment d'exaltation guerrire, +il reprit paisiblement sa vie de reclus et ne voulut plus la consacrer +qu'aux bonnes oeuvres, ne s'occupant des affaires de personne, mais ne +voulant point qu'on se mlt des siennes et demandant qu'on le laisst +libre dans l'administration intrieure de son petit tat, j'allais dire +de son diocse. Je ne suis plus de ce monde, crivait-il bien des +annes avant de le quitter. Un jour qu'il tait seul en prire dans son +oratoire, on entendit un grand cri. Son domestique de confiance, qui se +tenait dehors, entra et le trouva tendu et sans parole, et expirant. + +Cependant on eut quelques doutes sur la ralit de cet vnement; et, +pour prvenir toute supercherie, un officier d'El-Aghouat fut envoy +An-Mahdy, avec mission de se faire ouvrir le cercueil et de constater +que ce grand personnage tait bien rellement mort. L'identit reconnue, +on la fit publiquement proclamer; ce qui n'empcherait pas, dit-on, +qu'on ne le ressuscitt, si les vnements y donnaient lieu. + +Tedjini laisse dans tout le dsert une immense renomme; et l'autorit +religieuse de son nom lui survivra jusqu'au jour o le peuple arabe +perdra la mmoire de ses marabouts. C'est maintenant un privilge +perptuit. Tedjini n'est plus un saint homme, c'est un saint, et sa +maison devient une chapelle. Selon la coutume des marabouts, il a achev +sa vie ct de son tombeau, et il n'a pas eu changer de place pour +passer d'un asile l'autre. Le mausole qui servait de spulture ses +anctres est trs richement entour de balustrades sculptes, peintes et +dores; il a t fait Tunis, puis apport An-Mahdy et mont pice +pice. + +C'tait hier le jour des dvotions arabes; et, toute la matine, de +longues files de femmes et d'hommes se sont rendues processionnellement + la mosque. Nous allons nos glises en France peu prs comme les +coliers vont la classe: un par un pour entrer; la messe dite, on sort +en foule. A la porte des mosques arabes, c'est un va-et-vient continuel +de croyants qui vont prier et de croyants qui en reviennent; toujours le +mme silence et pas plus d'empressement aprs qu'avant. Tous ces gens-l +sont fort beaux, pleins de la mme gravit, trop propres pour des +pauvres, trop peu luxueux pour des riches. A leur voir tous le mme +vtement de grosse laine, le mme hak pais sur la tte, maintenu par +une simple corde grise, un chapelet pareil au cou, le mme air +d'austrit calme, la mme indiffrence pour l'tranger, on dirait un +sminaire de vieillards qui se rend aux plus graves crmonies. + +Rien ne rappelle ici la vie de la tente, pastorale et guerrire, ni la +vie seigneuriale et arme du bordj. J'ai pu tudier dans diffrents +lieux ces cts bien distincts de l'existence arabe, et j'ai toujours +trouv la poudre, le cheval, les armes de combat ou de chasse mls +plus ou moins aux scnes les plus familires. Ici, nulle _fantasia_, +surtout quand il s'agit d'acte de pit. Depuis mon arrive, je n'ai pas +entendu le pas d'un cheval; on dirait un pav de sanctuaire, o ne +marchent que des gens d'glise. Je n'ai vu ni ceinturon arm, ni bottes + perons; tous portent la sandale du bourgeois, et ceux du dehors le +brodequin lac des voyageurs. Un trait de caractre que je trouve grav +sur ces physionomies placides, c'est une grande confiance en eux-mmes. +Ils parlent avec un sourire plein de comparaisons orgueilleuses des +pauvres murailles d'El-Aghouat qui sont tombes devant nos canons; et +c'est alors pour considrer les leurs avec la scurit de gens qui sont +en possession de deux sentiments: la volont d'tre inoffensifs, la +certitude de rsister. + +Les femmes vont aux mosques, ce que je n'avais vu nulle part. Elles se +rendaient en foule au marabout avec autant de solennit et d'une marche +encore plus dvote que les hommes. C'est le mme costume qu' +El-Aghouat, avec ce dtail de plus que toutes portent la _melhafa_ +(mante), et sont hermtiquement voiles. + +Je m'tais assis au fond de la rue de manire les voir descendre de +l'intrieur de la ville; elles passaient devant moi pour entrer dans la +ruelle qui conduit au lieu des prires. Une grande ombre, projete par +la maison de Tedjini, descendait sur la voie, trs large en cet endroit, +remontait sur les piliers d'un fondouk construit en face, et ne +laissait, dans la lumire dore du soleil, que la partie suprieure du +fondouk et des maisons qui le suivent. L'ombre tournait avec la rue, +montait avec elle, s'allongeant ou se rtrcissant selon le mouvement du +terrain. Une plaque d'un bleu violent servait de plafond ce tableau, +clair de manire donner plus de mystre la rue et mettre tout +l'clat dans le ciel. Du ct de l'ombre, et contre le pied du mur, +s'alignait une range d'Arabes assis, couchs, rassembls sur eux-mmes +ou poss de ct dans ces attitudes de repos grandioses qui sont +manires l'Acadmie, et qui sont tout simplement vraies, chez les +matres comme dans la nature. + +Les femmes arrivaient du ct du soleil, longeant les murs, htant le +pas, surtout en passant devant nous, pour chapper le plus vite possible +aux regards des infidles; tantt deux ensemble, cte cte, tranant +aprs elles une toute petite fille en haillons, pendue aux bouts +flottants de leur hak; tantt par groupes nombreux, avec une ampleur de +vtements et une abondance de plis qui remplissaient la rue d'un tumulte +lger, trs mystrieux entendre. Quelquefois, un groupe de trois +venait isolment: celle du milieu, peut-tre la plus jeune, semblait +soutenue par les deux autres, chacune d'elles ayant un bras pass autour +de sa taille et l'abritant sous un pan de son voile. Ce groupe, +magnifiquement compos, s'avanait tout d'une pice, sans qu'on vt ni +geste, ni pas qui le ft mouvoir, par un mouvement simultan qui +semblait unique; les trois voiles n'en formaient plus qu'un, et l'on +devinait confusment la forme des corps sous ce mme vtement d'une +ampleur dmesure. + +Peut-tre m'et-il t possible d'entrer dans la mosque; mais je ne +l'essayai point. Pntrer plus avant qu'il n'est permis dans la vie +arabe me semble d'une curiosit mal entendue. Il faut regarder ce peuple + la distance o il lui convient de se montrer: les hommes de prs, les +femmes de loin; la chambre coucher et la mosque, jamais. Dcrire un +appartement de femmes ou peindre les crmonies du culte arabe est mon +avis plus grave qu'une fraude: c'est commettre, sous le rapport de +l'art, une erreur de point de vue. + +Bab-el-Kebir, l'entre de la principale rue, les abords de la maison de +Tedjini, voil, au surplus, tout ce qu'il y a d'intressant et d'inusit +dans la physionomie intrieure d'An-Mahdy. Le reste se ressent de la +ngligence et de l'incurie du peuple arabe, et le haut quartier n'est +gure mieux bti qu'El-Aghouat. L, comme partout, ce sont des portes +claire-voie, des ruelles malpropres et des maisons en pis, consumes +par le soleil; des enfants posts en embuscade et qui fuient devant +nous; des femmes un peu plus sauvages qu'ailleurs, qui se lvent notre +approche et rentrent prcipitamment sous le porche obscur des maisons; +des hommes indiffrents, qui se soulvent pesamment de leurs lits de +repos et nous saluent d'un air un peu superbe pour de simples petits +bourgeois. + +Notre maison confine aux jardins du ct du sud-ouest. De ma terrasse, +en m'accoudant sur un mur crnel qui fait partie du rempart, j'embrasse +une grande moiti de l'oasis et toute la plaine, depuis le sud, o le +ciel enflamm vibre sous la rverbration lointaine du dsert, jusqu'au +nord-ouest, o la plaine aride, brle, couleur de cendre chaude, se +relve insensiblement vers les montagnes. Ces vues de haut me plaisent +toujours, et toujours j'ai rv de grandes figures dans une action +simple, exposes sur le ciel et dominant un vaste pays. Hlne et Priam, +au sommet de la tour, nommant les chefs de l'arme grecque; Antigone +amene par son gouverneur sur la terrasse du palais d'OEdipe et +cherchant reconnatre son frre au milieu du camp des sept chefs, +voil des tableaux qui me passionnent et qui me semblent contenir toutes +les solennits possibles de la nature et du drame humain. Quel est ce +guerrier au panache blanc qui marche en tte de l'arme?...--Princesse, +c'est un chef.--Mais o est donc ce frre chri?--Il est debout ct +d'Adraste, prs du tombeau des sept filles de Niob. Le vois-tu?--Je le +vois, mais pas trop distinctement. + +Je pense en ce moment qu'il y eut des scnes pareilles, avec les mmes +sentiments peut-tre, sur cette terrasse o je t'cris. Je regarde la +place vide o tait le camp, et je vois le bloc carr et blanc de +l'_An_, pareil au tombeau de _Zethus_. + +J'oubliais de te dire que dans ma promenade de ce matin, j'ai trouv un +clat d'obus tomb prs des murs des jardins, pendant le sige de 1838; +et dans la ville, un gant franais apport je ne sais par qui et jet +sur un fumier, o barbotaient trois oies grises, oiseaux plus rares ici +que les autruches. + + + + +Tadjemout, juillet, au soir. + + +--Revenus ce soir Tadjemout. Pour viter l'hospitalit du cad, nous +avons pris le parti de camper en dehors de la ville prs du ruisseau, au +pied d'un mur de jardin. Au moment o nous arrivions, un Arabe tait +assis par terre, au centre d'un cercle form par cinq dromadaires. Il +avait dans son burnouss une brasse d'herbe et la leur distribuait brin + brin. Les cinq btes, couches le cou en avant, promenaient autour de +ses genoux leur tte bizarre, et se disputaient avec de sourds +grognements cette maigre pture, souvenir de la saison fertile. Le +chamelier nous a cd sa place; c'est une pente en terre battue, sans +cailloux, bien choisie pour recevoir un tapis. + +Cette fois, ce fut mon tour de dire au lieutenant: Prenons-nous la +tente? Le lieutenant s'empressa de rpondre: Ce n'est pas la peine. Et +je dis en riant au petit Ali: C'est bien, ne dfais rien, le paquet +sera tout ficel pour le prochain voyage. + +En ralit, nous aurions pu simplifier encore nos bagages, et supprimer +du mme coup le guide et le mulet. + +Mais le lieutenant prtend qu'ils font bien ensemble, et que, sans eux, +nous aurions eu l'air de pauvres. + +La nuit descend tide et tranquille sur ce triste pays toujours +paisible, quoiqu'un peu moins inanim qu'en plein jour. Au lieu de +n'avoir pas d'ombre, il n'a presque plus de lumire, et le brouillard +gris qui s'amasse au-dessus de la ville ressemble de la fracheur. Des +silhouettes silencieuses passent au sommet d'un mamelon aride, dcoupes +sur un ciel orang, et disparaissent dans le chemin dj sombre qui mne + _Bab-Sfain_. Par moments, les palmiers se balanent comme pour secouer +la poussire du jour; et l'on entend dans la ruelle voisine un bruit +d'cuelles remuant de l'eau, et le ruissellement des outres qu'on +remplit. + +Il nous sera difficile d'viter la diffa; car nous remarquons qu'un +certain mouvement de gens affairs s'tablit de la ville notre +bivouac. Le cad, qui s'est rendu prs de nous, a l'air de donner des +ordres. Il porte encore ce disgracieux burnouss de couleur jaune; il est +riant, et sa figure presque rose, sans barbe, avec des yeux bleu clair, +manifeste par une expression joviale le plaisir qu'il a de nous revoir. +A notre gauche, et sur le mamelon qui nous domine, on voit s'assembler +des curieux qui pourraient bien tre attirs par les prparatifs d'un +repas. + +En attendant, et pour n'tre pas en retard de politesse avec lui, nous +offrons au cad une bougie, un pain qui date d'El-Aghouat, deux citrons +et une pleine gamelle de caf. On forme le cercle. Il est devenu +nombreux. Je me demande comment tout ce monde va s'en tirer avec deux +citrons et trois gobelets. + +Le cad prend un des citrons, un seul, l'autre est mis de ct, y fait +un petit trou, y appuie ses lvres, et, discrtement, en exprime un peu +de jus, puis il le passe son voisin. De bouche en bouche, le citron +fait le tour du cercle et revient, n'ayant plus que l'corce, entre les +mains du cad, qui, prcieusement, le dpose dans le capuchon de son +burnouss, comme pour le faire servir plus d'un rgal. Quant aux trois +gobelets, remplis jusqu'aux bords, chacun y boit de mme, son tour et +avec conomie. Aprs qu'on les eut dposs, bien vids, tu peux le +croire, au milieu du cercle, un des mieux mis de nos convives, et qui +semblait des mieux nourris, s'est assur, en les essuyant de la langue +et du doigt, qu'il n'y restait plus rien que l'odeur du caf bu. + +La fte se complique; voici maintenant des musiciens et des chanteurs. +Nous allumons une bougie de plus. J'apprends que c'est Aoumer et +Ben-Ameur qui se font donner de la musique et payent cette partie du +divertissement. Un grand feu s'allume dix pas de nous. Je distingue de +ma place la forme obscure d'un gros mouton qu'on fait tourner au milieu +de la flamme; autour, sont penches des figures attentives de +cuisiniers, avec des airs si avides, que je me demande s'ils sont l +pour faire cuire le mouton ou pour le manger. + +Il est onze heures. Je donnerais toutes les diffa du monde pour un peu +de sommeil. Cette fois j'abandonne ma part du dner, et je dois dire que +personne n'a l'air offens de ce dfaut d'usage. + +Si quelque chose gale la sobrit des Arabes, c'est leur gloutonnerie. +Admirables estomacs, qui tantt ne mangent pas de quoi satisfaire un +enfant, et tantt se satisfont tout juste avec ce qui toufferait un +ogre. Rien ne peut rendre la prcipitation des mchoires, le jeu rapide +des doigts dpeant la viande, ou roulant la farine en grain du +kouskoussou, et l'effrayante gourmandise des visages. Notre amateur de +caf fait des prodiges; il ne se sert plus de ses dents; des deux mains, +comme un jongleur se sert de ses bills, il jette bouche sur bouche +dans sa bouche grande ouverte; ce n'est plus manger, on dirait qu'il +boit. Le cad ne le cde personne. + +Il y a trois tables: la premire, compose des personnages, a le +privilge de prlever le meilleur du plat et d'arracher toute la peau +rissole du rti; la seconde, son tour, a droit tant de minutes de +coups de dents; je m'inquite de ce qui va rester la troisime, +compose des serviteurs, des tout jeunes gens et des musiciens, quand le +dner sortira des mains des notables.--Tout le monde a l'air +profondment repu; et des bruits de satisfaction se font entendre. +L'auteur de ces inconvenances dit avec sang-froid l'_hamdoullah_, je +remercie Dieu; on lui rpond de mme _Allah iaatiksaha_, que Dieu te +donne la sant; les chants interrompus recommencent avec plus d'entrain, +et l'on nous laisse une garde bien superflue de huit hommes, qui +veilleront prs de nous, c'est--dire, je le crains, qui nous obligeront +de veiller avec eux. + + + + +El-Aghouat, juillet 1853. + + +--J'ai vu disparatre derrire moi Tadjemout, comme j'avais vu +disparatre An-Mahdy, avec le coeur serr par cette certitude de ne +jamais les revoir. Grande halte pendant le jour au milieu de +l'Oued-M'zi, sous un soleil de plomb, dans une solitude accablante, +n'ayant que de l'eau dtestable et ne pouvant dormir, cause de +l'extrme chaleur. C'est le seul endroit peut-tre d'o je me suis +loign sans regrets. Aucun incident dans le reste de la route. Nos +cavaliers se sont amuss courir des gazelles, et ce grand enfant +d'Aoumer, joyeux comme un cheval qui sent l'curie, debout sur ses +triers, le sabre nu, avec de grands cris, poussait des charges fond +de train contre de pauvres livres qui, vers le soir, prenaient le +frais dans l'alfa. + +Les dunes de sables, aperues la nuit, sont mouvantes; on y voit de +petits plis rguliers, comme sur une mer calme, ride par le vent; leur +surface tait d'une admirable puret, et personne ne les avait foules +depuis le dernier simoun. + +Au moment o nous repassions le col, et o se montrait tendue devant +nous la ligne mystrieuse du dsert, la temprature devint tout coup +plus chaude, l'air moins respirable. Le soleil venait de disparatre. Un +orage qui nous avait menacs tout le jour, et s'tait lentement avanc +du Djebel-Amour jusque sur les bois de Recheg, avait fini par s'vaporer +sans pluie, sans tonnerre ni clairs, et le ciel avait repris sa +srnit ardente. El-Aghouat se dployait une lieue de nous, au-dessus +de l'oasis et sur le dos de ses rochers blanchtres. + +Cette grande ville triste, et qui bien vritablement sent la mort, +s'enveloppait d'ombres violettes pareilles des voiles de deuil. En +approchant des jardins, nous apermes, prs de trous frachement +remus, trois objets informes tendus terre. C'taient trois cadavres +de femmes que les chiens avaient arrachs de leurs fosses. Blesses +pendant la prise ou atteintes dans leur fuite, sans doute elles taient +venues tomber l, et la pit des passants les avait recouvertes d'un +peu de terre. Je descendis de cheval pour examiner de plus prs ces +corps momifis, consums jusqu'aux os, mais tout vtus encore de leurs +haks de cotonnade grise. La terre n'avait rien laiss ronger sur ces +carcasses dessches, et une fois exhumes, les chiens n'avaient pas +mme essay de les dshabiller. Une main se dtachait de l'un des +cadavres et ne tenait plus au bras que par un lambeau dchir, sec, dur +et noir comme de la peau de chagrin. Elle tait demi ferme, crispe +comme dans une dernire lutte avec la mort. Je la pris et l'accrochai +l'aron de ma selle; c'tait une relique funbre rapporter du triste +ossuaire d'El-Aghouat. Je me rappelai le corps du zouave dcouvert du +ct de l'est le jour de mon entre, et je trouvai la symtrie de ces +rencontres assez fatale. Dcidment, pensai-je, ce n'est pas ici qu'on +crira les bucoliques de la vie arabe. La main se balanait ct de la +mienne; c'tait une petite main allonge, troite, aux ongles blancs, +qui peut-tre n'avait pas t sans grce, qui peut-tre tait jeune, il +y avait quelque chose de vivant encore dans le geste effrayant de ces +doigts contracts; je finis par en avoir peur, et je la dposai en +passant dans le cimetire arabe qui s'tend au-dessous du marabout +historique de Si-Hadj-Aca. + +La chaleur s'est accrue de six degrs pendant notre absence. Voici le +thermomtre 49 et demi l'ombre. C'est peu prs la temprature du +Sngal. Toujours mme beaut dans l'air, une nettet plus grande +encore dans le contour des montagnes du nord, des colorations plus +mornes que jamais sur la surface incendie du dsert. Quand on traverse +la place, midi, le soleil direct vous transperce le crne, comme avec +des vrilles ardentes. La ville semble, pendant six heures du jour, +recevoir une douche de feu. Un M'zabite de mes amis vient de partir pour +son pays; je l'ai vu faire avec pouvante sa provision d'eau, sa +provision d'alcool pour remplacer le bois; ce qu'il y avait pour ainsi +dire de moins prcieux dans son bagage, c'taient les vivres. Il s'est +mis en route le matin, car, sous un pareil soleil, il est encore moins +pnible de voyager le jour que de s'arrter, mme l'abri d'une tente. +Il me racontait qu' pareille poque, il y a trois ans, un convoi de +vingt hommes avait t surpris par le vent du dsert moiti chemin +d'El-Aghouat Gardaa. Les outres avaient clat par l'effet de +l'vaporation; huit des voyageurs taient morts, avec les trois quarts +des animaux. Je l'accompagnai jusqu' une lieue des jardins. Il montait +un grand dromadaire presque blanc, tout entour d'outres, gonfles comme +des appareils de sauvetage. Une large peau d'autruche lui servait de +selle. Je le vis prendre la route du Sud avec un sentiment ml de +regret pour moi-mme et de quelque apprhension pour lui. Puis je revins +vers la ville au galop, et quand je remontai les dunes, la petite +caravane avait disparu sous le niveau de la plaine. + +Les visages qu'on rencontre sont encore plus ples que de coutume; on se +trane avec puisement dans l'air touffant des rues. Les cafs, mme le +soir, sont abandonns. Chacun se renferme comme il peut, tant que dure +le soleil; la nuit, c'est une inquitude de savoir o l'on ira dormir; +il y en a qui s'tablissent dans les jardins, d'autres sur leurs +terrasses, d'autres sur la banquette extrieure des maisons. Moloud nous +installe une natte d'alfa dans un coin de la place, et le lieutenant et +moi nous y restons tendus, de huit heures du soir minuit. Moloud +asperge la poussire autour de nous; le plus souvent le sommeil nous y +prend, et c'est l que nous passons le reste de la nuit. + +L'aube a des lueurs exquises; on entend des chants d'oiseaux, le ciel +est couleur d'amthyste; et quand j'ouvre les yeux, sous l'impression +plus douce du matin, je vois des frmissements de bien-tre courir +l'extrmit des palmiers. + +Mais je sens que la paresse m'envahit et que peu peu toute ma cervelle +se rsout en vapeur. La soif qu'on prouve ne ressemble rien de ce que +tu connais; elle est incessante, toujours gale; tout ce qu'on boit ici +l'irrite au lieu de l'apaiser; et l'ide d'un verre d'eau pure et froide +devient une pouvantable tentation qui tient du cauchemar. Je calcule +dj comment je me satisferai en descendant de cheval Mdah. Je me +reprsente avec des spasmes inous une immense coupe remplie jusqu'aux +bords de cette eau limpide et glace de la montagne. C'est une ide fixe +que je ne puis chasser. Tout en moi se transforme en apptit sensuel; +tout cde cette unique proccupation de se dsaltrer. + +N'importe, il y a dans ce pays je ne sais quoi d'incomparable qui me le +fait chrir. + +Je pense avec effroi qu'il faudra bientt regagner le Nord; et le jour +o je sortirai de la porte de l'est pour n'y plus rentrer jamais, je me +retournerai amrement du ct de cette trange ville, et je saluerai +d'un regret profond cet horizon menaant, si dsol et qu'on a si +justement nomm--_Pays de la soif_. + + + + +TABLE DES MATIRES + + +DDICACE.--A Armand du Mesnil. + +PRFACE I + +I.--DE MEDEAH A EL-AGHOUAT 1 + +Medeah, 22 mai 1853 1 + +El-Goua, 24 mai au soir 10 + +Boghari, 26 mai au matin 23 + +D'jelfa, 31 mai 34 + +D'jelfa, mme date, cinq heures 65 + +D'jelfa, mme date, sept heures 71 + +Ham'ra, 1er juin 1853 79 + +Ham'ra, mme date, la nuit 84 + +2 juin 1853, la halte, dix heures 85 + +Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853 94 + +A la halte, 3 juin 1853, neuf heures 96 + +El-Aghouat, 3 juin au soir 98 + +II.--EL-AGHOUAT 105 + +3 juin 1853, au soir 105 + +4 juin 1853 109 + +Juin 1853 117 + +Juin 1853 134 + +Juin 1853 147 + +Juin 1853 157 + +Juin 1853 173 + +La nuit, fin de juin 1853 185 + +1er juillet 1853 192 + +Juillet 1853 199 + +Juillet 1853 201 + +III.--TADJEMOUT-AN-MAHDY 208 + +An-Mahdy.--Vendredi, juillet 1853 208 + +An-Mahdy, juillet 1853 241 + +An-Mahdy, juillet 1853 254 + +Tadjemout, juillet, au soir 263 + +El-Aghouat, juillet 1853 267 + + + + +PARIS + +TYPOGRAPHIE PLON + +8, rue Garancire + + +Dpt lgal: 1877. +Mise en vente: 1877. +Numro de publication: 7303. +Numro d'impression: 5559. +Nouveau tirage: 1952. + + + + +A LA MME LIBRAIRIE + + +MAURICE ANDRIEUX.--=Le Pre Bugeaud (1784-1849).= In-8 soleil. + +MARTHE BASSENNE.--=Aurlie Tedjani, princesse des sables.= dition +revue et augmente. In-16 avec 8 gravures. + +FRANOIS CHARLES-ROUX.--=Thiers et Mhmet Ali.= In-8 soleil. + +PIERRE CROIDYS.--=Guy de Larigaudie.= _Le Chevalier de la foi et de +l'aventure._ In-16 avec 1 gravure. + +GNRAL GOURAUD.--=Mauritanie-Adrar.= _Souvenirs d'un Africain._ +In-8 (14X19), avec 16 pages de gravures. + +--=Zinder-Tchad.= _Souvenirs d'un Africain._ In-8 (14X20), avec 23 +gravures hors texte et une carte. + +--=Au Maroc (1911-1914).= _Souvenirs d'un Africain._ In-8 soleil +avec 16 gravures hors texte et 2 cartes. + +SERGE GROUSSARD.--=Solitude espagnole.= In-16. + +ROBERT HRISSON.--=Avec le Pre de Foucauld et le gnral Laperrine.= +_Carnet d'un Saharien (1909-1911)._ In-8 (40X56) avec 29 gravures +hors texte et une carte dans le texte. + +GUY DE LARIGAUDIE.--=Rsonances du sud.= In-16 avec 21 gravures hors +texte et 2 cartes dans le texte. + +JACQUES LE BOURGEOIS.--=Sagon sans la France.= _Des Japonais au +Viet-Minh._ In-16. + +B. DE MASSIMI.--=Vent debout.= _Histoire de la premire ligne +arienne franaise._ In-8 soleil avec 21 illustrations hors texte. + +REN POTTIER.--_Un prince saharien mconnu._ =Henri Duveyrier.= +Prface de Conrad Lilian. In-8 cu avec un frontispice. + +--=La Vocation saharienne du Pre de Foucauld.= In-8 (14X20) avec 25 +gravures hors texte. + +Mme SAINT-REN TAILLANDIER.--=Ce monde disparu.= _Syrie, Palestine, +Liban, Maroc._ In-8 soleil. + +HENRI TERRASSE.--=Histoire du Maroc.= _Des origines l'tablissement +du protectorat franais._ 2 vol. in-8 carr avec 6 cartes dans le +texte. + +BERNARD VERNIER.--=Qdar.= _Carnets d'un mhariste syrien._ In-16 +avec 8 gravures hors texte et une carte. + +CHEZ LES DISSIDENTS DU SUD-MAROCAIN ET DU RIO-DE-ORO. =Smara=, Carnet +de route de Michel VIEUCHANGE, publi par Jean VIEUCHANGE. In-16 +avec 53 gravures et une carte. + +IMPRIM EN FRANCE.--TYP. PLON, PARIS.--1952. 63120--XXVII--11. +_Printed in France._ +420 fr. + + + + + +End of Project Gutenberg's Un t dans le Sahara, by Eugne Fromentin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN T DANS LE SAHARA *** + +***** This file should be named 37914-8.txt or 37914-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/9/1/37914/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/37914-8.zip b/37914-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..48d165d --- /dev/null +++ b/37914-8.zip diff --git a/37914-h.zip b/37914-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b08be4a --- /dev/null +++ b/37914-h.zip diff --git a/37914-h/37914-h.htm b/37914-h/37914-h.htm new file mode 100644 index 0000000..3a49a8b --- /dev/null +++ b/37914-h/37914-h.htm @@ -0,0 +1,9456 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of Un t dans le Sahara, par Eugne Fromentin. +</title> +<style type="text/css"> + p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:2%;} + +.c {text-align:center;text-indent:0%;} + +.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} + +.date {text-align:right;margin:8% 5% 1% auto;} + +.hang {text-indent:-2%;margin-left:2%;} + +.nind {text-indent:0%;margin-left:70%;} + +.r {text-align:right;margin-right: 5%;} + +small {font-size: 70%;} + + h1,h2 {text-align:center;clear:both;margin-top:8%;} + + hr {width:90%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} + + hr.full {width: 50%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;} + + table {margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;text-align:left;} + + body{margin-left:2%;margin-right:2%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} + +a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + + link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + +a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} + +a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} + +.smcap {font-variant:small-caps;font-size:95%;} + + img {border:none;} + +.blockquot {margin:10% 25% 10% 25%;} + + sup {font-size:75%;} + +.figcenter {margin:auto;text-align:center;text-indent:0%;} +</style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Un t dans le Sahara, by Eugne Fromentin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Un t dans le Sahara + +Author: Eugne Fromentin + +Release Date: November 2, 2011 [EBook #37914] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN T DANS LE SAHARA *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<h1>UN T<br /> +DANS LE SAHARA</h1> + +<p class="cb">PAR</p> + +<p class="cb"><big>EUGNE FROMENTIN</big></p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/colophon.png" width="75" height="103" alt="colophon"/> +</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">PARIS<br /> +LIBRAIRIE PLON<br /> +<i>LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT</i><br /> +<small>IMPRIMEURS-DITEURS—8, RUE GARANCIRE, 6<sup>e</sup></small></p> + +<p class="r"><i>26<sup>e</sup> mille</i> +</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">UN T<br /><br /> +<big>DANS LE SAHARA</big></p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<table border="2" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="CONTENTS"> +<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIRES</a></td></tr> +</table> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center">DU MME AUTEUR, A LA MME LIBRAIRIE</td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td align="left"><b>Dominique</b>. 52<sup>e</sup> mille. Un volume in-16.</td></tr> +<tr><td align="left"><b>Les Matres d'autrefois</b>: Belgique-Hollande. 34<sup>e</sup> mille. Un volume in-16 sur alfa.</td></tr> +<tr><td align="left"><b>Un t dans le Sahara</b>. 26<sup>e</sup> mille. Un volume in-16.</td></tr> +<tr><td align="left"><b>Une Anne dans le Sahel</b>. 20<sup>e</sup> mille. Un volume in-16 sur alfa.</td></tr> +<tr><td align="left"><b>Eugne Fromentin (1820-1876)</b>. Plaquette in-8 illustrs.</td></tr> +<tr><td align="left"><b>Lettres de jeunesse</b>. Biographie et notes par Pierre <span class="smcap">Blanchon</span> (Jacques-Andr <span class="smcap">Mrys</span>). 7<sup>e</sup> dition. Un volume in-16.</td></tr> +<tr><td align="left"><b>Correspondance et fragments indits</b>. Biographie et notes par Pierre <span class="smcap">Blanchon</span>. 4<sup>e</sup> dition. Un volume in-16 avec un portrait.</td></tr> +</table> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<h1> +UN T<br /> +<br /> +<big>DANS LE SAHARA</big></h1> + +<p class="cb">PAR<br /> +<br /> +EUGNE FROMENTIN</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/colophon.png" width="75" height="103" alt="colophon"/> +</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">LIBRAIRIE PLON<br /> +<i>LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT</i><br /> +<small>IMPRIMEURS-DITEURS—8, RUE GARANCIRE 6<sup>e</sup></small><br /> +</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="r"> +Droits de reproduction et de traduction<br /> +rservs pour tous pays.<br /> +</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<div class="blockquot"> +<a name="DEDICACE" id="DEDICACE"></a> +<p class="cb"><i>A</i><br /> +<i>ARMAND DU MESNIL</i></p> + +<p><i>Cher ami, en te ddiant mes souvenirs de +voyage, je ne fais que te restituer des lettres +qui t'appartenaient, pour la plupart, avant de +devenir un livre. C'est d'ailleurs indiquer l'origine +particulire et le sens familier de ces rcits, +que de les publier sous le patronage d'une amiti +qui rend nos deux noms insparables.</i></p> + +<p class="r"> +<i>E. F.</i><br /> +</p> + +</div> + +<p class="nind"><i>Paris, 15 octobre 1856.</i></p> + +<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRFACE<br /> +<small>DE LA TROISIME DITION</small></h2> + +<p class="cb">——</p> + +<p>Ces livres sont dj d'une autre poque; et, +disons-le nettement, la pense de les faire +revivre, aprs tant d'annes, ne pouvait plus +venir qu' l'auteur lui-mme. Les lecteurs +d'autrefois, s'il les conserve, ceux d'aujourd'hui +s'il doit en avoir, jugeraient peut-tre +l'ide bizarre et sans opportunit; aussi, +l'auteur se croit-il oblig de la motiver en quelques +pages.</p> + +<p><i>Un t dans le Sahara</i> date de 1856. <i>Une +anne dans le Sahel</i> ne parut que deux ans +aprs. Le mtier de l'auteur n'tait pas d'crire; +on lui sut gr de s'en tirer convenablement. On +lui tint compte aussi de la bonne foi, de la dfrence +et mme des ingnuits dont il donnait la +preuve, en touchant un art qui n'tait pas le +sien et ne devait pas l'tre. Chacun de ses livres +eut deux ditions. Tout portait croire que +l'auteur n'en crirait pas d'autres; c'tait une +dernire raison pour que leur publicit s'arrtt +l.</p> + +<p>Si ces livres ne contenaient que des rcits ou +des tableaux de voyage, une bonne partie de +leur valeur aurait disparu. Les lieux ont beaucoup +chang. Il y en a, parmi ceux que je cite, +qui pouvaient alors passer pour assez mystrieux; +tous ont perdu l'attrait de l'incertitude, +et depuis longtemps. L'intrt qui s'attachait +ces notes, en leur nouveaut, ne serait donc +plus le mme, soit qu'on y reconnt mal les +traits du prsent, soit qu'on n'y trouvt plus le +piquant des choses indites. D'ailleurs, quel est +le lecteur, un peu au courant des explorations +rcentes, qui s'occuperait avec la moindre curiosit +d'un petit coin de l'Afrique franaise, parcouru +jadis par un observateur spcial, aujourd'hui +que le vaste monde est tous et qu'il faut, +pour surprendre, instruire ou intresser, de +lointains voyages, beaucoup d'aventures, ou +beaucoup de savoir?</p> + +<p>J'ajoute que, si leur unique mrite tait de me +faire revoir un pays qui cependant m'a charm, +et de me rappeler le pittoresque des choses, +hommes et lieux, ces livres me seraient devenus + moi-mme presque indiffrents. A la distance +o me voici plac de tout ce qu'ils voquent, il +m'importe peine qu'il y soit question d'un +pays plutt que d'un autre, du dsert plutt que +de lieux encombrs, et du soleil en permanence +plutt que de l'ombre de nos hivers. Le seul +intrt qu' mes yeux ils n'aient pas perdu, celui +qui les rattache ma vie prsente, c'est une +certaine manire de voir, de sentir et d'exprimer +qui m'est personnelle et n'a pas cess d'tre +mienne. Ils disent peu prs ce que j'tais, et +je m'y retrouve. J'y retrouve galement ce que +j'ai rv d'tre, avec des promesses qui toutes +n'ont pas t tenues et des intentions dont a +plupart n'ont pas eu d'effet. De sorte que si j'ai +peu grandi, du moins je n'ai pas chang. Voil +quel est, pour l'auteur qui vient de les relire, le +sens actuel de ces livres de jeunesse; et c'est +uniquement cause de cela qu'il y tient.</p> + +<p>A l'poque o je fus pris du besoin d'crire, +je n'tais qu'un inconnu, trs ignorant et dsireux +de produire; pour ces deux raisons, fort +en peine.</p> + +<p>J'avais visit l'Algrie plusieurs reprises; +je venais d'y pntrer plus loin et de l'habiter +posment. Une sorte d'acclimatation intime et +dfinitive me la faisait accepter, sinon choisir, +comme objet d'tudes et, trs inopinment, +dcidait de ma carrire, beaucoup plus que je +ne l'imaginais alors, et, l'avouerai-je? beaucoup +plus que je n'aurais voulu.</p> + +<p>Je rapportais de ce voyage de vifs souvenirs, + dfaut de bons documents. Surtout, j'en rapportais +le dsir impatient de le reproduire n'importe +comment, n'importe quel prix. Je me +persuadais qu'il n'y a pas de sujet mdiocre, ni +de sujet ennuyeux, mais seulement des cœurs +froids, des yeux distraits, des crivains ennuys. +La nouveaut du sujet ne m'embarrassait gure. +Il ne me semblait nullement tmraire de parler +de l'Orient aprs tant d'auteurs grands ou charmants: +convaincu que, n'tant personne encore, +j'avais chance au moins de devenir quelqu'un, +et qu' tre mu, net et sincre, ou risquait +encore d'tre cout.</p> + +<p>Le hasard m'avait fourni le thme; restait +trouver la forme. L'instrument que j'avais dans +la main tait si malhabile, que d'abord il me +rebuta. Ni l'abondance, ni la vivacit, ni l'intimit +de mes souvenirs ne s'accommodaient des +pauvres moyens de rendre dont je disposais. +C'est alors que l'insuffisance de mon mtier me +conseilla, comme expdient d'en chercher un +autre, et que la difficult de peindre avec le +pincean me ft essayer de la plume.</p> + +<p>Voil, qu'on me pardonne ce retour sur leurs +origines, comment sont ns ces deux livres: +ct d'un chevalet, dans le demi-jour d'un atelier, +au milieu d'ombres fort srieuses, que le +soleil oriental constamment en vue, comme une +sorte de mirage blouissant, ne parvenait pas +toujours gayer. La chose entreprise, il me +parut intressant de comparer dans leurs procds +deux manires de s'exprimer qui m'avaient +l'air de se ressembler bien peu, contrairement + ce qu'on suppose. J'avais m'exercer sur les +mmes tableaux, traduire, la plume la main, +les croquis accumuls dans mes cartons de +voyage. J'allais donc voir si les deux mcanismes +sont les mmes ou s'ils diffrent, et ce +que deviendraient les ides que j'avais rendre, +en passant du rpertoire des formes et des +couleurs dans celui des mots. L'occasion de +faire cette preuve est assez rare, et je n'tais +pas fch qu'elle me ft donne.</p> + +<p>J'entendais dire, et j'tais assez dispos le +croire, que notre vocabulaire tait bien troit +pour les besoins nouveaux de la littrature pittoresque. +Je voyais en effet les liberts que cette +littrature avait d se permettre depuis un demi-sicle +le afin de suffire aux ncessits des gots et +des sensations modernes. Dcrire au lieu de +raconter, peindre au lieu d'indiquer; peindre +surtout; c'est--dire donner l'expression plus de +relief, d'clat, de consistance, plus de vie relle; +tudier la nature extrieure de beaucoup plus +prs dans sa varit, dans ses habitudes, jusque +dans ses bizarreries, telle tait en abrg l'obligation +impose aux crivains dits descriptifs par +le got des voyages, l'esprit de curiosit et d'universelle +investigation qui s'tait empar de +nous.</p> + +<p>Un mme courant, d'ailleurs, emportait l'art +de peindre et celui d'crire hors de leurs voies +les plus naturelles. On s'occupait moins de +l'homme et beaucoup plus de ce qui l'environne. +Il semblait que tout avait t dit de ses passions +et de ses formes, excellemment, dcidment, et +qu'il ne restait qu' le faire mouvoir dans le +cadre changeant des lieux, des climats, des +horizons nouveaux. Une cole extraordinairement +vivante, attentive, sagace, doue d'un sens +d'observation, sinon meilleur, du moins plus +subtil, d'une sensibilit plus aigu, avait dj +renouvel sur un point la peinture franaise et +l'honorait grandement. Cette cole avait, comme +toutes les coles, ses matres, ses disciples et +dj ses idoltres. On voyait, disait-on, mieux +que jamais: on rvlait mille dtails jusque-l +mconnus. La palette tait plus riche, le dessin +plus physionomique. La nature vivante pouvait +enfin se considrer pour la premire fois dans +une image peu prs fidle, et se reconnatre +en ses infinies mtamorphoses. Il y avait du +vrai et du faux dans ces dires. Le vrai excusait +le faux, et le faux n'empchait pas que le vrai +n'et un prix rel. Le besoin d'imiter tout, +tout propos, faisait natre chaque instant des +œuvres singulires; et lorsque le don d'mouvoir +s'y mlait par fortune, il inspirait des +œuvres considrables. Comment s'tonner qu'un +pareil mouvement, se produisant ct des +lettres contemporaines, ait agi sur elles, et que, +devant de tels exemples, participant eux-mmes + de tels besoins, sensibles, rveurs, ardents, +les yeux comme nous bien ouverts, nos crivains +aient eu la curiosit d'enrichir aussi leur palette +et de la charger des couleurs du peintre?</p> + +<p>Je n'oserai pas dire que je leur donnai tort, +tant ils avaient d'clat, tant ils mettaient d'habilet, +de zle, de souplesse et de talent se +donner raison. Seulement, considrer les +choses en dehors de ce mouvement dont l'effet +n'tait irrsistible qu'au milieu du courant, en +m'isolant du souvenir de certains livres, si bien +faite pour convaincre, et de l'admiration qui +m'attachait quelques-uns, je me demandais +s'il tait ncessaire d'ajouter aux ressources +d'un art qui vivait de son propre fonds et s'en +tait trouv si bien. En dfinitive, il me parut +que non.</p> + +<p>Il est hors de doute que la plastique a ses lois, +ses limites, ses conditions d'existence, ce qu'on +appelle en un mot son domaine. J'apercevais +d'aussi fortes raisons pour que la littrature +rservt et prservt le sien. Une ide peut +la fois s'exprimer de deux manires, pourvu +qu'elle se prte ou qu'on l'adapte ces deux +manires. Mais sa forme choisie, et j'entends sa +forme littraire, je ne voyais pas qu'elle exiget +ni mieux, ni plus que ne comporte le langage +crit. Il y a des formes pour l'esprit, comme il y +a des formes pour les yeux; la langue qui parle +aux yeux n'est pas celle qui parle l'esprit. Et +le livre est l, pour nous rpter l'œuvre du +peintre, mais pour exprimer ce qu'elle ne dit +pas.</p> + +<p>A peine au travail, la dmonstration de cette +vrit me rassura. Je la tirai d'une exprimentation +trs sre et dcisive. J'en conclus avec la +plus vive satisfaction que j'avais en main deux +instruments distincts. Il y avait lieu de partager +ce qui contenait l'un, ce qui convenait l'autre. +Je le fis. Le lot du peintre tait forcment si +rduit, que celui de l'crivain me parut immense. +Je me promis seulement de ne pas me tromper +d'outil en changeant de mtier.</p> + +<p>Ce fut un travail charmant, qui ne me cota +pas d'efforts et me causa de vifs plaisirs. Il est +clair que la forme de lettres, que j'adoptai pour +les deux rcits, tait un simple artifice qui permettait +plus d'abandon, m'autorisait me +dcouvrir un peu plus moi-mme, et me dispensait +de toute mthode. Si ces lettres avaient +t crites au jour le jour et sur les lieux, elles +seraient autres; et peut-tre, sans tre plus +fidles, ni plus vivantes, y perdraient-elles ce +je ne sais quoi et qu'on pourrait appeler l'image +rfracte, ou, si l'on veut, l'esprit des choses. +La ncessit de les crire distance, aprs des +mois, aprs des annes, sans autre ressource +que la mmoire et dans la forme particulire +propre aux souvenirs condenss, m'apprit, mieux +que nulle autre preuve, quelle est la <i>vrit</i> dans +les arts qui vivent de la nature, ce que celle-ci +nous fournit, ce que notre sensibilit lui prte. +Elle me rendit toute sorte de services. Surtout, +elle me contraignit chercher la vrit en +dehors de l'exactitude et la ressemblance en +dehors de la copie conforme. L'exactitude +pousse jusqu'au scrupule, une vertu capitale +lorsqu'il s'agit de renseigner, d'instruire ou +d'imiter, ne devenait plus qu'une qualit de +second ordre, dans un ouvrage de ce genre, +pour peu que la majorit soit parfaite, qu'il s'y +mle un peu d'imagination, que le temps ait +choisi les souvenirs; en un mot, qu'un grain +d'art s'y soit gliss.</p> + +<p>Je n'insisterai pas autrement; ce sont l des +faons de voir et des dtails de purs procds +qui ne regardent et qui n'intresseraient personne. +Je dirai seulement que le choix des +termes, ct du choix des couleurs, me +servait plus d'une tude instructive. Je ne +cacherai pas combien j'tais ravi, lorsqu' +l'exemple de certains peintres, dont la palette +est trs sommaire et l'œuvre cependant riche en +expressions, je me flattais d'avoir tir quelque +relief ou quelque couleur d'un mot trs simple +en lui mme, souvent le plus usuel et le plus +us, parfaitement terne le prendre isolment. +Il y avait l, pour un homme qui n'tait pas +plus matre de sa plume qu'il ne l'tait de son +pinceau et qui faisait la fois deux apprentissages, +un double enseignement plein de leons +intressantes. Notre langue tonnamment saine +et expressive, mme en son fonds moyen et dans +ses limites ordinaires, m'apparaissait comme +inpuisable en ressources. Je la comparais un +sol excellent, tout born qu'il est, qu'on peut +indfiniment exploiter dans sa profondeur, sans +avoir besoin de l'tendre, propre donner tout +ce qu'on veut de lui, la condition qu'on y creuse. +Souvent je me demandais ce qu'on devrait entendre +au juste par <i>nologisme</i>. Et quand je cherchais +l'explication de ce mot dans de bons +exemples, je trouvais qu'un nologisme est +tout simplement l'emploi nouveau d'un terme +connu.</p> + +<p>Ces remarques, assez inutiles s'il se ft agi +d'un livre o l'ide domine, o le raisonnement +est l'allure ordinaire de l'esprit, devenaient +autant de prcautions ncessaires dans une +suite de rcits et de tableaux visiblement puiss +aux souvenirs d'un peintre. Ce que sa mmoire +avec des habitudes spciales, ce que son œil +avec plus d'attention, de porte et de facettes, +avaient retenu de sensations pendant le cours +d'un long voyage en pleine lumire, il essayait +de l'approprier aux convenances de la langue +crite. Il transposait peu prs comme fait un +musicien, en pareil cas. Il aurait voulu que tout +se vt sans offusquer la vue, sans blesser le got: +que le trait ft vif, sans insistance de main; que +le coloris ft lger plutt qu'pais; souvent que +l'motion tnt lieu de l'image. En un mot, sa +pense constante, je le rpte, tait que sa plume +n'et pas trop l'air d'un pinceau charg d'huile +et que sa palette n'clabousst pas trop souvent +son critoire.</p> + +<p>Ces deux livres termins, deux ans de distance +et pour ainsi dire crits d'une haleine, je +les publiai comme ils taient venus, sans les +regarder de trop prs. Les dfauts qui sautent +aux yeux, je les apercevais, mme avant qu'on +me les signalt. Soit dessein, soit par impuissance +de me corriger, je n'en fis pas disparatre +un seul; et le public voulut bien n'y voir qu'un +manque excusable de maturit.</p> + +<p>On fit ces deux livres un bon accueil. Je +dirais que l'accueil fut inespr, si je ne craignais +d'exagrer l'importance d'une publicit de +petit bruit et de manquer de mesure, pour ne +pas manquer de reconnaissance. Des approbations, +que je n'oublierai jamais, me vinrent de +divers cts. Il y en eut que je n'attendais gure; +il y en eut que je n'osais point esprer. Je fus +surpris, touch, profondment heureux, et +plutt tranquillis dans ma manire d'tre et de +voir. Je me gardai bien de prendre ces tmoignages +pour un brevet de confraternit, donn +par des crivains de premier ordre, un dbutant +qui ne devait jamais tre un des leurs. J'y +vis une sorte de complaisance empresse, bienveillante, +infiniment courtoise, admettre +momentanment dans leur compagnie quelqu'un +venu par hasard, et qui n'y devait pas rester.</p> + +<p>De ceux dont le patronage inattendu me fut +alors plus doux, l'un est mort depuis, en plein +clat, aprs avoir occup dans la littrature pittoresque +un rang tout fait suprieur; romancier, +pote, critique, voyageur; passionnment +pris de la forme dans sa raret, dans son opulence; +une main exquise, un œil d'une surprenante +justesse; dou comme il le fallait pour +tenter l'alliance entre deux arts dont, grce +lui, les contacts devenaient si frquents, et seulement +trop convaincu peut-tre qu'il y avait +russi; au fond trs circonspect; sachant admirablement +ce qu'il faisait et le faisant merveille; +<i>impeccable</i>, comme crivait de lui un de +ses disciples, en ce sens que s'il n'est pas un +matre exemplaire, il aura du moins laiss +dans son œuvre quelques morceaux de matrise +excellents.</p> + +<p>L'autre, pour l'honneur des lettres franaises, +porte aussi lgrement que si cela ne pesait +rien, quarante annes rsolues de travaux et de +vraie gloire. Le jour o mon premier livre +parut, ce fut lui qui me tendit la main, pour +ainsi dire mon insu. J'ignore ce qu'on put +augurer d'un inconnu quand on le vit plac sous +le patronage d'un pareil nom; mais je sais bien +qu'en m'appuyant pour la premire fois sur cette +main quasi souveraine, je sentis combien elle +avait de bont pour les jeunes et de douceur +encourageante pour les faibles.</p> + +<p>J'ai dit, je crois, ce que j'avais dire. Peut-tre +est-ce trop ou pas assez. Un volume de pur +roman, publi quelques annes plus tard, reproduisit +sous une autre forme le ct tout personnel +des ouvrages prcdents, et j'en restai +l.</p> + +<p>Des voyages que j'ai faits depuis lors, j'ai +rsolu de ne rien dire. Il m'et fallu parler de +lieux nouveaux, peu prs comme j'avais parl +des anciens. Mais quoi bon? Qu'importe que +le spectacle change, si la manire de voir et de +sentir est toujours la mme?</p> + +<p>Il me reste, la vrit, un champ d'observations +tout diffrent, celui o je suis plac dsormais +et o me retiennent mes habitudes plutt +que mes gots. Je l'ignore. J'estime qu'il y +aurait, sur certains points qui me sont familiers, +beaucoup dire, en exposant ce que j'aperois, +ce que je sais, ce que je crois. Le sujet serait, +on le comprend, dlicat pour un homme de +mtier devenu critique, qui l'on demanderait, +avec raison, moins de paroles et de meilleures +preuves. Ce sujet la fois si tentant et si pineux, +m'est-il permis, me sera-t-il dfendu d'y toucher? +Jusqu' prsent j'ai jug qu'il tait sant de me +l'interdire.</p> + +<p>Il n'est pas de livre un peu digne d'tre lu qui +n'ait son public et qui ne se l'attache, grce +des affinits purement humaines. Il se forme +ainsi quelquefois des amitis qui se consolident,<a name="page_000" id="page_000"></a> +en raison de l'ge du livre, en souvenir de +l'poque o l'on tait jeunes ensemble. C'est ce +petit nombre d'amis connus ou inconnus d'ancienne +date que je destine particulirement cette +dition.</p> + +<p class="r"> +E. F.</p> + +<p>Paris, 1<sup>er</sup> juin 1874.</p> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<h1><a name="UN_ETE" id="UN_ETE"></a><small>UN T</small><br /> +DANS LE SAHARA</h1> + +<hr /> + +<h2><a name="I" id="I"></a>I<br /><br /> +<small>DE MEDEAH A EL-AGHOUAT.</small></h2> + +<p class="date"> +Medeah, 22 mai 1853.<br /> +</p> + +<p>Cher ami, je comptais ne t'crire que de ma premire +tape; mais l'inaction force o je suis me fait ouvrir, +sans plus attendre, mon journal de route. Je le commence +quand mme, ne ft-ce que pour abrger les +heures et pour me consoler avec cette petite lumire +intrieure dont parle Jean Paul, et qui nous empche +de voir et d'entendre le temps qu'il fait dehors.</p> + +<p>Depuis le jour o tu m'as quitt, nous vivons au +milieu d'une vraie tempte. Tu l'as traverse toi-mme, +sans doute, en retournant en France; car elle +nous vient du Nord, soufflant la manire du mistral +et tout imprgne d'eau de mer. Quoique nous soyons +en mai, l'hiver, tu t'en souviens, avait encore un pied<a name="page_002" id="page_002"></a> +pos sur les blancs sommets de la Mouzaa; c'est lui +qui visite une dernire fois, du moins on l'espre, les +jolies campagnes dj fleuries de Medeah.—Suppose +une tendue de quarante lieues de nuages, amoncels +entre l'<i>Ouarensenis</i> et nous, et tu pourras imaginer +dans quelles profondeurs de brume sa magnifique +pyramide est ensevelie. Quant au Zaccar, notre voisin, +c'est peine si, de loin en loin, on aperoit, travers +un rideau de pluie moins serr, sa double corne tout +estompe par les bords et d'un affreux ton d'encre de +Chine, tendue d'eau.</p> + +<p>Ce brusque retour des pluies nous a surpris au +moment de monter cheval. Nos adieux taient faits, +nos mulets de bt dj chargs; il a fallu donner +contre-ordre notre escorte de cavaliers; et me voici, +confin dans une chambre d'auberge, n'ayant pour +toute distraction que la vue des cigognes, lugubrement +perches aux bords de leurs vastes nids, et attendant +impatiemment qu'une claircie se fasse dans ce ciel de +Hollande.</p> + +<p>Rduit comme je le suis stimuler mon enthousiasme +prt faiblir par toutes sortes de rveries, anticipes +o rtrospectives, j'ai accueilli avec complaisance +tout l'heure un souvenir dont tu voudras bien +te contenter, faute de mieux. Il pourrait, du reste, +servir de prface ces notes, o je compte plus tard +prendre ma revanche, en te racontant les ftes du +Soleil.<a name="page_003" id="page_003"></a></p> + +<p>—Tu dois connatre dans l'œuvre de Rembrandt +une petite eau-forte, de facture hache, imptueuse, +et d'une couleur incomparable, comme toutes les fantaisies +de ce gnie singulier, moiti nocturne, moiti +rayonnant, qui semble n'avoir connu la lumire qu' +l'tat douteux de crpuscule, ou l'tat violent +d'clairs. La composition est fort simple: ce sont trois +arbres hrisss, bourrus de forme et de feuillage; +gauche, une plaine perte de vue; un grand ciel o +descend une immense nue d'orage; et, dans la +plaine, deux imperceptibles voyageurs, qui cheminent +en toute hte et fuient, le dos au vent.—Il y a l +toutes les transes de la vie de voyage, plus un ct +mystrieux et pathtique, qui m'a toujours fortement +proccup. Parfois mme, il m'est arriv d'y voir +comme une signification qui me serait personnelle: +c'est la pluie que j'ai d de connatre, une premire +fois, il y a cinq ans, le pays du perptuel t; c'est en +la fuyant perdument qu'enfin j'ai rencontr le soleil +sans brume.</p> + +<p>C'tait en 1848, en fvrier, il n'y avait pas eu +d'intervalle cette anne-l entre les pluies de novembre +et les grandes pluies d'hiver, lesquelles duraient +depuis trois mois et demi, presque sans un seul jour +de repos. J'avais fui de Blidah Alger, d'Alger +Constantine, sans trouver un point du littoral pargn +par ce funeste hiver; il s'agissait de chercher un lieu +qu'il ne pt atteindre: c'est alors que je pensai au<a name="page_004" id="page_004"></a> +Dsert.—La route qui y conduit se dessinait sur +le <i>Condiat-Aty</i> tremp d'eau, et, de temps en temps, +j'en voyais descendre de longs convois de gens, au +visage marqu par un ternel coup de soleil, suivis de +leurs chameaux chargs de dattes et de produits +bizarres. Il me semblait sentir encore, en les approchant, +comme un reste de tideur apporte dans +les plis fangeux de leurs burnouss. Un matin donc, +nous partmes en dsesprs, passant, tant bien que +mal, les rivires dbordes et poussant droit devant +nous, vers Bisk'ra. Cinq jours aprs, le 28 fvrier, +j'arrivais <i>El-Kantara</i>, sur la limite du Tell de +Constantine, harass, transi, travers jusqu'au cœur, +mais bien rsolu ne plus m'arrter qu'en face du +soleil indubitable du Sud.</p> + +<p>El-Kantara—le pont—garde le dfil et pour +ainsi dire l'unique porte par o l'on puisse, du Tell, +pntrer dans le Sahara. Ce passage est une dchirure +troite, qu'on dirait faite de main d'homme, dans une +norme muraille de rochers de trois ou quatre cents +pieds d'lvation. Le pont, de construction romaine, +est jet en travers de la coupure. Le pont franchi, et +aprs avoir fait cent pas dans le dfil, vous tombez, +par une pente rapide, sur un charmant village, arros +par un profond cours d'eau et perdu dans une fort +de vingt-cinq mille palmiers. Vous tes dans le Sahara.</p> + +<p>Au del s'lve dans une double range de collines +dores, derniers mouvements du sol, qui, douze lieues<a name="page_005" id="page_005"></a> +plus loin, vont expirer dans la plaine immense et +plate du petit dsert d'Angad, premier essai du grand +Dsert.</p> + +<p>Grce cette situation particulire, El-Kantara, qui +est, sur cette ligne, le premier des villages sahariens, +se trouve avoir ce rare privilge d'tre un peu protg +par sa fort contre les vents du dsert, et de l'tre +tout fait contre ceux du nord par le haut rempart de +rochers auquel il est adoss. Aussi, est-ce une croyance +tablie chez les Arabes que la montagne arrte son +sommet tous les nuages du Tell; que la pluie vient y +mourir, et que l'hiver ne dpasse pas ce pont merveilleux, +qui spare ainsi deux saisons, l'hiver et l't; +deux pays, le Tell et le Sahara; et ils en donnent +pour preuve que, d'un ct, la montagne est noire et +couleur de pluie, et de l'autre, rose et couleur de beau +temps.</p> + +<p>C'tait notre avant-dernire marche, la dernire +devant nous conduire d'une traite Bisk'ra. La +matine avait t glace; le thermomtre, sous nos +froides tentes de K'sour, marquait notre rveil 1 au-dessous +de 0. Je me souviens, quoiqu' cinq ans de +distance, des moindres dtails de cette journe. Peu +s'en tait fallu qu'elle ne devnt terrible; mon ami +A... S... avait failli se casser la tte en voulant me +passer mon fusil; je portais en bandoulire ce fusil +funeste, et l'avais dcharg, m'tant promis de ne +plus m'en servir. Il y avait, pour le sr, un peu de<a name="page_006" id="page_006"></a> +mlancolie parmi nous et, depuis l'accident surtout, +on se taisait. Le lieu tait fort triste. Nous suivions +une avenue pierreuse, encaisse entre deux longs murs +de rochers sombres, absolument dpouille d'herbes, +mal claire par un jour sans soleil. De temps en +temps, un aigle, pos sur un angle avanc de la montagne, +se levait lentement notre approche et montait +d'un vol circulaire au-dessus de nos ttes. Le ciel +tendu de gris se reposait de pleuvoir; mais le vent se +maintenait au nord: il enfilait la gorge et semblait vouloir +nous poursuivre. C'tait un petit souffle aigu, persistant, +qu'on entendait peine, et cependant trs incommode. +Je me le rappelle surtout cause des bruits +singuliers qu'il faisait dans les canons vides de mon +fusil; on et dit la sonnerie de deux cloches tintant +ensemble sur un mode plaintif et pas tout fait +l'unisson. Le bruit tait si lger qu'il me paraissait venir +de fort loin, et si trangement triste, que, pendant le +reste de la journe, il m'importuna. Ce ne fut que le +lendemain qu'en l'entendant se reproduire, je finis +par en dcouvrir la cause. Enfin nous atteignmes le +dfil; il tait six heures moins quelques minutes.</p> + +<p>Le docteur T... nous prcdait au galop de son +cheval boiteux, tout en chantant languissamment la +chanson pseudo-arabe et nouvelle encore de <i>Khedoudja</i>; +il arriva le premier sur le pont, se dcouvrit +et nous cria:</p> + +<p>Messieurs, ici on salue!<a name="page_007" id="page_007"></a></p> + +<p>Est-il vrai que la premire colonne militaire qui ait, +en 1844, franchi ce pont clbre, se soit arrte par +un mouvement de subite admiration, et que les musiques +se soient mises jouer d'enthousiasme? Je ne +sais l-dessus que ce qu'on m'en a dit; mais ce soir-l, +le spectacle que j'avais sous les yeux m'et fait croire + cette tradition.</p> + +<p>Les palmiers, les premiers que je voyais; ce petit +village couleur d'or, enfoui dans des feuillages verts +dj chargs des fleurs blanches du printemps; une +jeune fille qui venait nous, en compagnie d'un +vieillard, avec le splendide costume rouge et les riches +colliers du dsert, portant une amphore de grs sur +sa hanche nue; cette premire fille la peau blonde, +belle et forte d'une jeunesse prcoce, encore enfant et +dj femme; ce vieillard abattu, mais non dfigur +par une vieillesse htive; tout le dsert m'apparaissant +ainsi sous toutes ses formes, dans toutes ses beauts et +dans tous ses emblmes; c'tait, pour la premire, +une tonnante vision. Ce qu'il y avait surtout d'incomparable, +c'tait le ciel: le soleil allait se coucher +et dorait, empourprait, maillait de feu une multitude +de petits nuages dtachs du grand rideau noir tendu +sur nos ttes, et rangs comme une frange d'cume au +bord d'une mer trouble. Au del commenait l'azur; +et alors, des profondeurs qui n'avaient pas de limites, + travers des limpidits inconnues, on apercevait le +pays cleste du bleu. Des brises chaudes montaient,<a name="page_008" id="page_008"></a> +avec je ne sais quelles odeurs confuses et quelle +musique arienne, du fond de ce village en fleurs; les +dattiers, agits doucement, ondoyaient avec des rayons +d'or dans leurs palmes; et l'on entendait courir, sous +la fort paisible, des bruits d'eau mls aux froissements +lgers du feuillage, des chants d'oiseaux, +des sons de flte. En mme temps un <i>muezzin</i>, qu'on +ne voyait pas, se mit chanter la prire du soir, la +rptant quatre fois aux quatre points de l'horizon, et +sur un mode si passionn, avec de tels accents, que +tout semblait se taire pour l'couter.</p> + +<p>Le lendemain, mme beaut dans l'air et mme +fte partout. Alors, seulement, je me donnai le plaisir +de regarder ce qui se passait au nord du village, et le +hasard me rendit tmoin d'un phnomne en effet +trs singulier. Tout ce ct du ciel tait sombre et +prsentait l'aspect d'un norme ocan de nuages, +dont le dernier flot venait pour ainsi dire s'abattre et +se rouler sur l'extrme arte de la montagne. Mais la +montagne, comme une solide falaise, semblait le repousser +au large; et, sur toute la ligne orientale du +Djebel-Sahari, il y avait un remous violent exactement +pareil celui d'une forte mare. Derrire, descendaient +lugubrement les tranes grises d'un vaste dluge; puis, +tout fait au fond, une montagne loigne montrait +sa tte couverte de lgers frimas. Il pleuvait torrents +dans la valle du Metlili, et quinze lieues plus loin il +neigeait. L'ternel printemps souriait sur nos ttes.<a name="page_009" id="page_009"></a></p> + +<p>Notre arrive au dsert se fit par une journe magnifique, +et je n'eus pas une seule goutte de pluie +pendant tout mon sjour dans le Sahara, qui fut long.</p> + +<p>Tel fut, cher ami, le prambule radieux de mon +voyage aux <i>Zibans</i>. Ce passage inattendu d'une saison + l'autre, l'tranget du lieu, la nouveaut des perspectives, +tout concourut en faire comme un lever de +rideau splendide; et cette subite apparition de l'Orient +par la porte d'or d'El-Kantara m'a laiss pour toujours +un souvenir qui tient du merveilleux.</p> + +<p>Aujourd'hui, je n'attends plus, ni ne dsire aucune +surprise; mon arrive au dsert se fera plus simplement; +sans tonnement, car je vais revoir, sinon les +mmes lieux, du moins des choses et des aspects +connus; sans coup de thtre, car il n'y a pas d'El-Kantara +sur la route uniforme et trs prvenue que je +vais suivre.</p> + +<p>Mme, et pour savoir d'avance quoi m'en tenir +tout fait, j'ai soigneusement tudi la carte du Sud, +depuis Medeah jusqu' El-Aghouat; non point en +gographe, mais en peintre.—Voici peu prs ce +qu'elle indique: des montagnes jusqu' Boghar; +partir de Boghar, sous la dnomination de Sahara, +des plaines succdant des plaines: plaines unies, +marcages, plaines sablonneuses, terrains secs et +pierreux, plaines onduleuses et d'<i>alfa</i>; douze lieues +nord d'El-Aghouat, un palmier; enfin, El-Aghouat, reprsent +par un point plus large, l'intersection d'une<a name="page_010" id="page_010"></a> +multitude de lignes brises, rayonnant en tout sens, +vers des noms tranges, quelques-uns demi fabuleux; +puis, tout coup, dans le sud-est, une plaine indfiniment +plate, aussi loin que la vue peut s'tendre; et, +sur ce grand espace laiss en blanc, ce nom bizarre et +qui donne penser, <i>Bled-el-Ateuch</i>, avec sa traduction: +<i>Pays de la soif</i>.—D'autres reculeraient devant la +nudit d'un semblable itinraire; je t'avoue que c'est +prcisment cette nudit qui m'encourage.</p> + +<p>Je crois avoir un but bien dfini.—Si je l'atteignais +jamais, il s'expliquerait de lui-mme; si je ne dois pas +l'atteindre, quoi bon te l'exposer ici?—Admets +seulement que j'aime passionnment le bleu, et qu'il +y a deux choses que je brle de revoir: le ciel sans +nuages, au-dessus du dsert sans ombre.</p> + +<p class="date"> +El-Goua, 24 mai au soir.<br /> +</p> + +<p>On compte, par la route que nous suivons, quatorze +lieues de Medeah Boghar; peu prs deux lieues de +moins que la route des prolonges. Elle est aussi directe +que peut l'tre un sentier d'Arabe dans un pays difficile; +c'est--dire qu' moins d'escalader les montes +comme on fait d'un rempart et de se laisser glisser aux +descentes, il me parat presque impossible d'abrger +davantage. J'ai cru remarquer que le plus souvent +nous coupions droit devant nous en pleine montagne, +et je n'ai pas vu d'ailleurs que cette voie escarpe, o<a name="page_011" id="page_011"></a> +nous entranait notre chef de file, ft autrement trace +que par le passage des bergers ou par l'coulement +naturel des eaux de pluie. Cependant rien n'est plus +ais que d'y mener un convoi marchant en bon ordre, +avec des mulets peu chargs et des chevaux prudents.</p> + +<p>Tout ce pt de montagnes, que nous avons mis +cinq heures traverser, prsente un systme irrgulier +de mamelons coniques profondment dcoups et +spars par d'troits ravins. Au fond de chacun de ces +ravins, creuss en forme d'entonnoirs, il y a des eaux +courantes ou de jolies fontaines, avec des lauriers-roses +en abondance. Les pentes sont entirement couvertes +de broussailles, et les sommets se couronnent +avec gravit de chnes verts, de chnes-liges et +d'arbres rsineux. De loin en loin, de petites fumes +odorantes, qu'on voit filer paisiblement au-dessus des +bois, et de rares carrs d'orges vertes indiquent, dans +ce lieu solitaire, la prsence de quelques agriculteurs +arabes. Cependant, on n'aperoit ni le propritaire du +champ, ni les cabanes d'o sortent ces fumes; on ne +rencontre personne, on n'entend pas mme un aboiement +de chien. L'Arabe n'aime pas montrer sa +demeure, pas plus qu'il n'aime dire son nom, +parler de ses affaires, raconter le but de ses voyages. +Toute curiosit dont il peut tre l'objet lui est importune. +Aussi tablit-il sa maison aux endroits les moins +apparents, peu prs comme on ferait une embuscade, +de manire n'tre point vu, mais tout observer. Du<a name="page_012" id="page_012"></a> +fond de cette retraite invisible, il a l'œil ouvert sur les +routes, il surveille les gens qui passent, en remarque +le nombre et s'assure, avec inquitude, du chemin +qu'ils prennent. C'est une alarme quand on fait mine +d'examiner le pays, de s'y arrter ou de se diriger prcisment +vers le lieu qu'il habite. Quelquefois un de +ces campagnards souponneux vous accompagne ainsi +fort loin, votre insu et ne vous perd de vue que lorsqu'il +n'a plus aucun intrt rel ou imaginaire vous +suivre. Toutes les habitudes du paysan arabe sont +soumises ce systme absolu de prcaution et d'espionnage; +et sa manire d'entendre la proprit ne +peut s'expliquer que par ce gnral sentiment de +dfiance. Mme l'tat sdentaire, il ne se croit tranquille +possesseur que de ce qu'il dtient; il prfre la +fortune mobilire, parce que rien ne la constate, +qu'elle est facile convertir, facile nier et enfouissable. +La terre, au contraire, l'embarrasse; et toute +proprit foncire lui semble incertaine et surtout +compromettante. Il n'occupe donc ostensiblement que +le petit coin qu'il a ensemenc, et, s'il nglige de +s'tendre au del et de s'approprier par la culture tout +le terrain qui l'environne, s'il entretient la solitude +autour de lui, et pour ainsi dire jusqu' la porte de sa +maison, c'est uniquement pour ne pas faire un aveu +plus manifeste de ce qu'il possde. Rien n'est donc plus +abandonn en apparence qu'un pays habit par des +tribus arabes; on ne saurait y tenir moins de place, y<a name="page_013" id="page_013"></a> +faire moins de bruit, ni plus discrtement empiter sur +le dsert.</p> + +<p>Nous avancions en silence et gravissions pniblement, +pendus aux crins de nos chevaux, de longs +escarpements dont chacun nous cotait une heure +franchir. Nous faisions lever des engoulevents, des +tourterelles de bois, quelques voles plus rares de perdrix +grises; par moments, le cri sonore d'un merle +clatait tout prs de nous, et l'on voyait le petit oiseau +noir fuir au-dessus des fourrs. Il faisait chaud; l'air +tait orageux; le ciel, sem de nuages, avec des +troues d'un bleu sombre, promenait des ombres +immenses sur l'tendue de ce beau pays, tout color +d'un vert srieux. C'tait paisible, et je ne puis dire +quel point cela me parut grand. A chaque sommet que +nous atteignions, je me retournais pour voir monter, +l'horizon oppos, les pics bleutres de la <i>Mouzaa</i>. Il +y eut un moment o, par l'chancrure des gorges, +j'entrevis un coin de la plaine, et au-dessus, dans le +brouillard, quelque chose de bleu qui ressemblait +encore la mer, cette Mditerrane, mon ami, que +d'ici j'appelle la mer du Nord, et qu'un jour, avec +regret, j'appellerai, comme autrefois, la mer d'Afrique. +De temps en temps, Medeah se montrait au nord-ouest +sur un plateau plus clair que les autres, o l'on +voyait se dessiner des routes. Vers trois heures, je +l'aperus pour la dernire fois et je lui dis adieu. Il +n'apparaissait plus que comme une masse un peu<a name="page_014" id="page_014"></a> +rouge pique de points blanchtres au-dessus d'un +triple tage de mamelons boiss; je distinguais confusment +les deux ou trois minarets qui dominent la +ville; je crus reconnatre celui que tu prfres, au pied +des casernes, et je donnai un souvenir nos cigognes; +puis mon œil fit le tour de l'horizon. Je ne sais quels +fils imperceptibles qui me tenaient au cœur se +tendirent un moment plus fort que je n'aurais cru, et +je compris alors seulement que je partais et que j'entreprenais +autre chose qu'une promenade.</p> + +<p>Il y avait quatre heures que nous marchions; nous +n'avions pas fait cinq lieues encore, mais nous achevions +de monter. Aprs une dernire heure de marche +sur des pentes douces et parmi des fourrs trs-pais, +mon cheval donna des signes de joie, et je dcouvris +devant moi, dans une sorte de clairire leve, une +maison blanche entoure de cabanes de paille, quelques +tentes noires, et notre avant-garde de cavaliers +qui dj disposait le bivouac.</p> + +<p>Nous voici donc dans <i>El-Goua</i>, ou, si tu veux, <i>la +Clairire</i>, camps pour cette nuit prs de la maison du +commandement de <i>Si-Djilali-Bel Hadj-Meloud</i>, cad +des <i>Beni-Haen</i>. On appelle maisons de commandement +certaines maisons fortifies, que notre gouvernement +fait btir l'intrieur du pays, pour servir de rsidence +officielle un chef de tribus, de lieu de dfense +en cas de guerre, et en mme temps d'htellerie pour +les voyageurs. Indpendamment du chef arabe, qui<a name="page_015" id="page_015"></a> +l'occupe assez irrgulirement, ces postes sont en +gnral gards par quelques hommes d'infanterie +dtachs de la garnison franaise la plus voisine. Avec +plus d'importance et de plus grandes dimensions, ils +deviennent des <i>bordj</i> (proprement: lieux fortifis). La +maison d'El-Goua n'est qu'un modeste corps de garde +en rez-de-chausse, avec une cour au centre, quatre +pavillons saillants aux quatre angles, des murs bas, +seulement percs de meurtrires, une porte pleine et +ferre. Un grand noyer qui s'lve en forme de boule +de l'autre ct de la maison, des hangars de chaume +disposs autour, soutenus par des branches mortes et +palissads de broussailles, le jeu du ciel entre les +vastes rameaux de l'arbre et de gros nuages orageux +rouls en masses tincelantes au-dessus des coteaux +devenus bruns, tout cela formait un ensemble de +tableau peu oriental, mais qui m'a plu, prcisment +cause de sa ressemblance avec la France. Du ct du +sud, il n'y a pas de vue; du ct du nord et du couchant, +nous dominons une assez grande tendue de +collines et de petites valles, clairsemes de bouquets +de bois, de prairies naturelles et de quelques champs +cultivs. Les collines se couvraient d'ombres, les bois +taient couleur de bronze, les champs avaient la pleur +exquise des bls nouveaux, le contour des bois s'indiquait +par un filet d'ombres bleues. On et dit un tapis +de velours de trois couleurs et d'paisseur ingale: +ras court l'endroit des champs, plus laineux <a name="page_016" id="page_016"></a> +l'endroit des bois. Dans tout cela, rien de farouche et +qui fasse penser au voisinage des lions.</p> + +<p>Les deux tentes arabes dresses pour nous recevoir +serviront d'asile nos gens et d'abri pour nos bagages, +car nous avons tout juste de quoi nous loger nous-mmes. +Je te parlerai de notre <i>galfa</i> (caravane) quand +elle sera complte et organise sur un pied de long +voyage, quand nous aurons remplac nos mulets de +montagne par des chameaux, et quand notre <i>klhebbir</i> +(conducteur-chef de caravane), qui, tu le sais, est +M. N***, aura rassembl toute sa suite de cavaliers et +de serviteurs. Le tout, chameaux, tentes supplmentaires +et gens d'escorte, nous attend <i>Boghari</i>, o +nous les trouverons demain soir. Jusqu'ici, notre petit +convoi, d'assez vulgaire apparence, se compose, +presque nombre gal, de burnouss et d'habits franais, +et nos muletiers n'ont pas la rude et patiente +allure que je m'attends trouver dans nos chameliers, +ces intrpides marcheurs du dsert.</p> + +<p>Il est huit heures; nous venons de rentrer sous nos +tentes aprs avoir soup chez le cad. <i>Si-Djilali</i> nous +a donn la <i>diffa</i>: il arrivait tout exprs pour nous +recevoir de la tribu qu'il habite quelques lieues d'ici. +Il est impossible de recevoir au seuil des pays arabes +une hospitalit plus encourageante. Quant notre +hte, je retrouve en lui ces grands traits de montagnard +que nous avons dj pressentis Medeah et tant +admirs, si tu t'en souviens; et, comme personnage de<a name="page_017" id="page_017"></a> +frontispice, il a dj sa valeur. C'est une belle tte, +fortement basane, ardente et pleine de rsolution, +quoique souriante, avec de grands yeux doux et une +bouche frquemment entr'ouverte la manire des +enfants; cette habitude fait remarquer ses dents qui +sont superbes. Il porte deux <i>burnouss</i>, un noir par-dessus +un blanc. Le <i>burnouss</i> noir, qu'on voit rarement +dans les tribus du littoral et qui disparat, m'a-t-on +dit, dans le Sud, semble tre propre aux rgions +intermdiaires que je vais traverser de Medeah +D'jelfa. Il est de grosse laine ou de poil de chameau; +on dirait du feutre, tant il est lourd, pais, rude au +toucher: il a plus d'ampleur que le burnouss de laine +blanche, et tombe tout d'une pice quand il est pendant; +relev sur l'paule, il forme peine un ou deux +plis rguliers et cassants. Il fait paratre courts les +hommes les plus grands, tant il les largit, et leur +donne alors une pesanteur de dmarche, une majest +de port extraordinaires. Ajoute ce vtement un peu +monacal, qui tient de la chape par la roideur, et du +froc par le capuchon rabattu dans le dos, des bottes +rouges de cavalier, un chapelet de bois brun, une ceinture +de maroquin boucle la taille, use par le frottement +des pistolets, enfin un long cordon d'amulettes +de bois ou de sachets de cuir rouge descendant +sur un <i>hak djeridi</i> de fine laine lame de soie; tout +laine et tout cuir, sans broderie, sans flots de soie, sans +une ganse d'or, telle tait la tenue svre de notre<a name="page_018" id="page_018"></a> +hte. <i>Si-Djilali</i> est de noblesse militaire; son pre, <i>Si-Hadj-Meloud</i>, +est plerin de la Mecque. Il y a, comme +tu le vois, du sang de fanatique et de soldat dans ses +veines. C'est un homme de trente ans, ou bien alors +un jeune homme que la fatigue, une grande position, +la guerre peut-tre, ou seulement le soleil de son pays +ont mri de bonne heure. A le regarder de plus prs, +on s'aperoit que ses yeux pleins de flammes ne sont +pas toujours d'accord avec sa bouche, quand celle-ci +sourit, et que cette juvnile hilarit des lvres n'est +qu'une manire d'tre poli.</p> + +<p>La chambre o nous mangions tait petite, sans +meubles, avec une chemine franaise et des murs +dj dgrads, quoique la maison soit neuve. Il y avait +du feu dans la chemine; un tapis de tente, trop grand +pour la chambre et roul contre un des murs, de +manire nous faire un dossier; pour tout clairage, +une bougie tenue par un domestique accroupi devant +nous, et faisant, dans une immobilit absolue, l'office +de chandelier. Si simple que soit la salle manger, si +mal clair que soit le tapis qui sert de table, un repas +arabe est toujours une affaire d'importance.</p> + +<p>Je n'ai pas t'apprendre que la <i>diffa</i> est le repas +d'hospitalit. La composition en est consacre par +l'usage et devient une chose d'tiquette. Pour n'avoir +plus revenir sur ces dtails, voici le menu fondamental +d'une <i>diffa</i> d'aprs le crmonial le plus rigoureux. +D'abord un ou deux moutons rtis entiers;<a name="page_019" id="page_019"></a> +on les apporte empals dans de longues perches et +tout frissonnants de graisse brlante: il y a sur le tapis +un immense plat de bois de la longueur d'un mouton; +on dresse la broche comme un mt au milieu du plat; +le porte-broche s'en empare peu prs comme d'une +pelle labourer, donne un coup de son talon nu sur +le derrire du mouton et le fait glisser dans le plat. La +bte a tout le corps balafr de longues entailles faites +au couteau avant qu'on ne la mette au feu; le matre +de la maison l'attaque alors par une des excoriations +les plus dlicates, arrache un premier lambeau et +l'offre au plus considrable de ses htes. Le reste est +l'affaire des convives. Le mouton rti est accompagn +de galettes au beurre, feuilletes et servies chaudes; +puis viennent des ragots, moiti mouton et moiti +fruits secs, avec une sauce abondante, fortement assaisonne +de poivre rouge. Enfin arrive le couscoussou, +dans un vaste plat de bois reposant sur un pied en +manire de coupe. La boisson se compose d'eau, de +lait doux (<i>halib</i>), de lait aigre (<i>leben</i>); le lait aigre +semble prfrable avec les aliments indigestes; le lait +doux, avec les plus pics. On prend la viande avec +les doigts, sans couteau ni fourchette; on la dchire; +pour la sauce, on se sert de cuillers de bois, et le plus +souvent d'une seule qui fait le tour du plat. Le couscoussou +se mange indiffremment, soit la cuiller, +soit avec les doigts; pourtant, il est mieux de le rouler +de la main droite, d'en faire une boulette et de l'avaler<a name="page_020" id="page_020"></a> +au moyen d'un coup de pouce rapide, peu prs +comme on lance une bille. L'usage est de prendre +autour du plat, devant soi, et d'y faire chacun son +trou. Il y a mme un prcepte arabe qui recommande +de <i>laisser le milieu, car la bndiction du ciel y descendra</i>. +Pour boire, on n'a qu'une gamelle, celle qui +a servi traire le lait ou puiser l'eau. A ce sujet, je +connais encore un prcepte: Celui qui boit ne <i>doit</i> +pas respirer dans la tasse o est la boisson; il <i>doit</i> +l'ter de ses lvres pour reprendre haleine; puis il +<i>doit</i> recommencer boire. Je souligne le mot +doit, pour lui conserver le sens impratif.</p> + +<p>Si tu te rappelles l'article <i>Hospitalit</i> dans le livre +excellent de M. le gnral Daumas sur le <i>Grand +Dsert</i>, tu dois voir que c'est dans les mœurs arabes +un acte srieux que de manger et de donner manger, +et qu'une <i>diffa</i> est une haute leon de savoir-vivre, de +gnrosit, de prvenances mutuelles. Et remarque +que ce n'est point en vertu de devoirs sociaux, chose +absolument inconnue de ce peuple antisocial, mais en +vertu d'une recommandation divine, et, pour parler +comme eux, titre d'<i>envoy de Dieu</i>, que le voyageur +est ainsi trait par son hte. Leur politesse repose +donc non sur des conventions, mais sur un principe +religieux. Ils l'exercent avec le respect qu'ils ont pour +tout ce qui touche aux choses saintes, et la pratiquent +comme un acte de dvotion.</p> + +<p>Aussi ce n'est point une chose qui prte rire, je<a name="page_021" id="page_021"></a> +l'affirme, que de voir ces hommes robustes, avec leur +accoutrement de guerre et leurs amulettes au cou, +remplir gravement ces petits soins de mnage qui +sont en Europe la part des femmes; de voir ces larges +mains, durcies par le maniement du cheval et la pratique +des armes, servir table, mincer la viande +avant de vous l'offrir, vous indiquer sur le dos du +mouton l'endroit le mieux cuit, tenir l'aiguire ou +prsenter, entre chaque service, l'essuie-mains de +laine ouvre. Ces attentions, qui dans nos usages paratraient +puriles, ridicules peut-tre, deviennent ici +touchantes par le contraste qui existe entre l'homme +et les menus emplois qu'il fait de sa force et de sa +dignit.</p> + +<p>Et quand on considre que ce mme homme, qui +impose aux femmes la peine accablante de tout faire +dans son mnage par paresse ou par excs de pouvoir +domestique, ne ddaigne pas de les suppler en tout +quand il s'agit d'honorer un hte, on doit convenir +que c'est, je le rpte, une grande et belle leon qu'il +nous donne, nous autres gens du Nord. L'hospitalit +exerce de cette manire, par les hommes l'gard +des hommes, n'est-elle pas la seule digne, la seule +fraternelle, la seule qui, suivant le mot des Arabes, +<i>mette la barbe de l'tranger dans la main de son +hte</i>? Au reste, tout a t dit l-dessus, except peut-tre +quelques dtails plus ignors qui prouvent +l'excs que l'invit est autoris se mettre dans le<a name="page_022" id="page_022"></a> +plus grand bien-tre possible, et qu'il est permis, +mme en compagnie, de tmoigner qu'on a l'estomac +plein. C'est une habitude que notre civilit purile et +honnte n'a pas mme imagin de dfendre aux petits +enfants qui ont trop mang. Elle sera difficile comprendre, +surtout excuser, de la part de gens si +graves, et qui jamais ne s'exposent la moquerie. +Mais il ne faut pas oublier qu'elle est dans les mœurs, +et que ces choses-l se font avec la plus tonnante +bonhomie.</p> + +<p>Le caf, le th et le tabac ne sont servis qu'aux +trangers chrtiens, et sont totalement inconnus dans +les k'sours et dans les douars arabes du Sud. Un Arabe +qui se respecte s'abstient assez gnralement d'en faire +usage. Il y a de pauvres gens qui n'en ont jamais +got. On se figure, tout fait tort, que chaque +Arabe est arm de sa pipe, comme on voit les Maures +et les Turcs. Les Maures eux-mmes ne fument pas +tous. J'en connais qui regardent cela comme un vice +presque gal celui de boire du vin; ceux-l sont les +mthodistes svres qui se montrent exacts aux mosques +et ne portent que des vtements de laine ou de +soie, sans broderie de mtal, d'or ni d'argent.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p><i>Onze heures.</i>—J'achve, en regardant la nuit, +cette premire veille de bivouac. L'air n'est plus +humide, mais la terre est toute molle, la toile des +tentes est trempe de rose; la lune, qui va se lever,<a name="page_023" id="page_023"></a> +commence blanchir l'horizon au-dessus des bois. +Notre bivouac repose dans une obscurit profonde. Le +feu allum au milieu des tentes, et prs duquel les +Arabes ont jusqu' prsent chuchot, se racontant je +ne sais quoi, mais assurment pas les histoires d'Antar, +quoi qu'en disent les voyageurs revenus d'Orient; +le feu abandonn s'est teint et ne rpand plus qu'une +vague odeur de rsine qui parfume encore tout le camp; +nos chevaux ont de temps en temps, des frissons amoureux +et poussent, vers une femelle invisible qui les +enflamme, des hennissements aigus comme un clat +de trompette; tandis qu'une chouette, perche je ne +sais o, exhale temps gaux, au milieu du plus +grand silence, cette petite note unique, plaintive qui +fait: clou! et semble une respiration sonore plutt +qu'un chant.</p> + +<p class="date"> +Boghari, 26 mai au matin.<br /> +</p> + +<p>Ou je me trompe fort, ou j'ai sous les yeux l'Afrique +africaine comme on la rve; et le reste de mon voyage +n'aura plus, sous certains rapports, grand'chose +m'apprendre d'ici au dsert. J'ai fait une vraie dcouverte +en arrivant ici; car j'ai trouv qu' ct de +<i>Boghar</i>, seul point que je connusse de nom, et qui, +pour moi, reprsentait tout un pays, il en existe un +autre dont personne ne parle, sans doute cause de +son inutilit stratgique, ou, plus probablement, +cause de son extraordinaire aridit. Ce pays, qui ne<a name="page_024" id="page_024"></a> +ressemble en rien au premier, s'appelle d'un nom qui +a l'air d'un diminutif de Boghar, <i>Boghari</i>.</p> + +<p>Boghar est une citadelle franaise, sorte de grand'garde +aventure sur le sommet d'une haute montagne +boise de pins sombres et toujours verts; Boghari, au +contraire, est un petit village entirement arabe, +cramponn sur le dos d'un mamelon soleilleux et +toujours aride; ils se font face trois quarts de lieue +de distance, spars seulement par le Chliff et par +une troite valle sans arbres. Je ne suis point mont + Boghar; ce que j'en vois d'ici me parat triste, froid, +curieux peut-tre, mais ennuyeux comme un belvdre; +quant Boghari, heureusement pour lui, +peine habitable pour les Arabes, c'est tout simplement +la vraie terre de Cham. Mais n'anticipons pas; j'y reviendrai. +Nous traverserons ensemble toute cette valle +du Chliff, et je m'imagine que derrire ces collines +aplaties et nues qui barrent l'horizon du Sud, et que je +vais franchir aujourd'hui, il y a des choses qui me +surprendront.</p> + +<p>La premire partie de l'tape en venant d'El-Goua, +d'o nous sommes partis hier au jour levant, se fait +non plus comme celle de la veille travers des maquis +entremls de bouquets d'arbres, mais travers +une belle fort de chnes verts; par de vastes clairires +tapisses d'herbes et avec de profondes perspectives +sur les fonds bleus, sur les fonds verts, touffus, +feuillus, d'un pays toujours et toujours bois. Cette<a name="page_025" id="page_025"></a> +partie de l'tape est trs belle. On rve chasse, on +rve aboiements de meutes, dans ces solitudes pleines +d'chos.</p> + +<p>Tout coup la montagne manque sous vos pieds; +l'horizon se dgage, et l'œil embrasse alors vol d'oiseau, +dans toute sa longueur, une valle beaucoup +moins riante, d'un gris fauve qui commence sentir +le feu; elle est comprise entre deux ranges de collines, +celles de droite encore broussailleuses, celles de +gauche peine couronnes de quelques pins rabougris, +et de plus en plus dcouvertes.</p> + +<p>La valle prend son nom de l'<i>Oued-el-Akoum</i>, +petite rivire encaisse, dont le voisinage anime par-ci +par-l d'assez belles cultures, mais ne fait pas pousser +un seul arbre, et qui court, ingalement borde de +berges terreuses et de lauriers-roses, se jeter dans le +Chliff au pied de Boghar.</p> + +<p>C'est l qu' la halte du matin, par une journe +blonde et transparente, j'ai revu les premires tentes +et les premiers troupeaux de chameaux libres, et compris +avec ravissement qu'enfin j'arrivais chez les patriarches.</p> + +<p>Le vieux <i>Hadj-Meloud</i>, tout semblable son anctre +<i>Ibrahim</i>, <i>Ibrahim l'hospitalier</i>, comme disent +les Arabes, nous attendait sa zmala, o son fils Si-Djilali +tait venu nous conduire lui-mme, pour que +toute la famille y ft prsente. Il nous reut ct du +<i>douar</i>, suivant l'usage, dans de grandes tentes dresses<a name="page_026" id="page_026"></a> +pour nous (Guatin-el-Dyaf, tentes des htes), au +milieu de serviteurs nombreux et avec tout l'appareil +convenu. On y mangea beaucoup, et nous y bmes le +caf dans de petites tasses vertes sur lesquelles il y avait +crit en arabe: <i>Bois en paix</i>.</p> + +<p>Je n'ai jamais, en effet, rien vu de plus paisible, ni +qui invitt mieux boire en paix dans la maison d'un +hte; je n'ai jamais rien vu de plus simple que le tableau +qui se droulait devant nous.</p> + +<p>Nos tentes trs vastes et, soit dit en passant, dj +rayes de rouge et de noir comme dans le Sud, occupaient +la largeur d'un petit plateau nu, au bord de la +rivire. Elles taient grandes ouvertes, et les portes, +releves par deux btons, formaient sur le terrain +fauve et pel deux carrs d'ombres, les seules qu'il y +et dans toute l'tendue de cet horizon accabl de +lumire et sur lequel un ciel demi voil rpandait +comme une pluie d'or ple. Debout dans cette ombre +grise, et dominant tout le paysage de leur longue +taille, Si-Djilali, son frre et leur vieux pre, tous +trois vtus de noir, assistaient en silence au repas. +Derrire eux, et en plein soleil, se tenait un cercle de +gens accroupis, grandes figures d'un blanc sale, sans +plis, sans voix, sans geste, avec des yeux clignotants +sous l'clat du jour et qu'on et dit ferms. Des serviteurs, +vtus de blanc comme eux et comme eux silencieux, +allaient sans bruit de la tente aux cuisines dont +on voyait la fume s'lever en deux colonnes onduleuses<a name="page_027" id="page_027"></a> +au revers du plateau, comme deux fumes de +sacrifice.</p> + +<p>Au del, afin de complter la scne et comme pour +l'encadrer, je pouvais apercevoir, de la tente o j'tais +couch, un coin du douar, un bout de la rivire o +buvaient des chevaux libres, et, tout fait au fond, +de longs troupeaux de chameaux bruns, au cou +maigre, couchs sur des mamelons striles, terre +nue comme le sable et aussi blonde que des moissons.</p> + +<p>Au milieu de tout cela, il n'y avait donc qu'une +petite ombre, celle o reposaient les voyageurs, et +qu'un peu de bruit, celui qui se faisait dans la tente.</p> + +<p>Et de ce tableau, que je copie sur nature, mais auquel +il manquera la grandeur, l'clat et le silence, et +que je voudrais dcrire avec des signes de flammes et +des mots dits tout bas, je ne garderai qu'une seule +note qui contient tout: <i>Bois en paix</i>.</p> + +<p>La valle de l'Oued-el-Akoum, qui se rtrcit et se +dpouille encore mesure qu'on avance au sud, rencontre +le Chliff trois heures de l, et dbouche, +comme je te l'ai dit, entre Boghar et Boghari, dans +une autre valle courant en sens contraire, de l'est +l'ouest, et celle-ci tout fait aride.</p> + +<p>Boghar apparat de fort loin, pose sur sa montagne +pointue, comme une tache gristre parmi des massifs +verts. Ce n'est au contraire qu'en entrant dans la +valle du Chliff qu'on dcouvre, main gauche, au<a name="page_028" id="page_028"></a> +fond d'un amphithtre dsol, mais flamboyant de +lumire, le petit village de Boghari, perch sur son +rocher.</p> + +<p>C'est bizarre, frappant; je ne connaissais rien de +pareil, et jusqu' prsent je n'avais rien imagin +d'aussi compltement fauve,—disons le mot qui me +cote dire,—d'aussi jaune. Je serais dsol qu'on +s'empart du mot, car on a dj trop abus de la +chose; le mot d'ailleurs est brutal; il dnature un ton +de toute finesse et qui n'est qu'une apparence. Exprimer +l'action du soleil sur cette terre ardente en +disant que cette terre est jaune, c'est enlaidir et gter +tout. Autant vaut donc ne pas parler de couleur et +dclarer que c'est trs beau; libre ceux qui n'ont +pas vu Boghari d'en fixer le ton d'aprs la prfrence +de leur esprit.</p> + +<p>Le village est blanc, vein de brun, vein de lilas. +Il domine un petit ravin, formant gout, o vgtent +par miracle deux ou trois figuiers trs verts et autant +de lentisques, et qui semble taill dans un bloc de +porphyre ou d'agate, tant il est richement marbr de +couleurs, depuis la lie de vin jusqu'au rouge sang. +Hormis ces quelques rejetons pousss sous les gouttires +du village, il n'y a rien autour de Boghari qui +ressemble un arbre, pas mme de l'herbe. Le sol, +en quelques endroits sablonneux, est partout aussi nu +que de la cendre. Nous campons au pied du village, +sur un terrain battu, qui a l'apparence d'un champ de<a name="page_029" id="page_029"></a> +foire, et o bivouaquent les caravanes du Sud. Depuis +hier, nous y vivons en compagnie des vautours, des +aigles et des corbeaux.</p> + +<p>Ici, point de rception. Le pays est pauvre; et forcs +de pourvoir nous-mmes nos divertissements, nous +avons fait venir, cette nuit, de Boghari, des danseuses +et des musiciens.</p> + +<p>Tu sauras que Boghari, qui sert de comptoir et +d'entrept aux nomades, est peuple de jolies femmes, +venues pour la plupart des tribus sahariennes <i>Ouled-Nayl</i>, +<i>A'r'azlia</i>, etc., o les mœurs sont faciles, et +dont les filles ont l'habitude d'aller chercher fortune +dans les tribus environnantes. Les Orientaux ont des +noms charmants pour dguiser l'industrie vritable de +ce genre de femmes; faute de mieux, j'appellerai celles-ci +des danseuses.</p> + +<p>On alluma donc de grands feux en avant de la tente +rouge qui nous sert de salle manger; et pendant ce +temps on dpcha quelqu'un vers le village. Tout le +monde y dormait, car il tait dix heures, et l'on eut +sans doute quelque peine rveiller ces pauvres gens; +pourtant, au bout d'une bonne heure d'attente, nous +vmes un feu, comme une toile plus rouge que les +autres, se mouvoir dans les tnbres hauteur du village; +puis le son languissant de la flte arabe descendit + travers la nuit tranquille et vint nous apprendre +que la fte approchait.</p> + +<p>Cinq ou six musiciens arms de tambourins et de<a name="page_030" id="page_030"></a> +fltes, autant de femmes voiles, escortes d'un grand +nombre d'Arabes qui s'invitaient d'eux-mmes au +divertissement, apparurent enfin au milieu de nos +feux, y formrent un grand cercle, et le bal commena.</p> + +<p>Ceci n'tait pas du Delacroix. Toute couleur avait +disparu pour ne laisser voir qu'un dessin tantt +estomp d'ombres confuses, tantt ray de larges traits +de lumire, avec une fantaisie, une audace, une furie +d'effet sans pareilles. C'tait quelque chose comme la +<i>Ronde de nuit</i> de Rembrandt, ou plutt, comme une +de ses eaux-fortes inacheves. Des ttes coiffes de +blanc et comme enleves vif d'un revers de burin, +des bras sans corps, des mains mobiles, dont on ne +voyait pas les bras, des yeux luisants et des dents +blanches au milieu de visages presque invisibles, la +moiti d'un vtement attaqu tout coup en lumire +et dont le reste n'existait pas, mergeaient au hasard +et avec d'effrayants caprices d'une ombre opaque et +noire comme de l'encre. Le son tourdissant des fltes +sortait on ne voyait pas d'o, et quatre tambourins de +peau, qui se montraient l'endroit le plus clair du +cercle, comme de grands disques dors, semblaient +s'agiter et retentir d'eux-mmes. Nos feux, qu'on entretenait +de branchages secs, ptillaient et s'enveloppaient +de longs tourbillons de fume mls de paillettes +de braise. En dehors de cette scne trange, on +ne voyait ni bivouac, ni ciel, ni terre; au-dessus, autour,<a name="page_031" id="page_031"></a> +partout, il n'y avait plus rien que le noir, ce noir +absolu qui doit exister seulement dans l'œil teint des +aveugles.</p> + +<p>Aussi, la danseuse, debout au centre de cette assemble +attentive l'examiner, se remuant en cadence +avec de longues ondulations de corps ou de petits trpignements +convulsifs, tantt la tte moiti renverse +dans une pamoison mystrieuse, tantt ses +belles mains (les mains sont en gnral fort belles) +allonges et ouvertes, comme pour une conjuration, la +danseuse, au premier abord, et malgr le sens trs +vident de sa danse, avait-elle aussi bien l'air de jouer +une scne de <i>Macbeth</i>, que de reprsenter autre +chose.</p> + +<p>Cette autre chose est, au fond, l'ternel thme +amoureux sur lequel chaque peuple a brod ses +propres fantaisies, et dont chaque peuple, except +nous, a su faire une danse nationale.</p> + +<p>Tu connais la danse des Mauresques. Elle a son +intrt, qui vient de la richesse encore plus que du +bon got des costumes. Mais, en somme, elle est insignifiante +ou tout fait grossire. Elle fait pendant aux +licencieuses parades de <i>Garageuz</i> et ne peut pas s'empcher, +dans tous les cas, de sentir un peu le mauvais +lieu.</p> + +<p>La danse arabe, au contraire, la danse du Sud, +exprime avec une grce beaucoup plus relle, beaucoup +plus chaste, et dans une langue mimique infiniment<a name="page_032" id="page_032"></a> +plus littraire, tout un petit drame passionn, +plein de tendres pripties; elle vite surtout les agaceries +trop libres qui sont un gros contresens de la +part de la femme arabe.</p> + +<p>La danseuse ne montre d'abord qu' regret son +ple visage entour d'paisses nattes de cheveux +tresss de laines; elle le cache demi dans son voile; +elle se dtourne, hsite, en se sentant sous les regards +des hommes, tout cela avec de doux sourires et des +feintes de pudeur exquises. Puis obissant la mesure +qui devient plus vive, elle s'meut, son pas s'anime, son +geste s'enhardit. Alors commence, entre elle et l'amant +invisible qui lui parle par la voix des fltes, une action +des plus pathtiques: la femme fuit, elle lude, mais +un mot plus doux la blesse au cœur: elle y porte la +main, moins pour s'en plaindre que pour montrer +qu'elle est atteinte, et de l'autre, avec un geste d'enchanteresse, +elle carte regret son doux ennemi. Ce +ne sont plus alors que des lans mls de rsistance; +on sent qu'elle attire en voulant se dfendre; ce long +corps souple et caressant se contourne en des motions +extrmes, et ces deux bras jets en avant, pour les +derniers refus, vont dfaillir.</p> + +<p>J'abrge; toute cette pantomime est fort longue et +dure, jusqu' ce que la musique, qui se fatigue au +moins autant que la danseuse, en ait assez, et termine, +en manire de point d'orgue, par un terrible +charivari des fltes et des tambourins.<a name="page_033" id="page_033"></a></p> + +<p>Notre danseuse, qui n'tait pas jolie, avait ce genre +de beaut qui convenait la danse. Elle portait merveille +son long voile blanc et son hak rouge sur +lequel tincelait toute une profusion de bijoux; et +quand elle tendait ses bras nus orns de bracelets +jusqu'aux coudes et faisait mouvoir ses longues mains +un peu maigres avec un air de voluptueux effroi, elle +tait dcidment superbe.</p> + +<p>Il est douteux que j'y prisse un plaisir aussi vif que +nos Arabes; mais j'eus l du moins une vision qui +restera dans mes souvenirs de voyage ct de la +<i>fileuse</i> dont je t'ai parl tant de fois.</p> + +<p>Je ne sais point quelle heure a fini la fte. Au train +dont elle allait, peut-tre aurait-elle dur jusqu'au +jour, sans un incident. J'ai su ce matin qu'un de nos +gens s'tant permis une grossire inconvenance +l'gard de la danseuse, celle-ci s'tait retire, et +qu'aprs beaucoup d'injures et de menaces changes +on s'tait spar on ne peut plus mcontent de part et +d'autre.</p> + +<p>Nous montons cheval dans une heure pour aller +coucher aux <i>Ouled-Moktar</i>. A quatre lieues d'ici, +plein sud, nous trouverons les plaines et nous mettrons +le pied dans le Sahara.</p> + +<p>Comme je l'ai dit, on laisse ici les mulets, et nous +prenons un convoi de vingt-cinq chameaux, qui nous +attendent depuis hier, patiemment couchs prs de +nos tentes.<a name="page_034" id="page_034"></a></p> + +<p>Je commence, au milieu du grand nombre de gens +qui encombraient le bivouac, distinguer ceux qui +font le voyage avec nous. Les chameliers attachent +leurs sandales; les cavaliers chaussent leurs doubles +bottes rouges armes d'perons. Ce sont tous gens du +sud, <i>Ouled-Moktar</i>, <i>Ouled-Nayl</i>, l'<i>Aghouti</i>, etc. +Les burnouss bruns appartiennent au <i>Makhzen</i> de +El-Aghouat, sombres cavaliers, coiffs de haks sales, +maigres comme leurs chevaux, nourris comme eux de +je ne sais quelle rare pitance; comme eux, couchant +je ne sais o, et qui font, avec ces infatigables btes, +des courses au del de toute croyance.</p> + +<p>On charge nos chameaux. Ce sont de grands animaux +bien taills, moins vastes, mais plus dlis que +les chameaux du Tell, meilleurs pour la course et +aussi bons pour le bt. Ils ont l'œil ardent et les +jambes d'une grande finesse. Ils beuglent horriblement +quand on leur met la charge sur le dos; et je +viens d'apprendre de notre <i>bach'amar</i> ce qu'ils disent +en se plaignant de la sorte.</p> + +<p>Ils disent celui qui les sangle: Mets-moi des +coussins pour que je ne me blesse pas.</p> + +<p class="date"> +D'jelfa, 31 mai.<br /> +</p> + +<p>Nous sommes arrivs hier D'jelfa, aprs cinq +journes de marche presque toujours en plaine, par +un beau temps, nuageux encore, mais assez chaud<a name="page_035" id="page_035"></a> +pour me convaincre que nous sommes depuis cinq +jours dans le Sahara.</p> + +<p>Gographiquement, le <i>Sahara</i> commence Boghar; +c'est--dire que l finit la rgion montagneuse des +terres cultivables, j'aimerais dire cultives, qu'on +appelle le <i>Tell</i>. Tu sais qu'on n'est pas d'accord sur +l'tymologie des mots Tell et Sahara. M. le gnral +Daumas, dans un livre prcieux, mme aprs huit ans +de dcouvertes, <i>le Sahara algrien</i>, propose une tymologie +qui me plat cause de son origine arabe, et +dont je me contente. D'aprs les T'olba, Sahara viendrait +de <i>Sehaur</i>, moment difficile saisir, qui prcde +le point du jour et pendant lequel on peut, en temps +de jene, encore manger, boire et fumer; Tell viendrait +de <i>Tali</i>, qui veut dire dernier. Le Sahara serait +donc le pays vaste et plat o le Sehaur est plus facilement +apprciable, et, par analogie, le Tell serait le +pays montueux, en arrire du Sahara, o le Sehaur +n'apparat qu'en dernier.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, il est certain que Sahara ne veut +point dire <i>Dsert</i>. C'est le nom gnral d'un grand +pays compos de plaines, inhabit sur certains points, +mais trs peupl sur d'autres, et qui prend les noms +de <i>Fiafi</i>, <i>Kifar</i>, ou <i>Falat</i>, suivant qu'il est habit, +temporairement habitable, comme aprs les pluies +d'hiver, ou inhabit et inhabitable. Or, il y a fort loin +de Boghar au Falat, c'est--dire la mer de sable, qui +ne commence gure qu'au del du <i>Touat</i>, quarante<a name="page_036" id="page_036"></a> +journes de marche environ d'Alger. Ainsi, quoique +j'aie te parler aujourd'hui de lieux trs solitaires, tu +sauras qu'il ne s'agit en aucune faon du Falat ou +Grand Dsert.</p> + +<p>Encore une explication ncessaire, et j'en aurai +fini avec la gographie. Le Sahara renferme deux +populations distinctes, l'une autochtone, sdentaire, +avec des centres fixes dans des villes ou villages +(<i>k'sour</i>), aux endroits o l'eau constante a permis de +s'tablir; l'autre, c'est la race des Arabes conqurants, +nomade et vivant sous la tente. Les premiers sont cultivateurs, +les seconds sont bergers. Une association +conue dans l'intrt commun unit ces deux peuples; +ce qui n'empche pas l'Arabe de mpriser absolument +son utile voisin, ce voisin de lui rendre son mpris. +Ils se partagent les oasis dont ils sont ensemble propritaires. +L'habitant du k'sour cultive, titre de fermier, +le jardin du nomade; de son ct, le nomade se +charge des troupeaux communs, les mne aux pturages +d'hiver; et, l't, c'est lui qui va chercher, sur +les marchs du Tell, les grains dont l'un et l'autre +ont un besoin gal. En sorte qu'chelonnes ainsi sur +deux ou trois cents lieues de pays, celles-l dans l'oasis, +celles-ci dans les plaines intermdiaires que les pluies +ont rendues habitables, d'immenses populations couvrent +en ralit cette vaste tendue du Sahara, qu'on +aurait grand tort, comme tu le vois, d'appeler dsert, +mais o l'on avait cependant suppos toute espce<a name="page_037" id="page_037"></a> +d'tres chimriques, except l'homme, le plus rel et +le plus nombreux de tous.</p> + +<p>Cela dit, je reprends ces notes de route au bivouac +de Boghari, au moment o je t'ai quitt pour monter + cheval.</p> + +<p>C'est midi seulement qu'on se mit en marche, car +Boghari est un lieu d'amorces, d'o les voyageurs +arabes ne s'loignent pas volontiers; du moins j'ai +cru le comprendre la lenteur inaccoutume des prparatifs +de dpart. Pourtant, au signal donn par le +<i>bach-amar</i> (chef du convoi), le troupeau mugissant +des chameaux de charge se leva confusment et enfin +s'branla; nous prmes au galop la tte du convoi, et, +quelques minutes aprs, le petit village redevenu solitaire +disparut derrire la premire colline, silencieux +comme notre arrive, srieux malgr le vif clat de +ses murs crpis, et plus taciturne encore qu'au jour +levant, sous le blanc linceul de midi. Presque aussitt +nous entrions dans la valle du <i>Chliff</i>.</p> + +<p>Cette valle ou plutt cette plaine ingale et caillouteuse, +coupe de monticules, et ravine par le Chliff, +est coup sr un des pays les plus surprenants +qu'on puisse voir. Je n'en connais pas de plus singulirement +construit, de plus fortement caractris, et, +mme aprs Boghari, c'est un spectacle ne jamais +oublier.</p> + +<p>Imagine un pays tout de terre et de pierres vives, +battu par des vents arides et brl jusqu'aux entrailles;<a name="page_038" id="page_038"></a> +une terre marneuse, polie comme de la terre poterie, +presque luisante l'œil tant elle est nue, et qui +semble, tant elle est sche, avoir subi l'action du feu; +sans la moindre trace de culture, sans une herbe, +sans un chardon;—des collines horizontales qu'on +dirait aplaties avec la main ou dcoupes par une fantaisie +trange en dentelures aigus, formant crochet, +comme des cornes tranchantes ou des fers de faux; au +centre, d'troites valles, aussi propres, aussi nues +qu'une aire battre le grain; quelquefois, un morne +bizarre, encore plus dsol, si c'est possible, avec un +bloc informe pos sans adhrence au sommet, comme +un arolithe tomb l sur un amas de silex en fusion;—et +tout cela, d'un bout l'autre, aussi loin que la +vue peut s'tendre, ni rouge, ni tout fait jaune, ni +bistr, mais exactement couleur de peau de lion.</p> + +<p>Quant au Chliff, qui, quarante lieues plus avant, +dans l'ouest, devient un beau fleuve pacifique et bienfaisant, +ici, c'est un ruisseau tortueux, encaiss, dont +l'hiver fait un torrent, et que les premires ardeurs +de l't puisent jusqu' la dernire goutte. Il s'est +creus dans la marne molle un lit boueux qui ressemble + une tranche, et, mme au moment des plus +fortes crues, il traverse sans l'arroser cette valle +misrable et dvore de soif. Ses bords taills pic +sont aussi arides que le reste; peine y voit-on, accrochs + l'intrieur du lit et marquant le niveau des +grandes eaux, quelques rares pieds de lauriers-roses,<a name="page_039" id="page_039"></a> +poudreux, fangeux, salis, et qui expirent de chaleur +au fond de cette troite ornire, incendie par le soleil +plongeant du milieu du jour.</p> + +<p>D'ailleurs, ni l't, ni l'hiver, ni le soleil, ni les +roses, ni les pluies qui font verdir le sol sablonneux et +sal du dsert lui-mme ne peuvent rien sur une terre +pareille. Toutes les saisons lui sont inutiles; et de +chacune d'elles, elle ne reoit que des chtiments.</p> + +<p>Nous mmes trois heures traverser ce pays extraordinaire, +par une journe sans vent et sous une +atmosphre tellement immobile que le mouvement de +la marche n'y produisait pas le plus petit souffle d'air. +La poussire souleve par le convoi se roulait sans +s'lever sous le ventre de nos chevaux en sueur. Le +ciel tait, comme paysage, splendide et morne; de +vastes nues couleur de cuivre y flottaient pesamment +dans un azur douteux, aussi fixes et presque aussi +fauves que le paysage lui-mme.</p> + +<p>Rien de vivant, ni autour de nous, ni devant nous, +ni nulle part; seulement, de grandes hauteurs, on +pouvait, grce au silence, entendre par moments des +bruits d'ailes et des voix d'oiseaux: c'taient de noires +voles de corbeaux qui tournaient en cercle autour +des mornes les plus levs, pareilles des essaims de +moucherons, et d'innombrables bataillons d'oiseaux +blanchtres aux ailes pointues, ayant peu prs le vol +et le cri plaintif des courlis. De loin en loin, un aigle, +au ventre ray de brun, des gypates tachs de noir et<a name="page_040" id="page_040"></a> +de gris clair, traversaient lentement cette solitude, +l'interrogeant d'un œil tranquille, et, comme des +chasseurs fatigus, regagnaient les montagnes boises +de Boghar.</p> + +<p>C'est au del de Boghari, aprs une succession de +collines et de valles symtriques, limite extrme du +Tell, qu'on dbouche enfin, par un col troit, sur la +premire plaine du Sud.</p> + +<p>La perspective est immense. Devant nous se dveloppaient +vingt-quatre ou vingt-cinq lieues de terrains +plats sans accidents, sans ondulations visibles. La +plaine, d'un vert douteux, dj brle, tait, comme +le ciel, toute raye dans sa longueur d'ombres grises +et de lumires blafardes. Un orage, form par le +milieu, la partageait en deux et nous empchait d'en +mesurer l'tendue. Seulement, travers un brouillard +ingal, o la terre et le ciel semblaient se confondre, +on devinait par chappes une ligne extrme de +montagnes courant paralllement au Tell, de l'est + l'ouest, et, vers leur centre, les sept pitons saillants +ou sept ttes, qui leur ont fait donner le nom de +<i>Seba'Rous</i>.</p> + +<p>Le col franchi, notre petit convoi se dploya dans la +plaine unie et prit son ordre de marche, ordre que +nous conservons depuis le dpart, poussant droit du +nord au sud, sur les Sept Ttes, que nous ne devions +atteindre que le surlendemain.—En avant, les cavaliers, +au nombre d'une trentaine environ; derrire,<a name="page_041" id="page_041"></a> +nos chameaux, stimuls par les cris perants et les +sifflets des chameliers; l'extrme avant-garde, notre +<i>khrebir</i>, M. N..., se laissant doucement aller au pas +de son grand cheval blanc, qui a toujours quelque +cent mtres d'avance sur les autres; ses cts, et le +serrant de prs, deux ou trois cavaliers de ses serviteurs, +beaux jeunes gens vtus de blanc, monts sur +d'agiles petites juments blanches ou grises, mais nonchalants +comme la promenade, peine arms, et +dont un seul porte un fusil double, le fusil du matre, +avec sa vaste <i>djebira</i> en peau de lynx pendue l'aron +de sa selle.</p> + +<p>Quant moi, tu me trouverais le plus souvent faisant +route un peu part ou ct des plus paisibles, afin +d'tre plus moi; tantt regardant, pendant des +heures entires, filer sur les longues perspectives les +burnouss blancs, les croupes luisantes, les selles +dossier rouge; tantt me dtournant pour voir arriver +de loin le peloton roux de nos chameaux marchant en +bataille, avec leurs cous tendus, leurs jambes d'autruche, +et notre pittoresque mobilier de voyage amoncel +sur leur dos.</p> + +<p>Outre nos cavaliers d'escorte et nos gens de service, +nous emmenons trois <i>amins</i> des Mzabites avec leur +suite, qui vont rgler, je crois, quelques difficults +politiques que nous avons avec le pays du Mzab. L'un +est un grand et rude cavalier, arm en guerre, qui +monte avec aplomb un beau cheval noir richement<a name="page_042" id="page_042"></a> +harnach de velours pourpre et d'argent, et garni +d'un large devant de poitrail en toffe carlate.</p> + +<p>Le second, amin des <i>Beni-Isguen</i>, est un petit vieillard +coiff bas, mine affable, aux yeux doux, et dont +la bouche encadre d'une barbe blanche, boucle +comme une chevelure, sourit avec plusieurs dents de +moins.</p> + +<p>Le troisime, qui se nomme <i>Si-Bakir</i>, honnte et +joviale figure entre deux ges, fort petit, extrmement +replet, s'arrondit en boule au-dessus d'un petit mulet +proprement couvert et douillettement sell d'un pais +matelas de <i>Djerbi</i>. C'est un bon et riche bourgeois, +qui a trois bains maures Alger et un fils <i>Berryan</i>, +et qui me parle avec un amour gal de son enfant, de +ses bains et des dattes renommes de son pays. Il est +mis peu prs comme il le serait dans sa chambre: +le bas de ses jambes dans de bonnes chaussettes de +laine, et les pieds dans des souliers de cuir noir. Je ne +lui vois d'ailleurs aucune arme. Son unique dfense +est contre le soleil et consiste en un chapeau de paille, +orn son sommet de plumes d'autruche, le plus grand +chapeau que j'aie jamais vu, vaste comme un parasol, +et qu'il a soin d'ter et de remettre chaque fois que le +temps trs capricieux se couvre ou s'claircit.</p> + +<p>Comme il me tmoigne assez d'amiti, j'aime +voyager dans sa compagnie. Il sait juste autant de franais +que je sais d'arabe, ce qui rend nos communications +fort amusantes, mais assez rarement instructives.<a name="page_043" id="page_043"></a></p> + +<p>A huit heures, en pleine nuit dj, nous arrivions +au bivouac,—et nous mettions ensemble pied terre +au milieu des tentes des <i>Ouled-Moktar</i>, o nous devions +passer la nuit.—Ni la longueur de l'tape +(nous avions fait trois lieues de trop), ni le manque +d'eau depuis le matin, n'avaient distrait Si-Bakir de sa +complaisance m'entretenir; il achevait alors l'historique +un peu confus de sa fortune commerciale, et me +promettait, pour l'tape suivante, l'histoire de son fils; +enfin cet aimable vieillard scellait notre rcente amiti +en me tenant l'trier, avec une humble courtoisie +dont je voulais en vain me dfendre.</p> + +<p>Le lendemain, aprs une petite marche de cinq ou +six heures, nous campions vers midi An-Ousera; +triste bivouac, le plus triste sans contredit de toute la +route, au bord d'un marais vaseux, sinistre, dans des +sables blanchtres, hrisss de joncs verts; l'endroit +le plus bas de la plaine, avec un horizon de quinze +lieues au nord, de neuf lieues au sud; dans l'est et +dans l'ouest, une tendue sans limite. Une compagnie +nombreuse de vautours gris et de corbeaux monstrueux +occupait la source notre arrive: immobiles, +le dos vot, rangs sur deux lignes au bord de l'eau, +je les pris de loin pour des gens comme nous presss +de boire; il fallut un coup de fusil pour disperser ces +fauves et noirs plerins.</p> + +<p>Une source, dans ce pays avare, est toujours +accueillie comme un bienfait, mme quand cette<a name="page_044" id="page_044"></a> +source brlante et ftide ressemble au triste marais +d'<i>An-Ousera</i>. On y puise avec reconnaissance, et l'on +s'estime heureux d'y remplir ses outres pour la marche +sans eau du lendemain.</p> + +<p>Les oiseaux partis, nous demeurmes seuls. Il n'y +avait rien en vue dans l'immense plaine; notre bivouac +disparaissait lui-mme dans un des plis du terrain. +Vers le soir cependant, un petit convoi de cinq +chameaux, conduits par trois chameliers, vint s'tablir +auprs de nous, tout fait au bord de la source. +Les chameaux dchargs se mirent patre; les trois +voyageurs firent un seul amas des <i>tellis</i> (sacs en poils +de chameau pour les transports), et se couchrent +auprs. Ils n'allumrent point de feu, n'ayant probablement +rien faire cuire, et je ne les vis plus remuer +jusqu' la nuit. Le lendemain au point du jour, nous +les apermes dj une lieue de nous, s'en allant +dans le sud-est.</p> + +<p>tait-ce fatigue? tait-ce un effet du lieu? je ne sais, +mais cette journe-l fut longue, srieuse, et nous la +passmes presque tous dormir sous la tente. Ce premier +aspect d'un pays dsert m'avait plong dans un +singulier abattement. Ce n'tait pas l'impression d'un +beau pays frapp de mort et condamn par le soleil +demeurer strile; ce n'tait plus le squelette osseux de +Boghari, effrayant, bizarre, mais bien construit; c'tait +une grande chose sans forme, presque sans couleur, +le rien, le vide et comme un oubli du bon Dieu; des<a name="page_045" id="page_045"></a> +lignes fuyantes, des ondulations indcises; derrire, +au del, partout, la mme couverture d'un vert ple +tendue sur la terre; et l des taches plus grises, ou +plus vertes, ou plus jaunes; d'un ct, les Seba'Rous + peine claires par un ple soleil couchant; de +l'autre, les hautes montagnes du Tell encore plus +effaces dans les brumes incolores; et l-dessus, un +ciel balay, brouill, soucieux, plein de pleurs fades, +d'o le soleil se retirait sans pompe et comme avec de +froids sourires. Seul, au milieu du silence profond, un +vent doux qui venait du nord-ouest et nous amenait +lentement un orage, formait de lgers murmures autour +des joncs du marais. Je passai une heure entire +couch prs de la source regarder ce pays ple, ce +soleil ple, couter ce vent si doux et si triste. La +nuit qui tombait n'augmenta ni la solitude, ni l'abandon, +ni l'inexprimable dsolation de ce lieu.</p> + +<p>On tua, ce jour-l, soit en marche, soit la source: +un <i>ganga</i>, jolie perdrix au bec et aux pieds rouges, +curieusement peinte de gris et de jaune, avec un collier +marron, chair dure et dtestable manger; un +grand palmipde entirement gris perle, avec la tte, +le bec et les pieds noirs, les ailes de la mouette longues +et pointues; une petite bcassine toute ronde, plus +grise que la bcassine sourde de France; une tourterelle; +deux ramiers couleur ardoise azure, et que +j'appellerai dornavant des pigeons bleus; enfin deux +tadornes, superbes canards plus gros que les ntres et<a name="page_046" id="page_046"></a> +aussi mieux orns, avec une belle robe fond couleur +abricot.</p> + +<p>Nous tions <i>An-Ousera</i>, plus de la moiti de la +plaine; il ne nous restait que huit ou neuf lieues +faire pour atteindre le bivouac suivant de <i>Guelt-Esthel</i>. +Le soleil du matin toujours plus gai, la montagne +qui se rapprochait, la plaine un peu moins nue, de +temps en temps gaye de quelques <i>betoum</i>, An-Ousera +mme devenu moins lugubre au jour levant, +tout cela m'avait ranim. Aussi, quoique la grande +halte faite en plein soleil, au beau milieu d'un terrain +d'alfa, n'et rien de bien aimable, quoique notre djeuner, +presque sans eau, ressemblt beaucoup trop +celui de la veille, j'arrivai, sans fatigue et l'me peu +prs satisfaite, au col des Seba'Rous, qui donne entre +dans la valle de Guelt-Esthel.</p> + +<p>Ici, le pays change entirement d'aspect, au point +qu'on croirait s'tre tromp de route et rebrousser +chemin vers le nord. Les montagnes pierreuses et de +la plus vilaine forme, composes de cailloux plutt +que de rochers, sont couronnes de pins. La valle, +pareillement couverte de pins et d'assez beaux chnes, +a surtout le grand tort de n'tre point sa place en +plein territoire des <i>Ouled-Nayl</i>, et sur le chemin du +dsert.</p> + +<p>Nous trouvons ici non seulement des vivants, mais +un petit poste de tirailleurs franais occups btir un +caravansrail.<a name="page_047" id="page_047"></a></p> + +<p>Pendant trois longs jours passs, soit en marche, +soit au bivouac, dans cette premire plaine, avant-got +des solitudes du Sud, nous avions, en fait de +cratures humaines, rencontr, le premier jour, un +douar nomade; le deuxime, un jeune enfant gardant +dans l'alfa un troupeau de petits chameaux maigres, +et nos trois voyageurs de la source; le troisime, rien. +En entrant dans la gorge, j'avais trouv un soldat du +gnie mont sur un arbre et coupant du bois. J'prouvai +quelque plaisir en entendant sortir du milieu des +branches une voix franaise qui me disait bonjour. Je +lui demandai de m'indiquer la source; il me rpondit +que je la trouverais une demi-lieue plus avant dans +la gorge, l'endroit o je verrais deux gros figuiers, +trois tentes avec des gourbis de paille, et des maons +en train de btir. C'tait exact, et voil tout ce que j'ai +pu noter de Guelt-Esthel. Je dois ajouter que c'est, +malgr sa richesse en bois de chauffage, un pays strile, +bois d'arbres aussi tristes que des pierres, qu'il +y neige abondamment l'hiver, et que l't on y brle. +J'aurais tort d'oublier pourtant l'hospitalit bien cordiale +que nous avons reue de M. F. de P..., jeune +officier du gnie, emprisonn l avec son petit poste +de travailleurs, et qui se console de sa dure mission en +pensant qu'aprs cent cinquante ou deux cents veilles +passes Guelt-Esthel, la solitude n'aura plus de secrets + lui apprendre, ni d'ennuis au-dessus de sa +patience.<a name="page_048" id="page_048"></a></p> + +<p>On retrouve la plaine en quittant Guelt-Esthel, et +de mme qu'en sortant de Boghari, on a devant soi, +pour l'horizon, une nouvelle ligne de petites montagnes, +courant pareillement de l'est l'ouest et perdues +dans le bleu. Supprime, ce qui ne nuirait pas +l'intrt du voyage, ce bourrelet montagneux de +Guelt-Esthel, et tu n'auras plus, de Boghar au <i>Rocher +de sel</i>, qu'une seule et mme tendue de trente-quatre +ou trente-cinq lieues. Cette tendue, parfaitement +plate, conserve toujours, malgr les changements du +sol, une couleur gnrale assez douteuse; les plans les +plus rapprochs de l'œil sont jauntres, les parties +fuyantes se fondent dans des gris violets; une dernire +ligne cendre, mais si mince qu'il faudrait l'exprimer +d'un seul trait, dtermine la profondeur relle du +paysage et quelquefois mesure d'normes distances. +Le terrain, trs variable au contraire, est alternativement +coup de marcages, sablonneux comme aux +approches du <i>Rocher de Sel</i>, ou bien couvert de gramines +touffues (<i>alfa</i>), d'absinthes (<i>chih</i>), de pourpiers +de mer (<i>k'taf</i>), de romarins odorants, etc...; +tantt enfin, mais plus rarement, clairsem d'arbustes +pineux et de quelques pistachiers sauvages.</p> + +<p>Le pistachier (<i>betoum</i>), trbinthe ou lentisque de +la grande espce, est un arbre providentiel dans ces +pays sans ombre. Il est branchu, touffu, ses rameaux +s'tendent au lieu de s'lever et forment un vritable +parasol, quelquefois de cinquante ou soixante pieds de<a name="page_049" id="page_049"></a> +diamtre. Il produit de petites baies runies en grappes +rouges, lgrement acides, fraches manger, et qui, +faute de mieux, trompent la soif. Chaque fois que +notre convoi passe auprs d'un de ces beaux arbres au +feuillage sombre et lustr, il se rassemble autour du +tronc; ceux des chameliers qui sont monts se dressent + genoux pour atteindre hauteur des branches, +arrachent des poignes de fruits et les jettent leurs +compagnons qui vont pied; pendant ce temps, les +chameaux, le cou tendu, font de leur ct provision +de fruits et de feuilles. L'arbre reoit sur sa tte ronde +les rayons blancs de midi; par-dessous, tout parat +noir; des clairs de bleu traversent en tous sens le rseau +des branches; la plaine ardente flamboie autour +du groupe obscur, et l'on voit le dsert gristre se dgrader +sous le ventre roux des dromadaires. On +souffle un moment, puis un coup de sifflet plus aigu +du <i>back'amar</i> (conducteur du convoi) disperse les +btes, et le convoi reprend sa marche au grand +soleil.</p> + +<p>L'<i>alfa</i> est une plante utile: il sert de nourriture +aux chevaux; on en fait en Orient des ouvrages de +sparterie, et, dans le Sahara, des nattes, des chapeaux, +des gamelles, des pots contenir le lait et l'eau, de +larges plats pour servir les fruits, etc. Sur pied, il sert +de retraite au gibier: livres, lapins, gangas. Mais +l'alfa est pour un voyageur la plus ennuyeuse vgtation +que je connaisse; et, malheureusement, quand il<a name="page_050" id="page_050"></a> +s'empare de la plaine, c'est alors pour des lieues et des +lieues. Imagine-toi toujours la mme touffe poussant +au hasard sur un terrain tout bossel, avec l'aspect et +la couleur d'un petit jonc, s'agitant, ondoyant comme +une chevelure au moindre souffle, si bien qu'il y a +presque toujours du vent dans l'alfa. De loin, on +dirait une immense moisson qui ne veut pas mrir et +qui se fltrit sans se dorer. De prs, c'est un ddale, ce +sont des mandres sans fin o l'on ne va qu'en zigzag, +et o l'on butte chaque pas. Ajoute cette +fatigue de marcher en trbuchant la fatigue aussi +grande d'avoir un jour entier devant les yeux ce steppe +dcourageant, vert comme un marais, sans point +d'orientation, et qu'on est oblig de jalonner de gros +tas de pierres pour indiquer les routes. Il n'y a jamais +d'eau dans l'alfa; le sol est gristre, sablonneux, +rebelle toute autre vgtation.</p> + +<p>Je prfre, quant moi, les terrains pierreux, secs, +durs et mls de salptre, o croissent les romarins et +les absinthes; on y marche l'aise; la couleur en est +belle, l'aspect franchement strile; et c'est l surtout +qu'on voit grouiller sous ses pieds, ramper, fuir et se +tortiller tout un petit peuple d'animaux amis du soleil +et des longues siestes sur le sable chaud. Les lzards +gris sont innombrables. Ils ressemblent nos plus +petits lzards de muraille, avec une agilit que parat +avoir double le contentement de vivre sous un pareil +soleil. On en rencontre, mais rarement, qui sont fort<a name="page_051" id="page_051"></a> +gros. Ceux-ci ont la peau lustre, le ventre jaune, le +dos tachet, la tte fine et longue comme celle des couleuvres. +Quelquefois, une vipre tendue et semblable +de loin une baguette de bois tordu, ou bien roule +sur une souche d'absinthe, se soulve votre approche, +et, sans vous perdre de vue, rentre avec assurance +dans son trou. Des rats, gros comme de petits lapins, +aussi agiles que les lzards, ne font que se montrer et +disparatre l'entre du premier trou qui se prsente, +comme s'ils ne se donnaient pas le temps de choisir +leur asile, ou bien comme s'ils taient peu prs partout +chez eux. Je n'ai encore aperu d'eux que ce +qu'ils me laissent voir en fuyant; et cela forme une +petite tache blanche sur un pelage gris.</p> + +<p>Mais, au milieu de ce peuple muet, difforme ou venimeux, +sur ce terrain ple et parmi l'absinthe toujours +grise et le <i>k'taf</i> sal, volent et chantent des +alouettes, et des alouettes de France. Mme taille, +mme plumage et mme chant sonore; c'est l'espce +huppe qui ne se runit pas en troupes, mais qui vit +par couples solitaires; tristes promeneuses qu'on voit +dans nos champs en friche et, plus souvent, sur le +bord des grands chemins, en compagnie des casseurs +de pierres et des petits bergers. Elles chantent une +poque o se taisent presque tous les oiseaux, et aux +heures les plus paisibles de la journe, le soir, un peu +avant le coucher du soleil. Les rouges-gorges, autres +chanteurs d'automne, leur rpondent du haut des<a name="page_052" id="page_052"></a> +amandiers sans feuilles; et ces deux voix expriment +avec une trange douceur toutes les tristesses d'octobre. +L'une est plus mlodique et ressemble une +petite chanson mle de larmes; l'autre est une +phrase en quatre notes, profondes et passionnes. +Doux oiseaux qui me font revoir tout ce que j'aime de +mon pays, que font-ils, je te le demande, dans le +Sahara? Et pour qui donc chantent-ils dans le voisinage +des autruches et dans la morne compagnie des +antilopes, des bubales, des scorpions et des vipres +cornes? Qui sait? sans eux il n'y aurait plus d'oiseaux +peut-tre pour saluer les soleils qui se lvent.—<i>Allah! +akbar!</i> Dieu est grand et le plus grand!</p> + +<p>A l'heure matinale o me venaient ces souvenirs et +bien d'autres,—souvenirs d'un pays que je reverrai, +<i>s'il plat Dieu</i>,—nous tions prs d'atteindre la +moiti de la plaine, et nous avions en vue un petit +<i>douar</i> et d'immenses troupeaux appartenant aux +<i>Ouled-d'Hya</i>, fraction des Ouled-Nayl. C'tait le premier +<i>douar</i> que nous rencontrions depuis notre entre +dans le Sahara, et notre halte de nuit chez les Ouled-Moktar.</p> + +<p>Dans cette saison, les nomades commencent se +rapprocher de leurs pturages d't, et la plaine est +dserte.</p> + +<p>On piqua droit sur les tentes; il faisait chaud, et +nous avions encore traverser une longue lisire de +sables jaunes que nous voyions briller entre la montagne<a name="page_053" id="page_053"></a> +et nous, rude passage en plein midi, sous un +soleil sans nuages.</p> + +<p>Le cad nous reut. On ne fit que dbrider les chevaux, +et nous prmes tout juste le temps de nous +reposer l'ombre, de manger des dattes et de boire du +lait de chamelle, sans eau, l'eau tant ici plus rare +encore et plus dtestable qu'ailleurs.</p> + +<p>Le douar ne comptait pas plus de quinze ou vingt +tentes, ce qui reprsente peine le plus petit des hameaux +nomades; mais il avait bien le rude aspect des +vrais campements sahariens; et, dans un trs petit +exemple, c'tait, pour qui ne l'et pas connue, un +tableau complet de la vie nomade ses heures de +repos.</p> + +<p>Des tentes rouges, rayes de noir, soutenues pittoresquement +par une multitude de btons, et retenues + terre par une confusion d'amarres et de piquets. +Dedans, et entasss ple-mle, la batterie de cuisine, +le mobilier du mnage, le harnais de guerre du matre +de la tente, les meules de pierre moudre le grain, les +lourds mortiers piler le poivre, les plats de bois +(<i>sahfa</i>) o l'on ptrit le couscoussou; le crible o on +le passe; les vases percs (<i>keskasse</i>) o on le fait +cuire; les gamelles en alfa tress, les sacs de voyage +ou <i>tellis</i>; les bts de chameaux, les <i>djerbi</i>, les tapis +de tente; les mtiers tisser les toffes de laine; les +larges trilles de fer qui servent carder la laine brute +du chameau, etc. Et parmi tout ce dsordre d'objets<a name="page_054" id="page_054"></a> +salis et de choses noirtres, un ou deux coffres carrs +aux vives couleurs, aux serrures de cuivre, garnis de +clous dors aux angles; cassettes qui doivent contenir, +avec les bijoux de femmes, ce qu'il y a de plus prcieux +dans la fortune du matre. Au dehors, un terrain +battu, brout, dpouill mme de toute racine, +plein de souillures, couvert de dbris et de carcasses, +avec des places noircies par le feu; les fourneaux +creuss dans la terre et composs de trois pierres formant +foyer; des amas de broussailles sches, et les +outres noires longs poils, pendues trois btons mis +en faisceau. Autour, la plaine immense avec les chameaux +sans gardien, qui se dispersent le jour et qui, le +soir, se rassemblent au son de la trompe et viennent +se coucher dans le douar.</p> + +<p>Voil donc la maison mobile o le nomade saharien +passe une moiti de sa vie; l'homme ne rien faire, +car <i>travailler c'est une honte</i>; la femme tout entretenir, + tout soigner, pendant que le chien vigilant +fait sentinelle, patient, sobre et souponneux comme +son matre. L'autre moiti de sa vie se passe en voyage. +Un autre jour, je te parlerai de la tribu en marche, +<i>nedja</i>; admirable spectacle qui renouvelle ici sous nos +yeux, en plein ge moderne, deux pas de l'Europe +les migrations d'Isral.</p> + +<p>Que ce dernier mot, crit d'enthousiasme, ne m'engage +pas surtout au del de ce que je veux dire. Il +n'est qu' moiti vrai. Et, comme il effleure une question<a name="page_055" id="page_055"></a> +d'art, question qui, selon moi, n'a pas le sens +commun, mais n'importe, question pose, discute et +toujours pendante; comme il effleure, dis-je, une +question grave aprs tout, celle de la <i>couleur locale</i> +applique un certain ordre de sujets, je dsire m'expliquer +sur ce qu'il y a de trop contestable dans la +comparaison que j'ai faite.</p> + +<p>Voici la seconde fois que j'introduis la Bible dans +ces notes; ce qui te laisserait croire que je voyage en +vrai pays de Chanaan, moins l'abondance, et que je +rencontre chaque pas le riche Laban ou le gnreux +Booz.</p> + +<p>On a crit, en effet, bien plus, on a voulu prouver +par des essais, tu sais lesquels, que les anciens matres +avaient dfigur la Bible par la peinture, qu'elle avait +rendu l'me entre leurs mains, et que, s'il restait un +moyen de ressusciter cette chose aujourd'hui morte, +c'tait d'aller la contempler toute relle encore et dans +son effigie vivante, en Orient.</p> + +<p>Cette opinion s'appuie sur un fait vrai en lui-mme, +c'est que les Arabes, ayant peu prs conserv les +habitudes des premiers peuples, doivent aussi, mieux +que personne, en garder la ressemblance, non seulement +dans leurs mœurs, mais encore dans leur costume, +costume si favorable d'ailleurs, qu'il a le double +avantage d'tre aussi beau que le grec et d'tre plus +local. Il est certain, ajoute-t-on, que Rachel et Lia, +filles du pasteur Laban, n'taient point habilles<a name="page_056" id="page_056"></a> +comme Antigone, fille du roi Œdipe; qu'elles se prsentent + notre esprit dans un tout autre milieu, avec +une forme diffrente, et aussi sous un tout autre +soleil: il est non moins certain que les patriarches devaient +vivre comme vivent les Arabes, comme eux +gardant leurs moutons, ayant comme eux des maisons +de laine, des chameaux pour le voyage, et le +reste.</p> + +<p>Mon opinion, quant au systme, la voici:</p> + +<p>C'est que les hommes de gnie ont toujours raison +et que les gens de talent ont souvent tort. Costumer la +Bible, c'est la dtruire; comme habiller un demi-dieu, +c'est en faire un homme. La placer en un lieu reconnaissable, +c'est la faire mentir son esprit; c'est traduire +en histoire un livre anthistorique. Comme, +toute force, il faut vtir l'ide, les matres ont compris +que dpouiller la forme et la simplifier, c'est--dire +supprimer toute couleur locale, c'tait se tenir aussi +prs que possible de la vrit... <i>Et ego in Arcadia...</i> +Sont-ce des Grecs? est-ce l'Arcadie? Oui et non: non, +pour le drame; oui, dans le sens de l'ternelle tragdie +de la vie humaine.</p> + +<p>Donc, hors du gnral, pas de vrit possible, dans +les tableaux tirs de nos origines; et bien dcidment +il faut renoncer la Bible, ou l'exprimer comme l'ont +fait Raphal et Poussin.</p> + +<p>Remarque que cette opinion se confirme mesure +que je voyage, et prcisment dans le pays qui semblerait<a name="page_057" id="page_057"></a> +devoir produire en moi un entranement contraire. +N'y a-t-il donc aucun enseignement tirer de ce peuple +qui, je le reconnais, fait involontairement et souvent +penser la Bible? N'y a-t-il pas en lui quelque chose +qui met l'me en mouvement et en quoi l'esprit s'lve +et se complat comme en des visions d'un autre ge? +Oui, ce peuple possde une vraie grandeur. Il la possde +seul, parce que, seul au milieu des civiliss, il est +demeur simple dans sa vie, dans ses mœurs, dans ses +voyages. Il est beau de la continuelle beaut des lieux +et des saisons qui l'environnent. Il est beau, surtout +parce que, sans tre nu, il arrive ce dpouillement +presque complet des enveloppes que les matres ont +conu dans la simplicit de leur grande me. Seul, par +un privilge admirable, il conserve en hritage ce +quelque chose qu'on appelle biblique, comme un parfum +des anciens jours. Mais tout cela n'apparat que +dans les cts les plus humbles et les plus effacs de sa +vie. Et si, plus frquemment que d'autres, il approche +de l'pope, c'est alors par l'absence mme de tout +costume, c'est--dire en quelque sorte en cessant d'tre +Arabe pour devenir humain. Devant la demi-nudit +d'un gardeur de troupeaux, je rve assez volontiers de +Jacob. J'affirme au contraire qu'avec le <i>burnouss</i> +saharien ou le <i>mach'la</i> de Syrie, on ne reprsentera +jamais que des Bdouins.</p> + +<p>Ces rserves admises, s'il m'arrive dornavant de +m'crier: <i>O Isral!</i> tu sauras ce qu'il faut entendre<a name="page_058" id="page_058"></a> +et tu me laisseras dire. Maintenant, je reprends ma +route.</p> + +<p>Je supprimerais sans regret le bivouac du Rocher de +Sel, quoique l'eau prise au del des salines soit bonne, +qu'il y ait du bois en abondance et qu'on y campe +agrablement au bord de la rivire (<i>l'Oued D'jelfa</i>) et +sous de trs beaux tamarins.</p> + +<p>Un mot pourtant du rocher. C'est un amas de +choses tranges, colores de tous les gris possibles, +depuis le gris lilas jusqu'au gris blanchtre, entasses, +superposes et formant une montagne deux ttes. Il +en descend une infinit de petits ruisseaux, d'un blanc +laiteux, qui vont se runir en deux canaux remplis +jusqu'aux bords d'un sel exactement semblable la +chaux teinte. Tout autour, la montagne semble avoir +eu des convulsions, tant elle est souleve, fendue, +creve dans tous les sens. Ce n'est pas beau, c'est formidable. +Trois grands aigles volaient moiti hauteur +du rocher et ne paraissaient pas si gros que des corbeaux.</p> + +<p>La nuit tait presque venue quand, enfin, on atteignit +les plateaux nus de <i>D'jelfa</i>. La maison du kalifat, +vaste corps de logis lev carrment au-dessus d'une +enceinte de murs bas, se montrait confusment +l'extrmit d'une plaine montante, comme une masse +gristre un peu plus claire que le terrain tout fait +sombre, un peu plus fonce que le ciel encore clair +d'un vague reflet du jour. A gauche, et fort loin dans<a name="page_059" id="page_059"></a> +un pli de la valle o brillaient deux petits feux +rouges, et d'o venaient de faibles aboiements de +chiens, on devinait un douar. Plus prs, et comme +d'un marais compris entre le douar et le plateau, +s'levaient d'innombrables murmures de grenouilles. +Tout le reste de cet horizon plat, domin par le grand +bordj solitaire de Si-Cherif, reposait paisiblement dans +une ombre transparente et brune. De larges toiles +blanches s'allumaient tous les coins du ciel; l'air +tait humide et doux, une forte rose ramollissait la +terre sous le pas des chevaux. Je m'orientai sur un +chemin blanchtre qui menait vers la maison; les +cavaliers m'avaient prcd de quelques minutes, et +j'avais laiss mon domestique en arrire avec le convoi.</p> + +<p>J'arrivai donc seul la porte du bordj et j'entrai +dans la cour sans savoir o me diriger. De chaque +ct de l'entre, porte monumentale, et que je trouvai +grande ouverte, j'aperus des gens, ple-mle avec +des chevaux, bivouaquant le long du mur; la cour +tait dserte; elle me parut grande; mon cheval qui +flaira des curies fit entendre un petit hennissement +de satisfaction. Au fond de la cour, apparaissait un +perron de quelques marches, conduisant une haute +galerie soutenue par des piliers blancs; une porte +entrebille dans l'angle droit de la galerie laissait +filtrer un peu de lumire; une fentre demi claire, +donnant au rez-de-chausse sur la cour, permettait +d'entendre un bruit de voix.<a name="page_060" id="page_060"></a></p> + +<p>Je descendis de cheval au pied du perron, et, tout +en jetant la bride quelqu'un que je vis s'approcher +dans l'ombre, je me dirigeai du ct de la lumire et +j'entrai. Je remarquai que la personne qui j'avais +tendu la bride n'avait pas mis d'empressement la +prendre, et j'aperus vaguement la forme bizarre d'un +tout petit corps surmont d'un vaste chapeau trs +pointu. Un incident de la soire m'apprit l'erreur que +j'avais failli commettre en traitant le plus saint homme +du bordj comme un valet.</p> + +<p>On soupait dans une grande chambre blanche, +propre, qui n'avait pour tous meubles qu'une chemine +de marbre noir, de riches tapis du Sud accrochs +aux fentres et formant portires plutt que +rideaux; et, au milieu, une table ronde, entoure de +convives. La cuisine tait arabe. Mais la table, joyeusement +claire de bougies, tait servie, la franaise, +couverte d'une belle nappe blanche et irrprochablement +garnie d'argenterie, de vaisselle et de verres, +avec quatre carafes remplies de lait doux et quatre +autres de limonade. Le kalifat <i>Si-Chriff</i>, grand et +gras personnage, presque sans barbe, figure placide, +avec des yeux saillants, ngligemment vtu du simple +hak blanc sans burnouss, et le portant en voile, la +manire des marabouts, Si-Chriff prsidait la table et +se versait des deux mains la fois, dans le mme +verre, de la limonade et du lait. Son frre, <i>Bel-Kassem</i>, +doux jeune homme au visage fatigu, assistait au<a name="page_061" id="page_061"></a> +souper debout et donnant des ordres. La chambre +tait pleine de serviteurs arabes allant et venant, mais +laissant agir un maigre Tunisien, turban blanc, aux +yeux vifs, la bouche fine, au nez pinc, ple comme +la mort, leste, agile, adroit, avec des mines d'cureuil +et des airs de fivreux, fantastique et prcieux valet, +qui, seul dans la maison de Si-Chriff, parat avoir le +don de manier la porcelaine et de servir la franaise.</p> + +<p>Cette grande maison, perdue dans un dsert plus +de cinquante lieues de Boghar, trente-deux lieues +environ d'El-Aghouat, une salle manger remplie +d'odeurs de viandes et encombre de gens portant des +plats, cette table servie comme en Europe; autour de +laquelle on parlait franais, ce personnage en dshabill +de maison occup gravement se composer des +sorbets doux, voil donc ce que je vis en arrivant +D'jelfa, chef-lieu des <i>Ouled-Nayl</i>. J'tais au cœur de +cette immense tribu, commerante, riche et corrompue, +dont le nom pos sur toutes les routes du Sahara rsumait +pour moi les curiosits du dsert. D'ici, et sans +sortir de leur territoire, je confinais dans le nord-est +<i>Bouaada</i>, dans l'ouest, presque au <i>Djebel-Amour</i>, +dans le sud aux k'sours d'El-Aghouat et l'Oued-D'jedi. +Ces valets d'office, que je voyais essuyant des +assiettes avec un coin de leur hak en guise de serviette, +avaient port leurs laines sur les marchs du +Sud et pouvaient me parler de tout le Sahara septentrional,<a name="page_062" id="page_062"></a> +depuis <i>Charef</i> jusqu' <i>Tuggurt</i>, depuis D'jelfa +jusqu'au <i>M'zab</i>, jusqu' <i>Metlili</i>, jusqu' <i>Ouargla</i>.</p> + +<p>Enfin j'avais sous les yeux, dans la personne de ce +grand seigneur dbonnaire, un de leurs princes les +plus opulents et les plus braves; le plus considrable +peut-tre par sa fortune, sa naissance, sa haute position +politique, et par les antcdents illustres de sa vie +militaire. M. N... essayait d'apprendre Si-Chriff +se servir d'une fourchette et d'un couteau. Le kalifat +s'y prtait avec complaisance, peu prs comme on +s'amuse des jeux d'enfants; il y mettait beaucoup de +bonhomie, une extrme maladresse qui m'a bien l'air +d'tre volontaire, mais n'y compromettait rien de sa +dignit.</p> + +<p>Vers le milieu du repas apparut un nouveau personnage +que je reconnus tout de suite son chapeau +et la forme si singulire de son individu. C'tait bien +en effet un tout petit corps ramass sur lui-mme, et +qu'on et dit gonfl; malpropre, difforme, affreux, +marchant comme s'il n'et pas de jambes, la figure +trique dans son hak comme dans un serre-tte, +coiff d'un chapeau sans bords, comme d'un norme +cornet. Il avait, autant que j'en pus juger, une profusion +de sachets de cuir qui lui pendaient sur la poitrine, +et une demi-douzaine de grosses fltes en roseau +lui descendaient du menton jusqu'au ventre et s'y +balanaient en faisant du bruit; il portait un bton +noueux dans la main; on ne voyait pas ses pieds, car<a name="page_063" id="page_063"></a> +son burnouss tranait terre. Personne autre que moi +ne semblait faire attention lui. Il s'avana tout d'une +pice, s'approcha de la table et vint par-dessus l'paule +de Si-Chriff allonger la main dans son assiette. Je me +penchai avec inquitude vers M. N..., qui se mit +sourire; Si-Chriff ne se dtourna pas et cessa seulement +de manger. Bel-Kassem vit ma surprise et me +dit d'une faon dvote et trs grave: <i>Derviche</i>, <i>marabout</i>, +un fou, c'est--dire un saint. Je n'en demandai +pas davantage, car je savais la vnration qui s'attache +aux fous dans les pays arabes, et je me gardai bien de +paratre autrement scandalis des familiarits que +celui-ci se permit jusqu' la fin du repas. Il ne cessa +point de rder autour de nous, rptant des mots sans +suite et demandant avec obstination du tabac. Quoiqu'on +lui en et donn, il en demandait encore, venait + chacun de nous tendre le creux de sa main noire et +s'acharnait rpter le mot tabac, tabac, d'une voix +rauque et saccade comme un aboiement. On l'cartait +sans violence; on le calmait en lui faisant signe de se +taire; Si-Chriff, toujours impassible, avait la mine +svre et prenait garde videmment qu'aucun valet +n'offenst son protg. Pourtant, comme il devenait +importun, le Tunisien le prit par le bras et l'entrana +doucement vers la porte. Le pauvre insens s'en alla +en criant: <i>Pourquoi, Mohammed? pourquoi, +Mohammed?</i> (<i>Ouach Mohamm... ouach Mohamm...</i>) +Et pendant longtemps on l'entendit parler sous la<a name="page_064" id="page_064"></a> +galerie. Si-Chriff tait, je n'en doute point, fort contrari +que nous eussions t tmoins de cette scne o +nous ne pouvions, comme lui, trouver un sujet d'dification. +Je dois dire cependant que pas un de nous ne +s'oublia. Et, tout en remarquant une fois de plus comment +les Arabes savent dtourner le ridicule par l'absence +mme de ce que nous appelons respect humain, +je ne m'tonnai point, mais me sentis jaloux de les +trouver si suprieurs nous, jusqu'au milieu de leurs +superstitions. Je me rappelais avoir rencontr un jour +un chef de tribu du Sahara de l'Est, rentrant chez lui, +suivi d'une escorte assez brillante de cavaliers et +menant en croupe un derviche. Ce chef tait un jeune +homme lgant, fort beau, et mis avec cette recherche +un peu fminine particulire aux Sahariens de Constantine. +Le derviche, vieillard amaigri et dfigur par +l'idiotisme, tait nu sous une simple gandoura +couleur sang de bœuf, sans coiffure, et balanait au +mouvement du cheval sa tte hideuse, surmonte d'une +longue touffe de cheveux grisonnants. Il tenait le +jeune homme bras le corps et semblait lui-mme, de +ses deux talons maigres, conduire la bte embarrasse +sous sa double charge. Je saluai le jeune homme en +passant; il me dit le bonsoir, et me souhaita les bndictions +du ciel. Le vieillard ne me rpondit point, et +mit le cheval au trot.</p> + +<p>Le derviche de D'jelfa n'a pas d'histoire. J'ignore +mme son nom. On m'a dit qu'il passe une partie de<a name="page_065" id="page_065"></a> +l'anne chez Si-Chriff, tantt la zmala, tantt au +bordj. Il n'est point embarrassant; il se nourrit sans +qu'on y pourvoie, prenant ce qu'il trouve sous sa +main. Il ne couche nulle part, et ni le jour ni la nuit, +on ne sait au juste ce qu'il devient. Il passe une partie +des nuits rder, soit dans la cour ou dans le jardin, +soit dans la campagne, quand il se prsente la porte +ferme. Il a dans son burnouss et dans ses petites +gibernes une quantit de chiffons ou de dbris +recueillis partout. Quelquefois en pleine nuit, on +l'entend essayer l'une aprs l'autre toutes ses fltes. +Le froid ni le soleil ne peuvent rien sur ce corps insouciant +qui semble avoir perdu le don de souffrir. Son +visage, cribl de rides, ne peut plus vieillir; l'ge le +mine insensiblement comme un vieux tronc qui n'a +plus de feuilles; la mort le prend par les jambes, +pourtant il va toujours, s'asseyant rarement, ne se +couchant presque jamais. Un jour il tombera de ct +et ne pourra plus se relever; son me sera alle +rejoindre sa raison.</p> + +<p class="date"> +D'jelfa, mme date, cinq heures.<br /> +</p> + +<p>Nous avons joui d'une journe sans pareille. Je l'ai +passe soit dessiner dans le bivouac, soit crire, +tendu sous mon pavillon de toile. Ma tente est tourne +au midi; car j'aime l'ouvrir ainsi. Rarement je perds +de vue, mme la halte, ce ct mystrieux que le +ciel couvre de rverbrations plus vives. Tous mes<a name="page_066" id="page_066"></a> +compagnons sont absents ou peine veills de leur +sieste. La journe s'achve dans une paix profonde; +et, demeur seul, je savoure avec dlice un vent tide +qui souffle faiblement du sud-est. De la place o je +suis couch, j'embrasse peu prs la moiti de l'horizon, +depuis la maison de Si-Chriff, d'o je n'entends +sortir aucun bruit, jusqu' l'extrmit oppose o, sur +une ligne de terrains ples, se dessine un groupe de +chameaux bruns. Devant moi, j'ai tout notre campement +tendu au soleil: chevaux, bagages et tentes; + l'ombre des tentes, quelques gens qui se reposent; +ils font cercle, mais ne parlent pas. S'il arrive qu'un +ramier passe au-dessus de ma tte, je vois son ombre +glisser sur le terrain, tant ce terrain est uni; et +j'entends le bruit de ses ailes, tant le silence qui se +fait autour de moi est grand. Le silence est un des +charmes les plus subtils de ce pays solitaire et vide. Il +communique l'me un quilibre que tu ne connais +pas, toi qui as toujours vcu dans le tumulte; loin de +l'accabler, il la dispose aux penses lgres; on croit +qu'il reprsente l'absence du bruit, comme l'obscurit +rsulte de l'absence de la lumire: c'est une erreur. +Si je puis comparer les sensations de l'oreille celles +de la vue, le silence rpandu sur les grands espaces +est plutt une sorte de transparence arienne, qui +rend les perceptions plus claires, nous ouvre le monde +ignor des infiniment petits bruits, et nous rvle une +tendue d'inexprimables jouissances. Je me pntre<a name="page_067" id="page_067"></a> +ainsi, par tous mes sens satisfaits, du bonheur de vivre +en nomade; rien ne me manque et toute ma fortune +de voyage tient dans deux coffres attachs sur le dos +d'un dromadaire. Mon cheval est tendu prs de moi +sur la terre nue, prt, si je le voulais, me conduire +au bout du monde; ma maison suffit me procurer +de l'ombre le jour, un abri la nuit: je la transporte +avec moi, et dj je la considre avec une motion +mle de regrets.</p> + +<p>La temprature me parat encore relativement assez +douce et, mme avec dix degrs de plus, je la supporterais +volontiers, si l'air continuait d'tre sec, lger, +minemment respirable, comme il l'est dans ces +rgions leves. Jusqu' prsent, le thermomtre n'a +pas dpass 30 et 31 l'ombre. Aujourd'hui, sous la +tente, deux heures il a atteint le maximum de 32, +et la lumire, d'une incroyable vivacit, mais diffuse, +ne me cause ni tonnement ni fatigue. Elle vous +baigne galement, comme une seconde atmosphre, +de flots impalpables. Elle enveloppe et n'aveugle pas. +D'ailleurs l'clat du ciel s'adoucit par des bleus si +tendres, la couleur de ces vastes plateaux, couverts +d'un petit foin dj fltri, est si molle, l'ombre elle-mme +de tout ce qui fait ombre se noie de tant de +reflets, que la vue n'prouve aucune violence, et qu'il +faut presque la rflexion pour comprendre quel +point cette lumire est intense.</p> + +<p>Peut-tre ne sais-tu pas que, depuis notre entre<a name="page_068" id="page_068"></a> +dans le Sahara, nous n'avons pas cess de monter +et que nous nous retrouvons prs de huit cents +mtres au-dessus du niveau de la mer. Le plateau que +nous suivons s'lve en effet insensiblement et dtermine +ici, par exception, l'coulement des eaux dans +l'est et dans l'ouest, tandis que, partout ailleurs, le +partage se fait du sud au nord et du nord au sud. Ce +long mouvement du sol, qui prolonge ainsi le climat +du Tell travers le Sahara, presque indpendamment +du degr, et qui fait qu' latitude gale l'hiver, au +moins, est plus doux sous le mridien de Constantine +que sous celui d'Alger, se produit jusqu' El-Aghouat +et mme au del: El-Aghouat donne encore une +hauteur de 600 mtres; Biskra, au contraire, n'est plus +qu' 73.—Plus avant dans l'est, le Sahara s'abaisse +au-dessous du niveau de la mer, et, entre El-Aghouat +et Biskra, s'tend le bassin descendant de l'<i>Oued-Djeddi</i>, +qui vient du Djebel-Amour, arrose les Zibans +et va se perdre enfin dans le grand <i>Chott</i> de Tunis.—Je +dsire que cet aperu suffise t'expliquer des +contradictions de climat dont, premire vue, tu +aurais sans doute quelque peine te rendre compte, +et peut-tre comprendras-tu maintenant comment, +nous trouvant tout l'heure sous le degr d'El-Kantara, +si nous n'y sommes dj, nous faisons des +feux de branches de pins et de chnes, coupes +dans la gorge du Rocher de Sel, au bord de l'<i>Oued +D'jelfa</i>.<a name="page_069" id="page_069"></a></p> + +<p>Ds aujourd'hui pourtant, nous voil dbarrasss, +non seulement de la vgtation du nord, mais encore +de toute vgtation. Elle expire au sommet des collines +pierreuses que nous avons derrire nous; et je voudrais +que ce ft pour tout fait; car c'est par la nudit que +le Sahara reprend sa vritable physionomie. J'en suis +venu souhaiter qu'il n'y ait pas un arbre dans tout +le pays que je vais voir. Aussi ce qui me plat dans le +lieu o nous sommes camps, c'est surtout son aspect +strile. Pour couvrir ces vastes terrains, tantt frileux, +tantt brls, il n'y a qu'un peu d'herbe. Cette herbe, +sorte de gramine renouvele par l'hiver, est courte, +rare, et devient gristre en se fanant. Elle forme +peine un duvet transparent ml de quelques brins +cotonneux que l'air agite. On y voit jouer la lumire +et vibrer la chaleur comme au-dessus d'un pole. +Aussi loin que la vue peut s'tendre, je n'y dcouvre +pas une seule touffe plus fournie qui dpasse le sabot +d'un cheval. La terre a la solidit d'un plancher et se +gerce sans tre friable. Nos chameaux s'y promnent +d'un air dcourag, la tte haute, le cou tendu vers +un coin plus vert qui se montre assez loin au sud, +entre deux mamelons arides. Cette perspective, peu +prs riante, qui semble les consoler jusqu' demain, +nous annonce de nouvelles plaines d'alfa. Je distingue +nettement, comme un triangle gris pos sur le vert, +une des ces petites pyramides de pierre dont je t'ai +parl, et qui servent de point de repre dans le steppe,<a name="page_070" id="page_070"></a> +quand il n'y a ni horizon, ni traces de caravanes pour +y diriger la marche.</p> + +<p>Cette tache lointaine d'alfa s'aperoit peine dans +l'ensemble de ce paysage que je ne sais comment +peindre, mais dont il faudrait faire un tableau clair, +somnolent, fltri. Chose admirable et accablante, la +nature dtaille et rsume tout la fois. Nous, nous ne +pouvons tout au plus que rsumer, heureux quand +nous le savons faire! Les petits esprits prfrent le +dtail. Les matres seuls sont d'intelligence avec la +nature; ils l'ont tant observe, qu' leur tour ils la +font comprendre. Ils ont appris d'elle ce secret de +simplicit, qui est la clef de tant de mystres. Elle leur +a fait voir que le but est d'exprimer, et que, pour y +arriver, les moyens les plus simples sont les meilleurs. +Elle leur a dit que l'ide est lgre et demande tre +peu vtue. Ne t'tonne point de tout cela. Depuis ce +matin je suis genoux devant les matres, et je crois +tre tous les jours un peu moins indigne de parler +d'eux. Leur souvenir m'accompagne dans ma route. +Leurs leons se sont fait entendre aujourd'hui plus +clairement que jamais; et c'est D'jelfa, sous ma +tente, au milieu des Ouled-Nayl, et pendant que je +regardais passer sur ces fonds d'une candeur historique +de majestueux personnages draps de noir et de +blanc. Devais-je donc venir si loin du Louvre chercher +cette importante exhortation de voir les choses par le +ct simple, pour en obtenir la forme vraie et grande?<a name="page_071" id="page_071"></a></p> + +<p class="date"> +Sept heures.<br /> +</p> + +<p>Tout le jour, quelques minces tranes de vapeur +sont restes tendues au-dessus de l'horizon, pareilles + de longs cheveaux de soie blanche. Vers le soir, +elles ont fini par se dissoudre et par former un petit +nuage dor, unique au milieu de l'azur sans rides et +qui s'en va lentement la drive, entran vers le +soleil couchant. Il diminue mesure qu'il s'en approche, +et, comme la voile arrondie d'un navire qu'on +voit de loin se rtrcir et s'abattre l'entre du port, +il ne tardera pas disparatre dans le rayonnement de +l'astre. La chaleur s'apaise, la lumire s'adoucit; elle +se retire insensiblement devant la nuit qui s'approche, +sans avoir t prcde d'aucune ombre. Jusqu' la +dernire minute du jour, le Sahara demeure en pleine +lumire. La nuit vient ici comme un vanouissement.</p> + +<p>Il est sept heures. Notre bivouac est maintenant +sorti de son immobilit. Il y rgne un certain mouvement, +toujours paisible, de gens qui allument des +feux et prparent le caf du soir, pendant que d'autres +font leur prire, prosterns la figure au levant; on se +rassemble sur des tapis pour prendre le repas; et nos +chevaux, qui l'on vient de donner l'orge, secouent +joyeusement le poids du soleil qu'ils ont port douze +heures sans bouger.</p> + +<p>La maison de Si-Cheriff seule continue de rester<a name="page_072" id="page_072"></a> +muette. De l'endroit o je suis, on la dirait inhabite, +si l'on ne voyait un peu de fume bleutre s'lever +l'angle du toit. Cette maison, triste blockhaus, donne +pour citadelle notre kalifat, est acheve seulement +du mois de novembre dernier.</p> + +<p>Une inscription, sculpte dans la pierre, au-dessus +de la porte d'entre, m'apprend qu'elle a t btie en +cinquante jours, sous le gouvernement de M. le gnral +Randon, par la colonne expditionnaire du gnral +Yusuf. D'autres inscriptions indiquent les divers corps +qui ont pris part cette construction, avec les noms +des principaux officiers; quelques-unes pourraient dj +servir d'pitaphes. Le capitaine Bessires, tu glorieusement + l'assaut du 4 dcembre, a son nom sur le +pavillon qui forme l'angle droit du mur de dfense.</p> + +<p>Cette habitation est dispose de manire servir, +la fois, de rsidence au kalifat, de caravansrail et de +forteresse. La cour d'entre est vaste; un petit convoi +s'y renfermerait au besoin, et elle prsente une double +ligne de hangars pavs, sous lesquels une centaine +de chevaux pourraient s'abriter. Par del s'tend le +jardin, qui n'est encore que trac.—Au centre de ce +carr long, et spar du jardin par un chemin de +ronde, s'lve un corps de logis, compos de deux +tages et perc, sur ses quatre faces, de fentres +malheureusement franaises; il a sa cour intrieure, +cour rserve, o l'on ne pntre pas, et que je n'ai +fait qu'entrevoir.<a name="page_073" id="page_073"></a></p> + +<p>Le rez-de-chausse est abandonn aux voyageurs. +L'appartement priv du kalifat, celui de son cousin et +de son jeune frre Bel-Kassem occupent les deux tages; +c'est l, je ne sais dans quelle partie du btiment, +que sont relgues leurs femmes, avec les servantes.</p> + +<p>Quelques fentres ont des barreaux; mais il n'en +est gure qui n'aient une ou plusieurs vitres casses: +ces nombreux accidents ne surprennent pas, quand on +connat l'ingnuit des Arabes l'endroit de ces choses +transparentes. Pour ta plupart, ils n'en ont jamais +vu; et, sans prvoir l'obstacle, ils passent leur poing +au travers.—Si-Cheriff parle seulement des dgts +causs par le vent et s'en plaint, de manire laisser +croire qu'il tient ses vitres: au fond, en homme de +la tente, il s'en inquite assez peu et laisserait volontiers +tout le bordj s'crouler, si la petite garnison de +soldats ouvriers, caserne dans un des pavillons, +n'avait aussi pour mission de l'entretenir.</p> + +<p>Cette rsidence, que l'on a tch de rendre habitable, +est-elle, en effet, du got de Si-Cheriff? Russira-t-il + s'y plaire, autant que dans sa tribu?—Il parat, du +moins, se rsigner ce sjour comme une ncessit +politique; n'y venant, du reste, qu' ses heures, quand +il y est mand, ou qu'il doit y recevoir des htes.</p> + +<p>Indpendamment de ce domicile officiel, il a un +domicile rel dans les pturages voisins du Rocher de +Sel, avec d'immenses troupeaux de moutons, et +quelque chose, m'a-t-on dit, comme six mille chameaux.<a name="page_074" id="page_074"></a> +Il se partage entre sa maison de laine et sa +maison de pierre, et n'amne ici que ses chevaux, sa +suite militaire et sa femme. Je dis <i>sa</i> femme, parce +qu'on parle d'une madame Si-Cheriff, dont l'histoire, +comme tant d'histoires de ce pays, ressemble beaucoup + un roman. Celui-ci, d'ailleurs, aprs un prologue +assez sombre, finit heureusement. Est-ce une indiscrtion +que de rapporter ce qu'on raconte?—Cette +femme est Espagnole. Un homme, qui a disparu depuis +et dont la mort subite n'a jamais t bien explique, +l'avait conduite, elle et sa sœur, plus jeune qu'elle, +la Deira d'Abd-el-Kader, peu d'annes avant la +soumission de l'mir.—Elles taient toutes les deux +fort jolies. Abd-el-Kader fit pouser l'ane Si-Cheriff, +alors son kalifat, bientt aprs devenu le ntre, et la +plus jeune au cousin de Si-Cheriff.—Toutes deux, +elles ont suivi, sous l'alliance franaise, la nouvelle +fortune de leurs maris et n'ont jamais song rclamer +contre le mariage qui leur fut impos. Elles ont +adopt, non-seulement le costume, mais aussi la +langue arabe, au point d'avoir oubli la leur. La +femme de Si-Cheriff habite en ce moment le bordj.</p> + +<p>J'ai vu ce matin leur enfant, joli petit garon de +quatre ans au plus. Il tait la classe, dans une cole +fonde par Si-Cheriff et tenue par un taleb, sorte +d'instituteur communal que Si-Cheriff paye de ses +deniers. L'enfant tait pieds nus et n'avait pour tout +vtement, comme ses petits camarades les plus pauvres,<a name="page_075" id="page_075"></a> +qu'une petite soutane blanche on ne peut plus nglige. +M. N..., qui est de ses bons amis, lui rapportait en +cadeau d'Alger un foulard franais, un sabre de bois +et une chemise de fine laine. Quant la sœur de +madame Si-Cheriff, on ne la voit jamais D'jelfa. Elle +prfre le sjour de la tente et n'abandonne personne +le soin du mnage nomade ni l'administration des +troupeaux. Tout ce que je sais des affaires domestiques +de Bel-Kassem, c'est qu'il a deux femmes jeunes et qui +passent pour trs belles. Il vient, ces jours derniers, +d'pouser la seconde. Et j'ai cru comprendre pendant +le dner d'hier, qu'on a plaisant le jeune mari sur +ce qu'il tait amaigri depuis son rcent mariage, et plus +ple encore que de coutume. Pour moi, je n'ai rien +aperu du harem emprisonn l-haut, derrire ces +grillages. J'ai seulement rencontr deux ngresses +assez laides, mais de belle tournure, qui puisaient de +l'eau au puits du jardin, pendant que le pauvre fou se +promenait dans les alles sans verdure, et qui le +taquinaient en se tordant de rire et en faisant tinceler +leurs dents.</p> + +<p>Quoique maussade l'œil au milieu de ce dsert +saharien, avec sa faade neuve, son toit de tuiles +jaunes et sa fcheuse ressemblance avec une caserne, +le bordj, je lui donne ce nom pour l'embellir, veille +l'ide d'une assez grande vie, et rappelle, au moins +par moments, les mœurs fodales. Les portes revtues +de fer, restent ouvertes pendant le jour. Un assez grand<a name="page_076" id="page_076"></a> +nombre de chevaux remplit les curies. On les entend +piaffer, hennir; on les voit s'agiter chaque fois qu'un +nouveau cavalier se prsente l'entre de la cour. +Chaque arrivant pique droit au perron, s'y arrte court, +et met pied terre. C'est l, dans l'ombre de la galerie, +qu'accroupi sur un banc, un chapelet dans ses mains, +distrait, le kalifat se laisse embrasser par ses nombreux +clients et leur donne audience. On se prcipite +l'touffer, pour baiser sa grosse tte emmaillote de +blanc. Quoiqu'on lui parle debout, quelques familiers +sont assis prs de lui, et souvent un homme en haillons, +le dernier des tribus, se mle l'entretien du prince +aussi librement que s'il tait son favori. Le prestige du +rang, norme chez les Arabes, n'exclut pas une +familiarit singulire entre le matre et le serviteur. +Quant la distance tablie par l'habit, elle n'existe +pas. J'ai vu l des types surprenants, des visages de +momies qui l'on aurait mis des yeux de lion. L'audience +acheve, le client s'en va, tranant ses longs +perons, reprendre sa bte qui, la bouche baveuse, +essouffle, les flancs saignants, attend, cloue sur +place et comme un cheval de bois. Douce et vaillante +bte, ds que l'homme a pos la main sur son cou pour +empoigner ses crins, son œil s'allume, et l'on voit +courir un frisson dans ses jarrets. Une fois en selle et +la bride haute, l'homme n'a pas besoin de lui faire +sentir l'peron. Elle secoue la tte un moment, fait +rsonner le cuivre ou l'argent de son harnais; son cou<a name="page_077" id="page_077"></a> +se renverse en arrire et se renfle en un pli superbe, +puis la voil qui s'enlve, emportant son cavalier avec +ses grands mouvements de corps qu'on donne aux +statues questres des Csars victorieux.</p> + +<p>D'ailleurs le bordj n'est pas constamment silencieux +ou seulement rempli comme aujourd'hui de visiteurs +paisibles. A l'exemple des manoirs anciens, il a ses +moments d'alarme et ses bruits de fte. Quelquefois +c'est le jeune Bel-Kassem, qui son frre n'a jamais +permis de faire la guerre, qui sort en quipage de +chasse, escort de ses lvriers, avec ses fauconniers en +habit de fte, ses pages tranges, et portant lui-mme +un faucon agraf sur son gantelet de cuir. S'il arrive +au contraire que l'ennemi soit signal ou qu'il y ait +par l quelque tribu turbulente chtier, ce jour-l, +c'est Si-Cheriff en personne qu'on voit sortir du bordj +avec son appareil de guerre. Le goum est rassembl +devant la porte. Il y a l deux ou trois cents cavaliers +groups confusment autour de l'tendard aux trois +couleurs, rouge, vert et jaune; tous en tenue de +combat, le hak en charpe, le fusil au poing, droits +sur la selle, attendant le kalifat qui va paratre. Lui-mme +est bott, peronn, mais sans armes. On lui +voit seulement la taille une lourde ceinture pleine +de cartouches et traverse de longs pistolets aux +pommeaux brillants. Il a prs de lui deux serviteurs +ngres qui portent, l'un son sabre droit fourreau +sculpt et son long fusil caill de nacre, l'autre son<a name="page_078" id="page_078"></a> +chapeau de paille flots de soie. Il enfourche pesamment +sa grande jument blanche, dont la croupe et les +pieds sont teints de rose; il rejette son burnouss en +arrire, par un beau geste et pour dgager son bras +droit, celui qui doit agir au besoin, et, dans tous les +cas, commander. Enfin, il donne le signal, entrane +son goum, prend la tte avec son fanion, ses cuyers +et ses plus fidles, et, si le danger presse, part au +galop du ct de l'endroit menac.</p> + +<p>Tu vois que rien ne manque la vie du bordj, pour +rappeler des mœurs depuis longtemps disparues de +notre histoire. Pour moi, je prfre les mœurs de la +tente ce spectacle de chevalerie, si sduisant qu'il +soit. Ici, je m'intresse mdiocrement au soldat, beaucoup, +au contraire, au voyageur. Devant un pareil +pays, dans un cadre de cette grandeur, je ne puis +m'empcher de trouver d'un petit effet la mise en +scne un peu thtrale de cette vie mle de chasse, +de coups de main, de parade, quelquefois de galanterie; +et tout cela, en dfinitive, me touche moins que +la vue d'une pauvre famille errante au milieu +d'humbles aventures.</p> + +<p>Pourtant je m'estime heureux d'avoir rencontr sur +ma route le bordj de D'jelfa. Le peuple arabe est trs +divers, plus divers qu'on ne le croit. Je le vois aujourd'hui +par le ct le plus avanc de sa civilisation; +c'est assurment le plus brillant; il a ce mrite, en +outre, d'tre un des moins observs.<a name="page_079" id="page_079"></a></p> + +<p class="date"> +Ham'ra, 1<sup>er</sup> juin 1853.<br /> +</p> + +<p>On a pli les tentes au petit jour. Malgr l'heure +matinale, Si-Cheriff et son frre taient debout pour +recevoir nos adieux, et nous nous sommes mis en +route gaiement, comme aprs une journe entire de +repos. Moi seul peut-tre je regrettais un peu D'jelfa, +o j'avais eu plus de plaisir assurment que personne +au milieu de mes contemplations solitaires, et je me +dtournais pour voir la place abandonne d'o nos +feux jetaient quelques restes de fume blanche. Mme +en ce perptuel changement, il en est ainsi pour tous +les lieux que je quitte; je m'y attache vite et n'en +oublie aucun, car il me semble que tous ont t +passagrement moi, bien mieux que les maisons de +louage o j'ai vcu. Aprs des annes, le petit espace +o j'ai mis ma tente un soir et d'o je suis parti le +lendemain m'est prsent avec tous ses dtails. L'endroit +occup par mon lit, je le vois; il y avait l de l'herbe +ou des cailloux, une touffe d'o j'ai vu sortir un lzard, +des pierres qui m'empchaient de dormir. Personne +autre que moi peut-tre n'y tait venu et n'y viendra, +et moi-mme, aujourd'hui, je ne saurais plus le +retrouver.</p> + +<p>Nous prmes la direction de la balise. En moins +d'une demi-heure nous l'avions atteinte et nous +entrions dans l'alfa. Comme je l'avais prvu, la<a name="page_080" id="page_080"></a> +route s'engageait dans une suite de plateaux verts, +tous pareils, de peu d'tendue, se droulant du nord +au sud et se succdant avec la plus triste rgularit. De +loin en loin, mais de manire qu'il y en a toujours au +moins une en vue, la mme pyramide grise apparat +pose sur le bord de l'horizon. Pendant quatre heures +de marche, je n'ai pas aperu dans aucun sens le +plus petit coin qui ne ft vert comme un champ +d'oseille. Sous le ciel bleu, et quand on se sait dans le +Sahara, cette couleur printanire produit le plus +dsagrable tonnement. Le contraste est imprvu, +mais absolument laid. Je t'ai parl ailleurs de l'alfa; +si j'y reviens, c'est afin de tenir un compte minutieux +de mes impressions d'aujourd'hui.</p> + +<p>A dix heures, nous faisions halte dans le lit profond +d'une rivire. L't, on se demande o sont les rivires +qui ont pu creuser de pareils lits. Il y reste en ce +moment une petite source, rduite rien, mais qui ne +tarit pas. Le rservoir n'a pas deux enjambes de large. +Elle sort avec un lger bouillonnement du milieu des +cressons, puis quelques pas de l se perd ou plutt +se glisse dans le sable. Je n'avais jamais vu de source +ayant un cours si rduit ni plus presse de disparatre. +C'est un avertissement que tous les voyageurs comprennent; +j'ai remarqu, en effet, que les bords +n'taient aucunement pitins, quoiqu'elle serve de +rendez-vous aux caravanes dans cette saison. On prit +donc exemplairement la provision ncessaire notre<a name="page_081" id="page_081"></a> +convoi. J'y puisai moi-mme avec le plus grand soin, +et j'y remplis nos peaux de bouc d'une eau limpide, +lgre et peu prs frache. Surtout on empcha les +chevaux d'y boire. Tout autour, le lit de la rivire est +encombr de rochers blancs, calcins, dsorganiss +comme de la pierre chaux qui commence cuire; +leur clat au soleil est insupportable.</p> + +<p>Vers onze heures, la chaleur devint subitement trs +forte. Le ciel, jusque-l sans nuages, commenait +se tendre de raies blanchtres, sortes de balayures au +tissu transparent pareilles d'immenses toiles d'araigne. +Le vent se levait et se fixait au sud. Trs faible +encore tant que nous fmes abrits, ds que nous +remontmes en plaine, il se fit dcidment reconnatre +pour du sirocco. Il mit nanmoins plus de deux heures + se dclarer dans toute sa violence. D'abord, ce ne +furent que des souffles passagers, tantt chauds, tantt +presque frais. Je les recevais en plein visage et pouvais +avec exactitude en mesurer la temprature, le mouvement +et la dure. Peu peu, il y eut moins d'intervalle +entre les bouffes; je les sentis venir aussi avec plus de +rgularit, mais toujours intermittentes, saccades +comme la respiration d'un malade acclre par la +fivre. A mesure que cette haleine trange arrivait +plus frquente et plus chaude, la terre elle-mme +s'chauffait; et quoiqu'il n'y et plus de soleil et que +mon ombre marqut peine sur le sol clair d'une +lumire morne, j'avais encore sur la tte l'impression<a name="page_082" id="page_082"></a> +d'un soleil ardent. Le ciel tait d'une couleur rousse +o ne filtrait plus aucune lueur de bleu. L'horizon +cessa bientt d'tre visible et prit la noirceur du plomb. +Enfin, le souffle devint continu, comme l'exhalaison +directe d'un foyer. Alors, la chaleur sembla venir la +fois de partout, du vent, du ciel, et peut-tre encore +plus forte des entrailles du sol, qui vritablement +s'embrasait sous les pieds de mon cheval. Le pauvre +animal se lassait marcher vent debout, mais souffrait +surtout de cette flamme qui lui montait au ventre. +Quant moi, sans la fatigue de me maintenir en selle, +j'eusse prouv un rel bien-tre me sentir envelopp +de cette chaleur qui aprs tout n'excdait pas mes +forces, et toute curiosit de voyageur part, je n'tais +pas fch, dusse-je mme en souffrir, de respirer cet +ouragan de sable et de feu qui venait du dsert.</p> + +<p>J'arrivai de la sorte Ham'ra sans m'tre dout que +j'en approchais. Ham'ra est un amas misrable d'une +trentaine de masures bties en pis, ruines, croulantes, +d'aspect funeste et qu'on dirait abandonnes. On les +confond presque avec les rochers jauntres dont la +haute ceinture enferme entirement le village du ct +du couchant. Au levant s'tendent quelques petits +jardins assez vivaces et que je suis tonn de trouver +trop verts. Le sirocco s'acharnait aprs cette pauvre +verdure chappe au soleil; et la poussire qui pleuvait + flots, le jour plomb qui enveloppait tout de sa +couleur de cendre, donnaient ce tableau, dj si<a name="page_083" id="page_083"></a> +triste, une physionomie violente et pour ainsi dire +pleine d'angoisse.</p> + +<p>Deux grands gaillards en guenilles, hves et singulirement +farouches, qu'on dirait les seuls habitants +du pays, sont venus nous regarder planter nos tentes, +puis se sont retirs cent pas de l sur une roche plate +en forme de dolmen, et depuis lors y sont rests +accroupis les yeux fixs sur nous. Presque tous les +arbres des jardins sont des abricotiers; j'ai aperu, en +passant cheval le long des murs bas, un figuier, un +grenadier d'une belle venue et quelques vignes grimpantes, +mais pas un palmier. J'esprais rencontrer ici +celui que j'ai vu indiqu sur la carte du Sud quelques +lieues d'El-Aghouat. C'est sans doute <i>Sidi-Makhelouf</i> +que je le trouverai.</p> + +<p>Heureusement que des rigoles creuses autour des +jardins amnent jusque devant nos tentes une belle +eau, bonne au got et pas encore trop chauffe. 'a +t en arrivant un grand soulagement.</p> + +<p>En ce moment, le vent est plus chaud et souffle +plus violemment que jamais. Il a failli renverser ma +tente. Bakir et ses compagnons ont t pendant quelques +minutes ensevelis sous la leur, et semblaient +mme avoir pris le parti de ne pas la relever. Nous +avons d doubler les cordes et consolider les piquets. +Grce aux petits murs de clture qui font abri, on a +pu nanmoins allumer du feu pour le souper. Sous ma +tente, et pendant que j'cris, j'ai sur les mains la chaleur<a name="page_084" id="page_084"></a> +exacte d'un foyer. Il fait dj presque nuit, quoiqu'il +soit tout au plus six heures. Nos chevaux demeurent +immobiles, la tte pendante, la croupe au vent. +Les chameaux n'ont pas mang; peine dchargs, ils +se sont couchs en troupeau serr, le ventre aplati, le +cou allong sur le sable.</p> + +<p>Par moment, le pied du vent semble s'claircir. +L'horizon se dgage, et je dcouvre entre deux caps de +montagnes coups carrment, et dont l'un, celui de +droite, tout fait noy, doit tre quinze ou dix-huit +lieues d'ici, la ligne insaisissable d'un horizon plat. +Cette ligne plate me fait rver. Serait-ce le dsert?</p> + +<p class="date"> +Ham'ra, mme date, la nuit.<br /> +</p> + +<p>Le vent continue; la chaleur n'a en rien diminu. +Vers sept heures, le ciel, un moment auparavant plus +clair, s'est rapidement assombri. Cette fois, c'tait la +nuit. Il n'y a pas une toile. L'obscurit est absolue. +Je distingue peine un ou deux chevaux blancs attachs + six pas de ma tente. Toutes les lumires et +presque tous les feux sont teints. Une troupe de chacals +est venue tout l'heure hurler si prs du bivouac, +que je suis sorti dans l'espoir absurde de les tirer. +Personne ne dort, mais personne ne remue; et je n'entends +pas d'autre bruit que celui du vent dans la toile +des tentes et dans les arbres des jardins.<a name="page_085" id="page_085"></a></p> + +<p class="date"> +2 juin 1853, la halte, dix heures.<br /> +</p> + +<p>La matine a t plus calme; le soleil a reparu +dans un ciel riant. Nous avons march par une petite +brise, toujours en plaine et de nouveau dans l'alfa. +Nous rencontrons un lit de rivire, o l'on s'arrte; +mais cette fois, pas une goutte d'eau. En prvision de +ce qui nous arrive, on avait rempli les outres +Ham'ra. A ce moment, dix heures, le sirocco recommence + souffler avec les mmes symptmes qu'hier, +peut-tre encore plus menaants. Ds son dbut, il est +dj trs incommode et nous couvre de sable. Nous +djeunons, couchs plat ventre sous des lauriers-roses +qui n'ont pas encore de fleurs. Le pain que nous +mangeons, avec la libert seulement d'y joindre un +oignon (c'est, en fait de vivres frais, tout ce que nous +avons pu nous procurer Ham'ra), est devenu si dur +aprs dix jours de voyage dans les <i>tellis</i>, qu'on a besoin +de le ramollir dans l'eau. Il n'y a pas moyen +d'allumer du feu, et nous nous passerons de caf. +D'ailleurs, chacun de nous est impatient d'atteindre le +caravansrail de <i>Sidi-Makhelouf</i>. Aussi, nos chevaux +sont rests brids, et nos chameaux n'ont fait que dposer +deux outres pleines et ont fil en avant. L'intrpidit +de nos chameliers est admirable; singulire +race! par got, la plus paresseuse de la terre; quand +il le faut, la premire pour supporter la fatigue; gourmande<a name="page_086" id="page_086"></a> +au del de toute expression, et se passant +volontiers de manger comme d'une chose inutile. +Allant toujours du mme pas, par longues enjambes, +avec cette lasticit du genou qui est l'art des grands +marcheurs, trottant si les chameaux trottent, quelquefois +montant en croupe derrire la charge, mais deux +ou trois minutes seulement, et berant les longs +ennuis de la marche par une chanson, toujours la +mme, languissante et dite demi-voix, rarement on +les voit se traner d'un air de lassitude; plus rarement +encore on les voit manger. Quelquefois, chemin faisant, +il y en a qui prennent un peu de <i>rouina</i> (farine +de bl grill) dans leur <i>mezoud</i> (sac en peau de +chvre tanne) ou dans le capuchon crasseux de leur +burnouss; ils la dlayent dans le creux de leur main, +la ptrissent en boulette; et cette unique bouche +de farine l'eau compte ordinairement pour un +repas.</p> + +<p>Il y a dans notre caravane un petit enfant du M'zab, +qui vient de Roghar et retourne dans son pays avec +son pre, qui est notre bach'amar. Il n'a pas six ans; +on le fait voyager chameau. Une fois perch sur sa +haute monture, il y reste tout le jour sans en descendre, +les mains cramponnes un bout de corde, +suspendu parmi les bagages aussi insouciamment que +dans un nid. Quand je passe auprs de lui, il me fait +un signe amical et me crie le bonjour du matin ou le +bonsoir. Cependant, l'animal va son train et semble<a name="page_087" id="page_087"></a> +ignorer qu'il a cet tre fragile sur le dos. Le soir, on +met l'enfant terre; il court alors dans le bivouac, +donne un coup d'œil aux cuisines et s'endort entre +deux sacs pain. Ne va pas croire que ce dur apprentissage +de la vie du dsert soit nuisible ces sants +vigoureuses. Il est tout rond, avec un ventre norme et +de petits yeux dans une grosse figure, o la couleur +du sang s'panouit sous une forte couche de poussire +et de hle. Il ressemblera son compatriote Bakir; il +aura, s'il continue, le mme embonpoint et la mme +jovialit.</p> + +<p>Je m'aperois, et tout fait propos, car c'est lui-mme +qui m'interrompt, que je ne t'ai pas encore +parl de notre compagnon de route <i>Mohammed-el-Chambi</i>. +Mohammed est le chambi qui a fourni +M. le gnral Daumas une partie des renseignements +obtenus sur le Sahara central, <i>depuis Metlili jusqu'au +Haoussa</i>, et dans la bouche de qui les auteurs du +<i>Grand Dsert</i> ont mis le rcit du voyage. L'intrt de +sa personne est mdiocre, et je ne l'aurais pas remarqu +sans la clbrit que lui a donne ce beau +livre, la seule Odysse que nous ayons sur le grand +dsert. C'est un diable d'homme assez bizarre, grand, +sec, nez crochu, sangl, bott, coiff haut, qui se +dhanche en marchant avec des airs d'acrobate et une +certaine mine de mauvais sujet. On m'apprend que +j'aurais pu le voir Paris l'anne dernire, figurant +l'Hippodrome, dans je ne sais quel spectacle arabe,<a name="page_088" id="page_088"></a> +avec les autruches, je crois. On me dit aussi qu'il a du +got pour les bals d't, et que, pendant une saison, il +a t le lion du Chteau-Rouge. M. N..., qui me raconte +ces dtails au moment mme o je les cris, +vient de l'appeler et lui a dit de danser devant nous. +Mohammed ne s'est point fait prier; il a jet de ct +ses bottines peronnes, et, chauss seulement de ses +longs bas de cuir rouge, il s'est mis, nous l'accompagnant +d'un air de quadrille, nous donner une ide +de son savoir-faire. C'tait souverainement grotesque, +et d'une fantaisie difficile rendre. Ce danseur en +tenue de guerrier, ce sauvage battant un entrechat +imit de Brididi, je ne sais quoi de ressemblant et de +bien saisi qui positivement rappelait la danse dfendue +et faisait penser aux sublimes mascarades de Gavarni; +surtout, le contraste du lieu, le choix singulier du +moment, le sable qui l'aveuglait sans l'interrompre, le +vent qui faisait voler son hak, nos Arabes attentifs +le regarder, mais peine surpris et ne souriant pas, +enfin le dsert deux pas de nous, voil des antithses +que je n'inventerais point, et j'ai rarement prouv un +plus grand renversement d'ides. D'o vient-il prsent? +O va-t-il? Si, comme je le crois, il retourne +<i>Metlili</i>, il pourra parler de mademoiselle Palanquin +la belle <i>Meaouda</i>.</p> + +<p>Puisque je reviens incidemment aux figures, encore +un mot. La galerie n'est pas complte; il y manque +un personnage, le plus muet de la bande, peut-tre<a name="page_089" id="page_089"></a> +aussi le seul de tous qui soit charmant. C'est un des +serviteurs de M. N... Il s'appelle <i>Iah'-iah</i>, joli nom +qu'il faut prononcer en deux syllabes bien distinctes, +en ayant soin d'insister sur l'a final par une lgre +aspiration. Il est tout jeune, assez grand, mince et +d'une indolence absolue dans ses mouvements. Il n'a +pas de barbe, peine une ombre au coin des lvres; +il a le sourire triste, une pleur d'Indien et de grands +yeux sans tincelles formant deux taches sombres +dans son visage. Il est vtu de blanc et trs envelopp, +comme une femme. Les bottes de cavalier lui vont +mal, et le burnouss lui te un peu de sa grce. Aussitt +descendu de cheval, il se dchausse, dboucle son +ceinturon et s'tend. On ne peut pas dire qu'il soit +mou, car il se fatigue beaucoup sans se plaindre, ni +qu'il soit petit-matre, quoiqu'il aime se couvrir de +musc. Il ne fume point, et c'est lui qui fait nos cigarettes; +il ne prend pas de caf, et c'est lui qui prpare le +meilleur que nous buvions; il est mari, mais ne parle +jamais de femmes; il fait rgulirement ses prires, se +montre trs susceptible l'endroit de sa religion, ce +qui ne l'empcherait pas de se faire hacher pour +M. N... Il se produit peu, sort rarement de la tente et +y passe tout le temps de la halte. En marche, il est +d'avant-garde avec son matre. C'est lui qui porte la +gibecire de peau de lynx et le fusil. Il manie modestement +sa petite jument maigre, la tenant toujours au +pas qu'il faut pour tre aux ordres de M. N... On s'est<a name="page_090" id="page_090"></a> +essay la cible, et personne n'a tir mieux que lui. +On me dit que c'est un fils de grande tente des environs +de Boghar. Il a quitt sa femme pour suivre +M. N... dans le Sud; et maintenant il mourrait, dit-il, +de chagrin, s'il devait renoncer le suivre. On va toutefois +le remarier El-Aghouat, afin de rendre son +exil volontaire plus doux.</p> + +<p>Iah'-iah voyage en compagnie de deux amis, comme +lui de bonne famille, et mis avec recherche, mais qui +sont loin de le valoir. Le plus jeune, quoique Saharien, +a l'allure espigle des enfants de Paris. Il se nomme +<i>Makhelouf</i>, comme le marabout qui a baptis l'endroit +o nous coucherons ce soir; et, pardonne ces plaisanteries +de bivouac, nous ne l'appelons que saint Maclou, +ou communment M. Maclou. Il conduit, son +grand dpit, un de nos mulets de cantine, et, malgr +l'infriorit de sa bte, ce qu'il obtient d'elle est incroyable; +il l'estropierait plutt que de rester dans le +convoi. Il dit qu'il est de naissance monter mieux +qu'un mulet, et rclame le droit de marcher en ligne +avec les cavaliers; on lui a promis qu'il aurait un cheval +pour faire son entre El-Aghouat.</p> + +<p>Aux yeux des Arabes, un bon cheval fait la supriorit +d'un homme. A dfaut d'autre signe, il n'est rien +qui vous procure autant d'estime; car leur respect ne +s'attache qu' ce qui est chez eux la marque convenue +du rang, de la fortune ou du commandement; et venir +aprs les autres, c'est faire prsumer qu'on suit un<a name="page_091" id="page_091"></a> +matre. Ils font peu de cas de nos valets, et cependant +ils consentent se mettre nos gages. Au reste, ils se +vengent de leur propre servitude par le mpris qu'ils +ont de la domesticit dans autrui. Leur plaisir, quand +ils sont en service, est de se faire servir eux-mmes +par un plus pauvre; ils n'y mettent ni oppression, ni +duret, mais c'est une sorte de sujtion mutuelle qui +relve la dignit de chacun dans ce peuple d'esclaves, +et leur fait tour tour connatre les douceurs de l'autorit. +Tel est le trait le plus apparent de ces caractres +composs de ruse et de vanit. Leur docilit n'est +que feinte; il faut se dfier de leur bonhomie, et surtout +utiliser pour notre propre influence ces petits +moyens de se faire valoir. Quant moi, je sais +bien que je me dconsidre en ngligeant de les employer.</p> + +<p>Je voudrais que tu visses notre fastueux <i>Ali</i>, son +frre <i>Brahim</i> et le <i>Sidi-Embareck</i>, trois de nos valets, +toujours en conflits de service et en perptuelle mulation +d'importance.</p> + +<p>Sidi-Embareck balance entre ses deux paules, et +sans jamais s'en servir, un norme chapeau recouvert +d'une toison noire d'autruche mle. Ali trouve prfrable +de porter immuablement le sien sur sa tte. Dj +d'une taille peu ordinaire, il aime se grandir encore +par cette coiffure colossale, qui lui donne environ huit +pieds de haut, et fait qu'entre ses jambes le plus grand +cheval devient un criquet. Sidi-Embareck a son quipage<a name="page_092" id="page_092"></a> +de guerre au complet: fusil, pistolets, yatagan +pass sous la sangle, longue <i>djebira</i> en tissu de laine, + franges ornes de nœuds. Ali voyage vtu la lgre, +comme si quelqu'un portait pour lui tout son attirail, +avec une simple veste amarante, chamarre d'or, et +fort belle encore, quoique fane, un hak un peu trou, +mais trs fin, les pieds nus dans des souliers arabes de +cuir verni. Sa djebira, la plus vaste et la plus orne +de toutes, trane terre. J'ai cru lui voir un diamant +au petit doigt. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'ils se +ressemblent, quoi qu'ils fassent pour se rendre si diffrents. +Ils ont tous deux le nez retrouss, le menton +sans barbe, les dents blanches, mais trop grandes, et +de gros yeux insolents. De plus, on les dit aussi paresseux +l'un que l'autre, galement vantards, gourmands, +peu dlicats, avec un mme penchant pour le vin. Et +c'est une gale illusion que de compter sur Sidi-Embareck +ou sur Ali pour un service, pour une aide ou +pour un secours utile. Le cheval d'Ali se trouvant malade +depuis hier, il s'est agi de le remplacer; mais +c'tait qui ne cderait pas le sien, et, en bonne conscience, +on ne pouvait y forcer personne. J'ai donc eu +pendant quelques lieues le spectacle lamentable d'Ali +relgu parmi les bagages et se tranant sur le plus +chtif et le moins envi de nos mulets. Sidi-Embareck +profita de ce moment pour exciter sa jument noire et +faire lui seul autant d'effet que tout le monde. Heureusement +pour Ali qu'il y avait l son frre Brahim.<a name="page_093" id="page_093"></a> +Brahim, personnage modeste, corps amaigri, figure +souffreteuse, a des airs cauteleux, vicieux et sournois. +Brahim tait cheval, Ali lui persuada de faire un +change; et depuis ce matin Ali mne au galop un +maigre animal qui semblait mort entre les mains de +Brahim, et Brahim attend sur son mulet l'occasion bien +douteuse de le cder son tour contre un cheval.</p> + +<p>Je m'amuse des portraits. Ai-je tort? Je ne les +choisis pas, je les copie, et je m'tonne moi-mme de +les trouver si loin de l'idal qu'on rve, et si divers; +d'abord, on n'aperoit que la varit des costumes; +elle sduit et fait oublier l'homme; puis, on s'arrte +aux traits caractristiques de la race, et, pour empcher +de la confondre avec une autre, on donne tous +les individus la mme parent de tournure, d'lgance +et de beaut banales. Ce n'est que plus tard que +l'homme enfin apparat sous les traits de l'Arabe et +montre qu'il a, comme nous, ses passions, ses difformits, +ses ridicules. Me tromp-je donc en introduisant +la vie commune sous ces traits demeurs vagues et +jusqu' prsent mal dfinis? N'est-il pas temps de +sortir du bas-relief, d'envisager ces gens-l de face, et +de reconstruire surtout des figures pensantes? Et cependant, +outre le laid, qui est toujours viter, n'y a-t-il +pas craindre le petit? Ce n'est pas moi qui russirai +dans ce que j'essaye; mais je ne puis laisser la +ralit qui pose devant moi la splendeur inanime des +statues.<a name="page_094" id="page_094"></a></p> + +<p class="date"> +Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853.<br /> +</p> + +<p>Mme temps qu'hier; mme vent, si c'est possible, +encore plus dchan. Il tait temps d'arriver; hommes +et btes, nous tions bout de nos forces. On a dcharg +les bagages comme on a pu, jetant tout, arrachant +les sangles, car les chameaux taient exasprs +et ne voulaient plus rien entendre.</p> + +<p>Le caravansrail est bti sur un plateau de roches +et de sable, au bord du ravin o sont les sources. Il y +a cinq palmiers espacs dans la longueur du ravin; +leur tte apparat de loin par-dessus la ligne de la +plaine. Trois ont pouss de la mme souche; ils sont +chevels, moiti morts, tout jaunes. Le vent, qui +fait un bruit d'enfer dans leurs bouquets de palmes, +les rebrousse entirement comme un parapluie retourn. +Ils sont horribles et se dtachent en lueurs +livides sur le fond du ciel tout fait noir. A gauche du +caravansrail, au del, prs des trois palmiers, se +trouve le marabout. Il est blanc, carr, avec une corne + chaque angle, et, au lieu d'tre couvert en kouba, il +se termine en pain de sucre. Au pied, on aperoit une +multitude de tombes serres, accumules, empitant +les unes sur les autres; la foule des morts s'y presse; +c'est qui dormira le plus prs du saint. On vient s'y +faire enterrer des environs, de fort loin, le lieu lui-mme +tant un dsert; et je pense avec effroi que mes<a name="page_095" id="page_095"></a> +os pourraient tre l. A l'oppos du marabout, il n'y a +que des pierres, des pierres au fond du ravin; l'autre +ct se relve encore par des pierres blanches, et l'horizon +se termine par un mur dentel de rochers, interrompu +vers le milieu. A droite, la montagne entrevue +d'Ham'ra prend des formes colossales, et d'ici reprsente +un norme bloc d'acier sali. Je n'ai fait qu'entrevoir +tout cela l'arrive, le vent et le sable m'empchant, + la lettre, d'ouvrir les yeux.</p> + +<p>On a tout entass, bagages et harnais, devant la +porte du caravansrail. On y a laiss quelques Arabes +seulement pour gardiens; les autres sont descendus au +ravin, o probablement on n'essayera pas de dresser +les tentes. Quant nous, nous avons pris pour cette +nuit nos logements dans le <i>fondouk</i>.</p> + +<p>Y sommes-nous plus abrits qu'en plein air? Ce serait + essayer, si je l'osais. Le caravansrail est form +d'une cour immense entre quatre murs. Sur deux +faces, une galerie couverte pour les chevaux; aux +quatre angles, une chambre pour les voyageurs. Je +n'ai pas choisi la mienne et ne suis pas tomb sur la +moins expose au vent. Ces chambres n'ont qu'une +porte, sans fentres, et pas de fermeture la porte. Le +vent qui s'y engouffre y pousse incessamment des flots +de poussire. J'ai essay vainement d'y clouer une +couverture; dans tous les cas, la prcaution serait inutile, +et je me rsigne voir le sable s'amasser sur mes +cantines, sur mes cartons, et se rpandre sur toute<a name="page_096" id="page_096"></a> +ma personne, comme si j'tais menac d'tre enseveli +vivant.</p> + +<p>Sidi-Makhelouf est, me dit-on, rempli de scorpions, +et surtout de ces vipres redoutables que les Arabes +appellent <i>lefaa</i>. On m'a recommand de ne m'asseoir +qu'avec prudence et de visiter ma chambre avant de +m'y endormir.</p> + +<p>Ali vient d'arriver, portant sur son dos une selle et +un harnais de cheval. Il a tu la jument de Brahim et +l'a laisse morte une demi-lieue d'ici; on l'accuse de +l'avoir fait crever de fatigue ou de l'avoir assomme +de coups. Il s'en dfend, et raconte qu'il allait au plus +petit pas, la mnageant cause du vent, quand la +bte a manqu sous lui, et s'est laisse tomber de ct. +Il a voulu la relever, puis la dessangler, elle ne bougeait +plus; elle avait les yeux ouverts, mais la langue +pendante, et le sang lui coulait de la bouche. Il ne l'a +quitte qu'une heure aprs, quand elle tait froide. Son +opinion, c'est que le <i>cheli</i> (sirocco) l'a touffe. Son +cheval est hors d'tat de le porter. Comment fera-t-il +demain? A moins qu'il ne drange encore Brahim, et +que Brahim n'aille pied.</p> + +<p class="date"> +A la halte, 3 juin 1853, neuf heures.<br /> +</p> + +<p>Nous approchons. Dans cinq heures nous verrons +El-Aghouat. Il me parat trange qu' huit lieues d'ici +se trouve une grande ville, sans voisinage avec aucune<a name="page_097" id="page_097"></a> +autre, perdue dans ce dsert comme un lot; un centre +o l'on vit pourtant, aussi simplement qu'ailleurs, +sans se douter de l'effet qu'on produit distance, ni +de la curiosit qu'on inspire. Nos villes de France se +tiennent toutes; elles se donnent presque la main par +leurs faubourgs; elles correspondent par leurs villages; +on va de l'une l'autre par des routes ouvertes, +par des campagnes peuples; il n'y a point de surprise + les dcouvrir. Ici, on se croirait en mer; voil +soixante-quinze lieues que nous faisons sans route +trace et sans rencontrer un point habit.</p> + +<p>Nous sommes arrts sur un terrain plat, parmi des +alfas desschs et des broussailles pineuses. Nous +descendons de cheval, transis de froid et les mains engourdies; +le vent a saut cette nuit du sud au nord; ce +n'est plus du sirocco, c'est du mistral. Malgr la force +du soleil dj haut, on souffre comme par une matine +de mars. Les premiers arrivs ont mis le feu aux +broussailles; le vent l'a propag sur une tendue de +plus de cent mtres. L'incendie s'teindra de lui-mme +faute d'aliments, ou quand le vent ne soufflera plus.</p> + +<p>Nous avons gauche un mur fuyant de collines +rougetres; droite, un mur parallle, plus lev, +rgulirement dentel. Il n'y a pas trace de vgtation +ni d'un ct, ni de l'autre. La valle qui s'engage +entre les deux murailles peut avoir une lieue de large; +elle est accidente, coupe de brusques ravines, quoique +unie en apparence, d'abord clairseme de broussailles,<a name="page_098" id="page_098"></a> +elle ne tarde pas se dpouiller, et peu peu quitte sa +couleur verdtre, pour revtir la couleur rose et dore +des montagnes.</p> + +<p class="date"> +El-Aghouat, 3 juin au soir.<br /> +</p> + +<p>Regarde bien cette fois d'o j'cris ces notes. Commence, +si tu le veux, par te rjouir de me savoir au +terme; mais fais comme moi, reprends la route de +Sidi-Makhelouf o nous l'avons quitte ce matin, et +laisse-toi conduire petits pas jusqu' l'entre du +dsert. C'est une motion qui perdrait n'tre pas +attendue. Il manquerait quelque chose mon arrive +dans ce pays surprenant, si je supprimais la lenteur et +la fatigue extrme des dernires lieues.</p> + +<p>J'ignore le nom de la montagne que j'avais ma +gauche; celle de droite s'appelle le <i>Djebel-Milah</i>. Elle +s'enfonce directement dans l'ouest, sans inflexion, et +d'autant plus morne qu' l'heure o je l'ai vue sous le +soleil dj haut, ses flancs entirement nus n'avaient +pas une ombre. Elle se dcoupe rgulirement en +larges dents de scie. Chaque saillie se compose d'une +superposition de couches obliques, et prsente au +sommet un bloc indpendant du reste, mais galement +pos de ct. Cette architecture bizarre se rpte d'un +bout l'autre avec la plus exacte symtrie. Il est remarquable, +d'ailleurs, que toutes les montagnes et +tous les rochers que j'ai rencontrs depuis ce matin +sont construits de cette faon, comme si le mme soulvement<a name="page_099" id="page_099"></a> +en et renvers les assises et les et toutes +inclines dans le mme sens.</p> + +<p>Jamais montagne ne m'avait paru si longue; il y +avait trois heures que je marchais devant elle sans +avoir l'air d'avancer; et, bien que son extrmit ne me +semblt pas loigne, je n'avais pas encore atteint le +quart de son tendue. Le vent, presque tomb, laissait +au soleil toute sa force; le terrain se desschait; l'air, +de froid qu'il avait t le matin, commenait devenir +brlant. Devant moi, la valle se prolongeait +indfiniment et se terminait sur le ciel sans qu'il y et +place pour une ville; je savais en outre qu'El-Aghouat +tait bti sur des rochers, et d'ailleurs la valle courant +dans l'ouest, c'tait ma gauche et non devant +moi que je devais l'apercevoir. Tous les cavaliers +avaient pris le devant, et depuis plus d'une heure je +les avais perdus de vue dans la brume ardente de +l'horizon, et j'avais cess d'entendre les coups de fusil +qui m'annonaient les joyeuses mousqueteries de l'arrive. +J'avais pour tout compagnon mon domestique, +harass de chaleur, et qui ne s'occupait mme plus de +savoir de quel ct nous devions avancer.</p> + +<p>Pourtant, je rejoignis un petit convoi de chameaux +chargs de grains. Le convoi prit gauche et se mit +monter parmi des mamelons de sable jaune. J'abandonnai +donc la valle pour le suivre. Je sentais qu'El-Aghouat +tait l, et qu'il ne me restait que quelques +pas faire pour le dcouvrir. Je n'avais plus autour<a name="page_100" id="page_100"></a> +de moi que du sable; il y avait des pas nombreux et +des traces toutes rcentes imprimes l'endroit o +nous marchions. Le ciel tait d'un bleu de cobalt pur; +l'clat de ce paysage strile et enflamm le rendait encore +plus extraordinaire. Enfin, le terrain s'abaissa, et +devant moi, mais fort loin encore, je vis apparatre, +au-dessus d'une plaine frappe de lumire, d'abord +un monticule isol de rochers blancs, avec une multitude +de points obscurs, figurant en noir violet les contours +suprieurs d'une ville arme de tours; au bas +s'alignait un fourr d'un vert froid, compact, lgrement +hriss comme la surface barbue d'un champ +d'pis. Une barre violette, et qui me parut sombre, se +montrait gauche, presque au niveau de la ville, reparaissait + droite, toujours aussi roide, et fermat +l'horizon. Cette barre tranchait crment sur un fond +de ciel couleur d'argent mat, et ressemblait, moins le +ton, une mer sans limites. Dans l'intervalle qui me +sparait encore de la ville, il y avait une tendue +sablonneuse, et quelque chose d'un gris plus bleutre, +comme le lit abandonn d'une rivire aussi large que +deux fois la Seine. On y voyait, par places, aux deux +bords, des taches vertes ayant l'air de joncs. Tout +fait sur le devant, un homme de notre escorte, +cheval, pench sur sa selle, attendait au repos le convoi +laiss fort loin en arrire; le cheval avait la tte +basse et ne remuait pas.</p> + +<p>Voil trait pour trait et nettement ce que je vis. Plus<a name="page_101" id="page_101"></a> +tard, cela me fera rver, et peut-tre mon souvenir +adoucira-t-il les couleurs trop crues de ce tableau. Aujourd'hui +je reproduis, sans rien y changer, ce qui +s'est imprim de soi-mme et comme un portrait dans +mon esprit. Je n'prouvai aucun blouissement; j'eus +le temps de m'affermir un peu l'me afin d'embrasser +tout ce tableau d'un coup d'œil sr, qui demeurt +fidle, et de m'en emparer pour toujours. Lentement, +j'envisageai cette ville noirtre, cet horizon plat, cette +solitude embrase, ce cavalier blanc sur un cheval +blanc, ce ciel sans nuages; puis mon œil, pourtant +fatigu de lumire, tomba sur la petite ombre brune +marque entre les pieds du cheval et s'y arrta. Je me +souviens d'avoir, il y a quatre ans, pour la premire +fois, aperu le dsert, le soir, et sous un clat devenu +doux. Cette fois, j'arrivais, comme je l'avais souhait, + l'heure sans ombre; il tait un peu plus de +midi.</p> + +<p>Nous sortmes des dunes pour entrer dans ce qui +ressemblait au lit d'une rivire, obliquant, tout +hasard, dans le sens de la ville et nous dirigeant sur +l'angle nord-est des jardins. Nous avancions avec peine +dans une terre sablonneuse, crass sous un ciel de +plomb. A mesure que nous approchions, l'oasis se +dveloppait sur la droite, les aigrettes vertes des palmiers +devenaient plus distinctes, et nous dcouvrions +un second monticule, comme le premier, couvert de +maisons noires;—on n'y voyait pas de tours;—<a name="page_102" id="page_102"></a>entre +les deux, un monument blanc; plus droite, un +troisime amas de rochers roses surmonts d'un marabout; +plus droite encore, une sorte de pyramide +escarpe, plus leve et plus rose que tout le reste; +dans les intervalles, continuait d'apparatre la ligne +violette du dsert. Telle est la vue complte d'El-Aghouat +du ct du nord; la premire tait plutt une +vision; celle-ci, plus tendue et dont je crois ne rien +omettre, je te la donne pour une vue. Le point d'o je +l'ai prise s'appelle <i>Rass-el-Aoun</i> (tte des sources). +C'est l'endroit o prend sa source l'<i>Oued-Lekier</i>, seul +ruisseau qui arrose El-Aghouat.</p> + +<p>A petite distance des jardins, nous vmes venir +nous un cavalier en habit franais, chauss de bottes +l'cuyre. Me voyant en retard et me jugeant embarrass +de la route suivre, il arrivait au galop pour +me souhaiter la bienvenue et m'introduire dans la +ville.</p> + +<p>Ce fut donc avec M. C..., officier au bataillon turc, +mon guide obligeant, que j'achevai de tourner les +jardins. La premire chose dont nous parlmes fut le +sige. Je venais de reconnatre en passant les traces +d'un grand bivouac; on pouvait parfaitement distinguer +la place des tentes et l'endroit noirci par les cuisines; +il y avait l d'normes amas de cendre et des +restes de bches moiti brles; de longues lignes +pitines, portant des trous de piquets, des souillures +et des dbris de litires indiquaient le bivouac de la<a name="page_103" id="page_103"></a> +cavalerie; M. C... m'apprit que c'tait le camp du +gnral Plissier, et me montra, sur la rive gauche de +l'<i>Oued-Lekier</i>, en face du premier, le camp de la +division Yusuf. Devant nous s'ouvrait une vaste +tendue sablonneuse; c'tait l qu'avait eu lieu la +belle affaire de cavalerie du 21 novembre. Puis il me +parla du combat meurtrier du 3 dcembre, de l'assaut +du 4 et de la lutte sanglante qui suivit la prise. Il me +parla de nos pertes et de celles de l'ennemi; il me prvint +que je sentirais peut-tre une odeur ftide dans +la ville et que je lui trouverais un air d'abandon. Il fit +le calcul des morts; lui-mme avait prsid leur enfouissement +dans les puits. Nos propres morts n'avaient +gure t mieux enterrs, faute de pioche pour creuser +plus profondment. Chaque jour, tant ils taient peu +couverts, on en trouvait la surface du sol que les +chiens avaient exhums pendant la nuit. Il fallait +s'attendre marcher sur des dbris et voir partout +pointer des ossements. Tout l'heure, en venant, il +avait trouv le corps entier et tout habill d'un zouave; +il me mena le voir. Le pauvre soldat avait les bras +tendus, la tte renverse de ct, soulev par un peu +de sable, en manire d'oreiller; le haut du corps +l'tat de squelette tait momifi; il conservait son pantalon +rouge, et le bas de ses jambes, engag dans le +sable, montrait des lambeaux de gutres; on et dit +qu'il allait achever de sortir de terre, comme on se +reprsente une rsurrection. Un peu plus loin, il y<a name="page_104" id="page_104"></a> +avait une tte rduite la scheresse d'un caillou; et +sur toute notre route on voyait par-ci par-l des os +blanchis.</p> + +<p>Les sables nous menrent jusqu' la porte de l'Est, +par o nous entrmes enfin dans la ville.<a name="page_105" id="page_105"></a></p> + +<h2><a name="II" id="II"></a>II<br /><br /> +<small>EL-AGHOUAT</small></h2> + +<p class="date"> +3 juin 1853, au soir.<br /> +</p> + +<p>Presque toutes les villes arabes, surtout celles du +Sud, sont prcdes de cimetires. Ce sont ordinairement +de grands espaces vides, en dehors des portes, +o l'on remarque seulement une multitude de petites +pierres ranges dans un certain ordre, et o tout le +monde passe aussi indiffremment que dans un chemin. +La seule diffrence ici, c'est qu'au lieu d'un +champ de repos, je trouvais un champ de bataille; et +ce que je venais de voir, ce que je venais d'entendre, +je ne sais quoi de menaant dans le silence et dans +l'air de cette ville noire et muette sous le soleil, +quelque chose enfin que je devinais ds l'abord, +m'avertissait que j'entrais dans une ville moiti +morte, et de mort violente.</p> + +<p>Le ct de l'est n'a pas visiblement souffert. Les +murs extrieurs ont peine reu quelques boulets, +toute l'attaque ayant port du ct oppos. Quant la +porte, qui n'a pas t canonne, elle conserve ses<a name="page_106" id="page_106"></a> +lourds battants raccommods avec du fer, son immense +serrure de bois et ses arcs-boutants en troncs de palmiers. +Elle est pratique dans l'paisseur d'une tour +massive et perce de meurtrires. De loin, on dirait un +trou carr et noir, inscrit dans la faade lumineuse de +la tour, et inscrivant lui-mme un petit carr de +lumire; c'est le commencement d'une rue qui se +montre travers la porte. Le porche a dix pas de +long; des enfoncements mnags de chaque ct dans +la largeur de la tour, avec une double range de banquettes, +en font une sorte de vestibule garni de siges, +ou pour mieux dire, de lits. Ce vestibule, au besoin, +se transforme en corps de garde.</p> + +<p>Une sentinelle du bataillon turc, en veste bleue et +turban blanc, s'y tenait dans l'ombre, affaisse et son +fusil entre les jambes. Quatre autres soldats de garde +dormaient sur les bancs de pierre, un bras pass sous +la tte. Au bruit de nos chevaux la sentinelle se leva +pesamment et salua. Les autres firent peine un mouvement +de corps pour prouver qu'ils taient prsents.</p> + +<p>Au del de la porte on voyait fuir un troit corridor, +entre des murs gris, presque noirs, sans fentres, +percs, en guise de portes, de trous carrs, encadrs +de chaux; en bas, un pav blanc, tincelant comme +de l'acier, avec un imperceptible filet d'ombre sur le +ct droit de la rue; au-dessus, le ciel d'un bleu +sombre; aucun passant, personne aux portes, un +silence aussi pesant que la chaleur.<a name="page_107" id="page_107"></a></p> + +<p>—Voici El-Aghouat midi, me dit M. N..., en me +montrant le corps de garde et la rue.</p> + +<p>La plupart des portes taient fermes; quelques-unes, +o je remarquai des trous de balles et des +marques de baonnettes, semblaient l'tre, comme on +dit en France, aprs dcs. Celles qui, par hasard, se +trouvaient ouvertes, donnaient sur des antichambres +prives de jour ou sur des cours ressemblant des +curies. J'aperus des hommes dormant sous le porche +obscur de ces maisons pleines de souvenirs redoutables.</p> + +<p>La rue s'enfonait, avec de lgers dtours, dans la +profondeur de la ville, et sur un pav raboteux, ingal +et dall de roches. La roche, presque partout fleur +de terre, avait la sonorit et l'clat du marbre. A droite +et gauche s'ouvraient des ruelles se faisant suite, +celles de gauche remontant vers le sommet de la ville +et s'arrtant contre un mur continu de calcaires +blancs, celles de droite encadrant leur extrmit une +chappe de vue plus riante sur les cimes vertes de +l'oasis. En face de nous, au fond de cette troite +avenue frappe d'aplomb par le soleil perpendiculaire, +je voyais monter en s'tageant toute la partie occidentale +de la ville, comme un amas de btisses gristres. +En avant, se dtachaient deux constructions blanches. +Une ou deux aigrettes de palmiers pointaient au-dessus +des terrasses; et, quoique privs de mouvement, +car il n'y avait plus un souffle dans l'air, quoique +clairs par le sommet et ne prsentant qu'une<a name="page_108" id="page_108"></a> +silhouette obscure, ces minces bouquets de palmes, +panouis dans l'air bleu, rappelaient du moins quelque +chose des gaiets de l'Orient.</p> + +<p>La rue tait si troite que nos deux chevaux ne pouvaient +pas toujours y marcher de front. M. N... me +prcdait, me montrant du bout de sa cravache les +portes troues, les murs lzards, les maisons vides.</p> + +<p>Un peu plus loin, nous passmes devant des boutiques +et devant des cafs; des toiles tendues au-dessus +de la rue y formaient de l'ombre. L, se trouvait une +assemble de fumeurs, accroupis sur des bancs garnis +de nattes, pendant que les cafetiers arrosaient le devant +de leurs portes. La compagnie, rassemble dans +ce petit espace, o semblait s'tre rfugie toute l'animation +de la ville, se composait de spahis, de cavaliers +du <i>Makhzen</i>, et de quelques Arabes vtus de blanc, +dont on semblait fter le retour.</p> + +<p>Je reconnus quelques-uns de mes compagnons de +voyage, entre autres Ali, Embareck et le petit Maklouf. +Celui-ci prenait son caf tout bott, peronn, +avec un air viril que je ne lui connaissais pas; quant +aux deux valets, ils taient en habits frais et installs +sur leurs talons devant un jeu de dames.</p> + +<p>M. N... me conduisit droit la maison du commandant. +Elle est situe sur une place fort irrgulire, +l'angle de laquelle coule un ruisseau, servant d'un ct de +fontaine et de l'autre d'abreuvoir. A l'entre de la place, +s'lve un palmier gigantesque, droit comme un mt.<a name="page_109" id="page_109"></a> +Au centre, sommeillait paisiblement un troupeau de +chameaux jauntres. Autour, et dans les endroits o +l'ombre commenait se montrer, on voyait, allonge +contre le pied des murs, la forme enveloppe d'Arabes +endormis. Une vieille femme en haillons, charge +d'une outre, une petite fille peine vtue, tenant une +cuelle et coiffe d'un entonnoir en tissu de palmes, +filaient devant moi au grand soleil, frappant la terre +de leurs talons nus et laissant dans la poussire une +trace humide.</p> + +<p>Le soleil tait dvorant; le cuir de mes fontes me +brlait les mains, et de toutes parts rgnait le plus +grand silence. La garnison faisait la sieste, enferme +par consigne dans ses casernes, jusqu' la diane de +deux heures.</p> + +<p>—Voici la maison du commandant, me dit +M. N..., en me montrant une sorte de btisse carre +faade multicolore; et probablement la vtre, ajouta-t-il, +en m'indiquant une haute faade de terre grise +avec deux ouvertures tendues de toile.</p> + +<p>A droite de cette maison, une pice de canon tait +adosse au mur et braque sur le centre de la place.</p> + +<p class="date"> +4 juin 1853.<br /> +</p> + +<p>Je suis install depuis hier deux heures dans la +<i>Maison des htes</i>; je dirais que mes habitudes y sont +prises, si je n'avais peu prs gard celles du bivouac.<a name="page_110" id="page_110"></a></p> + +<p>J'ai, dans mes antcdents de voyage, le souvenir +de sjours assez tranges; depuis les nids scorpions +de <i>Bouchagroun</i>, jusqu'au <i>Dar Dief</i> de <i>T'olga</i>, o +j'eus pour camarades de chambre une jeune autruche +et une antilope; cependant, j'en suis encore +m'tonner de l'indigence et du dnment grandiose +de ce logis. Sache, au surplus, qu'il vient d'tre +rpar pour recevoir les trangers de distinction, et +qu'il est question d'y tablir le bureau arabe.</p> + +<p>—Je suis trs content, me dit obligeamment M. N... +en m'y introduisant, parce qu'au moins vous aurez un +des meilleurs logements d'El-Aghouat.</p> + +<p>J'y trouvai une troupe de balayeurs arabes en train +de prparer les chambres, c'est--dire de prcipiter de +la terrasse dans la cour, et de la cour dans la rue, une +masse extraordinaire de fumier, de paille sche et de +poussire.</p> + +<p>La maison se compose d'une cour, avec quatre +compartiments au rez-de-chausse, dont l'un sert +d'curie; l'tage, de deux chambres et de deux +rduits peu prs en ruine, o se sont logs mes +deux domestiques; car j'ai pris un domestique arabe +qui me servira d'interprte, de guide et de valet de +chambre, l'autre n'ayant pas trop de tout son temps +pour les chevaux; je ne parle pas d'une galerie trois +fentres, que j'abandonne en toute jouissance aux souris +et aux lzards.</p> + +<p>Quant l'tat des lieux, imagine des murs levs,<a name="page_111" id="page_111"></a> +couleur de suie, trous en vingt endroits de brches +bantes; et, comme si ce n'tait pas assez de tant +d'issues, toutes les portes grandes ouvertes, depuis la +rue jusqu' ma chambre; en sorte que je suis un peu +moins bien gard chez moi que sur la voie publique. +Dans la cour, au pied d'un palmier, un coin plus +enfum que tout le reste marque la place des cuisines; +nous y avons trouv un amas de cendres, refroidies +depuis le 4 dcembre, et quatre pierres calcines +formant fourneau. Le feu n'a pu encore entamer le +vieil arbre; il pousse droit le long du mur et couvre +moiti ce petit prau sinistre d'un large ventail de +feuilles jaunies. Un escalier de vingt-cinq marches +conduit l'tage; trs lev, trs raide, sans rampe, il +est tellement troit, si endommag, si singulirement +construit, que j'ai d positivement l'apprendre par +cœur afin de pouvoir, la nuit, l'escalader sans danger. +Je pourrais t'indiquer de mmoire les deux marches +qui manquent; te dire que la cinquime est casse en +deux du ct de la cour et n'offre plus qu'un point +d'appui des plus scabreux, que la vingtime et la vingt-troisime +sont deux fois plus hautes que les autres, +qu'enfin on ne peut, sur toute sa longueur, y poser +que le bout du pied quand on monte, et le talon quand +on descend. Dans la chambre des domestiques, une +moiti seulement du plafond, et de mme une moiti +de plancher; ces deux trous, ouverts sur la tte et sous +les pieds, se correspondent. Est-ce un obus qui a<a name="page_112" id="page_112"></a> +travers le tout la fois? Que s'est-il pass il y a six +mois cette mme place o j'cris? Les maisons +arabes ont tant de cicatrices, qu'on ne peut reconnatre, +et ici moins qu'ailleurs, si c'est le temps, la +ngligence ou la main d'un ennemi qui les a faites.</p> + +<p>Enfin, une chambre, petite, murs blancs, avec +son plancher de terre battue, qui se change en boue, +quand pour abattre la poussire j'y fais rpandre un +bidon d'eau; une fentre ferme par une toile d'emballage +tendue sur chssis; une porte masque par +une couverture de cheval cloue au mur; puis, ma +sangle sur mes deux cantines; le burnouss qui me +sert la fois de couverture et de matelas; une musette +bourre d'orge, en guise d'oreiller; tout ainsi que +sous la tente: telle est peu prs, cher ami, avec +son mobilier de peintre et de voyageur, la rsidence +o je suis convenu, vis--vis de moi-mme, d'attendre +d'un cœur ferme les fortes chaleurs de l't.</p> + +<p>Avec tant soit peu d'industrie, j'aurais pu me procurer +plus d'aise, et surtout m'enfermer davantage; +mais quoi bon? La sret de ma personne est ce qui +m'occupe le moins; j'ai peine supposer que mon +maigre bagage fasse envie qui que ce soit; et, en +attendant que leur utilit me soit dmontre, mes +pistolets ne sortiront pas de leur fourreau de serge. +Somme toute, et malgr le regret que me cause le +sjour infiniment plus gai de la tente, j'prouve +toujours le mme soulagement d'esprit me sentir <a name="page_113" id="page_113"></a> +ce point dnu de tout, sans tre en ralit priv de +rien.</p> + +<p>Ds le soir, je me suis hiss sur la terrasse pour +assister au coucher du soleil et reconnatre en mme +temps le voisinage.</p> + +<p>De ce point lev, et me tournant de manire +regarder le nord, j'avais mes pieds la place, avec la +maison du commandant en face de moi, la fontaine et +le lavoir; par-dessus se dployait l'oasis. Derrire +l'oasis, mais bien au del, j'embrassais trois rangs +successifs de collines; le premier, marbr de bronze +et d'or; le second, lilas; le troisime, couleur d'amthyste, +courant ensemble horizontalement, presque +sans chancrure, depuis le nord-ouest, o le soleil +plongeait, jusqu'au nord-est. La plus rapproche de +ces collines est le prolongement des dunes de Rass-el-Aoun, +et je voyais, dans un pli de sable tincelant, +le lit gristre de l'Oued-M'zi, par o j'avais dbouch +le matin; la seconde s'appelle, je crois, le Djebel-Milah; +et je la reconnus pour la montagne interminable +que j'avais longe pendant une partie de +l'tape; la dernire enfin, trs loigne, s'appelle d'un +nom que j'aime entendre et qui la peint, <i>Djebel-Lazrag</i> +(Montagnes-Bleues).</p> + +<p>A droite, se dveloppait toute la partie orientale de +la ville, sur le plan relev des rochers, sous la forme +d'une pyramide peu prs rgulire et de couleur +fauve, dont le sommet est reprsent par la tour de<a name="page_114" id="page_114"></a> +l'est. A gauche, la vue est masque par les maisons de +la place. Par le sud, enfin, je confine aux premiers +jardins, et en me tournant je voyais commencer au +bord de ma terrasse, pour ne plus finir, un taillis de +dattiers superpos des masses confuses de feuillages.</p> + +<p>La maison du commandant, qui tranche au milieu +des autres constructions arabes par la symtrie presque +europenne de ses fentres et le badigeonnage de sa +faade, tait un bain maure que le dernier kalifat, +Ben-Salem, avait fait construire, peu d'annes avant +sa mort, par des ouvriers italiens. A ct, je remarquai +une construction basse, crase, autrefois peinte en +blanc, perce d'ouvertures allonges et surmonte +d'une mince croix de fer: c'est une ancienne mosque +transforme en glise. Un peu plus gauche, et sur +la terrasse d'une informe masure en pis, se promenait +une figure en robe noire, avec quelque chose de large +et de noir sur la tte; cette demeure est le presbytre, +et ce petit personnage obscur, dont la vue d'abord me +surprit, c'est le cur.</p> + +<p>Le spectacle de la place tait anim, et me rappelait, +avec un certain mlange de costumes et quelques +nouveauts dans les bruits, le mouvement d'une +garnison franaise, dans cet encadrement singulirement +africain. Des chevaux de cavalerie vinrent boire +au ruisseau, ple-mle avec des nes, des chameaux +et de maigres juments arabes menes par des palefreniers<a name="page_115" id="page_115"></a> +en guenilles; la fontaine au del tait peuple +de toutes sortes de figures remplissant toutes sortes de +vases, bidons, gamelles, outres noires, tonneaux. Des +sonneries militaires se faisaient entendre tous les +coins de la ville.</p> + +<p>Le crpuscule dura peu; des lueurs oranges +irradirent un moment le couchant au-dessus des +montagnes plus sombres. Puis tout se dcolora. Un +insensible brouillard s'leva du sol, remonta le long +des dattiers et se rpandit sur les cimes, qui devinrent +d'un vert froid; et la nuit tomba presque subitement.</p> + +<p>Je voulus passer cette soire-l seul et chez moi; et, +quand la nuit fut tout fait venue, je regagnai ma +chambre. Il y faisait chaud; mon thermomtre se +soutenait trente et un degrs. Le ciel tait magnifique; +jamais je n'avais vu tant d'toiles, ni d'aussi +grandes; j'eus de la peine retrouver la grande Ourse +au milieu de cette multitude de feux presque gaux et +de mme clat. J'entendis mon domestique ramener +les chevaux, les entraver; puis, un pas lourd et un pas +plus leste montrent ensemble l'escalier de pierre.—Bonne +nuit, monsieur, me dit M... en passant +devant ma chambre.—Que ta nuit soit bonne, Sidi, +me dit Ahmet. Et je n'entendis plus rien dans ma +maison.</p> + +<p>Le vent se leva; les palmiers faisaient le bruit de la +mer, bruit qu'accompagnaient quelques aboiements +de chiens fort loigns et d'innombrables murmures<a name="page_116" id="page_116"></a> +de griffons et de grenouilles; chaque instant la +couverture tendue devant ma porte se soulevait, +comme si quelqu'un voulait entrer.</p> + +<p>Vers dix heures, un clairon de cavalerie vint sous +mes fentres sonner le couvre-feu. C'est un air lent et +doux, finissant par une note aigu destine se faire +entendre de loin.</p> + +<p>—Allons, me dis-je, je ne suis pas tout fait hors +de France!</p> + +<p>Le musicien rpta l'air une seconde fois, en y +introduisant la reprise, des modulations d'un got +bizarre; et, pendant quelques minutes, il s'y complut, +comme s'il et jou pour son plaisir.</p> + +<p>J'tais tendu sur ma sangle, la bougie allume, +regardant autour de moi mon attirail de route, les +murs blancs, le plafond noir et toute l'trange nouveaut +de ce sjour; je me levai; j'aperus, par les +crevasses du mur, une tincelle rouge au fond de la +chambre d'Ahmet: c'tait l'Arabe qui fumait en attendant +le sommeil.</p> + +<p>Puis le clairon se tut. D'autres clairons lui rpondirent +aux extrmits de la ville, plus faibles ou plus +distincts; peu peu ces notes lgres du cuivre se +dispersrent une une, et je n'entendis plus que le +bruit des palmes. Alors, me sentant comme une faiblesse +au cœur et comme une envie pouvantable de +m'attendrir, je soufflai ma bougie, me roulai sur ma +sangle, et me dis:<a name="page_117" id="page_117"></a></p> + +<p>—Eh bien! quoi? ne suis-je pas au lit? chez moi? +et ne vais-je pas dormir?</p> + +<p>Malheureusement, je ne dormis pas, car j'tais +bris de fatigue, et il y avait avec moi, dans la <i>Maison +des htes</i>, des htes sur lesquels je ne comptais pas.</p> + +<p class="date"> +Juin 1853.<br /> +</p> + +<p>Aujourd'hui, dans la matine, je me suis laiss conduire +au marabout de <i>Sidi-El-Hadj-Aca</i>, thtre +du combat du 3 dcembre; et, pour en finir tout +de suite, avec une histoire trangre mes ides de +voyage, je te dirai, aussi brivement que possible, ce +que j'ai vu, c'est--dire, les traces de la bataille et les +lieux qui ont t tmoins du sige.</p> + +<p>El-Aghouat se dveloppe, de l'est l'ouest, sur trois +collines, sorte d'arte rocheuse, isole, entre une +plaine au nord et le dsert sans limite au sud. La +pente nord de la ville est entirement couverte de +maisons; celle du sud, plus escarpe, quelquefois +pic, n'est btie que de distance en distance et prsente, + l'une de ses extrmits, un revers caillouteux; + l'autre, une longue dune de sable jaune.</p> + +<p>Les deux sommets extrmes taient, au moment du +sige, arms chacun d'une tour et de remparts. L'minence +intermdiaire est couronne par une vaste construction +de maonnerie solide, blanche, sans aucune +fentre extrieure, aujourd'hui l'hpital, autrefois la<a name="page_118" id="page_118"></a> +demeure du kalifat Ben-Salem, et nomme <i>Dar-Sfah</i>, +<i>maison du rocher</i>, cause de l'norme pidestal de +rochers bruts sur lequel ce palais-forteresse est plant +avec assez d'audace.</p> + +<p>Le Dar-Sfah partage la ville en deux parties peu +prs gales, et spare, ou plutt commande la fois +deux quartiers jadis ennemis: l'est, les <i>Hallaf</i>; +l'ouest, les <i>Ouled-Serrin</i>; ces deux quartiers, qui ont +en chacun ses chefs, son gouvernement, ses intrts +part, n'ont cess de se battre que le jour o le Dar-Sfah +les a runis sous l'autorit d'un pouvoir central.</p> + +<p>Le mur de sparation existe encore ainsi qu'une +porte, de tournure gyptienne, qui s'ouvrait ou se fermait, +suivant l'tat de paix ou de guerre o vivaient +ces deux petites rpubliques jalouses et toujours prtes + se fusiller par-dessus leur mur mitoyen.</p> + +<p>La tradition de ces querelles, qui peut-tre ont dur +trois sicles, est, tu l'imagines, demi fabuleuse, +et reprsente en quelque sorte la mythologie d'El-Aghouat.</p> + +<p>Ce que j'en connais peu prs, c'est que l'on continua +de se mitrailler d'un quartier l'autre, de la +tour des Serrin la tour des Halaff, jusqu'en 1828, +poque o le parti d'<i>Achmet-Ben-Salem</i>, le dernier +kalifat, massacra un <i>Lakdar</i>, chef des Ouled-Serrin, +et resta matre de la ville.—Dix ans plus tard, en +1838, la lutte recommena. A cette poque, de grands<a name="page_119" id="page_119"></a> +vnements se passaient dans le Sud; Abd-el-Kader +canonnait depuis neuf mois An-Mahdy, que dfendait +Tedjini, le marabout, le hros des K'sours de l'Ouest. +Les Ben-Salem ayant pris parti pour Tedjini, Abd-el-Kader +se mle alors la querelle et fait appuyer, par +ses lieutenants, les Ouled-Serrin dpossds.—Enfin, +les nomades interviennent leur tour, et les belliqueux +voisins des L'Aghouati, les <i>L'Arba</i>, fournissent +des contingents, tantt l'un, tantt l'autre des +deux partis, parfois aux deux ensemble.</p> + +<p>Alors, se succde une srie de coups de main tents +par les Ben-Salem, tents par les kalifats de l'mir, et +chacun se terminant par un massacre et par des fuites + bride abattue vers le Sud. D'abord, c'est Ben-Salem +qui se sauve chez les Beni-Mzab, laissant El-Aghouat +aux mains d'un marabout, El-Arbi; plus tard, c'est ce +mme El-Arbi, un chef rintgr des Serrin, qui quitte +la place son tour et qu'on voit, quatre lieues de l, +s'enfermer dans le petit k'sar d'El-Assafia, avec trois +cents fantassins, seul reste de l'arme d'invasion que +lui avait confie l'mir. Puis, des escarmouches sans +nombre, et, finalement, sous les murs de la ville, trois +batailles ranges, livres coup sur coup, dont la dernire, +perdue pour le compte de l'mir, achve de +ruiner sa cause, dj compromise devant An-Mahdy, +cote la vie El-Arbi, et assure dfinitivement le pouvoir +dans la famille des Ben-Salem.</p> + +<p>Enfin, en 1844, Achmet demande au gouvernement<a name="page_120" id="page_120"></a> +franais l'investiture d'El-Aghouat, et obtient la confirmation +du titre de kalifat.</p> + +<p>Jusque-l tout s'tait pass cent quinze lieues de +nous et sans nous. Pour la premire fois, nous apparaissons, +aussitt aprs l'appel qui nous est fait; et ce +fut cette poque qu'on vit arriver du Nord, par ce +petit passage que tu connais maintenant, l'avant-garde +d'une colonne franaise.</p> + +<p>Vers le commencement du sicle dernier, peut-tre +avant, car je ne rponds d'aucune date dans cette histoire, +un marabout du nom de <i>Si-el-Hadj-Aca</i>, exaspr +contre ses concitoyens par je ne sais quelle grave +offense faite Dieu, une danse autour d'un veau d'or +quelconque, leur avait dit:</p> + +<p>Or, coutez: je vous condamne vous entre-dvorer +comme des lions forcs d'habiter la mme +cage, jusqu'au jour o les chrtiens (je crois mme +qu'il a dit les Franais), ces dompteurs de lions, viendront +vous prendre tous ensemble et vous museler.</p> + +<p>En 1844, le vieux prophte enterr l, la place +o je te mne et sous le marabout qui porte son nom, +n'entendit que des fanfares, et d'un peu loin, car +l'arme campa, regarda la ville et repartit. En 1852, il +devait cette fois entendre le canon, et de prs, car on +prit ses marabout pour batterie, et l'afft d'un canon +franais posa sur sa tombe.</p> + +<p>Entre ces deux poques, il se passa des faits que +j'ignore. Ben-Salem mourut, un de ses fils prit sa<a name="page_121" id="page_121"></a> +place; nous emes un agent prs de lui, par le fait, +une sorte de rgent. Un jour, on apprit que Ben-Salem, +l'agent franais et toute la chancellerie s'taient +sauvs presque sans chemise D'jelfa, et que notre +ennemi, le scheriff d'Ouaregla, occupait la ville. Mais +prcisment une colonne partie de Medeah tait en +train de construire Djelfa la maison de commandement +dont je t'ai parl. On ne prit que le temps +d'achever ce travail, et l'on marcha sur El-Aghouat. +Vingt jours plus tard, une autre colonne arrivait d'El-Biod, +celle-ci par un dfil du nord-ouest; presque +aussitt le sige commena. Dans l'intervalle de ces +deux arrives, le 21 novembre, avait eu lieu le combat +de cavalerie, dont j'ai vu les traces et le magnifique +emplacement.</p> + +<p>Outre ses deux tours, plus habitues se menacer +que prtes la dfendre contre l'extrieur, la ville +avait, en cas de sige, une enceinte rectangulaire, crnele, +perce de meurtrires. De plus, elle est protge +sur chaque flanc par toute l'paisseur de jardins; enfin +la tour de l'est domine de haut la plaine et le +dsert, sans tre commande par rien.</p> + +<p>La tour de l'ouest, au contraire, celle des Serrin, +est commande par le marabout de Hadj-Aca; car ce +marabout couronne un quatrime mamelon faisant +suite aux trois premiers occups par la ville, une +petite porte de fusil du rempart, au niveau des fortifications +suprieures, et forme ainsi, pour me rsumer,<a name="page_122" id="page_122"></a> +le quatrime angle saillant de la mme arte, dont la +tour des Serrin, le Dar-Sfah et la tour des Hallaff forment +successivement les trois autres.</p> + +<p>Voil comment, cher ami, la spulture de ce saint +homme devint, sans qu'il l'et prvu, le thtre d'un +combat terrible, et comment, en annonant une catastrophe, +il avait oubli de dire qu'il aurait la douleur +d'y contribuer.</p> + +<p>D'abord, et pendant un long jour ensanglant, le +marabout fut pris et repris. C'tait le point faible; il +fut nergiquement dfendu. Le mamelon, sans tre +escarp, est roide monter, surtout hriss de gros +cailloux, de volume cacher aisment un homme. On +l'aborda par le sud; tout le sommet, toute la pente +oppose taient garnis de combattants, couchs plat +ventre, ajustant entre les pierres et tirant coup sr. +Il fallut viser chaque pierre, puis monter quand +mme; par moments se battre corps corps. C'est un +genre de guerre qui plat aux Arabes; et depuis +Zaatcha, jamais ils ne l'avaient pratiqu avec plus de +fureur, ni avec un succs plus long. Ce ne fut qu' la +troisime tentative qu'on put enfin garder le marabout, +le hrisser de feux, tirer en plongeant sur tout +le revers du nord et faire vacuer cette formidable redoute.</p> + +<p>Une fois matre du terrain, on creva le marabout, +on y poussa une pice d'artillerie, on fit une embrasure +en perant le mur qui regarde la ville, et la<a name="page_123" id="page_123"></a> +pice, une fois mise en batterie dans le ventre de ce +petit monument qui n'a pas quatre mtres carrs, ouvrit +son feu contre la tour de l'est. Un petit mur lev + la hte servait d'paulement.</p> + +<p>La ville alors se garnit de fusils, couvrit son tour +de balles ce petit point blanc, au centre duquel on +voyait un trou noir d'o sortait rgulirement, sans +relche, un boulet dans un flocon de fume, et cribla +tout le plateau, intrpidement gard, malgr d'normes +pertes. Ce fut le moment le plus meurtrier pour +nous.</p> + +<p>L'assaut ne nous cota que peu de monde; il n'y +eut pas de rsistance dans les jardins; et quant la +lutte qui se prolongea dans la ville et se rpta de +maison en maison, elle fut dsespre de la part des +Arabes, mais courte, et terrible seulement pour eux. +Sur les deux mille et quelques cents cadavres qu'on +releva les jours suivants, plus des deux tiers furent +trouvs dans la ville. La guerre des rues est atroce, +et l'homme y devient fou, soit qu'il se dfende ou qu'il +attaque.</p> + +<p>Il tait peu prs huit heures quand, aprs avoir +long le Dar-Sfah, tourn par le sud les anciens murs +des Serrin, nous arrivmes au sommet de ce petit plateau, +rayonnant au soleil du matin et tout couleur de +rose. Il n'y avait personne, personne aux environs, et +nous en montions doucement les pentes, le lieutenant +N... me parlant du sige, et moi l'coutant.<a name="page_124" id="page_124"></a></p> + +<p>Il n'y a pas une pierre qui ne soit laboure de plusieurs +balles et marque de bleu comme une plaque +de tir. Le plus grand nombre est effleur par le bord, +car ce n'tait pas la pierre qu'on tirait, mais +quelque chose, tte ou corps, qui dbordait par un +ct. Le marabout a reu trois boulets lancs de la +ville: l'un a corn un des angles; un autre a fait +sauter un clat de pltre de la kouba, le troisime l'a +frapp en plein, six pieds peu prs du sol, et l'a +travers de part en part. J'oubliais de te dire que ce +marabout est un petit cube de pltre autrefois blanc, +devenu jaune, avec une kouba conique et une saillie +dentele chaque angle.</p> + +<p>L'intrieur tait assez curieusement peint et enjoliv +de lgendes arabes. Nos soldats en ont balafr les +murs coups de couteau, et l'on y voit plusieurs fois +rpte la liste des officiers tus et blesss ce jour-l. +Une de ces listes entre autres, date du <i>3 dcembre</i>, +m'a paru curieuse; elle est crite de mains diffrentes +et conue de manire faire croire que c'tait un +registre o l'on inscrivait le nom de nos soldats, +mesure qu'ils tombaient; il y a une barre au-dessous, +peut-tre faite la nuit, et quand la liste de la journe +s'est trouve complte. A ct, et pour ainsi dire au +verso de ce livre de compte mortuaire, on lit: <i>4 dcembre</i>; +puis, plus bas, et comme pour indiquer qu'il +y eut quelque relche dans les coups reus, tout +coup, en gros caractres: <span class="smcap">Gnral Bouskaren</span>.<a name="page_125" id="page_125"></a></p> + +<p>—Tenez, me dit le lieutenant en se plaant en +face du trou qui servit d'embrasure au canon, et dans +la position d'un pointeur sa pice, c'est ici que le +pauvre Millot a reu le coup. Qui diable aurait dit +cela? A travers ce trou, juste une balle au front! C'est +une chance! Pour tous les autres, ajouta-t-il, c'tait +prvu. Qu'en dites-vous?</p> + +<p>Et il me montrait la fois le rempart et la place +o nous tions absolument dcouvert et formant +cible.</p> + +<p>—Ici, continua-t-il, c'est le commandant Morand; +ici, ce brave Frantz, un brave ami; ici, Bessires. Et +je vis sur une pierre plate: <i>Capitaine Bessires, +1<sup>er</sup> zouaves, telle compagnie, tel bataillon, 3 dcembre</i>. +L, sur la pente, l'endroit o il n'y a plus +de pierres, c'est le gnral Bouskaren. Il descendait en +courant avec sa colonne d'assaut et se retournait pour +crier: En avant.</p> + +<p>Le champ de bataille est si troit, qu'il n'y a pas un +pied carr de cette terre, vraiment nous, car elle +nous a cot cher, qui n'ait recueilli quelques gouttes +d'un sang regrettable.</p> + +<p>Nous restmes longtemps assis au pied du marabout, +appuys contre l'embrasure, noire de poudre, +dominant la ville, les jardins droite et gauche, au +del, l'immense perspective du dsert prise revers +par le soleil montant. Il n'y a plus qu'une tour, celle +de l'est. Sur le bastion dmantel, puis ras, des<a name="page_126" id="page_126"></a> +Ouled-Serrin, commence s'lever une citadelle franaise. +On entendait piocher, tailler, scier des pierres, +ou tinter contre le roc sonore la pique des mineurs, et +des files de petits nes, chargs de moellons, trottaient +sur l'emplacement de la brche.</p> + +<p>Vers dix heures, la mine a jou. Un premier roulement +de tambour ayant dispers les travailleurs, la +place demeura vide. Quelques minutes aprs, un second +avertissement se fit entendre, et, presque aussitt, +fut suivi de cinq ou six explosions, pareilles des +dcharges de grosse artillerie; en mme temps, un +nombre gal de dcharges moins retentissantes clata +du ct de la tour de l'est, qu'on s'occupe aussi de +dmolir. Aucun cho ne les rpta; chaque dtonation +rsonna schement dans l'air rare et pur du matin et +s'indiqua seulement, avant de se faire entendre, par +une lgre secousse imprime au sol. De longues +gerbes de fume, mles de poussire et de pierres, +firent ruption dans le ciel bleu; puis, arrive sa +limite d'impulsion, la fume se roula sur elle-mme, +et la masse confuse des projectiles redescendit comme +une pluie de mitraille, tandis que quelques clats plus +lourds continuaient de monter perte de vue, pour +aller, par une immense parabole, s'abattre en sifflant +aux deux pentes de la ville. Le vent, qui s'empara de +la fume, la poussa vers le sud-ouest; bientt il n'y +eut plus dans le ciel parfaitement pur que d'imperceptibles +rousseurs, et le silence retomba lui-mme de<a name="page_127" id="page_127"></a> +tout son poids sur cette solitude un moment trouble.</p> + +<p>La brche tant ferme, il nous fallut rentrer par +<i>Bab-el-Gharbi</i> (porte de l'ouest) et remonter en dedans +du rempart pour visiter le petit cimetire o sont +dposs cte cte les officiers tus pendant le sige +ou morts depuis de leurs blessures. En attendant le +monument qu'on doit leur lever, ils sont enferms +dans un petit carr de terre entour d'une simple banquette. +Aucune inscription n'indique encore les noms +de ces morts runis l, sans distinction de grade, et +par un droit gal d'unanimes regrets. Ils reposent +sur la brche, entre la poudrire et le rempart, l'endroit +d'o la mort est partie pour les atteindre, et si +prs de celui o ils sont tombs, qu'il n'y a pas entre +les deux, je te l'ai dit, la porte d'une balle.</p> + +<p>A prsent, venez dans la ville, me dit le lieutenant +en m'entranant dans la rue qui fait suite <i>Bab-el-Gharbi</i>. +Autant vaut en avoir le cœur net tout de +suite.</p> + +<p>Nous suivions peu prs le chemin trac par les +balles et les baonnettes de nos soldats. Chaque maison +tmoignait d'une lutte acharne. C'tait bien pis que +vers la porte de l'est. On sentait que le courant tait +entr par ici et n'avait fait que se rpandre ensuite +jusque l-bas.</p> + +<p>—Tout cela n'est rien, me dit le lieutenant, +Dieu merci, vous ne connatrez jamais chose pareille!<a name="page_128" id="page_128"></a></p> + +<p>Ce que le lieutenant ne me dit pas, je le savais. On +marchait dans le sang; il y avait l des cadavres par +centaines; les cadavres empchaient de passer.</p> + +<p>Vers le milieu de la rue que nous suivions, on rencontre +deux votes, cinquante pas l'une de l'autre; +elles sont longues, obscures, juste assez hautes pour +donner passage un chameau. Sous la seconde +vote, me disait le lieutenant, l'encombrement tait +plus grand que partout ailleurs; ce fut l'endroit qu'on +dblaya d'abord. Toute la couche des morts enleve, +on trouva dessous un ngre superbe, moiti nu, dcoiff, +couch sur un cheval, et qui tenait encore la +main un fusil cass dont il s'tait servi comme d'une +massue. Il tait tellement cribl de balles qu'on l'aurait +dit fusill par jugement. On l'avait vu sur la +brche un des derniers; il avait battu en retraite pied + pied et ne lchant pas, le pauvre diable! comme s'il +avait eu sa femme et ses enfants sur ses talons pour +lui dire de tenir bon. A la fin, n'en pouvant plus, il +avait saut sur un cheval, et il fuyait avec l'ide de +sortir par <i>Bab-el-Chergui</i>, quand il donna dans une +compagnie tout entire qui dbouchait au pas de +course, faisant jonction avec les compagnies d'assaut. +La bte, aussi mutile que l'homme, tait tombe sous +lui et barrait la route. Ce fut un commencement de +barricade. Une demi-heure aprs, la barricade tait +plus haute qu'un homme debout.</p> + +<p>Ce ne fut que deux jours aprs qu'on s'occupa de<a name="page_129" id="page_129"></a> +l'inhumation; tu sais comment. On se servit des cordes + fourrages, de la longe des chevaux, les hommes s'y +attelrent, il fallait tout prix se dbarrasser des +morts; on les empila comme on put, o l'on put, surtout +dans les puits. Un seul, prs duquel on m'a fait +passer, en reut deux cent cinquante-six, sans compter +les animaux et le reste. On dit que pendant longtemps +la ville sentit la mort; et je ne suis pas bien sr que +l'odeur ait entirement disparu. Au surplus, rassure-toi; +la Providence a fait ce pays-ci trs sain; en cas +d'orage, il y aurait, dit-on, craindre l'infiltration +des eaux de pluie; mais, le supposer rel, c'est un +danger que l'extrme scheresse diminue de jour en +jour et rendra bientt tout fait imaginaire.</p> + +<p>—Tenez, me dit le lieutenant en s'arrtant devant +une maison de la plus pauvre apparence, habite par +une famille juive, voil une mchante masure que je +voudrais bien voir par terre.</p> + +<p>Et chemin faisant, il me raconta l'histoire suivante +en quelques mots brefs, empreints d'un triste retour +sur les hasards cruels de la guerre.</p> + +<p>Dans cette maison qui, depuis la prise de la ville, +a chang de matres, habitaient deux <i>Nayliettes</i> fort +jolies. Pendant le sjour qu'une colonne expditionnaire +fit sous les murs d'El-Aghouat, quelques +mois avant le sige, le lieutenant N... avait pu pntrer +dans la ville; il avait avec lui un sergent de sa +compagnie; un L'Aghouati, qui leur servait de guide,<a name="page_130" id="page_130"></a> +les mena chez ces deux femmes, qui les reurent alors +tout autrement qu'en ennemis. L'une se nommait +Fatma, l'autre M'riem. Le lieutenant et son compagnon +d'aventures gardrent de cette visite nocturne un +souvenir galement tendre, et sortirent d'El-Aghouat +en se disant: Si jamais nous y revenons, voil une +connaissance toute faite.</p> + +<p>Le 4, au moment de l'assaut, le lieutenant s'tait +rappel les Nayliettes. Il tait d'une compagnie d'attaque, +et entra, par consquent, un des premiers dans +la ville. D'abord, il fit son devoir, dirigea ses hommes +et ne s'occupa que de les entraner; mais, au bout d'un +instant, il comprit que ce qui lui restait de mieux +faire, c'tait de les contenir. Chacun d'ailleurs donnant +pour son propre compte, il se trouva bientt +presque seul avec son sergent. L'ide leur vint alors, +en mme temps, de courir la maison de Fatma. Ils +eurent de la peine la reconnatre; les coups de fusil +pleuvaient dans les rues; on se battait jusqu'au cœur +de la ville. Ils arrivrent pourtant, mais trop tard.</p> + +<p>Un soldat, debout devant la porte, rechargeait +prcipitamment son fusil; la baonnette tait rouge +jusqu' la garde; le sang s'gouttait dans le canon. +Deux autres soldats sortaient en courant et fourraient +dans leurs kpis un mouchoir et des bijoux de femmes.—Le +mal est fait, mon lieutenant, dit le sergent, +entrons-nous tout de mme? Ils entrrent.</p> + +<p>Les deux pauvres filles taient tendues sans mouvement,<a name="page_131" id="page_131"></a> +l'une sur le pav de la cour, l'autre au bas +de l'escalier, d'o elle avait roul la tte en bas. Fatma +tait morte; M'riem expirait. L'une et l'autre n'avaient +plus ni turban, ni pendants d'oreilles, ni anneaux aux +pieds, ni pingles de hak; elles taient presque +dshabilles, et leurs vtements ne tenaient plus que +par la ceinture autour de leurs hanches mises nu.</p> + +<p>—Les malheureuses! dit le lieutenant.</p> + +<p>—Les s.. voleurs! dit le sergent, qui remarqua, le +premier, que les bijoux manquaient.</p> + +<p>Ils trouvrent dans la cour un fourneau allum, un +plat tout prpar de kouskoussou, un fuseau charg +de laine et un petit coffre vide dont on avait arrach +les charnires. Au-dessus des deux femmes, la tte et +les bras pendants en dehors de la terrasse, on voyait +le corps d'un homme qui venait d'tre atteint au +moment de fuir et dont la rsistance avait, sans doute, +provoqu ce massacre. M'riem, en expirant, laissa +tomber de sa main un bouton d'uniforme arrach +son meurtrier.</p> + +<p>—Le voici, me dit le lieutenant; et il me le fit +passer sous les yeux.</p> + +<p>Connaissant le lieutenant, je ne fus pas surpris +qu'il attacht plus d'un sens ce souvenir.</p> + +<p>Quand on eut enfoui tous les morts, il ne resta +presque plus personne dans la ville, except les douze +cents hommes de garnison. Tous les survivants avaient +pris la fuite et s'taient rpandus dans le Sud. Le<a name="page_132" id="page_132"></a> +schriff, chapp on ne sait comment, ne s'vada que +dans la nuit qui suivit la prise, et, tout bless qu'on le +disait, aprs l'avoir dit mort, il ne fit qu'une traite +d'El-Aghouat Ouaregla. Femmes, enfants, tout le +monde s'tait expatri. Les chiens eux-mmes, pouvants, +privs de leurs matres, migrrent en masse +et ne sont pas revenus. Ce fut donc pendant quelque +temps une solitude terrible, et bien plus menaante +que ne l'et t le voisinage d'une population hostile +et difficile contenir. Ds le premier soir, des nues +de corbeaux et de vautours arrivrent on ne sait d'o, +car il n'en avait pas paru un seul avant la bataille. +Pendant un mois, ils volrent sur la ville comme au-dessus +d'un charnier, en si grand nombre, qu'il fallut +organiser des chasses pour carter ces btes incommodes. +Ils s'en allrent enfin d'eux-mmes. Mais toute +cette mousqueterie succdant aux canonnades du sige +avait si bien dtruit la tranquillit des jardins, que les +pigeons des palmiers,—il y en avait des milliers,—finirent +aussi par s'exiler; de sorte que la mme +solitude s'tendit jusque dans l'oasis. Aujourd'hui, la +chasse ayant t dfendue, les tourterelles sont revenues +presque en aussi grand nombre. Quelques +vautours solitaires taient demeurs au milieu de cette +panique gnrale, et n'ont pas cess d'habiter les +hauteurs de l'est, comme pour attendre une cure +nouvelle.</p> + +<p>La ville se repeuple aussi, mais lentement. A mesure<a name="page_133" id="page_133"></a> +qu'ils rentrent, les Beni-l'Aghouat sont confins +dans les bas quartiers. Ils y font peu de bruit et y +tiennent aussi peu de place que possible. Toutes les +proprits confisques ont t provisoirement mises +sous le squestre. Quant cet immense butin: tapis, +armes, bijoux, le tout, il faut l'avouer, plus abondant +que prcieux, on peut dire qu'il n'en reste plus rien +dans El-Aghouat, pas mme entre les mains des +vainqueurs. Toutes les maisons sont vides, depuis la +plus pauvre jusqu' la plus riche: on dirait une ville +entirement dmnage.</p> + +<p>—Eh bien! en conscience, ces gens-l ne sont pas +mchants, disait le lieutenant en me montrant quelques +groupes d'individus qui se levaient sur notre passage +et nous disaient presque affectueusement bonjour. On +les a mis dans l'impossibilit de bouger, mais non de +nuire. Avez-vous vu les rues hier soir! En France, +on les appellerait des coupe-gorge. Aprs cela, chez +nous on se venge tout de suite, ou l'on oublie; la +diffrence ici, c'est qu'on ne sait jamais le temps que +peut durer une forte rancune. A les voir, on les dirait +incapables de se souvenir; et je ne jurerais pas que le +jour venu de rgler leurs comptes, ils n'auraient pas +le plus grand plaisir me remplir le ventre de cailloux, +ou m'corcher vivant, pour faire un tambour avec +ma peau. En attendant:—Dieu l'avait crit, Si-el-Hadj-Aca +l'avait annonc.<a name="page_134" id="page_134"></a></p> + +<p class="date"> +Juin 1853.<br /> +</p> + +<p>Comme toutes les villes du dsert, El-Aghouat est +bti sur un plan simple, qui consiste diminuer l'espace +au profit de l'ombre. C'est un compos de ruelles, +de corridors, d'impasses, de fondouks entours d'arcades. +Au milieu de ce rseau de passages trangls, +o l'on a eu soin de multiplier les angles et de briser +les lignes afin de laisser encore moins de chances au +soleil, il n'y a pour vraies voies de circulation que +deux rues directes: l'une au nord, l'autre au sud.</p> + +<p>La premire, la seule dont j'aie parler, prend +<i>Bab-el-Chergui</i> et aboutit <i>Bab-el-Gharbi</i>; traversant +ainsi la ville dans sa longueur, de l'est l'ouest, +mi-cte peu prs de la colline, de manire sparer +la haute ville de la basse, en runissant les deux +quartiers. Elle est troite, raboteuse, glissante, pave +de blanc, et flamboyante midi. Il faut avoir l'aplomb +des cavaliers arabes pour y lancer un cheval au galop; +et, quand on y rencontre par malheur un convoi de +chameaux, on doit alors, ou rebrousser chemin, ou se +glisser comme on peut entre les jambes des animaux, +ou attendre sous les portes que le convoi ait achev de +dfiler; ce qui dure quelquefois une heure, pour peu +qu'il y ait une trentaine de btes, charges large et +venant des tribus. On reconnat en effet leur allure +les chameaux qui n'ont jamais vu de villes. Ils regardent<a name="page_135" id="page_135"></a> +avec tonnement les hautes murailles de droite +et de gauche, et quand ils s'accrochent, leur effroi +redouble. Souvent, la bte qui marche en tte hsite + s'aventurer plus loin et s'arrte; il se produit alors +comme un reflux dans toute la ligne, les btes pouvantes +se pressent, s'empilent; non seulement la rue +est barre, mais elle est bouche et l'on a devant soi +une sorte d'obstacle confus, hriss de jambes, surmont +de ttes, d'o sortent des cris, des beuglements, +des plaintes, et qu'il n'est plus possible d'affronter. +Imagine ce que cela doit tre, l'entre des votes, ou +lorsque deux convois se rencontrent.</p> + +<p>Cette rue n'en est pas moins la rue <i>marchande</i>, et +presque la seule o l'on ait ouvert des boutiques; ces +boutiques sont des cafs, des choppes de mercerie, ou +de petits magasins d'toffes et de tailleurs tenus par +des M'zabites. On y voit en outre, aux endroits les plus +carts, quelques loges troites, un peu plus enfumes +que les autres, o de maigres vieillards, barbe en +pointe, soufflent sur des charbons, avec un petit +soufflet tenu en main, ou faonnent, coups de +marteau, sur une enclume basse pose terre entre +leurs talons, de petits objets de mtal ayant l'air de +joujoux de plomb. Ces vieillards portent le turban +noir, sont fort sales, et l'on remarque qu'aucun Arabe +ne vient s'asseoir leurs boutiques. Leurs femmes ont +pour coiffure un voile assez richement bariol, et +quelques-unes sont belles et tristes, mais, je l'avoue,<a name="page_136" id="page_136"></a> +ne rappellent que de trs loin la Rachel de la Bible. +Ce soufflet, en manire de forge, cette enclume large +de deux doigts, un peu de limaille dans des godets de +terre; enfin, ces peignes, ces anneaux de bras, d'argent +grossier, ces boutons en filigrane pour colliers, ces +pingles pour hak, voil, comme fabrication et +comme produit, toute la bijouterie d'El-Aghouat.</p> + +<p>Comme les Juifs, les M'zabites font le commerce +dans un pays ou le commerce est aussi mpris que +l'industrie. Ils ont, comme eux, des traits qui les font +reconnatre: le teint des Maures, de beaux yeux, +l'ovale arrondi, un peu d'embonpoint qui rvle une +race marchande fixe dans les villes et boutiquire. +On leur reproche d'aimer plus le trafic que la guerre, +et de pratiquer l'usure. Ils sont en gnral polis, +sociables avec les trangers. Ailleurs et dans les grands +centres o le commerce est honor, on les dit trs +honntes; et tous les gouvernements ont eu successivement +les mmes gards pour eux. Nous n'avons +fait en cela que suivre la politique turque. Tu sais +d'ailleurs que, tort ou raison, par antipathie pour +les compatriotes de mon ami Bakir, les Arabes les +appellent les juifs du dsert.</p> + +<p>Tontes les maisons sont en boue. Cette boue, prise +dans les jardins, dlaye, puis coupe par tranches et +sche au soleil, est superpose par assises, peu prs +comme de la brique, et mastique avec la boue liquide, +en guise de mortier.<a name="page_137" id="page_137"></a></p> + +<p>Parmi toutes ces constructions couleur de terre, il +n'y a que le <i>Dar-Sfah</i> qui soit blanc et l'ancien bain +de Ben-Salem qui soit peint. Le reste est gris, d'un +gris qui, le matin, devient rose; midi, violet; et, le +soir, orang. Quelques portes ont un encadrement +blanchi au lait de chaux; d'autres sont surmontes +d'une sorte d'image, peinte en bleu, reprsentant +une main ouverte; d'autres, d'un damier de diverses +couleurs, avec un semis de points rouges, bleus et +verts, dans chaque losange.</p> + +<p>Il y a quatre mois encore, deux grands marchs se +tenaient El-Aghouat; chaque quartier avait le sien +ct de sa porte. Ce sont de vastes terrains o l'on +remarque seulement que le sol a d tre pendant +longtemps battu par une grande foule d'hommes et +d'animaux, et qui, dit-on, suffisaient peine au +commerce de cette ligne frontire. Comme point +central entre l'Est et l'Ouest, entre le Tell et le dsert, +El-Aghouat ne pouvait tre qu'un rendez-vous d'change +et qu'un entrept. Non seulement c'tait sa +prosprit: gographiquement, c'tait sa seule raison +d'tre. Je suis all visiter l'emplacement du march +des <i>Serrin</i>. D'abord, je ne vis qu'une plaine vide +dvore de soleil. Tout au fond cependant et contre un +mur de jardin, j'avisai un petit groupe, o l'on semblait +parler affaires. Il y avait l quelques moutons amens +par la boucherie, deux chvres laitires, dont un +Arabe examinait les mamelles, et une paire de poulets,<a name="page_138" id="page_138"></a> +coq et poule: tu sauras qu'il n'y a point de volaille +dans El-Aghouat, et qu'on s'occupe depuis la conqute +de l'y naturaliser. A ct, deux ou trois l'Aghouati, +trangers la vente, regardaient voler dans le ciel un +vautour qui flairait l'abattoir, et devait, lui aussi, +trouver le march d'El-Aghouat bien chang.</p> + +<p>Je t'ai parl de la place, celle qu'on nomme la +Grande-Place, pour la distinguer de deux fondouks, +aussi dserts que les marchs. C'est, avec le quartier +des cafs et une ruelle o, depuis le Rhamadan, je +passe la soire en compagnie des jeunes lgants du +pays, le seul point qui soit anim, et cela grce au +ruisseau. Ce ruisseau sans lequel l'oasis mourrait +de soif, mais qui heureusement ne tarit jamais, dbouche + l'un des angles de la place, coule au soleil +pendant un moment, puis s'chappe l'autre angle +par un mur de jardin. C'est un petit foss limoneux, +noirtre, peu propre consoler la vue de la scheresse +universelle, et qui, soit dit sans ingratitude, n'est rien +moins qu'encourageant pour la soif.</p> + +<p>On y vient puiser deux fois par jour, mais surtout +depuis trois heures du soir jusqu' la nuit. Le va-et-vient +commence ds que la grande chaleur est un peu +tombe; et successivement j'y vois descendre presque +toutes les femmes de la ville accompagnes des jeunes +filles, et tranant encore aprs elles toute une escorte +d'enfants bizarres.</p> + +<p>Mon premier mouvement en apercevant ces formes<a name="page_139" id="page_139"></a> +blanchtres, vtues de loques, sans bijoux, et qui ont +l'air d'tre tout habilles de poussire, a t du dsappointement. +Je me souvenais des vtements bariols +du sud de Constantine, des voiles gris ou blancs, des +turbans noirs, des laines pourpres entortilles dans les +cheveux, surtout des fameux haks rouges, <i>hak-ahmeur</i>, +sur lesquels tincelait une confuse orfvrerie +compose de peignes, de mains, de coffrets, de miroirs; +je me rappelais ma rue aux femmes de <i>T'olga</i>, +et cette double range de figures charmantes colles +au mur comme des bas-reliefs peints; je revoyais +l'effet de ces costumes ardents en plein soleil, sur le +sable lilas des chemins, ou parmi le vert sombre des +abricotiers; et mme, je ne pensais pas sans quelque +regret cette fille si bien vtue, si charge d'ornements, +qui vint un jour, pendant que j'tais l, planter +sa tente sous les palmiers de <i>Sidi-Okba</i>, et qui n'avait +qu'un tort, celui d'arriver de <i>Dra-el-Guemel</i> (montagne +des poux) de Tuggurt.—Depuis, la part faite +aux regrets, j'ai presque oubli que je comptais sur +autre chose; au point que je ne saurais plus dire aujourd'hui +si cette enveloppe svre n'est pas ce qui +convient un pareil milieu, et si je souhaiterais d'y +introduire le moindre agrment. Rien n'est plus simple, +et voici, une fois pour toutes, ce costume en quelques +mots.</p> + +<p>Il se compose d'un hak, d'un voile, d'un turban, +quelquefois, en outre, d'une mante ou <i>mehlafa</i>. Le<a name="page_140" id="page_140"></a> +hak est d'une toffe de coton cassante et lgre, de +couleur incertaine entre le blanc, le jaune et le gris. +Il se porte peu prs comme le vtement des statues +grecques, agraf sur les pectoraux ou sur les paules, +et retenu la taille par une ceinture. Le voile, de +mme toffe et de couleur plus douteuse encore, surtout +aux environs de la tte, est pris sous le turban, +fait guimpe autour du visage, s'attache au moyen +d'une pingle au-dessus du sein, puis dcouvre la poitrine, +descend le long des bras, et, par derrire, enveloppe +le corps de la tte aux pieds. Quelquefois, il est +plus long que le hak et fait alors l'effet d'un manteau +de cour. La ligne oblique et soutenue, qui descend de +la nuque l'extrmit de l'toffe, est superbe; et le +mouvement de la marche y produit des frissonnements +et des ondulations de plis de la plus grande lgance. +Quant au turban, il est de cotonnade un peu +plus blanche et seulement ray sur le bord, quelquefois + franges; on le roule la mode du turban turc +avec un bout sur l'oreille, trs bas par devant, touchant +au sourcil; il devient d'autant plus beau qu'il +est plus vaste et plus nglig. La mante, ou voile de +sortie n'est pas de rigueur. Il est adopt par les moins +pauvres, et j'imagine aussi par les plus jolies. Enfin, +quand elles ne vont pas pieds nus, elles ont pour +chaussure un brodequin ou bas de cuir lac, piqu de +soie de couleur, de maroquin rouge et tout fait semblable +au brodequin, moiti asiatique et moiti grec,<a name="page_141" id="page_141"></a> +que certains matres de la Renaissance donnent leurs +figures de femmes.</p> + +<p>Reprsente-toi maintenant sous cette couverture +abondante en plis, mais lgre, de grandes femmes +aux formes viriles, avec des yeux cercls de noir, le +regard un peu louche, les cheveux natts, qui se +perdent dans le voile en flots obscurs, et encadrant un +visage mivre, fltri, de couleur neutre et qui semble +ne pouvoir ni s'animer ni plir davantage; des bras +nus jusqu' l'paule avec des bracelets jusqu'au coude, +cercles d'argent, de corne ou de bois noir travaill. +Parfois le hak, qui s'entr'ouvre, laisse nu tout un +ct du corps: la poitrine, qu'elles portent en avant, +et leurs reins fortement cambrs. Elles ont la marche +droite, le pas souple et faisant peu de bruit; quelque +chose enfin de gauche et la fois de magnifique dans +les habitudes du corps qui leur permet de prendre, +accroupies, des postures de singe, et debout, des attitudes +de statues.</p> + +<p>Au demeurant, si l'on voit peu de femmes qui soient +belles, on en rencontre encore moins qui n'aient ce +ct grand ou pittoresque de la tournure. Ce serait ici +le cas ou jamais de faire une thorie sur la beaut des +haillons, car, il faut le dire, beaucoup de ces draperies, +qui abusent de loin, vues de prs sont des guenilles. +Ce qu'il y a de vrai, c'est que les peuples +vtements flottants n'offrent rien de comparable la +pauvret sans ressources d'un habit trou. Ils conservent,<a name="page_142" id="page_142"></a> +quand mme, ceci d'hroque, que, bien ou +mal, ils sont draps; et ceci d' peu prs semblable +aux divinits, qu'un peu plus ils seraient nus comme +elles.</p> + +<p>Entre la femme et l'enfant, il n'y a pas d'ge intermdiaire; +et la jeune fille, ici, c'est la petite fille. +Fiance dix ans, marie douze; seize ans, la +femme a pu tre trois fois mre. Toutes les saisons de +la vie sont en quelque sorte confondues. En dehors de +ce plein t, qui fane aussi vite qu'il mrit, peine +aperoit-on deux saisons distinctes et aussi courtes +l'une que l'autre: l'enfance et la vieillesse. Les petites +filles sont vtues comme leurs mres, mais un peu +moins bien et un peu moins, ce qui rarement les intimide. +Au lieu de turbans, elles ont des mouchoirs; +souvent mme, pour seule coiffure, une fort de cheveux +coups courts, teints de rouge et formant toison. +J'en connais de jolies; presque toutes sont charmantes; +elles ont, en petit, la dignit de la femme +avec les gentillesses farouches des enfants sauvages; je +n'ai jamais vu tant de jolis pieds, tant de mains parfaites, +ni rencontr plus de sourires tristes, ct de +rires plus gais.</p> + +<p>Il y en a une que je poursuis, mais qui se refuse +toute proposition de demeurer tranquille quatre pas +de moi, avec la seule obligation de me regarder. Tu +connais le mpris des Arabes pour la profession que +j'exerce; chez les enfants, c'est de l'inquitude, avec<a name="page_143" id="page_143"></a> +une foule de suppositions effrayantes pour leur sexe.—Fatma +est toujours tte nue; ses cheveux, peu soigns, +lui font une tte norme avec un tout petit +visage, au-dessus d'un cou grle et d'un corps dlicat. +Elle a d'normes yeux noirs qui se ferment presque +tout fait quand elle sourit; avec cela, des expressions +furieuses, et tout coup des airs de chat sauvage. +Quand je la rencontre dans le trajet de sa maison la +fontaine, elle hsite d'abord entre ces trois partis: +rentrer chez elle, gagner la place toutes jambes, ou +bien venir prendre dans ma main l'argent que je lui +prsente comme une bouche un oiseau qu'on veut +apprivoiser. Le plus souvent, l'avidit l'emporte; mais +aprs quels efforts! Pour comprendre quel point +cette enfant me hait dans ces moments-l, il faut la +voir s'avancer petits pas, mais droite, la tte haute, +son grand œil hardiment lev sur moi, tincelant d'ardeur, +effar, mchant, plein de surveillance craintive +et de menace. Elle devine que je lui tends un pige; et +confusment elle sent bien que je m'amuse de sa +frayeur. Aussi, ds qu'elle a saisi l'argent, l'effroi de +s'tre risque de si prs, le succs de m'avoir chapp, +la peur que je ne la poursuive, que sais-je encore? +toutes les pouvantes runies lui font prendre une +course folle. N'importe par quelle rue, au hasard, +pourvu qu'elle fuie, elle s'lance, en agitant son outre +vide, et jetant un clat de rire saccad qui est la fois +un signe de plaisir et le paroxysme de l'effroi.—<a name="page_144" id="page_144"></a>Quand, +au contraire, nous nous trouvons la fontaine, +elle me dnonce aussitt aux femmes, aux enfants; et +j'entends qu'on se rpte l'oreille le nom arabe de +peintre, nom malsonnant que j'ai confondu longtemps +avec un autre qui veut dire voleur. L'alarme une fois +donne, je n'ai plus qu' quitter la place, car il est +vident que ces pauvres femmes sont dsespres de +me voir examiner leurs enfants. D'autres petites filles +du mme ge ressemblent, au contraire, tant elles ont +l'air dolent, au portrait d'une jeune douleur.—J'en +connais une, avec une simple bandelette autour de ses +cheveux pendants, un front bomb, un œil taciturne, +qui me rappelle la <i>Mlancolie</i> d'Albert Drer.</p> + +<p>Femmes, enfants, sont l penchs sur l'eau sombre, +le dos dans le soleil, leurs haks retrousss au-dessus +du genou, leur voile attach par derrire, emplissant +et vidant les cuelles, faisant ruisseler les entonnoirs, +ficelant les outres gonfles. Tout ce monde +grouille, agit, s'empresse; mais avec si peu de paroles, +que, pour la plupart, on les dirait muets. Cette eau +remue rpand dans l'air une apparence de fracheur; +et la poussire dtrempe exhale, jusqu'au soir, une +trompeuse odeur de pluie d'orage. A chaque instant, +c'est une famille nouvelle qui arrive, pendant qu'une +autre, sa provision faite, regagne petits pas la haute +ville: la femme plie en deux et portant l'outre, pareille + une norme vessie noire; la petite fille, c'est +dcidment l'usage, coiffe de l'entonnoir en paille de<a name="page_145" id="page_145"></a> +palmier, ou de l'cuelle d'corce. Au milieu de cette +foule humide, la tte rase et nue, car tous n'ont pas +le luxe de la <i>chechia</i>, et rpandant l'eau de toutes +parts, circulent les plus petits. Leur chemise, trop +courte ou trop longue, est toujours prte descendre +sur leurs talons; et un gros ventre, des jambes grles, +un teint poussireux; et, me permettras-tu ce dtail, +un peu trop local? des paquets de mouches fixs aux +coins des yeux, des narines et des lvres, font de ces +singuliers rejetons, moins prcoces que leurs sœurs, +des enfants beaucoup moins aimables. On s'tonne +qu'il puisse en sortir les hommes beaux et vaillants +que nous voyons.</p> + +<p>Quelquefois la corve est faite par un petit ne +maigre chine, poilu comme une chvre, qu'un enfant, +mis en surcharge entre deux outres, stimule en +lui piquant les plaies du cou. Peu peu, cependant, le +soleil qui descend derrire les palmiers n'claire plus +que le fond de la place. Le premier plan rentre alors +dans une ombre douteuse, o l'on ne voit plus distinctement +aucune couleur, hormis les coiffures carlates +de quelques petits garons, qui continuent briller +exactement comme des coquelicots.</p> + +<p>Pendant ce temps, l'oppos de la fontaine, se +passe une scne toute diffrente. Si je la place ici, +malgr le faux air qu'elle a d'une antithse, c'est uniquement +parce qu'elle appartient encore au ruisseau.</p> + +<p>Avant de quitter la ville pour rentrer dans les<a name="page_146" id="page_146"></a> +jardins, le ruisseau se partage en deux conduits +destins le rpandre alternativement sur la droite +ou sur la gauche, aprs un certain nombre d'heures +dtermin. Chaque propritaire a, plus loin, sa prise +d'eau sur le canal principal de son quartier, et dispose +ainsi, tant de temps par semaine, d'un bras de ce +petit fleuve appel l'<i>Oued-Lekier</i>. Le barrage est +gard par un agent municipal, institu gardien des +eaux. Ce rpartiteur n'est pas un des personnages les +moins intressants de la ville, et je le vois toute +heure; car, le barrage tant devant ma maison, il +habite ordinairement le seuil de ma porte et jouit de +l'ombre de mon mur. A midi seulement, il se rfugie +discrtement sous la vote et me salue alors, quand je +passe, d'un salut amical.</p> + +<p>C'est un vieillard barbe grisonnante, une sorte de +Saturne arm d'une pioche en guise de faux, avec un +sablier dans la main. Une ficelle tenant au sablier, et +divise par nœuds, lui sert marquer le nombre de +fois qu'il a retourn son horloge. Je le retrouve tous +les jours, la mme place, ayant devant lui ces deux +tristes fosss, dont l'un est sec quand l'autre est +plein, regardant la fois couler l'eau et descendre +grain grain le sable qui mesure le temps, tout en +grenant sous ses doigts dj tremblants ce singulier +chapelet compos de quarts d'heure. Je n'ai jamais vu +de visage plus tranquille que celui de ce vieillard condamn + additionner, nœud par nœud, tous les quarts<a name="page_147" id="page_147"></a> +d'heure qu'il a vcu. Quand il est au bout de sa ficelle, +c'est que les jardins du canton <i>ont assez bu</i> et que le +moment est venu de changer le cours de l'eau. Alors il +se lve, dmolit d'un coup de pioche le barrage et +reconstruit l'autre avec des cailloux, de la terre et de +la paille de litire; puis il revient s'asseoir au mur et +reprendre son calcul mlancolique.</p> + +<p class="date"> +Juin 1853.<br /> +</p> + +<p>—La famille arabe est ainsi faite qu'on voit rarement +ensemble le mari, la femme et les enfants, et +qu'on est oblig de les prendre, chacun son tour, +o on les trouve. Ce que je pourrais te dire de la dure +condition de la femme arabe ne serait pas nouveau; tu +sais la part qui lui est faite par le mariage; elle est +la fois la mre, la nourrice, l'ouvrire, l'artisan, le +palefrenier, la servante, et peu prs la bte de somme +de la maison.</p> + +<p>Quant l'homme, qui dans ce partage exorbitant +s'est attribu le rle facile d'poux et de matre, sa vie +se passe, a dit je ne sais quel gographe en belle humeur: +<i> fumer pipette et ne rien faire</i>. La +dfinition n'est qu' moiti vraie, si je l'applique aux +gens de ce pays; car je te l'ai dit, je crois, que les +Arabes du Sud ne font point usage du tabac; peine +voit-on quelques jeunes gens sans mœurs fumer le +<i>tekrouri</i> dans de petits fourneaux de terre rouge; et<a name="page_148" id="page_148"></a> +j'aimerais mieux dire, pour l'exactitude: chercher +l'ombre et ne rien faire.</p> + +<p>Une ville du dsert est, tu le vois, un lieu aride et +brl, o la Providence a, par exception, mis de l'eau, +o l'industrie de l'homme a cr de l'ombre: la fontaine +o sont les femmes, l'ombre d'une rue o dorment +les hommes, voil des traits bien vulgaires et +qui, pourtant, rsument tout l'Orient.</p> + +<p>Tu trouveras donc ici les hommes tablis dans tous +les endroits sombres, sous les votes, sur les places, +dans les rues, partout except chez eux. Le mnage +se runit seulement pour le repas et pour la nuit.</p> + +<p>La rue Bab-el-Gharbi est un de mes boulevards. En +attendant que la chaleur me force abandonner la +ville pour les jardins, il est rare qu'on ne m'y voie pas + quelque moment que ce soit de la journe. Vers une +heure, l'ombre commence se dessiner faiblement +sur le pav; assis, on n'en a pas encore sur les pieds; +debout, le soleil vous effleure encore la tte; il faut se +coller contre la muraille et se faire troit. La rverbration +du sol et des murs est pouvantable; les chiens +poussent de petits cris quand il leur arrive de +passer sur ce pav mtallique; toutes les boutiques +exposes au soleil sont fermes: l'extrmit de la rue, +vers le couchant, ondoie dans des flammes blanches; +on sent vibrer dans l'air de faibles bruits qu'on prendrait +pour la respiration de la terre haletante. Peu +peu cependant, tu vois sortir des porches entre-bills<a name="page_149" id="page_149"></a> +de grandes figures ples, mornes, vtues de blanc, +avec l'air plutt extnu que pensif; elles arrivent les +yeux clignotants, la tte basse, et se faisant de l'ombre +de leur voile un abri pour tout le corps, sous ce soleil +perpendiculaire. L'une aprs l'autre, elles se rangent +au mur, assises ou couches quand elles en trouvent +la place. Ce sont les maris, les frres, les jeunes gens, +qui viennent achever leur journe. Ils l'ont commence +du ct gauche du pav, ils la continuent du +ct droit; c'est la seule diffrence qu'il y ait dans +leurs habitudes entre le matin et le soir.—A deux +heures, tous les habitants d'El-Aghouat sont dans la +rue.</p> + +<p>Une remarque de peintre, que je note en passant, +c'est qu' l'inverse de ce qu'on voit en Europe, ici les +tableaux se composent dans l'ombre avec un centre +obscur et des coins de lumire. C'est, en quelque +sorte, du Rembrandt transpos; rien n'est plus mystrieux.</p> + +<p>Cette ombre des pays de lumire, tu la connais. +Elle est inexprimable; c'est quelque chose d'obscur et +de transparent, de limpide et de color; on dirait une +eau profonde. Elle parat noire, et, quand l'œil y +plonge, on est tout surpris d'y voir clair. Supprimez le +soleil, et cette ombre elle-mme deviendra du jour. +Les figures y flottent dans je ne sais quelle blonde +atmosphre qui fait vanouir les contours. Regardez-les +maintenant qu'elles y sont assises; les vtements<a name="page_150" id="page_150"></a> +blanchtres se confondent presque avec les murailles; +les pieds nus marquent peine sur le terrain, et, sauf +le visage qui fait tache en brun au milieu de ce vague +ensemble, c'est croire des statues ptries de boue +et, comme les maisons, cuites au soleil. Par moments +seulement, un pli qui se dplace, un geste rappelant +la vie, un filet de fume qui s'chappe des lvres d'un +fumeur de <i>tekrouri</i> et l'enveloppe de nbulosits mouvantes, +rvlent une assemble de gens qui se reposent.</p> + +<p>Les enfants ne figurent point dans ces groupes; ils +sortent rarement ou se hasardent seulement jusqu'au +seuil, tout prts se cacher ds qu'un tranger parat. +Les vieillards sont en petit nombre, et, quoiqu'on dise +de la dure des jours dans le Sahara, les Nestors n'y +sont respects que parce qu'on y compte peu de barbes +blanches. Ici enfin, mme observation pour les femmes; +entre l'homme et l'enfant, on remarque peine le +jeune homme; entre le petit garon tte nue et son +grand frre encore imberbe, mais dj coiff du <i>ghat</i> +viril et chauss des <i>tmags</i>, peine observe-t-on le +type indcis de l'adolescent.</p> + +<p>Tous mes habitus de la rue Bab-el-Gharbi sont +donc d'ge faire la guerre. Et cependant, considrer +dans leurs moments d'apathie la raret de leurs +gestes, la lassitude de leur air et de leurs mouvements, + les voir s'interroger de la main, et se rpondre, sans +ouvrir la bouche, par la syllabe sourde du <i>oui</i> arabe,<a name="page_151" id="page_151"></a> +par une inclination de tte, ou par un faible abaissement +des paupires; les couter parler, quand ils +parlent, on les prendrait pour des anctres. Tout en +eux est pesant ou nonchalant; et cette fatigue ajoute +la dignit des personnes, et cette dignit devient +pique. Je trouve qu' part une ou deux exceptions +illustres, le ct grandiose de ce peuple n'est pas reprsent +dans la peinture anecdotique de notre temps. +L'Arabe, comme beaucoup de types entrevus par la +silhouette, est tomb dans la mascarade. On en est las +parce qu'il est devenu commun, avant d'tre bien +connu. Te souviens-tu d'avoir vu passer, un jour que +nous tions ensemble, ces tranges figures, paisses, +incultes, vtements bruts, visages camards,—des +mdaillons de la colonne Trajane,—tout brls, et +ressemblant doublement du vieux marbre ou du +bronze? Ils avaient plant leur tente rouge sur une +esplanade hrisse de tiges sches de mas; des chevaux +maigres, des dromadaires aux jambes noues se +promenant au soleil parmi les chalas; btes et gens +avaient l'air de venir de loin et tmoignaient d'un +climat indigent, rude et enflamm. Ces voyageurs du +Sud, qui t'ont frapp comme des nouveauts, mme +en pays arabe, voil l'Arabe. Tu l'as aperu ce jour-l +vaguement, petit dans un grand paysage; je voudrais +te le montrer aujourd'hui tel que je le vois, de prs et +de grandeur naturelle, isol comme un portrait dans +son cadre.<a name="page_152" id="page_152"></a></p> + +<p>Le cadre est si petit, que leur taille y parat colossale. +Quelquefois un passant s'arrte, barrant la rue +de son ample manteau rejet en arrire. Il change +une accolade, un salut de la main. S'il passe, on entend +un moment le bruit mou de ses sandales; s'il +s'arrte, on le voit s'asseoir, un bras roul dans son +burnouss, le bras droit libre pour chasser les mouches, +grener son chapelet, se peigner la barbe. Pendant +quelques minutes, on entend revenir les formules de +politesse:</p> + +<p>—Comment es-tu?</p> + +<p>—Bien.</p> + +<p>—Et comment, toi?</p> + +<p>—Trs bien.</p> + +<p>Puis, c'est fini; veills ou non, ils se taisent. C'est +le mme repos, dans toutes les attitudes possibles. Les +uns dorment rassembls sur eux-mmes et le menton +sur leurs genoux; d'autres, la nuque appuye contre +le mur, le cou fauss, les bras tendus, les mains ouvertes, +le corps tout d'une pice et les pieds droits, +dans un sommeil violent qui ressemble de l'apoplexie; +d'autres, la tte entirement voile comme +Csar mourant, qui se sont retourns sur le ventre, et +dont on voit s'allonger sur le pav blanc les jambes +brunes et les talons gris; d'autres, penchs sur le +coude, le menton dans la main, les doigts passs dans +la barbe. Ailleurs, des jeunes gens sommeillent, +appuys l'un sur l'paule de l'autre avec une certaine<a name="page_153" id="page_153"></a> +grce, et sans cesser de se tenir par le petit doigt.</p> + +<p>Tous ces visages somnolents ont de grands traits: +mme hbts, ils conservent la beaut d'une sculpture; +mme incorrects, ils offrent l'intrt d'une forte +bauche. La barbe amincie vers l'oreille dessine les +os maxillaires; il est impossible de voir une barbe +mieux plante: la ntre, quand elle est noire sur un +teint blanc, a l'air d'tre postiche; la leur adhre au +visage et s'insinue dans la peau par d'insensibles transitions +brunes. Le nez, droit quand il est pur, s'largit +vers la base quand il n'y a qu'un faible mlange de +sang ngre; la bouche est charnue et saillante; enfin, +les pommettes, le cadre de l'œil, tout en eux est robuste, +construit largement, et semble sortir d'un +moule au-dessus de nature.—Quant aux yeux, c'est +l que la vie se retrouve: ils sont grands, obscurs; on +y voit passer des lueurs fauves; mesure que les cils +s'cartent, la prunelle noire se dilate et les remplit; +peine reste-t-il un point plus clair l'angle externe +des paupires, un point couleur de sang l'angle intrieur; +on dirait deux trous noirs ouverts dans un +masque discret, et par o l'me, certains moments, +qu'on prvoit, peut se manifester par des jets de +flammes.</p> + +<p>Le costume, on le connat, et il serait presque +inutile de le dcrire. Peu importe les noms de <i>gandoura</i>, +<i>hak</i>, <i>burnouss</i>, <i>ghat</i>, etc.; rien n'est plus +simple, il se rduit trois pices d'toffes superposes;<a name="page_154" id="page_154"></a> +une chemise de dessous qu'on ne voit pas; un voile +qui encadre le visage et fait deux ou trois fois le tour +du corps en charpe; un manteau qui recouvre le tout, +dont le capuchon peut en outre abriter la tte. Tout +cela est blanc, d'une toffe lourde, paisse, et forme +de gros plis. Le voile est retenu autour de la tte par +une corde en laine grise; la coiffure est basse, collante, +et ne fait qu'largir le crne sans l'lever. Le tout +ensemble reprsente une seule draperie. C'est le pendant +du costume des femmes, et, comme celui-ci, c'est +le plus simple et le plus grandiose que j'aie vu nulle +part.</p> + +<p>A ct de ce vtement digne d'tre port par un +patriarche, les costumes de guerre ou d'apparat des +Sahariens ont un certain air de <i>fantasia</i>, comme +disent les Arabes, c'est dire de faux luxe qui sent un +peu le thtre. Par bonheur, on ne leur voit pas de pipe +dans la main, mais un chapelet de noyaux de dattes, +enfils dans de la laine, avec quelques grains de verroterie +ou des morceaux bruts de lapis-lazzuli; au bout, +un petit peigne en os ou une amulette. Ce chapelet +pend sur leur poitrine, et leur main droite est sans +cesse occupe en compter les grains. Ils n'ont pas +d'armes; ils portent seulement la ceinture et dans +un tui de cuir un petit couteau de fer battu qui leur +sert se raser; cheval, ils prennent la double botte, +le grand chapeau de paille attach par une mentonnire +de cuir, le grand fusil, et un sabre turc, kabyle<a name="page_155" id="page_155"></a> +espagnol ou <i>targui</i>, pass sous la selle ou pendant le +long d'une paule.</p> + +<p>Malgr ce peu de diffrence dans l'habit, rien ne se +ressemble moins que ces deux hommes, suivant qu'ils +sont pied ou cheval. En quoi ils diffrent n'est pas +ais dfinir, mais peut-tre me comprendras-tu quand +je te dirai que l'un est plus historique que l'autre. +L'Arabe pied, drap, chauss de sandales, est +l'homme de tous les temps et de tous les pays; de +la Bible, si tu veux, de Rome, des Gaules, avec un +trait de la race orientale et la physionomie propre aux +gens du dsert. Il peut figurer dans quelque scne que +ce soit, grande ou petite; et c'est une figure que +Poussin ne dsavouerait pas.—Le cavalier, au contraire, +debout sur son cheval efflanqu, lui serrant les +ctes, lui rendant la bride, poussant un cri du gosier +et partant au galop, pench sur le cou de sa bte, une +main l'aron de la selle, l'autre au fusil, voil +l'homme du Sahara; tout au plus, pourrait-on le confondre +avec le cavalier de Syrie. Il a moins de style que +le premier et plus de physionomie. Au surplus, il ne +s'agit point de prfrer l'un l'autre: l'un est l'histoire, +l'autre le genre; et la <i>Noce juive</i> a bien son prix, +mme aprs les <i>Sept Sacrements</i>. Que suis-je venu +chercher ici, d'ailleurs? Qu'esprais-je y trouver? Est-ce +l'Arabe? Est-ce l'homme?</p> + +<p>L'autre jour, j'ai vu passer ici mme, venant de la +place et filant vers Bab-el-Gharbi, une cinquantaine<a name="page_156" id="page_156"></a> +de cavaliers du goum. C'tait le matin; on les avait +convoqus la hte, sur la nouvelle qu'un convoi de +marchands du Sud, allant dans le Tell, prenait par +l'ouest pour viter El-Aghouat. Chacun montant +cheval sa porte, ils arrivaient au rendez-vous un +par un. Je les voyais accourir du fond de la rue, coupe + vingt pas de moi par une vote; se courber une +seconde, pour passer dessous, puis reparatre tout +droits, non plus en selle, mais debout sur l'trier, +lancs au galop de charge, et venant sur moi comme +une tempte. La rue est si troite, qu' chaque fois je +sentais le vent du cheval; et, comme elle est peu +prs en escalier, c'taient des carts et des efforts de +jarrets effrayants. Le pav retentissait; on entendait +cliqueter, contre le flanc des btes, les triers de fer et +les longs perons; le torse humain du centaure ne +bronchait pas. Chaque cavalier passait, riant des +amis qui taient sur leurs portes, les yeux en flammes +et agitant son long fusil, comme s'il allait avoir s'en +servir. Cette chose si simple, et qu'on voit si communment, +un cavalier au galop dans une rue, je ne +saurais dire pourquoi, cet endroit-l particulirement, +elle m'a frapp. Mais je l'ai note comme une des +belles scnes questres que j'ai vues, et j'ai compris +ce que peuvent devenir ces fainants, l'air endormi, +quand on les met cheval.<a name="page_157" id="page_157"></a></p> + +<p class="date"> +Juin 1853.<br /> +</p> + +<p>—Grce au lieutenant N..., devenu dsormais mon +compagnon de promenade et je crois pouvoir le dire, +mon ami, je commence me faire des connaissances. +On me salue quand je passe; on m'appelle, ainsi que +lui, lieutenant de prfrence <i>sidi</i>; il n'est pas +jusqu'aux factionnaires indignes qui, habitus nous +voir ensemble, et tromps sur ma vraie qualit, ne me +rendent les honneurs militaires.</p> + +<p>Le lieutenant N... a beaucoup d'amis dans la ville; +il connat ces gens-l par cœur; il sait leur histoire, +leurs antcdents, leurs affaires de mnage, leur +parent; il est un peu le mdecin des infirmes, le +protecteur des pauvres; ce titre, et quoique trs +redout pour sa vigueur svir quand il le faut, il a +ses entres dans un grand nombre de maisons qui +seraient fermes pour tout autre; privilge prcieux +pour moi, car il m'en fait obligeamment profiter.</p> + +<p>Parmi ses faux amis, comme il les appelle, avec +la connaissance exacte des amitis arabes, se trouve un +vieux chasseur d'autruches et de gazelles. C'est le +premier qui m'ait admis familirement chez lui, sa +femme n'tant ni d'ge ni de visage le rendre jaloux. +D'ailleurs, c'est un caractre enjou, qui me parat +plein de bonne humeur, de philosophie, et au-dessus +de certains prjugs; comme un homme qui se moquerait<a name="page_158" id="page_158"></a> +enfin des choses humaines, aprs y avoir +longtemps rflchi.</p> + +<p>On lui donnerait cinquante ans passs, voir les +poils gris de sa barbe. Il a le visage en museau de +loup; de petits yeux brids, sans cils, dont les ophtalmies +ont enflamm les paupires; mais avec un regard +perant et qui semble aiguis comme une flche, dans +le but de porter plus loin. Il est borgne et boite +un peu d'une jambe, par suite d'une blessure la +cuisse; un coup de feu, dit-on; lui l'explique autrement; +mais, comme un vieux sanglier dur mourir, +il n'en est pas moins alerte. Son histoire serait longue, +s'il la voulait raconter, et srement on y trouverait +autre chose que des aventures de chasse. Ce que je +sais de lui, c'est qu'il n'est pas d'El-Aghouat; qu'il a +pass de longues annes chez les Chambaa, creusant, +dit-il, des puits artsiens, et chassant; il parle en +outre de l'<i>Oued-Ghir</i> et du <i>Djebel-Amour</i>, comme s'il +avait successivement habit tout le dsert, depuis la +frontire de Tunis jusqu'au Maroc; mais, surtout, il +parle de la poudre avec la passion d'un homme qui +n'aurait pas renonc s'en servir.</p> + +<p>Il demeure dans la basse ville, l'extrmit d'une +rue silencieuse, dans le voisinage des jardins. C'est un +intrieur misrable, et que j'ai cru des plus pauvres, +avant de m'tre assur qu'il ressemblait tous les +autres; car, ce point gnral d'incurie et de malpropret, +le degr de misre est peu sensible. Le spectacle,<a name="page_159" id="page_159"></a> +au reste, est trop curieux pour que je le nglige; il +achve nergiquement la physionomie de ce peuple +plein de contrastes; peut-tre est-il encore plus terrible +que repoussant.</p> + +<p>Les maisons de ce quartier, communes en gnral, + deux ou trois mnages, se composent d'une cour +carre avec un logement sur chaque face. Ce logement, +form d'une ou de deux chambres au plus, est une galerie +sombre ne tirant le jour que d'une porte toujours +ouverte. La porte est basse, et ne laisse entrer le soleil +que lorsqu'il devient tout fait oblique, le matin ou +le soir. Jamais la lumire n'y pntre autrement que +par reflet; les murs sont noirs et enduits d'une sorte +de bitume pais qui ressemble de longs dpts de +fume, bien qu'en gnral on ne fasse de feu que dans +la cour. Quant au plafond, perdu dans une obscurit +perptuelle, il sert de retraite effrayante des animaux +de toute sorte.</p> + +<p>Quand on entre dans ces cours vides, souilles d'ordures +comme des cours d'tables, d'abord on ne voit +personne; tout au plus une femme qui disparat dans +le trou noir d'une porte, le bout du vtement tranant +derrire au soleil. Seulement on entend un petit bruit +sec et rgulier qui vient des chambres et qui ressemble + des coups de marteau de tapissier; puis, on +aperoit vaguement, dress dans chaque chambre et +dans le carr de lumire mesur par la porte, un vaste +mtier debout, charpente bizarre, tout ray de fils<a name="page_160" id="page_160"></a> +tendus, o l'on voit courir des doigts bruns, et passer +les dents aigus d'un outil de fer semblable un +peigne; enfin, peu peu, l'œil s'accoutumant aux +tnbres du lieu, on finit par dcouvrir, derrire ce +rideau de fils blancs, la forme un peu fantastique +d'ouvrires, assises et tissant, et de grands yeux stupfis +fixs sur vous.</p> + +<p>La fabrication des toffes n'est ici, surtout depuis la +prise, qu'une industrie de mnage; encore se rduit-elle + des tissus grossiers et aux objets de premire +ncessit; des haks de laine, des burnouss bas prix, +et quelques djerbi, ou couvertures, tout unis.</p> + +<p>Quelquefois, plusieurs femmes ranges cte cte +sont occupes la mme pice d'toffe; l'toffe est +tendue dans la longueur de la chambre, le centre vis--vis +la porte, les deux bouts dans l'obscurit; les +femmes sont accroupies derrire, le dos au mur, les +mains glissant travers la trame, ou frappant le tissu +pour le serrer, les pieds parmi les cheveaux de laine, +leurs nourrissons sur leurs genoux. La plus ge, +assise l'cart, carde la laine brute, en la dchirant +sur une large trille de fer. De maigres petites filles, +plus ples encore que leurs mres, juches sur de +hautes encoignures, filent avec une petite quenouille +enjolive de plumes d'autruches et laissent, du bout +de leurs doigts jaunes, pendre jusqu' terre le long fil +qui se tord et se pelotonne autour du fuseau; d'autres +le dvident. Il y a l de tout petits enfants couchs<a name="page_161" id="page_161"></a> +dans les coins, nus, avec un lambeau de laine sur la +figure, afin de les prserver des mouches. Mais, except +ceux-ci que leur ge excuse de dormir, tout le monde +travaille; seulement on parle peu; on voit la sueur qui +perle sur ces fronts arides, et plus la chaleur est forte, +plus les visages deviennent ples.</p> + +<p>Chaque mnage a dans la cour un coin particulier, +o l'on fait le repas contre le mur noir de fume; +puis, ct, la place o l'on mange. On y voit l'outre +vide, l'outre gonfle, l'autre moiti vide contenant +du lait qu'on laisse aigrir et que de temps en temps +l'on vient battre; par terre, des plats de bois, des gamelles, +quelques poteries grossires, des lambeaux de +tellis, des restes de djerbi, des tessons, des os rongs, +des pelures de lgumes, plus les dbris accumuls des +repas. L-dessus, rpands des millions de mouches; +mais en si grand nombre que le sol en est noir, et +pour ainsi dire mouvant l'œil; fais-y descendre un +large carr de soleil blanc qui excite et met en rumeur +cet innombrable essaim; place en sentinelle au-dessus +de la porte un chien jaune queue de renard, museau +pointu, oreilles droites, qui aboie contre les +passants, prt sauter sur la tte de ceux qui s'arrtent; +imagine enfin l'indescriptible rsultat de ce +soleil chauffant tant d'immondices, une chaleur +atmosphrique peu prs constante en ce moment de +40 ou 42, et peut-tre connatras-tu, moins les odeurs +dont je te fais grce, les tranges domiciles o le lieutenant<a name="page_162" id="page_162"></a> +N... et moi nous allons visiter nos amis.</p> + +<p>La journe s'coule ainsi dans le plus grand silence; +le mari absent, les femmes au travail, les plus petits +sommeillant, le chien veillant. Pas de chants, pas de +bruit; on entend distinctement le bourdonnement des +mouches qui continue, quand cesse le cliquetis des +mtiers.</p> + +<p>Quelquefois, un pervier apparat dans le carr de +ciel bleu compris entre les murs gris de la cour. Tout + coup, son ombre, qui flotte un moment sur le pav, +fait lever la tte au chien de garde, et lui arrache un +rauque aboiement. L'oiseau se laisse tomber, comme +s'il tait mort, prend un dbris, donne un coup d'aile +et remonte; il s'lve en formant de grands cercles; +arriv trs haut, il se fixe. On le distingue encore, +comme un point jaune tach de points obscurs, immobile, +les ailes tendues, clou pour ainsi dire comme +un oiseau d'or sur du bleu.</p> + +<p>Le soir venu, les fourneaux s'allument; les outres +sont pleines, on prpare le repas; le mari rentre pour +manger, et la famille se trouve un moment runie +sous ce beau ciel de nuit, presque aussi lumineux que +certains jours d'Europe.</p> + +<p>—Hier, aprs le dner, prcisment l'heure du +sien, nous sommes entrs chez le chasseur d'autruches. +Le soleil venait de se coucher; de petites fumes rousstres, +d'odeur ftide, commenaient se rpandre au-dessus +des terrasses. C'tait la seule odeur de repas<a name="page_163" id="page_163"></a> +qui s'exhalt de toutes ces maisons o l'on soupait. Les +rues devenaient dsertes; on n'y rencontrait plus que +ce petit nombre d'individus de condition plus pauvre +encore, qui ne soupent jamais, mme en temps de +Rhamadan.</p> + +<p>Le vieux borgne tait en gaiet, et nous restmes +avec lui plus de deux heures causer chasse. Le lieutenant +N..., dont c'est aussi la passion, a quelque faiblesse +pour ce vieux coureur de routes. Il va sans dire +qu'il ne s'agit point de la chasse courre avec les +<i>slougui</i>; notre homme n'a jamais pratiqu que la +chasse pied, autrement dit l'afft. Il appartient +cette classe, nombreuse ici, des pitons du dsert. En +fait de monture, il est douteux qu'il en connaisse +d'autre que le dromadaire; il ne porte point aux +jambes la marque des cavaliers; d'ailleurs, quand il +parle de son quipage de chasse, et dans la pantomime +intraduisible dont il accompagne ses rcits, +il n'est jamais question que de ceci et de cela, +comme il dit, en montrant sa jambe valide et son bon +œil.</p> + +<p>En homme qui vient du pays des autruches, il +affecte pour celui-ci un mpris lgitime. Les autruches, +en effet, y sont rares, et ne font qu'y apparatre au +moment des fortes chaleurs, quand, l'eau venant +manquer dans tout le Sud, la soif les oblige se disperser +pour trouver des sources. Il en vient alors jusqu' +Rass-el-Aoun, non pas se fixer, mais y faire des<a name="page_164" id="page_164"></a> +pointes la nuit. Vers la mme poque, on en rencontre +un peu partout dans les environs; l'est, aux +fontaines d'<i>El-Assafia</i>; l'ouest, et sur la route du +Djebel-Amour, vers les taillis sablonneux de <i>Recheg</i>; +mais c'est par hasard, irrgulirement; il faut les +guetter et revenir souvent pour une occasion toujours +douteuse. En revanche, la gazelle abonde sur toute la +ligne des K'sours, partout o il y a un peu d'herbe, +surtout des romarins. Tu connais le got des gazelles +pour certaines plantes odorantes de ce climat, et le +genre de produit qu'on recueille sur les terrains +qu'elles frquentent. Ces petites boulettes brunes, et +parfumes plus ou moins, suivant la qualit des +plantes dont elles se nourrissent, sont fort apprcies +des Arabes; on les mle au tabac, on les brle en +guise de pastilles; l'odeur en est cre, mais rappelle +le musc. Il suffit de passer le soir devant le caf de +notre ami <i>Djeridi</i>, pour apprendre qu'El-Aghouat est +au centre d'un pays de gazelles. C'est sur ce gibier, +assez mesquin en comparaison de l'autre, que notre +chasseur est oblig de se rabattre depuis son sjour +ici, sjour qu'il a l'air de considrer comme un exil ou +comme un emprisonnement.</p> + +<p>Mais, comme un vieux soldat qui, dans un temps +d'escarmouches, se consolerait en racontant les +grandes guerres qu'il a faites jadis, notre ami se rajeunissait +en nous parlant des autruches, et quand il +disait <i>delim</i> (l'autruche mle), on comprenait, son<a name="page_165" id="page_165"></a> +accent, qu'il estimait, alors seulement, citer une aventure +digne de lui.</p> + +<p>Pour peu que l'imagination s'en mle, il est ais, je +te le jure, de faire un merveilleux voyage en compagnie +d'un pareil conteur. Quant moi, j'entrevoyais, +en l'coutant, des mœurs, des tableaux, tout un pays +encore nouveau, tout ce monde merveilleux et lointain +que jamais je ne connatrai. Des rgions plus mornes +encore que celles-ci; de longues marches sans eau, +sans routes, sans bois, sans abri; puis les dunes +chaudes, les <i>areq</i>, o l'oiseau dpose ses œufs; et +l des traces aussi larges que celles du lion et bizarres; +puis l'embuscade pendant le jour avec le soleil, pendant +la nuit avec ses longues veilles; et toujours le +mme silence; quelquefois, plusieurs journes de suite +passes dans le sable enflamm attendre une nuit +propice; ce point imperceptible d'un petit homme +blotti dans le grand espace et guettant: par-dessus +tout, enfin, cette lutte hroque entre une passion de +sauvage et le dsert tout entier qui conspire le +dcourager.</p> + +<p>Le vieux borgne mettait lui-mme ces grandes +scnes en action, sa manire, et quoique ce ft +d'une faon grotesque, en vrit l'on voyait tout. Le +long djerid qui lui sert de canne lui tenait lieu de +fusil. Il partait, de sa bonne jambe, tombant sur la +mauvaise, et se relevant de l'une sur l'autre chaque +pas, comme par un lan. On oublie qu'il boite, tant il<a name="page_166" id="page_166"></a> +y a d'nergie dans son allure et d'lasticit dans ce +pied invalide; on dirait d'un ressort fait pour acclrer +sa marche et dont chaque impulsion le porte irrsistiblement +en avant. Surtout, on admet qu'il puisse aller +loin, car cette singulire infirmit a l'air de le rendre +infatigable. Il avait son hak tordu derrire l'oreille, +et, de son œil unique qui le force se retourner plus +frquemment d'un ct que de l'autre, de ses narines +ouvertes, de ses oreilles tendues au vent, il semblait +interroger les bruits, les odeurs, les traces. Tout +coup il se laissa tomber plat ventre, son arme +colle au corps, et pendant un moment il ne bougea +plus.</p> + +<p>N'oublie pas le lieu de la scne: c'tait deux pas +du cercle des femmes et dans le coin de la cour o la +famille avait pris son repas. Le feu, aliment avec des +fientes de chameaux, faute de bois, ne jetait plus que +de maigres lueurs. Les femmes ranges autour, et je +ne sais par quelle habitude, car malgr la nuit on +touffait, le regardaient tristement s'teindre avec des +yeux fixes qu'on devinait sans trop les voir. A peine +apercevait-on, un peu au del, les enfants couchs +prs du mur et dormant. Le plus profond silence +rgnait dans la cour, et ni le lieutenant, ni moi, +n'avions envie de l'interrompre.</p> + +<p>Aprs un moment d'immobilit complte, le vieux +chasseur se souleva sur un coude, et se mit ramper, +le menton fleur de terre, allong comme un reptile;<a name="page_167" id="page_167"></a> +insensiblement, le bton passa dans sa main gauche; +on le vit ajuster longtemps, prudemment, avec la certitude +d'un homme qui entend ne pas manquer un +coup si rare; enfin, il fit feu, en imitant l'explosion +par un: boum! pouss d'un voix de tonnerre. En un +clair il fut debout et se mit bondir. L, je le crus +fou, tant il mettait d'action dans son rle. Il imitait +la fois la bte blesse qui fuit et le chasseur qui court +aprs elle; de son burnouss, qu'il agitait deux mains, +il reprsentait l'immense envergure de l'oiseau et le +mouvement des ailes battant pesamment la terre; enfin, +jetant un petit cri d'angoisse, de joie, de possession, +il prit un dernier lan et sembla donner tte +baisse contre la bte; puis, se retournant vers nous, +il partit d'un grand clat de rire.</p> + +<p>On voyait luire ses petits yeux devenus couleur de +braise, et, dans ses mchoires ouvertes tout coup par +ce large accs de gaiet, je vis luire des dents pareilles + des crocs de carnassiers.</p> + +<p>—Que dites-vous de cet animal-l? me demanda +le lieutenant.</p> + +<p>—Je dis que tout borgne et tout boiteux qu'il est, +ce doit tre un rude chasseur.</p> + +<p>—Ah bah! on ne sait pas, me dit le lieutenant; le +plus clair de son affaire, c'est qu'il a du plomb dans le +corps.</p> + +<p>Il y avait l, dans la cour, un peu l'cart, un +homme burnouss qui venait d'entrer pendant la<a name="page_168" id="page_168"></a> +scne et se tenait assis sans souffler mot. Ce ne fut +qu'au moment de sortir que nous le reconnmes.</p> + +<p>—Ah! c'est toi, <i>Tahar</i>; bonsoir, lui dit le lieutenant. +Qui est-ce qui garde les eaux?</p> + +<p>Le vieillard se leva, rpondit que c'tait un tel, nous +dit bonsoir, et se rassit.</p> + +<p>Quant au chasseur, il nous accompagna jusque +dans la rue, en appelant sur nous toutes les bndictions +du ciel.</p> + +<p>—Est-ce que le gardien des eaux est de la famille? +demandai-je quand nous fmes seuls.</p> + +<p>—C'est le frre du borgne, me rpondit le lieutenant. +On ne s'en douterait gure, n'est-ce pas? Encore +un migr rentr; mais celui-l, c'est un brave +homme.</p> + +<p>—Vous le connaissez?</p> + +<p>—La premire fois que nous nous sommes rencontrs, +c'tait le 4 dcembre, la nuit, l-bas, dans +ce petit enclos, prs de <i>Bab-el-Chettet</i>, o je vous ai +dit qu'on avait fait un accroc ma capote. La bataille +tait finie dans la ville; on ne tirait plus que dans les +palmiers. Ils taient l embusqus derrire un mur, +lui, Tahar, son fils, et un autre vieux. Ils firent feu +ensemble et se sauvrent. Je dis mon sergent: Tire +au jeune. Le jeune homme roula comme un livre, +puis se releva et se mit courir. La nuit venait; on +sonnait le ralliement; il tait inutile de le poursuivre. +Le troisime tant bless mort, nous n'emes que<a name="page_169" id="page_169"></a> +Tahar. Il ne voulait pas se rendre; la fin, je lui fis +entendre raison, et il se laissa emmener. Mais le lendemain, +il avait fil, et je me dis qu'il avait bien fait.</p> + +<p>Deux mois aprs, on le trouva rdant dans les environs; +il tait en loques et n'avait plus de chaussures; +le pauvre vieux cherchait son fils. On lui fit +grce; et son frre tant dj rentr, il alla demeurer +chez lui.</p> + +<p>Depuis, je lui ai fait avoir son emploi. On lui a dit +de se tenir tranquille; que son fils tait enterr avec +les autres; et qu'il n'y avait pas moyen de le lui +rendre;— moins qu'il ne se soit tran, ajouta le +lieutenant; car on en a trouv plus d'un sur la colline, +l-bas; et je sais qu'il y a quatorze corps dans le rocher +aux chiens, que personne n'a ramasss.</p> + +<p>Au moment o nous nous sparions, quelqu'un +passa prs de nous et nous dit bonsoir d'une voix +charmante. C'tait Aoumer, le joueur de flte, qui +descendait nonchalamment la place, se dirigeant vers +les cafs. Il tait tout en blanc, sans burnouss, et +portait son hak relev l'gyptienne; son air +comme sa voix, on et dit une femme. Il allait +achever sa nuit chez <i>Djeridi</i>.</p> + +<p>—<i>Ya Aoumer</i>, as-tu ta flte? lui cria le lieutenant.</p> + +<p>—Oui, sidi, rpondit de loin Aoumer.</p> + +<p>—Alors, suivons-le, dis-je, et si nous ne tenons pas +plus l'un que l'autre rentrer chez nous, restons chez +Djeridi le plus tard possible.<a name="page_170" id="page_170"></a></p> + +<p>Aoumer est un type peu commun. De tous les jeunes +beaux de la ville, c'est le plus la mode et le plus +avenant. Il a de la grce et du feu; chose plus rare, il +a de la nonchalance et de la gaiet; une grande +bouche, un beau teint, peu de barbe, des yeux faits +pour sourire; avec cela, l'air d'tre toujours en bonne +fortune. On le dit fidle, ardent, brave, excellent +soldat et trs brillant cavalier. Mais sa vraie place est +au caf maure, o nous le voyons chaque soir, nglig +de tenue, pli par son jene, jouant avec des langueurs +tranges de sa flte de roseau, ou dansant, en se +faisant accompagner de la voix, la danse molle des +almes du Sud. A cheval, il perd son charme de +musicien et de danseur, et ressemble trop tout le +monde. Je ne sais quel point la poudre peut l'enivrer, +mais il est positif que le son de sa flte a sur lui des +effets puissants. Sa propre musique est celle qu'il +prfre; il aime s'en griser.</p> + +<p>On prenait beaucoup de caf dans la rue voisine; +et, malgr l'heure avance, il y avait foule la porte +de Djeridi; c'est--dire qu'on y voyait sur deux bancs +de pierre et moiti du ct du caf, moiti du ct de +l'choppe tabac—Djeridi fait ce double commerce—une +douzaine de figures toutes en blanc, toutes +une tasse ct d'elles, quelques-unes fumant la +cigarette, toutes exhalant une odeur de <i>sbed</i>, de musc +ou de benjoin, et leurs pieds nus se touchant d'un bord + l'autre de la rue, tant la rue est troite. Je t'ai dit que<a name="page_171" id="page_171"></a> +le caf de Djeridi est le cercle le mieux frquent d'El-Aghouat, +ou, si tu veux, celui des jeunes, des parfums +et des fringants. On y fume un peu plus +qu'ailleurs; on s'y amuse un peu plus tard.</p> + +<p>L'choppe tabac tait ferme; le caf lui-mme +n'tait gure clair que par le reflet rouge du +fourneau: il tait prs de minuit. Un vent trs doux +faisait bruire, au bout de la rue, deux ou trois palmiers +dont on voyait vaguement les ventails noirs se +mouvoir sur le ciel violet constell de diamants. La +voie lacte passait au-dessus de nos ttes dans la +longueur de la rue; il en descendait comme une sorte +de demi-clair de lune.</p> + +<p>Aoumer joua de sa flte, d'abord assez froidement, +puis avec plus d'me, et bientt avec une passion sans +gale. Je voyais seulement le balancement de son +corps et de ses bras, et les mouvements trangement +amoureux de sa tte; pendant une heure qu'il joua +sans s'interrompre, tantt plus fort, tantt avec des +sons si faibles qu'on et cru que son souffle expirait, +on n'entendit pas un bruit, pas une parole; peine +s'apercevait-on que Djeridi allait et venait prenant les +tasses ou les rapportant pleines; il avait t ses +sandales et marchait comme marchent les Arabes +quand ils craignent de faire du bruit; de temps en +temps seulement, la voix languissante d'un chanteur, +inspir par de si doux airs, se mlait en sourdine aux +tendres roucoulements du roseau.<a name="page_172" id="page_172"></a></p> + +<p>L'heure tait en effet si belle, la nuit si tranquille, +un si calmant clat descendait des toiles, il y avait +tant de bien-tre se sentir vivre et penser dans un +tel accord de sensations et de rves, que je ne me +rappelle pas avoir t plus satisfait de ma vie, et que +je trouvais, moi aussi, la musique d'Aoumer admirable.</p> + +<p>Le lieutenant fumait gravement sa cigarette, la tte +appuye au mur; je voyais son grand front nu et poli, +sa rude figure et ses yeux ferms comme s'il rflchissait.</p> + +<p>Je me penchai vers lui et je lui dis:</p> + +<p>—A quoi pensez-vous?</p> + +<p>—A rien, me rpondit-il.</p> + +<p>—Et que dites-vous de cette nuit?</p> + +<p>—Je dis qu'on s'y habitue. Mon cher ami, reprit-il, +si toutes les nuits o il a fait chaud, o j'ai veill +dehors, o je me suis trouv peu prs bien, j'avais +pens quelque chose, je serais devenu un trop grand +philosophe pour un soldat.</p> + +<p>Puis il interrompit Aoumer pour lui dire:</p> + +<p>—Mon petit Aoumer, si tu dansais un peu?</p> + +<p>Aoumer passa sa flte son voisin, se voila la +moiti du visage, depuis le menton jusqu'au nez, +dnoua son charpe de mousseline et la fit descendre +sur ses pieds comme une robe; puis, prenant de +chaque main un des bouts de son foulard, il se mit +danser.<a name="page_173" id="page_173"></a></p> + +<p>La danse d'Aoumer est exactement celle des +femmes, avec certaines parodies dont les indulgents +spectateurs parurent se divertir beaucoup.</p> + +<p>Peu peu cependant la pantomime se ralentit et les +chants s'puisrent; quelques-uns de nos amis s'en +allrent, d'autres s'tendirent sur les bancs; Djeridi +ronflait depuis longtemps en travers de la rue, touchant + la fois de la tte et des pieds le seuil de ses +deux boutiques. La nuit devenait plus frache; on sentait +courir dans l'air quelque chose de pareil des +frissons. Je regardai l'heure ma montre, il tait trois +heures et demie.</p> + +<p>—Allons dormir, me dit le lieutenant.</p> + +<p>—O a? demandai-je.</p> + +<p>—Sur la place, si vous voulez.</p> + +<p>Et prenant dans la boutique de Djeridi une natte +pour chacun de nous, nous allmes achever notre nuit +sur la place d'armes.</p> + +<p class="date"> +Juin 1853.<br /> +</p> + +<p>Le temps est magnifique. La chaleur s'accrot rapidement, +mais elle ne fait encore que m'exciter au lieu +de m'abattre. Depuis huit jours, aucun nuage n'a paru +sur tout l'horizon. Le ciel est de ce bleu ardent et strile +qui fait penser aux longues scheresses. Le vent, +fix l'est et presque aussi chaud que l'air, souffle par +intermittences le matin et le soir, mais toujours trs<a name="page_174" id="page_174"></a> +faible, et comme pour entretenir seulement dans les +palmes un doux balancement pareil celui du <i>panka</i> +indien. Depuis longtemps, tout le monde a pris les +vestes lgres, les coiffures larges bords; on ne vit +plus qu' l'ombre. Je ne puis cependant me rsoudre + faire la sieste; ce serait perdre un des plus beaux +moments de la journe, et pour un mdiocre plaisir, +car ma chambre est dcidment, de tous les lieux que +je frquente ici, le moins agrable occuper, et cela, +pour toutes sortes de raisons que je t'expliquerai un +soir o je n'aurai rien de mieux faire que de me +plaindre. Bref, et quoi qu'on fasse autour de moi pour +me conseiller les douceurs du repos l'ombre, je m'y +refuse, et n'en continue pas moins de vivre, avec les +lzards, dans les sables, sur les hauteurs, ou de courir +la ville en plein midi.</p> + +<p>Les Sahariens adorent leur pays, et, pour ma part, +je serais bien prs de justifier un sentiment si passionn, +surtout quand s'y mle l'attachement au sol +natal. Les trangers, ceux du Nord, en font au contraire +un pays redoutable, o l'on meurt de nostalgie, +quand ce n'est pas de chaleur ou de soif. Quelques-uns +s'tonnent de m'y voir, et, presque unanimement, on +me dtournait de m'y arrter plus de quelques jours, +sous peine d'y perdre mon temps, ma peine, ma sant +et, ce qui est pis, tout mon bon sens. Au demeurant +ce pays, trs simple et trs beau, est peu propre +charmer, je l'avoue, mais, si je ne me trompe, il est<a name="page_175" id="page_175"></a> +aussi capable d'mouvoir fortement que n'importe +quelle contre du monde. C'est une terre sans grce, +sans douceurs, mais svre, ce qui n'est pas un tort, +et dont la premire influence est de rendre srieux, +effet que beaucoup de gens confondent avec l'ennui. +Un grand pays de collines expirant dans un pays plus +grand encore et plat, baign d'une ternelle lumire; +assez vide, assez dsol pour donner l'ide de cette +chose surprenante qu'on appelle le dsert; avec un +ciel toujours peu prs semblable, du silence, et, de +tous cts, des horizons tranquilles. Au centre, une +sorte de ville perdue, environne de solitude; puis un +peu de verdure, des lots sablonneux, enfin quelques +rcifs de calcaires blanchtres ou de schistes noirs, au +bord d'une tendue qui ressemble la mer;—dans +tout cela, peu de varit, peu d'accidents, peu de nouveauts, +sinon le soleil qui se lve sur le dsert et va +se coucher derrire les collines, toujours calme, dvorant +sans rayons; ou bien des bancs de sable qui ont +chang de place et de forme aux derniers vents du +sud. De courtes aurores, des midis plus longs, plus +pesants qu'ailleurs, presque pas de crpuscule; quelquefois, +une expansion soudaine de lumire et de chaleur, +des vents brlants qui donnent momentanment +au paysage une physionomie menaante et qui peuvent +produire alors des sensations accablantes; mais, plus +ordinairement, une immobilit radieuse, la fixit un +peu morne du beau temps, enfin une sorte d'impassibilit<a name="page_176" id="page_176"></a> +qui, du ciel, semble tre descendue dans les +choses, et des choses, avoir pass dans les visages.</p> + +<p>La premire impression qui rsulte de ce tableau +aident et inanim, compos de soleil, d'tendue et de +solitude, est poignante et ne saurait tre compare +aucune autre. Peu peu cependant, l'œil s'accoutume + la grandeur des lignes, au vide de l'espace, au dnment +de la terre, et si l'on s'tonne encore de quelque +chose, c'est de demeurer sensible des effets aussi peu +changeants, et d'tre aussi vivement remu par les +spectacles, en ralit les plus simples.</p> + +<p>Jusqu' prsent, je n'ai rien vu d'exagr ni de violent +qui rponde l'ide extraordinaire qu'on se fait communment +de ce pays. Il n'y a qu'un degr de plus dans la +lumire; et le ciel, pour tre plus limpide et plus profond +qu' Alger, ne m'a pas caus le moindre tonnement. +C'est un ciel de pays sec et chaud, tout diffrent—j'insiste +avec intention sur cette remarque,—de +celui de l'gypte, sol arros, inond et chauff tout +la fois, qui possde un grand fleuve, de vastes lagunes, +o les nuits sont toujours humides, o la terre est en +continuelle transpiration. Celui-ci est clair, aride, invariable; +le contact des terrains fauves ou blancs, des +montagnes roses, le maintien d'un bleu franc dans sa +plus grande tendue; et quand il se dore l'oppos du +soleil couchant, la base est violette et peine plombe. +Je n'ai pas vu non plus de beaux mirages. Excepte +pendant le sirocco, l'horizon se montre toujours distinct<a name="page_177" id="page_177"></a> +et se dtache du ciel; il y a seulement une dernire +rayure d'un bleu tendre qui, le matin, s'accuse +vigoureusement, mais qui, dans le milieu du jour, se +confond un peu avec le ciel, et qui semble trembler +dans la fluidit de l'air. Vers le plein sud, dans la +direction du M'zab et une grande distance, on aperoit +une ligne ingale forme par des bois de tamarins. +Un faible mirage, qui tous les jours se produit dans +cette partie du dsert, fait paratre ces bois plus prs +et plus grands; encore l'illusion est-elle peu frappante, +et faut-il tre averti pour s'en rendre compte.</p> + +<p>C'est sur les hauteurs, le plus souvent au pied de la +tour de l'Est, en face de cet norme horizon libre de +toutes parts, sans obstacles pour la vue, dominant +tout, de l'est l'ouest, du sud au nord; montagnes, +ville, oasis et dsert, que je passe mes meilleures +heures, celles qui seront un jour pour moi les plus +regrettables. J'y suis le matin, j'y suis midi, j'y retourne +le soir; j'y suis seul et n'y vois personne, hormis +de rares visiteurs qui s'approchent, attirs par le +signal blanc de mon ombrelle, et sans doute tonns +du got que j'ai pour ces lieux levs. C'est une sorte +de plate-forme entoure de murs hauteur d'appui, o +l'on parvient, du ct de la ville, par une pente assez +roide, encombre de rochers, mais sans issue du ct +sud, et d'o l'on tomberait presque pic dans les jardins. +A l'heure o j'arrive, un peu aprs le lever du +soleil, j'y trouve une sentinelle indigne encore endormie<a name="page_178" id="page_178"></a> +et couche contre le pied de la tour. Presque +aussitt, on vient la relever, car ce poste n'est gard +que la nuit. A cette heure-l, le pays tout entier est +rose, d'un rose vif, avec des fonds fleur de pcher; la +ville est crible de points d'ombre, et quelques petits +marabouts blancs, rpandus sur la lisire des palmiers, +brillent assez gaiement dans cette morne campagne +qui semble, pendant un court moment de fracheur, +sourire au soleil levant. Il y a dans l'air de +vagues bruits et je ne sais quoi de presque chantant +qui fait comprendre que tous les pays du monde ont le +rveil joyeux.</p> + +<p>Alors, et presque la mme minute, tous les jours, +on entend arriver du Sud d'innombrables chuchotements +d'oiseaux. Ce sont les <i>gangas</i> qui viennent du +dsert et vont boire aux sources. Ils passent au-dessus +de la ville, diviss par bandes, et, pour ainsi dire, par +petits bataillons. Ils ont le vol rapide; on distingue le +battement prcipit de leurs ailes aigus, et leur cri +bizarre et tumultueux se ralentit ou s'acclre avec +leur vol. J'prouve une motion vritable reconnatre +de loin leur avant-garde; je compte les lgions +qui se succdent; il y en a presque toujours le mme +nombre; ils filent toujours dans le mme sens, du sud +au nord, et m'arrivent par la diagonale de la ville. +Leur plume, colore par le soleil, couvre un moment +le ciel bleu de paillettes lumineuses; je les suis de +l'œil du ct de Rass-el-Aoun; je les perds de vue<a name="page_179" id="page_179"></a> +quand ils ont atteint la moiti de l'oasis, mais je continue +souvent de les entendre, jusqu'au moment o la +dernire bande est descendue l'abreuvoir. Il est alors +six heures et demie. Une heure aprs, les mmes cris +se rveillent tout coup dans le nord; les mmes +bandes repassent une une sur ma tte, dans le mme +ordre, en nombre gal, et, l'une aprs l'autre, regagnent +leurs plaines dsertes; cette fois seulement, au +lieu de cesser brusquement, le bruit s'affaiblit, diminue, +et par degrs s'vanouit dans le silence.—On +peut dire que la matine est finie; et la seule heure +peu prs riante de la journe s'est coule entre l'aller +et le retour des <i>gangas</i>. Le paysage, de rose qu'il +tait, est dj devenu fauve; la ville a beaucoup moins +de petites ombres; elle devient grise mesure que le +soleil s'lve; mesure qu'il s'claire davantage, le +dsert parat s'assombrir; les collines seules restent +rougetres. S'il y avait du vent, il tombe; des exhalaisons +chaudes commencent se rpandre dans l'air, +comme si elles montaient des sables. Deux heures +aprs, on entend sonner la retraite; tout mouvement +cesse la fois, et au dernier son du clairon, c'est le +midi qui commence.</p> + +<p>A cette heure-l, je n'ai plus craindre aucune +visite, car personne autre que moi n'aurait l'ide de +s'aventurer l-haut. Le soleil monte, abrgeant +l'ombre de la tour, et finit par tre directement sur +ma tte. Je n'ai plus que l'abri troit de mon parasol,<a name="page_180" id="page_180"></a> +et je m'y rassemble; mes pieds posent dans le sable ou +sur des grs tincelants; mon carton se tord ct de +moi sous le soleil; ma bote couleurs craque, comme +du bois qui brle. On n'entend plus rien. Il y a l +quatre heures d'un calme et d'une stupeur incroyables. +La ville dort au-dessous de moi, muette et comme une +masse alors toute violette, avec ses terrasses vides, o +le soleil claire une multitude de claies pleines de +petits abricots roses, exposs l pour scher;— et +l, quelques trous noirs marquent des fentres, des +portes intrieures, et de minces lignes d'un violet fonc +indiquent qu'il n'y a plus qu'une ou deux raies +d'ombre dans toutes les rues de la ville. Un filet de +lumire plus vive, qui borde le contour des terrasses, +aide distinguer les unes des autres toutes ces constructions +de boue, amonceles plutt que bties sur +leurs trois collines.</p> + +<p>De chaque ct de la ville s'tend l'oasis, aussi +muette et comme endormie de mme sous la pesanteur +du jour. Elle parat toute petite, et se presse +contre les deux flancs de la ville, avec l'air de vouloir +la dfendre au besoin, plutt que l'gayer. Je l'embrasse +en entier: elle ressemble deux carrs de +feuilles envelopps d'un long mur, comme un parc, et +dessins crment sur la plaine strile. Bien que +divise par compartiments en une multitude de petits +vergers, tous galement clos de murs, vue de cette +hauteur, elle apparat comme une nappe verte; on ne<a name="page_181" id="page_181"></a> +distingue aucun arbre, on remarque seulement comme +un double tage de forts: le premier, de massifs +ttes rondes; le second, de bouquets de palmes. De +loin en loin, quelques maigres carrs d'orge, dont il +ne reste plus aujourd'hui que le chaume, forment, +parmi les feuillages, des parties rases d'un jaune +ardent; ailleurs, et dans de rares clairires, on voit +poindre une terre sche, poudreuse et couleur de +cendre. Enfin, du ct sud, quelques bourrelets de +sable, amasss par le vent, ont pass par-dessus le +mur d'enceinte; c'est le dsert qui essaye d'envahir les +jardins. Les arbres ne remuent pas; on devine, dans +l'paisseur de la fort, certaines troues sombres o +l'on peut supposer qu'il y a des oiseaux cachs, et qui +dorment en attendant leur second rveil du soir.</p> + +<p>C'est aussi l'heure, je l'avais remarqu ds le jour +de mon arrive, o le dsert se transforme en une +plaine obscure. Le soleil, suspendu son centre, +l'inscrit dans un cercle de lumire dont les rayons +gaux le frappent en plein, dans tous les sens et partout + la fois. Ce n'est plus ni de la clart, ni de +l'ombre; la perspective indique par les couleurs +fuyantes cesse peu prs de mesurer les distances, +tout se couvre d'un ton brun, prolong sans rayure, +sans mlange; ce sont quinze ou vingt lieues d'un +pays uniforme et plat comme un plancher. Il semble +que le plus petit objet saillant y devrait apparatre, +pourtant on n'y dcouvre rien; mme, on ne saurait<a name="page_182" id="page_182"></a> +plus dire o il y a du sable, de la terre ou des parties +pierreuses, et l'immobilit de cette mer solide devient +alors plus frappante que jamais. On se demande, en le +voyant commencer ses pieds, puis s'tendre, s'enfoncer +vers le sud, vers l'est, vers l'ouest, sans route +trace, sans inflexion, quel peut tre ce pays silencieux, +revtu d'un ton douteux qui semble la couleur +du vide; d'o personne ne vient, o personne ne s'en +va, et qui se termine par une raie si droite et si nette +sur le ciel;—l'ignort-on, on sent qu'il ne finit pas +l et que ce n'est, pour ainsi dire, que l'entre de la +haute mer.</p> + +<p>Alors, ajoute toutes ces rveries le prestige des +noms qu'on a vus sur la carte, des lieux qu'on sait tre +l-bas, dans telle ou telle direction, cinq, dix, +vingt, cinquante journes de marche, les uns connus, +les autres seulement indiqus, puis d'autres de plus en +plus obscurs:—d'abord, droit au plein sud, les +<i>Beni-Mzab</i>, avec leur confdration de sept villes, +dont trois sont, dit-on, aussi grandes qu'Alger, qui +comptent leurs palmiers par cent mille et nous apportent +leurs dattes, les meilleures du monde; puis les +<i>Chambaa</i>, colporteurs et marchands, voisins du <i>Touat</i>;—puis +le <i>Touat</i>, immense archipel saharien, fertile, +arros, populeux, qui confine aux <i>Touareks</i>; puis les +<i>Touareks</i>, qui remplissent vaguement ce grand pays +de dimension inconnue dont on a fix seulement les +extrmits, <i>Tembektou</i> et <i>Ghadmes</i>, <i>Timimoun</i> et le<a name="page_183" id="page_183"></a> +<i>Haoussa</i>; puis, le pays ngre dont on n'entrevoit que +le bord; deux ou trois noms de villes, avec une capitale +comme pour un royaume; des lacs, des forts, +grande mer gauche, peut-tre de grands fleuves, des +intempries extraordinaires sous l'quateur, des produits +bizarres, des animaux monstrueux, des moutons + poils, des lphants; et puis quoi? plus rien de distinct, +des distances qu'on ignore, une incertitude, une +nigme. J'ai devant moi le commencement de cette +nigme, et le spectacle est trange sous ce clair +soleil de midi. C'est ici que je voudrais voir le sphinx +gyptien.</p> + +<p>On a beau regarder tout autour de soi, prs ou +loin, on ne distingue rien qui bouge. Quelquefois, par +hasard, un petit convoi de chameaux chargs apparat, +comme une file de points noirtres, montant +avec lenteur les pentes sablonneuses; on l'aperoit +seulement quand il aborde aux pieds des collines. Ce +sont des voyageurs; qui sont-ils? d'o viennent-ils? Ils +ont travers, sans qu'on les ait vus, tout l'horizon que +j'ai sous les yeux.—Ou bien, c'est une trombe de +sable qui tout coup se dtache du sol comme une +mince fume, s'lve en spirale, parcourt un certain +espace incline sous le vent, puis s'vapore au bout de +quelques secondes.</p> + +<p>La journe est lente s'couler; elle finit, comme +elle a commenc, par des demi-rougeurs, un ciel +ambr, des fonds qui se colorent, de longues flammes<a name="page_184" id="page_184"></a> +obliques qui vont empourprer leur tour les montagnes, +les sables, les rochers de l'est; l'ombre s'empare +du ct du pays que la chaleur a fatigu pendant +l'autre moiti du jour; tout semble un peu soulag. +Les moineaux et les tourterelles se mettent chanter +dans les palmiers; il se fait comme un mouvement de +rsurrection dans la ville; on voit des gens qui se +montrent sur les terrasses et viennent secouer les +claies; on entend des voix d'animaux sur les places, +des chevaux qu'on mne boire et qui hennissent, des +chameaux qui beuglent; le dsert ressemble une +plaque d'or; le soleil descend sur des montagnes violettes, +et la nuit s'apprte venir.</p> + +<p>Quand je rentre, aprs une journe passe ainsi, +j'prouve comme une certaine ivresse cause, je crois, +par la quantit de lumire que j'ai absorbe pendant +cette immersion solaire de plus de douze heures, et je +suis dans un tat d'esprit que je voudrais te bien +expliquer.</p> + +<p>C'est une sorte de clart intrieure qui demeure, +aprs le soir venu, et se rfracte encore pendant mon +sommeil. Je ne cesse pas de rver de lumire; je +ferme les yeux et je vois des flammes, des orbes rayonnants, +ou bien de vagues rverbrations qui grandissent, +pareilles aux approches de l'aube; je n'ai, +pour ainsi dire, pas de nuit. Cette perception du jour, +mme en l'absence du soleil, ce repos transparent travers +de lueurs comme les nuits d't le sont de mtores,<a name="page_185" id="page_185"></a> +ce cauchemar singulier qui ne m'accorde aucun +moment d'obscurit, tout cela ressemble beaucoup la +fivre. Pourtant je ne ressens aucune fatigue; je devais +m'y attendre, et je ne m'en plains pas.</p> + +<p class="date"> +La nuit, fin de juin 1853.<br /> +</p> + +<p>Cher ami, j'ai eu peur aujourd'hui, car, pendant +une heure, je me suis cru aveugle. Est-ce la suite des +derniers jours du soleil? Faut-il m'en prendre au vent +du dsert qui souffle depuis trois fois vingt-quatre +heures sans relche et qui met du feu dans le sang? +Est-ce fatigue de l'œil, fatigue de tte? De tout un +peu, je crois.</p> + +<p>J'tais sur une terrasse au-dessus de l'oasis, en vue +du dsert, au plein sud, peignant malgr le vent, malgr +le sable, malgr les dalles qui me brlaient les +pieds, les murs qui me brlaient le dos, ma bote +couleurs qui ne tenait pas sur mes genoux, peignant, +comme tu te l'imagines, avec des couleurs l'tat de +mortier, tant elles taient mles de sable.</p> + +<p>J'ai commenc par voir tout bleu, puis j'ai vu +trouble; au bout de cinq minutes, je ne voyais plus du +tout.—Le dsert tait extraordinaire; chaque instant +une nouvelle trombe de poussire passait sur +l'oasis et venait s'abattre sur la ville; toute la fort de +palmiers s'aplatissait alors comme un champ de bl.</p> + +<p>J'attendis un quart d'heure, toujours assis, les yeux<a name="page_186" id="page_186"></a> +ferms pour essayer l'effet d'un peu de repos; et ne +faisant plus qu'entendre le bruit sinistre du vent dans +cette masse de feuilles et de palmes. Ce temps pass, +j'ouvris les yeux; j'tais dcidment presque aveugle; + peine me resta-t-il assez de vue pour fermer ma +bote, descendre, en me cramponnant, l'escalier en +ruines et rentrer chez moi pour ainsi dire, ttons.</p> + +<p>En reconnaissant mon pas dans la cour, mon cheval +se mit hennir. Mon domestique franais, couch +dans l'curie, malade depuis trois jours et accabl par +ce temps funeste, me cria: Est-ce vous, Monsieur?—Oui, +c'est moi, lui dis-je, ne bougez pas.—Quant +Ahmet, il est absent par cong jusqu' demain.</p> + +<p>En cet tat d'abandon, ma maison me parut lugubre. +J'entendis, en entrant dans ma chambre, l'insupportable +bourdonnement des mouches et le bruit de +souris qui s'enfuyaient autour de moi. Il y faisait une +chaleur asphyxiante; je pris mon couteau, et je fendis +toutes mes vitres de toile; puis, je n'eus que la force +de me jeter sur ma sangle, en pensant que c'tait tant +pis pour moi. J'entendis vaguement les sonneries de +six heures; ce fut peine si je m'aperus que le jour +baissait, et je finis par m'endormir.</p> + +<p>Je viens de m'veiller, et aprs de longs efforts, j'ai +allum ma bougie. J'y vois. Il me reste encore un +poids norme au cerveau, comme si ma tte avait +doubl de volume; mais la peur est passe, je puis en +rire et te l'avouer.<a name="page_187" id="page_187"></a></p> + +<p>Il est onze heures. J'ai bouch, tant bien que mal, +mon chssis crev, pour arrter le vent qui continue; +j'cris sur mes genoux, la lueur de ma bougie qui +se tourmente et fait courir des ombres folles sur les +murs blancs de ma chambre. Jamais, depuis un mois +que je l'habite, je ne l'ai trouve si bizarre; le mur est +tapiss de mouches du haut en bas; mes pantalons de +couleur claire, mes vestes de toile, mon chapeau de +paille, pendus des piquets, en sont couverts; on les +dirait soutachs de broderies noires. Le mouvement de +l'air et ma bougie allume les inquitent, et je les vois +se mouvoir sur place, mais heureusement sans voler. +Je m'amuse compter les souris qui passent, allant et +venant de ma caisse papier mes cantines, de mes +cantines mon oreiller plein de paille d'<i>alfa</i>.</p> + +<p>J'entends dans ma toiture des bruits plus inquitants +que de coutume, car il semble que toutes les btes +nocturnes dont elle est peuple soient mises en moi +par l'ouragan. Ce sont de faibles cris pareils ceux +des souris, mais plus doux, que je reconnais pour +appartenir de petits animaux de la famille des <i>sauriens</i>, +qu'on appelle ici des <i>tarentes</i>; d'autres soupirs +encore plus plaintifs et d'une douceur particulirement +sinistre, me font craindre, pour cette nuit, des +visiteurs moins inoffensifs. Depuis les grandes chaleurs, +les serpents ont envahi les maisons. J'ai tu +l'autre jour, devant ma porte, un reptile jaune +rayures noires, d'une espce trs douteuse; on l'appelle<a name="page_188" id="page_188"></a> +ici <i>guern-ghzel</i> (cornes de gazelles) cause de la +ressemblance des taches avec des petites cornes recourbes; +et Ahmet m'a prvenu qu'il en avait vu un +de la mme espce et plus grand s'introduire dans la +terrasse.</p> + +<p>Quant aux <i>tarentes</i>, je les redoute un peu moins, +quoiqu'elles me causent encore, mme aprs un mois +de connaissance, un insurmontable dgot. Ce sont de +petits lzards plats, larges, jauntres, visqueux, qu'on +dirait transparents, avec une tte triangulaire, des +yeux clairs, beaucoup plus laids que les salamandres +que tu connais. Toute la nuit, elles courent la tte en +bas, colles aux poutrelles de palmier du plafond, faisant +pleuvoir le sable, se poursuivant d'un soliveau sur +l'autre; j'assiste leurs jeux, et je suis tmoin de +luttes qui, soit dit en passant, ressemblent beaucoup +des amours.</p> + +<p>Je viens de m'interrompre, ne pouvant rsister +l'envie de leur donner la chasse. Il y en avait deux, +peut-tre un couple, qui s'taient aventures jusqu' +moiti hauteur du mur, et qui l, la tte incline vers +moi, semblaient se demander ce que j'allais faire si +elles descendaient un peu plus bas. D'un coup de +pique appliqu plat, je les ai fait tomber toutes les +deux, mortes ou peu prs. Une minute aprs, elles +n'taient plus l; j'aperus seulement une souris qui +fuyait, tranant quelque chose de lourd, qu'elle avait +de la peine tirer.<a name="page_189" id="page_189"></a></p> + +<p>Je ne te parle pas des chauves-souris qui profitent, +pour entrer chez moi, du moindre petit moment +o la tenture demeure ouverte; celles-l, j'en suis +quitte pour les mettre la porte grands coups de +palmes.</p> + +<p>Je me console en pensant que plus tard tout cela me +paratra peut-tre assez drle.</p> + +<p>Quand, par hasard, je fais la revue de mon carton, +et qu'au milieu d'un fouillis de croquis informes, je +vois ce petit nombre de figures peu prs <i>rendues</i>, les +seules qui me soient d'un renseignement utile, je me +dsespre. Tu me demandes si je trouve ici plus de +bonne volont qu' Alger, et si je puis enfin mettre la +main sur des modles. Hlas! mon ami, voici la liste +des dessins que j'ai faits chez moi ou ailleurs peu prs +posment, tu les reconnatras: le chasseur borgne; +Ya-Hia, rentr dans ses habitudes de ville, mari et +toujours soign, parfum, taciturne et soumis; un +petit juif, exempt des prjugs arabes; un dsœuvr +raccol dans la rue, emmen presque de force, et qui +m'a fait entendre qu'on ne l'y reprendrait plus, n'importe + quel prix; enfin, le fils bouffi du Bach-Amar, +qui n'est pas encore parti pour le M'zab, et qui abuse +de ma gnrosit. Toutes complaisances d'amis, comme +tu le vois. Le reste, je l'ai fait, pour ainsi dire vol +dans les rues o ces gens-l posent alors sans le vouloir.</p> + +<p>Quant aux femmes, dmarches, pourparlers, raisonnements,<a name="page_190" id="page_190"></a> +rien ne russit; et quand on voit que +l'argent n'a pas prise sur elles, on peut tre sr que +toute autre tentative chouera.</p> + +<p>En dsespoir de cause, je fais agir les plus vilains +drles du pays auprs des femmes prsumes les plus +complaisantes. Elles acceptent tout, jusqu'au moment +o comprenant mieux ce dont il s'agit, leur pudeur se +rvolte, un peu tard, si tu veux, et mal propos; mais +c'est ainsi qu'elles l'entendent.</p> + +<p>L'autre jour j'ai t conduit, de manire ne pas +insister, d'une maison de la basse ville o, pour mon +coup d'essai, je m'tais aventur en personne. Par +hasard la femme tait jolie, ou belle si tu veux; car le +beau est plus contestable, et peut, aux yeux de certaines +gens, paratre laid, ce qui est prcisment le +cas de la femme dont je parle.</p> + +<p>Elle appartient un M'zabite, mercier dans la rue +des Marchands. Il entra tout coup, essouffl comme +s'il avait couru.</p> + +<p>—Ce n'tait pas la peine de courir, lui dit le lieutenant. +Il ne rpondit pas, se donna l'air de sourire; +mais il nous fit un salut trop court et s'assit en face de +nous, nous regardant avec des yeux veins de rouge +et promenant ses doigts carrs dans sa large barbe en +ventail.</p> + +<p>Au bout d'un instant le lieutenant me dit:</p> + +<p>—Ce gueux-l m'agace, allons-nous-en, et qu'il +nous laisse tranquilles.<a name="page_191" id="page_191"></a></p> + +<p>Depuis je l'ai surpris en conversation trs anime +avec Ahmet. Ils se turent en m'apercevant. Le soir, je +demandai Ahmet:</p> + +<p>—Est-ce que tu connais Karra, le marchand?</p> + +<p>Ahmet alors m'expliqua qu'il avait son pre El-Biod, +avec des tentes et beaucoup de troupeaux; que +son pre tait riche et lui envoyait de l'argent; qu'il +tenait peu celui que je lui donnais, et que s'il tait +entr mon service, c'est qu'il aimait vivre avec les +Franais; qu'ayant reu une certaine somme, il tait +en affaire avec Karra, et qu'il allait prendre un intrt +dans son commerce; mais qu'ils n'taient pas d'accord +sur les conditions; et que je les avais trouvs +occups d'en discuter.</p> + +<p>Puis, quand je lui parlai de la femme, il rapprocha +ses cinq doigts, les mit au niveau de sa bouche, comme +s'il soufflait dessus; et par ce geste indescriptible qui +veut dire peu prs: C'est beaucoup; ou: Que me +dites-vous l! il me fit comprendre que je ne devais +plus y penser.</p> + +<p>Au fond, je souponne Ahmet d'tre contre moi et +de trahir directement mes intrts. Quant ce qu'il +m'a dit de sa fortune paternelle, je n'en crois pas le +premier mot, et je lui ai dit:</p> + +<p>—Si tu as des rentes, tu devrais bien t'acheter +un burnouss et ne pas coucher toutes les nuits dans le +mien.</p> + +<p>Ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, c'est que je<a name="page_192" id="page_192"></a> +suis signal la surveillance des maris, et qu'on pie +tous les pas que je fais dans la ville.</p> + +<p class="date"> +1<sup>er</sup> juillet 1853.<br /> +</p> + +<p>Nous voil en pleine canicule. Le thermomtre +donne l'ombre sur ma terrasse, au nord, un maximum +soutenu de 44, de neuf heures du matin +quatre heures du soir. Les nuits ne sont gure plus +fraches. Aprs les grands vents des jours derniers, +nous sommes entrs dans des calmes plats, et les +nuages se sont dissips d'eux-mmes comme un rideau +de gaze blanche qui se serait peu peu repli du sud +au nord. Pendant un jour encore, on les aperut rouls +sur le <i>Djebel-Lazrag</i>. Le lendemain, nous nagions de +nouveau dans le bleu.</p> + +<p>La canicule, complique du Rhamadan, semble avoir +t le peu de forces et le peu de sang qui restaient aux +ples habitants d'El-Aghouat. On ne rencontre plus, +le jour, que des visages maigres, des teints sans vie; +on se trane entre deux coups de soleil, de l'ombre +l'ombre. Aoumer est malade. Djeridi ne quitte plus le +pav de sa boutique; peine laisse-t-il sa porte entrebille, +comme pour prouver qu'il n'est pas mort. +Mais on a beau le secouer, il ne bouge pas, et quand +on lui dit: Eh bien! Djeridi, et le caf? il montre son +fourneau teint depuis le matin, ses bidons vides, ses +tasses ranges sur l'tagre, et rpond: <i>Makan</i>, il n'y +en a plus.<a name="page_193" id="page_193"></a></p> + +<p>En temps ordinaire, on dort quatre heures; aujourd'hui, +tout homme qui jene s'autorise de son +abstinence pour dormir douze heures.</p> + +<p>Je me rveille avant l'aube, au <i>fedjer</i>. Un peu +aprs, je sens comme une secousse dans mon lit, et +j'entends le coup de canon qui annonce le point du +jour; cette minute-l commence le jene, jene +absolu, comme tu sais, car on ne peut ni manger, ni +fumer, ni boire; les voyageurs seuls ont une dispense, + la condition de faire certains marabouts autant +d'aumnes qu'ils ont bu de fois.</p> + +<p>A ce moment-l mme, je suis sr de voir entrer +Ahmet, mchant encore sa dernire bouche, et tenant +une gamelle pleine d'eau; il a l'air satisfait, quoique +reint par ses excs de la nuit.</p> + +<p>Le soir, la ville est suspendue dans l'attente du +canon de sept heures; et nous croyons remarquer que +tous les jours il avance de quelques minutes, bien que +nous soyons huit jours peine du solstice.</p> + +<p>On ne sait plus qui parler, ni que faire de ces +gens-l, soit qu'ils festoient ou qu'ils jenent, la nuit +comme le jour, on les dirait en dvotion.</p> + +<p>Il me prend des envies de m'arracher cette universelle +torpeur. Peut-tre, avant huit jours, me mettrai-je +en course, pour l'Est d'abord, ensuite pour l'Ouest. +Je t'ai promis de ne pas quitter le pays sans voir +An-Mahdy, et je tiendrai ma parole. La route est +sre, et je ne me consolerais pas de laisser vingt<a name="page_194" id="page_194"></a> +lieues de moi la ville sainte de Tedjini, sans y faire, +moi aussi, mon plerinage.</p> + +<p class="date"> +Juillet 1853.<br /> +</p> + +<p>Il y a deux jours, la nuit close, le lieutenant me +dit:</p> + +<p>—Que faisons-nous, ce soir?</p> + +<p>—Ce que vous voudrez.</p> + +<p>—O allons-nous?</p> + +<p>—O vous voudrez.</p> + +<p>Tous les soirs, c'est la mme demande et la mme +rponse, faites toutes les deux dans les mmes termes. +Puis, sans rien rsoudre, il se trouve que l'ennui de +chercher du nouveau, la pente de l'habitude, souvent +la soif, nous mnent soit chez Djeridi, soit dans un +petit caf peu connu o nous avons dcouvert la meilleure +eau qu'on boive ici, c'est--dire une eau claire, +sans mauvais got, sans magnsie, et renouvele +deux fois par jour par des bidons d'une propret satisfaisante.</p> + +<p>Ce soir-l, je ne sais comment il arriva qu'au lieu +de nous arrter chez Djeridi, nous passmes, et que de +dtours en dtours, allant toujours devant nous, nous +nous trouvmes la porte des Dunes.</p> + +<p>—Tiens, me dit le lieutenant, en aspirant une +faible bouffe de brise qui venait de l'est, il y a de l'air +de ce ct.</p> + +<p>Cinq minutes aprs, nous tions, sans nous en<a name="page_195" id="page_195"></a> +douter, dans les dunes. Quelqu'un nous croisa; c'tait +le chasseur d'autruches qui regagnait la ville, une +pioche la main.</p> + +<p>—D'o viens-tu? lui demanda le lieutenant.</p> + +<p>—De mon jardin, rpondit le borgne, qui passa +sans plus attendre.</p> + +<p>—Remarquez qu'il n'a pas plus de jardin que moi, +me dit le lieutenant.</p> + +<p>Quoiqu'en dehors de la ville, il faisait cruellement +chaud, et nous tions sans veste et nu-tte, n'ayant +rien craindre d'un air aussi sec que la terre. Nous +avions de la peine nous tirer du sable, et nous cheminions +bras dessus, bras dessous, habitude apporte +des trottoirs de Paris, et que le lieutenant a adopte +par complaisance. Il n'y avait pas un mouvement de +feuilles sur toute la ligne des jardins que nous suivions + droite; pas un bruit sur toute la corniche de collines +qui dominaient gauche la longue dune de sable uni +o nous marchions sans entendre le bruit de nos pas, +comme dans la neige.</p> + +<p>Cependant, le terrain devint solide; nous dpassmes +les jardins; nous traversmes, sans y prendre +garde, le lit de l'Oued-M'zi, et ce ne fut qu'en remontant +les premiers mouvements de sable de l'autre rive, +que je reconnus cinquante pas devant nous la +forme trange, surtout pareille heure, du rocher aux +chiens.</p> + +<p>Je t'ai dit que les chiens avaient migr le jour<a name="page_196" id="page_196"></a> +mme du sige. Depuis lors, on n'a pu ni les faire +rentrer, ni les expulser tout fait du pays. Tant +qu'ils ont eu de quoi manger autour du champ de +bataille ou dans les cimetires, on tait tranquille; +aujourd'hui, pour un rien, ces btes, redevenues +sauvages, attaqueraient les passants, comme les loups +l'hiver.</p> + +<p>Ils sont logs dans des rochers au nord et l'est, +surtout un peu au del des dunes, dans un fragment +de collines hrisses de schistes difformes et noirs +comme de la houille.</p> + +<p>On les voit de loin allant et venant sur le couronnement +des rochers, galopant sur la pente de sable +jaune, pour descendre vers l'angle le plus rapproch +des jardins, ou remontant comme des gens qui rentrent +chez eux. Presque toujours, ils ont plusieurs +sentinelles tablies en avant de la colline dans le lit +sec de l'Oued. Du point o souvent je vais m'asseoir, +je les distingue accroupis, l'oreille droite et surveillant +d'un air farouche les approches dsertes de leur citadelle. +Par moments, ou entend l-dedans des luttes +effroyables; on voit le sable qui vole; puis c'est un +tumulte de points fauves agglomrs tout coup sur +une roche noire; il en sort de partout; et les sentinelles +elles-mmes accourent pour se mler au +combat.</p> + +<p>La nuit, ils battent la campagne, faisant la ronde +autour des jardins, chassant dans les enclos, dterrant<a name="page_197" id="page_197"></a> +ce qu'ils trouvent, et depuis la tombe du jour jusqu'au +matin, poussant des aboiements de meute qu'on +est tout tonn d'entendre de la ville.</p> + +<p>—Ils sont en chasse, dit le lieutenant; coutez: +les voil qui font le tour par <i>Bab-el-Chettet</i>.</p> + +<p>En effet, des cris lointains nous arrivaient par-dessus +l'oasis; la meute tait dj une demi-lieue de +son chenil. A peine en vmes-nous deux ou trois en +retard filer notre approche toutes jambes, et sans +plus de bruit que des chacals.</p> + +<p>—Dans tous les cas, reprit le lieutenant, avec cela +je rponds de vous. Il me montrait une canne norme, +d'un bois noueux, poli, verdtre, cueillie je ne sais o, +qui doit dater de fort loin et qu'il ne quitte jamais, sinon +pour se mettre en tenue.</p> + +<p>Nous continumes de monter. Arrivs mi-cte et +aprs avoir hsit entre le sable et le rocher, nous +nous dcidmes pour un sige de pierres, trouvant le +sable trop chaud, et nous nous assmes, avec regret de +ne pouvoir nous tendre.</p> + +<p>A cette hauteur, nous aurions pu nous croire entours +de sable. L'oasis se dressait en noir quelques +cents mtres de nous; au del rgnait une ligne gristre +reprsentant l'paisseur des collines et de la +ville, de mme couleur que le ciel, mais au-dessus de +laquelle seulement commenaient les toiles. La nuit +tait si tranquille qu'on entendait distinctement les +grenouilles chanter dans le marais de Rass-el-Aoun.<a name="page_198" id="page_198"></a> +La voix des chiens continuait, en s'loignant de minute +en minute.</p> + +<p>—A la bonne heure, dit le lieutenant; voil qui, +de temps en temps, nous vaudra mieux que le cabaret.</p> + +<p>C'est une brave et bonne nature que le lieutenant +N... Un esprit bien fait, clair, exact, rigide, peu sentimental, +et au fond trs sensible, quoi qu'il en dise; +assujetti volontairement, plus encore que disciplin, et +auprs duquel il est aussi agrable de parler quand +il vous coute, que de se taire quand il veut bien +parler.</p> + +<p>Ce soir-l, il avait repris une longue histoire interrompue +dix fois, dix fois recommence depuis un +mois, et qui, tt ou tard, finira, je l'espre, par une +confidence.</p> + +<p>Tout coup, il me toucha le bras et me dit:</p> + +<p>—Ne bougez pas, je vois l quelque chose de +louche.</p> + +<p>Il se leva, me laissa sa veste, prit son bton, et fit +rapidement quelques pas en avant.</p> + +<p>A ce moment, je vis apparatre la forme d'un homme +habill de blanc, portant sur la tte un objet semblable + un gros pav.</p> + +<p>Le lieutenant s'tait arrt, et presque aussitt je +l'entendis crier d'une voix tranquille:</p> + +<p>—<i>Ache-Koun?</i>—Qui est l?</p> + +<p>—C'est moi, lieutenant, rpondit de mme en +arabe une voix que je reconnus.<a name="page_199" id="page_199"></a></p> + +<p>Aprs quelques minutes de confrence, le lieutenant +revint prs de moi.</p> + +<p>—C'est Tahar, me dit-il; le pauvre diable s'imagine +avoir retrouv son fils; parce qu'avec des dbris +humains mconnaissables, il a ramass des loques et +un ceinturon qu'il prtend avoir reconnu. Il a enterr +le tout ensemble dans le sable, et de temps en temps +il revient ici, ce qu'il parat, pour voir si les chiens +n'ont pas drang le trou. Laissons-le faire et allons +plus loin, car nous le gnerions.</p> + +<p>—Tiens, reprit-il tout coup, le borgne aura aid + cacher son neveu; il est encore plus sournois que je +ne croyais.</p> + +<p>Le lendemain matin, je retrouvai le <i>gardien des +eaux</i> sa place accoutume, son sablier sur les genoux, +sa corde nœuds passe dans les doigts.</p> + +<p class="date"> +Juillet 1853.<br /> +</p> + +<p>On s'tonne peut-tre de ne plus me voir ni dans +les rues, ni la fontaine, car j'ai tout fait chang +mes habitudes. Aussitt le jour venu, je me glisse dans +les jardins, soit au nord, soit au sud, suivant la direction +du vent, quand il en fait, ce qui est de plus en +plus rare. J'y suis l'ombre, l'abri des mouches; et +de midi trois heures, j'y puis dormir sous les figuiers, +tendu sur une terre poudreuse et molle, +dfaut d'herbes.<a name="page_200" id="page_200"></a></p> + +<p>Malheureusement, l'oasis ressemble la ville; elle +est resserre, compacte, sans clairires, et subdivise +l'infini. Chaque enclos est entour de murs, et de +murs trop levs pour que la vue s'tende de l'un dans +l'autre. Il en rsulte qu'une fois enferm dans un de +ces jardins, on est enfoui dans de la verdure, avec +quatre murs gris pour horizon. Tous ces petits vergers +contigus, au-dessus desquels on voit se dployer, +comme une multitude de bouquets verts, quinze ou +dix-huit mille dattiers, sont traverss par un systme +bizarre de ruelles, formant comme un jeu de patience, +avec une ou deux issues pour ce vaste labyrinthe, et +dont il faut possder la clef sous peine de ne pouvoir +en sortir autrement qu'en retrouvant l'entre. Souvent, +dans la partie arrose par l'Oued, le ruisseau +coule au fond des rues; on doit alors suivre le lit de la +rivire dans l'eau jusqu' mi-jambe ou se promener +dos d'homme, comme je l'ai fait sur le dos d'Ahmet +un jour qu'il m'y avait gar. Ces ruelles inondes +servent certains endroits de lavoir; ailleurs, on rencontre +des touffes de lauriers-roses presque aussi +hautes que les murs et qui ont pouss dans le joint des +pierres, pareilles d'normes gerbes de fleurs qu'on +aurait mis tremper dans l'eau. Chaque enclos s'ouvre, +soit sur la rue, soit sur le jardin voisin, par une porte +de deux ou trois pieds de haut, barricade de <i>djerid</i> ou +seulement barre au moyen de deux traverses, et sous +laquelle on passe genoux.<a name="page_201" id="page_201"></a></p> + +<p>On n'y voit ni oliviers, ni cyprs, ni citronniers, ni +orangers; mais on est surpris d'y trouver beaucoup +des essences d'Europe, pchers, poiriers, pommiers, +abricotiers, figuiers, grenadiers, puis des vignes, et +dans de petits carrs cultivs, la plus grande partie +des lgumes de France, surtout des oignons.</p> + +<p>Si tu te souviens des jardins de l'Est, dont je t'ai +parl, si tu revois encore, comme moi, les vastes perspectives +de Bisk'ra, la lisire du bois allant expirer +dans les sables, sans mur d'enceinte, et faute de terre +et d'eau; les derniers palmiers engloutis jusqu' moiti +du tronc; puis les clairires avec les moissons, les +pelouses vertes; les tangs de T'olga dormants et profonds +avec la silhouette renverse des arbres dans une +eau bleue; puis au loin, presque partout, et pour +enfermer cette Normandie saharienne, le dsert se +montrant entre les dattiers; peut-tre trouveras-tu, +comme moi, qu'il manque quelque chose ce pays +pour rsumer toutes les posies de l'Orient.</p> + +<p>Aussi, faute de mieux, je prends ces petits jardins +comme autant de retraites, et tous ces arbres comme +des parasols mouvants.</p> + +<p class="date"> +Juillet 1853.<br /> +</p> + +<p>Ce soir, en rentrant pour prparer mon bagage (car +c'est dcidment demain que je me mets en course), je +n'entendis rien rsonner au fond de la cantine o +j'avais dpos mon argent; et l'ayant vide, je reconnus<a name="page_202" id="page_202"></a> +qu'on m'avait vol; mais, si bien vol, qu'il ne restait +que cinq francs cachs entre deux tablettes de chocolat. +Nous nous regardmes, le lieutenant et moi; il +me dit:</p> + +<p>—C'est bien, ne perdons pas de temps et venez sur +la place, o vous m'attendrez.</p> + +<p>Au mme instant, mon domestique Ahmet arrivait, +montant l'escalier quatre quatre; il put voir la cantine +vide et mon linge tal par terre. Nous sortmes +tous trois.</p> + +<p>Dans la rue, le lieutenant me dit:</p> + +<p>—Maintenez-le prs de vous pendant trois minutes, +et s'il veut fuir, saisissez-le ou appelez.</p> + +<p>Ahmet mchonnait une cigarette, tout en fredonnant +un petit air; il avait le bras pass dans l'ouverture +de son burnouss; il me regardait du coin de l'œil, +et je faisais de mme. Il n'y avait que peu de monde +sur la place, car la nuit tombait. J'hsitais m'emparer +de lui sur un simple soupon.</p> + +<p>Trois minutes aprs, le lieutenant revint et me +cria:</p> + +<p>—Qu'en avez-vous fait?</p> + +<p>Je me retournai: Ahmet n'tait plus l.</p> + +<p>—J'tais bien sr que c'tait lui, me dit le lieutenant.</p> + +<p>Nous reprmes la ruelle en courant. A deux pas de +ma porte, il y a un dtour, puis un second, puis un +troisime; arrivs au bout du zigzag nous avions,—<a name="page_203" id="page_203"></a> +droite la rue qui conduit au Dar-Sfah; et, devant +nous, un couloir profond, plein d'eau, menant directement +vers le Sud entre les jardins; un Arabe tout nu +y lavait son linge.</p> + +<p>—As-tu vu quelqu'un passer en courant, avec une +veste rouge et son burnouss autour du bras?</p> + +<p>—Oui, dit l'Arabe en montrant le fond du +canal, il s'en va par l, il est entr dans l'eau et il +court.</p> + +<p>—Laissez-le faire, me dit le lieutenant; il va se +cacher pour la nuit dans les jardins; demain, au jour, +on le trouvera.</p> + +<p>—Mais s'il n'attend pas le jour pour aller plus +loin?</p> + +<p>—O diable voulez-vous qu'il aille? A moins qu'il +ne prenne par El-Assafia, et il ne s'y risquera pas; il a + choisir entre deux, ou quatre, ou six jours de +marche, pour trouver une datte manger. Vous +savez bien qu'on ne sort pas d'ici comme on veut, +et que, quand on voyage, il faut emporter de quoi +vivre.</p> + +<p>Cependant, on prit quelques mesures; on lana +deux cavaliers sur le contour de l'oasis, on commanda +une patrouille de nuit. Pendant ce temps nous allmes, + tout hasard, faire une perquisition dans quelques +maisons de la basse ville, o nous pensions qu'Ahmet +avait des intelligences.</p> + +<p>—J'ai interrog le cafetier, me dit le lieutenant;<a name="page_204" id="page_204"></a> +Ahmet a pass la nuit dernire au caf; il avait sa +djebira pleine d'argent; il a rgal tous ses amis, en +disant que cette fortune venait des moutons de son pre.</p> + +<p>—Trs bien, dis-je, je connais l'histoire, et j'aurais +d en prvoir la fin.</p> + +<p>Nos dmarches dans la basse ville causrent beaucoup +d'effroi, mais n'aboutirent rien. Les hommes +taient absents; les jeunes femmes effrayes s'enfuyaient, +sans vouloir rpondre; les vieilles demandaient +grce, comme si nous les eussions menaces du +supplice.</p> + +<p>—L'enqute est nulle, dis-je au lieutenant, attendons + demain.</p> + +<p>Deux heures aprs, vers dix heures, nous passions +devant ma porte, lorsque nous vmes une forme +blanche se dtacher du mur et, prcipitamment, se +retirer sous la vote.</p> + +<p>—Qui est l? crimes-nous ensemble, et nous +fmes deux pas en avant, les bras tendus. Personne +ne rpondit. Il faisait si noir sous le porche, qu'on ne +voyait pas mme l'issue donnant sur la cour. Tout +coup le lieutenant me dit:</p> + +<p>—Je le tiens. Il venait, en ttonnant dans l'ombre, +de saisir un burnouss. Il y eut une seconde de silence, +pendant laquelle mon ami poussa une sorte de cri trs +aigu qui fit rsonner la vote et alla retentir jusque +sur la place. L'inconnu ne soufflait mot et s'tait coll +contre la muraille.<a name="page_205" id="page_205"></a></p> + +<p>—Veux-tu bien parler? Qui es-tu? reprit le lieutenant, +dont la main remontant le long du corps avait +pris l'homme la gorge.</p> + +<p>—Je suis Ahmet, rpondit enfin une voix trangle; +et presque aussitt:</p> + +<p>—Lche-moi, mon lieutenant, ou je te tue.</p> + +<p>A peine eut-il achev, que je vis quelque chose +passer devant moi; et Ahmet alla rouler dans la rue, +lanc par un coup de poing prodigieux. Le lieutenant +ne fit qu'un bond, et lui appuyant son bton sur la +poitrine lui dit tranquillement:</p> + +<p>—Tu as eu tort de menacer, tu gtes ton affaire.</p> + +<p>Presque au mme instant, quelqu'un arrivait, courant +a perdre haleine; c'tait le robuste Moloud qui +avait entendu l'appel de son matre.</p> + +<p>—Pauvre Ahmet, soupira Moloud en considrant +la funeste folie de son ami, allons, viens; et il l'entrana. +Sur la place, cependant, il y eut une petite +scne de rsistance, dans laquelle Moloud, son grand +regret, fut oblig de se montrer svre. Il n'en continua +pas moins de rpter: Pauvre Ahmet! de sa +voix de multre, une singulire voix qui s'adoucit jusqu' +devenir des plus tendres quand ce mauvais musulman +cde sa passion pour la liqueur. En un +moment, la nouvelle avait fait le tour des cafs, et +quand notre prisonnier arriva chez Djeridi, une certaine +foule arrivait sur nos pas. L'interrogatoire eut +lieu sance tenante et dans la rue. Ahmet nia d'abord<a name="page_206" id="page_206"></a> +qu'il et vol, puis il avoua seulement une partie de +la somme.</p> + +<p>—O as-tu mis l'argent? lui demandai-je.</p> + +<p>—Viens, me dit-il, on va te le remettre.</p> + +<p>Et il nous conduisit chez Karra, ce qui me surprit +mdiocrement d'aprs les soupons que j'avais sur lui.</p> + +<p>L'œil du M'zabite s'anima d'une singulire expression +quand il nous vit paratre devant sa petite choppe, +et qu'Ahmet lui-mme lui dit:</p> + +<p>—Donne l'argent.</p> + +<p>Il regarda d'abord la force assez imposante qui +entourait son futur associ; puis, aprs quelques minutes +d'hsitation pendant lesquelles je reconnus son +vilain sourire et j'entrevis des rancunes d'amant sous +la cupidit du recleur, il allongea la main vers le +fond de sa boutique, y prit une vieille <i>darbouka</i> +pleine de chiffons, en tira comme avec effort une +chaussette en laine, et enfin vida la bourse sur la banquette. +C'tait peu prs la moiti de l'argent vol; le +reste avait pay magnifiquement deux ou trois joyeuses +nuits de Rhamadan.</p> + +<p>Quant Ahmet, il tait fort ple, et son regard +assez doux d'habitude se fixa sur moi d'une faon +haineuse. Moloud, qui ne l'avait pas lch, lui dit +amicalement:</p> + +<p>—Qu'avais-tu besoin de voler?</p> + +<p>—L'argent tait devant moi, je l'ai pris, rpondit +Ahmet; c'tait crit.<a name="page_207" id="page_207"></a></p> + +<p>Et il se laissa emmener.</p> + +<p>—Combien croyez-vous qu'on lui fasse donner de +coups de bton? demandai-je au lieutenant.</p> + +<p>—Oh! pas beaucoup, mais il faut qu'ils soient +bons; je dirai qu'on en charge Moloud.</p> + +<p>Ce petit incident, qui me spare d'un domestique +que j'aimais, m'a fait rflchir. Avec des valets fatalistes, +les ngligences sont dangereuses; et je me suis +promis, l'avenir, de ne plus tenter personne.<a name="page_208" id="page_208"></a></p> + +<h2><a name="III" id="III"></a>III<br /><br /> +<small>TADJEMOUT-AIN-MAHDY</small></h2> + +<p class="date"> +An-Mahdy.—Vendredi, juillet 1853<br /> +</p> + +<p>Mercredi, dans la matine, le commandant nous +donnait nos passeports, sous forme de deux petits +carrs de papier crits de droite gauche, plis et +cachets l'arabe; l'un adress au cad de <i>Tadjemout</i>, +l'autre au cad d'<i>An-Mahdy</i>. Il nous autorisait +en outre prendre deux cavaliers d'escorte, notre +choix.</p> + +<p>—Prenons Aoumer, me dit le lieutenant, il nous +amusera, et son ami, le grand <i>Ben-Ameur</i>, qui dort +toujours, il ne nous ennuiera pas. Et maintenant +allons boire, en attendant que la chaleur soit tombe.</p> + +<p>La chaleur ne tomba point de tout le jour. A quatre +heures, il y avait encore 46 degrs l'ombre et 66 au +soleil. Nous achevions une orangeade, tendus dans +une cour sombre couverte d'un velarium en poil de +chvre noir. Nos chevaux attendaient tout sells depuis +midi, et nous n'avions encore, ni guide pour nous +conduire, ni mulet pour porter nos bagages.<a name="page_209" id="page_209"></a></p> + +<p>De quatre heures six, on trouva le mulet. C'tait +un petit animal de couleur isabelle, menu, fringant, +dont il fallut bander les yeux pour parvenir le bter. +Il portait, outre nos cantines, une tente avec ses montants, +le sac aux piquets, les bidons, deux outres, une +gamelle. L'norme <i>Moloud</i> s'offrit pour le conduire, +mais la condition de le monter; proposition inacceptable, +car il l'aurait cras. Il y avait du monde sur la +place o se faisaient nos prparatifs; on nous regardait +partir.</p> + +<p>—Dis donc, petit, es-tu all An-Mahdy? demanda +le lieutenant un gamin de douze ans qui se +trouvait l.</p> + +<p>—Oui, Sidi, rpondit l'enfant.</p> + +<p>—Tu connais le chemin?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Alors, en route, dit le lieutenant.</p> + +<p>Et, prenant l'enfant par le milieu du corps, il le +souleva de terre, le posa sur le sommet de la charge, +un pied sur chaque cantine, et lui remit en main la +longe du mulet; puis il enfourcha lestement sa grande +jument jaune, selle turque; j'en fis autant de mon +cheval; nos deux spahis, en selle depuis une heure, +avaient dj pris la tte.</p> + +<p>—Maintenant, va devant, dit-il au petit, qui ne +s'attendait gure tre du voyage; tu auras des +pommes, plus un franc par chaque journe de marche. +Comment t'appelles-tu?<a name="page_210" id="page_210"></a></p> + +<p>—Ali.</p> + +<p>—Fils de qui?</p> + +<p>—Ben-Abdallah-bel-Hadj.</p> + +<p>—O demeures-tu?</p> + +<p>—Bab-el-Chettet.</p> + +<p>—Ya, Moloud! cria le lieutenant son robuste +serviteur, va chez Abdallah-bel-Hadj, Bab-el-Chettet, +prviens-le que le lieutenant N... emmne son fils +An-Mahdy.</p> + +<p>—Lui dirai-je pour combien de temps? demanda +Moloud.</p> + +<p>—C'est inutile; dis qu'on aura soin de lui.</p> + +<p>Et notre petit convoi se mit en marche par la rue des +Marchands. Elle tait dj dserte; toutes les ruelles +l'taient de mme. A travers les portes, on devinait +des prparatifs extraordinaires et des odeurs inaccoutumes +de viandes rties qui prouvaient que le jene +allait finir et qu'on n'attendait plus que le dernier +signal du canon pour entrer pleine bouche dans les +rjouissances du <i>Baram</i>, <i>ad-el-seghir</i>, <i>petite fte</i>, +qui suit le Rhamadan.</p> + +<p>—Et nous qui les emmenons un pareil moment! +pensais-je en voyant l'air contrari de nos spahis +et la mine encore plus dsespre du petit Ali, dont le +cœur semblait faiblir.</p> + +<p>—Nous partons une heure trop tard, dit le lieutenant; +arrachons-les ce spectacle.—Et il donna un +coup de canne au mulet, qui prit le trot jusqu' Bab-<a name="page_211" id="page_211"></a>el-Gharbi. +La vote franchie, nous dbouchmes sur +la valle dans l'ordre suivant: Aoumer et Ben-Ameur +formant l'avant-garde et chevauchant botte botte; au +centre, les bagages avec Ali, puis le lieutenant et moi; +mon domestique M... l'arrire-garde, mais une +bonne distance de la jument jaune du lieutenant; son +terrible cheval tant dj dans la plus grande agitation.</p> + +<p>Il tait alors sept heures, la journe allait finir; une +brise lente et faible commenait se lever sur la +plaine, comme le vol appesanti du <i>houbahrah</i>, qui +bat des ailes longtemps avant de s'envoler; pourtant +on respirait. Nous faisions route au couchant; obliquant +pour joindre les collines, et directement contre +le soleil. Une petite ouverture en forme de coin se dessinait + une lieue devant nous, dans l'cartement de +deux mamelons violets.</p> + +<p>—<i>Chouf el trek</i>, vois le chemin! dit Ali en nous +montrant l'troite coupure o prcisment l'astre +allait plonger. C'tait en effet le dfil du nord-ouest +et la route d'An-Mahdy.</p> + +<p>—Le soleil y va, ajouta potiquement Aoumer.</p> + +<p>Pendant quelques minutes il continua de nous enflammer +le visage, et je marchai les yeux ferms pour +en adoucir l'insupportable clat. Peu peu, je me +sentis moins d'ardeur aux joues, moins de feu sous les +paupires, et quand je les ouvris, je ne vis plus qu'un +disque carlate, chancr par le bas, qui descendait<a name="page_212" id="page_212"></a> +rapidement dans le dfil; puis le disque devint +pourpre, et, pour parler comme Aoumer, le cleste +voyageur disparut. Moins d'une minute aprs, nous +entendmes le canon de la ville, et le mulet d'Ali et les +deux chevaux des spahis en reurent la fois comme +une secousse.</p> + +<p>—Mon lieutenant, j'ai oubli ma flte, dit Aoumer +en faisant tout coup volte-face.</p> + +<p>Et sans attendre la rponse, il poussa son cri de +<i>rr...</i> et piqua ventre terre vers Bab-el-Gharbi. Nous +nous retournmes pour le suivre de l'œil; un flocon +de fume blanche se balanait au-dessus de l'ancien +bastion des Serrin, la nuit tombait sur la ville.</p> + +<p>—Ce qui m'inquite, dit le lieutenant en regardant +attentivement le couchant, c'est qu'on ne voit +pas la moindre apparence de lune.</p> + +<p>Tu sais que le Rhamadan, qui est le carme des +Arabes, dure l'espace compris entre deux lunes, c'est--dire +un peu moins d'un mois solaire. Le jene quotidien +commence et finit cette minute trs fictive o +l'on est prsum: <i>ne pouvoir plus distinguer un fil +noir d'un fil blanc</i>. Quant au mois d'abstinence, il +expire au moment non moins contestable o trois +<i>Adouls</i> dclarent avoir vu la lune nouvelle. Or, la +lune, son premier jour, se lve et se couche avec le +soleil; peine est-elle visible pendant un trs court +moment de crpuscule. Et-elle paru, il suffirait d'un +lger nuage, du moindre brouillard pour la cacher et<a name="page_213" id="page_213"></a> +pour allonger le Rhamadan de vingt-quatre heures. Il +y a donc de quoi douter; mais c'est une question trop +grave et qui touche trop d'impatiences pour qu' la +fin du vingt-huitime jour tout le monde, y compris +les <i>T'olba</i>, ne soit pas du mme avis.</p> + +<p>Il faisait presque nuit quand nous atteignmes le +col, marchant la file et lentement sur un terrain +rocailleux, dur au pas des chevaux comme un pav +de granit, et tellement sonore qu'on l'aurait cru creus +par-dessous. Presque aussitt nous entendmes un +galop retentissant, et Aoumer passa prs de nous, +escaladant, sans aucun souci, les dalles glissantes du +sentier; il avait sa flte et fumait une cigarette.</p> + +<p>—Donne-moi du feu, lui dit le lieutenant.</p> + +<p>Aoumer se pencha sur sa selle, et, le feu donn, +reprit la tte ct de Ben-Ameur.</p> + +<p>Le lieutenant se tourna vers moi et me dit:</p> + +<p>—Il sent le mouton! j'tais sr que c'tait pour +aller manger.</p> + +<p>—Eh bien! cria-t-il, et le Rhamadan?</p> + +<p>—Fini, mon lieutenant, rpondit Aoumer d'une +voix joyeuse.</p> + +<p>—Et la lune?</p> + +<p>—On l'a vue.</p> + +<p>—Qui a?</p> + +<p>—Tout le monde.</p> + +<p>—Allons, tant mieux, dis-je au lieutenant, les +gens d'An-Mahdy n'auront plus faim quand nous<a name="page_214" id="page_214"></a> +arriverons, et nous sommes srs d'tre bien reus.</p> + +<p>Pendant un moment nous suivmes la silhouette +brune des deux cavaliers, dont la tte encapuchonne +se dessinait trente pas de nous, sur un ciel encore +clair de rouge; puis la silhouette elle-mme devint +plus vague, le ciel en s'assombrissant la fit vanouir, +la croupe argente du cheval blanc de Ben-Ameur +nous servit encore quelques instants de point de mire; +enfin, le cheval son tour acheva de disparatre avec +son cavalier, et nous n'emes plus pour nous diriger +que le pas sec et trottinant du mulet, et de temps en +temps, pareil un signal de route, le tintement mtallique +d'un trier.</p> + +<p>Nous traversions un pays ingal, mamelonn, laissant + nos chevaux le soin de nous conduire; mme +aux endroits les plus difficiles, ils y marchaient la +bride sur le cou avec autant de sret qu'en plein +jour, sans glissade et sans tincelles, car aucun d'eux +n'tait ferr. Tantt, on devinait un pav de roches au +bruit rsonnant de leur sabot, la rsistance du sol, +leur allure courte et saccade; tantt, au contraire, un +mouvement plus souple, infiniment agrable sentir, +et comme un bercement d'avant en arrire, nous +avertissait que le terrain changeait de nature et que +nous entrions dans le sable. Alors on voyait vaguement +s'tendre droite de longues dunes blafardes, +clairsemes de bouquets sombres.</p> + +<p>La nuit tait admirable, calme, chaude, ardemment<a name="page_215" id="page_215"></a> +toile comme une nuit de canicule; c'tait, depuis +l'horizon jusqu'au znith, le mme scintillement partout, +et comme une sorte de phosphorescence confuse +au milieu de laquelle tincelaient de grands astres +blancs et couraient d'innombrables mtores; quelques-uns +avec tant d'clat, que mon cheval secouait +la tte, inquit par ces tranes de feu. Il n'y avait +dans l'air immobile ni mouvement, ni bruit, mais je +ne sais quel murmure indfinissable qui venait du +ciel et qu'on et dit produit par la palpitation des +toiles.</p> + +<p>Nous nous acheminions dans le plus profond silence. +Le lieutenant, dont la jument paisible se maintenait +au pas de mon cheval, avait crois les triers +sur le cou de sa bte et s'tait accroupi dans sa large +selle, les jambes autour du pommeau. On n'apercevait +rien du petit Ali qui, probablement, s'inquitait peu +de la route; M..., toujours l'arrire, s'occupait de +calmer son cheval, toujours agit; Aoumer avait essay +de sa flte, puis avait fredonn, puis s'tait tu; +quant Ben-Ameur, il tait impossible, depuis le +commencement de la nuit, d'imaginer s'il veillait encore, +ou si, fidle son habitude, il dormait. On et +pu le croire absent, except quand de loin en loin la +voix claire d'Aoumer disait:—Ya, Ben-Ameur, +donne le tabac; et quand la voix plus sourde de l'indolent +cavalier rpondait, comme travers un rve:—Prends +garde aux abricots, la djebira de Ben-<a name="page_216" id="page_216"></a>Ameur +tant en effet bourre de fruits. Pour moi, je +pensais tout ce que la vie a de plus agrable, et je +m'entretenais mentalement avec ceux de mes souvenirs +qui me paraissaient les plus propres me tenir +veill.</p> + +<p>Vers dix heures, la nuit tait si claire que je pus +voir l'heure ma montre; nous tournmes un rocher +gristre, en forme de pyramide, au sommet duquel on +voyait une tache sombre.</p> + +<p>—Regarde le B'toum, dit Ali; nous voici moiti +route.</p> + +<p>—Si nous nous couchions? dit le lieutenant qui +rvait.</p> + +<p>—O a? demandai-je.</p> + +<p>—Ici.</p> + +<p>—Mon lieutenant, dit le guide; allons plus loin, +l'Oued-M'zi est tout prs.</p> + +<p>Et nous continumes.</p> + +<p>—Dcidment le cheval m'engourdit, reprit le +lieutenant aprs une nouvelle heure de silence.</p> + +<p>Et il me fit une thorie sur les inconvnients du +cheval, pendant les tapes de nuit; thorie qui tendait + prouver que la marche force est le plus efficace des +divertissements quand on s'endort.</p> + +<p>Vers minuit et demi, le terrain, qui montait sensiblement +depuis une heure, parut s'aplanir. De larges +bouffes d'air, venant d'un horizon plus loign, nous +apportaient comme une saveur humide. Nous dominions<a name="page_217" id="page_217"></a> +un vaste pays o l'on pouvait distinguer des +bois; on entendait une assez grande distance encore, +mais devant nous, de faibles et rares coassements.</p> + +<p>—Allons, il reste de l'eau dans l'Oued, dit le lieutenant, +que cet avertissement des grenouilles parut +consoler d'tre venu si loin.</p> + +<p>Une demi-heure aprs nous mettions pied terre +sur un large lit de sable encore tide, et nous sentions, +sans trop le voir, le voisinage d'un petit filet d'eau. +De chaque ct s'alignait une haie paisse de roseaux; +au del, rgnait un taillis d'arbres bas et sombres dont +on aurait pu, malgr la nuit, distinguer la couleur et +la forme; c'taient les bois de tamarins de <i>Recheg</i>; et, +pour la premire fois, je rencontrais de l'eau dans +cette rivire avare appele l'<i>Oued-M'zi</i>.</p> + +<p>—Prenons-nous la tente? demanda le lieutenant.</p> + +<p>—Ce n'est pas la peine.</p> + +<p>—Ni le tapis non plus, n'est-ce pas?</p> + +<p>—A quoi bon?</p> + +<p>Seulement on entrava mon cheval et celui de M...; +quant aux deux chevaux des spahis, ils furent lchs +dans le bois, en compagnie de la jument jaune et du +mulet. Aprs quoi, nous fmes cercle autour d'une +bougie allume et pique dans le sable. Ben-Ameur +ouvrit sa djebira et se mit, sans rien dire, manger +des abricots. Aoumer s'abstint, comme s'il avait dj +dn. La nuit tait si calme que la bougie brlait sans +que sa flamme vacillt.<a name="page_218" id="page_218"></a></p> + +<p>—Le dernier couch la soufflera, dit le lieutenant.</p> + +<p>Et chacun de nous se roula dans son burnouss et +s'tendit.</p> + +<p>—Et qui nous gardera? demandai-je.</p> + +<p>—Le bon Dieu, dit en franais Aoumer, avec un +sourire dlicieux.</p> + +<p>Je ne puis dire lequel de nous s'veilla le premier; +car, en ouvrant les yeux, je vis que mes quatre compagnons +avaient, eux aussi, les yeux ouverts et considraient +le soleil qui se levait paisiblement au-dessus +d'un pays tout rose, et, dj, bordait d'aigrettes d'or le +feuillage aigu des tamarins. La rivire, presque sec, +s'tendait comme un chemin de sable, couleur de +lavande, entre deux ranges verdoyantes de roseaux et +un double taillis de bois touffus. A peine y restait-il +assez d'eau pour justifier la prsence des grenouilles +que nous avions entendues la veille. A un quart de +lieue plus au nord, la rivire faisait un coude, et, par-dessus +les berges tapisses de joncs, on dcouvrait une +mince ligne de montagnes trs loignes, roses et lilas +tendre. Des gangas, par petites bandes, des couples de +pigeons bleus volaient sur la rivire avec inquitude, +et semblaient plutt surpris qu'effrays de nous voir. +On entendait dans le taillis la voix du petit Ali qui +ralliait les btes. C'tait trs joli, trs riant, quoiqu'on +se sentt fort abandonn.</p> + +<p>—Il n'y a rien de tel que la campagne, me dit le<a name="page_219" id="page_219"></a> +lieutenant qui l'Oued-M'zi rappelait videmment les +petits ruisseaux sablonneux de son pays. C'est dommage +que l'eau soit si sale.</p> + +<p>—On et dit en effet de l'eau de mer, ou plutt +quelque chose d'astringent comme une forte solution +d'alun.</p> + +<p>Moins d'un quart d'heure aprs, nous sortions du +lit de la rivire et nous apercevions Tadjemout, trois +heures de marche encore, dans l'ouest. Toute la +plaine intermdiaire tait unie, plate et vide; l'Oued-M'zi +s'y droulait comme un long ruban vert. A deux +lieues peu prs dans l'est, on remarquait quelques +palmiers mls des vgtations chtives, derniers +restes d'une oasis morte de soif ou ruine par la +guerre; le petit Ali ne put rien m'en apprendre, sinon +qu'il y avait eu l des jardins. Nous laissions en arrire +les derniers mamelons du Djebel-Milah; droite la +chane leve, plus robuste et parfaitement bleue, du +Djebel-Lazrag; devant nous enfin, l'extrmit de +cette immense campagne strile, l'arte vaporeuse du +Djebel-Amour se dcoupait sur un ciel d'une extraordinaire +transparence.</p> + +<p>Nous marchions depuis une heure assez silencieusement, +et dj appesantis par le soleil qui nous embrasait +les paules, quand une bouffe de vent, venant +du large, nous apporta le son lointain d'une musique +arabe. A ce bruit fort inattendu dans ce pays solitaire, +les deux spahis firent demi-tour, pour indiquer qu'ils<a name="page_220" id="page_220"></a> +entendaient; et le petit Ali, presque tout debout sur +son mulet, se mit regarder dans la direction du +vent. Une ligne de poussire commenait se former +au-dessus de la plaine, entre Tadjemout et nous.</p> + +<p>—C'est une tribu qui voyage, dit Ali; <i>rakil</i>, un +dplacement.</p> + +<p>En effet, le bruit ne tarda pas se rapprocher, et +l'on put bientt reconnatre l'aigre fanfare des cornemuses +jouant un de ces airs bizarres qui servent aussi +bien pour la danse que pour la marche; la mesure +tait marque par des coups rguliers frapps sur des +tambourins; on entendait aussi, par moments, des +aboiements de chiens. Puis, la poussire sembla +prendre une forme, et l'on vit se dessiner une longue +file de cavaliers et de chameaux chargs, qui venaient + nous, et se disposaient traverser l'Oued, peu +prs vers l'endroit o nous nous dirigions nous-mmes.</p> + +<p>Enfin, il nous fut possible de distinguer l'ordre de +marche et la composition de la caravane.</p> + +<p>Elle tait nombreuse et se dveloppait sur une ligne +troite et longue au moins d'un grand quart de lieue. +Les cavaliers venaient en tte, en peloton serr, escortant +un tendard aux trois couleurs: rouge, vert et +jaune, avec trois boules de cuivre et le croissant l'extrmit +de la hampe. Au del et sur le dos des dromadaires +blancs ou d'un fauve trs clair, on voyait se +balancer quatre ou cinq <i>atatiches</i> de couleur clatante;<a name="page_221" id="page_221"></a> +puis, arrivait un bataillon tout brun de chameaux +de charge, stimuls par la caravane pied; +enfin, tout fait derrire, accourait, pour suivre le +pas allong des dromadaires, un norme troupeau de +moutons et de chvres noires divis par petites +bandes, dont chacune tait conduite par des femmes +ou par des ngres, surveille par un homme cheval +et flanque de chiens.</p> + +<p>—Ce sont des <i>Arba</i>, dit Ali.</p> + +<p>—a m'est gal, dit le lieutenant, du moment que +ce n'est pas le Scheriff.</p> + +<p>La grande tribu des Arba, qui campe aux environs +d'El-Aghouat, est une des plus importantes du sud de +nos possessions; c'est avec la fameuse tribu noble des +<i>Ouled-Sidi-Scheik</i>, la plus forte, la plus brave, la +plus aguerrie, la plus opulente, enfin la mieux monte +peut-tre des tribus sahariennes: Les Arba, dit +M. le gnral Daumas dans son livre-itinraire du +<i>Sahara algrien</i>, sont trs braves et peu soucieux +d'viter les rencontres main arme. Ils mettent un +grand luxe dans leurs armes. Leur vie est aventureuse, +et d'ailleurs leur instinct violent et pillard les +met trop souvent en contact avec d'autres tribus +pour ne pas leur avoir fait des ennemis nombreux... +J'ajoute qu'on les cite avec les <i>Sad</i> +pour leur inhospitalit. Ils ont pris part toutes les +luttes qui ont agit le dsert; depuis quinze ans surtout, +on les trouve mls toutes les affaires de<a name="page_222" id="page_222"></a> +guerre; nous les avions contre nous derrire les murs +d'El-Aghouat; un grand nombre d'entre eux a suivi +jusqu' Ouaregla la fortune errante du Scheriff; et +c'est encore chez les Arba que ce chef de partisans +continue de recruter ses meilleurs cavaliers.</p> + +<p>Au moment o nous atteignions le bord de la rivire, +l'avant-garde cheval y tait dj tout entire +engage, et le premier chameau blanc porteur +d'<i>atouche</i> commenait descendre majestueusement +la rive oppose.</p> + +<p>Les cavaliers taient arms en guerre et costums, +pars, quips comme pour un carrousel; tous, avec +leurs longs fusils capucines d'argent, ou pendus par +la bretelle en travers des paules, ou poss horizontalement +sur la selle, ou tenus de la main droite, la +crosse appuye sur le genou. Quelques-uns portaient +le chapeau de paille conique empanach de plumes +noires; d'autres avaient leur burnouss rabattu jusqu'aux +yeux, le hak relev jusqu'au nez; et ceux dont +on ne voyait pas la barbe ressemblaient ainsi des +femmes maigres et basanes; d'autres, plus trangement +coiffs de hauts kolbaks sans bord en toison +d'autruche mle, nus jusqu' la ceinture, avec le hak +roul en charpe, le ceinturon garni de pistolets et de +couteaux, et le vaste pantalon de forme turque en drap +rouge, orange, vert ou bleu, soutach d'or ou d'argent, +paradaient superbement sur de grands chevaux +habills de soie comme on les voyait au moyen ge, et<a name="page_223" id="page_223"></a> +dont les longs <i>chelils</i>, ou caparaons rays et tout +garnis de grelots de cuivre, bruissaient au mouvement +de leur croupe et de leur queue flottante. Il y avait l +de fort beaux chevaux; mais ce qui me frappa plus +que leur beaut, ce fut la franchise inattendue de tant +de couleurs tranges. Je retrouvais ces nuances +bizarres si bien observes par les Arabes, si hardiment +exprimes par les comparaisons de leurs potes.—Je +reconnus ces chevaux noirs reflets bleus, qu'ils comparent +au pigeon dans l'ombre; ces chevaux couleur +de roseau, ces chevaux carlates comme le premier +sang d'une blessure. Les blancs taient couleur de +neige et les alezans couleur d'or fin. D'autres, d'un +gris fonc, sous le lustre de la sueur, devenaient exactement +violets; d'autres encore, d'un gris trs clair, et +dont la peau se laissait voir travers leur poil humide +et ras, se veinaient de tons humains et auraient pu +audacieusement s'appeler des chevaux roses. Tandis +que cette cavalcade si magnifiquement colore s'approchait +de nous, je pensais certains tableaux +questres devenus clbres cause du scandale qu'ils +ont caus, et je compris la diffrence qu'il y a entre le +langage des peintres et le vocabulaire des maquignons.</p> + +<p>Au centre de ce brillant tat-major, quelques pas +en avant de l'tendard, chevauchaient, l'un prs de +l'autre et dans la tenue la plus simple, un vieillard +barbe grisonnante, un tout jeune homme sans barbe.<a name="page_224" id="page_224"></a> +Le vieillard tait vtu de grosse laine et n'avait rien +qui le distingut que la modestie mme et l'irrprochable +propret de ses vtements, sa grande taille, +l'paisseur de sa tournure, l'ampleur extraordinaire +de ses burnouss, surtout le volume de sa tte coiffe +de trois ou quatre capuchons superposs. Enfoui plutt +qu'assis dans sa vaste selle en velours cramoisi +brod d'or, ses larges pieds chausss de babouches, +enfoncs dans des triers damasquins d'or et les deux +mains poses sur le pommeau tincelant de la selle, il +menait petits pas une jument grise queue sombre, +avec les naseaux ardents et un bel œil doux encadr de +poils noirs, comme un œil de musulmane agrandi par +le <i>koheul</i>. Un cavalier ngre, en livre verte, conduisait +en main son cheval de bataille, superbe animal +la robe de satin blanc, vtu de brocard et tout harnach +d'or, qui dansait au son de la musique et faisait +rsonner firement les grelots de son <i>chelil</i>, les amulettes +de son poitrail et l'orfvrerie splendide de sa +bride. Un autre cuyer portait son sabre et son fusil +de luxe.</p> + +<p>Le jeune homme tait habill de blanc et montait +un cheval tout noir, norme d'encolure, queue tranante, +la tte moiti cache dans sa crinire. Il tait +fluet, assez blanc, trs ple, et c'tait trange de voir +une si robuste bte entre les mains d'un adolescent si +dlicat. Il avait l'air effmin, rus, imprieux et insolent. +Il clignotait en nous regardant de loin; et ses<a name="page_225" id="page_225"></a> +yeux, bords d'antimoine, avec son teint sans couleur, +lui donnaient encore plus de ressemblance avec une +jolie fille. Il ne portait aucun insigne, pas la moindre +broderie sur ses vtements; et de toute sa personne, +soigneusement enveloppe dans un burnouss de fine +laine, on ne voyait que l'extrmit de ses bottes sans +perons et la main qui tenait la bride, une petite main +maigre orne d'un gros diamant. Il arrivait renvers +sur le dossier de sa selle en velours violet brod d'argent, +escort de deux lvriers magnifiques, aux jarrets +marqus de feu, qui bondissaient gaiement entre les +jambes de son cheval.</p> + +<p>Aussitt qu'il aperut ce vieux grand seigneur et +son fils, le petit Ali fit un mouvement pour se jeter + terre et courir se prosterner devant eux; mais le +lieutenant lui posa la main sur l'paule; l'enfant +tonn comprit le geste et ne bougea pas.</p> + +<p>Pendant ce temps, je regardai ce jeune cavalier +mine impriale, au milieu de son cortge barbare, +avec des guerriers pour valets et des vieillards barbe +grise pour pages; je jetai les yeux sur le charmant +Aoumer, qui me fit l'effet d'un histrion, puis je +considrai assez tristement la tenue du lieutenant; +j'imaginai ce que devait tre la mienne pour un œil +difficile en fait d'lgance, et je ne pus m'empcher +de dire au lieutenant:</p> + +<p>—Comment trouvez-vous que nous reprsentions +la France?<a name="page_226" id="page_226"></a></p> + +<p>Le vieillard passa et nous salua froidement de la +main; nous y rpondmes avec autant de supriorit +que nous le pmes. Quant au jeune homme, arriv +deux pas de nous, il fit cabrer sa bte; l'animal, +enlev des quatre pieds par ce saut prodigieux o +excellent les cavaliers arabes, nous frla presque de +sa crinire et alla retomber deux pas plus loin; le +petit prince s'tait habilement dispens du salut, et +son escorte acheva de dfiler sans mme jeter les yeux +sur nous.</p> + +<p>Les musiciens venaient ensuite, marchant sur deux +rangs, la bride passe dans le bras, les uns frappant +d'un geste martial sur de petits chssis carrs tendus +de peau, d'autres tambourinant avec des crochets de +bois sur des timbales du diamtre d'un petit tambour, +les autres soufflant dans de longues musettes en forme +de hautbois. Puis arrivaient, sur deux de front, et les +deux plus richement quips tenant la tte, les +chameaux porteurs d'atatiches; c'taient de grands +animaux efflanqus, nerveux, lustrs, presque aussi +blancs que de vrais <i>mahara</i> et marchant, comme +disent les Arabes: du pas noble de l'autruche. Ils +avaient des mouchoirs de satin noir passs au cou et +des anneaux d'argent aux pieds de devant. Les <i>atatiches</i>, +sorte de corbeilles enveloppes d'toffes avec +un fond plat garni de coussins et de tapis, dont les +extrmits retombent en manire de rideaux sur les +deux flancs du dromadaire, faisaient plutt l'effet de<a name="page_227" id="page_227"></a> +dais promens dans une procession que de litires de +voyage. Imagine un assortiment de toute espce +d'toffes prcieuses, un assemblage de toutes les +couleurs: du damas citron, ray de satin noir, avec +des arabesques d'or sur le fond noir, et des fleurs +d'argent sur le fond citron; tout un atouche en soie +carlate travers de deux bandes de couleur olive; +l'orange ct du violet, des roses croiss avec des +bleus, des bleus tendres avec des verts froids; puis +des coussins mi-partie cerise et meraude, des tapis de +haute laine et de couleur plus grave, cramoisis, +pourpres et grenats, tout cela mari avec cette fantaisie +naturelle aux Orientaux, les seuls coloristes du monde. +C'tait le point le plus brillant et le centre clatant +de la caravane. Vu de face et d'un peu loin, ce haut +appareil s'levait comme une sorte de mitre tincelante +au-dessus de la tte vnrable des dromadaires blancs, +et compltait cette physionomie sacerdotale que tu leur +connais. On n'entrevoyait rien des voyageuses de +distinction suspendues dans ces somptueux berceaux; +mais un ngre pied, qui se tenait au-dessous de +chaque litire, de temps en temps levait la tte et +s'entretenait avec une voix qui lui parlait travers les +tapisseries.</p> + +<p>L s'arrtaient le luxe des toffes et l'clat des +couleurs; car, immdiatement aprs, venaient les +chameaux de charge, portant les tentes, le mobilier, +la batterie de cuisine de chaque famille, accompagns<a name="page_228" id="page_228"></a> +par les femmes, les enfants, quelques serviteurs +pied, et les plus pauvres de la tribu. Des coffres, des +tellis au ventre arrondi, rays de jaune et de brun, +des plats de kouskoussou, des bassins de cuivre, des +armes en faisceaux, des ustensiles de toute nature +cliquetant au mouvement de la marche; de chaque +ct, des outres noires pendues ple-mle avec des +douzaines de poulets lis ensemble par les pattes, et +qui battaient des ailes en jetant des cris de dtresse; +par-dessus tout cela la tente roule autour de ses +montants comme une voile autour de sa vergue; puis +un bton qui se trouvait mis en l'air et retenu par des +amarres peu prs comme un mt avec ses agrs; tel +tait l'aspect uniforme offert par le dos montueux des +chameaux. Il y en avait cent cinquante ou deux cents +pour transporter les bagages et les maisons de poil +de cette petite cit nomade en dmnagement. On +voyait, en outre, de jeunes garons, assis tout fait +l'arrire des btes, juste au-dessus de la queue, qui +poussaient de grands cris, quand les animaux trop +presss s'embarrassaient l'un dans l'autre; ou bien de +petits enfants tout nus, suspendus l'extrmit de la +charge, quelquefois couchs dans un grand plat de +cuisine et s'y laissant balancer comme dans un berceau. +A l'exception du harem, qui voyageait en litire +ferme, toutes les femmes venaient pied sur les deux +flancs de la caravane, sans voiles, leur quenouille la +ceinture et filant. De petites filles suivaient, entranant<a name="page_229" id="page_229"></a> +ou portant, attachs dans leur voile, les plus jeunes et +les moins alertes de la bande. De vieilles femmes, +extnues par l'ge, cheminaient appuyes sur de +longs btons; tandis que de grands vieillards se +faisaient porter par de tout petits nes, leurs jambes +tranant terre. Il y avait des ngres qui, dans leurs +bras d'bne, tenaient de jolis nourrissons coiffs de +la chechia rouge; d'autres menaient par la longe des +juments couvertes, depuis le poitrail jusqu' la queue, +de <i>djellale</i> grands ramages, et suivies de leurs +poulains; j'en remarquai qui conduisaient par les +cornes des bliers farouches, comme s'ils les tranaient +aux sacrifices: c'tait aussi beau qu'un bas-relief +antique. Des cavaliers galopaient au milieu de la foule, +et de loin donnaient des ordres ceux qui, tout fait + l'arrire, amenaient le troupeau des chameaux libres +et les moutons. C'tait l que se tenait la meute +hurlant, aboyant, harcelant sans cesse la queue du +troupeau; notre approche augmentant encore la rage +des chiens et ajoutant l'pouvante des moutons, +nous prmes le trot, et bientt nous emes dpass +l'extrme arrire-garde de la caravane.</p> + +<p>Pendant une heure encore, on entendit le bruit des +cornemuses, et nous continumes de voir la poussire +qui s'loignait dans la direction des montagnes de +l'Est.</p> + +<p>—Avouez, dis-je au lieutenant, que voil une +manire de dmnager qui vaut mieux que la ntre.<a name="page_230" id="page_230"></a></p> + +<p>Et je lui rappelai, car il l'avait oubli, comment +s'effectue un changement de domicile chez le peuple +le plus spirituel et le plus polic du monde.</p> + +<p>Je ne connais pas de village arabe qui se prsente +avec plus de correction ni dans des conditions de +panorama plus heureuses que Tadjemout, quand on +l'approche en venant d'El-Aghouat. Il couvre un petit +plateau pierreux qui n'est qu'un renflement de la +plaine et s'y dveloppe en forme de triangle allong. +La base est occupe par un rideau vert d'arbres +fruitiers et de palmiers; les saillies anguleuses d'un +monument ruin en marquent le sommet. Un mur +d'enceinte coll contre la ville suit la pente du coteau +et vient, par une descente rapide, se relier, au moyen +d'une tour carre, aux murs extrieurs des jardins. +Ces murs sont arms, de distance en distance, de tours +semblables; ce sont de petits forts crnels, lgrement +coups en pyramides et percs de meurtrires. +La ligne gnrale est lgante et se compose par des +intersections pleines de style avec la ligne accentue +des montagnes du fond. Le ton local est gris, d'un +gris sourd que la vive lumire du matin parvenait +peine dorer. Une multitude de points d'ombre et de +points de lumire mettait en relief le dtail intrieur +de la ville et, de loin, lui donnait l'aspect d'un damier +irrgulier de deux couleurs: gris et bleu. Deux marabouts +poss droite, sur la croupe mme du mamelon, +l'un rouge et l'autre blanc, faisaient mieux<a name="page_231" id="page_231"></a> +apparatre encore, par deux touches brillantes, la +monochromie srieuse du tableau.</p> + +<p>A une demi-lieue de la ville, nous dpchmes +Aoumer avec la lettre adresse au cad, et nous lui +recommandmes de veiller ce que la <i>diffa</i> ft trs +simple, car nous avions affaire des gens pauvres. +Puis le lieutenant s'approcha d'Ali et lui fit la leon +suivante:</p> + +<p>—En quelque endroit que nous soyons, souviens-toi +que c'est monsieur et moi qui sommes les matres; +ainsi n'embrasse les genoux de personne;—tu me +comprends?</p> + +<p>Le petit Ali porta la main droite sa poitrine et +rpondit: Oui, <i>Sidna</i>.—Formule presque inusite +de respect, qui ne s'adresse qu'aux puissants de la +terre.</p> + +<p>A mesure que nous approchions, tournant les +jardins pour entrer par l'est, l'aspect de Tadjemout +changeait, les montagnes s'abaissaient derrire la +ville; et tout ce tableau oriental se dcomposant de +lui-mme, il ne resta plus, quand nous en fmes tout +prs, qu'une pauvre ville, mise en ruines par un sige, +brle, aride, abandonne, et que la solitude du +dsert semblait avoir envahie. Il tait neuf heures; le +soleil dj haut, la frappait d'aplomb. Nous arrivions, +par un cimetire, au-del duquel on voyait une porte +carre, pareille toutes les portes arabes, mnage +dans la tour qui relie les remparts aux murs des<a name="page_232" id="page_232"></a> +jardins. Un Arabe mine farouche, chauss de brodequins +poudreux et portant un long fusil pendu dans +le dos, suivait en mme temps que nous ce chemin +hriss de pierres tumulaires, poussant devant lui un +ne boiteux charg de deux outres vides. A droite, et +vers le sommet du mamelon travers par de longues +assises de rochers rougetres, on voyait deux chevaux +tiques, la tte pendante et plants sur leurs quatre +pieds comme sur des piquets. Rien de plus, personne +au-dessus des murailles; pas un bruit. A gauche et +dans des massifs d'abricotiers, on entendait roucouler +des tourterelles.</p> + +<p>Aprs un assez long circuit dans des rues sans soleil, +plus troites encore que celles d'El-Aghouat et paves +de dalles encore plus glissantes, nous prmes une +petite ruelle au bout de laquelle on voyait des gens +occups desseller le cheval d'Aoumer. Arrivs l, +nous mmes pied terre, et l'on nous fit entrer sous +un vestibule fort obscur, et dans lequel s'enfonait, +suivant l'usage, un divan en maonnerie lev de +quatre pieds au-dessus du sol. Le vestibule tait +encombr de gens qui se dmenaient beaucoup sans +le moindre cri. Il y avait dj quelqu'un tendu sur le +dos au beau milieu du divan, et autour duquel tout le +monde s'empressait. Au moment o nous apparmes, +un Arabe, assez proprement vtu d'un burnouss +couleur amadou, lui prsentait d'une main une gamelle +de lait, tandis que de l'autre il l'invitait choisir au<a name="page_233" id="page_233"></a> +milieu d'un boisseau au moins de petites pommes +vertes amonceles sur le tapis. C'tait Aoumer qui se +faisait servir par le cad de Tadjemout: Il se mit +sourire en nous voyant et nous dit en franais, de sa +voix la plus claire:—Bonjour, mon lieutenant, +comme s'il ne nous avait pas vus depuis un mois.</p> + +<p>Notre arrive avait attir une certaine foule devant +la maison du cad. Aussi, le vestibule ne tarda pas +se trouver rempli; et bientt, la porte obstrue ne +pouvant suffire la curiosit de tous ceux qui, privs +d'entrer, auraient voulu voir, le plus grand nombre +des visiteurs demeura dehors, et fit bien inutilement +galerie dans la rue. Au bout d'un instant, il n'y eut +plus moyen de respirer, et j'avais perdu tout espoir de +prendre un seul moment de repos. D'ailleurs, ce n'est +jamais un sjour bien dlicieux que celui du divan +chez les pauvres habitants des ksours du Sud. On n'y +chappe aux coups de soleil,—danger rel, il faut +l'avouer, pendant la canicule,—qu'avec la chance +d'y rencontrer toutes les incommodits imaginables. +Et quant celui-ci, j'avais jug, ds l'abord, qu'il +renfermait une combinaison de petits supplices dont +le moindre tait, sans contredit, la chaleur pouvantable +d'une tuve sche; et je m'tais tout de suite +aperu, de cruelles dmangeaisons qui m'envahirent +tout le corps, que les mouches avaient ici, dans les +tapis, toute une arme d'odieux auxiliaires.</p> + +<p>Une hirondelle avait son nid dans le plafond, juste<a name="page_234" id="page_234"></a> +au-dessus du divan. Les petits taient ns, et, toutes +les cinq minutes, l'hirondelle arrivait avec un brin de +quelque chose dans le bec. La porte tait basse; entre +le cintre et la tte des gens attroups sur le seuil, il ne +restait que juste assez d'espace pour elle; elle s'y +glissait en poussant un lger cri. Aussitt, je regardais +en l'air et je voyais six petites ttes rondes coiffes +d'un duvet noir avancer au bord du nid six becs +ouverts et ppiants; de petits becs d'oiseaux naissants +avec un bourrelet jaune qui les fait ressembler des +lvres. L'oiseau partageait de son mieux entre tous ses +nourrissons; puis, l'une aprs l'autre, les ttes se +retiraient dans le nid. La mre, un peu surprise de +voir son asile occup par tant de monde, hsitait +pour s'en aller, entre la porte de la cour et celle de la +rue; sans doute elle avait des raisons pour prfrer +la seconde, car c'tait celle qu'elle choisissait, bien +que l'autre ft peu prs libre. Chaque fois c'tait la +mme incertitude, et chaque fois j'entendais du milieu +des Arabes une voix grave qui disait: <i>balek!</i> (prends +garde!) Alors il y en avait qui se courbaient en deux +pour lui faire place, d'autres encore plus complaisants +qui s'cartaient tout fait; l'oiseau prenait son lan +et filait en jetant un nouveau cri.</p> + +<p>Grce ce trait de caractre assurment touchant, +j'aurais volontiers pardonn ces braves gens de nous +faire touffer par leur politesse malentendue, mais, +quoique endurci dj contre beaucoup de misres, je<a name="page_235" id="page_235"></a> +trouvai cette manire de se reposer si pnible, que +j'aimai mieux marcher. La <i>diffa</i> ne pouvait manquer +de se faire attendre, car c'est une crmonie qui, dans +tous les cas, demande certains prparatifs et dont la +solennit dpend en grande partie de la lenteur qu'on +y apporte. Tous les visages taient ruisselants; les +burnouss transpiraient comme des langes de bain. Je +ressentais, en outre, d'intolrables piqres, et je dis +au lieutenant, qui me paraissait ne rien prouver de +semblable: Sentez-vous?—Non, mon ami, me dis le +lieutenant, mais je les vois. Si j'ai un conseil vous +donner, c'est d'aller vous promener.—Au moment +o je sortais, je me trouvai face face avec le cad, +qui portait dans ses bras un petit mouton noir tout +frmissant de se trouver pris et qui blait. Un autre +grand gaillard, vtu comme le cad d'un burnouss de +fantaisie jauntre, et lui ressemblant un peu, le suivait +d'un air enjou, un couteau la main. Le cad, +croyant m'tre agrable, me prsenta le pauvre animal, +carta sa laine l'endroit des ctes et me montra +qu'il tait gras et blanc. De mon ct, je fus oblig, +par convenance, de palper cette chair vivante qu'on +allait mettre la broche et que j'allais manger dans +une heure. Mais je me fis un peu l'effet d'un sauvage, +et la <i>diffa</i> de Tadjemout ne m'inspira plus le moindre +apptit.</p> + +<p>Les rues taient silencieuses, presque dsertes, +l'ombre y dcroissait rapidement, et je n'y rencontrai<a name="page_236" id="page_236"></a> +que de rares habitants tendus dj sous le porche +obscur des maisons. J'entrevis un ou deux enfants qui +se cachaient, et je pus entendre, en passant, le tic-tac +des mtiers, comme dans certaines cours d'El-Aghouat. +Je fis le tour de la ville par l'est et m'acheminai, +malgr la chaleur, vers le marabout blanc qu'on voit +de loin briller dans ce tableau dcolor. C'est la +spulture de <i>Sidi-Atallah</i>, un des patrons de Tadjemout +et l'anctre des <i>Ouled-Sidi-Atallah</i>, petite +tribu d'une centaine de tentes qui campe aux environs +de Tadjemout, et y dpose ses grains. Le marabout +commande la ville l'est, peu prs comme celui de +Si-Hadj-Aca commande un quartier d'El-Aghouat. Il +est entour d'un petit mur en pierres sches et +barricad de manire ce qu'on n'y puisse entrer. Il +y avait une multitude de loques accroches au mur +par dvotion.—Puis, suivant l'arte du mamelon, je +rentrai dans la ville par le nord.</p> + +<p>Tadjemout ne s'est point relev du sige qu'il a +subi en mme temps que sa voisine <i>An-Mahdy</i>. Ce +dbris noirtre, qu'on voit de loin denteler le sommet +de la ville, c'est, avec une enceinte assez vaste, mais +rase fleur de terre, et quelques pans de murs encore +tachs par le feu, tout ce qui reste de l'ancienne +kasbah dmantele pendant la guerre. Toutes ces +maisons si bien groupes distance sont dans le plus +triste tat de misre et s'en vont en ruines. On a seulement +relev les tours et rpar l'enceinte des jardins,<a name="page_237" id="page_237"></a> +car la grande affaire tait de protger les plantations.</p> + +<p>Ces jardins entourent la ville de trois cts. +L'Oued M'zi la contourne en dcrivant comme eux +trois quarts de cercle; son lit est large; il est contenu, +du ct des jardins, par une berge leve, de terre +rougetre, sans cailloux; de l'autre, il parat s'tendre +assez loin dans la plaine, au moment de la crue des +eaux; mais, dans cette saison de scheresse, il devient +inutile, et n'arrose ni ne protge plus rien. On n'y +voit pas la moindre place humide. De mme qu' El-Aghouat, +il disparat sous le sable pour ne se montrer +qu' l'poque des pluies.</p> + +<p>Le soleil tait dj presque perpendiculaire quand +je m'arrtai sur les dbris de l'ancienne kasbah, devant +le panorama de la plaine. Je retrouvais El-Aghouat + la mme heure, avec le dsert de moins, +mais avec une stupeur encore plus grande dans l'intrieur +de cette ville accable de chaleur. On n'entendait +rien, on ne voyait rien remuer. Au del de l'lot vert +des jardins, l'œil dcouvrait un horizon de terrains +nus, caillouteux, brls, fuyant dans toutes les directions +vers un cercle de montagnes fauves ou cendres, +d'un ton charmant, mais o l'on devinait l'aridit de +la pierre sous la tendresse inexprimable des couleurs. +Un petit nuage unique flottait au-dessus d'un piton +bleutre du Djebel-Amour. La ville, environne de +pentes gristres, sans aucune ombre, enflamme de +soleil, ne donnait plus signe de vie. Les deux chevaux<a name="page_238" id="page_238"></a> +que j'avais aperus en arrivant n'avaient pas chang +de place; seulement, ils s'taient couchs, la tte du +ct du nord. Il y avait une tente en poil noir plante +parmi les ruines, et sous laquelle une femme en +haillons battait du lait dans une outre. La nuit la plus +profonde est pleine de gaiet ct de ce tableau +dsol. On ne connat point en France l'effet de cette +solitude et de ce silence sous le plus beau soleil qui +puisse clairer le monde. Dans nos pays temprs, le +soleil de midi fait sortir de terre tout ce qu'elle a de vie +et de bruits, et semble exasprer toutes les passions +joyeuses de la campagne. Ici, le soleil de midi consterne, +crase, mortifie, et c'est l'ombre de minuit qui +rpare et son tour redonne la vie.</p> + +<p>Une seule chose, grce des ressources de sve +inconcevables, rsiste la consomption de ces terribles +ts, qui desschent les rivires, corrompent les eaux +qu'ils ne peuvent tarir, et ne donnent qu' peu de +gens le temps de vieillir,—c'est la couleur verte des +feuillages; couleur extraordinaire dont nous n'avons +pas d'expression dans les harmonies ordinaires de la +palette. Je me suis rappel les taillis de chne les plus +verts, les potagers normands les mieux arross, +l'poque la plus panouie de l'anne, aussitt aprs la +frondaison, sans trouver quelque chose de comparable + ce badigeonnage de vert meraude, entier, +agaant, et qui fait ressembler tous ces arbres des +joujoux de papier vert qu'on planterait sur du bois<a name="page_239" id="page_239"></a> +jaune. Ce qui rend le dsaccord plus bizarre et aussi +la comparaison plus juste, c'est que le pied des arbres +repose en effet sur un terrain presque tout fait nu, +couleur de chaume, o l'on ne voit que quelques +petits carrs de lgumes mal arross et plus mal +venus, des haricots et des fves feuilles fltries.</p> + +<p>Ces jardins, si desschs par le pied, si verdoyants +par le sommet, sont toute la fortune et toute la gaiet +de Tadjemout. On les dit fertiles. Pour moi, je n'y ai +vu que des pommes et des abricots. Les pommes sont +petites, de couleur fade, et pareilles des pommes +cidre, pour la grosseur et pour le got. Quant l'abricotier +du sud, c'est un bel arbre, de haute taille, d'un +port srieux, d'un feuillage lgant, rgulier, et qui +conviendrait aux paysagistes de style; voil pourquoi +je le signale en passant. C'est un feuillage arrondi par +masses compactes ou dvelopp en longues grappes +tranantes, et dont l'excution, naturellement indique, +s'exprime par un travail serr de touches rondes +poses symtriquement, comme des points de broderie. +Cela rappelle exactement l'excution calme et +savante du <i>Diogne</i> et du <i>Raisin de Chanaan</i>. A l'automne, +quand l'arbre est devenu brun, la ressemblance +doit tre parfaite. L'abricotier, comme les +pommiers normands et les orangers, se couvre de +fruits en si grand nombre, que chaque feuille verte est +accompagne d'un fruit d'or. Cet arbre, d'aspect mythologique, +est, aprs les dattiers, ce qu'il y a de plus<a name="page_240" id="page_240"></a> +prcieux dans les vergers du Sud. Les abricots secs +forment, tu le sais, le fond de la cuisine arabe; on les +fait scher sur des claies, et, pendant tout le reste de +l'anne, on en compose, avec fort peu de viande et +beaucoup de sauce au <i>fel-fel</i>, toute sorte de ragots, +entre autres le <i>hamiss</i>.</p> + +<p>Des grenadiers, dont les fleurs commenaient faire +place au fruit; des poiriers; des figuiers bas, feuilles +plus petites et plus fonces que les figuiers d'Europe; +quelques pchers, au feuillage grle un peu plus dor +que le reste; des vignes poussant en tout sens avec les +plus grands caprices et portant dj des verjus monstrueux; +par-dessus tout cela les aigrettes des palmiers +d'un vert froid, lgrement jaunes ou rougissantes au +point de jonction des palmes, voil les jardins de Tadjemout, +c'est--dire de tous les ksours du Sud.</p> + +<p>Somme toute, ici les oiseaux sont plus heureux que +les hommes; car ils se nourrissent aussi bien et vivent +plus commodment. Ils ont le peu de fracheur que la +vgtation parvient exprimer du sol, et le moindre +vent qui remue cette atmosphre inerte et brlante de +midi, ils le recueillent en paix dans leurs maisons +mouvantes de feuillages. On ne les aperoit pas, et +c'est peine si on les entend se dranger dans les +feuilles quand on passe ct d'eux. Quelquefois, une +petite tourterelle fauve, collier lilas, s'envole et se +rfugie sur un palmier; elle agite, en s'y posant, le +djerid flexible; on la voit un moment se balancer sur<a name="page_241" id="page_241"></a> +le ciel bleu, puis elle se retire au cœur de l'arbre, elle +y pousse un ou deux roucoulements, fait mouvoir encore +les dards aigus des palmes, et tout se tait, en +mme temps que tout redevient immobile.</p> + +<p>Quand j'entrai dans le vestibule, o l'odeur du repas +semblait avoir rassembl toutes les mouches et tous les +affams du quartier, le cad, qui n'attendait plus que +mon retour, fit un signal du ct des cuisines, et je +vis apparatre, au bout d'un bton, le cadavre rissol +et tout fumant du petit agneau noir.</p> + +<p>Aoumer fut d'une gaiet folle pendant tout le repas, +et Ben-Ameur essaya de nous persuader que les habitants +de Tadjemout seraient heureux de nous retenir +jusqu'au lendemain; mais nos pauvres chevaux expiraient +de chaleur dans la cour, et c'tait nous soulager +tous que de nous mettre en route. Avant trois heures, +nous prenions cong du cad et nous sortions par +<i>Bab-Sfan</i>, porte qui s'ouvre du ct d'An-Mahdy.</p> + +<p class="date"> +An-Mahdy, juillet 1853.<br /> +</p> + +<p>—J'accomplissais en ce moment un de mes plus +vieux rves de voyage; rve est le mot, car l'poque +o je le faisais, en examinant la carte du Sahara, il +tait plus que douteux qu'il pt jamais se raliser. Ce +n'tait ni son loignement, ni la nouveaut du pays +qui m'attiraient vers ce lieu-l, de prfrence tant +d'autres, tout aussi propres m'mouvoir; c'tait je<a name="page_242" id="page_242"></a> +ne sais quoi de sduisant dans le nom, quelques lambeaux +appris de son histoire, le bruit d'un grand personnage +religieux luttant derrire ces remparts contre +le premier homme de guerre de l'Afrique moderne, +beaucoup d'imaginations colorant une vague perspective +de faits et de paysage; enfin, je ne sais quelle +singulire intuition du vrai qui m'avait fait imaginer +une sorte de ville abbatiale, dvote, srieuse, hautaine +et domine, comme Avignon, par un palais de pape. +Chemin faisant, je me rappelais le temps o El-Aghouat +tait encore pour Alger un pays fort mystrieux, +et je pensais au nombre d'vnements, petits +ou grands, que le hasard avait d combiner pour faciliter +ma promenade; et ce qui m'tonnait le plus dans +tout cela, c'tait d'en tre aussi peu surpris et de +trouver tout simple que j'eusse djeun le matin Tadjemout +et que j'allasse prsent dner An-Mahdy.</p> + +<p>Nous avions devant nous une plaine unie, pierreuse, +sans aucun accident de terrain et sans varit +d'aspect. A droite et gauche, fuyaient paralllement +deux bourrelets d'une couleur exquise et seulement +tachs d'ombres pareilles des gouttes d'eau bleue. A +l'extrmit de la plaine, on distinguait un renflement +dans la ligne droite de l'horizon; c'tait derrire ce +mouvement du sol que nous allions voir apparatre +An-Mahdy. La montagne au del devenait plus +bleutre mesure que le soleil inclinait de son ct. +De petits sentiers gristres se dirigeaient en droite<a name="page_243" id="page_243"></a> +ligne dans la plaine et menaient sans dtours de Tadjemout + An-Mahdy. Il n'en fallait pas davantage +pour indiquer le voisinage d'une ville frquente.—Ces +deux ou trois sentiers, spars par des intervalles +presque gaux, o la terre est battue, o il y a moins +de cailloux qu'ailleurs, c'est une grande route de caravane. +Le gros de la troupe marche la file dans le +sillon du milieu, le plus poudreux, le seul qui ne soit +jamais interrompu; les cavaliers d'escorte, les conducteurs +de chameaux vont paralllement dans les petits +sentiers latraux, la file aussi, car il n'y en a gure +o l'on remarque le passage ordinaire de plus de deux +cavaliers de front. La route se trouve ainsi trace dans +la direction la plus courte. Quand on rencontre une +touffe d'<i>alfa</i>, de <i>chih</i> ou de <i>k'tf</i>, on la tourne; +l'herbe continue de pousser; et c'est le chemin qui +fait un circuit, grce l'imperturbable rgularit des +voyageurs. Je m'amusais reconnatre la large empreinte +des chameaux, le pied des chevaux, celui des +hommes. De loin en loin, nous retrouvions des marques +de roues, presque effaces par les pluies d'hiver. +N'tait-ce pas la voie des canons qui sont venus d'<i>El-Biod</i> +mitrailler les murs d'El-Aghouat? De rares +gangas, qu'on ne voyait pas, faisaient entendre au-dessus +de nos ttes de faibles cris perdus dans le +silence. A gauche, et sur des plans inclins qui remontaient +vers les collines, on distinguait de temps en +temps des points fauves tachs en dessous de blanc.<a name="page_244" id="page_244"></a> +Ces points fauves taient mobiles, et malgr l'norme +distance, on voyait le lustre du poil. C'taient des +gazelles qui paissaient parmi des <i>alfa</i> jaunissants. Le +chemin que nous suivions tait couvert de leurs +traces; on et pu dire que <i>la terre exhalait le musc</i>.</p> + +<p>A moiti chemin peu prs, nous vmes venir +nous deux voyageurs pied, conduisant trois petits +nes. Deux de ces nes taient chargs; le troisime, +velu comme un ours et de la taille d'un gros +mouton, trottait gaiement en avant des autres et s'arrtait +frquemment pour accrocher au passage un rameau +ple de <i>k'tf</i>. Les hommes taient ngres, mais +de vrais ngres pur sang, d'un noir de jais, avec des +rugosits sur les jambes et des plissures sur le visage, +que le hle du dsert avait rendues gristres: on et +dit une corce. Ils taient en turban, en jaquette et en +culotte flottante, tout habills de blanc, de rose et de +jonquille, avec d'tranges bottines ressemblant de +vieux brodequins d'acrobates. C'taient presque des +vieillards, et la gaiet de leur costume, l'effet de ces +couleurs tendres accompagnant ces corps de momies +me surprirent tout de suite infiniment. L'un avait au +cou un chapelet de fltes en roseau, comme le fou de +D'jelfa; il tenait la main une musette en bois travaill, +incruste de nacre, et fort enjolive de coquillages. +L'autre portait en sautoir une guitare forme +d'une carapace de tortue, emmanche dans un bton +brut.<a name="page_245" id="page_245"></a></p> + +<p>Quant aux nes, je fus longtemps deviner ce +qu'ils avaient sur le dos. Outre plusieurs tambourins +orns de grelots, d'autres instruments de musique, +reconnaissables leur long manche, et un amas de +loques fanes, je voyais, distance, quelque chose +comme une quantit de paquets de plumes ondoyer +au-dessus de la charge et flotter confusment jusque +sur leurs oreilles. En approchant, je m'aperus que +ces paquets taient de toutes les couleurs et de la plus +singulire apparence; c'taient peu prs des oiseaux +par le plumage; par la forme, c'taient des btes +impossibles; et, ce qui m'tonna le plus, ce fut de +voir que chacun de ces monstres avait positivement un +bec et deux pattes. Il y en avait un grand nombre de +tailles diverses, et tous d'une composition plus ou +moins propre frapper l'esprit; les uns petits, arms +d'un bec norme et monts sur des chasses de +flamands; les autres, pesants comme une outarde, +avec une tte imperceptible et des pieds filiformes; +d'autres d'un air tout fait farouche, auxquels il ne +manquait que le cri pour tre l'idal de ce qui fait +peur.—Imagine, mon cher ami, ce qui peut sortir +de la fantaisie d'un ngre, quand il s'amuse refaire +des oiseaux avec des peaux cousues, des pattes et des +ttes rapportes.</p> + +<p>C'taient donc des bateleurs avec leurs marionnettes. +Ils sortaient d'An-Mahdy, o je doutai qu'ils eussent +fait leurs frais, et s'en allaient par Tadjemout, chez<a name="page_246" id="page_246"></a> +les Ouled-Nayls d'abord, puis dans les douars du Tell, +essayer l'effet de leur innocente industrie. Je dis +Aoumer de les questionner: mais ils parlaient fort +peu l'arabe, et faute de nous comprendre, je ne pus +savoir d'o ils venaient. Le seul nom que je reconnus +dans le rcit fait en langue ngre de leur longue +odysse fut <i>Ouaregla</i>.—C'est une ville o l'on +aime beaucoup rire, dit Aoumer.—A tout hasard, +je leur criai: <i>Kouka</i>, <i>Kano</i>, et tout ce que je connaissais +de noms appartenant au <i>Bernou</i>. Ils se mirent + rire avec cette aimable gaiet des ngres, les plus +francs rieurs de tous hommes, et ils rptrent: +<i>Kouka</i>, <i>Kano</i>, d'un air de connaissance: j'en conclus, +peut-tre tort, qu'ils pouvaient bien avoir des +relations avec le lac <i>Tchad</i> ou le <i>Haoussa</i>. Ils nous +demandrent de l'eau. Heureusement que l'outre tait +pleine. Aprs quoi, nous nous souhaitmes mutuellement +bon voyage, et je me retournai pour les voir +s'loigner dans la direction de Tadjemout, qui n'apparaissait +plus au fond de la plaine, prsent dore, +que comme une tache grise au-dessus d'une ligne +verte.</p> + +<p>La premire fois que je traversai la Metidja, pour +aller d'Alger Blidah, je fus d'abord tonn (j'tais +dbarqu de la veille) de faire ce trajet en diligence, + peu prs comme sur une route de France; mais je +le fus bien davantage de rencontrer, au milieu de la +plaine, un Auvergnat en veste de velours olive et<a name="page_247" id="page_247"></a> +coiff d'une casquette de loutre, qui portait devant lui +un orgue de Barbarie et en jouait tout en marchant. +C'tait peu prs l'endroit qu'on appelle les Quatre-Chemins: +la plaine tait verte, hrisse de palmiers +nains; on voyait et l, entre la route et la montagne, +pointer une tte isole de palmier en ventail; le +magnifique encadrement de l'Atlas enfermait l'horizon +dans un cercle vein de bleu, couronn de neiges, et +d'une imposante tournure; c'tait une admirable +entre. Je venais d'apercevoir un chacal qui traversait +la route, comme aurait fait chez nous un renard; et +je voyais de loin, poses parmi les joncs, deux cigognes +dont l'une, comme l'ibis antique, tenait dans son bec +quelque chose qu'on pouvait prendre pour un serpent. +L'Auvergnat jouait l'air de la <i>Grce de Dieu</i>. Ce jour-l +je fus indign.—Hier, en me sparant des musiciens +ngres, ce souvenir m'est revenu, et je l'ai pris +avec moins d'amertume. Il m'a sembl que cette +nouvelle rencontre donnait un sens philosophique la +premire. Je comparais ces pauvres migrants venus, +l'un de <i>Bernou</i>, l'autre du Cantal ou de la Savoie, et +je n'ai pu m'empcher d'admirer encore davantage les +combinaisons du hasard, en pensant qu'un jour ils se +rencontreraient peut-tre, l'un avec sa guitare d'caille, +l'autre avec son coffre musique, et qu'ils joueraient +ensemble des airs ngres et des airs parisiens, au +milieu d'une ville arabe devenue franaise.</p> + +<p>Vers six heures, nous perdmes Tadjemout de vue;<a name="page_248" id="page_248"></a> +et presque aussitt, nous dcouvrions devant nous la +silhouette massive, crase, lgrement renfle vers le +milieu, d'une ville solitaire, de couleur brune, marque +de deux points plus clairs vers le centre: c'tait An-Mahdy. +A ce moment, le soleil, qui dclinait vers les +montagnes, prenait dj la ville revers, en dessinait +seulement les contours dentels, et noyait dans un +rayonnement ml de violet et de bleu verdtre les +premiers chelons du Djebel-Amour. A mesure que +nous approchions, le jour baissait; l'heure ne pouvait +tre mieux choisie pour entrer dans cette ville longtemps +mystrieuse et demeure sainte. Cette demi-clart +du soir qui n'allait nous la montrer que confusment, +l'ombre qui commenait l'envelopper avant +que nous en fussions trop prs, tout cela convenait +merveille au sentiment particulier ml de curiosit et +de respect que m'inspirait An-Mahdy.</p> + +<p>Il tait sept heures quand nous atteignmes le pied +du rempart. C'est une muraille en maonnerie solide, +avec des crneaux trs rapprochs, et coiffs de petits +chapiteaux en pyramides. Aoumer nous avait prcds +pour prvenir le cad de notre arrive, et nous +entrmes dans la ville trs modestement escorts d'un +seul cavalier. En de du rempart rgne un mur +moins lev, qui forme l'enceinte intrieure des +jardins, de sorte que les jardins ont, comme la ville, +une ceinture continue. Entre ce mur et le rempart +passe un chemin de ronde troit et sinueux. C'est par<a name="page_249" id="page_249"></a> +l que le guide nous fit tourner pour aller gagner la +grande porte: <i>Bab-el-Kebir</i>. Cette porte a l'air d'une +entre de forteresse; elle est pratique dans une haute +muraille et flanque de deux grosses tours carres. +Elle est beaucoup plus leve que ne le sont d'habitude +les portes des villes arabes; elle a de solides battants +arms de ferrures; un encadrement de chaux en +dessine le contour, presque aussi large que haut; une +banquette dalle de pierres grises, polies comme du +fer us, garnit extrieurement le pied du mur. Le +porche est profond, avec des enfoncements mnags +dans l'paisseur des tours latrales, et forme l'intrieur +une vritable place d'armes.</p> + +<p>La rue sur laquelle on dbouche aprs avoir +franchi la vote complte cette entre monumentale. +Elle est trs large pour une rue arabe, comprise entre +deux grands murs svres, btis de pierres, sans +ouvertures, et si propre qu'on la dirait balaye. Au +bout de cent pas, elle tourne angle droit au pied +d'une maison blanche, d'architecture mauresque, et +dont la forme singulire rappelle la fois le palais +et la mosque. Cette maison blanche, leve, perce +l'tage suprieur de fentres en ogives prcieusement +sculptes, est l'une des maisons du marabout Tedjini; +c'est aussi le lieu de sa spulture et la mosque d'An-Mahdy. +Ce nom de Tedjini, qui n'veillera chez toi, +quand tu me liras, qu'un intrt bien vague, ce seul +nom, quand je l'entendis sortir avec componction des<a name="page_250" id="page_250"></a> +lvres du petit Ali, me fit prouver, mon cher ami, +une motion trs sincre. Il imprimait ce qui +m'entourait un caractre prcis de grandeur, d'hrosme +et de saintet. Je sentis que l'me de cet +homme vaillant animait encore cette ville l'air si +hautain et si recueilli. Mes imaginations d'autrefois ne +m'avaient pas tromp, An-Mahdy ne ressemblait +rien de ce que j'avais vu et rpondait tout ce que +j'avais rv.</p> + +<p>Une troupe de chameaux sans gardien encombrait +la rue dans toute sa largeur. En de et au del de ce +groupe silencieux, il n'y avait personne. La rue dserte +se remplissait paisiblement de cette ombre poudreuse +et de couleur rousse, ombre palpable, charge de +chaleur, d'odeurs confuses, qu'on ne trouve que dans +les villages arabes du Sud, la tombe de la nuit. La +terrasse de la maison de Tedjini tait occupe par un +petit nombre de gens qui tous regardaient du mme +ct, du ct des montagnes. Ils nous virent entrer, +tourner l'angle de la rue, sans distraire leur attention +de l'objet qui paraissait l'attirer dans la direction du +couchant.</p> + +<p>Le cad prvenu nous attendait quelques pas de +l, devant une maison de belle apparence, sorte de +<i>Dar-dyaf</i>, o l'on nous fit entrer, et que nous occupons +seuls. La cour est grande, et nos chevaux sont logs +dans des curies spacieuses; un escalier bien construit +mne l'tage, o nous avons une chambre en galerie<a name="page_251" id="page_251"></a> +pour le jour, et une belle terrasse garnie de tapis pour +la nuit.</p> + +<p>Le cad actuel d'An-Mahdy n'a rien de frappant, +ni dans les traits ni dans les manires; mais il reprsente +convenablement l'autorit civile, dans cette +municipalit, aujourd'hui bourgeoise et dvote. C'est +un homme simple et digne, dont la physionomie fine, +quoique trs placide, le vtement de grosse laine +blanche, le chapelet de bois noir et la coiffure basse +font penser au magistrat et au prtre, beaucoup +plus qu'au chef militaire. Son accueil fut grave et froid +comme sa personne; et j'y remarquai tout de suite une +sorte de distraction mle d'gards, qui n'tait pas de +l'impolitesse, mais qui, bien videmment, ne marquait +aucun empressement. A peine avions-nous eu le temps +de lui rpter l'objet de notre visite, il l'avait appris +dj par la lettre d'introduction, qu'il nous quitta. +C'tait contre tous les usages, et je m'en tonnai. +Quelques minutes aprs, vint la diffa.—Les deux +spahis soulevrent les langes bleus qui, suivant la +coutume, couvraient les plats, et je vis, leur visage, +qu'il se passait quelque chose de grave. C'taient du +kouskoussou d'orge et des mets de la dernire qualit. +Aoumer se leva, d'un air important, prit un des plats +et dit l'un des serviteurs: Emporte, et dis au cad +qu'on s'est tromp. Y avait-il erreur? C'est ce qu'on +ne put savoir; mais, au bout d'un instant, le cad lui-mme +reparut, accompagnant un souper qui quivalait<a name="page_252" id="page_252"></a> + des excuses, et suivi cette fois d'un cortge assez +nombreux de serviteurs et d'amis.</p> + +<p>Ils demeurrent tous debout l'angle de la terrasse; +et bientt j'entendis qu'ils discutaient entre eux en +considrant le soleil couchant.</p> + +<p>—Savez-vous ce qui se passe? me dit tout coup +le lieutenant: ils attendent encore la lune, et le +Rhamadan n'est pas fini.—Aoumer jeta fort irrligieusement +un clat de rire de <i>giaour</i> et continua +d'affirmer que tout le monde L'Aghouat l'avait vue +la veille au soir, sept heures trente-cinq minutes.</p> + +<p>—Ce qu'il y a de sr, c'est que nous les ennuyons +beaucoup, dis-je au lieutenant; cela se voit, et je crois +convenable de nous expliquer.</p> + +<p>Nous exposmes donc que nous avions calcul notre +dpart de manire ne les point gner; que nous +tions parti d'El-Aghouat sept heures trente-cinq +minutes du soir et au coup de canon qui avait annonc +la fin du jene, pour tre plus certains de n'arriver +An-Mahdy que le premier jour du <i>Baram</i>. Je racontai +les prparatifs qu'on faisait ce moment chez +leurs voisins; que toutes les cuisines fumaient; que la +ville tait pleine de l'odeur des viandes; et je pris +tmoin les deux spahis et le petit Ali. Mais tout cela +on nous rpondit que si les Beni-l'Aghouat avaient vu +la lune nouvelle, c'est qu'ils y regardaient de moins +prs qu'ailleurs; que dans An-Mahdy on tait plus +formaliste, et que le jene durait encore.<a name="page_253" id="page_253"></a></p> + +<p>A ce moment, le cad tendit le bras vers l'horizon; +et nous vmes, tous ensemble, apparatre dans la +pleur du couchant le demi-cercle mince et long de la +lune naissante. Il se dcoupait, avec la prcision d'un +fil d'argent, sur un ciel parfaitement pur, couleur +d'or vert. Au-dessous d'elle, scintillait une petite +toile brillante comme un œil qui se dilate en souriant. +On regarda quelques minutes ce signal charmant +de la fin d'un long jene. L'astre tait si prs +des montagnes qu'un moment plus tard il cacha un +des bouts effils de son disque, puis disparut tout +fait.</p> + +<p>Le cad, plus occup de ce qu'il venait de voir que +de notre prsence, descendit alors, suivi de ses serviteurs, +et s'en alla proclamer que le Rhamadan tait +accompli pour l'an de l'hgire 1269. Son fils, un +grand enfant, doux de visage et dj grave dans son +maintien, se coucha, sans rien dire, sur le tapis, afin +de passer la nuit prs de nous. Quant moi, le sommeil +ne tarda pas me prendre; j'entendis vaguement +des chants qui ressemblaient des cantiques et +des psalmodies qui n'avaient rien de joyeux sortir de +la maison mortuaire de Tedjini; je regardai, pendant +un moment, luire les toiles au-dessus de ma tte; et, +sans attendre la fin du repas, ple-mle avec les plats +de bois et les <i>mardjel</i> de lait, je m'endormis au milieu +de la table manger qui tait en mme temps +notre lit.<a name="page_254" id="page_254"></a></p> + +<p class="date"> +An-Mahdy, juillet 1853.<br /> +</p> + +<p>—La premire impression demeure; An-Mahdy +me rappelle Avignon; je ne saurais expliquer pourquoi, +car une ville arabe est ce qu'il y a de moins +comparable une ville franaise; et la seule analogie +d'aspect qu'il y ait entre ces deux villes consiste dans +une ligne de remparts dentels, une couleur peu +prs semblable, d'un brun chaud, un monument qui +se voit de loin et couronne avec majest l'une et +l'autre, mais c'est une sorte d'analogie morale, une +physionomie galement taciturne; un air de commandement +avec des dispositions de dfense, quelque +chose de religieux, d'austre; je ne sais quel mme +aspect fodal qui participe la fois de la forteresse et +de l'abbaye. Elles se ressemblent par l'effet produit, +et peut-tre cette comparaison tout imaginaire te donnera-t-elle +une ide juste de ce qui est.</p> + +<p>La ville est pose sur un renflement de la plaine et +dcrit une ellipse. On trouve qu'elle a la forme d'un +œuf d'autruche coup en deux dans le sens de sa +longueur. Toute la partie des fortifications est +admirablement construite et dans un superbe tat +d'entretien. Le tableau gnral, au lieu de chanceler +en tous sens et d'incliner sous tous les angles, suivant +l'habitude des villages sahariens, garde un aplomb de +lignes et se dessine par des angles droits trs satisfaisants +pour l'œil.<a name="page_255" id="page_255"></a></p> + +<p>Les jardins qui ont t rass dpassent peine le +sommet des murs de clture, sous forme d'un bourrelet +vert. Un seul arbre a survcu; il s'lve assez +tristement dans un enclos dsert. Le pauvre k'sour +d'<i>El-Outaya</i>, abandonn sans verdure et sans abri +dans sa plaine ingrate, entre El-Kantara et Bisk'ra, +tmoigne de cette manire gnrale d'entendre la +guerre. J'y ai vu l'unique palmier qui fut laiss debout, +pour apprendre l'tranger qu'il y avait eu l +une oasis. An-Mahdy en a conserv deux, l'un au +nord, l'autre au sud des jardins.</p> + +<p>An-Mahdy n'a point de rivire, mais on voit de +loin entre la ville et la montagne un point blanc de +maonnerie qui indique la tte de la source <i>An-Mahdy</i>. +Arriv la porte Bab-el-Sakia, le ruisseau se +dverse dans un bassin d'o il va, par deux cluses, +arroser les jardins. Ici, comme El-Aghouat, il y a le +rpartiteur des eaux, avec son sablier qui sert d'horloge + toute la ville.</p> + +<p>C'est un kilomtre peu prs des jardins qu'tait +campe l'arme d'Abd-el-Kader. On montre encore, +prs de l'<i>An</i>, la place occupe par la tente de l'mir. +Elle est marque par une assise de pierres ranges +circulairement, comme autour des tentes dans les +<i>douars</i> sdentaires; c'tait annoncer d'avance l'intention +de ne pas lcher pied. Comme tu le sais, le sige +dura neuf mois. Mais la ville avait des puits; elle tait +arme, approvisionne de tout, dbarrasse des<a name="page_256" id="page_256"></a> +bouches inutiles; Tedjini n'y avait gard avec lui que +trois cent cinquante hommes, les meilleurs tireurs du +dsert; l'assaut fut impossible. Il y eut un moment o, +fatigu de la canonnade et voyant sous ses yeux +couper ses eaux, dvaster ses jardins, Tedjini fit offrir + son ennemi de vider la querelle dans un combat singulier. +Mais il tait couvert d'amulettes, prtendirent +les T'olba du camp d'Abd-el-Kader, et, la partie +tant juge ingale, le combat n'eut pas lieu. Ce fut +toute une Iliade; et cela finit par un trait qui fut +aussi perfide que le cheval de Troie.—L'mir avait +jur, crivait-il, d'aller faire sa prire la mosque +d'An-Mahdy. Cette considration pieuse alla droit +l'me du marabout. Les conventions arrtes, leur +excution jure sur le Coran, Tedjini se retira El-Aghouat, +avec ses femmes et sa suite. Abd-el-Kader +entra dans la ville, fit abattre les murs et saccager les +maisons; il respecta pourtant celle du marabout. Puis, +press par les vnements, il se retira et, presque aussitt, +retourna contre nous son pe dshonore par +cette guerre impie. Tous ces faits, historiquement trs +petits, ne te semblent-ils pas prpars pour la lgende? +Et vois-tu ce <span title="Mnin aeide thea">Μηνιν αειδε, +θεα</span> entonn par +leur pote arabe... O muse! chante la colre de +Si-Hadj-Abd-el-Kader, fils de Mahieddin?</p> + +<p>Tedjini est mort, il y a quatre mois, laissant un +jeune fils et douze filles; il avait eu quinze ans de +paix pour rebtir sa ville et relever ses remparts.<a name="page_257" id="page_257"></a> +Aprs ce court et glorieux moment d'exaltation guerrire, +il reprit paisiblement sa vie de reclus et ne +voulut plus la consacrer qu'aux bonnes œuvres, ne +s'occupant des affaires de personne, mais ne voulant +point qu'on se mlt des siennes et demandant qu'on +le laisst libre dans l'administration intrieure de son +petit tat, j'allais dire de son diocse. Je ne suis +plus de ce monde, crivait-il bien des annes avant +de le quitter. Un jour qu'il tait seul en prire dans +son oratoire, on entendit un grand cri. Son domestique +de confiance, qui se tenait dehors, entra et le +trouva tendu et sans parole, et expirant.</p> + +<p>Cependant on eut quelques doutes sur la ralit de +cet vnement; et, pour prvenir toute supercherie, +un officier d'El-Aghouat fut envoy An-Mahdy, +avec mission de se faire ouvrir le cercueil et de constater +que ce grand personnage tait bien rellement +mort. L'identit reconnue, on la fit publiquement +proclamer; ce qui n'empcherait pas, dit-on, qu'on ne +le ressuscitt, si les vnements y donnaient lieu.</p> + +<p>Tedjini laisse dans tout le dsert une immense +renomme; et l'autorit religieuse de son nom lui survivra +jusqu'au jour o le peuple arabe perdra la mmoire +de ses marabouts. C'est maintenant un privilge + perptuit. Tedjini n'est plus un saint homme, c'est +un saint, et sa maison devient une chapelle. Selon la +coutume des marabouts, il a achev sa vie ct de +son tombeau, et il n'a pas eu changer de place pour<a name="page_258" id="page_258"></a> +passer d'un asile l'autre. Le mausole qui servait de +spulture ses anctres est trs richement entour de +balustrades sculptes, peintes et dores; il a t fait +Tunis, puis apport An-Mahdy et mont pice +pice.</p> + +<p>C'tait hier le jour des dvotions arabes; et, toute la +matine, de longues files de femmes et d'hommes se +sont rendues processionnellement la mosque. Nous +allons nos glises en France peu prs comme les +coliers vont la classe: un par un pour entrer; la +messe dite, on sort en foule. A la porte des mosques +arabes, c'est un va-et-vient continuel de croyants qui +vont prier et de croyants qui en reviennent; toujours +le mme silence et pas plus d'empressement aprs +qu'avant. Tous ces gens-l sont fort beaux, pleins de +la mme gravit, trop propres pour des pauvres, trop +peu luxueux pour des riches. A leur voir tous le +mme vtement de grosse laine, le mme hak pais +sur la tte, maintenu par une simple corde grise, un +chapelet pareil au cou, le mme air d'austrit calme, +la mme indiffrence pour l'tranger, on dirait un +sminaire de vieillards qui se rend aux plus graves +crmonies.</p> + +<p>Rien ne rappelle ici la vie de la tente, pastorale et +guerrire, ni la vie seigneuriale et arme du bordj. +J'ai pu tudier dans diffrents lieux ces cts bien +distincts de l'existence arabe, et j'ai toujours trouv la +poudre, le cheval, les armes de combat ou de chasse<a name="page_259" id="page_259"></a> +mls plus ou moins aux scnes les plus familires. +Ici, nulle <i>fantasia</i>, surtout quand il s'agit d'acte de +pit. Depuis mon arrive, je n'ai pas entendu le pas +d'un cheval; on dirait un pav de sanctuaire, o ne +marchent que des gens d'glise. Je n'ai vu ni ceinturon +arm, ni bottes perons; tous portent la sandale du +bourgeois, et ceux du dehors le brodequin lac des +voyageurs. Un trait de caractre que je trouve grav +sur ces physionomies placides, c'est une grande confiance +en eux-mmes. Ils parlent avec un sourire plein +de comparaisons orgueilleuses des pauvres murailles +d'El-Aghouat qui sont tombes devant nos canons; et +c'est alors pour considrer les leurs avec la scurit de +gens qui sont en possession de deux sentiments: la +volont d'tre inoffensifs, la certitude de rsister.</p> + +<p>Les femmes vont aux mosques, ce que je n'avais +vu nulle part. Elles se rendaient en foule au marabout +avec autant de solennit et d'une marche encore plus +dvote que les hommes. C'est le mme costume qu' +El-Aghouat, avec ce dtail de plus que toutes portent +la <i>melhafa</i> (mante), et sont hermtiquement voiles.</p> + +<p>Je m'tais assis au fond de la rue de manire les +voir descendre de l'intrieur de la ville; elles passaient +devant moi pour entrer dans la ruelle qui conduit au +lieu des prires. Une grande ombre, projete par la +maison de Tedjini, descendait sur la voie, trs large +en cet endroit, remontait sur les piliers d'un fondouk +construit en face, et ne laissait, dans la lumire dore<a name="page_260" id="page_260"></a> +du soleil, que la partie suprieure du fondouk et des +maisons qui le suivent. L'ombre tournait avec la rue, +montait avec elle, s'allongeant ou se rtrcissant selon +le mouvement du terrain. Une plaque d'un bleu +violent servait de plafond ce tableau, clair de +manire donner plus de mystre la rue et mettre +tout l'clat dans le ciel. Du ct de l'ombre, et contre +le pied du mur, s'alignait une range d'Arabes assis, +couchs, rassembls sur eux-mmes ou poss de ct +dans ces attitudes de repos grandioses qui sont +manires l'Acadmie, et qui sont tout simplement +vraies, chez les matres comme dans la nature.</p> + +<p>Les femmes arrivaient du ct du soleil, longeant +les murs, htant le pas, surtout en passant devant +nous, pour chapper le plus vite possible aux regards +des infidles; tantt deux ensemble, cte cte, +tranant aprs elles une toute petite fille en haillons, +pendue aux bouts flottants de leur hak; tantt par +groupes nombreux, avec une ampleur de vtements et +une abondance de plis qui remplissaient la rue d'un +tumulte lger, trs mystrieux entendre. Quelquefois, +un groupe de trois venait isolment: celle du milieu, +peut-tre la plus jeune, semblait soutenue par les +deux autres, chacune d'elles ayant un bras pass +autour de sa taille et l'abritant sous un pan de son +voile. Ce groupe, magnifiquement compos, s'avanait +tout d'une pice, sans qu'on vt ni geste, ni pas qui le +ft mouvoir, par un mouvement simultan qui semblait<a name="page_261" id="page_261"></a> +unique; les trois voiles n'en formaient plus qu'un, et +l'on devinait confusment la forme des corps sous ce +mme vtement d'une ampleur dmesure.</p> + +<p>Peut-tre m'et-il t possible d'entrer dans la +mosque; mais je ne l'essayai point. Pntrer plus +avant qu'il n'est permis dans la vie arabe me semble +d'une curiosit mal entendue. Il faut regarder ce +peuple la distance o il lui convient de se montrer: +les hommes de prs, les femmes de loin; la chambre + coucher et la mosque, jamais. Dcrire un appartement +de femmes ou peindre les crmonies du +culte arabe est mon avis plus grave qu'une fraude: +c'est commettre, sous le rapport de l'art, une erreur +de point de vue.</p> + +<p>Bab-el-Kebir, l'entre de la principale rue, les +abords de la maison de Tedjini, voil, au surplus, +tout ce qu'il y a d'intressant et d'inusit dans la +physionomie intrieure d'An-Mahdy. Le reste se +ressent de la ngligence et de l'incurie du peuple +arabe, et le haut quartier n'est gure mieux bti +qu'El-Aghouat. L, comme partout, ce sont des portes + claire-voie, des ruelles malpropres et des maisons en +pis, consumes par le soleil; des enfants posts en +embuscade et qui fuient devant nous; des femmes un +peu plus sauvages qu'ailleurs, qui se lvent notre +approche et rentrent prcipitamment sous le porche +obscur des maisons; des hommes indiffrents, qui se +soulvent pesamment de leurs lits de repos et nous<a name="page_262" id="page_262"></a> +saluent d'un air un peu superbe pour de simples petits +bourgeois.</p> + +<p>Notre maison confine aux jardins du ct du sud-ouest. +De ma terrasse, en m'accoudant sur un mur +crnel qui fait partie du rempart, j'embrasse une +grande moiti de l'oasis et toute la plaine, depuis le +sud, o le ciel enflamm vibre sous la rverbration +lointaine du dsert, jusqu'au nord-ouest, o la plaine +aride, brle, couleur de cendre chaude, se relve +insensiblement vers les montagnes. Ces vues de haut +me plaisent toujours, et toujours j'ai rv de grandes +figures dans une action simple, exposes sur le ciel et +dominant un vaste pays. Hlne et Priam, au sommet +de la tour, nommant les chefs de l'arme grecque; +Antigone amene par son gouverneur sur la terrasse +du palais d'Œdipe et cherchant reconnatre son frre +au milieu du camp des sept chefs, voil des tableaux +qui me passionnent et qui me semblent contenir +toutes les solennits possibles de la nature et du drame +humain. Quel est ce guerrier au panache blanc qui +marche en tte de l'arme?...—Princesse, c'est un +chef.—Mais o est donc ce frre chri?—Il est +debout ct d'Adraste, prs du tombeau des sept +filles de Niob. Le vois-tu?—Je le vois, mais pas +trop distinctement.</p> + +<p>Je pense en ce moment qu'il y eut des scnes pareilles, +avec les mmes sentiments peut-tre, sur cette +terrasse o je t'cris. Je regarde la place vide o tait<a name="page_263" id="page_263"></a> +le camp, et je vois le bloc carr et blanc de l'<i>An</i>, +pareil au tombeau de <i>Zethus</i>.</p> + +<p>J'oubliais de te dire que dans ma promenade de ce +matin, j'ai trouv un clat d'obus tomb prs des +murs des jardins, pendant le sige de 1838; et dans +la ville, un gant franais apport je ne sais par qui et +jet sur un fumier, o barbotaient trois oies grises, +oiseaux plus rares ici que les autruches.</p> + +<p class="date"> +Tadjemout, juillet, au soir.<br /> +</p> + +<p>—Revenus ce soir Tadjemout. Pour viter l'hospitalit +du cad, nous avons pris le parti de camper +en dehors de la ville prs du ruisseau, au pied d'un +mur de jardin. Au moment o nous arrivions, un +Arabe tait assis par terre, au centre d'un cercle form +par cinq dromadaires. Il avait dans son burnouss une +brasse d'herbe et la leur distribuait brin brin. Les +cinq btes, couches le cou en avant, promenaient +autour de ses genoux leur tte bizarre, et se disputaient +avec de sourds grognements cette maigre pture, +souvenir de la saison fertile. Le chamelier nous a cd +sa place; c'est une pente en terre battue, sans cailloux, +bien choisie pour recevoir un tapis.</p> + +<p>Cette fois, ce fut mon tour de dire au lieutenant: +Prenons-nous la tente? Le lieutenant s'empressa +de rpondre: Ce n'est pas la peine. Et je dis +en riant au petit Ali: C'est bien, ne dfais rien, le<a name="page_264" id="page_264"></a> +paquet sera tout ficel pour le prochain voyage.</p> + +<p>En ralit, nous aurions pu simplifier encore nos +bagages, et supprimer du mme coup le guide et le +mulet.</p> + +<p>Mais le lieutenant prtend qu'ils font bien ensemble, +et que, sans eux, nous aurions eu l'air de +pauvres.</p> + +<p>La nuit descend tide et tranquille sur ce triste pays +toujours paisible, quoiqu'un peu moins inanim qu'en +plein jour. Au lieu de n'avoir pas d'ombre, il n'a +presque plus de lumire, et le brouillard gris qui +s'amasse au-dessus de la ville ressemble de la fracheur. +Des silhouettes silencieuses passent au sommet +d'un mamelon aride, dcoupes sur un ciel orang, et +disparaissent dans le chemin dj sombre qui mne +<i>Bab-Sfain</i>. Par moments, les palmiers se balanent +comme pour secouer la poussire du jour; et l'on +entend dans la ruelle voisine un bruit d'cuelles remuant +de l'eau, et le ruissellement des outres qu'on +remplit.</p> + +<p>Il nous sera difficile d'viter la diffa; car nous remarquons +qu'un certain mouvement de gens affairs +s'tablit de la ville notre bivouac. Le cad, qui s'est +rendu prs de nous, a l'air de donner des ordres. Il +porte encore ce disgracieux burnouss de couleur jaune; +il est riant, et sa figure presque rose, sans barbe, +avec des yeux bleu clair, manifeste par une expression +joviale le plaisir qu'il a de nous revoir. A notre<a name="page_265" id="page_265"></a> +gauche, et sur le mamelon qui nous domine, on voit +s'assembler des curieux qui pourraient bien tre +attirs par les prparatifs d'un repas.</p> + +<p>En attendant, et pour n'tre pas en retard de politesse +avec lui, nous offrons au cad une bougie, un +pain qui date d'El-Aghouat, deux citrons et une pleine +gamelle de caf. On forme le cercle. Il est devenu +nombreux. Je me demande comment tout ce monde +va s'en tirer avec deux citrons et trois gobelets.</p> + +<p>Le cad prend un des citrons, un seul, l'autre est +mis de ct, y fait un petit trou, y appuie ses lvres, +et, discrtement, en exprime un peu de jus, puis il le +passe son voisin. De bouche en bouche, le citron +fait le tour du cercle et revient, n'ayant plus que +l'corce, entre les mains du cad, qui, prcieusement, +le dpose dans le capuchon de son burnouss, comme +pour le faire servir plus d'un rgal. Quant aux trois +gobelets, remplis jusqu'aux bords, chacun y boit de +mme, son tour et avec conomie. Aprs qu'on les +eut dposs, bien vids, tu peux le croire, au milieu +du cercle, un des mieux mis de nos convives, et qui +semblait des mieux nourris, s'est assur, en les +essuyant de la langue et du doigt, qu'il n'y restait +plus rien que l'odeur du caf bu.</p> + +<p>La fte se complique; voici maintenant des musiciens +et des chanteurs. Nous allumons une bougie de +plus. J'apprends que c'est Aoumer et Ben-Ameur qui +se font donner de la musique et payent cette partie du<a name="page_266" id="page_266"></a> +divertissement. Un grand feu s'allume dix pas de +nous. Je distingue de ma place la forme obscure d'un +gros mouton qu'on fait tourner au milieu de la +flamme; autour, sont penches des figures attentives +de cuisiniers, avec des airs si avides, que je me demande +s'ils sont l pour faire cuire le mouton ou pour +le manger.</p> + +<p>Il est onze heures. Je donnerais toutes les diffa du +monde pour un peu de sommeil. Cette fois j'abandonne +ma part du dner, et je dois dire que personne +n'a l'air offens de ce dfaut d'usage.</p> + +<p>Si quelque chose gale la sobrit des Arabes, c'est +leur gloutonnerie. Admirables estomacs, qui tantt ne +mangent pas de quoi satisfaire un enfant, et tantt se +satisfont tout juste avec ce qui toufferait un ogre. +Rien ne peut rendre la prcipitation des mchoires, le +jeu rapide des doigts dpeant la viande, ou roulant la +farine en grain du kouskoussou, et l'effrayante gourmandise +des visages. Notre amateur de caf fait des +prodiges; il ne se sert plus de ses dents; des deux +mains, comme un jongleur se sert de ses bills, il jette +bouche sur bouche dans sa bouche grande ouverte; +ce n'est plus manger, on dirait qu'il boit. Le cad ne +le cde personne.</p> + +<p>Il y a trois tables: la premire, compose des personnages, +a le privilge de prlever le meilleur du +plat et d'arracher toute la peau rissole du rti; la +seconde, son tour, a droit tant de minutes de coups<a name="page_267" id="page_267"></a> +de dents; je m'inquite de ce qui va rester la troisime, +compose des serviteurs, des tout jeunes gens +et des musiciens, quand le dner sortira des mains des +notables.—Tout le monde a l'air profondment +repu; et des bruits de satisfaction se font entendre. +L'auteur de ces inconvenances dit avec sang-froid +l'<i>hamdoullah</i>, je remercie Dieu; on lui rpond de +mme <i>Allah iaatiksaha</i>, que Dieu te donne la sant; +les chants interrompus recommencent avec plus d'entrain, +et l'on nous laisse une garde bien superflue de +huit hommes, qui veilleront prs de nous, c'est--dire, +je le crains, qui nous obligeront de veiller avec +eux.</p> + +<p class="date"> +El-Aghouat, juillet 1853.<br /> +</p> + +<p>—J'ai vu disparatre derrire moi Tadjemout, +comme j'avais vu disparatre An-Mahdy, avec le cœur +serr par cette certitude de ne jamais les revoir. +Grande halte pendant le jour au milieu de l'Oued-M'zi, +sous un soleil de plomb, dans une solitude accablante, +n'ayant que de l'eau dtestable et ne pouvant +dormir, cause de l'extrme chaleur. C'est le seul endroit +peut-tre d'o je me suis loign sans regrets. +Aucun incident dans le reste de la route. Nos cavaliers +se sont amuss courir des gazelles, et ce grand enfant +d'Aoumer, joyeux comme un cheval qui sent +l'curie, debout sur ses triers, le sabre nu, avec de +grands cris, poussait des charges fond de train<a name="page_268" id="page_268"></a> +contre de pauvres livres qui, vers le soir, prenaient le +frais dans l'alfa.</p> + +<p>Les dunes de sables, aperues la nuit, sont mouvantes; +on y voit de petits plis rguliers, comme sur +une mer calme, ride par le vent; leur surface tait +d'une admirable puret, et personne ne les avait +foules depuis le dernier simoun.</p> + +<p>Au moment o nous repassions le col, et o se +montrait tendue devant nous la ligne mystrieuse du +dsert, la temprature devint tout coup plus chaude, +l'air moins respirable. Le soleil venait de disparatre. +Un orage qui nous avait menacs tout le jour, et s'tait +lentement avanc du Djebel-Amour jusque sur les +bois de Recheg, avait fini par s'vaporer sans pluie, +sans tonnerre ni clairs, et le ciel avait repris sa srnit +ardente. El-Aghouat se dployait une lieue de +nous, au-dessus de l'oasis et sur le dos de ses rochers +blanchtres.</p> + +<p>Cette grande ville triste, et qui bien vritablement +sent la mort, s'enveloppait d'ombres violettes pareilles + des voiles de deuil. En approchant des jardins, +nous apermes, prs de trous frachement +remus, trois objets informes tendus terre. C'taient +trois cadavres de femmes que les chiens avaient arrachs +de leurs fosses. Blesses pendant la prise ou +atteintes dans leur fuite, sans doute elles taient +venues tomber l, et la pit des passants les avait recouvertes +d'un peu de terre. Je descendis de cheval<a name="page_269" id="page_269"></a> +pour examiner de plus prs ces corps momifis, consums +jusqu'aux os, mais tout vtus encore de leurs +haks de cotonnade grise. La terre n'avait rien laiss +ronger sur ces carcasses dessches, et une fois +exhumes, les chiens n'avaient pas mme essay de +les dshabiller. Une main se dtachait de l'un des +cadavres et ne tenait plus au bras que par un lambeau +dchir, sec, dur et noir comme de la peau de chagrin. +Elle tait demi ferme, crispe comme dans +une dernire lutte avec la mort. Je la pris et l'accrochai + l'aron de ma selle; c'tait une relique funbre + rapporter du triste ossuaire d'El-Aghouat. Je me +rappelai le corps du zouave dcouvert du ct de l'est +le jour de mon entre, et je trouvai la symtrie de ces +rencontres assez fatale. Dcidment, pensai-je, ce +n'est pas ici qu'on crira les bucoliques de la vie +arabe. La main se balanait ct de la mienne; +c'tait une petite main allonge, troite, aux ongles +blancs, qui peut-tre n'avait pas t sans grce, qui +peut-tre tait jeune, il y avait quelque chose de vivant +encore dans le geste effrayant de ces doigts contracts; +je finis par en avoir peur, et je la dposai en +passant dans le cimetire arabe qui s'tend au-dessous +du marabout historique de Si-Hadj-Aca.</p> + +<p>La chaleur s'est accrue de six degrs pendant notre +absence. Voici le thermomtre 49 et demi l'ombre. +C'est peu prs la temprature du Sngal. Toujours +mme beaut dans l'air, une nettet plus grande encore<a name="page_270" id="page_270"></a> +dans le contour des montagnes du nord, des +colorations plus mornes que jamais sur la surface +incendie du dsert. Quand on traverse la place, +midi, le soleil direct vous transperce le crne, comme +avec des vrilles ardentes. La ville semble, pendant six +heures du jour, recevoir une douche de feu. Un M'zabite +de mes amis vient de partir pour son pays; je l'ai +vu faire avec pouvante sa provision d'eau, sa provision +d'alcool pour remplacer le bois; ce qu'il y avait +pour ainsi dire de moins prcieux dans son bagage, +c'taient les vivres. Il s'est mis en route le matin, car, +sous un pareil soleil, il est encore moins pnible de +voyager le jour que de s'arrter, mme l'abri d'une +tente. Il me racontait qu' pareille poque, il y a trois +ans, un convoi de vingt hommes avait t surpris par +le vent du dsert moiti chemin d'El-Aghouat +Gardaa. Les outres avaient clat par l'effet de l'vaporation; +huit des voyageurs taient morts, avec les +trois quarts des animaux. Je l'accompagnai jusqu' +une lieue des jardins. Il montait un grand dromadaire +presque blanc, tout entour d'outres, gonfles +comme des appareils de sauvetage. Une large peau +d'autruche lui servait de selle. Je le vis prendre la +route du Sud avec un sentiment ml de regret pour +moi-mme et de quelque apprhension pour lui. Puis +je revins vers la ville au galop, et quand je remontai +les dunes, la petite caravane avait disparu sous le niveau +de la plaine.<a name="page_271" id="page_271"></a></p> + +<p>Les visages qu'on rencontre sont encore plus ples +que de coutume; on se trane avec puisement dans +l'air touffant des rues. Les cafs, mme le soir, sont +abandonns. Chacun se renferme comme il peut, tant +que dure le soleil; la nuit, c'est une inquitude de +savoir o l'on ira dormir; il y en a qui s'tablissent +dans les jardins, d'autres sur leurs terrasses, d'autres +sur la banquette extrieure des maisons. Moloud nous +installe une natte d'alfa dans un coin de la place, et +le lieutenant et moi nous y restons tendus, de huit +heures du soir minuit. Moloud asperge la poussire +autour de nous; le plus souvent le sommeil nous y +prend, et c'est l que nous passons le reste de la +nuit.</p> + +<p>L'aube a des lueurs exquises; on entend des chants +d'oiseaux, le ciel est couleur d'amthyste; et quand +j'ouvre les yeux, sous l'impression plus douce du matin, +je vois des frmissements de bien-tre courir +l'extrmit des palmiers.</p> + +<p>Mais je sens que la paresse m'envahit et que peu +peu toute ma cervelle se rsout en vapeur. La soif +qu'on prouve ne ressemble rien de ce que tu connais; +elle est incessante, toujours gale; tout ce qu'on +boit ici l'irrite au lieu de l'apaiser; et l'ide d'un verre +d'eau pure et froide devient une pouvantable tentation +qui tient du cauchemar. Je calcule dj comment +je me satisferai en descendant de cheval Mdah. Je +me reprsente avec des spasmes inous une immense<a name="page_272" id="page_272"></a> +coupe remplie jusqu'aux bords de cette eau limpide et +glace de la montagne. C'est une ide fixe que je ne +puis chasser. Tout en moi se transforme en apptit +sensuel; tout cde cette unique proccupation de se +dsaltrer.</p> + +<p>N'importe, il y a dans ce pays je ne sais quoi d'incomparable +qui me le fait chrir.</p> + +<p>Je pense avec effroi qu'il faudra bientt regagner le +Nord; et le jour o je sortirai de la porte de l'est pour +n'y plus rentrer jamais, je me retournerai amrement +du ct de cette trange ville, et je saluerai d'un regret +profond cet horizon menaant, si dsol et qu'on +a si justement nomm—<i>Pays de la soif</i>.<a name="page_273" id="page_273"></a></p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td colspan="3" align="center"><a name="CONTENTS" id="CONTENTS"></a><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a><big>TABLE DES MATIRES</big></td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td> </td><td colspan="2"><span class="smcap"><a href="#DEDICACE">Ddicace.</a></span>—A Armand du Mesnil.</td></tr> + +<tr><td> </td><td><span class="smcap"><a href="#PREFACE">Prface</a></span></td><td align="right"><a href="#DEDICACE"> I</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" rowspan="13"><a href="#I">I.</a>—</td><td><span class="smcap">De Medeah a El-Aghouat</span> </td><td align="right"><a href="#page_001">1</a></td></tr> + +<tr><td>Medeah, 22 mai 1853</td><td align="right"><a href="#page_001">1</a></td></tr> + +<tr><td>El-Goua, 24 mai au soir</td><td align="right"><a href="#page_010">10</a></td></tr> + +<tr><td>Boghari, 26 mai au matin</td><td align="right"><a href="#page_023">23</a></td></tr> + +<tr><td>D'jelfa, 31 mai</td><td align="right"><a href="#page_034">34</a></td></tr> + +<tr><td>D'jelfa, mme date, cinq heures</td><td align="right"><a href="#page_065">65</a></td></tr> + +<tr><td>D'jelfa, mme date, sept heures</td><td align="right"><a href="#page_071">71</a></td></tr> + +<tr><td>Ham'ra, 1<sup>er</sup> juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_079">79</a></td></tr> + +<tr><td>Ham'ra, mme date, la nuit</td><td align="right"><a href="#page_084">84</a></td></tr> + +<tr><td>2 juin 1853, la halte, dix heures</td><td align="right"><a href="#page_085">85</a></td></tr> + +<tr><td>Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_094">94</a></td></tr> + +<tr><td>A la halte, 3 juin 1853, neuf heures</td><td align="right"><a href="#page_096">96</a></td></tr> + +<tr><td>El-Aghouat, 3 juin au soir</td><td align="right"><a href="#page_098">98</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" rowspan="12"><a href="#II">II.</a>—</td><td><span class="smcap">El-Aghouat</span></td><td align="right"><a href="#page_105">105</a></td></tr> + +<tr><td>3 juin 1853, au soir</td><td align="right"><a href="#page_105">105</a></td></tr> + +<tr><td>4 juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_109">109</a></td></tr> + +<tr><td>Juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_117">117</a></td></tr> + +<tr><td>Juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_134">134</a></td></tr> + +<tr><td>Juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_147">147</a></td></tr> + +<tr><td>Juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_157">157</a></td></tr> + +<tr><td>Juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_173">173</a></td></tr> + +<tr><td>La nuit, fin de juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_185">185</a><a name="page_274" id="page_274"></a></td></tr> + +<tr><td>1<sup>er</sup> juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_192">192</a></td></tr> + +<tr><td>Juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_199">199</a></td></tr> + +<tr><td>Juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_201">201</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" rowspan="6"><a href="#III">III.</a>—</td><td><span class="smcap">Tadjemout-An-Mahdy</span></td><td align="right"><a href="#page_208">208</a></td></tr> + +<tr><td>An-Mahdy.—Vendredi, juillet 1853 </td><td align="right"><a href="#page_208">208</a></td></tr> + +<tr><td>An-Mahdy, juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_241">241</a></td></tr> + +<tr><td>An-Mahdy, juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_254">254</a></td></tr> + +<tr><td>Tadjemout, juillet, au soir</td><td align="right"><a href="#page_263">263</a></td></tr> + +<tr><td>El-Aghouat, juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_267">267</a></td></tr> +</table> + +<p><a name="page_275" id="page_275"></a></p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">———</p> + +<p class="c"> +PARIS<br /> +TYPOGRAPHIE PLON<br /> +8, rue Garancire<br /> +</p> + +<p class="cb">———</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<div class="nind"> +<p> +Dpt lgal: 1877.<br /> +Mise en vente: 1877.<br /> +Numro de publication: 7303.<br /> +Numro d'impression: 5559.<br /> +Nouveau tirage: 1952.<br /> +</p> +</div> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="c">A LA MME LIBRAIRIE</p> + +<p class="cb">————</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Maurice Andrieux.</span>—<b>Le Pre Bugeaud (1784-1849).</b> In-8 +soleil.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Marthe Bassenne.</span>—<b>Aurlie Tedjani, princesse des +sables.</b> dition revue et augmente. In-16 avec 8 gravures.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Franois Charles-Roux.</span>—<b>Thiers et Mhmet Ali.</b> In-8 +soleil.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Pierre Croidys.</span>—<b>Guy de Larigaudie.</b> <i>Le Chevalier de la +foi et de l'aventure.</i> In-16 avec 1 gravure.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Gnral Gouraud.</span>—<b>Mauritanie-Adrar.</b> <i>Souvenirs d'un +Africain.</i> In-8 (14X19), avec 16 pages de gravures.</p> + +<p class="hang">—<b>Zinder-Tchad.</b> <i>Souvenirs d'un Africain.</i> In-8 (14X20), avec +23 gravures hors texte et une carte.</p> + +<p class="hang">—<b>Au Maroc (1911-1914).</b> <i>Souvenirs d'un Africain.</i> In-8 soleil +avec 16 gravures hors texte et 2 cartes.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Serge Groussard.</span>—<b>Solitude espagnole.</b> In-16.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Robert Hrisson.</span>—<b>Avec le Pre de Foucauld et le +gnral Laperrine.</b> <i>Carnet d'un Saharien (1909-1911).</i> In-8 +(40X56) avec 29 gravures hors texte et une carte dans le texte.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Guy de Larigaudie.</span>—<b>Rsonances du sud.</b> In-16 avec +21 gravures hors texte et 2 cartes dans le texte.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Jacques Le Bourgeois.</span>—<b>Sagon sans la France.</b> <i>Des Japonais +au Viet-Minh.</i> In-16.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">B. de Massimi.</span>—<b>Vent debout.</b> <i>Histoire de la premire ligne +arienne franaise.</i> In-8 soleil avec 21 illustrations hors texte.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Ren Pottier.</span>—<i>Un prince saharien mconnu.</i> <b>Henri Duveyrier.</b> +Prface de Conrad Lilian. In-8 cu avec un frontispice.</p> + +<p class="hang">—<b>La Vocation saharienne du Pre de Foucauld.</b> +In-8 (14X20) avec 25 gravures hors texte.</p> + +<p class="hang">Mme <span class="smcap">Saint-Ren Taillandier.</span>—<b>Ce monde disparu.</b> <i>Syrie, +Palestine, Liban, Maroc.</i> In-8 soleil.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Henri Terrasse.</span>—<b>Histoire du Maroc.</b> <i>Des origines l'tablissement +du protectorat franais.</i> 2 vol. in-8 carr avec +6 cartes dans le texte.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Bernard Vernier.</span>—<b>Qdar.</b> <i>Carnets d'un mhariste syrien.</i> +In-16 avec 8 gravures hors texte et une carte.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Chez les dissidents du Sud-Marocain et du Rio-de-Oro.</span> <b>Smara</b>, +Carnet de route de Michel <span class="smcap">Vieuchange</span>, publi par Jean +<span class="smcap">Vieuchange</span>. In-16 avec 53 gravures et une carte.</p> + +<hr /> + +<p class="c"> +<span class="smcap">Imprim en France.</span>—<span class="smcap">TYP. PLON, PARIS.</span>—1952. 63120—<span class="smcap">XXVII</span>—11.<br /> +<i>Printed in France.</i><br /> +420 fr.<br /> +</p> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Un t dans le Sahara, by Eugne Fromentin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN T DANS LE SAHARA *** + +***** This file should be named 37914-h.htm or 37914-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/9/1/37914/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/37914-h/images/colophon.png b/37914-h/images/colophon.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..377ec17 --- /dev/null +++ b/37914-h/images/colophon.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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