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+The Project Gutenberg EBook of Un été dans le Sahara, by Eugène Fromentin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Un été dans le Sahara
+
+Author: Eugène Fromentin
+
+Release Date: November 2, 2011 [EBook #37914]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN ÉTÉ DANS LE SAHARA ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+UN ÉTÉ
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+DANS LE SAHARA
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+PAR
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+EUGÈNE FROMENTIN
+
+[Illustration: colophon]
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+PARIS
+
+LIBRAIRIE PLON
+
+_LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT_
+
+IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE, 6e
+
+_26e mille_
+
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+
+UN ÉTÉ
+
+DANS LE SAHARA
+
+DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+Dominique. 52e mille. Un volume in-16.
+
+Les Maîtres d'autrefois: Belgique-Hollande. 34e mille. Un volume
+in-16 sur alfa.
+
+Un Été dans le Sahara. 26e mille. Un volume in-16.
+
+Une Année dans le Sahel. 20e mille. Un volume in-16 sur alfa.
+
+Eugène Fromentin (1820-1876). Plaquette in-8º illustrés.
+
+Lettres de jeunesse. Biographie et notes par Pierre BLANCHON
+(Jacques-André MÉRYS). 7e édition. Un volume in-16.
+
+Correspondance et fragments inédits. Biographie et notes par Pierre
+BLANCHON. 4e édition. Un volume in-16 avec un portrait.
+
+
+
+
+
+UN ÉTÉ
+
+DANS LE SAHARA
+
+PAR
+
+EUGÈNE FROMENTIN
+
+[Illustration: colophon]
+
+LIBRAIRIE PLON
+
+_LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT_
+
+IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE 6e
+
+Droits de reproduction et de traduction
+réservés pour tous pays.
+
+
+ _A_
+
+ _ARMAND DU MESNIL_
+
+
+_Cher ami, en te dédiant mes souvenirs de voyage, je ne fais que te
+restituer des lettres qui t'appartenaient, pour la plupart, avant de
+devenir un livre. C'est d'ailleurs indiquer l'origine particulière et le
+sens familier de ces récits, que de les publier sous le patronage d'une
+amitié qui rend nos deux noms inséparables._
+
+_E. F._
+
+_Paris, 15 octobre 1856._
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+DE LA TROISIÈME ÉDITION
+
+
+Ces livres sont déjà d'une autre époque; et, disons-le nettement, la
+pensée de les faire revivre, après tant d'années, ne pouvait plus venir
+qu'à l'auteur lui-même. Les lecteurs d'autrefois, s'il les conserve,
+ceux d'aujourd'hui s'il doit en avoir, jugeraient peut-être l'idée
+bizarre et sans opportunité; aussi, l'auteur se croit-il obligé de la
+motiver en quelques pages.
+
+_Un été dans le Sahara_ date de 1856. _Une année dans le Sahel_ ne parut
+que deux ans après. Le métier de l'auteur n'était pas d'écrire; on lui
+sut gré de s'en tirer convenablement. On lui tint compte aussi de la
+bonne foi, de la déférence et même des ingénuités dont il donnait la
+preuve, en touchant à un art qui n'était pas le sien et ne devait pas
+l'être. Chacun de ses livres eut deux éditions. Tout portait à croire
+que l'auteur n'en écrirait pas d'autres; c'était une dernière raison
+pour que leur publicité s'arrêtât là.
+
+Si ces livres ne contenaient que des récits ou des tableaux de voyage,
+une bonne partie de leur valeur aurait disparu. Les lieux ont beaucoup
+changé. Il y en a, parmi ceux que je cite, qui pouvaient alors passer
+pour assez mystérieux; tous ont perdu l'attrait de l'incertitude, et
+depuis longtemps. L'intérêt qui s'attachait à ces notes, en leur
+nouveauté, ne serait donc plus le même, soit qu'on y reconnût mal les
+traits du présent, soit qu'on n'y trouvât plus le piquant des choses
+inédites. D'ailleurs, quel est le lecteur, un peu au courant des
+explorations récentes, qui s'occuperait avec la moindre curiosité d'un
+petit coin de l'Afrique française, parcouru jadis par un observateur
+spécial, aujourd'hui que le vaste monde est à tous et qu'il faut, pour
+surprendre, instruire ou intéresser, de lointains voyages, beaucoup
+d'aventures, ou beaucoup de savoir?
+
+J'ajoute que, si leur unique mérite était de me faire revoir un pays qui
+cependant m'a charmé, et de me rappeler le pittoresque des choses,
+hommes et lieux, ces livres me seraient devenus à moi-même presque
+indifférents. A la distance où me voici placé de tout ce qu'ils
+évoquent, il m'importe à peine qu'il y soit question d'un pays plutôt
+que d'un autre, du désert plutôt que de lieux encombrés, et du soleil en
+permanence plutôt que de l'ombre de nos hivers. Le seul intérêt qu'à mes
+yeux ils n'aient pas perdu, celui qui les rattache à ma vie présente,
+c'est une certaine manière de voir, de sentir et d'exprimer qui m'est
+personnelle et n'a pas cessé d'être mienne. Ils disent à peu près ce que
+j'étais, et je m'y retrouve. J'y retrouve également ce que j'ai rêvé
+d'être, avec des promesses qui toutes n'ont pas été tenues et des
+intentions dont a plupart n'ont pas eu d'effet. De sorte que si j'ai peu
+grandi, du moins je n'ai pas changé. Voilà quel est, pour l'auteur qui
+vient de les relire, le sens actuel de ces livres de jeunesse; et c'est
+uniquement à cause de cela qu'il y tient.
+
+A l'époque où je fus pris du besoin d'écrire, je n'étais qu'un inconnu,
+très ignorant et désireux de produire; pour ces deux raisons, fort en
+peine.
+
+J'avais visité l'Algérie à plusieurs reprises; je venais d'y pénétrer
+plus loin et de l'habiter posément. Une sorte d'acclimatation intime et
+définitive me la faisait accepter, sinon choisir, comme objet d'études
+et, très inopinément, décidait de ma carrière, beaucoup plus que je ne
+l'imaginais alors, et, l'avouerai-je? beaucoup plus que je n'aurais
+voulu.
+
+Je rapportais de ce voyage de vifs souvenirs, à défaut de bons
+documents. Surtout, j'en rapportais le désir impatient de le reproduire
+n'importe comment, n'importe à quel prix. Je me persuadais qu'il n'y a
+pas de sujet médiocre, ni de sujet ennuyeux, mais seulement des cœurs
+froids, des yeux distraits, des écrivains ennuyés. La nouveauté du sujet
+ne m'embarrassait guère. Il ne me semblait nullement téméraire de parler
+de l'Orient après tant d'auteurs grands ou charmants: convaincu que,
+n'étant personne encore, j'avais chance au moins de devenir quelqu'un,
+et qu'à être ému, net et sincère, ou risquait encore d'être écouté.
+
+Le hasard m'avait fourni le thème; restait à trouver la forme.
+L'instrument que j'avais dans la main était si malhabile, que d'abord il
+me rebuta. Ni l'abondance, ni la vivacité, ni l'intimité de mes
+souvenirs ne s'accommodaient des pauvres moyens de rendre dont je
+disposais. C'est alors que l'insuffisance de mon métier me conseilla,
+comme expédient d'en chercher un autre, et que la difficulté de peindre
+avec le pincean me fît essayer de la plume.
+
+Voilà, qu'on me pardonne ce retour sur leurs origines, comment sont nés
+ces deux livres: à côté d'un chevalet, dans le demi-jour d'un atelier,
+au milieu d'ombres fort sérieuses, que le soleil oriental constamment en
+vue, comme une sorte de mirage éblouissant, ne parvenait pas toujours à
+égayer. La chose entreprise, il me parut intéressant de comparer dans
+leurs procédés deux manières de s'exprimer qui m'avaient l'air de se
+ressembler bien peu, contrairement à ce qu'on suppose. J'avais à
+m'exercer sur les mêmes tableaux, à traduire, la plume à la main, les
+croquis accumulés dans mes cartons de voyage. J'allais donc voir si les
+deux mécanismes sont les mêmes ou s'ils diffèrent, et ce que
+deviendraient les idées que j'avais à rendre, en passant du répertoire
+des formes et des couleurs dans celui des mots. L'occasion de faire
+cette épreuve est assez rare, et je n'étais pas fâché qu'elle me fût
+donnée.
+
+J'entendais dire, et j'étais assez disposé à le croire, que notre
+vocabulaire était bien étroit pour les besoins nouveaux de la
+littérature pittoresque. Je voyais en effet les libertés que cette
+littérature avait dû se permettre depuis un demi-siècle le afin de
+suffire aux nécessités des goûts et des sensations modernes. Décrire au
+lieu de raconter, peindre au lieu d'indiquer; peindre surtout;
+c'est-à-dire donner à l'expression plus de relief, d'éclat, de
+consistance, plus de vie réelle; étudier la nature extérieure de
+beaucoup plus près dans sa variété, dans ses habitudes, jusque dans ses
+bizarreries, telle était en abrégé l'obligation imposée aux écrivains
+dits descriptifs par le goût des voyages, l'esprit de curiosité et
+d'universelle investigation qui s'était emparé de nous.
+
+Un même courant, d'ailleurs, emportait l'art de peindre et celui
+d'écrire hors de leurs voies les plus naturelles. On s'occupait moins de
+l'homme et beaucoup plus de ce qui l'environne. Il semblait que tout
+avait été dit de ses passions et de ses formes, excellemment,
+décidément, et qu'il ne restait qu'à le faire mouvoir dans le cadre
+changeant des lieux, des climats, des horizons nouveaux. Une école
+extraordinairement vivante, attentive, sagace, douée d'un sens
+d'observation, sinon meilleur, du moins plus subtil, d'une sensibilité
+plus aiguë, avait déjà renouvelé sur un point la peinture française et
+l'honorait grandement. Cette école avait, comme toutes les écoles, ses
+maîtres, ses disciples et déjà ses idolâtres. On voyait, disait-on,
+mieux que jamais: on révélait mille détails jusque-là méconnus. La
+palette était plus riche, le dessin plus physionomique. La nature
+vivante pouvait enfin se considérer pour la première fois dans une image
+à peu près fidèle, et se reconnaître en ses infinies métamorphoses. Il y
+avait du vrai et du faux dans ces dires. Le vrai excusait le faux, et le
+faux n'empêchait pas que le vrai n'eût un prix réel. Le besoin d'imiter
+tout, à tout propos, faisait naître à chaque instant des œuvres
+singulières; et lorsque le don d'émouvoir s'y mêlait par fortune, il
+inspirait des œuvres considérables. Comment s'étonner qu'un pareil
+mouvement, se produisant à côté des lettres contemporaines, ait agi sur
+elles, et que, devant de tels exemples, participant eux-mêmes à de tels
+besoins, sensibles, rêveurs, ardents, les yeux comme nous bien ouverts,
+nos écrivains aient eu la curiosité d'enrichir aussi leur palette et de
+la charger des couleurs du peintre?
+
+Je n'oserai pas dire que je leur donnai tort, tant ils avaient d'éclat,
+tant ils mettaient d'habileté, de zèle, de souplesse et de talent à se
+donner raison. Seulement, à considérer les choses en dehors de ce
+mouvement dont l'effet n'était irrésistible qu'au milieu du courant, en
+m'isolant du souvenir de certains livres, si bien faite pour convaincre,
+et de l'admiration qui m'attachait à quelques-uns, je me demandais s'il
+était nécessaire d'ajouter aux ressources d'un art qui vivait de son
+propre fonds et s'en était trouvé si bien. En définitive, il me parut
+que non.
+
+Il est hors de doute que la plastique a ses lois, ses limites, ses
+conditions d'existence, ce qu'on appelle en un mot son domaine.
+J'apercevais d'aussi fortes raisons pour que la littérature réservât et
+préservât le sien. Une idée peut à la fois s'exprimer de deux manières,
+pourvu qu'elle se prête ou qu'on l'adapte à ces deux manières. Mais sa
+forme choisie, et j'entends sa forme littéraire, je ne voyais pas
+qu'elle exigeât ni mieux, ni plus que ne comporte le langage écrit. Il y
+a des formes pour l'esprit, comme il y a des formes pour les yeux; la
+langue qui parle aux yeux n'est pas celle qui parle à l'esprit. Et le
+livre est là, pour nous répéter l'œuvre du peintre, mais pour
+exprimer ce qu'elle ne dit pas.
+
+A peine au travail, la démonstration de cette vérité me rassura. Je la
+tirai d'une expérimentation très sûre et décisive. J'en conclus avec la
+plus vive satisfaction que j'avais en main deux instruments distincts.
+Il y avait lieu de partager ce qui contenait à l'un, ce qui convenait à
+l'autre. Je le fis. Le lot du peintre était forcément si réduit, que
+celui de l'écrivain me parut immense. Je me promis seulement de ne pas
+me tromper d'outil en changeant de métier.
+
+Ce fut un travail charmant, qui ne me coûta pas d'efforts et me causa de
+vifs plaisirs. Il est clair que la forme de lettres, que j'adoptai pour
+les deux récits, était un simple artifice qui permettait plus d'abandon,
+m'autorisait à me découvrir un peu plus moi-même, et me dispensait de
+toute méthode. Si ces lettres avaient été écrites au jour le jour et sur
+les lieux, elles seraient autres; et peut-être, sans être plus fidèles,
+ni plus vivantes, y perdraient-elles ce je ne sais quoi et qu'on
+pourrait appeler l'image réfractée, ou, si l'on veut, l'esprit des
+choses. La nécessité de les écrire à distance, après des mois, après des
+années, sans autre ressource que la mémoire et dans la forme
+particulière propre aux souvenirs condensés, m'apprit, mieux que nulle
+autre épreuve, quelle est la _vérité_ dans les arts qui vivent de la
+nature, ce que celle-ci nous fournit, ce que notre sensibilité lui
+prête. Elle me rendit toute sorte de services. Surtout, elle me
+contraignit à chercher la vérité en dehors de l'exactitude et la
+ressemblance en dehors de la copie conforme. L'exactitude poussée
+jusqu'au scrupule, une vertu capitale lorsqu'il s'agit de renseigner,
+d'instruire ou d'imiter, ne devenait plus qu'une qualité de second
+ordre, dans un ouvrage de ce genre, pour peu que la majorité soit
+parfaite, qu'il s'y mêle un peu d'imagination, que le temps ait choisi
+les souvenirs; en un mot, qu'un grain d'art s'y soit glissé.
+
+Je n'insisterai pas autrement; ce sont là des façons de voir et des
+détails de purs procédés qui ne regardent et qui n'intéresseraient
+personne. Je dirai seulement que le choix des termes, à côté du choix
+des couleurs, me servait à plus d'une étude instructive. Je ne cacherai
+pas combien j'étais ravi, lorsqu'à l'exemple de certains peintres, dont
+la palette est très sommaire et l'œuvre cependant riche en
+expressions, je me flattais d'avoir tiré quelque relief ou quelque
+couleur d'un mot très simple en lui même, souvent le plus usuel et le
+plus usé, parfaitement terne à le prendre isolément. Il y avait là, pour
+un homme qui n'était pas plus maître de sa plume qu'il ne l'était de son
+pinceau et qui faisait à la fois deux apprentissages, un double
+enseignement plein de leçons intéressantes. Notre langue étonnamment
+saine et expressive, même en son fonds moyen et dans ses limites
+ordinaires, m'apparaissait comme inépuisable en ressources. Je la
+comparais à un sol excellent, tout borné qu'il est, qu'on peut
+indéfiniment exploiter dans sa profondeur, sans avoir besoin de
+l'étendre, propre à donner tout ce qu'on veut de lui, à la condition
+qu'on y creuse. Souvent je me demandais ce qu'on devrait entendre au
+juste par _néologisme_. Et quand je cherchais l'explication de ce mot
+dans de bons exemples, je trouvais qu'un néologisme est tout simplement
+l'emploi nouveau d'un terme connu.
+
+Ces remarques, assez inutiles s'il se fût agi d'un livre où l'idée
+domine, où le raisonnement est l'allure ordinaire de l'esprit,
+devenaient autant de précautions nécessaires dans une suite de récits
+et de tableaux visiblement puisés aux souvenirs d'un peintre. Ce que sa
+mémoire avec des habitudes spéciales, ce que son œil avec plus
+d'attention, de portée et de facettes, avaient retenu de sensations
+pendant le cours d'un long voyage en pleine lumière, il essayait de
+l'approprier aux convenances de la langue écrite. Il transposait à peu
+près comme fait un musicien, en pareil cas. Il aurait voulu que tout se
+vît sans offusquer la vue, sans blesser le goût: que le trait fût vif,
+sans insistance de main; que le coloris fût léger plutôt qu'épais;
+souvent que l'émotion tînt lieu de l'image. En un mot, sa pensée
+constante, je le répète, était que sa plume n'eût pas trop l'air d'un
+pinceau chargé d'huile et que sa palette n'éclaboussât pas trop souvent
+son écritoire.
+
+Ces deux livres terminés, à deux ans de distance et pour ainsi dire
+écrits d'une haleine, je les publiai comme ils étaient venus, sans les
+regarder de trop près. Les défauts qui sautent aux yeux, je les
+apercevais, même avant qu'on me les signalât. Soit à dessein, soit par
+impuissance de me corriger, je n'en fis pas disparaître un seul; et le
+public voulut bien n'y voir qu'un manque excusable de maturité.
+
+On fit à ces deux livres un bon accueil. Je dirais que l'accueil fut
+inespéré, si je ne craignais d'exagérer l'importance d'une publicité de
+petit bruit et de manquer de mesure, pour ne pas manquer de
+reconnaissance. Des approbations, que je n'oublierai jamais, me vinrent
+de divers côtés. Il y en eut que je n'attendais guère; il y en eut que
+je n'osais point espérer. Je fus surpris, touché, profondément heureux,
+et plutôt tranquillisé dans ma manière d'être et de voir. Je me gardai
+bien de prendre ces témoignages pour un brevet de confraternité, donné
+par des écrivains de premier ordre, à un débutant qui ne devait jamais
+être un des leurs. J'y vis une sorte de complaisance empressée,
+bienveillante, infiniment courtoise, à admettre momentanément dans leur
+compagnie quelqu'un venu par hasard, et qui n'y devait pas rester.
+
+De ceux dont le patronage inattendu me fut alors plus doux, l'un est
+mort depuis, en plein éclat, après avoir occupé dans la littérature
+pittoresque un rang tout à fait supérieur; romancier, poète, critique,
+voyageur; passionnément épris de la forme dans sa rareté, dans son
+opulence; une main exquise, un œil d'une surprenante justesse; doué
+comme il le fallait pour tenter l'alliance entre deux arts dont, grâce
+à lui, les contacts devenaient si fréquents, et seulement trop convaincu
+peut-être qu'il y avait réussi; au fond très circonspect; sachant
+admirablement ce qu'il faisait et le faisant à merveille; _impeccable_,
+comme écrivait de lui un de ses disciples, en ce sens que s'il n'est pas
+un maître exemplaire, il aura du moins laissé dans son œuvre quelques
+morceaux de maîtrise excellents.
+
+L'autre, pour l'honneur des lettres françaises, porte aussi légèrement
+que si cela ne pesait rien, quarante années résolues de travaux et de
+vraie gloire. Le jour où mon premier livre parut, ce fut lui qui me
+tendit la main, pour ainsi dire à mon insu. J'ignore ce qu'on put
+augurer d'un inconnu quand on le vit placé sous le patronage d'un pareil
+nom; mais je sais bien qu'en m'appuyant pour la première fois sur cette
+main quasi souveraine, je sentis combien elle avait de bonté pour les
+jeunes et de douceur encourageante pour les faibles.
+
+J'ai dit, je crois, ce que j'avais à dire. Peut-être est-ce trop ou pas
+assez. Un volume de pur roman, publié quelques années plus tard,
+reproduisit sous une autre forme le côté tout personnel des ouvrages
+précédents, et j'en restai là.
+
+Des voyages que j'ai faits depuis lors, j'ai résolu de ne rien dire. Il
+m'eût fallu parler de lieux nouveaux, à peu près comme j'avais parlé des
+anciens. Mais à quoi bon? Qu'importe que le spectacle change, si la
+manière de voir et de sentir est toujours la même?
+
+Il me reste, à la vérité, un champ d'observations tout différent, celui
+où je suis placé désormais et où me retiennent mes habitudes plutôt que
+mes goûts. Je l'ignore. J'estime qu'il y aurait, sur certains points qui
+me sont familiers, beaucoup à dire, en exposant ce que j'aperçois, ce
+que je sais, ce que je crois. Le sujet serait, on le comprend, délicat
+pour un homme de métier devenu critique, à qui l'on demanderait, avec
+raison, moins de paroles et de meilleures preuves. Ce sujet à la fois si
+tentant et si épineux, m'est-il permis, me sera-t-il défendu d'y
+toucher? Jusqu'à présent j'ai jugé qu'il était séant de me l'interdire.
+
+Il n'est pas de livre un peu digne d'être lu qui n'ait son public et qui
+ne se l'attache, grâce à des affinités purement humaines. Il se forme
+ainsi quelquefois des amitiés qui se consolident, en raison de l'âge du
+livre, en souvenir de l'époque où l'on était jeunes ensemble. C'est à ce
+petit nombre d'amis connus ou inconnus d'ancienne date que je destine
+particulièrement cette édition.
+
+E. F.
+
+Paris, 1er juin 1874.
+
+
+
+
+UN ÉTÉ
+
+DANS LE SAHARA
+
+
+
+
+I
+
+DE MEDEAH A EL-AGHOUAT.
+
+
+
+
+Medeah, 22 mai 1853.
+
+
+Cher ami, je comptais ne t'écrire que de ma première étape; mais
+l'inaction forcée où je suis me fait ouvrir, sans plus attendre, mon
+journal de route. Je le commence quand même, ne fût-ce que pour abréger
+les heures et pour me consoler avec «cette petite lumière intérieure»
+dont parle Jean Paul, et qui nous empêche de voir et d'entendre le temps
+qu'il fait dehors.
+
+Depuis le jour où tu m'as quitté, nous vivons au milieu d'une vraie
+tempête. Tu l'as traversée toi-même, sans doute, en retournant en
+France; car elle nous vient du Nord, soufflant à la manière du mistral
+et tout imprégnée d'eau de mer. Quoique nous soyons en mai, l'hiver, tu
+t'en souviens, avait encore un pied posé sur les blancs sommets de la
+Mouzaïa; c'est lui qui visite une dernière fois, du moins on l'espère,
+les jolies campagnes déjà fleuries de Medeah.--Suppose une étendue de
+quarante lieues de nuages, amoncelés entre l'_Ouarensenis_ et nous, et
+tu pourras imaginer dans quelles profondeurs de brume sa magnifique
+pyramide est ensevelie. Quant au Zaccar, notre voisin, c'est à peine si,
+de loin en loin, on aperçoit, à travers un rideau de pluie moins serré,
+sa double corne tout estompée par les bords et d'un affreux ton d'encre
+de Chine, étendue d'eau.
+
+Ce brusque retour des pluies nous a surpris au moment de monter à
+cheval. Nos adieux étaient faits, nos mulets de bât déjà chargés; il a
+fallu donner contre-ordre à notre escorte de cavaliers; et me voici,
+confiné dans une chambre d'auberge, n'ayant pour toute distraction que
+la vue des cigognes, lugubrement perchées aux bords de leurs vastes
+nids, et attendant impatiemment qu'une éclaircie se fasse dans ce ciel
+de Hollande.
+
+Réduit comme je le suis à stimuler mon enthousiasme prêt à faiblir par
+toutes sortes de rêveries, anticipées où rétrospectives, j'ai accueilli
+avec complaisance tout à l'heure un souvenir dont tu voudras bien te
+contenter, faute de mieux. Il pourrait, du reste, servir de préface à
+ces notes, où je compte plus tard prendre ma revanche, en te racontant
+les fêtes du Soleil.
+
+--Tu dois connaître dans l'œuvre de Rembrandt une petite eau-forte,
+de facture hachée, impétueuse, et d'une couleur incomparable, comme
+toutes les fantaisies de ce génie singulier, moitié nocturne, moitié
+rayonnant, qui semble n'avoir connu la lumière qu'à l'état douteux de
+crépuscule, ou à l'état violent d'éclairs. La composition est fort
+simple: ce sont trois arbres hérissés, bourrus de forme et de feuillage;
+à gauche, une plaine à perte de vue; un grand ciel où descend une
+immense nuée d'orage; et, dans la plaine, deux imperceptibles voyageurs,
+qui cheminent en toute hâte et fuient, le dos au vent.--Il y a là toutes
+les transes de la vie de voyage, plus un côté mystérieux et pathétique,
+qui m'a toujours fortement préoccupé. Parfois même, il m'est arrivé d'y
+voir comme une signification qui me serait personnelle: c'est à la pluie
+que j'ai dû de connaître, une première fois, il y a cinq ans, le pays du
+perpétuel Été; c'est en la fuyant éperdument qu'enfin j'ai rencontré le
+soleil sans brume.
+
+C'était en 1848, en février, il n'y avait pas eu d'intervalle cette
+année-là entre les pluies de novembre et les grandes pluies d'hiver,
+lesquelles duraient depuis trois mois et demi, presque sans un seul jour
+de repos. J'avais fui de Blidah à Alger, d'Alger à Constantine, sans
+trouver un point du littoral épargné par ce funeste hiver; il s'agissait
+de chercher un lieu qu'il ne pût atteindre: c'est alors que je pensai
+au Désert.--La route qui y conduit se dessinait sur le _Condiat-Aty_
+trempé d'eau, et, de temps en temps, j'en voyais descendre de longs
+convois de gens, au visage marqué par un éternel coup de soleil, suivis
+de leurs chameaux chargés de dattes et de produits bizarres. Il me
+semblait sentir encore, en les approchant, comme un reste de tiédeur
+apportée dans les plis fangeux de leurs burnouss. Un matin donc, nous
+partîmes en désespérés, passant, tant bien que mal, les rivières
+débordées et poussant droit devant nous, vers Bisk'ra. Cinq jours après,
+le 28 février, j'arrivais à _El-Kantara_, sur la limite du Tell de
+Constantine, harassé, transi, traversé jusqu'au cœur, mais bien
+résolu à ne plus m'arrêter qu'en face du soleil indubitable du Sud.
+
+El-Kantara--le pont--garde le défilé et pour ainsi dire l'unique porte
+par où l'on puisse, du Tell, pénétrer dans le Sahara. Ce passage est une
+déchirure étroite, qu'on dirait faite de main d'homme, dans une énorme
+muraille de rochers de trois ou quatre cents pieds d'élévation. Le pont,
+de construction romaine, est jeté en travers de la coupure. Le pont
+franchi, et après avoir fait cent pas dans le défilé, vous tombez, par
+une pente rapide, sur un charmant village, arrosé par un profond cours
+d'eau et perdu dans une forêt de vingt-cinq mille palmiers. Vous êtes
+dans le Sahara.
+
+Au delà s'élève dans une double rangée de collines dorées, derniers
+mouvements du sol, qui, douze lieues plus loin, vont expirer dans la
+plaine immense et plate du petit désert d'Angad, premier essai du grand
+Désert.
+
+Grâce à cette situation particulière, El-Kantara, qui est, sur cette
+ligne, le premier des villages sahariens, se trouve avoir ce rare
+privilège d'être un peu protégé par sa forêt contre les vents du désert,
+et de l'être tout à fait contre ceux du nord par le haut rempart de
+rochers auquel il est adossé. Aussi, est-ce une croyance établie chez
+les Arabes que la montagne arrête à son sommet tous les nuages du Tell;
+que la pluie vient y mourir, et que l'hiver ne dépasse pas ce pont
+merveilleux, qui sépare ainsi deux saisons, l'hiver et l'été; deux pays,
+le Tell et le Sahara; et ils en donnent pour preuve que, d'un côté, la
+montagne est noire et couleur de pluie, et de l'autre, rose et couleur
+de beau temps.
+
+C'était notre avant-dernière marche, la dernière devant nous conduire
+d'une traite à Bisk'ra. La matinée avait été glacée; le thermomètre,
+sous nos froides tentes de K'sour, marquait à notre réveil 1º au-dessous
+de 0. Je me souviens, quoiqu'à cinq ans de distance, des moindres
+détails de cette journée. Peu s'en était fallu qu'elle ne devînt
+terrible; mon ami A... S... avait failli se casser la tête en voulant me
+passer mon fusil; je portais en bandoulière ce fusil funeste, et l'avais
+déchargé, m'étant promis de ne plus m'en servir. Il y avait, pour le
+sûr, un peu de mélancolie parmi nous et, depuis l'accident surtout, on
+se taisait. Le lieu était fort triste. Nous suivions une avenue
+pierreuse, encaissée entre deux longs murs de rochers sombres,
+absolument dépouillée d'herbes, mal éclairée par un jour sans soleil. De
+temps en temps, un aigle, posé sur un angle avancé de la montagne, se
+levait lentement à notre approche et montait d'un vol circulaire
+au-dessus de nos têtes. Le ciel tendu de gris se reposait de pleuvoir;
+mais le vent se maintenait au nord: il enfilait la gorge et semblait
+vouloir nous poursuivre. C'était un petit souffle aigu, persistant,
+qu'on entendait à peine, et cependant très incommode. Je me le rappelle
+surtout à cause des bruits singuliers qu'il faisait dans les canons
+vides de mon fusil; on eût dit la sonnerie de deux cloches tintant
+ensemble sur un mode plaintif et pas tout à fait à l'unisson. Le bruit
+était si léger qu'il me paraissait venir de fort loin, et si étrangement
+triste, que, pendant le reste de la journée, il m'importuna. Ce ne fut
+que le lendemain qu'en l'entendant se reproduire, je finis par en
+découvrir la cause. Enfin nous atteignîmes le défilé; il était six
+heures moins quelques minutes.
+
+Le docteur T... nous précédait au galop de son cheval boiteux, tout en
+chantant languissamment la chanson pseudo-arabe et nouvelle encore de
+_Khedoudja_; il arriva le premier sur le pont, se découvrit et nous
+cria:
+
+«Messieurs, ici on salue!»
+
+Est-il vrai que la première colonne militaire qui ait, en 1844, franchi
+ce pont célèbre, se soit arrêtée par un mouvement de subite admiration,
+et que les musiques se soient mises à jouer d'enthousiasme? Je ne sais
+là-dessus que ce qu'on m'en a dit; mais ce soir-là, le spectacle que
+j'avais sous les yeux m'eût fait croire à cette tradition.
+
+Les palmiers, les premiers que je voyais; ce petit village couleur d'or,
+enfoui dans des feuillages verts déjà chargés des fleurs blanches du
+printemps; une jeune fille qui venait à nous, en compagnie d'un
+vieillard, avec le splendide costume rouge et les riches colliers du
+désert, portant une amphore de grès sur sa hanche nue; cette première
+fille à la peau blonde, belle et forte d'une jeunesse précoce, encore
+enfant et déjà femme; ce vieillard abattu, mais non défiguré par une
+vieillesse hâtive; tout le désert m'apparaissant ainsi sous toutes ses
+formes, dans toutes ses beautés et dans tous ses emblèmes; c'était, pour
+la première, une étonnante vision. Ce qu'il y avait surtout
+d'incomparable, c'était le ciel: le soleil allait se coucher et dorait,
+empourprait, émaillait de feu une multitude de petits nuages détachés du
+grand rideau noir étendu sur nos têtes, et rangés comme une frange
+d'écume au bord d'une mer troublée. Au delà commençait l'azur; et alors,
+à des profondeurs qui n'avaient pas de limites, à travers des limpidités
+inconnues, on apercevait le pays céleste du bleu. Des brises chaudes
+montaient, avec je ne sais quelles odeurs confuses et quelle musique
+aérienne, du fond de ce village en fleurs; les dattiers, agités
+doucement, ondoyaient avec des rayons d'or dans leurs palmes; et l'on
+entendait courir, sous la forêt paisible, des bruits d'eau mêlés aux
+froissements légers du feuillage, à des chants d'oiseaux, à des sons de
+flûte. En même temps un _muezzin_, qu'on ne voyait pas, se mit à chanter
+la prière du soir, la répétant quatre fois aux quatre points de
+l'horizon, et sur un mode si passionné, avec de tels accents, que tout
+semblait se taire pour l'écouter.
+
+Le lendemain, même beauté dans l'air et même fête partout. Alors,
+seulement, je me donnai le plaisir de regarder ce qui se passait au nord
+du village, et le hasard me rendit témoin d'un phénomène en effet très
+singulier. Tout ce côté du ciel était sombre et présentait l'aspect d'un
+énorme océan de nuages, dont le dernier flot venait pour ainsi dire
+s'abattre et se rouler sur l'extrême arête de la montagne. Mais la
+montagne, comme une solide falaise, semblait le repousser au large; et,
+sur toute la ligne orientale du Djebel-Sahari, il y avait un remous
+violent exactement pareil à celui d'une forte marée. Derrière,
+descendaient lugubrement les traînées grises d'un vaste déluge; puis,
+tout à fait au fond, une montagne éloignée montrait sa tête couverte de
+légers frimas. Il pleuvait à torrents dans la vallée du Metlili, et
+quinze lieues plus loin il neigeait. L'éternel printemps souriait sur
+nos têtes.
+
+Notre arrivée au désert se fit par une journée magnifique, et je n'eus
+pas une seule goutte de pluie pendant tout mon séjour dans le Sahara,
+qui fut long.
+
+Tel fut, cher ami, le préambule radieux de mon voyage aux _Zibans_. Ce
+passage inattendu d'une saison à l'autre, l'étrangeté du lieu, la
+nouveauté des perspectives, tout concourut à en faire comme un lever de
+rideau splendide; et cette subite apparition de l'Orient par la porte
+d'or d'El-Kantara m'a laissé pour toujours un souvenir qui tient du
+merveilleux.
+
+Aujourd'hui, je n'attends plus, ni ne désire aucune surprise; mon
+arrivée au désert se fera plus simplement; sans étonnement, car je vais
+revoir, sinon les mêmes lieux, du moins des choses et des aspects
+connus; sans coup de théâtre, car il n'y a pas d'El-Kantara sur la route
+uniforme et très prévenue que je vais suivre.
+
+Même, et pour savoir d'avance à quoi m'en tenir tout à fait, j'ai
+soigneusement étudié la carte du Sud, depuis Medeah jusqu'à El-Aghouat;
+non point en géographe, mais en peintre.--Voici à peu près ce qu'elle
+indique: des montagnes jusqu'à Boghar; à partir de Boghar, sous la
+dénomination de Sahara, des plaines succédant à des plaines: plaines
+unies, marécages, plaines sablonneuses, terrains secs et pierreux,
+plaines onduleuses et d'_alfa_; à douze lieues nord d'El-Aghouat, un
+palmier; enfin, El-Aghouat, représenté par un point plus large, à
+l'intersection d'une multitude de lignes brisées, rayonnant en tout
+sens, vers des noms étranges, quelques-uns à demi fabuleux; puis, tout à
+coup, dans le sud-est, une plaine indéfiniment plate, aussi loin que la
+vue peut s'étendre; et, sur ce grand espace laissé en blanc, ce nom
+bizarre et qui donne à penser, _Bled-el-Ateuch_, avec sa traduction:
+_Pays de la soif_.--D'autres reculeraient devant la nudité d'un
+semblable itinéraire; je t'avoue que c'est précisément cette nudité qui
+m'encourage.
+
+Je crois avoir un but bien défini.--Si je l'atteignais jamais, il
+s'expliquerait de lui-même; si je ne dois pas l'atteindre, à quoi bon te
+l'exposer ici?--Admets seulement que j'aime passionnément le bleu, et
+qu'il y a deux choses que je brûle de revoir: le ciel sans nuages,
+au-dessus du désert sans ombre.
+
+
+
+
+El-Gouëa, 24 mai au soir.
+
+
+On compte, par la route que nous suivons, quatorze lieues de Medeah à
+Boghar; à peu près deux lieues de moins que la route des prolonges. Elle
+est aussi directe que peut l'être un sentier d'Arabe dans un pays
+difficile; c'est-à-dire qu'à moins d'escalader les montées comme on fait
+d'un rempart et de se laisser glisser aux descentes, il me paraît
+presque impossible d'abréger davantage. J'ai cru remarquer que le plus
+souvent nous coupions droit devant nous en pleine montagne, et je n'ai
+pas vu d'ailleurs que cette voie escarpée, où nous entraînait notre
+chef de file, fût autrement tracée que par le passage des bergers ou par
+l'écoulement naturel des eaux de pluie. Cependant rien n'est plus aisé
+que d'y mener un convoi marchant en bon ordre, avec des mulets peu
+chargés et des chevaux prudents.
+
+Tout ce pâté de montagnes, que nous avons mis cinq heures à traverser,
+présente un système irrégulier de mamelons coniques profondément
+découpés et séparés par d'étroits ravins. Au fond de chacun de ces
+ravins, creusés en forme d'entonnoirs, il y a des eaux courantes ou de
+jolies fontaines, avec des lauriers-roses en abondance. Les pentes sont
+entièrement couvertes de broussailles, et les sommets se couronnent avec
+gravité de chênes verts, de chênes-lièges et d'arbres résineux. De loin
+en loin, de petites fumées odorantes, qu'on voit filer paisiblement
+au-dessus des bois, et de rares carrés d'orges vertes indiquent, dans ce
+lieu solitaire, la présence de quelques agriculteurs arabes. Cependant,
+on n'aperçoit ni le propriétaire du champ, ni les cabanes d'où sortent
+ces fumées; on ne rencontre personne, on n'entend pas même un aboiement
+de chien. L'Arabe n'aime pas à montrer sa demeure, pas plus qu'il n'aime
+à dire son nom, à parler de ses affaires, à raconter le but de ses
+voyages. Toute curiosité dont il peut être l'objet lui est importune.
+Aussi établit-il sa maison aux endroits les moins apparents, à peu près
+comme on ferait une embuscade, de manière à n'être point vu, mais à tout
+observer. Du fond de cette retraite invisible, il a l'œil ouvert sur
+les routes, il surveille les gens qui passent, en remarque le nombre et
+s'assure, avec inquiétude, du chemin qu'ils prennent. C'est une alarme
+quand on fait mine d'examiner le pays, de s'y arrêter ou de se diriger
+précisément vers le lieu qu'il habite. Quelquefois un de ces campagnards
+soupçonneux vous accompagne ainsi fort loin, à votre insu et ne vous
+perd de vue que lorsqu'il n'a plus aucun intérêt réel ou imaginaire à
+vous suivre. Toutes les habitudes du paysan arabe sont soumises à ce
+système absolu de précaution et d'espionnage; et sa manière d'entendre
+la propriété ne peut s'expliquer que par ce général sentiment de
+défiance. Même à l'état sédentaire, il ne se croit tranquille possesseur
+que de ce qu'il détient; il préfère la fortune mobilière, parce que rien
+ne la constate, qu'elle est facile à convertir, facile à nier et
+enfouissable. La terre, au contraire, l'embarrasse; et toute propriété
+foncière lui semble incertaine et surtout compromettante. Il n'occupe
+donc ostensiblement que le petit coin qu'il a ensemencé, et, s'il
+néglige de s'étendre au delà et de s'approprier par la culture tout le
+terrain qui l'environne, s'il entretient la solitude autour de lui, et
+pour ainsi dire jusqu'à la porte de sa maison, c'est uniquement pour ne
+pas faire un aveu plus manifeste de ce qu'il possède. Rien n'est donc
+plus abandonné en apparence qu'un pays habité par des tribus arabes; on
+ne saurait y tenir moins de place, y faire moins de bruit, ni plus
+discrètement empiéter sur le désert.
+
+Nous avancions en silence et gravissions péniblement, pendus aux crins
+de nos chevaux, de longs escarpements dont chacun nous coûtait une heure
+à franchir. Nous faisions lever des engoulevents, des tourterelles de
+bois, quelques volées plus rares de perdrix grises; par moments, le cri
+sonore d'un merle éclatait tout près de nous, et l'on voyait le petit
+oiseau noir fuir au-dessus des fourrés. Il faisait chaud; l'air était
+orageux; le ciel, semé de nuages, avec des trouées d'un bleu sombre,
+promenait des ombres immenses sur l'étendue de ce beau pays, tout coloré
+d'un vert sérieux. C'était paisible, et je ne puis dire à quel point
+cela me parut grand. A chaque sommet que nous atteignions, je me
+retournais pour voir monter, à l'horizon opposé, les pics bleuâtres de
+la _Mouzaïa_. Il y eut un moment où, par l'échancrure des gorges,
+j'entrevis un coin de la plaine, et au-dessus, dans le brouillard,
+quelque chose de bleu qui ressemblait encore à la mer, cette
+Méditerranée, mon ami, que d'ici j'appelle la mer du Nord, et qu'un
+jour, avec regret, j'appellerai, comme autrefois, la mer d'Afrique. De
+temps en temps, Medeah se montrait au nord-ouest sur un plateau plus
+clair que les autres, où l'on voyait se dessiner des routes. Vers trois
+heures, je l'aperçus pour la dernière fois et je lui dis adieu. Il
+n'apparaissait plus que comme une masse un peu rouge piquée de points
+blanchâtres au-dessus d'un triple étage de mamelons boisés; je
+distinguais confusément les deux ou trois minarets qui dominent la
+ville; je crus reconnaître celui que tu préfères, au pied des casernes,
+et je donnai un souvenir à nos cigognes; puis mon œil fit le tour de
+l'horizon. Je ne sais quels fils imperceptibles qui me tenaient au
+cœur se tendirent un moment plus fort que je n'aurais cru, et je
+compris alors seulement que je partais et que j'entreprenais autre chose
+qu'une promenade.
+
+Il y avait quatre heures que nous marchions; nous n'avions pas fait cinq
+lieues encore, mais nous achevions de monter. Après une dernière heure
+de marche sur des pentes douces et parmi des fourrés très-épais, mon
+cheval donna des signes de joie, et je découvris devant moi, dans une
+sorte de clairière élevée, une maison blanche entourée de cabanes de
+paille, quelques tentes noires, et notre avant-garde de cavaliers qui
+déjà disposait le bivouac.
+
+Nous voici donc dans _El-Gouëa_, ou, si tu veux, à _la Clairière_,
+campés pour cette nuit près de la maison du commandement de
+_Si-Djilali-Bel Hadj-Meloud_, caïd des _Beni-Haçen_. On appelle maisons
+de commandement certaines maisons fortifiées, que notre gouvernement
+fait bâtir à l'intérieur du pays, pour servir de résidence officielle à
+un chef de tribus, de lieu de défense en cas de guerre, et en même temps
+d'hôtellerie pour les voyageurs. Indépendamment du chef arabe, qui
+l'occupe assez irrégulièrement, ces postes sont en général gardés par
+quelques hommes d'infanterie détachés de la garnison française la plus
+voisine. Avec plus d'importance et de plus grandes dimensions, ils
+deviennent des _bordj_ (proprement: lieux fortifiés). La maison
+d'El-Gouëa n'est qu'un modeste corps de garde en rez-de-chaussée, avec
+une cour au centre, quatre pavillons saillants aux quatre angles, des
+murs bas, seulement percés de meurtrières, une porte pleine et ferrée.
+Un grand noyer qui s'élève en forme de boule de l'autre côté de la
+maison, des hangars de chaume disposés autour, soutenus par des branches
+mortes et palissadés de broussailles, le jeu du ciel entre les vastes
+rameaux de l'arbre et de gros nuages orageux roulés en masses
+étincelantes au-dessus des coteaux devenus bruns, tout cela formait un
+ensemble de tableau peu oriental, mais qui m'a plu, précisément à cause
+de sa ressemblance avec la France. Du côté du sud, il n'y a pas de vue;
+du côté du nord et du couchant, nous dominons une assez grande étendue
+de collines et de petites vallées, clairsemées de bouquets de bois, de
+prairies naturelles et de quelques champs cultivés. Les collines se
+couvraient d'ombres, les bois étaient couleur de bronze, les champs
+avaient la pâleur exquise des blés nouveaux, le contour des bois
+s'indiquait par un filet d'ombres bleues. On eût dit un tapis de velours
+de trois couleurs et d'épaisseur inégale: rasé court à l'endroit des
+champs, plus laineux à l'endroit des bois. Dans tout cela, rien de
+farouche et qui fasse penser au voisinage des lions.
+
+Les deux tentes arabes dressées pour nous recevoir serviront d'asile à
+nos gens et d'abri pour nos bagages, car nous avons tout juste de quoi
+nous loger nous-mêmes. Je te parlerai de notre _galfa_ (caravane) quand
+elle sera complète et organisée sur un pied de long voyage, quand nous
+aurons remplacé nos mulets de montagne par des chameaux, et quand notre
+_klhebbir_ (conducteur-chef de caravane), qui, tu le sais, est M. N***,
+aura rassemblé toute sa suite de cavaliers et de serviteurs. Le tout,
+chameaux, tentes supplémentaires et gens d'escorte, nous attend à
+_Boghari_, où nous les trouverons demain soir. Jusqu'ici, notre petit
+convoi, d'assez vulgaire apparence, se compose, presque à nombre égal,
+de burnouss et d'habits français, et nos muletiers n'ont pas la rude et
+patiente allure que je m'attends à trouver dans nos chameliers, ces
+intrépides marcheurs du désert.
+
+Il est huit heures; nous venons de rentrer sous nos tentes après avoir
+soupé chez le caïd. _Si-Djilali_ nous a donné la _diffa_: il arrivait
+tout exprès pour nous recevoir de la tribu qu'il habite à quelques
+lieues d'ici. Il est impossible de recevoir au seuil des pays arabes une
+hospitalité plus encourageante. Quant à notre hôte, je retrouve en lui
+ces grands traits de montagnard que nous avons déjà pressentis à Medeah
+et tant admirés, si tu t'en souviens; et, comme personnage de
+frontispice, il a déjà sa valeur. C'est une belle tête, fortement
+basanée, ardente et pleine de résolution, quoique souriante, avec de
+grands yeux doux et une bouche fréquemment entr'ouverte à la manière des
+enfants; cette habitude fait remarquer ses dents qui sont superbes. Il
+porte deux _burnouss_, un noir par-dessus un blanc. Le _burnouss_ noir,
+qu'on voit rarement dans les tribus du littoral et qui disparaît,
+m'a-t-on dit, dans le Sud, semble être propre aux régions intermédiaires
+que je vais traverser de Medeah à D'jelfa. Il est de grosse laine ou de
+poil de chameau; on dirait du feutre, tant il est lourd, épais, rude au
+toucher: il a plus d'ampleur que le burnouss de laine blanche, et tombe
+tout d'une pièce quand il est pendant; relevé sur l'épaule, il forme à
+peine un ou deux plis réguliers et cassants. Il fait paraître courts les
+hommes les plus grands, tant il les élargit, et leur donne alors une
+pesanteur de démarche, une majesté de port extraordinaires. Ajoute à ce
+vêtement un peu monacal, qui tient de la chape par la roideur, et du
+froc par le capuchon rabattu dans le dos, des bottes rouges de cavalier,
+un chapelet de bois brun, une ceinture de maroquin bouclée à la taille,
+usée par le frottement des pistolets, enfin un long cordon d'amulettes
+de bois ou de sachets de cuir rouge descendant sur un _haïk djeridi_ de
+fine laine lamée de soie; tout laine et tout cuir, sans broderie, sans
+flots de soie, sans une ganse d'or, telle était la tenue sévère de
+notre hôte. _Si-Djilali_ est de noblesse militaire; son père,
+_Si-Hadj-Meloud_, est pèlerin de la Mecque. Il y a, comme tu le vois, du
+sang de fanatique et de soldat dans ses veines. C'est un homme de trente
+ans, ou bien alors un jeune homme que la fatigue, une grande position,
+la guerre peut-être, ou seulement le soleil de son pays ont mûri de
+bonne heure. A le regarder de plus près, on s'aperçoit que ses yeux
+pleins de flammes ne sont pas toujours d'accord avec sa bouche, quand
+celle-ci sourit, et que cette juvénile hilarité des lèvres n'est qu'une
+manière d'être poli.
+
+La chambre où nous mangions était petite, sans meubles, avec une
+cheminée française et des murs déjà dégradés, quoique la maison soit
+neuve. Il y avait du feu dans la cheminée; un tapis de tente, trop grand
+pour la chambre et roulé contre un des murs, de manière à nous faire un
+dossier; pour tout éclairage, une bougie tenue par un domestique
+accroupi devant nous, et faisant, dans une immobilité absolue, l'office
+de chandelier. Si simple que soit la salle à manger, si mal éclairé que
+soit le tapis qui sert de table, un repas arabe est toujours une affaire
+d'importance.
+
+Je n'ai pas à t'apprendre que la _diffa_ est le repas d'hospitalité. La
+composition en est consacrée par l'usage et devient une chose
+d'étiquette. Pour n'avoir plus à revenir sur ces détails, voici le menu
+fondamental d'une _diffa_ d'après le cérémonial le plus rigoureux.
+D'abord un ou deux moutons rôtis entiers; on les apporte empalés dans
+de longues perches et tout frissonnants de graisse brûlante: il y a sur
+le tapis un immense plat de bois de la longueur d'un mouton; on dresse
+la broche comme un mât au milieu du plat; le porte-broche s'en empare à
+peu près comme d'une pelle à labourer, donne un coup de son talon nu sur
+le derrière du mouton et le fait glisser dans le plat. La bête a tout le
+corps balafré de longues entailles faites au couteau avant qu'on ne la
+mette au feu; le maître de la maison l'attaque alors par une des
+excoriations les plus délicates, arrache un premier lambeau et l'offre
+au plus considérable de ses hôtes. Le reste est l'affaire des convives.
+Le mouton rôti est accompagné de galettes au beurre, feuilletées et
+servies chaudes; puis viennent des ragoûts, moitié mouton et moitié
+fruits secs, avec une sauce abondante, fortement assaisonnée de poivre
+rouge. Enfin arrive le couscoussou, dans un vaste plat de bois reposant
+sur un pied en manière de coupe. La boisson se compose d'eau, de lait
+doux (_halib_), de lait aigre (_leben_); le lait aigre semble préférable
+avec les aliments indigestes; le lait doux, avec les plus épicés. On
+prend la viande avec les doigts, sans couteau ni fourchette; on la
+déchire; pour la sauce, on se sert de cuillers de bois, et le plus
+souvent d'une seule qui fait le tour du plat. Le couscoussou se mange
+indifféremment, soit à la cuiller, soit avec les doigts; pourtant, il
+est mieux de le rouler de la main droite, d'en faire une boulette et de
+l'avaler au moyen d'un coup de pouce rapide, à peu près comme on lance
+une bille. L'usage est de prendre autour du plat, devant soi, et d'y
+faire chacun son trou. Il y a même un précepte arabe qui recommande de
+_laisser le milieu, car la bénédiction du ciel y descendra_. Pour boire,
+on n'a qu'une gamelle, celle qui a servi à traire le lait ou à puiser
+l'eau. A ce sujet, je connais encore un précepte: «Celui qui boit ne
+_doit_ pas respirer dans la tasse où est la boisson; il _doit_ l'ôter de
+ses lèvres pour reprendre haleine; puis il _doit_ recommencer à boire.»
+Je souligne le mot doit, pour lui conserver le sens impératif.
+
+Si tu te rappelles l'article _Hospitalité_ dans le livre excellent de M.
+le général Daumas sur le _Grand Désert_, tu dois voir que c'est dans les
+mœurs arabes un acte sérieux que de manger et de donner à manger, et
+qu'une _diffa_ est une haute leçon de savoir-vivre, de générosité, de
+prévenances mutuelles. Et remarque que ce n'est point en vertu de
+devoirs sociaux, chose absolument inconnue de ce peuple antisocial, mais
+en vertu d'une recommandation divine, et, pour parler comme eux, à titre
+d'_envoyé de Dieu_, que le voyageur est ainsi traité par son hôte. Leur
+politesse repose donc non sur des conventions, mais sur un principe
+religieux. Ils l'exercent avec le respect qu'ils ont pour tout ce qui
+touche aux choses saintes, et la pratiquent comme un acte de dévotion.
+
+Aussi ce n'est point une chose qui prête à rire, je l'affirme, que de
+voir ces hommes robustes, avec leur accoutrement de guerre et leurs
+amulettes au cou, remplir gravement ces petits soins de ménage qui sont
+en Europe la part des femmes; de voir ces larges mains, durcies par le
+maniement du cheval et la pratique des armes, servir à table, émincer la
+viande avant de vous l'offrir, vous indiquer sur le dos du mouton
+l'endroit le mieux cuit, tenir l'aiguière ou présenter, entre chaque
+service, l'essuie-mains de laine ouvrée. Ces attentions, qui dans nos
+usages paraîtraient puériles, ridicules peut-être, deviennent ici
+touchantes par le contraste qui existe entre l'homme et les menus
+emplois qu'il fait de sa force et de sa dignité.
+
+Et quand on considère que ce même homme, qui impose aux femmes la peine
+accablante de tout faire dans son ménage par paresse ou par excès de
+pouvoir domestique, ne dédaigne pas de les suppléer en tout quand il
+s'agit d'honorer un hôte, on doit convenir que c'est, je le répète, une
+grande et belle leçon qu'il nous donne, à nous autres gens du Nord.
+L'hospitalité exercée de cette manière, par les hommes à l'égard des
+hommes, n'est-elle pas la seule digne, la seule fraternelle, la seule
+qui, suivant le mot des Arabes, _mette la barbe de l'étranger dans la
+main de son hôte_? Au reste, tout a été dit là-dessus, excepté peut-être
+quelques détails plus ignorés qui prouvent à l'excès que l'invité est
+autorisé à se mettre dans le plus grand bien-être possible, et qu'il
+est permis, même en compagnie, de témoigner qu'on a l'estomac plein.
+C'est une habitude que notre civilité puérile et honnête n'a pas même
+imaginé de défendre aux petits enfants qui ont trop mangé. Elle sera
+difficile à comprendre, surtout à excuser, de la part de gens si graves,
+et qui jamais ne s'exposent à la moquerie. Mais il ne faut pas oublier
+qu'elle est dans les mœurs, et que ces choses-là se font avec la plus
+étonnante bonhomie.
+
+Le café, le thé et le tabac ne sont servis qu'aux étrangers chrétiens,
+et sont totalement inconnus dans les k'sours et dans les douars arabes
+du Sud. Un Arabe qui se respecte s'abstient assez généralement d'en
+faire usage. Il y a de pauvres gens qui n'en ont jamais goûté. On se
+figure, tout à fait à tort, que chaque Arabe est armé de sa pipe, comme
+on voit les Maures et les Turcs. Les Maures eux-mêmes ne fument pas
+tous. J'en connais qui regardent cela comme un vice presque égal à celui
+de boire du vin; ceux-là sont les méthodistes sévères qui se montrent
+exacts aux mosquées et ne portent que des vêtements de laine ou de soie,
+sans broderie de métal, d'or ni d'argent.
+
+ * * * * *
+
+_Onze heures._--J'achève, en regardant la nuit, cette première veillée
+de bivouac. L'air n'est plus humide, mais la terre est toute molle, la
+toile des tentes est trempée de rosée; la lune, qui va se lever,
+commence à blanchir l'horizon au-dessus des bois. Notre bivouac repose
+dans une obscurité profonde. Le feu allumé au milieu des tentes, et près
+duquel les Arabes ont jusqu'à présent chuchoté, se racontant je ne sais
+quoi, mais assurément pas les histoires d'Antar, quoi qu'en disent les
+voyageurs revenus d'Orient; le feu abandonné s'est éteint et ne répand
+plus qu'une vague odeur de résine qui parfume encore tout le camp; nos
+chevaux ont de temps en temps, des frissons amoureux et poussent, vers
+une femelle invisible qui les enflamme, des hennissements aigus comme un
+éclat de trompette; tandis qu'une chouette, perchée je ne sais où,
+exhale à temps égaux, au milieu du plus grand silence, cette petite note
+unique, plaintive qui fait: clou! et semble une respiration sonore
+plutôt qu'un chant.
+
+
+
+
+Boghari, 26 mai au matin.
+
+
+Ou je me trompe fort, ou j'ai sous les yeux l'Afrique africaine comme on
+la rêve; et le reste de mon voyage n'aura plus, sous certains rapports,
+grand'chose à m'apprendre d'ici au désert. J'ai fait une vraie
+découverte en arrivant ici; car j'ai trouvé qu'à côté de _Boghar_, seul
+point que je connusse de nom, et qui, pour moi, représentait tout un
+pays, il en existe un autre dont personne ne parle, sans doute à cause
+de son inutilité stratégique, ou, plus probablement, à cause de son
+extraordinaire aridité. Ce pays, qui ne ressemble en rien au premier,
+s'appelle d'un nom qui a l'air d'un diminutif de Boghar, _Boghari_.
+
+Boghar est une citadelle française, sorte de grand'garde aventurée sur
+le sommet d'une haute montagne boisée de pins sombres et toujours verts;
+Boghari, au contraire, est un petit village entièrement arabe, cramponné
+sur le dos d'un mamelon soleilleux et toujours aride; ils se font face à
+trois quarts de lieue de distance, séparés seulement par le Chéliff et
+par une étroite vallée sans arbres. Je ne suis point monté à Boghar; ce
+que j'en vois d'ici me paraît triste, froid, curieux peut-être, mais
+ennuyeux comme un belvédère; quant à Boghari, heureusement pour lui, à
+peine habitable pour les Arabes, c'est tout simplement la vraie terre de
+Cham. Mais n'anticipons pas; j'y reviendrai. Nous traverserons ensemble
+toute cette vallée du Chéliff, et je m'imagine que derrière ces collines
+aplaties et nues qui barrent l'horizon du Sud, et que je vais franchir
+aujourd'hui, il y a des choses qui me surprendront.
+
+La première partie de l'étape en venant d'El-Gouëa, d'où nous sommes
+partis hier au jour levant, se fait non plus comme celle de la veille à
+travers des maquis entremêlés de bouquets d'arbres, mais à travers une
+belle forêt de chênes verts; par de vastes clairières tapissées d'herbes
+et avec de profondes perspectives sur les fonds bleus, sur les fonds
+verts, touffus, feuillus, d'un pays toujours et toujours boisé. Cette
+partie de l'étape est très belle. On rêve chasse, on rêve aboiements de
+meutes, dans ces solitudes pleines d'échos.
+
+Tout à coup la montagne manque sous vos pieds; l'horizon se dégage, et
+l'œil embrasse alors à vol d'oiseau, dans toute sa longueur, une
+vallée beaucoup moins riante, d'un gris fauve qui commence à sentir le
+feu; elle est comprise entre deux rangées de collines, celles de droite
+encore broussailleuses, celles de gauche à peine couronnées de quelques
+pins rabougris, et de plus en plus découvertes.
+
+La vallée prend son nom de l'_Oued-el-Akoum_, petite rivière encaissée,
+dont le voisinage anime par-ci par-là d'assez belles cultures, mais ne
+fait pas pousser un seul arbre, et qui court, inégalement bordée de
+berges terreuses et de lauriers-roses, se jeter dans le Chéliff au pied
+de Boghar.
+
+C'est là qu'à la halte du matin, par une journée blonde et transparente,
+j'ai revu les premières tentes et les premiers troupeaux de chameaux
+libres, et compris avec ravissement qu'enfin j'arrivais chez les
+patriarches.
+
+Le vieux _Hadj-Meloud_, tout semblable à son ancêtre _Ibrahim_, _Ibrahim
+l'hospitalier_, comme disent les Arabes, nous attendait à sa zmala, où
+son fils Si-Djilali était venu nous conduire lui-même, pour que toute la
+famille y fût présente. Il nous reçut à côté du _douar_, suivant
+l'usage, dans de grandes tentes dressées pour nous (Guïatin-el-Dyaf,
+tentes des hôtes), au milieu de serviteurs nombreux et avec tout
+l'appareil convenu. On y mangea beaucoup, et nous y bûmes le café dans
+de petites tasses vertes sur lesquelles il y avait écrit en arabe:
+«_Bois en paix_.»
+
+Je n'ai jamais, en effet, rien vu de plus paisible, ni qui invitât mieux
+à boire en paix dans la maison d'un hôte; je n'ai jamais rien vu de plus
+simple que le tableau qui se déroulait devant nous.
+
+Nos tentes très vastes et, soit dit en passant, déjà rayées de rouge et
+de noir comme dans le Sud, occupaient la largeur d'un petit plateau nu,
+au bord de la rivière. Elles étaient grandes ouvertes, et les portes,
+relevées par deux bâtons, formaient sur le terrain fauve et pelé deux
+carrés d'ombres, les seules qu'il y eût dans toute l'étendue de cet
+horizon accablé de lumière et sur lequel un ciel à demi voilé répandait
+comme une pluie d'or pâle. Debout dans cette ombre grise, et dominant
+tout le paysage de leur longue taille, Si-Djilali, son frère et leur
+vieux père, tous trois vêtus de noir, assistaient en silence au repas.
+Derrière eux, et en plein soleil, se tenait un cercle de gens accroupis,
+grandes figures d'un blanc sale, sans plis, sans voix, sans geste, avec
+des yeux clignotants sous l'éclat du jour et qu'on eût dit fermés. Des
+serviteurs, vêtus de blanc comme eux et comme eux silencieux, allaient
+sans bruit de la tente aux cuisines dont on voyait la fumée s'élever en
+deux colonnes onduleuses au revers du plateau, comme deux fumées de
+sacrifice.
+
+Au delà, afin de compléter la scène et comme pour l'encadrer, je pouvais
+apercevoir, de la tente où j'étais couché, un coin du douar, un bout de
+la rivière où buvaient des chevaux libres, et, tout à fait au fond, de
+longs troupeaux de chameaux bruns, au cou maigre, couchés sur des
+mamelons stériles, terre nue comme le sable et aussi blonde que des
+moissons.
+
+Au milieu de tout cela, il n'y avait donc qu'une petite ombre, celle où
+reposaient les voyageurs, et qu'un peu de bruit, celui qui se faisait
+dans la tente.
+
+Et de ce tableau, que je copie sur nature, mais auquel il manquera la
+grandeur, l'éclat et le silence, et que je voudrais décrire avec des
+signes de flammes et des mots dits tout bas, je ne garderai qu'une seule
+note qui contient tout: «_Bois en paix_.»
+
+La vallée de l'Oued-el-Akoum, qui se rétrécit et se dépouille encore à
+mesure qu'on avance au sud, rencontre le Chéliff à trois heures de là,
+et débouche, comme je te l'ai dit, entre Boghar et Boghari, dans une
+autre vallée courant en sens contraire, de l'est à l'ouest, et celle-ci
+tout à fait aride.
+
+Boghar apparaît de fort loin, posée sur sa montagne pointue, comme une
+tache grisâtre parmi des massifs verts. Ce n'est au contraire qu'en
+entrant dans la vallée du Chéliff qu'on découvre, à main gauche, au
+fond d'un amphithéâtre désolé, mais flamboyant de lumière, le petit
+village de Boghari, perché sur son rocher.
+
+C'est bizarre, frappant; je ne connaissais rien de pareil, et jusqu'à
+présent je n'avais rien imaginé d'aussi complètement fauve,--disons le
+mot qui me coûte à dire,--d'aussi jaune. Je serais désolé qu'on
+s'emparât du mot, car on a déjà trop abusé de la chose; le mot
+d'ailleurs est brutal; il dénature un ton de toute finesse et qui n'est
+qu'une apparence. Exprimer l'action du soleil sur cette terre ardente en
+disant que cette terre est jaune, c'est enlaidir et gâter tout. Autant
+vaut donc ne pas parler de couleur et déclarer que c'est très beau;
+libre à ceux qui n'ont pas vu Boghari d'en fixer le ton d'après la
+préférence de leur esprit.
+
+Le village est blanc, veiné de brun, veiné de lilas. Il domine un petit
+ravin, formant égout, où végètent par miracle deux ou trois figuiers
+très verts et autant de lentisques, et qui semble taillé dans un bloc de
+porphyre ou d'agate, tant il est richement marbré de couleurs, depuis la
+lie de vin jusqu'au rouge sang. Hormis ces quelques rejetons poussés
+sous les gouttières du village, il n'y a rien autour de Boghari qui
+ressemble à un arbre, pas même à de l'herbe. Le sol, en quelques
+endroits sablonneux, est partout aussi nu que de la cendre. Nous campons
+au pied du village, sur un terrain battu, qui a l'apparence d'un champ
+de foire, et où bivouaquent les caravanes du Sud. Depuis hier, nous y
+vivons en compagnie des vautours, des aigles et des corbeaux.
+
+Ici, point de réception. Le pays est pauvre; et forcés de pourvoir
+nous-mêmes à nos divertissements, nous avons fait venir, cette nuit, de
+Boghari, des danseuses et des musiciens.
+
+Tu sauras que Boghari, qui sert de comptoir et d'entrepôt aux nomades,
+est peuplée de jolies femmes, venues pour la plupart des tribus
+sahariennes _Ouled-Nayl_, _A'r'azlia_, etc., où les mœurs sont
+faciles, et dont les filles ont l'habitude d'aller chercher fortune dans
+les tribus environnantes. Les Orientaux ont des noms charmants pour
+déguiser l'industrie véritable de ce genre de femmes; faute de mieux,
+j'appellerai celles-ci des danseuses.
+
+On alluma donc de grands feux en avant de la tente rouge qui nous sert
+de salle à manger; et pendant ce temps on dépêcha quelqu'un vers le
+village. Tout le monde y dormait, car il était dix heures, et l'on eut
+sans doute quelque peine à réveiller ces pauvres gens; pourtant, au bout
+d'une bonne heure d'attente, nous vîmes un feu, comme une étoile plus
+rouge que les autres, se mouvoir dans les ténèbres à hauteur du village;
+puis le son languissant de la flûte arabe descendit à travers la nuit
+tranquille et vint nous apprendre que la fête approchait.
+
+Cinq ou six musiciens armés de tambourins et de flûtes, autant de
+femmes voilées, escortées d'un grand nombre d'Arabes qui s'invitaient
+d'eux-mêmes au divertissement, apparurent enfin au milieu de nos feux, y
+formèrent un grand cercle, et le bal commença.
+
+Ceci n'était pas du Delacroix. Toute couleur avait disparu pour ne
+laisser voir qu'un dessin tantôt estompé d'ombres confuses, tantôt rayé
+de larges traits de lumière, avec une fantaisie, une audace, une furie
+d'effet sans pareilles. C'était quelque chose comme la _Ronde de nuit_
+de Rembrandt, ou plutôt, comme une de ses eaux-fortes inachevées. Des
+têtes coiffées de blanc et comme enlevées à vif d'un revers de burin,
+des bras sans corps, des mains mobiles, dont on ne voyait pas les bras,
+des yeux luisants et des dents blanches au milieu de visages presque
+invisibles, la moitié d'un vêtement attaqué tout à coup en lumière et
+dont le reste n'existait pas, émergeaient au hasard et avec d'effrayants
+caprices d'une ombre opaque et noire comme de l'encre. Le son
+étourdissant des flûtes sortait on ne voyait pas d'où, et quatre
+tambourins de peau, qui se montraient à l'endroit le plus éclairé du
+cercle, comme de grands disques dorés, semblaient s'agiter et retentir
+d'eux-mêmes. Nos feux, qu'on entretenait de branchages secs, pétillaient
+et s'enveloppaient de longs tourbillons de fumée mêlés de paillettes de
+braise. En dehors de cette scène étrange, on ne voyait ni bivouac, ni
+ciel, ni terre; au-dessus, autour, partout, il n'y avait plus rien que
+le noir, ce noir absolu qui doit exister seulement dans l'œil éteint
+des aveugles.
+
+Aussi, la danseuse, debout au centre de cette assemblée attentive à
+l'examiner, se remuant en cadence avec de longues ondulations de corps
+ou de petits trépignements convulsifs, tantôt la tête à moitié renversée
+dans une pamoison mystérieuse, tantôt ses belles mains (les mains sont
+en général fort belles) allongées et ouvertes, comme pour une
+conjuration, la danseuse, au premier abord, et malgré le sens très
+évident de sa danse, avait-elle aussi bien l'air de jouer une scène de
+_Macbeth_, que de représenter autre chose.
+
+Cette autre chose est, au fond, l'éternel thème amoureux sur lequel
+chaque peuple a brodé ses propres fantaisies, et dont chaque peuple,
+excepté nous, a su faire une danse nationale.
+
+Tu connais la danse des Mauresques. Elle a son intérêt, qui vient de la
+richesse encore plus que du bon goût des costumes. Mais, en somme, elle
+est insignifiante ou tout à fait grossière. Elle fait pendant aux
+licencieuses parades de _Garageuz_ et ne peut pas s'empêcher, dans tous
+les cas, de sentir un peu le mauvais lieu.
+
+La danse arabe, au contraire, la danse du Sud, exprime avec une grâce
+beaucoup plus réelle, beaucoup plus chaste, et dans une langue mimique
+infiniment plus littéraire, tout un petit drame passionné, plein de
+tendres péripéties; elle évite surtout les agaceries trop libres qui
+sont un gros contresens de la part de la femme arabe.
+
+La danseuse ne montre d'abord qu'à regret son pâle visage entouré
+d'épaisses nattes de cheveux tressés de laines; elle le cache à demi
+dans son voile; elle se détourne, hésite, en se sentant sous les regards
+des hommes, tout cela avec de doux sourires et des feintes de pudeur
+exquises. Puis obéissant à la mesure qui devient plus vive, elle
+s'émeut, son pas s'anime, son geste s'enhardit. Alors commence, entre
+elle et l'amant invisible qui lui parle par la voix des flûtes, une
+action des plus pathétiques: la femme fuit, elle élude, mais un mot plus
+doux la blesse au cœur: elle y porte la main, moins pour s'en
+plaindre que pour montrer qu'elle est atteinte, et de l'autre, avec un
+geste d'enchanteresse, elle écarte à regret son doux ennemi. Ce ne sont
+plus alors que des élans mêlés de résistance; on sent qu'elle attire en
+voulant se défendre; ce long corps souple et caressant se contourne en
+des émotions extrêmes, et ces deux bras jetés en avant, pour les
+derniers refus, vont défaillir.
+
+J'abrège; toute cette pantomime est fort longue et dure, jusqu'à ce que
+la musique, qui se fatigue au moins autant que la danseuse, en ait
+assez, et termine, en manière de point d'orgue, par un terrible
+charivari des flûtes et des tambourins.
+
+Notre danseuse, qui n'était pas jolie, avait ce genre de beauté qui
+convenait à la danse. Elle portait à merveille son long voile blanc et
+son haïk rouge sur lequel étincelait toute une profusion de bijoux; et
+quand elle étendait ses bras nus ornés de bracelets jusqu'aux coudes et
+faisait mouvoir ses longues mains un peu maigres avec un air de
+voluptueux effroi, elle était décidément superbe.
+
+Il est douteux que j'y prisse un plaisir aussi vif que nos Arabes; mais
+j'eus là du moins une vision qui restera dans mes souvenirs de voyage à
+côté de la _fileuse_ dont je t'ai parlé tant de fois.
+
+Je ne sais point à quelle heure a fini la fête. Au train dont elle
+allait, peut-être aurait-elle duré jusqu'au jour, sans un incident. J'ai
+su ce matin qu'un de nos gens s'étant permis une grossière inconvenance
+à l'égard de la danseuse, celle-ci s'était retirée, et qu'après beaucoup
+d'injures et de menaces échangées on s'était séparé on ne peut plus
+mécontent de part et d'autre.
+
+Nous montons à cheval dans une heure pour aller coucher aux
+_Ouled-Moktar_. A quatre lieues d'ici, plein sud, nous trouverons les
+plaines et nous mettrons le pied dans le Sahara.
+
+Comme je l'ai dit, on laisse ici les mulets, et nous prenons un convoi
+de vingt-cinq chameaux, qui nous attendent depuis hier, patiemment
+couchés près de nos tentes.
+
+Je commence, au milieu du grand nombre de gens qui encombraient le
+bivouac, à distinguer ceux qui font le voyage avec nous. Les chameliers
+attachent leurs sandales; les cavaliers chaussent leurs doubles bottes
+rouges armées d'éperons. Ce sont tous gens du sud, _Ouled-Moktar_,
+_Ouled-Nayl_, l'_Aghouâti_, etc. Les burnouss bruns appartiennent au
+_Makhzen_ de El-Aghouat, sombres cavaliers, coiffés de haïks sales,
+maigres comme leurs chevaux, nourris comme eux de je ne sais quelle rare
+pitance; comme eux, couchant je ne sais où, et qui font, avec ces
+infatigables bêtes, des courses au delà de toute croyance.
+
+On charge nos chameaux. Ce sont de grands animaux bien taillés, moins
+vastes, mais plus déliés que les chameaux du Tell, meilleurs pour la
+course et aussi bons pour le bât. Ils ont l'œil ardent et les jambes
+d'une grande finesse. Ils beuglent horriblement quand on leur met la
+charge sur le dos; et je viens d'apprendre de notre _bach'amar_ ce
+qu'ils disent en se plaignant de la sorte.
+
+Ils disent à celui qui les sangle: «Mets-moi des coussins pour que je ne
+me blesse pas.»
+
+
+
+
+D'jelfa, 31 mai.
+
+
+Nous sommes arrivés hier à D'jelfa, après cinq journées de marche
+presque toujours en plaine, par un beau temps, nuageux encore, mais
+assez chaud pour me convaincre que nous sommes depuis cinq jours dans
+le Sahara.
+
+Géographiquement, le _Sahara_ commence à Boghar; c'est-à-dire que là
+finit la région montagneuse des terres cultivables, j'aimerais à dire
+cultivées, qu'on appelle le _Tell_. Tu sais qu'on n'est pas d'accord sur
+l'étymologie des mots Tell et Sahara. M. le général Daumas, dans un
+livre précieux, même après huit ans de découvertes, _le Sahara
+algérien_, propose une étymologie qui me plaît à cause de son origine
+arabe, et dont je me contente. D'après les T'olba, Sahara viendrait de
+_Sehaur_, moment difficile à saisir, qui précède le point du jour et
+pendant lequel on peut, en temps de jeûne, encore manger, boire et
+fumer; Tell viendrait de _Tali_, qui veut dire dernier. Le Sahara serait
+donc le pays vaste et plat où le Sehaur est plus facilement appréciable,
+et, par analogie, le Tell serait le pays montueux, en arrière du Sahara,
+où le Sehaur n'apparaît qu'en dernier.
+
+Quoi qu'il en soit, il est certain que Sahara ne veut point dire
+_Désert_. C'est le nom général d'un grand pays composé de plaines,
+inhabité sur certains points, mais très peuplé sur d'autres, et qui
+prend les noms de _Fiafi_, _Kifar_, ou _Falat_, suivant qu'il est
+habité, temporairement habitable, comme après les pluies d'hiver, ou
+inhabité et inhabitable. Or, il y a fort loin de Boghar au Falat,
+c'est-à-dire à la mer de sable, qui ne commence guère qu'au delà du
+_Touat_, à quarante journées de marche environ d'Alger. Ainsi, quoique
+j'aie à te parler aujourd'hui de lieux très solitaires, tu sauras qu'il
+ne s'agit en aucune façon du Falat ou Grand Désert.
+
+Encore une explication nécessaire, et j'en aurai fini avec la
+géographie. Le Sahara renferme deux populations distinctes, l'une
+autochtone, sédentaire, avec des centres fixes dans des villes ou
+villages (_k'sour_), aux endroits où l'eau constante a permis de
+s'établir; l'autre, c'est la race des Arabes conquérants, nomade et
+vivant sous la tente. Les premiers sont cultivateurs, les seconds sont
+bergers. Une association conçue dans l'intérêt commun unit ces deux
+peuples; ce qui n'empêche pas l'Arabe de mépriser absolument son utile
+voisin, ce voisin de lui rendre son mépris. Ils se partagent les oasis
+dont ils sont ensemble propriétaires. L'habitant du k'sour cultive, à
+titre de fermier, le jardin du nomade; de son côté, le nomade se charge
+des troupeaux communs, les mène aux pâturages d'hiver; et, l'été, c'est
+lui qui va chercher, sur les marchés du Tell, les grains dont l'un et
+l'autre ont un besoin égal. En sorte qu'échelonnées ainsi sur deux ou
+trois cents lieues de pays, celles-là dans l'oasis, celles-ci dans les
+plaines intermédiaires que les pluies ont rendues habitables, d'immenses
+populations couvrent en réalité cette vaste étendue du Sahara, qu'on
+aurait grand tort, comme tu le vois, d'appeler désert, mais où l'on
+avait cependant supposé toute espèce d'êtres chimériques, excepté
+l'homme, le plus réel et le plus nombreux de tous.
+
+Cela dit, je reprends ces notes de route au bivouac de Boghari, au
+moment où je t'ai quitté pour monter à cheval.
+
+C'est à midi seulement qu'on se mit en marche, car Boghari est un lieu
+d'amorces, d'où les voyageurs arabes ne s'éloignent pas volontiers; du
+moins j'ai cru le comprendre à la lenteur inaccoutumée des préparatifs
+de départ. Pourtant, au signal donné par le _bach-amar_ (chef du
+convoi), le troupeau mugissant des chameaux de charge se leva
+confusément et enfin s'ébranla; nous prîmes au galop la tête du convoi,
+et, quelques minutes après, le petit village redevenu solitaire disparut
+derrière la première colline, silencieux comme à notre arrivée, sérieux
+malgré le vif éclat de ses murs crépis, et plus taciturne encore qu'au
+jour levant, sous le blanc linceul de midi. Presque aussitôt nous
+entrions dans la vallée du _Chéliff_.
+
+Cette vallée ou plutôt cette plaine inégale et caillouteuse, coupée de
+monticules, et ravinée par le Chéliff, est à coup sûr un des pays les
+plus surprenants qu'on puisse voir. Je n'en connais pas de plus
+singulièrement construit, de plus fortement caractérisé, et, même après
+Boghari, c'est un spectacle à ne jamais oublier.
+
+Imagine un pays tout de terre et de pierres vives, battu par des vents
+arides et brûlé jusqu'aux entrailles; une terre marneuse, polie comme
+de la terre à poterie, presque luisante à l'œil tant elle est nue, et
+qui semble, tant elle est sèche, avoir subi l'action du feu; sans la
+moindre trace de culture, sans une herbe, sans un chardon;--des collines
+horizontales qu'on dirait aplaties avec la main ou découpées par une
+fantaisie étrange en dentelures aiguës, formant crochet, comme des
+cornes tranchantes ou des fers de faux; au centre, d'étroites vallées,
+aussi propres, aussi nues qu'une aire à battre le grain; quelquefois, un
+morne bizarre, encore plus désolé, si c'est possible, avec un bloc
+informe posé sans adhérence au sommet, comme un aérolithe tombé là sur
+un amas de silex en fusion;--et tout cela, d'un bout à l'autre, aussi
+loin que la vue peut s'étendre, ni rouge, ni tout à fait jaune, ni
+bistré, mais exactement couleur de peau de lion.
+
+Quant au Chéliff, qui, quarante lieues plus avant, dans l'ouest, devient
+un beau fleuve pacifique et bienfaisant, ici, c'est un ruisseau
+tortueux, encaissé, dont l'hiver fait un torrent, et que les premières
+ardeurs de l'été épuisent jusqu'à la dernière goutte. Il s'est creusé
+dans la marne molle un lit boueux qui ressemble à une tranchée, et, même
+au moment des plus fortes crues, il traverse sans l'arroser cette vallée
+misérable et dévorée de soif. Ses bords taillés à pic sont aussi arides
+que le reste; à peine y voit-on, accrochés à l'intérieur du lit et
+marquant le niveau des grandes eaux, quelques rares pieds de
+lauriers-roses, poudreux, fangeux, salis, et qui expirent de chaleur au
+fond de cette étroite ornière, incendiée par le soleil plongeant du
+milieu du jour.
+
+D'ailleurs, ni l'été, ni l'hiver, ni le soleil, ni les rosées, ni les
+pluies qui font verdir le sol sablonneux et salé du désert lui-même ne
+peuvent rien sur une terre pareille. Toutes les saisons lui sont
+inutiles; et de chacune d'elles, elle ne reçoit que des châtiments.
+
+Nous mîmes trois heures à traverser ce pays extraordinaire, par une
+journée sans vent et sous une atmosphère tellement immobile que le
+mouvement de la marche n'y produisait pas le plus petit souffle d'air.
+La poussière soulevée par le convoi se roulait sans s'élever sous le
+ventre de nos chevaux en sueur. Le ciel était, comme paysage, splendide
+et morne; de vastes nuées couleur de cuivre y flottaient pesamment dans
+un azur douteux, aussi fixes et presque aussi fauves que le paysage
+lui-même.
+
+Rien de vivant, ni autour de nous, ni devant nous, ni nulle part;
+seulement, à de grandes hauteurs, on pouvait, grâce au silence, entendre
+par moments des bruits d'ailes et des voix d'oiseaux: c'étaient de
+noires volées de corbeaux qui tournaient en cercle autour des mornes les
+plus élevés, pareilles à des essaims de moucherons, et d'innombrables
+bataillons d'oiseaux blanchâtres aux ailes pointues, ayant à peu près le
+vol et le cri plaintif des courlis. De loin en loin, un aigle, au ventre
+rayé de brun, des gypaètes tachés de noir et de gris clair,
+traversaient lentement cette solitude, l'interrogeant d'un œil
+tranquille, et, comme des chasseurs fatigués, regagnaient les montagnes
+boisées de Boghar.
+
+C'est au delà de Boghari, après une succession de collines et de vallées
+symétriques, limite extrême du Tell, qu'on débouche enfin, par un col
+étroit, sur la première plaine du Sud.
+
+La perspective est immense. Devant nous se développaient vingt-quatre ou
+vingt-cinq lieues de terrains plats sans accidents, sans ondulations
+visibles. La plaine, d'un vert douteux, déjà brûlée, était, comme le
+ciel, toute rayée dans sa longueur d'ombres grises et de lumières
+blafardes. Un orage, formé par le milieu, la partageait en deux et nous
+empêchait d'en mesurer l'étendue. Seulement, à travers un brouillard
+inégal, où la terre et le ciel semblaient se confondre, on devinait par
+échappées une ligne extrême de montagnes courant parallèlement au Tell,
+de l'est à l'ouest, et, vers leur centre, les sept pitons saillants ou
+sept têtes, qui leur ont fait donner le nom de _Seba'Rous_.
+
+Le col franchi, notre petit convoi se déploya dans la plaine unie et
+prit son ordre de marche, ordre que nous conservons depuis le départ,
+poussant droit du nord au sud, sur les Sept Têtes, que nous ne devions
+atteindre que le surlendemain.--En avant, les cavaliers, au nombre d'une
+trentaine environ; derrière, nos chameaux, stimulés par les cris
+perçants et les sifflets des chameliers; à l'extrême avant-garde, notre
+_khrebir_, M. N..., se laissant doucement aller au pas de son grand
+cheval blanc, qui a toujours quelque cent mètres d'avance sur les
+autres; à ses côtés, et le serrant de près, deux ou trois cavaliers de
+ses serviteurs, beaux jeunes gens vêtus de blanc, montés sur d'agiles
+petites juments blanches ou grises, mais nonchalants comme à la
+promenade, à peine armés, et dont un seul porte un fusil double, le
+fusil du maître, avec sa vaste _djebira_ en peau de lynx pendue à
+l'arçon de sa selle.
+
+Quant à moi, tu me trouverais le plus souvent faisant route un peu à
+part ou à côté des plus paisibles, afin d'être plus à moi; tantôt
+regardant, pendant des heures entières, filer sur les longues
+perspectives les burnouss blancs, les croupes luisantes, les selles à
+dossier rouge; tantôt me détournant pour voir arriver de loin le peloton
+roux de nos chameaux marchant en bataille, avec leurs cous tendus, leurs
+jambes d'autruche, et notre pittoresque mobilier de voyage amoncelé sur
+leur dos.
+
+Outre nos cavaliers d'escorte et nos gens de service, nous emmenons
+trois _amins_ des Mzabites avec leur suite, qui vont régler, je crois,
+quelques difficultés politiques que nous avons avec le pays du Mzab.
+L'un est un grand et rude cavalier, armé en guerre, qui monte avec
+aplomb un beau cheval noir richement harnaché de velours pourpre et
+d'argent, et garni d'un large devant de poitrail en étoffe écarlate.
+
+Le second, amin des _Beni-Isguen_, est un petit vieillard coiffé bas, à
+mine affable, aux yeux doux, et dont la bouche encadrée d'une barbe
+blanche, bouclée comme une chevelure, sourit avec plusieurs dents de
+moins.
+
+Le troisième, qui se nomme _Si-Bakir_, honnête et joviale figure entre
+deux âges, fort petit, extrêmement replet, s'arrondit en boule au-dessus
+d'un petit mulet proprement couvert et douillettement sellé d'un épais
+matelas de _Djerbi_. C'est un bon et riche bourgeois, qui a trois bains
+maures à Alger et un fils à _Berryan_, et qui me parle avec un amour
+égal de son enfant, de ses bains et des dattes renommées de son pays. Il
+est mis à peu près comme il le serait dans sa chambre: le bas de ses
+jambes dans de bonnes chaussettes de laine, et les pieds dans des
+souliers de cuir noir. Je ne lui vois d'ailleurs aucune arme. Son unique
+défense est contre le soleil et consiste en un chapeau de paille, orné à
+son sommet de plumes d'autruche, le plus grand chapeau que j'aie jamais
+vu, vaste comme un parasol, et qu'il a soin d'ôter et de remettre chaque
+fois que le temps très capricieux se couvre ou s'éclaircit.
+
+Comme il me témoigne assez d'amitié, j'aime à voyager dans sa compagnie.
+Il sait juste autant de français que je sais d'arabe, ce qui rend nos
+communications fort amusantes, mais assez rarement instructives.
+
+A huit heures, en pleine nuit déjà, nous arrivions au bivouac,--et nous
+mettions ensemble pied à terre au milieu des tentes des _Ouled-Moktar_,
+où nous devions passer la nuit.--Ni la longueur de l'étape (nous avions
+fait trois lieues de trop), ni le manque d'eau depuis le matin,
+n'avaient distrait Si-Bakir de sa complaisance à m'entretenir; il
+achevait alors l'historique un peu confus de sa fortune commerciale, et
+me promettait, pour l'étape suivante, l'histoire de son fils; enfin cet
+aimable vieillard scellait notre récente amitié en me tenant l'étrier,
+avec une humble courtoisie dont je voulais en vain me défendre.
+
+Le lendemain, après une petite marche de cinq ou six heures, nous
+campions vers midi à Aïn-Ousera; triste bivouac, le plus triste sans
+contredit de toute la route, au bord d'un marais vaseux, sinistre, dans
+des sables blanchâtres, hérissés de joncs verts; à l'endroit le plus bas
+de la plaine, avec un horizon de quinze lieues au nord, de neuf lieues
+au sud; dans l'est et dans l'ouest, une étendue sans limite. Une
+compagnie nombreuse de vautours gris et de corbeaux monstrueux occupait
+la source à notre arrivée: immobiles, le dos voûté, rangés sur deux
+lignes au bord de l'eau, je les pris de loin pour des gens comme nous
+pressés de boire; il fallut un coup de fusil pour disperser ces fauves
+et noirs pèlerins.
+
+Une source, dans ce pays avare, est toujours accueillie comme un
+bienfait, même quand cette source brûlante et fétide ressemble au
+triste marais d'_Aïn-Ousera_. On y puise avec reconnaissance, et l'on
+s'estime heureux d'y remplir ses outres pour la marche sans eau du
+lendemain.
+
+Les oiseaux partis, nous demeurâmes seuls. Il n'y avait rien en vue dans
+l'immense plaine; notre bivouac disparaissait lui-même dans un des plis
+du terrain. Vers le soir cependant, un petit convoi de cinq chameaux,
+conduits par trois chameliers, vint s'établir auprès de nous, tout à
+fait au bord de la source. Les chameaux déchargés se mirent à paître;
+les trois voyageurs firent un seul amas des _tellis_ (sacs en poils de
+chameau pour les transports), et se couchèrent auprès. Ils n'allumèrent
+point de feu, n'ayant probablement rien à faire cuire, et je ne les vis
+plus remuer jusqu'à la nuit. Le lendemain au point du jour, nous les
+aperçûmes déjà à une lieue de nous, s'en allant dans le sud-est.
+
+Était-ce fatigue? était-ce un effet du lieu? je ne sais, mais cette
+journée-là fut longue, sérieuse, et nous la passâmes presque tous à
+dormir sous la tente. Ce premier aspect d'un pays désert m'avait plongé
+dans un singulier abattement. Ce n'était pas l'impression d'un beau pays
+frappé de mort et condamné par le soleil à demeurer stérile; ce n'était
+plus le squelette osseux de Boghari, effrayant, bizarre, mais bien
+construit; c'était une grande chose sans forme, presque sans couleur, le
+rien, le vide et comme un oubli du bon Dieu; des lignes fuyantes, des
+ondulations indécises; derrière, au delà, partout, la même couverture
+d'un vert pâle étendue sur la terre; çà et là des taches plus grises, ou
+plus vertes, ou plus jaunes; d'un côté, les Seba'Rous à peine éclairées
+par un pâle soleil couchant; de l'autre, les hautes montagnes du Tell
+encore plus effacées dans les brumes incolores; et là-dessus, un ciel
+balayé, brouillé, soucieux, plein de pâleurs fades, d'où le soleil se
+retirait sans pompe et comme avec de froids sourires. Seul, au milieu du
+silence profond, un vent doux qui venait du nord-ouest et nous amenait
+lentement un orage, formait de légers murmures autour des joncs du
+marais. Je passai une heure entière couché près de la source à regarder
+ce pays pâle, ce soleil pâle, à écouter ce vent si doux et si triste. La
+nuit qui tombait n'augmenta ni la solitude, ni l'abandon, ni
+l'inexprimable désolation de ce lieu.
+
+On tua, ce jour-là, soit en marche, soit à la source: un _ganga_, jolie
+perdrix au bec et aux pieds rouges, curieusement peinte de gris et de
+jaune, avec un collier marron, chair dure et détestable à manger; un
+grand palmipède entièrement gris perle, avec la tête, le bec et les
+pieds noirs, les ailes de la mouette longues et pointues; une petite
+bécassine toute ronde, plus grise que la bécassine sourde de France; une
+tourterelle; deux ramiers couleur ardoise azurée, et que j'appellerai
+dorénavant des pigeons bleus; enfin deux tadornes, superbes canards plus
+gros que les nôtres et aussi mieux ornés, avec une belle robe fond
+couleur abricot.
+
+Nous étions à _Aïn-Ousera_, à plus de la moitié de la plaine; il ne nous
+restait que huit ou neuf lieues à faire pour atteindre le bivouac
+suivant de _Guelt-Esthel_. Le soleil du matin toujours plus gai, la
+montagne qui se rapprochait, la plaine un peu moins nue, de temps en
+temps égayée de quelques _betoum_, Aïn-Ousera même devenu moins lugubre
+au jour levant, tout cela m'avait ranimé. Aussi, quoique la grande halte
+faite en plein soleil, au beau milieu d'un terrain d'alfa, n'eût rien de
+bien aimable, quoique notre déjeuner, presque sans eau, ressemblât
+beaucoup trop à celui de la veille, j'arrivai, sans fatigue et l'âme à
+peu près satisfaite, au col des Seba'Rous, qui donne entrée dans la
+vallée de Guelt-Esthel.
+
+Ici, le pays change entièrement d'aspect, au point qu'on croirait s'être
+trompé de route et rebrousser chemin vers le nord. Les montagnes
+pierreuses et de la plus vilaine forme, composées de cailloux plutôt que
+de rochers, sont couronnées de pins. La vallée, pareillement couverte de
+pins et d'assez beaux chênes, a surtout le grand tort de n'être point à
+sa place en plein territoire des _Ouled-Nayl_, et sur le chemin du
+désert.
+
+Nous trouvons ici non seulement des vivants, mais un petit poste de
+tirailleurs français occupés à bâtir un caravansérail.
+
+Pendant trois longs jours passés, soit en marche, soit au bivouac, dans
+cette première plaine, avant-goût des solitudes du Sud, nous avions, en
+fait de créatures humaines, rencontré, le premier jour, un douar nomade;
+le deuxième, un jeune enfant gardant dans l'alfa un troupeau de petits
+chameaux maigres, et nos trois voyageurs de la source; le troisième,
+rien. En entrant dans la gorge, j'avais trouvé un soldat du génie monté
+sur un arbre et coupant du bois. J'éprouvai quelque plaisir en entendant
+sortir du milieu des branches une voix française qui me disait bonjour.
+Je lui demandai de m'indiquer la source; il me répondit que je la
+trouverais à une demi-lieue plus avant dans la gorge, à l'endroit où je
+verrais deux gros figuiers, trois tentes avec des gourbis de paille, et
+des maçons en train de bâtir. C'était exact, et voilà tout ce que j'ai
+pu noter de Guelt-Esthel. Je dois ajouter que c'est, malgré sa richesse
+en bois de chauffage, un pays stérile, boisé d'arbres aussi tristes que
+des pierres, qu'il y neige abondamment l'hiver, et que l'été on y brûle.
+J'aurais tort d'oublier pourtant l'hospitalité bien cordiale que nous
+avons reçue de M. F. de P..., jeune officier du génie, emprisonné là
+avec son petit poste de travailleurs, et qui se console de sa dure
+mission en pensant qu'après cent cinquante ou deux cents veillées
+passées à Guelt-Esthel, la solitude n'aura plus de secrets à lui
+apprendre, ni d'ennuis au-dessus de sa patience.
+
+On retrouve la plaine en quittant Guelt-Esthel, et de même qu'en sortant
+de Boghari, on a devant soi, pour l'horizon, une nouvelle ligne de
+petites montagnes, courant pareillement de l'est à l'ouest et perdues
+dans le bleu. Supprime, ce qui ne nuirait pas à l'intérêt du voyage, ce
+bourrelet montagneux de Guelt-Esthel, et tu n'auras plus, de Boghar au
+_Rocher de sel_, qu'une seule et même étendue de trente-quatre ou
+trente-cinq lieues. Cette étendue, parfaitement plate, conserve
+toujours, malgré les changements du sol, une couleur générale assez
+douteuse; les plans les plus rapprochés de l'œil sont jaunâtres, les
+parties fuyantes se fondent dans des gris violets; une dernière ligne
+cendrée, mais si mince qu'il faudrait l'exprimer d'un seul trait,
+détermine la profondeur réelle du paysage et quelquefois mesure
+d'énormes distances. Le terrain, très variable au contraire, est
+alternativement coupé de marécages, sablonneux comme aux approches du
+_Rocher de Sel_, ou bien couvert de graminées touffues (_alfa_),
+d'absinthes (_chih_), de pourpiers de mer (_k'taf_), de romarins
+odorants, etc...; tantôt enfin, mais plus rarement, clairsemé d'arbustes
+épineux et de quelques pistachiers sauvages.
+
+Le pistachier (_betoum_), térébinthe ou lentisque de la grande espèce,
+est un arbre providentiel dans ces pays sans ombre. Il est branchu,
+touffu, ses rameaux s'étendent au lieu de s'élever et forment un
+véritable parasol, quelquefois de cinquante ou soixante pieds de
+diamètre. Il produit de petites baies réunies en grappes rouges,
+légèrement acides, fraîches à manger, et qui, faute de mieux, trompent
+la soif. Chaque fois que notre convoi passe auprès d'un de ces beaux
+arbres au feuillage sombre et lustré, il se rassemble autour du tronc;
+ceux des chameliers qui sont montés se dressent à genoux pour atteindre
+à hauteur des branches, arrachent des poignées de fruits et les jettent
+à leurs compagnons qui vont à pied; pendant ce temps, les chameaux, le
+cou tendu, font de leur côté provision de fruits et de feuilles. L'arbre
+reçoit sur sa tête ronde les rayons blancs de midi; par-dessous, tout
+paraît noir; des éclairs de bleu traversent en tous sens le réseau des
+branches; la plaine ardente flamboie autour du groupe obscur, et l'on
+voit le désert grisâtre se dégrader sous le ventre roux des dromadaires.
+On souffle un moment, puis un coup de sifflet plus aigu du _back'amar_
+(conducteur du convoi) disperse les bêtes, et le convoi reprend sa
+marche au grand soleil.
+
+L'_alfa_ est une plante utile: il sert de nourriture aux chevaux; on en
+fait en Orient des ouvrages de sparterie, et, dans le Sahara, des
+nattes, des chapeaux, des gamelles, des pots à contenir le lait et
+l'eau, de larges plats pour servir les fruits, etc. Sur pied, il sert de
+retraite au gibier: lièvres, lapins, gangas. Mais l'alfa est pour un
+voyageur la plus ennuyeuse végétation que je connaisse; et,
+malheureusement, quand il s'empare de la plaine, c'est alors pour des
+lieues et des lieues. Imagine-toi toujours la même touffe poussant au
+hasard sur un terrain tout bosselé, avec l'aspect et la couleur d'un
+petit jonc, s'agitant, ondoyant comme une chevelure au moindre souffle,
+si bien qu'il y a presque toujours du vent dans l'alfa. De loin, on
+dirait une immense moisson qui ne veut pas mûrir et qui se flétrit sans
+se dorer. De près, c'est un dédale, ce sont des méandres sans fin où
+l'on ne va qu'en zigzag, et où l'on butte à chaque pas. Ajoute à cette
+fatigue de marcher en trébuchant la fatigue aussi grande d'avoir un jour
+entier devant les yeux ce steppe décourageant, vert comme un marais,
+sans point d'orientation, et qu'on est obligé de jalonner de gros tas de
+pierres pour indiquer les routes. Il n'y a jamais d'eau dans l'alfa; le
+sol est grisâtre, sablonneux, rebelle à toute autre végétation.
+
+Je préfère, quant à moi, les terrains pierreux, secs, durs et mêlés de
+salpêtre, où croissent les romarins et les absinthes; on y marche à
+l'aise; la couleur en est belle, l'aspect franchement stérile; et c'est
+là surtout qu'on voit grouiller sous ses pieds, ramper, fuir et se
+tortiller tout un petit peuple d'animaux amis du soleil et des longues
+siestes sur le sable chaud. Les lézards gris sont innombrables. Ils
+ressemblent à nos plus petits lézards de muraille, avec une agilité que
+paraît avoir doublée le contentement de vivre sous un pareil soleil. On
+en rencontre, mais rarement, qui sont fort gros. Ceux-ci ont la peau
+lustrée, le ventre jaune, le dos tacheté, la tête fine et longue comme
+celle des couleuvres. Quelquefois, une vipère étendue et semblable de
+loin à une baguette de bois tordu, ou bien roulée sur une souche
+d'absinthe, se soulève à votre approche, et, sans vous perdre de vue,
+rentre avec assurance dans son trou. Des rats, gros comme de petits
+lapins, aussi agiles que les lézards, ne font que se montrer et
+disparaître à l'entrée du premier trou qui se présente, comme s'ils ne
+se donnaient pas le temps de choisir leur asile, ou bien comme s'ils
+étaient à peu près partout chez eux. Je n'ai encore aperçu d'eux que ce
+qu'ils me laissent voir en fuyant; et cela forme une petite tache
+blanche sur un pelage gris.
+
+Mais, au milieu de ce peuple muet, difforme ou venimeux, sur ce terrain
+pâle et parmi l'absinthe toujours grise et le _k'taf_ salé, volent et
+chantent des alouettes, et des alouettes de France. Même taille, même
+plumage et même chant sonore; c'est l'espèce huppée qui ne se réunit pas
+en troupes, mais qui vit par couples solitaires; tristes promeneuses
+qu'on voit dans nos champs en friche et, plus souvent, sur le bord des
+grands chemins, en compagnie des casseurs de pierres et des petits
+bergers. Elles chantent à une époque où se taisent presque tous les
+oiseaux, et aux heures les plus paisibles de la journée, le soir, un peu
+avant le coucher du soleil. Les rouges-gorges, autres chanteurs
+d'automne, leur répondent du haut des amandiers sans feuilles; et ces
+deux voix expriment avec une étrange douceur toutes les tristesses
+d'octobre. L'une est plus mélodique et ressemble à une petite chanson
+mêlée de larmes; l'autre est une phrase en quatre notes, profondes et
+passionnées. Doux oiseaux qui me font revoir tout ce que j'aime de mon
+pays, que font-ils, je te le demande, dans le Sahara? Et pour qui donc
+chantent-ils dans le voisinage des autruches et dans la morne compagnie
+des antilopes, des bubales, des scorpions et des vipères à cornes? Qui
+sait? sans eux il n'y aurait plus d'oiseaux peut-être pour saluer les
+soleils qui se lèvent.--_Allah! akbar!_ Dieu est grand et le plus grand!
+
+A l'heure matinale où me venaient ces souvenirs et bien
+d'autres,--souvenirs d'un pays que je reverrai, _s'il plaît à
+Dieu_,--nous étions près d'atteindre la moitié de la plaine, et nous
+avions en vue un petit _douar_ et d'immenses troupeaux appartenant aux
+_Ouled-d'Hya_, fraction des Ouled-Nayl. C'était le premier _douar_ que
+nous rencontrions depuis notre entrée dans le Sahara, et notre halte de
+nuit chez les Ouled-Moktar.
+
+Dans cette saison, les nomades commencent à se rapprocher de leurs
+pâturages d'été, et la plaine est déserte.
+
+On piqua droit sur les tentes; il faisait chaud, et nous avions encore à
+traverser une longue lisière de sables jaunes que nous voyions briller
+entre la montagne et nous, rude passage en plein midi, sous un soleil
+sans nuages.
+
+Le caïd nous reçut. On ne fit que débrider les chevaux, et nous prîmes
+tout juste le temps de nous reposer à l'ombre, de manger des dattes et
+de boire du lait de chamelle, sans eau, l'eau étant ici plus rare encore
+et plus détestable qu'ailleurs.
+
+Le douar ne comptait pas plus de quinze ou vingt tentes, ce qui
+représente à peine le plus petit des hameaux nomades; mais il avait bien
+le rude aspect des vrais campements sahariens; et, dans un très petit
+exemple, c'était, pour qui ne l'eût pas connue, un tableau complet de la
+vie nomade à ses heures de repos.
+
+Des tentes rouges, rayées de noir, soutenues pittoresquement par une
+multitude de bâtons, et retenues à terre par une confusion d'amarres et
+de piquets. Dedans, et entassés pêle-mêle, la batterie de cuisine, le
+mobilier du ménage, le harnais de guerre du maître de la tente, les
+meules de pierre à moudre le grain, les lourds mortiers à piler le
+poivre, les plats de bois (_sahfa_) où l'on pétrit le couscoussou; le
+crible où on le passe; les vases percés (_keskasse_) où on le fait
+cuire; les gamelles en alfa tressé, les sacs de voyage ou _tellis_; les
+bâts de chameaux, les _djerbi_, les tapis de tente; les métiers à tisser
+les étoffes de laine; les larges étrilles de fer qui servent à carder la
+laine brute du chameau, etc. Et parmi tout ce désordre d'objets salis
+et de choses noirâtres, un ou deux coffres carrés aux vives couleurs,
+aux serrures de cuivre, garnis de clous dorés aux angles; cassettes qui
+doivent contenir, avec les bijoux de femmes, ce qu'il y a de plus
+précieux dans la fortune du maître. Au dehors, un terrain battu, brouté,
+dépouillé même de toute racine, plein de souillures, couvert de débris
+et de carcasses, avec des places noircies par le feu; les fourneaux
+creusés dans la terre et composés de trois pierres formant foyer; des
+amas de broussailles sèches, et les outres noires à longs poils, pendues
+à trois bâtons mis en faisceau. Autour, la plaine immense avec les
+chameaux sans gardien, qui se dispersent le jour et qui, le soir, se
+rassemblent au son de la trompe et viennent se coucher dans le douar.
+
+Voilà donc la maison mobile où le nomade saharien passe une moitié de sa
+vie; l'homme à ne rien faire, car _travailler c'est une honte_; la femme
+à tout entretenir, à tout soigner, pendant que le chien vigilant fait
+sentinelle, patient, sobre et soupçonneux comme son maître. L'autre
+moitié de sa vie se passe en voyage. Un autre jour, je te parlerai de la
+tribu en marche, _nedja_; admirable spectacle qui renouvelle ici sous
+nos yeux, en plein âge moderne, à deux pas de l'Europe les migrations
+d'Israël.
+
+Que ce dernier mot, écrit d'enthousiasme, ne m'engage pas surtout au
+delà de ce que je veux dire. Il n'est qu'à moitié vrai. Et, comme il
+effleure une question d'art, question qui, selon moi, n'a pas le sens
+commun, mais n'importe, question posée, discutée et toujours pendante;
+comme il effleure, dis-je, une question grave après tout, celle de la
+_couleur locale_ appliquée à un certain ordre de sujets, je désire
+m'expliquer sur ce qu'il y a de trop contestable dans la comparaison que
+j'ai faite.
+
+Voici la seconde fois que j'introduis la Bible dans ces notes; ce qui te
+laisserait croire que je voyage en vrai pays de Chanaan, moins
+l'abondance, et que je rencontre à chaque pas le riche Laban ou le
+généreux Booz.
+
+On a écrit, en effet, bien plus, on a voulu prouver par des essais, tu
+sais lesquels, que les anciens maîtres avaient défiguré la Bible par la
+peinture, qu'elle avait rendu l'âme entre leurs mains, et que, s'il
+restait un moyen de ressusciter cette chose aujourd'hui morte, c'était
+d'aller la contempler toute réelle encore et dans son effigie vivante,
+en Orient.
+
+Cette opinion s'appuie sur un fait vrai en lui-même, c'est que les
+Arabes, ayant à peu près conservé les habitudes des premiers peuples,
+doivent aussi, mieux que personne, en garder la ressemblance, non
+seulement dans leurs mœurs, mais encore dans leur costume, costume si
+favorable d'ailleurs, qu'il a le double avantage d'être aussi beau que
+le grec et d'être plus local. Il est certain, ajoute-t-on, que Rachel et
+Lia, filles du pasteur Laban, n'étaient point habillées comme Antigone,
+fille du roi Œdipe; qu'elles se présentent à notre esprit dans un
+tout autre milieu, avec une forme différente, et aussi sous un tout
+autre soleil: il est non moins certain que les patriarches devaient
+vivre comme vivent les Arabes, comme eux gardant leurs moutons, ayant
+comme eux des maisons de laine, des chameaux pour le voyage, et le
+reste.
+
+Mon opinion, quant au système, la voici:
+
+C'est que les hommes de génie ont toujours raison et que les gens de
+talent ont souvent tort. Costumer la Bible, c'est la détruire; comme
+habiller un demi-dieu, c'est en faire un homme. La placer en un lieu
+reconnaissable, c'est la faire mentir à son esprit; c'est traduire en
+histoire un livre antéhistorique. Comme, à toute force, il faut vêtir
+l'idée, les maîtres ont compris que dépouiller la forme et la
+simplifier, c'est-à-dire supprimer toute couleur locale, c'était se
+tenir aussi près que possible de la vérité... _Et ego in Arcadia..._
+Sont-ce des Grecs? est-ce l'Arcadie? Oui et non: non, pour le drame;
+oui, dans le sens de l'éternelle tragédie de la vie humaine.
+
+Donc, hors du général, pas de vérité possible, dans les tableaux tirés
+de nos origines; et bien décidément il faut renoncer à la Bible, ou
+l'exprimer comme l'ont fait Raphaël et Poussin.
+
+Remarque que cette opinion se confirme à mesure que je voyage, et
+précisément dans le pays qui semblerait devoir produire en moi un
+entraînement contraire. N'y a-t-il donc aucun enseignement à tirer de ce
+peuple qui, je le reconnais, fait involontairement et souvent penser à
+la Bible? N'y a-t-il pas en lui quelque chose qui met l'âme en mouvement
+et en quoi l'esprit s'élève et se complaît comme en des visions d'un
+autre âge? Oui, ce peuple possède une vraie grandeur. Il la possède
+seul, parce que, seul au milieu des civilisés, il est demeuré simple
+dans sa vie, dans ses mœurs, dans ses voyages. Il est beau de la
+continuelle beauté des lieux et des saisons qui l'environnent. Il est
+beau, surtout parce que, sans être nu, il arrive à ce dépouillement
+presque complet des enveloppes que les maîtres ont conçu dans la
+simplicité de leur grande âme. Seul, par un privilège admirable, il
+conserve en héritage ce quelque chose qu'on appelle biblique, comme un
+parfum des anciens jours. Mais tout cela n'apparaît que dans les côtés
+les plus humbles et les plus effacés de sa vie. Et si, plus fréquemment
+que d'autres, il approche de l'épopée, c'est alors par l'absence même de
+tout costume, c'est-à-dire en quelque sorte en cessant d'être Arabe pour
+devenir humain. Devant la demi-nudité d'un gardeur de troupeaux, je rêve
+assez volontiers de Jacob. J'affirme au contraire qu'avec le _burnouss_
+saharien ou le _mach'la_ de Syrie, on ne représentera jamais que des
+Bédouins.
+
+Ces réserves admises, s'il m'arrive dorénavant de m'écrier: _O Israël!_
+tu sauras ce qu'il faut entendre et tu me laisseras dire. Maintenant,
+je reprends ma route.
+
+Je supprimerais sans regret le bivouac du Rocher de Sel, quoique l'eau
+prise au delà des salines soit bonne, qu'il y ait du bois en abondance
+et qu'on y campe agréablement au bord de la rivière (_l'Oued D'jelfa_)
+et sous de très beaux tamarins.
+
+Un mot pourtant du rocher. C'est un amas de choses étranges, colorées de
+tous les gris possibles, depuis le gris lilas jusqu'au gris blanchâtre,
+entassées, superposées et formant une montagne à deux têtes. Il en
+descend une infinité de petits ruisseaux, d'un blanc laiteux, qui vont
+se réunir en deux canaux remplis jusqu'aux bords d'un sel exactement
+semblable à la chaux éteinte. Tout autour, la montagne semble avoir eu
+des convulsions, tant elle est soulevée, fendue, crevée dans tous les
+sens. Ce n'est pas beau, c'est formidable. Trois grands aigles volaient
+à moitié hauteur du rocher et ne paraissaient pas si gros que des
+corbeaux.
+
+La nuit était presque venue quand, enfin, on atteignit les plateaux nus
+de _D'jelfa_. La maison du kalifat, vaste corps de logis élevé carrément
+au-dessus d'une enceinte de murs bas, se montrait confusément à
+l'extrémité d'une plaine montante, comme une masse grisâtre un peu plus
+claire que le terrain tout à fait sombre, un peu plus foncée que le ciel
+encore éclairé d'un vague reflet du jour. A gauche, et fort loin dans
+un pli de la vallée où brillaient deux petits feux rouges, et d'où
+venaient de faibles aboiements de chiens, on devinait un douar. Plus
+près, et comme d'un marais compris entre le douar et le plateau,
+s'élevaient d'innombrables murmures de grenouilles. Tout le reste de cet
+horizon plat, dominé par le grand bordj solitaire de Si-Cherif, reposait
+paisiblement dans une ombre transparente et brune. De larges étoiles
+blanches s'allumaient à tous les coins du ciel; l'air était humide et
+doux, une forte rosée ramollissait la terre sous le pas des chevaux. Je
+m'orientai sur un chemin blanchâtre qui menait vers la maison; les
+cavaliers m'avaient précédé de quelques minutes, et j'avais laissé mon
+domestique en arrière avec le convoi.
+
+J'arrivai donc seul à la porte du bordj et j'entrai dans la cour sans
+savoir où me diriger. De chaque côté de l'entrée, porte monumentale, et
+que je trouvai grande ouverte, j'aperçus des gens, pêle-mêle avec des
+chevaux, bivouaquant le long du mur; la cour était déserte; elle me
+parut grande; mon cheval qui flaira des écuries fit entendre un petit
+hennissement de satisfaction. Au fond de la cour, apparaissait un perron
+de quelques marches, conduisant à une haute galerie soutenue par des
+piliers blancs; une porte entrebâillée dans l'angle droit de la galerie
+laissait filtrer un peu de lumière; une fenêtre à demi éclairée, donnant
+au rez-de-chaussée sur la cour, permettait d'entendre un bruit de voix.
+
+Je descendis de cheval au pied du perron, et, tout en jetant la bride à
+quelqu'un que je vis s'approcher dans l'ombre, je me dirigeai du côté de
+la lumière et j'entrai. Je remarquai que la personne à qui j'avais tendu
+la bride n'avait pas mis d'empressement à la prendre, et j'aperçus
+vaguement la forme bizarre d'un tout petit corps surmonté d'un vaste
+chapeau très pointu. Un incident de la soirée m'apprit l'erreur que
+j'avais failli commettre en traitant le plus saint homme du bordj comme
+un valet.
+
+On soupait dans une grande chambre blanche, propre, qui n'avait pour
+tous meubles qu'une cheminée de marbre noir, de riches tapis du Sud
+accrochés aux fenêtres et formant portières plutôt que rideaux; et, au
+milieu, une table ronde, entourée de convives. La cuisine était arabe.
+Mais la table, joyeusement éclairée de bougies, était servie, à la
+française, couverte d'une belle nappe blanche et irréprochablement
+garnie d'argenterie, de vaisselle et de verres, avec quatre carafes
+remplies de lait doux et quatre autres de limonade. Le kalifat
+_Si-Chériff_, grand et gras personnage, presque sans barbe, à figure
+placide, avec des yeux saillants, négligemment vêtu du simple haïk blanc
+sans burnouss, et le portant en voile, à la manière des marabouts,
+Si-Chériff présidait la table et se versait des deux mains à la fois,
+dans le même verre, de la limonade et du lait. Son frère, _Bel-Kassem_,
+doux jeune homme au visage fatigué, assistait au souper debout et
+donnant des ordres. La chambre était pleine de serviteurs arabes allant
+et venant, mais laissant agir un maigre Tunisien, à turban blanc, aux
+yeux vifs, à la bouche fine, au nez pincé, pâle comme la mort, leste,
+agile, adroit, avec des mines d'écureuil et des airs de fiévreux,
+fantastique et précieux valet, qui, seul dans la maison de Si-Chériff,
+paraît avoir le don de manier la porcelaine et de servir à la française.
+
+Cette grande maison, perdue dans un désert à plus de cinquante lieues de
+Boghar, à trente-deux lieues environ d'El-Aghouat, une salle à manger
+remplie d'odeurs de viandes et encombrée de gens portant des plats,
+cette table servie comme en Europe; autour de laquelle on parlait
+français, ce personnage en déshabillé de maison occupé gravement à se
+composer des sorbets doux, voilà donc ce que je vis en arrivant à
+D'jelfa, chef-lieu des _Ouled-Nayl_. J'étais au cœur de cette immense
+tribu, commerçante, riche et corrompue, dont le nom posé sur toutes les
+routes du Sahara résumait pour moi les curiosités du désert. D'ici, et
+sans sortir de leur territoire, je confinais dans le nord-est à
+_Bouçaada_, dans l'ouest, presque au _Djebel-Amour_, dans le sud aux
+k'sours d'El-Aghouat et à l'Oued-D'jedi. Ces valets d'office, que je
+voyais essuyant des assiettes avec un coin de leur haïk en guise de
+serviette, avaient porté leurs laines sur les marchés du Sud et
+pouvaient me parler de tout le Sahara septentrional, depuis _Charef_
+jusqu'à _Tuggurt_, depuis D'jelfa jusqu'au _M'zab_, jusqu'à _Metlili_,
+jusqu'à _Ouargla_.
+
+Enfin j'avais sous les yeux, dans la personne de ce grand seigneur
+débonnaire, un de leurs princes les plus opulents et les plus braves; le
+plus considérable peut-être par sa fortune, sa naissance, sa haute
+position politique, et par les antécédents illustres de sa vie
+militaire. M. N... essayait d'apprendre à Si-Chériff à se servir d'une
+fourchette et d'un couteau. Le kalifat s'y prêtait avec complaisance, à
+peu près comme on s'amuse à des jeux d'enfants; il y mettait beaucoup de
+bonhomie, une extrême maladresse qui m'a bien l'air d'être volontaire,
+mais n'y compromettait rien de sa dignité.
+
+Vers le milieu du repas apparut un nouveau personnage que je reconnus
+tout de suite à son chapeau et à la forme si singulière de son individu.
+C'était bien en effet un tout petit corps ramassé sur lui-même, et qu'on
+eût dit gonflé; malpropre, difforme, affreux, marchant comme s'il n'eût
+pas de jambes, la figure étriquée dans son haïk comme dans un
+serre-tête, coiffé d'un chapeau sans bords, comme d'un énorme cornet. Il
+avait, autant que j'en pus juger, une profusion de sachets de cuir qui
+lui pendaient sur la poitrine, et une demi-douzaine de grosses flûtes en
+roseau lui descendaient du menton jusqu'au ventre et s'y balançaient en
+faisant du bruit; il portait un bâton noueux dans la main; on ne voyait
+pas ses pieds, car son burnouss traînait à terre. Personne autre que
+moi ne semblait faire attention à lui. Il s'avança tout d'une pièce,
+s'approcha de la table et vint par-dessus l'épaule de Si-Chériff
+allonger la main dans son assiette. Je me penchai avec inquiétude vers
+M. N..., qui se mit à sourire; Si-Chériff ne se détourna pas et cessa
+seulement de manger. Bel-Kassem vit ma surprise et me dit d'une façon
+dévote et très grave: _Derviche_, _marabout_, un fou, c'est-à-dire un
+saint. Je n'en demandai pas davantage, car je savais la vénération qui
+s'attache aux fous dans les pays arabes, et je me gardai bien de
+paraître autrement scandalisé des familiarités que celui-ci se permit
+jusqu'à la fin du repas. Il ne cessa point de rôder autour de nous,
+répétant des mots sans suite et demandant avec obstination du tabac.
+Quoiqu'on lui en eût donné, il en demandait encore, venait à chacun de
+nous tendre le creux de sa main noire et s'acharnait à répéter le mot
+tabac, tabac, d'une voix rauque et saccadée comme un aboiement. On
+l'écartait sans violence; on le calmait en lui faisant signe de se
+taire; Si-Chériff, toujours impassible, avait la mine sévère et prenait
+garde évidemment qu'aucun valet n'offensât son protégé. Pourtant, comme
+il devenait importun, le Tunisien le prit par le bras et l'entraîna
+doucement vers la porte. Le pauvre insensé s'en alla en criant:
+_Pourquoi, Mohammed? pourquoi, Mohammed?_ (_Ouach Mohamm... ouach
+Mohamm..._) Et pendant longtemps on l'entendit parler sous la galerie.
+Si-Chériff était, je n'en doute point, fort contrarié que nous eussions
+été témoins de cette scène où nous ne pouvions, comme lui, trouver un
+sujet d'édification. Je dois dire cependant que pas un de nous ne
+s'oublia. Et, tout en remarquant une fois de plus comment les Arabes
+savent détourner le ridicule par l'absence même de ce que nous appelons
+respect humain, je ne m'étonnai point, mais me sentis jaloux de les
+trouver si supérieurs à nous, jusqu'au milieu de leurs superstitions. Je
+me rappelais avoir rencontré un jour un chef de tribu du Sahara de
+l'Est, rentrant chez lui, suivi d'une escorte assez brillante de
+cavaliers et menant en croupe un derviche. Ce chef était un jeune homme
+élégant, fort beau, et mis avec cette recherche un peu féminine
+particulière aux Sahariens de Constantine. Le derviche, vieillard
+amaigri et défiguré par l'idiotisme, était nu sous une simple gandoura
+couleur sang de bœuf, sans coiffure, et balançait au mouvement du
+cheval sa tête hideuse, surmontée d'une longue touffe de cheveux
+grisonnants. Il tenait le jeune homme à bras le corps et semblait
+lui-même, de ses deux talons maigres, conduire la bête embarrassée sous
+sa double charge. Je saluai le jeune homme en passant; il me dit le
+bonsoir, et me souhaita les bénédictions du ciel. Le vieillard ne me
+répondit point, et mit le cheval au trot.
+
+Le derviche de D'jelfa n'a pas d'histoire. J'ignore même son nom. On m'a
+dit qu'il passe une partie de l'année chez Si-Chériff, tantôt à la
+zmala, tantôt au bordj. Il n'est point embarrassant; il se nourrit sans
+qu'on y pourvoie, prenant ce qu'il trouve sous sa main. Il ne couche
+nulle part, et ni le jour ni la nuit, on ne sait au juste ce qu'il
+devient. Il passe une partie des nuits à rôder, soit dans la cour ou
+dans le jardin, soit dans la campagne, quand il se présente la porte
+fermée. Il a dans son burnouss et dans ses petites gibernes une quantité
+de chiffons ou de débris recueillis partout. Quelquefois en pleine nuit,
+on l'entend essayer l'une après l'autre toutes ses flûtes. Le froid ni
+le soleil ne peuvent rien sur ce corps insouciant qui semble avoir perdu
+le don de souffrir. Son visage, criblé de rides, ne peut plus vieillir;
+l'âge le mine insensiblement comme un vieux tronc qui n'a plus de
+feuilles; la mort le prend par les jambes, pourtant il va toujours,
+s'asseyant rarement, ne se couchant presque jamais. Un jour il tombera
+de côté et ne pourra plus se relever; son âme sera allée rejoindre sa
+raison.
+
+
+
+
+D'jelfa, même date, cinq heures.
+
+
+Nous avons joui d'une journée sans pareille. Je l'ai passée soit à
+dessiner dans le bivouac, soit à écrire, étendu sous mon pavillon de
+toile. Ma tente est tournée au midi; car j'aime à l'ouvrir ainsi.
+Rarement je perds de vue, même à la halte, ce côté mystérieux que le
+ciel couvre de réverbérations plus vives. Tous mes compagnons sont
+absents ou à peine éveillés de leur sieste. La journée s'achève dans une
+paix profonde; et, demeuré seul, je savoure avec délice un vent tiède
+qui souffle faiblement du sud-est. De la place où je suis couché,
+j'embrasse à peu près la moitié de l'horizon, depuis la maison de
+Si-Chériff, d'où je n'entends sortir aucun bruit, jusqu'à l'extrémité
+opposée où, sur une ligne de terrains pâles, se dessine un groupe de
+chameaux bruns. Devant moi, j'ai tout notre campement étendu au soleil:
+chevaux, bagages et tentes; à l'ombre des tentes, quelques gens qui se
+reposent; ils font cercle, mais ne parlent pas. S'il arrive qu'un ramier
+passe au-dessus de ma tête, je vois son ombre glisser sur le terrain,
+tant ce terrain est uni; et j'entends le bruit de ses ailes, tant le
+silence qui se fait autour de moi est grand. Le silence est un des
+charmes les plus subtils de ce pays solitaire et vide. Il communique à
+l'âme un équilibre que tu ne connais pas, toi qui as toujours vécu dans
+le tumulte; loin de l'accabler, il la dispose aux pensées légères; on
+croit qu'il représente l'absence du bruit, comme l'obscurité résulte de
+l'absence de la lumière: c'est une erreur. Si je puis comparer les
+sensations de l'oreille à celles de la vue, le silence répandu sur les
+grands espaces est plutôt une sorte de transparence aérienne, qui rend
+les perceptions plus claires, nous ouvre le monde ignoré des infiniment
+petits bruits, et nous révèle une étendue d'inexprimables jouissances.
+Je me pénètre ainsi, par tous mes sens satisfaits, du bonheur de vivre
+en nomade; rien ne me manque et toute ma fortune de voyage tient dans
+deux coffres attachés sur le dos d'un dromadaire. Mon cheval est étendu
+près de moi sur la terre nue, prêt, si je le voulais, à me conduire au
+bout du monde; ma maison suffit à me procurer de l'ombre le jour, un
+abri la nuit: je la transporte avec moi, et déjà je la considère avec
+une émotion mêlée de regrets.
+
+La température me paraît encore relativement assez douce et, même avec
+dix degrés de plus, je la supporterais volontiers, si l'air continuait
+d'être sec, léger, éminemment respirable, comme il l'est dans ces
+régions élevées. Jusqu'à présent, le thermomètre n'a pas dépassé 30 et
+31° à l'ombre. Aujourd'hui, sous la tente, à deux heures il a atteint le
+maximum de 32°, et la lumière, d'une incroyable vivacité, mais diffuse,
+ne me cause ni étonnement ni fatigue. Elle vous baigne également, comme
+une seconde atmosphère, de flots impalpables. Elle enveloppe et
+n'aveugle pas. D'ailleurs l'éclat du ciel s'adoucit par des bleus si
+tendres, la couleur de ces vastes plateaux, couverts d'un petit foin
+déjà flétri, est si molle, l'ombre elle-même de tout ce qui fait ombre
+se noie de tant de reflets, que la vue n'éprouve aucune violence, et
+qu'il faut presque la réflexion pour comprendre à quel point cette
+lumière est intense.
+
+Peut-être ne sais-tu pas que, depuis notre entrée dans le Sahara, nous
+n'avons pas cessé de monter et que nous nous retrouvons à près de huit
+cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Le plateau que nous suivons
+s'élève en effet insensiblement et détermine ici, par exception,
+l'écoulement des eaux dans l'est et dans l'ouest, tandis que, partout
+ailleurs, le partage se fait du sud au nord et du nord au sud. Ce long
+mouvement du sol, qui prolonge ainsi le climat du Tell à travers le
+Sahara, presque indépendamment du degré, et qui fait qu'à latitude égale
+l'hiver, au moins, est plus doux sous le méridien de Constantine que
+sous celui d'Alger, se produit jusqu'à El-Aghouat et même au delà:
+El-Aghouat donne encore une hauteur de 600 mètres; Biskra, au contraire,
+n'est plus qu'à 73.--Plus avant dans l'est, le Sahara s'abaisse
+au-dessous du niveau de la mer, et, entre El-Aghouat et Biskra, s'étend
+le bassin descendant de l'_Oued-Djeddi_, qui vient du Djebel-Amour,
+arrose les Zibans et va se perdre enfin dans le grand _Chott_ de
+Tunis.--Je désire que cet aperçu suffise à t'expliquer des
+contradictions de climat dont, à première vue, tu aurais sans doute
+quelque peine à te rendre compte, et peut-être comprendras-tu maintenant
+comment, nous trouvant tout à l'heure sous le degré d'El-Kantara, si
+nous n'y sommes déjà, nous faisons des feux de branches de pins et de
+chênes, coupées dans la gorge du Rocher de Sel, au bord de l'_Oued
+D'jelfa_.
+
+Dès aujourd'hui pourtant, nous voilà débarrassés, non seulement de la
+végétation du nord, mais encore de toute végétation. Elle expire au
+sommet des collines pierreuses que nous avons derrière nous; et je
+voudrais que ce fût pour tout à fait; car c'est par la nudité que le
+Sahara reprend sa véritable physionomie. J'en suis venu à souhaiter
+qu'il n'y ait pas un arbre dans tout le pays que je vais voir. Aussi ce
+qui me plaît dans le lieu où nous sommes campés, c'est surtout son
+aspect stérile. Pour couvrir ces vastes terrains, tantôt frileux, tantôt
+brûlés, il n'y a qu'un peu d'herbe. Cette herbe, sorte de graminée
+renouvelée par l'hiver, est courte, rare, et devient grisâtre en se
+fanant. Elle forme à peine un duvet transparent mêlé de quelques brins
+cotonneux que l'air agite. On y voit jouer la lumière et vibrer la
+chaleur comme au-dessus d'un poêle. Aussi loin que la vue peut
+s'étendre, je n'y découvre pas une seule touffe plus fournie qui dépasse
+le sabot d'un cheval. La terre a la solidité d'un plancher et se gerce
+sans être friable. Nos chameaux s'y promènent d'un air découragé, la
+tête haute, le cou tendu vers un coin plus vert qui se montre assez loin
+au sud, entre deux mamelons arides. Cette perspective, à peu près
+riante, qui semble les consoler jusqu'à demain, nous annonce de
+nouvelles plaines d'alfa. Je distingue nettement, comme un triangle gris
+posé sur le vert, une des ces petites pyramides de pierre dont je t'ai
+parlé, et qui servent de point de repère dans le steppe, quand il n'y a
+ni horizon, ni traces de caravanes pour y diriger la marche.
+
+Cette tache lointaine d'alfa s'aperçoit à peine dans l'ensemble de ce
+paysage que je ne sais comment peindre, mais dont il faudrait faire un
+tableau clair, somnolent, flétri. Chose admirable et accablante, la
+nature détaille et résume tout à la fois. Nous, nous ne pouvons tout au
+plus que résumer, heureux quand nous le savons faire! Les petits esprits
+préfèrent le détail. Les maîtres seuls sont d'intelligence avec la
+nature; ils l'ont tant observée, qu'à leur tour ils la font comprendre.
+Ils ont appris d'elle ce secret de simplicité, qui est la clef de tant
+de mystères. Elle leur a fait voir que le but est d'exprimer, et que,
+pour y arriver, les moyens les plus simples sont les meilleurs. Elle
+leur a dit que l'idée est légère et demande à être peu vêtue. Ne
+t'étonne point de tout cela. Depuis ce matin je suis à genoux devant les
+maîtres, et je crois être tous les jours un peu moins indigne de parler
+d'eux. Leur souvenir m'accompagne dans ma route. Leurs leçons se sont
+fait entendre aujourd'hui plus clairement que jamais; et c'est à
+D'jelfa, sous ma tente, au milieu des Ouled-Nayl, et pendant que je
+regardais passer sur ces fonds d'une candeur historique de majestueux
+personnages drapés de noir et de blanc. Devais-je donc venir si loin du
+Louvre chercher cette importante exhortation de voir les choses par le
+côté simple, pour en obtenir la forme vraie et grande?
+
+
+
+
+Sept heures.
+
+
+Tout le jour, quelques minces traînées de vapeur sont restées étendues
+au-dessus de l'horizon, pareilles à de longs écheveaux de soie blanche.
+Vers le soir, elles ont fini par se dissoudre et par former un petit
+nuage doré, unique au milieu de l'azur sans rides et qui s'en va
+lentement à la dérive, entraîné vers le soleil couchant. Il diminue à
+mesure qu'il s'en approche, et, comme la voile arrondie d'un navire
+qu'on voit de loin se rétrécir et s'abattre à l'entrée du port, il ne
+tardera pas à disparaître dans le rayonnement de l'astre. La chaleur
+s'apaise, la lumière s'adoucit; elle se retire insensiblement devant la
+nuit qui s'approche, sans avoir été précédée d'aucune ombre. Jusqu'à la
+dernière minute du jour, le Sahara demeure en pleine lumière. La nuit
+vient ici comme un évanouissement.
+
+Il est sept heures. Notre bivouac est maintenant sorti de son
+immobilité. Il y règne un certain mouvement, toujours paisible, de gens
+qui allument des feux et préparent le café du soir, pendant que d'autres
+font leur prière, prosternés la figure au levant; on se rassemble sur
+des tapis pour prendre le repas; et nos chevaux, à qui l'on vient de
+donner l'orge, secouent joyeusement le poids du soleil qu'ils ont porté
+douze heures sans bouger.
+
+La maison de Si-Cheriff seule continue de rester muette. De l'endroit
+où je suis, on la dirait inhabitée, si l'on ne voyait un peu de fumée
+bleuâtre s'élever à l'angle du toit. Cette maison, triste blockhaus,
+donnée pour citadelle à notre kalifat, est achevée seulement du mois de
+novembre dernier.
+
+Une inscription, sculptée dans la pierre, au-dessus de la porte
+d'entrée, m'apprend qu'elle a été bâtie en cinquante jours, sous le
+gouvernement de M. le général Randon, par la colonne expéditionnaire du
+général Yusuf. D'autres inscriptions indiquent les divers corps qui ont
+pris part à cette construction, avec les noms des principaux officiers;
+quelques-unes pourraient déjà servir d'épitaphes. Le capitaine
+Bessières, tué glorieusement à l'assaut du 4 décembre, a son nom sur le
+pavillon qui forme l'angle droit du mur de défense.
+
+Cette habitation est disposée de manière à servir, à la fois, de
+résidence au kalifat, de caravansérail et de forteresse. La cour
+d'entrée est vaste; un petit convoi s'y renfermerait au besoin, et elle
+présente une double ligne de hangars pavés, sous lesquels une centaine
+de chevaux pourraient s'abriter. Par delà s'étend le jardin, qui n'est
+encore que tracé.--Au centre de ce carré long, et séparé du jardin par
+un chemin de ronde, s'élève un corps de logis, composé de deux étages et
+percé, sur ses quatre faces, de fenêtres malheureusement françaises; il
+a sa cour intérieure, cour réservée, où l'on ne pénètre pas, et que je
+n'ai fait qu'entrevoir.
+
+Le rez-de-chaussée est abandonné aux voyageurs. L'appartement privé du
+kalifat, celui de son cousin et de son jeune frère Bel-Kassem occupent
+les deux étages; c'est là, je ne sais dans quelle partie du bâtiment,
+que sont reléguées leurs femmes, avec les servantes.
+
+Quelques fenêtres ont des barreaux; mais il n'en est guère qui n'aient
+une ou plusieurs vitres cassées: ces nombreux accidents ne surprennent
+pas, quand on connaît l'ingénuité des Arabes à l'endroit de ces choses
+transparentes. Pour ta plupart, ils n'en ont jamais vu; et, sans prévoir
+l'obstacle, ils passent leur poing au travers.--Si-Cheriff parle
+seulement des dégâts causés par le vent et s'en plaint, de manière à
+laisser croire qu'il tient à ses vitres: au fond, en homme de la tente,
+il s'en inquiète assez peu et laisserait volontiers tout le bordj
+s'écrouler, si la petite garnison de soldats ouvriers, casernée dans un
+des pavillons, n'avait aussi pour mission de l'entretenir.
+
+Cette résidence, que l'on a tâché de rendre habitable, est-elle, en
+effet, du goût de Si-Cheriff? Réussira-t-il à s'y plaire, autant que
+dans sa tribu?--Il paraît, du moins, se résigner à ce séjour comme à une
+nécessité politique; n'y venant, du reste, qu'à ses heures, quand il y
+est mandé, ou qu'il doit y recevoir des hôtes.
+
+Indépendamment de ce domicile officiel, il a un domicile réel dans les
+pâturages voisins du Rocher de Sel, avec d'immenses troupeaux de
+moutons, et quelque chose, m'a-t-on dit, comme six mille chameaux. Il
+se partage entre sa maison de laine et sa maison de pierre, et n'amène
+ici que ses chevaux, sa suite militaire et sa femme. Je dis _sa_ femme,
+parce qu'on parle d'une madame Si-Cheriff, dont l'histoire, comme tant
+d'histoires de ce pays, ressemble beaucoup à un roman. Celui-ci,
+d'ailleurs, après un prologue assez sombre, finit heureusement. Est-ce
+une indiscrétion que de rapporter ce qu'on raconte?--Cette femme est
+Espagnole. Un homme, qui a disparu depuis et dont la mort subite n'a
+jamais été bien expliquée, l'avait conduite, elle et sa sœur, plus
+jeune qu'elle, à la Deira d'Abd-el-Kader, peu d'années avant la
+soumission de l'émir.--Elles étaient toutes les deux fort jolies.
+Abd-el-Kader fit épouser l'aînée à Si-Cheriff, alors son kalifat,
+bientôt après devenu le nôtre, et la plus jeune au cousin de
+Si-Cheriff.--Toutes deux, elles ont suivi, sous l'alliance française, la
+nouvelle fortune de leurs maris et n'ont jamais songé à réclamer contre
+le mariage qui leur fut imposé. Elles ont adopté, non-seulement le
+costume, mais aussi la langue arabe, au point d'avoir oublié la leur. La
+femme de Si-Cheriff habite en ce moment le bordj.
+
+J'ai vu ce matin leur enfant, joli petit garçon de quatre ans au plus.
+Il était à la classe, dans une école fondée par Si-Cheriff et tenue par
+un taleb, sorte d'instituteur communal que Si-Cheriff paye de ses
+deniers. L'enfant était pieds nus et n'avait pour tout vêtement, comme
+ses petits camarades les plus pauvres, qu'une petite soutane blanche on
+ne peut plus négligée. M. N..., qui est de ses bons amis, lui rapportait
+en cadeau d'Alger un foulard français, un sabre de bois et une chemise
+de fine laine. Quant à la sœur de madame Si-Cheriff, on ne la voit
+jamais à D'jelfa. Elle préfère le séjour de la tente et n'abandonne à
+personne le soin du ménage nomade ni l'administration des troupeaux.
+Tout ce que je sais des affaires domestiques de Bel-Kassem, c'est qu'il
+a deux femmes jeunes et qui passent pour très belles. Il vient, ces
+jours derniers, d'épouser la seconde. Et j'ai cru comprendre pendant le
+dîner d'hier, qu'on a plaisanté le jeune marié sur ce qu'il était
+amaigri depuis son récent mariage, et plus pâle encore que de coutume.
+Pour moi, je n'ai rien aperçu du harem emprisonné là-haut, derrière ces
+grillages. J'ai seulement rencontré deux négresses assez laides, mais de
+belle tournure, qui puisaient de l'eau au puits du jardin, pendant que
+le pauvre fou se promenait dans les allées sans verdure, et qui le
+taquinaient en se tordant de rire et en faisant étinceler leurs dents.
+
+Quoique maussade à l'œil au milieu de ce désert saharien, avec sa
+façade neuve, son toit de tuiles jaunes et sa fâcheuse ressemblance avec
+une caserne, le bordj, je lui donne ce nom pour l'embellir, éveille
+l'idée d'une assez grande vie, et rappelle, au moins par moments, les
+mœurs féodales. Les portes revêtues de fer, restent ouvertes pendant
+le jour. Un assez grand nombre de chevaux remplit les écuries. On les
+entend piaffer, hennir; on les voit s'agiter chaque fois qu'un nouveau
+cavalier se présente à l'entrée de la cour. Chaque arrivant pique droit
+au perron, s'y arrête court, et met pied à terre. C'est là, dans l'ombre
+de la galerie, qu'accroupi sur un banc, un chapelet dans ses mains,
+distrait, le kalifat se laisse embrasser par ses nombreux clients et
+leur donne audience. On se précipite à l'étouffer, pour baiser sa grosse
+tête emmaillotée de blanc. Quoiqu'on lui parle debout, quelques
+familiers sont assis près de lui, et souvent un homme en haillons, le
+dernier des tribus, se mêle à l'entretien du prince aussi librement que
+s'il était son favori. Le prestige du rang, énorme chez les Arabes,
+n'exclut pas une familiarité singulière entre le maître et le serviteur.
+Quant à la distance établie par l'habit, elle n'existe pas. J'ai vu là
+des types surprenants, des visages de momies à qui l'on aurait mis des
+yeux de lion. L'audience achevée, le client s'en va, traînant ses longs
+éperons, reprendre sa bête qui, la bouche baveuse, essoufflée, les
+flancs saignants, attend, clouée sur place et comme un cheval de bois.
+Douce et vaillante bête, dès que l'homme a posé la main sur son cou pour
+empoigner ses crins, son œil s'allume, et l'on voit courir un frisson
+dans ses jarrets. Une fois en selle et la bride haute, l'homme n'a pas
+besoin de lui faire sentir l'éperon. Elle secoue la tête un moment, fait
+résonner le cuivre ou l'argent de son harnais; son cou se renverse en
+arrière et se renfle en un pli superbe, puis la voilà qui s'enlève,
+emportant son cavalier avec ses grands mouvements de corps qu'on donne
+aux statues équestres des Césars victorieux.
+
+D'ailleurs le bordj n'est pas constamment silencieux ou seulement rempli
+comme aujourd'hui de visiteurs paisibles. A l'exemple des manoirs
+anciens, il a ses moments d'alarme et ses bruits de fête. Quelquefois
+c'est le jeune Bel-Kassem, à qui son frère n'a jamais permis de faire la
+guerre, qui sort en équipage de chasse, escorté de ses lévriers, avec
+ses fauconniers en habit de fête, ses pages étranges, et portant
+lui-même un faucon agrafé sur son gantelet de cuir. S'il arrive au
+contraire que l'ennemi soit signalé ou qu'il y ait par là quelque tribu
+turbulente à châtier, ce jour-là, c'est Si-Cheriff en personne qu'on
+voit sortir du bordj avec son appareil de guerre. Le goum est rassemblé
+devant la porte. Il y a là deux ou trois cents cavaliers groupés
+confusément autour de l'étendard aux trois couleurs, rouge, vert et
+jaune; tous en tenue de combat, le haïk en écharpe, le fusil au poing,
+droits sur la selle, attendant le kalifat qui va paraître. Lui-même est
+botté, éperonné, mais sans armes. On lui voit seulement à la taille une
+lourde ceinture pleine de cartouches et traversée de longs pistolets aux
+pommeaux brillants. Il a près de lui deux serviteurs nègres qui portent,
+l'un son sabre droit à fourreau sculpté et son long fusil écaillé de
+nacre, l'autre son chapeau de paille à flots de soie. Il enfourche
+pesamment sa grande jument blanche, dont la croupe et les pieds sont
+teints de rose; il rejette son burnouss en arrière, par un beau geste et
+pour dégager son bras droit, celui qui doit agir au besoin, et, dans
+tous les cas, commander. Enfin, il donne le signal, entraîne son goum,
+prend la tête avec son fanion, ses écuyers et ses plus fidèles, et, si
+le danger presse, part au galop du côté de l'endroit menacé.
+
+Tu vois que rien ne manque à la vie du bordj, pour rappeler des mœurs
+depuis longtemps disparues de notre histoire. Pour moi, je préfère les
+mœurs de la tente à ce spectacle de chevalerie, si séduisant qu'il
+soit. Ici, je m'intéresse médiocrement au soldat, beaucoup, au
+contraire, au voyageur. Devant un pareil pays, dans un cadre de cette
+grandeur, je ne puis m'empêcher de trouver d'un petit effet la mise en
+scène un peu théâtrale de cette vie mêlée de chasse, de coups de main,
+de parade, quelquefois de galanterie; et tout cela, en définitive, me
+touche moins que la vue d'une pauvre famille errante au milieu d'humbles
+aventures.
+
+Pourtant je m'estime heureux d'avoir rencontré sur ma route le bordj de
+D'jelfa. Le peuple arabe est très divers, plus divers qu'on ne le croit.
+Je le vois aujourd'hui par le côté le plus avancé de sa civilisation;
+c'est assurément le plus brillant; il a ce mérite, en outre, d'être un
+des moins observés.
+
+
+
+
+Ham'ra, 1er juin 1853.
+
+
+On a plié les tentes au petit jour. Malgré l'heure matinale, Si-Cheriff
+et son frère étaient debout pour recevoir nos adieux, et nous nous
+sommes mis en route gaiement, comme après une journée entière de repos.
+Moi seul peut-être je regrettais un peu D'jelfa, où j'avais eu plus de
+plaisir assurément que personne au milieu de mes contemplations
+solitaires, et je me détournais pour voir la place abandonnée d'où nos
+feux jetaient quelques restes de fumée blanche. Même en ce perpétuel
+changement, il en est ainsi pour tous les lieux que je quitte; je m'y
+attache vite et n'en oublie aucun, car il me semble que tous ont été
+passagèrement à moi, bien mieux que les maisons de louage où j'ai vécu.
+Après des années, le petit espace où j'ai mis ma tente un soir et d'où
+je suis parti le lendemain m'est présent avec tous ses détails.
+L'endroit occupé par mon lit, je le vois; il y avait là de l'herbe ou
+des cailloux, une touffe d'où j'ai vu sortir un lézard, des pierres qui
+m'empêchaient de dormir. Personne autre que moi peut-être n'y était venu
+et n'y viendra, et moi-même, aujourd'hui, je ne saurais plus le
+retrouver.
+
+Nous prîmes la direction de la balise. En moins d'une demi-heure nous
+l'avions atteinte et nous entrions dans l'alfa. Comme je l'avais prévu,
+la route s'engageait dans une suite de plateaux verts, tous pareils, de
+peu d'étendue, se déroulant du nord au sud et se succédant avec la plus
+triste régularité. De loin en loin, mais de manière qu'il y en a
+toujours au moins une en vue, la même pyramide grise apparaît posée sur
+le bord de l'horizon. Pendant quatre heures de marche, je n'ai pas
+aperçu dans aucun sens le plus petit coin qui ne fût vert comme un champ
+d'oseille. Sous le ciel bleu, et quand on se sait dans le Sahara, cette
+couleur printanière produit le plus désagréable étonnement. Le contraste
+est imprévu, mais absolument laid. Je t'ai parlé ailleurs de l'alfa; si
+j'y reviens, c'est afin de tenir un compte minutieux de mes impressions
+d'aujourd'hui.
+
+A dix heures, nous faisions halte dans le lit profond d'une rivière.
+L'été, on se demande où sont les rivières qui ont pu creuser de pareils
+lits. Il y reste en ce moment une petite source, réduite à rien, mais
+qui ne tarit pas. Le réservoir n'a pas deux enjambées de large. Elle
+sort avec un léger bouillonnement du milieu des cressons, puis à
+quelques pas de là se perd ou plutôt se glisse dans le sable. Je n'avais
+jamais vu de source ayant un cours si réduit ni plus pressée de
+disparaître. C'est un avertissement que tous les voyageurs comprennent;
+j'ai remarqué, en effet, que les bords n'étaient aucunement piétinés,
+quoiqu'elle serve de rendez-vous aux caravanes dans cette saison. On
+prit donc exemplairement la provision nécessaire à notre convoi. J'y
+puisai moi-même avec le plus grand soin, et j'y remplis nos peaux de
+bouc d'une eau limpide, légère et à peu près fraîche. Surtout on empêcha
+les chevaux d'y boire. Tout autour, le lit de la rivière est encombré de
+rochers blancs, calcinés, désorganisés comme de la pierre à chaux qui
+commence à cuire; leur éclat au soleil est insupportable.
+
+Vers onze heures, la chaleur devint subitement très forte. Le ciel,
+jusque-là sans nuages, commençait à se tendre de raies blanchâtres,
+sortes de balayures au tissu transparent pareilles à d'immenses toiles
+d'araignée. Le vent se levait et se fixait au sud. Très faible encore
+tant que nous fûmes abrités, dès que nous remontâmes en plaine, il se
+fit décidément reconnaître pour du sirocco. Il mit néanmoins plus de
+deux heures à se déclarer dans toute sa violence. D'abord, ce ne furent
+que des souffles passagers, tantôt chauds, tantôt presque frais. Je les
+recevais en plein visage et pouvais avec exactitude en mesurer la
+température, le mouvement et la durée. Peu à peu, il y eut moins
+d'intervalle entre les bouffées; je les sentis venir aussi avec plus de
+régularité, mais toujours intermittentes, saccadées comme la respiration
+d'un malade accélérée par la fièvre. A mesure que cette haleine étrange
+arrivait plus fréquente et plus chaude, la terre elle-même s'échauffait;
+et quoiqu'il n'y eût plus de soleil et que mon ombre marquât à peine sur
+le sol éclairé d'une lumière morne, j'avais encore sur la tête
+l'impression d'un soleil ardent. Le ciel était d'une couleur rousse où
+ne filtrait plus aucune lueur de bleu. L'horizon cessa bientôt d'être
+visible et prit la noirceur du plomb. Enfin, le souffle devint continu,
+comme l'exhalaison directe d'un foyer. Alors, la chaleur sembla venir à
+la fois de partout, du vent, du ciel, et peut-être encore plus forte des
+entrailles du sol, qui véritablement s'embrasait sous les pieds de mon
+cheval. Le pauvre animal se lassait à marcher vent debout, mais
+souffrait surtout de cette flamme qui lui montait au ventre. Quant à
+moi, sans la fatigue de me maintenir en selle, j'eusse éprouvé un réel
+bien-être à me sentir enveloppé de cette chaleur qui après tout
+n'excédait pas mes forces, et toute curiosité de voyageur à part, je
+n'étais pas fâché, dusse-je même en souffrir, de respirer cet ouragan de
+sable et de feu qui venait du désert.
+
+J'arrivai de la sorte à Ham'ra sans m'être douté que j'en approchais.
+Ham'ra est un amas misérable d'une trentaine de masures bâties en pisé,
+ruinées, croulantes, d'aspect funeste et qu'on dirait abandonnées. On
+les confond presque avec les rochers jaunâtres dont la haute ceinture
+enferme entièrement le village du côté du couchant. Au levant s'étendent
+quelques petits jardins assez vivaces et que je suis étonné de trouver
+trop verts. Le sirocco s'acharnait après cette pauvre verdure échappée
+au soleil; et la poussière qui pleuvait à flots, le jour plombé qui
+enveloppait tout de sa couleur de cendre, donnaient à ce tableau, déjà
+si triste, une physionomie violente et pour ainsi dire pleine
+d'angoisse.
+
+Deux grands gaillards en guenilles, hâves et singulièrement farouches,
+qu'on dirait les seuls habitants du pays, sont venus nous regarder
+planter nos tentes, puis se sont retirés à cent pas de là sur une roche
+plate en forme de dolmen, et depuis lors y sont restés accroupis les
+yeux fixés sur nous. Presque tous les arbres des jardins sont des
+abricotiers; j'ai aperçu, en passant à cheval le long des murs bas, un
+figuier, un grenadier d'une belle venue et quelques vignes grimpantes,
+mais pas un palmier. J'espérais rencontrer ici celui que j'ai vu indiqué
+sur la carte du Sud à quelques lieues d'El-Aghouat. C'est sans doute à
+_Sidi-Makhelouf_ que je le trouverai.
+
+Heureusement que des rigoles creusées autour des jardins amènent jusque
+devant nos tentes une belle eau, bonne au goût et pas encore trop
+échauffée. Ç'a été en arrivant un grand soulagement.
+
+En ce moment, le vent est plus chaud et souffle plus violemment que
+jamais. Il a failli renverser ma tente. Bakir et ses compagnons ont été
+pendant quelques minutes ensevelis sous la leur, et semblaient même
+avoir pris le parti de ne pas la relever. Nous avons dû doubler les
+cordes et consolider les piquets. Grâce aux petits murs de clôture qui
+font abri, on a pu néanmoins allumer du feu pour le souper. Sous ma
+tente, et pendant que j'écris, j'ai sur les mains la chaleur exacte
+d'un foyer. Il fait déjà presque nuit, quoiqu'il soit tout au plus six
+heures. Nos chevaux demeurent immobiles, la tête pendante, la croupe au
+vent. Les chameaux n'ont pas mangé; à peine déchargés, ils se sont
+couchés en troupeau serré, le ventre aplati, le cou allongé sur le
+sable.
+
+Par moment, le pied du vent semble s'éclaircir. L'horizon se dégage, et
+je découvre entre deux caps de montagnes coupés carrément, et dont l'un,
+celui de droite, tout à fait noyé, doit être à quinze ou dix-huit lieues
+d'ici, la ligne insaisissable d'un horizon plat. Cette ligne plate me
+fait rêver. Serait-ce le désert?
+
+
+
+
+Ham'ra, même date, la nuit.
+
+
+Le vent continue; la chaleur n'a en rien diminué. Vers sept heures, le
+ciel, un moment auparavant plus clair, s'est rapidement assombri. Cette
+fois, c'était la nuit. Il n'y a pas une étoile. L'obscurité est absolue.
+Je distingue à peine un ou deux chevaux blancs attachés à six pas de ma
+tente. Toutes les lumières et presque tous les feux sont éteints. Une
+troupe de chacals est venue tout á l'heure hurler si près du bivouac,
+que je suis sorti dans l'espoir absurde de les tirer. Personne ne dort,
+mais personne ne remue; et je n'entends pas d'autre bruit que celui du
+vent dans la toile des tentes et dans les arbres des jardins.
+
+
+
+
+2 juin 1853, à la halte, dix heures.
+
+
+La matinée a été plus calme; le soleil a reparu dans un ciel riant. Nous
+avons marché par une petite brise, toujours en plaine et de nouveau dans
+l'alfa. Nous rencontrons un lit de rivière, où l'on s'arrête; mais cette
+fois, pas une goutte d'eau. En prévision de ce qui nous arrive, on avait
+rempli les outres à Ham'ra. A ce moment, dix heures, le sirocco
+recommence à souffler avec les mêmes symptômes qu'hier, peut-être encore
+plus menaçants. Dès son début, il est déjà très incommode et nous couvre
+de sable. Nous déjeunons, couchés à plat ventre sous des lauriers-roses
+qui n'ont pas encore de fleurs. Le pain que nous mangeons, avec la
+liberté seulement d'y joindre un oignon (c'est, en fait de vivres frais,
+tout ce que nous avons pu nous procurer à Ham'ra), est devenu si dur
+après dix jours de voyage dans les _tellis_, qu'on a besoin de le
+ramollir dans l'eau. Il n'y a pas moyen d'allumer du feu, et nous nous
+passerons de café. D'ailleurs, chacun de nous est impatient d'atteindre
+le caravansérail de _Sidi-Makhelouf_. Aussi, nos chevaux sont restés
+bridés, et nos chameaux n'ont fait que déposer deux outres pleines et
+ont filé en avant. L'intrépidité de nos chameliers est admirable;
+singulière race! par goût, la plus paresseuse de la terre; quand il le
+faut, la première pour supporter la fatigue; gourmande au delà de toute
+expression, et se passant volontiers de manger comme d'une chose
+inutile. Allant toujours du même pas, par longues enjambées, avec cette
+élasticité du genou qui est l'art des grands marcheurs, trottant si les
+chameaux trottent, quelquefois montant en croupe derrière la charge,
+mais deux ou trois minutes seulement, et berçant les longs ennuis de la
+marche par une chanson, toujours la même, languissante et dite à
+demi-voix, rarement on les voit se traîner d'un air de lassitude; plus
+rarement encore on les voit manger. Quelquefois, chemin faisant, il y en
+a qui prennent un peu de _rouina_ (farine de blé grillé) dans leur
+_mezouëd_ (sac en peau de chèvre tannée) ou dans le capuchon crasseux de
+leur burnouss; ils la délayent dans le creux de leur main, la pétrissent
+en boulette; et cette unique bouchée de farine à l'eau compte
+ordinairement pour un repas.
+
+Il y a dans notre caravane un petit enfant du M'zab, qui vient de Roghar
+et retourne dans son pays avec son père, qui est notre bach'amar. Il n'a
+pas six ans; on le fait voyager à chameau. Une fois perché sur sa haute
+monture, il y reste tout le jour sans en descendre, les mains
+cramponnées à un bout de corde, suspendu parmi les bagages aussi
+insouciamment que dans un nid. Quand je passe auprès de lui, il me fait
+un signe amical et me crie le bonjour du matin ou le bonsoir. Cependant,
+l'animal va son train et semble ignorer qu'il a cet être fragile sur le
+dos. Le soir, on met l'enfant à terre; il court alors dans le bivouac,
+donne un coup d'œil aux cuisines et s'endort entre deux sacs à pain.
+Ne va pas croire que ce dur apprentissage de la vie du désert soit
+nuisible à ces santés vigoureuses. Il est tout rond, avec un ventre
+énorme et de petits yeux dans une grosse figure, où la couleur du sang
+s'épanouit sous une forte couche de poussière et de hâle. Il ressemblera
+à son compatriote Bakir; il aura, s'il continue, le même embonpoint et
+la même jovialité.
+
+Je m'aperçois, et tout à fait à propos, car c'est lui-même qui
+m'interrompt, que je ne t'ai pas encore parlé de notre compagnon de
+route _Mohammed-el-Chambi_. Mohammed est le chambi qui a fourni à M. le
+général Daumas une partie des renseignements obtenus sur le Sahara
+central, _depuis Metlili jusqu'au Haoussa_, et dans la bouche de qui les
+auteurs du _Grand Désert_ ont mis le récit du voyage. L'intérêt de sa
+personne est médiocre, et je ne l'aurais pas remarqué sans la célébrité
+que lui a donnée ce beau livre, la seule Odyssée que nous ayons sur le
+grand désert. C'est un diable d'homme assez bizarre, grand, sec, à nez
+crochu, sanglé, botté, coiffé haut, qui se déhanche en marchant avec des
+airs d'acrobate et une certaine mine de mauvais sujet. On m'apprend que
+j'aurais pu le voir à Paris l'année dernière, figurant à l'Hippodrome,
+dans je ne sais quel spectacle arabe, avec les autruches, je crois. On
+me dit aussi qu'il a du goût pour les bals d'été, et que, pendant une
+saison, il a été le lion du Château-Rouge. M. N..., qui me raconte ces
+détails au moment même où je les écris, vient de l'appeler et lui a dit
+de danser devant nous. Mohammed ne s'est point fait prier; il a jeté de
+côté ses bottines éperonnées, et, chaussé seulement de ses longs bas de
+cuir rouge, il s'est mis, nous l'accompagnant d'un air de quadrille, à
+nous donner une idée de son savoir-faire. C'était souverainement
+grotesque, et d'une fantaisie difficile à rendre. Ce danseur en tenue de
+guerrier, ce sauvage battant un entrechat imité de Brididi, je ne sais
+quoi de ressemblant et de bien saisi qui positivement rappelait la danse
+défendue et faisait penser aux sublimes mascarades de Gavarni; surtout,
+le contraste du lieu, le choix singulier du moment, le sable qui
+l'aveuglait sans l'interrompre, le vent qui faisait voler son haïk, nos
+Arabes attentifs à le regarder, mais à peine surpris et ne souriant pas,
+enfin le désert à deux pas de nous, voilà des antithèses que je
+n'inventerais point, et j'ai rarement éprouvé un plus grand renversement
+d'idées. D'où vient-il à présent? Où va-t-il? Si, comme je le crois, il
+retourne à _Metlili_, il pourra parler de mademoiselle Palanquin à la
+belle _Meçaouda_.
+
+Puisque je reviens incidemment aux figures, encore un mot. La galerie
+n'est pas complète; il y manque un personnage, le plus muet de la bande,
+peut-être aussi le seul de tous qui soit charmant. C'est un des
+serviteurs de M. N... Il s'appelle _Iah'-iah_, joli nom qu'il faut
+prononcer en deux syllabes bien distinctes, en ayant soin d'insister sur
+l'a final par une légère aspiration. Il est tout jeune, assez grand,
+mince et d'une indolence absolue dans ses mouvements. Il n'a pas de
+barbe, à peine une ombre au coin des lèvres; il a le sourire triste, une
+pâleur d'Indien et de grands yeux sans étincelles formant deux taches
+sombres dans son visage. Il est vêtu de blanc et très enveloppé, comme
+une femme. Les bottes de cavalier lui vont mal, et le burnouss lui ôte
+un peu de sa grâce. Aussitôt descendu de cheval, il se déchausse,
+déboucle son ceinturon et s'étend. On ne peut pas dire qu'il soit mou,
+car il se fatigue beaucoup sans se plaindre, ni qu'il soit petit-maître,
+quoiqu'il aime à se couvrir de musc. Il ne fume point, et c'est lui qui
+fait nos cigarettes; il ne prend pas de café, et c'est lui qui prépare
+le meilleur que nous buvions; il est marié, mais ne parle jamais de
+femmes; il fait régulièrement ses prières, se montre très susceptible à
+l'endroit de sa religion, ce qui ne l'empêcherait pas de se faire hacher
+pour M. N... Il se produit peu, sort rarement de la tente et y passe
+tout le temps de la halte. En marche, il est d'avant-garde avec son
+maître. C'est lui qui porte la gibecière de peau de lynx et le fusil. Il
+manie modestement sa petite jument maigre, la tenant toujours au pas
+qu'il faut pour être aux ordres de M. N... On s'est essayé à la cible,
+et personne n'a tiré mieux que lui. On me dit que c'est un fils de
+grande tente des environs de Boghar. Il a quitté sa femme pour suivre M.
+N... dans le Sud; et maintenant il mourrait, dit-il, de chagrin, s'il
+devait renoncer à le suivre. On va toutefois le remarier à El-Aghouat,
+afin de rendre son exil volontaire plus doux.
+
+Iah'-iah voyage en compagnie de deux amis, comme lui de bonne famille,
+et mis avec recherche, mais qui sont loin de le valoir. Le plus jeune,
+quoique Saharien, a l'allure espiègle des enfants de Paris. Il se nomme
+_Makhelouf_, comme le marabout qui a baptisé l'endroit où nous
+coucherons ce soir; et, pardonne à ces plaisanteries de bivouac, nous ne
+l'appelons que saint Maclou, ou communément M. Maclou. Il conduit, à son
+grand dépit, un de nos mulets de cantine, et, malgré l'infériorité de sa
+bête, ce qu'il obtient d'elle est incroyable; il l'estropierait plutôt
+que de rester dans le convoi. Il dit qu'il est de naissance à monter
+mieux qu'un mulet, et réclame le droit de marcher en ligne avec les
+cavaliers; on lui a promis qu'il aurait un cheval pour faire son entrée
+à El-Aghouat.
+
+Aux yeux des Arabes, un bon cheval fait la supériorité d'un homme. A
+défaut d'autre signe, il n'est rien qui vous procure autant d'estime;
+car leur respect ne s'attache qu'à ce qui est chez eux la marque
+convenue du rang, de la fortune ou du commandement; et venir après les
+autres, c'est faire présumer qu'on suit un maître. Ils font peu de cas
+de nos valets, et cependant ils consentent à se mettre à nos gages. Au
+reste, ils se vengent de leur propre servitude par le mépris qu'ils ont
+de la domesticité dans autrui. Leur plaisir, quand ils sont en service,
+est de se faire servir eux-mêmes par un plus pauvre; ils n'y mettent ni
+oppression, ni dureté, mais c'est une sorte de sujétion mutuelle qui
+relève la dignité de chacun dans ce peuple d'esclaves, et leur fait tour
+à tour connaître les douceurs de l'autorité. Tel est le trait le plus
+apparent de ces caractères composés de ruse et de vanité. Leur docilité
+n'est que feinte; il faut se défier de leur bonhomie, et surtout
+utiliser pour notre propre influence ces petits moyens de se faire
+valoir. Quant à moi, je sais bien que je me déconsidère en négligeant de
+les employer.
+
+Je voudrais que tu visses notre fastueux _Ali_, son frère _Brahim_ et le
+_Sidi-Embareck_, trois de nos valets, toujours en conflits de service et
+en perpétuelle émulation d'importance.
+
+Sidi-Embareck balance entre ses deux épaules, et sans jamais s'en
+servir, un énorme chapeau recouvert d'une toison noire d'autruche mâle.
+Ali trouve préférable de porter immuablement le sien sur sa tête. Déjà
+d'une taille peu ordinaire, il aime à se grandir encore par cette
+coiffure colossale, qui lui donne environ huit pieds de haut, et fait
+qu'entre ses jambes le plus grand cheval devient un criquet.
+Sidi-Embareck a son équipage de guerre au complet: fusil, pistolets,
+yatagan passé sous la sangle, longue _djebira_ en tissu de laine, à
+franges ornées de nœuds. Ali voyage vêtu à la légère, comme si
+quelqu'un portait pour lui tout son attirail, avec une simple veste
+amarante, chamarrée d'or, et fort belle encore, quoique fanée, un haïk
+un peu troué, mais très fin, les pieds nus dans des souliers arabes de
+cuir verni. Sa djebira, la plus vaste et la plus ornée de toutes, traîne
+à terre. J'ai cru lui voir un diamant au petit doigt. Ce qu'il y a de
+plaisant, c'est qu'ils se ressemblent, quoi qu'ils fassent pour se
+rendre si différents. Ils ont tous deux le nez retroussé, le menton sans
+barbe, les dents blanches, mais trop grandes, et de gros yeux insolents.
+De plus, on les dit aussi paresseux l'un que l'autre, également
+vantards, gourmands, peu délicats, avec un même penchant pour le vin. Et
+c'est une égale illusion que de compter sur Sidi-Embareck ou sur Ali
+pour un service, pour une aide ou pour un secours utile. Le cheval d'Ali
+se trouvant malade depuis hier, il s'est agi de le remplacer; mais
+c'était à qui ne céderait pas le sien, et, en bonne conscience, on ne
+pouvait y forcer personne. J'ai donc eu pendant quelques lieues le
+spectacle lamentable d'Ali relégué parmi les bagages et se traînant sur
+le plus chétif et le moins envié de nos mulets. Sidi-Embareck profita de
+ce moment pour exciter sa jument noire et faire à lui seul autant
+d'effet que tout le monde. Heureusement pour Ali qu'il y avait là son
+frère Brahim. Brahim, personnage modeste, corps amaigri, figure
+souffreteuse, a des airs cauteleux, vicieux et sournois. Brahim était à
+cheval, Ali lui persuada de faire un échange; et depuis ce matin Ali
+mène au galop un maigre animal qui semblait mort entre les mains de
+Brahim, et Brahim attend sur son mulet l'occasion bien douteuse de le
+céder à son tour contre un cheval.
+
+Je m'amuse à des portraits. Ai-je tort? Je ne les choisis pas, je les
+copie, et je m'étonne moi-même de les trouver si loin de l'idéal qu'on
+rêve, et si divers; d'abord, on n'aperçoit que la variété des costumes;
+elle séduit et fait oublier l'homme; puis, on s'arrête aux traits
+caractéristiques de la race, et, pour empêcher de la confondre avec une
+autre, on donne à tous les individus la même parenté de tournure,
+d'élégance et de beauté banales. Ce n'est que plus tard que l'homme
+enfin apparaît sous les traits de l'Arabe et montre qu'il a, comme nous,
+ses passions, ses difformités, ses ridicules. Me trompé-je donc en
+introduisant la vie commune sous ces traits demeurés vagues et jusqu'à
+présent mal définis? N'est-il pas temps de sortir du bas-relief,
+d'envisager ces gens-là de face, et de reconstruire surtout des figures
+pensantes? Et cependant, outre le laid, qui est toujours à éviter, n'y
+a-t-il pas à craindre le petit? Ce n'est pas moi qui réussirai dans ce
+que j'essaye; mais je ne puis laisser à la réalité qui pose devant moi
+la splendeur inanimée des statues.
+
+
+
+
+Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853.
+
+
+Même temps qu'hier; même vent, si c'est possible, encore plus déchaîné.
+Il était temps d'arriver; hommes et bêtes, nous étions à bout de nos
+forces. On a déchargé les bagages comme on a pu, jetant tout, arrachant
+les sangles, car les chameaux étaient exaspérés et ne voulaient plus
+rien entendre.
+
+Le caravansérail est bâti sur un plateau de roches et de sable, au bord
+du ravin où sont les sources. Il y a cinq palmiers espacés dans la
+longueur du ravin; leur tête apparaît de loin par-dessus la ligne de la
+plaine. Trois ont poussé de la même souche; ils sont échevelés, à moitié
+morts, tout jaunes. Le vent, qui fait un bruit d'enfer dans leurs
+bouquets de palmes, les rebrousse entièrement comme un parapluie
+retourné. Ils sont horribles et se détachent en lueurs livides sur le
+fond du ciel tout à fait noir. A gauche du caravansérail, au delà, près
+des trois palmiers, se trouve le marabout. Il est blanc, carré, avec une
+corne à chaque angle, et, au lieu d'être couvert en kouba, il se termine
+en pain de sucre. Au pied, on aperçoit une multitude de tombes serrées,
+accumulées, empiétant les unes sur les autres; la foule des morts s'y
+presse; c'est à qui dormira le plus près du saint. On vient s'y faire
+enterrer des environs, de fort loin, le lieu lui-même étant un désert;
+et je pense avec effroi que mes os pourraient être là. A l'opposé du
+marabout, il n'y a que des pierres, des pierres au fond du ravin;
+l'autre côté se relève encore par des pierres blanches, et l'horizon se
+termine par un mur dentelé de rochers, interrompu vers le milieu. A
+droite, la montagne entrevue d'Ham'ra prend des formes colossales, et
+d'ici représente un énorme bloc d'acier sali. Je n'ai fait qu'entrevoir
+tout cela à l'arrivée, le vent et le sable m'empêchant, à la lettre,
+d'ouvrir les yeux.
+
+On a tout entassé, bagages et harnais, devant la porte du caravansérail.
+On y a laissé quelques Arabes seulement pour gardiens; les autres sont
+descendus au ravin, où probablement on n'essayera pas de dresser les
+tentes. Quant à nous, nous avons pris pour cette nuit nos logements dans
+le _fondouk_.
+
+Y sommes-nous plus abrités qu'en plein air? Ce serait à essayer, si je
+l'osais. Le caravansérail est formé d'une cour immense entre quatre
+murs. Sur deux faces, une galerie couverte pour les chevaux; aux quatre
+angles, une chambre pour les voyageurs. Je n'ai pas choisi la mienne et
+ne suis pas tombé sur la moins exposée au vent. Ces chambres n'ont
+qu'une porte, sans fenêtres, et pas de fermeture à la porte. Le vent qui
+s'y engouffre y pousse incessamment des flots de poussière. J'ai essayé
+vainement d'y clouer une couverture; dans tous les cas, la précaution
+serait inutile, et je me résigne à voir le sable s'amasser sur mes
+cantines, sur mes cartons, et se répandre sur toute ma personne, comme
+si j'étais menacé d'être enseveli vivant.
+
+Sidi-Makhelouf est, me dit-on, rempli de scorpions, et surtout de ces
+vipères redoutables que les Arabes appellent _lefaa_. On m'a recommandé
+de ne m'asseoir qu'avec prudence et de visiter ma chambre avant de m'y
+endormir.
+
+Ali vient d'arriver, portant sur son dos une selle et un harnais de
+cheval. Il a tué la jument de Brahim et l'a laissée morte à une
+demi-lieue d'ici; on l'accuse de l'avoir fait crever de fatigue ou de
+l'avoir assommée de coups. Il s'en défend, et raconte qu'il allait au
+plus petit pas, la ménageant à cause du vent, quand la bête a manqué
+sous lui, et s'est laissée tomber de côté. Il a voulu la relever, puis
+la dessangler, elle ne bougeait plus; elle avait les yeux ouverts, mais
+la langue pendante, et le sang lui coulait de la bouche. Il ne l'a
+quittée qu'une heure après, quand elle était froide. Son opinion, c'est
+que le _cheli_ (sirocco) l'a étouffée. Son cheval est hors d'état de le
+porter. Comment fera-t-il demain? A moins qu'il ne dérange encore
+Brahim, et que Brahim n'aille à pied.
+
+
+
+
+A la halte, 3 juin 1853, neuf heures.
+
+
+Nous approchons. Dans cinq heures nous verrons El-Aghouat. Il me paraît
+étrange qu'à huit lieues d'ici se trouve une grande ville, sans
+voisinage avec aucune autre, perdue dans ce désert comme un îlot; un
+centre où l'on vit pourtant, aussi simplement qu'ailleurs, sans se
+douter de l'effet qu'on produit à distance, ni de la curiosité qu'on
+inspire. Nos villes de France se tiennent toutes; elles se donnent
+presque la main par leurs faubourgs; elles correspondent par leurs
+villages; on va de l'une à l'autre par des routes ouvertes, par des
+campagnes peuplées; il n'y a point de surprise à les découvrir. Ici, on
+se croirait en mer; voilà soixante-quinze lieues que nous faisons sans
+route tracée et sans rencontrer un point habité.
+
+Nous sommes arrêtés sur un terrain plat, parmi des alfas desséchés et
+des broussailles épineuses. Nous descendons de cheval, transis de froid
+et les mains engourdies; le vent a sauté cette nuit du sud au nord; ce
+n'est plus du sirocco, c'est du mistral. Malgré la force du soleil déjà
+haut, on souffre comme par une matinée de mars. Les premiers arrivés ont
+mis le feu aux broussailles; le vent l'a propagé sur une étendue de plus
+de cent mètres. L'incendie s'éteindra de lui-même faute d'aliments, ou
+quand le vent ne soufflera plus.
+
+Nous avons à gauche un mur fuyant de collines rougeâtres; à droite, un
+mur parallèle, plus élevé, régulièrement dentelé. Il n'y a pas trace de
+végétation ni d'un côté, ni de l'autre. La vallée qui s'engage entre les
+deux murailles peut avoir une lieue de large; elle est accidentée,
+coupée de brusques ravines, quoique unie en apparence, d'abord
+clairsemée de broussailles, elle ne tarde pas à se dépouiller, et peu à
+peu quitte sa couleur verdâtre, pour revêtir la couleur rose et dorée
+des montagnes.
+
+
+
+
+El-Aghouat, 3 juin au soir.
+
+
+Regarde bien cette fois d'où j'écris ces notes. Commence, si tu le veux,
+par te réjouir de me savoir au terme; mais fais comme moi, reprends la
+route de Sidi-Makhelouf où nous l'avons quittée ce matin, et laisse-toi
+conduire à petits pas jusqu'à l'entrée du désert. C'est une émotion qui
+perdrait à n'être pas attendue. Il manquerait quelque chose à mon
+arrivée dans ce pays surprenant, si je supprimais la lenteur et la
+fatigue extrême des dernières lieues.
+
+J'ignore le nom de la montagne que j'avais à ma gauche; celle de droite
+s'appelle le _Djebel-Milah_. Elle s'enfonce directement dans l'ouest,
+sans inflexion, et d'autant plus morne qu'à l'heure où je l'ai vue sous
+le soleil déjà haut, ses flancs entièrement nus n'avaient pas une ombre.
+Elle se découpe régulièrement en larges dents de scie. Chaque saillie se
+compose d'une superposition de couches obliques, et présente au sommet
+un bloc indépendant du reste, mais également posé de côté. Cette
+architecture bizarre se répète d'un bout à l'autre avec la plus exacte
+symétrie. Il est remarquable, d'ailleurs, que toutes les montagnes et
+tous les rochers que j'ai rencontrés depuis ce matin sont construits de
+cette façon, comme si le même soulèvement en eût renversé les assises
+et les eût toutes inclinées dans le même sens.
+
+Jamais montagne ne m'avait paru si longue; il y avait trois heures que
+je marchais devant elle sans avoir l'air d'avancer; et, bien que son
+extrémité ne me semblât pas éloignée, je n'avais pas encore atteint le
+quart de son étendue. Le vent, presque tombé, laissait au soleil toute
+sa force; le terrain se desséchait; l'air, de froid qu'il avait été le
+matin, commençait à devenir brûlant. Devant moi, la vallée se
+prolongeait indéfiniment et se terminait sur le ciel sans qu'il y eût
+place pour une ville; je savais en outre qu'El-Aghouat était bâti sur
+des rochers, et d'ailleurs la vallée courant dans l'ouest, c'était à ma
+gauche et non devant moi que je devais l'apercevoir. Tous les cavaliers
+avaient pris le devant, et depuis plus d'une heure je les avais perdus
+de vue dans la brume ardente de l'horizon, et j'avais cessé d'entendre
+les coups de fusil qui m'annonçaient les joyeuses mousqueteries de
+l'arrivée. J'avais pour tout compagnon mon domestique, harassé de
+chaleur, et qui ne s'occupait même plus de savoir de quel côté nous
+devions avancer.
+
+Pourtant, je rejoignis un petit convoi de chameaux chargés de grains. Le
+convoi prit à gauche et se mit à monter parmi des mamelons de sable
+jaune. J'abandonnai donc la vallée pour le suivre. Je sentais
+qu'El-Aghouat était là, et qu'il ne me restait que quelques pas à faire
+pour le découvrir. Je n'avais plus autour de moi que du sable; il y
+avait des pas nombreux et des traces toutes récentes imprimées à
+l'endroit où nous marchions. Le ciel était d'un bleu de cobalt pur;
+l'éclat de ce paysage stérile et enflammé le rendait encore plus
+extraordinaire. Enfin, le terrain s'abaissa, et devant moi, mais fort
+loin encore, je vis apparaître, au-dessus d'une plaine frappée de
+lumière, d'abord un monticule isolé de rochers blancs, avec une
+multitude de points obscurs, figurant en noir violet les contours
+supérieurs d'une ville armée de tours; au bas s'alignait un fourré d'un
+vert froid, compact, légèrement hérissé comme la surface barbue d'un
+champ d'épis. Une barre violette, et qui me parut sombre, se montrait à
+gauche, presque au niveau de la ville, reparaissait à droite, toujours
+aussi roide, et fermaît l'horizon. Cette barre tranchait crûment sur un
+fond de ciel couleur d'argent mat, et ressemblait, moins le ton, à une
+mer sans limites. Dans l'intervalle qui me séparait encore de la ville,
+il y avait une étendue sablonneuse, et quelque chose d'un gris plus
+bleuâtre, comme le lit abandonné d'une rivière aussi large que deux fois
+la Seine. On y voyait, par places, aux deux bords, des taches vertes
+ayant l'air de joncs. Tout à fait sur le devant, un homme de notre
+escorte, à cheval, penché sur sa selle, attendait au repos le convoi
+laissé fort loin en arrière; le cheval avait la tête basse et ne remuait
+pas.
+
+Voilà trait pour trait et nettement ce que je vis. Plus tard, cela me
+fera rêver, et peut-être mon souvenir adoucira-t-il les couleurs trop
+crues de ce tableau. Aujourd'hui je reproduis, sans rien y changer, ce
+qui s'est imprimé de soi-même et comme un portrait dans mon esprit. Je
+n'éprouvai aucun éblouissement; j'eus le temps de m'affermir un peu
+l'âme afin d'embrasser tout ce tableau d'un coup d'œil sûr, qui
+demeurât fidèle, et de m'en emparer pour toujours. Lentement,
+j'envisageai cette ville noirâtre, cet horizon plat, cette solitude
+embrasée, ce cavalier blanc sur un cheval blanc, ce ciel sans nuages;
+puis mon œil, pourtant fatigué de lumière, tomba sur la petite ombre
+brune marquée entre les pieds du cheval et s'y arrêta. Je me souviens
+d'avoir, il y a quatre ans, pour la première fois, aperçu le désert, le
+soir, et sous un éclat devenu doux. Cette fois, j'arrivais, comme je
+l'avais souhaité, à l'heure sans ombre; il était un peu plus de midi.
+
+Nous sortîmes des dunes pour entrer dans ce qui ressemblait au lit d'une
+rivière, obliquant, à tout hasard, dans le sens de la ville et nous
+dirigeant sur l'angle nord-est des jardins. Nous avancions avec peine
+dans une terre sablonneuse, écrasés sous un ciel de plomb. A mesure que
+nous approchions, l'oasis se développait sur la droite, les aigrettes
+vertes des palmiers devenaient plus distinctes, et nous découvrions un
+second monticule, comme le premier, couvert de maisons noires;--on n'y
+voyait pas de tours;--entre les deux, un monument blanc; plus à droite,
+un troisième amas de rochers roses surmontés d'un marabout; plus à
+droite encore, une sorte de pyramide escarpée, plus élevée et plus rose
+que tout le reste; dans les intervalles, continuait d'apparaître la
+ligne violette du désert. Telle est la vue complète d'El-Aghouat du côté
+du nord; la première était plutôt une vision; celle-ci, plus étendue et
+dont je crois ne rien omettre, je te la donne pour une vue. Le point
+d'où je l'ai prise s'appelle _Rass-el-Aïoun_ (tête des sources). C'est
+l'endroit où prend sa source l'_Oued-Lekier_, seul ruisseau qui arrose
+El-Aghouat.
+
+A petite distance des jardins, nous vîmes venir à nous un cavalier en
+habit français, chaussé de bottes à l'écuyère. Me voyant en retard et me
+jugeant embarrassé de la route à suivre, il arrivait au galop pour me
+souhaiter la bienvenue et m'introduire dans la ville.
+
+Ce fut donc avec M. C..., officier au bataillon turc, mon guide
+obligeant, que j'achevai de tourner les jardins. La première chose dont
+nous parlâmes fut le siège. Je venais de reconnaître en passant les
+traces d'un grand bivouac; on pouvait parfaitement distinguer la place
+des tentes et l'endroit noirci par les cuisines; il y avait là d'énormes
+amas de cendre et des restes de bûches à moitié brûlées; de longues
+lignes piétinées, portant des trous de piquets, des souillures et des
+débris de litières indiquaient le bivouac de la cavalerie; M. C...
+m'apprit que c'était le camp du général Pélissier, et me montra, sur la
+rive gauche de l'_Oued-Lekier_, en face du premier, le camp de la
+division Yusuf. Devant nous s'ouvrait une vaste étendue sablonneuse;
+c'était là qu'avait eu lieu la belle affaire de cavalerie du 21
+novembre. Puis il me parla du combat meurtrier du 3 décembre, de
+l'assaut du 4 et de la lutte sanglante qui suivit la prise. Il me parla
+de nos pertes et de celles de l'ennemi; il me prévint que je sentirais
+peut-être une odeur fétide dans la ville et que je lui trouverais un air
+d'abandon. Il fit le calcul des morts; lui-même avait présidé à leur
+enfouissement dans les puits. Nos propres morts n'avaient guère été
+mieux enterrés, faute de pioche pour creuser plus profondément. Chaque
+jour, tant ils étaient peu couverts, on en trouvait à la surface du sol
+que les chiens avaient exhumés pendant la nuit. Il fallait s'attendre à
+marcher sur des débris et à voir partout pointer des ossements. Tout à
+l'heure, en venant, il avait trouvé le corps entier et tout habillé d'un
+zouave; il me mena le voir. Le pauvre soldat avait les bras étendus, la
+tête renversée de côté, soulevé par un peu de sable, en manière
+d'oreiller; le haut du corps à l'état de squelette était momifié; il
+conservait son pantalon rouge, et le bas de ses jambes, engagé dans le
+sable, montrait des lambeaux de guêtres; on eût dit qu'il allait achever
+de sortir de terre, comme on se représente une résurrection. Un peu plus
+loin, il y avait une tête réduite à la sécheresse d'un caillou; et sur
+toute notre route on voyait par-ci par-là des os blanchis.
+
+Les sables nous menèrent jusqu'à la porte de l'Est, par où nous entrâmes
+enfin dans la ville.
+
+
+
+
+II
+
+EL-AGHOUAT
+
+
+
+
+3 juin 1853, au soir.
+
+
+Presque toutes les villes arabes, surtout celles du Sud, sont précédées
+de cimetières. Ce sont ordinairement de grands espaces vides, en dehors
+des portes, où l'on remarque seulement une multitude de petites pierres
+rangées dans un certain ordre, et où tout le monde passe aussi
+indifféremment que dans un chemin. La seule différence ici, c'est qu'au
+lieu d'un champ de repos, je trouvais un champ de bataille; et ce que je
+venais de voir, ce que je venais d'entendre, je ne sais quoi de menaçant
+dans le silence et dans l'air de cette ville noire et muette sous le
+soleil, quelque chose enfin que je devinais dès l'abord, m'avertissait
+que j'entrais dans une ville à moitié morte, et de mort violente.
+
+Le côté de l'est n'a pas visiblement souffert. Les murs extérieurs ont à
+peine reçu quelques boulets, toute l'attaque ayant porté du côté opposé.
+Quant à la porte, qui n'a pas été canonnée, elle conserve ses lourds
+battants raccommodés avec du fer, son immense serrure de bois et ses
+arcs-boutants en troncs de palmiers. Elle est pratiquée dans l'épaisseur
+d'une tour massive et percée de meurtrières. De loin, on dirait un trou
+carré et noir, inscrit dans la façade lumineuse de la tour, et
+inscrivant lui-même un petit carré de lumière; c'est le commencement
+d'une rue qui se montre à travers la porte. Le porche a dix pas de long;
+des enfoncements ménagés de chaque côté dans la largeur de la tour, avec
+une double rangée de banquettes, en font une sorte de vestibule garni de
+sièges, ou pour mieux dire, de lits. Ce vestibule, au besoin, se
+transforme en corps de garde.
+
+Une sentinelle du bataillon turc, en veste bleue et turban blanc, s'y
+tenait dans l'ombre, affaissée et son fusil entre les jambes. Quatre
+autres soldats de garde dormaient sur les bancs de pierre, un bras passé
+sous la tête. Au bruit de nos chevaux la sentinelle se leva pesamment et
+salua. Les autres firent à peine un mouvement de corps pour prouver
+qu'ils étaient présents.
+
+Au delà de la porte on voyait fuir un étroit corridor, entre des murs
+gris, presque noirs, sans fenêtres, percés, en guise de portes, de trous
+carrés, encadrés de chaux; en bas, un pavé blanc, étincelant comme de
+l'acier, avec un imperceptible filet d'ombre sur le côté droit de la
+rue; au-dessus, le ciel d'un bleu sombre; aucun passant, personne aux
+portes, un silence aussi pesant que la chaleur.
+
+--Voici El-Aghouat à midi, me dit M. N..., en me montrant le corps de
+garde et la rue.
+
+La plupart des portes étaient fermées; quelques-unes, où je remarquai
+des trous de balles et des marques de baïonnettes, semblaient l'être,
+comme on dit en France, après décès. Celles qui, par hasard, se
+trouvaient ouvertes, donnaient sur des antichambres privées de jour ou
+sur des cours ressemblant à des écuries. J'aperçus des hommes dormant
+sous le porche obscur de ces maisons pleines de souvenirs redoutables.
+
+La rue s'enfonçait, avec de légers détours, dans la profondeur de la
+ville, et sur un pavé raboteux, inégal et dallé de roches. La roche,
+presque partout à fleur de terre, avait la sonorité et l'éclat du
+marbre. A droite et à gauche s'ouvraient des ruelles se faisant suite,
+celles de gauche remontant vers le sommet de la ville et s'arrêtant
+contre un mur continu de calcaires blancs, celles de droite encadrant à
+leur extrémité une échappée de vue plus riante sur les cimes vertes de
+l'oasis. En face de nous, au fond de cette étroite avenue frappée
+d'aplomb par le soleil perpendiculaire, je voyais monter en s'étageant
+toute la partie occidentale de la ville, comme un amas de bâtisses
+grisâtres. En avant, se détachaient deux constructions blanches. Une ou
+deux aigrettes de palmiers pointaient au-dessus des terrasses; et,
+quoique privés de mouvement, car il n'y avait plus un souffle dans
+l'air, quoique éclairés par le sommet et ne présentant qu'une
+silhouette obscure, ces minces bouquets de palmes, épanouis dans l'air
+bleu, rappelaient du moins quelque chose des gaietés de l'Orient.
+
+La rue était si étroite que nos deux chevaux ne pouvaient pas toujours y
+marcher de front. M. N... me précédait, me montrant du bout de sa
+cravache les portes trouées, les murs lézardés, les maisons vides.
+
+Un peu plus loin, nous passâmes devant des boutiques et devant des
+cafés; des toiles tendues au-dessus de la rue y formaient de l'ombre.
+Là, se trouvait une assemblée de fumeurs, accroupis sur des bancs garnis
+de nattes, pendant que les cafetiers arrosaient le devant de leurs
+portes. La compagnie, rassemblée dans ce petit espace, où semblait
+s'être réfugiée toute l'animation de la ville, se composait de spahis,
+de cavaliers du _Makhzen_, et de quelques Arabes vêtus de blanc, dont on
+semblait fêter le retour.
+
+Je reconnus quelques-uns de mes compagnons de voyage, entre autres Ali,
+Embareck et le petit Maklouf. Celui-ci prenait son café tout botté,
+éperonné, avec un air viril que je ne lui connaissais pas; quant aux
+deux valets, ils étaient en habits frais et installés sur leurs talons
+devant un jeu de dames.
+
+M. N... me conduisit droit à la maison du commandant. Elle est située
+sur une place fort irrégulière, à l'angle de laquelle coule un ruisseau,
+servant d'un côté de fontaine et de l'autre d'abreuvoir. A l'entrée de
+la place, s'élève un palmier gigantesque, droit comme un mât. Au
+centre, sommeillait paisiblement un troupeau de chameaux jaunâtres.
+Autour, et dans les endroits où l'ombre commençait à se montrer, on
+voyait, allongée contre le pied des murs, la forme enveloppée d'Arabes
+endormis. Une vieille femme en haillons, chargée d'une outre, une petite
+fille à peine vêtue, tenant une écuelle et coiffée d'un entonnoir en
+tissu de palmes, filaient devant moi au grand soleil, frappant la terre
+de leurs talons nus et laissant dans la poussière une trace humide.
+
+Le soleil était dévorant; le cuir de mes fontes me brûlait les mains, et
+de toutes parts régnait le plus grand silence. La garnison faisait la
+sieste, enfermée par consigne dans ses casernes, jusqu'à la diane de
+deux heures.
+
+--Voici la maison du commandant, me dit M. N..., en me montrant une
+sorte de bâtisse carrée à façade multicolore; et probablement la vôtre,
+ajouta-t-il, en m'indiquant une haute façade de terre grise avec deux
+ouvertures tendues de toile.
+
+A droite de cette maison, une pièce de canon était adossée au mur et
+braquée sur le centre de la place.
+
+
+
+
+4 juin 1853.
+
+
+Je suis installé depuis hier deux heures dans la _Maison des hôtes_; je
+dirais que mes habitudes y sont prises, si je n'avais à peu près gardé
+celles du bivouac.
+
+J'ai, dans mes antécédents de voyage, le souvenir de séjours assez
+étranges; depuis les nids à scorpions de _Bouchagroun_, jusqu'au _Dar
+Dief_ de _T'olga_, où j'eus pour camarades de chambre une jeune autruche
+et une antilope; cependant, j'en suis encore à m'étonner de l'indigence
+et du dénûment grandiose de ce logis. Sache, au surplus, qu'il vient
+d'être réparé pour recevoir les étrangers de distinction, et qu'il est
+question d'y établir le bureau arabe.
+
+--Je suis très content, me dit obligeamment M. N... en m'y introduisant,
+parce qu'au moins vous aurez un des meilleurs logements d'El-Aghouat.
+
+J'y trouvai une troupe de balayeurs arabes en train de préparer les
+chambres, c'est-à-dire de précipiter de la terrasse dans la cour, et de
+la cour dans la rue, une masse extraordinaire de fumier, de paille sèche
+et de poussière.
+
+La maison se compose d'une cour, avec quatre compartiments au
+rez-de-chaussée, dont l'un sert d'écurie; à l'étage, de deux chambres et
+de deux réduits à peu près en ruine, où se sont logés mes deux
+domestiques; car j'ai pris un domestique arabe qui me servira
+d'interprète, de guide et de valet de chambre, l'autre n'ayant pas trop
+de tout son temps pour les chevaux; je ne parle pas d'une galerie à
+trois fenêtres, que j'abandonne en toute jouissance aux souris et aux
+lézards.
+
+Quant à l'état des lieux, imagine des murs élevés, couleur de suie,
+troués en vingt endroits de brèches béantes; et, comme si ce n'était pas
+assez de tant d'issues, toutes les portes grandes ouvertes, depuis la
+rue jusqu'à ma chambre; en sorte que je suis un peu moins bien gardé
+chez moi que sur la voie publique. Dans la cour, au pied d'un palmier,
+un coin plus enfumé que tout le reste marque la place des cuisines; nous
+y avons trouvé un amas de cendres, refroidies depuis le 4 décembre, et
+quatre pierres calcinées formant fourneau. Le feu n'a pu encore entamer
+le vieil arbre; il pousse droit le long du mur et couvre à moitié ce
+petit préau sinistre d'un large éventail de feuilles jaunies. Un
+escalier de vingt-cinq marches conduit à l'étage; très élevé, très
+raide, sans rampe, il est tellement étroit, si endommagé, si
+singulièrement construit, que j'ai dû positivement l'apprendre par
+cœur afin de pouvoir, la nuit, l'escalader sans danger. Je pourrais
+t'indiquer de mémoire les deux marches qui manquent; te dire que la
+cinquième est cassée en deux du côté de la cour et n'offre plus qu'un
+point d'appui des plus scabreux, que la vingtième et la vingt-troisième
+sont deux fois plus hautes que les autres, qu'enfin on ne peut, sur
+toute sa longueur, y poser que le bout du pied quand on monte, et le
+talon quand on descend. Dans la chambre des domestiques, une moitié
+seulement du plafond, et de même une moitié de plancher; ces deux trous,
+ouverts sur la tête et sous les pieds, se correspondent. Est-ce un obus
+qui a traversé le tout à la fois? Que s'est-il passé il y a six mois à
+cette même place où j'écris? Les maisons arabes ont tant de cicatrices,
+qu'on ne peut reconnaître, et ici moins qu'ailleurs, si c'est le temps,
+la négligence ou la main d'un ennemi qui les a faites.
+
+Enfin, une chambre, petite, à murs blancs, avec son plancher de terre
+battue, qui se change en boue, quand pour abattre la poussière j'y fais
+répandre un bidon d'eau; une fenêtre fermée par une toile d'emballage
+tendue sur châssis; une porte masquée par une couverture de cheval
+clouée au mur; puis, ma sangle sur mes deux cantines; le burnouss qui me
+sert à la fois de couverture et de matelas; une musette bourrée d'orge,
+en guise d'oreiller; tout ainsi que sous la tente: telle est à peu près,
+cher ami, avec son mobilier de peintre et de voyageur, la résidence où
+je suis convenu, vis-à-vis de moi-même, d'attendre d'un cœur ferme
+les fortes chaleurs de l'été.
+
+Avec tant soit peu d'industrie, j'aurais pu me procurer plus d'aise, et
+surtout m'enfermer davantage; mais à quoi bon? La sûreté de ma personne
+est ce qui m'occupe le moins; j'ai peine à supposer que mon maigre
+bagage fasse envie à qui que ce soit; et, en attendant que leur utilité
+me soit démontrée, mes pistolets ne sortiront pas de leur fourreau de
+serge. Somme toute, et malgré le regret que me cause le séjour
+infiniment plus gai de la tente, j'éprouve toujours le même soulagement
+d'esprit à me sentir à ce point dénué de tout, sans être en réalité
+privé de rien.
+
+Dès le soir, je me suis hissé sur la terrasse pour assister au coucher
+du soleil et reconnaître en même temps le voisinage.
+
+De ce point élevé, et me tournant de manière à regarder le nord, j'avais
+à mes pieds la place, avec la maison du commandant en face de moi, la
+fontaine et le lavoir; par-dessus se déployait l'oasis. Derrière
+l'oasis, mais bien au delà, j'embrassais trois rangs successifs de
+collines; le premier, marbré de bronze et d'or; le second, lilas; le
+troisième, couleur d'améthyste, courant ensemble horizontalement,
+presque sans échancrure, depuis le nord-ouest, où le soleil plongeait,
+jusqu'au nord-est. La plus rapprochée de ces collines est le
+prolongement des dunes de Rass-el-Aïoun, et je voyais, dans un pli de
+sable étincelant, le lit grisâtre de l'Oued-M'zi, par où j'avais
+débouché le matin; la seconde s'appelle, je crois, le Djebel-Milah; et
+je la reconnus pour la montagne interminable que j'avais longée pendant
+une partie de l'étape; la dernière enfin, très éloignée, s'appelle d'un
+nom que j'aime à entendre et qui la peint, _Djebel-Lazrag_
+(Montagnes-Bleues).
+
+A droite, se développait toute la partie orientale de la ville, sur le
+plan relevé des rochers, sous la forme d'une pyramide à peu près
+régulière et de couleur fauve, dont le sommet est représenté par la tour
+de l'est. A gauche, la vue est masquée par les maisons de la place. Par
+le sud, enfin, je confine aux premiers jardins, et en me tournant je
+voyais commencer au bord de ma terrasse, pour ne plus finir, un taillis
+de dattiers superposé à des masses confuses de feuillages.
+
+La maison du commandant, qui tranche au milieu des autres constructions
+arabes par la symétrie presque européenne de ses fenêtres et le
+badigeonnage de sa façade, était un bain maure que le dernier kalifat,
+Ben-Salem, avait fait construire, peu d'années avant sa mort, par des
+ouvriers italiens. A côté, je remarquai une construction basse, écrasée,
+autrefois peinte en blanc, percée d'ouvertures allongées et surmontée
+d'une mince croix de fer: c'est une ancienne mosquée transformée en
+église. Un peu plus à gauche, et sur la terrasse d'une informe masure en
+pisé, se promenait une figure en robe noire, avec quelque chose de large
+et de noir sur la tête; cette demeure est le presbytère, et ce petit
+personnage obscur, dont la vue d'abord me surprit, c'est le curé.
+
+Le spectacle de la place était animé, et me rappelait, avec un certain
+mélange de costumes et quelques nouveautés dans les bruits, le mouvement
+d'une garnison française, dans cet encadrement singulièrement africain.
+Des chevaux de cavalerie vinrent boire au ruisseau, pêle-mêle avec des
+ânes, des chameaux et de maigres juments arabes menées par des
+palefreniers en guenilles; la fontaine au delà était peuplée de toutes
+sortes de figures remplissant toutes sortes de vases, bidons, gamelles,
+outres noires, tonneaux. Des sonneries militaires se faisaient entendre
+à tous les coins de la ville.
+
+Le crépuscule dura peu; des lueurs orangées irradièrent un moment le
+couchant au-dessus des montagnes plus sombres. Puis tout se décolora. Un
+insensible brouillard s'éleva du sol, remonta le long des dattiers et se
+répandit sur les cimes, qui devinrent d'un vert froid; et la nuit tomba
+presque subitement.
+
+Je voulus passer cette soirée-là seul et chez moi; et, quand la nuit fut
+tout à fait venue, je regagnai ma chambre. Il y faisait chaud; mon
+thermomètre se soutenait à trente et un degrés. Le ciel était
+magnifique; jamais je n'avais vu tant d'étoiles, ni d'aussi grandes;
+j'eus de la peine à retrouver la grande Ourse au milieu de cette
+multitude de feux presque égaux et de même éclat. J'entendis mon
+domestique ramener les chevaux, les entraver; puis, un pas lourd et un
+pas plus leste montèrent ensemble l'escalier de pierre.--«Bonne nuit,
+monsieur, me dit M... en passant devant ma chambre.--Que ta nuit soit
+bonne, Sidi,» me dit Ahmet. Et je n'entendis plus rien dans ma maison.
+
+Le vent se leva; les palmiers faisaient le bruit de la mer, bruit
+qu'accompagnaient quelques aboiements de chiens fort éloignés et
+d'innombrables murmures de griffons et de grenouilles; à chaque instant
+la couverture étendue devant ma porte se soulevait, comme si quelqu'un
+voulait entrer.
+
+Vers dix heures, un clairon de cavalerie vint sous mes fenêtres sonner
+le couvre-feu. C'est un air lent et doux, finissant par une note aiguë
+destinée à se faire entendre de loin.
+
+--Allons, me dis-je, je ne suis pas tout à fait hors de France!
+
+Le musicien répéta l'air une seconde fois, en y introduisant à la
+reprise, des modulations d'un goût bizarre; et, pendant quelques
+minutes, il s'y complut, comme s'il eût joué pour son plaisir.
+
+J'étais étendu sur ma sangle, la bougie allumée, regardant autour de moi
+mon attirail de route, les murs blancs, le plafond noir et toute
+l'étrange nouveauté de ce séjour; je me levai; j'aperçus, par les
+crevasses du mur, une étincelle rouge au fond de la chambre d'Ahmet:
+c'était l'Arabe qui fumait en attendant le sommeil.
+
+Puis le clairon se tut. D'autres clairons lui répondirent aux extrémités
+de la ville, plus faibles ou plus distincts; peu à peu ces notes légères
+du cuivre se dispersèrent une à une, et je n'entendis plus que le bruit
+des palmes. Alors, me sentant comme une faiblesse au cœur et comme
+une envie épouvantable de m'attendrir, je soufflai ma bougie, me roulai
+sur ma sangle, et me dis:
+
+--Eh bien! quoi? ne suis-je pas au lit? chez moi? et ne vais-je pas
+dormir?
+
+Malheureusement, je ne dormis pas, car j'étais brisé de fatigue, et il y
+avait avec moi, dans la _Maison des hôtes_, des hôtes sur lesquels je ne
+comptais pas.
+
+
+
+
+Juin 1853.
+
+
+Aujourd'hui, dans la matinée, je me suis laissé conduire au marabout de
+_Sidi-El-Hadj-Aïca_, théâtre du combat du 3 décembre; et, pour en finir
+tout de suite, avec une histoire étrangère à mes idées de voyage, je te
+dirai, aussi brièvement que possible, ce que j'ai vu, c'est-à-dire, les
+traces de la bataille et les lieux qui ont été témoins du siège.
+
+El-Aghouat se développe, de l'est à l'ouest, sur trois collines, sorte
+d'arête rocheuse, isolée, entre une plaine au nord et le désert sans
+limite au sud. La pente nord de la ville est entièrement couverte de
+maisons; celle du sud, plus escarpée, quelquefois à pic, n'est bâtie que
+de distance en distance et présente, à l'une de ses extrémités, un
+revers caillouteux; à l'autre, une longue dune de sable jaune.
+
+Les deux sommets extrêmes étaient, au moment du siège, armés chacun
+d'une tour et de remparts. L'éminence intermédiaire est couronnée par
+une vaste construction de maçonnerie solide, blanche, sans aucune
+fenêtre extérieure, aujourd'hui l'hôpital, autrefois la demeure du
+kalifat Ben-Salem, et nommée _Dar-Sfah_, _maison du rocher_, à cause de
+l'énorme piédestal de rochers bruts sur lequel ce palais-forteresse est
+planté avec assez d'audace.
+
+Le Dar-Sfah partage la ville en deux parties à peu près égales, et
+sépare, ou plutôt commande à la fois deux quartiers jadis ennemis: à
+l'est, les _Hallaf_; à l'ouest, les _Ouled-Serrin_; ces deux quartiers,
+qui ont en chacun ses chefs, son gouvernement, ses intérêts à part,
+n'ont cessé de se battre que le jour où le Dar-Sfah les a réunis sous
+l'autorité d'un pouvoir central.
+
+Le mur de séparation existe encore ainsi qu'une porte, de tournure
+égyptienne, qui s'ouvrait ou se fermait, suivant l'état de paix ou de
+guerre où vivaient ces deux petites républiques jalouses et toujours
+prêtes à se fusiller par-dessus leur mur mitoyen.
+
+La tradition de ces querelles, qui peut-être ont duré trois siècles,
+est, tu l'imagines, à demi fabuleuse, et représente en quelque sorte la
+mythologie d'El-Aghouat.
+
+Ce que j'en connais à peu près, c'est que l'on continua de se mitrailler
+d'un quartier à l'autre, de la tour des Serrin à la tour des Halaff,
+jusqu'en 1828, époque où le parti d'_Achmet-Ben-Salem_, le dernier
+kalifat, massacra un _Lakdar_, chef des Ouled-Serrin, et resta maître de
+la ville.--Dix ans plus tard, en 1838, la lutte recommença. A cette
+époque, de grands événements se passaient dans le Sud; Abd-el-Kader
+canonnait depuis neuf mois Aïn-Mahdy, que défendait Tedjini, le
+marabout, le héros des K'sours de l'Ouest. Les Ben-Salem ayant pris
+parti pour Tedjini, Abd-el-Kader se mêle alors à la querelle et fait
+appuyer, par ses lieutenants, les Ouled-Serrin dépossédés.--Enfin, les
+nomades interviennent à leur tour, et les belliqueux voisins des
+L'Aghouati, les _L'Arba_, fournissent des contingents, tantôt à l'un,
+tantôt à l'autre des deux partis, parfois aux deux ensemble.
+
+Alors, se succède une série de coups de main tentés par les Ben-Salem,
+tentés par les kalifats de l'émir, et chacun se terminant par un
+massacre et par des fuites à bride abattue vers le Sud. D'abord, c'est
+Ben-Salem qui se sauve chez les Beni-Mzab, laissant El-Aghouat aux mains
+d'un marabout, El-Arbi; plus tard, c'est ce même El-Arbi, un chef
+réintégré des Serrin, qui quitte la place à son tour et qu'on voit, à
+quatre lieues de là, s'enfermer dans le petit k'sar d'El-Assafia, avec
+trois cents fantassins, seul reste de l'armée d'invasion que lui avait
+confiée l'émir. Puis, des escarmouches sans nombre, et, finalement, sous
+les murs de la ville, trois batailles rangées, livrées coup sur coup,
+dont la dernière, perdue pour le compte de l'émir, achève de ruiner sa
+cause, déjà compromise devant Aïn-Mahdy, coûte la vie à El-Arbi, et
+assure définitivement le pouvoir dans la famille des Ben-Salem.
+
+Enfin, en 1844, Achmet demande au gouvernement français l'investiture
+d'El-Aghouat, et obtient la confirmation du titre de kalifat.
+
+Jusque-là tout s'était passé à cent quinze lieues de nous et sans nous.
+Pour la première fois, nous apparaissons, aussitôt après l'appel qui
+nous est fait; et ce fut à cette époque qu'on vit arriver du Nord, par
+ce petit passage que tu connais maintenant, l'avant-garde d'une colonne
+française.
+
+Vers le commencement du siècle dernier, peut-être avant, car je ne
+réponds d'aucune date dans cette histoire, un marabout du nom de
+_Si-el-Hadj-Aïca_, exaspéré contre ses concitoyens par je ne sais quelle
+grave offense faite à Dieu, une danse autour d'un veau d'or quelconque,
+leur avait dit:
+
+«Or, écoutez: je vous condamne à vous entre-dévorer comme des lions
+forcés d'habiter la même cage, jusqu'au jour où les chrétiens (je crois
+même qu'il a dit les Français), ces dompteurs de lions, viendront vous
+prendre tous ensemble et vous museler.»
+
+En 1844, le vieux prophète enterré là, à la place où je te mène et sous
+le marabout qui porte son nom, n'entendit que des fanfares, et d'un peu
+loin, car l'armée campa, regarda la ville et repartit. En 1852, il
+devait cette fois entendre le canon, et de près, car on prit ses
+marabout pour batterie, et l'affût d'un canon français posa sur sa
+tombe.
+
+Entre ces deux époques, il se passa des faits que j'ignore. Ben-Salem
+mourut, un de ses fils prit sa place; nous eûmes un agent près de lui,
+par le fait, une sorte de régent. Un jour, on apprit que Ben-Salem,
+l'agent français et toute la chancellerie s'étaient sauvés presque sans
+chemise à D'jelfa, et que notre ennemi, le scheriff d'Ouaregla, occupait
+la ville. Mais précisément une colonne partie de Medeah était en train
+de construire à Djelfa la maison de commandement dont je t'ai parlé. On
+ne prit que le temps d'achever ce travail, et l'on marcha sur
+El-Aghouat. Vingt jours plus tard, une autre colonne arrivait d'El-Biod,
+celle-ci par un défilé du nord-ouest; presque aussitôt le siège
+commença. Dans l'intervalle de ces deux arrivées, le 21 novembre, avait
+eu lieu le combat de cavalerie, dont j'ai vu les traces et le magnifique
+emplacement.
+
+Outre ses deux tours, plus habituées à se menacer que prêtes à la
+défendre contre l'extérieur, la ville avait, en cas de siège, une
+enceinte rectangulaire, crénelée, percée de meurtrières. De plus, elle
+est protégée sur chaque flanc par toute l'épaisseur de jardins; enfin la
+tour de l'est domine de haut la plaine et le désert, sans être commandée
+par rien.
+
+La tour de l'ouest, au contraire, celle des Serrin, est commandée par le
+marabout de Hadj-Aïca; car ce marabout couronne un quatrième mamelon
+faisant suite aux trois premiers occupés par la ville, à une petite
+portée de fusil du rempart, au niveau des fortifications supérieures, et
+forme ainsi, pour me résumer, le quatrième angle saillant de la même
+arête, dont la tour des Serrin, le Dar-Sfah et la tour des Hallaff
+forment successivement les trois autres.
+
+Voilà comment, cher ami, la sépulture de ce saint homme devint, sans
+qu'il l'eût prévu, le théâtre d'un combat terrible, et comment, en
+annonçant une catastrophe, il avait oublié de dire qu'il aurait la
+douleur d'y contribuer.
+
+D'abord, et pendant un long jour ensanglanté, le marabout fut pris et
+repris. C'était le point faible; il fut énergiquement défendu. Le
+mamelon, sans être escarpé, est roide à monter, surtout hérissé de gros
+cailloux, de volume à cacher aisément un homme. On l'aborda par le sud;
+tout le sommet, toute la pente opposée étaient garnis de combattants,
+couchés à plat ventre, ajustant entre les pierres et tirant à coup sûr.
+Il fallut viser à chaque pierre, puis monter quand même; par moments se
+battre corps à corps. C'est un genre de guerre qui plaît aux Arabes; et
+depuis Zaatcha, jamais ils ne l'avaient pratiqué avec plus de fureur, ni
+avec un succès plus long. Ce ne fut qu'à la troisième tentative qu'on
+put enfin garder le marabout, le hérisser de feux, tirer en plongeant
+sur tout le revers du nord et faire évacuer cette formidable redoute.
+
+Une fois maître du terrain, on creva le marabout, on y poussa une pièce
+d'artillerie, on fit une embrasure en perçant le mur qui regarde la
+ville, et la pièce, une fois mise en batterie dans le ventre de ce
+petit monument qui n'a pas quatre mètres carrés, ouvrit son feu contre
+la tour de l'est. Un petit mur élevé à la hâte servait d'épaulement.
+
+La ville alors se garnit de fusils, couvrit à son tour de balles ce
+petit point blanc, au centre duquel on voyait un trou noir d'où sortait
+régulièrement, sans relâche, un boulet dans un flocon de fumée, et
+cribla tout le plateau, intrépidement gardé, malgré d'énormes pertes. Ce
+fut le moment le plus meurtrier pour nous.
+
+L'assaut ne nous coûta que peu de monde; il n'y eut pas de résistance
+dans les jardins; et quant à la lutte qui se prolongea dans la ville et
+se répéta de maison en maison, elle fut désespérée de la part des
+Arabes, mais courte, et terrible seulement pour eux. Sur les deux mille
+et quelques cents cadavres qu'on releva les jours suivants, plus des
+deux tiers furent trouvés dans la ville. La guerre des rues est atroce,
+et l'homme y devient fou, soit qu'il se défende ou qu'il attaque.
+
+Il était à peu près huit heures quand, après avoir longé le Dar-Sfah,
+tourné par le sud les anciens murs des Serrin, nous arrivâmes au sommet
+de ce petit plateau, rayonnant au soleil du matin et tout couleur de
+rose. Il n'y avait personne, personne aux environs, et nous en montions
+doucement les pentes, le lieutenant N... me parlant du siège, et moi
+l'écoutant.
+
+Il n'y a pas une pierre qui ne soit labourée de plusieurs balles et
+marquée de bleu comme une plaque de tir. Le plus grand nombre est
+effleuré par le bord, car ce n'était pas à la pierre qu'on tirait, mais
+à quelque chose, tête ou corps, qui débordait par un côté. Le marabout a
+reçu trois boulets lancés de la ville: l'un a écorné un des angles; un
+autre a fait sauter un éclat de plâtre de la kouba, le troisième l'a
+frappé en plein, à six pieds à peu près du sol, et l'a traversé de part
+en part. J'oubliais de te dire que ce marabout est un petit cube de
+plâtre autrefois blanc, devenu jaune, avec une kouba conique et une
+saillie dentelée à chaque angle.
+
+L'intérieur était assez curieusement peint et enjolivé de légendes
+arabes. Nos soldats en ont balafré les murs à coups de couteau, et l'on
+y voit plusieurs fois répétée la liste des officiers tués et blessés ce
+jour-là. Une de ces listes entre autres, datée du _3 décembre_, m'a paru
+curieuse; elle est écrite de mains différentes et conçue de manière à
+faire croire que c'était un registre où l'on inscrivait le nom de nos
+soldats, à mesure qu'ils tombaient; il y a une barre au-dessous,
+peut-être faite à la nuit, et quand la liste de la journée s'est trouvée
+complète. A côté, et pour ainsi dire au verso de ce livre de compte
+mortuaire, on lit: _4 décembre_; puis, plus bas, et comme pour indiquer
+qu'il y eut quelque relâche dans les coups reçus, tout à coup, en gros
+caractères: GÉNÉRAL BOUSKAREN.
+
+--Tenez, me dit le lieutenant en se plaçant en face du trou qui servit
+d'embrasure au canon, et dans la position d'un pointeur à sa pièce,
+c'est ici que le pauvre Millot a reçu le coup. Qui diable aurait dit
+cela? A travers ce trou, juste une balle au front! C'est une chance!
+Pour tous les autres, ajouta-t-il, c'était prévu. Qu'en dites-vous?
+
+Et il me montrait à la fois le rempart et la place où nous étions
+absolument à découvert et formant cible.
+
+--Ici, continua-t-il, c'est le commandant Morand; ici, ce brave Frantz,
+un brave ami; ici, Bessières. Et je vis sur une pierre plate: _Capitaine
+Bessières, 1er zouaves, telle compagnie, tel bataillon, 3 décembre_.
+Là, sur la pente, à l'endroit où il n'y a plus de pierres, c'est le
+général Bouskaren. Il descendait en courant avec sa colonne d'assaut et
+se retournait pour crier: «En avant.»
+
+Le champ de bataille est si étroit, qu'il n'y a pas un pied carré de
+cette terre, vraiment à nous, car elle nous a coûté cher, qui n'ait
+recueilli quelques gouttes d'un sang regrettable.
+
+Nous restâmes longtemps assis au pied du marabout, appuyés contre
+l'embrasure, noire de poudre, dominant la ville, les jardins à droite et
+à gauche, au delà, l'immense perspective du désert prise à revers par le
+soleil montant. Il n'y a plus qu'une tour, celle de l'est. Sur le
+bastion démantelé, puis rasé, des Ouled-Serrin, commence à s'élever une
+citadelle française. On entendait piocher, tailler, scier des pierres,
+ou tinter contre le roc sonore la pique des mineurs, et des files de
+petits ânes, chargés de moellons, trottaient sur l'emplacement de la
+brèche.
+
+Vers dix heures, la mine a joué. Un premier roulement de tambour ayant
+dispersé les travailleurs, la place demeura vide. Quelques minutes
+après, un second avertissement se fit entendre, et, presque aussitôt,
+fut suivi de cinq ou six explosions, pareilles à des décharges de grosse
+artillerie; en même temps, un nombre égal de décharges moins
+retentissantes éclata du côté de la tour de l'est, qu'on s'occupe aussi
+de démolir. Aucun écho ne les répéta; chaque détonation résonna
+sèchement dans l'air rare et pur du matin et s'indiqua seulement, avant
+de se faire entendre, par une légère secousse imprimée au sol. De
+longues gerbes de fumée, mêlées de poussière et de pierres, firent
+éruption dans le ciel bleu; puis, arrivée à sa limite d'impulsion, la
+fumée se roula sur elle-même, et la masse confuse des projectiles
+redescendit comme une pluie de mitraille, tandis que quelques éclats
+plus lourds continuaient de monter à perte de vue, pour aller, par une
+immense parabole, s'abattre en sifflant aux deux pentes de la ville. Le
+vent, qui s'empara de la fumée, la poussa vers le sud-ouest; bientôt il
+n'y eut plus dans le ciel parfaitement pur que d'imperceptibles
+rousseurs, et le silence retomba lui-même de tout son poids sur cette
+solitude un moment troublée.
+
+La brèche étant fermée, il nous fallut rentrer par _Bab-el-Gharbi_
+(porte de l'ouest) et remonter en dedans du rempart pour visiter le
+petit cimetière où sont déposés côte à côte les officiers tués pendant
+le siège ou morts depuis de leurs blessures. En attendant le monument
+qu'on doit leur élever, ils sont enfermés dans un petit carré de terre
+entouré d'une simple banquette. Aucune inscription n'indique encore les
+noms de ces morts réunis là, sans distinction de grade, et par un droit
+égal à d'unanimes regrets. Ils reposent sur la brèche, entre la
+poudrière et le rempart, à l'endroit d'où la mort est partie pour les
+atteindre, et si près de celui où ils sont tombés, qu'il n'y a pas entre
+les deux, je te l'ai dit, la portée d'une balle.
+
+A présent, venez dans la ville, me dit le lieutenant en m'entraînant
+dans la rue qui fait suite à _Bab-el-Gharbi_. Autant vaut en avoir le
+cœur net tout de suite.
+
+Nous suivions à peu près le chemin tracé par les balles et les
+baïonnettes de nos soldats. Chaque maison témoignait d'une lutte
+acharnée. C'était bien pis que vers la porte de l'est. On sentait que le
+courant était entré par ici et n'avait fait que se répandre ensuite
+jusque là-bas.
+
+--Tout cela n'est rien, me dit le lieutenant, Dieu merci, vous ne
+connaîtrez jamais chose pareille!
+
+Ce que le lieutenant ne me dit pas, je le savais. On marchait dans le
+sang; il y avait là des cadavres par centaines; les cadavres empêchaient
+de passer.
+
+Vers le milieu de la rue que nous suivions, on rencontre deux voûtes, à
+cinquante pas l'une de l'autre; elles sont longues, obscures, juste
+assez hautes pour donner passage à un chameau. «Sous la seconde voûte,
+me disait le lieutenant, l'encombrement était plus grand que partout
+ailleurs; ce fut l'endroit qu'on déblaya d'abord. Toute la couche des
+morts enlevée, on trouva dessous un nègre superbe, à moitié nu,
+décoiffé, couché sur un cheval, et qui tenait encore à la main un fusil
+cassé dont il s'était servi comme d'une massue. Il était tellement
+criblé de balles qu'on l'aurait dit fusillé par jugement. On l'avait vu
+sur la brèche un des derniers; il avait battu en retraite pied à pied et
+ne lâchant pas, le pauvre diable! comme s'il avait eu sa femme et ses
+enfants sur ses talons pour lui dire de tenir bon. A la fin, n'en
+pouvant plus, il avait sauté sur un cheval, et il fuyait avec l'idée de
+sortir par _Bab-el-Chergui_, quand il donna dans une compagnie tout
+entière qui débouchait au pas de course, faisant jonction avec les
+compagnies d'assaut. La bête, aussi mutilée que l'homme, était tombée
+sous lui et barrait la route. Ce fut un commencement de barricade. Une
+demi-heure après, la barricade était plus haute qu'un homme debout.»
+
+Ce ne fut que deux jours après qu'on s'occupa de l'inhumation; tu sais
+comment. On se servit des cordes à fourrages, de la longe des chevaux,
+les hommes s'y attelèrent, il fallait à tout prix se débarrasser des
+morts; on les empila comme on put, où l'on put, surtout dans les puits.
+Un seul, près duquel on m'a fait passer, en reçut deux cent
+cinquante-six, sans compter les animaux et le reste. On dit que pendant
+longtemps la ville sentit la mort; et je ne suis pas bien sûr que
+l'odeur ait entièrement disparu. Au surplus, rassure-toi; la Providence
+a fait ce pays-ci très sain; en cas d'orage, il y aurait, dit-on, à
+craindre l'infiltration des eaux de pluie; mais, à le supposer réel,
+c'est un danger que l'extrême sécheresse diminue de jour en jour et
+rendra bientôt tout à fait imaginaire.
+
+--Tenez, me dit le lieutenant en s'arrêtant devant une maison de la plus
+pauvre apparence, habitée par une famille juive, voilà une méchante
+masure que je voudrais bien voir par terre.
+
+Et chemin faisant, il me raconta l'histoire suivante en quelques mots
+brefs, empreints d'un triste retour sur les hasards cruels de la guerre.
+
+Dans cette maison qui, depuis la prise de la ville, a changé de maîtres,
+habitaient deux _Nayliettes_ fort jolies. Pendant le séjour qu'une
+colonne expéditionnaire fit sous les murs d'El-Aghouat, quelques mois
+avant le siège, le lieutenant N... avait pu pénétrer dans la ville; il
+avait avec lui un sergent de sa compagnie; un L'Aghouati, qui leur
+servait de guide, les mena chez ces deux femmes, qui les reçurent alors
+tout autrement qu'en ennemis. L'une se nommait Fatma, l'autre M'riem. Le
+lieutenant et son compagnon d'aventures gardèrent de cette visite
+nocturne un souvenir également tendre, et sortirent d'El-Aghouat en se
+disant: Si jamais nous y revenons, voilà une connaissance toute faite.
+
+Le 4, au moment de l'assaut, le lieutenant s'était rappelé les
+Nayliettes. Il était d'une compagnie d'attaque, et entra, par
+conséquent, un des premiers dans la ville. D'abord, il fit son devoir,
+dirigea ses hommes et ne s'occupa que de les entraîner; mais, au bout
+d'un instant, il comprit que ce qui lui restait de mieux à faire,
+c'était de les contenir. Chacun d'ailleurs donnant pour son propre
+compte, il se trouva bientôt presque seul avec son sergent. L'idée leur
+vint alors, en même temps, de courir à la maison de Fatma. Ils eurent de
+la peine à la reconnaître; les coups de fusil pleuvaient dans les rues;
+on se battait jusqu'au cœur de la ville. Ils arrivèrent pourtant,
+mais trop tard.
+
+Un soldat, debout devant la porte, rechargeait précipitamment son fusil;
+la baïonnette était rouge jusqu'à la garde; le sang s'égouttait dans le
+canon. Deux autres soldats sortaient en courant et fourraient dans leurs
+képis un mouchoir et des bijoux de femmes.--«Le mal est fait, mon
+lieutenant, dit le sergent, entrons-nous tout de même?» Ils entrèrent.
+
+Les deux pauvres filles étaient étendues sans mouvement, l'une sur le
+pavé de la cour, l'autre au bas de l'escalier, d'où elle avait roulé la
+tête en bas. Fatma était morte; M'riem expirait. L'une et l'autre
+n'avaient plus ni turban, ni pendants d'oreilles, ni anneaux aux pieds,
+ni épingles de haïk; elles étaient presque déshabillées, et leurs
+vêtements ne tenaient plus que par la ceinture autour de leurs hanches
+mises à nu.
+
+--Les malheureuses! dit le lieutenant.
+
+--Les s.. voleurs! dit le sergent, qui remarqua, le premier, que les
+bijoux manquaient.
+
+Ils trouvèrent dans la cour un fourneau allumé, un plat tout préparé de
+kouskoussou, un fuseau chargé de laine et un petit coffre vide dont on
+avait arraché les charnières. Au-dessus des deux femmes, la tête et les
+bras pendants en dehors de la terrasse, on voyait le corps d'un homme
+qui venait d'être atteint au moment de fuir et dont la résistance avait,
+sans doute, provoqué ce massacre. M'riem, en expirant, laissa tomber de
+sa main un bouton d'uniforme arraché à son meurtrier.
+
+--Le voici, me dit le lieutenant; et il me le fit passer sous les yeux.
+
+Connaissant le lieutenant, je ne fus pas surpris qu'il attachât plus
+d'un sens à ce souvenir.
+
+Quand on eut enfoui tous les morts, il ne resta presque plus personne
+dans la ville, excepté les douze cents hommes de garnison. Tous les
+survivants avaient pris la fuite et s'étaient répandus dans le Sud. Le
+schériff, échappé on ne sait comment, ne s'évada que dans la nuit qui
+suivit la prise, et, tout blessé qu'on le disait, après l'avoir dit
+mort, il ne fit qu'une traite d'El-Aghouat à Ouaregla. Femmes, enfants,
+tout le monde s'était expatrié. Les chiens eux-mêmes, épouvantés, privés
+de leurs maîtres, émigrèrent en masse et ne sont pas revenus. Ce fut
+donc pendant quelque temps une solitude terrible, et bien plus menaçante
+que ne l'eût été le voisinage d'une population hostile et difficile à
+contenir. Dès le premier soir, des nuées de corbeaux et de vautours
+arrivèrent on ne sait d'où, car il n'en avait pas paru un seul avant la
+bataille. Pendant un mois, ils volèrent sur la ville comme au-dessus
+d'un charnier, en si grand nombre, qu'il fallut organiser des chasses
+pour écarter ces bêtes incommodes. Ils s'en allèrent enfin d'eux-mêmes.
+Mais toute cette mousqueterie succédant aux canonnades du siège avait si
+bien détruit la tranquillité des jardins, que les pigeons des
+palmiers,--il y en avait des milliers,--finirent aussi par s'exiler; de
+sorte que la même solitude s'étendit jusque dans l'oasis. Aujourd'hui,
+la chasse ayant été défendue, les tourterelles sont revenues presque en
+aussi grand nombre. Quelques vautours solitaires étaient demeurés au
+milieu de cette panique générale, et n'ont pas cessé d'habiter les
+hauteurs de l'est, comme pour attendre une curée nouvelle.
+
+La ville se repeuple aussi, mais lentement. A mesure qu'ils rentrent,
+les Beni-l'Aghouat sont confinés dans les bas quartiers. Ils y font peu
+de bruit et y tiennent aussi peu de place que possible. Toutes les
+propriétés confisquées ont été provisoirement mises sous le séquestre.
+Quant à cet immense butin: tapis, armes, bijoux, le tout, il faut
+l'avouer, plus abondant que précieux, on peut dire qu'il n'en reste plus
+rien dans El-Aghouat, pas même entre les mains des vainqueurs. Toutes
+les maisons sont vides, depuis la plus pauvre jusqu'à la plus riche: on
+dirait une ville entièrement déménagée.
+
+--Eh bien! en conscience, ces gens-là ne sont pas méchants, disait le
+lieutenant en me montrant quelques groupes d'individus qui se levaient
+sur notre passage et nous disaient presque affectueusement bonjour. On
+les a mis dans l'impossibilité de bouger, mais non de nuire. Avez-vous
+vu les rues hier soir! En France, on les appellerait des coupe-gorge.
+Après cela, chez nous on se venge tout de suite, ou l'on oublie; la
+différence ici, c'est qu'on ne sait jamais le temps que peut durer une
+forte rancune. A les voir, on les dirait incapables de se souvenir; et
+je ne jurerais pas que le jour venu de régler leurs comptes, ils
+n'auraient pas le plus grand plaisir à me remplir le ventre de cailloux,
+ou à m'écorcher vivant, pour faire un tambour avec ma peau. En
+attendant:--Dieu l'avait écrit, Si-el-Hadj-Aïca l'avait annoncé.
+
+
+
+
+Juin 1853.
+
+
+Comme toutes les villes du désert, El-Aghouat est bâti sur un plan
+simple, qui consiste à diminuer l'espace au profit de l'ombre. C'est un
+composé de ruelles, de corridors, d'impasses, de fondouks entourés
+d'arcades. Au milieu de ce réseau de passages étranglés, où l'on a eu
+soin de multiplier les angles et de briser les lignes afin de laisser
+encore moins de chances au soleil, il n'y a pour vraies voies de
+circulation que deux rues directes: l'une au nord, l'autre au sud.
+
+La première, la seule dont j'aie à parler, prend à _Bab-el-Chergui_ et
+aboutit à _Bab-el-Gharbi_; traversant ainsi la ville dans sa longueur,
+de l'est à l'ouest, à mi-côte à peu près de la colline, de manière à
+séparer la haute ville de la basse, en réunissant les deux quartiers.
+Elle est étroite, raboteuse, glissante, pavée de blanc, et flamboyante à
+midi. Il faut avoir l'aplomb des cavaliers arabes pour y lancer un
+cheval au galop; et, quand on y rencontre par malheur un convoi de
+chameaux, on doit alors, ou rebrousser chemin, ou se glisser comme on
+peut entre les jambes des animaux, ou attendre sous les portes que le
+convoi ait achevé de défiler; ce qui dure quelquefois une heure, pour
+peu qu'il y ait une trentaine de bêtes, chargées large et venant des
+tribus. On reconnaît en effet à leur allure les chameaux qui n'ont
+jamais vu de villes. Ils regardent avec étonnement les hautes murailles
+de droite et de gauche, et quand ils s'accrochent, leur effroi redouble.
+Souvent, la bête qui marche en tête hésite à s'aventurer plus loin et
+s'arrête; il se produit alors comme un reflux dans toute la ligne, les
+bêtes épouvantées se pressent, s'empilent; non seulement la rue est
+barrée, mais elle est bouchée et l'on a devant soi une sorte d'obstacle
+confus, hérissé de jambes, surmonté de têtes, d'où sortent des cris, des
+beuglements, des plaintes, et qu'il n'est plus possible d'affronter.
+Imagine ce que cela doit être, à l'entrée des voûtes, ou lorsque deux
+convois se rencontrent.
+
+Cette rue n'en est pas moins la rue _marchande_, et presque la seule où
+l'on ait ouvert des boutiques; ces boutiques sont des cafés, des
+échoppes de mercerie, ou de petits magasins d'étoffes et de tailleurs
+tenus par des M'zabites. On y voit en outre, aux endroits les plus
+écartés, quelques loges étroites, un peu plus enfumées que les autres,
+où de maigres vieillards, à barbe en pointe, soufflent sur des charbons,
+avec un petit soufflet tenu en main, ou façonnent, à coups de marteau,
+sur une enclume basse posée à terre entre leurs talons, de petits objets
+de métal ayant l'air de joujoux de plomb. Ces vieillards portent le
+turban noir, sont fort sales, et l'on remarque qu'aucun Arabe ne vient
+s'asseoir à leurs boutiques. Leurs femmes ont pour coiffure un voile
+assez richement bariolé, et quelques-unes sont belles et tristes, mais,
+je l'avoue, ne rappellent que de très loin la Rachel de la Bible. Ce
+soufflet, en manière de forge, cette enclume large de deux doigts, un
+peu de limaille dans des godets de terre; enfin, ces peignes, ces
+anneaux de bras, d'argent grossier, ces boutons en filigrane pour
+colliers, ces épingles pour haïk, voilà, comme fabrication et comme
+produit, toute la bijouterie d'El-Aghouat.
+
+Comme les Juifs, les M'zabites font le commerce dans un pays ou le
+commerce est aussi méprisé que l'industrie. Ils ont, comme eux, des
+traits qui les font reconnaître: le teint des Maures, de beaux yeux,
+l'ovale arrondi, un peu d'embonpoint qui révèle une race marchande fixée
+dans les villes et boutiquière. On leur reproche d'aimer plus le trafic
+que la guerre, et de pratiquer l'usure. Ils sont en général polis,
+sociables avec les étrangers. Ailleurs et dans les grands centres où le
+commerce est honoré, on les dit très honnêtes; et tous les gouvernements
+ont eu successivement les mêmes égards pour eux. Nous n'avons fait en
+cela que suivre la politique turque. Tu sais d'ailleurs que, à tort ou à
+raison, par antipathie pour les compatriotes de mon ami Bakir, les
+Arabes les appellent les juifs du désert.
+
+Tontes les maisons sont en boue. Cette boue, prise dans les jardins,
+délayée, puis coupée par tranches et séchée au soleil, est superposée
+par assises, à peu près comme de la brique, et mastiquée avec la boue
+liquide, en guise de mortier.
+
+Parmi toutes ces constructions couleur de terre, il n'y a que le
+_Dar-Sfah_ qui soit blanc et l'ancien bain de Ben-Salem qui soit peint.
+Le reste est gris, d'un gris qui, le matin, devient rose; à midi,
+violet; et, le soir, orangé. Quelques portes ont un encadrement blanchi
+au lait de chaux; d'autres sont surmontées d'une sorte d'image, peinte
+en bleu, représentant une main ouverte; d'autres, d'un damier de
+diverses couleurs, avec un semis de points rouges, bleus et verts, dans
+chaque losange.
+
+Il y a quatre mois encore, deux grands marchés se tenaient à El-Aghouat;
+chaque quartier avait le sien à côté de sa porte. Ce sont de vastes
+terrains où l'on remarque seulement que le sol a dû être pendant
+longtemps battu par une grande foule d'hommes et d'animaux, et qui,
+dit-on, suffisaient à peine au commerce de cette ligne frontière. Comme
+point central entre l'Est et l'Ouest, entre le Tell et le désert,
+El-Aghouat ne pouvait être qu'un rendez-vous d'échange et qu'un
+entrepôt. Non seulement c'était sa prospérité: géographiquement, c'était
+sa seule raison d'être. Je suis allé visiter l'emplacement du marché des
+_Serrin_. D'abord, je ne vis qu'une plaine vide dévorée de soleil. Tout
+au fond cependant et contre un mur de jardin, j'avisai un petit groupe,
+où l'on semblait parler affaires. Il y avait là quelques moutons amenés
+par la boucherie, deux chèvres laitières, dont un Arabe examinait les
+mamelles, et une paire de poulets, coq et poule: tu sauras qu'il n'y a
+point de volaille dans El-Aghouat, et qu'on s'occupe depuis la conquête
+de l'y naturaliser. A côté, deux ou trois l'Aghouati, étrangers à la
+vente, regardaient voler dans le ciel un vautour qui flairait
+l'abattoir, et devait, lui aussi, trouver le marché d'El-Aghouat bien
+changé.
+
+Je t'ai parlé de la place, celle qu'on nomme la Grande-Place, pour la
+distinguer de deux fondouks, aussi déserts que les marchés. C'est, avec
+le quartier des cafés et une ruelle où, depuis le Rhamadan, je passe la
+soirée en compagnie des jeunes élégants du pays, le seul point qui soit
+animé, et cela grâce au ruisseau. Ce ruisseau sans lequel l'oasis
+mourrait de soif, mais qui heureusement ne tarit jamais, débouche à l'un
+des angles de la place, coule au soleil pendant un moment, puis
+s'échappe à l'autre angle par un mur de jardin. C'est un petit fossé
+limoneux, noirâtre, peu propre à consoler la vue de la sécheresse
+universelle, et qui, soit dit sans ingratitude, n'est rien moins
+qu'encourageant pour la soif.
+
+On y vient puiser deux fois par jour, mais surtout depuis trois heures
+du soir jusqu'à la nuit. Le va-et-vient commence dès que la grande
+chaleur est un peu tombée; et successivement j'y vois descendre presque
+toutes les femmes de la ville accompagnées des jeunes filles, et
+traînant encore après elles toute une escorte d'enfants bizarres.
+
+Mon premier mouvement en apercevant ces formes blanchâtres, vêtues de
+loques, sans bijoux, et qui ont l'air d'être tout habillées de
+poussière, a été du désappointement. Je me souvenais des vêtements
+bariolés du sud de Constantine, des voiles gris ou blancs, des turbans
+noirs, des laines pourpres entortillées dans les cheveux, surtout des
+fameux haïks rouges, _haïk-ahmeur_, sur lesquels étincelait une confuse
+orfèvrerie composée de peignes, de mains, de coffrets, de miroirs; je me
+rappelais ma rue aux femmes de _T'olga_, et cette double rangée de
+figures charmantes collées au mur comme des bas-reliefs peints; je
+revoyais l'effet de ces costumes ardents en plein soleil, sur le sable
+lilas des chemins, ou parmi le vert sombre des abricotiers; et même, je
+ne pensais pas sans quelque regret à cette fille si bien vêtue, si
+chargée d'ornements, qui vint un jour, pendant que j'étais là, planter
+sa tente sous les palmiers de _Sidi-Okba_, et qui n'avait qu'un tort,
+celui d'arriver de _Dra-el-Guemel_ (montagne des poux) de
+Tuggurt.--Depuis, la part faite aux regrets, j'ai presque oublié que je
+comptais sur autre chose; au point que je ne saurais plus dire
+aujourd'hui si cette enveloppe sévère n'est pas ce qui convient à un
+pareil milieu, et si je souhaiterais d'y introduire le moindre agrément.
+Rien n'est plus simple, et voici, une fois pour toutes, ce costume en
+quelques mots.
+
+Il se compose d'un haïk, d'un voile, d'un turban, quelquefois, en outre,
+d'une mante ou _mehlafa_. Le haïk est d'une étoffe de coton cassante et
+légère, de couleur incertaine entre le blanc, le jaune et le gris. Il se
+porte à peu près comme le vêtement des statues grecques, agrafé sur les
+pectoraux ou sur les épaules, et retenu à la taille par une ceinture. Le
+voile, de même étoffe et de couleur plus douteuse encore, surtout aux
+environs de la tête, est pris sous le turban, fait guimpe autour du
+visage, s'attache au moyen d'une épingle au-dessus du sein, puis
+découvre la poitrine, descend le long des bras, et, par derrière,
+enveloppe le corps de la tête aux pieds. Quelquefois, il est plus long
+que le haïk et fait alors l'effet d'un manteau de cour. La ligne oblique
+et soutenue, qui descend de la nuque à l'extrémité de l'étoffe, est
+superbe; et le mouvement de la marche y produit des frissonnements et
+des ondulations de plis de la plus grande élégance. Quant au turban, il
+est de cotonnade un peu plus blanche et seulement rayé sur le bord,
+quelquefois à franges; on le roule à la mode du turban turc avec un bout
+sur l'oreille, très bas par devant, touchant au sourcil; il devient
+d'autant plus beau qu'il est plus vaste et plus négligé. La mante, ou
+voile de sortie n'est pas de rigueur. Il est adopté par les moins
+pauvres, et j'imagine aussi par les plus jolies. Enfin, quand elles ne
+vont pas pieds nus, elles ont pour chaussure un brodequin ou bas de cuir
+lacé, piqué de soie de couleur, de maroquin rouge et tout à fait
+semblable au brodequin, moitié asiatique et moitié grec, que certains
+maîtres de la Renaissance donnent à leurs figures de femmes.
+
+Représente-toi maintenant sous cette couverture abondante en plis, mais
+légère, de grandes femmes aux formes viriles, avec des yeux cerclés de
+noir, le regard un peu louche, les cheveux nattés, qui se perdent dans
+le voile en flots obscurs, et encadrant un visage mièvre, flétri, de
+couleur neutre et qui semble ne pouvoir ni s'animer ni pâlir davantage;
+des bras nus jusqu'à l'épaule avec des bracelets jusqu'au coude, cercles
+d'argent, de corne ou de bois noir travaillé. Parfois le haïk, qui
+s'entr'ouvre, laisse à nu tout un côté du corps: la poitrine, qu'elles
+portent en avant, et leurs reins fortement cambrés. Elles ont la marche
+droite, le pas souple et faisant peu de bruit; quelque chose enfin de
+gauche et à la fois de magnifique dans les habitudes du corps qui leur
+permet de prendre, accroupies, des postures de singe, et debout, des
+attitudes de statues.
+
+Au demeurant, si l'on voit peu de femmes qui soient belles, on en
+rencontre encore moins qui n'aient ce côté grand ou pittoresque de la
+tournure. Ce serait ici le cas ou jamais de faire une théorie sur la
+beauté des haillons, car, il faut le dire, beaucoup de ces draperies,
+qui abusent de loin, vues de près sont des guenilles. Ce qu'il y a de
+vrai, c'est que les peuples à vêtements flottants n'offrent rien de
+comparable à la pauvreté sans ressources d'un habit troué. Ils
+conservent, quand même, ceci d'héroïque, que, bien ou mal, ils sont
+drapés; et ceci d'à peu près semblable aux divinités, qu'un peu plus ils
+seraient nus comme elles.
+
+Entre la femme et l'enfant, il n'y a pas d'âge intermédiaire; et la
+jeune fille, ici, c'est la petite fille. Fiancée à dix ans, mariée à
+douze; à seize ans, la femme a pu être trois fois mère. Toutes les
+saisons de la vie sont en quelque sorte confondues. En dehors de ce
+plein été, qui fane aussi vite qu'il mûrit, à peine aperçoit-on deux
+saisons distinctes et aussi courtes l'une que l'autre: l'enfance et la
+vieillesse. Les petites filles sont vêtues comme leurs mères, mais un
+peu moins bien et un peu moins, ce qui rarement les intimide. Au lieu de
+turbans, elles ont des mouchoirs; souvent même, pour seule coiffure, une
+forêt de cheveux coupés courts, teints de rouge et formant toison. J'en
+connais de jolies; presque toutes sont charmantes; elles ont, en petit,
+la dignité de la femme avec les gentillesses farouches des enfants
+sauvages; je n'ai jamais vu tant de jolis pieds, tant de mains
+parfaites, ni rencontré plus de sourires tristes, à côté de rires plus
+gais.
+
+Il y en a une que je poursuis, mais qui se refuse à toute proposition de
+demeurer tranquille à quatre pas de moi, avec la seule obligation de me
+regarder. Tu connais le mépris des Arabes pour la profession que
+j'exerce; chez les enfants, c'est de l'inquiétude, avec une foule de
+suppositions effrayantes pour leur sexe.--Fatma est toujours tête nue;
+ses cheveux, peu soignés, lui font une tête énorme avec un tout petit
+visage, au-dessus d'un cou grêle et d'un corps délicat. Elle a d'énormes
+yeux noirs qui se ferment presque tout à fait quand elle sourit; avec
+cela, des expressions furieuses, et tout à coup des airs de chat
+sauvage. Quand je la rencontre dans le trajet de sa maison à la
+fontaine, elle hésite d'abord entre ces trois partis: rentrer chez elle,
+gagner la place à toutes jambes, ou bien venir prendre dans ma main
+l'argent que je lui présente comme une bouchée à un oiseau qu'on veut
+apprivoiser. Le plus souvent, l'avidité l'emporte; mais après quels
+efforts! Pour comprendre à quel point cette enfant me hait dans ces
+moments-là, il faut la voir s'avancer à petits pas, mais droite, la tête
+haute, son grand œil hardiment levé sur moi, étincelant d'ardeur,
+effaré, méchant, plein de surveillance craintive et de menace. Elle
+devine que je lui tends un piège; et confusément elle sent bien que je
+m'amuse de sa frayeur. Aussi, dès qu'elle a saisi l'argent, l'effroi de
+s'être risquée de si près, le succès de m'avoir échappé, la peur que je
+ne la poursuive, que sais-je encore? toutes les épouvantes réunies lui
+font prendre une course folle. N'importe par quelle rue, au hasard,
+pourvu qu'elle fuie, elle s'élance, en agitant son outre vide, et jetant
+un éclat de rire saccadé qui est à la fois un signe de plaisir et le
+paroxysme de l'effroi.--Quand, au contraire, nous nous trouvons à la
+fontaine, elle me dénonce aussitôt aux femmes, aux enfants; et j'entends
+qu'on se répète à l'oreille le nom arabe de peintre, nom malsonnant que
+j'ai confondu longtemps avec un autre qui veut dire voleur. L'alarme une
+fois donnée, je n'ai plus qu'à quitter la place, car il est évident que
+ces pauvres femmes sont désespérées de me voir examiner leurs enfants.
+D'autres petites filles du même âge ressemblent, au contraire, tant
+elles ont l'air dolent, au portrait d'une jeune douleur.--J'en connais
+une, avec une simple bandelette autour de ses cheveux pendants, un front
+bombé, un œil taciturne, qui me rappelle la _Mélancolie_ d'Albert
+Dürer.
+
+Femmes, enfants, sont là penchés sur l'eau sombre, le dos dans le
+soleil, leurs haïks retroussés au-dessus du genou, leur voile attaché
+par derrière, emplissant et vidant les écuelles, faisant ruisseler les
+entonnoirs, ficelant les outres gonflées. Tout ce monde grouille, agit,
+s'empresse; mais avec si peu de paroles, que, pour la plupart, on les
+dirait muets. Cette eau remuée répand dans l'air une apparence de
+fraîcheur; et la poussière détrempée exhale, jusqu'au soir, une
+trompeuse odeur de pluie d'orage. A chaque instant, c'est une famille
+nouvelle qui arrive, pendant qu'une autre, sa provision faite, regagne à
+petits pas la haute ville: la femme pliée en deux et portant l'outre,
+pareille à une énorme vessie noire; la petite fille, c'est décidément
+l'usage, coiffée de l'entonnoir en paille de palmier, ou de l'écuelle
+d'écorce. Au milieu de cette foule humide, la tête rasée et nue, car
+tous n'ont pas le luxe de la _chechia_, et répandant l'eau de toutes
+parts, circulent les plus petits. Leur chemise, trop courte ou trop
+longue, est toujours prête à descendre sur leurs talons; et un gros
+ventre, des jambes grêles, un teint poussiéreux; et, me permettras-tu ce
+détail, un peu trop local? des paquets de mouches fixés aux coins des
+yeux, des narines et des lèvres, font de ces singuliers rejetons, moins
+précoces que leurs sœurs, des enfants beaucoup moins aimables. On
+s'étonne qu'il puisse en sortir les hommes beaux et vaillants que nous
+voyons.
+
+Quelquefois la corvée est faite par un petit âne à maigre échine, poilu
+comme une chèvre, qu'un enfant, mis en surcharge entre deux outres,
+stimule en lui piquant les plaies du cou. Peu à peu, cependant, le
+soleil qui descend derrière les palmiers n'éclaire plus que le fond de
+la place. Le premier plan rentre alors dans une ombre douteuse, où l'on
+ne voit plus distinctement aucune couleur, hormis les coiffures
+écarlates de quelques petits garçons, qui continuent à briller
+exactement comme des coquelicots.
+
+Pendant ce temps, à l'opposé de la fontaine, se passe une scène toute
+différente. Si je la place ici, malgré le faux air qu'elle a d'une
+antithèse, c'est uniquement parce qu'elle appartient encore au ruisseau.
+
+Avant de quitter la ville pour rentrer dans les jardins, le ruisseau se
+partage en deux conduits destinés à le répandre alternativement sur la
+droite ou sur la gauche, après un certain nombre d'heures déterminé.
+Chaque propriétaire a, plus loin, sa prise d'eau sur le canal principal
+de son quartier, et dispose ainsi, tant de temps par semaine, d'un bras
+de ce petit fleuve appelé l'_Oued-Lekier_. Le barrage est gardé par un
+agent municipal, institué gardien des eaux. Ce répartiteur n'est pas un
+des personnages les moins intéressants de la ville, et je le vois à
+toute heure; car, le barrage étant devant ma maison, il habite
+ordinairement le seuil de ma porte et jouit de l'ombre de mon mur. A
+midi seulement, il se réfugie discrètement sous la voûte et me salue
+alors, quand je passe, d'un salut amical.
+
+C'est un vieillard à barbe grisonnante, une sorte de Saturne armé d'une
+pioche en guise de faux, avec un sablier dans la main. Une ficelle
+tenant au sablier, et divisée par nœuds, lui sert à marquer le nombre
+de fois qu'il a retourné son horloge. Je le retrouve tous les jours, à
+la même place, ayant devant lui ces deux tristes fossés, dont l'un est à
+sec quand l'autre est plein, regardant à la fois couler l'eau et
+descendre grain à grain le sable qui mesure le temps, tout en égrenant
+sous ses doigts déjà tremblants ce singulier chapelet composé de quarts
+d'heure. Je n'ai jamais vu de visage plus tranquille que celui de ce
+vieillard condamné à additionner, nœud par nœud, tous les quarts
+d'heure qu'il a vécu. Quand il est au bout de sa ficelle, c'est que les
+jardins du canton _ont assez bu_ et que le moment est venu de changer le
+cours de l'eau. Alors il se lève, démolit d'un coup de pioche le barrage
+et reconstruit l'autre avec des cailloux, de la terre et de la paille de
+litière; puis il revient s'asseoir au mur et reprendre son calcul
+mélancolique.
+
+
+
+
+Juin 1853.
+
+
+--La famille arabe est ainsi faite qu'on voit rarement ensemble le mari,
+la femme et les enfants, et qu'on est obligé de les prendre, chacun à
+son tour, où on les trouve. Ce que je pourrais te dire de la dure
+condition de la femme arabe ne serait pas nouveau; tu sais la part qui
+lui est faite par le mariage; elle est à la fois la mère, la nourrice,
+l'ouvrière, l'artisan, le palefrenier, la servante, et à peu près la
+bête de somme de la maison.
+
+Quant à l'homme, qui dans ce partage exorbitant s'est attribué le rôle
+facile d'époux et de maître, sa vie se passe, a dit je ne sais quel
+géographe en belle humeur: «_à fumer pipette et à ne rien faire_». La
+définition n'est qu'à moitié vraie, si je l'applique aux gens de ce
+pays; car je te l'ai dit, je crois, que les Arabes du Sud ne font point
+usage du tabac; à peine voit-on quelques jeunes gens sans mœurs fumer
+le _tekrouri_ dans de petits fourneaux de terre rouge; et j'aimerais
+mieux dire, pour l'exactitude: «à chercher l'ombre et à ne rien faire».
+
+Une ville du désert est, tu le vois, un lieu aride et brûlé, où la
+Providence a, par exception, mis de l'eau, où l'industrie de l'homme a
+créé de l'ombre: la fontaine où sont les femmes, l'ombre d'une rue où
+dorment les hommes, voilà des traits bien vulgaires et qui, pourtant,
+résument tout l'Orient.
+
+Tu trouveras donc ici les hommes établis dans tous les endroits sombres,
+sous les voûtes, sur les places, dans les rues, partout excepté chez
+eux. Le ménage se réunit seulement pour le repas et pour la nuit.
+
+La rue Bab-el-Gharbi est un de mes boulevards. En attendant que la
+chaleur me force à abandonner la ville pour les jardins, il est rare
+qu'on ne m'y voie pas à quelque moment que ce soit de la journée. Vers
+une heure, l'ombre commence à se dessiner faiblement sur le pavé; assis,
+on n'en a pas encore sur les pieds; debout, le soleil vous effleure
+encore la tête; il faut se coller contre la muraille et se faire étroit.
+La réverbération du sol et des murs est épouvantable; les chiens
+poussent de petits cris quand il leur arrive de passer sur ce pavé
+métallique; toutes les boutiques exposées au soleil sont fermées:
+l'extrémité de la rue, vers le couchant, ondoie dans des flammes
+blanches; on sent vibrer dans l'air de faibles bruits qu'on prendrait
+pour la respiration de la terre haletante. Peu à peu cependant, tu vois
+sortir des porches entre-bâillés de grandes figures pâles, mornes,
+vêtues de blanc, avec l'air plutôt exténué que pensif; elles arrivent
+les yeux clignotants, la tête basse, et se faisant de l'ombre de leur
+voile un abri pour tout le corps, sous ce soleil perpendiculaire. L'une
+après l'autre, elles se rangent au mur, assises ou couchées quand elles
+en trouvent la place. Ce sont les maris, les frères, les jeunes gens,
+qui viennent achever leur journée. Ils l'ont commencée du côté gauche du
+pavé, ils la continuent du côté droit; c'est la seule différence qu'il y
+ait dans leurs habitudes entre le matin et le soir.--A deux heures, tous
+les habitants d'El-Aghouat sont dans la rue.
+
+Une remarque de peintre, que je note en passant, c'est qu'à l'inverse de
+ce qu'on voit en Europe, ici les tableaux se composent dans l'ombre avec
+un centre obscur et des coins de lumière. C'est, en quelque sorte, du
+Rembrandt transposé; rien n'est plus mystérieux.
+
+Cette ombre des pays de lumière, tu la connais. Elle est inexprimable;
+c'est quelque chose d'obscur et de transparent, de limpide et de coloré;
+on dirait une eau profonde. Elle paraît noire, et, quand l'œil y
+plonge, on est tout surpris d'y voir clair. Supprimez le soleil, et
+cette ombre elle-même deviendra du jour. Les figures y flottent dans je
+ne sais quelle blonde atmosphère qui fait évanouir les contours.
+Regardez-les maintenant qu'elles y sont assises; les vêtements
+blanchâtres se confondent presque avec les murailles; les pieds nus
+marquent à peine sur le terrain, et, sauf le visage qui fait tache en
+brun au milieu de ce vague ensemble, c'est à croire à des statues
+pétries de boue et, comme les maisons, cuites au soleil. Par moments
+seulement, un pli qui se déplace, un geste rappelant la vie, un filet de
+fumée qui s'échappe des lèvres d'un fumeur de _tekrouri_ et l'enveloppe
+de nébulosités mouvantes, révèlent une assemblée de gens qui se
+reposent.
+
+Les enfants ne figurent point dans ces groupes; ils sortent rarement ou
+se hasardent seulement jusqu'au seuil, tout prêts à se cacher dès qu'un
+étranger paraît. Les vieillards sont en petit nombre, et, quoiqu'on dise
+de la durée des jours dans le Sahara, les Nestors n'y sont respectés que
+parce qu'on y compte peu de barbes blanches. Ici enfin, même observation
+pour les femmes; entre l'homme et l'enfant, on remarque à peine le jeune
+homme; entre le petit garçon à tête nue et son grand frère encore
+imberbe, mais déjà coiffé du _ghaët_ viril et chaussé des _tmags_, à
+peine observe-t-on le type indécis de l'adolescent.
+
+Tous mes habitués de la rue Bab-el-Gharbi sont donc d'âge à faire la
+guerre. Et cependant, à considérer dans leurs moments d'apathie la
+rareté de leurs gestes, la lassitude de leur air et de leurs mouvements,
+à les voir s'interroger de la main, et se répondre, sans ouvrir la
+bouche, par la syllabe sourde du _oui_ arabe, par une inclination de
+tête, ou par un faible abaissement des paupières; à les écouter parler,
+quand ils parlent, on les prendrait pour des ancêtres. Tout en eux est
+pesant ou nonchalant; et cette fatigue ajoute à la dignité des
+personnes, et cette dignité devient épique. Je trouve qu'à part une ou
+deux exceptions illustres, le côté grandiose de ce peuple n'est pas
+représenté dans la peinture anecdotique de notre temps. L'Arabe, comme
+beaucoup de types entrevus par la silhouette, est tombé dans la
+mascarade. On en est las parce qu'il est devenu commun, avant d'être
+bien connu. Te souviens-tu d'avoir vu passer, un jour que nous étions
+ensemble, ces étranges figures, épaisses, incultes, vêtements bruts,
+visages camards,--des médaillons de la colonne Trajane,--tout brûlés, et
+ressemblant doublement à du vieux marbre ou à du bronze? Ils avaient
+planté leur tente rouge sur une esplanade hérissée de tiges sèches de
+maïs; des chevaux maigres, des dromadaires aux jambes nouées se
+promenant au soleil parmi les échalas; bêtes et gens avaient l'air de
+venir de loin et témoignaient d'un climat indigent, rude et enflammé.
+Ces voyageurs du Sud, qui t'ont frappé comme des nouveautés, même en
+pays arabe, voilà l'Arabe. Tu l'as aperçu ce jour-là vaguement, petit
+dans un grand paysage; je voudrais te le montrer aujourd'hui tel que je
+le vois, de près et de grandeur naturelle, isolé comme un portrait dans
+son cadre.
+
+Le cadre est si petit, que leur taille y paraît colossale. Quelquefois
+un passant s'arrête, barrant la rue de son ample manteau rejeté en
+arrière. Il échange une accolade, un salut de la main. S'il passe, on
+entend un moment le bruit mou de ses sandales; s'il s'arrête, on le voit
+s'asseoir, un bras roulé dans son burnouss, le bras droit libre pour
+chasser les mouches, égrener son chapelet, se peigner la barbe. Pendant
+quelques minutes, on entend revenir les formules de politesse:
+
+--Comment es-tu?
+
+--Bien.
+
+--Et comment, toi?
+
+--Très bien.
+
+Puis, c'est fini; éveillés ou non, ils se taisent. C'est le même repos,
+dans toutes les attitudes possibles. Les uns dorment rassemblés sur
+eux-mêmes et le menton sur leurs genoux; d'autres, la nuque appuyée
+contre le mur, le cou faussé, les bras étendus, les mains ouvertes, le
+corps tout d'une pièce et les pieds droits, dans un sommeil violent qui
+ressemble à de l'apoplexie; d'autres, la tête entièrement voilée comme
+César mourant, qui se sont retournés sur le ventre, et dont on voit
+s'allonger sur le pavé blanc les jambes brunes et les talons gris;
+d'autres, penchés sur le coude, le menton dans la main, les doigts
+passés dans la barbe. Ailleurs, des jeunes gens sommeillent, appuyés
+l'un sur l'épaule de l'autre avec une certaine grâce, et sans cesser de
+se tenir par le petit doigt.
+
+Tous ces visages somnolents ont de grands traits: même hébétés, ils
+conservent la beauté d'une sculpture; même incorrects, ils offrent
+l'intérêt d'une forte ébauche. La barbe amincie vers l'oreille dessine
+les os maxillaires; il est impossible de voir une barbe mieux plantée:
+la nôtre, quand elle est noire sur un teint blanc, a l'air d'être
+postiche; la leur adhère au visage et s'insinue dans la peau par
+d'insensibles transitions brunes. Le nez, droit quand il est pur,
+s'élargit vers la base quand il n'y a qu'un faible mélange de sang
+nègre; la bouche est charnue et saillante; enfin, les pommettes, le
+cadre de l'œil, tout en eux est robuste, construit largement, et
+semble sortir d'un moule au-dessus de nature.--Quant aux yeux, c'est là
+que la vie se retrouve: ils sont grands, obscurs; on y voit passer des
+lueurs fauves; à mesure que les cils s'écartent, la prunelle noire se
+dilate et les remplit; à peine reste-t-il un point plus clair à l'angle
+externe des paupières, un point couleur de sang à l'angle intérieur; on
+dirait deux trous noirs ouverts dans un masque discret, et par où l'âme,
+à certains moments, qu'on prévoit, peut se manifester par des jets de
+flammes.
+
+Le costume, on le connaît, et il serait presque inutile de le décrire.
+Peu importe les noms de _gandoura_, _haïk_, _burnouss_, _ghaët_, etc.;
+rien n'est plus simple, il se réduit à trois pièces d'étoffes
+superposées; une chemise de dessous qu'on ne voit pas; un voile qui
+encadre le visage et fait deux ou trois fois le tour du corps en
+écharpe; un manteau qui recouvre le tout, dont le capuchon peut en outre
+abriter la tête. Tout cela est blanc, d'une étoffe lourde, épaisse, et
+forme de gros plis. Le voile est retenu autour de la tête par une corde
+en laine grise; la coiffure est basse, collante, et ne fait qu'élargir
+le crâne sans l'élever. Le tout ensemble représente une seule draperie.
+C'est le pendant du costume des femmes, et, comme celui-ci, c'est le
+plus simple et le plus grandiose que j'aie vu nulle part.
+
+A côté de ce vêtement digne d'être porté par un patriarche, les costumes
+de guerre ou d'apparat des Sahariens ont un certain air de _fantasia_,
+comme disent les Arabes, c'est à dire de faux luxe qui sent un peu le
+théâtre. Par bonheur, on ne leur voit pas de pipe dans la main, mais un
+chapelet de noyaux de dattes, enfilés dans de la laine, avec quelques
+grains de verroterie ou des morceaux bruts de lapis-lazzuli; au bout, un
+petit peigne en os ou une amulette. Ce chapelet pend sur leur poitrine,
+et leur main droite est sans cesse occupée à en compter les grains. Ils
+n'ont pas d'armes; ils portent seulement à la ceinture et dans un étui
+de cuir un petit couteau de fer battu qui leur sert à se raser; à
+cheval, ils prennent la double botte, le grand chapeau de paille attaché
+par une mentonnière de cuir, le grand fusil, et un sabre turc, kabyle
+espagnol ou _targui_, passé sous la selle ou pendant le long d'une
+épaule.
+
+Malgré ce peu de différence dans l'habit, rien ne se ressemble moins que
+ces deux hommes, suivant qu'ils sont à pied ou à cheval. En quoi ils
+diffèrent n'est pas aisé à définir, mais peut-être me comprendras-tu
+quand je te dirai que l'un est plus historique que l'autre. L'Arabe à
+pied, drapé, chaussé de sandales, est l'homme de tous les temps et de
+tous les pays; de la Bible, si tu veux, de Rome, des Gaules, avec un
+trait de la race orientale et la physionomie propre aux gens du désert.
+Il peut figurer dans quelque scène que ce soit, grande ou petite; et
+c'est une figure que Poussin ne désavouerait pas.--Le cavalier, au
+contraire, debout sur son cheval efflanqué, lui serrant les côtes, lui
+rendant la bride, poussant un cri du gosier et partant au galop, penché
+sur le cou de sa bête, une main à l'arçon de la selle, l'autre au fusil,
+voilà l'homme du Sahara; tout au plus, pourrait-on le confondre avec le
+cavalier de Syrie. Il a moins de style que le premier et plus de
+physionomie. Au surplus, il ne s'agit point de préférer l'un à l'autre:
+l'un est l'histoire, l'autre le genre; et la _Noce juive_ a bien son
+prix, même après les _Sept Sacrements_. Que suis-je venu chercher ici,
+d'ailleurs? Qu'espérais-je y trouver? Est-ce l'Arabe? Est-ce l'homme?
+
+L'autre jour, j'ai vu passer ici même, venant de la place et filant vers
+Bab-el-Gharbi, une cinquantaine de cavaliers du goum. C'était le matin;
+on les avait convoqués à la hâte, sur la nouvelle qu'un convoi de
+marchands du Sud, allant dans le Tell, prenait par l'ouest pour éviter
+El-Aghouat. Chacun montant à cheval à sa porte, ils arrivaient au
+rendez-vous un par un. Je les voyais accourir du fond de la rue, coupée
+à vingt pas de moi par une voûte; se courber une seconde, pour passer
+dessous, puis reparaître tout droits, non plus en selle, mais debout sur
+l'étrier, lancés au galop de charge, et venant sur moi comme une
+tempête. La rue est si étroite, qu'à chaque fois je sentais le vent du
+cheval; et, comme elle est à peu près en escalier, c'étaient des écarts
+et des efforts de jarrets effrayants. Le pavé retentissait; on entendait
+cliqueter, contre le flanc des bêtes, les étriers de fer et les longs
+éperons; le torse humain du centaure ne bronchait pas. Chaque cavalier
+passait, riant à des amis qui étaient sur leurs portes, les yeux en
+flammes et agitant son long fusil, comme s'il allait avoir à s'en
+servir. Cette chose si simple, et qu'on voit si communément, un cavalier
+au galop dans une rue, je ne saurais dire pourquoi, à cet endroit-là
+particulièrement, elle m'a frappé. Mais je l'ai notée comme une des
+belles scènes équestres que j'ai vues, et j'ai compris ce que peuvent
+devenir ces fainéants, à l'air endormi, quand on les met à cheval.
+
+
+
+
+Juin 1853.
+
+
+--Grâce au lieutenant N..., devenu désormais mon compagnon de promenade
+et je crois pouvoir le dire, mon ami, je commence à me faire des
+connaissances. On me salue quand je passe; on m'appelle, ainsi que lui,
+lieutenant de préférence à _sidi_; il n'est pas jusqu'aux factionnaires
+indigènes qui, habitués à nous voir ensemble, et trompés sur ma vraie
+qualité, ne me rendent les honneurs militaires.
+
+Le lieutenant N... a beaucoup d'amis dans la ville; il connaît ces
+gens-là par cœur; il sait leur histoire, leurs antécédents, leurs
+affaires de ménage, leur parenté; il est un peu le médecin des infirmes,
+le protecteur des pauvres; à ce titre, et quoique très redouté pour sa
+vigueur à sévir quand il le faut, il a ses entrées dans un grand nombre
+de maisons qui seraient fermées pour tout autre; privilège précieux pour
+moi, car il m'en fait obligeamment profiter.
+
+Parmi ses «faux amis», comme il les appelle, avec la connaissance exacte
+des amitiés arabes, se trouve un vieux chasseur d'autruches et de
+gazelles. C'est le premier qui m'ait admis familièrement chez lui, sa
+femme n'étant ni d'âge ni de visage à le rendre jaloux. D'ailleurs,
+c'est un caractère enjoué, qui me paraît plein de bonne humeur, de
+philosophie, et au-dessus de certains préjugés; comme un homme qui se
+moquerait enfin des choses humaines, après y avoir longtemps réfléchi.
+
+On lui donnerait cinquante ans passés, à voir les poils gris de sa
+barbe. Il a le visage en museau de loup; de petits yeux bridés, sans
+cils, dont les ophtalmies ont enflammé les paupières; mais avec un
+regard perçant et qui semble aiguisé comme une flèche, dans le but de
+porter plus loin. Il est borgne et boite un peu d'une jambe, par suite
+d'une blessure à la cuisse; un coup de feu, dit-on; lui l'explique
+autrement; mais, comme un vieux sanglier dur à mourir, il n'en est pas
+moins alerte. Son histoire serait longue, s'il la voulait raconter, et
+sûrement on y trouverait autre chose que des aventures de chasse. Ce que
+je sais de lui, c'est qu'il n'est pas d'El-Aghouat; qu'il a passé de
+longues années chez les Chambaa, creusant, dit-il, des puits artésiens,
+et chassant; il parle en outre de l'_Oued-Ghir_ et du _Djebel-Amour_,
+comme s'il avait successivement habité tout le désert, depuis la
+frontière de Tunis jusqu'au Maroc; mais, surtout, il parle de la poudre
+avec la passion d'un homme qui n'aurait pas renoncé à s'en servir.
+
+Il demeure dans la basse ville, à l'extrémité d'une rue silencieuse,
+dans le voisinage des jardins. C'est un intérieur misérable, et que j'ai
+cru des plus pauvres, avant de m'être assuré qu'il ressemblait à tous
+les autres; car, à ce point général d'incurie et de malpropreté, le
+degré de misère est peu sensible. Le spectacle, au reste, est trop
+curieux pour que je le néglige; il achève énergiquement la physionomie
+de ce peuple plein de contrastes; peut-être est-il encore plus terrible
+que repoussant.
+
+Les maisons de ce quartier, communes en général, à deux ou trois
+ménages, se composent d'une cour carrée avec un logement sur chaque
+face. Ce logement, formé d'une ou de deux chambres au plus, est une
+galerie sombre ne tirant le jour que d'une porte toujours ouverte. La
+porte est basse, et ne laisse entrer le soleil que lorsqu'il devient
+tout à fait oblique, le matin ou le soir. Jamais la lumière n'y pénètre
+autrement que par reflet; les murs sont noirs et enduits d'une sorte de
+bitume épais qui ressemble à de longs dépôts de fumée, bien qu'en
+général on ne fasse de feu que dans la cour. Quant au plafond, perdu
+dans une obscurité perpétuelle, il sert de retraite effrayante à des
+animaux de toute sorte.
+
+Quand on entre dans ces cours vides, souillées d'ordures comme des cours
+d'étables, d'abord on ne voit personne; tout au plus une femme qui
+disparaît dans le trou noir d'une porte, le bout du vêtement traînant
+derrière au soleil. Seulement on entend un petit bruit sec et régulier
+qui vient des chambres et qui ressemble à des coups de marteau de
+tapissier; puis, on aperçoit vaguement, dressé dans chaque chambre et
+dans le carré de lumière mesuré par la porte, un vaste métier debout, à
+charpente bizarre, tout rayé de fils tendus, où l'on voit courir des
+doigts bruns, et passer les dents aiguës d'un outil de fer semblable à
+un peigne; enfin, peu à peu, l'œil s'accoutumant aux ténèbres du
+lieu, on finit par découvrir, derrière ce rideau de fils blancs, la
+forme un peu fantastique d'ouvrières, assises et tissant, et de grands
+yeux stupéfiés fixés sur vous.
+
+La fabrication des étoffes n'est ici, surtout depuis la prise, qu'une
+industrie de ménage; encore se réduit-elle à des tissus grossiers et aux
+objets de première nécessité; des haïks de laine, des burnouss à bas
+prix, et quelques djerbi, ou couvertures, tout unis.
+
+Quelquefois, plusieurs femmes rangées côte à côte sont occupées à la
+même pièce d'étoffe; l'étoffe est tendue dans la longueur de la chambre,
+le centre vis-à-vis la porte, les deux bouts dans l'obscurité; les
+femmes sont accroupies derrière, le dos au mur, les mains glissant à
+travers la trame, ou frappant le tissu pour le serrer, les pieds parmi
+les écheveaux de laine, leurs nourrissons sur leurs genoux. La plus
+âgée, assise à l'écart, carde la laine brute, en la déchirant sur une
+large étrille de fer. De maigres petites filles, plus pâles encore que
+leurs mères, juchées sur de hautes encoignures, filent avec une petite
+quenouille enjolivée de plumes d'autruches et laissent, du bout de leurs
+doigts jaunes, pendre jusqu'à terre le long fil qui se tord et se
+pelotonne autour du fuseau; d'autres le dévident. Il y a là de tout
+petits enfants couchés dans les coins, nus, avec un lambeau de laine
+sur la figure, afin de les préserver des mouches. Mais, excepté ceux-ci
+que leur âge excuse de dormir, tout le monde travaille; seulement on
+parle peu; on voit la sueur qui perle sur ces fronts arides, et plus la
+chaleur est forte, plus les visages deviennent pâles.
+
+Chaque ménage a dans la cour un coin particulier, où l'on fait le repas
+contre le mur noir de fumée; puis, à côté, la place où l'on mange. On y
+voit l'outre vide, l'outre gonflée, l'autre à moitié vide contenant du
+lait qu'on laisse aigrir et que de temps en temps l'on vient battre; par
+terre, des plats de bois, des gamelles, quelques poteries grossières,
+des lambeaux de tellis, des restes de djerbi, des tessons, des os
+rongés, des pelures de légumes, plus les débris accumulés des repas.
+Là-dessus, répands des millions de mouches; mais en si grand nombre que
+le sol en est noir, et pour ainsi dire mouvant à l'œil; fais-y
+descendre un large carré de soleil blanc qui excite et met en rumeur cet
+innombrable essaim; place en sentinelle au-dessus de la porte un chien
+jaune à queue de renard, à museau pointu, à oreilles droites, qui aboie
+contre les passants, prêt à sauter sur la tête de ceux qui s'arrêtent;
+imagine enfin l'indescriptible résultat de ce soleil échauffant tant
+d'immondices, une chaleur atmosphérique à peu près constante en ce
+moment de 40 ou 42°, et peut-être connaîtras-tu, moins les odeurs dont
+je te fais grâce, les étranges domiciles où le lieutenant N... et moi
+nous allons visiter nos amis.
+
+La journée s'écoule ainsi dans le plus grand silence; le mari absent,
+les femmes au travail, les plus petits sommeillant, le chien veillant.
+Pas de chants, pas de bruit; on entend distinctement le bourdonnement
+des mouches qui continue, quand cesse le cliquetis des métiers.
+
+Quelquefois, un épervier apparaît dans le carré de ciel bleu compris
+entre les murs gris de la cour. Tout à coup, son ombre, qui flotte un
+moment sur le pavé, fait lever la tête au chien de garde, et lui arrache
+un rauque aboiement. L'oiseau se laisse tomber, comme s'il était mort,
+prend un débris, donne un coup d'aile et remonte; il s'élève en formant
+de grands cercles; arrivé très haut, il se fixe. On le distingue encore,
+comme un point jaune taché de points obscurs, immobile, les ailes
+étendues, cloué pour ainsi dire comme un oiseau d'or sur du bleu.
+
+Le soir venu, les fourneaux s'allument; les outres sont pleines, on
+prépare le repas; le mari rentre pour manger, et la famille se trouve un
+moment réunie sous ce beau ciel de nuit, presque aussi lumineux que
+certains jours d'Europe.
+
+--Hier, après le dîner, précisément à l'heure du sien, nous sommes
+entrés chez le chasseur d'autruches. Le soleil venait de se coucher; de
+petites fumées roussâtres, d'odeur fétide, commençaient à se répandre
+au-dessus des terrasses. C'était la seule odeur de repas qui s'exhalât
+de toutes ces maisons où l'on soupait. Les rues devenaient désertes; on
+n'y rencontrait plus que ce petit nombre d'individus de condition plus
+pauvre encore, qui ne soupent jamais, même en temps de Rhamadan.
+
+Le vieux borgne était en gaieté, et nous restâmes avec lui plus de deux
+heures à causer chasse. Le lieutenant N..., dont c'est aussi la passion,
+a quelque faiblesse pour ce vieux coureur de routes. Il va sans dire
+qu'il ne s'agit point de la chasse à courre avec les _slougui_; notre
+homme n'a jamais pratiqué que la chasse à pied, autrement dit l'affût.
+Il appartient à cette classe, nombreuse ici, des piétons du désert. En
+fait de monture, il est douteux qu'il en connaisse d'autre que le
+dromadaire; il ne porte point aux jambes la marque des cavaliers;
+d'ailleurs, quand il parle de son équipage de chasse, et dans la
+pantomime intraduisible dont il accompagne ses récits, il n'est jamais
+question que de ceci et de cela, comme il dit, en montrant sa jambe
+valide et son bon œil.
+
+En homme qui vient du pays des autruches, il affecte pour celui-ci un
+mépris légitime. Les autruches, en effet, y sont rares, et ne font qu'y
+apparaître au moment des fortes chaleurs, quand, l'eau venant à manquer
+dans tout le Sud, la soif les oblige à se disperser pour trouver des
+sources. Il en vient alors jusqu'à Rass-el-Aïoun, non pas se fixer, mais
+y faire des pointes la nuit. Vers la même époque, on en rencontre un
+peu partout dans les environs; à l'est, aux fontaines d'_El-Assafia_; à
+l'ouest, et sur la route du Djebel-Amour, vers les taillis sablonneux de
+_Recheg_; mais c'est par hasard, irrégulièrement; il faut les guetter et
+revenir souvent pour une occasion toujours douteuse. En revanche, la
+gazelle abonde sur toute la ligne des K'sours, partout où il y a un peu
+d'herbe, surtout des romarins. Tu connais le goût des gazelles pour
+certaines plantes odorantes de ce climat, et le genre de produit qu'on
+recueille sur les terrains qu'elles fréquentent. Ces petites boulettes
+brunes, et parfumées plus ou moins, suivant la qualité des plantes dont
+elles se nourrissent, sont fort appréciées des Arabes; on les mêle au
+tabac, on les brûle en guise de pastilles; l'odeur en est âcre, mais
+rappelle le musc. Il suffit de passer le soir devant le café de notre
+ami _Djeridi_, pour apprendre qu'El-Aghouat est au centre d'un pays de
+gazelles. C'est sur ce gibier, assez mesquin en comparaison de l'autre,
+que notre chasseur est obligé de se rabattre depuis son séjour ici,
+séjour qu'il a l'air de considérer comme un exil ou comme un
+emprisonnement.
+
+Mais, comme un vieux soldat qui, dans un temps d'escarmouches, se
+consolerait en racontant les grandes guerres qu'il a faites jadis, notre
+ami se rajeunissait en nous parlant des autruches, et quand il disait
+_delim_ (l'autruche mâle), on comprenait, à son accent, qu'il estimait,
+alors seulement, citer une aventure digne de lui.
+
+Pour peu que l'imagination s'en mêle, il est aisé, je te le jure, de
+faire un merveilleux voyage en compagnie d'un pareil conteur. Quant à
+moi, j'entrevoyais, en l'écoutant, des mœurs, des tableaux, tout un
+pays encore nouveau, tout ce monde merveilleux et lointain que jamais je
+ne connaîtrai. Des régions plus mornes encore que celles-ci; de longues
+marches sans eau, sans routes, sans bois, sans abri; puis les dunes
+chaudes, les _areq_, où l'oiseau dépose ses œufs; çà et là des traces
+aussi larges que celles du lion et bizarres; puis l'embuscade pendant le
+jour avec le soleil, pendant la nuit avec ses longues veilles; et
+toujours le même silence; quelquefois, plusieurs journées de suite
+passées dans le sable enflammé à attendre une nuit propice; ce point
+imperceptible d'un petit homme blotti dans le grand espace et guettant:
+par-dessus tout, enfin, cette lutte héroïque entre une passion de
+sauvage et le désert tout entier qui conspire à le décourager.
+
+Le vieux borgne mettait lui-même ces grandes scènes en action, à sa
+manière, et quoique ce fût d'une façon grotesque, en vérité l'on voyait
+tout. Le long djerid qui lui sert de canne lui tenait lieu de fusil. Il
+partait, de sa bonne jambe, tombant sur la mauvaise, et se relevant de
+l'une sur l'autre à chaque pas, comme par un élan. On oublie qu'il
+boite, tant il y a d'énergie dans son allure et d'élasticité dans ce
+pied invalide; on dirait d'un ressort fait pour accélérer sa marche et
+dont chaque impulsion le porte irrésistiblement en avant. Surtout, on
+admet qu'il puisse aller loin, car cette singulière infirmité a l'air de
+le rendre infatigable. Il avait son haïk tordu derrière l'oreille, et,
+de son œil unique qui le force à se retourner plus fréquemment d'un
+côté que de l'autre, de ses narines ouvertes, de ses oreilles tendues au
+vent, il semblait interroger les bruits, les odeurs, les traces. Tout à
+coup il se laissa tomber à plat ventre, son arme collée au corps, et
+pendant un moment il ne bougea plus.
+
+N'oublie pas le lieu de la scène: c'était à deux pas du cercle des
+femmes et dans le coin de la cour où la famille avait pris son repas. Le
+feu, alimenté avec des fientes de chameaux, faute de bois, ne jetait
+plus que de maigres lueurs. Les femmes rangées autour, et je ne sais par
+quelle habitude, car malgré la nuit on étouffait, le regardaient
+tristement s'éteindre avec des yeux fixes qu'on devinait sans trop les
+voir. A peine apercevait-on, un peu au delà, les enfants couchés près du
+mur et dormant. Le plus profond silence régnait dans la cour, et ni le
+lieutenant, ni moi, n'avions envie de l'interrompre.
+
+Après un moment d'immobilité complète, le vieux chasseur se souleva sur
+un coude, et se mit à ramper, le menton à fleur de terre, allongé comme
+un reptile; insensiblement, le bâton passa dans sa main gauche; on le
+vit ajuster longtemps, prudemment, avec la certitude d'un homme qui
+entend ne pas manquer un coup si rare; enfin, il fit feu, en imitant
+l'explosion par un: boum! poussé d'un voix de tonnerre. En un éclair il
+fut debout et se mit à bondir. Là, je le crus fou, tant il mettait
+d'action dans son rôle. Il imitait à la fois la bête blessée qui fuit et
+le chasseur qui court après elle; de son burnouss, qu'il agitait à deux
+mains, il représentait l'immense envergure de l'oiseau et le mouvement
+des ailes battant pesamment la terre; enfin, jetant un petit cri
+d'angoisse, de joie, de possession, il prit un dernier élan et sembla
+donner tête baissée contre la bête; puis, se retournant vers nous, il
+partit d'un grand éclat de rire.
+
+On voyait luire ses petits yeux devenus couleur de braise, et, dans ses
+mâchoires ouvertes tout à coup par ce large accès de gaieté, je vis
+luire des dents pareilles à des crocs de carnassiers.
+
+--Que dites-vous de cet animal-là? me demanda le lieutenant.
+
+--Je dis que tout borgne et tout boiteux qu'il est, ce doit être un rude
+chasseur.
+
+--Ah bah! on ne sait pas, me dit le lieutenant; le plus clair de son
+affaire, c'est qu'il a du plomb dans le corps.
+
+Il y avait là, dans la cour, un peu à l'écart, un homme à burnouss qui
+venait d'entrer pendant la scène et se tenait assis sans souffler mot.
+Ce ne fut qu'au moment de sortir que nous le reconnûmes.
+
+--Ah! c'est toi, _Tahar_; bonsoir, lui dit le lieutenant. Qui est-ce qui
+garde les eaux?
+
+Le vieillard se leva, répondit que c'était un tel, nous dit bonsoir, et
+se rassit.
+
+Quant au chasseur, il nous accompagna jusque dans la rue, en appelant
+sur nous toutes les bénédictions du ciel.
+
+--Est-ce que le gardien des eaux est de la famille? demandai-je quand
+nous fûmes seuls.
+
+--C'est le frère du borgne, me répondit le lieutenant. On ne s'en
+douterait guère, n'est-ce pas? Encore un émigré rentré; mais celui-là,
+c'est un brave homme.
+
+--Vous le connaissez?
+
+--La première fois que nous nous sommes rencontrés, c'était le 4
+décembre, à la nuit, là-bas, dans ce petit enclos, près de
+_Bab-el-Chettet_, où je vous ai dit qu'on avait fait un accroc à ma
+capote. La bataille était finie dans la ville; on ne tirait plus que
+dans les palmiers. Ils étaient là embusqués derrière un mur, lui, Tahar,
+son fils, et un autre vieux. Ils firent feu ensemble et se sauvèrent. Je
+dis à mon sergent: Tire au jeune. Le jeune homme roula comme un lièvre,
+puis se releva et se mit à courir. La nuit venait; on sonnait le
+ralliement; il était inutile de le poursuivre. Le troisième étant blessé
+à mort, nous n'eûmes que Tahar. Il ne voulait pas se rendre; à la fin,
+je lui fis entendre raison, et il se laissa emmener. Mais le lendemain,
+il avait filé, et je me dis qu'il avait bien fait.
+
+Deux mois après, on le trouva rôdant dans les environs; il était en
+loques et n'avait plus de chaussures; le pauvre vieux cherchait son
+fils. On lui fit grâce; et son frère étant déjà rentré, il alla demeurer
+chez lui.
+
+Depuis, je lui ai fait avoir son emploi. On lui a dit de se tenir
+tranquille; que son fils était enterré avec les autres; et qu'il n'y
+avait pas moyen de le lui rendre;--à moins qu'il ne se soit traîné,
+ajouta le lieutenant; car on en a trouvé plus d'un sur la colline,
+là-bas; et je sais qu'il y a quatorze corps dans le rocher aux chiens,
+que personne n'a ramassés.
+
+Au moment où nous nous séparions, quelqu'un passa près de nous et nous
+dit bonsoir d'une voix charmante. C'était Aouïmer, le joueur de flûte,
+qui descendait nonchalamment la place, se dirigeant vers les cafés. Il
+était tout en blanc, sans burnouss, et portait son haïk relevé à
+l'égyptienne; à son air comme à sa voix, on eût dit une femme. Il allait
+achever sa nuit chez _Djeridi_.
+
+--_Ya Aouïmer_, as-tu ta flûte? lui cria le lieutenant.
+
+--Oui, sidi, répondit de loin Aouïmer.
+
+--Alors, suivons-le, dis-je, et si nous ne tenons pas plus l'un que
+l'autre à rentrer chez nous, restons chez Djeridi le plus tard
+possible.
+
+Aouïmer est un type peu commun. De tous les jeunes beaux de la ville,
+c'est le plus à la mode et le plus avenant. Il a de la grâce et du feu;
+chose plus rare, il a de la nonchalance et de la gaieté; une grande
+bouche, un beau teint, peu de barbe, des yeux faits pour sourire; avec
+cela, l'air d'être toujours en bonne fortune. On le dit fidèle, ardent,
+brave, excellent soldat et très brillant cavalier. Mais sa vraie place
+est au café maure, où nous le voyons chaque soir, négligé de tenue, pâli
+par son jeûne, jouant avec des langueurs étranges de sa flûte de roseau,
+ou dansant, en se faisant accompagner de la voix, la danse molle des
+almées du Sud. A cheval, il perd son charme de musicien et de danseur,
+et ressemble trop à tout le monde. Je ne sais à quel point la poudre
+peut l'enivrer, mais il est positif que le son de sa flûte a sur lui des
+effets puissants. Sa propre musique est celle qu'il préfère; il aime à
+s'en griser.
+
+On prenait beaucoup de café dans la rue voisine; et, malgré l'heure
+avancée, il y avait foule à la porte de Djeridi; c'est-à-dire qu'on y
+voyait sur deux bancs de pierre et moitié du côté du café, moitié du
+côté de l'échoppe à tabac--Djeridi fait ce double commerce--une douzaine
+de figures toutes en blanc, toutes une tasse à côté d'elles,
+quelques-unes fumant la cigarette, toutes exhalant une odeur de _sbed_,
+de musc ou de benjoin, et leurs pieds nus se touchant d'un bord à
+l'autre de la rue, tant la rue est étroite. Je t'ai dit que le café de
+Djeridi est le cercle le mieux fréquenté d'El-Aghouat, ou, si tu veux,
+celui des jeunes, des parfumés et des fringants. On y fume un peu plus
+qu'ailleurs; on s'y amuse un peu plus tard.
+
+L'échoppe à tabac était fermée; le café lui-même n'était guère éclairé
+que par le reflet rouge du fourneau: il était près de minuit. Un vent
+très doux faisait bruire, au bout de la rue, deux ou trois palmiers dont
+on voyait vaguement les éventails noirs se mouvoir sur le ciel violet
+constellé de diamants. La voie lactée passait au-dessus de nos têtes
+dans la longueur de la rue; il en descendait comme une sorte de
+demi-clair de lune.
+
+Aouïmer joua de sa flûte, d'abord assez froidement, puis avec plus
+d'âme, et bientôt avec une passion sans égale. Je voyais seulement le
+balancement de son corps et de ses bras, et les mouvements étrangement
+amoureux de sa tête; pendant une heure qu'il joua sans s'interrompre,
+tantôt plus fort, tantôt avec des sons si faibles qu'on eût cru que son
+souffle expirait, on n'entendit pas un bruit, pas une parole; à peine
+s'apercevait-on que Djeridi allait et venait prenant les tasses ou les
+rapportant pleines; il avait ôté ses sandales et marchait comme marchent
+les Arabes quand ils craignent de faire du bruit; de temps en temps
+seulement, la voix languissante d'un chanteur, inspiré par de si doux
+airs, se mêlait en sourdine aux tendres roucoulements du roseau.
+
+L'heure était en effet si belle, la nuit si tranquille, un si calmant
+éclat descendait des étoiles, il y avait tant de bien-être à se sentir
+vivre et penser dans un tel accord de sensations et de rêves, que je ne
+me rappelle pas avoir été plus satisfait de ma vie, et que je trouvais,
+moi aussi, la musique d'Aouïmer admirable.
+
+Le lieutenant fumait gravement sa cigarette, la tête appuyée au mur; je
+voyais son grand front nu et poli, sa rude figure et ses yeux fermés
+comme s'il réfléchissait.
+
+Je me penchai vers lui et je lui dis:
+
+--A quoi pensez-vous?
+
+--A rien, me répondit-il.
+
+--Et que dites-vous de cette nuit?
+
+--Je dis qu'on s'y habitue. Mon cher ami, reprit-il, si toutes les nuits
+où il a fait chaud, où j'ai veillé dehors, où je me suis trouvé à peu
+près bien, j'avais pensé à quelque chose, je serais devenu un trop grand
+philosophe pour un soldat.
+
+Puis il interrompit Aouïmer pour lui dire:
+
+--Mon petit Aouïmer, si tu dansais un peu?
+
+Aouïmer passa sa flûte à son voisin, se voila la moitié du visage,
+depuis le menton jusqu'au nez, dénoua son écharpe de mousseline et la
+fit descendre sur ses pieds comme une robe; puis, prenant de chaque main
+un des bouts de son foulard, il se mit à danser.
+
+La danse d'Aouïmer est exactement celle des femmes, avec certaines
+parodies dont les indulgents spectateurs parurent se divertir beaucoup.
+
+Peu à peu cependant la pantomime se ralentit et les chants s'épuisèrent;
+quelques-uns de nos amis s'en allèrent, d'autres s'étendirent sur les
+bancs; Djeridi ronflait depuis longtemps en travers de la rue, touchant
+à la fois de la tête et des pieds le seuil de ses deux boutiques. La
+nuit devenait plus fraîche; on sentait courir dans l'air quelque chose
+de pareil à des frissons. Je regardai l'heure à ma montre, il était
+trois heures et demie.
+
+--Allons dormir, me dit le lieutenant.
+
+--Où ça? demandai-je.
+
+--Sur la place, si vous voulez.
+
+Et prenant dans la boutique de Djeridi une natte pour chacun de nous,
+nous allâmes achever notre nuit sur la place d'armes.
+
+
+
+
+Juin 1853.
+
+
+Le temps est magnifique. La chaleur s'accroît rapidement, mais elle ne
+fait encore que m'exciter au lieu de m'abattre. Depuis huit jours, aucun
+nuage n'a paru sur tout l'horizon. Le ciel est de ce bleu ardent et
+stérile qui fait penser aux longues sécheresses. Le vent, fixé à l'est
+et presque aussi chaud que l'air, souffle par intermittences le matin et
+le soir, mais toujours très faible, et comme pour entretenir seulement
+dans les palmes un doux balancement pareil à celui du _panka_ indien.
+Depuis longtemps, tout le monde a pris les vestes légères, les coiffures
+à larges bords; on ne vit plus qu'à l'ombre. Je ne puis cependant me
+résoudre à faire la sieste; ce serait perdre un des plus beaux moments
+de la journée, et pour un médiocre plaisir, car ma chambre est
+décidément, de tous les lieux que je fréquente ici, le moins agréable à
+occuper, et cela, pour toutes sortes de raisons que je t'expliquerai un
+soir où je n'aurai rien de mieux à faire que de me plaindre. Bref, et
+quoi qu'on fasse autour de moi pour me conseiller les douceurs du repos
+à l'ombre, je m'y refuse, et n'en continue pas moins de vivre, avec les
+lézards, dans les sables, sur les hauteurs, ou de courir la ville en
+plein midi.
+
+Les Sahariens adorent leur pays, et, pour ma part, je serais bien près
+de justifier un sentiment si passionné, surtout quand s'y mêle
+l'attachement au sol natal. Les étrangers, ceux du Nord, en font au
+contraire un pays redoutable, où l'on meurt de nostalgie, quand ce n'est
+pas de chaleur ou de soif. Quelques-uns s'étonnent de m'y voir, et,
+presque unanimement, on me détournait de m'y arrêter plus de quelques
+jours, sous peine d'y perdre mon temps, ma peine, ma santé et, ce qui
+est pis, tout mon bon sens. Au demeurant ce pays, très simple et très
+beau, est peu propre à charmer, je l'avoue, mais, si je ne me trompe, il
+est aussi capable d'émouvoir fortement que n'importe quelle contrée du
+monde. C'est une terre sans grâce, sans douceurs, mais sévère, ce qui
+n'est pas un tort, et dont la première influence est de rendre sérieux,
+effet que beaucoup de gens confondent avec l'ennui. Un grand pays de
+collines expirant dans un pays plus grand encore et plat, baigné d'une
+éternelle lumière; assez vide, assez désolé pour donner l'idée de cette
+chose surprenante qu'on appelle le désert; avec un ciel toujours à peu
+près semblable, du silence, et, de tous côtés, des horizons tranquilles.
+Au centre, une sorte de ville perdue, environnée de solitude; puis un
+peu de verdure, des îlots sablonneux, enfin quelques récifs de calcaires
+blanchâtres ou de schistes noirs, au bord d'une étendue qui ressemble à
+la mer;--dans tout cela, peu de variété, peu d'accidents, peu de
+nouveautés, sinon le soleil qui se lève sur le désert et va se coucher
+derrière les collines, toujours calme, dévorant sans rayons; ou bien des
+bancs de sable qui ont changé de place et de forme aux derniers vents du
+sud. De courtes aurores, des midis plus longs, plus pesants qu'ailleurs,
+presque pas de crépuscule; quelquefois, une expansion soudaine de
+lumière et de chaleur, des vents brûlants qui donnent momentanément au
+paysage une physionomie menaçante et qui peuvent produire alors des
+sensations accablantes; mais, plus ordinairement, une immobilité
+radieuse, la fixité un peu morne du beau temps, enfin une sorte
+d'impassibilité qui, du ciel, semble être descendue dans les choses, et
+des choses, avoir passé dans les visages.
+
+La première impression qui résulte de ce tableau aident et inanimé,
+composé de soleil, d'étendue et de solitude, est poignante et ne saurait
+être comparée à aucune autre. Peu à peu cependant, l'œil s'accoutume
+à la grandeur des lignes, au vide de l'espace, au dénûment de la terre,
+et si l'on s'étonne encore de quelque chose, c'est de demeurer sensible
+à des effets aussi peu changeants, et d'être aussi vivement remué par
+les spectacles, en réalité les plus simples.
+
+Jusqu'à présent, je n'ai rien vu d'exagéré ni de violent qui réponde à
+l'idée extraordinaire qu'on se fait communément de ce pays. Il n'y a
+qu'un degré de plus dans la lumière; et le ciel, pour être plus limpide
+et plus profond qu'à Alger, ne m'a pas causé le moindre étonnement.
+C'est un ciel de pays sec et chaud, tout différent--j'insiste avec
+intention sur cette remarque,--de celui de l'Égypte, sol arrosé, inondé
+et chauffé tout à la fois, qui possède un grand fleuve, de vastes
+lagunes, où les nuits sont toujours humides, où la terre est en
+continuelle transpiration. Celui-ci est clair, aride, invariable; le
+contact des terrains fauves ou blancs, des montagnes roses, le maintien
+d'un bleu franc dans sa plus grande étendue; et quand il se dore à
+l'opposé du soleil couchant, la base est violette et à peine plombée. Je
+n'ai pas vu non plus de beaux mirages. Excepte pendant le sirocco,
+l'horizon se montre toujours distinct et se détache du ciel; il y a
+seulement une dernière rayure d'un bleu tendre qui, le matin, s'accuse
+vigoureusement, mais qui, dans le milieu du jour, se confond un peu avec
+le ciel, et qui semble trembler dans la fluidité de l'air. Vers le plein
+sud, dans la direction du M'zab et à une grande distance, on aperçoit
+une ligne inégale formée par des bois de tamarins. Un faible mirage, qui
+tous les jours se produit dans cette partie du désert, fait paraître ces
+bois plus près et plus grands; encore l'illusion est-elle peu frappante,
+et faut-il être averti pour s'en rendre compte.
+
+C'est sur les hauteurs, le plus souvent au pied de la tour de l'Est, en
+face de cet énorme horizon libre de toutes parts, sans obstacles pour la
+vue, dominant tout, de l'est à l'ouest, du sud au nord; montagnes,
+ville, oasis et désert, que je passe mes meilleures heures, celles qui
+seront un jour pour moi les plus regrettables. J'y suis le matin, j'y
+suis à midi, j'y retourne le soir; j'y suis seul et n'y vois personne,
+hormis de rares visiteurs qui s'approchent, attirés par le signal blanc
+de mon ombrelle, et sans doute étonnés du goût que j'ai pour ces lieux
+élevés. C'est une sorte de plate-forme entourée de murs à hauteur
+d'appui, où l'on parvient, du côté de la ville, par une pente assez
+roide, encombrée de rochers, mais sans issue du côté sud, et d'où l'on
+tomberait presque à pic dans les jardins. A l'heure où j'arrive, un peu
+après le lever du soleil, j'y trouve une sentinelle indigène encore
+endormie et couchée contre le pied de la tour. Presque aussitôt, on
+vient la relever, car ce poste n'est gardé que la nuit. A cette
+heure-là, le pays tout entier est rose, d'un rose vif, avec des fonds
+fleur de pêcher; la ville est criblée de points d'ombre, et quelques
+petits marabouts blancs, répandus sur la lisière des palmiers, brillent
+assez gaiement dans cette morne campagne qui semble, pendant un court
+moment de fraîcheur, sourire au soleil levant. Il y a dans l'air de
+vagues bruits et je ne sais quoi de presque chantant qui fait comprendre
+que tous les pays du monde ont le réveil joyeux.
+
+Alors, et presque à la même minute, tous les jours, on entend arriver du
+Sud d'innombrables chuchotements d'oiseaux. Ce sont les _gangas_ qui
+viennent du désert et vont boire aux sources. Ils passent au-dessus de
+la ville, divisés par bandes, et, pour ainsi dire, par petits
+bataillons. Ils ont le vol rapide; on distingue le battement précipité
+de leurs ailes aiguës, et leur cri bizarre et tumultueux se ralentit ou
+s'accélère avec leur vol. J'éprouve une émotion véritable à reconnaître
+de loin leur avant-garde; je compte les légions qui se succèdent; il y
+en a presque toujours le même nombre; ils filent toujours dans le même
+sens, du sud au nord, et m'arrivent par la diagonale de la ville. Leur
+plume, colorée par le soleil, couvre un moment le ciel bleu de
+paillettes lumineuses; je les suis de l'œil du côté de Rass-el-Aïoun;
+je les perds de vue quand ils ont atteint la moitié de l'oasis, mais je
+continue souvent de les entendre, jusqu'au moment où la dernière bande
+est descendue à l'abreuvoir. Il est alors six heures et demie. Une heure
+après, les mêmes cris se réveillent tout à coup dans le nord; les mêmes
+bandes repassent une à une sur ma tête, dans le même ordre, en nombre
+égal, et, l'une après l'autre, regagnent leurs plaines désertes; cette
+fois seulement, au lieu de cesser brusquement, le bruit s'affaiblit,
+diminue, et par degrés s'évanouit dans le silence.--On peut dire que la
+matinée est finie; et la seule heure à peu près riante de la journée
+s'est écoulée entre l'aller et le retour des _gangas_. Le paysage, de
+rose qu'il était, est déjà devenu fauve; la ville a beaucoup moins de
+petites ombres; elle devient grise à mesure que le soleil s'élève; à
+mesure qu'il s'éclaire davantage, le désert paraît s'assombrir; les
+collines seules restent rougeâtres. S'il y avait du vent, il tombe; des
+exhalaisons chaudes commencent à se répandre dans l'air, comme si elles
+montaient des sables. Deux heures après, on entend sonner la retraite;
+tout mouvement cesse à la fois, et au dernier son du clairon, c'est le
+midi qui commence.
+
+A cette heure-là, je n'ai plus à craindre aucune visite, car personne
+autre que moi n'aurait l'idée de s'aventurer là-haut. Le soleil monte,
+abrégeant l'ombre de la tour, et finit par être directement sur ma tête.
+Je n'ai plus que l'abri étroit de mon parasol, et je m'y rassemble; mes
+pieds posent dans le sable ou sur des grès étincelants; mon carton se
+tord à côté de moi sous le soleil; ma boîte à couleurs craque, comme du
+bois qui brûle. On n'entend plus rien. Il y a là quatre heures d'un
+calme et d'une stupeur incroyables. La ville dort au-dessous de moi,
+muette et comme une masse alors toute violette, avec ses terrasses
+vides, où le soleil éclaire une multitude de claies pleines de petits
+abricots roses, exposés là pour sécher;--çà et là, quelques trous noirs
+marquent des fenêtres, des portes intérieures, et de minces lignes d'un
+violet foncé indiquent qu'il n'y a plus qu'une ou deux raies d'ombre
+dans toutes les rues de la ville. Un filet de lumière plus vive, qui
+borde le contour des terrasses, aide à distinguer les unes des autres
+toutes ces constructions de boue, amoncelées plutôt que bâties sur leurs
+trois collines.
+
+De chaque côté de la ville s'étend l'oasis, aussi muette et comme
+endormie de même sous la pesanteur du jour. Elle paraît toute petite, et
+se presse contre les deux flancs de la ville, avec l'air de vouloir la
+défendre au besoin, plutôt que l'égayer. Je l'embrasse en entier: elle
+ressemble à deux carrés de feuilles enveloppés d'un long mur, comme un
+parc, et dessinés crûment sur la plaine stérile. Bien que divisée par
+compartiments en une multitude de petits vergers, tous également clos de
+murs, vue de cette hauteur, elle apparaît comme une nappe verte; on ne
+distingue aucun arbre, on remarque seulement comme un double étage de
+forêts: le premier, de massifs à têtes rondes; le second, de bouquets de
+palmes. De loin en loin, quelques maigres carrés d'orge, dont il ne
+reste plus aujourd'hui que le chaume, forment, parmi les feuillages, des
+parties rasées d'un jaune ardent; ailleurs, et dans de rares clairières,
+on voit poindre une terre sèche, poudreuse et couleur de cendre. Enfin,
+du côté sud, quelques bourrelets de sable, amassés par le vent, ont
+passé par-dessus le mur d'enceinte; c'est le désert qui essaye d'envahir
+les jardins. Les arbres ne remuent pas; on devine, dans l'épaisseur de
+la forêt, certaines trouées sombres où l'on peut supposer qu'il y a des
+oiseaux cachés, et qui dorment en attendant leur second réveil du soir.
+
+C'est aussi l'heure, je l'avais remarqué dès le jour de mon arrivée, où
+le désert se transforme en une plaine obscure. Le soleil, suspendu à son
+centre, l'inscrit dans un cercle de lumière dont les rayons égaux le
+frappent en plein, dans tous les sens et partout à la fois. Ce n'est
+plus ni de la clarté, ni de l'ombre; la perspective indiquée par les
+couleurs fuyantes cesse à peu près de mesurer les distances, tout se
+couvre d'un ton brun, prolongé sans rayure, sans mélange; ce sont quinze
+ou vingt lieues d'un pays uniforme et plat comme un plancher. Il semble
+que le plus petit objet saillant y devrait apparaître, pourtant on n'y
+découvre rien; même, on ne saurait plus dire où il y a du sable, de la
+terre ou des parties pierreuses, et l'immobilité de cette mer solide
+devient alors plus frappante que jamais. On se demande, en le voyant
+commencer à ses pieds, puis s'étendre, s'enfoncer vers le sud, vers
+l'est, vers l'ouest, sans route tracée, sans inflexion, quel peut être
+ce pays silencieux, revêtu d'un ton douteux qui semble la couleur du
+vide; d'où personne ne vient, où personne ne s'en va, et qui se termine
+par une raie si droite et si nette sur le ciel;--l'ignorât-on, on sent
+qu'il ne finit pas là et que ce n'est, pour ainsi dire, que l'entrée de
+la haute mer.
+
+Alors, ajoute à toutes ces rêveries le prestige des noms qu'on a vus sur
+la carte, des lieux qu'on sait être là-bas, dans telle ou telle
+direction, à cinq, à dix, à vingt, à cinquante journées de marche, les
+uns connus, les autres seulement indiqués, puis d'autres de plus en plus
+obscurs:--d'abord, droit au plein sud, les _Beni-Mzab_, avec leur
+confédération de sept villes, dont trois sont, dit-on, aussi grandes
+qu'Alger, qui comptent leurs palmiers par cent mille et nous apportent
+leurs dattes, les meilleures du monde; puis les _Chambaa_, colporteurs
+et marchands, voisins du _Touat_;--puis le _Touat_, immense archipel
+saharien, fertile, arrosé, populeux, qui confine aux _Touareks_; puis
+les _Touareks_, qui remplissent vaguement ce grand pays de dimension
+inconnue dont on a fixé seulement les extrémités, _Tembektou_ et
+_Ghadmes_, _Timimoun_ et le _Haoussa_; puis, le pays nègre dont on
+n'entrevoit que le bord; deux ou trois noms de villes, avec une capitale
+comme pour un royaume; des lacs, des forêts, grande mer à gauche,
+peut-être de grands fleuves, des intempéries extraordinaires sous
+l'équateur, des produits bizarres, des animaux monstrueux, des moutons à
+poils, des éléphants; et puis quoi? plus rien de distinct, des distances
+qu'on ignore, une incertitude, une énigme. J'ai devant moi le
+commencement de cette énigme, et le spectacle est étrange sous ce clair
+soleil de midi. C'est ici que je voudrais voir le sphinx égyptien.
+
+On a beau regarder tout autour de soi, près ou loin, on ne distingue
+rien qui bouge. Quelquefois, par hasard, un petit convoi de chameaux
+chargés apparaît, comme une file de points noirâtres, montant avec
+lenteur les pentes sablonneuses; on l'aperçoit seulement quand il aborde
+aux pieds des collines. Ce sont des voyageurs; qui sont-ils? d'où
+viennent-ils? Ils ont traversé, sans qu'on les ait vus, tout l'horizon
+que j'ai sous les yeux.--Ou bien, c'est une trombe de sable qui tout à
+coup se détache du sol comme une mince fumée, s'élève en spirale,
+parcourt un certain espace inclinée sous le vent, puis s'évapore au bout
+de quelques secondes.
+
+La journée est lente à s'écouler; elle finit, comme elle a commencé, par
+des demi-rougeurs, un ciel ambré, des fonds qui se colorent, de longues
+flammes obliques qui vont empourprer à leur tour les montagnes, les
+sables, les rochers de l'est; l'ombre s'empare du côté du pays que la
+chaleur a fatigué pendant l'autre moitié du jour; tout semble un peu
+soulagé. Les moineaux et les tourterelles se mettent à chanter dans les
+palmiers; il se fait comme un mouvement de résurrection dans la ville;
+on voit des gens qui se montrent sur les terrasses et viennent secouer
+les claies; on entend des voix d'animaux sur les places, des chevaux
+qu'on mène boire et qui hennissent, des chameaux qui beuglent; le désert
+ressemble à une plaque d'or; le soleil descend sur des montagnes
+violettes, et la nuit s'apprête à venir.
+
+Quand je rentre, après une journée passée ainsi, j'éprouve comme une
+certaine ivresse causée, je crois, par la quantité de lumière que j'ai
+absorbée pendant cette immersion solaire de plus de douze heures, et je
+suis dans un état d'esprit que je voudrais te bien expliquer.
+
+C'est une sorte de clarté intérieure qui demeure, après le soir venu, et
+se réfracte encore pendant mon sommeil. Je ne cesse pas de rêver de
+lumière; je ferme les yeux et je vois des flammes, des orbes rayonnants,
+ou bien de vagues réverbérations qui grandissent, pareilles aux
+approches de l'aube; je n'ai, pour ainsi dire, pas de nuit. Cette
+perception du jour, même en l'absence du soleil, ce repos transparent
+traversé de lueurs comme les nuits d'été le sont de météores, ce
+cauchemar singulier qui ne m'accorde aucun moment d'obscurité, tout cela
+ressemble beaucoup à la fièvre. Pourtant je ne ressens aucune fatigue;
+je devais m'y attendre, et je ne m'en plains pas.
+
+
+
+
+La nuit, fin de juin 1853.
+
+
+Cher ami, j'ai eu peur aujourd'hui, car, pendant une heure, je me suis
+cru aveugle. Est-ce la suite des derniers jours du soleil? Faut-il m'en
+prendre au vent du désert qui souffle depuis trois fois vingt-quatre
+heures sans relâche et qui met du feu dans le sang? Est-ce fatigue de
+l'œil, fatigue de tête? De tout un peu, je crois.
+
+J'étais sur une terrasse au-dessus de l'oasis, en vue du désert, au
+plein sud, peignant malgré le vent, malgré le sable, malgré les dalles
+qui me brûlaient les pieds, les murs qui me brûlaient le dos, ma boîte à
+couleurs qui ne tenait pas sur mes genoux, peignant, comme tu te
+l'imagines, avec des couleurs à l'état de mortier, tant elles étaient
+mêlées de sable.
+
+J'ai commencé par voir tout bleu, puis j'ai vu trouble; au bout de cinq
+minutes, je ne voyais plus du tout.--Le désert était extraordinaire; à
+chaque instant une nouvelle trombe de poussière passait sur l'oasis et
+venait s'abattre sur la ville; toute la forêt de palmiers s'aplatissait
+alors comme un champ de blé.
+
+J'attendis un quart d'heure, toujours assis, les yeux fermés pour
+essayer l'effet d'un peu de repos; et ne faisant plus qu'entendre le
+bruit sinistre du vent dans cette masse de feuilles et de palmes. Ce
+temps passé, j'ouvris les yeux; j'étais décidément presque aveugle; à
+peine me resta-t-il assez de vue pour fermer ma boîte, descendre, en me
+cramponnant, l'escalier en ruines et rentrer chez moi pour ainsi dire, à
+tâtons.
+
+En reconnaissant mon pas dans la cour, mon cheval se mit à hennir. Mon
+domestique français, couché dans l'écurie, malade depuis trois jours et
+accablé par ce temps funeste, me cria: Est-ce vous, Monsieur?--Oui,
+c'est moi, lui dis-je, ne bougez pas.--Quant à Ahmet, il est absent par
+congé jusqu'à demain.
+
+En cet état d'abandon, ma maison me parut lugubre. J'entendis, en
+entrant dans ma chambre, l'insupportable bourdonnement des mouches et le
+bruit de souris qui s'enfuyaient autour de moi. Il y faisait une chaleur
+asphyxiante; je pris mon couteau, et je fendis toutes mes vitres de
+toile; puis, je n'eus que la force de me jeter sur ma sangle, en pensant
+que c'était tant pis pour moi. J'entendis vaguement les sonneries de six
+heures; ce fut à peine si je m'aperçus que le jour baissait, et je finis
+par m'endormir.
+
+Je viens de m'éveiller, et après de longs efforts, j'ai allumé ma
+bougie. J'y vois. Il me reste encore un poids énorme au cerveau, comme
+si ma tête avait doublé de volume; mais la peur est passée, je puis en
+rire et te l'avouer.
+
+Il est onze heures. J'ai bouché, tant bien que mal, mon châssis crevé,
+pour arrêter le vent qui continue; j'écris sur mes genoux, à la lueur de
+ma bougie qui se tourmente et fait courir des ombres folles sur les murs
+blancs de ma chambre. Jamais, depuis un mois que je l'habite, je ne l'ai
+trouvée si bizarre; le mur est tapissé de mouches du haut en bas; mes
+pantalons de couleur claire, mes vestes de toile, mon chapeau de paille,
+pendus à des piquets, en sont couverts; on les dirait soutachés de
+broderies noires. Le mouvement de l'air et ma bougie allumée les
+inquiètent, et je les vois se mouvoir sur place, mais heureusement sans
+voler. Je m'amuse à compter les souris qui passent, allant et venant de
+ma caisse à papier à mes cantines, de mes cantines à mon oreiller plein
+de paille d'_alfa_.
+
+J'entends dans ma toiture des bruits plus inquiétants que de coutume,
+car il semble que toutes les bêtes nocturnes dont elle est peuplée
+soient mises en émoi par l'ouragan. Ce sont de faibles cris pareils à
+ceux des souris, mais plus doux, que je reconnais pour appartenir à de
+petits animaux de la famille des _sauriens_, qu'on appelle ici des
+_tarentes_; d'autres soupirs encore plus plaintifs et d'une douceur
+particulièrement sinistre, me font craindre, pour cette nuit, des
+visiteurs moins inoffensifs. Depuis les grandes chaleurs, les serpents
+ont envahi les maisons. J'ai tué l'autre jour, devant ma porte, un
+reptile jaune à rayures noires, d'une espèce très douteuse; on
+l'appelle ici _guern-ghzel_ (cornes de gazelles) à cause de la
+ressemblance des taches avec des petites cornes recourbées; et Ahmet m'a
+prévenu qu'il en avait vu un de la même espèce et plus grand
+s'introduire dans la terrasse.
+
+Quant aux _tarentes_, je les redoute un peu moins, quoiqu'elles me
+causent encore, même après un mois de connaissance, un insurmontable
+dégoût. Ce sont de petits lézards plats, larges, jaunâtres, visqueux,
+qu'on dirait transparents, avec une tête triangulaire, des yeux clairs,
+beaucoup plus laids que les salamandres que tu connais. Toute la nuit,
+elles courent la tête en bas, collées aux poutrelles de palmier du
+plafond, faisant pleuvoir le sable, se poursuivant d'un soliveau sur
+l'autre; j'assiste à leurs jeux, et je suis témoin de luttes qui, soit
+dit en passant, ressemblent beaucoup à des amours.
+
+Je viens de m'interrompre, ne pouvant résister à l'envie de leur donner
+la chasse. Il y en avait deux, peut-être un couple, qui s'étaient
+aventurées jusqu'à moitié hauteur du mur, et qui là, la tête inclinée
+vers moi, semblaient se demander ce que j'allais faire si elles
+descendaient un peu plus bas. D'un coup de pique appliqué à plat, je les
+ai fait tomber toutes les deux, mortes ou à peu près. Une minute après,
+elles n'étaient plus là; j'aperçus seulement une souris qui fuyait,
+traînant quelque chose de lourd, qu'elle avait de la peine à tirer.
+
+Je ne te parle pas des chauves-souris qui profitent, pour entrer chez
+moi, du moindre petit moment où la tenture demeure ouverte; celles-là,
+j'en suis quitte pour les mettre à la porte à grands coups de palmes.
+
+Je me console en pensant que plus tard tout cela me paraîtra peut-être
+assez drôle.
+
+Quand, par hasard, je fais la revue de mon carton, et qu'au milieu d'un
+fouillis de croquis informes, je vois ce petit nombre de figures à peu
+près _rendues_, les seules qui me soient d'un renseignement utile, je me
+désespère. Tu me demandes si je trouve ici plus de bonne volonté qu'à
+Alger, et si je puis enfin mettre la main sur des modèles. Hélas! mon
+ami, voici la liste des dessins que j'ai faits chez moi ou ailleurs à
+peu près posément, tu les reconnaîtras: le chasseur borgne; Ya-Hia,
+rentré dans ses habitudes de ville, marié et toujours soigné, parfumé,
+taciturne et soumis; un petit juif, exempt des préjugés arabes; un
+désœuvré raccolé dans la rue, emmené presque de force, et qui m'a
+fait entendre qu'on ne l'y reprendrait plus, n'importe à quel prix;
+enfin, le fils bouffi du Bach-Amar, qui n'est pas encore parti pour le
+M'zab, et qui abuse de ma générosité. Toutes complaisances d'amis, comme
+tu le vois. Le reste, je l'ai fait, pour ainsi dire volé dans les rues
+où ces gens-là posent alors sans le vouloir.
+
+Quant aux femmes, démarches, pourparlers, raisonnements, rien ne
+réussit; et quand on voit que l'argent n'a pas prise sur elles, on peut
+être sûr que toute autre tentative échouera.
+
+En désespoir de cause, je fais agir les plus vilains drôles du pays
+auprès des femmes présumées les plus complaisantes. Elles acceptent
+tout, jusqu'au moment où comprenant mieux ce dont il s'agit, leur pudeur
+se révolte, un peu tard, si tu veux, et mal à propos; mais c'est ainsi
+qu'elles l'entendent.
+
+L'autre jour j'ai été éconduit, de manière à ne pas insister, d'une
+maison de la basse ville où, pour mon coup d'essai, je m'étais aventuré
+en personne. Par hasard la femme était jolie, ou belle si tu veux; car
+le beau est plus contestable, et peut, aux yeux de certaines gens,
+paraître laid, ce qui est précisément le cas de la femme dont je parle.
+
+Elle appartient à un M'zabite, mercier dans la rue des Marchands. Il
+entra tout à coup, essoufflé comme s'il avait couru.
+
+--Ce n'était pas la peine de courir, lui dit le lieutenant. Il ne
+répondit pas, se donna l'air de sourire; mais il nous fit un salut trop
+court et s'assit en face de nous, nous regardant avec des yeux veinés de
+rouge et promenant ses doigts carrés dans sa large barbe en éventail.
+
+Au bout d'un instant le lieutenant me dit:
+
+--Ce gueux-là m'agace, allons-nous-en, et qu'il nous laisse
+tranquilles.
+
+Depuis je l'ai surpris en conversation très animée avec Ahmet. Ils se
+turent en m'apercevant. Le soir, je demandai à Ahmet:
+
+--Est-ce que tu connais Karra, le marchand?
+
+Ahmet alors m'expliqua qu'il avait son père à El-Biod, avec des tentes
+et beaucoup de troupeaux; que son père était riche et lui envoyait de
+l'argent; qu'il tenait peu à celui que je lui donnais, et que s'il était
+entré à mon service, c'est qu'il aimait à vivre avec les Français;
+qu'ayant reçu une certaine somme, il était en affaire avec Karra, et
+qu'il allait prendre un intérêt dans son commerce; mais qu'ils n'étaient
+pas d'accord sur les conditions; et que je les avais trouvés occupés
+d'en discuter.
+
+Puis, quand je lui parlai de la femme, il rapprocha ses cinq doigts, les
+mit au niveau de sa bouche, comme s'il soufflait dessus; et par ce geste
+indescriptible qui veut dire à peu près: C'est beaucoup; ou: Que me
+dites-vous là! il me fit comprendre que je ne devais plus y penser.
+
+Au fond, je soupçonne Ahmet d'être contre moi et de trahir directement
+mes intérêts. Quant à ce qu'il m'a dit de sa fortune paternelle, je n'en
+crois pas le premier mot, et je lui ai dit:
+
+--Si tu as des rentes, tu devrais bien t'acheter un burnouss et ne pas
+coucher toutes les nuits dans le mien.
+
+Ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, c'est que je suis signalé à
+la surveillance des maris, et qu'on épie tous les pas que je fais dans
+la ville.
+
+
+
+
+1er juillet 1853.
+
+
+Nous voilà en pleine canicule. Le thermomètre donne à l'ombre sur ma
+terrasse, au nord, un maximum soutenu de 44°, de neuf heures du matin à
+quatre heures du soir. Les nuits ne sont guère plus fraîches. Après les
+grands vents des jours derniers, nous sommes entrés dans des calmes
+plats, et les nuages se sont dissipés d'eux-mêmes comme un rideau de
+gaze blanche qui se serait peu à peu replié du sud au nord. Pendant un
+jour encore, on les aperçut roulés sur le _Djebel-Lazrag_. Le lendemain,
+nous nagions de nouveau dans le bleu.
+
+La canicule, compliquée du Rhamadan, semble avoir ôté le peu de forces
+et le peu de sang qui restaient aux pâles habitants d'El-Aghouat. On ne
+rencontre plus, le jour, que des visages maigres, des teints sans vie;
+on se traîne entre deux coups de soleil, de l'ombre à l'ombre. Aouïmer
+est malade. Djeridi ne quitte plus le pavé de sa boutique; à peine
+laisse-t-il sa porte entrebâillée, comme pour prouver qu'il n'est pas
+mort. Mais on a beau le secouer, il ne bouge pas, et quand on lui dit:
+Eh bien! Djeridi, et le café? il montre son fourneau éteint depuis le
+matin, ses bidons vides, ses tasses rangées sur l'étagère, et répond:
+_Makan_, il n'y en a plus.
+
+En temps ordinaire, on dort quatre heures; aujourd'hui, tout homme qui
+jeûne s'autorise de son abstinence pour dormir douze heures.
+
+Je me réveille avant l'aube, au _fedjer_. Un peu après, je sens comme
+une secousse dans mon lit, et j'entends le coup de canon qui annonce le
+point du jour; à cette minute-là commence le jeûne, jeûne absolu, comme
+tu sais, car on ne peut ni manger, ni fumer, ni boire; les voyageurs
+seuls ont une dispense, à la condition de faire à certains marabouts
+autant d'aumônes qu'ils ont bu de fois.
+
+A ce moment-là même, je suis sûr de voir entrer Ahmet, mâchant encore sa
+dernière bouchée, et tenant une gamelle pleine d'eau; il a l'air
+satisfait, quoique éreinté par ses excès de la nuit.
+
+Le soir, la ville est suspendue dans l'attente du canon de sept heures;
+et nous croyons remarquer que tous les jours il avance de quelques
+minutes, bien que nous soyons à huit jours à peine du solstice.
+
+On ne sait plus à qui parler, ni que faire de ces gens-là, soit qu'ils
+festoient ou qu'ils jeûnent, la nuit comme le jour, on les dirait en
+dévotion.
+
+Il me prend des envies de m'arracher à cette universelle torpeur.
+Peut-être, avant huit jours, me mettrai-je en course, pour l'Est
+d'abord, ensuite pour l'Ouest. Je t'ai promis de ne pas quitter le pays
+sans voir Aïn-Mahdy, et je tiendrai ma parole. La route est sûre, et je
+ne me consolerais pas de laisser à vingt lieues de moi la ville sainte
+de Tedjini, sans y faire, moi aussi, mon pèlerinage.
+
+
+
+
+Juillet 1853.
+
+
+Il y a deux jours, à la nuit close, le lieutenant me dit:
+
+--Que faisons-nous, ce soir?
+
+--Ce que vous voudrez.
+
+--Où allons-nous?
+
+--Où vous voudrez.
+
+Tous les soirs, c'est la même demande et la même réponse, faites toutes
+les deux dans les mêmes termes. Puis, sans rien résoudre, il se trouve
+que l'ennui de chercher du nouveau, la pente de l'habitude, souvent la
+soif, nous mènent soit chez Djeridi, soit dans un petit café peu connu
+où nous avons découvert la meilleure eau qu'on boive ici, c'est-à-dire
+une eau claire, sans mauvais goût, sans magnésie, et renouvelée deux
+fois par jour par des bidons d'une propreté satisfaisante.
+
+Ce soir-là, je ne sais comment il arriva qu'au lieu de nous arrêter chez
+Djeridi, nous passâmes, et que de détours en détours, allant toujours
+devant nous, nous nous trouvâmes à la porte des Dunes.
+
+--Tiens, me dit le lieutenant, en aspirant une faible bouffée de brise
+qui venait de l'est, il y a de l'air de ce côté.
+
+Cinq minutes après, nous étions, sans nous en douter, dans les dunes.
+Quelqu'un nous croisa; c'était le chasseur d'autruches qui regagnait la
+ville, une pioche à la main.
+
+--D'où viens-tu? lui demanda le lieutenant.
+
+--De mon jardin, répondit le borgne, qui passa sans plus attendre.
+
+--Remarquez qu'il n'a pas plus de jardin que moi, me dit le lieutenant.
+
+Quoiqu'en dehors de la ville, il faisait cruellement chaud, et nous
+étions sans veste et nu-tête, n'ayant rien à craindre d'un air aussi sec
+que la terre. Nous avions de la peine à nous tirer du sable, et nous
+cheminions bras dessus, bras dessous, habitude apportée des trottoirs de
+Paris, et que le lieutenant a adoptée par complaisance. Il n'y avait pas
+un mouvement de feuilles sur toute la ligne des jardins que nous
+suivions à droite; pas un bruit sur toute la corniche de collines qui
+dominaient à gauche la longue dune de sable uni où nous marchions sans
+entendre le bruit de nos pas, comme dans la neige.
+
+Cependant, le terrain devint solide; nous dépassâmes les jardins; nous
+traversâmes, sans y prendre garde, le lit de l'Oued-M'zi, et ce ne fut
+qu'en remontant les premiers mouvements de sable de l'autre rive, que je
+reconnus à cinquante pas devant nous la forme étrange, surtout à
+pareille heure, du rocher aux chiens.
+
+Je t'ai dit que les chiens avaient émigré le jour même du siège. Depuis
+lors, on n'a pu ni les faire rentrer, ni les expulser tout à fait du
+pays. Tant qu'ils ont eu de quoi manger autour du champ de bataille ou
+dans les cimetières, on était tranquille; aujourd'hui, pour un rien, ces
+bêtes, redevenues sauvages, attaqueraient les passants, comme les loups
+l'hiver.
+
+Ils sont logés dans des rochers au nord et à l'est, surtout un peu au
+delà des dunes, dans un fragment de collines hérissées de schistes
+difformes et noirs comme de la houille.
+
+On les voit de loin allant et venant sur le couronnement des rochers,
+galopant sur la pente de sable jaune, pour descendre vers l'angle le
+plus rapproché des jardins, ou remontant comme des gens qui rentrent
+chez eux. Presque toujours, ils ont plusieurs sentinelles établies en
+avant de la colline dans le lit à sec de l'Oued. Du point où souvent je
+vais m'asseoir, je les distingue accroupis, l'oreille droite et
+surveillant d'un air farouche les approches désertes de leur citadelle.
+Par moments, ou entend là-dedans des luttes effroyables; on voit le
+sable qui vole; puis c'est un tumulte de points fauves agglomérés tout à
+coup sur une roche noire; il en sort de partout; et les sentinelles
+elles-mêmes accourent pour se mêler au combat.
+
+La nuit, ils battent la campagne, faisant la ronde autour des jardins,
+chassant dans les enclos, déterrant ce qu'ils trouvent, et depuis la
+tombée du jour jusqu'au matin, poussant des aboiements de meute qu'on
+est tout étonné d'entendre de la ville.
+
+--Ils sont en chasse, dit le lieutenant; écoutez: les voilà qui font le
+tour par _Bab-el-Chettet_.
+
+En effet, des cris lointains nous arrivaient par-dessus l'oasis; la
+meute était déjà à une demi-lieue de son chenil. A peine en vîmes-nous
+deux ou trois en retard filer à notre approche à toutes jambes, et sans
+plus de bruit que des chacals.
+
+--Dans tous les cas, reprit le lieutenant, avec cela je réponds de vous.
+Il me montrait une canne énorme, d'un bois noueux, poli, verdâtre,
+cueillie je ne sais où, qui doit dater de fort loin et qu'il ne quitte
+jamais, sinon pour se mettre en tenue.
+
+Nous continuâmes de monter. Arrivés à mi-côte et après avoir hésité
+entre le sable et le rocher, nous nous décidâmes pour un siège de
+pierres, trouvant le sable trop chaud, et nous nous assîmes, avec regret
+de ne pouvoir nous étendre.
+
+A cette hauteur, nous aurions pu nous croire entourés de sable. L'oasis
+se dressait en noir à quelques cents mètres de nous; au delà régnait une
+ligne grisâtre représentant l'épaisseur des collines et de la ville, de
+même couleur que le ciel, mais au-dessus de laquelle seulement
+commençaient les étoiles. La nuit était si tranquille qu'on entendait
+distinctement les grenouilles chanter dans le marais de Rass-el-Aïoun.
+La voix des chiens continuait, en s'éloignant de minute en minute.
+
+--A la bonne heure, dit le lieutenant; voilà qui, de temps en temps,
+nous vaudra mieux que le cabaret.
+
+C'est une brave et bonne nature que le lieutenant N... Un esprit bien
+fait, clair, exact, rigide, peu sentimental, et au fond très sensible,
+quoi qu'il en dise; assujetti volontairement, plus encore que
+discipliné, et auprès duquel il est aussi agréable de parler quand il
+vous écoute, que de se taire quand il veut bien parler.
+
+Ce soir-là, il avait repris une longue histoire interrompue dix fois,
+dix fois recommencée depuis un mois, et qui, tôt ou tard, finira, je
+l'espère, par une confidence.
+
+Tout à coup, il me toucha le bras et me dit:
+
+--Ne bougez pas, je vois là quelque chose de louche.
+
+Il se leva, me laissa sa veste, prit son bâton, et fit rapidement
+quelques pas en avant.
+
+A ce moment, je vis apparaître la forme d'un homme habillé de blanc,
+portant sur la tête un objet semblable à un gros pavé.
+
+Le lieutenant s'était arrêté, et presque aussitôt je l'entendis crier
+d'une voix tranquille:
+
+--_Ache-Koun?_--Qui est là?
+
+--C'est moi, lieutenant, répondit de même en arabe une voix que je
+reconnus.
+
+Après quelques minutes de conférence, le lieutenant revint près de moi.
+
+--C'est Tahar, me dit-il; le pauvre diable s'imagine avoir retrouvé son
+fils; parce qu'avec des débris humains méconnaissables, il a ramassé des
+loques et un ceinturon qu'il prétend avoir reconnu. Il a enterré le tout
+ensemble dans le sable, et de temps en temps il revient ici, à ce qu'il
+paraît, pour voir si les chiens n'ont pas dérangé le trou. Laissons-le
+faire et allons plus loin, car nous le gênerions.
+
+--Tiens, reprit-il tout à coup, le borgne aura aidé à cacher son neveu;
+il est encore plus sournois que je ne croyais.
+
+Le lendemain matin, je retrouvai le _gardien des eaux_ à sa place
+accoutumée, son sablier sur les genoux, sa corde à nœuds passée dans
+les doigts.
+
+
+
+
+Juillet 1853.
+
+
+On s'étonne peut-être de ne plus me voir ni dans les rues, ni à la
+fontaine, car j'ai tout à fait changé mes habitudes. Aussitôt le jour
+venu, je me glisse dans les jardins, soit au nord, soit au sud, suivant
+la direction du vent, quand il en fait, ce qui est de plus en plus rare.
+J'y suis à l'ombre, à l'abri des mouches; et de midi à trois heures, j'y
+puis dormir sous les figuiers, étendu sur une terre poudreuse et molle,
+à défaut d'herbes.
+
+Malheureusement, l'oasis ressemble à la ville; elle est resserrée,
+compacte, sans clairières, et subdivisée à l'infini. Chaque enclos est
+entouré de murs, et de murs trop élevés pour que la vue s'étende de l'un
+dans l'autre. Il en résulte qu'une fois enfermé dans un de ces jardins,
+on est enfoui dans de la verdure, avec quatre murs gris pour horizon.
+Tous ces petits vergers contigus, au-dessus desquels on voit se
+déployer, comme une multitude de bouquets verts, quinze ou dix-huit
+mille dattiers, sont traversés par un système bizarre de ruelles,
+formant comme un jeu de patience, avec une ou deux issues pour ce vaste
+labyrinthe, et dont il faut posséder la clef sous peine de ne pouvoir en
+sortir autrement qu'en retrouvant l'entrée. Souvent, dans la partie
+arrosée par l'Oued, le ruisseau coule au fond des rues; on doit alors
+suivre le lit de la rivière dans l'eau jusqu'à mi-jambe ou se promener à
+dos d'homme, comme je l'ai fait sur le dos d'Ahmet un jour qu'il m'y
+avait égaré. Ces ruelles inondées servent à certains endroits de lavoir;
+ailleurs, on rencontre des touffes de lauriers-roses presque aussi
+hautes que les murs et qui ont poussé dans le joint des pierres,
+pareilles à d'énormes gerbes de fleurs qu'on aurait mis tremper dans
+l'eau. Chaque enclos s'ouvre, soit sur la rue, soit sur le jardin
+voisin, par une porte de deux ou trois pieds de haut, barricadée de
+_djerid_ ou seulement barrée au moyen de deux traverses, et sous
+laquelle on passe à genoux.
+
+On n'y voit ni oliviers, ni cyprès, ni citronniers, ni orangers; mais on
+est surpris d'y trouver beaucoup des essences d'Europe, pêchers,
+poiriers, pommiers, abricotiers, figuiers, grenadiers, puis des vignes,
+et dans de petits carrés cultivés, la plus grande partie des légumes de
+France, surtout des oignons.
+
+Si tu te souviens des jardins de l'Est, dont je t'ai parlé, si tu revois
+encore, comme moi, les vastes perspectives de Bisk'ra, la lisière du
+bois allant expirer dans les sables, sans mur d'enceinte, et faute de
+terre et d'eau; les derniers palmiers engloutis jusqu'à moitié du tronc;
+puis les clairières avec les moissons, les pelouses vertes; les étangs
+de T'olga dormants et profonds avec la silhouette renversée des arbres
+dans une eau bleue; puis au loin, presque partout, et pour enfermer
+cette Normandie saharienne, le désert se montrant entre les dattiers;
+peut-être trouveras-tu, comme moi, qu'il manque quelque chose à ce pays
+pour résumer toutes les poésies de l'Orient.
+
+Aussi, faute de mieux, je prends ces petits jardins comme autant de
+retraites, et tous ces arbres comme des parasols mouvants.
+
+
+
+
+Juillet 1853.
+
+
+Ce soir, en rentrant pour préparer mon bagage (car c'est décidément
+demain que je me mets en course), je n'entendis rien résonner au fond de
+la cantine où j'avais déposé mon argent; et l'ayant vidée, je reconnus
+qu'on m'avait volé; mais, si bien volé, qu'il ne restait que cinq francs
+cachés entre deux tablettes de chocolat. Nous nous regardâmes, le
+lieutenant et moi; il me dit:
+
+--C'est bien, ne perdons pas de temps et venez sur la place, où vous
+m'attendrez.
+
+Au même instant, mon domestique Ahmet arrivait, montant l'escalier
+quatre à quatre; il put voir la cantine vide et mon linge étalé par
+terre. Nous sortîmes tous trois.
+
+Dans la rue, le lieutenant me dit:
+
+--Maintenez-le près de vous pendant trois minutes, et s'il veut fuir,
+saisissez-le ou appelez.
+
+Ahmet mâchonnait une cigarette, tout en fredonnant un petit air; il
+avait le bras passé dans l'ouverture de son burnouss; il me regardait du
+coin de l'œil, et je faisais de même. Il n'y avait que peu de monde
+sur la place, car la nuit tombait. J'hésitais à m'emparer de lui sur un
+simple soupçon.
+
+Trois minutes après, le lieutenant revint et me cria:
+
+--Qu'en avez-vous fait?
+
+Je me retournai: Ahmet n'était plus là.
+
+--J'étais bien sûr que c'était lui, me dit le lieutenant.
+
+Nous reprîmes la ruelle en courant. A deux pas de ma porte, il y a un
+détour, puis un second, puis un troisième; arrivés au bout du zigzag
+nous avions,--à droite la rue qui conduit au Dar-Sfah; et, devant nous,
+un couloir profond, plein d'eau, menant directement vers le Sud entre
+les jardins; un Arabe tout nu y lavait son linge.
+
+--As-tu vu quelqu'un passer en courant, avec une veste rouge et son
+burnouss autour du bras?
+
+--Oui, dit l'Arabe en montrant le fond du canal, il s'en va par là, il
+est entré dans l'eau et il court.
+
+--Laissez-le faire, me dit le lieutenant; il va se cacher pour la nuit
+dans les jardins; demain, au jour, on le trouvera.
+
+--Mais s'il n'attend pas le jour pour aller plus loin?
+
+--Où diable voulez-vous qu'il aille? A moins qu'il ne prenne par
+El-Assafia, et il ne s'y risquera pas; il a à choisir entre deux, ou
+quatre, ou six jours de marche, pour trouver une datte à manger. Vous
+savez bien qu'on ne sort pas d'ici comme on veut, et que, quand on
+voyage, il faut emporter de quoi vivre.
+
+Cependant, on prit quelques mesures; on lança deux cavaliers sur le
+contour de l'oasis, on commanda une patrouille de nuit. Pendant ce temps
+nous allâmes, à tout hasard, faire une perquisition dans quelques
+maisons de la basse ville, où nous pensions qu'Ahmet avait des
+intelligences.
+
+--J'ai interrogé le cafetier, me dit le lieutenant; Ahmet a passé la
+nuit dernière au café; il avait sa djebira pleine d'argent; il a régalé
+tous ses amis, en disant que cette fortune venait des moutons de son
+père.
+
+--Très bien, dis-je, je connais l'histoire, et j'aurais dû en prévoir la
+fin.
+
+Nos démarches dans la basse ville causèrent beaucoup d'effroi, mais
+n'aboutirent à rien. Les hommes étaient absents; les jeunes femmes
+effrayées s'enfuyaient, sans vouloir répondre; les vieilles demandaient
+grâce, comme si nous les eussions menacées du supplice.
+
+--L'enquête est nulle, dis-je au lieutenant, attendons à demain.
+
+Deux heures après, vers dix heures, nous passions devant ma porte,
+lorsque nous vîmes une forme blanche se détacher du mur et,
+précipitamment, se retirer sous la voûte.
+
+--Qui est là? criâmes-nous ensemble, et nous fîmes deux pas en avant,
+les bras étendus. Personne ne répondit. Il faisait si noir sous le
+porche, qu'on ne voyait pas même l'issue donnant sur la cour. Tout à
+coup le lieutenant me dit:
+
+--Je le tiens. Il venait, en tâtonnant dans l'ombre, de saisir un
+burnouss. Il y eut une seconde de silence, pendant laquelle mon ami
+poussa une sorte de cri très aigu qui fit résonner la voûte et alla
+retentir jusque sur la place. L'inconnu ne soufflait mot et s'était
+collé contre la muraille.
+
+--Veux-tu bien parler? Qui es-tu? reprit le lieutenant, dont la main
+remontant le long du corps avait pris l'homme à la gorge.
+
+--Je suis Ahmet, répondit enfin une voix étranglée; et presque aussitôt:
+
+--Lâche-moi, mon lieutenant, ou je te tue.
+
+A peine eut-il achevé, que je vis quelque chose passer devant moi; et
+Ahmet alla rouler dans la rue, lancé par un coup de poing prodigieux. Le
+lieutenant ne fit qu'un bond, et lui appuyant son bâton sur la poitrine
+lui dit tranquillement:
+
+--Tu as eu tort de menacer, tu gâtes ton affaire.
+
+Presque au même instant, quelqu'un arrivait, courant a perdre haleine;
+c'était le robuste Moloud qui avait entendu l'appel de son maître.
+
+--Pauvre Ahmet, soupira Moloud en considérant la funeste folie de son
+ami, allons, viens; et il l'entraîna. Sur la place, cependant, il y eut
+une petite scène de résistance, dans laquelle Moloud, à son grand
+regret, fut obligé de se montrer sévère. Il n'en continua pas moins de
+répéter: «Pauvre Ahmet! de sa voix de mulâtre, une singulière voix qui
+s'adoucit jusqu'à devenir des plus tendres quand ce mauvais musulman
+cède à sa passion pour la liqueur. En un moment, la nouvelle avait fait
+le tour des cafés, et quand notre prisonnier arriva chez Djeridi, une
+certaine foule arrivait sur nos pas. L'interrogatoire eut lieu séance
+tenante et dans la rue. Ahmet nia d'abord qu'il eût volé, puis il avoua
+seulement une partie de la somme.
+
+--Où as-tu mis l'argent? lui demandai-je.
+
+--Viens, me dit-il, on va te le remettre.
+
+Et il nous conduisit chez Karra, ce qui me surprit médiocrement d'après
+les soupçons que j'avais sur lui.
+
+L'œil du M'zabite s'anima d'une singulière expression quand il nous
+vit paraître devant sa petite échoppe, et qu'Ahmet lui-même lui dit:
+
+--Donne l'argent.
+
+Il regarda d'abord la force assez imposante qui entourait son futur
+associé; puis, après quelques minutes d'hésitation pendant lesquelles je
+reconnus son vilain sourire et j'entrevis des rancunes d'amant sous la
+cupidité du recéleur, il allongea la main vers le fond de sa boutique, y
+prit une vieille _darbouka_ pleine de chiffons, en tira comme avec
+effort une chaussette en laine, et enfin vida la bourse sur la
+banquette. C'était à peu près la moitié de l'argent volé; le reste avait
+payé magnifiquement deux ou trois joyeuses nuits de Rhamadan.
+
+Quant à Ahmet, il était fort pâle, et son regard assez doux d'habitude
+se fixa sur moi d'une façon haineuse. Moloud, qui ne l'avait pas lâché,
+lui dit amicalement:
+
+--Qu'avais-tu besoin de voler?
+
+--L'argent était devant moi, je l'ai pris, répondit Ahmet; c'était
+écrit.
+
+Et il se laissa emmener.
+
+--Combien croyez-vous qu'on lui fasse donner de coups de bâton?
+demandai-je au lieutenant.
+
+--Oh! pas beaucoup, mais il faut qu'ils soient bons; je dirai qu'on en
+charge Moloud.
+
+Ce petit incident, qui me sépare d'un domestique que j'aimais, m'a fait
+réfléchir. Avec des valets fatalistes, les négligences sont dangereuses;
+et je me suis promis, à l'avenir, de ne plus tenter personne.
+
+
+
+
+III
+
+TADJEMOUT-AIN-MAHDY
+
+
+
+
+Aïn-Mahdy.--Vendredi, juillet 1853
+
+
+Mercredi, dans la matinée, le commandant nous donnait nos passeports,
+sous forme de deux petits carrés de papier écrits de droite à gauche,
+pliés et cachetés à l'arabe; l'un adressé au caïd de _Tadjemout_,
+l'autre au caïd d'_Aïn-Mahdy_. Il nous autorisait en outre à prendre
+deux cavaliers d'escorte, à notre choix.
+
+--Prenons Aouïmer, me dit le lieutenant, il nous amusera, et son ami, le
+grand _Ben-Ameur_, qui dort toujours, il ne nous ennuiera pas. Et
+maintenant allons boire, en attendant que la chaleur soit tombée.
+
+La chaleur ne tomba point de tout le jour. A quatre heures, il y avait
+encore 46 degrés à l'ombre et 66 au soleil. Nous achevions une
+orangeade, étendus dans une cour sombre couverte d'un velarium en poil
+de chèvre noir. Nos chevaux attendaient tout sellés depuis midi, et nous
+n'avions encore, ni guide pour nous conduire, ni mulet pour porter nos
+bagages.
+
+De quatre heures à six, on trouva le mulet. C'était un petit animal de
+couleur isabelle, menu, fringant, dont il fallut bander les yeux pour
+parvenir à le bâter. Il portait, outre nos cantines, une tente avec ses
+montants, le sac aux piquets, les bidons, deux outres, une gamelle.
+L'énorme _Moloud_ s'offrit pour le conduire, mais à la condition de le
+monter; proposition inacceptable, car il l'aurait écrasé. Il y avait du
+monde sur la place où se faisaient nos préparatifs; on nous regardait
+partir.
+
+--Dis donc, petit, es-tu allé à Aïn-Mahdy? demanda le lieutenant à un
+gamin de douze ans qui se trouvait là.
+
+--Oui, Sidi, répondit l'enfant.
+
+--Tu connais le chemin?
+
+--Oui.
+
+--Alors, en route, dit le lieutenant.
+
+Et, prenant l'enfant par le milieu du corps, il le souleva de terre, le
+posa sur le sommet de la charge, un pied sur chaque cantine, et lui
+remit en main la longe du mulet; puis il enfourcha lestement sa grande
+jument jaune, à selle turque; j'en fis autant de mon cheval; nos deux
+spahis, en selle depuis une heure, avaient déjà pris la tête.
+
+--Maintenant, va devant, dit-il au petit, qui ne s'attendait guère à
+être du voyage; tu auras des pommes, plus un franc par chaque journée de
+marche. Comment t'appelles-tu?
+
+--Ali.
+
+--Fils de qui?
+
+--Ben-Abdallah-bel-Hadj.
+
+--Où demeures-tu?
+
+--Bab-el-Chettet.
+
+--Ya, Moloud! cria le lieutenant à son robuste serviteur, va chez
+Abdallah-bel-Hadj, Bab-el-Chettet, préviens-le que le lieutenant N...
+emmène son fils à Aïn-Mahdy.
+
+--Lui dirai-je pour combien de temps? demanda Moloud.
+
+--C'est inutile; dis qu'on aura soin de lui.
+
+Et notre petit convoi se mit en marche par la rue des Marchands. Elle
+était déjà déserte; toutes les ruelles l'étaient de même. A travers les
+portes, on devinait des préparatifs extraordinaires et des odeurs
+inaccoutumées de viandes rôties qui prouvaient que le jeûne allait finir
+et qu'on n'attendait plus que le dernier signal du canon pour entrer à
+pleine bouche dans les réjouissances du _Baïram_, _aïd-el-seghir_,
+_petite fête_, qui suit le Rhamadan.
+
+--Et nous qui les emmenons à un pareil moment! pensais-je en voyant
+l'air contrarié de nos spahis et la mine encore plus désespérée du petit
+Ali, dont le cœur semblait faiblir.
+
+--Nous partons une heure trop tard, dit le lieutenant; arrachons-les à
+ce spectacle.--Et il donna un coup de canne au mulet, qui prit le trot
+jusqu'à Bab-el-Gharbi. La voûte franchie, nous débouchâmes sur la
+vallée dans l'ordre suivant: Aouïmer et Ben-Ameur formant l'avant-garde
+et chevauchant botte à botte; au centre, les bagages avec Ali, puis le
+lieutenant et moi; mon domestique M... à l'arrière-garde, mais à une
+bonne distance de la jument jaune du lieutenant; son terrible cheval
+étant déjà dans la plus grande agitation.
+
+Il était alors sept heures, la journée allait finir; une brise lente et
+faible commençait à se lever sur la plaine, comme le vol appesanti du
+_houbahrah_, qui bat des ailes longtemps avant de s'envoler; pourtant on
+respirait. Nous faisions route au couchant; obliquant pour joindre les
+collines, et directement contre le soleil. Une petite ouverture en forme
+de coin se dessinait à une lieue devant nous, dans l'écartement de deux
+mamelons violets.
+
+--_Chouf el trek_, vois le chemin! dit Ali en nous montrant l'étroite
+coupure où précisément l'astre allait plonger. C'était en effet le
+défilé du nord-ouest et la route d'Aïn-Mahdy.
+
+--Le soleil y va, ajouta poétiquement Aouïmer.
+
+Pendant quelques minutes il continua de nous enflammer le visage, et je
+marchai les yeux fermés pour en adoucir l'insupportable éclat. Peu à
+peu, je me sentis moins d'ardeur aux joues, moins de feu sous les
+paupières, et quand je les ouvris, je ne vis plus qu'un disque écarlate,
+échancré par le bas, qui descendait rapidement dans le défilé; puis le
+disque devint pourpre, et, pour parler comme Aouïmer, le céleste
+voyageur disparut. Moins d'une minute après, nous entendîmes le canon de
+la ville, et le mulet d'Ali et les deux chevaux des spahis en reçurent à
+la fois comme une secousse.
+
+--Mon lieutenant, j'ai oublié ma flûte, dit Aouïmer en faisant tout à
+coup volte-face.
+
+Et sans attendre la réponse, il poussa son cri de _rr..._ et piqua
+ventre à terre vers Bab-el-Gharbi. Nous nous retournâmes pour le suivre
+de l'œil; un flocon de fumée blanche se balançait au-dessus de
+l'ancien bastion des Serrin, la nuit tombait sur la ville.
+
+--Ce qui m'inquiète, dit le lieutenant en regardant attentivement le
+couchant, c'est qu'on ne voit pas la moindre apparence de lune.
+
+Tu sais que le Rhamadan, qui est le carême des Arabes, dure l'espace
+compris entre deux lunes, c'est-à-dire un peu moins d'un mois solaire.
+Le jeûne quotidien commence et finit à cette minute très fictive où l'on
+est présumé: «_ne pouvoir plus distinguer un fil noir d'un fil blanc_.»
+Quant au mois d'abstinence, il expire au moment non moins contestable où
+trois _Adouls_ déclarent avoir vu la lune nouvelle. Or, la lune, à son
+premier jour, se lève et se couche avec le soleil; à peine est-elle
+visible pendant un très court moment de crépuscule. Eût-elle paru, il
+suffirait d'un léger nuage, du moindre brouillard pour la cacher et
+pour allonger le Rhamadan de vingt-quatre heures. Il y a donc de quoi
+douter; mais c'est une question trop grave et qui touche à trop
+d'impatiences pour qu'à la fin du vingt-huitième jour tout le monde, y
+compris les _T'olba_, ne soit pas du même avis.
+
+Il faisait presque nuit quand nous atteignîmes le col, marchant à la
+file et lentement sur un terrain rocailleux, dur au pas des chevaux
+comme un pavé de granit, et tellement sonore qu'on l'aurait cru creusé
+par-dessous. Presque aussitôt nous entendîmes un galop retentissant, et
+Aouïmer passa près de nous, escaladant, sans aucun souci, les dalles
+glissantes du sentier; il avait sa flûte et fumait une cigarette.
+
+--Donne-moi du feu, lui dit le lieutenant.
+
+Aouïmer se pencha sur sa selle, et, le feu donné, reprit la tête à côté
+de Ben-Ameur.
+
+Le lieutenant se tourna vers moi et me dit:
+
+--Il sent le mouton! j'étais sûr que c'était pour aller manger.
+
+--Eh bien! cria-t-il, et le Rhamadan?
+
+--Fini, mon lieutenant, répondit Aouïmer d'une voix joyeuse.
+
+--Et la lune?
+
+--On l'a vue.
+
+--Qui ça?
+
+--Tout le monde.
+
+--Allons, tant mieux, dis-je au lieutenant, les gens d'Aïn-Mahdy
+n'auront plus faim quand nous arriverons, et nous sommes sûrs d'être
+bien reçus.
+
+Pendant un moment nous suivîmes la silhouette brune des deux cavaliers,
+dont la tête encapuchonnée se dessinait à trente pas de nous, sur un
+ciel encore éclairé de rouge; puis la silhouette elle-même devint plus
+vague, le ciel en s'assombrissant la fit évanouir, la croupe argentée du
+cheval blanc de Ben-Ameur nous servit encore quelques instants de point
+de mire; enfin, le cheval à son tour acheva de disparaître avec son
+cavalier, et nous n'eûmes plus pour nous diriger que le pas sec et
+trottinant du mulet, et de temps en temps, pareil à un signal de route,
+le tintement métallique d'un étrier.
+
+Nous traversions un pays inégal, mamelonné, laissant à nos chevaux le
+soin de nous conduire; même aux endroits les plus difficiles, ils y
+marchaient la bride sur le cou avec autant de sûreté qu'en plein jour,
+sans glissade et sans étincelles, car aucun d'eux n'était ferré. Tantôt,
+on devinait un pavé de roches au bruit résonnant de leur sabot, à la
+résistance du sol, à leur allure courte et saccadée; tantôt, au
+contraire, un mouvement plus souple, infiniment agréable à sentir, et
+comme un bercement d'avant en arrière, nous avertissait que le terrain
+changeait de nature et que nous entrions dans le sable. Alors on voyait
+vaguement s'étendre à droite de longues dunes blafardes, clairsemées de
+bouquets sombres.
+
+La nuit était admirable, calme, chaude, ardemment étoilée comme une
+nuit de canicule; c'était, depuis l'horizon jusqu'au zénith, le même
+scintillement partout, et comme une sorte de phosphorescence confuse au
+milieu de laquelle étincelaient de grands astres blancs et couraient
+d'innombrables météores; quelques-uns avec tant d'éclat, que mon cheval
+secouait la tête, inquiété par ces traînées de feu. Il n'y avait dans
+l'air immobile ni mouvement, ni bruit, mais je ne sais quel murmure
+indéfinissable qui venait du ciel et qu'on eût dit produit par la
+palpitation des étoiles.
+
+Nous nous acheminions dans le plus profond silence. Le lieutenant, dont
+la jument paisible se maintenait au pas de mon cheval, avait croisé les
+étriers sur le cou de sa bête et s'était accroupi dans sa large selle,
+les jambes autour du pommeau. On n'apercevait rien du petit Ali qui,
+probablement, s'inquiétait peu de la route; M..., toujours à l'arrière,
+s'occupait de calmer son cheval, toujours agité; Aouïmer avait essayé de
+sa flûte, puis avait fredonné, puis s'était tu; quant à Ben-Ameur, il
+était impossible, depuis le commencement de la nuit, d'imaginer s'il
+veillait encore, ou si, fidèle à son habitude, il dormait. On eût pu le
+croire absent, excepté quand de loin en loin la voix claire d'Aouïmer
+disait:--«Ya, Ben-Ameur, donne le tabac;» et quand la voix plus sourde
+de l'indolent cavalier répondait, comme à travers un rêve:--«Prends
+garde aux abricots,» la djebira de Ben-Ameur étant en effet bourrée de
+fruits. Pour moi, je pensais à tout ce que la vie a de plus agréable, et
+je m'entretenais mentalement avec ceux de mes souvenirs qui me
+paraissaient les plus propres à me tenir éveillé.
+
+Vers dix heures, la nuit était si claire que je pus voir l'heure à ma
+montre; nous tournâmes un rocher grisâtre, en forme de pyramide, au
+sommet duquel on voyait une tache sombre.
+
+--Regarde le B'étoum, dit Ali; nous voici à moitié route.
+
+--Si nous nous couchions? dit le lieutenant qui rêvait.
+
+--Où ça? demandai-je.
+
+--Ici.
+
+--Mon lieutenant, dit le guide; allons plus loin, l'Oued-M'zi est tout
+près.
+
+Et nous continuâmes.
+
+--Décidément le cheval m'engourdit, reprit le lieutenant après une
+nouvelle heure de silence.
+
+Et il me fit une théorie sur les inconvénients du cheval, pendant les
+étapes de nuit; théorie qui tendait à prouver que la marche forcée est
+le plus efficace des divertissements quand on s'endort.
+
+Vers minuit et demi, le terrain, qui montait sensiblement depuis une
+heure, parut s'aplanir. De larges bouffées d'air, venant d'un horizon
+plus éloigné, nous apportaient comme une saveur humide. Nous dominions
+un vaste pays où l'on pouvait distinguer des bois; on entendait à une
+assez grande distance encore, mais devant nous, de faibles et rares
+coassements.
+
+--Allons, il reste de l'eau dans l'Oued, dit le lieutenant, que cet
+avertissement des grenouilles parut consoler d'être venu si loin.
+
+Une demi-heure après nous mettions pied à terre sur un large lit de
+sable encore tiède, et nous sentions, sans trop le voir, le voisinage
+d'un petit filet d'eau. De chaque côté s'alignait une haie épaisse de
+roseaux; au delà, régnait un taillis d'arbres bas et sombres dont on
+aurait pu, malgré la nuit, distinguer la couleur et la forme; c'étaient
+les bois de tamarins de _Recheg_; et, pour la première fois, je
+rencontrais de l'eau dans cette rivière avare appelée l'_Oued-M'zi_.
+
+--Prenons-nous la tente? demanda le lieutenant.
+
+--Ce n'est pas la peine.
+
+--Ni le tapis non plus, n'est-ce pas?
+
+--A quoi bon?
+
+Seulement on entrava mon cheval et celui de M...; quant aux deux chevaux
+des spahis, ils furent lâchés dans le bois, en compagnie de la jument
+jaune et du mulet. Après quoi, nous fîmes cercle autour d'une bougie
+allumée et piquée dans le sable. Ben-Ameur ouvrit sa djebira et se mit,
+sans rien dire, à manger des abricots. Aouïmer s'abstint, comme s'il
+avait déjà dîné. La nuit était si calme que la bougie brûlait sans que
+sa flamme vacillât.
+
+--Le dernier couché la soufflera, dit le lieutenant.
+
+Et chacun de nous se roula dans son burnouss et s'étendit.
+
+--Et qui nous gardera? demandai-je.
+
+--Le bon Dieu, dit en français Aouïmer, avec un sourire délicieux.
+
+Je ne puis dire lequel de nous s'éveilla le premier; car, en ouvrant les
+yeux, je vis que mes quatre compagnons avaient, eux aussi, les yeux
+ouverts et considéraient le soleil qui se levait paisiblement au-dessus
+d'un pays tout rose, et, déjà, bordait d'aigrettes d'or le feuillage
+aigu des tamarins. La rivière, presque à sec, s'étendait comme un chemin
+de sable, couleur de lavande, entre deux rangées verdoyantes de roseaux
+et un double taillis de bois touffus. A peine y restait-il assez d'eau
+pour justifier la présence des grenouilles que nous avions entendues la
+veille. A un quart de lieue plus au nord, la rivière faisait un coude,
+et, par-dessus les berges tapissées de joncs, on découvrait une mince
+ligne de montagnes très éloignées, roses et lilas tendre. Des gangas,
+par petites bandes, des couples de pigeons bleus volaient sur la rivière
+avec inquiétude, et semblaient plutôt surpris qu'effrayés de nous voir.
+On entendait dans le taillis la voix du petit Ali qui ralliait les
+bêtes. C'était très joli, très riant, quoiqu'on se sentît fort
+abandonné.
+
+--Il n'y a rien de tel que la campagne, me dit le lieutenant à qui
+l'Oued-M'zi rappelait évidemment les petits ruisseaux sablonneux de son
+pays. C'est dommage que l'eau soit si salée.
+
+--On eût dit en effet de l'eau de mer, ou plutôt quelque chose
+d'astringent comme une forte solution d'alun.
+
+Moins d'un quart d'heure après, nous sortions du lit de la rivière et
+nous apercevions Tadjemout, à trois heures de marche encore, dans
+l'ouest. Toute la plaine intermédiaire était unie, plate et vide;
+l'Oued-M'zi s'y déroulait comme un long ruban vert. A deux lieues à peu
+près dans l'est, on remarquait quelques palmiers mêlés à des végétations
+chétives, derniers restes d'une oasis morte de soif ou ruinée par la
+guerre; le petit Ali ne put rien m'en apprendre, sinon qu'il y avait eu
+là des jardins. Nous laissions en arrière les derniers mamelons du
+Djebel-Milah; à droite la chaîne élevée, plus robuste et parfaitement
+bleue, du Djebel-Lazrag; devant nous enfin, à l'extrémité de cette
+immense campagne stérile, l'arête vaporeuse du Djebel-Amour se découpait
+sur un ciel d'une extraordinaire transparence.
+
+Nous marchions depuis une heure assez silencieusement, et déjà
+appesantis par le soleil qui nous embrasait les épaules, quand une
+bouffée de vent, venant du large, nous apporta le son lointain d'une
+musique arabe. A ce bruit fort inattendu dans ce pays solitaire, les
+deux spahis firent demi-tour, pour indiquer qu'ils entendaient; et le
+petit Ali, presque tout debout sur son mulet, se mit à regarder dans la
+direction du vent. Une ligne de poussière commençait à se former
+au-dessus de la plaine, entre Tadjemout et nous.
+
+--C'est une tribu qui voyage, dit Ali; _rakil_, un déplacement.
+
+En effet, le bruit ne tarda pas à se rapprocher, et l'on put bientôt
+reconnaître l'aigre fanfare des cornemuses jouant un de ces airs
+bizarres qui servent aussi bien pour la danse que pour la marche; la
+mesure était marquée par des coups réguliers frappés sur des tambourins;
+on entendait aussi, par moments, des aboiements de chiens. Puis, la
+poussière sembla prendre une forme, et l'on vit se dessiner une longue
+file de cavaliers et de chameaux chargés, qui venaient à nous, et se
+disposaient à traverser l'Oued, à peu près vers l'endroit où nous nous
+dirigions nous-mêmes.
+
+Enfin, il nous fut possible de distinguer l'ordre de marche et la
+composition de la caravane.
+
+Elle était nombreuse et se développait sur une ligne étroite et longue
+au moins d'un grand quart de lieue. Les cavaliers venaient en tête, en
+peloton serré, escortant un étendard aux trois couleurs: rouge, vert et
+jaune, avec trois boules de cuivre et le croissant à l'extrémité de la
+hampe. Au delà et sur le dos des dromadaires blancs ou d'un fauve très
+clair, on voyait se balancer quatre ou cinq _atatiches_ de couleur
+éclatante; puis, arrivait un bataillon tout brun de chameaux de charge,
+stimulés par la caravane à pied; enfin, tout à fait derrière, accourait,
+pour suivre le pas allongé des dromadaires, un énorme troupeau de
+moutons et de chèvres noires divisé par petites bandes, dont chacune
+était conduite par des femmes ou par des nègres, surveillée par un homme
+à cheval et flanquée de chiens.
+
+--Ce sont des _Arba_, dit Ali.
+
+--Ça m'est égal, dit le lieutenant, du moment que ce n'est pas le
+Scheriff.
+
+La grande tribu des Arba, qui campe aux environs d'El-Aghouat, est une
+des plus importantes du sud de nos possessions; c'est avec la fameuse
+tribu noble des _Ouled-Sidi-Scheik_, la plus forte, la plus brave, la
+plus aguerrie, la plus opulente, enfin la mieux montée peut-être des
+tribus sahariennes: «Les Arba, dit M. le général Daumas dans son
+livre-itinéraire du _Sahara algérien_, sont très braves et peu soucieux
+d'éviter les rencontres à main armée. Ils mettent un grand luxe dans
+leurs armes. Leur vie est aventureuse, et d'ailleurs leur instinct
+violent et pillard les met trop souvent en contact avec d'autres tribus
+pour ne pas leur avoir fait des ennemis nombreux...» J'ajoute qu'on les
+cite avec les _Saïd_ pour leur inhospitalité. Ils ont pris part à toutes
+les luttes qui ont agité le désert; depuis quinze ans surtout, on les
+trouve mêlés à toutes les affaires de guerre; nous les avions contre
+nous derrière les murs d'El-Aghouat; un grand nombre d'entre eux a suivi
+jusqu'à Ouaregla la fortune errante du Scheriff; et c'est encore chez
+les Arba que ce chef de partisans continue de recruter ses meilleurs
+cavaliers.
+
+Au moment où nous atteignions le bord de la rivière, l'avant-garde à
+cheval y était déjà tout entière engagée, et le premier chameau blanc
+porteur d'_atouche_ commençait à descendre majestueusement la rive
+opposée.
+
+Les cavaliers étaient armés en guerre et costumés, parés, équipés comme
+pour un carrousel; tous, avec leurs longs fusils à capucines d'argent,
+ou pendus par la bretelle en travers des épaules, ou posés
+horizontalement sur la selle, ou tenus de la main droite, la crosse
+appuyée sur le genou. Quelques-uns portaient le chapeau de paille
+conique empanaché de plumes noires; d'autres avaient leur burnouss
+rabattu jusqu'aux yeux, le haïk relevé jusqu'au nez; et ceux dont on ne
+voyait pas la barbe ressemblaient ainsi à des femmes maigres et
+basanées; d'autres, plus étrangement coiffés de hauts kolbaks sans bord
+en toison d'autruche mâle, nus jusqu'à la ceinture, avec le haïk roulé
+en écharpe, le ceinturon garni de pistolets et de couteaux, et le vaste
+pantalon de forme turque en drap rouge, orange, vert ou bleu, soutaché
+d'or ou d'argent, paradaient superbement sur de grands chevaux habillés
+de soie comme on les voyait au moyen âge, et dont les longs _chelils_,
+ou caparaçons rayés et tout garnis de grelots de cuivre, bruissaient au
+mouvement de leur croupe et de leur queue flottante. Il y avait là de
+fort beaux chevaux; mais ce qui me frappa plus que leur beauté, ce fut
+la franchise inattendue de tant de couleurs étranges. Je retrouvais ces
+nuances bizarres si bien observées par les Arabes, si hardiment
+exprimées par les comparaisons de leurs poètes.--Je reconnus ces chevaux
+noirs à reflets bleus, qu'ils comparent au pigeon dans l'ombre; ces
+chevaux couleur de roseau, ces chevaux écarlates comme le premier sang
+d'une blessure. Les blancs étaient couleur de neige et les alezans
+couleur d'or fin. D'autres, d'un gris foncé, sous le lustre de la sueur,
+devenaient exactement violets; d'autres encore, d'un gris très clair, et
+dont la peau se laissait voir à travers leur poil humide et rasé, se
+veinaient de tons humains et auraient pu audacieusement s'appeler des
+chevaux roses. Tandis que cette cavalcade si magnifiquement colorée
+s'approchait de nous, je pensais à certains tableaux équestres devenus
+célèbres à cause du scandale qu'ils ont causé, et je compris la
+différence qu'il y a entre le langage des peintres et le vocabulaire des
+maquignons.
+
+Au centre de ce brillant état-major, à quelques pas en avant de
+l'étendard, chevauchaient, l'un près de l'autre et dans la tenue la plus
+simple, un vieillard à barbe grisonnante, un tout jeune homme sans
+barbe. Le vieillard était vêtu de grosse laine et n'avait rien qui le
+distinguât que la modestie même et l'irréprochable propreté de ses
+vêtements, sa grande taille, l'épaisseur de sa tournure, l'ampleur
+extraordinaire de ses burnouss, surtout le volume de sa tête coiffée de
+trois ou quatre capuchons superposés. Enfoui plutôt qu'assis dans sa
+vaste selle en velours cramoisi brodé d'or, ses larges pieds chaussés de
+babouches, enfoncés dans des étriers damasquinés d'or et les deux mains
+posées sur le pommeau étincelant de la selle, il menait à petits pas une
+jument grise à queue sombre, avec les naseaux ardents et un bel œil
+doux encadré de poils noirs, comme un œil de musulmane agrandi par le
+_koheul_. Un cavalier nègre, en livrée verte, conduisait en main son
+cheval de bataille, superbe animal à la robe de satin blanc, vêtu de
+brocard et tout harnaché d'or, qui dansait au son de la musique et
+faisait résonner fièrement les grelots de son _chelil_, les amulettes de
+son poitrail et l'orfèvrerie splendide de sa bride. Un autre écuyer
+portait son sabre et son fusil de luxe.
+
+Le jeune homme était habillé de blanc et montait un cheval tout noir,
+énorme d'encolure, à queue traînante, la tête à moitié cachée dans sa
+crinière. Il était fluet, assez blanc, très pâle, et c'était étrange de
+voir une si robuste bête entre les mains d'un adolescent si délicat. Il
+avait l'air efféminé, rusé, impérieux et insolent. Il clignotait en nous
+regardant de loin; et ses yeux, bordés d'antimoine, avec son teint sans
+couleur, lui donnaient encore plus de ressemblance avec une jolie fille.
+Il ne portait aucun insigne, pas la moindre broderie sur ses vêtements;
+et de toute sa personne, soigneusement enveloppée dans un burnouss de
+fine laine, on ne voyait que l'extrémité de ses bottes sans éperons et
+la main qui tenait la bride, une petite main maigre ornée d'un gros
+diamant. Il arrivait renversé sur le dossier de sa selle en velours
+violet brodé d'argent, escorté de deux lévriers magnifiques, aux jarrets
+marqués de feu, qui bondissaient gaiement entre les jambes de son
+cheval.
+
+Aussitôt qu'il aperçut ce vieux grand seigneur et son fils, le petit Ali
+fit un mouvement pour se jeter à terre et courir se prosterner devant
+eux; mais le lieutenant lui posa la main sur l'épaule; l'enfant étonné
+comprit le geste et ne bougea pas.
+
+Pendant ce temps, je regardai ce jeune cavalier à mine impériale, au
+milieu de son cortège barbare, avec des guerriers pour valets et des
+vieillards à barbe grise pour pages; je jetai les yeux sur le charmant
+Aouïmer, qui me fit l'effet d'un histrion, puis je considérai assez
+tristement la tenue du lieutenant; j'imaginai ce que devait être la
+mienne pour un œil difficile en fait d'élégance, et je ne pus
+m'empêcher de dire au lieutenant:
+
+--Comment trouvez-vous que nous représentions la France?
+
+Le vieillard passa et nous salua froidement de la main; nous y
+répondîmes avec autant de supériorité que nous le pûmes. Quant au jeune
+homme, arrivé à deux pas de nous, il fit cabrer sa bête; l'animal,
+enlevé des quatre pieds par ce saut prodigieux où excellent les
+cavaliers arabes, nous frôla presque de sa crinière et alla retomber
+deux pas plus loin; le petit prince s'était habilement dispensé du
+salut, et son escorte acheva de défiler sans même jeter les yeux sur
+nous.
+
+Les musiciens venaient ensuite, marchant sur deux rangs, la bride passée
+dans le bras, les uns frappant d'un geste martial sur de petits châssis
+carrés tendus de peau, d'autres tambourinant avec des crochets de bois
+sur des timbales du diamètre d'un petit tambour, les autres soufflant
+dans de longues musettes en forme de hautbois. Puis arrivaient, sur deux
+de front, et les deux plus richement équipés tenant la tête, les
+chameaux porteurs d'atatiches; c'étaient de grands animaux efflanqués,
+nerveux, lustrés, presque aussi blancs que de vrais _mahara_ et
+marchant, comme disent les Arabes: «du pas noble de l'autruche.» Ils
+avaient des mouchoirs de satin noir passés au cou et des anneaux
+d'argent aux pieds de devant. Les _atatiches_, sorte de corbeilles
+enveloppées d'étoffes avec un fond plat garni de coussins et de tapis,
+dont les extrémités retombent en manière de rideaux sur les deux flancs
+du dromadaire, faisaient plutôt l'effet de dais promenés dans une
+procession que de litières de voyage. Imagine un assortiment de toute
+espèce d'étoffes précieuses, un assemblage de toutes les couleurs: du
+damas citron, rayé de satin noir, avec des arabesques d'or sur le fond
+noir, et des fleurs d'argent sur le fond citron; tout un atouche en soie
+écarlate traversé de deux bandes de couleur olive; l'orange à côté du
+violet, des roses croisés avec des bleus, des bleus tendres avec des
+verts froids; puis des coussins mi-partie cerise et émeraude, des tapis
+de haute laine et de couleur plus grave, cramoisis, pourpres et grenats,
+tout cela marié avec cette fantaisie naturelle aux Orientaux, les seuls
+coloristes du monde. C'était le point le plus brillant et le centre
+éclatant de la caravane. Vu de face et d'un peu loin, ce haut appareil
+s'élevait comme une sorte de mitre étincelante au-dessus de la tête
+vénérable des dromadaires blancs, et complétait cette physionomie
+sacerdotale que tu leur connais. On n'entrevoyait rien des voyageuses de
+distinction suspendues dans ces somptueux berceaux; mais un nègre à
+pied, qui se tenait au-dessous de chaque litière, de temps en temps
+levait la tête et s'entretenait avec une voix qui lui parlait à travers
+les tapisseries.
+
+Là s'arrêtaient le luxe des étoffes et l'éclat des couleurs; car,
+immédiatement après, venaient les chameaux de charge, portant les
+tentes, le mobilier, la batterie de cuisine de chaque famille,
+accompagnés par les femmes, les enfants, quelques serviteurs à pied, et
+les plus pauvres de la tribu. Des coffres, des tellis au ventre arrondi,
+rayés de jaune et de brun, des plats de kouskoussou, des bassins de
+cuivre, des armes en faisceaux, des ustensiles de toute nature
+cliquetant au mouvement de la marche; de chaque côté, des outres noires
+pendues pêle-mêle avec des douzaines de poulets liés ensemble par les
+pattes, et qui battaient des ailes en jetant des cris de détresse;
+par-dessus tout cela la tente roulée autour de ses montants comme une
+voile autour de sa vergue; puis un bâton qui se trouvait mis en l'air et
+retenu par des amarres à peu près comme un mât avec ses agrès; tel était
+l'aspect uniforme offert par le dos montueux des chameaux. Il y en avait
+cent cinquante ou deux cents pour transporter les bagages et les
+«maisons de poil» de cette petite cité nomade en déménagement. On
+voyait, en outre, de jeunes garçons, assis tout à fait à l'arrière des
+bêtes, juste au-dessus de la queue, qui poussaient de grands cris, quand
+les animaux trop pressés s'embarrassaient l'un dans l'autre; ou bien de
+petits enfants tout nus, suspendus à l'extrémité de la charge,
+quelquefois couchés dans un grand plat de cuisine et s'y laissant
+balancer comme dans un berceau. A l'exception du harem, qui voyageait en
+litière fermée, toutes les femmes venaient à pied sur les deux flancs de
+la caravane, sans voiles, leur quenouille à la ceinture et filant. De
+petites filles suivaient, entraînant ou portant, attachés dans leur
+voile, les plus jeunes et les moins alertes de la bande. De vieilles
+femmes, exténuées par l'âge, cheminaient appuyées sur de longs bâtons;
+tandis que de grands vieillards se faisaient porter par de tout petits
+ânes, leurs jambes traînant à terre. Il y avait des nègres qui, dans
+leurs bras d'ébène, tenaient de jolis nourrissons coiffés de la chechia
+rouge; d'autres menaient par la longe des juments couvertes, depuis le
+poitrail jusqu'à la queue, de _djellale_ à grands ramages, et suivies de
+leurs poulains; j'en remarquai qui conduisaient par les cornes des
+béliers farouches, comme s'ils les traînaient aux sacrifices: c'était
+aussi beau qu'un bas-relief antique. Des cavaliers galopaient au milieu
+de la foule, et de loin donnaient des ordres à ceux qui, tout à fait à
+l'arrière, amenaient le troupeau des chameaux libres et les moutons.
+C'était là que se tenait la meute hurlant, aboyant, harcelant sans cesse
+la queue du troupeau; notre approche augmentant encore la rage des
+chiens et ajoutant à l'épouvante des moutons, nous prîmes le trot, et
+bientôt nous eûmes dépassé l'extrême arrière-garde de la caravane.
+
+Pendant une heure encore, on entendit le bruit des cornemuses, et nous
+continuâmes de voir la poussière qui s'éloignait dans la direction des
+montagnes de l'Est.
+
+--Avouez, dis-je au lieutenant, que voilà une manière de déménager qui
+vaut mieux que la nôtre.
+
+Et je lui rappelai, car il l'avait oublié, comment s'effectue un
+changement de domicile chez le peuple le plus spirituel et le plus
+policé du monde.
+
+Je ne connais pas de village arabe qui se présente avec plus de
+correction ni dans des conditions de panorama plus heureuses que
+Tadjemout, quand on l'approche en venant d'El-Aghouat. Il couvre un
+petit plateau pierreux qui n'est qu'un renflement de la plaine et s'y
+développe en forme de triangle allongé. La base est occupée par un
+rideau vert d'arbres fruitiers et de palmiers; les saillies anguleuses
+d'un monument ruiné en marquent le sommet. Un mur d'enceinte collé
+contre la ville suit la pente du coteau et vient, par une descente
+rapide, se relier, au moyen d'une tour carrée, aux murs extérieurs des
+jardins. Ces murs sont armés, de distance en distance, de tours
+semblables; ce sont de petits forts crénelés, légèrement coupés en
+pyramides et percés de meurtrières. La ligne générale est élégante et se
+compose par des intersections pleines de style avec la ligne accentuée
+des montagnes du fond. Le ton local est gris, d'un gris sourd que la
+vive lumière du matin parvenait à peine à dorer. Une multitude de points
+d'ombre et de points de lumière mettait en relief le détail intérieur de
+la ville et, de loin, lui donnait l'aspect d'un damier irrégulier de
+deux couleurs: gris et bleu. Deux marabouts posés à droite, sur la
+croupe même du mamelon, l'un rouge et l'autre blanc, faisaient mieux
+apparaître encore, par deux touches brillantes, la monochromie sérieuse
+du tableau.
+
+A une demi-lieue de la ville, nous dépêchâmes Aouïmer avec la lettre
+adressée au caïd, et nous lui recommandâmes de veiller à ce que la
+_diffa_ fût très simple, car nous avions affaire à des gens pauvres.
+Puis le lieutenant s'approcha d'Ali et lui fit la leçon suivante:
+
+--En quelque endroit que nous soyons, souviens-toi que c'est monsieur et
+moi qui sommes les maîtres; ainsi n'embrasse les genoux de personne;--tu
+me comprends?
+
+Le petit Ali porta la main droite à sa poitrine et répondit: Oui,
+_Sidna_.--Formule presque inusitée de respect, qui ne s'adresse qu'aux
+puissants de la terre.
+
+A mesure que nous approchions, tournant les jardins pour entrer par
+l'est, l'aspect de Tadjemout changeait, les montagnes s'abaissaient
+derrière la ville; et tout ce tableau oriental se décomposant de
+lui-même, il ne resta plus, quand nous en fûmes tout près, qu'une pauvre
+ville, mise en ruines par un siège, brûlée, aride, abandonnée, et que la
+solitude du désert semblait avoir envahie. Il était neuf heures; le
+soleil déjà haut, la frappait d'aplomb. Nous arrivions, par un
+cimetière, au-delà duquel on voyait une porte carrée, pareille à toutes
+les portes arabes, ménagée dans la tour qui relie les remparts aux murs
+des jardins. Un Arabe à mine farouche, chaussé de brodequins poudreux
+et portant un long fusil pendu dans le dos, suivait en même temps que
+nous ce chemin hérissé de pierres tumulaires, poussant devant lui un âne
+boiteux chargé de deux outres vides. A droite, et vers le sommet du
+mamelon traversé par de longues assises de rochers rougeâtres, on voyait
+deux chevaux étiques, la tête pendante et plantés sur leurs quatre pieds
+comme sur des piquets. Rien de plus, personne au-dessus des murailles;
+pas un bruit. A gauche et dans des massifs d'abricotiers, on entendait
+roucouler des tourterelles.
+
+Après un assez long circuit dans des rues sans soleil, plus étroites
+encore que celles d'El-Aghouat et pavées de dalles encore plus
+glissantes, nous prîmes une petite ruelle au bout de laquelle on voyait
+des gens occupés à desseller le cheval d'Aouïmer. Arrivés là, nous mîmes
+pied à terre, et l'on nous fit entrer sous un vestibule fort obscur, et
+dans lequel s'enfonçait, suivant l'usage, un divan en maçonnerie élevé
+de quatre pieds au-dessus du sol. Le vestibule était encombré de gens
+qui se démenaient beaucoup sans le moindre cri. Il y avait déjà
+quelqu'un étendu sur le dos au beau milieu du divan, et autour duquel
+tout le monde s'empressait. Au moment où nous apparûmes, un Arabe, assez
+proprement vêtu d'un burnouss couleur amadou, lui présentait d'une main
+une gamelle de lait, tandis que de l'autre il l'invitait à choisir au
+milieu d'un boisseau au moins de petites pommes vertes amoncelées sur le
+tapis. C'était Aouïmer qui se faisait servir par le caïd de Tadjemout:
+Il se mit à sourire en nous voyant et nous dit en français, de sa voix
+la plus claire:--Bonjour, mon lieutenant, comme s'il ne nous avait pas
+vus depuis un mois.
+
+Notre arrivée avait attiré une certaine foule devant la maison du caïd.
+Aussi, le vestibule ne tarda pas à se trouver rempli; et bientôt, la
+porte obstruée ne pouvant suffire à la curiosité de tous ceux qui,
+privés d'entrer, auraient voulu voir, le plus grand nombre des visiteurs
+demeura dehors, et fit bien inutilement galerie dans la rue. Au bout
+d'un instant, il n'y eut plus moyen de respirer, et j'avais perdu tout
+espoir de prendre un seul moment de repos. D'ailleurs, ce n'est jamais
+un séjour bien délicieux que celui du divan chez les pauvres habitants
+des ksours du Sud. On n'y échappe aux coups de soleil,--danger réel, il
+faut l'avouer, pendant la canicule,--qu'avec la chance d'y rencontrer
+toutes les incommodités imaginables. Et quant à celui-ci, j'avais jugé,
+dès l'abord, qu'il renfermait une combinaison de petits supplices dont
+le moindre était, sans contredit, la chaleur épouvantable d'une étuve
+sèche; et je m'étais tout de suite aperçu, à de cruelles démangeaisons
+qui m'envahirent tout le corps, que les mouches avaient ici, dans les
+tapis, toute une armée d'odieux auxiliaires.
+
+Une hirondelle avait son nid dans le plafond, juste au-dessus du divan.
+Les petits étaient nés, et, toutes les cinq minutes, l'hirondelle
+arrivait avec un brin de quelque chose dans le bec. La porte était
+basse; entre le cintre et la tête des gens attroupés sur le seuil, il ne
+restait que juste assez d'espace pour elle; elle s'y glissait en
+poussant un léger cri. Aussitôt, je regardais en l'air et je voyais six
+petites têtes rondes coiffées d'un duvet noir avancer au bord du nid six
+becs ouverts et pépiants; de petits becs d'oiseaux naissants avec un
+bourrelet jaune qui les fait ressembler à des lèvres. L'oiseau
+partageait de son mieux entre tous ses nourrissons; puis, l'une après
+l'autre, les têtes se retiraient dans le nid. La mère, un peu surprise
+de voir son asile occupé par tant de monde, hésitait pour s'en aller,
+entre la porte de la cour et celle de la rue; sans doute elle avait des
+raisons pour préférer la seconde, car c'était celle qu'elle choisissait,
+bien que l'autre fût à peu près libre. Chaque fois c'était la même
+incertitude, et chaque fois j'entendais du milieu des Arabes une voix
+grave qui disait: _balek!_ (prends garde!) Alors il y en avait qui se
+courbaient en deux pour lui faire place, d'autres encore plus
+complaisants qui s'écartaient tout à fait; l'oiseau prenait son élan et
+filait en jetant un nouveau cri.
+
+Grâce à ce trait de caractère assurément touchant, j'aurais volontiers
+pardonné à ces braves gens de nous faire étouffer par leur politesse
+malentendue, mais, quoique endurci déjà contre beaucoup de misères, je
+trouvai cette manière de se reposer si pénible, que j'aimai mieux
+marcher. La _diffa_ ne pouvait manquer de se faire attendre, car c'est
+une cérémonie qui, dans tous les cas, demande certains préparatifs et
+dont la solennité dépend en grande partie de la lenteur qu'on y apporte.
+Tous les visages étaient ruisselants; les burnouss transpiraient comme
+des langes de bain. Je ressentais, en outre, d'intolérables piqûres, et
+je dis au lieutenant, qui me paraissait ne rien éprouver de semblable:
+Sentez-vous?--Non, mon ami, me dis le lieutenant, mais je les vois. Si
+j'ai un conseil à vous donner, c'est d'aller vous promener.--Au moment
+où je sortais, je me trouvai face à face avec le caïd, qui portait dans
+ses bras un petit mouton noir tout frémissant de se trouver pris et qui
+bêlait. Un autre grand gaillard, vêtu comme le caïd d'un burnouss de
+fantaisie jaunâtre, et lui ressemblant un peu, le suivait d'un air
+enjoué, un couteau à la main. Le caïd, croyant m'être agréable, me
+présenta le pauvre animal, écarta sa laine à l'endroit des côtes et me
+montra qu'il était gras et blanc. De mon côté, je fus obligé, par
+convenance, de palper cette chair vivante qu'on allait mettre à la
+broche et que j'allais manger dans une heure. Mais je me fis un peu
+l'effet d'un sauvage, et la _diffa_ de Tadjemout ne m'inspira plus le
+moindre appétit.
+
+Les rues étaient silencieuses, presque désertes, l'ombre y décroissait
+rapidement, et je n'y rencontrai que de rares habitants étendus déjà
+sous le porche obscur des maisons. J'entrevis un ou deux enfants qui se
+cachaient, et je pus entendre, en passant, le tic-tac des métiers, comme
+dans certaines cours d'El-Aghouat. Je fis le tour de la ville par l'est
+et m'acheminai, malgré la chaleur, vers le marabout blanc qu'on voit de
+loin briller dans ce tableau décoloré. C'est la sépulture de
+_Sidi-Atallah_, un des patrons de Tadjemout et l'ancêtre des
+_Ouled-Sidi-Atallah_, petite tribu d'une centaine de tentes qui campe
+aux environs de Tadjemout, et y dépose ses grains. Le marabout commande
+la ville à l'est, à peu près comme celui de Si-Hadj-Aïca commande un
+quartier d'El-Aghouat. Il est entouré d'un petit mur en pierres sèches
+et barricadé de manière à ce qu'on n'y puisse entrer. Il y avait une
+multitude de loques accrochées au mur par dévotion.--Puis, suivant
+l'arête du mamelon, je rentrai dans la ville par le nord.
+
+Tadjemout ne s'est point relevé du siège qu'il a subi en même temps que
+sa voisine _Aïn-Mahdy_. Ce débris noirâtre, qu'on voit de loin denteler
+le sommet de la ville, c'est, avec une enceinte assez vaste, mais rasée
+à fleur de terre, et quelques pans de murs encore tachés par le feu,
+tout ce qui reste de l'ancienne kasbah démantelée pendant la guerre.
+Toutes ces maisons si bien groupées à distance sont dans le plus triste
+état de misère et s'en vont en ruines. On a seulement relevé les tours
+et réparé l'enceinte des jardins, car la grande affaire était de
+protéger les plantations.
+
+Ces jardins entourent la ville de trois côtés. L'Oued M'zi la contourne
+en décrivant comme eux trois quarts de cercle; son lit est large; il est
+contenu, du côté des jardins, par une berge élevée, de terre rougeâtre,
+sans cailloux; de l'autre, il paraît s'étendre assez loin dans la
+plaine, au moment de la crue des eaux; mais, dans cette saison de
+sécheresse, il devient inutile, et n'arrose ni ne protège plus rien. On
+n'y voit pas la moindre place humide. De même qu'à El-Aghouat, il
+disparaît sous le sable pour ne se montrer qu'à l'époque des pluies.
+
+Le soleil était déjà presque perpendiculaire quand je m'arrêtai sur les
+débris de l'ancienne kasbah, devant le panorama de la plaine. Je
+retrouvais El-Aghouat à la même heure, avec le désert de moins, mais
+avec une stupeur encore plus grande dans l'intérieur de cette ville
+accablée de chaleur. On n'entendait rien, on ne voyait rien remuer. Au
+delà de l'îlot vert des jardins, l'œil découvrait un horizon de
+terrains nus, caillouteux, brûlés, fuyant dans toutes les directions
+vers un cercle de montagnes fauves ou cendrées, d'un ton charmant, mais
+où l'on devinait l'aridité de la pierre sous la tendresse inexprimable
+des couleurs. Un petit nuage unique flottait au-dessus d'un piton
+bleuâtre du Djebel-Amour. La ville, environnée de pentes grisâtres, sans
+aucune ombre, enflammée de soleil, ne donnait plus signe de vie. Les
+deux chevaux que j'avais aperçus en arrivant n'avaient pas changé de
+place; seulement, ils s'étaient couchés, la tête du côté du nord. Il y
+avait une tente en poil noir plantée parmi les ruines, et sous laquelle
+une femme en haillons battait du lait dans une outre. La nuit la plus
+profonde est pleine de gaieté à côté de ce tableau désolé. On ne connaît
+point en France l'effet de cette solitude et de ce silence sous le plus
+beau soleil qui puisse éclairer le monde. Dans nos pays tempérés, le
+soleil de midi fait sortir de terre tout ce qu'elle a de vie et de
+bruits, et semble exaspérer toutes les passions joyeuses de la campagne.
+Ici, le soleil de midi consterne, écrase, mortifie, et c'est l'ombre de
+minuit qui répare et à son tour redonne la vie.
+
+Une seule chose, grâce à des ressources de sève inconcevables, résiste à
+la consomption de ces terribles étés, qui dessèchent les rivières,
+corrompent les eaux qu'ils ne peuvent tarir, et ne donnent qu'à peu de
+gens le temps de vieillir,--c'est la couleur verte des feuillages;
+couleur extraordinaire dont nous n'avons pas d'expression dans les
+harmonies ordinaires de la palette. Je me suis rappelé les taillis de
+chêne les plus verts, les potagers normands les mieux arrosés, à
+l'époque la plus épanouie de l'année, aussitôt après la frondaison, sans
+trouver quelque chose de comparable à ce badigeonnage de vert émeraude,
+entier, agaçant, et qui fait ressembler tous ces arbres à des joujoux de
+papier vert qu'on planterait sur du bois jaune. Ce qui rend le
+désaccord plus bizarre et aussi la comparaison plus juste, c'est que le
+pied des arbres repose en effet sur un terrain presque tout à fait nu,
+couleur de chaume, où l'on ne voit que quelques petits carrés de légumes
+mal arrosés et plus mal venus, des haricots et des fèves à feuilles
+flétries.
+
+Ces jardins, si desséchés par le pied, si verdoyants par le sommet, sont
+toute la fortune et toute la gaieté de Tadjemout. On les dit fertiles.
+Pour moi, je n'y ai vu que des pommes et des abricots. Les pommes sont
+petites, de couleur fade, et pareilles à des pommes à cidre, pour la
+grosseur et pour le goût. Quant à l'abricotier du sud, c'est un bel
+arbre, de haute taille, d'un port sérieux, d'un feuillage élégant,
+régulier, et qui conviendrait aux paysagistes de style; voilà pourquoi
+je le signale en passant. C'est un feuillage arrondi par masses
+compactes ou développé en longues grappes traînantes, et dont
+l'exécution, naturellement indiquée, s'exprime par un travail serré de
+touches rondes posées symétriquement, comme des points de broderie. Cela
+rappelle exactement l'exécution calme et savante du _Diogène_ et du
+_Raisin de Chanaan_. A l'automne, quand l'arbre est devenu brun, la
+ressemblance doit être parfaite. L'abricotier, comme les pommiers
+normands et les orangers, se couvre de fruits en si grand nombre, que
+chaque feuille verte est accompagnée d'un fruit d'or. Cet arbre,
+d'aspect mythologique, est, après les dattiers, ce qu'il y a de plus
+précieux dans les vergers du Sud. Les abricots secs forment, tu le sais,
+le fond de la cuisine arabe; on les fait sécher sur des claies, et,
+pendant tout le reste de l'année, on en compose, avec fort peu de viande
+et beaucoup de sauce au _fel-fel_, toute sorte de ragoûts, entre autres
+le _hamiss_.
+
+Des grenadiers, dont les fleurs commençaient à faire place au fruit; des
+poiriers; des figuiers bas, à feuilles plus petites et plus foncées que
+les figuiers d'Europe; quelques pêchers, au feuillage grêle un peu plus
+doré que le reste; des vignes poussant en tout sens avec les plus grands
+caprices et portant déjà des verjus monstrueux; par-dessus tout cela les
+aigrettes des palmiers d'un vert froid, légèrement jaunes ou
+rougissantes au point de jonction des palmes, voilà les jardins de
+Tadjemout, c'est-à-dire de tous les ksours du Sud.
+
+Somme toute, ici les oiseaux sont plus heureux que les hommes; car ils
+se nourrissent aussi bien et vivent plus commodément. Ils ont le peu de
+fraîcheur que la végétation parvient à exprimer du sol, et le moindre
+vent qui remue cette atmosphère inerte et brûlante de midi, ils le
+recueillent en paix dans leurs maisons mouvantes de feuillages. On ne
+les aperçoit pas, et c'est à peine si on les entend se déranger dans les
+feuilles quand on passe à côté d'eux. Quelquefois, une petite
+tourterelle fauve, à collier lilas, s'envole et se réfugie sur un
+palmier; elle agite, en s'y posant, le djerid flexible; on la voit un
+moment se balancer sur le ciel bleu, puis elle se retire au cœur de
+l'arbre, elle y pousse un ou deux roucoulements, fait mouvoir encore les
+dards aigus des palmes, et tout se tait, en même temps que tout
+redevient immobile.
+
+Quand j'entrai dans le vestibule, où l'odeur du repas semblait avoir
+rassemblé toutes les mouches et tous les affamés du quartier, le caïd,
+qui n'attendait plus que mon retour, fit un signal du côté des cuisines,
+et je vis apparaître, au bout d'un bâton, le cadavre rissolé et tout
+fumant du petit agneau noir.
+
+Aouïmer fut d'une gaieté folle pendant tout le repas, et Ben-Ameur
+essaya de nous persuader que les habitants de Tadjemout seraient heureux
+de nous retenir jusqu'au lendemain; mais nos pauvres chevaux expiraient
+de chaleur dans la cour, et c'était nous soulager tous que de nous
+mettre en route. Avant trois heures, nous prenions congé du caïd et nous
+sortions par _Bab-Sfaïn_, porte qui s'ouvre du côté d'Aïn-Mahdy.
+
+
+
+
+Aïn-Mahdy, juillet 1853.
+
+
+--J'accomplissais en ce moment un de mes plus vieux rêves de voyage;
+rêve est le mot, car à l'époque où je le faisais, en examinant la carte
+du Sahara, il était plus que douteux qu'il pût jamais se réaliser. Ce
+n'était ni son éloignement, ni la nouveauté du pays qui m'attiraient
+vers ce lieu-là, de préférence à tant d'autres, tout aussi propres à
+m'émouvoir; c'était je ne sais quoi de séduisant dans le nom, quelques
+lambeaux appris de son histoire, le bruit d'un grand personnage
+religieux luttant derrière ces remparts contre le premier homme de
+guerre de l'Afrique moderne, beaucoup d'imaginations colorant une vague
+perspective de faits et de paysage; enfin, je ne sais quelle singulière
+intuition du vrai qui m'avait fait imaginer une sorte de ville
+abbatiale, dévote, sérieuse, hautaine et dominée, comme Avignon, par un
+palais de pape. Chemin faisant, je me rappelais le temps où El-Aghouat
+était encore pour Alger un pays fort mystérieux, et je pensais au nombre
+d'événements, petits ou grands, que le hasard avait dû combiner pour
+faciliter ma promenade; et ce qui m'étonnait le plus dans tout cela,
+c'était d'en être aussi peu surpris et de trouver tout simple que
+j'eusse déjeuné le matin à Tadjemout et que j'allasse à présent dîner à
+Aïn-Mahdy.
+
+Nous avions devant nous une plaine unie, pierreuse, sans aucun accident
+de terrain et sans variété d'aspect. A droite et à gauche, fuyaient
+parallèlement deux bourrelets d'une couleur exquise et seulement tachés
+d'ombres pareilles à des gouttes d'eau bleue. A l'extrémité de la
+plaine, on distinguait un renflement dans la ligne droite de l'horizon;
+c'était derrière ce mouvement du sol que nous allions voir apparaître
+Aïn-Mahdy. La montagne au delà devenait plus bleuâtre à mesure que le
+soleil inclinait de son côté. De petits sentiers grisâtres se
+dirigeaient en droite ligne dans la plaine et menaient sans détours de
+Tadjemout à Aïn-Mahdy. Il n'en fallait pas davantage pour indiquer le
+voisinage d'une ville fréquentée.--Ces deux ou trois sentiers, séparés
+par des intervalles presque égaux, où la terre est battue, où il y a
+moins de cailloux qu'ailleurs, c'est une grande route de caravane. Le
+gros de la troupe marche à la file dans le sillon du milieu, le plus
+poudreux, le seul qui ne soit jamais interrompu; les cavaliers
+d'escorte, les conducteurs de chameaux vont parallèlement dans les
+petits sentiers latéraux, à la file aussi, car il n'y en a guère où l'on
+remarque le passage ordinaire de plus de deux cavaliers de front. La
+route se trouve ainsi tracée dans la direction la plus courte. Quand on
+rencontre une touffe d'_alfa_, de _chih_ ou de _k'tâf_, on la tourne;
+l'herbe continue de pousser; et c'est le chemin qui fait un circuit,
+grâce à l'imperturbable régularité des voyageurs. Je m'amusais à
+reconnaître la large empreinte des chameaux, le pied des chevaux, celui
+des hommes. De loin en loin, nous retrouvions des marques de roues,
+presque effacées par les pluies d'hiver. N'était-ce pas la voie des
+canons qui sont venus d'_El-Biod_ mitrailler les murs d'El-Aghouat? De
+rares gangas, qu'on ne voyait pas, faisaient entendre au-dessus de nos
+têtes de faibles cris perdus dans le silence. A gauche, et sur des plans
+inclinés qui remontaient vers les collines, on distinguait de temps en
+temps des points fauves tachés en dessous de blanc. Ces points fauves
+étaient mobiles, et malgré l'énorme distance, on voyait le lustre du
+poil. C'étaient des gazelles qui paissaient parmi des _alfa_
+jaunissants. Le chemin que nous suivions était couvert de leurs traces;
+on eût pu dire que _la terre exhalait le musc_.
+
+A moitié chemin à peu près, nous vîmes venir à nous deux voyageurs à
+pied, conduisant trois petits ânes. Deux de ces ânes étaient chargés; le
+troisième, velu comme un ours et de la taille d'un gros mouton, trottait
+gaiement en avant des autres et s'arrêtait fréquemment pour accrocher au
+passage un rameau pâle de _k'tâf_. Les hommes étaient nègres, mais de
+vrais nègres pur sang, d'un noir de jais, avec des rugosités sur les
+jambes et des plissures sur le visage, que le hâle du désert avait
+rendues grisâtres: on eût dit une écorce. Ils étaient en turban, en
+jaquette et en culotte flottante, tout habillés de blanc, de rose et de
+jonquille, avec d'étranges bottines ressemblant à de vieux brodequins
+d'acrobates. C'étaient presque des vieillards, et la gaieté de leur
+costume, l'effet de ces couleurs tendres accompagnant ces corps de
+momies me surprirent tout de suite infiniment. L'un avait au cou un
+chapelet de flûtes en roseau, comme le fou de D'jelfa; il tenait à la
+main une musette en bois travaillé, incrustée de nacre, et fort
+enjolivée de coquillages. L'autre portait en sautoir une guitare formée
+d'une carapace de tortue, emmanchée dans un bâton brut.
+
+Quant aux ânes, je fus longtemps à deviner ce qu'ils avaient sur le dos.
+Outre plusieurs tambourins ornés de grelots, d'autres instruments de
+musique, reconnaissables à leur long manche, et un amas de loques
+fanées, je voyais, à distance, quelque chose comme une quantité de
+paquets de plumes ondoyer au-dessus de la charge et flotter confusément
+jusque sur leurs oreilles. En approchant, je m'aperçus que ces paquets
+étaient de toutes les couleurs et de la plus singulière apparence;
+c'étaient à peu près des oiseaux par le plumage; par la forme, c'étaient
+des bêtes impossibles; et, ce qui m'étonna le plus, ce fut de voir que
+chacun de ces monstres avait positivement un bec et deux pattes. Il y en
+avait un grand nombre de tailles diverses, et tous d'une composition
+plus ou moins propre à frapper l'esprit; les uns petits, armés d'un bec
+énorme et montés sur des échasses de flamands; les autres, pesants comme
+une outarde, avec une tête imperceptible et des pieds filiformes;
+d'autres d'un air tout à fait farouche, auxquels il ne manquait que le
+cri pour être l'idéal de ce qui fait peur.--Imagine, mon cher ami, ce
+qui peut sortir de la fantaisie d'un nègre, quand il s'amuse à refaire
+des oiseaux avec des peaux cousues, des pattes et des têtes rapportées.
+
+C'étaient donc des bateleurs avec leurs marionnettes. Ils sortaient
+d'Aïn-Mahdy, où je doutai qu'ils eussent fait leurs frais, et s'en
+allaient par Tadjemout, chez les Ouled-Nayls d'abord, puis dans les
+douars du Tell, essayer l'effet de leur innocente industrie. Je dis à
+Aouïmer de les questionner: mais ils parlaient fort peu l'arabe, et
+faute de nous comprendre, je ne pus savoir d'où ils venaient. Le seul
+nom que je reconnus dans le récit fait en langue nègre de leur longue
+odyssée fut _Ouaregla_.--«C'est une ville où l'on aime beaucoup à rire,»
+dit Aouïmer.--A tout hasard, je leur criai: _Kouka_, _Kano_, et tout ce
+que je connaissais de noms appartenant au _Bernou_. Ils se mirent à rire
+avec cette aimable gaieté des nègres, les plus francs rieurs de tous
+hommes, et ils répétèrent: _Kouka_, _Kano_, d'un air de connaissance:
+j'en conclus, peut-être à tort, qu'ils pouvaient bien avoir des
+relations avec le lac _Tchad_ ou le _Haoussa_. Ils nous demandèrent de
+l'eau. Heureusement que l'outre était pleine. Après quoi, nous nous
+souhaitâmes mutuellement bon voyage, et je me retournai pour les voir
+s'éloigner dans la direction de Tadjemout, qui n'apparaissait plus au
+fond de la plaine, à présent dorée, que comme une tache grise au-dessus
+d'une ligne verte.
+
+La première fois que je traversai la Metidja, pour aller d'Alger à
+Blidah, je fus d'abord étonné (j'étais débarqué de la veille) de faire
+ce trajet en diligence, à peu près comme sur une route de France; mais
+je le fus bien davantage de rencontrer, au milieu de la plaine, un
+Auvergnat en veste de velours olive et coiffé d'une casquette de
+loutre, qui portait devant lui un orgue de Barbarie et en jouait tout en
+marchant. C'était à peu près à l'endroit qu'on appelle les
+Quatre-Chemins: la plaine était verte, hérissée de palmiers nains; on
+voyait çà et là, entre la route et la montagne, pointer une tête isolée
+de palmier en éventail; le magnifique encadrement de l'Atlas enfermait
+l'horizon dans un cercle veiné de bleu, couronné de neiges, et d'une
+imposante tournure; c'était une admirable entrée. Je venais d'apercevoir
+un chacal qui traversait la route, comme aurait fait chez nous un
+renard; et je voyais de loin, posées parmi les joncs, deux cigognes dont
+l'une, comme l'ibis antique, tenait dans son bec quelque chose qu'on
+pouvait prendre pour un serpent. L'Auvergnat jouait l'air de la _Grâce
+de Dieu_. Ce jour-là je fus indigné.--Hier, en me séparant des musiciens
+nègres, ce souvenir m'est revenu, et je l'ai pris avec moins d'amertume.
+Il m'a semblé que cette nouvelle rencontre donnait un sens philosophique
+à la première. Je comparais ces pauvres émigrants venus, l'un de
+_Bernou_, l'autre du Cantal ou de la Savoie, et je n'ai pu m'empêcher
+d'admirer encore davantage les combinaisons du hasard, en pensant qu'un
+jour ils se rencontreraient peut-être, l'un avec sa guitare d'écaille,
+l'autre avec son coffre à musique, et qu'ils joueraient ensemble des
+airs nègres et des airs parisiens, au milieu d'une ville arabe devenue
+française.
+
+Vers six heures, nous perdîmes Tadjemout de vue; et presque aussitôt,
+nous découvrions devant nous la silhouette massive, écrasée, légèrement
+renflée vers le milieu, d'une ville solitaire, de couleur brune, marquée
+de deux points plus clairs vers le centre: c'était Aïn-Mahdy. A ce
+moment, le soleil, qui déclinait vers les montagnes, prenait déjà la
+ville à revers, en dessinait seulement les contours dentelés, et noyait
+dans un rayonnement mêlé de violet et de bleu verdâtre les premiers
+échelons du Djebel-Amour. A mesure que nous approchions, le jour
+baissait; l'heure ne pouvait être mieux choisie pour entrer dans cette
+ville longtemps mystérieuse et demeurée sainte. Cette demi-clarté du
+soir qui n'allait nous la montrer que confusément, l'ombre qui
+commençait à l'envelopper avant que nous en fussions trop près, tout
+cela convenait à merveille au sentiment particulier mêlé de curiosité et
+de respect que m'inspirait Aïn-Mahdy.
+
+Il était sept heures quand nous atteignîmes le pied du rempart. C'est
+une muraille en maçonnerie solide, avec des créneaux très rapprochés, et
+coiffés de petits chapiteaux en pyramides. Aouïmer nous avait précédés
+pour prévenir le caïd de notre arrivée, et nous entrâmes dans la ville
+très modestement escortés d'un seul cavalier. En deçà du rempart règne
+un mur moins élevé, qui forme l'enceinte intérieure des jardins, de
+sorte que les jardins ont, comme la ville, une ceinture continue. Entre
+ce mur et le rempart passe un chemin de ronde étroit et sinueux. C'est
+par là que le guide nous fit tourner pour aller gagner la grande porte:
+_Bab-el-Kebir_. Cette porte a l'air d'une entrée de forteresse; elle est
+pratiquée dans une haute muraille et flanquée de deux grosses tours
+carrées. Elle est beaucoup plus élevée que ne le sont d'habitude les
+portes des villes arabes; elle a de solides battants armés de ferrures;
+un encadrement de chaux en dessine le contour, presque aussi large que
+haut; une banquette dallée de pierres grises, polies comme du fer usé,
+garnit extérieurement le pied du mur. Le porche est profond, avec des
+enfoncements ménagés dans l'épaisseur des tours latérales, et forme à
+l'intérieur une véritable place d'armes.
+
+La rue sur laquelle on débouche après avoir franchi la voûte complète
+cette entrée monumentale. Elle est très large pour une rue arabe,
+comprise entre deux grands murs sévères, bâtis de pierres, sans
+ouvertures, et si propre qu'on la dirait balayée. Au bout de cent pas,
+elle tourne à angle droit au pied d'une maison blanche, d'architecture
+mauresque, et dont la forme singulière rappelle à la fois le palais et
+la mosquée. Cette maison blanche, élevée, percée à l'étage supérieur de
+fenêtres en ogives précieusement sculptées, est l'une des maisons du
+marabout Tedjini; c'est aussi le lieu de sa sépulture et la mosquée
+d'Aïn-Mahdy. Ce nom de Tedjini, qui n'éveillera chez toi, quand tu me
+liras, qu'un intérêt bien vague, ce seul nom, quand je l'entendis sortir
+avec componction des lèvres du petit Ali, me fit éprouver, mon cher
+ami, une émotion très sincère. Il imprimait à ce qui m'entourait un
+caractère précis de grandeur, d'héroïsme et de sainteté. Je sentis que
+l'âme de cet homme vaillant animait encore cette ville à l'air si
+hautain et si recueilli. Mes imaginations d'autrefois ne m'avaient pas
+trompé, Aïn-Mahdy ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu et
+répondait à tout ce que j'avais rêvé.
+
+Une troupe de chameaux sans gardien encombrait la rue dans toute sa
+largeur. En deçà et au delà de ce groupe silencieux, il n'y avait
+personne. La rue déserte se remplissait paisiblement de cette ombre
+poudreuse et de couleur rousse, ombre palpable, chargée de chaleur,
+d'odeurs confuses, qu'on ne trouve que dans les villages arabes du Sud,
+à la tombée de la nuit. La terrasse de la maison de Tedjini était
+occupée par un petit nombre de gens qui tous regardaient du même côté,
+du côté des montagnes. Ils nous virent entrer, tourner l'angle de la
+rue, sans distraire leur attention de l'objet qui paraissait l'attirer
+dans la direction du couchant.
+
+Le caïd prévenu nous attendait à quelques pas de là, devant une maison
+de belle apparence, sorte de _Dar-dyaf_, où l'on nous fit entrer, et que
+nous occupons seuls. La cour est grande, et nos chevaux sont logés dans
+des écuries spacieuses; un escalier bien construit mène à l'étage, où
+nous avons une chambre en galerie pour le jour, et une belle terrasse
+garnie de tapis pour la nuit.
+
+Le caïd actuel d'Aïn-Mahdy n'a rien de frappant, ni dans les traits ni
+dans les manières; mais il représente convenablement l'autorité civile,
+dans cette municipalité, aujourd'hui bourgeoise et dévote. C'est un
+homme simple et digne, dont la physionomie fine, quoique très placide,
+le vêtement de grosse laine blanche, le chapelet de bois noir et la
+coiffure basse font penser au magistrat et au prêtre, beaucoup plus
+qu'au chef militaire. Son accueil fut grave et froid comme sa personne;
+et j'y remarquai tout de suite une sorte de distraction mêlée d'égards,
+qui n'était pas de l'impolitesse, mais qui, bien évidemment, ne marquait
+aucun empressement. A peine avions-nous eu le temps de lui répéter
+l'objet de notre visite, il l'avait appris déjà par la lettre
+d'introduction, qu'il nous quitta. C'était contre tous les usages, et je
+m'en étonnai. Quelques minutes après, vint la diffa.--Les deux spahis
+soulevèrent les langes bleus qui, suivant la coutume, couvraient les
+plats, et je vis, à leur visage, qu'il se passait quelque chose de
+grave. C'étaient du kouskoussou d'orge et des mets de la dernière
+qualité. Aouïmer se leva, d'un air important, prit un des plats et dit à
+l'un des serviteurs: Emporte, et dis au caïd qu'on s'est trompé. Y
+avait-il erreur? C'est ce qu'on ne put savoir; mais, au bout d'un
+instant, le caïd lui-même reparut, accompagnant un souper qui
+équivalait à des excuses, et suivi cette fois d'un cortège assez
+nombreux de serviteurs et d'amis.
+
+Ils demeurèrent tous debout à l'angle de la terrasse; et bientôt
+j'entendis qu'ils discutaient entre eux en considérant le soleil
+couchant.
+
+--Savez-vous ce qui se passe? me dit tout à coup le lieutenant: ils
+attendent encore la lune, et le Rhamadan n'est pas fini.--Aouïmer jeta
+fort irréligieusement un éclat de rire de _giaour_ et continua
+d'affirmer que tout le monde à L'Aghouat l'avait vue la veille au soir,
+à sept heures trente-cinq minutes.
+
+--Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous les ennuyons beaucoup, dis-je au
+lieutenant; cela se voit, et je crois convenable de nous expliquer.
+
+Nous exposâmes donc que nous avions calculé notre départ de manière à ne
+les point gêner; que nous étions parti d'El-Aghouat à sept heures
+trente-cinq minutes du soir et au coup de canon qui avait annoncé la fin
+du jeûne, pour être plus certains de n'arriver à Aïn-Mahdy que le
+premier jour du _Baïram_. Je racontai les préparatifs qu'on faisait à ce
+moment chez leurs voisins; que toutes les cuisines fumaient; que la
+ville était pleine de l'odeur des viandes; et je pris à témoin les deux
+spahis et le petit Ali. Mais à tout cela on nous répondit que si les
+Beni-l'Aghouat avaient vu la lune nouvelle, c'est qu'ils y regardaient
+de moins près qu'ailleurs; que dans Aïn-Mahdy on était plus formaliste,
+et que le jeûne durait encore.
+
+A ce moment, le caïd étendit le bras vers l'horizon; et nous vîmes, tous
+ensemble, apparaître dans la pâleur du couchant le demi-cercle mince et
+long de la lune naissante. Il se découpait, avec la précision d'un fil
+d'argent, sur un ciel parfaitement pur, couleur d'or vert. Au-dessous
+d'elle, scintillait une petite étoile brillante comme un œil qui se
+dilate en souriant. On regarda quelques minutes ce signal charmant de la
+fin d'un long jeûne. L'astre était si près des montagnes qu'un moment
+plus tard il cacha un des bouts effilés de son disque, puis disparut
+tout à fait.
+
+Le caïd, plus occupé de ce qu'il venait de voir que de notre présence,
+descendit alors, suivi de ses serviteurs, et s'en alla proclamer que le
+Rhamadan était accompli pour l'an de l'hégire 1269. Son fils, un grand
+enfant, doux de visage et déjà grave dans son maintien, se coucha, sans
+rien dire, sur le tapis, afin de passer la nuit près de nous. Quant à
+moi, le sommeil ne tarda pas à me prendre; j'entendis vaguement des
+chants qui ressemblaient à des cantiques et des psalmodies qui n'avaient
+rien de joyeux sortir de la maison mortuaire de Tedjini; je regardai,
+pendant un moment, luire les étoiles au-dessus de ma tête; et, sans
+attendre la fin du repas, pêle-mêle avec les plats de bois et les
+_mardjel_ de lait, je m'endormis au milieu de la table à manger qui
+était en même temps notre lit.
+
+
+
+
+Aïn-Mahdy, juillet 1853.
+
+
+--La première impression demeure; Aïn-Mahdy me rappelle Avignon; je ne
+saurais expliquer pourquoi, car une ville arabe est ce qu'il y a de
+moins comparable à une ville française; et la seule analogie d'aspect
+qu'il y ait entre ces deux villes consiste dans une ligne de remparts
+dentelés, une couleur à peu près semblable, d'un brun chaud, un monument
+qui se voit de loin et couronne avec majesté l'une et l'autre, mais
+c'est une sorte d'analogie morale, une physionomie également taciturne;
+un air de commandement avec des dispositions de défense, quelque chose
+de religieux, d'austère; je ne sais quel même aspect féodal qui
+participe à la fois de la forteresse et de l'abbaye. Elles se
+ressemblent par l'effet produit, et peut-être cette comparaison tout
+imaginaire te donnera-t-elle une idée juste de ce qui est.
+
+La ville est posée sur un renflement de la plaine et décrit une ellipse.
+On trouve qu'elle a la forme «d'un œuf d'autruche coupé en deux dans
+le sens de sa longueur». Toute la partie des fortifications est
+admirablement construite et dans un superbe état d'entretien. Le tableau
+général, au lieu de chanceler en tous sens et d'incliner sous tous les
+angles, suivant l'habitude des villages sahariens, garde un aplomb de
+lignes et se dessine par des angles droits très satisfaisants pour
+l'œil.
+
+Les jardins qui ont été rasés dépassent à peine le sommet des murs de
+clôture, sous forme d'un bourrelet vert. Un seul arbre a survécu; il
+s'élève assez tristement dans un enclos désert. Le pauvre k'sour
+d'_El-Outaya_, abandonné sans verdure et sans abri dans sa plaine
+ingrate, entre El-Kantara et Bisk'ra, témoigne de cette manière générale
+d'entendre la guerre. J'y ai vu l'unique palmier qui fut laissé debout,
+pour apprendre à l'étranger qu'il y avait eu là une oasis. Aïn-Mahdy en
+a conservé deux, l'un au nord, l'autre au sud des jardins.
+
+Aïn-Mahdy n'a point de rivière, mais on voit de loin entre la ville et
+la montagne un point blanc de maçonnerie qui indique la tête de la
+source _Aïn-Mahdy_. Arrivé à la porte Bab-el-Sakia, le ruisseau se
+déverse dans un bassin d'où il va, par deux écluses, arroser les
+jardins. Ici, comme à El-Aghouat, il y a le répartiteur des eaux, avec
+son sablier qui sert d'horloge à toute la ville.
+
+C'est à un kilomètre à peu près des jardins qu'était campée l'armée
+d'Abd-el-Kader. On montre encore, près de l'_Aïn_, la place occupée par
+la tente de l'émir. Elle est marquée par une assise de pierres rangées
+circulairement, comme autour des tentes dans les _douars_ sédentaires;
+c'était annoncer d'avance l'intention de ne pas lâcher pied. Comme tu le
+sais, le siège dura neuf mois. Mais la ville avait des puits; elle était
+armée, approvisionnée de tout, débarrassée des bouches inutiles;
+Tedjini n'y avait gardé avec lui que trois cent cinquante hommes, les
+meilleurs tireurs du désert; l'assaut fut impossible. Il y eut un moment
+où, fatigué de la canonnade et voyant sous ses yeux couper ses eaux,
+dévaster ses jardins, Tedjini fit offrir à son ennemi de vider la
+querelle dans un combat singulier. Mais «il était couvert d'amulettes»,
+prétendirent les T'olba du camp d'Abd-el-Kader, et, la partie étant
+jugée inégale, le combat n'eut pas lieu. Ce fut toute une Iliade; et
+cela finit par un traité qui fut aussi perfide que le cheval de
+Troie.--L'émir avait juré, écrivait-il, d'aller faire sa prière à la
+mosquée d'Aïn-Mahdy. Cette considération pieuse alla droit à l'âme du
+marabout. Les conventions arrêtées, leur exécution jurée sur le Coran,
+Tedjini se retira à El-Aghouat, avec ses femmes et sa suite.
+Abd-el-Kader entra dans la ville, fit abattre les murs et saccager les
+maisons; il respecta pourtant celle du marabout. Puis, pressé par les
+événements, il se retira et, presque aussitôt, retourna contre nous son
+épée déshonorée par cette guerre impie. Tous ces faits, historiquement
+très petits, ne te semblent-ils pas préparés pour la légende? Et vois-tu
+ce «Μηνιν αειδε, θεα» entonné par leur poète arabe... «O muse!
+chante la colère de Si-Hadj-Abd-el-Kader, fils de Mahieddin»?
+
+Tedjini est mort, il y a quatre mois, laissant un jeune fils et douze
+filles; il avait eu quinze ans de paix pour rebâtir sa ville et relever
+ses remparts. Après ce court et glorieux moment d'exaltation guerrière,
+il reprit paisiblement sa vie de reclus et ne voulut plus la consacrer
+qu'aux bonnes œuvres, ne s'occupant des affaires de personne, mais ne
+voulant point qu'on se mêlât des siennes et demandant qu'on le laissât
+libre dans l'administration intérieure de son petit État, j'allais dire
+de son diocèse. «Je ne suis plus de ce monde», écrivait-il bien des
+années avant de le quitter. Un jour qu'il était seul en prière dans son
+oratoire, on entendit un grand cri. Son domestique de confiance, qui se
+tenait dehors, entra et le trouva étendu et sans parole, et expirant.
+
+Cependant on eut quelques doutes sur la réalité de cet événement; et,
+pour prévenir toute supercherie, un officier d'El-Aghouat fut envoyé à
+Aïn-Mahdy, avec mission de se faire ouvrir le cercueil et de constater
+que ce grand personnage était bien réellement mort. L'identité reconnue,
+on la fit publiquement proclamer; ce qui n'empêcherait pas, dit-on,
+qu'on ne le ressuscitât, si les événements y donnaient lieu.
+
+Tedjini laisse dans tout le désert une immense renommée; et l'autorité
+religieuse de son nom lui survivra jusqu'au jour où le peuple arabe
+perdra la mémoire de ses marabouts. C'est maintenant un privilège à
+perpétuité. Tedjini n'est plus un saint homme, c'est un saint, et sa
+maison devient une chapelle. Selon la coutume des marabouts, il a achevé
+sa vie à côté de son tombeau, et il n'a pas eu à changer de place pour
+passer d'un asile à l'autre. Le mausolée qui servait de sépulture à ses
+ancêtres est très richement entouré de balustrades sculptées, peintes et
+dorées; il a été fait à Tunis, puis apporté à Aïn-Mahdy et monté pièce à
+pièce.
+
+C'était hier le jour des dévotions arabes; et, toute la matinée, de
+longues files de femmes et d'hommes se sont rendues processionnellement
+à la mosquée. Nous allons à nos églises en France à peu près comme les
+écoliers vont à la classe: un par un pour entrer; la messe dite, on sort
+en foule. A la porte des mosquées arabes, c'est un va-et-vient continuel
+de croyants qui vont prier et de croyants qui en reviennent; toujours le
+même silence et pas plus d'empressement après qu'avant. Tous ces gens-là
+sont fort beaux, pleins de la même gravité, trop propres pour des
+pauvres, trop peu luxueux pour des riches. A leur voir à tous le même
+vêtement de grosse laine, le même haïk épais sur la tête, maintenu par
+une simple corde grise, un chapelet pareil au cou, le même air
+d'austérité calme, la même indifférence pour l'étranger, on dirait un
+séminaire de vieillards qui se rend aux plus graves cérémonies.
+
+Rien ne rappelle ici la vie de la tente, pastorale et guerrière, ni la
+vie seigneuriale et armée du bordj. J'ai pu étudier dans différents
+lieux ces côtés bien distincts de l'existence arabe, et j'ai toujours
+trouvé la poudre, le cheval, les armes de combat ou de chasse mêlés
+plus ou moins aux scènes les plus familières. Ici, nulle _fantasia_,
+surtout quand il s'agit d'acte de piété. Depuis mon arrivée, je n'ai pas
+entendu le pas d'un cheval; on dirait un pavé de sanctuaire, où ne
+marchent que des gens d'église. Je n'ai vu ni ceinturon armé, ni bottes
+à éperons; tous portent la sandale du bourgeois, et ceux du dehors le
+brodequin lacé des voyageurs. Un trait de caractère que je trouve gravé
+sur ces physionomies placides, c'est une grande confiance en eux-mêmes.
+Ils parlent avec un sourire plein de comparaisons orgueilleuses des
+pauvres murailles d'El-Aghouat qui sont tombées devant nos canons; et
+c'est alors pour considérer les leurs avec la sécurité de gens qui sont
+en possession de deux sentiments: la volonté d'être inoffensifs, la
+certitude de résister.
+
+Les femmes vont aux mosquées, ce que je n'avais vu nulle part. Elles se
+rendaient en foule au marabout avec autant de solennité et d'une marche
+encore plus dévote que les hommes. C'est le même costume qu'à
+El-Aghouat, avec ce détail de plus que toutes portent la _melhafa_
+(mante), et sont hermétiquement voilées.
+
+Je m'étais assis au fond de la rue de manière à les voir descendre de
+l'intérieur de la ville; elles passaient devant moi pour entrer dans la
+ruelle qui conduit au lieu des prières. Une grande ombre, projetée par
+la maison de Tedjini, descendait sur la voie, très large en cet endroit,
+remontait sur les piliers d'un fondouk construit en face, et ne
+laissait, dans la lumière dorée du soleil, que la partie supérieure du
+fondouk et des maisons qui le suivent. L'ombre tournait avec la rue,
+montait avec elle, s'allongeant ou se rétrécissant selon le mouvement du
+terrain. Une plaque d'un bleu violent servait de plafond à ce tableau,
+éclairé de manière à donner plus de mystère à la rue et à mettre tout
+l'éclat dans le ciel. Du côté de l'ombre, et contre le pied du mur,
+s'alignait une rangée d'Arabes assis, couchés, rassemblés sur eux-mêmes
+ou posés de côté dans ces attitudes de repos grandioses qui sont
+maniérées à l'Académie, et qui sont tout simplement vraies, chez les
+maîtres comme dans la nature.
+
+Les femmes arrivaient du côté du soleil, longeant les murs, hâtant le
+pas, surtout en passant devant nous, pour échapper le plus vite possible
+aux regards des infidèles; tantôt deux ensemble, côte à côte, traînant
+après elles une toute petite fille en haillons, pendue aux bouts
+flottants de leur haïk; tantôt par groupes nombreux, avec une ampleur de
+vêtements et une abondance de plis qui remplissaient la rue d'un tumulte
+léger, très mystérieux à entendre. Quelquefois, un groupe de trois
+venait isolément: celle du milieu, peut-être la plus jeune, semblait
+soutenue par les deux autres, chacune d'elles ayant un bras passé autour
+de sa taille et l'abritant sous un pan de son voile. Ce groupe,
+magnifiquement composé, s'avançait tout d'une pièce, sans qu'on vît ni
+geste, ni pas qui le fît mouvoir, par un mouvement simultané qui
+semblait unique; les trois voiles n'en formaient plus qu'un, et l'on
+devinait confusément la forme des corps sous ce même vêtement d'une
+ampleur démesurée.
+
+Peut-être m'eût-il été possible d'entrer dans la mosquée; mais je ne
+l'essayai point. Pénétrer plus avant qu'il n'est permis dans la vie
+arabe me semble d'une curiosité mal entendue. Il faut regarder ce peuple
+à la distance où il lui convient de se montrer: les hommes de près, les
+femmes de loin; la chambre à coucher et la mosquée, jamais. Décrire un
+appartement de femmes ou peindre les cérémonies du culte arabe est à mon
+avis plus grave qu'une fraude: c'est commettre, sous le rapport de
+l'art, une erreur de point de vue.
+
+Bab-el-Kebir, l'entrée de la principale rue, les abords de la maison de
+Tedjini, voilà, au surplus, tout ce qu'il y a d'intéressant et d'inusité
+dans la physionomie intérieure d'Aïn-Mahdy. Le reste se ressent de la
+négligence et de l'incurie du peuple arabe, et le haut quartier n'est
+guère mieux bâti qu'El-Aghouat. Là, comme partout, ce sont des portes à
+claire-voie, des ruelles malpropres et des maisons en pisé, consumées
+par le soleil; des enfants postés en embuscade et qui fuient devant
+nous; des femmes un peu plus sauvages qu'ailleurs, qui se lèvent à notre
+approche et rentrent précipitamment sous le porche obscur des maisons;
+des hommes indifférents, qui se soulèvent pesamment de leurs lits de
+repos et nous saluent d'un air un peu superbe pour de simples petits
+bourgeois.
+
+Notre maison confine aux jardins du côté du sud-ouest. De ma terrasse,
+en m'accoudant sur un mur crénelé qui fait partie du rempart, j'embrasse
+une grande moitié de l'oasis et toute la plaine, depuis le sud, où le
+ciel enflammé vibre sous la réverbération lointaine du désert, jusqu'au
+nord-ouest, où la plaine aride, brûlée, couleur de cendre chaude, se
+relève insensiblement vers les montagnes. Ces vues de haut me plaisent
+toujours, et toujours j'ai rêvé de grandes figures dans une action
+simple, exposées sur le ciel et dominant un vaste pays. Hélène et Priam,
+au sommet de la tour, nommant les chefs de l'armée grecque; Antigone
+amenée par son gouverneur sur la terrasse du palais d'Œdipe et
+cherchant à reconnaître son frère au milieu du camp des sept chefs,
+voilà des tableaux qui me passionnent et qui me semblent contenir toutes
+les solennités possibles de la nature et du drame humain. «Quel est ce
+guerrier au panache blanc qui marche en tête de l'armée?...--Princesse,
+c'est un chef.--Mais où est donc ce frère chéri?--Il est debout à côté
+d'Adraste, près du tombeau des sept filles de Niobé. Le vois-tu?--Je le
+vois, mais pas trop distinctement.»
+
+Je pense en ce moment qu'il y eut des scènes pareilles, avec les mêmes
+sentiments peut-être, sur cette terrasse où je t'écris. Je regarde la
+place vide où était le camp, et je vois le bloc carré et blanc de
+l'_Aïn_, pareil au tombeau de _Zethus_.
+
+J'oubliais de te dire que dans ma promenade de ce matin, j'ai trouvé un
+éclat d'obus tombé près des murs des jardins, pendant le siège de 1838;
+et dans la ville, un gant français apporté je ne sais par qui et jeté
+sur un fumier, où barbotaient trois oies grises, oiseaux plus rares ici
+que les autruches.
+
+
+
+
+Tadjemout, juillet, au soir.
+
+
+--Revenus ce soir à Tadjemout. Pour éviter l'hospitalité du caïd, nous
+avons pris le parti de camper en dehors de la ville près du ruisseau, au
+pied d'un mur de jardin. Au moment où nous arrivions, un Arabe était
+assis par terre, au centre d'un cercle formé par cinq dromadaires. Il
+avait dans son burnouss une brassée d'herbe et la leur distribuait brin
+à brin. Les cinq bêtes, couchées le cou en avant, promenaient autour de
+ses genoux leur tête bizarre, et se disputaient avec de sourds
+grognements cette maigre pâture, souvenir de la saison fertile. Le
+chamelier nous a cédé sa place; c'est une pente en terre battue, sans
+cailloux, bien choisie pour recevoir un tapis.
+
+Cette fois, ce fut à mon tour de dire au lieutenant: Prenons-nous la
+tente? Le lieutenant s'empressa de répondre: Ce n'est pas la peine. Et
+je dis en riant au petit Ali: C'est bien, ne défais rien, le paquet
+sera tout ficelé pour le prochain voyage.
+
+En réalité, nous aurions pu simplifier encore nos bagages, et supprimer
+du même coup le guide et le mulet.
+
+Mais le lieutenant prétend qu'ils font bien ensemble, et que, sans eux,
+nous aurions eu l'air de pauvres.
+
+La nuit descend tiède et tranquille sur ce triste pays toujours
+paisible, quoiqu'un peu moins inanimé qu'en plein jour. Au lieu de
+n'avoir pas d'ombre, il n'a presque plus de lumière, et le brouillard
+gris qui s'amasse au-dessus de la ville ressemble à de la fraîcheur. Des
+silhouettes silencieuses passent au sommet d'un mamelon aride, découpées
+sur un ciel orangé, et disparaissent dans le chemin déjà sombre qui mène
+à _Bab-Sfain_. Par moments, les palmiers se balançent comme pour secouer
+la poussière du jour; et l'on entend dans la ruelle voisine un bruit
+d'écuelles remuant de l'eau, et le ruissellement des outres qu'on
+remplit.
+
+Il nous sera difficile d'éviter la diffa; car nous remarquons qu'un
+certain mouvement de gens affairés s'établit de la ville à notre
+bivouac. Le caïd, qui s'est rendu près de nous, a l'air de donner des
+ordres. Il porte encore ce disgracieux burnouss de couleur jaune; il est
+riant, et sa figure presque rose, sans barbe, avec des yeux bleu clair,
+manifeste par une expression joviale le plaisir qu'il a de nous revoir.
+A notre gauche, et sur le mamelon qui nous domine, on voit s'assembler
+des curieux qui pourraient bien être attirés par les préparatifs d'un
+repas.
+
+En attendant, et pour n'être pas en retard de politesse avec lui, nous
+offrons au caïd une bougie, un pain qui date d'El-Aghouat, deux citrons
+et une pleine gamelle de café. On forme le cercle. Il est devenu
+nombreux. Je me demande comment tout ce monde va s'en tirer avec deux
+citrons et trois gobelets.
+
+Le caïd prend un des citrons, un seul, l'autre est mis de côté, y fait
+un petit trou, y appuie ses lèvres, et, discrètement, en exprime un peu
+de jus, puis il le passe à son voisin. De bouche en bouche, le citron
+fait le tour du cercle et revient, n'ayant plus que l'écorce, entre les
+mains du caïd, qui, précieusement, le dépose dans le capuchon de son
+burnouss, comme pour le faire servir à plus d'un régal. Quant aux trois
+gobelets, remplis jusqu'aux bords, chacun y boit de même, à son tour et
+avec économie. Après qu'on les eut déposés, bien vidés, tu peux le
+croire, au milieu du cercle, un des mieux mis de nos convives, et qui
+semblait des mieux nourris, s'est assuré, en les essuyant de la langue
+et du doigt, qu'il n'y restait plus rien que l'odeur du café bu.
+
+La fête se complique; voici maintenant des musiciens et des chanteurs.
+Nous allumons une bougie de plus. J'apprends que c'est Aouïmer et
+Ben-Ameur qui se font donner de la musique et payent cette partie du
+divertissement. Un grand feu s'allume à dix pas de nous. Je distingue de
+ma place la forme obscure d'un gros mouton qu'on fait tourner au milieu
+de la flamme; autour, sont penchées des figures attentives de
+cuisiniers, avec des airs si avides, que je me demande s'ils sont là
+pour faire cuire le mouton ou pour le manger.
+
+Il est onze heures. Je donnerais toutes les diffa du monde pour un peu
+de sommeil. Cette fois j'abandonne ma part du dîner, et je dois dire que
+personne n'a l'air offensé de ce défaut d'usage.
+
+Si quelque chose égale la sobriété des Arabes, c'est leur gloutonnerie.
+Admirables estomacs, qui tantôt ne mangent pas de quoi satisfaire un
+enfant, et tantôt se satisfont tout juste avec ce qui étoufferait un
+ogre. Rien ne peut rendre la précipitation des mâchoires, le jeu rapide
+des doigts dépeçant la viande, ou roulant la farine en grain du
+kouskoussou, et l'effrayante gourmandise des visages. Notre amateur de
+café fait des prodiges; il ne se sert plus de ses dents; des deux mains,
+comme un jongleur se sert de ses billés, il jette bouchée sur bouchée
+dans sa bouche grande ouverte; ce n'est plus manger, on dirait qu'il
+boit. Le caïd ne le cède à personne.
+
+Il y a trois tables: la première, composée des personnages, a le
+privilège de prélever le meilleur du plat et d'arracher toute la peau
+rissolée du rôti; la seconde, à son tour, a droit à tant de minutes de
+coups de dents; je m'inquiète de ce qui va rester à la troisième,
+composée des serviteurs, des tout jeunes gens et des musiciens, quand le
+dîner sortira des mains des notables.--Tout le monde a l'air
+profondément repu; et des bruits de satisfaction se font entendre.
+L'auteur de ces inconvenances dit avec sang-froid l'_hamdoullah_, je
+remercie Dieu; on lui répond de même _Allah iaatiksaha_, que Dieu te
+donne la santé; les chants interrompus recommencent avec plus d'entrain,
+et l'on nous laisse une garde bien superflue de huit hommes, qui
+veilleront près de nous, c'est-à-dire, je le crains, qui nous obligeront
+de veiller avec eux.
+
+
+
+
+El-Aghouat, juillet 1853.
+
+
+--J'ai vu disparaître derrière moi Tadjemout, comme j'avais vu
+disparaître Aïn-Mahdy, avec le cœur serré par cette certitude de ne
+jamais les revoir. Grande halte pendant le jour au milieu de
+l'Oued-M'zi, sous un soleil de plomb, dans une solitude accablante,
+n'ayant que de l'eau détestable et ne pouvant dormir, à cause de
+l'extrême chaleur. C'est le seul endroit peut-être d'où je me suis
+éloigné sans regrets. Aucun incident dans le reste de la route. Nos
+cavaliers se sont amusés à courir des gazelles, et ce grand enfant
+d'Aouïmer, joyeux comme un cheval qui sent l'écurie, debout sur ses
+étriers, le sabre nu, avec de grands cris, poussait des charges à fond
+de train contre de pauvres lièvres qui, vers le soir, prenaient le
+frais dans l'alfa.
+
+Les dunes de sables, aperçues la nuit, sont mouvantes; on y voit de
+petits plis réguliers, comme sur une mer calme, ridée par le vent; leur
+surface était d'une admirable pureté, et personne ne les avait foulées
+depuis le dernier simoun.
+
+Au moment où nous repassions le col, et où se montrait tendue devant
+nous la ligne mystérieuse du désert, la température devint tout à coup
+plus chaude, l'air moins respirable. Le soleil venait de disparaître. Un
+orage qui nous avait menacés tout le jour, et s'était lentement avancé
+du Djebel-Amour jusque sur les bois de Recheg, avait fini par s'évaporer
+sans pluie, sans tonnerre ni éclairs, et le ciel avait repris sa
+sérénité ardente. El-Aghouat se déployait à une lieue de nous, au-dessus
+de l'oasis et sur le dos de ses rochers blanchâtres.
+
+Cette grande ville triste, et qui bien véritablement sent la mort,
+s'enveloppait d'ombres violettes pareilles à des voiles de deuil. En
+approchant des jardins, nous aperçûmes, près de trous fraîchement
+remués, trois objets informes étendus à terre. C'étaient trois cadavres
+de femmes que les chiens avaient arrachés de leurs fosses. Blessées
+pendant la prise ou atteintes dans leur fuite, sans doute elles étaient
+venues tomber là, et la piété des passants les avait recouvertes d'un
+peu de terre. Je descendis de cheval pour examiner de plus près ces
+corps momifiés, consumés jusqu'aux os, mais tout vêtus encore de leurs
+haïks de cotonnade grise. La terre n'avait rien laissé à ronger sur ces
+carcasses desséchées, et une fois exhumées, les chiens n'avaient pas
+même essayé de les déshabiller. Une main se détachait de l'un des
+cadavres et ne tenait plus au bras que par un lambeau déchiré, sec, dur
+et noir comme de la peau de chagrin. Elle était à demi fermée, crispée
+comme dans une dernière lutte avec la mort. Je la pris et l'accrochai à
+l'arçon de ma selle; c'était une relique funèbre à rapporter du triste
+ossuaire d'El-Aghouat. Je me rappelai le corps du zouave découvert du
+côté de l'est le jour de mon entrée, et je trouvai la symétrie de ces
+rencontres assez fatale. Décidément, pensai-je, ce n'est pas ici qu'on
+écrira les bucoliques de la vie arabe. La main se balançait à côté de la
+mienne; c'était une petite main allongée, étroite, aux ongles blancs,
+qui peut-être n'avait pas été sans grâce, qui peut-être était jeune, il
+y avait quelque chose de vivant encore dans le geste effrayant de ces
+doigts contractés; je finis par en avoir peur, et je la déposai en
+passant dans le cimetière arabe qui s'étend au-dessous du marabout
+historique de Si-Hadj-Aïca.
+
+La chaleur s'est accrue de six degrés pendant notre absence. Voici le
+thermomètre à 49° et demi à l'ombre. C'est à peu près la température du
+Sénégal. Toujours même beauté dans l'air, une netteté plus grande
+encore dans le contour des montagnes du nord, des colorations plus
+mornes que jamais sur la surface incendiée du désert. Quand on traverse
+la place, à midi, le soleil direct vous transperce le crâne, comme avec
+des vrilles ardentes. La ville semble, pendant six heures du jour,
+recevoir une douche de feu. Un M'zabite de mes amis vient de partir pour
+son pays; je l'ai vu faire avec épouvante sa provision d'eau, sa
+provision d'alcool pour remplacer le bois; ce qu'il y avait pour ainsi
+dire de moins précieux dans son bagage, c'étaient les vivres. Il s'est
+mis en route le matin, car, sous un pareil soleil, il est encore moins
+pénible de voyager le jour que de s'arrêter, même à l'abri d'une tente.
+Il me racontait qu'à pareille époque, il y a trois ans, un convoi de
+vingt hommes avait été surpris par le vent du désert à moitié chemin
+d'El-Aghouat à Gardaïa. Les outres avaient éclaté par l'effet de
+l'évaporation; huit des voyageurs étaient morts, avec les trois quarts
+des animaux. Je l'accompagnai jusqu'à une lieue des jardins. Il montait
+un grand dromadaire presque blanc, tout entouré d'outres, gonflées comme
+des appareils de sauvetage. Une large peau d'autruche lui servait de
+selle. Je le vis prendre la route du Sud avec un sentiment mêlé de
+regret pour moi-même et de quelque appréhension pour lui. Puis je revins
+vers la ville au galop, et quand je remontai les dunes, la petite
+caravane avait disparu sous le niveau de la plaine.
+
+Les visages qu'on rencontre sont encore plus pâles que de coutume; on se
+traîne avec épuisement dans l'air étouffant des rues. Les cafés, même le
+soir, sont abandonnés. Chacun se renferme comme il peut, tant que dure
+le soleil; la nuit, c'est une inquiétude de savoir où l'on ira dormir;
+il y en a qui s'établissent dans les jardins, d'autres sur leurs
+terrasses, d'autres sur la banquette extérieure des maisons. Moloud nous
+installe une natte d'alfa dans un coin de la place, et le lieutenant et
+moi nous y restons étendus, de huit heures du soir à minuit. Moloud
+asperge la poussière autour de nous; le plus souvent le sommeil nous y
+prend, et c'est là que nous passons le reste de la nuit.
+
+L'aube a des lueurs exquises; on entend des chants d'oiseaux, le ciel
+est couleur d'améthyste; et quand j'ouvre les yeux, sous l'impression
+plus douce du matin, je vois des frémissements de bien-être courir à
+l'extrémité des palmiers.
+
+Mais je sens que la paresse m'envahit et que peu à peu toute ma cervelle
+se résout en vapeur. La soif qu'on éprouve ne ressemble à rien de ce que
+tu connais; elle est incessante, toujours égale; tout ce qu'on boit ici
+l'irrite au lieu de l'apaiser; et l'idée d'un verre d'eau pure et froide
+devient une épouvantable tentation qui tient du cauchemar. Je calcule
+déjà comment je me satisferai en descendant de cheval à Médéah. Je me
+représente avec des spasmes inouïs une immense coupe remplie jusqu'aux
+bords de cette eau limpide et glacée de la montagne. C'est une idée fixe
+que je ne puis chasser. Tout en moi se transforme en appétit sensuel;
+tout cède à cette unique préoccupation de se désaltérer.
+
+N'importe, il y a dans ce pays je ne sais quoi d'incomparable qui me le
+fait chérir.
+
+Je pense avec effroi qu'il faudra bientôt regagner le Nord; et le jour
+où je sortirai de la porte de l'est pour n'y plus rentrer jamais, je me
+retournerai amèrement du côté de cette étrange ville, et je saluerai
+d'un regret profond cet horizon menaçant, si désolé et qu'on a si
+justement nommé--_Pays de la soif_.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+DÉDICACE.--A Armand du Mesnil.
+
+PRÉFACE I
+
+I.--DE MEDEAH A EL-AGHOUAT 1
+
+Medeah, 22 mai 1853 1
+
+El-Gouëa, 24 mai au soir 10
+
+Boghari, 26 mai au matin 23
+
+D'jelfa, 31 mai 34
+
+D'jelfa, même date, cinq heures 65
+
+D'jelfa, même date, sept heures 71
+
+Ham'ra, 1er juin 1853 79
+
+Ham'ra, même date, la nuit 84
+
+2 juin 1853, à la halte, dix heures 85
+
+Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853 94
+
+A la halte, 3 juin 1853, neuf heures 96
+
+El-Aghouat, 3 juin au soir 98
+
+II.--EL-AGHOUAT 105
+
+3 juin 1853, au soir 105
+
+4 juin 1853 109
+
+Juin 1853 117
+
+Juin 1853 134
+
+Juin 1853 147
+
+Juin 1853 157
+
+Juin 1853 173
+
+La nuit, fin de juin 1853 185
+
+1er juillet 1853 192
+
+Juillet 1853 199
+
+Juillet 1853 201
+
+III.--TADJEMOUT-AÏN-MAHDY 208
+
+Aïn-Mahdy.--Vendredi, juillet 1853 208
+
+Aïn-Mahdy, juillet 1853 241
+
+Aïn-Mahdy, juillet 1853 254
+
+Tadjemout, juillet, au soir 263
+
+El-Aghouat, juillet 1853 267
+
+
+
+
+PARIS
+
+TYPOGRAPHIE PLON
+
+8, rue Garancière
+
+
+Dépôt légal: 1877.
+Mise en vente: 1877.
+Numéro de publication: 7303.
+Numéro d'impression: 5559.
+Nouveau tirage: 1952.
+
+
+
+
+A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+
+MAURICE ANDRIEUX.--=Le Père Bugeaud (1784-1849).= In-8º soleil.
+
+MARTHE BASSENNE.--=Aurélie Tedjani, princesse des sables.= Édition
+revue et augmentée. In-16 avec 8 gravures.
+
+FRANÇOIS CHARLES-ROUX.--=Thiers et Méhémet Ali.= In-8º soleil.
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+PIERRE CROIDYS.--=Guy de Larigaudie.= _Le Chevalier de la foi et de
+l'aventure._ In-16 avec 1 gravure.
+
+GÉNÉRAL GOURAUD.--=Mauritanie-Adrar.= _Souvenirs d'un Africain._
+In-8º (14X19), avec 16 pages de gravures.
+
+--=Zinder-Tchad.= _Souvenirs d'un Africain._ In-8º (14X20), avec 23
+gravures hors texte et une carte.
+
+--=Au Maroc (1911-1914).= _Souvenirs d'un Africain._ In-8º soleil
+avec 16 gravures hors texte et 2 cartes.
+
+SERGE GROUSSARD.--=Solitude espagnole.= In-16.
+
+ROBERT HÉRISSON.--=Avec le Père de Foucauld et le général Laperrine.=
+_Carnet d'un Saharien (1909-1911)._ In-8º (40X56) avec 29 gravures
+hors texte et une carte dans le texte.
+
+GUY DE LARIGAUDIE.--=Résonances du sud.= In-16 avec 21 gravures hors
+texte et 2 cartes dans le texte.
+
+JACQUES LE BOURGEOIS.--=Saïgon sans la France.= _Des Japonais au
+Viet-Minh._ In-16.
+
+B. DE MASSIMI.--=Vent debout.= _Histoire de la première ligne
+aérienne française._ In-8º soleil avec 21 illustrations hors texte.
+
+RENÉ POTTIER.--_Un prince saharien méconnu._ =Henri Duveyrier.=
+Préface de Conrad Lilian. In-8º écu avec un frontispice.
+
+--=La Vocation saharienne du Père de Foucauld.= In-8º (14X20) avec 25
+gravures hors texte.
+
+Mme SAINT-RENÉ TAILLANDIER.--=Ce monde disparu.= _Syrie, Palestine,
+Liban, Maroc._ In-8º soleil.
+
+HENRI TERRASSE.--=Histoire du Maroc.= _Des origines à l'établissement
+du protectorat français._ 2 vol. in-8º carré avec 6 cartes dans le
+texte.
+
+BERNARD VERNIER.--=Qédar.= _Carnets d'un méhariste syrien._ In-16
+avec 8 gravures hors texte et une carte.
+
+CHEZ LES DISSIDENTS DU SUD-MAROCAIN ET DU RIO-DE-ORO. =Smara=, Carnet
+de route de Michel VIEUCHANGE, publié par Jean VIEUCHANGE. In-16
+avec 53 gravures et une carte.
+
+IMPRIMÉ EN FRANCE.--TYP. PLON, PARIS.--1952. 63120--XXVII--11.
+_Printed in France._
+420 fr.
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+collection are in the public domain in the United States. If an
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+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
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+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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--- /dev/null
+++ b/37914-8.txt
@@ -0,0 +1,7556 @@
+The Project Gutenberg EBook of Un t dans le Sahara, by Eugne Fromentin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Un t dans le Sahara
+
+Author: Eugne Fromentin
+
+Release Date: November 2, 2011 [EBook #37914]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN T DANS LE SAHARA ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+UN T
+
+DANS LE SAHARA
+
+PAR
+
+EUGNE FROMENTIN
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE PLON
+
+_LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT_
+
+IMPRIMEURS-DITEURS--8, RUE GARANCIRE, 6e
+
+_26e mille_
+
+
+
+
+UN T
+
+DANS LE SAHARA
+
+DU MME AUTEUR, A LA MME LIBRAIRIE
+
+Dominique. 52e mille. Un volume in-16.
+
+Les Matres d'autrefois: Belgique-Hollande. 34e mille. Un volume
+in-16 sur alfa.
+
+Un t dans le Sahara. 26e mille. Un volume in-16.
+
+Une Anne dans le Sahel. 20e mille. Un volume in-16 sur alfa.
+
+Eugne Fromentin (1820-1876). Plaquette in-8 illustrs.
+
+Lettres de jeunesse. Biographie et notes par Pierre BLANCHON
+(Jacques-Andr MRYS). 7e dition. Un volume in-16.
+
+Correspondance et fragments indits. Biographie et notes par Pierre
+BLANCHON. 4e dition. Un volume in-16 avec un portrait.
+
+
+
+
+
+UN T
+
+DANS LE SAHARA
+
+PAR
+
+EUGNE FROMENTIN
+
+[Illustration: colophon]
+
+LIBRAIRIE PLON
+
+_LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT_
+
+IMPRIMEURS-DITEURS--8, RUE GARANCIRE 6e
+
+Droits de reproduction et de traduction
+rservs pour tous pays.
+
+
+ _A_
+
+ _ARMAND DU MESNIL_
+
+
+_Cher ami, en te ddiant mes souvenirs de voyage, je ne fais que te
+restituer des lettres qui t'appartenaient, pour la plupart, avant de
+devenir un livre. C'est d'ailleurs indiquer l'origine particulire et le
+sens familier de ces rcits, que de les publier sous le patronage d'une
+amiti qui rend nos deux noms insparables._
+
+_E. F._
+
+_Paris, 15 octobre 1856._
+
+
+
+
+PRFACE
+
+DE LA TROISIME DITION
+
+
+Ces livres sont dj d'une autre poque; et, disons-le nettement, la
+pense de les faire revivre, aprs tant d'annes, ne pouvait plus venir
+qu' l'auteur lui-mme. Les lecteurs d'autrefois, s'il les conserve,
+ceux d'aujourd'hui s'il doit en avoir, jugeraient peut-tre l'ide
+bizarre et sans opportunit; aussi, l'auteur se croit-il oblig de la
+motiver en quelques pages.
+
+_Un t dans le Sahara_ date de 1856. _Une anne dans le Sahel_ ne parut
+que deux ans aprs. Le mtier de l'auteur n'tait pas d'crire; on lui
+sut gr de s'en tirer convenablement. On lui tint compte aussi de la
+bonne foi, de la dfrence et mme des ingnuits dont il donnait la
+preuve, en touchant un art qui n'tait pas le sien et ne devait pas
+l'tre. Chacun de ses livres eut deux ditions. Tout portait croire
+que l'auteur n'en crirait pas d'autres; c'tait une dernire raison
+pour que leur publicit s'arrtt l.
+
+Si ces livres ne contenaient que des rcits ou des tableaux de voyage,
+une bonne partie de leur valeur aurait disparu. Les lieux ont beaucoup
+chang. Il y en a, parmi ceux que je cite, qui pouvaient alors passer
+pour assez mystrieux; tous ont perdu l'attrait de l'incertitude, et
+depuis longtemps. L'intrt qui s'attachait ces notes, en leur
+nouveaut, ne serait donc plus le mme, soit qu'on y reconnt mal les
+traits du prsent, soit qu'on n'y trouvt plus le piquant des choses
+indites. D'ailleurs, quel est le lecteur, un peu au courant des
+explorations rcentes, qui s'occuperait avec la moindre curiosit d'un
+petit coin de l'Afrique franaise, parcouru jadis par un observateur
+spcial, aujourd'hui que le vaste monde est tous et qu'il faut, pour
+surprendre, instruire ou intresser, de lointains voyages, beaucoup
+d'aventures, ou beaucoup de savoir?
+
+J'ajoute que, si leur unique mrite tait de me faire revoir un pays qui
+cependant m'a charm, et de me rappeler le pittoresque des choses,
+hommes et lieux, ces livres me seraient devenus moi-mme presque
+indiffrents. A la distance o me voici plac de tout ce qu'ils
+voquent, il m'importe peine qu'il y soit question d'un pays plutt
+que d'un autre, du dsert plutt que de lieux encombrs, et du soleil en
+permanence plutt que de l'ombre de nos hivers. Le seul intrt qu' mes
+yeux ils n'aient pas perdu, celui qui les rattache ma vie prsente,
+c'est une certaine manire de voir, de sentir et d'exprimer qui m'est
+personnelle et n'a pas cess d'tre mienne. Ils disent peu prs ce que
+j'tais, et je m'y retrouve. J'y retrouve galement ce que j'ai rv
+d'tre, avec des promesses qui toutes n'ont pas t tenues et des
+intentions dont a plupart n'ont pas eu d'effet. De sorte que si j'ai peu
+grandi, du moins je n'ai pas chang. Voil quel est, pour l'auteur qui
+vient de les relire, le sens actuel de ces livres de jeunesse; et c'est
+uniquement cause de cela qu'il y tient.
+
+A l'poque o je fus pris du besoin d'crire, je n'tais qu'un inconnu,
+trs ignorant et dsireux de produire; pour ces deux raisons, fort en
+peine.
+
+J'avais visit l'Algrie plusieurs reprises; je venais d'y pntrer
+plus loin et de l'habiter posment. Une sorte d'acclimatation intime et
+dfinitive me la faisait accepter, sinon choisir, comme objet d'tudes
+et, trs inopinment, dcidait de ma carrire, beaucoup plus que je ne
+l'imaginais alors, et, l'avouerai-je? beaucoup plus que je n'aurais
+voulu.
+
+Je rapportais de ce voyage de vifs souvenirs, dfaut de bons
+documents. Surtout, j'en rapportais le dsir impatient de le reproduire
+n'importe comment, n'importe quel prix. Je me persuadais qu'il n'y a
+pas de sujet mdiocre, ni de sujet ennuyeux, mais seulement des coeurs
+froids, des yeux distraits, des crivains ennuys. La nouveaut du sujet
+ne m'embarrassait gure. Il ne me semblait nullement tmraire de parler
+de l'Orient aprs tant d'auteurs grands ou charmants: convaincu que,
+n'tant personne encore, j'avais chance au moins de devenir quelqu'un,
+et qu' tre mu, net et sincre, ou risquait encore d'tre cout.
+
+Le hasard m'avait fourni le thme; restait trouver la forme.
+L'instrument que j'avais dans la main tait si malhabile, que d'abord il
+me rebuta. Ni l'abondance, ni la vivacit, ni l'intimit de mes
+souvenirs ne s'accommodaient des pauvres moyens de rendre dont je
+disposais. C'est alors que l'insuffisance de mon mtier me conseilla,
+comme expdient d'en chercher un autre, et que la difficult de peindre
+avec le pincean me ft essayer de la plume.
+
+Voil, qu'on me pardonne ce retour sur leurs origines, comment sont ns
+ces deux livres: ct d'un chevalet, dans le demi-jour d'un atelier,
+au milieu d'ombres fort srieuses, que le soleil oriental constamment en
+vue, comme une sorte de mirage blouissant, ne parvenait pas toujours
+gayer. La chose entreprise, il me parut intressant de comparer dans
+leurs procds deux manires de s'exprimer qui m'avaient l'air de se
+ressembler bien peu, contrairement ce qu'on suppose. J'avais
+m'exercer sur les mmes tableaux, traduire, la plume la main, les
+croquis accumuls dans mes cartons de voyage. J'allais donc voir si les
+deux mcanismes sont les mmes ou s'ils diffrent, et ce que
+deviendraient les ides que j'avais rendre, en passant du rpertoire
+des formes et des couleurs dans celui des mots. L'occasion de faire
+cette preuve est assez rare, et je n'tais pas fch qu'elle me ft
+donne.
+
+J'entendais dire, et j'tais assez dispos le croire, que notre
+vocabulaire tait bien troit pour les besoins nouveaux de la
+littrature pittoresque. Je voyais en effet les liberts que cette
+littrature avait d se permettre depuis un demi-sicle le afin de
+suffire aux ncessits des gots et des sensations modernes. Dcrire au
+lieu de raconter, peindre au lieu d'indiquer; peindre surtout;
+c'est--dire donner l'expression plus de relief, d'clat, de
+consistance, plus de vie relle; tudier la nature extrieure de
+beaucoup plus prs dans sa varit, dans ses habitudes, jusque dans ses
+bizarreries, telle tait en abrg l'obligation impose aux crivains
+dits descriptifs par le got des voyages, l'esprit de curiosit et
+d'universelle investigation qui s'tait empar de nous.
+
+Un mme courant, d'ailleurs, emportait l'art de peindre et celui
+d'crire hors de leurs voies les plus naturelles. On s'occupait moins de
+l'homme et beaucoup plus de ce qui l'environne. Il semblait que tout
+avait t dit de ses passions et de ses formes, excellemment,
+dcidment, et qu'il ne restait qu' le faire mouvoir dans le cadre
+changeant des lieux, des climats, des horizons nouveaux. Une cole
+extraordinairement vivante, attentive, sagace, doue d'un sens
+d'observation, sinon meilleur, du moins plus subtil, d'une sensibilit
+plus aigu, avait dj renouvel sur un point la peinture franaise et
+l'honorait grandement. Cette cole avait, comme toutes les coles, ses
+matres, ses disciples et dj ses idoltres. On voyait, disait-on,
+mieux que jamais: on rvlait mille dtails jusque-l mconnus. La
+palette tait plus riche, le dessin plus physionomique. La nature
+vivante pouvait enfin se considrer pour la premire fois dans une image
+ peu prs fidle, et se reconnatre en ses infinies mtamorphoses. Il y
+avait du vrai et du faux dans ces dires. Le vrai excusait le faux, et le
+faux n'empchait pas que le vrai n'et un prix rel. Le besoin d'imiter
+tout, tout propos, faisait natre chaque instant des oeuvres
+singulires; et lorsque le don d'mouvoir s'y mlait par fortune, il
+inspirait des oeuvres considrables. Comment s'tonner qu'un pareil
+mouvement, se produisant ct des lettres contemporaines, ait agi sur
+elles, et que, devant de tels exemples, participant eux-mmes de tels
+besoins, sensibles, rveurs, ardents, les yeux comme nous bien ouverts,
+nos crivains aient eu la curiosit d'enrichir aussi leur palette et de
+la charger des couleurs du peintre?
+
+Je n'oserai pas dire que je leur donnai tort, tant ils avaient d'clat,
+tant ils mettaient d'habilet, de zle, de souplesse et de talent se
+donner raison. Seulement, considrer les choses en dehors de ce
+mouvement dont l'effet n'tait irrsistible qu'au milieu du courant, en
+m'isolant du souvenir de certains livres, si bien faite pour convaincre,
+et de l'admiration qui m'attachait quelques-uns, je me demandais s'il
+tait ncessaire d'ajouter aux ressources d'un art qui vivait de son
+propre fonds et s'en tait trouv si bien. En dfinitive, il me parut
+que non.
+
+Il est hors de doute que la plastique a ses lois, ses limites, ses
+conditions d'existence, ce qu'on appelle en un mot son domaine.
+J'apercevais d'aussi fortes raisons pour que la littrature rservt et
+prservt le sien. Une ide peut la fois s'exprimer de deux manires,
+pourvu qu'elle se prte ou qu'on l'adapte ces deux manires. Mais sa
+forme choisie, et j'entends sa forme littraire, je ne voyais pas
+qu'elle exiget ni mieux, ni plus que ne comporte le langage crit. Il y
+a des formes pour l'esprit, comme il y a des formes pour les yeux; la
+langue qui parle aux yeux n'est pas celle qui parle l'esprit. Et le
+livre est l, pour nous rpter l'oeuvre du peintre, mais pour
+exprimer ce qu'elle ne dit pas.
+
+A peine au travail, la dmonstration de cette vrit me rassura. Je la
+tirai d'une exprimentation trs sre et dcisive. J'en conclus avec la
+plus vive satisfaction que j'avais en main deux instruments distincts.
+Il y avait lieu de partager ce qui contenait l'un, ce qui convenait
+l'autre. Je le fis. Le lot du peintre tait forcment si rduit, que
+celui de l'crivain me parut immense. Je me promis seulement de ne pas
+me tromper d'outil en changeant de mtier.
+
+Ce fut un travail charmant, qui ne me cota pas d'efforts et me causa de
+vifs plaisirs. Il est clair que la forme de lettres, que j'adoptai pour
+les deux rcits, tait un simple artifice qui permettait plus d'abandon,
+m'autorisait me dcouvrir un peu plus moi-mme, et me dispensait de
+toute mthode. Si ces lettres avaient t crites au jour le jour et sur
+les lieux, elles seraient autres; et peut-tre, sans tre plus fidles,
+ni plus vivantes, y perdraient-elles ce je ne sais quoi et qu'on
+pourrait appeler l'image rfracte, ou, si l'on veut, l'esprit des
+choses. La ncessit de les crire distance, aprs des mois, aprs des
+annes, sans autre ressource que la mmoire et dans la forme
+particulire propre aux souvenirs condenss, m'apprit, mieux que nulle
+autre preuve, quelle est la _vrit_ dans les arts qui vivent de la
+nature, ce que celle-ci nous fournit, ce que notre sensibilit lui
+prte. Elle me rendit toute sorte de services. Surtout, elle me
+contraignit chercher la vrit en dehors de l'exactitude et la
+ressemblance en dehors de la copie conforme. L'exactitude pousse
+jusqu'au scrupule, une vertu capitale lorsqu'il s'agit de renseigner,
+d'instruire ou d'imiter, ne devenait plus qu'une qualit de second
+ordre, dans un ouvrage de ce genre, pour peu que la majorit soit
+parfaite, qu'il s'y mle un peu d'imagination, que le temps ait choisi
+les souvenirs; en un mot, qu'un grain d'art s'y soit gliss.
+
+Je n'insisterai pas autrement; ce sont l des faons de voir et des
+dtails de purs procds qui ne regardent et qui n'intresseraient
+personne. Je dirai seulement que le choix des termes, ct du choix
+des couleurs, me servait plus d'une tude instructive. Je ne cacherai
+pas combien j'tais ravi, lorsqu' l'exemple de certains peintres, dont
+la palette est trs sommaire et l'oeuvre cependant riche en
+expressions, je me flattais d'avoir tir quelque relief ou quelque
+couleur d'un mot trs simple en lui mme, souvent le plus usuel et le
+plus us, parfaitement terne le prendre isolment. Il y avait l, pour
+un homme qui n'tait pas plus matre de sa plume qu'il ne l'tait de son
+pinceau et qui faisait la fois deux apprentissages, un double
+enseignement plein de leons intressantes. Notre langue tonnamment
+saine et expressive, mme en son fonds moyen et dans ses limites
+ordinaires, m'apparaissait comme inpuisable en ressources. Je la
+comparais un sol excellent, tout born qu'il est, qu'on peut
+indfiniment exploiter dans sa profondeur, sans avoir besoin de
+l'tendre, propre donner tout ce qu'on veut de lui, la condition
+qu'on y creuse. Souvent je me demandais ce qu'on devrait entendre au
+juste par _nologisme_. Et quand je cherchais l'explication de ce mot
+dans de bons exemples, je trouvais qu'un nologisme est tout simplement
+l'emploi nouveau d'un terme connu.
+
+Ces remarques, assez inutiles s'il se ft agi d'un livre o l'ide
+domine, o le raisonnement est l'allure ordinaire de l'esprit,
+devenaient autant de prcautions ncessaires dans une suite de rcits
+et de tableaux visiblement puiss aux souvenirs d'un peintre. Ce que sa
+mmoire avec des habitudes spciales, ce que son oeil avec plus
+d'attention, de porte et de facettes, avaient retenu de sensations
+pendant le cours d'un long voyage en pleine lumire, il essayait de
+l'approprier aux convenances de la langue crite. Il transposait peu
+prs comme fait un musicien, en pareil cas. Il aurait voulu que tout se
+vt sans offusquer la vue, sans blesser le got: que le trait ft vif,
+sans insistance de main; que le coloris ft lger plutt qu'pais;
+souvent que l'motion tnt lieu de l'image. En un mot, sa pense
+constante, je le rpte, tait que sa plume n'et pas trop l'air d'un
+pinceau charg d'huile et que sa palette n'clabousst pas trop souvent
+son critoire.
+
+Ces deux livres termins, deux ans de distance et pour ainsi dire
+crits d'une haleine, je les publiai comme ils taient venus, sans les
+regarder de trop prs. Les dfauts qui sautent aux yeux, je les
+apercevais, mme avant qu'on me les signalt. Soit dessein, soit par
+impuissance de me corriger, je n'en fis pas disparatre un seul; et le
+public voulut bien n'y voir qu'un manque excusable de maturit.
+
+On fit ces deux livres un bon accueil. Je dirais que l'accueil fut
+inespr, si je ne craignais d'exagrer l'importance d'une publicit de
+petit bruit et de manquer de mesure, pour ne pas manquer de
+reconnaissance. Des approbations, que je n'oublierai jamais, me vinrent
+de divers cts. Il y en eut que je n'attendais gure; il y en eut que
+je n'osais point esprer. Je fus surpris, touch, profondment heureux,
+et plutt tranquillis dans ma manire d'tre et de voir. Je me gardai
+bien de prendre ces tmoignages pour un brevet de confraternit, donn
+par des crivains de premier ordre, un dbutant qui ne devait jamais
+tre un des leurs. J'y vis une sorte de complaisance empresse,
+bienveillante, infiniment courtoise, admettre momentanment dans leur
+compagnie quelqu'un venu par hasard, et qui n'y devait pas rester.
+
+De ceux dont le patronage inattendu me fut alors plus doux, l'un est
+mort depuis, en plein clat, aprs avoir occup dans la littrature
+pittoresque un rang tout fait suprieur; romancier, pote, critique,
+voyageur; passionnment pris de la forme dans sa raret, dans son
+opulence; une main exquise, un oeil d'une surprenante justesse; dou
+comme il le fallait pour tenter l'alliance entre deux arts dont, grce
+ lui, les contacts devenaient si frquents, et seulement trop convaincu
+peut-tre qu'il y avait russi; au fond trs circonspect; sachant
+admirablement ce qu'il faisait et le faisant merveille; _impeccable_,
+comme crivait de lui un de ses disciples, en ce sens que s'il n'est pas
+un matre exemplaire, il aura du moins laiss dans son oeuvre quelques
+morceaux de matrise excellents.
+
+L'autre, pour l'honneur des lettres franaises, porte aussi lgrement
+que si cela ne pesait rien, quarante annes rsolues de travaux et de
+vraie gloire. Le jour o mon premier livre parut, ce fut lui qui me
+tendit la main, pour ainsi dire mon insu. J'ignore ce qu'on put
+augurer d'un inconnu quand on le vit plac sous le patronage d'un pareil
+nom; mais je sais bien qu'en m'appuyant pour la premire fois sur cette
+main quasi souveraine, je sentis combien elle avait de bont pour les
+jeunes et de douceur encourageante pour les faibles.
+
+J'ai dit, je crois, ce que j'avais dire. Peut-tre est-ce trop ou pas
+assez. Un volume de pur roman, publi quelques annes plus tard,
+reproduisit sous une autre forme le ct tout personnel des ouvrages
+prcdents, et j'en restai l.
+
+Des voyages que j'ai faits depuis lors, j'ai rsolu de ne rien dire. Il
+m'et fallu parler de lieux nouveaux, peu prs comme j'avais parl des
+anciens. Mais quoi bon? Qu'importe que le spectacle change, si la
+manire de voir et de sentir est toujours la mme?
+
+Il me reste, la vrit, un champ d'observations tout diffrent, celui
+o je suis plac dsormais et o me retiennent mes habitudes plutt que
+mes gots. Je l'ignore. J'estime qu'il y aurait, sur certains points qui
+me sont familiers, beaucoup dire, en exposant ce que j'aperois, ce
+que je sais, ce que je crois. Le sujet serait, on le comprend, dlicat
+pour un homme de mtier devenu critique, qui l'on demanderait, avec
+raison, moins de paroles et de meilleures preuves. Ce sujet la fois si
+tentant et si pineux, m'est-il permis, me sera-t-il dfendu d'y
+toucher? Jusqu' prsent j'ai jug qu'il tait sant de me l'interdire.
+
+Il n'est pas de livre un peu digne d'tre lu qui n'ait son public et qui
+ne se l'attache, grce des affinits purement humaines. Il se forme
+ainsi quelquefois des amitis qui se consolident, en raison de l'ge du
+livre, en souvenir de l'poque o l'on tait jeunes ensemble. C'est ce
+petit nombre d'amis connus ou inconnus d'ancienne date que je destine
+particulirement cette dition.
+
+E. F.
+
+Paris, 1er juin 1874.
+
+
+
+
+UN T
+
+DANS LE SAHARA
+
+
+
+
+I
+
+DE MEDEAH A EL-AGHOUAT.
+
+
+
+
+Medeah, 22 mai 1853.
+
+
+Cher ami, je comptais ne t'crire que de ma premire tape; mais
+l'inaction force o je suis me fait ouvrir, sans plus attendre, mon
+journal de route. Je le commence quand mme, ne ft-ce que pour abrger
+les heures et pour me consoler avec cette petite lumire intrieure
+dont parle Jean Paul, et qui nous empche de voir et d'entendre le temps
+qu'il fait dehors.
+
+Depuis le jour o tu m'as quitt, nous vivons au milieu d'une vraie
+tempte. Tu l'as traverse toi-mme, sans doute, en retournant en
+France; car elle nous vient du Nord, soufflant la manire du mistral
+et tout imprgne d'eau de mer. Quoique nous soyons en mai, l'hiver, tu
+t'en souviens, avait encore un pied pos sur les blancs sommets de la
+Mouzaa; c'est lui qui visite une dernire fois, du moins on l'espre,
+les jolies campagnes dj fleuries de Medeah.--Suppose une tendue de
+quarante lieues de nuages, amoncels entre l'_Ouarensenis_ et nous, et
+tu pourras imaginer dans quelles profondeurs de brume sa magnifique
+pyramide est ensevelie. Quant au Zaccar, notre voisin, c'est peine si,
+de loin en loin, on aperoit, travers un rideau de pluie moins serr,
+sa double corne tout estompe par les bords et d'un affreux ton d'encre
+de Chine, tendue d'eau.
+
+Ce brusque retour des pluies nous a surpris au moment de monter
+cheval. Nos adieux taient faits, nos mulets de bt dj chargs; il a
+fallu donner contre-ordre notre escorte de cavaliers; et me voici,
+confin dans une chambre d'auberge, n'ayant pour toute distraction que
+la vue des cigognes, lugubrement perches aux bords de leurs vastes
+nids, et attendant impatiemment qu'une claircie se fasse dans ce ciel
+de Hollande.
+
+Rduit comme je le suis stimuler mon enthousiasme prt faiblir par
+toutes sortes de rveries, anticipes o rtrospectives, j'ai accueilli
+avec complaisance tout l'heure un souvenir dont tu voudras bien te
+contenter, faute de mieux. Il pourrait, du reste, servir de prface
+ces notes, o je compte plus tard prendre ma revanche, en te racontant
+les ftes du Soleil.
+
+--Tu dois connatre dans l'oeuvre de Rembrandt une petite eau-forte,
+de facture hache, imptueuse, et d'une couleur incomparable, comme
+toutes les fantaisies de ce gnie singulier, moiti nocturne, moiti
+rayonnant, qui semble n'avoir connu la lumire qu' l'tat douteux de
+crpuscule, ou l'tat violent d'clairs. La composition est fort
+simple: ce sont trois arbres hrisss, bourrus de forme et de feuillage;
+ gauche, une plaine perte de vue; un grand ciel o descend une
+immense nue d'orage; et, dans la plaine, deux imperceptibles voyageurs,
+qui cheminent en toute hte et fuient, le dos au vent.--Il y a l toutes
+les transes de la vie de voyage, plus un ct mystrieux et pathtique,
+qui m'a toujours fortement proccup. Parfois mme, il m'est arriv d'y
+voir comme une signification qui me serait personnelle: c'est la pluie
+que j'ai d de connatre, une premire fois, il y a cinq ans, le pays du
+perptuel t; c'est en la fuyant perdument qu'enfin j'ai rencontr le
+soleil sans brume.
+
+C'tait en 1848, en fvrier, il n'y avait pas eu d'intervalle cette
+anne-l entre les pluies de novembre et les grandes pluies d'hiver,
+lesquelles duraient depuis trois mois et demi, presque sans un seul jour
+de repos. J'avais fui de Blidah Alger, d'Alger Constantine, sans
+trouver un point du littoral pargn par ce funeste hiver; il s'agissait
+de chercher un lieu qu'il ne pt atteindre: c'est alors que je pensai
+au Dsert.--La route qui y conduit se dessinait sur le _Condiat-Aty_
+tremp d'eau, et, de temps en temps, j'en voyais descendre de longs
+convois de gens, au visage marqu par un ternel coup de soleil, suivis
+de leurs chameaux chargs de dattes et de produits bizarres. Il me
+semblait sentir encore, en les approchant, comme un reste de tideur
+apporte dans les plis fangeux de leurs burnouss. Un matin donc, nous
+partmes en dsesprs, passant, tant bien que mal, les rivires
+dbordes et poussant droit devant nous, vers Bisk'ra. Cinq jours aprs,
+le 28 fvrier, j'arrivais _El-Kantara_, sur la limite du Tell de
+Constantine, harass, transi, travers jusqu'au coeur, mais bien
+rsolu ne plus m'arrter qu'en face du soleil indubitable du Sud.
+
+El-Kantara--le pont--garde le dfil et pour ainsi dire l'unique porte
+par o l'on puisse, du Tell, pntrer dans le Sahara. Ce passage est une
+dchirure troite, qu'on dirait faite de main d'homme, dans une norme
+muraille de rochers de trois ou quatre cents pieds d'lvation. Le pont,
+de construction romaine, est jet en travers de la coupure. Le pont
+franchi, et aprs avoir fait cent pas dans le dfil, vous tombez, par
+une pente rapide, sur un charmant village, arros par un profond cours
+d'eau et perdu dans une fort de vingt-cinq mille palmiers. Vous tes
+dans le Sahara.
+
+Au del s'lve dans une double range de collines dores, derniers
+mouvements du sol, qui, douze lieues plus loin, vont expirer dans la
+plaine immense et plate du petit dsert d'Angad, premier essai du grand
+Dsert.
+
+Grce cette situation particulire, El-Kantara, qui est, sur cette
+ligne, le premier des villages sahariens, se trouve avoir ce rare
+privilge d'tre un peu protg par sa fort contre les vents du dsert,
+et de l'tre tout fait contre ceux du nord par le haut rempart de
+rochers auquel il est adoss. Aussi, est-ce une croyance tablie chez
+les Arabes que la montagne arrte son sommet tous les nuages du Tell;
+que la pluie vient y mourir, et que l'hiver ne dpasse pas ce pont
+merveilleux, qui spare ainsi deux saisons, l'hiver et l't; deux pays,
+le Tell et le Sahara; et ils en donnent pour preuve que, d'un ct, la
+montagne est noire et couleur de pluie, et de l'autre, rose et couleur
+de beau temps.
+
+C'tait notre avant-dernire marche, la dernire devant nous conduire
+d'une traite Bisk'ra. La matine avait t glace; le thermomtre,
+sous nos froides tentes de K'sour, marquait notre rveil 1 au-dessous
+de 0. Je me souviens, quoiqu' cinq ans de distance, des moindres
+dtails de cette journe. Peu s'en tait fallu qu'elle ne devnt
+terrible; mon ami A... S... avait failli se casser la tte en voulant me
+passer mon fusil; je portais en bandoulire ce fusil funeste, et l'avais
+dcharg, m'tant promis de ne plus m'en servir. Il y avait, pour le
+sr, un peu de mlancolie parmi nous et, depuis l'accident surtout, on
+se taisait. Le lieu tait fort triste. Nous suivions une avenue
+pierreuse, encaisse entre deux longs murs de rochers sombres,
+absolument dpouille d'herbes, mal claire par un jour sans soleil. De
+temps en temps, un aigle, pos sur un angle avanc de la montagne, se
+levait lentement notre approche et montait d'un vol circulaire
+au-dessus de nos ttes. Le ciel tendu de gris se reposait de pleuvoir;
+mais le vent se maintenait au nord: il enfilait la gorge et semblait
+vouloir nous poursuivre. C'tait un petit souffle aigu, persistant,
+qu'on entendait peine, et cependant trs incommode. Je me le rappelle
+surtout cause des bruits singuliers qu'il faisait dans les canons
+vides de mon fusil; on et dit la sonnerie de deux cloches tintant
+ensemble sur un mode plaintif et pas tout fait l'unisson. Le bruit
+tait si lger qu'il me paraissait venir de fort loin, et si trangement
+triste, que, pendant le reste de la journe, il m'importuna. Ce ne fut
+que le lendemain qu'en l'entendant se reproduire, je finis par en
+dcouvrir la cause. Enfin nous atteignmes le dfil; il tait six
+heures moins quelques minutes.
+
+Le docteur T... nous prcdait au galop de son cheval boiteux, tout en
+chantant languissamment la chanson pseudo-arabe et nouvelle encore de
+_Khedoudja_; il arriva le premier sur le pont, se dcouvrit et nous
+cria:
+
+Messieurs, ici on salue!
+
+Est-il vrai que la premire colonne militaire qui ait, en 1844, franchi
+ce pont clbre, se soit arrte par un mouvement de subite admiration,
+et que les musiques se soient mises jouer d'enthousiasme? Je ne sais
+l-dessus que ce qu'on m'en a dit; mais ce soir-l, le spectacle que
+j'avais sous les yeux m'et fait croire cette tradition.
+
+Les palmiers, les premiers que je voyais; ce petit village couleur d'or,
+enfoui dans des feuillages verts dj chargs des fleurs blanches du
+printemps; une jeune fille qui venait nous, en compagnie d'un
+vieillard, avec le splendide costume rouge et les riches colliers du
+dsert, portant une amphore de grs sur sa hanche nue; cette premire
+fille la peau blonde, belle et forte d'une jeunesse prcoce, encore
+enfant et dj femme; ce vieillard abattu, mais non dfigur par une
+vieillesse htive; tout le dsert m'apparaissant ainsi sous toutes ses
+formes, dans toutes ses beauts et dans tous ses emblmes; c'tait, pour
+la premire, une tonnante vision. Ce qu'il y avait surtout
+d'incomparable, c'tait le ciel: le soleil allait se coucher et dorait,
+empourprait, maillait de feu une multitude de petits nuages dtachs du
+grand rideau noir tendu sur nos ttes, et rangs comme une frange
+d'cume au bord d'une mer trouble. Au del commenait l'azur; et alors,
+ des profondeurs qui n'avaient pas de limites, travers des limpidits
+inconnues, on apercevait le pays cleste du bleu. Des brises chaudes
+montaient, avec je ne sais quelles odeurs confuses et quelle musique
+arienne, du fond de ce village en fleurs; les dattiers, agits
+doucement, ondoyaient avec des rayons d'or dans leurs palmes; et l'on
+entendait courir, sous la fort paisible, des bruits d'eau mls aux
+froissements lgers du feuillage, des chants d'oiseaux, des sons de
+flte. En mme temps un _muezzin_, qu'on ne voyait pas, se mit chanter
+la prire du soir, la rptant quatre fois aux quatre points de
+l'horizon, et sur un mode si passionn, avec de tels accents, que tout
+semblait se taire pour l'couter.
+
+Le lendemain, mme beaut dans l'air et mme fte partout. Alors,
+seulement, je me donnai le plaisir de regarder ce qui se passait au nord
+du village, et le hasard me rendit tmoin d'un phnomne en effet trs
+singulier. Tout ce ct du ciel tait sombre et prsentait l'aspect d'un
+norme ocan de nuages, dont le dernier flot venait pour ainsi dire
+s'abattre et se rouler sur l'extrme arte de la montagne. Mais la
+montagne, comme une solide falaise, semblait le repousser au large; et,
+sur toute la ligne orientale du Djebel-Sahari, il y avait un remous
+violent exactement pareil celui d'une forte mare. Derrire,
+descendaient lugubrement les tranes grises d'un vaste dluge; puis,
+tout fait au fond, une montagne loigne montrait sa tte couverte de
+lgers frimas. Il pleuvait torrents dans la valle du Metlili, et
+quinze lieues plus loin il neigeait. L'ternel printemps souriait sur
+nos ttes.
+
+Notre arrive au dsert se fit par une journe magnifique, et je n'eus
+pas une seule goutte de pluie pendant tout mon sjour dans le Sahara,
+qui fut long.
+
+Tel fut, cher ami, le prambule radieux de mon voyage aux _Zibans_. Ce
+passage inattendu d'une saison l'autre, l'tranget du lieu, la
+nouveaut des perspectives, tout concourut en faire comme un lever de
+rideau splendide; et cette subite apparition de l'Orient par la porte
+d'or d'El-Kantara m'a laiss pour toujours un souvenir qui tient du
+merveilleux.
+
+Aujourd'hui, je n'attends plus, ni ne dsire aucune surprise; mon
+arrive au dsert se fera plus simplement; sans tonnement, car je vais
+revoir, sinon les mmes lieux, du moins des choses et des aspects
+connus; sans coup de thtre, car il n'y a pas d'El-Kantara sur la route
+uniforme et trs prvenue que je vais suivre.
+
+Mme, et pour savoir d'avance quoi m'en tenir tout fait, j'ai
+soigneusement tudi la carte du Sud, depuis Medeah jusqu' El-Aghouat;
+non point en gographe, mais en peintre.--Voici peu prs ce qu'elle
+indique: des montagnes jusqu' Boghar; partir de Boghar, sous la
+dnomination de Sahara, des plaines succdant des plaines: plaines
+unies, marcages, plaines sablonneuses, terrains secs et pierreux,
+plaines onduleuses et d'_alfa_; douze lieues nord d'El-Aghouat, un
+palmier; enfin, El-Aghouat, reprsent par un point plus large,
+l'intersection d'une multitude de lignes brises, rayonnant en tout
+sens, vers des noms tranges, quelques-uns demi fabuleux; puis, tout
+coup, dans le sud-est, une plaine indfiniment plate, aussi loin que la
+vue peut s'tendre; et, sur ce grand espace laiss en blanc, ce nom
+bizarre et qui donne penser, _Bled-el-Ateuch_, avec sa traduction:
+_Pays de la soif_.--D'autres reculeraient devant la nudit d'un
+semblable itinraire; je t'avoue que c'est prcisment cette nudit qui
+m'encourage.
+
+Je crois avoir un but bien dfini.--Si je l'atteignais jamais, il
+s'expliquerait de lui-mme; si je ne dois pas l'atteindre, quoi bon te
+l'exposer ici?--Admets seulement que j'aime passionnment le bleu, et
+qu'il y a deux choses que je brle de revoir: le ciel sans nuages,
+au-dessus du dsert sans ombre.
+
+
+
+
+El-Goua, 24 mai au soir.
+
+
+On compte, par la route que nous suivons, quatorze lieues de Medeah
+Boghar; peu prs deux lieues de moins que la route des prolonges. Elle
+est aussi directe que peut l'tre un sentier d'Arabe dans un pays
+difficile; c'est--dire qu' moins d'escalader les montes comme on fait
+d'un rempart et de se laisser glisser aux descentes, il me parat
+presque impossible d'abrger davantage. J'ai cru remarquer que le plus
+souvent nous coupions droit devant nous en pleine montagne, et je n'ai
+pas vu d'ailleurs que cette voie escarpe, o nous entranait notre
+chef de file, ft autrement trace que par le passage des bergers ou par
+l'coulement naturel des eaux de pluie. Cependant rien n'est plus ais
+que d'y mener un convoi marchant en bon ordre, avec des mulets peu
+chargs et des chevaux prudents.
+
+Tout ce pt de montagnes, que nous avons mis cinq heures traverser,
+prsente un systme irrgulier de mamelons coniques profondment
+dcoups et spars par d'troits ravins. Au fond de chacun de ces
+ravins, creuss en forme d'entonnoirs, il y a des eaux courantes ou de
+jolies fontaines, avec des lauriers-roses en abondance. Les pentes sont
+entirement couvertes de broussailles, et les sommets se couronnent avec
+gravit de chnes verts, de chnes-liges et d'arbres rsineux. De loin
+en loin, de petites fumes odorantes, qu'on voit filer paisiblement
+au-dessus des bois, et de rares carrs d'orges vertes indiquent, dans ce
+lieu solitaire, la prsence de quelques agriculteurs arabes. Cependant,
+on n'aperoit ni le propritaire du champ, ni les cabanes d'o sortent
+ces fumes; on ne rencontre personne, on n'entend pas mme un aboiement
+de chien. L'Arabe n'aime pas montrer sa demeure, pas plus qu'il n'aime
+ dire son nom, parler de ses affaires, raconter le but de ses
+voyages. Toute curiosit dont il peut tre l'objet lui est importune.
+Aussi tablit-il sa maison aux endroits les moins apparents, peu prs
+comme on ferait une embuscade, de manire n'tre point vu, mais tout
+observer. Du fond de cette retraite invisible, il a l'oeil ouvert sur
+les routes, il surveille les gens qui passent, en remarque le nombre et
+s'assure, avec inquitude, du chemin qu'ils prennent. C'est une alarme
+quand on fait mine d'examiner le pays, de s'y arrter ou de se diriger
+prcisment vers le lieu qu'il habite. Quelquefois un de ces campagnards
+souponneux vous accompagne ainsi fort loin, votre insu et ne vous
+perd de vue que lorsqu'il n'a plus aucun intrt rel ou imaginaire
+vous suivre. Toutes les habitudes du paysan arabe sont soumises ce
+systme absolu de prcaution et d'espionnage; et sa manire d'entendre
+la proprit ne peut s'expliquer que par ce gnral sentiment de
+dfiance. Mme l'tat sdentaire, il ne se croit tranquille possesseur
+que de ce qu'il dtient; il prfre la fortune mobilire, parce que rien
+ne la constate, qu'elle est facile convertir, facile nier et
+enfouissable. La terre, au contraire, l'embarrasse; et toute proprit
+foncire lui semble incertaine et surtout compromettante. Il n'occupe
+donc ostensiblement que le petit coin qu'il a ensemenc, et, s'il
+nglige de s'tendre au del et de s'approprier par la culture tout le
+terrain qui l'environne, s'il entretient la solitude autour de lui, et
+pour ainsi dire jusqu' la porte de sa maison, c'est uniquement pour ne
+pas faire un aveu plus manifeste de ce qu'il possde. Rien n'est donc
+plus abandonn en apparence qu'un pays habit par des tribus arabes; on
+ne saurait y tenir moins de place, y faire moins de bruit, ni plus
+discrtement empiter sur le dsert.
+
+Nous avancions en silence et gravissions pniblement, pendus aux crins
+de nos chevaux, de longs escarpements dont chacun nous cotait une heure
+ franchir. Nous faisions lever des engoulevents, des tourterelles de
+bois, quelques voles plus rares de perdrix grises; par moments, le cri
+sonore d'un merle clatait tout prs de nous, et l'on voyait le petit
+oiseau noir fuir au-dessus des fourrs. Il faisait chaud; l'air tait
+orageux; le ciel, sem de nuages, avec des troues d'un bleu sombre,
+promenait des ombres immenses sur l'tendue de ce beau pays, tout color
+d'un vert srieux. C'tait paisible, et je ne puis dire quel point
+cela me parut grand. A chaque sommet que nous atteignions, je me
+retournais pour voir monter, l'horizon oppos, les pics bleutres de
+la _Mouzaa_. Il y eut un moment o, par l'chancrure des gorges,
+j'entrevis un coin de la plaine, et au-dessus, dans le brouillard,
+quelque chose de bleu qui ressemblait encore la mer, cette
+Mditerrane, mon ami, que d'ici j'appelle la mer du Nord, et qu'un
+jour, avec regret, j'appellerai, comme autrefois, la mer d'Afrique. De
+temps en temps, Medeah se montrait au nord-ouest sur un plateau plus
+clair que les autres, o l'on voyait se dessiner des routes. Vers trois
+heures, je l'aperus pour la dernire fois et je lui dis adieu. Il
+n'apparaissait plus que comme une masse un peu rouge pique de points
+blanchtres au-dessus d'un triple tage de mamelons boiss; je
+distinguais confusment les deux ou trois minarets qui dominent la
+ville; je crus reconnatre celui que tu prfres, au pied des casernes,
+et je donnai un souvenir nos cigognes; puis mon oeil fit le tour de
+l'horizon. Je ne sais quels fils imperceptibles qui me tenaient au
+coeur se tendirent un moment plus fort que je n'aurais cru, et je
+compris alors seulement que je partais et que j'entreprenais autre chose
+qu'une promenade.
+
+Il y avait quatre heures que nous marchions; nous n'avions pas fait cinq
+lieues encore, mais nous achevions de monter. Aprs une dernire heure
+de marche sur des pentes douces et parmi des fourrs trs-pais, mon
+cheval donna des signes de joie, et je dcouvris devant moi, dans une
+sorte de clairire leve, une maison blanche entoure de cabanes de
+paille, quelques tentes noires, et notre avant-garde de cavaliers qui
+dj disposait le bivouac.
+
+Nous voici donc dans _El-Goua_, ou, si tu veux, _la Clairire_,
+camps pour cette nuit prs de la maison du commandement de
+_Si-Djilali-Bel Hadj-Meloud_, cad des _Beni-Haen_. On appelle maisons
+de commandement certaines maisons fortifies, que notre gouvernement
+fait btir l'intrieur du pays, pour servir de rsidence officielle
+un chef de tribus, de lieu de dfense en cas de guerre, et en mme temps
+d'htellerie pour les voyageurs. Indpendamment du chef arabe, qui
+l'occupe assez irrgulirement, ces postes sont en gnral gards par
+quelques hommes d'infanterie dtachs de la garnison franaise la plus
+voisine. Avec plus d'importance et de plus grandes dimensions, ils
+deviennent des _bordj_ (proprement: lieux fortifis). La maison
+d'El-Goua n'est qu'un modeste corps de garde en rez-de-chausse, avec
+une cour au centre, quatre pavillons saillants aux quatre angles, des
+murs bas, seulement percs de meurtrires, une porte pleine et ferre.
+Un grand noyer qui s'lve en forme de boule de l'autre ct de la
+maison, des hangars de chaume disposs autour, soutenus par des branches
+mortes et palissads de broussailles, le jeu du ciel entre les vastes
+rameaux de l'arbre et de gros nuages orageux rouls en masses
+tincelantes au-dessus des coteaux devenus bruns, tout cela formait un
+ensemble de tableau peu oriental, mais qui m'a plu, prcisment cause
+de sa ressemblance avec la France. Du ct du sud, il n'y a pas de vue;
+du ct du nord et du couchant, nous dominons une assez grande tendue
+de collines et de petites valles, clairsemes de bouquets de bois, de
+prairies naturelles et de quelques champs cultivs. Les collines se
+couvraient d'ombres, les bois taient couleur de bronze, les champs
+avaient la pleur exquise des bls nouveaux, le contour des bois
+s'indiquait par un filet d'ombres bleues. On et dit un tapis de velours
+de trois couleurs et d'paisseur ingale: ras court l'endroit des
+champs, plus laineux l'endroit des bois. Dans tout cela, rien de
+farouche et qui fasse penser au voisinage des lions.
+
+Les deux tentes arabes dresses pour nous recevoir serviront d'asile
+nos gens et d'abri pour nos bagages, car nous avons tout juste de quoi
+nous loger nous-mmes. Je te parlerai de notre _galfa_ (caravane) quand
+elle sera complte et organise sur un pied de long voyage, quand nous
+aurons remplac nos mulets de montagne par des chameaux, et quand notre
+_klhebbir_ (conducteur-chef de caravane), qui, tu le sais, est M. N***,
+aura rassembl toute sa suite de cavaliers et de serviteurs. Le tout,
+chameaux, tentes supplmentaires et gens d'escorte, nous attend
+_Boghari_, o nous les trouverons demain soir. Jusqu'ici, notre petit
+convoi, d'assez vulgaire apparence, se compose, presque nombre gal,
+de burnouss et d'habits franais, et nos muletiers n'ont pas la rude et
+patiente allure que je m'attends trouver dans nos chameliers, ces
+intrpides marcheurs du dsert.
+
+Il est huit heures; nous venons de rentrer sous nos tentes aprs avoir
+soup chez le cad. _Si-Djilali_ nous a donn la _diffa_: il arrivait
+tout exprs pour nous recevoir de la tribu qu'il habite quelques
+lieues d'ici. Il est impossible de recevoir au seuil des pays arabes une
+hospitalit plus encourageante. Quant notre hte, je retrouve en lui
+ces grands traits de montagnard que nous avons dj pressentis Medeah
+et tant admirs, si tu t'en souviens; et, comme personnage de
+frontispice, il a dj sa valeur. C'est une belle tte, fortement
+basane, ardente et pleine de rsolution, quoique souriante, avec de
+grands yeux doux et une bouche frquemment entr'ouverte la manire des
+enfants; cette habitude fait remarquer ses dents qui sont superbes. Il
+porte deux _burnouss_, un noir par-dessus un blanc. Le _burnouss_ noir,
+qu'on voit rarement dans les tribus du littoral et qui disparat,
+m'a-t-on dit, dans le Sud, semble tre propre aux rgions intermdiaires
+que je vais traverser de Medeah D'jelfa. Il est de grosse laine ou de
+poil de chameau; on dirait du feutre, tant il est lourd, pais, rude au
+toucher: il a plus d'ampleur que le burnouss de laine blanche, et tombe
+tout d'une pice quand il est pendant; relev sur l'paule, il forme
+peine un ou deux plis rguliers et cassants. Il fait paratre courts les
+hommes les plus grands, tant il les largit, et leur donne alors une
+pesanteur de dmarche, une majest de port extraordinaires. Ajoute ce
+vtement un peu monacal, qui tient de la chape par la roideur, et du
+froc par le capuchon rabattu dans le dos, des bottes rouges de cavalier,
+un chapelet de bois brun, une ceinture de maroquin boucle la taille,
+use par le frottement des pistolets, enfin un long cordon d'amulettes
+de bois ou de sachets de cuir rouge descendant sur un _hak djeridi_ de
+fine laine lame de soie; tout laine et tout cuir, sans broderie, sans
+flots de soie, sans une ganse d'or, telle tait la tenue svre de
+notre hte. _Si-Djilali_ est de noblesse militaire; son pre,
+_Si-Hadj-Meloud_, est plerin de la Mecque. Il y a, comme tu le vois, du
+sang de fanatique et de soldat dans ses veines. C'est un homme de trente
+ans, ou bien alors un jeune homme que la fatigue, une grande position,
+la guerre peut-tre, ou seulement le soleil de son pays ont mri de
+bonne heure. A le regarder de plus prs, on s'aperoit que ses yeux
+pleins de flammes ne sont pas toujours d'accord avec sa bouche, quand
+celle-ci sourit, et que cette juvnile hilarit des lvres n'est qu'une
+manire d'tre poli.
+
+La chambre o nous mangions tait petite, sans meubles, avec une
+chemine franaise et des murs dj dgrads, quoique la maison soit
+neuve. Il y avait du feu dans la chemine; un tapis de tente, trop grand
+pour la chambre et roul contre un des murs, de manire nous faire un
+dossier; pour tout clairage, une bougie tenue par un domestique
+accroupi devant nous, et faisant, dans une immobilit absolue, l'office
+de chandelier. Si simple que soit la salle manger, si mal clair que
+soit le tapis qui sert de table, un repas arabe est toujours une affaire
+d'importance.
+
+Je n'ai pas t'apprendre que la _diffa_ est le repas d'hospitalit. La
+composition en est consacre par l'usage et devient une chose
+d'tiquette. Pour n'avoir plus revenir sur ces dtails, voici le menu
+fondamental d'une _diffa_ d'aprs le crmonial le plus rigoureux.
+D'abord un ou deux moutons rtis entiers; on les apporte empals dans
+de longues perches et tout frissonnants de graisse brlante: il y a sur
+le tapis un immense plat de bois de la longueur d'un mouton; on dresse
+la broche comme un mt au milieu du plat; le porte-broche s'en empare
+peu prs comme d'une pelle labourer, donne un coup de son talon nu sur
+le derrire du mouton et le fait glisser dans le plat. La bte a tout le
+corps balafr de longues entailles faites au couteau avant qu'on ne la
+mette au feu; le matre de la maison l'attaque alors par une des
+excoriations les plus dlicates, arrache un premier lambeau et l'offre
+au plus considrable de ses htes. Le reste est l'affaire des convives.
+Le mouton rti est accompagn de galettes au beurre, feuilletes et
+servies chaudes; puis viennent des ragots, moiti mouton et moiti
+fruits secs, avec une sauce abondante, fortement assaisonne de poivre
+rouge. Enfin arrive le couscoussou, dans un vaste plat de bois reposant
+sur un pied en manire de coupe. La boisson se compose d'eau, de lait
+doux (_halib_), de lait aigre (_leben_); le lait aigre semble prfrable
+avec les aliments indigestes; le lait doux, avec les plus pics. On
+prend la viande avec les doigts, sans couteau ni fourchette; on la
+dchire; pour la sauce, on se sert de cuillers de bois, et le plus
+souvent d'une seule qui fait le tour du plat. Le couscoussou se mange
+indiffremment, soit la cuiller, soit avec les doigts; pourtant, il
+est mieux de le rouler de la main droite, d'en faire une boulette et de
+l'avaler au moyen d'un coup de pouce rapide, peu prs comme on lance
+une bille. L'usage est de prendre autour du plat, devant soi, et d'y
+faire chacun son trou. Il y a mme un prcepte arabe qui recommande de
+_laisser le milieu, car la bndiction du ciel y descendra_. Pour boire,
+on n'a qu'une gamelle, celle qui a servi traire le lait ou puiser
+l'eau. A ce sujet, je connais encore un prcepte: Celui qui boit ne
+_doit_ pas respirer dans la tasse o est la boisson; il _doit_ l'ter de
+ses lvres pour reprendre haleine; puis il _doit_ recommencer boire.
+Je souligne le mot doit, pour lui conserver le sens impratif.
+
+Si tu te rappelles l'article _Hospitalit_ dans le livre excellent de M.
+le gnral Daumas sur le _Grand Dsert_, tu dois voir que c'est dans les
+moeurs arabes un acte srieux que de manger et de donner manger, et
+qu'une _diffa_ est une haute leon de savoir-vivre, de gnrosit, de
+prvenances mutuelles. Et remarque que ce n'est point en vertu de
+devoirs sociaux, chose absolument inconnue de ce peuple antisocial, mais
+en vertu d'une recommandation divine, et, pour parler comme eux, titre
+d'_envoy de Dieu_, que le voyageur est ainsi trait par son hte. Leur
+politesse repose donc non sur des conventions, mais sur un principe
+religieux. Ils l'exercent avec le respect qu'ils ont pour tout ce qui
+touche aux choses saintes, et la pratiquent comme un acte de dvotion.
+
+Aussi ce n'est point une chose qui prte rire, je l'affirme, que de
+voir ces hommes robustes, avec leur accoutrement de guerre et leurs
+amulettes au cou, remplir gravement ces petits soins de mnage qui sont
+en Europe la part des femmes; de voir ces larges mains, durcies par le
+maniement du cheval et la pratique des armes, servir table, mincer la
+viande avant de vous l'offrir, vous indiquer sur le dos du mouton
+l'endroit le mieux cuit, tenir l'aiguire ou prsenter, entre chaque
+service, l'essuie-mains de laine ouvre. Ces attentions, qui dans nos
+usages paratraient puriles, ridicules peut-tre, deviennent ici
+touchantes par le contraste qui existe entre l'homme et les menus
+emplois qu'il fait de sa force et de sa dignit.
+
+Et quand on considre que ce mme homme, qui impose aux femmes la peine
+accablante de tout faire dans son mnage par paresse ou par excs de
+pouvoir domestique, ne ddaigne pas de les suppler en tout quand il
+s'agit d'honorer un hte, on doit convenir que c'est, je le rpte, une
+grande et belle leon qu'il nous donne, nous autres gens du Nord.
+L'hospitalit exerce de cette manire, par les hommes l'gard des
+hommes, n'est-elle pas la seule digne, la seule fraternelle, la seule
+qui, suivant le mot des Arabes, _mette la barbe de l'tranger dans la
+main de son hte_? Au reste, tout a t dit l-dessus, except peut-tre
+quelques dtails plus ignors qui prouvent l'excs que l'invit est
+autoris se mettre dans le plus grand bien-tre possible, et qu'il
+est permis, mme en compagnie, de tmoigner qu'on a l'estomac plein.
+C'est une habitude que notre civilit purile et honnte n'a pas mme
+imagin de dfendre aux petits enfants qui ont trop mang. Elle sera
+difficile comprendre, surtout excuser, de la part de gens si graves,
+et qui jamais ne s'exposent la moquerie. Mais il ne faut pas oublier
+qu'elle est dans les moeurs, et que ces choses-l se font avec la plus
+tonnante bonhomie.
+
+Le caf, le th et le tabac ne sont servis qu'aux trangers chrtiens,
+et sont totalement inconnus dans les k'sours et dans les douars arabes
+du Sud. Un Arabe qui se respecte s'abstient assez gnralement d'en
+faire usage. Il y a de pauvres gens qui n'en ont jamais got. On se
+figure, tout fait tort, que chaque Arabe est arm de sa pipe, comme
+on voit les Maures et les Turcs. Les Maures eux-mmes ne fument pas
+tous. J'en connais qui regardent cela comme un vice presque gal celui
+de boire du vin; ceux-l sont les mthodistes svres qui se montrent
+exacts aux mosques et ne portent que des vtements de laine ou de soie,
+sans broderie de mtal, d'or ni d'argent.
+
+ * * * * *
+
+_Onze heures._--J'achve, en regardant la nuit, cette premire veille
+de bivouac. L'air n'est plus humide, mais la terre est toute molle, la
+toile des tentes est trempe de rose; la lune, qui va se lever,
+commence blanchir l'horizon au-dessus des bois. Notre bivouac repose
+dans une obscurit profonde. Le feu allum au milieu des tentes, et prs
+duquel les Arabes ont jusqu' prsent chuchot, se racontant je ne sais
+quoi, mais assurment pas les histoires d'Antar, quoi qu'en disent les
+voyageurs revenus d'Orient; le feu abandonn s'est teint et ne rpand
+plus qu'une vague odeur de rsine qui parfume encore tout le camp; nos
+chevaux ont de temps en temps, des frissons amoureux et poussent, vers
+une femelle invisible qui les enflamme, des hennissements aigus comme un
+clat de trompette; tandis qu'une chouette, perche je ne sais o,
+exhale temps gaux, au milieu du plus grand silence, cette petite note
+unique, plaintive qui fait: clou! et semble une respiration sonore
+plutt qu'un chant.
+
+
+
+
+Boghari, 26 mai au matin.
+
+
+Ou je me trompe fort, ou j'ai sous les yeux l'Afrique africaine comme on
+la rve; et le reste de mon voyage n'aura plus, sous certains rapports,
+grand'chose m'apprendre d'ici au dsert. J'ai fait une vraie
+dcouverte en arrivant ici; car j'ai trouv qu' ct de _Boghar_, seul
+point que je connusse de nom, et qui, pour moi, reprsentait tout un
+pays, il en existe un autre dont personne ne parle, sans doute cause
+de son inutilit stratgique, ou, plus probablement, cause de son
+extraordinaire aridit. Ce pays, qui ne ressemble en rien au premier,
+s'appelle d'un nom qui a l'air d'un diminutif de Boghar, _Boghari_.
+
+Boghar est une citadelle franaise, sorte de grand'garde aventure sur
+le sommet d'une haute montagne boise de pins sombres et toujours verts;
+Boghari, au contraire, est un petit village entirement arabe, cramponn
+sur le dos d'un mamelon soleilleux et toujours aride; ils se font face
+trois quarts de lieue de distance, spars seulement par le Chliff et
+par une troite valle sans arbres. Je ne suis point mont Boghar; ce
+que j'en vois d'ici me parat triste, froid, curieux peut-tre, mais
+ennuyeux comme un belvdre; quant Boghari, heureusement pour lui,
+peine habitable pour les Arabes, c'est tout simplement la vraie terre de
+Cham. Mais n'anticipons pas; j'y reviendrai. Nous traverserons ensemble
+toute cette valle du Chliff, et je m'imagine que derrire ces collines
+aplaties et nues qui barrent l'horizon du Sud, et que je vais franchir
+aujourd'hui, il y a des choses qui me surprendront.
+
+La premire partie de l'tape en venant d'El-Goua, d'o nous sommes
+partis hier au jour levant, se fait non plus comme celle de la veille
+travers des maquis entremls de bouquets d'arbres, mais travers une
+belle fort de chnes verts; par de vastes clairires tapisses d'herbes
+et avec de profondes perspectives sur les fonds bleus, sur les fonds
+verts, touffus, feuillus, d'un pays toujours et toujours bois. Cette
+partie de l'tape est trs belle. On rve chasse, on rve aboiements de
+meutes, dans ces solitudes pleines d'chos.
+
+Tout coup la montagne manque sous vos pieds; l'horizon se dgage, et
+l'oeil embrasse alors vol d'oiseau, dans toute sa longueur, une
+valle beaucoup moins riante, d'un gris fauve qui commence sentir le
+feu; elle est comprise entre deux ranges de collines, celles de droite
+encore broussailleuses, celles de gauche peine couronnes de quelques
+pins rabougris, et de plus en plus dcouvertes.
+
+La valle prend son nom de l'_Oued-el-Akoum_, petite rivire encaisse,
+dont le voisinage anime par-ci par-l d'assez belles cultures, mais ne
+fait pas pousser un seul arbre, et qui court, ingalement borde de
+berges terreuses et de lauriers-roses, se jeter dans le Chliff au pied
+de Boghar.
+
+C'est l qu' la halte du matin, par une journe blonde et transparente,
+j'ai revu les premires tentes et les premiers troupeaux de chameaux
+libres, et compris avec ravissement qu'enfin j'arrivais chez les
+patriarches.
+
+Le vieux _Hadj-Meloud_, tout semblable son anctre _Ibrahim_, _Ibrahim
+l'hospitalier_, comme disent les Arabes, nous attendait sa zmala, o
+son fils Si-Djilali tait venu nous conduire lui-mme, pour que toute la
+famille y ft prsente. Il nous reut ct du _douar_, suivant
+l'usage, dans de grandes tentes dresses pour nous (Guatin-el-Dyaf,
+tentes des htes), au milieu de serviteurs nombreux et avec tout
+l'appareil convenu. On y mangea beaucoup, et nous y bmes le caf dans
+de petites tasses vertes sur lesquelles il y avait crit en arabe:
+_Bois en paix_.
+
+Je n'ai jamais, en effet, rien vu de plus paisible, ni qui invitt mieux
+ boire en paix dans la maison d'un hte; je n'ai jamais rien vu de plus
+simple que le tableau qui se droulait devant nous.
+
+Nos tentes trs vastes et, soit dit en passant, dj rayes de rouge et
+de noir comme dans le Sud, occupaient la largeur d'un petit plateau nu,
+au bord de la rivire. Elles taient grandes ouvertes, et les portes,
+releves par deux btons, formaient sur le terrain fauve et pel deux
+carrs d'ombres, les seules qu'il y et dans toute l'tendue de cet
+horizon accabl de lumire et sur lequel un ciel demi voil rpandait
+comme une pluie d'or ple. Debout dans cette ombre grise, et dominant
+tout le paysage de leur longue taille, Si-Djilali, son frre et leur
+vieux pre, tous trois vtus de noir, assistaient en silence au repas.
+Derrire eux, et en plein soleil, se tenait un cercle de gens accroupis,
+grandes figures d'un blanc sale, sans plis, sans voix, sans geste, avec
+des yeux clignotants sous l'clat du jour et qu'on et dit ferms. Des
+serviteurs, vtus de blanc comme eux et comme eux silencieux, allaient
+sans bruit de la tente aux cuisines dont on voyait la fume s'lever en
+deux colonnes onduleuses au revers du plateau, comme deux fumes de
+sacrifice.
+
+Au del, afin de complter la scne et comme pour l'encadrer, je pouvais
+apercevoir, de la tente o j'tais couch, un coin du douar, un bout de
+la rivire o buvaient des chevaux libres, et, tout fait au fond, de
+longs troupeaux de chameaux bruns, au cou maigre, couchs sur des
+mamelons striles, terre nue comme le sable et aussi blonde que des
+moissons.
+
+Au milieu de tout cela, il n'y avait donc qu'une petite ombre, celle o
+reposaient les voyageurs, et qu'un peu de bruit, celui qui se faisait
+dans la tente.
+
+Et de ce tableau, que je copie sur nature, mais auquel il manquera la
+grandeur, l'clat et le silence, et que je voudrais dcrire avec des
+signes de flammes et des mots dits tout bas, je ne garderai qu'une seule
+note qui contient tout: _Bois en paix_.
+
+La valle de l'Oued-el-Akoum, qui se rtrcit et se dpouille encore
+mesure qu'on avance au sud, rencontre le Chliff trois heures de l,
+et dbouche, comme je te l'ai dit, entre Boghar et Boghari, dans une
+autre valle courant en sens contraire, de l'est l'ouest, et celle-ci
+tout fait aride.
+
+Boghar apparat de fort loin, pose sur sa montagne pointue, comme une
+tache gristre parmi des massifs verts. Ce n'est au contraire qu'en
+entrant dans la valle du Chliff qu'on dcouvre, main gauche, au
+fond d'un amphithtre dsol, mais flamboyant de lumire, le petit
+village de Boghari, perch sur son rocher.
+
+C'est bizarre, frappant; je ne connaissais rien de pareil, et jusqu'
+prsent je n'avais rien imagin d'aussi compltement fauve,--disons le
+mot qui me cote dire,--d'aussi jaune. Je serais dsol qu'on
+s'empart du mot, car on a dj trop abus de la chose; le mot
+d'ailleurs est brutal; il dnature un ton de toute finesse et qui n'est
+qu'une apparence. Exprimer l'action du soleil sur cette terre ardente en
+disant que cette terre est jaune, c'est enlaidir et gter tout. Autant
+vaut donc ne pas parler de couleur et dclarer que c'est trs beau;
+libre ceux qui n'ont pas vu Boghari d'en fixer le ton d'aprs la
+prfrence de leur esprit.
+
+Le village est blanc, vein de brun, vein de lilas. Il domine un petit
+ravin, formant gout, o vgtent par miracle deux ou trois figuiers
+trs verts et autant de lentisques, et qui semble taill dans un bloc de
+porphyre ou d'agate, tant il est richement marbr de couleurs, depuis la
+lie de vin jusqu'au rouge sang. Hormis ces quelques rejetons pousss
+sous les gouttires du village, il n'y a rien autour de Boghari qui
+ressemble un arbre, pas mme de l'herbe. Le sol, en quelques
+endroits sablonneux, est partout aussi nu que de la cendre. Nous campons
+au pied du village, sur un terrain battu, qui a l'apparence d'un champ
+de foire, et o bivouaquent les caravanes du Sud. Depuis hier, nous y
+vivons en compagnie des vautours, des aigles et des corbeaux.
+
+Ici, point de rception. Le pays est pauvre; et forcs de pourvoir
+nous-mmes nos divertissements, nous avons fait venir, cette nuit, de
+Boghari, des danseuses et des musiciens.
+
+Tu sauras que Boghari, qui sert de comptoir et d'entrept aux nomades,
+est peuple de jolies femmes, venues pour la plupart des tribus
+sahariennes _Ouled-Nayl_, _A'r'azlia_, etc., o les moeurs sont
+faciles, et dont les filles ont l'habitude d'aller chercher fortune dans
+les tribus environnantes. Les Orientaux ont des noms charmants pour
+dguiser l'industrie vritable de ce genre de femmes; faute de mieux,
+j'appellerai celles-ci des danseuses.
+
+On alluma donc de grands feux en avant de la tente rouge qui nous sert
+de salle manger; et pendant ce temps on dpcha quelqu'un vers le
+village. Tout le monde y dormait, car il tait dix heures, et l'on eut
+sans doute quelque peine rveiller ces pauvres gens; pourtant, au bout
+d'une bonne heure d'attente, nous vmes un feu, comme une toile plus
+rouge que les autres, se mouvoir dans les tnbres hauteur du village;
+puis le son languissant de la flte arabe descendit travers la nuit
+tranquille et vint nous apprendre que la fte approchait.
+
+Cinq ou six musiciens arms de tambourins et de fltes, autant de
+femmes voiles, escortes d'un grand nombre d'Arabes qui s'invitaient
+d'eux-mmes au divertissement, apparurent enfin au milieu de nos feux, y
+formrent un grand cercle, et le bal commena.
+
+Ceci n'tait pas du Delacroix. Toute couleur avait disparu pour ne
+laisser voir qu'un dessin tantt estomp d'ombres confuses, tantt ray
+de larges traits de lumire, avec une fantaisie, une audace, une furie
+d'effet sans pareilles. C'tait quelque chose comme la _Ronde de nuit_
+de Rembrandt, ou plutt, comme une de ses eaux-fortes inacheves. Des
+ttes coiffes de blanc et comme enleves vif d'un revers de burin,
+des bras sans corps, des mains mobiles, dont on ne voyait pas les bras,
+des yeux luisants et des dents blanches au milieu de visages presque
+invisibles, la moiti d'un vtement attaqu tout coup en lumire et
+dont le reste n'existait pas, mergeaient au hasard et avec d'effrayants
+caprices d'une ombre opaque et noire comme de l'encre. Le son
+tourdissant des fltes sortait on ne voyait pas d'o, et quatre
+tambourins de peau, qui se montraient l'endroit le plus clair du
+cercle, comme de grands disques dors, semblaient s'agiter et retentir
+d'eux-mmes. Nos feux, qu'on entretenait de branchages secs, ptillaient
+et s'enveloppaient de longs tourbillons de fume mls de paillettes de
+braise. En dehors de cette scne trange, on ne voyait ni bivouac, ni
+ciel, ni terre; au-dessus, autour, partout, il n'y avait plus rien que
+le noir, ce noir absolu qui doit exister seulement dans l'oeil teint
+des aveugles.
+
+Aussi, la danseuse, debout au centre de cette assemble attentive
+l'examiner, se remuant en cadence avec de longues ondulations de corps
+ou de petits trpignements convulsifs, tantt la tte moiti renverse
+dans une pamoison mystrieuse, tantt ses belles mains (les mains sont
+en gnral fort belles) allonges et ouvertes, comme pour une
+conjuration, la danseuse, au premier abord, et malgr le sens trs
+vident de sa danse, avait-elle aussi bien l'air de jouer une scne de
+_Macbeth_, que de reprsenter autre chose.
+
+Cette autre chose est, au fond, l'ternel thme amoureux sur lequel
+chaque peuple a brod ses propres fantaisies, et dont chaque peuple,
+except nous, a su faire une danse nationale.
+
+Tu connais la danse des Mauresques. Elle a son intrt, qui vient de la
+richesse encore plus que du bon got des costumes. Mais, en somme, elle
+est insignifiante ou tout fait grossire. Elle fait pendant aux
+licencieuses parades de _Garageuz_ et ne peut pas s'empcher, dans tous
+les cas, de sentir un peu le mauvais lieu.
+
+La danse arabe, au contraire, la danse du Sud, exprime avec une grce
+beaucoup plus relle, beaucoup plus chaste, et dans une langue mimique
+infiniment plus littraire, tout un petit drame passionn, plein de
+tendres pripties; elle vite surtout les agaceries trop libres qui
+sont un gros contresens de la part de la femme arabe.
+
+La danseuse ne montre d'abord qu' regret son ple visage entour
+d'paisses nattes de cheveux tresss de laines; elle le cache demi
+dans son voile; elle se dtourne, hsite, en se sentant sous les regards
+des hommes, tout cela avec de doux sourires et des feintes de pudeur
+exquises. Puis obissant la mesure qui devient plus vive, elle
+s'meut, son pas s'anime, son geste s'enhardit. Alors commence, entre
+elle et l'amant invisible qui lui parle par la voix des fltes, une
+action des plus pathtiques: la femme fuit, elle lude, mais un mot plus
+doux la blesse au coeur: elle y porte la main, moins pour s'en
+plaindre que pour montrer qu'elle est atteinte, et de l'autre, avec un
+geste d'enchanteresse, elle carte regret son doux ennemi. Ce ne sont
+plus alors que des lans mls de rsistance; on sent qu'elle attire en
+voulant se dfendre; ce long corps souple et caressant se contourne en
+des motions extrmes, et ces deux bras jets en avant, pour les
+derniers refus, vont dfaillir.
+
+J'abrge; toute cette pantomime est fort longue et dure, jusqu' ce que
+la musique, qui se fatigue au moins autant que la danseuse, en ait
+assez, et termine, en manire de point d'orgue, par un terrible
+charivari des fltes et des tambourins.
+
+Notre danseuse, qui n'tait pas jolie, avait ce genre de beaut qui
+convenait la danse. Elle portait merveille son long voile blanc et
+son hak rouge sur lequel tincelait toute une profusion de bijoux; et
+quand elle tendait ses bras nus orns de bracelets jusqu'aux coudes et
+faisait mouvoir ses longues mains un peu maigres avec un air de
+voluptueux effroi, elle tait dcidment superbe.
+
+Il est douteux que j'y prisse un plaisir aussi vif que nos Arabes; mais
+j'eus l du moins une vision qui restera dans mes souvenirs de voyage
+ct de la _fileuse_ dont je t'ai parl tant de fois.
+
+Je ne sais point quelle heure a fini la fte. Au train dont elle
+allait, peut-tre aurait-elle dur jusqu'au jour, sans un incident. J'ai
+su ce matin qu'un de nos gens s'tant permis une grossire inconvenance
+ l'gard de la danseuse, celle-ci s'tait retire, et qu'aprs beaucoup
+d'injures et de menaces changes on s'tait spar on ne peut plus
+mcontent de part et d'autre.
+
+Nous montons cheval dans une heure pour aller coucher aux
+_Ouled-Moktar_. A quatre lieues d'ici, plein sud, nous trouverons les
+plaines et nous mettrons le pied dans le Sahara.
+
+Comme je l'ai dit, on laisse ici les mulets, et nous prenons un convoi
+de vingt-cinq chameaux, qui nous attendent depuis hier, patiemment
+couchs prs de nos tentes.
+
+Je commence, au milieu du grand nombre de gens qui encombraient le
+bivouac, distinguer ceux qui font le voyage avec nous. Les chameliers
+attachent leurs sandales; les cavaliers chaussent leurs doubles bottes
+rouges armes d'perons. Ce sont tous gens du sud, _Ouled-Moktar_,
+_Ouled-Nayl_, l'_Aghouti_, etc. Les burnouss bruns appartiennent au
+_Makhzen_ de El-Aghouat, sombres cavaliers, coiffs de haks sales,
+maigres comme leurs chevaux, nourris comme eux de je ne sais quelle rare
+pitance; comme eux, couchant je ne sais o, et qui font, avec ces
+infatigables btes, des courses au del de toute croyance.
+
+On charge nos chameaux. Ce sont de grands animaux bien taills, moins
+vastes, mais plus dlis que les chameaux du Tell, meilleurs pour la
+course et aussi bons pour le bt. Ils ont l'oeil ardent et les jambes
+d'une grande finesse. Ils beuglent horriblement quand on leur met la
+charge sur le dos; et je viens d'apprendre de notre _bach'amar_ ce
+qu'ils disent en se plaignant de la sorte.
+
+Ils disent celui qui les sangle: Mets-moi des coussins pour que je ne
+me blesse pas.
+
+
+
+
+D'jelfa, 31 mai.
+
+
+Nous sommes arrivs hier D'jelfa, aprs cinq journes de marche
+presque toujours en plaine, par un beau temps, nuageux encore, mais
+assez chaud pour me convaincre que nous sommes depuis cinq jours dans
+le Sahara.
+
+Gographiquement, le _Sahara_ commence Boghar; c'est--dire que l
+finit la rgion montagneuse des terres cultivables, j'aimerais dire
+cultives, qu'on appelle le _Tell_. Tu sais qu'on n'est pas d'accord sur
+l'tymologie des mots Tell et Sahara. M. le gnral Daumas, dans un
+livre prcieux, mme aprs huit ans de dcouvertes, _le Sahara
+algrien_, propose une tymologie qui me plat cause de son origine
+arabe, et dont je me contente. D'aprs les T'olba, Sahara viendrait de
+_Sehaur_, moment difficile saisir, qui prcde le point du jour et
+pendant lequel on peut, en temps de jene, encore manger, boire et
+fumer; Tell viendrait de _Tali_, qui veut dire dernier. Le Sahara serait
+donc le pays vaste et plat o le Sehaur est plus facilement apprciable,
+et, par analogie, le Tell serait le pays montueux, en arrire du Sahara,
+o le Sehaur n'apparat qu'en dernier.
+
+Quoi qu'il en soit, il est certain que Sahara ne veut point dire
+_Dsert_. C'est le nom gnral d'un grand pays compos de plaines,
+inhabit sur certains points, mais trs peupl sur d'autres, et qui
+prend les noms de _Fiafi_, _Kifar_, ou _Falat_, suivant qu'il est
+habit, temporairement habitable, comme aprs les pluies d'hiver, ou
+inhabit et inhabitable. Or, il y a fort loin de Boghar au Falat,
+c'est--dire la mer de sable, qui ne commence gure qu'au del du
+_Touat_, quarante journes de marche environ d'Alger. Ainsi, quoique
+j'aie te parler aujourd'hui de lieux trs solitaires, tu sauras qu'il
+ne s'agit en aucune faon du Falat ou Grand Dsert.
+
+Encore une explication ncessaire, et j'en aurai fini avec la
+gographie. Le Sahara renferme deux populations distinctes, l'une
+autochtone, sdentaire, avec des centres fixes dans des villes ou
+villages (_k'sour_), aux endroits o l'eau constante a permis de
+s'tablir; l'autre, c'est la race des Arabes conqurants, nomade et
+vivant sous la tente. Les premiers sont cultivateurs, les seconds sont
+bergers. Une association conue dans l'intrt commun unit ces deux
+peuples; ce qui n'empche pas l'Arabe de mpriser absolument son utile
+voisin, ce voisin de lui rendre son mpris. Ils se partagent les oasis
+dont ils sont ensemble propritaires. L'habitant du k'sour cultive,
+titre de fermier, le jardin du nomade; de son ct, le nomade se charge
+des troupeaux communs, les mne aux pturages d'hiver; et, l't, c'est
+lui qui va chercher, sur les marchs du Tell, les grains dont l'un et
+l'autre ont un besoin gal. En sorte qu'chelonnes ainsi sur deux ou
+trois cents lieues de pays, celles-l dans l'oasis, celles-ci dans les
+plaines intermdiaires que les pluies ont rendues habitables, d'immenses
+populations couvrent en ralit cette vaste tendue du Sahara, qu'on
+aurait grand tort, comme tu le vois, d'appeler dsert, mais o l'on
+avait cependant suppos toute espce d'tres chimriques, except
+l'homme, le plus rel et le plus nombreux de tous.
+
+Cela dit, je reprends ces notes de route au bivouac de Boghari, au
+moment o je t'ai quitt pour monter cheval.
+
+C'est midi seulement qu'on se mit en marche, car Boghari est un lieu
+d'amorces, d'o les voyageurs arabes ne s'loignent pas volontiers; du
+moins j'ai cru le comprendre la lenteur inaccoutume des prparatifs
+de dpart. Pourtant, au signal donn par le _bach-amar_ (chef du
+convoi), le troupeau mugissant des chameaux de charge se leva
+confusment et enfin s'branla; nous prmes au galop la tte du convoi,
+et, quelques minutes aprs, le petit village redevenu solitaire disparut
+derrire la premire colline, silencieux comme notre arrive, srieux
+malgr le vif clat de ses murs crpis, et plus taciturne encore qu'au
+jour levant, sous le blanc linceul de midi. Presque aussitt nous
+entrions dans la valle du _Chliff_.
+
+Cette valle ou plutt cette plaine ingale et caillouteuse, coupe de
+monticules, et ravine par le Chliff, est coup sr un des pays les
+plus surprenants qu'on puisse voir. Je n'en connais pas de plus
+singulirement construit, de plus fortement caractris, et, mme aprs
+Boghari, c'est un spectacle ne jamais oublier.
+
+Imagine un pays tout de terre et de pierres vives, battu par des vents
+arides et brl jusqu'aux entrailles; une terre marneuse, polie comme
+de la terre poterie, presque luisante l'oeil tant elle est nue, et
+qui semble, tant elle est sche, avoir subi l'action du feu; sans la
+moindre trace de culture, sans une herbe, sans un chardon;--des collines
+horizontales qu'on dirait aplaties avec la main ou dcoupes par une
+fantaisie trange en dentelures aigus, formant crochet, comme des
+cornes tranchantes ou des fers de faux; au centre, d'troites valles,
+aussi propres, aussi nues qu'une aire battre le grain; quelquefois, un
+morne bizarre, encore plus dsol, si c'est possible, avec un bloc
+informe pos sans adhrence au sommet, comme un arolithe tomb l sur
+un amas de silex en fusion;--et tout cela, d'un bout l'autre, aussi
+loin que la vue peut s'tendre, ni rouge, ni tout fait jaune, ni
+bistr, mais exactement couleur de peau de lion.
+
+Quant au Chliff, qui, quarante lieues plus avant, dans l'ouest, devient
+un beau fleuve pacifique et bienfaisant, ici, c'est un ruisseau
+tortueux, encaiss, dont l'hiver fait un torrent, et que les premires
+ardeurs de l't puisent jusqu' la dernire goutte. Il s'est creus
+dans la marne molle un lit boueux qui ressemble une tranche, et, mme
+au moment des plus fortes crues, il traverse sans l'arroser cette valle
+misrable et dvore de soif. Ses bords taills pic sont aussi arides
+que le reste; peine y voit-on, accrochs l'intrieur du lit et
+marquant le niveau des grandes eaux, quelques rares pieds de
+lauriers-roses, poudreux, fangeux, salis, et qui expirent de chaleur au
+fond de cette troite ornire, incendie par le soleil plongeant du
+milieu du jour.
+
+D'ailleurs, ni l't, ni l'hiver, ni le soleil, ni les roses, ni les
+pluies qui font verdir le sol sablonneux et sal du dsert lui-mme ne
+peuvent rien sur une terre pareille. Toutes les saisons lui sont
+inutiles; et de chacune d'elles, elle ne reoit que des chtiments.
+
+Nous mmes trois heures traverser ce pays extraordinaire, par une
+journe sans vent et sous une atmosphre tellement immobile que le
+mouvement de la marche n'y produisait pas le plus petit souffle d'air.
+La poussire souleve par le convoi se roulait sans s'lever sous le
+ventre de nos chevaux en sueur. Le ciel tait, comme paysage, splendide
+et morne; de vastes nues couleur de cuivre y flottaient pesamment dans
+un azur douteux, aussi fixes et presque aussi fauves que le paysage
+lui-mme.
+
+Rien de vivant, ni autour de nous, ni devant nous, ni nulle part;
+seulement, de grandes hauteurs, on pouvait, grce au silence, entendre
+par moments des bruits d'ailes et des voix d'oiseaux: c'taient de
+noires voles de corbeaux qui tournaient en cercle autour des mornes les
+plus levs, pareilles des essaims de moucherons, et d'innombrables
+bataillons d'oiseaux blanchtres aux ailes pointues, ayant peu prs le
+vol et le cri plaintif des courlis. De loin en loin, un aigle, au ventre
+ray de brun, des gypates tachs de noir et de gris clair,
+traversaient lentement cette solitude, l'interrogeant d'un oeil
+tranquille, et, comme des chasseurs fatigus, regagnaient les montagnes
+boises de Boghar.
+
+C'est au del de Boghari, aprs une succession de collines et de valles
+symtriques, limite extrme du Tell, qu'on dbouche enfin, par un col
+troit, sur la premire plaine du Sud.
+
+La perspective est immense. Devant nous se dveloppaient vingt-quatre ou
+vingt-cinq lieues de terrains plats sans accidents, sans ondulations
+visibles. La plaine, d'un vert douteux, dj brle, tait, comme le
+ciel, toute raye dans sa longueur d'ombres grises et de lumires
+blafardes. Un orage, form par le milieu, la partageait en deux et nous
+empchait d'en mesurer l'tendue. Seulement, travers un brouillard
+ingal, o la terre et le ciel semblaient se confondre, on devinait par
+chappes une ligne extrme de montagnes courant paralllement au Tell,
+de l'est l'ouest, et, vers leur centre, les sept pitons saillants ou
+sept ttes, qui leur ont fait donner le nom de _Seba'Rous_.
+
+Le col franchi, notre petit convoi se dploya dans la plaine unie et
+prit son ordre de marche, ordre que nous conservons depuis le dpart,
+poussant droit du nord au sud, sur les Sept Ttes, que nous ne devions
+atteindre que le surlendemain.--En avant, les cavaliers, au nombre d'une
+trentaine environ; derrire, nos chameaux, stimuls par les cris
+perants et les sifflets des chameliers; l'extrme avant-garde, notre
+_khrebir_, M. N..., se laissant doucement aller au pas de son grand
+cheval blanc, qui a toujours quelque cent mtres d'avance sur les
+autres; ses cts, et le serrant de prs, deux ou trois cavaliers de
+ses serviteurs, beaux jeunes gens vtus de blanc, monts sur d'agiles
+petites juments blanches ou grises, mais nonchalants comme la
+promenade, peine arms, et dont un seul porte un fusil double, le
+fusil du matre, avec sa vaste _djebira_ en peau de lynx pendue
+l'aron de sa selle.
+
+Quant moi, tu me trouverais le plus souvent faisant route un peu
+part ou ct des plus paisibles, afin d'tre plus moi; tantt
+regardant, pendant des heures entires, filer sur les longues
+perspectives les burnouss blancs, les croupes luisantes, les selles
+dossier rouge; tantt me dtournant pour voir arriver de loin le peloton
+roux de nos chameaux marchant en bataille, avec leurs cous tendus, leurs
+jambes d'autruche, et notre pittoresque mobilier de voyage amoncel sur
+leur dos.
+
+Outre nos cavaliers d'escorte et nos gens de service, nous emmenons
+trois _amins_ des Mzabites avec leur suite, qui vont rgler, je crois,
+quelques difficults politiques que nous avons avec le pays du Mzab.
+L'un est un grand et rude cavalier, arm en guerre, qui monte avec
+aplomb un beau cheval noir richement harnach de velours pourpre et
+d'argent, et garni d'un large devant de poitrail en toffe carlate.
+
+Le second, amin des _Beni-Isguen_, est un petit vieillard coiff bas,
+mine affable, aux yeux doux, et dont la bouche encadre d'une barbe
+blanche, boucle comme une chevelure, sourit avec plusieurs dents de
+moins.
+
+Le troisime, qui se nomme _Si-Bakir_, honnte et joviale figure entre
+deux ges, fort petit, extrmement replet, s'arrondit en boule au-dessus
+d'un petit mulet proprement couvert et douillettement sell d'un pais
+matelas de _Djerbi_. C'est un bon et riche bourgeois, qui a trois bains
+maures Alger et un fils _Berryan_, et qui me parle avec un amour
+gal de son enfant, de ses bains et des dattes renommes de son pays. Il
+est mis peu prs comme il le serait dans sa chambre: le bas de ses
+jambes dans de bonnes chaussettes de laine, et les pieds dans des
+souliers de cuir noir. Je ne lui vois d'ailleurs aucune arme. Son unique
+dfense est contre le soleil et consiste en un chapeau de paille, orn
+son sommet de plumes d'autruche, le plus grand chapeau que j'aie jamais
+vu, vaste comme un parasol, et qu'il a soin d'ter et de remettre chaque
+fois que le temps trs capricieux se couvre ou s'claircit.
+
+Comme il me tmoigne assez d'amiti, j'aime voyager dans sa compagnie.
+Il sait juste autant de franais que je sais d'arabe, ce qui rend nos
+communications fort amusantes, mais assez rarement instructives.
+
+A huit heures, en pleine nuit dj, nous arrivions au bivouac,--et nous
+mettions ensemble pied terre au milieu des tentes des _Ouled-Moktar_,
+o nous devions passer la nuit.--Ni la longueur de l'tape (nous avions
+fait trois lieues de trop), ni le manque d'eau depuis le matin,
+n'avaient distrait Si-Bakir de sa complaisance m'entretenir; il
+achevait alors l'historique un peu confus de sa fortune commerciale, et
+me promettait, pour l'tape suivante, l'histoire de son fils; enfin cet
+aimable vieillard scellait notre rcente amiti en me tenant l'trier,
+avec une humble courtoisie dont je voulais en vain me dfendre.
+
+Le lendemain, aprs une petite marche de cinq ou six heures, nous
+campions vers midi An-Ousera; triste bivouac, le plus triste sans
+contredit de toute la route, au bord d'un marais vaseux, sinistre, dans
+des sables blanchtres, hrisss de joncs verts; l'endroit le plus bas
+de la plaine, avec un horizon de quinze lieues au nord, de neuf lieues
+au sud; dans l'est et dans l'ouest, une tendue sans limite. Une
+compagnie nombreuse de vautours gris et de corbeaux monstrueux occupait
+la source notre arrive: immobiles, le dos vot, rangs sur deux
+lignes au bord de l'eau, je les pris de loin pour des gens comme nous
+presss de boire; il fallut un coup de fusil pour disperser ces fauves
+et noirs plerins.
+
+Une source, dans ce pays avare, est toujours accueillie comme un
+bienfait, mme quand cette source brlante et ftide ressemble au
+triste marais d'_An-Ousera_. On y puise avec reconnaissance, et l'on
+s'estime heureux d'y remplir ses outres pour la marche sans eau du
+lendemain.
+
+Les oiseaux partis, nous demeurmes seuls. Il n'y avait rien en vue dans
+l'immense plaine; notre bivouac disparaissait lui-mme dans un des plis
+du terrain. Vers le soir cependant, un petit convoi de cinq chameaux,
+conduits par trois chameliers, vint s'tablir auprs de nous, tout
+fait au bord de la source. Les chameaux dchargs se mirent patre;
+les trois voyageurs firent un seul amas des _tellis_ (sacs en poils de
+chameau pour les transports), et se couchrent auprs. Ils n'allumrent
+point de feu, n'ayant probablement rien faire cuire, et je ne les vis
+plus remuer jusqu' la nuit. Le lendemain au point du jour, nous les
+apermes dj une lieue de nous, s'en allant dans le sud-est.
+
+tait-ce fatigue? tait-ce un effet du lieu? je ne sais, mais cette
+journe-l fut longue, srieuse, et nous la passmes presque tous
+dormir sous la tente. Ce premier aspect d'un pays dsert m'avait plong
+dans un singulier abattement. Ce n'tait pas l'impression d'un beau pays
+frapp de mort et condamn par le soleil demeurer strile; ce n'tait
+plus le squelette osseux de Boghari, effrayant, bizarre, mais bien
+construit; c'tait une grande chose sans forme, presque sans couleur, le
+rien, le vide et comme un oubli du bon Dieu; des lignes fuyantes, des
+ondulations indcises; derrire, au del, partout, la mme couverture
+d'un vert ple tendue sur la terre; et l des taches plus grises, ou
+plus vertes, ou plus jaunes; d'un ct, les Seba'Rous peine claires
+par un ple soleil couchant; de l'autre, les hautes montagnes du Tell
+encore plus effaces dans les brumes incolores; et l-dessus, un ciel
+balay, brouill, soucieux, plein de pleurs fades, d'o le soleil se
+retirait sans pompe et comme avec de froids sourires. Seul, au milieu du
+silence profond, un vent doux qui venait du nord-ouest et nous amenait
+lentement un orage, formait de lgers murmures autour des joncs du
+marais. Je passai une heure entire couch prs de la source regarder
+ce pays ple, ce soleil ple, couter ce vent si doux et si triste. La
+nuit qui tombait n'augmenta ni la solitude, ni l'abandon, ni
+l'inexprimable dsolation de ce lieu.
+
+On tua, ce jour-l, soit en marche, soit la source: un _ganga_, jolie
+perdrix au bec et aux pieds rouges, curieusement peinte de gris et de
+jaune, avec un collier marron, chair dure et dtestable manger; un
+grand palmipde entirement gris perle, avec la tte, le bec et les
+pieds noirs, les ailes de la mouette longues et pointues; une petite
+bcassine toute ronde, plus grise que la bcassine sourde de France; une
+tourterelle; deux ramiers couleur ardoise azure, et que j'appellerai
+dornavant des pigeons bleus; enfin deux tadornes, superbes canards plus
+gros que les ntres et aussi mieux orns, avec une belle robe fond
+couleur abricot.
+
+Nous tions _An-Ousera_, plus de la moiti de la plaine; il ne nous
+restait que huit ou neuf lieues faire pour atteindre le bivouac
+suivant de _Guelt-Esthel_. Le soleil du matin toujours plus gai, la
+montagne qui se rapprochait, la plaine un peu moins nue, de temps en
+temps gaye de quelques _betoum_, An-Ousera mme devenu moins lugubre
+au jour levant, tout cela m'avait ranim. Aussi, quoique la grande halte
+faite en plein soleil, au beau milieu d'un terrain d'alfa, n'et rien de
+bien aimable, quoique notre djeuner, presque sans eau, ressemblt
+beaucoup trop celui de la veille, j'arrivai, sans fatigue et l'me
+peu prs satisfaite, au col des Seba'Rous, qui donne entre dans la
+valle de Guelt-Esthel.
+
+Ici, le pays change entirement d'aspect, au point qu'on croirait s'tre
+tromp de route et rebrousser chemin vers le nord. Les montagnes
+pierreuses et de la plus vilaine forme, composes de cailloux plutt que
+de rochers, sont couronnes de pins. La valle, pareillement couverte de
+pins et d'assez beaux chnes, a surtout le grand tort de n'tre point
+sa place en plein territoire des _Ouled-Nayl_, et sur le chemin du
+dsert.
+
+Nous trouvons ici non seulement des vivants, mais un petit poste de
+tirailleurs franais occups btir un caravansrail.
+
+Pendant trois longs jours passs, soit en marche, soit au bivouac, dans
+cette premire plaine, avant-got des solitudes du Sud, nous avions, en
+fait de cratures humaines, rencontr, le premier jour, un douar nomade;
+le deuxime, un jeune enfant gardant dans l'alfa un troupeau de petits
+chameaux maigres, et nos trois voyageurs de la source; le troisime,
+rien. En entrant dans la gorge, j'avais trouv un soldat du gnie mont
+sur un arbre et coupant du bois. J'prouvai quelque plaisir en entendant
+sortir du milieu des branches une voix franaise qui me disait bonjour.
+Je lui demandai de m'indiquer la source; il me rpondit que je la
+trouverais une demi-lieue plus avant dans la gorge, l'endroit o je
+verrais deux gros figuiers, trois tentes avec des gourbis de paille, et
+des maons en train de btir. C'tait exact, et voil tout ce que j'ai
+pu noter de Guelt-Esthel. Je dois ajouter que c'est, malgr sa richesse
+en bois de chauffage, un pays strile, bois d'arbres aussi tristes que
+des pierres, qu'il y neige abondamment l'hiver, et que l't on y brle.
+J'aurais tort d'oublier pourtant l'hospitalit bien cordiale que nous
+avons reue de M. F. de P..., jeune officier du gnie, emprisonn l
+avec son petit poste de travailleurs, et qui se console de sa dure
+mission en pensant qu'aprs cent cinquante ou deux cents veilles
+passes Guelt-Esthel, la solitude n'aura plus de secrets lui
+apprendre, ni d'ennuis au-dessus de sa patience.
+
+On retrouve la plaine en quittant Guelt-Esthel, et de mme qu'en sortant
+de Boghari, on a devant soi, pour l'horizon, une nouvelle ligne de
+petites montagnes, courant pareillement de l'est l'ouest et perdues
+dans le bleu. Supprime, ce qui ne nuirait pas l'intrt du voyage, ce
+bourrelet montagneux de Guelt-Esthel, et tu n'auras plus, de Boghar au
+_Rocher de sel_, qu'une seule et mme tendue de trente-quatre ou
+trente-cinq lieues. Cette tendue, parfaitement plate, conserve
+toujours, malgr les changements du sol, une couleur gnrale assez
+douteuse; les plans les plus rapprochs de l'oeil sont jauntres, les
+parties fuyantes se fondent dans des gris violets; une dernire ligne
+cendre, mais si mince qu'il faudrait l'exprimer d'un seul trait,
+dtermine la profondeur relle du paysage et quelquefois mesure
+d'normes distances. Le terrain, trs variable au contraire, est
+alternativement coup de marcages, sablonneux comme aux approches du
+_Rocher de Sel_, ou bien couvert de gramines touffues (_alfa_),
+d'absinthes (_chih_), de pourpiers de mer (_k'taf_), de romarins
+odorants, etc...; tantt enfin, mais plus rarement, clairsem d'arbustes
+pineux et de quelques pistachiers sauvages.
+
+Le pistachier (_betoum_), trbinthe ou lentisque de la grande espce,
+est un arbre providentiel dans ces pays sans ombre. Il est branchu,
+touffu, ses rameaux s'tendent au lieu de s'lever et forment un
+vritable parasol, quelquefois de cinquante ou soixante pieds de
+diamtre. Il produit de petites baies runies en grappes rouges,
+lgrement acides, fraches manger, et qui, faute de mieux, trompent
+la soif. Chaque fois que notre convoi passe auprs d'un de ces beaux
+arbres au feuillage sombre et lustr, il se rassemble autour du tronc;
+ceux des chameliers qui sont monts se dressent genoux pour atteindre
+ hauteur des branches, arrachent des poignes de fruits et les jettent
+ leurs compagnons qui vont pied; pendant ce temps, les chameaux, le
+cou tendu, font de leur ct provision de fruits et de feuilles. L'arbre
+reoit sur sa tte ronde les rayons blancs de midi; par-dessous, tout
+parat noir; des clairs de bleu traversent en tous sens le rseau des
+branches; la plaine ardente flamboie autour du groupe obscur, et l'on
+voit le dsert gristre se dgrader sous le ventre roux des dromadaires.
+On souffle un moment, puis un coup de sifflet plus aigu du _back'amar_
+(conducteur du convoi) disperse les btes, et le convoi reprend sa
+marche au grand soleil.
+
+L'_alfa_ est une plante utile: il sert de nourriture aux chevaux; on en
+fait en Orient des ouvrages de sparterie, et, dans le Sahara, des
+nattes, des chapeaux, des gamelles, des pots contenir le lait et
+l'eau, de larges plats pour servir les fruits, etc. Sur pied, il sert de
+retraite au gibier: livres, lapins, gangas. Mais l'alfa est pour un
+voyageur la plus ennuyeuse vgtation que je connaisse; et,
+malheureusement, quand il s'empare de la plaine, c'est alors pour des
+lieues et des lieues. Imagine-toi toujours la mme touffe poussant au
+hasard sur un terrain tout bossel, avec l'aspect et la couleur d'un
+petit jonc, s'agitant, ondoyant comme une chevelure au moindre souffle,
+si bien qu'il y a presque toujours du vent dans l'alfa. De loin, on
+dirait une immense moisson qui ne veut pas mrir et qui se fltrit sans
+se dorer. De prs, c'est un ddale, ce sont des mandres sans fin o
+l'on ne va qu'en zigzag, et o l'on butte chaque pas. Ajoute cette
+fatigue de marcher en trbuchant la fatigue aussi grande d'avoir un jour
+entier devant les yeux ce steppe dcourageant, vert comme un marais,
+sans point d'orientation, et qu'on est oblig de jalonner de gros tas de
+pierres pour indiquer les routes. Il n'y a jamais d'eau dans l'alfa; le
+sol est gristre, sablonneux, rebelle toute autre vgtation.
+
+Je prfre, quant moi, les terrains pierreux, secs, durs et mls de
+salptre, o croissent les romarins et les absinthes; on y marche
+l'aise; la couleur en est belle, l'aspect franchement strile; et c'est
+l surtout qu'on voit grouiller sous ses pieds, ramper, fuir et se
+tortiller tout un petit peuple d'animaux amis du soleil et des longues
+siestes sur le sable chaud. Les lzards gris sont innombrables. Ils
+ressemblent nos plus petits lzards de muraille, avec une agilit que
+parat avoir double le contentement de vivre sous un pareil soleil. On
+en rencontre, mais rarement, qui sont fort gros. Ceux-ci ont la peau
+lustre, le ventre jaune, le dos tachet, la tte fine et longue comme
+celle des couleuvres. Quelquefois, une vipre tendue et semblable de
+loin une baguette de bois tordu, ou bien roule sur une souche
+d'absinthe, se soulve votre approche, et, sans vous perdre de vue,
+rentre avec assurance dans son trou. Des rats, gros comme de petits
+lapins, aussi agiles que les lzards, ne font que se montrer et
+disparatre l'entre du premier trou qui se prsente, comme s'ils ne
+se donnaient pas le temps de choisir leur asile, ou bien comme s'ils
+taient peu prs partout chez eux. Je n'ai encore aperu d'eux que ce
+qu'ils me laissent voir en fuyant; et cela forme une petite tache
+blanche sur un pelage gris.
+
+Mais, au milieu de ce peuple muet, difforme ou venimeux, sur ce terrain
+ple et parmi l'absinthe toujours grise et le _k'taf_ sal, volent et
+chantent des alouettes, et des alouettes de France. Mme taille, mme
+plumage et mme chant sonore; c'est l'espce huppe qui ne se runit pas
+en troupes, mais qui vit par couples solitaires; tristes promeneuses
+qu'on voit dans nos champs en friche et, plus souvent, sur le bord des
+grands chemins, en compagnie des casseurs de pierres et des petits
+bergers. Elles chantent une poque o se taisent presque tous les
+oiseaux, et aux heures les plus paisibles de la journe, le soir, un peu
+avant le coucher du soleil. Les rouges-gorges, autres chanteurs
+d'automne, leur rpondent du haut des amandiers sans feuilles; et ces
+deux voix expriment avec une trange douceur toutes les tristesses
+d'octobre. L'une est plus mlodique et ressemble une petite chanson
+mle de larmes; l'autre est une phrase en quatre notes, profondes et
+passionnes. Doux oiseaux qui me font revoir tout ce que j'aime de mon
+pays, que font-ils, je te le demande, dans le Sahara? Et pour qui donc
+chantent-ils dans le voisinage des autruches et dans la morne compagnie
+des antilopes, des bubales, des scorpions et des vipres cornes? Qui
+sait? sans eux il n'y aurait plus d'oiseaux peut-tre pour saluer les
+soleils qui se lvent.--_Allah! akbar!_ Dieu est grand et le plus grand!
+
+A l'heure matinale o me venaient ces souvenirs et bien
+d'autres,--souvenirs d'un pays que je reverrai, _s'il plat
+Dieu_,--nous tions prs d'atteindre la moiti de la plaine, et nous
+avions en vue un petit _douar_ et d'immenses troupeaux appartenant aux
+_Ouled-d'Hya_, fraction des Ouled-Nayl. C'tait le premier _douar_ que
+nous rencontrions depuis notre entre dans le Sahara, et notre halte de
+nuit chez les Ouled-Moktar.
+
+Dans cette saison, les nomades commencent se rapprocher de leurs
+pturages d't, et la plaine est dserte.
+
+On piqua droit sur les tentes; il faisait chaud, et nous avions encore
+traverser une longue lisire de sables jaunes que nous voyions briller
+entre la montagne et nous, rude passage en plein midi, sous un soleil
+sans nuages.
+
+Le cad nous reut. On ne fit que dbrider les chevaux, et nous prmes
+tout juste le temps de nous reposer l'ombre, de manger des dattes et
+de boire du lait de chamelle, sans eau, l'eau tant ici plus rare encore
+et plus dtestable qu'ailleurs.
+
+Le douar ne comptait pas plus de quinze ou vingt tentes, ce qui
+reprsente peine le plus petit des hameaux nomades; mais il avait bien
+le rude aspect des vrais campements sahariens; et, dans un trs petit
+exemple, c'tait, pour qui ne l'et pas connue, un tableau complet de la
+vie nomade ses heures de repos.
+
+Des tentes rouges, rayes de noir, soutenues pittoresquement par une
+multitude de btons, et retenues terre par une confusion d'amarres et
+de piquets. Dedans, et entasss ple-mle, la batterie de cuisine, le
+mobilier du mnage, le harnais de guerre du matre de la tente, les
+meules de pierre moudre le grain, les lourds mortiers piler le
+poivre, les plats de bois (_sahfa_) o l'on ptrit le couscoussou; le
+crible o on le passe; les vases percs (_keskasse_) o on le fait
+cuire; les gamelles en alfa tress, les sacs de voyage ou _tellis_; les
+bts de chameaux, les _djerbi_, les tapis de tente; les mtiers tisser
+les toffes de laine; les larges trilles de fer qui servent carder la
+laine brute du chameau, etc. Et parmi tout ce dsordre d'objets salis
+et de choses noirtres, un ou deux coffres carrs aux vives couleurs,
+aux serrures de cuivre, garnis de clous dors aux angles; cassettes qui
+doivent contenir, avec les bijoux de femmes, ce qu'il y a de plus
+prcieux dans la fortune du matre. Au dehors, un terrain battu, brout,
+dpouill mme de toute racine, plein de souillures, couvert de dbris
+et de carcasses, avec des places noircies par le feu; les fourneaux
+creuss dans la terre et composs de trois pierres formant foyer; des
+amas de broussailles sches, et les outres noires longs poils, pendues
+ trois btons mis en faisceau. Autour, la plaine immense avec les
+chameaux sans gardien, qui se dispersent le jour et qui, le soir, se
+rassemblent au son de la trompe et viennent se coucher dans le douar.
+
+Voil donc la maison mobile o le nomade saharien passe une moiti de sa
+vie; l'homme ne rien faire, car _travailler c'est une honte_; la femme
+ tout entretenir, tout soigner, pendant que le chien vigilant fait
+sentinelle, patient, sobre et souponneux comme son matre. L'autre
+moiti de sa vie se passe en voyage. Un autre jour, je te parlerai de la
+tribu en marche, _nedja_; admirable spectacle qui renouvelle ici sous
+nos yeux, en plein ge moderne, deux pas de l'Europe les migrations
+d'Isral.
+
+Que ce dernier mot, crit d'enthousiasme, ne m'engage pas surtout au
+del de ce que je veux dire. Il n'est qu' moiti vrai. Et, comme il
+effleure une question d'art, question qui, selon moi, n'a pas le sens
+commun, mais n'importe, question pose, discute et toujours pendante;
+comme il effleure, dis-je, une question grave aprs tout, celle de la
+_couleur locale_ applique un certain ordre de sujets, je dsire
+m'expliquer sur ce qu'il y a de trop contestable dans la comparaison que
+j'ai faite.
+
+Voici la seconde fois que j'introduis la Bible dans ces notes; ce qui te
+laisserait croire que je voyage en vrai pays de Chanaan, moins
+l'abondance, et que je rencontre chaque pas le riche Laban ou le
+gnreux Booz.
+
+On a crit, en effet, bien plus, on a voulu prouver par des essais, tu
+sais lesquels, que les anciens matres avaient dfigur la Bible par la
+peinture, qu'elle avait rendu l'me entre leurs mains, et que, s'il
+restait un moyen de ressusciter cette chose aujourd'hui morte, c'tait
+d'aller la contempler toute relle encore et dans son effigie vivante,
+en Orient.
+
+Cette opinion s'appuie sur un fait vrai en lui-mme, c'est que les
+Arabes, ayant peu prs conserv les habitudes des premiers peuples,
+doivent aussi, mieux que personne, en garder la ressemblance, non
+seulement dans leurs moeurs, mais encore dans leur costume, costume si
+favorable d'ailleurs, qu'il a le double avantage d'tre aussi beau que
+le grec et d'tre plus local. Il est certain, ajoute-t-on, que Rachel et
+Lia, filles du pasteur Laban, n'taient point habilles comme Antigone,
+fille du roi OEdipe; qu'elles se prsentent notre esprit dans un
+tout autre milieu, avec une forme diffrente, et aussi sous un tout
+autre soleil: il est non moins certain que les patriarches devaient
+vivre comme vivent les Arabes, comme eux gardant leurs moutons, ayant
+comme eux des maisons de laine, des chameaux pour le voyage, et le
+reste.
+
+Mon opinion, quant au systme, la voici:
+
+C'est que les hommes de gnie ont toujours raison et que les gens de
+talent ont souvent tort. Costumer la Bible, c'est la dtruire; comme
+habiller un demi-dieu, c'est en faire un homme. La placer en un lieu
+reconnaissable, c'est la faire mentir son esprit; c'est traduire en
+histoire un livre anthistorique. Comme, toute force, il faut vtir
+l'ide, les matres ont compris que dpouiller la forme et la
+simplifier, c'est--dire supprimer toute couleur locale, c'tait se
+tenir aussi prs que possible de la vrit... _Et ego in Arcadia..._
+Sont-ce des Grecs? est-ce l'Arcadie? Oui et non: non, pour le drame;
+oui, dans le sens de l'ternelle tragdie de la vie humaine.
+
+Donc, hors du gnral, pas de vrit possible, dans les tableaux tirs
+de nos origines; et bien dcidment il faut renoncer la Bible, ou
+l'exprimer comme l'ont fait Raphal et Poussin.
+
+Remarque que cette opinion se confirme mesure que je voyage, et
+prcisment dans le pays qui semblerait devoir produire en moi un
+entranement contraire. N'y a-t-il donc aucun enseignement tirer de ce
+peuple qui, je le reconnais, fait involontairement et souvent penser
+la Bible? N'y a-t-il pas en lui quelque chose qui met l'me en mouvement
+et en quoi l'esprit s'lve et se complat comme en des visions d'un
+autre ge? Oui, ce peuple possde une vraie grandeur. Il la possde
+seul, parce que, seul au milieu des civiliss, il est demeur simple
+dans sa vie, dans ses moeurs, dans ses voyages. Il est beau de la
+continuelle beaut des lieux et des saisons qui l'environnent. Il est
+beau, surtout parce que, sans tre nu, il arrive ce dpouillement
+presque complet des enveloppes que les matres ont conu dans la
+simplicit de leur grande me. Seul, par un privilge admirable, il
+conserve en hritage ce quelque chose qu'on appelle biblique, comme un
+parfum des anciens jours. Mais tout cela n'apparat que dans les cts
+les plus humbles et les plus effacs de sa vie. Et si, plus frquemment
+que d'autres, il approche de l'pope, c'est alors par l'absence mme de
+tout costume, c'est--dire en quelque sorte en cessant d'tre Arabe pour
+devenir humain. Devant la demi-nudit d'un gardeur de troupeaux, je rve
+assez volontiers de Jacob. J'affirme au contraire qu'avec le _burnouss_
+saharien ou le _mach'la_ de Syrie, on ne reprsentera jamais que des
+Bdouins.
+
+Ces rserves admises, s'il m'arrive dornavant de m'crier: _O Isral!_
+tu sauras ce qu'il faut entendre et tu me laisseras dire. Maintenant,
+je reprends ma route.
+
+Je supprimerais sans regret le bivouac du Rocher de Sel, quoique l'eau
+prise au del des salines soit bonne, qu'il y ait du bois en abondance
+et qu'on y campe agrablement au bord de la rivire (_l'Oued D'jelfa_)
+et sous de trs beaux tamarins.
+
+Un mot pourtant du rocher. C'est un amas de choses tranges, colores de
+tous les gris possibles, depuis le gris lilas jusqu'au gris blanchtre,
+entasses, superposes et formant une montagne deux ttes. Il en
+descend une infinit de petits ruisseaux, d'un blanc laiteux, qui vont
+se runir en deux canaux remplis jusqu'aux bords d'un sel exactement
+semblable la chaux teinte. Tout autour, la montagne semble avoir eu
+des convulsions, tant elle est souleve, fendue, creve dans tous les
+sens. Ce n'est pas beau, c'est formidable. Trois grands aigles volaient
+ moiti hauteur du rocher et ne paraissaient pas si gros que des
+corbeaux.
+
+La nuit tait presque venue quand, enfin, on atteignit les plateaux nus
+de _D'jelfa_. La maison du kalifat, vaste corps de logis lev carrment
+au-dessus d'une enceinte de murs bas, se montrait confusment
+l'extrmit d'une plaine montante, comme une masse gristre un peu plus
+claire que le terrain tout fait sombre, un peu plus fonce que le ciel
+encore clair d'un vague reflet du jour. A gauche, et fort loin dans
+un pli de la valle o brillaient deux petits feux rouges, et d'o
+venaient de faibles aboiements de chiens, on devinait un douar. Plus
+prs, et comme d'un marais compris entre le douar et le plateau,
+s'levaient d'innombrables murmures de grenouilles. Tout le reste de cet
+horizon plat, domin par le grand bordj solitaire de Si-Cherif, reposait
+paisiblement dans une ombre transparente et brune. De larges toiles
+blanches s'allumaient tous les coins du ciel; l'air tait humide et
+doux, une forte rose ramollissait la terre sous le pas des chevaux. Je
+m'orientai sur un chemin blanchtre qui menait vers la maison; les
+cavaliers m'avaient prcd de quelques minutes, et j'avais laiss mon
+domestique en arrire avec le convoi.
+
+J'arrivai donc seul la porte du bordj et j'entrai dans la cour sans
+savoir o me diriger. De chaque ct de l'entre, porte monumentale, et
+que je trouvai grande ouverte, j'aperus des gens, ple-mle avec des
+chevaux, bivouaquant le long du mur; la cour tait dserte; elle me
+parut grande; mon cheval qui flaira des curies fit entendre un petit
+hennissement de satisfaction. Au fond de la cour, apparaissait un perron
+de quelques marches, conduisant une haute galerie soutenue par des
+piliers blancs; une porte entrebille dans l'angle droit de la galerie
+laissait filtrer un peu de lumire; une fentre demi claire, donnant
+au rez-de-chausse sur la cour, permettait d'entendre un bruit de voix.
+
+Je descendis de cheval au pied du perron, et, tout en jetant la bride
+quelqu'un que je vis s'approcher dans l'ombre, je me dirigeai du ct de
+la lumire et j'entrai. Je remarquai que la personne qui j'avais tendu
+la bride n'avait pas mis d'empressement la prendre, et j'aperus
+vaguement la forme bizarre d'un tout petit corps surmont d'un vaste
+chapeau trs pointu. Un incident de la soire m'apprit l'erreur que
+j'avais failli commettre en traitant le plus saint homme du bordj comme
+un valet.
+
+On soupait dans une grande chambre blanche, propre, qui n'avait pour
+tous meubles qu'une chemine de marbre noir, de riches tapis du Sud
+accrochs aux fentres et formant portires plutt que rideaux; et, au
+milieu, une table ronde, entoure de convives. La cuisine tait arabe.
+Mais la table, joyeusement claire de bougies, tait servie, la
+franaise, couverte d'une belle nappe blanche et irrprochablement
+garnie d'argenterie, de vaisselle et de verres, avec quatre carafes
+remplies de lait doux et quatre autres de limonade. Le kalifat
+_Si-Chriff_, grand et gras personnage, presque sans barbe, figure
+placide, avec des yeux saillants, ngligemment vtu du simple hak blanc
+sans burnouss, et le portant en voile, la manire des marabouts,
+Si-Chriff prsidait la table et se versait des deux mains la fois,
+dans le mme verre, de la limonade et du lait. Son frre, _Bel-Kassem_,
+doux jeune homme au visage fatigu, assistait au souper debout et
+donnant des ordres. La chambre tait pleine de serviteurs arabes allant
+et venant, mais laissant agir un maigre Tunisien, turban blanc, aux
+yeux vifs, la bouche fine, au nez pinc, ple comme la mort, leste,
+agile, adroit, avec des mines d'cureuil et des airs de fivreux,
+fantastique et prcieux valet, qui, seul dans la maison de Si-Chriff,
+parat avoir le don de manier la porcelaine et de servir la franaise.
+
+Cette grande maison, perdue dans un dsert plus de cinquante lieues de
+Boghar, trente-deux lieues environ d'El-Aghouat, une salle manger
+remplie d'odeurs de viandes et encombre de gens portant des plats,
+cette table servie comme en Europe; autour de laquelle on parlait
+franais, ce personnage en dshabill de maison occup gravement se
+composer des sorbets doux, voil donc ce que je vis en arrivant
+D'jelfa, chef-lieu des _Ouled-Nayl_. J'tais au coeur de cette immense
+tribu, commerante, riche et corrompue, dont le nom pos sur toutes les
+routes du Sahara rsumait pour moi les curiosits du dsert. D'ici, et
+sans sortir de leur territoire, je confinais dans le nord-est
+_Bouaada_, dans l'ouest, presque au _Djebel-Amour_, dans le sud aux
+k'sours d'El-Aghouat et l'Oued-D'jedi. Ces valets d'office, que je
+voyais essuyant des assiettes avec un coin de leur hak en guise de
+serviette, avaient port leurs laines sur les marchs du Sud et
+pouvaient me parler de tout le Sahara septentrional, depuis _Charef_
+jusqu' _Tuggurt_, depuis D'jelfa jusqu'au _M'zab_, jusqu' _Metlili_,
+jusqu' _Ouargla_.
+
+Enfin j'avais sous les yeux, dans la personne de ce grand seigneur
+dbonnaire, un de leurs princes les plus opulents et les plus braves; le
+plus considrable peut-tre par sa fortune, sa naissance, sa haute
+position politique, et par les antcdents illustres de sa vie
+militaire. M. N... essayait d'apprendre Si-Chriff se servir d'une
+fourchette et d'un couteau. Le kalifat s'y prtait avec complaisance,
+peu prs comme on s'amuse des jeux d'enfants; il y mettait beaucoup de
+bonhomie, une extrme maladresse qui m'a bien l'air d'tre volontaire,
+mais n'y compromettait rien de sa dignit.
+
+Vers le milieu du repas apparut un nouveau personnage que je reconnus
+tout de suite son chapeau et la forme si singulire de son individu.
+C'tait bien en effet un tout petit corps ramass sur lui-mme, et qu'on
+et dit gonfl; malpropre, difforme, affreux, marchant comme s'il n'et
+pas de jambes, la figure trique dans son hak comme dans un
+serre-tte, coiff d'un chapeau sans bords, comme d'un norme cornet. Il
+avait, autant que j'en pus juger, une profusion de sachets de cuir qui
+lui pendaient sur la poitrine, et une demi-douzaine de grosses fltes en
+roseau lui descendaient du menton jusqu'au ventre et s'y balanaient en
+faisant du bruit; il portait un bton noueux dans la main; on ne voyait
+pas ses pieds, car son burnouss tranait terre. Personne autre que
+moi ne semblait faire attention lui. Il s'avana tout d'une pice,
+s'approcha de la table et vint par-dessus l'paule de Si-Chriff
+allonger la main dans son assiette. Je me penchai avec inquitude vers
+M. N..., qui se mit sourire; Si-Chriff ne se dtourna pas et cessa
+seulement de manger. Bel-Kassem vit ma surprise et me dit d'une faon
+dvote et trs grave: _Derviche_, _marabout_, un fou, c'est--dire un
+saint. Je n'en demandai pas davantage, car je savais la vnration qui
+s'attache aux fous dans les pays arabes, et je me gardai bien de
+paratre autrement scandalis des familiarits que celui-ci se permit
+jusqu' la fin du repas. Il ne cessa point de rder autour de nous,
+rptant des mots sans suite et demandant avec obstination du tabac.
+Quoiqu'on lui en et donn, il en demandait encore, venait chacun de
+nous tendre le creux de sa main noire et s'acharnait rpter le mot
+tabac, tabac, d'une voix rauque et saccade comme un aboiement. On
+l'cartait sans violence; on le calmait en lui faisant signe de se
+taire; Si-Chriff, toujours impassible, avait la mine svre et prenait
+garde videmment qu'aucun valet n'offenst son protg. Pourtant, comme
+il devenait importun, le Tunisien le prit par le bras et l'entrana
+doucement vers la porte. Le pauvre insens s'en alla en criant:
+_Pourquoi, Mohammed? pourquoi, Mohammed?_ (_Ouach Mohamm... ouach
+Mohamm..._) Et pendant longtemps on l'entendit parler sous la galerie.
+Si-Chriff tait, je n'en doute point, fort contrari que nous eussions
+t tmoins de cette scne o nous ne pouvions, comme lui, trouver un
+sujet d'dification. Je dois dire cependant que pas un de nous ne
+s'oublia. Et, tout en remarquant une fois de plus comment les Arabes
+savent dtourner le ridicule par l'absence mme de ce que nous appelons
+respect humain, je ne m'tonnai point, mais me sentis jaloux de les
+trouver si suprieurs nous, jusqu'au milieu de leurs superstitions. Je
+me rappelais avoir rencontr un jour un chef de tribu du Sahara de
+l'Est, rentrant chez lui, suivi d'une escorte assez brillante de
+cavaliers et menant en croupe un derviche. Ce chef tait un jeune homme
+lgant, fort beau, et mis avec cette recherche un peu fminine
+particulire aux Sahariens de Constantine. Le derviche, vieillard
+amaigri et dfigur par l'idiotisme, tait nu sous une simple gandoura
+couleur sang de boeuf, sans coiffure, et balanait au mouvement du
+cheval sa tte hideuse, surmonte d'une longue touffe de cheveux
+grisonnants. Il tenait le jeune homme bras le corps et semblait
+lui-mme, de ses deux talons maigres, conduire la bte embarrasse sous
+sa double charge. Je saluai le jeune homme en passant; il me dit le
+bonsoir, et me souhaita les bndictions du ciel. Le vieillard ne me
+rpondit point, et mit le cheval au trot.
+
+Le derviche de D'jelfa n'a pas d'histoire. J'ignore mme son nom. On m'a
+dit qu'il passe une partie de l'anne chez Si-Chriff, tantt la
+zmala, tantt au bordj. Il n'est point embarrassant; il se nourrit sans
+qu'on y pourvoie, prenant ce qu'il trouve sous sa main. Il ne couche
+nulle part, et ni le jour ni la nuit, on ne sait au juste ce qu'il
+devient. Il passe une partie des nuits rder, soit dans la cour ou
+dans le jardin, soit dans la campagne, quand il se prsente la porte
+ferme. Il a dans son burnouss et dans ses petites gibernes une quantit
+de chiffons ou de dbris recueillis partout. Quelquefois en pleine nuit,
+on l'entend essayer l'une aprs l'autre toutes ses fltes. Le froid ni
+le soleil ne peuvent rien sur ce corps insouciant qui semble avoir perdu
+le don de souffrir. Son visage, cribl de rides, ne peut plus vieillir;
+l'ge le mine insensiblement comme un vieux tronc qui n'a plus de
+feuilles; la mort le prend par les jambes, pourtant il va toujours,
+s'asseyant rarement, ne se couchant presque jamais. Un jour il tombera
+de ct et ne pourra plus se relever; son me sera alle rejoindre sa
+raison.
+
+
+
+
+D'jelfa, mme date, cinq heures.
+
+
+Nous avons joui d'une journe sans pareille. Je l'ai passe soit
+dessiner dans le bivouac, soit crire, tendu sous mon pavillon de
+toile. Ma tente est tourne au midi; car j'aime l'ouvrir ainsi.
+Rarement je perds de vue, mme la halte, ce ct mystrieux que le
+ciel couvre de rverbrations plus vives. Tous mes compagnons sont
+absents ou peine veills de leur sieste. La journe s'achve dans une
+paix profonde; et, demeur seul, je savoure avec dlice un vent tide
+qui souffle faiblement du sud-est. De la place o je suis couch,
+j'embrasse peu prs la moiti de l'horizon, depuis la maison de
+Si-Chriff, d'o je n'entends sortir aucun bruit, jusqu' l'extrmit
+oppose o, sur une ligne de terrains ples, se dessine un groupe de
+chameaux bruns. Devant moi, j'ai tout notre campement tendu au soleil:
+chevaux, bagages et tentes; l'ombre des tentes, quelques gens qui se
+reposent; ils font cercle, mais ne parlent pas. S'il arrive qu'un ramier
+passe au-dessus de ma tte, je vois son ombre glisser sur le terrain,
+tant ce terrain est uni; et j'entends le bruit de ses ailes, tant le
+silence qui se fait autour de moi est grand. Le silence est un des
+charmes les plus subtils de ce pays solitaire et vide. Il communique
+l'me un quilibre que tu ne connais pas, toi qui as toujours vcu dans
+le tumulte; loin de l'accabler, il la dispose aux penses lgres; on
+croit qu'il reprsente l'absence du bruit, comme l'obscurit rsulte de
+l'absence de la lumire: c'est une erreur. Si je puis comparer les
+sensations de l'oreille celles de la vue, le silence rpandu sur les
+grands espaces est plutt une sorte de transparence arienne, qui rend
+les perceptions plus claires, nous ouvre le monde ignor des infiniment
+petits bruits, et nous rvle une tendue d'inexprimables jouissances.
+Je me pntre ainsi, par tous mes sens satisfaits, du bonheur de vivre
+en nomade; rien ne me manque et toute ma fortune de voyage tient dans
+deux coffres attachs sur le dos d'un dromadaire. Mon cheval est tendu
+prs de moi sur la terre nue, prt, si je le voulais, me conduire au
+bout du monde; ma maison suffit me procurer de l'ombre le jour, un
+abri la nuit: je la transporte avec moi, et dj je la considre avec
+une motion mle de regrets.
+
+La temprature me parat encore relativement assez douce et, mme avec
+dix degrs de plus, je la supporterais volontiers, si l'air continuait
+d'tre sec, lger, minemment respirable, comme il l'est dans ces
+rgions leves. Jusqu' prsent, le thermomtre n'a pas dpass 30 et
+31 l'ombre. Aujourd'hui, sous la tente, deux heures il a atteint le
+maximum de 32, et la lumire, d'une incroyable vivacit, mais diffuse,
+ne me cause ni tonnement ni fatigue. Elle vous baigne galement, comme
+une seconde atmosphre, de flots impalpables. Elle enveloppe et
+n'aveugle pas. D'ailleurs l'clat du ciel s'adoucit par des bleus si
+tendres, la couleur de ces vastes plateaux, couverts d'un petit foin
+dj fltri, est si molle, l'ombre elle-mme de tout ce qui fait ombre
+se noie de tant de reflets, que la vue n'prouve aucune violence, et
+qu'il faut presque la rflexion pour comprendre quel point cette
+lumire est intense.
+
+Peut-tre ne sais-tu pas que, depuis notre entre dans le Sahara, nous
+n'avons pas cess de monter et que nous nous retrouvons prs de huit
+cents mtres au-dessus du niveau de la mer. Le plateau que nous suivons
+s'lve en effet insensiblement et dtermine ici, par exception,
+l'coulement des eaux dans l'est et dans l'ouest, tandis que, partout
+ailleurs, le partage se fait du sud au nord et du nord au sud. Ce long
+mouvement du sol, qui prolonge ainsi le climat du Tell travers le
+Sahara, presque indpendamment du degr, et qui fait qu' latitude gale
+l'hiver, au moins, est plus doux sous le mridien de Constantine que
+sous celui d'Alger, se produit jusqu' El-Aghouat et mme au del:
+El-Aghouat donne encore une hauteur de 600 mtres; Biskra, au contraire,
+n'est plus qu' 73.--Plus avant dans l'est, le Sahara s'abaisse
+au-dessous du niveau de la mer, et, entre El-Aghouat et Biskra, s'tend
+le bassin descendant de l'_Oued-Djeddi_, qui vient du Djebel-Amour,
+arrose les Zibans et va se perdre enfin dans le grand _Chott_ de
+Tunis.--Je dsire que cet aperu suffise t'expliquer des
+contradictions de climat dont, premire vue, tu aurais sans doute
+quelque peine te rendre compte, et peut-tre comprendras-tu maintenant
+comment, nous trouvant tout l'heure sous le degr d'El-Kantara, si
+nous n'y sommes dj, nous faisons des feux de branches de pins et de
+chnes, coupes dans la gorge du Rocher de Sel, au bord de l'_Oued
+D'jelfa_.
+
+Ds aujourd'hui pourtant, nous voil dbarrasss, non seulement de la
+vgtation du nord, mais encore de toute vgtation. Elle expire au
+sommet des collines pierreuses que nous avons derrire nous; et je
+voudrais que ce ft pour tout fait; car c'est par la nudit que le
+Sahara reprend sa vritable physionomie. J'en suis venu souhaiter
+qu'il n'y ait pas un arbre dans tout le pays que je vais voir. Aussi ce
+qui me plat dans le lieu o nous sommes camps, c'est surtout son
+aspect strile. Pour couvrir ces vastes terrains, tantt frileux, tantt
+brls, il n'y a qu'un peu d'herbe. Cette herbe, sorte de gramine
+renouvele par l'hiver, est courte, rare, et devient gristre en se
+fanant. Elle forme peine un duvet transparent ml de quelques brins
+cotonneux que l'air agite. On y voit jouer la lumire et vibrer la
+chaleur comme au-dessus d'un pole. Aussi loin que la vue peut
+s'tendre, je n'y dcouvre pas une seule touffe plus fournie qui dpasse
+le sabot d'un cheval. La terre a la solidit d'un plancher et se gerce
+sans tre friable. Nos chameaux s'y promnent d'un air dcourag, la
+tte haute, le cou tendu vers un coin plus vert qui se montre assez loin
+au sud, entre deux mamelons arides. Cette perspective, peu prs
+riante, qui semble les consoler jusqu' demain, nous annonce de
+nouvelles plaines d'alfa. Je distingue nettement, comme un triangle gris
+pos sur le vert, une des ces petites pyramides de pierre dont je t'ai
+parl, et qui servent de point de repre dans le steppe, quand il n'y a
+ni horizon, ni traces de caravanes pour y diriger la marche.
+
+Cette tache lointaine d'alfa s'aperoit peine dans l'ensemble de ce
+paysage que je ne sais comment peindre, mais dont il faudrait faire un
+tableau clair, somnolent, fltri. Chose admirable et accablante, la
+nature dtaille et rsume tout la fois. Nous, nous ne pouvons tout au
+plus que rsumer, heureux quand nous le savons faire! Les petits esprits
+prfrent le dtail. Les matres seuls sont d'intelligence avec la
+nature; ils l'ont tant observe, qu' leur tour ils la font comprendre.
+Ils ont appris d'elle ce secret de simplicit, qui est la clef de tant
+de mystres. Elle leur a fait voir que le but est d'exprimer, et que,
+pour y arriver, les moyens les plus simples sont les meilleurs. Elle
+leur a dit que l'ide est lgre et demande tre peu vtue. Ne
+t'tonne point de tout cela. Depuis ce matin je suis genoux devant les
+matres, et je crois tre tous les jours un peu moins indigne de parler
+d'eux. Leur souvenir m'accompagne dans ma route. Leurs leons se sont
+fait entendre aujourd'hui plus clairement que jamais; et c'est
+D'jelfa, sous ma tente, au milieu des Ouled-Nayl, et pendant que je
+regardais passer sur ces fonds d'une candeur historique de majestueux
+personnages draps de noir et de blanc. Devais-je donc venir si loin du
+Louvre chercher cette importante exhortation de voir les choses par le
+ct simple, pour en obtenir la forme vraie et grande?
+
+
+
+
+Sept heures.
+
+
+Tout le jour, quelques minces tranes de vapeur sont restes tendues
+au-dessus de l'horizon, pareilles de longs cheveaux de soie blanche.
+Vers le soir, elles ont fini par se dissoudre et par former un petit
+nuage dor, unique au milieu de l'azur sans rides et qui s'en va
+lentement la drive, entran vers le soleil couchant. Il diminue
+mesure qu'il s'en approche, et, comme la voile arrondie d'un navire
+qu'on voit de loin se rtrcir et s'abattre l'entre du port, il ne
+tardera pas disparatre dans le rayonnement de l'astre. La chaleur
+s'apaise, la lumire s'adoucit; elle se retire insensiblement devant la
+nuit qui s'approche, sans avoir t prcde d'aucune ombre. Jusqu' la
+dernire minute du jour, le Sahara demeure en pleine lumire. La nuit
+vient ici comme un vanouissement.
+
+Il est sept heures. Notre bivouac est maintenant sorti de son
+immobilit. Il y rgne un certain mouvement, toujours paisible, de gens
+qui allument des feux et prparent le caf du soir, pendant que d'autres
+font leur prire, prosterns la figure au levant; on se rassemble sur
+des tapis pour prendre le repas; et nos chevaux, qui l'on vient de
+donner l'orge, secouent joyeusement le poids du soleil qu'ils ont port
+douze heures sans bouger.
+
+La maison de Si-Cheriff seule continue de rester muette. De l'endroit
+o je suis, on la dirait inhabite, si l'on ne voyait un peu de fume
+bleutre s'lever l'angle du toit. Cette maison, triste blockhaus,
+donne pour citadelle notre kalifat, est acheve seulement du mois de
+novembre dernier.
+
+Une inscription, sculpte dans la pierre, au-dessus de la porte
+d'entre, m'apprend qu'elle a t btie en cinquante jours, sous le
+gouvernement de M. le gnral Randon, par la colonne expditionnaire du
+gnral Yusuf. D'autres inscriptions indiquent les divers corps qui ont
+pris part cette construction, avec les noms des principaux officiers;
+quelques-unes pourraient dj servir d'pitaphes. Le capitaine
+Bessires, tu glorieusement l'assaut du 4 dcembre, a son nom sur le
+pavillon qui forme l'angle droit du mur de dfense.
+
+Cette habitation est dispose de manire servir, la fois, de
+rsidence au kalifat, de caravansrail et de forteresse. La cour
+d'entre est vaste; un petit convoi s'y renfermerait au besoin, et elle
+prsente une double ligne de hangars pavs, sous lesquels une centaine
+de chevaux pourraient s'abriter. Par del s'tend le jardin, qui n'est
+encore que trac.--Au centre de ce carr long, et spar du jardin par
+un chemin de ronde, s'lve un corps de logis, compos de deux tages et
+perc, sur ses quatre faces, de fentres malheureusement franaises; il
+a sa cour intrieure, cour rserve, o l'on ne pntre pas, et que je
+n'ai fait qu'entrevoir.
+
+Le rez-de-chausse est abandonn aux voyageurs. L'appartement priv du
+kalifat, celui de son cousin et de son jeune frre Bel-Kassem occupent
+les deux tages; c'est l, je ne sais dans quelle partie du btiment,
+que sont relgues leurs femmes, avec les servantes.
+
+Quelques fentres ont des barreaux; mais il n'en est gure qui n'aient
+une ou plusieurs vitres casses: ces nombreux accidents ne surprennent
+pas, quand on connat l'ingnuit des Arabes l'endroit de ces choses
+transparentes. Pour ta plupart, ils n'en ont jamais vu; et, sans prvoir
+l'obstacle, ils passent leur poing au travers.--Si-Cheriff parle
+seulement des dgts causs par le vent et s'en plaint, de manire
+laisser croire qu'il tient ses vitres: au fond, en homme de la tente,
+il s'en inquite assez peu et laisserait volontiers tout le bordj
+s'crouler, si la petite garnison de soldats ouvriers, caserne dans un
+des pavillons, n'avait aussi pour mission de l'entretenir.
+
+Cette rsidence, que l'on a tch de rendre habitable, est-elle, en
+effet, du got de Si-Cheriff? Russira-t-il s'y plaire, autant que
+dans sa tribu?--Il parat, du moins, se rsigner ce sjour comme une
+ncessit politique; n'y venant, du reste, qu' ses heures, quand il y
+est mand, ou qu'il doit y recevoir des htes.
+
+Indpendamment de ce domicile officiel, il a un domicile rel dans les
+pturages voisins du Rocher de Sel, avec d'immenses troupeaux de
+moutons, et quelque chose, m'a-t-on dit, comme six mille chameaux. Il
+se partage entre sa maison de laine et sa maison de pierre, et n'amne
+ici que ses chevaux, sa suite militaire et sa femme. Je dis _sa_ femme,
+parce qu'on parle d'une madame Si-Cheriff, dont l'histoire, comme tant
+d'histoires de ce pays, ressemble beaucoup un roman. Celui-ci,
+d'ailleurs, aprs un prologue assez sombre, finit heureusement. Est-ce
+une indiscrtion que de rapporter ce qu'on raconte?--Cette femme est
+Espagnole. Un homme, qui a disparu depuis et dont la mort subite n'a
+jamais t bien explique, l'avait conduite, elle et sa soeur, plus
+jeune qu'elle, la Deira d'Abd-el-Kader, peu d'annes avant la
+soumission de l'mir.--Elles taient toutes les deux fort jolies.
+Abd-el-Kader fit pouser l'ane Si-Cheriff, alors son kalifat,
+bientt aprs devenu le ntre, et la plus jeune au cousin de
+Si-Cheriff.--Toutes deux, elles ont suivi, sous l'alliance franaise, la
+nouvelle fortune de leurs maris et n'ont jamais song rclamer contre
+le mariage qui leur fut impos. Elles ont adopt, non-seulement le
+costume, mais aussi la langue arabe, au point d'avoir oubli la leur. La
+femme de Si-Cheriff habite en ce moment le bordj.
+
+J'ai vu ce matin leur enfant, joli petit garon de quatre ans au plus.
+Il tait la classe, dans une cole fonde par Si-Cheriff et tenue par
+un taleb, sorte d'instituteur communal que Si-Cheriff paye de ses
+deniers. L'enfant tait pieds nus et n'avait pour tout vtement, comme
+ses petits camarades les plus pauvres, qu'une petite soutane blanche on
+ne peut plus nglige. M. N..., qui est de ses bons amis, lui rapportait
+en cadeau d'Alger un foulard franais, un sabre de bois et une chemise
+de fine laine. Quant la soeur de madame Si-Cheriff, on ne la voit
+jamais D'jelfa. Elle prfre le sjour de la tente et n'abandonne
+personne le soin du mnage nomade ni l'administration des troupeaux.
+Tout ce que je sais des affaires domestiques de Bel-Kassem, c'est qu'il
+a deux femmes jeunes et qui passent pour trs belles. Il vient, ces
+jours derniers, d'pouser la seconde. Et j'ai cru comprendre pendant le
+dner d'hier, qu'on a plaisant le jeune mari sur ce qu'il tait
+amaigri depuis son rcent mariage, et plus ple encore que de coutume.
+Pour moi, je n'ai rien aperu du harem emprisonn l-haut, derrire ces
+grillages. J'ai seulement rencontr deux ngresses assez laides, mais de
+belle tournure, qui puisaient de l'eau au puits du jardin, pendant que
+le pauvre fou se promenait dans les alles sans verdure, et qui le
+taquinaient en se tordant de rire et en faisant tinceler leurs dents.
+
+Quoique maussade l'oeil au milieu de ce dsert saharien, avec sa
+faade neuve, son toit de tuiles jaunes et sa fcheuse ressemblance avec
+une caserne, le bordj, je lui donne ce nom pour l'embellir, veille
+l'ide d'une assez grande vie, et rappelle, au moins par moments, les
+moeurs fodales. Les portes revtues de fer, restent ouvertes pendant
+le jour. Un assez grand nombre de chevaux remplit les curies. On les
+entend piaffer, hennir; on les voit s'agiter chaque fois qu'un nouveau
+cavalier se prsente l'entre de la cour. Chaque arrivant pique droit
+au perron, s'y arrte court, et met pied terre. C'est l, dans l'ombre
+de la galerie, qu'accroupi sur un banc, un chapelet dans ses mains,
+distrait, le kalifat se laisse embrasser par ses nombreux clients et
+leur donne audience. On se prcipite l'touffer, pour baiser sa grosse
+tte emmaillote de blanc. Quoiqu'on lui parle debout, quelques
+familiers sont assis prs de lui, et souvent un homme en haillons, le
+dernier des tribus, se mle l'entretien du prince aussi librement que
+s'il tait son favori. Le prestige du rang, norme chez les Arabes,
+n'exclut pas une familiarit singulire entre le matre et le serviteur.
+Quant la distance tablie par l'habit, elle n'existe pas. J'ai vu l
+des types surprenants, des visages de momies qui l'on aurait mis des
+yeux de lion. L'audience acheve, le client s'en va, tranant ses longs
+perons, reprendre sa bte qui, la bouche baveuse, essouffle, les
+flancs saignants, attend, cloue sur place et comme un cheval de bois.
+Douce et vaillante bte, ds que l'homme a pos la main sur son cou pour
+empoigner ses crins, son oeil s'allume, et l'on voit courir un frisson
+dans ses jarrets. Une fois en selle et la bride haute, l'homme n'a pas
+besoin de lui faire sentir l'peron. Elle secoue la tte un moment, fait
+rsonner le cuivre ou l'argent de son harnais; son cou se renverse en
+arrire et se renfle en un pli superbe, puis la voil qui s'enlve,
+emportant son cavalier avec ses grands mouvements de corps qu'on donne
+aux statues questres des Csars victorieux.
+
+D'ailleurs le bordj n'est pas constamment silencieux ou seulement rempli
+comme aujourd'hui de visiteurs paisibles. A l'exemple des manoirs
+anciens, il a ses moments d'alarme et ses bruits de fte. Quelquefois
+c'est le jeune Bel-Kassem, qui son frre n'a jamais permis de faire la
+guerre, qui sort en quipage de chasse, escort de ses lvriers, avec
+ses fauconniers en habit de fte, ses pages tranges, et portant
+lui-mme un faucon agraf sur son gantelet de cuir. S'il arrive au
+contraire que l'ennemi soit signal ou qu'il y ait par l quelque tribu
+turbulente chtier, ce jour-l, c'est Si-Cheriff en personne qu'on
+voit sortir du bordj avec son appareil de guerre. Le goum est rassembl
+devant la porte. Il y a l deux ou trois cents cavaliers groups
+confusment autour de l'tendard aux trois couleurs, rouge, vert et
+jaune; tous en tenue de combat, le hak en charpe, le fusil au poing,
+droits sur la selle, attendant le kalifat qui va paratre. Lui-mme est
+bott, peronn, mais sans armes. On lui voit seulement la taille une
+lourde ceinture pleine de cartouches et traverse de longs pistolets aux
+pommeaux brillants. Il a prs de lui deux serviteurs ngres qui portent,
+l'un son sabre droit fourreau sculpt et son long fusil caill de
+nacre, l'autre son chapeau de paille flots de soie. Il enfourche
+pesamment sa grande jument blanche, dont la croupe et les pieds sont
+teints de rose; il rejette son burnouss en arrire, par un beau geste et
+pour dgager son bras droit, celui qui doit agir au besoin, et, dans
+tous les cas, commander. Enfin, il donne le signal, entrane son goum,
+prend la tte avec son fanion, ses cuyers et ses plus fidles, et, si
+le danger presse, part au galop du ct de l'endroit menac.
+
+Tu vois que rien ne manque la vie du bordj, pour rappeler des moeurs
+depuis longtemps disparues de notre histoire. Pour moi, je prfre les
+moeurs de la tente ce spectacle de chevalerie, si sduisant qu'il
+soit. Ici, je m'intresse mdiocrement au soldat, beaucoup, au
+contraire, au voyageur. Devant un pareil pays, dans un cadre de cette
+grandeur, je ne puis m'empcher de trouver d'un petit effet la mise en
+scne un peu thtrale de cette vie mle de chasse, de coups de main,
+de parade, quelquefois de galanterie; et tout cela, en dfinitive, me
+touche moins que la vue d'une pauvre famille errante au milieu d'humbles
+aventures.
+
+Pourtant je m'estime heureux d'avoir rencontr sur ma route le bordj de
+D'jelfa. Le peuple arabe est trs divers, plus divers qu'on ne le croit.
+Je le vois aujourd'hui par le ct le plus avanc de sa civilisation;
+c'est assurment le plus brillant; il a ce mrite, en outre, d'tre un
+des moins observs.
+
+
+
+
+Ham'ra, 1er juin 1853.
+
+
+On a pli les tentes au petit jour. Malgr l'heure matinale, Si-Cheriff
+et son frre taient debout pour recevoir nos adieux, et nous nous
+sommes mis en route gaiement, comme aprs une journe entire de repos.
+Moi seul peut-tre je regrettais un peu D'jelfa, o j'avais eu plus de
+plaisir assurment que personne au milieu de mes contemplations
+solitaires, et je me dtournais pour voir la place abandonne d'o nos
+feux jetaient quelques restes de fume blanche. Mme en ce perptuel
+changement, il en est ainsi pour tous les lieux que je quitte; je m'y
+attache vite et n'en oublie aucun, car il me semble que tous ont t
+passagrement moi, bien mieux que les maisons de louage o j'ai vcu.
+Aprs des annes, le petit espace o j'ai mis ma tente un soir et d'o
+je suis parti le lendemain m'est prsent avec tous ses dtails.
+L'endroit occup par mon lit, je le vois; il y avait l de l'herbe ou
+des cailloux, une touffe d'o j'ai vu sortir un lzard, des pierres qui
+m'empchaient de dormir. Personne autre que moi peut-tre n'y tait venu
+et n'y viendra, et moi-mme, aujourd'hui, je ne saurais plus le
+retrouver.
+
+Nous prmes la direction de la balise. En moins d'une demi-heure nous
+l'avions atteinte et nous entrions dans l'alfa. Comme je l'avais prvu,
+la route s'engageait dans une suite de plateaux verts, tous pareils, de
+peu d'tendue, se droulant du nord au sud et se succdant avec la plus
+triste rgularit. De loin en loin, mais de manire qu'il y en a
+toujours au moins une en vue, la mme pyramide grise apparat pose sur
+le bord de l'horizon. Pendant quatre heures de marche, je n'ai pas
+aperu dans aucun sens le plus petit coin qui ne ft vert comme un champ
+d'oseille. Sous le ciel bleu, et quand on se sait dans le Sahara, cette
+couleur printanire produit le plus dsagrable tonnement. Le contraste
+est imprvu, mais absolument laid. Je t'ai parl ailleurs de l'alfa; si
+j'y reviens, c'est afin de tenir un compte minutieux de mes impressions
+d'aujourd'hui.
+
+A dix heures, nous faisions halte dans le lit profond d'une rivire.
+L't, on se demande o sont les rivires qui ont pu creuser de pareils
+lits. Il y reste en ce moment une petite source, rduite rien, mais
+qui ne tarit pas. Le rservoir n'a pas deux enjambes de large. Elle
+sort avec un lger bouillonnement du milieu des cressons, puis
+quelques pas de l se perd ou plutt se glisse dans le sable. Je n'avais
+jamais vu de source ayant un cours si rduit ni plus presse de
+disparatre. C'est un avertissement que tous les voyageurs comprennent;
+j'ai remarqu, en effet, que les bords n'taient aucunement pitins,
+quoiqu'elle serve de rendez-vous aux caravanes dans cette saison. On
+prit donc exemplairement la provision ncessaire notre convoi. J'y
+puisai moi-mme avec le plus grand soin, et j'y remplis nos peaux de
+bouc d'une eau limpide, lgre et peu prs frache. Surtout on empcha
+les chevaux d'y boire. Tout autour, le lit de la rivire est encombr de
+rochers blancs, calcins, dsorganiss comme de la pierre chaux qui
+commence cuire; leur clat au soleil est insupportable.
+
+Vers onze heures, la chaleur devint subitement trs forte. Le ciel,
+jusque-l sans nuages, commenait se tendre de raies blanchtres,
+sortes de balayures au tissu transparent pareilles d'immenses toiles
+d'araigne. Le vent se levait et se fixait au sud. Trs faible encore
+tant que nous fmes abrits, ds que nous remontmes en plaine, il se
+fit dcidment reconnatre pour du sirocco. Il mit nanmoins plus de
+deux heures se dclarer dans toute sa violence. D'abord, ce ne furent
+que des souffles passagers, tantt chauds, tantt presque frais. Je les
+recevais en plein visage et pouvais avec exactitude en mesurer la
+temprature, le mouvement et la dure. Peu peu, il y eut moins
+d'intervalle entre les bouffes; je les sentis venir aussi avec plus de
+rgularit, mais toujours intermittentes, saccades comme la respiration
+d'un malade acclre par la fivre. A mesure que cette haleine trange
+arrivait plus frquente et plus chaude, la terre elle-mme s'chauffait;
+et quoiqu'il n'y et plus de soleil et que mon ombre marqut peine sur
+le sol clair d'une lumire morne, j'avais encore sur la tte
+l'impression d'un soleil ardent. Le ciel tait d'une couleur rousse o
+ne filtrait plus aucune lueur de bleu. L'horizon cessa bientt d'tre
+visible et prit la noirceur du plomb. Enfin, le souffle devint continu,
+comme l'exhalaison directe d'un foyer. Alors, la chaleur sembla venir
+la fois de partout, du vent, du ciel, et peut-tre encore plus forte des
+entrailles du sol, qui vritablement s'embrasait sous les pieds de mon
+cheval. Le pauvre animal se lassait marcher vent debout, mais
+souffrait surtout de cette flamme qui lui montait au ventre. Quant
+moi, sans la fatigue de me maintenir en selle, j'eusse prouv un rel
+bien-tre me sentir envelopp de cette chaleur qui aprs tout
+n'excdait pas mes forces, et toute curiosit de voyageur part, je
+n'tais pas fch, dusse-je mme en souffrir, de respirer cet ouragan de
+sable et de feu qui venait du dsert.
+
+J'arrivai de la sorte Ham'ra sans m'tre dout que j'en approchais.
+Ham'ra est un amas misrable d'une trentaine de masures bties en pis,
+ruines, croulantes, d'aspect funeste et qu'on dirait abandonnes. On
+les confond presque avec les rochers jauntres dont la haute ceinture
+enferme entirement le village du ct du couchant. Au levant s'tendent
+quelques petits jardins assez vivaces et que je suis tonn de trouver
+trop verts. Le sirocco s'acharnait aprs cette pauvre verdure chappe
+au soleil; et la poussire qui pleuvait flots, le jour plomb qui
+enveloppait tout de sa couleur de cendre, donnaient ce tableau, dj
+si triste, une physionomie violente et pour ainsi dire pleine
+d'angoisse.
+
+Deux grands gaillards en guenilles, hves et singulirement farouches,
+qu'on dirait les seuls habitants du pays, sont venus nous regarder
+planter nos tentes, puis se sont retirs cent pas de l sur une roche
+plate en forme de dolmen, et depuis lors y sont rests accroupis les
+yeux fixs sur nous. Presque tous les arbres des jardins sont des
+abricotiers; j'ai aperu, en passant cheval le long des murs bas, un
+figuier, un grenadier d'une belle venue et quelques vignes grimpantes,
+mais pas un palmier. J'esprais rencontrer ici celui que j'ai vu indiqu
+sur la carte du Sud quelques lieues d'El-Aghouat. C'est sans doute
+_Sidi-Makhelouf_ que je le trouverai.
+
+Heureusement que des rigoles creuses autour des jardins amnent jusque
+devant nos tentes une belle eau, bonne au got et pas encore trop
+chauffe. 'a t en arrivant un grand soulagement.
+
+En ce moment, le vent est plus chaud et souffle plus violemment que
+jamais. Il a failli renverser ma tente. Bakir et ses compagnons ont t
+pendant quelques minutes ensevelis sous la leur, et semblaient mme
+avoir pris le parti de ne pas la relever. Nous avons d doubler les
+cordes et consolider les piquets. Grce aux petits murs de clture qui
+font abri, on a pu nanmoins allumer du feu pour le souper. Sous ma
+tente, et pendant que j'cris, j'ai sur les mains la chaleur exacte
+d'un foyer. Il fait dj presque nuit, quoiqu'il soit tout au plus six
+heures. Nos chevaux demeurent immobiles, la tte pendante, la croupe au
+vent. Les chameaux n'ont pas mang; peine dchargs, ils se sont
+couchs en troupeau serr, le ventre aplati, le cou allong sur le
+sable.
+
+Par moment, le pied du vent semble s'claircir. L'horizon se dgage, et
+je dcouvre entre deux caps de montagnes coups carrment, et dont l'un,
+celui de droite, tout fait noy, doit tre quinze ou dix-huit lieues
+d'ici, la ligne insaisissable d'un horizon plat. Cette ligne plate me
+fait rver. Serait-ce le dsert?
+
+
+
+
+Ham'ra, mme date, la nuit.
+
+
+Le vent continue; la chaleur n'a en rien diminu. Vers sept heures, le
+ciel, un moment auparavant plus clair, s'est rapidement assombri. Cette
+fois, c'tait la nuit. Il n'y a pas une toile. L'obscurit est absolue.
+Je distingue peine un ou deux chevaux blancs attachs six pas de ma
+tente. Toutes les lumires et presque tous les feux sont teints. Une
+troupe de chacals est venue tout l'heure hurler si prs du bivouac,
+que je suis sorti dans l'espoir absurde de les tirer. Personne ne dort,
+mais personne ne remue; et je n'entends pas d'autre bruit que celui du
+vent dans la toile des tentes et dans les arbres des jardins.
+
+
+
+
+2 juin 1853, la halte, dix heures.
+
+
+La matine a t plus calme; le soleil a reparu dans un ciel riant. Nous
+avons march par une petite brise, toujours en plaine et de nouveau dans
+l'alfa. Nous rencontrons un lit de rivire, o l'on s'arrte; mais cette
+fois, pas une goutte d'eau. En prvision de ce qui nous arrive, on avait
+rempli les outres Ham'ra. A ce moment, dix heures, le sirocco
+recommence souffler avec les mmes symptmes qu'hier, peut-tre encore
+plus menaants. Ds son dbut, il est dj trs incommode et nous couvre
+de sable. Nous djeunons, couchs plat ventre sous des lauriers-roses
+qui n'ont pas encore de fleurs. Le pain que nous mangeons, avec la
+libert seulement d'y joindre un oignon (c'est, en fait de vivres frais,
+tout ce que nous avons pu nous procurer Ham'ra), est devenu si dur
+aprs dix jours de voyage dans les _tellis_, qu'on a besoin de le
+ramollir dans l'eau. Il n'y a pas moyen d'allumer du feu, et nous nous
+passerons de caf. D'ailleurs, chacun de nous est impatient d'atteindre
+le caravansrail de _Sidi-Makhelouf_. Aussi, nos chevaux sont rests
+brids, et nos chameaux n'ont fait que dposer deux outres pleines et
+ont fil en avant. L'intrpidit de nos chameliers est admirable;
+singulire race! par got, la plus paresseuse de la terre; quand il le
+faut, la premire pour supporter la fatigue; gourmande au del de toute
+expression, et se passant volontiers de manger comme d'une chose
+inutile. Allant toujours du mme pas, par longues enjambes, avec cette
+lasticit du genou qui est l'art des grands marcheurs, trottant si les
+chameaux trottent, quelquefois montant en croupe derrire la charge,
+mais deux ou trois minutes seulement, et berant les longs ennuis de la
+marche par une chanson, toujours la mme, languissante et dite
+demi-voix, rarement on les voit se traner d'un air de lassitude; plus
+rarement encore on les voit manger. Quelquefois, chemin faisant, il y en
+a qui prennent un peu de _rouina_ (farine de bl grill) dans leur
+_mezoud_ (sac en peau de chvre tanne) ou dans le capuchon crasseux de
+leur burnouss; ils la dlayent dans le creux de leur main, la ptrissent
+en boulette; et cette unique bouche de farine l'eau compte
+ordinairement pour un repas.
+
+Il y a dans notre caravane un petit enfant du M'zab, qui vient de Roghar
+et retourne dans son pays avec son pre, qui est notre bach'amar. Il n'a
+pas six ans; on le fait voyager chameau. Une fois perch sur sa haute
+monture, il y reste tout le jour sans en descendre, les mains
+cramponnes un bout de corde, suspendu parmi les bagages aussi
+insouciamment que dans un nid. Quand je passe auprs de lui, il me fait
+un signe amical et me crie le bonjour du matin ou le bonsoir. Cependant,
+l'animal va son train et semble ignorer qu'il a cet tre fragile sur le
+dos. Le soir, on met l'enfant terre; il court alors dans le bivouac,
+donne un coup d'oeil aux cuisines et s'endort entre deux sacs pain.
+Ne va pas croire que ce dur apprentissage de la vie du dsert soit
+nuisible ces sants vigoureuses. Il est tout rond, avec un ventre
+norme et de petits yeux dans une grosse figure, o la couleur du sang
+s'panouit sous une forte couche de poussire et de hle. Il ressemblera
+ son compatriote Bakir; il aura, s'il continue, le mme embonpoint et
+la mme jovialit.
+
+Je m'aperois, et tout fait propos, car c'est lui-mme qui
+m'interrompt, que je ne t'ai pas encore parl de notre compagnon de
+route _Mohammed-el-Chambi_. Mohammed est le chambi qui a fourni M. le
+gnral Daumas une partie des renseignements obtenus sur le Sahara
+central, _depuis Metlili jusqu'au Haoussa_, et dans la bouche de qui les
+auteurs du _Grand Dsert_ ont mis le rcit du voyage. L'intrt de sa
+personne est mdiocre, et je ne l'aurais pas remarqu sans la clbrit
+que lui a donne ce beau livre, la seule Odysse que nous ayons sur le
+grand dsert. C'est un diable d'homme assez bizarre, grand, sec, nez
+crochu, sangl, bott, coiff haut, qui se dhanche en marchant avec des
+airs d'acrobate et une certaine mine de mauvais sujet. On m'apprend que
+j'aurais pu le voir Paris l'anne dernire, figurant l'Hippodrome,
+dans je ne sais quel spectacle arabe, avec les autruches, je crois. On
+me dit aussi qu'il a du got pour les bals d't, et que, pendant une
+saison, il a t le lion du Chteau-Rouge. M. N..., qui me raconte ces
+dtails au moment mme o je les cris, vient de l'appeler et lui a dit
+de danser devant nous. Mohammed ne s'est point fait prier; il a jet de
+ct ses bottines peronnes, et, chauss seulement de ses longs bas de
+cuir rouge, il s'est mis, nous l'accompagnant d'un air de quadrille,
+nous donner une ide de son savoir-faire. C'tait souverainement
+grotesque, et d'une fantaisie difficile rendre. Ce danseur en tenue de
+guerrier, ce sauvage battant un entrechat imit de Brididi, je ne sais
+quoi de ressemblant et de bien saisi qui positivement rappelait la danse
+dfendue et faisait penser aux sublimes mascarades de Gavarni; surtout,
+le contraste du lieu, le choix singulier du moment, le sable qui
+l'aveuglait sans l'interrompre, le vent qui faisait voler son hak, nos
+Arabes attentifs le regarder, mais peine surpris et ne souriant pas,
+enfin le dsert deux pas de nous, voil des antithses que je
+n'inventerais point, et j'ai rarement prouv un plus grand renversement
+d'ides. D'o vient-il prsent? O va-t-il? Si, comme je le crois, il
+retourne _Metlili_, il pourra parler de mademoiselle Palanquin la
+belle _Meaouda_.
+
+Puisque je reviens incidemment aux figures, encore un mot. La galerie
+n'est pas complte; il y manque un personnage, le plus muet de la bande,
+peut-tre aussi le seul de tous qui soit charmant. C'est un des
+serviteurs de M. N... Il s'appelle _Iah'-iah_, joli nom qu'il faut
+prononcer en deux syllabes bien distinctes, en ayant soin d'insister sur
+l'a final par une lgre aspiration. Il est tout jeune, assez grand,
+mince et d'une indolence absolue dans ses mouvements. Il n'a pas de
+barbe, peine une ombre au coin des lvres; il a le sourire triste, une
+pleur d'Indien et de grands yeux sans tincelles formant deux taches
+sombres dans son visage. Il est vtu de blanc et trs envelopp, comme
+une femme. Les bottes de cavalier lui vont mal, et le burnouss lui te
+un peu de sa grce. Aussitt descendu de cheval, il se dchausse,
+dboucle son ceinturon et s'tend. On ne peut pas dire qu'il soit mou,
+car il se fatigue beaucoup sans se plaindre, ni qu'il soit petit-matre,
+quoiqu'il aime se couvrir de musc. Il ne fume point, et c'est lui qui
+fait nos cigarettes; il ne prend pas de caf, et c'est lui qui prpare
+le meilleur que nous buvions; il est mari, mais ne parle jamais de
+femmes; il fait rgulirement ses prires, se montre trs susceptible
+l'endroit de sa religion, ce qui ne l'empcherait pas de se faire hacher
+pour M. N... Il se produit peu, sort rarement de la tente et y passe
+tout le temps de la halte. En marche, il est d'avant-garde avec son
+matre. C'est lui qui porte la gibecire de peau de lynx et le fusil. Il
+manie modestement sa petite jument maigre, la tenant toujours au pas
+qu'il faut pour tre aux ordres de M. N... On s'est essay la cible,
+et personne n'a tir mieux que lui. On me dit que c'est un fils de
+grande tente des environs de Boghar. Il a quitt sa femme pour suivre M.
+N... dans le Sud; et maintenant il mourrait, dit-il, de chagrin, s'il
+devait renoncer le suivre. On va toutefois le remarier El-Aghouat,
+afin de rendre son exil volontaire plus doux.
+
+Iah'-iah voyage en compagnie de deux amis, comme lui de bonne famille,
+et mis avec recherche, mais qui sont loin de le valoir. Le plus jeune,
+quoique Saharien, a l'allure espigle des enfants de Paris. Il se nomme
+_Makhelouf_, comme le marabout qui a baptis l'endroit o nous
+coucherons ce soir; et, pardonne ces plaisanteries de bivouac, nous ne
+l'appelons que saint Maclou, ou communment M. Maclou. Il conduit, son
+grand dpit, un de nos mulets de cantine, et, malgr l'infriorit de sa
+bte, ce qu'il obtient d'elle est incroyable; il l'estropierait plutt
+que de rester dans le convoi. Il dit qu'il est de naissance monter
+mieux qu'un mulet, et rclame le droit de marcher en ligne avec les
+cavaliers; on lui a promis qu'il aurait un cheval pour faire son entre
+ El-Aghouat.
+
+Aux yeux des Arabes, un bon cheval fait la supriorit d'un homme. A
+dfaut d'autre signe, il n'est rien qui vous procure autant d'estime;
+car leur respect ne s'attache qu' ce qui est chez eux la marque
+convenue du rang, de la fortune ou du commandement; et venir aprs les
+autres, c'est faire prsumer qu'on suit un matre. Ils font peu de cas
+de nos valets, et cependant ils consentent se mettre nos gages. Au
+reste, ils se vengent de leur propre servitude par le mpris qu'ils ont
+de la domesticit dans autrui. Leur plaisir, quand ils sont en service,
+est de se faire servir eux-mmes par un plus pauvre; ils n'y mettent ni
+oppression, ni duret, mais c'est une sorte de sujtion mutuelle qui
+relve la dignit de chacun dans ce peuple d'esclaves, et leur fait tour
+ tour connatre les douceurs de l'autorit. Tel est le trait le plus
+apparent de ces caractres composs de ruse et de vanit. Leur docilit
+n'est que feinte; il faut se dfier de leur bonhomie, et surtout
+utiliser pour notre propre influence ces petits moyens de se faire
+valoir. Quant moi, je sais bien que je me dconsidre en ngligeant de
+les employer.
+
+Je voudrais que tu visses notre fastueux _Ali_, son frre _Brahim_ et le
+_Sidi-Embareck_, trois de nos valets, toujours en conflits de service et
+en perptuelle mulation d'importance.
+
+Sidi-Embareck balance entre ses deux paules, et sans jamais s'en
+servir, un norme chapeau recouvert d'une toison noire d'autruche mle.
+Ali trouve prfrable de porter immuablement le sien sur sa tte. Dj
+d'une taille peu ordinaire, il aime se grandir encore par cette
+coiffure colossale, qui lui donne environ huit pieds de haut, et fait
+qu'entre ses jambes le plus grand cheval devient un criquet.
+Sidi-Embareck a son quipage de guerre au complet: fusil, pistolets,
+yatagan pass sous la sangle, longue _djebira_ en tissu de laine,
+franges ornes de noeuds. Ali voyage vtu la lgre, comme si
+quelqu'un portait pour lui tout son attirail, avec une simple veste
+amarante, chamarre d'or, et fort belle encore, quoique fane, un hak
+un peu trou, mais trs fin, les pieds nus dans des souliers arabes de
+cuir verni. Sa djebira, la plus vaste et la plus orne de toutes, trane
+ terre. J'ai cru lui voir un diamant au petit doigt. Ce qu'il y a de
+plaisant, c'est qu'ils se ressemblent, quoi qu'ils fassent pour se
+rendre si diffrents. Ils ont tous deux le nez retrouss, le menton sans
+barbe, les dents blanches, mais trop grandes, et de gros yeux insolents.
+De plus, on les dit aussi paresseux l'un que l'autre, galement
+vantards, gourmands, peu dlicats, avec un mme penchant pour le vin. Et
+c'est une gale illusion que de compter sur Sidi-Embareck ou sur Ali
+pour un service, pour une aide ou pour un secours utile. Le cheval d'Ali
+se trouvant malade depuis hier, il s'est agi de le remplacer; mais
+c'tait qui ne cderait pas le sien, et, en bonne conscience, on ne
+pouvait y forcer personne. J'ai donc eu pendant quelques lieues le
+spectacle lamentable d'Ali relgu parmi les bagages et se tranant sur
+le plus chtif et le moins envi de nos mulets. Sidi-Embareck profita de
+ce moment pour exciter sa jument noire et faire lui seul autant
+d'effet que tout le monde. Heureusement pour Ali qu'il y avait l son
+frre Brahim. Brahim, personnage modeste, corps amaigri, figure
+souffreteuse, a des airs cauteleux, vicieux et sournois. Brahim tait
+cheval, Ali lui persuada de faire un change; et depuis ce matin Ali
+mne au galop un maigre animal qui semblait mort entre les mains de
+Brahim, et Brahim attend sur son mulet l'occasion bien douteuse de le
+cder son tour contre un cheval.
+
+Je m'amuse des portraits. Ai-je tort? Je ne les choisis pas, je les
+copie, et je m'tonne moi-mme de les trouver si loin de l'idal qu'on
+rve, et si divers; d'abord, on n'aperoit que la varit des costumes;
+elle sduit et fait oublier l'homme; puis, on s'arrte aux traits
+caractristiques de la race, et, pour empcher de la confondre avec une
+autre, on donne tous les individus la mme parent de tournure,
+d'lgance et de beaut banales. Ce n'est que plus tard que l'homme
+enfin apparat sous les traits de l'Arabe et montre qu'il a, comme nous,
+ses passions, ses difformits, ses ridicules. Me tromp-je donc en
+introduisant la vie commune sous ces traits demeurs vagues et jusqu'
+prsent mal dfinis? N'est-il pas temps de sortir du bas-relief,
+d'envisager ces gens-l de face, et de reconstruire surtout des figures
+pensantes? Et cependant, outre le laid, qui est toujours viter, n'y
+a-t-il pas craindre le petit? Ce n'est pas moi qui russirai dans ce
+que j'essaye; mais je ne puis laisser la ralit qui pose devant moi
+la splendeur inanime des statues.
+
+
+
+
+Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853.
+
+
+Mme temps qu'hier; mme vent, si c'est possible, encore plus dchan.
+Il tait temps d'arriver; hommes et btes, nous tions bout de nos
+forces. On a dcharg les bagages comme on a pu, jetant tout, arrachant
+les sangles, car les chameaux taient exasprs et ne voulaient plus
+rien entendre.
+
+Le caravansrail est bti sur un plateau de roches et de sable, au bord
+du ravin o sont les sources. Il y a cinq palmiers espacs dans la
+longueur du ravin; leur tte apparat de loin par-dessus la ligne de la
+plaine. Trois ont pouss de la mme souche; ils sont chevels, moiti
+morts, tout jaunes. Le vent, qui fait un bruit d'enfer dans leurs
+bouquets de palmes, les rebrousse entirement comme un parapluie
+retourn. Ils sont horribles et se dtachent en lueurs livides sur le
+fond du ciel tout fait noir. A gauche du caravansrail, au del, prs
+des trois palmiers, se trouve le marabout. Il est blanc, carr, avec une
+corne chaque angle, et, au lieu d'tre couvert en kouba, il se termine
+en pain de sucre. Au pied, on aperoit une multitude de tombes serres,
+accumules, empitant les unes sur les autres; la foule des morts s'y
+presse; c'est qui dormira le plus prs du saint. On vient s'y faire
+enterrer des environs, de fort loin, le lieu lui-mme tant un dsert;
+et je pense avec effroi que mes os pourraient tre l. A l'oppos du
+marabout, il n'y a que des pierres, des pierres au fond du ravin;
+l'autre ct se relve encore par des pierres blanches, et l'horizon se
+termine par un mur dentel de rochers, interrompu vers le milieu. A
+droite, la montagne entrevue d'Ham'ra prend des formes colossales, et
+d'ici reprsente un norme bloc d'acier sali. Je n'ai fait qu'entrevoir
+tout cela l'arrive, le vent et le sable m'empchant, la lettre,
+d'ouvrir les yeux.
+
+On a tout entass, bagages et harnais, devant la porte du caravansrail.
+On y a laiss quelques Arabes seulement pour gardiens; les autres sont
+descendus au ravin, o probablement on n'essayera pas de dresser les
+tentes. Quant nous, nous avons pris pour cette nuit nos logements dans
+le _fondouk_.
+
+Y sommes-nous plus abrits qu'en plein air? Ce serait essayer, si je
+l'osais. Le caravansrail est form d'une cour immense entre quatre
+murs. Sur deux faces, une galerie couverte pour les chevaux; aux quatre
+angles, une chambre pour les voyageurs. Je n'ai pas choisi la mienne et
+ne suis pas tomb sur la moins expose au vent. Ces chambres n'ont
+qu'une porte, sans fentres, et pas de fermeture la porte. Le vent qui
+s'y engouffre y pousse incessamment des flots de poussire. J'ai essay
+vainement d'y clouer une couverture; dans tous les cas, la prcaution
+serait inutile, et je me rsigne voir le sable s'amasser sur mes
+cantines, sur mes cartons, et se rpandre sur toute ma personne, comme
+si j'tais menac d'tre enseveli vivant.
+
+Sidi-Makhelouf est, me dit-on, rempli de scorpions, et surtout de ces
+vipres redoutables que les Arabes appellent _lefaa_. On m'a recommand
+de ne m'asseoir qu'avec prudence et de visiter ma chambre avant de m'y
+endormir.
+
+Ali vient d'arriver, portant sur son dos une selle et un harnais de
+cheval. Il a tu la jument de Brahim et l'a laisse morte une
+demi-lieue d'ici; on l'accuse de l'avoir fait crever de fatigue ou de
+l'avoir assomme de coups. Il s'en dfend, et raconte qu'il allait au
+plus petit pas, la mnageant cause du vent, quand la bte a manqu
+sous lui, et s'est laisse tomber de ct. Il a voulu la relever, puis
+la dessangler, elle ne bougeait plus; elle avait les yeux ouverts, mais
+la langue pendante, et le sang lui coulait de la bouche. Il ne l'a
+quitte qu'une heure aprs, quand elle tait froide. Son opinion, c'est
+que le _cheli_ (sirocco) l'a touffe. Son cheval est hors d'tat de le
+porter. Comment fera-t-il demain? A moins qu'il ne drange encore
+Brahim, et que Brahim n'aille pied.
+
+
+
+
+A la halte, 3 juin 1853, neuf heures.
+
+
+Nous approchons. Dans cinq heures nous verrons El-Aghouat. Il me parat
+trange qu' huit lieues d'ici se trouve une grande ville, sans
+voisinage avec aucune autre, perdue dans ce dsert comme un lot; un
+centre o l'on vit pourtant, aussi simplement qu'ailleurs, sans se
+douter de l'effet qu'on produit distance, ni de la curiosit qu'on
+inspire. Nos villes de France se tiennent toutes; elles se donnent
+presque la main par leurs faubourgs; elles correspondent par leurs
+villages; on va de l'une l'autre par des routes ouvertes, par des
+campagnes peuples; il n'y a point de surprise les dcouvrir. Ici, on
+se croirait en mer; voil soixante-quinze lieues que nous faisons sans
+route trace et sans rencontrer un point habit.
+
+Nous sommes arrts sur un terrain plat, parmi des alfas desschs et
+des broussailles pineuses. Nous descendons de cheval, transis de froid
+et les mains engourdies; le vent a saut cette nuit du sud au nord; ce
+n'est plus du sirocco, c'est du mistral. Malgr la force du soleil dj
+haut, on souffre comme par une matine de mars. Les premiers arrivs ont
+mis le feu aux broussailles; le vent l'a propag sur une tendue de plus
+de cent mtres. L'incendie s'teindra de lui-mme faute d'aliments, ou
+quand le vent ne soufflera plus.
+
+Nous avons gauche un mur fuyant de collines rougetres; droite, un
+mur parallle, plus lev, rgulirement dentel. Il n'y a pas trace de
+vgtation ni d'un ct, ni de l'autre. La valle qui s'engage entre les
+deux murailles peut avoir une lieue de large; elle est accidente,
+coupe de brusques ravines, quoique unie en apparence, d'abord
+clairseme de broussailles, elle ne tarde pas se dpouiller, et peu
+peu quitte sa couleur verdtre, pour revtir la couleur rose et dore
+des montagnes.
+
+
+
+
+El-Aghouat, 3 juin au soir.
+
+
+Regarde bien cette fois d'o j'cris ces notes. Commence, si tu le veux,
+par te rjouir de me savoir au terme; mais fais comme moi, reprends la
+route de Sidi-Makhelouf o nous l'avons quitte ce matin, et laisse-toi
+conduire petits pas jusqu' l'entre du dsert. C'est une motion qui
+perdrait n'tre pas attendue. Il manquerait quelque chose mon
+arrive dans ce pays surprenant, si je supprimais la lenteur et la
+fatigue extrme des dernires lieues.
+
+J'ignore le nom de la montagne que j'avais ma gauche; celle de droite
+s'appelle le _Djebel-Milah_. Elle s'enfonce directement dans l'ouest,
+sans inflexion, et d'autant plus morne qu' l'heure o je l'ai vue sous
+le soleil dj haut, ses flancs entirement nus n'avaient pas une ombre.
+Elle se dcoupe rgulirement en larges dents de scie. Chaque saillie se
+compose d'une superposition de couches obliques, et prsente au sommet
+un bloc indpendant du reste, mais galement pos de ct. Cette
+architecture bizarre se rpte d'un bout l'autre avec la plus exacte
+symtrie. Il est remarquable, d'ailleurs, que toutes les montagnes et
+tous les rochers que j'ai rencontrs depuis ce matin sont construits de
+cette faon, comme si le mme soulvement en et renvers les assises
+et les et toutes inclines dans le mme sens.
+
+Jamais montagne ne m'avait paru si longue; il y avait trois heures que
+je marchais devant elle sans avoir l'air d'avancer; et, bien que son
+extrmit ne me semblt pas loigne, je n'avais pas encore atteint le
+quart de son tendue. Le vent, presque tomb, laissait au soleil toute
+sa force; le terrain se desschait; l'air, de froid qu'il avait t le
+matin, commenait devenir brlant. Devant moi, la valle se
+prolongeait indfiniment et se terminait sur le ciel sans qu'il y et
+place pour une ville; je savais en outre qu'El-Aghouat tait bti sur
+des rochers, et d'ailleurs la valle courant dans l'ouest, c'tait ma
+gauche et non devant moi que je devais l'apercevoir. Tous les cavaliers
+avaient pris le devant, et depuis plus d'une heure je les avais perdus
+de vue dans la brume ardente de l'horizon, et j'avais cess d'entendre
+les coups de fusil qui m'annonaient les joyeuses mousqueteries de
+l'arrive. J'avais pour tout compagnon mon domestique, harass de
+chaleur, et qui ne s'occupait mme plus de savoir de quel ct nous
+devions avancer.
+
+Pourtant, je rejoignis un petit convoi de chameaux chargs de grains. Le
+convoi prit gauche et se mit monter parmi des mamelons de sable
+jaune. J'abandonnai donc la valle pour le suivre. Je sentais
+qu'El-Aghouat tait l, et qu'il ne me restait que quelques pas faire
+pour le dcouvrir. Je n'avais plus autour de moi que du sable; il y
+avait des pas nombreux et des traces toutes rcentes imprimes
+l'endroit o nous marchions. Le ciel tait d'un bleu de cobalt pur;
+l'clat de ce paysage strile et enflamm le rendait encore plus
+extraordinaire. Enfin, le terrain s'abaissa, et devant moi, mais fort
+loin encore, je vis apparatre, au-dessus d'une plaine frappe de
+lumire, d'abord un monticule isol de rochers blancs, avec une
+multitude de points obscurs, figurant en noir violet les contours
+suprieurs d'une ville arme de tours; au bas s'alignait un fourr d'un
+vert froid, compact, lgrement hriss comme la surface barbue d'un
+champ d'pis. Une barre violette, et qui me parut sombre, se montrait
+gauche, presque au niveau de la ville, reparaissait droite, toujours
+aussi roide, et fermat l'horizon. Cette barre tranchait crment sur un
+fond de ciel couleur d'argent mat, et ressemblait, moins le ton, une
+mer sans limites. Dans l'intervalle qui me sparait encore de la ville,
+il y avait une tendue sablonneuse, et quelque chose d'un gris plus
+bleutre, comme le lit abandonn d'une rivire aussi large que deux fois
+la Seine. On y voyait, par places, aux deux bords, des taches vertes
+ayant l'air de joncs. Tout fait sur le devant, un homme de notre
+escorte, cheval, pench sur sa selle, attendait au repos le convoi
+laiss fort loin en arrire; le cheval avait la tte basse et ne remuait
+pas.
+
+Voil trait pour trait et nettement ce que je vis. Plus tard, cela me
+fera rver, et peut-tre mon souvenir adoucira-t-il les couleurs trop
+crues de ce tableau. Aujourd'hui je reproduis, sans rien y changer, ce
+qui s'est imprim de soi-mme et comme un portrait dans mon esprit. Je
+n'prouvai aucun blouissement; j'eus le temps de m'affermir un peu
+l'me afin d'embrasser tout ce tableau d'un coup d'oeil sr, qui
+demeurt fidle, et de m'en emparer pour toujours. Lentement,
+j'envisageai cette ville noirtre, cet horizon plat, cette solitude
+embrase, ce cavalier blanc sur un cheval blanc, ce ciel sans nuages;
+puis mon oeil, pourtant fatigu de lumire, tomba sur la petite ombre
+brune marque entre les pieds du cheval et s'y arrta. Je me souviens
+d'avoir, il y a quatre ans, pour la premire fois, aperu le dsert, le
+soir, et sous un clat devenu doux. Cette fois, j'arrivais, comme je
+l'avais souhait, l'heure sans ombre; il tait un peu plus de midi.
+
+Nous sortmes des dunes pour entrer dans ce qui ressemblait au lit d'une
+rivire, obliquant, tout hasard, dans le sens de la ville et nous
+dirigeant sur l'angle nord-est des jardins. Nous avancions avec peine
+dans une terre sablonneuse, crass sous un ciel de plomb. A mesure que
+nous approchions, l'oasis se dveloppait sur la droite, les aigrettes
+vertes des palmiers devenaient plus distinctes, et nous dcouvrions un
+second monticule, comme le premier, couvert de maisons noires;--on n'y
+voyait pas de tours;--entre les deux, un monument blanc; plus droite,
+un troisime amas de rochers roses surmonts d'un marabout; plus
+droite encore, une sorte de pyramide escarpe, plus leve et plus rose
+que tout le reste; dans les intervalles, continuait d'apparatre la
+ligne violette du dsert. Telle est la vue complte d'El-Aghouat du ct
+du nord; la premire tait plutt une vision; celle-ci, plus tendue et
+dont je crois ne rien omettre, je te la donne pour une vue. Le point
+d'o je l'ai prise s'appelle _Rass-el-Aoun_ (tte des sources). C'est
+l'endroit o prend sa source l'_Oued-Lekier_, seul ruisseau qui arrose
+El-Aghouat.
+
+A petite distance des jardins, nous vmes venir nous un cavalier en
+habit franais, chauss de bottes l'cuyre. Me voyant en retard et me
+jugeant embarrass de la route suivre, il arrivait au galop pour me
+souhaiter la bienvenue et m'introduire dans la ville.
+
+Ce fut donc avec M. C..., officier au bataillon turc, mon guide
+obligeant, que j'achevai de tourner les jardins. La premire chose dont
+nous parlmes fut le sige. Je venais de reconnatre en passant les
+traces d'un grand bivouac; on pouvait parfaitement distinguer la place
+des tentes et l'endroit noirci par les cuisines; il y avait l d'normes
+amas de cendre et des restes de bches moiti brles; de longues
+lignes pitines, portant des trous de piquets, des souillures et des
+dbris de litires indiquaient le bivouac de la cavalerie; M. C...
+m'apprit que c'tait le camp du gnral Plissier, et me montra, sur la
+rive gauche de l'_Oued-Lekier_, en face du premier, le camp de la
+division Yusuf. Devant nous s'ouvrait une vaste tendue sablonneuse;
+c'tait l qu'avait eu lieu la belle affaire de cavalerie du 21
+novembre. Puis il me parla du combat meurtrier du 3 dcembre, de
+l'assaut du 4 et de la lutte sanglante qui suivit la prise. Il me parla
+de nos pertes et de celles de l'ennemi; il me prvint que je sentirais
+peut-tre une odeur ftide dans la ville et que je lui trouverais un air
+d'abandon. Il fit le calcul des morts; lui-mme avait prsid leur
+enfouissement dans les puits. Nos propres morts n'avaient gure t
+mieux enterrs, faute de pioche pour creuser plus profondment. Chaque
+jour, tant ils taient peu couverts, on en trouvait la surface du sol
+que les chiens avaient exhums pendant la nuit. Il fallait s'attendre
+marcher sur des dbris et voir partout pointer des ossements. Tout
+l'heure, en venant, il avait trouv le corps entier et tout habill d'un
+zouave; il me mena le voir. Le pauvre soldat avait les bras tendus, la
+tte renverse de ct, soulev par un peu de sable, en manire
+d'oreiller; le haut du corps l'tat de squelette tait momifi; il
+conservait son pantalon rouge, et le bas de ses jambes, engag dans le
+sable, montrait des lambeaux de gutres; on et dit qu'il allait achever
+de sortir de terre, comme on se reprsente une rsurrection. Un peu plus
+loin, il y avait une tte rduite la scheresse d'un caillou; et sur
+toute notre route on voyait par-ci par-l des os blanchis.
+
+Les sables nous menrent jusqu' la porte de l'Est, par o nous entrmes
+enfin dans la ville.
+
+
+
+
+II
+
+EL-AGHOUAT
+
+
+
+
+3 juin 1853, au soir.
+
+
+Presque toutes les villes arabes, surtout celles du Sud, sont prcdes
+de cimetires. Ce sont ordinairement de grands espaces vides, en dehors
+des portes, o l'on remarque seulement une multitude de petites pierres
+ranges dans un certain ordre, et o tout le monde passe aussi
+indiffremment que dans un chemin. La seule diffrence ici, c'est qu'au
+lieu d'un champ de repos, je trouvais un champ de bataille; et ce que je
+venais de voir, ce que je venais d'entendre, je ne sais quoi de menaant
+dans le silence et dans l'air de cette ville noire et muette sous le
+soleil, quelque chose enfin que je devinais ds l'abord, m'avertissait
+que j'entrais dans une ville moiti morte, et de mort violente.
+
+Le ct de l'est n'a pas visiblement souffert. Les murs extrieurs ont
+peine reu quelques boulets, toute l'attaque ayant port du ct oppos.
+Quant la porte, qui n'a pas t canonne, elle conserve ses lourds
+battants raccommods avec du fer, son immense serrure de bois et ses
+arcs-boutants en troncs de palmiers. Elle est pratique dans l'paisseur
+d'une tour massive et perce de meurtrires. De loin, on dirait un trou
+carr et noir, inscrit dans la faade lumineuse de la tour, et
+inscrivant lui-mme un petit carr de lumire; c'est le commencement
+d'une rue qui se montre travers la porte. Le porche a dix pas de long;
+des enfoncements mnags de chaque ct dans la largeur de la tour, avec
+une double range de banquettes, en font une sorte de vestibule garni de
+siges, ou pour mieux dire, de lits. Ce vestibule, au besoin, se
+transforme en corps de garde.
+
+Une sentinelle du bataillon turc, en veste bleue et turban blanc, s'y
+tenait dans l'ombre, affaisse et son fusil entre les jambes. Quatre
+autres soldats de garde dormaient sur les bancs de pierre, un bras pass
+sous la tte. Au bruit de nos chevaux la sentinelle se leva pesamment et
+salua. Les autres firent peine un mouvement de corps pour prouver
+qu'ils taient prsents.
+
+Au del de la porte on voyait fuir un troit corridor, entre des murs
+gris, presque noirs, sans fentres, percs, en guise de portes, de trous
+carrs, encadrs de chaux; en bas, un pav blanc, tincelant comme de
+l'acier, avec un imperceptible filet d'ombre sur le ct droit de la
+rue; au-dessus, le ciel d'un bleu sombre; aucun passant, personne aux
+portes, un silence aussi pesant que la chaleur.
+
+--Voici El-Aghouat midi, me dit M. N..., en me montrant le corps de
+garde et la rue.
+
+La plupart des portes taient fermes; quelques-unes, o je remarquai
+des trous de balles et des marques de baonnettes, semblaient l'tre,
+comme on dit en France, aprs dcs. Celles qui, par hasard, se
+trouvaient ouvertes, donnaient sur des antichambres prives de jour ou
+sur des cours ressemblant des curies. J'aperus des hommes dormant
+sous le porche obscur de ces maisons pleines de souvenirs redoutables.
+
+La rue s'enfonait, avec de lgers dtours, dans la profondeur de la
+ville, et sur un pav raboteux, ingal et dall de roches. La roche,
+presque partout fleur de terre, avait la sonorit et l'clat du
+marbre. A droite et gauche s'ouvraient des ruelles se faisant suite,
+celles de gauche remontant vers le sommet de la ville et s'arrtant
+contre un mur continu de calcaires blancs, celles de droite encadrant
+leur extrmit une chappe de vue plus riante sur les cimes vertes de
+l'oasis. En face de nous, au fond de cette troite avenue frappe
+d'aplomb par le soleil perpendiculaire, je voyais monter en s'tageant
+toute la partie occidentale de la ville, comme un amas de btisses
+gristres. En avant, se dtachaient deux constructions blanches. Une ou
+deux aigrettes de palmiers pointaient au-dessus des terrasses; et,
+quoique privs de mouvement, car il n'y avait plus un souffle dans
+l'air, quoique clairs par le sommet et ne prsentant qu'une
+silhouette obscure, ces minces bouquets de palmes, panouis dans l'air
+bleu, rappelaient du moins quelque chose des gaiets de l'Orient.
+
+La rue tait si troite que nos deux chevaux ne pouvaient pas toujours y
+marcher de front. M. N... me prcdait, me montrant du bout de sa
+cravache les portes troues, les murs lzards, les maisons vides.
+
+Un peu plus loin, nous passmes devant des boutiques et devant des
+cafs; des toiles tendues au-dessus de la rue y formaient de l'ombre.
+L, se trouvait une assemble de fumeurs, accroupis sur des bancs garnis
+de nattes, pendant que les cafetiers arrosaient le devant de leurs
+portes. La compagnie, rassemble dans ce petit espace, o semblait
+s'tre rfugie toute l'animation de la ville, se composait de spahis,
+de cavaliers du _Makhzen_, et de quelques Arabes vtus de blanc, dont on
+semblait fter le retour.
+
+Je reconnus quelques-uns de mes compagnons de voyage, entre autres Ali,
+Embareck et le petit Maklouf. Celui-ci prenait son caf tout bott,
+peronn, avec un air viril que je ne lui connaissais pas; quant aux
+deux valets, ils taient en habits frais et installs sur leurs talons
+devant un jeu de dames.
+
+M. N... me conduisit droit la maison du commandant. Elle est situe
+sur une place fort irrgulire, l'angle de laquelle coule un ruisseau,
+servant d'un ct de fontaine et de l'autre d'abreuvoir. A l'entre de
+la place, s'lve un palmier gigantesque, droit comme un mt. Au
+centre, sommeillait paisiblement un troupeau de chameaux jauntres.
+Autour, et dans les endroits o l'ombre commenait se montrer, on
+voyait, allonge contre le pied des murs, la forme enveloppe d'Arabes
+endormis. Une vieille femme en haillons, charge d'une outre, une petite
+fille peine vtue, tenant une cuelle et coiffe d'un entonnoir en
+tissu de palmes, filaient devant moi au grand soleil, frappant la terre
+de leurs talons nus et laissant dans la poussire une trace humide.
+
+Le soleil tait dvorant; le cuir de mes fontes me brlait les mains, et
+de toutes parts rgnait le plus grand silence. La garnison faisait la
+sieste, enferme par consigne dans ses casernes, jusqu' la diane de
+deux heures.
+
+--Voici la maison du commandant, me dit M. N..., en me montrant une
+sorte de btisse carre faade multicolore; et probablement la vtre,
+ajouta-t-il, en m'indiquant une haute faade de terre grise avec deux
+ouvertures tendues de toile.
+
+A droite de cette maison, une pice de canon tait adosse au mur et
+braque sur le centre de la place.
+
+
+
+
+4 juin 1853.
+
+
+Je suis install depuis hier deux heures dans la _Maison des htes_; je
+dirais que mes habitudes y sont prises, si je n'avais peu prs gard
+celles du bivouac.
+
+J'ai, dans mes antcdents de voyage, le souvenir de sjours assez
+tranges; depuis les nids scorpions de _Bouchagroun_, jusqu'au _Dar
+Dief_ de _T'olga_, o j'eus pour camarades de chambre une jeune autruche
+et une antilope; cependant, j'en suis encore m'tonner de l'indigence
+et du dnment grandiose de ce logis. Sache, au surplus, qu'il vient
+d'tre rpar pour recevoir les trangers de distinction, et qu'il est
+question d'y tablir le bureau arabe.
+
+--Je suis trs content, me dit obligeamment M. N... en m'y introduisant,
+parce qu'au moins vous aurez un des meilleurs logements d'El-Aghouat.
+
+J'y trouvai une troupe de balayeurs arabes en train de prparer les
+chambres, c'est--dire de prcipiter de la terrasse dans la cour, et de
+la cour dans la rue, une masse extraordinaire de fumier, de paille sche
+et de poussire.
+
+La maison se compose d'une cour, avec quatre compartiments au
+rez-de-chausse, dont l'un sert d'curie; l'tage, de deux chambres et
+de deux rduits peu prs en ruine, o se sont logs mes deux
+domestiques; car j'ai pris un domestique arabe qui me servira
+d'interprte, de guide et de valet de chambre, l'autre n'ayant pas trop
+de tout son temps pour les chevaux; je ne parle pas d'une galerie
+trois fentres, que j'abandonne en toute jouissance aux souris et aux
+lzards.
+
+Quant l'tat des lieux, imagine des murs levs, couleur de suie,
+trous en vingt endroits de brches bantes; et, comme si ce n'tait pas
+assez de tant d'issues, toutes les portes grandes ouvertes, depuis la
+rue jusqu' ma chambre; en sorte que je suis un peu moins bien gard
+chez moi que sur la voie publique. Dans la cour, au pied d'un palmier,
+un coin plus enfum que tout le reste marque la place des cuisines; nous
+y avons trouv un amas de cendres, refroidies depuis le 4 dcembre, et
+quatre pierres calcines formant fourneau. Le feu n'a pu encore entamer
+le vieil arbre; il pousse droit le long du mur et couvre moiti ce
+petit prau sinistre d'un large ventail de feuilles jaunies. Un
+escalier de vingt-cinq marches conduit l'tage; trs lev, trs
+raide, sans rampe, il est tellement troit, si endommag, si
+singulirement construit, que j'ai d positivement l'apprendre par
+coeur afin de pouvoir, la nuit, l'escalader sans danger. Je pourrais
+t'indiquer de mmoire les deux marches qui manquent; te dire que la
+cinquime est casse en deux du ct de la cour et n'offre plus qu'un
+point d'appui des plus scabreux, que la vingtime et la vingt-troisime
+sont deux fois plus hautes que les autres, qu'enfin on ne peut, sur
+toute sa longueur, y poser que le bout du pied quand on monte, et le
+talon quand on descend. Dans la chambre des domestiques, une moiti
+seulement du plafond, et de mme une moiti de plancher; ces deux trous,
+ouverts sur la tte et sous les pieds, se correspondent. Est-ce un obus
+qui a travers le tout la fois? Que s'est-il pass il y a six mois
+cette mme place o j'cris? Les maisons arabes ont tant de cicatrices,
+qu'on ne peut reconnatre, et ici moins qu'ailleurs, si c'est le temps,
+la ngligence ou la main d'un ennemi qui les a faites.
+
+Enfin, une chambre, petite, murs blancs, avec son plancher de terre
+battue, qui se change en boue, quand pour abattre la poussire j'y fais
+rpandre un bidon d'eau; une fentre ferme par une toile d'emballage
+tendue sur chssis; une porte masque par une couverture de cheval
+cloue au mur; puis, ma sangle sur mes deux cantines; le burnouss qui me
+sert la fois de couverture et de matelas; une musette bourre d'orge,
+en guise d'oreiller; tout ainsi que sous la tente: telle est peu prs,
+cher ami, avec son mobilier de peintre et de voyageur, la rsidence o
+je suis convenu, vis--vis de moi-mme, d'attendre d'un coeur ferme
+les fortes chaleurs de l't.
+
+Avec tant soit peu d'industrie, j'aurais pu me procurer plus d'aise, et
+surtout m'enfermer davantage; mais quoi bon? La sret de ma personne
+est ce qui m'occupe le moins; j'ai peine supposer que mon maigre
+bagage fasse envie qui que ce soit; et, en attendant que leur utilit
+me soit dmontre, mes pistolets ne sortiront pas de leur fourreau de
+serge. Somme toute, et malgr le regret que me cause le sjour
+infiniment plus gai de la tente, j'prouve toujours le mme soulagement
+d'esprit me sentir ce point dnu de tout, sans tre en ralit
+priv de rien.
+
+Ds le soir, je me suis hiss sur la terrasse pour assister au coucher
+du soleil et reconnatre en mme temps le voisinage.
+
+De ce point lev, et me tournant de manire regarder le nord, j'avais
+ mes pieds la place, avec la maison du commandant en face de moi, la
+fontaine et le lavoir; par-dessus se dployait l'oasis. Derrire
+l'oasis, mais bien au del, j'embrassais trois rangs successifs de
+collines; le premier, marbr de bronze et d'or; le second, lilas; le
+troisime, couleur d'amthyste, courant ensemble horizontalement,
+presque sans chancrure, depuis le nord-ouest, o le soleil plongeait,
+jusqu'au nord-est. La plus rapproche de ces collines est le
+prolongement des dunes de Rass-el-Aoun, et je voyais, dans un pli de
+sable tincelant, le lit gristre de l'Oued-M'zi, par o j'avais
+dbouch le matin; la seconde s'appelle, je crois, le Djebel-Milah; et
+je la reconnus pour la montagne interminable que j'avais longe pendant
+une partie de l'tape; la dernire enfin, trs loigne, s'appelle d'un
+nom que j'aime entendre et qui la peint, _Djebel-Lazrag_
+(Montagnes-Bleues).
+
+A droite, se dveloppait toute la partie orientale de la ville, sur le
+plan relev des rochers, sous la forme d'une pyramide peu prs
+rgulire et de couleur fauve, dont le sommet est reprsent par la tour
+de l'est. A gauche, la vue est masque par les maisons de la place. Par
+le sud, enfin, je confine aux premiers jardins, et en me tournant je
+voyais commencer au bord de ma terrasse, pour ne plus finir, un taillis
+de dattiers superpos des masses confuses de feuillages.
+
+La maison du commandant, qui tranche au milieu des autres constructions
+arabes par la symtrie presque europenne de ses fentres et le
+badigeonnage de sa faade, tait un bain maure que le dernier kalifat,
+Ben-Salem, avait fait construire, peu d'annes avant sa mort, par des
+ouvriers italiens. A ct, je remarquai une construction basse, crase,
+autrefois peinte en blanc, perce d'ouvertures allonges et surmonte
+d'une mince croix de fer: c'est une ancienne mosque transforme en
+glise. Un peu plus gauche, et sur la terrasse d'une informe masure en
+pis, se promenait une figure en robe noire, avec quelque chose de large
+et de noir sur la tte; cette demeure est le presbytre, et ce petit
+personnage obscur, dont la vue d'abord me surprit, c'est le cur.
+
+Le spectacle de la place tait anim, et me rappelait, avec un certain
+mlange de costumes et quelques nouveauts dans les bruits, le mouvement
+d'une garnison franaise, dans cet encadrement singulirement africain.
+Des chevaux de cavalerie vinrent boire au ruisseau, ple-mle avec des
+nes, des chameaux et de maigres juments arabes menes par des
+palefreniers en guenilles; la fontaine au del tait peuple de toutes
+sortes de figures remplissant toutes sortes de vases, bidons, gamelles,
+outres noires, tonneaux. Des sonneries militaires se faisaient entendre
+ tous les coins de la ville.
+
+Le crpuscule dura peu; des lueurs oranges irradirent un moment le
+couchant au-dessus des montagnes plus sombres. Puis tout se dcolora. Un
+insensible brouillard s'leva du sol, remonta le long des dattiers et se
+rpandit sur les cimes, qui devinrent d'un vert froid; et la nuit tomba
+presque subitement.
+
+Je voulus passer cette soire-l seul et chez moi; et, quand la nuit fut
+tout fait venue, je regagnai ma chambre. Il y faisait chaud; mon
+thermomtre se soutenait trente et un degrs. Le ciel tait
+magnifique; jamais je n'avais vu tant d'toiles, ni d'aussi grandes;
+j'eus de la peine retrouver la grande Ourse au milieu de cette
+multitude de feux presque gaux et de mme clat. J'entendis mon
+domestique ramener les chevaux, les entraver; puis, un pas lourd et un
+pas plus leste montrent ensemble l'escalier de pierre.--Bonne nuit,
+monsieur, me dit M... en passant devant ma chambre.--Que ta nuit soit
+bonne, Sidi, me dit Ahmet. Et je n'entendis plus rien dans ma maison.
+
+Le vent se leva; les palmiers faisaient le bruit de la mer, bruit
+qu'accompagnaient quelques aboiements de chiens fort loigns et
+d'innombrables murmures de griffons et de grenouilles; chaque instant
+la couverture tendue devant ma porte se soulevait, comme si quelqu'un
+voulait entrer.
+
+Vers dix heures, un clairon de cavalerie vint sous mes fentres sonner
+le couvre-feu. C'est un air lent et doux, finissant par une note aigu
+destine se faire entendre de loin.
+
+--Allons, me dis-je, je ne suis pas tout fait hors de France!
+
+Le musicien rpta l'air une seconde fois, en y introduisant la
+reprise, des modulations d'un got bizarre; et, pendant quelques
+minutes, il s'y complut, comme s'il et jou pour son plaisir.
+
+J'tais tendu sur ma sangle, la bougie allume, regardant autour de moi
+mon attirail de route, les murs blancs, le plafond noir et toute
+l'trange nouveaut de ce sjour; je me levai; j'aperus, par les
+crevasses du mur, une tincelle rouge au fond de la chambre d'Ahmet:
+c'tait l'Arabe qui fumait en attendant le sommeil.
+
+Puis le clairon se tut. D'autres clairons lui rpondirent aux extrmits
+de la ville, plus faibles ou plus distincts; peu peu ces notes lgres
+du cuivre se dispersrent une une, et je n'entendis plus que le bruit
+des palmes. Alors, me sentant comme une faiblesse au coeur et comme
+une envie pouvantable de m'attendrir, je soufflai ma bougie, me roulai
+sur ma sangle, et me dis:
+
+--Eh bien! quoi? ne suis-je pas au lit? chez moi? et ne vais-je pas
+dormir?
+
+Malheureusement, je ne dormis pas, car j'tais bris de fatigue, et il y
+avait avec moi, dans la _Maison des htes_, des htes sur lesquels je ne
+comptais pas.
+
+
+
+
+Juin 1853.
+
+
+Aujourd'hui, dans la matine, je me suis laiss conduire au marabout de
+_Sidi-El-Hadj-Aca_, thtre du combat du 3 dcembre; et, pour en finir
+tout de suite, avec une histoire trangre mes ides de voyage, je te
+dirai, aussi brivement que possible, ce que j'ai vu, c'est--dire, les
+traces de la bataille et les lieux qui ont t tmoins du sige.
+
+El-Aghouat se dveloppe, de l'est l'ouest, sur trois collines, sorte
+d'arte rocheuse, isole, entre une plaine au nord et le dsert sans
+limite au sud. La pente nord de la ville est entirement couverte de
+maisons; celle du sud, plus escarpe, quelquefois pic, n'est btie que
+de distance en distance et prsente, l'une de ses extrmits, un
+revers caillouteux; l'autre, une longue dune de sable jaune.
+
+Les deux sommets extrmes taient, au moment du sige, arms chacun
+d'une tour et de remparts. L'minence intermdiaire est couronne par
+une vaste construction de maonnerie solide, blanche, sans aucune
+fentre extrieure, aujourd'hui l'hpital, autrefois la demeure du
+kalifat Ben-Salem, et nomme _Dar-Sfah_, _maison du rocher_, cause de
+l'norme pidestal de rochers bruts sur lequel ce palais-forteresse est
+plant avec assez d'audace.
+
+Le Dar-Sfah partage la ville en deux parties peu prs gales, et
+spare, ou plutt commande la fois deux quartiers jadis ennemis:
+l'est, les _Hallaf_; l'ouest, les _Ouled-Serrin_; ces deux quartiers,
+qui ont en chacun ses chefs, son gouvernement, ses intrts part,
+n'ont cess de se battre que le jour o le Dar-Sfah les a runis sous
+l'autorit d'un pouvoir central.
+
+Le mur de sparation existe encore ainsi qu'une porte, de tournure
+gyptienne, qui s'ouvrait ou se fermait, suivant l'tat de paix ou de
+guerre o vivaient ces deux petites rpubliques jalouses et toujours
+prtes se fusiller par-dessus leur mur mitoyen.
+
+La tradition de ces querelles, qui peut-tre ont dur trois sicles,
+est, tu l'imagines, demi fabuleuse, et reprsente en quelque sorte la
+mythologie d'El-Aghouat.
+
+Ce que j'en connais peu prs, c'est que l'on continua de se mitrailler
+d'un quartier l'autre, de la tour des Serrin la tour des Halaff,
+jusqu'en 1828, poque o le parti d'_Achmet-Ben-Salem_, le dernier
+kalifat, massacra un _Lakdar_, chef des Ouled-Serrin, et resta matre de
+la ville.--Dix ans plus tard, en 1838, la lutte recommena. A cette
+poque, de grands vnements se passaient dans le Sud; Abd-el-Kader
+canonnait depuis neuf mois An-Mahdy, que dfendait Tedjini, le
+marabout, le hros des K'sours de l'Ouest. Les Ben-Salem ayant pris
+parti pour Tedjini, Abd-el-Kader se mle alors la querelle et fait
+appuyer, par ses lieutenants, les Ouled-Serrin dpossds.--Enfin, les
+nomades interviennent leur tour, et les belliqueux voisins des
+L'Aghouati, les _L'Arba_, fournissent des contingents, tantt l'un,
+tantt l'autre des deux partis, parfois aux deux ensemble.
+
+Alors, se succde une srie de coups de main tents par les Ben-Salem,
+tents par les kalifats de l'mir, et chacun se terminant par un
+massacre et par des fuites bride abattue vers le Sud. D'abord, c'est
+Ben-Salem qui se sauve chez les Beni-Mzab, laissant El-Aghouat aux mains
+d'un marabout, El-Arbi; plus tard, c'est ce mme El-Arbi, un chef
+rintgr des Serrin, qui quitte la place son tour et qu'on voit,
+quatre lieues de l, s'enfermer dans le petit k'sar d'El-Assafia, avec
+trois cents fantassins, seul reste de l'arme d'invasion que lui avait
+confie l'mir. Puis, des escarmouches sans nombre, et, finalement, sous
+les murs de la ville, trois batailles ranges, livres coup sur coup,
+dont la dernire, perdue pour le compte de l'mir, achve de ruiner sa
+cause, dj compromise devant An-Mahdy, cote la vie El-Arbi, et
+assure dfinitivement le pouvoir dans la famille des Ben-Salem.
+
+Enfin, en 1844, Achmet demande au gouvernement franais l'investiture
+d'El-Aghouat, et obtient la confirmation du titre de kalifat.
+
+Jusque-l tout s'tait pass cent quinze lieues de nous et sans nous.
+Pour la premire fois, nous apparaissons, aussitt aprs l'appel qui
+nous est fait; et ce fut cette poque qu'on vit arriver du Nord, par
+ce petit passage que tu connais maintenant, l'avant-garde d'une colonne
+franaise.
+
+Vers le commencement du sicle dernier, peut-tre avant, car je ne
+rponds d'aucune date dans cette histoire, un marabout du nom de
+_Si-el-Hadj-Aca_, exaspr contre ses concitoyens par je ne sais quelle
+grave offense faite Dieu, une danse autour d'un veau d'or quelconque,
+leur avait dit:
+
+Or, coutez: je vous condamne vous entre-dvorer comme des lions
+forcs d'habiter la mme cage, jusqu'au jour o les chrtiens (je crois
+mme qu'il a dit les Franais), ces dompteurs de lions, viendront vous
+prendre tous ensemble et vous museler.
+
+En 1844, le vieux prophte enterr l, la place o je te mne et sous
+le marabout qui porte son nom, n'entendit que des fanfares, et d'un peu
+loin, car l'arme campa, regarda la ville et repartit. En 1852, il
+devait cette fois entendre le canon, et de prs, car on prit ses
+marabout pour batterie, et l'afft d'un canon franais posa sur sa
+tombe.
+
+Entre ces deux poques, il se passa des faits que j'ignore. Ben-Salem
+mourut, un de ses fils prit sa place; nous emes un agent prs de lui,
+par le fait, une sorte de rgent. Un jour, on apprit que Ben-Salem,
+l'agent franais et toute la chancellerie s'taient sauvs presque sans
+chemise D'jelfa, et que notre ennemi, le scheriff d'Ouaregla, occupait
+la ville. Mais prcisment une colonne partie de Medeah tait en train
+de construire Djelfa la maison de commandement dont je t'ai parl. On
+ne prit que le temps d'achever ce travail, et l'on marcha sur
+El-Aghouat. Vingt jours plus tard, une autre colonne arrivait d'El-Biod,
+celle-ci par un dfil du nord-ouest; presque aussitt le sige
+commena. Dans l'intervalle de ces deux arrives, le 21 novembre, avait
+eu lieu le combat de cavalerie, dont j'ai vu les traces et le magnifique
+emplacement.
+
+Outre ses deux tours, plus habitues se menacer que prtes la
+dfendre contre l'extrieur, la ville avait, en cas de sige, une
+enceinte rectangulaire, crnele, perce de meurtrires. De plus, elle
+est protge sur chaque flanc par toute l'paisseur de jardins; enfin la
+tour de l'est domine de haut la plaine et le dsert, sans tre commande
+par rien.
+
+La tour de l'ouest, au contraire, celle des Serrin, est commande par le
+marabout de Hadj-Aca; car ce marabout couronne un quatrime mamelon
+faisant suite aux trois premiers occups par la ville, une petite
+porte de fusil du rempart, au niveau des fortifications suprieures, et
+forme ainsi, pour me rsumer, le quatrime angle saillant de la mme
+arte, dont la tour des Serrin, le Dar-Sfah et la tour des Hallaff
+forment successivement les trois autres.
+
+Voil comment, cher ami, la spulture de ce saint homme devint, sans
+qu'il l'et prvu, le thtre d'un combat terrible, et comment, en
+annonant une catastrophe, il avait oubli de dire qu'il aurait la
+douleur d'y contribuer.
+
+D'abord, et pendant un long jour ensanglant, le marabout fut pris et
+repris. C'tait le point faible; il fut nergiquement dfendu. Le
+mamelon, sans tre escarp, est roide monter, surtout hriss de gros
+cailloux, de volume cacher aisment un homme. On l'aborda par le sud;
+tout le sommet, toute la pente oppose taient garnis de combattants,
+couchs plat ventre, ajustant entre les pierres et tirant coup sr.
+Il fallut viser chaque pierre, puis monter quand mme; par moments se
+battre corps corps. C'est un genre de guerre qui plat aux Arabes; et
+depuis Zaatcha, jamais ils ne l'avaient pratiqu avec plus de fureur, ni
+avec un succs plus long. Ce ne fut qu' la troisime tentative qu'on
+put enfin garder le marabout, le hrisser de feux, tirer en plongeant
+sur tout le revers du nord et faire vacuer cette formidable redoute.
+
+Une fois matre du terrain, on creva le marabout, on y poussa une pice
+d'artillerie, on fit une embrasure en perant le mur qui regarde la
+ville, et la pice, une fois mise en batterie dans le ventre de ce
+petit monument qui n'a pas quatre mtres carrs, ouvrit son feu contre
+la tour de l'est. Un petit mur lev la hte servait d'paulement.
+
+La ville alors se garnit de fusils, couvrit son tour de balles ce
+petit point blanc, au centre duquel on voyait un trou noir d'o sortait
+rgulirement, sans relche, un boulet dans un flocon de fume, et
+cribla tout le plateau, intrpidement gard, malgr d'normes pertes. Ce
+fut le moment le plus meurtrier pour nous.
+
+L'assaut ne nous cota que peu de monde; il n'y eut pas de rsistance
+dans les jardins; et quant la lutte qui se prolongea dans la ville et
+se rpta de maison en maison, elle fut dsespre de la part des
+Arabes, mais courte, et terrible seulement pour eux. Sur les deux mille
+et quelques cents cadavres qu'on releva les jours suivants, plus des
+deux tiers furent trouvs dans la ville. La guerre des rues est atroce,
+et l'homme y devient fou, soit qu'il se dfende ou qu'il attaque.
+
+Il tait peu prs huit heures quand, aprs avoir long le Dar-Sfah,
+tourn par le sud les anciens murs des Serrin, nous arrivmes au sommet
+de ce petit plateau, rayonnant au soleil du matin et tout couleur de
+rose. Il n'y avait personne, personne aux environs, et nous en montions
+doucement les pentes, le lieutenant N... me parlant du sige, et moi
+l'coutant.
+
+Il n'y a pas une pierre qui ne soit laboure de plusieurs balles et
+marque de bleu comme une plaque de tir. Le plus grand nombre est
+effleur par le bord, car ce n'tait pas la pierre qu'on tirait, mais
+ quelque chose, tte ou corps, qui dbordait par un ct. Le marabout a
+reu trois boulets lancs de la ville: l'un a corn un des angles; un
+autre a fait sauter un clat de pltre de la kouba, le troisime l'a
+frapp en plein, six pieds peu prs du sol, et l'a travers de part
+en part. J'oubliais de te dire que ce marabout est un petit cube de
+pltre autrefois blanc, devenu jaune, avec une kouba conique et une
+saillie dentele chaque angle.
+
+L'intrieur tait assez curieusement peint et enjoliv de lgendes
+arabes. Nos soldats en ont balafr les murs coups de couteau, et l'on
+y voit plusieurs fois rpte la liste des officiers tus et blesss ce
+jour-l. Une de ces listes entre autres, date du _3 dcembre_, m'a paru
+curieuse; elle est crite de mains diffrentes et conue de manire
+faire croire que c'tait un registre o l'on inscrivait le nom de nos
+soldats, mesure qu'ils tombaient; il y a une barre au-dessous,
+peut-tre faite la nuit, et quand la liste de la journe s'est trouve
+complte. A ct, et pour ainsi dire au verso de ce livre de compte
+mortuaire, on lit: _4 dcembre_; puis, plus bas, et comme pour indiquer
+qu'il y eut quelque relche dans les coups reus, tout coup, en gros
+caractres: GNRAL BOUSKAREN.
+
+--Tenez, me dit le lieutenant en se plaant en face du trou qui servit
+d'embrasure au canon, et dans la position d'un pointeur sa pice,
+c'est ici que le pauvre Millot a reu le coup. Qui diable aurait dit
+cela? A travers ce trou, juste une balle au front! C'est une chance!
+Pour tous les autres, ajouta-t-il, c'tait prvu. Qu'en dites-vous?
+
+Et il me montrait la fois le rempart et la place o nous tions
+absolument dcouvert et formant cible.
+
+--Ici, continua-t-il, c'est le commandant Morand; ici, ce brave Frantz,
+un brave ami; ici, Bessires. Et je vis sur une pierre plate: _Capitaine
+Bessires, 1er zouaves, telle compagnie, tel bataillon, 3 dcembre_.
+L, sur la pente, l'endroit o il n'y a plus de pierres, c'est le
+gnral Bouskaren. Il descendait en courant avec sa colonne d'assaut et
+se retournait pour crier: En avant.
+
+Le champ de bataille est si troit, qu'il n'y a pas un pied carr de
+cette terre, vraiment nous, car elle nous a cot cher, qui n'ait
+recueilli quelques gouttes d'un sang regrettable.
+
+Nous restmes longtemps assis au pied du marabout, appuys contre
+l'embrasure, noire de poudre, dominant la ville, les jardins droite et
+ gauche, au del, l'immense perspective du dsert prise revers par le
+soleil montant. Il n'y a plus qu'une tour, celle de l'est. Sur le
+bastion dmantel, puis ras, des Ouled-Serrin, commence s'lever une
+citadelle franaise. On entendait piocher, tailler, scier des pierres,
+ou tinter contre le roc sonore la pique des mineurs, et des files de
+petits nes, chargs de moellons, trottaient sur l'emplacement de la
+brche.
+
+Vers dix heures, la mine a jou. Un premier roulement de tambour ayant
+dispers les travailleurs, la place demeura vide. Quelques minutes
+aprs, un second avertissement se fit entendre, et, presque aussitt,
+fut suivi de cinq ou six explosions, pareilles des dcharges de grosse
+artillerie; en mme temps, un nombre gal de dcharges moins
+retentissantes clata du ct de la tour de l'est, qu'on s'occupe aussi
+de dmolir. Aucun cho ne les rpta; chaque dtonation rsonna
+schement dans l'air rare et pur du matin et s'indiqua seulement, avant
+de se faire entendre, par une lgre secousse imprime au sol. De
+longues gerbes de fume, mles de poussire et de pierres, firent
+ruption dans le ciel bleu; puis, arrive sa limite d'impulsion, la
+fume se roula sur elle-mme, et la masse confuse des projectiles
+redescendit comme une pluie de mitraille, tandis que quelques clats
+plus lourds continuaient de monter perte de vue, pour aller, par une
+immense parabole, s'abattre en sifflant aux deux pentes de la ville. Le
+vent, qui s'empara de la fume, la poussa vers le sud-ouest; bientt il
+n'y eut plus dans le ciel parfaitement pur que d'imperceptibles
+rousseurs, et le silence retomba lui-mme de tout son poids sur cette
+solitude un moment trouble.
+
+La brche tant ferme, il nous fallut rentrer par _Bab-el-Gharbi_
+(porte de l'ouest) et remonter en dedans du rempart pour visiter le
+petit cimetire o sont dposs cte cte les officiers tus pendant
+le sige ou morts depuis de leurs blessures. En attendant le monument
+qu'on doit leur lever, ils sont enferms dans un petit carr de terre
+entour d'une simple banquette. Aucune inscription n'indique encore les
+noms de ces morts runis l, sans distinction de grade, et par un droit
+gal d'unanimes regrets. Ils reposent sur la brche, entre la
+poudrire et le rempart, l'endroit d'o la mort est partie pour les
+atteindre, et si prs de celui o ils sont tombs, qu'il n'y a pas entre
+les deux, je te l'ai dit, la porte d'une balle.
+
+A prsent, venez dans la ville, me dit le lieutenant en m'entranant
+dans la rue qui fait suite _Bab-el-Gharbi_. Autant vaut en avoir le
+coeur net tout de suite.
+
+Nous suivions peu prs le chemin trac par les balles et les
+baonnettes de nos soldats. Chaque maison tmoignait d'une lutte
+acharne. C'tait bien pis que vers la porte de l'est. On sentait que le
+courant tait entr par ici et n'avait fait que se rpandre ensuite
+jusque l-bas.
+
+--Tout cela n'est rien, me dit le lieutenant, Dieu merci, vous ne
+connatrez jamais chose pareille!
+
+Ce que le lieutenant ne me dit pas, je le savais. On marchait dans le
+sang; il y avait l des cadavres par centaines; les cadavres empchaient
+de passer.
+
+Vers le milieu de la rue que nous suivions, on rencontre deux votes,
+cinquante pas l'une de l'autre; elles sont longues, obscures, juste
+assez hautes pour donner passage un chameau. Sous la seconde vote,
+me disait le lieutenant, l'encombrement tait plus grand que partout
+ailleurs; ce fut l'endroit qu'on dblaya d'abord. Toute la couche des
+morts enleve, on trouva dessous un ngre superbe, moiti nu,
+dcoiff, couch sur un cheval, et qui tenait encore la main un fusil
+cass dont il s'tait servi comme d'une massue. Il tait tellement
+cribl de balles qu'on l'aurait dit fusill par jugement. On l'avait vu
+sur la brche un des derniers; il avait battu en retraite pied pied et
+ne lchant pas, le pauvre diable! comme s'il avait eu sa femme et ses
+enfants sur ses talons pour lui dire de tenir bon. A la fin, n'en
+pouvant plus, il avait saut sur un cheval, et il fuyait avec l'ide de
+sortir par _Bab-el-Chergui_, quand il donna dans une compagnie tout
+entire qui dbouchait au pas de course, faisant jonction avec les
+compagnies d'assaut. La bte, aussi mutile que l'homme, tait tombe
+sous lui et barrait la route. Ce fut un commencement de barricade. Une
+demi-heure aprs, la barricade tait plus haute qu'un homme debout.
+
+Ce ne fut que deux jours aprs qu'on s'occupa de l'inhumation; tu sais
+comment. On se servit des cordes fourrages, de la longe des chevaux,
+les hommes s'y attelrent, il fallait tout prix se dbarrasser des
+morts; on les empila comme on put, o l'on put, surtout dans les puits.
+Un seul, prs duquel on m'a fait passer, en reut deux cent
+cinquante-six, sans compter les animaux et le reste. On dit que pendant
+longtemps la ville sentit la mort; et je ne suis pas bien sr que
+l'odeur ait entirement disparu. Au surplus, rassure-toi; la Providence
+a fait ce pays-ci trs sain; en cas d'orage, il y aurait, dit-on,
+craindre l'infiltration des eaux de pluie; mais, le supposer rel,
+c'est un danger que l'extrme scheresse diminue de jour en jour et
+rendra bientt tout fait imaginaire.
+
+--Tenez, me dit le lieutenant en s'arrtant devant une maison de la plus
+pauvre apparence, habite par une famille juive, voil une mchante
+masure que je voudrais bien voir par terre.
+
+Et chemin faisant, il me raconta l'histoire suivante en quelques mots
+brefs, empreints d'un triste retour sur les hasards cruels de la guerre.
+
+Dans cette maison qui, depuis la prise de la ville, a chang de matres,
+habitaient deux _Nayliettes_ fort jolies. Pendant le sjour qu'une
+colonne expditionnaire fit sous les murs d'El-Aghouat, quelques mois
+avant le sige, le lieutenant N... avait pu pntrer dans la ville; il
+avait avec lui un sergent de sa compagnie; un L'Aghouati, qui leur
+servait de guide, les mena chez ces deux femmes, qui les reurent alors
+tout autrement qu'en ennemis. L'une se nommait Fatma, l'autre M'riem. Le
+lieutenant et son compagnon d'aventures gardrent de cette visite
+nocturne un souvenir galement tendre, et sortirent d'El-Aghouat en se
+disant: Si jamais nous y revenons, voil une connaissance toute faite.
+
+Le 4, au moment de l'assaut, le lieutenant s'tait rappel les
+Nayliettes. Il tait d'une compagnie d'attaque, et entra, par
+consquent, un des premiers dans la ville. D'abord, il fit son devoir,
+dirigea ses hommes et ne s'occupa que de les entraner; mais, au bout
+d'un instant, il comprit que ce qui lui restait de mieux faire,
+c'tait de les contenir. Chacun d'ailleurs donnant pour son propre
+compte, il se trouva bientt presque seul avec son sergent. L'ide leur
+vint alors, en mme temps, de courir la maison de Fatma. Ils eurent de
+la peine la reconnatre; les coups de fusil pleuvaient dans les rues;
+on se battait jusqu'au coeur de la ville. Ils arrivrent pourtant,
+mais trop tard.
+
+Un soldat, debout devant la porte, rechargeait prcipitamment son fusil;
+la baonnette tait rouge jusqu' la garde; le sang s'gouttait dans le
+canon. Deux autres soldats sortaient en courant et fourraient dans leurs
+kpis un mouchoir et des bijoux de femmes.--Le mal est fait, mon
+lieutenant, dit le sergent, entrons-nous tout de mme? Ils entrrent.
+
+Les deux pauvres filles taient tendues sans mouvement, l'une sur le
+pav de la cour, l'autre au bas de l'escalier, d'o elle avait roul la
+tte en bas. Fatma tait morte; M'riem expirait. L'une et l'autre
+n'avaient plus ni turban, ni pendants d'oreilles, ni anneaux aux pieds,
+ni pingles de hak; elles taient presque dshabilles, et leurs
+vtements ne tenaient plus que par la ceinture autour de leurs hanches
+mises nu.
+
+--Les malheureuses! dit le lieutenant.
+
+--Les s.. voleurs! dit le sergent, qui remarqua, le premier, que les
+bijoux manquaient.
+
+Ils trouvrent dans la cour un fourneau allum, un plat tout prpar de
+kouskoussou, un fuseau charg de laine et un petit coffre vide dont on
+avait arrach les charnires. Au-dessus des deux femmes, la tte et les
+bras pendants en dehors de la terrasse, on voyait le corps d'un homme
+qui venait d'tre atteint au moment de fuir et dont la rsistance avait,
+sans doute, provoqu ce massacre. M'riem, en expirant, laissa tomber de
+sa main un bouton d'uniforme arrach son meurtrier.
+
+--Le voici, me dit le lieutenant; et il me le fit passer sous les yeux.
+
+Connaissant le lieutenant, je ne fus pas surpris qu'il attacht plus
+d'un sens ce souvenir.
+
+Quand on eut enfoui tous les morts, il ne resta presque plus personne
+dans la ville, except les douze cents hommes de garnison. Tous les
+survivants avaient pris la fuite et s'taient rpandus dans le Sud. Le
+schriff, chapp on ne sait comment, ne s'vada que dans la nuit qui
+suivit la prise, et, tout bless qu'on le disait, aprs l'avoir dit
+mort, il ne fit qu'une traite d'El-Aghouat Ouaregla. Femmes, enfants,
+tout le monde s'tait expatri. Les chiens eux-mmes, pouvants, privs
+de leurs matres, migrrent en masse et ne sont pas revenus. Ce fut
+donc pendant quelque temps une solitude terrible, et bien plus menaante
+que ne l'et t le voisinage d'une population hostile et difficile
+contenir. Ds le premier soir, des nues de corbeaux et de vautours
+arrivrent on ne sait d'o, car il n'en avait pas paru un seul avant la
+bataille. Pendant un mois, ils volrent sur la ville comme au-dessus
+d'un charnier, en si grand nombre, qu'il fallut organiser des chasses
+pour carter ces btes incommodes. Ils s'en allrent enfin d'eux-mmes.
+Mais toute cette mousqueterie succdant aux canonnades du sige avait si
+bien dtruit la tranquillit des jardins, que les pigeons des
+palmiers,--il y en avait des milliers,--finirent aussi par s'exiler; de
+sorte que la mme solitude s'tendit jusque dans l'oasis. Aujourd'hui,
+la chasse ayant t dfendue, les tourterelles sont revenues presque en
+aussi grand nombre. Quelques vautours solitaires taient demeurs au
+milieu de cette panique gnrale, et n'ont pas cess d'habiter les
+hauteurs de l'est, comme pour attendre une cure nouvelle.
+
+La ville se repeuple aussi, mais lentement. A mesure qu'ils rentrent,
+les Beni-l'Aghouat sont confins dans les bas quartiers. Ils y font peu
+de bruit et y tiennent aussi peu de place que possible. Toutes les
+proprits confisques ont t provisoirement mises sous le squestre.
+Quant cet immense butin: tapis, armes, bijoux, le tout, il faut
+l'avouer, plus abondant que prcieux, on peut dire qu'il n'en reste plus
+rien dans El-Aghouat, pas mme entre les mains des vainqueurs. Toutes
+les maisons sont vides, depuis la plus pauvre jusqu' la plus riche: on
+dirait une ville entirement dmnage.
+
+--Eh bien! en conscience, ces gens-l ne sont pas mchants, disait le
+lieutenant en me montrant quelques groupes d'individus qui se levaient
+sur notre passage et nous disaient presque affectueusement bonjour. On
+les a mis dans l'impossibilit de bouger, mais non de nuire. Avez-vous
+vu les rues hier soir! En France, on les appellerait des coupe-gorge.
+Aprs cela, chez nous on se venge tout de suite, ou l'on oublie; la
+diffrence ici, c'est qu'on ne sait jamais le temps que peut durer une
+forte rancune. A les voir, on les dirait incapables de se souvenir; et
+je ne jurerais pas que le jour venu de rgler leurs comptes, ils
+n'auraient pas le plus grand plaisir me remplir le ventre de cailloux,
+ou m'corcher vivant, pour faire un tambour avec ma peau. En
+attendant:--Dieu l'avait crit, Si-el-Hadj-Aca l'avait annonc.
+
+
+
+
+Juin 1853.
+
+
+Comme toutes les villes du dsert, El-Aghouat est bti sur un plan
+simple, qui consiste diminuer l'espace au profit de l'ombre. C'est un
+compos de ruelles, de corridors, d'impasses, de fondouks entours
+d'arcades. Au milieu de ce rseau de passages trangls, o l'on a eu
+soin de multiplier les angles et de briser les lignes afin de laisser
+encore moins de chances au soleil, il n'y a pour vraies voies de
+circulation que deux rues directes: l'une au nord, l'autre au sud.
+
+La premire, la seule dont j'aie parler, prend _Bab-el-Chergui_ et
+aboutit _Bab-el-Gharbi_; traversant ainsi la ville dans sa longueur,
+de l'est l'ouest, mi-cte peu prs de la colline, de manire
+sparer la haute ville de la basse, en runissant les deux quartiers.
+Elle est troite, raboteuse, glissante, pave de blanc, et flamboyante
+midi. Il faut avoir l'aplomb des cavaliers arabes pour y lancer un
+cheval au galop; et, quand on y rencontre par malheur un convoi de
+chameaux, on doit alors, ou rebrousser chemin, ou se glisser comme on
+peut entre les jambes des animaux, ou attendre sous les portes que le
+convoi ait achev de dfiler; ce qui dure quelquefois une heure, pour
+peu qu'il y ait une trentaine de btes, charges large et venant des
+tribus. On reconnat en effet leur allure les chameaux qui n'ont
+jamais vu de villes. Ils regardent avec tonnement les hautes murailles
+de droite et de gauche, et quand ils s'accrochent, leur effroi redouble.
+Souvent, la bte qui marche en tte hsite s'aventurer plus loin et
+s'arrte; il se produit alors comme un reflux dans toute la ligne, les
+btes pouvantes se pressent, s'empilent; non seulement la rue est
+barre, mais elle est bouche et l'on a devant soi une sorte d'obstacle
+confus, hriss de jambes, surmont de ttes, d'o sortent des cris, des
+beuglements, des plaintes, et qu'il n'est plus possible d'affronter.
+Imagine ce que cela doit tre, l'entre des votes, ou lorsque deux
+convois se rencontrent.
+
+Cette rue n'en est pas moins la rue _marchande_, et presque la seule o
+l'on ait ouvert des boutiques; ces boutiques sont des cafs, des
+choppes de mercerie, ou de petits magasins d'toffes et de tailleurs
+tenus par des M'zabites. On y voit en outre, aux endroits les plus
+carts, quelques loges troites, un peu plus enfumes que les autres,
+o de maigres vieillards, barbe en pointe, soufflent sur des charbons,
+avec un petit soufflet tenu en main, ou faonnent, coups de marteau,
+sur une enclume basse pose terre entre leurs talons, de petits objets
+de mtal ayant l'air de joujoux de plomb. Ces vieillards portent le
+turban noir, sont fort sales, et l'on remarque qu'aucun Arabe ne vient
+s'asseoir leurs boutiques. Leurs femmes ont pour coiffure un voile
+assez richement bariol, et quelques-unes sont belles et tristes, mais,
+je l'avoue, ne rappellent que de trs loin la Rachel de la Bible. Ce
+soufflet, en manire de forge, cette enclume large de deux doigts, un
+peu de limaille dans des godets de terre; enfin, ces peignes, ces
+anneaux de bras, d'argent grossier, ces boutons en filigrane pour
+colliers, ces pingles pour hak, voil, comme fabrication et comme
+produit, toute la bijouterie d'El-Aghouat.
+
+Comme les Juifs, les M'zabites font le commerce dans un pays ou le
+commerce est aussi mpris que l'industrie. Ils ont, comme eux, des
+traits qui les font reconnatre: le teint des Maures, de beaux yeux,
+l'ovale arrondi, un peu d'embonpoint qui rvle une race marchande fixe
+dans les villes et boutiquire. On leur reproche d'aimer plus le trafic
+que la guerre, et de pratiquer l'usure. Ils sont en gnral polis,
+sociables avec les trangers. Ailleurs et dans les grands centres o le
+commerce est honor, on les dit trs honntes; et tous les gouvernements
+ont eu successivement les mmes gards pour eux. Nous n'avons fait en
+cela que suivre la politique turque. Tu sais d'ailleurs que, tort ou
+raison, par antipathie pour les compatriotes de mon ami Bakir, les
+Arabes les appellent les juifs du dsert.
+
+Tontes les maisons sont en boue. Cette boue, prise dans les jardins,
+dlaye, puis coupe par tranches et sche au soleil, est superpose
+par assises, peu prs comme de la brique, et mastique avec la boue
+liquide, en guise de mortier.
+
+Parmi toutes ces constructions couleur de terre, il n'y a que le
+_Dar-Sfah_ qui soit blanc et l'ancien bain de Ben-Salem qui soit peint.
+Le reste est gris, d'un gris qui, le matin, devient rose; midi,
+violet; et, le soir, orang. Quelques portes ont un encadrement blanchi
+au lait de chaux; d'autres sont surmontes d'une sorte d'image, peinte
+en bleu, reprsentant une main ouverte; d'autres, d'un damier de
+diverses couleurs, avec un semis de points rouges, bleus et verts, dans
+chaque losange.
+
+Il y a quatre mois encore, deux grands marchs se tenaient El-Aghouat;
+chaque quartier avait le sien ct de sa porte. Ce sont de vastes
+terrains o l'on remarque seulement que le sol a d tre pendant
+longtemps battu par une grande foule d'hommes et d'animaux, et qui,
+dit-on, suffisaient peine au commerce de cette ligne frontire. Comme
+point central entre l'Est et l'Ouest, entre le Tell et le dsert,
+El-Aghouat ne pouvait tre qu'un rendez-vous d'change et qu'un
+entrept. Non seulement c'tait sa prosprit: gographiquement, c'tait
+sa seule raison d'tre. Je suis all visiter l'emplacement du march des
+_Serrin_. D'abord, je ne vis qu'une plaine vide dvore de soleil. Tout
+au fond cependant et contre un mur de jardin, j'avisai un petit groupe,
+o l'on semblait parler affaires. Il y avait l quelques moutons amens
+par la boucherie, deux chvres laitires, dont un Arabe examinait les
+mamelles, et une paire de poulets, coq et poule: tu sauras qu'il n'y a
+point de volaille dans El-Aghouat, et qu'on s'occupe depuis la conqute
+de l'y naturaliser. A ct, deux ou trois l'Aghouati, trangers la
+vente, regardaient voler dans le ciel un vautour qui flairait
+l'abattoir, et devait, lui aussi, trouver le march d'El-Aghouat bien
+chang.
+
+Je t'ai parl de la place, celle qu'on nomme la Grande-Place, pour la
+distinguer de deux fondouks, aussi dserts que les marchs. C'est, avec
+le quartier des cafs et une ruelle o, depuis le Rhamadan, je passe la
+soire en compagnie des jeunes lgants du pays, le seul point qui soit
+anim, et cela grce au ruisseau. Ce ruisseau sans lequel l'oasis
+mourrait de soif, mais qui heureusement ne tarit jamais, dbouche l'un
+des angles de la place, coule au soleil pendant un moment, puis
+s'chappe l'autre angle par un mur de jardin. C'est un petit foss
+limoneux, noirtre, peu propre consoler la vue de la scheresse
+universelle, et qui, soit dit sans ingratitude, n'est rien moins
+qu'encourageant pour la soif.
+
+On y vient puiser deux fois par jour, mais surtout depuis trois heures
+du soir jusqu' la nuit. Le va-et-vient commence ds que la grande
+chaleur est un peu tombe; et successivement j'y vois descendre presque
+toutes les femmes de la ville accompagnes des jeunes filles, et
+tranant encore aprs elles toute une escorte d'enfants bizarres.
+
+Mon premier mouvement en apercevant ces formes blanchtres, vtues de
+loques, sans bijoux, et qui ont l'air d'tre tout habilles de
+poussire, a t du dsappointement. Je me souvenais des vtements
+bariols du sud de Constantine, des voiles gris ou blancs, des turbans
+noirs, des laines pourpres entortilles dans les cheveux, surtout des
+fameux haks rouges, _hak-ahmeur_, sur lesquels tincelait une confuse
+orfvrerie compose de peignes, de mains, de coffrets, de miroirs; je me
+rappelais ma rue aux femmes de _T'olga_, et cette double range de
+figures charmantes colles au mur comme des bas-reliefs peints; je
+revoyais l'effet de ces costumes ardents en plein soleil, sur le sable
+lilas des chemins, ou parmi le vert sombre des abricotiers; et mme, je
+ne pensais pas sans quelque regret cette fille si bien vtue, si
+charge d'ornements, qui vint un jour, pendant que j'tais l, planter
+sa tente sous les palmiers de _Sidi-Okba_, et qui n'avait qu'un tort,
+celui d'arriver de _Dra-el-Guemel_ (montagne des poux) de
+Tuggurt.--Depuis, la part faite aux regrets, j'ai presque oubli que je
+comptais sur autre chose; au point que je ne saurais plus dire
+aujourd'hui si cette enveloppe svre n'est pas ce qui convient un
+pareil milieu, et si je souhaiterais d'y introduire le moindre agrment.
+Rien n'est plus simple, et voici, une fois pour toutes, ce costume en
+quelques mots.
+
+Il se compose d'un hak, d'un voile, d'un turban, quelquefois, en outre,
+d'une mante ou _mehlafa_. Le hak est d'une toffe de coton cassante et
+lgre, de couleur incertaine entre le blanc, le jaune et le gris. Il se
+porte peu prs comme le vtement des statues grecques, agraf sur les
+pectoraux ou sur les paules, et retenu la taille par une ceinture. Le
+voile, de mme toffe et de couleur plus douteuse encore, surtout aux
+environs de la tte, est pris sous le turban, fait guimpe autour du
+visage, s'attache au moyen d'une pingle au-dessus du sein, puis
+dcouvre la poitrine, descend le long des bras, et, par derrire,
+enveloppe le corps de la tte aux pieds. Quelquefois, il est plus long
+que le hak et fait alors l'effet d'un manteau de cour. La ligne oblique
+et soutenue, qui descend de la nuque l'extrmit de l'toffe, est
+superbe; et le mouvement de la marche y produit des frissonnements et
+des ondulations de plis de la plus grande lgance. Quant au turban, il
+est de cotonnade un peu plus blanche et seulement ray sur le bord,
+quelquefois franges; on le roule la mode du turban turc avec un bout
+sur l'oreille, trs bas par devant, touchant au sourcil; il devient
+d'autant plus beau qu'il est plus vaste et plus nglig. La mante, ou
+voile de sortie n'est pas de rigueur. Il est adopt par les moins
+pauvres, et j'imagine aussi par les plus jolies. Enfin, quand elles ne
+vont pas pieds nus, elles ont pour chaussure un brodequin ou bas de cuir
+lac, piqu de soie de couleur, de maroquin rouge et tout fait
+semblable au brodequin, moiti asiatique et moiti grec, que certains
+matres de la Renaissance donnent leurs figures de femmes.
+
+Reprsente-toi maintenant sous cette couverture abondante en plis, mais
+lgre, de grandes femmes aux formes viriles, avec des yeux cercls de
+noir, le regard un peu louche, les cheveux natts, qui se perdent dans
+le voile en flots obscurs, et encadrant un visage mivre, fltri, de
+couleur neutre et qui semble ne pouvoir ni s'animer ni plir davantage;
+des bras nus jusqu' l'paule avec des bracelets jusqu'au coude, cercles
+d'argent, de corne ou de bois noir travaill. Parfois le hak, qui
+s'entr'ouvre, laisse nu tout un ct du corps: la poitrine, qu'elles
+portent en avant, et leurs reins fortement cambrs. Elles ont la marche
+droite, le pas souple et faisant peu de bruit; quelque chose enfin de
+gauche et la fois de magnifique dans les habitudes du corps qui leur
+permet de prendre, accroupies, des postures de singe, et debout, des
+attitudes de statues.
+
+Au demeurant, si l'on voit peu de femmes qui soient belles, on en
+rencontre encore moins qui n'aient ce ct grand ou pittoresque de la
+tournure. Ce serait ici le cas ou jamais de faire une thorie sur la
+beaut des haillons, car, il faut le dire, beaucoup de ces draperies,
+qui abusent de loin, vues de prs sont des guenilles. Ce qu'il y a de
+vrai, c'est que les peuples vtements flottants n'offrent rien de
+comparable la pauvret sans ressources d'un habit trou. Ils
+conservent, quand mme, ceci d'hroque, que, bien ou mal, ils sont
+draps; et ceci d' peu prs semblable aux divinits, qu'un peu plus ils
+seraient nus comme elles.
+
+Entre la femme et l'enfant, il n'y a pas d'ge intermdiaire; et la
+jeune fille, ici, c'est la petite fille. Fiance dix ans, marie
+douze; seize ans, la femme a pu tre trois fois mre. Toutes les
+saisons de la vie sont en quelque sorte confondues. En dehors de ce
+plein t, qui fane aussi vite qu'il mrit, peine aperoit-on deux
+saisons distinctes et aussi courtes l'une que l'autre: l'enfance et la
+vieillesse. Les petites filles sont vtues comme leurs mres, mais un
+peu moins bien et un peu moins, ce qui rarement les intimide. Au lieu de
+turbans, elles ont des mouchoirs; souvent mme, pour seule coiffure, une
+fort de cheveux coups courts, teints de rouge et formant toison. J'en
+connais de jolies; presque toutes sont charmantes; elles ont, en petit,
+la dignit de la femme avec les gentillesses farouches des enfants
+sauvages; je n'ai jamais vu tant de jolis pieds, tant de mains
+parfaites, ni rencontr plus de sourires tristes, ct de rires plus
+gais.
+
+Il y en a une que je poursuis, mais qui se refuse toute proposition de
+demeurer tranquille quatre pas de moi, avec la seule obligation de me
+regarder. Tu connais le mpris des Arabes pour la profession que
+j'exerce; chez les enfants, c'est de l'inquitude, avec une foule de
+suppositions effrayantes pour leur sexe.--Fatma est toujours tte nue;
+ses cheveux, peu soigns, lui font une tte norme avec un tout petit
+visage, au-dessus d'un cou grle et d'un corps dlicat. Elle a d'normes
+yeux noirs qui se ferment presque tout fait quand elle sourit; avec
+cela, des expressions furieuses, et tout coup des airs de chat
+sauvage. Quand je la rencontre dans le trajet de sa maison la
+fontaine, elle hsite d'abord entre ces trois partis: rentrer chez elle,
+gagner la place toutes jambes, ou bien venir prendre dans ma main
+l'argent que je lui prsente comme une bouche un oiseau qu'on veut
+apprivoiser. Le plus souvent, l'avidit l'emporte; mais aprs quels
+efforts! Pour comprendre quel point cette enfant me hait dans ces
+moments-l, il faut la voir s'avancer petits pas, mais droite, la tte
+haute, son grand oeil hardiment lev sur moi, tincelant d'ardeur,
+effar, mchant, plein de surveillance craintive et de menace. Elle
+devine que je lui tends un pige; et confusment elle sent bien que je
+m'amuse de sa frayeur. Aussi, ds qu'elle a saisi l'argent, l'effroi de
+s'tre risque de si prs, le succs de m'avoir chapp, la peur que je
+ne la poursuive, que sais-je encore? toutes les pouvantes runies lui
+font prendre une course folle. N'importe par quelle rue, au hasard,
+pourvu qu'elle fuie, elle s'lance, en agitant son outre vide, et jetant
+un clat de rire saccad qui est la fois un signe de plaisir et le
+paroxysme de l'effroi.--Quand, au contraire, nous nous trouvons la
+fontaine, elle me dnonce aussitt aux femmes, aux enfants; et j'entends
+qu'on se rpte l'oreille le nom arabe de peintre, nom malsonnant que
+j'ai confondu longtemps avec un autre qui veut dire voleur. L'alarme une
+fois donne, je n'ai plus qu' quitter la place, car il est vident que
+ces pauvres femmes sont dsespres de me voir examiner leurs enfants.
+D'autres petites filles du mme ge ressemblent, au contraire, tant
+elles ont l'air dolent, au portrait d'une jeune douleur.--J'en connais
+une, avec une simple bandelette autour de ses cheveux pendants, un front
+bomb, un oeil taciturne, qui me rappelle la _Mlancolie_ d'Albert
+Drer.
+
+Femmes, enfants, sont l penchs sur l'eau sombre, le dos dans le
+soleil, leurs haks retrousss au-dessus du genou, leur voile attach
+par derrire, emplissant et vidant les cuelles, faisant ruisseler les
+entonnoirs, ficelant les outres gonfles. Tout ce monde grouille, agit,
+s'empresse; mais avec si peu de paroles, que, pour la plupart, on les
+dirait muets. Cette eau remue rpand dans l'air une apparence de
+fracheur; et la poussire dtrempe exhale, jusqu'au soir, une
+trompeuse odeur de pluie d'orage. A chaque instant, c'est une famille
+nouvelle qui arrive, pendant qu'une autre, sa provision faite, regagne
+petits pas la haute ville: la femme plie en deux et portant l'outre,
+pareille une norme vessie noire; la petite fille, c'est dcidment
+l'usage, coiffe de l'entonnoir en paille de palmier, ou de l'cuelle
+d'corce. Au milieu de cette foule humide, la tte rase et nue, car
+tous n'ont pas le luxe de la _chechia_, et rpandant l'eau de toutes
+parts, circulent les plus petits. Leur chemise, trop courte ou trop
+longue, est toujours prte descendre sur leurs talons; et un gros
+ventre, des jambes grles, un teint poussireux; et, me permettras-tu ce
+dtail, un peu trop local? des paquets de mouches fixs aux coins des
+yeux, des narines et des lvres, font de ces singuliers rejetons, moins
+prcoces que leurs soeurs, des enfants beaucoup moins aimables. On
+s'tonne qu'il puisse en sortir les hommes beaux et vaillants que nous
+voyons.
+
+Quelquefois la corve est faite par un petit ne maigre chine, poilu
+comme une chvre, qu'un enfant, mis en surcharge entre deux outres,
+stimule en lui piquant les plaies du cou. Peu peu, cependant, le
+soleil qui descend derrire les palmiers n'claire plus que le fond de
+la place. Le premier plan rentre alors dans une ombre douteuse, o l'on
+ne voit plus distinctement aucune couleur, hormis les coiffures
+carlates de quelques petits garons, qui continuent briller
+exactement comme des coquelicots.
+
+Pendant ce temps, l'oppos de la fontaine, se passe une scne toute
+diffrente. Si je la place ici, malgr le faux air qu'elle a d'une
+antithse, c'est uniquement parce qu'elle appartient encore au ruisseau.
+
+Avant de quitter la ville pour rentrer dans les jardins, le ruisseau se
+partage en deux conduits destins le rpandre alternativement sur la
+droite ou sur la gauche, aprs un certain nombre d'heures dtermin.
+Chaque propritaire a, plus loin, sa prise d'eau sur le canal principal
+de son quartier, et dispose ainsi, tant de temps par semaine, d'un bras
+de ce petit fleuve appel l'_Oued-Lekier_. Le barrage est gard par un
+agent municipal, institu gardien des eaux. Ce rpartiteur n'est pas un
+des personnages les moins intressants de la ville, et je le vois
+toute heure; car, le barrage tant devant ma maison, il habite
+ordinairement le seuil de ma porte et jouit de l'ombre de mon mur. A
+midi seulement, il se rfugie discrtement sous la vote et me salue
+alors, quand je passe, d'un salut amical.
+
+C'est un vieillard barbe grisonnante, une sorte de Saturne arm d'une
+pioche en guise de faux, avec un sablier dans la main. Une ficelle
+tenant au sablier, et divise par noeuds, lui sert marquer le nombre
+de fois qu'il a retourn son horloge. Je le retrouve tous les jours,
+la mme place, ayant devant lui ces deux tristes fosss, dont l'un est
+sec quand l'autre est plein, regardant la fois couler l'eau et
+descendre grain grain le sable qui mesure le temps, tout en grenant
+sous ses doigts dj tremblants ce singulier chapelet compos de quarts
+d'heure. Je n'ai jamais vu de visage plus tranquille que celui de ce
+vieillard condamn additionner, noeud par noeud, tous les quarts
+d'heure qu'il a vcu. Quand il est au bout de sa ficelle, c'est que les
+jardins du canton _ont assez bu_ et que le moment est venu de changer le
+cours de l'eau. Alors il se lve, dmolit d'un coup de pioche le barrage
+et reconstruit l'autre avec des cailloux, de la terre et de la paille de
+litire; puis il revient s'asseoir au mur et reprendre son calcul
+mlancolique.
+
+
+
+
+Juin 1853.
+
+
+--La famille arabe est ainsi faite qu'on voit rarement ensemble le mari,
+la femme et les enfants, et qu'on est oblig de les prendre, chacun
+son tour, o on les trouve. Ce que je pourrais te dire de la dure
+condition de la femme arabe ne serait pas nouveau; tu sais la part qui
+lui est faite par le mariage; elle est la fois la mre, la nourrice,
+l'ouvrire, l'artisan, le palefrenier, la servante, et peu prs la
+bte de somme de la maison.
+
+Quant l'homme, qui dans ce partage exorbitant s'est attribu le rle
+facile d'poux et de matre, sa vie se passe, a dit je ne sais quel
+gographe en belle humeur: _ fumer pipette et ne rien faire_. La
+dfinition n'est qu' moiti vraie, si je l'applique aux gens de ce
+pays; car je te l'ai dit, je crois, que les Arabes du Sud ne font point
+usage du tabac; peine voit-on quelques jeunes gens sans moeurs fumer
+le _tekrouri_ dans de petits fourneaux de terre rouge; et j'aimerais
+mieux dire, pour l'exactitude: chercher l'ombre et ne rien faire.
+
+Une ville du dsert est, tu le vois, un lieu aride et brl, o la
+Providence a, par exception, mis de l'eau, o l'industrie de l'homme a
+cr de l'ombre: la fontaine o sont les femmes, l'ombre d'une rue o
+dorment les hommes, voil des traits bien vulgaires et qui, pourtant,
+rsument tout l'Orient.
+
+Tu trouveras donc ici les hommes tablis dans tous les endroits sombres,
+sous les votes, sur les places, dans les rues, partout except chez
+eux. Le mnage se runit seulement pour le repas et pour la nuit.
+
+La rue Bab-el-Gharbi est un de mes boulevards. En attendant que la
+chaleur me force abandonner la ville pour les jardins, il est rare
+qu'on ne m'y voie pas quelque moment que ce soit de la journe. Vers
+une heure, l'ombre commence se dessiner faiblement sur le pav; assis,
+on n'en a pas encore sur les pieds; debout, le soleil vous effleure
+encore la tte; il faut se coller contre la muraille et se faire troit.
+La rverbration du sol et des murs est pouvantable; les chiens
+poussent de petits cris quand il leur arrive de passer sur ce pav
+mtallique; toutes les boutiques exposes au soleil sont fermes:
+l'extrmit de la rue, vers le couchant, ondoie dans des flammes
+blanches; on sent vibrer dans l'air de faibles bruits qu'on prendrait
+pour la respiration de la terre haletante. Peu peu cependant, tu vois
+sortir des porches entre-bills de grandes figures ples, mornes,
+vtues de blanc, avec l'air plutt extnu que pensif; elles arrivent
+les yeux clignotants, la tte basse, et se faisant de l'ombre de leur
+voile un abri pour tout le corps, sous ce soleil perpendiculaire. L'une
+aprs l'autre, elles se rangent au mur, assises ou couches quand elles
+en trouvent la place. Ce sont les maris, les frres, les jeunes gens,
+qui viennent achever leur journe. Ils l'ont commence du ct gauche du
+pav, ils la continuent du ct droit; c'est la seule diffrence qu'il y
+ait dans leurs habitudes entre le matin et le soir.--A deux heures, tous
+les habitants d'El-Aghouat sont dans la rue.
+
+Une remarque de peintre, que je note en passant, c'est qu' l'inverse de
+ce qu'on voit en Europe, ici les tableaux se composent dans l'ombre avec
+un centre obscur et des coins de lumire. C'est, en quelque sorte, du
+Rembrandt transpos; rien n'est plus mystrieux.
+
+Cette ombre des pays de lumire, tu la connais. Elle est inexprimable;
+c'est quelque chose d'obscur et de transparent, de limpide et de color;
+on dirait une eau profonde. Elle parat noire, et, quand l'oeil y
+plonge, on est tout surpris d'y voir clair. Supprimez le soleil, et
+cette ombre elle-mme deviendra du jour. Les figures y flottent dans je
+ne sais quelle blonde atmosphre qui fait vanouir les contours.
+Regardez-les maintenant qu'elles y sont assises; les vtements
+blanchtres se confondent presque avec les murailles; les pieds nus
+marquent peine sur le terrain, et, sauf le visage qui fait tache en
+brun au milieu de ce vague ensemble, c'est croire des statues
+ptries de boue et, comme les maisons, cuites au soleil. Par moments
+seulement, un pli qui se dplace, un geste rappelant la vie, un filet de
+fume qui s'chappe des lvres d'un fumeur de _tekrouri_ et l'enveloppe
+de nbulosits mouvantes, rvlent une assemble de gens qui se
+reposent.
+
+Les enfants ne figurent point dans ces groupes; ils sortent rarement ou
+se hasardent seulement jusqu'au seuil, tout prts se cacher ds qu'un
+tranger parat. Les vieillards sont en petit nombre, et, quoiqu'on dise
+de la dure des jours dans le Sahara, les Nestors n'y sont respects que
+parce qu'on y compte peu de barbes blanches. Ici enfin, mme observation
+pour les femmes; entre l'homme et l'enfant, on remarque peine le jeune
+homme; entre le petit garon tte nue et son grand frre encore
+imberbe, mais dj coiff du _ghat_ viril et chauss des _tmags_,
+peine observe-t-on le type indcis de l'adolescent.
+
+Tous mes habitus de la rue Bab-el-Gharbi sont donc d'ge faire la
+guerre. Et cependant, considrer dans leurs moments d'apathie la
+raret de leurs gestes, la lassitude de leur air et de leurs mouvements,
+ les voir s'interroger de la main, et se rpondre, sans ouvrir la
+bouche, par la syllabe sourde du _oui_ arabe, par une inclination de
+tte, ou par un faible abaissement des paupires; les couter parler,
+quand ils parlent, on les prendrait pour des anctres. Tout en eux est
+pesant ou nonchalant; et cette fatigue ajoute la dignit des
+personnes, et cette dignit devient pique. Je trouve qu' part une ou
+deux exceptions illustres, le ct grandiose de ce peuple n'est pas
+reprsent dans la peinture anecdotique de notre temps. L'Arabe, comme
+beaucoup de types entrevus par la silhouette, est tomb dans la
+mascarade. On en est las parce qu'il est devenu commun, avant d'tre
+bien connu. Te souviens-tu d'avoir vu passer, un jour que nous tions
+ensemble, ces tranges figures, paisses, incultes, vtements bruts,
+visages camards,--des mdaillons de la colonne Trajane,--tout brls, et
+ressemblant doublement du vieux marbre ou du bronze? Ils avaient
+plant leur tente rouge sur une esplanade hrisse de tiges sches de
+mas; des chevaux maigres, des dromadaires aux jambes noues se
+promenant au soleil parmi les chalas; btes et gens avaient l'air de
+venir de loin et tmoignaient d'un climat indigent, rude et enflamm.
+Ces voyageurs du Sud, qui t'ont frapp comme des nouveauts, mme en
+pays arabe, voil l'Arabe. Tu l'as aperu ce jour-l vaguement, petit
+dans un grand paysage; je voudrais te le montrer aujourd'hui tel que je
+le vois, de prs et de grandeur naturelle, isol comme un portrait dans
+son cadre.
+
+Le cadre est si petit, que leur taille y parat colossale. Quelquefois
+un passant s'arrte, barrant la rue de son ample manteau rejet en
+arrire. Il change une accolade, un salut de la main. S'il passe, on
+entend un moment le bruit mou de ses sandales; s'il s'arrte, on le voit
+s'asseoir, un bras roul dans son burnouss, le bras droit libre pour
+chasser les mouches, grener son chapelet, se peigner la barbe. Pendant
+quelques minutes, on entend revenir les formules de politesse:
+
+--Comment es-tu?
+
+--Bien.
+
+--Et comment, toi?
+
+--Trs bien.
+
+Puis, c'est fini; veills ou non, ils se taisent. C'est le mme repos,
+dans toutes les attitudes possibles. Les uns dorment rassembls sur
+eux-mmes et le menton sur leurs genoux; d'autres, la nuque appuye
+contre le mur, le cou fauss, les bras tendus, les mains ouvertes, le
+corps tout d'une pice et les pieds droits, dans un sommeil violent qui
+ressemble de l'apoplexie; d'autres, la tte entirement voile comme
+Csar mourant, qui se sont retourns sur le ventre, et dont on voit
+s'allonger sur le pav blanc les jambes brunes et les talons gris;
+d'autres, penchs sur le coude, le menton dans la main, les doigts
+passs dans la barbe. Ailleurs, des jeunes gens sommeillent, appuys
+l'un sur l'paule de l'autre avec une certaine grce, et sans cesser de
+se tenir par le petit doigt.
+
+Tous ces visages somnolents ont de grands traits: mme hbts, ils
+conservent la beaut d'une sculpture; mme incorrects, ils offrent
+l'intrt d'une forte bauche. La barbe amincie vers l'oreille dessine
+les os maxillaires; il est impossible de voir une barbe mieux plante:
+la ntre, quand elle est noire sur un teint blanc, a l'air d'tre
+postiche; la leur adhre au visage et s'insinue dans la peau par
+d'insensibles transitions brunes. Le nez, droit quand il est pur,
+s'largit vers la base quand il n'y a qu'un faible mlange de sang
+ngre; la bouche est charnue et saillante; enfin, les pommettes, le
+cadre de l'oeil, tout en eux est robuste, construit largement, et
+semble sortir d'un moule au-dessus de nature.--Quant aux yeux, c'est l
+que la vie se retrouve: ils sont grands, obscurs; on y voit passer des
+lueurs fauves; mesure que les cils s'cartent, la prunelle noire se
+dilate et les remplit; peine reste-t-il un point plus clair l'angle
+externe des paupires, un point couleur de sang l'angle intrieur; on
+dirait deux trous noirs ouverts dans un masque discret, et par o l'me,
+ certains moments, qu'on prvoit, peut se manifester par des jets de
+flammes.
+
+Le costume, on le connat, et il serait presque inutile de le dcrire.
+Peu importe les noms de _gandoura_, _hak_, _burnouss_, _ghat_, etc.;
+rien n'est plus simple, il se rduit trois pices d'toffes
+superposes; une chemise de dessous qu'on ne voit pas; un voile qui
+encadre le visage et fait deux ou trois fois le tour du corps en
+charpe; un manteau qui recouvre le tout, dont le capuchon peut en outre
+abriter la tte. Tout cela est blanc, d'une toffe lourde, paisse, et
+forme de gros plis. Le voile est retenu autour de la tte par une corde
+en laine grise; la coiffure est basse, collante, et ne fait qu'largir
+le crne sans l'lever. Le tout ensemble reprsente une seule draperie.
+C'est le pendant du costume des femmes, et, comme celui-ci, c'est le
+plus simple et le plus grandiose que j'aie vu nulle part.
+
+A ct de ce vtement digne d'tre port par un patriarche, les costumes
+de guerre ou d'apparat des Sahariens ont un certain air de _fantasia_,
+comme disent les Arabes, c'est dire de faux luxe qui sent un peu le
+thtre. Par bonheur, on ne leur voit pas de pipe dans la main, mais un
+chapelet de noyaux de dattes, enfils dans de la laine, avec quelques
+grains de verroterie ou des morceaux bruts de lapis-lazzuli; au bout, un
+petit peigne en os ou une amulette. Ce chapelet pend sur leur poitrine,
+et leur main droite est sans cesse occupe en compter les grains. Ils
+n'ont pas d'armes; ils portent seulement la ceinture et dans un tui
+de cuir un petit couteau de fer battu qui leur sert se raser;
+cheval, ils prennent la double botte, le grand chapeau de paille attach
+par une mentonnire de cuir, le grand fusil, et un sabre turc, kabyle
+espagnol ou _targui_, pass sous la selle ou pendant le long d'une
+paule.
+
+Malgr ce peu de diffrence dans l'habit, rien ne se ressemble moins que
+ces deux hommes, suivant qu'ils sont pied ou cheval. En quoi ils
+diffrent n'est pas ais dfinir, mais peut-tre me comprendras-tu
+quand je te dirai que l'un est plus historique que l'autre. L'Arabe
+pied, drap, chauss de sandales, est l'homme de tous les temps et de
+tous les pays; de la Bible, si tu veux, de Rome, des Gaules, avec un
+trait de la race orientale et la physionomie propre aux gens du dsert.
+Il peut figurer dans quelque scne que ce soit, grande ou petite; et
+c'est une figure que Poussin ne dsavouerait pas.--Le cavalier, au
+contraire, debout sur son cheval efflanqu, lui serrant les ctes, lui
+rendant la bride, poussant un cri du gosier et partant au galop, pench
+sur le cou de sa bte, une main l'aron de la selle, l'autre au fusil,
+voil l'homme du Sahara; tout au plus, pourrait-on le confondre avec le
+cavalier de Syrie. Il a moins de style que le premier et plus de
+physionomie. Au surplus, il ne s'agit point de prfrer l'un l'autre:
+l'un est l'histoire, l'autre le genre; et la _Noce juive_ a bien son
+prix, mme aprs les _Sept Sacrements_. Que suis-je venu chercher ici,
+d'ailleurs? Qu'esprais-je y trouver? Est-ce l'Arabe? Est-ce l'homme?
+
+L'autre jour, j'ai vu passer ici mme, venant de la place et filant vers
+Bab-el-Gharbi, une cinquantaine de cavaliers du goum. C'tait le matin;
+on les avait convoqus la hte, sur la nouvelle qu'un convoi de
+marchands du Sud, allant dans le Tell, prenait par l'ouest pour viter
+El-Aghouat. Chacun montant cheval sa porte, ils arrivaient au
+rendez-vous un par un. Je les voyais accourir du fond de la rue, coupe
+ vingt pas de moi par une vote; se courber une seconde, pour passer
+dessous, puis reparatre tout droits, non plus en selle, mais debout sur
+l'trier, lancs au galop de charge, et venant sur moi comme une
+tempte. La rue est si troite, qu' chaque fois je sentais le vent du
+cheval; et, comme elle est peu prs en escalier, c'taient des carts
+et des efforts de jarrets effrayants. Le pav retentissait; on entendait
+cliqueter, contre le flanc des btes, les triers de fer et les longs
+perons; le torse humain du centaure ne bronchait pas. Chaque cavalier
+passait, riant des amis qui taient sur leurs portes, les yeux en
+flammes et agitant son long fusil, comme s'il allait avoir s'en
+servir. Cette chose si simple, et qu'on voit si communment, un cavalier
+au galop dans une rue, je ne saurais dire pourquoi, cet endroit-l
+particulirement, elle m'a frapp. Mais je l'ai note comme une des
+belles scnes questres que j'ai vues, et j'ai compris ce que peuvent
+devenir ces fainants, l'air endormi, quand on les met cheval.
+
+
+
+
+Juin 1853.
+
+
+--Grce au lieutenant N..., devenu dsormais mon compagnon de promenade
+et je crois pouvoir le dire, mon ami, je commence me faire des
+connaissances. On me salue quand je passe; on m'appelle, ainsi que lui,
+lieutenant de prfrence _sidi_; il n'est pas jusqu'aux factionnaires
+indignes qui, habitus nous voir ensemble, et tromps sur ma vraie
+qualit, ne me rendent les honneurs militaires.
+
+Le lieutenant N... a beaucoup d'amis dans la ville; il connat ces
+gens-l par coeur; il sait leur histoire, leurs antcdents, leurs
+affaires de mnage, leur parent; il est un peu le mdecin des infirmes,
+le protecteur des pauvres; ce titre, et quoique trs redout pour sa
+vigueur svir quand il le faut, il a ses entres dans un grand nombre
+de maisons qui seraient fermes pour tout autre; privilge prcieux pour
+moi, car il m'en fait obligeamment profiter.
+
+Parmi ses faux amis, comme il les appelle, avec la connaissance exacte
+des amitis arabes, se trouve un vieux chasseur d'autruches et de
+gazelles. C'est le premier qui m'ait admis familirement chez lui, sa
+femme n'tant ni d'ge ni de visage le rendre jaloux. D'ailleurs,
+c'est un caractre enjou, qui me parat plein de bonne humeur, de
+philosophie, et au-dessus de certains prjugs; comme un homme qui se
+moquerait enfin des choses humaines, aprs y avoir longtemps rflchi.
+
+On lui donnerait cinquante ans passs, voir les poils gris de sa
+barbe. Il a le visage en museau de loup; de petits yeux brids, sans
+cils, dont les ophtalmies ont enflamm les paupires; mais avec un
+regard perant et qui semble aiguis comme une flche, dans le but de
+porter plus loin. Il est borgne et boite un peu d'une jambe, par suite
+d'une blessure la cuisse; un coup de feu, dit-on; lui l'explique
+autrement; mais, comme un vieux sanglier dur mourir, il n'en est pas
+moins alerte. Son histoire serait longue, s'il la voulait raconter, et
+srement on y trouverait autre chose que des aventures de chasse. Ce que
+je sais de lui, c'est qu'il n'est pas d'El-Aghouat; qu'il a pass de
+longues annes chez les Chambaa, creusant, dit-il, des puits artsiens,
+et chassant; il parle en outre de l'_Oued-Ghir_ et du _Djebel-Amour_,
+comme s'il avait successivement habit tout le dsert, depuis la
+frontire de Tunis jusqu'au Maroc; mais, surtout, il parle de la poudre
+avec la passion d'un homme qui n'aurait pas renonc s'en servir.
+
+Il demeure dans la basse ville, l'extrmit d'une rue silencieuse,
+dans le voisinage des jardins. C'est un intrieur misrable, et que j'ai
+cru des plus pauvres, avant de m'tre assur qu'il ressemblait tous
+les autres; car, ce point gnral d'incurie et de malpropret, le
+degr de misre est peu sensible. Le spectacle, au reste, est trop
+curieux pour que je le nglige; il achve nergiquement la physionomie
+de ce peuple plein de contrastes; peut-tre est-il encore plus terrible
+que repoussant.
+
+Les maisons de ce quartier, communes en gnral, deux ou trois
+mnages, se composent d'une cour carre avec un logement sur chaque
+face. Ce logement, form d'une ou de deux chambres au plus, est une
+galerie sombre ne tirant le jour que d'une porte toujours ouverte. La
+porte est basse, et ne laisse entrer le soleil que lorsqu'il devient
+tout fait oblique, le matin ou le soir. Jamais la lumire n'y pntre
+autrement que par reflet; les murs sont noirs et enduits d'une sorte de
+bitume pais qui ressemble de longs dpts de fume, bien qu'en
+gnral on ne fasse de feu que dans la cour. Quant au plafond, perdu
+dans une obscurit perptuelle, il sert de retraite effrayante des
+animaux de toute sorte.
+
+Quand on entre dans ces cours vides, souilles d'ordures comme des cours
+d'tables, d'abord on ne voit personne; tout au plus une femme qui
+disparat dans le trou noir d'une porte, le bout du vtement tranant
+derrire au soleil. Seulement on entend un petit bruit sec et rgulier
+qui vient des chambres et qui ressemble des coups de marteau de
+tapissier; puis, on aperoit vaguement, dress dans chaque chambre et
+dans le carr de lumire mesur par la porte, un vaste mtier debout,
+charpente bizarre, tout ray de fils tendus, o l'on voit courir des
+doigts bruns, et passer les dents aigus d'un outil de fer semblable
+un peigne; enfin, peu peu, l'oeil s'accoutumant aux tnbres du
+lieu, on finit par dcouvrir, derrire ce rideau de fils blancs, la
+forme un peu fantastique d'ouvrires, assises et tissant, et de grands
+yeux stupfis fixs sur vous.
+
+La fabrication des toffes n'est ici, surtout depuis la prise, qu'une
+industrie de mnage; encore se rduit-elle des tissus grossiers et aux
+objets de premire ncessit; des haks de laine, des burnouss bas
+prix, et quelques djerbi, ou couvertures, tout unis.
+
+Quelquefois, plusieurs femmes ranges cte cte sont occupes la
+mme pice d'toffe; l'toffe est tendue dans la longueur de la chambre,
+le centre vis--vis la porte, les deux bouts dans l'obscurit; les
+femmes sont accroupies derrire, le dos au mur, les mains glissant
+travers la trame, ou frappant le tissu pour le serrer, les pieds parmi
+les cheveaux de laine, leurs nourrissons sur leurs genoux. La plus
+ge, assise l'cart, carde la laine brute, en la dchirant sur une
+large trille de fer. De maigres petites filles, plus ples encore que
+leurs mres, juches sur de hautes encoignures, filent avec une petite
+quenouille enjolive de plumes d'autruches et laissent, du bout de leurs
+doigts jaunes, pendre jusqu' terre le long fil qui se tord et se
+pelotonne autour du fuseau; d'autres le dvident. Il y a l de tout
+petits enfants couchs dans les coins, nus, avec un lambeau de laine
+sur la figure, afin de les prserver des mouches. Mais, except ceux-ci
+que leur ge excuse de dormir, tout le monde travaille; seulement on
+parle peu; on voit la sueur qui perle sur ces fronts arides, et plus la
+chaleur est forte, plus les visages deviennent ples.
+
+Chaque mnage a dans la cour un coin particulier, o l'on fait le repas
+contre le mur noir de fume; puis, ct, la place o l'on mange. On y
+voit l'outre vide, l'outre gonfle, l'autre moiti vide contenant du
+lait qu'on laisse aigrir et que de temps en temps l'on vient battre; par
+terre, des plats de bois, des gamelles, quelques poteries grossires,
+des lambeaux de tellis, des restes de djerbi, des tessons, des os
+rongs, des pelures de lgumes, plus les dbris accumuls des repas.
+L-dessus, rpands des millions de mouches; mais en si grand nombre que
+le sol en est noir, et pour ainsi dire mouvant l'oeil; fais-y
+descendre un large carr de soleil blanc qui excite et met en rumeur cet
+innombrable essaim; place en sentinelle au-dessus de la porte un chien
+jaune queue de renard, museau pointu, oreilles droites, qui aboie
+contre les passants, prt sauter sur la tte de ceux qui s'arrtent;
+imagine enfin l'indescriptible rsultat de ce soleil chauffant tant
+d'immondices, une chaleur atmosphrique peu prs constante en ce
+moment de 40 ou 42, et peut-tre connatras-tu, moins les odeurs dont
+je te fais grce, les tranges domiciles o le lieutenant N... et moi
+nous allons visiter nos amis.
+
+La journe s'coule ainsi dans le plus grand silence; le mari absent,
+les femmes au travail, les plus petits sommeillant, le chien veillant.
+Pas de chants, pas de bruit; on entend distinctement le bourdonnement
+des mouches qui continue, quand cesse le cliquetis des mtiers.
+
+Quelquefois, un pervier apparat dans le carr de ciel bleu compris
+entre les murs gris de la cour. Tout coup, son ombre, qui flotte un
+moment sur le pav, fait lever la tte au chien de garde, et lui arrache
+un rauque aboiement. L'oiseau se laisse tomber, comme s'il tait mort,
+prend un dbris, donne un coup d'aile et remonte; il s'lve en formant
+de grands cercles; arriv trs haut, il se fixe. On le distingue encore,
+comme un point jaune tach de points obscurs, immobile, les ailes
+tendues, clou pour ainsi dire comme un oiseau d'or sur du bleu.
+
+Le soir venu, les fourneaux s'allument; les outres sont pleines, on
+prpare le repas; le mari rentre pour manger, et la famille se trouve un
+moment runie sous ce beau ciel de nuit, presque aussi lumineux que
+certains jours d'Europe.
+
+--Hier, aprs le dner, prcisment l'heure du sien, nous sommes
+entrs chez le chasseur d'autruches. Le soleil venait de se coucher; de
+petites fumes rousstres, d'odeur ftide, commenaient se rpandre
+au-dessus des terrasses. C'tait la seule odeur de repas qui s'exhalt
+de toutes ces maisons o l'on soupait. Les rues devenaient dsertes; on
+n'y rencontrait plus que ce petit nombre d'individus de condition plus
+pauvre encore, qui ne soupent jamais, mme en temps de Rhamadan.
+
+Le vieux borgne tait en gaiet, et nous restmes avec lui plus de deux
+heures causer chasse. Le lieutenant N..., dont c'est aussi la passion,
+a quelque faiblesse pour ce vieux coureur de routes. Il va sans dire
+qu'il ne s'agit point de la chasse courre avec les _slougui_; notre
+homme n'a jamais pratiqu que la chasse pied, autrement dit l'afft.
+Il appartient cette classe, nombreuse ici, des pitons du dsert. En
+fait de monture, il est douteux qu'il en connaisse d'autre que le
+dromadaire; il ne porte point aux jambes la marque des cavaliers;
+d'ailleurs, quand il parle de son quipage de chasse, et dans la
+pantomime intraduisible dont il accompagne ses rcits, il n'est jamais
+question que de ceci et de cela, comme il dit, en montrant sa jambe
+valide et son bon oeil.
+
+En homme qui vient du pays des autruches, il affecte pour celui-ci un
+mpris lgitime. Les autruches, en effet, y sont rares, et ne font qu'y
+apparatre au moment des fortes chaleurs, quand, l'eau venant manquer
+dans tout le Sud, la soif les oblige se disperser pour trouver des
+sources. Il en vient alors jusqu' Rass-el-Aoun, non pas se fixer, mais
+y faire des pointes la nuit. Vers la mme poque, on en rencontre un
+peu partout dans les environs; l'est, aux fontaines d'_El-Assafia_;
+l'ouest, et sur la route du Djebel-Amour, vers les taillis sablonneux de
+_Recheg_; mais c'est par hasard, irrgulirement; il faut les guetter et
+revenir souvent pour une occasion toujours douteuse. En revanche, la
+gazelle abonde sur toute la ligne des K'sours, partout o il y a un peu
+d'herbe, surtout des romarins. Tu connais le got des gazelles pour
+certaines plantes odorantes de ce climat, et le genre de produit qu'on
+recueille sur les terrains qu'elles frquentent. Ces petites boulettes
+brunes, et parfumes plus ou moins, suivant la qualit des plantes dont
+elles se nourrissent, sont fort apprcies des Arabes; on les mle au
+tabac, on les brle en guise de pastilles; l'odeur en est cre, mais
+rappelle le musc. Il suffit de passer le soir devant le caf de notre
+ami _Djeridi_, pour apprendre qu'El-Aghouat est au centre d'un pays de
+gazelles. C'est sur ce gibier, assez mesquin en comparaison de l'autre,
+que notre chasseur est oblig de se rabattre depuis son sjour ici,
+sjour qu'il a l'air de considrer comme un exil ou comme un
+emprisonnement.
+
+Mais, comme un vieux soldat qui, dans un temps d'escarmouches, se
+consolerait en racontant les grandes guerres qu'il a faites jadis, notre
+ami se rajeunissait en nous parlant des autruches, et quand il disait
+_delim_ (l'autruche mle), on comprenait, son accent, qu'il estimait,
+alors seulement, citer une aventure digne de lui.
+
+Pour peu que l'imagination s'en mle, il est ais, je te le jure, de
+faire un merveilleux voyage en compagnie d'un pareil conteur. Quant
+moi, j'entrevoyais, en l'coutant, des moeurs, des tableaux, tout un
+pays encore nouveau, tout ce monde merveilleux et lointain que jamais je
+ne connatrai. Des rgions plus mornes encore que celles-ci; de longues
+marches sans eau, sans routes, sans bois, sans abri; puis les dunes
+chaudes, les _areq_, o l'oiseau dpose ses oeufs; et l des traces
+aussi larges que celles du lion et bizarres; puis l'embuscade pendant le
+jour avec le soleil, pendant la nuit avec ses longues veilles; et
+toujours le mme silence; quelquefois, plusieurs journes de suite
+passes dans le sable enflamm attendre une nuit propice; ce point
+imperceptible d'un petit homme blotti dans le grand espace et guettant:
+par-dessus tout, enfin, cette lutte hroque entre une passion de
+sauvage et le dsert tout entier qui conspire le dcourager.
+
+Le vieux borgne mettait lui-mme ces grandes scnes en action, sa
+manire, et quoique ce ft d'une faon grotesque, en vrit l'on voyait
+tout. Le long djerid qui lui sert de canne lui tenait lieu de fusil. Il
+partait, de sa bonne jambe, tombant sur la mauvaise, et se relevant de
+l'une sur l'autre chaque pas, comme par un lan. On oublie qu'il
+boite, tant il y a d'nergie dans son allure et d'lasticit dans ce
+pied invalide; on dirait d'un ressort fait pour acclrer sa marche et
+dont chaque impulsion le porte irrsistiblement en avant. Surtout, on
+admet qu'il puisse aller loin, car cette singulire infirmit a l'air de
+le rendre infatigable. Il avait son hak tordu derrire l'oreille, et,
+de son oeil unique qui le force se retourner plus frquemment d'un
+ct que de l'autre, de ses narines ouvertes, de ses oreilles tendues au
+vent, il semblait interroger les bruits, les odeurs, les traces. Tout
+coup il se laissa tomber plat ventre, son arme colle au corps, et
+pendant un moment il ne bougea plus.
+
+N'oublie pas le lieu de la scne: c'tait deux pas du cercle des
+femmes et dans le coin de la cour o la famille avait pris son repas. Le
+feu, aliment avec des fientes de chameaux, faute de bois, ne jetait
+plus que de maigres lueurs. Les femmes ranges autour, et je ne sais par
+quelle habitude, car malgr la nuit on touffait, le regardaient
+tristement s'teindre avec des yeux fixes qu'on devinait sans trop les
+voir. A peine apercevait-on, un peu au del, les enfants couchs prs du
+mur et dormant. Le plus profond silence rgnait dans la cour, et ni le
+lieutenant, ni moi, n'avions envie de l'interrompre.
+
+Aprs un moment d'immobilit complte, le vieux chasseur se souleva sur
+un coude, et se mit ramper, le menton fleur de terre, allong comme
+un reptile; insensiblement, le bton passa dans sa main gauche; on le
+vit ajuster longtemps, prudemment, avec la certitude d'un homme qui
+entend ne pas manquer un coup si rare; enfin, il fit feu, en imitant
+l'explosion par un: boum! pouss d'un voix de tonnerre. En un clair il
+fut debout et se mit bondir. L, je le crus fou, tant il mettait
+d'action dans son rle. Il imitait la fois la bte blesse qui fuit et
+le chasseur qui court aprs elle; de son burnouss, qu'il agitait deux
+mains, il reprsentait l'immense envergure de l'oiseau et le mouvement
+des ailes battant pesamment la terre; enfin, jetant un petit cri
+d'angoisse, de joie, de possession, il prit un dernier lan et sembla
+donner tte baisse contre la bte; puis, se retournant vers nous, il
+partit d'un grand clat de rire.
+
+On voyait luire ses petits yeux devenus couleur de braise, et, dans ses
+mchoires ouvertes tout coup par ce large accs de gaiet, je vis
+luire des dents pareilles des crocs de carnassiers.
+
+--Que dites-vous de cet animal-l? me demanda le lieutenant.
+
+--Je dis que tout borgne et tout boiteux qu'il est, ce doit tre un rude
+chasseur.
+
+--Ah bah! on ne sait pas, me dit le lieutenant; le plus clair de son
+affaire, c'est qu'il a du plomb dans le corps.
+
+Il y avait l, dans la cour, un peu l'cart, un homme burnouss qui
+venait d'entrer pendant la scne et se tenait assis sans souffler mot.
+Ce ne fut qu'au moment de sortir que nous le reconnmes.
+
+--Ah! c'est toi, _Tahar_; bonsoir, lui dit le lieutenant. Qui est-ce qui
+garde les eaux?
+
+Le vieillard se leva, rpondit que c'tait un tel, nous dit bonsoir, et
+se rassit.
+
+Quant au chasseur, il nous accompagna jusque dans la rue, en appelant
+sur nous toutes les bndictions du ciel.
+
+--Est-ce que le gardien des eaux est de la famille? demandai-je quand
+nous fmes seuls.
+
+--C'est le frre du borgne, me rpondit le lieutenant. On ne s'en
+douterait gure, n'est-ce pas? Encore un migr rentr; mais celui-l,
+c'est un brave homme.
+
+--Vous le connaissez?
+
+--La premire fois que nous nous sommes rencontrs, c'tait le 4
+dcembre, la nuit, l-bas, dans ce petit enclos, prs de
+_Bab-el-Chettet_, o je vous ai dit qu'on avait fait un accroc ma
+capote. La bataille tait finie dans la ville; on ne tirait plus que
+dans les palmiers. Ils taient l embusqus derrire un mur, lui, Tahar,
+son fils, et un autre vieux. Ils firent feu ensemble et se sauvrent. Je
+dis mon sergent: Tire au jeune. Le jeune homme roula comme un livre,
+puis se releva et se mit courir. La nuit venait; on sonnait le
+ralliement; il tait inutile de le poursuivre. Le troisime tant bless
+ mort, nous n'emes que Tahar. Il ne voulait pas se rendre; la fin,
+je lui fis entendre raison, et il se laissa emmener. Mais le lendemain,
+il avait fil, et je me dis qu'il avait bien fait.
+
+Deux mois aprs, on le trouva rdant dans les environs; il tait en
+loques et n'avait plus de chaussures; le pauvre vieux cherchait son
+fils. On lui fit grce; et son frre tant dj rentr, il alla demeurer
+chez lui.
+
+Depuis, je lui ai fait avoir son emploi. On lui a dit de se tenir
+tranquille; que son fils tait enterr avec les autres; et qu'il n'y
+avait pas moyen de le lui rendre;-- moins qu'il ne se soit tran,
+ajouta le lieutenant; car on en a trouv plus d'un sur la colline,
+l-bas; et je sais qu'il y a quatorze corps dans le rocher aux chiens,
+que personne n'a ramasss.
+
+Au moment o nous nous sparions, quelqu'un passa prs de nous et nous
+dit bonsoir d'une voix charmante. C'tait Aoumer, le joueur de flte,
+qui descendait nonchalamment la place, se dirigeant vers les cafs. Il
+tait tout en blanc, sans burnouss, et portait son hak relev
+l'gyptienne; son air comme sa voix, on et dit une femme. Il allait
+achever sa nuit chez _Djeridi_.
+
+--_Ya Aoumer_, as-tu ta flte? lui cria le lieutenant.
+
+--Oui, sidi, rpondit de loin Aoumer.
+
+--Alors, suivons-le, dis-je, et si nous ne tenons pas plus l'un que
+l'autre rentrer chez nous, restons chez Djeridi le plus tard
+possible.
+
+Aoumer est un type peu commun. De tous les jeunes beaux de la ville,
+c'est le plus la mode et le plus avenant. Il a de la grce et du feu;
+chose plus rare, il a de la nonchalance et de la gaiet; une grande
+bouche, un beau teint, peu de barbe, des yeux faits pour sourire; avec
+cela, l'air d'tre toujours en bonne fortune. On le dit fidle, ardent,
+brave, excellent soldat et trs brillant cavalier. Mais sa vraie place
+est au caf maure, o nous le voyons chaque soir, nglig de tenue, pli
+par son jene, jouant avec des langueurs tranges de sa flte de roseau,
+ou dansant, en se faisant accompagner de la voix, la danse molle des
+almes du Sud. A cheval, il perd son charme de musicien et de danseur,
+et ressemble trop tout le monde. Je ne sais quel point la poudre
+peut l'enivrer, mais il est positif que le son de sa flte a sur lui des
+effets puissants. Sa propre musique est celle qu'il prfre; il aime
+s'en griser.
+
+On prenait beaucoup de caf dans la rue voisine; et, malgr l'heure
+avance, il y avait foule la porte de Djeridi; c'est--dire qu'on y
+voyait sur deux bancs de pierre et moiti du ct du caf, moiti du
+ct de l'choppe tabac--Djeridi fait ce double commerce--une douzaine
+de figures toutes en blanc, toutes une tasse ct d'elles,
+quelques-unes fumant la cigarette, toutes exhalant une odeur de _sbed_,
+de musc ou de benjoin, et leurs pieds nus se touchant d'un bord
+l'autre de la rue, tant la rue est troite. Je t'ai dit que le caf de
+Djeridi est le cercle le mieux frquent d'El-Aghouat, ou, si tu veux,
+celui des jeunes, des parfums et des fringants. On y fume un peu plus
+qu'ailleurs; on s'y amuse un peu plus tard.
+
+L'choppe tabac tait ferme; le caf lui-mme n'tait gure clair
+que par le reflet rouge du fourneau: il tait prs de minuit. Un vent
+trs doux faisait bruire, au bout de la rue, deux ou trois palmiers dont
+on voyait vaguement les ventails noirs se mouvoir sur le ciel violet
+constell de diamants. La voie lacte passait au-dessus de nos ttes
+dans la longueur de la rue; il en descendait comme une sorte de
+demi-clair de lune.
+
+Aoumer joua de sa flte, d'abord assez froidement, puis avec plus
+d'me, et bientt avec une passion sans gale. Je voyais seulement le
+balancement de son corps et de ses bras, et les mouvements trangement
+amoureux de sa tte; pendant une heure qu'il joua sans s'interrompre,
+tantt plus fort, tantt avec des sons si faibles qu'on et cru que son
+souffle expirait, on n'entendit pas un bruit, pas une parole; peine
+s'apercevait-on que Djeridi allait et venait prenant les tasses ou les
+rapportant pleines; il avait t ses sandales et marchait comme marchent
+les Arabes quand ils craignent de faire du bruit; de temps en temps
+seulement, la voix languissante d'un chanteur, inspir par de si doux
+airs, se mlait en sourdine aux tendres roucoulements du roseau.
+
+L'heure tait en effet si belle, la nuit si tranquille, un si calmant
+clat descendait des toiles, il y avait tant de bien-tre se sentir
+vivre et penser dans un tel accord de sensations et de rves, que je ne
+me rappelle pas avoir t plus satisfait de ma vie, et que je trouvais,
+moi aussi, la musique d'Aoumer admirable.
+
+Le lieutenant fumait gravement sa cigarette, la tte appuye au mur; je
+voyais son grand front nu et poli, sa rude figure et ses yeux ferms
+comme s'il rflchissait.
+
+Je me penchai vers lui et je lui dis:
+
+--A quoi pensez-vous?
+
+--A rien, me rpondit-il.
+
+--Et que dites-vous de cette nuit?
+
+--Je dis qu'on s'y habitue. Mon cher ami, reprit-il, si toutes les nuits
+o il a fait chaud, o j'ai veill dehors, o je me suis trouv peu
+prs bien, j'avais pens quelque chose, je serais devenu un trop grand
+philosophe pour un soldat.
+
+Puis il interrompit Aoumer pour lui dire:
+
+--Mon petit Aoumer, si tu dansais un peu?
+
+Aoumer passa sa flte son voisin, se voila la moiti du visage,
+depuis le menton jusqu'au nez, dnoua son charpe de mousseline et la
+fit descendre sur ses pieds comme une robe; puis, prenant de chaque main
+un des bouts de son foulard, il se mit danser.
+
+La danse d'Aoumer est exactement celle des femmes, avec certaines
+parodies dont les indulgents spectateurs parurent se divertir beaucoup.
+
+Peu peu cependant la pantomime se ralentit et les chants s'puisrent;
+quelques-uns de nos amis s'en allrent, d'autres s'tendirent sur les
+bancs; Djeridi ronflait depuis longtemps en travers de la rue, touchant
+ la fois de la tte et des pieds le seuil de ses deux boutiques. La
+nuit devenait plus frache; on sentait courir dans l'air quelque chose
+de pareil des frissons. Je regardai l'heure ma montre, il tait
+trois heures et demie.
+
+--Allons dormir, me dit le lieutenant.
+
+--O a? demandai-je.
+
+--Sur la place, si vous voulez.
+
+Et prenant dans la boutique de Djeridi une natte pour chacun de nous,
+nous allmes achever notre nuit sur la place d'armes.
+
+
+
+
+Juin 1853.
+
+
+Le temps est magnifique. La chaleur s'accrot rapidement, mais elle ne
+fait encore que m'exciter au lieu de m'abattre. Depuis huit jours, aucun
+nuage n'a paru sur tout l'horizon. Le ciel est de ce bleu ardent et
+strile qui fait penser aux longues scheresses. Le vent, fix l'est
+et presque aussi chaud que l'air, souffle par intermittences le matin et
+le soir, mais toujours trs faible, et comme pour entretenir seulement
+dans les palmes un doux balancement pareil celui du _panka_ indien.
+Depuis longtemps, tout le monde a pris les vestes lgres, les coiffures
+ larges bords; on ne vit plus qu' l'ombre. Je ne puis cependant me
+rsoudre faire la sieste; ce serait perdre un des plus beaux moments
+de la journe, et pour un mdiocre plaisir, car ma chambre est
+dcidment, de tous les lieux que je frquente ici, le moins agrable
+occuper, et cela, pour toutes sortes de raisons que je t'expliquerai un
+soir o je n'aurai rien de mieux faire que de me plaindre. Bref, et
+quoi qu'on fasse autour de moi pour me conseiller les douceurs du repos
+ l'ombre, je m'y refuse, et n'en continue pas moins de vivre, avec les
+lzards, dans les sables, sur les hauteurs, ou de courir la ville en
+plein midi.
+
+Les Sahariens adorent leur pays, et, pour ma part, je serais bien prs
+de justifier un sentiment si passionn, surtout quand s'y mle
+l'attachement au sol natal. Les trangers, ceux du Nord, en font au
+contraire un pays redoutable, o l'on meurt de nostalgie, quand ce n'est
+pas de chaleur ou de soif. Quelques-uns s'tonnent de m'y voir, et,
+presque unanimement, on me dtournait de m'y arrter plus de quelques
+jours, sous peine d'y perdre mon temps, ma peine, ma sant et, ce qui
+est pis, tout mon bon sens. Au demeurant ce pays, trs simple et trs
+beau, est peu propre charmer, je l'avoue, mais, si je ne me trompe, il
+est aussi capable d'mouvoir fortement que n'importe quelle contre du
+monde. C'est une terre sans grce, sans douceurs, mais svre, ce qui
+n'est pas un tort, et dont la premire influence est de rendre srieux,
+effet que beaucoup de gens confondent avec l'ennui. Un grand pays de
+collines expirant dans un pays plus grand encore et plat, baign d'une
+ternelle lumire; assez vide, assez dsol pour donner l'ide de cette
+chose surprenante qu'on appelle le dsert; avec un ciel toujours peu
+prs semblable, du silence, et, de tous cts, des horizons tranquilles.
+Au centre, une sorte de ville perdue, environne de solitude; puis un
+peu de verdure, des lots sablonneux, enfin quelques rcifs de calcaires
+blanchtres ou de schistes noirs, au bord d'une tendue qui ressemble
+la mer;--dans tout cela, peu de varit, peu d'accidents, peu de
+nouveauts, sinon le soleil qui se lve sur le dsert et va se coucher
+derrire les collines, toujours calme, dvorant sans rayons; ou bien des
+bancs de sable qui ont chang de place et de forme aux derniers vents du
+sud. De courtes aurores, des midis plus longs, plus pesants qu'ailleurs,
+presque pas de crpuscule; quelquefois, une expansion soudaine de
+lumire et de chaleur, des vents brlants qui donnent momentanment au
+paysage une physionomie menaante et qui peuvent produire alors des
+sensations accablantes; mais, plus ordinairement, une immobilit
+radieuse, la fixit un peu morne du beau temps, enfin une sorte
+d'impassibilit qui, du ciel, semble tre descendue dans les choses, et
+des choses, avoir pass dans les visages.
+
+La premire impression qui rsulte de ce tableau aident et inanim,
+compos de soleil, d'tendue et de solitude, est poignante et ne saurait
+tre compare aucune autre. Peu peu cependant, l'oeil s'accoutume
+ la grandeur des lignes, au vide de l'espace, au dnment de la terre,
+et si l'on s'tonne encore de quelque chose, c'est de demeurer sensible
+ des effets aussi peu changeants, et d'tre aussi vivement remu par
+les spectacles, en ralit les plus simples.
+
+Jusqu' prsent, je n'ai rien vu d'exagr ni de violent qui rponde
+l'ide extraordinaire qu'on se fait communment de ce pays. Il n'y a
+qu'un degr de plus dans la lumire; et le ciel, pour tre plus limpide
+et plus profond qu' Alger, ne m'a pas caus le moindre tonnement.
+C'est un ciel de pays sec et chaud, tout diffrent--j'insiste avec
+intention sur cette remarque,--de celui de l'gypte, sol arros, inond
+et chauff tout la fois, qui possde un grand fleuve, de vastes
+lagunes, o les nuits sont toujours humides, o la terre est en
+continuelle transpiration. Celui-ci est clair, aride, invariable; le
+contact des terrains fauves ou blancs, des montagnes roses, le maintien
+d'un bleu franc dans sa plus grande tendue; et quand il se dore
+l'oppos du soleil couchant, la base est violette et peine plombe. Je
+n'ai pas vu non plus de beaux mirages. Excepte pendant le sirocco,
+l'horizon se montre toujours distinct et se dtache du ciel; il y a
+seulement une dernire rayure d'un bleu tendre qui, le matin, s'accuse
+vigoureusement, mais qui, dans le milieu du jour, se confond un peu avec
+le ciel, et qui semble trembler dans la fluidit de l'air. Vers le plein
+sud, dans la direction du M'zab et une grande distance, on aperoit
+une ligne ingale forme par des bois de tamarins. Un faible mirage, qui
+tous les jours se produit dans cette partie du dsert, fait paratre ces
+bois plus prs et plus grands; encore l'illusion est-elle peu frappante,
+et faut-il tre averti pour s'en rendre compte.
+
+C'est sur les hauteurs, le plus souvent au pied de la tour de l'Est, en
+face de cet norme horizon libre de toutes parts, sans obstacles pour la
+vue, dominant tout, de l'est l'ouest, du sud au nord; montagnes,
+ville, oasis et dsert, que je passe mes meilleures heures, celles qui
+seront un jour pour moi les plus regrettables. J'y suis le matin, j'y
+suis midi, j'y retourne le soir; j'y suis seul et n'y vois personne,
+hormis de rares visiteurs qui s'approchent, attirs par le signal blanc
+de mon ombrelle, et sans doute tonns du got que j'ai pour ces lieux
+levs. C'est une sorte de plate-forme entoure de murs hauteur
+d'appui, o l'on parvient, du ct de la ville, par une pente assez
+roide, encombre de rochers, mais sans issue du ct sud, et d'o l'on
+tomberait presque pic dans les jardins. A l'heure o j'arrive, un peu
+aprs le lever du soleil, j'y trouve une sentinelle indigne encore
+endormie et couche contre le pied de la tour. Presque aussitt, on
+vient la relever, car ce poste n'est gard que la nuit. A cette
+heure-l, le pays tout entier est rose, d'un rose vif, avec des fonds
+fleur de pcher; la ville est crible de points d'ombre, et quelques
+petits marabouts blancs, rpandus sur la lisire des palmiers, brillent
+assez gaiement dans cette morne campagne qui semble, pendant un court
+moment de fracheur, sourire au soleil levant. Il y a dans l'air de
+vagues bruits et je ne sais quoi de presque chantant qui fait comprendre
+que tous les pays du monde ont le rveil joyeux.
+
+Alors, et presque la mme minute, tous les jours, on entend arriver du
+Sud d'innombrables chuchotements d'oiseaux. Ce sont les _gangas_ qui
+viennent du dsert et vont boire aux sources. Ils passent au-dessus de
+la ville, diviss par bandes, et, pour ainsi dire, par petits
+bataillons. Ils ont le vol rapide; on distingue le battement prcipit
+de leurs ailes aigus, et leur cri bizarre et tumultueux se ralentit ou
+s'acclre avec leur vol. J'prouve une motion vritable reconnatre
+de loin leur avant-garde; je compte les lgions qui se succdent; il y
+en a presque toujours le mme nombre; ils filent toujours dans le mme
+sens, du sud au nord, et m'arrivent par la diagonale de la ville. Leur
+plume, colore par le soleil, couvre un moment le ciel bleu de
+paillettes lumineuses; je les suis de l'oeil du ct de Rass-el-Aoun;
+je les perds de vue quand ils ont atteint la moiti de l'oasis, mais je
+continue souvent de les entendre, jusqu'au moment o la dernire bande
+est descendue l'abreuvoir. Il est alors six heures et demie. Une heure
+aprs, les mmes cris se rveillent tout coup dans le nord; les mmes
+bandes repassent une une sur ma tte, dans le mme ordre, en nombre
+gal, et, l'une aprs l'autre, regagnent leurs plaines dsertes; cette
+fois seulement, au lieu de cesser brusquement, le bruit s'affaiblit,
+diminue, et par degrs s'vanouit dans le silence.--On peut dire que la
+matine est finie; et la seule heure peu prs riante de la journe
+s'est coule entre l'aller et le retour des _gangas_. Le paysage, de
+rose qu'il tait, est dj devenu fauve; la ville a beaucoup moins de
+petites ombres; elle devient grise mesure que le soleil s'lve;
+mesure qu'il s'claire davantage, le dsert parat s'assombrir; les
+collines seules restent rougetres. S'il y avait du vent, il tombe; des
+exhalaisons chaudes commencent se rpandre dans l'air, comme si elles
+montaient des sables. Deux heures aprs, on entend sonner la retraite;
+tout mouvement cesse la fois, et au dernier son du clairon, c'est le
+midi qui commence.
+
+A cette heure-l, je n'ai plus craindre aucune visite, car personne
+autre que moi n'aurait l'ide de s'aventurer l-haut. Le soleil monte,
+abrgeant l'ombre de la tour, et finit par tre directement sur ma tte.
+Je n'ai plus que l'abri troit de mon parasol, et je m'y rassemble; mes
+pieds posent dans le sable ou sur des grs tincelants; mon carton se
+tord ct de moi sous le soleil; ma bote couleurs craque, comme du
+bois qui brle. On n'entend plus rien. Il y a l quatre heures d'un
+calme et d'une stupeur incroyables. La ville dort au-dessous de moi,
+muette et comme une masse alors toute violette, avec ses terrasses
+vides, o le soleil claire une multitude de claies pleines de petits
+abricots roses, exposs l pour scher;-- et l, quelques trous noirs
+marquent des fentres, des portes intrieures, et de minces lignes d'un
+violet fonc indiquent qu'il n'y a plus qu'une ou deux raies d'ombre
+dans toutes les rues de la ville. Un filet de lumire plus vive, qui
+borde le contour des terrasses, aide distinguer les unes des autres
+toutes ces constructions de boue, amonceles plutt que bties sur leurs
+trois collines.
+
+De chaque ct de la ville s'tend l'oasis, aussi muette et comme
+endormie de mme sous la pesanteur du jour. Elle parat toute petite, et
+se presse contre les deux flancs de la ville, avec l'air de vouloir la
+dfendre au besoin, plutt que l'gayer. Je l'embrasse en entier: elle
+ressemble deux carrs de feuilles envelopps d'un long mur, comme un
+parc, et dessins crment sur la plaine strile. Bien que divise par
+compartiments en une multitude de petits vergers, tous galement clos de
+murs, vue de cette hauteur, elle apparat comme une nappe verte; on ne
+distingue aucun arbre, on remarque seulement comme un double tage de
+forts: le premier, de massifs ttes rondes; le second, de bouquets de
+palmes. De loin en loin, quelques maigres carrs d'orge, dont il ne
+reste plus aujourd'hui que le chaume, forment, parmi les feuillages, des
+parties rases d'un jaune ardent; ailleurs, et dans de rares clairires,
+on voit poindre une terre sche, poudreuse et couleur de cendre. Enfin,
+du ct sud, quelques bourrelets de sable, amasss par le vent, ont
+pass par-dessus le mur d'enceinte; c'est le dsert qui essaye d'envahir
+les jardins. Les arbres ne remuent pas; on devine, dans l'paisseur de
+la fort, certaines troues sombres o l'on peut supposer qu'il y a des
+oiseaux cachs, et qui dorment en attendant leur second rveil du soir.
+
+C'est aussi l'heure, je l'avais remarqu ds le jour de mon arrive, o
+le dsert se transforme en une plaine obscure. Le soleil, suspendu son
+centre, l'inscrit dans un cercle de lumire dont les rayons gaux le
+frappent en plein, dans tous les sens et partout la fois. Ce n'est
+plus ni de la clart, ni de l'ombre; la perspective indique par les
+couleurs fuyantes cesse peu prs de mesurer les distances, tout se
+couvre d'un ton brun, prolong sans rayure, sans mlange; ce sont quinze
+ou vingt lieues d'un pays uniforme et plat comme un plancher. Il semble
+que le plus petit objet saillant y devrait apparatre, pourtant on n'y
+dcouvre rien; mme, on ne saurait plus dire o il y a du sable, de la
+terre ou des parties pierreuses, et l'immobilit de cette mer solide
+devient alors plus frappante que jamais. On se demande, en le voyant
+commencer ses pieds, puis s'tendre, s'enfoncer vers le sud, vers
+l'est, vers l'ouest, sans route trace, sans inflexion, quel peut tre
+ce pays silencieux, revtu d'un ton douteux qui semble la couleur du
+vide; d'o personne ne vient, o personne ne s'en va, et qui se termine
+par une raie si droite et si nette sur le ciel;--l'ignort-on, on sent
+qu'il ne finit pas l et que ce n'est, pour ainsi dire, que l'entre de
+la haute mer.
+
+Alors, ajoute toutes ces rveries le prestige des noms qu'on a vus sur
+la carte, des lieux qu'on sait tre l-bas, dans telle ou telle
+direction, cinq, dix, vingt, cinquante journes de marche, les
+uns connus, les autres seulement indiqus, puis d'autres de plus en plus
+obscurs:--d'abord, droit au plein sud, les _Beni-Mzab_, avec leur
+confdration de sept villes, dont trois sont, dit-on, aussi grandes
+qu'Alger, qui comptent leurs palmiers par cent mille et nous apportent
+leurs dattes, les meilleures du monde; puis les _Chambaa_, colporteurs
+et marchands, voisins du _Touat_;--puis le _Touat_, immense archipel
+saharien, fertile, arros, populeux, qui confine aux _Touareks_; puis
+les _Touareks_, qui remplissent vaguement ce grand pays de dimension
+inconnue dont on a fix seulement les extrmits, _Tembektou_ et
+_Ghadmes_, _Timimoun_ et le _Haoussa_; puis, le pays ngre dont on
+n'entrevoit que le bord; deux ou trois noms de villes, avec une capitale
+comme pour un royaume; des lacs, des forts, grande mer gauche,
+peut-tre de grands fleuves, des intempries extraordinaires sous
+l'quateur, des produits bizarres, des animaux monstrueux, des moutons
+poils, des lphants; et puis quoi? plus rien de distinct, des distances
+qu'on ignore, une incertitude, une nigme. J'ai devant moi le
+commencement de cette nigme, et le spectacle est trange sous ce clair
+soleil de midi. C'est ici que je voudrais voir le sphinx gyptien.
+
+On a beau regarder tout autour de soi, prs ou loin, on ne distingue
+rien qui bouge. Quelquefois, par hasard, un petit convoi de chameaux
+chargs apparat, comme une file de points noirtres, montant avec
+lenteur les pentes sablonneuses; on l'aperoit seulement quand il aborde
+aux pieds des collines. Ce sont des voyageurs; qui sont-ils? d'o
+viennent-ils? Ils ont travers, sans qu'on les ait vus, tout l'horizon
+que j'ai sous les yeux.--Ou bien, c'est une trombe de sable qui tout
+coup se dtache du sol comme une mince fume, s'lve en spirale,
+parcourt un certain espace incline sous le vent, puis s'vapore au bout
+de quelques secondes.
+
+La journe est lente s'couler; elle finit, comme elle a commenc, par
+des demi-rougeurs, un ciel ambr, des fonds qui se colorent, de longues
+flammes obliques qui vont empourprer leur tour les montagnes, les
+sables, les rochers de l'est; l'ombre s'empare du ct du pays que la
+chaleur a fatigu pendant l'autre moiti du jour; tout semble un peu
+soulag. Les moineaux et les tourterelles se mettent chanter dans les
+palmiers; il se fait comme un mouvement de rsurrection dans la ville;
+on voit des gens qui se montrent sur les terrasses et viennent secouer
+les claies; on entend des voix d'animaux sur les places, des chevaux
+qu'on mne boire et qui hennissent, des chameaux qui beuglent; le dsert
+ressemble une plaque d'or; le soleil descend sur des montagnes
+violettes, et la nuit s'apprte venir.
+
+Quand je rentre, aprs une journe passe ainsi, j'prouve comme une
+certaine ivresse cause, je crois, par la quantit de lumire que j'ai
+absorbe pendant cette immersion solaire de plus de douze heures, et je
+suis dans un tat d'esprit que je voudrais te bien expliquer.
+
+C'est une sorte de clart intrieure qui demeure, aprs le soir venu, et
+se rfracte encore pendant mon sommeil. Je ne cesse pas de rver de
+lumire; je ferme les yeux et je vois des flammes, des orbes rayonnants,
+ou bien de vagues rverbrations qui grandissent, pareilles aux
+approches de l'aube; je n'ai, pour ainsi dire, pas de nuit. Cette
+perception du jour, mme en l'absence du soleil, ce repos transparent
+travers de lueurs comme les nuits d't le sont de mtores, ce
+cauchemar singulier qui ne m'accorde aucun moment d'obscurit, tout cela
+ressemble beaucoup la fivre. Pourtant je ne ressens aucune fatigue;
+je devais m'y attendre, et je ne m'en plains pas.
+
+
+
+
+La nuit, fin de juin 1853.
+
+
+Cher ami, j'ai eu peur aujourd'hui, car, pendant une heure, je me suis
+cru aveugle. Est-ce la suite des derniers jours du soleil? Faut-il m'en
+prendre au vent du dsert qui souffle depuis trois fois vingt-quatre
+heures sans relche et qui met du feu dans le sang? Est-ce fatigue de
+l'oeil, fatigue de tte? De tout un peu, je crois.
+
+J'tais sur une terrasse au-dessus de l'oasis, en vue du dsert, au
+plein sud, peignant malgr le vent, malgr le sable, malgr les dalles
+qui me brlaient les pieds, les murs qui me brlaient le dos, ma bote
+couleurs qui ne tenait pas sur mes genoux, peignant, comme tu te
+l'imagines, avec des couleurs l'tat de mortier, tant elles taient
+mles de sable.
+
+J'ai commenc par voir tout bleu, puis j'ai vu trouble; au bout de cinq
+minutes, je ne voyais plus du tout.--Le dsert tait extraordinaire;
+chaque instant une nouvelle trombe de poussire passait sur l'oasis et
+venait s'abattre sur la ville; toute la fort de palmiers s'aplatissait
+alors comme un champ de bl.
+
+J'attendis un quart d'heure, toujours assis, les yeux ferms pour
+essayer l'effet d'un peu de repos; et ne faisant plus qu'entendre le
+bruit sinistre du vent dans cette masse de feuilles et de palmes. Ce
+temps pass, j'ouvris les yeux; j'tais dcidment presque aveugle;
+peine me resta-t-il assez de vue pour fermer ma bote, descendre, en me
+cramponnant, l'escalier en ruines et rentrer chez moi pour ainsi dire,
+ttons.
+
+En reconnaissant mon pas dans la cour, mon cheval se mit hennir. Mon
+domestique franais, couch dans l'curie, malade depuis trois jours et
+accabl par ce temps funeste, me cria: Est-ce vous, Monsieur?--Oui,
+c'est moi, lui dis-je, ne bougez pas.--Quant Ahmet, il est absent par
+cong jusqu' demain.
+
+En cet tat d'abandon, ma maison me parut lugubre. J'entendis, en
+entrant dans ma chambre, l'insupportable bourdonnement des mouches et le
+bruit de souris qui s'enfuyaient autour de moi. Il y faisait une chaleur
+asphyxiante; je pris mon couteau, et je fendis toutes mes vitres de
+toile; puis, je n'eus que la force de me jeter sur ma sangle, en pensant
+que c'tait tant pis pour moi. J'entendis vaguement les sonneries de six
+heures; ce fut peine si je m'aperus que le jour baissait, et je finis
+par m'endormir.
+
+Je viens de m'veiller, et aprs de longs efforts, j'ai allum ma
+bougie. J'y vois. Il me reste encore un poids norme au cerveau, comme
+si ma tte avait doubl de volume; mais la peur est passe, je puis en
+rire et te l'avouer.
+
+Il est onze heures. J'ai bouch, tant bien que mal, mon chssis crev,
+pour arrter le vent qui continue; j'cris sur mes genoux, la lueur de
+ma bougie qui se tourmente et fait courir des ombres folles sur les murs
+blancs de ma chambre. Jamais, depuis un mois que je l'habite, je ne l'ai
+trouve si bizarre; le mur est tapiss de mouches du haut en bas; mes
+pantalons de couleur claire, mes vestes de toile, mon chapeau de paille,
+pendus des piquets, en sont couverts; on les dirait soutachs de
+broderies noires. Le mouvement de l'air et ma bougie allume les
+inquitent, et je les vois se mouvoir sur place, mais heureusement sans
+voler. Je m'amuse compter les souris qui passent, allant et venant de
+ma caisse papier mes cantines, de mes cantines mon oreiller plein
+de paille d'_alfa_.
+
+J'entends dans ma toiture des bruits plus inquitants que de coutume,
+car il semble que toutes les btes nocturnes dont elle est peuple
+soient mises en moi par l'ouragan. Ce sont de faibles cris pareils
+ceux des souris, mais plus doux, que je reconnais pour appartenir de
+petits animaux de la famille des _sauriens_, qu'on appelle ici des
+_tarentes_; d'autres soupirs encore plus plaintifs et d'une douceur
+particulirement sinistre, me font craindre, pour cette nuit, des
+visiteurs moins inoffensifs. Depuis les grandes chaleurs, les serpents
+ont envahi les maisons. J'ai tu l'autre jour, devant ma porte, un
+reptile jaune rayures noires, d'une espce trs douteuse; on
+l'appelle ici _guern-ghzel_ (cornes de gazelles) cause de la
+ressemblance des taches avec des petites cornes recourbes; et Ahmet m'a
+prvenu qu'il en avait vu un de la mme espce et plus grand
+s'introduire dans la terrasse.
+
+Quant aux _tarentes_, je les redoute un peu moins, quoiqu'elles me
+causent encore, mme aprs un mois de connaissance, un insurmontable
+dgot. Ce sont de petits lzards plats, larges, jauntres, visqueux,
+qu'on dirait transparents, avec une tte triangulaire, des yeux clairs,
+beaucoup plus laids que les salamandres que tu connais. Toute la nuit,
+elles courent la tte en bas, colles aux poutrelles de palmier du
+plafond, faisant pleuvoir le sable, se poursuivant d'un soliveau sur
+l'autre; j'assiste leurs jeux, et je suis tmoin de luttes qui, soit
+dit en passant, ressemblent beaucoup des amours.
+
+Je viens de m'interrompre, ne pouvant rsister l'envie de leur donner
+la chasse. Il y en avait deux, peut-tre un couple, qui s'taient
+aventures jusqu' moiti hauteur du mur, et qui l, la tte incline
+vers moi, semblaient se demander ce que j'allais faire si elles
+descendaient un peu plus bas. D'un coup de pique appliqu plat, je les
+ai fait tomber toutes les deux, mortes ou peu prs. Une minute aprs,
+elles n'taient plus l; j'aperus seulement une souris qui fuyait,
+tranant quelque chose de lourd, qu'elle avait de la peine tirer.
+
+Je ne te parle pas des chauves-souris qui profitent, pour entrer chez
+moi, du moindre petit moment o la tenture demeure ouverte; celles-l,
+j'en suis quitte pour les mettre la porte grands coups de palmes.
+
+Je me console en pensant que plus tard tout cela me paratra peut-tre
+assez drle.
+
+Quand, par hasard, je fais la revue de mon carton, et qu'au milieu d'un
+fouillis de croquis informes, je vois ce petit nombre de figures peu
+prs _rendues_, les seules qui me soient d'un renseignement utile, je me
+dsespre. Tu me demandes si je trouve ici plus de bonne volont qu'
+Alger, et si je puis enfin mettre la main sur des modles. Hlas! mon
+ami, voici la liste des dessins que j'ai faits chez moi ou ailleurs
+peu prs posment, tu les reconnatras: le chasseur borgne; Ya-Hia,
+rentr dans ses habitudes de ville, mari et toujours soign, parfum,
+taciturne et soumis; un petit juif, exempt des prjugs arabes; un
+dsoeuvr raccol dans la rue, emmen presque de force, et qui m'a
+fait entendre qu'on ne l'y reprendrait plus, n'importe quel prix;
+enfin, le fils bouffi du Bach-Amar, qui n'est pas encore parti pour le
+M'zab, et qui abuse de ma gnrosit. Toutes complaisances d'amis, comme
+tu le vois. Le reste, je l'ai fait, pour ainsi dire vol dans les rues
+o ces gens-l posent alors sans le vouloir.
+
+Quant aux femmes, dmarches, pourparlers, raisonnements, rien ne
+russit; et quand on voit que l'argent n'a pas prise sur elles, on peut
+tre sr que toute autre tentative chouera.
+
+En dsespoir de cause, je fais agir les plus vilains drles du pays
+auprs des femmes prsumes les plus complaisantes. Elles acceptent
+tout, jusqu'au moment o comprenant mieux ce dont il s'agit, leur pudeur
+se rvolte, un peu tard, si tu veux, et mal propos; mais c'est ainsi
+qu'elles l'entendent.
+
+L'autre jour j'ai t conduit, de manire ne pas insister, d'une
+maison de la basse ville o, pour mon coup d'essai, je m'tais aventur
+en personne. Par hasard la femme tait jolie, ou belle si tu veux; car
+le beau est plus contestable, et peut, aux yeux de certaines gens,
+paratre laid, ce qui est prcisment le cas de la femme dont je parle.
+
+Elle appartient un M'zabite, mercier dans la rue des Marchands. Il
+entra tout coup, essouffl comme s'il avait couru.
+
+--Ce n'tait pas la peine de courir, lui dit le lieutenant. Il ne
+rpondit pas, se donna l'air de sourire; mais il nous fit un salut trop
+court et s'assit en face de nous, nous regardant avec des yeux veins de
+rouge et promenant ses doigts carrs dans sa large barbe en ventail.
+
+Au bout d'un instant le lieutenant me dit:
+
+--Ce gueux-l m'agace, allons-nous-en, et qu'il nous laisse
+tranquilles.
+
+Depuis je l'ai surpris en conversation trs anime avec Ahmet. Ils se
+turent en m'apercevant. Le soir, je demandai Ahmet:
+
+--Est-ce que tu connais Karra, le marchand?
+
+Ahmet alors m'expliqua qu'il avait son pre El-Biod, avec des tentes
+et beaucoup de troupeaux; que son pre tait riche et lui envoyait de
+l'argent; qu'il tenait peu celui que je lui donnais, et que s'il tait
+entr mon service, c'est qu'il aimait vivre avec les Franais;
+qu'ayant reu une certaine somme, il tait en affaire avec Karra, et
+qu'il allait prendre un intrt dans son commerce; mais qu'ils n'taient
+pas d'accord sur les conditions; et que je les avais trouvs occups
+d'en discuter.
+
+Puis, quand je lui parlai de la femme, il rapprocha ses cinq doigts, les
+mit au niveau de sa bouche, comme s'il soufflait dessus; et par ce geste
+indescriptible qui veut dire peu prs: C'est beaucoup; ou: Que me
+dites-vous l! il me fit comprendre que je ne devais plus y penser.
+
+Au fond, je souponne Ahmet d'tre contre moi et de trahir directement
+mes intrts. Quant ce qu'il m'a dit de sa fortune paternelle, je n'en
+crois pas le premier mot, et je lui ai dit:
+
+--Si tu as des rentes, tu devrais bien t'acheter un burnouss et ne pas
+coucher toutes les nuits dans le mien.
+
+Ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, c'est que je suis signal
+la surveillance des maris, et qu'on pie tous les pas que je fais dans
+la ville.
+
+
+
+
+1er juillet 1853.
+
+
+Nous voil en pleine canicule. Le thermomtre donne l'ombre sur ma
+terrasse, au nord, un maximum soutenu de 44, de neuf heures du matin
+quatre heures du soir. Les nuits ne sont gure plus fraches. Aprs les
+grands vents des jours derniers, nous sommes entrs dans des calmes
+plats, et les nuages se sont dissips d'eux-mmes comme un rideau de
+gaze blanche qui se serait peu peu repli du sud au nord. Pendant un
+jour encore, on les aperut rouls sur le _Djebel-Lazrag_. Le lendemain,
+nous nagions de nouveau dans le bleu.
+
+La canicule, complique du Rhamadan, semble avoir t le peu de forces
+et le peu de sang qui restaient aux ples habitants d'El-Aghouat. On ne
+rencontre plus, le jour, que des visages maigres, des teints sans vie;
+on se trane entre deux coups de soleil, de l'ombre l'ombre. Aoumer
+est malade. Djeridi ne quitte plus le pav de sa boutique; peine
+laisse-t-il sa porte entrebille, comme pour prouver qu'il n'est pas
+mort. Mais on a beau le secouer, il ne bouge pas, et quand on lui dit:
+Eh bien! Djeridi, et le caf? il montre son fourneau teint depuis le
+matin, ses bidons vides, ses tasses ranges sur l'tagre, et rpond:
+_Makan_, il n'y en a plus.
+
+En temps ordinaire, on dort quatre heures; aujourd'hui, tout homme qui
+jene s'autorise de son abstinence pour dormir douze heures.
+
+Je me rveille avant l'aube, au _fedjer_. Un peu aprs, je sens comme
+une secousse dans mon lit, et j'entends le coup de canon qui annonce le
+point du jour; cette minute-l commence le jene, jene absolu, comme
+tu sais, car on ne peut ni manger, ni fumer, ni boire; les voyageurs
+seuls ont une dispense, la condition de faire certains marabouts
+autant d'aumnes qu'ils ont bu de fois.
+
+A ce moment-l mme, je suis sr de voir entrer Ahmet, mchant encore sa
+dernire bouche, et tenant une gamelle pleine d'eau; il a l'air
+satisfait, quoique reint par ses excs de la nuit.
+
+Le soir, la ville est suspendue dans l'attente du canon de sept heures;
+et nous croyons remarquer que tous les jours il avance de quelques
+minutes, bien que nous soyons huit jours peine du solstice.
+
+On ne sait plus qui parler, ni que faire de ces gens-l, soit qu'ils
+festoient ou qu'ils jenent, la nuit comme le jour, on les dirait en
+dvotion.
+
+Il me prend des envies de m'arracher cette universelle torpeur.
+Peut-tre, avant huit jours, me mettrai-je en course, pour l'Est
+d'abord, ensuite pour l'Ouest. Je t'ai promis de ne pas quitter le pays
+sans voir An-Mahdy, et je tiendrai ma parole. La route est sre, et je
+ne me consolerais pas de laisser vingt lieues de moi la ville sainte
+de Tedjini, sans y faire, moi aussi, mon plerinage.
+
+
+
+
+Juillet 1853.
+
+
+Il y a deux jours, la nuit close, le lieutenant me dit:
+
+--Que faisons-nous, ce soir?
+
+--Ce que vous voudrez.
+
+--O allons-nous?
+
+--O vous voudrez.
+
+Tous les soirs, c'est la mme demande et la mme rponse, faites toutes
+les deux dans les mmes termes. Puis, sans rien rsoudre, il se trouve
+que l'ennui de chercher du nouveau, la pente de l'habitude, souvent la
+soif, nous mnent soit chez Djeridi, soit dans un petit caf peu connu
+o nous avons dcouvert la meilleure eau qu'on boive ici, c'est--dire
+une eau claire, sans mauvais got, sans magnsie, et renouvele deux
+fois par jour par des bidons d'une propret satisfaisante.
+
+Ce soir-l, je ne sais comment il arriva qu'au lieu de nous arrter chez
+Djeridi, nous passmes, et que de dtours en dtours, allant toujours
+devant nous, nous nous trouvmes la porte des Dunes.
+
+--Tiens, me dit le lieutenant, en aspirant une faible bouffe de brise
+qui venait de l'est, il y a de l'air de ce ct.
+
+Cinq minutes aprs, nous tions, sans nous en douter, dans les dunes.
+Quelqu'un nous croisa; c'tait le chasseur d'autruches qui regagnait la
+ville, une pioche la main.
+
+--D'o viens-tu? lui demanda le lieutenant.
+
+--De mon jardin, rpondit le borgne, qui passa sans plus attendre.
+
+--Remarquez qu'il n'a pas plus de jardin que moi, me dit le lieutenant.
+
+Quoiqu'en dehors de la ville, il faisait cruellement chaud, et nous
+tions sans veste et nu-tte, n'ayant rien craindre d'un air aussi sec
+que la terre. Nous avions de la peine nous tirer du sable, et nous
+cheminions bras dessus, bras dessous, habitude apporte des trottoirs de
+Paris, et que le lieutenant a adopte par complaisance. Il n'y avait pas
+un mouvement de feuilles sur toute la ligne des jardins que nous
+suivions droite; pas un bruit sur toute la corniche de collines qui
+dominaient gauche la longue dune de sable uni o nous marchions sans
+entendre le bruit de nos pas, comme dans la neige.
+
+Cependant, le terrain devint solide; nous dpassmes les jardins; nous
+traversmes, sans y prendre garde, le lit de l'Oued-M'zi, et ce ne fut
+qu'en remontant les premiers mouvements de sable de l'autre rive, que je
+reconnus cinquante pas devant nous la forme trange, surtout
+pareille heure, du rocher aux chiens.
+
+Je t'ai dit que les chiens avaient migr le jour mme du sige. Depuis
+lors, on n'a pu ni les faire rentrer, ni les expulser tout fait du
+pays. Tant qu'ils ont eu de quoi manger autour du champ de bataille ou
+dans les cimetires, on tait tranquille; aujourd'hui, pour un rien, ces
+btes, redevenues sauvages, attaqueraient les passants, comme les loups
+l'hiver.
+
+Ils sont logs dans des rochers au nord et l'est, surtout un peu au
+del des dunes, dans un fragment de collines hrisses de schistes
+difformes et noirs comme de la houille.
+
+On les voit de loin allant et venant sur le couronnement des rochers,
+galopant sur la pente de sable jaune, pour descendre vers l'angle le
+plus rapproch des jardins, ou remontant comme des gens qui rentrent
+chez eux. Presque toujours, ils ont plusieurs sentinelles tablies en
+avant de la colline dans le lit sec de l'Oued. Du point o souvent je
+vais m'asseoir, je les distingue accroupis, l'oreille droite et
+surveillant d'un air farouche les approches dsertes de leur citadelle.
+Par moments, ou entend l-dedans des luttes effroyables; on voit le
+sable qui vole; puis c'est un tumulte de points fauves agglomrs tout
+coup sur une roche noire; il en sort de partout; et les sentinelles
+elles-mmes accourent pour se mler au combat.
+
+La nuit, ils battent la campagne, faisant la ronde autour des jardins,
+chassant dans les enclos, dterrant ce qu'ils trouvent, et depuis la
+tombe du jour jusqu'au matin, poussant des aboiements de meute qu'on
+est tout tonn d'entendre de la ville.
+
+--Ils sont en chasse, dit le lieutenant; coutez: les voil qui font le
+tour par _Bab-el-Chettet_.
+
+En effet, des cris lointains nous arrivaient par-dessus l'oasis; la
+meute tait dj une demi-lieue de son chenil. A peine en vmes-nous
+deux ou trois en retard filer notre approche toutes jambes, et sans
+plus de bruit que des chacals.
+
+--Dans tous les cas, reprit le lieutenant, avec cela je rponds de vous.
+Il me montrait une canne norme, d'un bois noueux, poli, verdtre,
+cueillie je ne sais o, qui doit dater de fort loin et qu'il ne quitte
+jamais, sinon pour se mettre en tenue.
+
+Nous continumes de monter. Arrivs mi-cte et aprs avoir hsit
+entre le sable et le rocher, nous nous dcidmes pour un sige de
+pierres, trouvant le sable trop chaud, et nous nous assmes, avec regret
+de ne pouvoir nous tendre.
+
+A cette hauteur, nous aurions pu nous croire entours de sable. L'oasis
+se dressait en noir quelques cents mtres de nous; au del rgnait une
+ligne gristre reprsentant l'paisseur des collines et de la ville, de
+mme couleur que le ciel, mais au-dessus de laquelle seulement
+commenaient les toiles. La nuit tait si tranquille qu'on entendait
+distinctement les grenouilles chanter dans le marais de Rass-el-Aoun.
+La voix des chiens continuait, en s'loignant de minute en minute.
+
+--A la bonne heure, dit le lieutenant; voil qui, de temps en temps,
+nous vaudra mieux que le cabaret.
+
+C'est une brave et bonne nature que le lieutenant N... Un esprit bien
+fait, clair, exact, rigide, peu sentimental, et au fond trs sensible,
+quoi qu'il en dise; assujetti volontairement, plus encore que
+disciplin, et auprs duquel il est aussi agrable de parler quand il
+vous coute, que de se taire quand il veut bien parler.
+
+Ce soir-l, il avait repris une longue histoire interrompue dix fois,
+dix fois recommence depuis un mois, et qui, tt ou tard, finira, je
+l'espre, par une confidence.
+
+Tout coup, il me toucha le bras et me dit:
+
+--Ne bougez pas, je vois l quelque chose de louche.
+
+Il se leva, me laissa sa veste, prit son bton, et fit rapidement
+quelques pas en avant.
+
+A ce moment, je vis apparatre la forme d'un homme habill de blanc,
+portant sur la tte un objet semblable un gros pav.
+
+Le lieutenant s'tait arrt, et presque aussitt je l'entendis crier
+d'une voix tranquille:
+
+--_Ache-Koun?_--Qui est l?
+
+--C'est moi, lieutenant, rpondit de mme en arabe une voix que je
+reconnus.
+
+Aprs quelques minutes de confrence, le lieutenant revint prs de moi.
+
+--C'est Tahar, me dit-il; le pauvre diable s'imagine avoir retrouv son
+fils; parce qu'avec des dbris humains mconnaissables, il a ramass des
+loques et un ceinturon qu'il prtend avoir reconnu. Il a enterr le tout
+ensemble dans le sable, et de temps en temps il revient ici, ce qu'il
+parat, pour voir si les chiens n'ont pas drang le trou. Laissons-le
+faire et allons plus loin, car nous le gnerions.
+
+--Tiens, reprit-il tout coup, le borgne aura aid cacher son neveu;
+il est encore plus sournois que je ne croyais.
+
+Le lendemain matin, je retrouvai le _gardien des eaux_ sa place
+accoutume, son sablier sur les genoux, sa corde noeuds passe dans
+les doigts.
+
+
+
+
+Juillet 1853.
+
+
+On s'tonne peut-tre de ne plus me voir ni dans les rues, ni la
+fontaine, car j'ai tout fait chang mes habitudes. Aussitt le jour
+venu, je me glisse dans les jardins, soit au nord, soit au sud, suivant
+la direction du vent, quand il en fait, ce qui est de plus en plus rare.
+J'y suis l'ombre, l'abri des mouches; et de midi trois heures, j'y
+puis dormir sous les figuiers, tendu sur une terre poudreuse et molle,
+ dfaut d'herbes.
+
+Malheureusement, l'oasis ressemble la ville; elle est resserre,
+compacte, sans clairires, et subdivise l'infini. Chaque enclos est
+entour de murs, et de murs trop levs pour que la vue s'tende de l'un
+dans l'autre. Il en rsulte qu'une fois enferm dans un de ces jardins,
+on est enfoui dans de la verdure, avec quatre murs gris pour horizon.
+Tous ces petits vergers contigus, au-dessus desquels on voit se
+dployer, comme une multitude de bouquets verts, quinze ou dix-huit
+mille dattiers, sont traverss par un systme bizarre de ruelles,
+formant comme un jeu de patience, avec une ou deux issues pour ce vaste
+labyrinthe, et dont il faut possder la clef sous peine de ne pouvoir en
+sortir autrement qu'en retrouvant l'entre. Souvent, dans la partie
+arrose par l'Oued, le ruisseau coule au fond des rues; on doit alors
+suivre le lit de la rivire dans l'eau jusqu' mi-jambe ou se promener
+dos d'homme, comme je l'ai fait sur le dos d'Ahmet un jour qu'il m'y
+avait gar. Ces ruelles inondes servent certains endroits de lavoir;
+ailleurs, on rencontre des touffes de lauriers-roses presque aussi
+hautes que les murs et qui ont pouss dans le joint des pierres,
+pareilles d'normes gerbes de fleurs qu'on aurait mis tremper dans
+l'eau. Chaque enclos s'ouvre, soit sur la rue, soit sur le jardin
+voisin, par une porte de deux ou trois pieds de haut, barricade de
+_djerid_ ou seulement barre au moyen de deux traverses, et sous
+laquelle on passe genoux.
+
+On n'y voit ni oliviers, ni cyprs, ni citronniers, ni orangers; mais on
+est surpris d'y trouver beaucoup des essences d'Europe, pchers,
+poiriers, pommiers, abricotiers, figuiers, grenadiers, puis des vignes,
+et dans de petits carrs cultivs, la plus grande partie des lgumes de
+France, surtout des oignons.
+
+Si tu te souviens des jardins de l'Est, dont je t'ai parl, si tu revois
+encore, comme moi, les vastes perspectives de Bisk'ra, la lisire du
+bois allant expirer dans les sables, sans mur d'enceinte, et faute de
+terre et d'eau; les derniers palmiers engloutis jusqu' moiti du tronc;
+puis les clairires avec les moissons, les pelouses vertes; les tangs
+de T'olga dormants et profonds avec la silhouette renverse des arbres
+dans une eau bleue; puis au loin, presque partout, et pour enfermer
+cette Normandie saharienne, le dsert se montrant entre les dattiers;
+peut-tre trouveras-tu, comme moi, qu'il manque quelque chose ce pays
+pour rsumer toutes les posies de l'Orient.
+
+Aussi, faute de mieux, je prends ces petits jardins comme autant de
+retraites, et tous ces arbres comme des parasols mouvants.
+
+
+
+
+Juillet 1853.
+
+
+Ce soir, en rentrant pour prparer mon bagage (car c'est dcidment
+demain que je me mets en course), je n'entendis rien rsonner au fond de
+la cantine o j'avais dpos mon argent; et l'ayant vide, je reconnus
+qu'on m'avait vol; mais, si bien vol, qu'il ne restait que cinq francs
+cachs entre deux tablettes de chocolat. Nous nous regardmes, le
+lieutenant et moi; il me dit:
+
+--C'est bien, ne perdons pas de temps et venez sur la place, o vous
+m'attendrez.
+
+Au mme instant, mon domestique Ahmet arrivait, montant l'escalier
+quatre quatre; il put voir la cantine vide et mon linge tal par
+terre. Nous sortmes tous trois.
+
+Dans la rue, le lieutenant me dit:
+
+--Maintenez-le prs de vous pendant trois minutes, et s'il veut fuir,
+saisissez-le ou appelez.
+
+Ahmet mchonnait une cigarette, tout en fredonnant un petit air; il
+avait le bras pass dans l'ouverture de son burnouss; il me regardait du
+coin de l'oeil, et je faisais de mme. Il n'y avait que peu de monde
+sur la place, car la nuit tombait. J'hsitais m'emparer de lui sur un
+simple soupon.
+
+Trois minutes aprs, le lieutenant revint et me cria:
+
+--Qu'en avez-vous fait?
+
+Je me retournai: Ahmet n'tait plus l.
+
+--J'tais bien sr que c'tait lui, me dit le lieutenant.
+
+Nous reprmes la ruelle en courant. A deux pas de ma porte, il y a un
+dtour, puis un second, puis un troisime; arrivs au bout du zigzag
+nous avions,-- droite la rue qui conduit au Dar-Sfah; et, devant nous,
+un couloir profond, plein d'eau, menant directement vers le Sud entre
+les jardins; un Arabe tout nu y lavait son linge.
+
+--As-tu vu quelqu'un passer en courant, avec une veste rouge et son
+burnouss autour du bras?
+
+--Oui, dit l'Arabe en montrant le fond du canal, il s'en va par l, il
+est entr dans l'eau et il court.
+
+--Laissez-le faire, me dit le lieutenant; il va se cacher pour la nuit
+dans les jardins; demain, au jour, on le trouvera.
+
+--Mais s'il n'attend pas le jour pour aller plus loin?
+
+--O diable voulez-vous qu'il aille? A moins qu'il ne prenne par
+El-Assafia, et il ne s'y risquera pas; il a choisir entre deux, ou
+quatre, ou six jours de marche, pour trouver une datte manger. Vous
+savez bien qu'on ne sort pas d'ici comme on veut, et que, quand on
+voyage, il faut emporter de quoi vivre.
+
+Cependant, on prit quelques mesures; on lana deux cavaliers sur le
+contour de l'oasis, on commanda une patrouille de nuit. Pendant ce temps
+nous allmes, tout hasard, faire une perquisition dans quelques
+maisons de la basse ville, o nous pensions qu'Ahmet avait des
+intelligences.
+
+--J'ai interrog le cafetier, me dit le lieutenant; Ahmet a pass la
+nuit dernire au caf; il avait sa djebira pleine d'argent; il a rgal
+tous ses amis, en disant que cette fortune venait des moutons de son
+pre.
+
+--Trs bien, dis-je, je connais l'histoire, et j'aurais d en prvoir la
+fin.
+
+Nos dmarches dans la basse ville causrent beaucoup d'effroi, mais
+n'aboutirent rien. Les hommes taient absents; les jeunes femmes
+effrayes s'enfuyaient, sans vouloir rpondre; les vieilles demandaient
+grce, comme si nous les eussions menaces du supplice.
+
+--L'enqute est nulle, dis-je au lieutenant, attendons demain.
+
+Deux heures aprs, vers dix heures, nous passions devant ma porte,
+lorsque nous vmes une forme blanche se dtacher du mur et,
+prcipitamment, se retirer sous la vote.
+
+--Qui est l? crimes-nous ensemble, et nous fmes deux pas en avant,
+les bras tendus. Personne ne rpondit. Il faisait si noir sous le
+porche, qu'on ne voyait pas mme l'issue donnant sur la cour. Tout
+coup le lieutenant me dit:
+
+--Je le tiens. Il venait, en ttonnant dans l'ombre, de saisir un
+burnouss. Il y eut une seconde de silence, pendant laquelle mon ami
+poussa une sorte de cri trs aigu qui fit rsonner la vote et alla
+retentir jusque sur la place. L'inconnu ne soufflait mot et s'tait
+coll contre la muraille.
+
+--Veux-tu bien parler? Qui es-tu? reprit le lieutenant, dont la main
+remontant le long du corps avait pris l'homme la gorge.
+
+--Je suis Ahmet, rpondit enfin une voix trangle; et presque aussitt:
+
+--Lche-moi, mon lieutenant, ou je te tue.
+
+A peine eut-il achev, que je vis quelque chose passer devant moi; et
+Ahmet alla rouler dans la rue, lanc par un coup de poing prodigieux. Le
+lieutenant ne fit qu'un bond, et lui appuyant son bton sur la poitrine
+lui dit tranquillement:
+
+--Tu as eu tort de menacer, tu gtes ton affaire.
+
+Presque au mme instant, quelqu'un arrivait, courant a perdre haleine;
+c'tait le robuste Moloud qui avait entendu l'appel de son matre.
+
+--Pauvre Ahmet, soupira Moloud en considrant la funeste folie de son
+ami, allons, viens; et il l'entrana. Sur la place, cependant, il y eut
+une petite scne de rsistance, dans laquelle Moloud, son grand
+regret, fut oblig de se montrer svre. Il n'en continua pas moins de
+rpter: Pauvre Ahmet! de sa voix de multre, une singulire voix qui
+s'adoucit jusqu' devenir des plus tendres quand ce mauvais musulman
+cde sa passion pour la liqueur. En un moment, la nouvelle avait fait
+le tour des cafs, et quand notre prisonnier arriva chez Djeridi, une
+certaine foule arrivait sur nos pas. L'interrogatoire eut lieu sance
+tenante et dans la rue. Ahmet nia d'abord qu'il et vol, puis il avoua
+seulement une partie de la somme.
+
+--O as-tu mis l'argent? lui demandai-je.
+
+--Viens, me dit-il, on va te le remettre.
+
+Et il nous conduisit chez Karra, ce qui me surprit mdiocrement d'aprs
+les soupons que j'avais sur lui.
+
+L'oeil du M'zabite s'anima d'une singulire expression quand il nous
+vit paratre devant sa petite choppe, et qu'Ahmet lui-mme lui dit:
+
+--Donne l'argent.
+
+Il regarda d'abord la force assez imposante qui entourait son futur
+associ; puis, aprs quelques minutes d'hsitation pendant lesquelles je
+reconnus son vilain sourire et j'entrevis des rancunes d'amant sous la
+cupidit du recleur, il allongea la main vers le fond de sa boutique, y
+prit une vieille _darbouka_ pleine de chiffons, en tira comme avec
+effort une chaussette en laine, et enfin vida la bourse sur la
+banquette. C'tait peu prs la moiti de l'argent vol; le reste avait
+pay magnifiquement deux ou trois joyeuses nuits de Rhamadan.
+
+Quant Ahmet, il tait fort ple, et son regard assez doux d'habitude
+se fixa sur moi d'une faon haineuse. Moloud, qui ne l'avait pas lch,
+lui dit amicalement:
+
+--Qu'avais-tu besoin de voler?
+
+--L'argent tait devant moi, je l'ai pris, rpondit Ahmet; c'tait
+crit.
+
+Et il se laissa emmener.
+
+--Combien croyez-vous qu'on lui fasse donner de coups de bton?
+demandai-je au lieutenant.
+
+--Oh! pas beaucoup, mais il faut qu'ils soient bons; je dirai qu'on en
+charge Moloud.
+
+Ce petit incident, qui me spare d'un domestique que j'aimais, m'a fait
+rflchir. Avec des valets fatalistes, les ngligences sont dangereuses;
+et je me suis promis, l'avenir, de ne plus tenter personne.
+
+
+
+
+III
+
+TADJEMOUT-AIN-MAHDY
+
+
+
+
+An-Mahdy.--Vendredi, juillet 1853
+
+
+Mercredi, dans la matine, le commandant nous donnait nos passeports,
+sous forme de deux petits carrs de papier crits de droite gauche,
+plis et cachets l'arabe; l'un adress au cad de _Tadjemout_,
+l'autre au cad d'_An-Mahdy_. Il nous autorisait en outre prendre
+deux cavaliers d'escorte, notre choix.
+
+--Prenons Aoumer, me dit le lieutenant, il nous amusera, et son ami, le
+grand _Ben-Ameur_, qui dort toujours, il ne nous ennuiera pas. Et
+maintenant allons boire, en attendant que la chaleur soit tombe.
+
+La chaleur ne tomba point de tout le jour. A quatre heures, il y avait
+encore 46 degrs l'ombre et 66 au soleil. Nous achevions une
+orangeade, tendus dans une cour sombre couverte d'un velarium en poil
+de chvre noir. Nos chevaux attendaient tout sells depuis midi, et nous
+n'avions encore, ni guide pour nous conduire, ni mulet pour porter nos
+bagages.
+
+De quatre heures six, on trouva le mulet. C'tait un petit animal de
+couleur isabelle, menu, fringant, dont il fallut bander les yeux pour
+parvenir le bter. Il portait, outre nos cantines, une tente avec ses
+montants, le sac aux piquets, les bidons, deux outres, une gamelle.
+L'norme _Moloud_ s'offrit pour le conduire, mais la condition de le
+monter; proposition inacceptable, car il l'aurait cras. Il y avait du
+monde sur la place o se faisaient nos prparatifs; on nous regardait
+partir.
+
+--Dis donc, petit, es-tu all An-Mahdy? demanda le lieutenant un
+gamin de douze ans qui se trouvait l.
+
+--Oui, Sidi, rpondit l'enfant.
+
+--Tu connais le chemin?
+
+--Oui.
+
+--Alors, en route, dit le lieutenant.
+
+Et, prenant l'enfant par le milieu du corps, il le souleva de terre, le
+posa sur le sommet de la charge, un pied sur chaque cantine, et lui
+remit en main la longe du mulet; puis il enfourcha lestement sa grande
+jument jaune, selle turque; j'en fis autant de mon cheval; nos deux
+spahis, en selle depuis une heure, avaient dj pris la tte.
+
+--Maintenant, va devant, dit-il au petit, qui ne s'attendait gure
+tre du voyage; tu auras des pommes, plus un franc par chaque journe de
+marche. Comment t'appelles-tu?
+
+--Ali.
+
+--Fils de qui?
+
+--Ben-Abdallah-bel-Hadj.
+
+--O demeures-tu?
+
+--Bab-el-Chettet.
+
+--Ya, Moloud! cria le lieutenant son robuste serviteur, va chez
+Abdallah-bel-Hadj, Bab-el-Chettet, prviens-le que le lieutenant N...
+emmne son fils An-Mahdy.
+
+--Lui dirai-je pour combien de temps? demanda Moloud.
+
+--C'est inutile; dis qu'on aura soin de lui.
+
+Et notre petit convoi se mit en marche par la rue des Marchands. Elle
+tait dj dserte; toutes les ruelles l'taient de mme. A travers les
+portes, on devinait des prparatifs extraordinaires et des odeurs
+inaccoutumes de viandes rties qui prouvaient que le jene allait finir
+et qu'on n'attendait plus que le dernier signal du canon pour entrer
+pleine bouche dans les rjouissances du _Baram_, _ad-el-seghir_,
+_petite fte_, qui suit le Rhamadan.
+
+--Et nous qui les emmenons un pareil moment! pensais-je en voyant
+l'air contrari de nos spahis et la mine encore plus dsespre du petit
+Ali, dont le coeur semblait faiblir.
+
+--Nous partons une heure trop tard, dit le lieutenant; arrachons-les
+ce spectacle.--Et il donna un coup de canne au mulet, qui prit le trot
+jusqu' Bab-el-Gharbi. La vote franchie, nous dbouchmes sur la
+valle dans l'ordre suivant: Aoumer et Ben-Ameur formant l'avant-garde
+et chevauchant botte botte; au centre, les bagages avec Ali, puis le
+lieutenant et moi; mon domestique M... l'arrire-garde, mais une
+bonne distance de la jument jaune du lieutenant; son terrible cheval
+tant dj dans la plus grande agitation.
+
+Il tait alors sept heures, la journe allait finir; une brise lente et
+faible commenait se lever sur la plaine, comme le vol appesanti du
+_houbahrah_, qui bat des ailes longtemps avant de s'envoler; pourtant on
+respirait. Nous faisions route au couchant; obliquant pour joindre les
+collines, et directement contre le soleil. Une petite ouverture en forme
+de coin se dessinait une lieue devant nous, dans l'cartement de deux
+mamelons violets.
+
+--_Chouf el trek_, vois le chemin! dit Ali en nous montrant l'troite
+coupure o prcisment l'astre allait plonger. C'tait en effet le
+dfil du nord-ouest et la route d'An-Mahdy.
+
+--Le soleil y va, ajouta potiquement Aoumer.
+
+Pendant quelques minutes il continua de nous enflammer le visage, et je
+marchai les yeux ferms pour en adoucir l'insupportable clat. Peu
+peu, je me sentis moins d'ardeur aux joues, moins de feu sous les
+paupires, et quand je les ouvris, je ne vis plus qu'un disque carlate,
+chancr par le bas, qui descendait rapidement dans le dfil; puis le
+disque devint pourpre, et, pour parler comme Aoumer, le cleste
+voyageur disparut. Moins d'une minute aprs, nous entendmes le canon de
+la ville, et le mulet d'Ali et les deux chevaux des spahis en reurent
+la fois comme une secousse.
+
+--Mon lieutenant, j'ai oubli ma flte, dit Aoumer en faisant tout
+coup volte-face.
+
+Et sans attendre la rponse, il poussa son cri de _rr..._ et piqua
+ventre terre vers Bab-el-Gharbi. Nous nous retournmes pour le suivre
+de l'oeil; un flocon de fume blanche se balanait au-dessus de
+l'ancien bastion des Serrin, la nuit tombait sur la ville.
+
+--Ce qui m'inquite, dit le lieutenant en regardant attentivement le
+couchant, c'est qu'on ne voit pas la moindre apparence de lune.
+
+Tu sais que le Rhamadan, qui est le carme des Arabes, dure l'espace
+compris entre deux lunes, c'est--dire un peu moins d'un mois solaire.
+Le jene quotidien commence et finit cette minute trs fictive o l'on
+est prsum: _ne pouvoir plus distinguer un fil noir d'un fil blanc_.
+Quant au mois d'abstinence, il expire au moment non moins contestable o
+trois _Adouls_ dclarent avoir vu la lune nouvelle. Or, la lune, son
+premier jour, se lve et se couche avec le soleil; peine est-elle
+visible pendant un trs court moment de crpuscule. Et-elle paru, il
+suffirait d'un lger nuage, du moindre brouillard pour la cacher et
+pour allonger le Rhamadan de vingt-quatre heures. Il y a donc de quoi
+douter; mais c'est une question trop grave et qui touche trop
+d'impatiences pour qu' la fin du vingt-huitime jour tout le monde, y
+compris les _T'olba_, ne soit pas du mme avis.
+
+Il faisait presque nuit quand nous atteignmes le col, marchant la
+file et lentement sur un terrain rocailleux, dur au pas des chevaux
+comme un pav de granit, et tellement sonore qu'on l'aurait cru creus
+par-dessous. Presque aussitt nous entendmes un galop retentissant, et
+Aoumer passa prs de nous, escaladant, sans aucun souci, les dalles
+glissantes du sentier; il avait sa flte et fumait une cigarette.
+
+--Donne-moi du feu, lui dit le lieutenant.
+
+Aoumer se pencha sur sa selle, et, le feu donn, reprit la tte ct
+de Ben-Ameur.
+
+Le lieutenant se tourna vers moi et me dit:
+
+--Il sent le mouton! j'tais sr que c'tait pour aller manger.
+
+--Eh bien! cria-t-il, et le Rhamadan?
+
+--Fini, mon lieutenant, rpondit Aoumer d'une voix joyeuse.
+
+--Et la lune?
+
+--On l'a vue.
+
+--Qui a?
+
+--Tout le monde.
+
+--Allons, tant mieux, dis-je au lieutenant, les gens d'An-Mahdy
+n'auront plus faim quand nous arriverons, et nous sommes srs d'tre
+bien reus.
+
+Pendant un moment nous suivmes la silhouette brune des deux cavaliers,
+dont la tte encapuchonne se dessinait trente pas de nous, sur un
+ciel encore clair de rouge; puis la silhouette elle-mme devint plus
+vague, le ciel en s'assombrissant la fit vanouir, la croupe argente du
+cheval blanc de Ben-Ameur nous servit encore quelques instants de point
+de mire; enfin, le cheval son tour acheva de disparatre avec son
+cavalier, et nous n'emes plus pour nous diriger que le pas sec et
+trottinant du mulet, et de temps en temps, pareil un signal de route,
+le tintement mtallique d'un trier.
+
+Nous traversions un pays ingal, mamelonn, laissant nos chevaux le
+soin de nous conduire; mme aux endroits les plus difficiles, ils y
+marchaient la bride sur le cou avec autant de sret qu'en plein jour,
+sans glissade et sans tincelles, car aucun d'eux n'tait ferr. Tantt,
+on devinait un pav de roches au bruit rsonnant de leur sabot, la
+rsistance du sol, leur allure courte et saccade; tantt, au
+contraire, un mouvement plus souple, infiniment agrable sentir, et
+comme un bercement d'avant en arrire, nous avertissait que le terrain
+changeait de nature et que nous entrions dans le sable. Alors on voyait
+vaguement s'tendre droite de longues dunes blafardes, clairsemes de
+bouquets sombres.
+
+La nuit tait admirable, calme, chaude, ardemment toile comme une
+nuit de canicule; c'tait, depuis l'horizon jusqu'au znith, le mme
+scintillement partout, et comme une sorte de phosphorescence confuse au
+milieu de laquelle tincelaient de grands astres blancs et couraient
+d'innombrables mtores; quelques-uns avec tant d'clat, que mon cheval
+secouait la tte, inquit par ces tranes de feu. Il n'y avait dans
+l'air immobile ni mouvement, ni bruit, mais je ne sais quel murmure
+indfinissable qui venait du ciel et qu'on et dit produit par la
+palpitation des toiles.
+
+Nous nous acheminions dans le plus profond silence. Le lieutenant, dont
+la jument paisible se maintenait au pas de mon cheval, avait crois les
+triers sur le cou de sa bte et s'tait accroupi dans sa large selle,
+les jambes autour du pommeau. On n'apercevait rien du petit Ali qui,
+probablement, s'inquitait peu de la route; M..., toujours l'arrire,
+s'occupait de calmer son cheval, toujours agit; Aoumer avait essay de
+sa flte, puis avait fredonn, puis s'tait tu; quant Ben-Ameur, il
+tait impossible, depuis le commencement de la nuit, d'imaginer s'il
+veillait encore, ou si, fidle son habitude, il dormait. On et pu le
+croire absent, except quand de loin en loin la voix claire d'Aoumer
+disait:--Ya, Ben-Ameur, donne le tabac; et quand la voix plus sourde
+de l'indolent cavalier rpondait, comme travers un rve:--Prends
+garde aux abricots, la djebira de Ben-Ameur tant en effet bourre de
+fruits. Pour moi, je pensais tout ce que la vie a de plus agrable, et
+je m'entretenais mentalement avec ceux de mes souvenirs qui me
+paraissaient les plus propres me tenir veill.
+
+Vers dix heures, la nuit tait si claire que je pus voir l'heure ma
+montre; nous tournmes un rocher gristre, en forme de pyramide, au
+sommet duquel on voyait une tache sombre.
+
+--Regarde le B'toum, dit Ali; nous voici moiti route.
+
+--Si nous nous couchions? dit le lieutenant qui rvait.
+
+--O a? demandai-je.
+
+--Ici.
+
+--Mon lieutenant, dit le guide; allons plus loin, l'Oued-M'zi est tout
+prs.
+
+Et nous continumes.
+
+--Dcidment le cheval m'engourdit, reprit le lieutenant aprs une
+nouvelle heure de silence.
+
+Et il me fit une thorie sur les inconvnients du cheval, pendant les
+tapes de nuit; thorie qui tendait prouver que la marche force est
+le plus efficace des divertissements quand on s'endort.
+
+Vers minuit et demi, le terrain, qui montait sensiblement depuis une
+heure, parut s'aplanir. De larges bouffes d'air, venant d'un horizon
+plus loign, nous apportaient comme une saveur humide. Nous dominions
+un vaste pays o l'on pouvait distinguer des bois; on entendait une
+assez grande distance encore, mais devant nous, de faibles et rares
+coassements.
+
+--Allons, il reste de l'eau dans l'Oued, dit le lieutenant, que cet
+avertissement des grenouilles parut consoler d'tre venu si loin.
+
+Une demi-heure aprs nous mettions pied terre sur un large lit de
+sable encore tide, et nous sentions, sans trop le voir, le voisinage
+d'un petit filet d'eau. De chaque ct s'alignait une haie paisse de
+roseaux; au del, rgnait un taillis d'arbres bas et sombres dont on
+aurait pu, malgr la nuit, distinguer la couleur et la forme; c'taient
+les bois de tamarins de _Recheg_; et, pour la premire fois, je
+rencontrais de l'eau dans cette rivire avare appele l'_Oued-M'zi_.
+
+--Prenons-nous la tente? demanda le lieutenant.
+
+--Ce n'est pas la peine.
+
+--Ni le tapis non plus, n'est-ce pas?
+
+--A quoi bon?
+
+Seulement on entrava mon cheval et celui de M...; quant aux deux chevaux
+des spahis, ils furent lchs dans le bois, en compagnie de la jument
+jaune et du mulet. Aprs quoi, nous fmes cercle autour d'une bougie
+allume et pique dans le sable. Ben-Ameur ouvrit sa djebira et se mit,
+sans rien dire, manger des abricots. Aoumer s'abstint, comme s'il
+avait dj dn. La nuit tait si calme que la bougie brlait sans que
+sa flamme vacillt.
+
+--Le dernier couch la soufflera, dit le lieutenant.
+
+Et chacun de nous se roula dans son burnouss et s'tendit.
+
+--Et qui nous gardera? demandai-je.
+
+--Le bon Dieu, dit en franais Aoumer, avec un sourire dlicieux.
+
+Je ne puis dire lequel de nous s'veilla le premier; car, en ouvrant les
+yeux, je vis que mes quatre compagnons avaient, eux aussi, les yeux
+ouverts et considraient le soleil qui se levait paisiblement au-dessus
+d'un pays tout rose, et, dj, bordait d'aigrettes d'or le feuillage
+aigu des tamarins. La rivire, presque sec, s'tendait comme un chemin
+de sable, couleur de lavande, entre deux ranges verdoyantes de roseaux
+et un double taillis de bois touffus. A peine y restait-il assez d'eau
+pour justifier la prsence des grenouilles que nous avions entendues la
+veille. A un quart de lieue plus au nord, la rivire faisait un coude,
+et, par-dessus les berges tapisses de joncs, on dcouvrait une mince
+ligne de montagnes trs loignes, roses et lilas tendre. Des gangas,
+par petites bandes, des couples de pigeons bleus volaient sur la rivire
+avec inquitude, et semblaient plutt surpris qu'effrays de nous voir.
+On entendait dans le taillis la voix du petit Ali qui ralliait les
+btes. C'tait trs joli, trs riant, quoiqu'on se sentt fort
+abandonn.
+
+--Il n'y a rien de tel que la campagne, me dit le lieutenant qui
+l'Oued-M'zi rappelait videmment les petits ruisseaux sablonneux de son
+pays. C'est dommage que l'eau soit si sale.
+
+--On et dit en effet de l'eau de mer, ou plutt quelque chose
+d'astringent comme une forte solution d'alun.
+
+Moins d'un quart d'heure aprs, nous sortions du lit de la rivire et
+nous apercevions Tadjemout, trois heures de marche encore, dans
+l'ouest. Toute la plaine intermdiaire tait unie, plate et vide;
+l'Oued-M'zi s'y droulait comme un long ruban vert. A deux lieues peu
+prs dans l'est, on remarquait quelques palmiers mls des vgtations
+chtives, derniers restes d'une oasis morte de soif ou ruine par la
+guerre; le petit Ali ne put rien m'en apprendre, sinon qu'il y avait eu
+l des jardins. Nous laissions en arrire les derniers mamelons du
+Djebel-Milah; droite la chane leve, plus robuste et parfaitement
+bleue, du Djebel-Lazrag; devant nous enfin, l'extrmit de cette
+immense campagne strile, l'arte vaporeuse du Djebel-Amour se dcoupait
+sur un ciel d'une extraordinaire transparence.
+
+Nous marchions depuis une heure assez silencieusement, et dj
+appesantis par le soleil qui nous embrasait les paules, quand une
+bouffe de vent, venant du large, nous apporta le son lointain d'une
+musique arabe. A ce bruit fort inattendu dans ce pays solitaire, les
+deux spahis firent demi-tour, pour indiquer qu'ils entendaient; et le
+petit Ali, presque tout debout sur son mulet, se mit regarder dans la
+direction du vent. Une ligne de poussire commenait se former
+au-dessus de la plaine, entre Tadjemout et nous.
+
+--C'est une tribu qui voyage, dit Ali; _rakil_, un dplacement.
+
+En effet, le bruit ne tarda pas se rapprocher, et l'on put bientt
+reconnatre l'aigre fanfare des cornemuses jouant un de ces airs
+bizarres qui servent aussi bien pour la danse que pour la marche; la
+mesure tait marque par des coups rguliers frapps sur des tambourins;
+on entendait aussi, par moments, des aboiements de chiens. Puis, la
+poussire sembla prendre une forme, et l'on vit se dessiner une longue
+file de cavaliers et de chameaux chargs, qui venaient nous, et se
+disposaient traverser l'Oued, peu prs vers l'endroit o nous nous
+dirigions nous-mmes.
+
+Enfin, il nous fut possible de distinguer l'ordre de marche et la
+composition de la caravane.
+
+Elle tait nombreuse et se dveloppait sur une ligne troite et longue
+au moins d'un grand quart de lieue. Les cavaliers venaient en tte, en
+peloton serr, escortant un tendard aux trois couleurs: rouge, vert et
+jaune, avec trois boules de cuivre et le croissant l'extrmit de la
+hampe. Au del et sur le dos des dromadaires blancs ou d'un fauve trs
+clair, on voyait se balancer quatre ou cinq _atatiches_ de couleur
+clatante; puis, arrivait un bataillon tout brun de chameaux de charge,
+stimuls par la caravane pied; enfin, tout fait derrire, accourait,
+pour suivre le pas allong des dromadaires, un norme troupeau de
+moutons et de chvres noires divis par petites bandes, dont chacune
+tait conduite par des femmes ou par des ngres, surveille par un homme
+ cheval et flanque de chiens.
+
+--Ce sont des _Arba_, dit Ali.
+
+--a m'est gal, dit le lieutenant, du moment que ce n'est pas le
+Scheriff.
+
+La grande tribu des Arba, qui campe aux environs d'El-Aghouat, est une
+des plus importantes du sud de nos possessions; c'est avec la fameuse
+tribu noble des _Ouled-Sidi-Scheik_, la plus forte, la plus brave, la
+plus aguerrie, la plus opulente, enfin la mieux monte peut-tre des
+tribus sahariennes: Les Arba, dit M. le gnral Daumas dans son
+livre-itinraire du _Sahara algrien_, sont trs braves et peu soucieux
+d'viter les rencontres main arme. Ils mettent un grand luxe dans
+leurs armes. Leur vie est aventureuse, et d'ailleurs leur instinct
+violent et pillard les met trop souvent en contact avec d'autres tribus
+pour ne pas leur avoir fait des ennemis nombreux... J'ajoute qu'on les
+cite avec les _Sad_ pour leur inhospitalit. Ils ont pris part toutes
+les luttes qui ont agit le dsert; depuis quinze ans surtout, on les
+trouve mls toutes les affaires de guerre; nous les avions contre
+nous derrire les murs d'El-Aghouat; un grand nombre d'entre eux a suivi
+jusqu' Ouaregla la fortune errante du Scheriff; et c'est encore chez
+les Arba que ce chef de partisans continue de recruter ses meilleurs
+cavaliers.
+
+Au moment o nous atteignions le bord de la rivire, l'avant-garde
+cheval y tait dj tout entire engage, et le premier chameau blanc
+porteur d'_atouche_ commenait descendre majestueusement la rive
+oppose.
+
+Les cavaliers taient arms en guerre et costums, pars, quips comme
+pour un carrousel; tous, avec leurs longs fusils capucines d'argent,
+ou pendus par la bretelle en travers des paules, ou poss
+horizontalement sur la selle, ou tenus de la main droite, la crosse
+appuye sur le genou. Quelques-uns portaient le chapeau de paille
+conique empanach de plumes noires; d'autres avaient leur burnouss
+rabattu jusqu'aux yeux, le hak relev jusqu'au nez; et ceux dont on ne
+voyait pas la barbe ressemblaient ainsi des femmes maigres et
+basanes; d'autres, plus trangement coiffs de hauts kolbaks sans bord
+en toison d'autruche mle, nus jusqu' la ceinture, avec le hak roul
+en charpe, le ceinturon garni de pistolets et de couteaux, et le vaste
+pantalon de forme turque en drap rouge, orange, vert ou bleu, soutach
+d'or ou d'argent, paradaient superbement sur de grands chevaux habills
+de soie comme on les voyait au moyen ge, et dont les longs _chelils_,
+ou caparaons rays et tout garnis de grelots de cuivre, bruissaient au
+mouvement de leur croupe et de leur queue flottante. Il y avait l de
+fort beaux chevaux; mais ce qui me frappa plus que leur beaut, ce fut
+la franchise inattendue de tant de couleurs tranges. Je retrouvais ces
+nuances bizarres si bien observes par les Arabes, si hardiment
+exprimes par les comparaisons de leurs potes.--Je reconnus ces chevaux
+noirs reflets bleus, qu'ils comparent au pigeon dans l'ombre; ces
+chevaux couleur de roseau, ces chevaux carlates comme le premier sang
+d'une blessure. Les blancs taient couleur de neige et les alezans
+couleur d'or fin. D'autres, d'un gris fonc, sous le lustre de la sueur,
+devenaient exactement violets; d'autres encore, d'un gris trs clair, et
+dont la peau se laissait voir travers leur poil humide et ras, se
+veinaient de tons humains et auraient pu audacieusement s'appeler des
+chevaux roses. Tandis que cette cavalcade si magnifiquement colore
+s'approchait de nous, je pensais certains tableaux questres devenus
+clbres cause du scandale qu'ils ont caus, et je compris la
+diffrence qu'il y a entre le langage des peintres et le vocabulaire des
+maquignons.
+
+Au centre de ce brillant tat-major, quelques pas en avant de
+l'tendard, chevauchaient, l'un prs de l'autre et dans la tenue la plus
+simple, un vieillard barbe grisonnante, un tout jeune homme sans
+barbe. Le vieillard tait vtu de grosse laine et n'avait rien qui le
+distingut que la modestie mme et l'irrprochable propret de ses
+vtements, sa grande taille, l'paisseur de sa tournure, l'ampleur
+extraordinaire de ses burnouss, surtout le volume de sa tte coiffe de
+trois ou quatre capuchons superposs. Enfoui plutt qu'assis dans sa
+vaste selle en velours cramoisi brod d'or, ses larges pieds chausss de
+babouches, enfoncs dans des triers damasquins d'or et les deux mains
+poses sur le pommeau tincelant de la selle, il menait petits pas une
+jument grise queue sombre, avec les naseaux ardents et un bel oeil
+doux encadr de poils noirs, comme un oeil de musulmane agrandi par le
+_koheul_. Un cavalier ngre, en livre verte, conduisait en main son
+cheval de bataille, superbe animal la robe de satin blanc, vtu de
+brocard et tout harnach d'or, qui dansait au son de la musique et
+faisait rsonner firement les grelots de son _chelil_, les amulettes de
+son poitrail et l'orfvrerie splendide de sa bride. Un autre cuyer
+portait son sabre et son fusil de luxe.
+
+Le jeune homme tait habill de blanc et montait un cheval tout noir,
+norme d'encolure, queue tranante, la tte moiti cache dans sa
+crinire. Il tait fluet, assez blanc, trs ple, et c'tait trange de
+voir une si robuste bte entre les mains d'un adolescent si dlicat. Il
+avait l'air effmin, rus, imprieux et insolent. Il clignotait en nous
+regardant de loin; et ses yeux, bords d'antimoine, avec son teint sans
+couleur, lui donnaient encore plus de ressemblance avec une jolie fille.
+Il ne portait aucun insigne, pas la moindre broderie sur ses vtements;
+et de toute sa personne, soigneusement enveloppe dans un burnouss de
+fine laine, on ne voyait que l'extrmit de ses bottes sans perons et
+la main qui tenait la bride, une petite main maigre orne d'un gros
+diamant. Il arrivait renvers sur le dossier de sa selle en velours
+violet brod d'argent, escort de deux lvriers magnifiques, aux jarrets
+marqus de feu, qui bondissaient gaiement entre les jambes de son
+cheval.
+
+Aussitt qu'il aperut ce vieux grand seigneur et son fils, le petit Ali
+fit un mouvement pour se jeter terre et courir se prosterner devant
+eux; mais le lieutenant lui posa la main sur l'paule; l'enfant tonn
+comprit le geste et ne bougea pas.
+
+Pendant ce temps, je regardai ce jeune cavalier mine impriale, au
+milieu de son cortge barbare, avec des guerriers pour valets et des
+vieillards barbe grise pour pages; je jetai les yeux sur le charmant
+Aoumer, qui me fit l'effet d'un histrion, puis je considrai assez
+tristement la tenue du lieutenant; j'imaginai ce que devait tre la
+mienne pour un oeil difficile en fait d'lgance, et je ne pus
+m'empcher de dire au lieutenant:
+
+--Comment trouvez-vous que nous reprsentions la France?
+
+Le vieillard passa et nous salua froidement de la main; nous y
+rpondmes avec autant de supriorit que nous le pmes. Quant au jeune
+homme, arriv deux pas de nous, il fit cabrer sa bte; l'animal,
+enlev des quatre pieds par ce saut prodigieux o excellent les
+cavaliers arabes, nous frla presque de sa crinire et alla retomber
+deux pas plus loin; le petit prince s'tait habilement dispens du
+salut, et son escorte acheva de dfiler sans mme jeter les yeux sur
+nous.
+
+Les musiciens venaient ensuite, marchant sur deux rangs, la bride passe
+dans le bras, les uns frappant d'un geste martial sur de petits chssis
+carrs tendus de peau, d'autres tambourinant avec des crochets de bois
+sur des timbales du diamtre d'un petit tambour, les autres soufflant
+dans de longues musettes en forme de hautbois. Puis arrivaient, sur deux
+de front, et les deux plus richement quips tenant la tte, les
+chameaux porteurs d'atatiches; c'taient de grands animaux efflanqus,
+nerveux, lustrs, presque aussi blancs que de vrais _mahara_ et
+marchant, comme disent les Arabes: du pas noble de l'autruche. Ils
+avaient des mouchoirs de satin noir passs au cou et des anneaux
+d'argent aux pieds de devant. Les _atatiches_, sorte de corbeilles
+enveloppes d'toffes avec un fond plat garni de coussins et de tapis,
+dont les extrmits retombent en manire de rideaux sur les deux flancs
+du dromadaire, faisaient plutt l'effet de dais promens dans une
+procession que de litires de voyage. Imagine un assortiment de toute
+espce d'toffes prcieuses, un assemblage de toutes les couleurs: du
+damas citron, ray de satin noir, avec des arabesques d'or sur le fond
+noir, et des fleurs d'argent sur le fond citron; tout un atouche en soie
+carlate travers de deux bandes de couleur olive; l'orange ct du
+violet, des roses croiss avec des bleus, des bleus tendres avec des
+verts froids; puis des coussins mi-partie cerise et meraude, des tapis
+de haute laine et de couleur plus grave, cramoisis, pourpres et grenats,
+tout cela mari avec cette fantaisie naturelle aux Orientaux, les seuls
+coloristes du monde. C'tait le point le plus brillant et le centre
+clatant de la caravane. Vu de face et d'un peu loin, ce haut appareil
+s'levait comme une sorte de mitre tincelante au-dessus de la tte
+vnrable des dromadaires blancs, et compltait cette physionomie
+sacerdotale que tu leur connais. On n'entrevoyait rien des voyageuses de
+distinction suspendues dans ces somptueux berceaux; mais un ngre
+pied, qui se tenait au-dessous de chaque litire, de temps en temps
+levait la tte et s'entretenait avec une voix qui lui parlait travers
+les tapisseries.
+
+L s'arrtaient le luxe des toffes et l'clat des couleurs; car,
+immdiatement aprs, venaient les chameaux de charge, portant les
+tentes, le mobilier, la batterie de cuisine de chaque famille,
+accompagns par les femmes, les enfants, quelques serviteurs pied, et
+les plus pauvres de la tribu. Des coffres, des tellis au ventre arrondi,
+rays de jaune et de brun, des plats de kouskoussou, des bassins de
+cuivre, des armes en faisceaux, des ustensiles de toute nature
+cliquetant au mouvement de la marche; de chaque ct, des outres noires
+pendues ple-mle avec des douzaines de poulets lis ensemble par les
+pattes, et qui battaient des ailes en jetant des cris de dtresse;
+par-dessus tout cela la tente roule autour de ses montants comme une
+voile autour de sa vergue; puis un bton qui se trouvait mis en l'air et
+retenu par des amarres peu prs comme un mt avec ses agrs; tel tait
+l'aspect uniforme offert par le dos montueux des chameaux. Il y en avait
+cent cinquante ou deux cents pour transporter les bagages et les
+maisons de poil de cette petite cit nomade en dmnagement. On
+voyait, en outre, de jeunes garons, assis tout fait l'arrire des
+btes, juste au-dessus de la queue, qui poussaient de grands cris, quand
+les animaux trop presss s'embarrassaient l'un dans l'autre; ou bien de
+petits enfants tout nus, suspendus l'extrmit de la charge,
+quelquefois couchs dans un grand plat de cuisine et s'y laissant
+balancer comme dans un berceau. A l'exception du harem, qui voyageait en
+litire ferme, toutes les femmes venaient pied sur les deux flancs de
+la caravane, sans voiles, leur quenouille la ceinture et filant. De
+petites filles suivaient, entranant ou portant, attachs dans leur
+voile, les plus jeunes et les moins alertes de la bande. De vieilles
+femmes, extnues par l'ge, cheminaient appuyes sur de longs btons;
+tandis que de grands vieillards se faisaient porter par de tout petits
+nes, leurs jambes tranant terre. Il y avait des ngres qui, dans
+leurs bras d'bne, tenaient de jolis nourrissons coiffs de la chechia
+rouge; d'autres menaient par la longe des juments couvertes, depuis le
+poitrail jusqu' la queue, de _djellale_ grands ramages, et suivies de
+leurs poulains; j'en remarquai qui conduisaient par les cornes des
+bliers farouches, comme s'ils les tranaient aux sacrifices: c'tait
+aussi beau qu'un bas-relief antique. Des cavaliers galopaient au milieu
+de la foule, et de loin donnaient des ordres ceux qui, tout fait
+l'arrire, amenaient le troupeau des chameaux libres et les moutons.
+C'tait l que se tenait la meute hurlant, aboyant, harcelant sans cesse
+la queue du troupeau; notre approche augmentant encore la rage des
+chiens et ajoutant l'pouvante des moutons, nous prmes le trot, et
+bientt nous emes dpass l'extrme arrire-garde de la caravane.
+
+Pendant une heure encore, on entendit le bruit des cornemuses, et nous
+continumes de voir la poussire qui s'loignait dans la direction des
+montagnes de l'Est.
+
+--Avouez, dis-je au lieutenant, que voil une manire de dmnager qui
+vaut mieux que la ntre.
+
+Et je lui rappelai, car il l'avait oubli, comment s'effectue un
+changement de domicile chez le peuple le plus spirituel et le plus
+polic du monde.
+
+Je ne connais pas de village arabe qui se prsente avec plus de
+correction ni dans des conditions de panorama plus heureuses que
+Tadjemout, quand on l'approche en venant d'El-Aghouat. Il couvre un
+petit plateau pierreux qui n'est qu'un renflement de la plaine et s'y
+dveloppe en forme de triangle allong. La base est occupe par un
+rideau vert d'arbres fruitiers et de palmiers; les saillies anguleuses
+d'un monument ruin en marquent le sommet. Un mur d'enceinte coll
+contre la ville suit la pente du coteau et vient, par une descente
+rapide, se relier, au moyen d'une tour carre, aux murs extrieurs des
+jardins. Ces murs sont arms, de distance en distance, de tours
+semblables; ce sont de petits forts crnels, lgrement coups en
+pyramides et percs de meurtrires. La ligne gnrale est lgante et se
+compose par des intersections pleines de style avec la ligne accentue
+des montagnes du fond. Le ton local est gris, d'un gris sourd que la
+vive lumire du matin parvenait peine dorer. Une multitude de points
+d'ombre et de points de lumire mettait en relief le dtail intrieur de
+la ville et, de loin, lui donnait l'aspect d'un damier irrgulier de
+deux couleurs: gris et bleu. Deux marabouts poss droite, sur la
+croupe mme du mamelon, l'un rouge et l'autre blanc, faisaient mieux
+apparatre encore, par deux touches brillantes, la monochromie srieuse
+du tableau.
+
+A une demi-lieue de la ville, nous dpchmes Aoumer avec la lettre
+adresse au cad, et nous lui recommandmes de veiller ce que la
+_diffa_ ft trs simple, car nous avions affaire des gens pauvres.
+Puis le lieutenant s'approcha d'Ali et lui fit la leon suivante:
+
+--En quelque endroit que nous soyons, souviens-toi que c'est monsieur et
+moi qui sommes les matres; ainsi n'embrasse les genoux de personne;--tu
+me comprends?
+
+Le petit Ali porta la main droite sa poitrine et rpondit: Oui,
+_Sidna_.--Formule presque inusite de respect, qui ne s'adresse qu'aux
+puissants de la terre.
+
+A mesure que nous approchions, tournant les jardins pour entrer par
+l'est, l'aspect de Tadjemout changeait, les montagnes s'abaissaient
+derrire la ville; et tout ce tableau oriental se dcomposant de
+lui-mme, il ne resta plus, quand nous en fmes tout prs, qu'une pauvre
+ville, mise en ruines par un sige, brle, aride, abandonne, et que la
+solitude du dsert semblait avoir envahie. Il tait neuf heures; le
+soleil dj haut, la frappait d'aplomb. Nous arrivions, par un
+cimetire, au-del duquel on voyait une porte carre, pareille toutes
+les portes arabes, mnage dans la tour qui relie les remparts aux murs
+des jardins. Un Arabe mine farouche, chauss de brodequins poudreux
+et portant un long fusil pendu dans le dos, suivait en mme temps que
+nous ce chemin hriss de pierres tumulaires, poussant devant lui un ne
+boiteux charg de deux outres vides. A droite, et vers le sommet du
+mamelon travers par de longues assises de rochers rougetres, on voyait
+deux chevaux tiques, la tte pendante et plants sur leurs quatre pieds
+comme sur des piquets. Rien de plus, personne au-dessus des murailles;
+pas un bruit. A gauche et dans des massifs d'abricotiers, on entendait
+roucouler des tourterelles.
+
+Aprs un assez long circuit dans des rues sans soleil, plus troites
+encore que celles d'El-Aghouat et paves de dalles encore plus
+glissantes, nous prmes une petite ruelle au bout de laquelle on voyait
+des gens occups desseller le cheval d'Aoumer. Arrivs l, nous mmes
+pied terre, et l'on nous fit entrer sous un vestibule fort obscur, et
+dans lequel s'enfonait, suivant l'usage, un divan en maonnerie lev
+de quatre pieds au-dessus du sol. Le vestibule tait encombr de gens
+qui se dmenaient beaucoup sans le moindre cri. Il y avait dj
+quelqu'un tendu sur le dos au beau milieu du divan, et autour duquel
+tout le monde s'empressait. Au moment o nous apparmes, un Arabe, assez
+proprement vtu d'un burnouss couleur amadou, lui prsentait d'une main
+une gamelle de lait, tandis que de l'autre il l'invitait choisir au
+milieu d'un boisseau au moins de petites pommes vertes amonceles sur le
+tapis. C'tait Aoumer qui se faisait servir par le cad de Tadjemout:
+Il se mit sourire en nous voyant et nous dit en franais, de sa voix
+la plus claire:--Bonjour, mon lieutenant, comme s'il ne nous avait pas
+vus depuis un mois.
+
+Notre arrive avait attir une certaine foule devant la maison du cad.
+Aussi, le vestibule ne tarda pas se trouver rempli; et bientt, la
+porte obstrue ne pouvant suffire la curiosit de tous ceux qui,
+privs d'entrer, auraient voulu voir, le plus grand nombre des visiteurs
+demeura dehors, et fit bien inutilement galerie dans la rue. Au bout
+d'un instant, il n'y eut plus moyen de respirer, et j'avais perdu tout
+espoir de prendre un seul moment de repos. D'ailleurs, ce n'est jamais
+un sjour bien dlicieux que celui du divan chez les pauvres habitants
+des ksours du Sud. On n'y chappe aux coups de soleil,--danger rel, il
+faut l'avouer, pendant la canicule,--qu'avec la chance d'y rencontrer
+toutes les incommodits imaginables. Et quant celui-ci, j'avais jug,
+ds l'abord, qu'il renfermait une combinaison de petits supplices dont
+le moindre tait, sans contredit, la chaleur pouvantable d'une tuve
+sche; et je m'tais tout de suite aperu, de cruelles dmangeaisons
+qui m'envahirent tout le corps, que les mouches avaient ici, dans les
+tapis, toute une arme d'odieux auxiliaires.
+
+Une hirondelle avait son nid dans le plafond, juste au-dessus du divan.
+Les petits taient ns, et, toutes les cinq minutes, l'hirondelle
+arrivait avec un brin de quelque chose dans le bec. La porte tait
+basse; entre le cintre et la tte des gens attroups sur le seuil, il ne
+restait que juste assez d'espace pour elle; elle s'y glissait en
+poussant un lger cri. Aussitt, je regardais en l'air et je voyais six
+petites ttes rondes coiffes d'un duvet noir avancer au bord du nid six
+becs ouverts et ppiants; de petits becs d'oiseaux naissants avec un
+bourrelet jaune qui les fait ressembler des lvres. L'oiseau
+partageait de son mieux entre tous ses nourrissons; puis, l'une aprs
+l'autre, les ttes se retiraient dans le nid. La mre, un peu surprise
+de voir son asile occup par tant de monde, hsitait pour s'en aller,
+entre la porte de la cour et celle de la rue; sans doute elle avait des
+raisons pour prfrer la seconde, car c'tait celle qu'elle choisissait,
+bien que l'autre ft peu prs libre. Chaque fois c'tait la mme
+incertitude, et chaque fois j'entendais du milieu des Arabes une voix
+grave qui disait: _balek!_ (prends garde!) Alors il y en avait qui se
+courbaient en deux pour lui faire place, d'autres encore plus
+complaisants qui s'cartaient tout fait; l'oiseau prenait son lan et
+filait en jetant un nouveau cri.
+
+Grce ce trait de caractre assurment touchant, j'aurais volontiers
+pardonn ces braves gens de nous faire touffer par leur politesse
+malentendue, mais, quoique endurci dj contre beaucoup de misres, je
+trouvai cette manire de se reposer si pnible, que j'aimai mieux
+marcher. La _diffa_ ne pouvait manquer de se faire attendre, car c'est
+une crmonie qui, dans tous les cas, demande certains prparatifs et
+dont la solennit dpend en grande partie de la lenteur qu'on y apporte.
+Tous les visages taient ruisselants; les burnouss transpiraient comme
+des langes de bain. Je ressentais, en outre, d'intolrables piqres, et
+je dis au lieutenant, qui me paraissait ne rien prouver de semblable:
+Sentez-vous?--Non, mon ami, me dis le lieutenant, mais je les vois. Si
+j'ai un conseil vous donner, c'est d'aller vous promener.--Au moment
+o je sortais, je me trouvai face face avec le cad, qui portait dans
+ses bras un petit mouton noir tout frmissant de se trouver pris et qui
+blait. Un autre grand gaillard, vtu comme le cad d'un burnouss de
+fantaisie jauntre, et lui ressemblant un peu, le suivait d'un air
+enjou, un couteau la main. Le cad, croyant m'tre agrable, me
+prsenta le pauvre animal, carta sa laine l'endroit des ctes et me
+montra qu'il tait gras et blanc. De mon ct, je fus oblig, par
+convenance, de palper cette chair vivante qu'on allait mettre la
+broche et que j'allais manger dans une heure. Mais je me fis un peu
+l'effet d'un sauvage, et la _diffa_ de Tadjemout ne m'inspira plus le
+moindre apptit.
+
+Les rues taient silencieuses, presque dsertes, l'ombre y dcroissait
+rapidement, et je n'y rencontrai que de rares habitants tendus dj
+sous le porche obscur des maisons. J'entrevis un ou deux enfants qui se
+cachaient, et je pus entendre, en passant, le tic-tac des mtiers, comme
+dans certaines cours d'El-Aghouat. Je fis le tour de la ville par l'est
+et m'acheminai, malgr la chaleur, vers le marabout blanc qu'on voit de
+loin briller dans ce tableau dcolor. C'est la spulture de
+_Sidi-Atallah_, un des patrons de Tadjemout et l'anctre des
+_Ouled-Sidi-Atallah_, petite tribu d'une centaine de tentes qui campe
+aux environs de Tadjemout, et y dpose ses grains. Le marabout commande
+la ville l'est, peu prs comme celui de Si-Hadj-Aca commande un
+quartier d'El-Aghouat. Il est entour d'un petit mur en pierres sches
+et barricad de manire ce qu'on n'y puisse entrer. Il y avait une
+multitude de loques accroches au mur par dvotion.--Puis, suivant
+l'arte du mamelon, je rentrai dans la ville par le nord.
+
+Tadjemout ne s'est point relev du sige qu'il a subi en mme temps que
+sa voisine _An-Mahdy_. Ce dbris noirtre, qu'on voit de loin denteler
+le sommet de la ville, c'est, avec une enceinte assez vaste, mais rase
+ fleur de terre, et quelques pans de murs encore tachs par le feu,
+tout ce qui reste de l'ancienne kasbah dmantele pendant la guerre.
+Toutes ces maisons si bien groupes distance sont dans le plus triste
+tat de misre et s'en vont en ruines. On a seulement relev les tours
+et rpar l'enceinte des jardins, car la grande affaire tait de
+protger les plantations.
+
+Ces jardins entourent la ville de trois cts. L'Oued M'zi la contourne
+en dcrivant comme eux trois quarts de cercle; son lit est large; il est
+contenu, du ct des jardins, par une berge leve, de terre rougetre,
+sans cailloux; de l'autre, il parat s'tendre assez loin dans la
+plaine, au moment de la crue des eaux; mais, dans cette saison de
+scheresse, il devient inutile, et n'arrose ni ne protge plus rien. On
+n'y voit pas la moindre place humide. De mme qu' El-Aghouat, il
+disparat sous le sable pour ne se montrer qu' l'poque des pluies.
+
+Le soleil tait dj presque perpendiculaire quand je m'arrtai sur les
+dbris de l'ancienne kasbah, devant le panorama de la plaine. Je
+retrouvais El-Aghouat la mme heure, avec le dsert de moins, mais
+avec une stupeur encore plus grande dans l'intrieur de cette ville
+accable de chaleur. On n'entendait rien, on ne voyait rien remuer. Au
+del de l'lot vert des jardins, l'oeil dcouvrait un horizon de
+terrains nus, caillouteux, brls, fuyant dans toutes les directions
+vers un cercle de montagnes fauves ou cendres, d'un ton charmant, mais
+o l'on devinait l'aridit de la pierre sous la tendresse inexprimable
+des couleurs. Un petit nuage unique flottait au-dessus d'un piton
+bleutre du Djebel-Amour. La ville, environne de pentes gristres, sans
+aucune ombre, enflamme de soleil, ne donnait plus signe de vie. Les
+deux chevaux que j'avais aperus en arrivant n'avaient pas chang de
+place; seulement, ils s'taient couchs, la tte du ct du nord. Il y
+avait une tente en poil noir plante parmi les ruines, et sous laquelle
+une femme en haillons battait du lait dans une outre. La nuit la plus
+profonde est pleine de gaiet ct de ce tableau dsol. On ne connat
+point en France l'effet de cette solitude et de ce silence sous le plus
+beau soleil qui puisse clairer le monde. Dans nos pays temprs, le
+soleil de midi fait sortir de terre tout ce qu'elle a de vie et de
+bruits, et semble exasprer toutes les passions joyeuses de la campagne.
+Ici, le soleil de midi consterne, crase, mortifie, et c'est l'ombre de
+minuit qui rpare et son tour redonne la vie.
+
+Une seule chose, grce des ressources de sve inconcevables, rsiste
+la consomption de ces terribles ts, qui desschent les rivires,
+corrompent les eaux qu'ils ne peuvent tarir, et ne donnent qu' peu de
+gens le temps de vieillir,--c'est la couleur verte des feuillages;
+couleur extraordinaire dont nous n'avons pas d'expression dans les
+harmonies ordinaires de la palette. Je me suis rappel les taillis de
+chne les plus verts, les potagers normands les mieux arross,
+l'poque la plus panouie de l'anne, aussitt aprs la frondaison, sans
+trouver quelque chose de comparable ce badigeonnage de vert meraude,
+entier, agaant, et qui fait ressembler tous ces arbres des joujoux de
+papier vert qu'on planterait sur du bois jaune. Ce qui rend le
+dsaccord plus bizarre et aussi la comparaison plus juste, c'est que le
+pied des arbres repose en effet sur un terrain presque tout fait nu,
+couleur de chaume, o l'on ne voit que quelques petits carrs de lgumes
+mal arross et plus mal venus, des haricots et des fves feuilles
+fltries.
+
+Ces jardins, si desschs par le pied, si verdoyants par le sommet, sont
+toute la fortune et toute la gaiet de Tadjemout. On les dit fertiles.
+Pour moi, je n'y ai vu que des pommes et des abricots. Les pommes sont
+petites, de couleur fade, et pareilles des pommes cidre, pour la
+grosseur et pour le got. Quant l'abricotier du sud, c'est un bel
+arbre, de haute taille, d'un port srieux, d'un feuillage lgant,
+rgulier, et qui conviendrait aux paysagistes de style; voil pourquoi
+je le signale en passant. C'est un feuillage arrondi par masses
+compactes ou dvelopp en longues grappes tranantes, et dont
+l'excution, naturellement indique, s'exprime par un travail serr de
+touches rondes poses symtriquement, comme des points de broderie. Cela
+rappelle exactement l'excution calme et savante du _Diogne_ et du
+_Raisin de Chanaan_. A l'automne, quand l'arbre est devenu brun, la
+ressemblance doit tre parfaite. L'abricotier, comme les pommiers
+normands et les orangers, se couvre de fruits en si grand nombre, que
+chaque feuille verte est accompagne d'un fruit d'or. Cet arbre,
+d'aspect mythologique, est, aprs les dattiers, ce qu'il y a de plus
+prcieux dans les vergers du Sud. Les abricots secs forment, tu le sais,
+le fond de la cuisine arabe; on les fait scher sur des claies, et,
+pendant tout le reste de l'anne, on en compose, avec fort peu de viande
+et beaucoup de sauce au _fel-fel_, toute sorte de ragots, entre autres
+le _hamiss_.
+
+Des grenadiers, dont les fleurs commenaient faire place au fruit; des
+poiriers; des figuiers bas, feuilles plus petites et plus fonces que
+les figuiers d'Europe; quelques pchers, au feuillage grle un peu plus
+dor que le reste; des vignes poussant en tout sens avec les plus grands
+caprices et portant dj des verjus monstrueux; par-dessus tout cela les
+aigrettes des palmiers d'un vert froid, lgrement jaunes ou
+rougissantes au point de jonction des palmes, voil les jardins de
+Tadjemout, c'est--dire de tous les ksours du Sud.
+
+Somme toute, ici les oiseaux sont plus heureux que les hommes; car ils
+se nourrissent aussi bien et vivent plus commodment. Ils ont le peu de
+fracheur que la vgtation parvient exprimer du sol, et le moindre
+vent qui remue cette atmosphre inerte et brlante de midi, ils le
+recueillent en paix dans leurs maisons mouvantes de feuillages. On ne
+les aperoit pas, et c'est peine si on les entend se dranger dans les
+feuilles quand on passe ct d'eux. Quelquefois, une petite
+tourterelle fauve, collier lilas, s'envole et se rfugie sur un
+palmier; elle agite, en s'y posant, le djerid flexible; on la voit un
+moment se balancer sur le ciel bleu, puis elle se retire au coeur de
+l'arbre, elle y pousse un ou deux roucoulements, fait mouvoir encore les
+dards aigus des palmes, et tout se tait, en mme temps que tout
+redevient immobile.
+
+Quand j'entrai dans le vestibule, o l'odeur du repas semblait avoir
+rassembl toutes les mouches et tous les affams du quartier, le cad,
+qui n'attendait plus que mon retour, fit un signal du ct des cuisines,
+et je vis apparatre, au bout d'un bton, le cadavre rissol et tout
+fumant du petit agneau noir.
+
+Aoumer fut d'une gaiet folle pendant tout le repas, et Ben-Ameur
+essaya de nous persuader que les habitants de Tadjemout seraient heureux
+de nous retenir jusqu'au lendemain; mais nos pauvres chevaux expiraient
+de chaleur dans la cour, et c'tait nous soulager tous que de nous
+mettre en route. Avant trois heures, nous prenions cong du cad et nous
+sortions par _Bab-Sfan_, porte qui s'ouvre du ct d'An-Mahdy.
+
+
+
+
+An-Mahdy, juillet 1853.
+
+
+--J'accomplissais en ce moment un de mes plus vieux rves de voyage;
+rve est le mot, car l'poque o je le faisais, en examinant la carte
+du Sahara, il tait plus que douteux qu'il pt jamais se raliser. Ce
+n'tait ni son loignement, ni la nouveaut du pays qui m'attiraient
+vers ce lieu-l, de prfrence tant d'autres, tout aussi propres
+m'mouvoir; c'tait je ne sais quoi de sduisant dans le nom, quelques
+lambeaux appris de son histoire, le bruit d'un grand personnage
+religieux luttant derrire ces remparts contre le premier homme de
+guerre de l'Afrique moderne, beaucoup d'imaginations colorant une vague
+perspective de faits et de paysage; enfin, je ne sais quelle singulire
+intuition du vrai qui m'avait fait imaginer une sorte de ville
+abbatiale, dvote, srieuse, hautaine et domine, comme Avignon, par un
+palais de pape. Chemin faisant, je me rappelais le temps o El-Aghouat
+tait encore pour Alger un pays fort mystrieux, et je pensais au nombre
+d'vnements, petits ou grands, que le hasard avait d combiner pour
+faciliter ma promenade; et ce qui m'tonnait le plus dans tout cela,
+c'tait d'en tre aussi peu surpris et de trouver tout simple que
+j'eusse djeun le matin Tadjemout et que j'allasse prsent dner
+An-Mahdy.
+
+Nous avions devant nous une plaine unie, pierreuse, sans aucun accident
+de terrain et sans varit d'aspect. A droite et gauche, fuyaient
+paralllement deux bourrelets d'une couleur exquise et seulement tachs
+d'ombres pareilles des gouttes d'eau bleue. A l'extrmit de la
+plaine, on distinguait un renflement dans la ligne droite de l'horizon;
+c'tait derrire ce mouvement du sol que nous allions voir apparatre
+An-Mahdy. La montagne au del devenait plus bleutre mesure que le
+soleil inclinait de son ct. De petits sentiers gristres se
+dirigeaient en droite ligne dans la plaine et menaient sans dtours de
+Tadjemout An-Mahdy. Il n'en fallait pas davantage pour indiquer le
+voisinage d'une ville frquente.--Ces deux ou trois sentiers, spars
+par des intervalles presque gaux, o la terre est battue, o il y a
+moins de cailloux qu'ailleurs, c'est une grande route de caravane. Le
+gros de la troupe marche la file dans le sillon du milieu, le plus
+poudreux, le seul qui ne soit jamais interrompu; les cavaliers
+d'escorte, les conducteurs de chameaux vont paralllement dans les
+petits sentiers latraux, la file aussi, car il n'y en a gure o l'on
+remarque le passage ordinaire de plus de deux cavaliers de front. La
+route se trouve ainsi trace dans la direction la plus courte. Quand on
+rencontre une touffe d'_alfa_, de _chih_ ou de _k'tf_, on la tourne;
+l'herbe continue de pousser; et c'est le chemin qui fait un circuit,
+grce l'imperturbable rgularit des voyageurs. Je m'amusais
+reconnatre la large empreinte des chameaux, le pied des chevaux, celui
+des hommes. De loin en loin, nous retrouvions des marques de roues,
+presque effaces par les pluies d'hiver. N'tait-ce pas la voie des
+canons qui sont venus d'_El-Biod_ mitrailler les murs d'El-Aghouat? De
+rares gangas, qu'on ne voyait pas, faisaient entendre au-dessus de nos
+ttes de faibles cris perdus dans le silence. A gauche, et sur des plans
+inclins qui remontaient vers les collines, on distinguait de temps en
+temps des points fauves tachs en dessous de blanc. Ces points fauves
+taient mobiles, et malgr l'norme distance, on voyait le lustre du
+poil. C'taient des gazelles qui paissaient parmi des _alfa_
+jaunissants. Le chemin que nous suivions tait couvert de leurs traces;
+on et pu dire que _la terre exhalait le musc_.
+
+A moiti chemin peu prs, nous vmes venir nous deux voyageurs
+pied, conduisant trois petits nes. Deux de ces nes taient chargs; le
+troisime, velu comme un ours et de la taille d'un gros mouton, trottait
+gaiement en avant des autres et s'arrtait frquemment pour accrocher au
+passage un rameau ple de _k'tf_. Les hommes taient ngres, mais de
+vrais ngres pur sang, d'un noir de jais, avec des rugosits sur les
+jambes et des plissures sur le visage, que le hle du dsert avait
+rendues gristres: on et dit une corce. Ils taient en turban, en
+jaquette et en culotte flottante, tout habills de blanc, de rose et de
+jonquille, avec d'tranges bottines ressemblant de vieux brodequins
+d'acrobates. C'taient presque des vieillards, et la gaiet de leur
+costume, l'effet de ces couleurs tendres accompagnant ces corps de
+momies me surprirent tout de suite infiniment. L'un avait au cou un
+chapelet de fltes en roseau, comme le fou de D'jelfa; il tenait la
+main une musette en bois travaill, incruste de nacre, et fort
+enjolive de coquillages. L'autre portait en sautoir une guitare forme
+d'une carapace de tortue, emmanche dans un bton brut.
+
+Quant aux nes, je fus longtemps deviner ce qu'ils avaient sur le dos.
+Outre plusieurs tambourins orns de grelots, d'autres instruments de
+musique, reconnaissables leur long manche, et un amas de loques
+fanes, je voyais, distance, quelque chose comme une quantit de
+paquets de plumes ondoyer au-dessus de la charge et flotter confusment
+jusque sur leurs oreilles. En approchant, je m'aperus que ces paquets
+taient de toutes les couleurs et de la plus singulire apparence;
+c'taient peu prs des oiseaux par le plumage; par la forme, c'taient
+des btes impossibles; et, ce qui m'tonna le plus, ce fut de voir que
+chacun de ces monstres avait positivement un bec et deux pattes. Il y en
+avait un grand nombre de tailles diverses, et tous d'une composition
+plus ou moins propre frapper l'esprit; les uns petits, arms d'un bec
+norme et monts sur des chasses de flamands; les autres, pesants comme
+une outarde, avec une tte imperceptible et des pieds filiformes;
+d'autres d'un air tout fait farouche, auxquels il ne manquait que le
+cri pour tre l'idal de ce qui fait peur.--Imagine, mon cher ami, ce
+qui peut sortir de la fantaisie d'un ngre, quand il s'amuse refaire
+des oiseaux avec des peaux cousues, des pattes et des ttes rapportes.
+
+C'taient donc des bateleurs avec leurs marionnettes. Ils sortaient
+d'An-Mahdy, o je doutai qu'ils eussent fait leurs frais, et s'en
+allaient par Tadjemout, chez les Ouled-Nayls d'abord, puis dans les
+douars du Tell, essayer l'effet de leur innocente industrie. Je dis
+Aoumer de les questionner: mais ils parlaient fort peu l'arabe, et
+faute de nous comprendre, je ne pus savoir d'o ils venaient. Le seul
+nom que je reconnus dans le rcit fait en langue ngre de leur longue
+odysse fut _Ouaregla_.--C'est une ville o l'on aime beaucoup rire,
+dit Aoumer.--A tout hasard, je leur criai: _Kouka_, _Kano_, et tout ce
+que je connaissais de noms appartenant au _Bernou_. Ils se mirent rire
+avec cette aimable gaiet des ngres, les plus francs rieurs de tous
+hommes, et ils rptrent: _Kouka_, _Kano_, d'un air de connaissance:
+j'en conclus, peut-tre tort, qu'ils pouvaient bien avoir des
+relations avec le lac _Tchad_ ou le _Haoussa_. Ils nous demandrent de
+l'eau. Heureusement que l'outre tait pleine. Aprs quoi, nous nous
+souhaitmes mutuellement bon voyage, et je me retournai pour les voir
+s'loigner dans la direction de Tadjemout, qui n'apparaissait plus au
+fond de la plaine, prsent dore, que comme une tache grise au-dessus
+d'une ligne verte.
+
+La premire fois que je traversai la Metidja, pour aller d'Alger
+Blidah, je fus d'abord tonn (j'tais dbarqu de la veille) de faire
+ce trajet en diligence, peu prs comme sur une route de France; mais
+je le fus bien davantage de rencontrer, au milieu de la plaine, un
+Auvergnat en veste de velours olive et coiff d'une casquette de
+loutre, qui portait devant lui un orgue de Barbarie et en jouait tout en
+marchant. C'tait peu prs l'endroit qu'on appelle les
+Quatre-Chemins: la plaine tait verte, hrisse de palmiers nains; on
+voyait et l, entre la route et la montagne, pointer une tte isole
+de palmier en ventail; le magnifique encadrement de l'Atlas enfermait
+l'horizon dans un cercle vein de bleu, couronn de neiges, et d'une
+imposante tournure; c'tait une admirable entre. Je venais d'apercevoir
+un chacal qui traversait la route, comme aurait fait chez nous un
+renard; et je voyais de loin, poses parmi les joncs, deux cigognes dont
+l'une, comme l'ibis antique, tenait dans son bec quelque chose qu'on
+pouvait prendre pour un serpent. L'Auvergnat jouait l'air de la _Grce
+de Dieu_. Ce jour-l je fus indign.--Hier, en me sparant des musiciens
+ngres, ce souvenir m'est revenu, et je l'ai pris avec moins d'amertume.
+Il m'a sembl que cette nouvelle rencontre donnait un sens philosophique
+ la premire. Je comparais ces pauvres migrants venus, l'un de
+_Bernou_, l'autre du Cantal ou de la Savoie, et je n'ai pu m'empcher
+d'admirer encore davantage les combinaisons du hasard, en pensant qu'un
+jour ils se rencontreraient peut-tre, l'un avec sa guitare d'caille,
+l'autre avec son coffre musique, et qu'ils joueraient ensemble des
+airs ngres et des airs parisiens, au milieu d'une ville arabe devenue
+franaise.
+
+Vers six heures, nous perdmes Tadjemout de vue; et presque aussitt,
+nous dcouvrions devant nous la silhouette massive, crase, lgrement
+renfle vers le milieu, d'une ville solitaire, de couleur brune, marque
+de deux points plus clairs vers le centre: c'tait An-Mahdy. A ce
+moment, le soleil, qui dclinait vers les montagnes, prenait dj la
+ville revers, en dessinait seulement les contours dentels, et noyait
+dans un rayonnement ml de violet et de bleu verdtre les premiers
+chelons du Djebel-Amour. A mesure que nous approchions, le jour
+baissait; l'heure ne pouvait tre mieux choisie pour entrer dans cette
+ville longtemps mystrieuse et demeure sainte. Cette demi-clart du
+soir qui n'allait nous la montrer que confusment, l'ombre qui
+commenait l'envelopper avant que nous en fussions trop prs, tout
+cela convenait merveille au sentiment particulier ml de curiosit et
+de respect que m'inspirait An-Mahdy.
+
+Il tait sept heures quand nous atteignmes le pied du rempart. C'est
+une muraille en maonnerie solide, avec des crneaux trs rapprochs, et
+coiffs de petits chapiteaux en pyramides. Aoumer nous avait prcds
+pour prvenir le cad de notre arrive, et nous entrmes dans la ville
+trs modestement escorts d'un seul cavalier. En de du rempart rgne
+un mur moins lev, qui forme l'enceinte intrieure des jardins, de
+sorte que les jardins ont, comme la ville, une ceinture continue. Entre
+ce mur et le rempart passe un chemin de ronde troit et sinueux. C'est
+par l que le guide nous fit tourner pour aller gagner la grande porte:
+_Bab-el-Kebir_. Cette porte a l'air d'une entre de forteresse; elle est
+pratique dans une haute muraille et flanque de deux grosses tours
+carres. Elle est beaucoup plus leve que ne le sont d'habitude les
+portes des villes arabes; elle a de solides battants arms de ferrures;
+un encadrement de chaux en dessine le contour, presque aussi large que
+haut; une banquette dalle de pierres grises, polies comme du fer us,
+garnit extrieurement le pied du mur. Le porche est profond, avec des
+enfoncements mnags dans l'paisseur des tours latrales, et forme
+l'intrieur une vritable place d'armes.
+
+La rue sur laquelle on dbouche aprs avoir franchi la vote complte
+cette entre monumentale. Elle est trs large pour une rue arabe,
+comprise entre deux grands murs svres, btis de pierres, sans
+ouvertures, et si propre qu'on la dirait balaye. Au bout de cent pas,
+elle tourne angle droit au pied d'une maison blanche, d'architecture
+mauresque, et dont la forme singulire rappelle la fois le palais et
+la mosque. Cette maison blanche, leve, perce l'tage suprieur de
+fentres en ogives prcieusement sculptes, est l'une des maisons du
+marabout Tedjini; c'est aussi le lieu de sa spulture et la mosque
+d'An-Mahdy. Ce nom de Tedjini, qui n'veillera chez toi, quand tu me
+liras, qu'un intrt bien vague, ce seul nom, quand je l'entendis sortir
+avec componction des lvres du petit Ali, me fit prouver, mon cher
+ami, une motion trs sincre. Il imprimait ce qui m'entourait un
+caractre prcis de grandeur, d'hrosme et de saintet. Je sentis que
+l'me de cet homme vaillant animait encore cette ville l'air si
+hautain et si recueilli. Mes imaginations d'autrefois ne m'avaient pas
+tromp, An-Mahdy ne ressemblait rien de ce que j'avais vu et
+rpondait tout ce que j'avais rv.
+
+Une troupe de chameaux sans gardien encombrait la rue dans toute sa
+largeur. En de et au del de ce groupe silencieux, il n'y avait
+personne. La rue dserte se remplissait paisiblement de cette ombre
+poudreuse et de couleur rousse, ombre palpable, charge de chaleur,
+d'odeurs confuses, qu'on ne trouve que dans les villages arabes du Sud,
+ la tombe de la nuit. La terrasse de la maison de Tedjini tait
+occupe par un petit nombre de gens qui tous regardaient du mme ct,
+du ct des montagnes. Ils nous virent entrer, tourner l'angle de la
+rue, sans distraire leur attention de l'objet qui paraissait l'attirer
+dans la direction du couchant.
+
+Le cad prvenu nous attendait quelques pas de l, devant une maison
+de belle apparence, sorte de _Dar-dyaf_, o l'on nous fit entrer, et que
+nous occupons seuls. La cour est grande, et nos chevaux sont logs dans
+des curies spacieuses; un escalier bien construit mne l'tage, o
+nous avons une chambre en galerie pour le jour, et une belle terrasse
+garnie de tapis pour la nuit.
+
+Le cad actuel d'An-Mahdy n'a rien de frappant, ni dans les traits ni
+dans les manires; mais il reprsente convenablement l'autorit civile,
+dans cette municipalit, aujourd'hui bourgeoise et dvote. C'est un
+homme simple et digne, dont la physionomie fine, quoique trs placide,
+le vtement de grosse laine blanche, le chapelet de bois noir et la
+coiffure basse font penser au magistrat et au prtre, beaucoup plus
+qu'au chef militaire. Son accueil fut grave et froid comme sa personne;
+et j'y remarquai tout de suite une sorte de distraction mle d'gards,
+qui n'tait pas de l'impolitesse, mais qui, bien videmment, ne marquait
+aucun empressement. A peine avions-nous eu le temps de lui rpter
+l'objet de notre visite, il l'avait appris dj par la lettre
+d'introduction, qu'il nous quitta. C'tait contre tous les usages, et je
+m'en tonnai. Quelques minutes aprs, vint la diffa.--Les deux spahis
+soulevrent les langes bleus qui, suivant la coutume, couvraient les
+plats, et je vis, leur visage, qu'il se passait quelque chose de
+grave. C'taient du kouskoussou d'orge et des mets de la dernire
+qualit. Aoumer se leva, d'un air important, prit un des plats et dit
+l'un des serviteurs: Emporte, et dis au cad qu'on s'est tromp. Y
+avait-il erreur? C'est ce qu'on ne put savoir; mais, au bout d'un
+instant, le cad lui-mme reparut, accompagnant un souper qui
+quivalait des excuses, et suivi cette fois d'un cortge assez
+nombreux de serviteurs et d'amis.
+
+Ils demeurrent tous debout l'angle de la terrasse; et bientt
+j'entendis qu'ils discutaient entre eux en considrant le soleil
+couchant.
+
+--Savez-vous ce qui se passe? me dit tout coup le lieutenant: ils
+attendent encore la lune, et le Rhamadan n'est pas fini.--Aoumer jeta
+fort irrligieusement un clat de rire de _giaour_ et continua
+d'affirmer que tout le monde L'Aghouat l'avait vue la veille au soir,
+ sept heures trente-cinq minutes.
+
+--Ce qu'il y a de sr, c'est que nous les ennuyons beaucoup, dis-je au
+lieutenant; cela se voit, et je crois convenable de nous expliquer.
+
+Nous exposmes donc que nous avions calcul notre dpart de manire ne
+les point gner; que nous tions parti d'El-Aghouat sept heures
+trente-cinq minutes du soir et au coup de canon qui avait annonc la fin
+du jene, pour tre plus certains de n'arriver An-Mahdy que le
+premier jour du _Baram_. Je racontai les prparatifs qu'on faisait ce
+moment chez leurs voisins; que toutes les cuisines fumaient; que la
+ville tait pleine de l'odeur des viandes; et je pris tmoin les deux
+spahis et le petit Ali. Mais tout cela on nous rpondit que si les
+Beni-l'Aghouat avaient vu la lune nouvelle, c'est qu'ils y regardaient
+de moins prs qu'ailleurs; que dans An-Mahdy on tait plus formaliste,
+et que le jene durait encore.
+
+A ce moment, le cad tendit le bras vers l'horizon; et nous vmes, tous
+ensemble, apparatre dans la pleur du couchant le demi-cercle mince et
+long de la lune naissante. Il se dcoupait, avec la prcision d'un fil
+d'argent, sur un ciel parfaitement pur, couleur d'or vert. Au-dessous
+d'elle, scintillait une petite toile brillante comme un oeil qui se
+dilate en souriant. On regarda quelques minutes ce signal charmant de la
+fin d'un long jene. L'astre tait si prs des montagnes qu'un moment
+plus tard il cacha un des bouts effils de son disque, puis disparut
+tout fait.
+
+Le cad, plus occup de ce qu'il venait de voir que de notre prsence,
+descendit alors, suivi de ses serviteurs, et s'en alla proclamer que le
+Rhamadan tait accompli pour l'an de l'hgire 1269. Son fils, un grand
+enfant, doux de visage et dj grave dans son maintien, se coucha, sans
+rien dire, sur le tapis, afin de passer la nuit prs de nous. Quant
+moi, le sommeil ne tarda pas me prendre; j'entendis vaguement des
+chants qui ressemblaient des cantiques et des psalmodies qui n'avaient
+rien de joyeux sortir de la maison mortuaire de Tedjini; je regardai,
+pendant un moment, luire les toiles au-dessus de ma tte; et, sans
+attendre la fin du repas, ple-mle avec les plats de bois et les
+_mardjel_ de lait, je m'endormis au milieu de la table manger qui
+tait en mme temps notre lit.
+
+
+
+
+An-Mahdy, juillet 1853.
+
+
+--La premire impression demeure; An-Mahdy me rappelle Avignon; je ne
+saurais expliquer pourquoi, car une ville arabe est ce qu'il y a de
+moins comparable une ville franaise; et la seule analogie d'aspect
+qu'il y ait entre ces deux villes consiste dans une ligne de remparts
+dentels, une couleur peu prs semblable, d'un brun chaud, un monument
+qui se voit de loin et couronne avec majest l'une et l'autre, mais
+c'est une sorte d'analogie morale, une physionomie galement taciturne;
+un air de commandement avec des dispositions de dfense, quelque chose
+de religieux, d'austre; je ne sais quel mme aspect fodal qui
+participe la fois de la forteresse et de l'abbaye. Elles se
+ressemblent par l'effet produit, et peut-tre cette comparaison tout
+imaginaire te donnera-t-elle une ide juste de ce qui est.
+
+La ville est pose sur un renflement de la plaine et dcrit une ellipse.
+On trouve qu'elle a la forme d'un oeuf d'autruche coup en deux dans
+le sens de sa longueur. Toute la partie des fortifications est
+admirablement construite et dans un superbe tat d'entretien. Le tableau
+gnral, au lieu de chanceler en tous sens et d'incliner sous tous les
+angles, suivant l'habitude des villages sahariens, garde un aplomb de
+lignes et se dessine par des angles droits trs satisfaisants pour
+l'oeil.
+
+Les jardins qui ont t rass dpassent peine le sommet des murs de
+clture, sous forme d'un bourrelet vert. Un seul arbre a survcu; il
+s'lve assez tristement dans un enclos dsert. Le pauvre k'sour
+d'_El-Outaya_, abandonn sans verdure et sans abri dans sa plaine
+ingrate, entre El-Kantara et Bisk'ra, tmoigne de cette manire gnrale
+d'entendre la guerre. J'y ai vu l'unique palmier qui fut laiss debout,
+pour apprendre l'tranger qu'il y avait eu l une oasis. An-Mahdy en
+a conserv deux, l'un au nord, l'autre au sud des jardins.
+
+An-Mahdy n'a point de rivire, mais on voit de loin entre la ville et
+la montagne un point blanc de maonnerie qui indique la tte de la
+source _An-Mahdy_. Arriv la porte Bab-el-Sakia, le ruisseau se
+dverse dans un bassin d'o il va, par deux cluses, arroser les
+jardins. Ici, comme El-Aghouat, il y a le rpartiteur des eaux, avec
+son sablier qui sert d'horloge toute la ville.
+
+C'est un kilomtre peu prs des jardins qu'tait campe l'arme
+d'Abd-el-Kader. On montre encore, prs de l'_An_, la place occupe par
+la tente de l'mir. Elle est marque par une assise de pierres ranges
+circulairement, comme autour des tentes dans les _douars_ sdentaires;
+c'tait annoncer d'avance l'intention de ne pas lcher pied. Comme tu le
+sais, le sige dura neuf mois. Mais la ville avait des puits; elle tait
+arme, approvisionne de tout, dbarrasse des bouches inutiles;
+Tedjini n'y avait gard avec lui que trois cent cinquante hommes, les
+meilleurs tireurs du dsert; l'assaut fut impossible. Il y eut un moment
+o, fatigu de la canonnade et voyant sous ses yeux couper ses eaux,
+dvaster ses jardins, Tedjini fit offrir son ennemi de vider la
+querelle dans un combat singulier. Mais il tait couvert d'amulettes,
+prtendirent les T'olba du camp d'Abd-el-Kader, et, la partie tant
+juge ingale, le combat n'eut pas lieu. Ce fut toute une Iliade; et
+cela finit par un trait qui fut aussi perfide que le cheval de
+Troie.--L'mir avait jur, crivait-il, d'aller faire sa prire la
+mosque d'An-Mahdy. Cette considration pieuse alla droit l'me du
+marabout. Les conventions arrtes, leur excution jure sur le Coran,
+Tedjini se retira El-Aghouat, avec ses femmes et sa suite.
+Abd-el-Kader entra dans la ville, fit abattre les murs et saccager les
+maisons; il respecta pourtant celle du marabout. Puis, press par les
+vnements, il se retira et, presque aussitt, retourna contre nous son
+pe dshonore par cette guerre impie. Tous ces faits, historiquement
+trs petits, ne te semblent-ils pas prpars pour la lgende? Et vois-tu
+ce [Greek: Mnin aeide thea] entonn par leur pote arabe... O muse!
+chante la colre de Si-Hadj-Abd-el-Kader, fils de Mahieddin?
+
+Tedjini est mort, il y a quatre mois, laissant un jeune fils et douze
+filles; il avait eu quinze ans de paix pour rebtir sa ville et relever
+ses remparts. Aprs ce court et glorieux moment d'exaltation guerrire,
+il reprit paisiblement sa vie de reclus et ne voulut plus la consacrer
+qu'aux bonnes oeuvres, ne s'occupant des affaires de personne, mais ne
+voulant point qu'on se mlt des siennes et demandant qu'on le laisst
+libre dans l'administration intrieure de son petit tat, j'allais dire
+de son diocse. Je ne suis plus de ce monde, crivait-il bien des
+annes avant de le quitter. Un jour qu'il tait seul en prire dans son
+oratoire, on entendit un grand cri. Son domestique de confiance, qui se
+tenait dehors, entra et le trouva tendu et sans parole, et expirant.
+
+Cependant on eut quelques doutes sur la ralit de cet vnement; et,
+pour prvenir toute supercherie, un officier d'El-Aghouat fut envoy
+An-Mahdy, avec mission de se faire ouvrir le cercueil et de constater
+que ce grand personnage tait bien rellement mort. L'identit reconnue,
+on la fit publiquement proclamer; ce qui n'empcherait pas, dit-on,
+qu'on ne le ressuscitt, si les vnements y donnaient lieu.
+
+Tedjini laisse dans tout le dsert une immense renomme; et l'autorit
+religieuse de son nom lui survivra jusqu'au jour o le peuple arabe
+perdra la mmoire de ses marabouts. C'est maintenant un privilge
+perptuit. Tedjini n'est plus un saint homme, c'est un saint, et sa
+maison devient une chapelle. Selon la coutume des marabouts, il a achev
+sa vie ct de son tombeau, et il n'a pas eu changer de place pour
+passer d'un asile l'autre. Le mausole qui servait de spulture ses
+anctres est trs richement entour de balustrades sculptes, peintes et
+dores; il a t fait Tunis, puis apport An-Mahdy et mont pice
+pice.
+
+C'tait hier le jour des dvotions arabes; et, toute la matine, de
+longues files de femmes et d'hommes se sont rendues processionnellement
+ la mosque. Nous allons nos glises en France peu prs comme les
+coliers vont la classe: un par un pour entrer; la messe dite, on sort
+en foule. A la porte des mosques arabes, c'est un va-et-vient continuel
+de croyants qui vont prier et de croyants qui en reviennent; toujours le
+mme silence et pas plus d'empressement aprs qu'avant. Tous ces gens-l
+sont fort beaux, pleins de la mme gravit, trop propres pour des
+pauvres, trop peu luxueux pour des riches. A leur voir tous le mme
+vtement de grosse laine, le mme hak pais sur la tte, maintenu par
+une simple corde grise, un chapelet pareil au cou, le mme air
+d'austrit calme, la mme indiffrence pour l'tranger, on dirait un
+sminaire de vieillards qui se rend aux plus graves crmonies.
+
+Rien ne rappelle ici la vie de la tente, pastorale et guerrire, ni la
+vie seigneuriale et arme du bordj. J'ai pu tudier dans diffrents
+lieux ces cts bien distincts de l'existence arabe, et j'ai toujours
+trouv la poudre, le cheval, les armes de combat ou de chasse mls
+plus ou moins aux scnes les plus familires. Ici, nulle _fantasia_,
+surtout quand il s'agit d'acte de pit. Depuis mon arrive, je n'ai pas
+entendu le pas d'un cheval; on dirait un pav de sanctuaire, o ne
+marchent que des gens d'glise. Je n'ai vu ni ceinturon arm, ni bottes
+ perons; tous portent la sandale du bourgeois, et ceux du dehors le
+brodequin lac des voyageurs. Un trait de caractre que je trouve grav
+sur ces physionomies placides, c'est une grande confiance en eux-mmes.
+Ils parlent avec un sourire plein de comparaisons orgueilleuses des
+pauvres murailles d'El-Aghouat qui sont tombes devant nos canons; et
+c'est alors pour considrer les leurs avec la scurit de gens qui sont
+en possession de deux sentiments: la volont d'tre inoffensifs, la
+certitude de rsister.
+
+Les femmes vont aux mosques, ce que je n'avais vu nulle part. Elles se
+rendaient en foule au marabout avec autant de solennit et d'une marche
+encore plus dvote que les hommes. C'est le mme costume qu'
+El-Aghouat, avec ce dtail de plus que toutes portent la _melhafa_
+(mante), et sont hermtiquement voiles.
+
+Je m'tais assis au fond de la rue de manire les voir descendre de
+l'intrieur de la ville; elles passaient devant moi pour entrer dans la
+ruelle qui conduit au lieu des prires. Une grande ombre, projete par
+la maison de Tedjini, descendait sur la voie, trs large en cet endroit,
+remontait sur les piliers d'un fondouk construit en face, et ne
+laissait, dans la lumire dore du soleil, que la partie suprieure du
+fondouk et des maisons qui le suivent. L'ombre tournait avec la rue,
+montait avec elle, s'allongeant ou se rtrcissant selon le mouvement du
+terrain. Une plaque d'un bleu violent servait de plafond ce tableau,
+clair de manire donner plus de mystre la rue et mettre tout
+l'clat dans le ciel. Du ct de l'ombre, et contre le pied du mur,
+s'alignait une range d'Arabes assis, couchs, rassembls sur eux-mmes
+ou poss de ct dans ces attitudes de repos grandioses qui sont
+manires l'Acadmie, et qui sont tout simplement vraies, chez les
+matres comme dans la nature.
+
+Les femmes arrivaient du ct du soleil, longeant les murs, htant le
+pas, surtout en passant devant nous, pour chapper le plus vite possible
+aux regards des infidles; tantt deux ensemble, cte cte, tranant
+aprs elles une toute petite fille en haillons, pendue aux bouts
+flottants de leur hak; tantt par groupes nombreux, avec une ampleur de
+vtements et une abondance de plis qui remplissaient la rue d'un tumulte
+lger, trs mystrieux entendre. Quelquefois, un groupe de trois
+venait isolment: celle du milieu, peut-tre la plus jeune, semblait
+soutenue par les deux autres, chacune d'elles ayant un bras pass autour
+de sa taille et l'abritant sous un pan de son voile. Ce groupe,
+magnifiquement compos, s'avanait tout d'une pice, sans qu'on vt ni
+geste, ni pas qui le ft mouvoir, par un mouvement simultan qui
+semblait unique; les trois voiles n'en formaient plus qu'un, et l'on
+devinait confusment la forme des corps sous ce mme vtement d'une
+ampleur dmesure.
+
+Peut-tre m'et-il t possible d'entrer dans la mosque; mais je ne
+l'essayai point. Pntrer plus avant qu'il n'est permis dans la vie
+arabe me semble d'une curiosit mal entendue. Il faut regarder ce peuple
+ la distance o il lui convient de se montrer: les hommes de prs, les
+femmes de loin; la chambre coucher et la mosque, jamais. Dcrire un
+appartement de femmes ou peindre les crmonies du culte arabe est mon
+avis plus grave qu'une fraude: c'est commettre, sous le rapport de
+l'art, une erreur de point de vue.
+
+Bab-el-Kebir, l'entre de la principale rue, les abords de la maison de
+Tedjini, voil, au surplus, tout ce qu'il y a d'intressant et d'inusit
+dans la physionomie intrieure d'An-Mahdy. Le reste se ressent de la
+ngligence et de l'incurie du peuple arabe, et le haut quartier n'est
+gure mieux bti qu'El-Aghouat. L, comme partout, ce sont des portes
+claire-voie, des ruelles malpropres et des maisons en pis, consumes
+par le soleil; des enfants posts en embuscade et qui fuient devant
+nous; des femmes un peu plus sauvages qu'ailleurs, qui se lvent notre
+approche et rentrent prcipitamment sous le porche obscur des maisons;
+des hommes indiffrents, qui se soulvent pesamment de leurs lits de
+repos et nous saluent d'un air un peu superbe pour de simples petits
+bourgeois.
+
+Notre maison confine aux jardins du ct du sud-ouest. De ma terrasse,
+en m'accoudant sur un mur crnel qui fait partie du rempart, j'embrasse
+une grande moiti de l'oasis et toute la plaine, depuis le sud, o le
+ciel enflamm vibre sous la rverbration lointaine du dsert, jusqu'au
+nord-ouest, o la plaine aride, brle, couleur de cendre chaude, se
+relve insensiblement vers les montagnes. Ces vues de haut me plaisent
+toujours, et toujours j'ai rv de grandes figures dans une action
+simple, exposes sur le ciel et dominant un vaste pays. Hlne et Priam,
+au sommet de la tour, nommant les chefs de l'arme grecque; Antigone
+amene par son gouverneur sur la terrasse du palais d'OEdipe et
+cherchant reconnatre son frre au milieu du camp des sept chefs,
+voil des tableaux qui me passionnent et qui me semblent contenir toutes
+les solennits possibles de la nature et du drame humain. Quel est ce
+guerrier au panache blanc qui marche en tte de l'arme?...--Princesse,
+c'est un chef.--Mais o est donc ce frre chri?--Il est debout ct
+d'Adraste, prs du tombeau des sept filles de Niob. Le vois-tu?--Je le
+vois, mais pas trop distinctement.
+
+Je pense en ce moment qu'il y eut des scnes pareilles, avec les mmes
+sentiments peut-tre, sur cette terrasse o je t'cris. Je regarde la
+place vide o tait le camp, et je vois le bloc carr et blanc de
+l'_An_, pareil au tombeau de _Zethus_.
+
+J'oubliais de te dire que dans ma promenade de ce matin, j'ai trouv un
+clat d'obus tomb prs des murs des jardins, pendant le sige de 1838;
+et dans la ville, un gant franais apport je ne sais par qui et jet
+sur un fumier, o barbotaient trois oies grises, oiseaux plus rares ici
+que les autruches.
+
+
+
+
+Tadjemout, juillet, au soir.
+
+
+--Revenus ce soir Tadjemout. Pour viter l'hospitalit du cad, nous
+avons pris le parti de camper en dehors de la ville prs du ruisseau, au
+pied d'un mur de jardin. Au moment o nous arrivions, un Arabe tait
+assis par terre, au centre d'un cercle form par cinq dromadaires. Il
+avait dans son burnouss une brasse d'herbe et la leur distribuait brin
+ brin. Les cinq btes, couches le cou en avant, promenaient autour de
+ses genoux leur tte bizarre, et se disputaient avec de sourds
+grognements cette maigre pture, souvenir de la saison fertile. Le
+chamelier nous a cd sa place; c'est une pente en terre battue, sans
+cailloux, bien choisie pour recevoir un tapis.
+
+Cette fois, ce fut mon tour de dire au lieutenant: Prenons-nous la
+tente? Le lieutenant s'empressa de rpondre: Ce n'est pas la peine. Et
+je dis en riant au petit Ali: C'est bien, ne dfais rien, le paquet
+sera tout ficel pour le prochain voyage.
+
+En ralit, nous aurions pu simplifier encore nos bagages, et supprimer
+du mme coup le guide et le mulet.
+
+Mais le lieutenant prtend qu'ils font bien ensemble, et que, sans eux,
+nous aurions eu l'air de pauvres.
+
+La nuit descend tide et tranquille sur ce triste pays toujours
+paisible, quoiqu'un peu moins inanim qu'en plein jour. Au lieu de
+n'avoir pas d'ombre, il n'a presque plus de lumire, et le brouillard
+gris qui s'amasse au-dessus de la ville ressemble de la fracheur. Des
+silhouettes silencieuses passent au sommet d'un mamelon aride, dcoupes
+sur un ciel orang, et disparaissent dans le chemin dj sombre qui mne
+ _Bab-Sfain_. Par moments, les palmiers se balanent comme pour secouer
+la poussire du jour; et l'on entend dans la ruelle voisine un bruit
+d'cuelles remuant de l'eau, et le ruissellement des outres qu'on
+remplit.
+
+Il nous sera difficile d'viter la diffa; car nous remarquons qu'un
+certain mouvement de gens affairs s'tablit de la ville notre
+bivouac. Le cad, qui s'est rendu prs de nous, a l'air de donner des
+ordres. Il porte encore ce disgracieux burnouss de couleur jaune; il est
+riant, et sa figure presque rose, sans barbe, avec des yeux bleu clair,
+manifeste par une expression joviale le plaisir qu'il a de nous revoir.
+A notre gauche, et sur le mamelon qui nous domine, on voit s'assembler
+des curieux qui pourraient bien tre attirs par les prparatifs d'un
+repas.
+
+En attendant, et pour n'tre pas en retard de politesse avec lui, nous
+offrons au cad une bougie, un pain qui date d'El-Aghouat, deux citrons
+et une pleine gamelle de caf. On forme le cercle. Il est devenu
+nombreux. Je me demande comment tout ce monde va s'en tirer avec deux
+citrons et trois gobelets.
+
+Le cad prend un des citrons, un seul, l'autre est mis de ct, y fait
+un petit trou, y appuie ses lvres, et, discrtement, en exprime un peu
+de jus, puis il le passe son voisin. De bouche en bouche, le citron
+fait le tour du cercle et revient, n'ayant plus que l'corce, entre les
+mains du cad, qui, prcieusement, le dpose dans le capuchon de son
+burnouss, comme pour le faire servir plus d'un rgal. Quant aux trois
+gobelets, remplis jusqu'aux bords, chacun y boit de mme, son tour et
+avec conomie. Aprs qu'on les eut dposs, bien vids, tu peux le
+croire, au milieu du cercle, un des mieux mis de nos convives, et qui
+semblait des mieux nourris, s'est assur, en les essuyant de la langue
+et du doigt, qu'il n'y restait plus rien que l'odeur du caf bu.
+
+La fte se complique; voici maintenant des musiciens et des chanteurs.
+Nous allumons une bougie de plus. J'apprends que c'est Aoumer et
+Ben-Ameur qui se font donner de la musique et payent cette partie du
+divertissement. Un grand feu s'allume dix pas de nous. Je distingue de
+ma place la forme obscure d'un gros mouton qu'on fait tourner au milieu
+de la flamme; autour, sont penches des figures attentives de
+cuisiniers, avec des airs si avides, que je me demande s'ils sont l
+pour faire cuire le mouton ou pour le manger.
+
+Il est onze heures. Je donnerais toutes les diffa du monde pour un peu
+de sommeil. Cette fois j'abandonne ma part du dner, et je dois dire que
+personne n'a l'air offens de ce dfaut d'usage.
+
+Si quelque chose gale la sobrit des Arabes, c'est leur gloutonnerie.
+Admirables estomacs, qui tantt ne mangent pas de quoi satisfaire un
+enfant, et tantt se satisfont tout juste avec ce qui toufferait un
+ogre. Rien ne peut rendre la prcipitation des mchoires, le jeu rapide
+des doigts dpeant la viande, ou roulant la farine en grain du
+kouskoussou, et l'effrayante gourmandise des visages. Notre amateur de
+caf fait des prodiges; il ne se sert plus de ses dents; des deux mains,
+comme un jongleur se sert de ses bills, il jette bouche sur bouche
+dans sa bouche grande ouverte; ce n'est plus manger, on dirait qu'il
+boit. Le cad ne le cde personne.
+
+Il y a trois tables: la premire, compose des personnages, a le
+privilge de prlever le meilleur du plat et d'arracher toute la peau
+rissole du rti; la seconde, son tour, a droit tant de minutes de
+coups de dents; je m'inquite de ce qui va rester la troisime,
+compose des serviteurs, des tout jeunes gens et des musiciens, quand le
+dner sortira des mains des notables.--Tout le monde a l'air
+profondment repu; et des bruits de satisfaction se font entendre.
+L'auteur de ces inconvenances dit avec sang-froid l'_hamdoullah_, je
+remercie Dieu; on lui rpond de mme _Allah iaatiksaha_, que Dieu te
+donne la sant; les chants interrompus recommencent avec plus d'entrain,
+et l'on nous laisse une garde bien superflue de huit hommes, qui
+veilleront prs de nous, c'est--dire, je le crains, qui nous obligeront
+de veiller avec eux.
+
+
+
+
+El-Aghouat, juillet 1853.
+
+
+--J'ai vu disparatre derrire moi Tadjemout, comme j'avais vu
+disparatre An-Mahdy, avec le coeur serr par cette certitude de ne
+jamais les revoir. Grande halte pendant le jour au milieu de
+l'Oued-M'zi, sous un soleil de plomb, dans une solitude accablante,
+n'ayant que de l'eau dtestable et ne pouvant dormir, cause de
+l'extrme chaleur. C'est le seul endroit peut-tre d'o je me suis
+loign sans regrets. Aucun incident dans le reste de la route. Nos
+cavaliers se sont amuss courir des gazelles, et ce grand enfant
+d'Aoumer, joyeux comme un cheval qui sent l'curie, debout sur ses
+triers, le sabre nu, avec de grands cris, poussait des charges fond
+de train contre de pauvres livres qui, vers le soir, prenaient le
+frais dans l'alfa.
+
+Les dunes de sables, aperues la nuit, sont mouvantes; on y voit de
+petits plis rguliers, comme sur une mer calme, ride par le vent; leur
+surface tait d'une admirable puret, et personne ne les avait foules
+depuis le dernier simoun.
+
+Au moment o nous repassions le col, et o se montrait tendue devant
+nous la ligne mystrieuse du dsert, la temprature devint tout coup
+plus chaude, l'air moins respirable. Le soleil venait de disparatre. Un
+orage qui nous avait menacs tout le jour, et s'tait lentement avanc
+du Djebel-Amour jusque sur les bois de Recheg, avait fini par s'vaporer
+sans pluie, sans tonnerre ni clairs, et le ciel avait repris sa
+srnit ardente. El-Aghouat se dployait une lieue de nous, au-dessus
+de l'oasis et sur le dos de ses rochers blanchtres.
+
+Cette grande ville triste, et qui bien vritablement sent la mort,
+s'enveloppait d'ombres violettes pareilles des voiles de deuil. En
+approchant des jardins, nous apermes, prs de trous frachement
+remus, trois objets informes tendus terre. C'taient trois cadavres
+de femmes que les chiens avaient arrachs de leurs fosses. Blesses
+pendant la prise ou atteintes dans leur fuite, sans doute elles taient
+venues tomber l, et la pit des passants les avait recouvertes d'un
+peu de terre. Je descendis de cheval pour examiner de plus prs ces
+corps momifis, consums jusqu'aux os, mais tout vtus encore de leurs
+haks de cotonnade grise. La terre n'avait rien laiss ronger sur ces
+carcasses dessches, et une fois exhumes, les chiens n'avaient pas
+mme essay de les dshabiller. Une main se dtachait de l'un des
+cadavres et ne tenait plus au bras que par un lambeau dchir, sec, dur
+et noir comme de la peau de chagrin. Elle tait demi ferme, crispe
+comme dans une dernire lutte avec la mort. Je la pris et l'accrochai
+l'aron de ma selle; c'tait une relique funbre rapporter du triste
+ossuaire d'El-Aghouat. Je me rappelai le corps du zouave dcouvert du
+ct de l'est le jour de mon entre, et je trouvai la symtrie de ces
+rencontres assez fatale. Dcidment, pensai-je, ce n'est pas ici qu'on
+crira les bucoliques de la vie arabe. La main se balanait ct de la
+mienne; c'tait une petite main allonge, troite, aux ongles blancs,
+qui peut-tre n'avait pas t sans grce, qui peut-tre tait jeune, il
+y avait quelque chose de vivant encore dans le geste effrayant de ces
+doigts contracts; je finis par en avoir peur, et je la dposai en
+passant dans le cimetire arabe qui s'tend au-dessous du marabout
+historique de Si-Hadj-Aca.
+
+La chaleur s'est accrue de six degrs pendant notre absence. Voici le
+thermomtre 49 et demi l'ombre. C'est peu prs la temprature du
+Sngal. Toujours mme beaut dans l'air, une nettet plus grande
+encore dans le contour des montagnes du nord, des colorations plus
+mornes que jamais sur la surface incendie du dsert. Quand on traverse
+la place, midi, le soleil direct vous transperce le crne, comme avec
+des vrilles ardentes. La ville semble, pendant six heures du jour,
+recevoir une douche de feu. Un M'zabite de mes amis vient de partir pour
+son pays; je l'ai vu faire avec pouvante sa provision d'eau, sa
+provision d'alcool pour remplacer le bois; ce qu'il y avait pour ainsi
+dire de moins prcieux dans son bagage, c'taient les vivres. Il s'est
+mis en route le matin, car, sous un pareil soleil, il est encore moins
+pnible de voyager le jour que de s'arrter, mme l'abri d'une tente.
+Il me racontait qu' pareille poque, il y a trois ans, un convoi de
+vingt hommes avait t surpris par le vent du dsert moiti chemin
+d'El-Aghouat Gardaa. Les outres avaient clat par l'effet de
+l'vaporation; huit des voyageurs taient morts, avec les trois quarts
+des animaux. Je l'accompagnai jusqu' une lieue des jardins. Il montait
+un grand dromadaire presque blanc, tout entour d'outres, gonfles comme
+des appareils de sauvetage. Une large peau d'autruche lui servait de
+selle. Je le vis prendre la route du Sud avec un sentiment ml de
+regret pour moi-mme et de quelque apprhension pour lui. Puis je revins
+vers la ville au galop, et quand je remontai les dunes, la petite
+caravane avait disparu sous le niveau de la plaine.
+
+Les visages qu'on rencontre sont encore plus ples que de coutume; on se
+trane avec puisement dans l'air touffant des rues. Les cafs, mme le
+soir, sont abandonns. Chacun se renferme comme il peut, tant que dure
+le soleil; la nuit, c'est une inquitude de savoir o l'on ira dormir;
+il y en a qui s'tablissent dans les jardins, d'autres sur leurs
+terrasses, d'autres sur la banquette extrieure des maisons. Moloud nous
+installe une natte d'alfa dans un coin de la place, et le lieutenant et
+moi nous y restons tendus, de huit heures du soir minuit. Moloud
+asperge la poussire autour de nous; le plus souvent le sommeil nous y
+prend, et c'est l que nous passons le reste de la nuit.
+
+L'aube a des lueurs exquises; on entend des chants d'oiseaux, le ciel
+est couleur d'amthyste; et quand j'ouvre les yeux, sous l'impression
+plus douce du matin, je vois des frmissements de bien-tre courir
+l'extrmit des palmiers.
+
+Mais je sens que la paresse m'envahit et que peu peu toute ma cervelle
+se rsout en vapeur. La soif qu'on prouve ne ressemble rien de ce que
+tu connais; elle est incessante, toujours gale; tout ce qu'on boit ici
+l'irrite au lieu de l'apaiser; et l'ide d'un verre d'eau pure et froide
+devient une pouvantable tentation qui tient du cauchemar. Je calcule
+dj comment je me satisferai en descendant de cheval Mdah. Je me
+reprsente avec des spasmes inous une immense coupe remplie jusqu'aux
+bords de cette eau limpide et glace de la montagne. C'est une ide fixe
+que je ne puis chasser. Tout en moi se transforme en apptit sensuel;
+tout cde cette unique proccupation de se dsaltrer.
+
+N'importe, il y a dans ce pays je ne sais quoi d'incomparable qui me le
+fait chrir.
+
+Je pense avec effroi qu'il faudra bientt regagner le Nord; et le jour
+o je sortirai de la porte de l'est pour n'y plus rentrer jamais, je me
+retournerai amrement du ct de cette trange ville, et je saluerai
+d'un regret profond cet horizon menaant, si dsol et qu'on a si
+justement nomm--_Pays de la soif_.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIRES
+
+
+DDICACE.--A Armand du Mesnil.
+
+PRFACE I
+
+I.--DE MEDEAH A EL-AGHOUAT 1
+
+Medeah, 22 mai 1853 1
+
+El-Goua, 24 mai au soir 10
+
+Boghari, 26 mai au matin 23
+
+D'jelfa, 31 mai 34
+
+D'jelfa, mme date, cinq heures 65
+
+D'jelfa, mme date, sept heures 71
+
+Ham'ra, 1er juin 1853 79
+
+Ham'ra, mme date, la nuit 84
+
+2 juin 1853, la halte, dix heures 85
+
+Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853 94
+
+A la halte, 3 juin 1853, neuf heures 96
+
+El-Aghouat, 3 juin au soir 98
+
+II.--EL-AGHOUAT 105
+
+3 juin 1853, au soir 105
+
+4 juin 1853 109
+
+Juin 1853 117
+
+Juin 1853 134
+
+Juin 1853 147
+
+Juin 1853 157
+
+Juin 1853 173
+
+La nuit, fin de juin 1853 185
+
+1er juillet 1853 192
+
+Juillet 1853 199
+
+Juillet 1853 201
+
+III.--TADJEMOUT-AN-MAHDY 208
+
+An-Mahdy.--Vendredi, juillet 1853 208
+
+An-Mahdy, juillet 1853 241
+
+An-Mahdy, juillet 1853 254
+
+Tadjemout, juillet, au soir 263
+
+El-Aghouat, juillet 1853 267
+
+
+
+
+PARIS
+
+TYPOGRAPHIE PLON
+
+8, rue Garancire
+
+
+Dpt lgal: 1877.
+Mise en vente: 1877.
+Numro de publication: 7303.
+Numro d'impression: 5559.
+Nouveau tirage: 1952.
+
+
+
+
+A LA MME LIBRAIRIE
+
+
+MAURICE ANDRIEUX.--=Le Pre Bugeaud (1784-1849).= In-8 soleil.
+
+MARTHE BASSENNE.--=Aurlie Tedjani, princesse des sables.= dition
+revue et augmente. In-16 avec 8 gravures.
+
+FRANOIS CHARLES-ROUX.--=Thiers et Mhmet Ali.= In-8 soleil.
+
+PIERRE CROIDYS.--=Guy de Larigaudie.= _Le Chevalier de la foi et de
+l'aventure._ In-16 avec 1 gravure.
+
+GNRAL GOURAUD.--=Mauritanie-Adrar.= _Souvenirs d'un Africain._
+In-8 (14X19), avec 16 pages de gravures.
+
+--=Zinder-Tchad.= _Souvenirs d'un Africain._ In-8 (14X20), avec 23
+gravures hors texte et une carte.
+
+--=Au Maroc (1911-1914).= _Souvenirs d'un Africain._ In-8 soleil
+avec 16 gravures hors texte et 2 cartes.
+
+SERGE GROUSSARD.--=Solitude espagnole.= In-16.
+
+ROBERT HRISSON.--=Avec le Pre de Foucauld et le gnral Laperrine.=
+_Carnet d'un Saharien (1909-1911)._ In-8 (40X56) avec 29 gravures
+hors texte et une carte dans le texte.
+
+GUY DE LARIGAUDIE.--=Rsonances du sud.= In-16 avec 21 gravures hors
+texte et 2 cartes dans le texte.
+
+JACQUES LE BOURGEOIS.--=Sagon sans la France.= _Des Japonais au
+Viet-Minh._ In-16.
+
+B. DE MASSIMI.--=Vent debout.= _Histoire de la premire ligne
+arienne franaise._ In-8 soleil avec 21 illustrations hors texte.
+
+REN POTTIER.--_Un prince saharien mconnu._ =Henri Duveyrier.=
+Prface de Conrad Lilian. In-8 cu avec un frontispice.
+
+--=La Vocation saharienne du Pre de Foucauld.= In-8 (14X20) avec 25
+gravures hors texte.
+
+Mme SAINT-REN TAILLANDIER.--=Ce monde disparu.= _Syrie, Palestine,
+Liban, Maroc._ In-8 soleil.
+
+HENRI TERRASSE.--=Histoire du Maroc.= _Des origines l'tablissement
+du protectorat franais._ 2 vol. in-8 carr avec 6 cartes dans le
+texte.
+
+BERNARD VERNIER.--=Qdar.= _Carnets d'un mhariste syrien._ In-16
+avec 8 gravures hors texte et une carte.
+
+CHEZ LES DISSIDENTS DU SUD-MAROCAIN ET DU RIO-DE-ORO. =Smara=, Carnet
+de route de Michel VIEUCHANGE, publi par Jean VIEUCHANGE. In-16
+avec 53 gravures et une carte.
+
+IMPRIM EN FRANCE.--TYP. PLON, PARIS.--1952. 63120--XXVII--11.
+_Printed in France._
+420 fr.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Un t dans le Sahara, by Eugne Fromentin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN T DANS LE SAHARA ***
+
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+redistribution.
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
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+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ The Project Gutenberg eBook of Un t dans le Sahara, par Eugne Fromentin.
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+The Project Gutenberg EBook of Un t dans le Sahara, by Eugne Fromentin
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+Author: Eugne Fromentin
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+Release Date: November 2, 2011 [EBook #37914]
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN T DANS LE SAHARA ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+<hr class="full" />
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+<h1>UN T<br />
+DANS LE SAHARA</h1>
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+<p class="cb">PAR</p>
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+<p class="cb"><big>EUGNE FROMENTIN</big></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
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+<p class="figcenter">
+<img src="images/colophon.png" width="75" height="103" alt="colophon"/>
+</p>
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+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
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+<p class="cb">PARIS<br />
+LIBRAIRIE PLON<br />
+<i>LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT</i><br />
+<small>IMPRIMEURS-DITEURS&mdash;8, RUE GARANCIRE, 6<sup>e</sup></small></p>
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+<p class="r"><i>26<sup>e</sup> mille</i>
+</p>
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+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
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+<p class="cb">UN T<br /><br />
+<big>DANS LE SAHARA</big></p>
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+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
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+<table border="2" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="CONTENTS">
+<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIRES</a></td></tr>
+</table>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center">DU MME AUTEUR, A LA MME LIBRAIRIE</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><b>Dominique</b>. 52<sup>e</sup> mille. Un volume in-16.</td></tr>
+<tr><td align="left"><b>Les Matres d'autrefois</b>: Belgique-Hollande. 34<sup>e</sup> mille. Un volume in-16 sur alfa.</td></tr>
+<tr><td align="left"><b>Un t dans le Sahara</b>. 26<sup>e</sup> mille. Un volume in-16.</td></tr>
+<tr><td align="left"><b>Une Anne dans le Sahel</b>. 20<sup>e</sup> mille. Un volume in-16 sur alfa.</td></tr>
+<tr><td align="left"><b>Eugne Fromentin (1820-1876)</b>. Plaquette in-8 illustrs.</td></tr>
+<tr><td align="left"><b>Lettres de jeunesse</b>. Biographie et notes par Pierre <span class="smcap">Blanchon</span> (Jacques-Andr <span class="smcap">Mrys</span>). 7<sup>e</sup> dition. Un volume in-16.</td></tr>
+<tr><td align="left"><b>Correspondance et fragments indits</b>. Biographie et notes par Pierre <span class="smcap">Blanchon</span>. 4<sup>e</sup> dition. Un volume in-16 avec un portrait.</td></tr>
+</table>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<h1>
+UN T<br />
+<br />
+<big>DANS LE SAHARA</big></h1>
+
+<p class="cb">PAR<br />
+<br />
+EUGNE FROMENTIN</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/colophon.png" width="75" height="103" alt="colophon"/>
+</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">LIBRAIRIE PLON<br />
+<i>LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT</i><br />
+<small>IMPRIMEURS-DITEURS&mdash;8, RUE GARANCIRE 6<sup>e</sup></small><br />
+</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="r">
+Droits de reproduction et de traduction<br />
+rservs pour tous pays.<br />
+</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<div class="blockquot">
+<a name="DEDICACE" id="DEDICACE"></a>
+<p class="cb"><i>A</i><br />
+<i>ARMAND DU MESNIL</i></p>
+
+<p><i>Cher ami, en te ddiant mes souvenirs de
+voyage, je ne fais que te restituer des lettres
+qui t'appartenaient, pour la plupart, avant de
+devenir un livre. C'est d'ailleurs indiquer l'origine
+particulire et le sens familier de ces rcits,
+que de les publier sous le patronage d'une amiti
+qui rend nos deux noms insparables.</i></p>
+
+<p class="r">
+<i>E. F.</i><br />
+</p>
+
+</div>
+
+<p class="nind"><i>Paris, 15 octobre 1856.</i></p>
+
+<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRFACE<br />
+<small>DE LA TROISIME DITION</small></h2>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>Ces livres sont dj d'une autre poque; et,
+disons-le nettement, la pense de les faire
+revivre, aprs tant d'annes, ne pouvait plus
+venir qu' l'auteur lui-mme. Les lecteurs
+d'autrefois, s'il les conserve, ceux d'aujourd'hui
+s'il doit en avoir, jugeraient peut-tre
+l'ide bizarre et sans opportunit; aussi,
+l'auteur se croit-il oblig de la motiver en quelques
+pages.</p>
+
+<p><i>Un t dans le Sahara</i> date de 1856. <i>Une
+anne dans le Sahel</i> ne parut que deux ans
+aprs. Le mtier de l'auteur n'tait pas d'crire;
+on lui sut gr de s'en tirer convenablement. On
+lui tint compte aussi de la bonne foi, de la dfrence
+et mme des ingnuits dont il donnait la
+preuve, en touchant un art qui n'tait pas le
+sien et ne devait pas l'tre. Chacun de ses livres
+eut deux ditions. Tout portait croire que
+l'auteur n'en crirait pas d'autres; c'tait une
+dernire raison pour que leur publicit s'arrtt
+l.</p>
+
+<p>Si ces livres ne contenaient que des rcits ou
+des tableaux de voyage, une bonne partie de
+leur valeur aurait disparu. Les lieux ont beaucoup
+chang. Il y en a, parmi ceux que je cite,
+qui pouvaient alors passer pour assez mystrieux;
+tous ont perdu l'attrait de l'incertitude,
+et depuis longtemps. L'intrt qui s'attachait
+ces notes, en leur nouveaut, ne serait donc
+plus le mme, soit qu'on y reconnt mal les
+traits du prsent, soit qu'on n'y trouvt plus le
+piquant des choses indites. D'ailleurs, quel est
+le lecteur, un peu au courant des explorations
+rcentes, qui s'occuperait avec la moindre curiosit
+d'un petit coin de l'Afrique franaise, parcouru
+jadis par un observateur spcial, aujourd'hui
+que le vaste monde est tous et qu'il faut,
+pour surprendre, instruire ou intresser, de
+lointains voyages, beaucoup d'aventures, ou
+beaucoup de savoir?</p>
+
+<p>J'ajoute que, si leur unique mrite tait de me
+faire revoir un pays qui cependant m'a charm,
+et de me rappeler le pittoresque des choses,
+hommes et lieux, ces livres me seraient devenus
+ moi-mme presque indiffrents. A la distance
+o me voici plac de tout ce qu'ils voquent, il
+m'importe peine qu'il y soit question d'un
+pays plutt que d'un autre, du dsert plutt que
+de lieux encombrs, et du soleil en permanence
+plutt que de l'ombre de nos hivers. Le seul
+intrt qu' mes yeux ils n'aient pas perdu, celui
+qui les rattache ma vie prsente, c'est une
+certaine manire de voir, de sentir et d'exprimer
+qui m'est personnelle et n'a pas cess d'tre
+mienne. Ils disent peu prs ce que j'tais, et
+je m'y retrouve. J'y retrouve galement ce que
+j'ai rv d'tre, avec des promesses qui toutes
+n'ont pas t tenues et des intentions dont a
+plupart n'ont pas eu d'effet. De sorte que si j'ai
+peu grandi, du moins je n'ai pas chang. Voil
+quel est, pour l'auteur qui vient de les relire, le
+sens actuel de ces livres de jeunesse; et c'est
+uniquement cause de cela qu'il y tient.</p>
+
+<p>A l'poque o je fus pris du besoin d'crire,
+je n'tais qu'un inconnu, trs ignorant et dsireux
+de produire; pour ces deux raisons, fort
+en peine.</p>
+
+<p>J'avais visit l'Algrie plusieurs reprises;
+je venais d'y pntrer plus loin et de l'habiter
+posment. Une sorte d'acclimatation intime et
+dfinitive me la faisait accepter, sinon choisir,
+comme objet d'tudes et, trs inopinment,
+dcidait de ma carrire, beaucoup plus que je
+ne l'imaginais alors, et, l'avouerai-je? beaucoup
+plus que je n'aurais voulu.</p>
+
+<p>Je rapportais de ce voyage de vifs souvenirs,
+ dfaut de bons documents. Surtout, j'en rapportais
+le dsir impatient de le reproduire n'importe
+comment, n'importe quel prix. Je me
+persuadais qu'il n'y a pas de sujet mdiocre, ni
+de sujet ennuyeux, mais seulement des c&oelig;urs
+froids, des yeux distraits, des crivains ennuys.
+La nouveaut du sujet ne m'embarrassait gure.
+Il ne me semblait nullement tmraire de parler
+de l'Orient aprs tant d'auteurs grands ou charmants:
+convaincu que, n'tant personne encore,
+j'avais chance au moins de devenir quelqu'un,
+et qu' tre mu, net et sincre, ou risquait
+encore d'tre cout.</p>
+
+<p>Le hasard m'avait fourni le thme; restait
+trouver la forme. L'instrument que j'avais dans
+la main tait si malhabile, que d'abord il me
+rebuta. Ni l'abondance, ni la vivacit, ni l'intimit
+de mes souvenirs ne s'accommodaient des
+pauvres moyens de rendre dont je disposais.
+C'est alors que l'insuffisance de mon mtier me
+conseilla, comme expdient d'en chercher un
+autre, et que la difficult de peindre avec le
+pincean me ft essayer de la plume.</p>
+
+<p>Voil, qu'on me pardonne ce retour sur leurs
+origines, comment sont ns ces deux livres:
+ct d'un chevalet, dans le demi-jour d'un atelier,
+au milieu d'ombres fort srieuses, que le
+soleil oriental constamment en vue, comme une
+sorte de mirage blouissant, ne parvenait pas
+toujours gayer. La chose entreprise, il me
+parut intressant de comparer dans leurs procds
+deux manires de s'exprimer qui m'avaient
+l'air de se ressembler bien peu, contrairement
+ ce qu'on suppose. J'avais m'exercer sur les
+mmes tableaux, traduire, la plume la main,
+les croquis accumuls dans mes cartons de
+voyage. J'allais donc voir si les deux mcanismes
+sont les mmes ou s'ils diffrent, et ce
+que deviendraient les ides que j'avais rendre,
+en passant du rpertoire des formes et des
+couleurs dans celui des mots. L'occasion de
+faire cette preuve est assez rare, et je n'tais
+pas fch qu'elle me ft donne.</p>
+
+<p>J'entendais dire, et j'tais assez dispos le
+croire, que notre vocabulaire tait bien troit
+pour les besoins nouveaux de la littrature pittoresque.
+Je voyais en effet les liberts que cette
+littrature avait d se permettre depuis un demi-sicle
+le afin de suffire aux ncessits des gots et
+des sensations modernes. Dcrire au lieu de
+raconter, peindre au lieu d'indiquer; peindre
+surtout; c'est--dire donner l'expression plus de
+relief, d'clat, de consistance, plus de vie relle;
+tudier la nature extrieure de beaucoup plus
+prs dans sa varit, dans ses habitudes, jusque
+dans ses bizarreries, telle tait en abrg l'obligation
+impose aux crivains dits descriptifs par
+le got des voyages, l'esprit de curiosit et d'universelle
+investigation qui s'tait empar de
+nous.</p>
+
+<p>Un mme courant, d'ailleurs, emportait l'art
+de peindre et celui d'crire hors de leurs voies
+les plus naturelles. On s'occupait moins de
+l'homme et beaucoup plus de ce qui l'environne.
+Il semblait que tout avait t dit de ses passions
+et de ses formes, excellemment, dcidment, et
+qu'il ne restait qu' le faire mouvoir dans le
+cadre changeant des lieux, des climats, des
+horizons nouveaux. Une cole extraordinairement
+vivante, attentive, sagace, doue d'un sens
+d'observation, sinon meilleur, du moins plus
+subtil, d'une sensibilit plus aigu, avait dj
+renouvel sur un point la peinture franaise et
+l'honorait grandement. Cette cole avait, comme
+toutes les coles, ses matres, ses disciples et
+dj ses idoltres. On voyait, disait-on, mieux
+que jamais: on rvlait mille dtails jusque-l
+mconnus. La palette tait plus riche, le dessin
+plus physionomique. La nature vivante pouvait
+enfin se considrer pour la premire fois dans
+une image peu prs fidle, et se reconnatre
+en ses infinies mtamorphoses. Il y avait du
+vrai et du faux dans ces dires. Le vrai excusait
+le faux, et le faux n'empchait pas que le vrai
+n'et un prix rel. Le besoin d'imiter tout,
+tout propos, faisait natre chaque instant des
+&oelig;uvres singulires; et lorsque le don d'mouvoir
+s'y mlait par fortune, il inspirait des
+&oelig;uvres considrables. Comment s'tonner qu'un
+pareil mouvement, se produisant ct des
+lettres contemporaines, ait agi sur elles, et que,
+devant de tels exemples, participant eux-mmes
+ de tels besoins, sensibles, rveurs, ardents,
+les yeux comme nous bien ouverts, nos crivains
+aient eu la curiosit d'enrichir aussi leur palette
+et de la charger des couleurs du peintre?</p>
+
+<p>Je n'oserai pas dire que je leur donnai tort,
+tant ils avaient d'clat, tant ils mettaient d'habilet,
+de zle, de souplesse et de talent se
+donner raison. Seulement, considrer les
+choses en dehors de ce mouvement dont l'effet
+n'tait irrsistible qu'au milieu du courant, en
+m'isolant du souvenir de certains livres, si bien
+faite pour convaincre, et de l'admiration qui
+m'attachait quelques-uns, je me demandais
+s'il tait ncessaire d'ajouter aux ressources
+d'un art qui vivait de son propre fonds et s'en
+tait trouv si bien. En dfinitive, il me parut
+que non.</p>
+
+<p>Il est hors de doute que la plastique a ses lois,
+ses limites, ses conditions d'existence, ce qu'on
+appelle en un mot son domaine. J'apercevais
+d'aussi fortes raisons pour que la littrature
+rservt et prservt le sien. Une ide peut
+la fois s'exprimer de deux manires, pourvu
+qu'elle se prte ou qu'on l'adapte ces deux
+manires. Mais sa forme choisie, et j'entends sa
+forme littraire, je ne voyais pas qu'elle exiget
+ni mieux, ni plus que ne comporte le langage
+crit. Il y a des formes pour l'esprit, comme il y
+a des formes pour les yeux; la langue qui parle
+aux yeux n'est pas celle qui parle l'esprit. Et
+le livre est l, pour nous rpter l'&oelig;uvre du
+peintre, mais pour exprimer ce qu'elle ne dit
+pas.</p>
+
+<p>A peine au travail, la dmonstration de cette
+vrit me rassura. Je la tirai d'une exprimentation
+trs sre et dcisive. J'en conclus avec la
+plus vive satisfaction que j'avais en main deux
+instruments distincts. Il y avait lieu de partager
+ce qui contenait l'un, ce qui convenait l'autre.
+Je le fis. Le lot du peintre tait forcment si
+rduit, que celui de l'crivain me parut immense.
+Je me promis seulement de ne pas me tromper
+d'outil en changeant de mtier.</p>
+
+<p>Ce fut un travail charmant, qui ne me cota
+pas d'efforts et me causa de vifs plaisirs. Il est
+clair que la forme de lettres, que j'adoptai pour
+les deux rcits, tait un simple artifice qui permettait
+plus d'abandon, m'autorisait me
+dcouvrir un peu plus moi-mme, et me dispensait
+de toute mthode. Si ces lettres avaient
+t crites au jour le jour et sur les lieux, elles
+seraient autres; et peut-tre, sans tre plus
+fidles, ni plus vivantes, y perdraient-elles ce
+je ne sais quoi et qu'on pourrait appeler l'image
+rfracte, ou, si l'on veut, l'esprit des choses.
+La ncessit de les crire distance, aprs des
+mois, aprs des annes, sans autre ressource
+que la mmoire et dans la forme particulire
+propre aux souvenirs condenss, m'apprit, mieux
+que nulle autre preuve, quelle est la <i>vrit</i> dans
+les arts qui vivent de la nature, ce que celle-ci
+nous fournit, ce que notre sensibilit lui prte.
+Elle me rendit toute sorte de services. Surtout,
+elle me contraignit chercher la vrit en
+dehors de l'exactitude et la ressemblance en
+dehors de la copie conforme. L'exactitude
+pousse jusqu'au scrupule, une vertu capitale
+lorsqu'il s'agit de renseigner, d'instruire ou
+d'imiter, ne devenait plus qu'une qualit de
+second ordre, dans un ouvrage de ce genre,
+pour peu que la majorit soit parfaite, qu'il s'y
+mle un peu d'imagination, que le temps ait
+choisi les souvenirs; en un mot, qu'un grain
+d'art s'y soit gliss.</p>
+
+<p>Je n'insisterai pas autrement; ce sont l des
+faons de voir et des dtails de purs procds
+qui ne regardent et qui n'intresseraient personne.
+Je dirai seulement que le choix des
+termes, ct du choix des couleurs, me
+servait plus d'une tude instructive. Je ne
+cacherai pas combien j'tais ravi, lorsqu'
+l'exemple de certains peintres, dont la palette
+est trs sommaire et l'&oelig;uvre cependant riche en
+expressions, je me flattais d'avoir tir quelque
+relief ou quelque couleur d'un mot trs simple
+en lui mme, souvent le plus usuel et le plus
+us, parfaitement terne le prendre isolment.
+Il y avait l, pour un homme qui n'tait pas
+plus matre de sa plume qu'il ne l'tait de son
+pinceau et qui faisait la fois deux apprentissages,
+un double enseignement plein de leons
+intressantes. Notre langue tonnamment saine
+et expressive, mme en son fonds moyen et dans
+ses limites ordinaires, m'apparaissait comme
+inpuisable en ressources. Je la comparais un
+sol excellent, tout born qu'il est, qu'on peut
+indfiniment exploiter dans sa profondeur, sans
+avoir besoin de l'tendre, propre donner tout
+ce qu'on veut de lui, la condition qu'on y creuse.
+Souvent je me demandais ce qu'on devrait entendre
+au juste par <i>nologisme</i>. Et quand je cherchais
+l'explication de ce mot dans de bons
+exemples, je trouvais qu'un nologisme est
+tout simplement l'emploi nouveau d'un terme
+connu.</p>
+
+<p>Ces remarques, assez inutiles s'il se ft agi
+d'un livre o l'ide domine, o le raisonnement
+est l'allure ordinaire de l'esprit, devenaient
+autant de prcautions ncessaires dans une
+suite de rcits et de tableaux visiblement puiss
+aux souvenirs d'un peintre. Ce que sa mmoire
+avec des habitudes spciales, ce que son &oelig;il
+avec plus d'attention, de porte et de facettes,
+avaient retenu de sensations pendant le cours
+d'un long voyage en pleine lumire, il essayait
+de l'approprier aux convenances de la langue
+crite. Il transposait peu prs comme fait un
+musicien, en pareil cas. Il aurait voulu que tout
+se vt sans offusquer la vue, sans blesser le got:
+que le trait ft vif, sans insistance de main; que
+le coloris ft lger plutt qu'pais; souvent que
+l'motion tnt lieu de l'image. En un mot, sa
+pense constante, je le rpte, tait que sa plume
+n'et pas trop l'air d'un pinceau charg d'huile
+et que sa palette n'clabousst pas trop souvent
+son critoire.</p>
+
+<p>Ces deux livres termins, deux ans de distance
+et pour ainsi dire crits d'une haleine, je
+les publiai comme ils taient venus, sans les
+regarder de trop prs. Les dfauts qui sautent
+aux yeux, je les apercevais, mme avant qu'on
+me les signalt. Soit dessein, soit par impuissance
+de me corriger, je n'en fis pas disparatre
+un seul; et le public voulut bien n'y voir qu'un
+manque excusable de maturit.</p>
+
+<p>On fit ces deux livres un bon accueil. Je
+dirais que l'accueil fut inespr, si je ne craignais
+d'exagrer l'importance d'une publicit de
+petit bruit et de manquer de mesure, pour ne
+pas manquer de reconnaissance. Des approbations,
+que je n'oublierai jamais, me vinrent de
+divers cts. Il y en eut que je n'attendais gure;
+il y en eut que je n'osais point esprer. Je fus
+surpris, touch, profondment heureux, et
+plutt tranquillis dans ma manire d'tre et de
+voir. Je me gardai bien de prendre ces tmoignages
+pour un brevet de confraternit, donn
+par des crivains de premier ordre, un dbutant
+qui ne devait jamais tre un des leurs. J'y
+vis une sorte de complaisance empresse, bienveillante,
+infiniment courtoise, admettre
+momentanment dans leur compagnie quelqu'un
+venu par hasard, et qui n'y devait pas rester.</p>
+
+<p>De ceux dont le patronage inattendu me fut
+alors plus doux, l'un est mort depuis, en plein
+clat, aprs avoir occup dans la littrature pittoresque
+un rang tout fait suprieur; romancier,
+pote, critique, voyageur; passionnment
+pris de la forme dans sa raret, dans son opulence;
+une main exquise, un &oelig;il d'une surprenante
+justesse; dou comme il le fallait pour
+tenter l'alliance entre deux arts dont, grce
+lui, les contacts devenaient si frquents, et seulement
+trop convaincu peut-tre qu'il y avait
+russi; au fond trs circonspect; sachant admirablement
+ce qu'il faisait et le faisant merveille;
+<i>impeccable</i>, comme crivait de lui un de
+ses disciples, en ce sens que s'il n'est pas un
+matre exemplaire, il aura du moins laiss
+dans son &oelig;uvre quelques morceaux de matrise
+excellents.</p>
+
+<p>L'autre, pour l'honneur des lettres franaises,
+porte aussi lgrement que si cela ne pesait
+rien, quarante annes rsolues de travaux et de
+vraie gloire. Le jour o mon premier livre
+parut, ce fut lui qui me tendit la main, pour
+ainsi dire mon insu. J'ignore ce qu'on put
+augurer d'un inconnu quand on le vit plac sous
+le patronage d'un pareil nom; mais je sais bien
+qu'en m'appuyant pour la premire fois sur cette
+main quasi souveraine, je sentis combien elle
+avait de bont pour les jeunes et de douceur
+encourageante pour les faibles.</p>
+
+<p>J'ai dit, je crois, ce que j'avais dire. Peut-tre
+est-ce trop ou pas assez. Un volume de pur
+roman, publi quelques annes plus tard, reproduisit
+sous une autre forme le ct tout personnel
+des ouvrages prcdents, et j'en restai
+l.</p>
+
+<p>Des voyages que j'ai faits depuis lors, j'ai
+rsolu de ne rien dire. Il m'et fallu parler de
+lieux nouveaux, peu prs comme j'avais parl
+des anciens. Mais quoi bon? Qu'importe que
+le spectacle change, si la manire de voir et de
+sentir est toujours la mme?</p>
+
+<p>Il me reste, la vrit, un champ d'observations
+tout diffrent, celui o je suis plac dsormais
+et o me retiennent mes habitudes plutt
+que mes gots. Je l'ignore. J'estime qu'il y
+aurait, sur certains points qui me sont familiers,
+beaucoup dire, en exposant ce que j'aperois,
+ce que je sais, ce que je crois. Le sujet serait,
+on le comprend, dlicat pour un homme de
+mtier devenu critique, qui l'on demanderait,
+avec raison, moins de paroles et de meilleures
+preuves. Ce sujet la fois si tentant et si pineux,
+m'est-il permis, me sera-t-il dfendu d'y toucher?
+Jusqu' prsent j'ai jug qu'il tait sant de me
+l'interdire.</p>
+
+<p>Il n'est pas de livre un peu digne d'tre lu qui
+n'ait son public et qui ne se l'attache, grce
+des affinits purement humaines. Il se forme
+ainsi quelquefois des amitis qui se consolident,<a name="page_000" id="page_000"></a>
+en raison de l'ge du livre, en souvenir de
+l'poque o l'on tait jeunes ensemble. C'est ce
+petit nombre d'amis connus ou inconnus d'ancienne
+date que je destine particulirement cette
+dition.</p>
+
+<p class="r">
+E. F.</p>
+
+<p>Paris, 1<sup>er</sup> juin 1874.</p>
+
+<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<h1><a name="UN_ETE" id="UN_ETE"></a><small>UN T</small><br />
+DANS LE SAHARA</h1>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="I" id="I"></a>I<br /><br />
+<small>DE MEDEAH A EL-AGHOUAT.</small></h2>
+
+<p class="date">
+Medeah, 22 mai 1853.<br />
+</p>
+
+<p>Cher ami, je comptais ne t'crire que de ma premire
+tape; mais l'inaction force o je suis me fait ouvrir,
+sans plus attendre, mon journal de route. Je le commence
+quand mme, ne ft-ce que pour abrger les
+heures et pour me consoler avec cette petite lumire
+intrieure dont parle Jean Paul, et qui nous empche
+de voir et d'entendre le temps qu'il fait dehors.</p>
+
+<p>Depuis le jour o tu m'as quitt, nous vivons au
+milieu d'une vraie tempte. Tu l'as traverse toi-mme,
+sans doute, en retournant en France; car elle
+nous vient du Nord, soufflant la manire du mistral
+et tout imprgne d'eau de mer. Quoique nous soyons
+en mai, l'hiver, tu t'en souviens, avait encore un pied<a name="page_002" id="page_002"></a>
+pos sur les blancs sommets de la Mouzaa; c'est lui
+qui visite une dernire fois, du moins on l'espre, les
+jolies campagnes dj fleuries de Medeah.&mdash;Suppose
+une tendue de quarante lieues de nuages, amoncels
+entre l'<i>Ouarensenis</i> et nous, et tu pourras imaginer
+dans quelles profondeurs de brume sa magnifique
+pyramide est ensevelie. Quant au Zaccar, notre voisin,
+c'est peine si, de loin en loin, on aperoit, travers
+un rideau de pluie moins serr, sa double corne tout
+estompe par les bords et d'un affreux ton d'encre de
+Chine, tendue d'eau.</p>
+
+<p>Ce brusque retour des pluies nous a surpris au
+moment de monter cheval. Nos adieux taient faits,
+nos mulets de bt dj chargs; il a fallu donner
+contre-ordre notre escorte de cavaliers; et me voici,
+confin dans une chambre d'auberge, n'ayant pour
+toute distraction que la vue des cigognes, lugubrement
+perches aux bords de leurs vastes nids, et attendant
+impatiemment qu'une claircie se fasse dans ce ciel de
+Hollande.</p>
+
+<p>Rduit comme je le suis stimuler mon enthousiasme
+prt faiblir par toutes sortes de rveries, anticipes
+o rtrospectives, j'ai accueilli avec complaisance
+tout l'heure un souvenir dont tu voudras bien
+te contenter, faute de mieux. Il pourrait, du reste,
+servir de prface ces notes, o je compte plus tard
+prendre ma revanche, en te racontant les ftes du
+Soleil.<a name="page_003" id="page_003"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tu dois connatre dans l'&oelig;uvre de Rembrandt
+une petite eau-forte, de facture hache, imptueuse,
+et d'une couleur incomparable, comme toutes les fantaisies
+de ce gnie singulier, moiti nocturne, moiti
+rayonnant, qui semble n'avoir connu la lumire qu'
+l'tat douteux de crpuscule, ou l'tat violent
+d'clairs. La composition est fort simple: ce sont trois
+arbres hrisss, bourrus de forme et de feuillage;
+gauche, une plaine perte de vue; un grand ciel o
+descend une immense nue d'orage; et, dans la
+plaine, deux imperceptibles voyageurs, qui cheminent
+en toute hte et fuient, le dos au vent.&mdash;Il y a l
+toutes les transes de la vie de voyage, plus un ct
+mystrieux et pathtique, qui m'a toujours fortement
+proccup. Parfois mme, il m'est arriv d'y voir
+comme une signification qui me serait personnelle:
+c'est la pluie que j'ai d de connatre, une premire
+fois, il y a cinq ans, le pays du perptuel t; c'est en
+la fuyant perdument qu'enfin j'ai rencontr le soleil
+sans brume.</p>
+
+<p>C'tait en 1848, en fvrier, il n'y avait pas eu
+d'intervalle cette anne-l entre les pluies de novembre
+et les grandes pluies d'hiver, lesquelles duraient
+depuis trois mois et demi, presque sans un seul jour
+de repos. J'avais fui de Blidah Alger, d'Alger
+Constantine, sans trouver un point du littoral pargn
+par ce funeste hiver; il s'agissait de chercher un lieu
+qu'il ne pt atteindre: c'est alors que je pensai au<a name="page_004" id="page_004"></a>
+Dsert.&mdash;La route qui y conduit se dessinait sur
+le <i>Condiat-Aty</i> tremp d'eau, et, de temps en temps,
+j'en voyais descendre de longs convois de gens, au
+visage marqu par un ternel coup de soleil, suivis de
+leurs chameaux chargs de dattes et de produits
+bizarres. Il me semblait sentir encore, en les approchant,
+comme un reste de tideur apporte dans
+les plis fangeux de leurs burnouss. Un matin donc,
+nous partmes en dsesprs, passant, tant bien que
+mal, les rivires dbordes et poussant droit devant
+nous, vers Bisk'ra. Cinq jours aprs, le 28 fvrier,
+j'arrivais <i>El-Kantara</i>, sur la limite du Tell de
+Constantine, harass, transi, travers jusqu'au c&oelig;ur,
+mais bien rsolu ne plus m'arrter qu'en face du
+soleil indubitable du Sud.</p>
+
+<p>El-Kantara&mdash;le pont&mdash;garde le dfil et pour
+ainsi dire l'unique porte par o l'on puisse, du Tell,
+pntrer dans le Sahara. Ce passage est une dchirure
+troite, qu'on dirait faite de main d'homme, dans une
+norme muraille de rochers de trois ou quatre cents
+pieds d'lvation. Le pont, de construction romaine,
+est jet en travers de la coupure. Le pont franchi, et
+aprs avoir fait cent pas dans le dfil, vous tombez,
+par une pente rapide, sur un charmant village, arros
+par un profond cours d'eau et perdu dans une fort
+de vingt-cinq mille palmiers. Vous tes dans le Sahara.</p>
+
+<p>Au del s'lve dans une double range de collines
+dores, derniers mouvements du sol, qui, douze lieues<a name="page_005" id="page_005"></a>
+plus loin, vont expirer dans la plaine immense et
+plate du petit dsert d'Angad, premier essai du grand
+Dsert.</p>
+
+<p>Grce cette situation particulire, El-Kantara, qui
+est, sur cette ligne, le premier des villages sahariens,
+se trouve avoir ce rare privilge d'tre un peu protg
+par sa fort contre les vents du dsert, et de l'tre
+tout fait contre ceux du nord par le haut rempart de
+rochers auquel il est adoss. Aussi, est-ce une croyance
+tablie chez les Arabes que la montagne arrte son
+sommet tous les nuages du Tell; que la pluie vient y
+mourir, et que l'hiver ne dpasse pas ce pont merveilleux,
+qui spare ainsi deux saisons, l'hiver et l't;
+deux pays, le Tell et le Sahara; et ils en donnent
+pour preuve que, d'un ct, la montagne est noire et
+couleur de pluie, et de l'autre, rose et couleur de beau
+temps.</p>
+
+<p>C'tait notre avant-dernire marche, la dernire
+devant nous conduire d'une traite Bisk'ra. La
+matine avait t glace; le thermomtre, sous nos
+froides tentes de K'sour, marquait notre rveil 1 au-dessous
+de 0. Je me souviens, quoiqu' cinq ans de
+distance, des moindres dtails de cette journe. Peu
+s'en tait fallu qu'elle ne devnt terrible; mon ami
+A... S... avait failli se casser la tte en voulant me
+passer mon fusil; je portais en bandoulire ce fusil
+funeste, et l'avais dcharg, m'tant promis de ne
+plus m'en servir. Il y avait, pour le sr, un peu de<a name="page_006" id="page_006"></a>
+mlancolie parmi nous et, depuis l'accident surtout,
+on se taisait. Le lieu tait fort triste. Nous suivions
+une avenue pierreuse, encaisse entre deux longs murs
+de rochers sombres, absolument dpouille d'herbes,
+mal claire par un jour sans soleil. De temps en
+temps, un aigle, pos sur un angle avanc de la montagne,
+se levait lentement notre approche et montait
+d'un vol circulaire au-dessus de nos ttes. Le ciel
+tendu de gris se reposait de pleuvoir; mais le vent se
+maintenait au nord: il enfilait la gorge et semblait vouloir
+nous poursuivre. C'tait un petit souffle aigu, persistant,
+qu'on entendait peine, et cependant trs incommode.
+Je me le rappelle surtout cause des bruits
+singuliers qu'il faisait dans les canons vides de mon
+fusil; on et dit la sonnerie de deux cloches tintant
+ensemble sur un mode plaintif et pas tout fait
+l'unisson. Le bruit tait si lger qu'il me paraissait venir
+de fort loin, et si trangement triste, que, pendant le
+reste de la journe, il m'importuna. Ce ne fut que le
+lendemain qu'en l'entendant se reproduire, je finis
+par en dcouvrir la cause. Enfin nous atteignmes le
+dfil; il tait six heures moins quelques minutes.</p>
+
+<p>Le docteur T... nous prcdait au galop de son
+cheval boiteux, tout en chantant languissamment la
+chanson pseudo-arabe et nouvelle encore de <i>Khedoudja</i>;
+il arriva le premier sur le pont, se dcouvrit
+et nous cria:</p>
+
+<p>Messieurs, ici on salue!<a name="page_007" id="page_007"></a></p>
+
+<p>Est-il vrai que la premire colonne militaire qui ait,
+en 1844, franchi ce pont clbre, se soit arrte par
+un mouvement de subite admiration, et que les musiques
+se soient mises jouer d'enthousiasme? Je ne
+sais l-dessus que ce qu'on m'en a dit; mais ce soir-l,
+le spectacle que j'avais sous les yeux m'et fait croire
+ cette tradition.</p>
+
+<p>Les palmiers, les premiers que je voyais; ce petit
+village couleur d'or, enfoui dans des feuillages verts
+dj chargs des fleurs blanches du printemps; une
+jeune fille qui venait nous, en compagnie d'un
+vieillard, avec le splendide costume rouge et les riches
+colliers du dsert, portant une amphore de grs sur
+sa hanche nue; cette premire fille la peau blonde,
+belle et forte d'une jeunesse prcoce, encore enfant et
+dj femme; ce vieillard abattu, mais non dfigur
+par une vieillesse htive; tout le dsert m'apparaissant
+ainsi sous toutes ses formes, dans toutes ses beauts et
+dans tous ses emblmes; c'tait, pour la premire,
+une tonnante vision. Ce qu'il y avait surtout d'incomparable,
+c'tait le ciel: le soleil allait se coucher
+et dorait, empourprait, maillait de feu une multitude
+de petits nuages dtachs du grand rideau noir tendu
+sur nos ttes, et rangs comme une frange d'cume au
+bord d'une mer trouble. Au del commenait l'azur;
+et alors, des profondeurs qui n'avaient pas de limites,
+ travers des limpidits inconnues, on apercevait le
+pays cleste du bleu. Des brises chaudes montaient,<a name="page_008" id="page_008"></a>
+avec je ne sais quelles odeurs confuses et quelle
+musique arienne, du fond de ce village en fleurs; les
+dattiers, agits doucement, ondoyaient avec des rayons
+d'or dans leurs palmes; et l'on entendait courir, sous
+la fort paisible, des bruits d'eau mls aux froissements
+lgers du feuillage, des chants d'oiseaux,
+des sons de flte. En mme temps un <i>muezzin</i>, qu'on
+ne voyait pas, se mit chanter la prire du soir, la
+rptant quatre fois aux quatre points de l'horizon, et
+sur un mode si passionn, avec de tels accents, que
+tout semblait se taire pour l'couter.</p>
+
+<p>Le lendemain, mme beaut dans l'air et mme
+fte partout. Alors, seulement, je me donnai le plaisir
+de regarder ce qui se passait au nord du village, et le
+hasard me rendit tmoin d'un phnomne en effet
+trs singulier. Tout ce ct du ciel tait sombre et
+prsentait l'aspect d'un norme ocan de nuages,
+dont le dernier flot venait pour ainsi dire s'abattre et
+se rouler sur l'extrme arte de la montagne. Mais la
+montagne, comme une solide falaise, semblait le repousser
+au large; et, sur toute la ligne orientale du
+Djebel-Sahari, il y avait un remous violent exactement
+pareil celui d'une forte mare. Derrire, descendaient
+lugubrement les tranes grises d'un vaste dluge; puis,
+tout fait au fond, une montagne loigne montrait
+sa tte couverte de lgers frimas. Il pleuvait torrents
+dans la valle du Metlili, et quinze lieues plus loin il
+neigeait. L'ternel printemps souriait sur nos ttes.<a name="page_009" id="page_009"></a></p>
+
+<p>Notre arrive au dsert se fit par une journe magnifique,
+et je n'eus pas une seule goutte de pluie
+pendant tout mon sjour dans le Sahara, qui fut long.</p>
+
+<p>Tel fut, cher ami, le prambule radieux de mon
+voyage aux <i>Zibans</i>. Ce passage inattendu d'une saison
+ l'autre, l'tranget du lieu, la nouveaut des perspectives,
+tout concourut en faire comme un lever de
+rideau splendide; et cette subite apparition de l'Orient
+par la porte d'or d'El-Kantara m'a laiss pour toujours
+un souvenir qui tient du merveilleux.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, je n'attends plus, ni ne dsire aucune
+surprise; mon arrive au dsert se fera plus simplement;
+sans tonnement, car je vais revoir, sinon les
+mmes lieux, du moins des choses et des aspects
+connus; sans coup de thtre, car il n'y a pas d'El-Kantara
+sur la route uniforme et trs prvenue que je
+vais suivre.</p>
+
+<p>Mme, et pour savoir d'avance quoi m'en tenir
+tout fait, j'ai soigneusement tudi la carte du Sud,
+depuis Medeah jusqu' El-Aghouat; non point en
+gographe, mais en peintre.&mdash;Voici peu prs ce
+qu'elle indique: des montagnes jusqu' Boghar;
+partir de Boghar, sous la dnomination de Sahara,
+des plaines succdant des plaines: plaines unies,
+marcages, plaines sablonneuses, terrains secs et
+pierreux, plaines onduleuses et d'<i>alfa</i>; douze lieues
+nord d'El-Aghouat, un palmier; enfin, El-Aghouat, reprsent
+par un point plus large, l'intersection d'une<a name="page_010" id="page_010"></a>
+multitude de lignes brises, rayonnant en tout sens,
+vers des noms tranges, quelques-uns demi fabuleux;
+puis, tout coup, dans le sud-est, une plaine indfiniment
+plate, aussi loin que la vue peut s'tendre; et,
+sur ce grand espace laiss en blanc, ce nom bizarre et
+qui donne penser, <i>Bled-el-Ateuch</i>, avec sa traduction:
+<i>Pays de la soif</i>.&mdash;D'autres reculeraient devant la
+nudit d'un semblable itinraire; je t'avoue que c'est
+prcisment cette nudit qui m'encourage.</p>
+
+<p>Je crois avoir un but bien dfini.&mdash;Si je l'atteignais
+jamais, il s'expliquerait de lui-mme; si je ne dois pas
+l'atteindre, quoi bon te l'exposer ici?&mdash;Admets
+seulement que j'aime passionnment le bleu, et qu'il
+y a deux choses que je brle de revoir: le ciel sans
+nuages, au-dessus du dsert sans ombre.</p>
+
+<p class="date">
+El-Goua, 24 mai au soir.<br />
+</p>
+
+<p>On compte, par la route que nous suivons, quatorze
+lieues de Medeah Boghar; peu prs deux lieues de
+moins que la route des prolonges. Elle est aussi directe
+que peut l'tre un sentier d'Arabe dans un pays difficile;
+c'est--dire qu' moins d'escalader les montes
+comme on fait d'un rempart et de se laisser glisser aux
+descentes, il me parat presque impossible d'abrger
+davantage. J'ai cru remarquer que le plus souvent
+nous coupions droit devant nous en pleine montagne,
+et je n'ai pas vu d'ailleurs que cette voie escarpe, o<a name="page_011" id="page_011"></a>
+nous entranait notre chef de file, ft autrement trace
+que par le passage des bergers ou par l'coulement
+naturel des eaux de pluie. Cependant rien n'est plus
+ais que d'y mener un convoi marchant en bon ordre,
+avec des mulets peu chargs et des chevaux prudents.</p>
+
+<p>Tout ce pt de montagnes, que nous avons mis
+cinq heures traverser, prsente un systme irrgulier
+de mamelons coniques profondment dcoups et
+spars par d'troits ravins. Au fond de chacun de ces
+ravins, creuss en forme d'entonnoirs, il y a des eaux
+courantes ou de jolies fontaines, avec des lauriers-roses
+en abondance. Les pentes sont entirement couvertes
+de broussailles, et les sommets se couronnent
+avec gravit de chnes verts, de chnes-liges et
+d'arbres rsineux. De loin en loin, de petites fumes
+odorantes, qu'on voit filer paisiblement au-dessus des
+bois, et de rares carrs d'orges vertes indiquent, dans
+ce lieu solitaire, la prsence de quelques agriculteurs
+arabes. Cependant, on n'aperoit ni le propritaire du
+champ, ni les cabanes d'o sortent ces fumes; on ne
+rencontre personne, on n'entend pas mme un aboiement
+de chien. L'Arabe n'aime pas montrer sa
+demeure, pas plus qu'il n'aime dire son nom,
+parler de ses affaires, raconter le but de ses voyages.
+Toute curiosit dont il peut tre l'objet lui est importune.
+Aussi tablit-il sa maison aux endroits les moins
+apparents, peu prs comme on ferait une embuscade,
+de manire n'tre point vu, mais tout observer. Du<a name="page_012" id="page_012"></a>
+fond de cette retraite invisible, il a l'&oelig;il ouvert sur les
+routes, il surveille les gens qui passent, en remarque
+le nombre et s'assure, avec inquitude, du chemin
+qu'ils prennent. C'est une alarme quand on fait mine
+d'examiner le pays, de s'y arrter ou de se diriger prcisment
+vers le lieu qu'il habite. Quelquefois un de
+ces campagnards souponneux vous accompagne ainsi
+fort loin, votre insu et ne vous perd de vue que lorsqu'il
+n'a plus aucun intrt rel ou imaginaire vous
+suivre. Toutes les habitudes du paysan arabe sont
+soumises ce systme absolu de prcaution et d'espionnage;
+et sa manire d'entendre la proprit ne
+peut s'expliquer que par ce gnral sentiment de
+dfiance. Mme l'tat sdentaire, il ne se croit tranquille
+possesseur que de ce qu'il dtient; il prfre la
+fortune mobilire, parce que rien ne la constate,
+qu'elle est facile convertir, facile nier et enfouissable.
+La terre, au contraire, l'embarrasse; et toute
+proprit foncire lui semble incertaine et surtout
+compromettante. Il n'occupe donc ostensiblement que
+le petit coin qu'il a ensemenc, et, s'il nglige de
+s'tendre au del et de s'approprier par la culture tout
+le terrain qui l'environne, s'il entretient la solitude
+autour de lui, et pour ainsi dire jusqu' la porte de sa
+maison, c'est uniquement pour ne pas faire un aveu
+plus manifeste de ce qu'il possde. Rien n'est donc plus
+abandonn en apparence qu'un pays habit par des
+tribus arabes; on ne saurait y tenir moins de place, y<a name="page_013" id="page_013"></a>
+faire moins de bruit, ni plus discrtement empiter sur
+le dsert.</p>
+
+<p>Nous avancions en silence et gravissions pniblement,
+pendus aux crins de nos chevaux, de longs
+escarpements dont chacun nous cotait une heure
+franchir. Nous faisions lever des engoulevents, des
+tourterelles de bois, quelques voles plus rares de perdrix
+grises; par moments, le cri sonore d'un merle
+clatait tout prs de nous, et l'on voyait le petit oiseau
+noir fuir au-dessus des fourrs. Il faisait chaud; l'air
+tait orageux; le ciel, sem de nuages, avec des
+troues d'un bleu sombre, promenait des ombres
+immenses sur l'tendue de ce beau pays, tout color
+d'un vert srieux. C'tait paisible, et je ne puis dire
+quel point cela me parut grand. A chaque sommet que
+nous atteignions, je me retournais pour voir monter,
+l'horizon oppos, les pics bleutres de la <i>Mouzaa</i>. Il
+y eut un moment o, par l'chancrure des gorges,
+j'entrevis un coin de la plaine, et au-dessus, dans le
+brouillard, quelque chose de bleu qui ressemblait
+encore la mer, cette Mditerrane, mon ami, que
+d'ici j'appelle la mer du Nord, et qu'un jour, avec
+regret, j'appellerai, comme autrefois, la mer d'Afrique.
+De temps en temps, Medeah se montrait au nord-ouest
+sur un plateau plus clair que les autres, o l'on
+voyait se dessiner des routes. Vers trois heures, je
+l'aperus pour la dernire fois et je lui dis adieu. Il
+n'apparaissait plus que comme une masse un peu<a name="page_014" id="page_014"></a>
+rouge pique de points blanchtres au-dessus d'un
+triple tage de mamelons boiss; je distinguais confusment
+les deux ou trois minarets qui dominent la
+ville; je crus reconnatre celui que tu prfres, au pied
+des casernes, et je donnai un souvenir nos cigognes;
+puis mon &oelig;il fit le tour de l'horizon. Je ne sais quels
+fils imperceptibles qui me tenaient au c&oelig;ur se
+tendirent un moment plus fort que je n'aurais cru, et
+je compris alors seulement que je partais et que j'entreprenais
+autre chose qu'une promenade.</p>
+
+<p>Il y avait quatre heures que nous marchions; nous
+n'avions pas fait cinq lieues encore, mais nous achevions
+de monter. Aprs une dernire heure de marche
+sur des pentes douces et parmi des fourrs trs-pais,
+mon cheval donna des signes de joie, et je dcouvris
+devant moi, dans une sorte de clairire leve, une
+maison blanche entoure de cabanes de paille, quelques
+tentes noires, et notre avant-garde de cavaliers
+qui dj disposait le bivouac.</p>
+
+<p>Nous voici donc dans <i>El-Goua</i>, ou, si tu veux, <i>la
+Clairire</i>, camps pour cette nuit prs de la maison du
+commandement de <i>Si-Djilali-Bel Hadj-Meloud</i>, cad
+des <i>Beni-Haen</i>. On appelle maisons de commandement
+certaines maisons fortifies, que notre gouvernement
+fait btir l'intrieur du pays, pour servir de rsidence
+officielle un chef de tribus, de lieu de dfense
+en cas de guerre, et en mme temps d'htellerie pour
+les voyageurs. Indpendamment du chef arabe, qui<a name="page_015" id="page_015"></a>
+l'occupe assez irrgulirement, ces postes sont en
+gnral gards par quelques hommes d'infanterie
+dtachs de la garnison franaise la plus voisine. Avec
+plus d'importance et de plus grandes dimensions, ils
+deviennent des <i>bordj</i> (proprement: lieux fortifis). La
+maison d'El-Goua n'est qu'un modeste corps de garde
+en rez-de-chausse, avec une cour au centre, quatre
+pavillons saillants aux quatre angles, des murs bas,
+seulement percs de meurtrires, une porte pleine et
+ferre. Un grand noyer qui s'lve en forme de boule
+de l'autre ct de la maison, des hangars de chaume
+disposs autour, soutenus par des branches mortes et
+palissads de broussailles, le jeu du ciel entre les
+vastes rameaux de l'arbre et de gros nuages orageux
+rouls en masses tincelantes au-dessus des coteaux
+devenus bruns, tout cela formait un ensemble de
+tableau peu oriental, mais qui m'a plu, prcisment
+cause de sa ressemblance avec la France. Du ct du
+sud, il n'y a pas de vue; du ct du nord et du couchant,
+nous dominons une assez grande tendue de
+collines et de petites valles, clairsemes de bouquets
+de bois, de prairies naturelles et de quelques champs
+cultivs. Les collines se couvraient d'ombres, les bois
+taient couleur de bronze, les champs avaient la pleur
+exquise des bls nouveaux, le contour des bois s'indiquait
+par un filet d'ombres bleues. On et dit un tapis
+de velours de trois couleurs et d'paisseur ingale:
+ras court l'endroit des champs, plus laineux <a name="page_016" id="page_016"></a>
+l'endroit des bois. Dans tout cela, rien de farouche et
+qui fasse penser au voisinage des lions.</p>
+
+<p>Les deux tentes arabes dresses pour nous recevoir
+serviront d'asile nos gens et d'abri pour nos bagages,
+car nous avons tout juste de quoi nous loger nous-mmes.
+Je te parlerai de notre <i>galfa</i> (caravane) quand
+elle sera complte et organise sur un pied de long
+voyage, quand nous aurons remplac nos mulets de
+montagne par des chameaux, et quand notre <i>klhebbir</i>
+(conducteur-chef de caravane), qui, tu le sais, est
+M. N***, aura rassembl toute sa suite de cavaliers et
+de serviteurs. Le tout, chameaux, tentes supplmentaires
+et gens d'escorte, nous attend <i>Boghari</i>, o
+nous les trouverons demain soir. Jusqu'ici, notre petit
+convoi, d'assez vulgaire apparence, se compose,
+presque nombre gal, de burnouss et d'habits franais,
+et nos muletiers n'ont pas la rude et patiente
+allure que je m'attends trouver dans nos chameliers,
+ces intrpides marcheurs du dsert.</p>
+
+<p>Il est huit heures; nous venons de rentrer sous nos
+tentes aprs avoir soup chez le cad. <i>Si-Djilali</i> nous
+a donn la <i>diffa</i>: il arrivait tout exprs pour nous
+recevoir de la tribu qu'il habite quelques lieues d'ici.
+Il est impossible de recevoir au seuil des pays arabes
+une hospitalit plus encourageante. Quant notre
+hte, je retrouve en lui ces grands traits de montagnard
+que nous avons dj pressentis Medeah et tant
+admirs, si tu t'en souviens; et, comme personnage de<a name="page_017" id="page_017"></a>
+frontispice, il a dj sa valeur. C'est une belle tte,
+fortement basane, ardente et pleine de rsolution,
+quoique souriante, avec de grands yeux doux et une
+bouche frquemment entr'ouverte la manire des
+enfants; cette habitude fait remarquer ses dents qui
+sont superbes. Il porte deux <i>burnouss</i>, un noir par-dessus
+un blanc. Le <i>burnouss</i> noir, qu'on voit rarement
+dans les tribus du littoral et qui disparat, m'a-t-on
+dit, dans le Sud, semble tre propre aux rgions
+intermdiaires que je vais traverser de Medeah
+D'jelfa. Il est de grosse laine ou de poil de chameau;
+on dirait du feutre, tant il est lourd, pais, rude au
+toucher: il a plus d'ampleur que le burnouss de laine
+blanche, et tombe tout d'une pice quand il est pendant;
+relev sur l'paule, il forme peine un ou deux
+plis rguliers et cassants. Il fait paratre courts les
+hommes les plus grands, tant il les largit, et leur
+donne alors une pesanteur de dmarche, une majest
+de port extraordinaires. Ajoute ce vtement un peu
+monacal, qui tient de la chape par la roideur, et du
+froc par le capuchon rabattu dans le dos, des bottes
+rouges de cavalier, un chapelet de bois brun, une ceinture
+de maroquin boucle la taille, use par le frottement
+des pistolets, enfin un long cordon d'amulettes
+de bois ou de sachets de cuir rouge descendant
+sur un <i>hak djeridi</i> de fine laine lame de soie; tout
+laine et tout cuir, sans broderie, sans flots de soie, sans
+une ganse d'or, telle tait la tenue svre de notre<a name="page_018" id="page_018"></a>
+hte. <i>Si-Djilali</i> est de noblesse militaire; son pre, <i>Si-Hadj-Meloud</i>,
+est plerin de la Mecque. Il y a, comme
+tu le vois, du sang de fanatique et de soldat dans ses
+veines. C'est un homme de trente ans, ou bien alors
+un jeune homme que la fatigue, une grande position,
+la guerre peut-tre, ou seulement le soleil de son pays
+ont mri de bonne heure. A le regarder de plus prs,
+on s'aperoit que ses yeux pleins de flammes ne sont
+pas toujours d'accord avec sa bouche, quand celle-ci
+sourit, et que cette juvnile hilarit des lvres n'est
+qu'une manire d'tre poli.</p>
+
+<p>La chambre o nous mangions tait petite, sans
+meubles, avec une chemine franaise et des murs
+dj dgrads, quoique la maison soit neuve. Il y avait
+du feu dans la chemine; un tapis de tente, trop grand
+pour la chambre et roul contre un des murs, de
+manire nous faire un dossier; pour tout clairage,
+une bougie tenue par un domestique accroupi devant
+nous, et faisant, dans une immobilit absolue, l'office
+de chandelier. Si simple que soit la salle manger, si
+mal clair que soit le tapis qui sert de table, un repas
+arabe est toujours une affaire d'importance.</p>
+
+<p>Je n'ai pas t'apprendre que la <i>diffa</i> est le repas
+d'hospitalit. La composition en est consacre par
+l'usage et devient une chose d'tiquette. Pour n'avoir
+plus revenir sur ces dtails, voici le menu fondamental
+d'une <i>diffa</i> d'aprs le crmonial le plus rigoureux.
+D'abord un ou deux moutons rtis entiers;<a name="page_019" id="page_019"></a>
+on les apporte empals dans de longues perches et
+tout frissonnants de graisse brlante: il y a sur le tapis
+un immense plat de bois de la longueur d'un mouton;
+on dresse la broche comme un mt au milieu du plat;
+le porte-broche s'en empare peu prs comme d'une
+pelle labourer, donne un coup de son talon nu sur
+le derrire du mouton et le fait glisser dans le plat. La
+bte a tout le corps balafr de longues entailles faites
+au couteau avant qu'on ne la mette au feu; le matre
+de la maison l'attaque alors par une des excoriations
+les plus dlicates, arrache un premier lambeau et
+l'offre au plus considrable de ses htes. Le reste est
+l'affaire des convives. Le mouton rti est accompagn
+de galettes au beurre, feuilletes et servies chaudes;
+puis viennent des ragots, moiti mouton et moiti
+fruits secs, avec une sauce abondante, fortement assaisonne
+de poivre rouge. Enfin arrive le couscoussou,
+dans un vaste plat de bois reposant sur un pied en
+manire de coupe. La boisson se compose d'eau, de
+lait doux (<i>halib</i>), de lait aigre (<i>leben</i>); le lait aigre
+semble prfrable avec les aliments indigestes; le lait
+doux, avec les plus pics. On prend la viande avec
+les doigts, sans couteau ni fourchette; on la dchire;
+pour la sauce, on se sert de cuillers de bois, et le plus
+souvent d'une seule qui fait le tour du plat. Le couscoussou
+se mange indiffremment, soit la cuiller,
+soit avec les doigts; pourtant, il est mieux de le rouler
+de la main droite, d'en faire une boulette et de l'avaler<a name="page_020" id="page_020"></a>
+au moyen d'un coup de pouce rapide, peu prs
+comme on lance une bille. L'usage est de prendre
+autour du plat, devant soi, et d'y faire chacun son
+trou. Il y a mme un prcepte arabe qui recommande
+de <i>laisser le milieu, car la bndiction du ciel y descendra</i>.
+Pour boire, on n'a qu'une gamelle, celle qui
+a servi traire le lait ou puiser l'eau. A ce sujet, je
+connais encore un prcepte: Celui qui boit ne <i>doit</i>
+pas respirer dans la tasse o est la boisson; il <i>doit</i>
+l'ter de ses lvres pour reprendre haleine; puis il
+<i>doit</i> recommencer boire. Je souligne le mot
+doit, pour lui conserver le sens impratif.</p>
+
+<p>Si tu te rappelles l'article <i>Hospitalit</i> dans le livre
+excellent de M. le gnral Daumas sur le <i>Grand
+Dsert</i>, tu dois voir que c'est dans les m&oelig;urs arabes
+un acte srieux que de manger et de donner manger,
+et qu'une <i>diffa</i> est une haute leon de savoir-vivre, de
+gnrosit, de prvenances mutuelles. Et remarque
+que ce n'est point en vertu de devoirs sociaux, chose
+absolument inconnue de ce peuple antisocial, mais en
+vertu d'une recommandation divine, et, pour parler
+comme eux, titre d'<i>envoy de Dieu</i>, que le voyageur
+est ainsi trait par son hte. Leur politesse repose
+donc non sur des conventions, mais sur un principe
+religieux. Ils l'exercent avec le respect qu'ils ont pour
+tout ce qui touche aux choses saintes, et la pratiquent
+comme un acte de dvotion.</p>
+
+<p>Aussi ce n'est point une chose qui prte rire, je<a name="page_021" id="page_021"></a>
+l'affirme, que de voir ces hommes robustes, avec leur
+accoutrement de guerre et leurs amulettes au cou,
+remplir gravement ces petits soins de mnage qui
+sont en Europe la part des femmes; de voir ces larges
+mains, durcies par le maniement du cheval et la pratique
+des armes, servir table, mincer la viande
+avant de vous l'offrir, vous indiquer sur le dos du
+mouton l'endroit le mieux cuit, tenir l'aiguire ou
+prsenter, entre chaque service, l'essuie-mains de
+laine ouvre. Ces attentions, qui dans nos usages paratraient
+puriles, ridicules peut-tre, deviennent ici
+touchantes par le contraste qui existe entre l'homme
+et les menus emplois qu'il fait de sa force et de sa
+dignit.</p>
+
+<p>Et quand on considre que ce mme homme, qui
+impose aux femmes la peine accablante de tout faire
+dans son mnage par paresse ou par excs de pouvoir
+domestique, ne ddaigne pas de les suppler en tout
+quand il s'agit d'honorer un hte, on doit convenir
+que c'est, je le rpte, une grande et belle leon qu'il
+nous donne, nous autres gens du Nord. L'hospitalit
+exerce de cette manire, par les hommes l'gard
+des hommes, n'est-elle pas la seule digne, la seule
+fraternelle, la seule qui, suivant le mot des Arabes,
+<i>mette la barbe de l'tranger dans la main de son
+hte</i>? Au reste, tout a t dit l-dessus, except peut-tre
+quelques dtails plus ignors qui prouvent
+l'excs que l'invit est autoris se mettre dans le<a name="page_022" id="page_022"></a>
+plus grand bien-tre possible, et qu'il est permis,
+mme en compagnie, de tmoigner qu'on a l'estomac
+plein. C'est une habitude que notre civilit purile et
+honnte n'a pas mme imagin de dfendre aux petits
+enfants qui ont trop mang. Elle sera difficile comprendre,
+surtout excuser, de la part de gens si
+graves, et qui jamais ne s'exposent la moquerie.
+Mais il ne faut pas oublier qu'elle est dans les m&oelig;urs,
+et que ces choses-l se font avec la plus tonnante
+bonhomie.</p>
+
+<p>Le caf, le th et le tabac ne sont servis qu'aux
+trangers chrtiens, et sont totalement inconnus dans
+les k'sours et dans les douars arabes du Sud. Un Arabe
+qui se respecte s'abstient assez gnralement d'en faire
+usage. Il y a de pauvres gens qui n'en ont jamais
+got. On se figure, tout fait tort, que chaque
+Arabe est arm de sa pipe, comme on voit les Maures
+et les Turcs. Les Maures eux-mmes ne fument pas
+tous. J'en connais qui regardent cela comme un vice
+presque gal celui de boire du vin; ceux-l sont les
+mthodistes svres qui se montrent exacts aux mosques
+et ne portent que des vtements de laine ou de
+soie, sans broderie de mtal, d'or ni d'argent.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p><i>Onze heures.</i>&mdash;J'achve, en regardant la nuit,
+cette premire veille de bivouac. L'air n'est plus
+humide, mais la terre est toute molle, la toile des
+tentes est trempe de rose; la lune, qui va se lever,<a name="page_023" id="page_023"></a>
+commence blanchir l'horizon au-dessus des bois.
+Notre bivouac repose dans une obscurit profonde. Le
+feu allum au milieu des tentes, et prs duquel les
+Arabes ont jusqu' prsent chuchot, se racontant je
+ne sais quoi, mais assurment pas les histoires d'Antar,
+quoi qu'en disent les voyageurs revenus d'Orient;
+le feu abandonn s'est teint et ne rpand plus qu'une
+vague odeur de rsine qui parfume encore tout le camp;
+nos chevaux ont de temps en temps, des frissons amoureux
+et poussent, vers une femelle invisible qui les
+enflamme, des hennissements aigus comme un clat
+de trompette; tandis qu'une chouette, perche je ne
+sais o, exhale temps gaux, au milieu du plus
+grand silence, cette petite note unique, plaintive qui
+fait: clou! et semble une respiration sonore plutt
+qu'un chant.</p>
+
+<p class="date">
+Boghari, 26 mai au matin.<br />
+</p>
+
+<p>Ou je me trompe fort, ou j'ai sous les yeux l'Afrique
+africaine comme on la rve; et le reste de mon voyage
+n'aura plus, sous certains rapports, grand'chose
+m'apprendre d'ici au dsert. J'ai fait une vraie dcouverte
+en arrivant ici; car j'ai trouv qu' ct de
+<i>Boghar</i>, seul point que je connusse de nom, et qui,
+pour moi, reprsentait tout un pays, il en existe un
+autre dont personne ne parle, sans doute cause de
+son inutilit stratgique, ou, plus probablement,
+cause de son extraordinaire aridit. Ce pays, qui ne<a name="page_024" id="page_024"></a>
+ressemble en rien au premier, s'appelle d'un nom qui
+a l'air d'un diminutif de Boghar, <i>Boghari</i>.</p>
+
+<p>Boghar est une citadelle franaise, sorte de grand'garde
+aventure sur le sommet d'une haute montagne
+boise de pins sombres et toujours verts; Boghari, au
+contraire, est un petit village entirement arabe,
+cramponn sur le dos d'un mamelon soleilleux et
+toujours aride; ils se font face trois quarts de lieue
+de distance, spars seulement par le Chliff et par
+une troite valle sans arbres. Je ne suis point mont
+ Boghar; ce que j'en vois d'ici me parat triste, froid,
+curieux peut-tre, mais ennuyeux comme un belvdre;
+quant Boghari, heureusement pour lui,
+peine habitable pour les Arabes, c'est tout simplement
+la vraie terre de Cham. Mais n'anticipons pas; j'y reviendrai.
+Nous traverserons ensemble toute cette valle
+du Chliff, et je m'imagine que derrire ces collines
+aplaties et nues qui barrent l'horizon du Sud, et que je
+vais franchir aujourd'hui, il y a des choses qui me
+surprendront.</p>
+
+<p>La premire partie de l'tape en venant d'El-Goua,
+d'o nous sommes partis hier au jour levant, se fait
+non plus comme celle de la veille travers des maquis
+entremls de bouquets d'arbres, mais travers
+une belle fort de chnes verts; par de vastes clairires
+tapisses d'herbes et avec de profondes perspectives
+sur les fonds bleus, sur les fonds verts, touffus,
+feuillus, d'un pays toujours et toujours bois. Cette<a name="page_025" id="page_025"></a>
+partie de l'tape est trs belle. On rve chasse, on
+rve aboiements de meutes, dans ces solitudes pleines
+d'chos.</p>
+
+<p>Tout coup la montagne manque sous vos pieds;
+l'horizon se dgage, et l'&oelig;il embrasse alors vol d'oiseau,
+dans toute sa longueur, une valle beaucoup
+moins riante, d'un gris fauve qui commence sentir
+le feu; elle est comprise entre deux ranges de collines,
+celles de droite encore broussailleuses, celles de
+gauche peine couronnes de quelques pins rabougris,
+et de plus en plus dcouvertes.</p>
+
+<p>La valle prend son nom de l'<i>Oued-el-Akoum</i>,
+petite rivire encaisse, dont le voisinage anime par-ci
+par-l d'assez belles cultures, mais ne fait pas pousser
+un seul arbre, et qui court, ingalement borde de
+berges terreuses et de lauriers-roses, se jeter dans le
+Chliff au pied de Boghar.</p>
+
+<p>C'est l qu' la halte du matin, par une journe
+blonde et transparente, j'ai revu les premires tentes
+et les premiers troupeaux de chameaux libres, et compris
+avec ravissement qu'enfin j'arrivais chez les patriarches.</p>
+
+<p>Le vieux <i>Hadj-Meloud</i>, tout semblable son anctre
+<i>Ibrahim</i>, <i>Ibrahim l'hospitalier</i>, comme disent
+les Arabes, nous attendait sa zmala, o son fils Si-Djilali
+tait venu nous conduire lui-mme, pour que
+toute la famille y ft prsente. Il nous reut ct du
+<i>douar</i>, suivant l'usage, dans de grandes tentes dresses<a name="page_026" id="page_026"></a>
+pour nous (Guatin-el-Dyaf, tentes des htes), au
+milieu de serviteurs nombreux et avec tout l'appareil
+convenu. On y mangea beaucoup, et nous y bmes le
+caf dans de petites tasses vertes sur lesquelles il y avait
+crit en arabe: <i>Bois en paix</i>.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais, en effet, rien vu de plus paisible, ni
+qui invitt mieux boire en paix dans la maison d'un
+hte; je n'ai jamais rien vu de plus simple que le tableau
+qui se droulait devant nous.</p>
+
+<p>Nos tentes trs vastes et, soit dit en passant, dj
+rayes de rouge et de noir comme dans le Sud, occupaient
+la largeur d'un petit plateau nu, au bord de la
+rivire. Elles taient grandes ouvertes, et les portes,
+releves par deux btons, formaient sur le terrain
+fauve et pel deux carrs d'ombres, les seules qu'il y
+et dans toute l'tendue de cet horizon accabl de
+lumire et sur lequel un ciel demi voil rpandait
+comme une pluie d'or ple. Debout dans cette ombre
+grise, et dominant tout le paysage de leur longue
+taille, Si-Djilali, son frre et leur vieux pre, tous
+trois vtus de noir, assistaient en silence au repas.
+Derrire eux, et en plein soleil, se tenait un cercle de
+gens accroupis, grandes figures d'un blanc sale, sans
+plis, sans voix, sans geste, avec des yeux clignotants
+sous l'clat du jour et qu'on et dit ferms. Des serviteurs,
+vtus de blanc comme eux et comme eux silencieux,
+allaient sans bruit de la tente aux cuisines dont
+on voyait la fume s'lever en deux colonnes onduleuses<a name="page_027" id="page_027"></a>
+au revers du plateau, comme deux fumes de
+sacrifice.</p>
+
+<p>Au del, afin de complter la scne et comme pour
+l'encadrer, je pouvais apercevoir, de la tente o j'tais
+couch, un coin du douar, un bout de la rivire o
+buvaient des chevaux libres, et, tout fait au fond,
+de longs troupeaux de chameaux bruns, au cou
+maigre, couchs sur des mamelons striles, terre
+nue comme le sable et aussi blonde que des moissons.</p>
+
+<p>Au milieu de tout cela, il n'y avait donc qu'une
+petite ombre, celle o reposaient les voyageurs, et
+qu'un peu de bruit, celui qui se faisait dans la tente.</p>
+
+<p>Et de ce tableau, que je copie sur nature, mais auquel
+il manquera la grandeur, l'clat et le silence, et
+que je voudrais dcrire avec des signes de flammes et
+des mots dits tout bas, je ne garderai qu'une seule
+note qui contient tout: <i>Bois en paix</i>.</p>
+
+<p>La valle de l'Oued-el-Akoum, qui se rtrcit et se
+dpouille encore mesure qu'on avance au sud, rencontre
+le Chliff trois heures de l, et dbouche,
+comme je te l'ai dit, entre Boghar et Boghari, dans
+une autre valle courant en sens contraire, de l'est
+l'ouest, et celle-ci tout fait aride.</p>
+
+<p>Boghar apparat de fort loin, pose sur sa montagne
+pointue, comme une tache gristre parmi des massifs
+verts. Ce n'est au contraire qu'en entrant dans la
+valle du Chliff qu'on dcouvre, main gauche, au<a name="page_028" id="page_028"></a>
+fond d'un amphithtre dsol, mais flamboyant de
+lumire, le petit village de Boghari, perch sur son
+rocher.</p>
+
+<p>C'est bizarre, frappant; je ne connaissais rien de
+pareil, et jusqu' prsent je n'avais rien imagin
+d'aussi compltement fauve,&mdash;disons le mot qui me
+cote dire,&mdash;d'aussi jaune. Je serais dsol qu'on
+s'empart du mot, car on a dj trop abus de la
+chose; le mot d'ailleurs est brutal; il dnature un ton
+de toute finesse et qui n'est qu'une apparence. Exprimer
+l'action du soleil sur cette terre ardente en
+disant que cette terre est jaune, c'est enlaidir et gter
+tout. Autant vaut donc ne pas parler de couleur et
+dclarer que c'est trs beau; libre ceux qui n'ont
+pas vu Boghari d'en fixer le ton d'aprs la prfrence
+de leur esprit.</p>
+
+<p>Le village est blanc, vein de brun, vein de lilas.
+Il domine un petit ravin, formant gout, o vgtent
+par miracle deux ou trois figuiers trs verts et autant
+de lentisques, et qui semble taill dans un bloc de
+porphyre ou d'agate, tant il est richement marbr de
+couleurs, depuis la lie de vin jusqu'au rouge sang.
+Hormis ces quelques rejetons pousss sous les gouttires
+du village, il n'y a rien autour de Boghari qui
+ressemble un arbre, pas mme de l'herbe. Le sol,
+en quelques endroits sablonneux, est partout aussi nu
+que de la cendre. Nous campons au pied du village,
+sur un terrain battu, qui a l'apparence d'un champ de<a name="page_029" id="page_029"></a>
+foire, et o bivouaquent les caravanes du Sud. Depuis
+hier, nous y vivons en compagnie des vautours, des
+aigles et des corbeaux.</p>
+
+<p>Ici, point de rception. Le pays est pauvre; et forcs
+de pourvoir nous-mmes nos divertissements, nous
+avons fait venir, cette nuit, de Boghari, des danseuses
+et des musiciens.</p>
+
+<p>Tu sauras que Boghari, qui sert de comptoir et
+d'entrept aux nomades, est peuple de jolies femmes,
+venues pour la plupart des tribus sahariennes <i>Ouled-Nayl</i>,
+<i>A'r'azlia</i>, etc., o les m&oelig;urs sont faciles, et
+dont les filles ont l'habitude d'aller chercher fortune
+dans les tribus environnantes. Les Orientaux ont des
+noms charmants pour dguiser l'industrie vritable de
+ce genre de femmes; faute de mieux, j'appellerai celles-ci
+des danseuses.</p>
+
+<p>On alluma donc de grands feux en avant de la tente
+rouge qui nous sert de salle manger; et pendant ce
+temps on dpcha quelqu'un vers le village. Tout le
+monde y dormait, car il tait dix heures, et l'on eut
+sans doute quelque peine rveiller ces pauvres gens;
+pourtant, au bout d'une bonne heure d'attente, nous
+vmes un feu, comme une toile plus rouge que les
+autres, se mouvoir dans les tnbres hauteur du village;
+puis le son languissant de la flte arabe descendit
+ travers la nuit tranquille et vint nous apprendre
+que la fte approchait.</p>
+
+<p>Cinq ou six musiciens arms de tambourins et de<a name="page_030" id="page_030"></a>
+fltes, autant de femmes voiles, escortes d'un grand
+nombre d'Arabes qui s'invitaient d'eux-mmes au
+divertissement, apparurent enfin au milieu de nos
+feux, y formrent un grand cercle, et le bal commena.</p>
+
+<p>Ceci n'tait pas du Delacroix. Toute couleur avait
+disparu pour ne laisser voir qu'un dessin tantt
+estomp d'ombres confuses, tantt ray de larges traits
+de lumire, avec une fantaisie, une audace, une furie
+d'effet sans pareilles. C'tait quelque chose comme la
+<i>Ronde de nuit</i> de Rembrandt, ou plutt, comme une
+de ses eaux-fortes inacheves. Des ttes coiffes de
+blanc et comme enleves vif d'un revers de burin,
+des bras sans corps, des mains mobiles, dont on ne
+voyait pas les bras, des yeux luisants et des dents
+blanches au milieu de visages presque invisibles, la
+moiti d'un vtement attaqu tout coup en lumire
+et dont le reste n'existait pas, mergeaient au hasard
+et avec d'effrayants caprices d'une ombre opaque et
+noire comme de l'encre. Le son tourdissant des fltes
+sortait on ne voyait pas d'o, et quatre tambourins de
+peau, qui se montraient l'endroit le plus clair du
+cercle, comme de grands disques dors, semblaient
+s'agiter et retentir d'eux-mmes. Nos feux, qu'on entretenait
+de branchages secs, ptillaient et s'enveloppaient
+de longs tourbillons de fume mls de paillettes
+de braise. En dehors de cette scne trange, on
+ne voyait ni bivouac, ni ciel, ni terre; au-dessus, autour,<a name="page_031" id="page_031"></a>
+partout, il n'y avait plus rien que le noir, ce noir
+absolu qui doit exister seulement dans l'&oelig;il teint des
+aveugles.</p>
+
+<p>Aussi, la danseuse, debout au centre de cette assemble
+attentive l'examiner, se remuant en cadence
+avec de longues ondulations de corps ou de petits trpignements
+convulsifs, tantt la tte moiti renverse
+dans une pamoison mystrieuse, tantt ses
+belles mains (les mains sont en gnral fort belles)
+allonges et ouvertes, comme pour une conjuration, la
+danseuse, au premier abord, et malgr le sens trs
+vident de sa danse, avait-elle aussi bien l'air de jouer
+une scne de <i>Macbeth</i>, que de reprsenter autre
+chose.</p>
+
+<p>Cette autre chose est, au fond, l'ternel thme
+amoureux sur lequel chaque peuple a brod ses
+propres fantaisies, et dont chaque peuple, except
+nous, a su faire une danse nationale.</p>
+
+<p>Tu connais la danse des Mauresques. Elle a son
+intrt, qui vient de la richesse encore plus que du
+bon got des costumes. Mais, en somme, elle est insignifiante
+ou tout fait grossire. Elle fait pendant aux
+licencieuses parades de <i>Garageuz</i> et ne peut pas s'empcher,
+dans tous les cas, de sentir un peu le mauvais
+lieu.</p>
+
+<p>La danse arabe, au contraire, la danse du Sud,
+exprime avec une grce beaucoup plus relle, beaucoup
+plus chaste, et dans une langue mimique infiniment<a name="page_032" id="page_032"></a>
+plus littraire, tout un petit drame passionn,
+plein de tendres pripties; elle vite surtout les agaceries
+trop libres qui sont un gros contresens de la
+part de la femme arabe.</p>
+
+<p>La danseuse ne montre d'abord qu' regret son
+ple visage entour d'paisses nattes de cheveux
+tresss de laines; elle le cache demi dans son voile;
+elle se dtourne, hsite, en se sentant sous les regards
+des hommes, tout cela avec de doux sourires et des
+feintes de pudeur exquises. Puis obissant la mesure
+qui devient plus vive, elle s'meut, son pas s'anime, son
+geste s'enhardit. Alors commence, entre elle et l'amant
+invisible qui lui parle par la voix des fltes, une action
+des plus pathtiques: la femme fuit, elle lude, mais
+un mot plus doux la blesse au c&oelig;ur: elle y porte la
+main, moins pour s'en plaindre que pour montrer
+qu'elle est atteinte, et de l'autre, avec un geste d'enchanteresse,
+elle carte regret son doux ennemi. Ce
+ne sont plus alors que des lans mls de rsistance;
+on sent qu'elle attire en voulant se dfendre; ce long
+corps souple et caressant se contourne en des motions
+extrmes, et ces deux bras jets en avant, pour les
+derniers refus, vont dfaillir.</p>
+
+<p>J'abrge; toute cette pantomime est fort longue et
+dure, jusqu' ce que la musique, qui se fatigue au
+moins autant que la danseuse, en ait assez, et termine,
+en manire de point d'orgue, par un terrible
+charivari des fltes et des tambourins.<a name="page_033" id="page_033"></a></p>
+
+<p>Notre danseuse, qui n'tait pas jolie, avait ce genre
+de beaut qui convenait la danse. Elle portait merveille
+son long voile blanc et son hak rouge sur
+lequel tincelait toute une profusion de bijoux; et
+quand elle tendait ses bras nus orns de bracelets
+jusqu'aux coudes et faisait mouvoir ses longues mains
+un peu maigres avec un air de voluptueux effroi, elle
+tait dcidment superbe.</p>
+
+<p>Il est douteux que j'y prisse un plaisir aussi vif que
+nos Arabes; mais j'eus l du moins une vision qui
+restera dans mes souvenirs de voyage ct de la
+<i>fileuse</i> dont je t'ai parl tant de fois.</p>
+
+<p>Je ne sais point quelle heure a fini la fte. Au train
+dont elle allait, peut-tre aurait-elle dur jusqu'au
+jour, sans un incident. J'ai su ce matin qu'un de nos
+gens s'tant permis une grossire inconvenance
+l'gard de la danseuse, celle-ci s'tait retire, et
+qu'aprs beaucoup d'injures et de menaces changes
+on s'tait spar on ne peut plus mcontent de part et
+d'autre.</p>
+
+<p>Nous montons cheval dans une heure pour aller
+coucher aux <i>Ouled-Moktar</i>. A quatre lieues d'ici,
+plein sud, nous trouverons les plaines et nous mettrons
+le pied dans le Sahara.</p>
+
+<p>Comme je l'ai dit, on laisse ici les mulets, et nous
+prenons un convoi de vingt-cinq chameaux, qui nous
+attendent depuis hier, patiemment couchs prs de
+nos tentes.<a name="page_034" id="page_034"></a></p>
+
+<p>Je commence, au milieu du grand nombre de gens
+qui encombraient le bivouac, distinguer ceux qui
+font le voyage avec nous. Les chameliers attachent
+leurs sandales; les cavaliers chaussent leurs doubles
+bottes rouges armes d'perons. Ce sont tous gens du
+sud, <i>Ouled-Moktar</i>, <i>Ouled-Nayl</i>, l'<i>Aghouti</i>, etc.
+Les burnouss bruns appartiennent au <i>Makhzen</i> de
+El-Aghouat, sombres cavaliers, coiffs de haks sales,
+maigres comme leurs chevaux, nourris comme eux de
+je ne sais quelle rare pitance; comme eux, couchant
+je ne sais o, et qui font, avec ces infatigables btes,
+des courses au del de toute croyance.</p>
+
+<p>On charge nos chameaux. Ce sont de grands animaux
+bien taills, moins vastes, mais plus dlis que
+les chameaux du Tell, meilleurs pour la course et
+aussi bons pour le bt. Ils ont l'&oelig;il ardent et les
+jambes d'une grande finesse. Ils beuglent horriblement
+quand on leur met la charge sur le dos; et je
+viens d'apprendre de notre <i>bach'amar</i> ce qu'ils disent
+en se plaignant de la sorte.</p>
+
+<p>Ils disent celui qui les sangle: Mets-moi des
+coussins pour que je ne me blesse pas.</p>
+
+<p class="date">
+D'jelfa, 31 mai.<br />
+</p>
+
+<p>Nous sommes arrivs hier D'jelfa, aprs cinq
+journes de marche presque toujours en plaine, par
+un beau temps, nuageux encore, mais assez chaud<a name="page_035" id="page_035"></a>
+pour me convaincre que nous sommes depuis cinq
+jours dans le Sahara.</p>
+
+<p>Gographiquement, le <i>Sahara</i> commence Boghar;
+c'est--dire que l finit la rgion montagneuse des
+terres cultivables, j'aimerais dire cultives, qu'on
+appelle le <i>Tell</i>. Tu sais qu'on n'est pas d'accord sur
+l'tymologie des mots Tell et Sahara. M. le gnral
+Daumas, dans un livre prcieux, mme aprs huit ans
+de dcouvertes, <i>le Sahara algrien</i>, propose une tymologie
+qui me plat cause de son origine arabe, et
+dont je me contente. D'aprs les T'olba, Sahara viendrait
+de <i>Sehaur</i>, moment difficile saisir, qui prcde
+le point du jour et pendant lequel on peut, en temps
+de jene, encore manger, boire et fumer; Tell viendrait
+de <i>Tali</i>, qui veut dire dernier. Le Sahara serait
+donc le pays vaste et plat o le Sehaur est plus facilement
+apprciable, et, par analogie, le Tell serait le
+pays montueux, en arrire du Sahara, o le Sehaur
+n'apparat qu'en dernier.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il est certain que Sahara ne veut
+point dire <i>Dsert</i>. C'est le nom gnral d'un grand
+pays compos de plaines, inhabit sur certains points,
+mais trs peupl sur d'autres, et qui prend les noms
+de <i>Fiafi</i>, <i>Kifar</i>, ou <i>Falat</i>, suivant qu'il est habit,
+temporairement habitable, comme aprs les pluies
+d'hiver, ou inhabit et inhabitable. Or, il y a fort loin
+de Boghar au Falat, c'est--dire la mer de sable, qui
+ne commence gure qu'au del du <i>Touat</i>, quarante<a name="page_036" id="page_036"></a>
+journes de marche environ d'Alger. Ainsi, quoique
+j'aie te parler aujourd'hui de lieux trs solitaires, tu
+sauras qu'il ne s'agit en aucune faon du Falat ou
+Grand Dsert.</p>
+
+<p>Encore une explication ncessaire, et j'en aurai
+fini avec la gographie. Le Sahara renferme deux
+populations distinctes, l'une autochtone, sdentaire,
+avec des centres fixes dans des villes ou villages
+(<i>k'sour</i>), aux endroits o l'eau constante a permis de
+s'tablir; l'autre, c'est la race des Arabes conqurants,
+nomade et vivant sous la tente. Les premiers sont cultivateurs,
+les seconds sont bergers. Une association
+conue dans l'intrt commun unit ces deux peuples;
+ce qui n'empche pas l'Arabe de mpriser absolument
+son utile voisin, ce voisin de lui rendre son mpris.
+Ils se partagent les oasis dont ils sont ensemble propritaires.
+L'habitant du k'sour cultive, titre de fermier,
+le jardin du nomade; de son ct, le nomade se
+charge des troupeaux communs, les mne aux pturages
+d'hiver; et, l't, c'est lui qui va chercher, sur
+les marchs du Tell, les grains dont l'un et l'autre
+ont un besoin gal. En sorte qu'chelonnes ainsi sur
+deux ou trois cents lieues de pays, celles-l dans l'oasis,
+celles-ci dans les plaines intermdiaires que les pluies
+ont rendues habitables, d'immenses populations couvrent
+en ralit cette vaste tendue du Sahara, qu'on
+aurait grand tort, comme tu le vois, d'appeler dsert,
+mais o l'on avait cependant suppos toute espce<a name="page_037" id="page_037"></a>
+d'tres chimriques, except l'homme, le plus rel et
+le plus nombreux de tous.</p>
+
+<p>Cela dit, je reprends ces notes de route au bivouac
+de Boghari, au moment o je t'ai quitt pour monter
+ cheval.</p>
+
+<p>C'est midi seulement qu'on se mit en marche, car
+Boghari est un lieu d'amorces, d'o les voyageurs
+arabes ne s'loignent pas volontiers; du moins j'ai
+cru le comprendre la lenteur inaccoutume des prparatifs
+de dpart. Pourtant, au signal donn par le
+<i>bach-amar</i> (chef du convoi), le troupeau mugissant
+des chameaux de charge se leva confusment et enfin
+s'branla; nous prmes au galop la tte du convoi, et,
+quelques minutes aprs, le petit village redevenu solitaire
+disparut derrire la premire colline, silencieux
+comme notre arrive, srieux malgr le vif clat de
+ses murs crpis, et plus taciturne encore qu'au jour
+levant, sous le blanc linceul de midi. Presque aussitt
+nous entrions dans la valle du <i>Chliff</i>.</p>
+
+<p>Cette valle ou plutt cette plaine ingale et caillouteuse,
+coupe de monticules, et ravine par le Chliff,
+est coup sr un des pays les plus surprenants
+qu'on puisse voir. Je n'en connais pas de plus singulirement
+construit, de plus fortement caractris, et,
+mme aprs Boghari, c'est un spectacle ne jamais
+oublier.</p>
+
+<p>Imagine un pays tout de terre et de pierres vives,
+battu par des vents arides et brl jusqu'aux entrailles;<a name="page_038" id="page_038"></a>
+une terre marneuse, polie comme de la terre poterie,
+presque luisante l'&oelig;il tant elle est nue, et qui
+semble, tant elle est sche, avoir subi l'action du feu;
+sans la moindre trace de culture, sans une herbe,
+sans un chardon;&mdash;des collines horizontales qu'on
+dirait aplaties avec la main ou dcoupes par une fantaisie
+trange en dentelures aigus, formant crochet,
+comme des cornes tranchantes ou des fers de faux; au
+centre, d'troites valles, aussi propres, aussi nues
+qu'une aire battre le grain; quelquefois, un morne
+bizarre, encore plus dsol, si c'est possible, avec un
+bloc informe pos sans adhrence au sommet, comme
+un arolithe tomb l sur un amas de silex en fusion;&mdash;et
+tout cela, d'un bout l'autre, aussi loin que la
+vue peut s'tendre, ni rouge, ni tout fait jaune, ni
+bistr, mais exactement couleur de peau de lion.</p>
+
+<p>Quant au Chliff, qui, quarante lieues plus avant,
+dans l'ouest, devient un beau fleuve pacifique et bienfaisant,
+ici, c'est un ruisseau tortueux, encaiss, dont
+l'hiver fait un torrent, et que les premires ardeurs
+de l't puisent jusqu' la dernire goutte. Il s'est
+creus dans la marne molle un lit boueux qui ressemble
+ une tranche, et, mme au moment des plus
+fortes crues, il traverse sans l'arroser cette valle
+misrable et dvore de soif. Ses bords taills pic
+sont aussi arides que le reste; peine y voit-on, accrochs
+ l'intrieur du lit et marquant le niveau des
+grandes eaux, quelques rares pieds de lauriers-roses,<a name="page_039" id="page_039"></a>
+poudreux, fangeux, salis, et qui expirent de chaleur
+au fond de cette troite ornire, incendie par le soleil
+plongeant du milieu du jour.</p>
+
+<p>D'ailleurs, ni l't, ni l'hiver, ni le soleil, ni les
+roses, ni les pluies qui font verdir le sol sablonneux et
+sal du dsert lui-mme ne peuvent rien sur une terre
+pareille. Toutes les saisons lui sont inutiles; et de
+chacune d'elles, elle ne reoit que des chtiments.</p>
+
+<p>Nous mmes trois heures traverser ce pays extraordinaire,
+par une journe sans vent et sous une
+atmosphre tellement immobile que le mouvement de
+la marche n'y produisait pas le plus petit souffle d'air.
+La poussire souleve par le convoi se roulait sans
+s'lever sous le ventre de nos chevaux en sueur. Le
+ciel tait, comme paysage, splendide et morne; de
+vastes nues couleur de cuivre y flottaient pesamment
+dans un azur douteux, aussi fixes et presque aussi
+fauves que le paysage lui-mme.</p>
+
+<p>Rien de vivant, ni autour de nous, ni devant nous,
+ni nulle part; seulement, de grandes hauteurs, on
+pouvait, grce au silence, entendre par moments des
+bruits d'ailes et des voix d'oiseaux: c'taient de noires
+voles de corbeaux qui tournaient en cercle autour
+des mornes les plus levs, pareilles des essaims de
+moucherons, et d'innombrables bataillons d'oiseaux
+blanchtres aux ailes pointues, ayant peu prs le vol
+et le cri plaintif des courlis. De loin en loin, un aigle,
+au ventre ray de brun, des gypates tachs de noir et<a name="page_040" id="page_040"></a>
+de gris clair, traversaient lentement cette solitude,
+l'interrogeant d'un &oelig;il tranquille, et, comme des
+chasseurs fatigus, regagnaient les montagnes boises
+de Boghar.</p>
+
+<p>C'est au del de Boghari, aprs une succession de
+collines et de valles symtriques, limite extrme du
+Tell, qu'on dbouche enfin, par un col troit, sur la
+premire plaine du Sud.</p>
+
+<p>La perspective est immense. Devant nous se dveloppaient
+vingt-quatre ou vingt-cinq lieues de terrains
+plats sans accidents, sans ondulations visibles. La
+plaine, d'un vert douteux, dj brle, tait, comme
+le ciel, toute raye dans sa longueur d'ombres grises
+et de lumires blafardes. Un orage, form par le
+milieu, la partageait en deux et nous empchait d'en
+mesurer l'tendue. Seulement, travers un brouillard
+ingal, o la terre et le ciel semblaient se confondre,
+on devinait par chappes une ligne extrme de
+montagnes courant paralllement au Tell, de l'est
+ l'ouest, et, vers leur centre, les sept pitons saillants
+ou sept ttes, qui leur ont fait donner le nom de
+<i>Seba'Rous</i>.</p>
+
+<p>Le col franchi, notre petit convoi se dploya dans la
+plaine unie et prit son ordre de marche, ordre que
+nous conservons depuis le dpart, poussant droit du
+nord au sud, sur les Sept Ttes, que nous ne devions
+atteindre que le surlendemain.&mdash;En avant, les cavaliers,
+au nombre d'une trentaine environ; derrire,<a name="page_041" id="page_041"></a>
+nos chameaux, stimuls par les cris perants et les
+sifflets des chameliers; l'extrme avant-garde, notre
+<i>khrebir</i>, M. N..., se laissant doucement aller au pas
+de son grand cheval blanc, qui a toujours quelque
+cent mtres d'avance sur les autres; ses cts, et le
+serrant de prs, deux ou trois cavaliers de ses serviteurs,
+beaux jeunes gens vtus de blanc, monts sur
+d'agiles petites juments blanches ou grises, mais nonchalants
+comme la promenade, peine arms, et
+dont un seul porte un fusil double, le fusil du matre,
+avec sa vaste <i>djebira</i> en peau de lynx pendue l'aron
+de sa selle.</p>
+
+<p>Quant moi, tu me trouverais le plus souvent faisant
+route un peu part ou ct des plus paisibles, afin
+d'tre plus moi; tantt regardant, pendant des
+heures entires, filer sur les longues perspectives les
+burnouss blancs, les croupes luisantes, les selles
+dossier rouge; tantt me dtournant pour voir arriver
+de loin le peloton roux de nos chameaux marchant en
+bataille, avec leurs cous tendus, leurs jambes d'autruche,
+et notre pittoresque mobilier de voyage amoncel
+sur leur dos.</p>
+
+<p>Outre nos cavaliers d'escorte et nos gens de service,
+nous emmenons trois <i>amins</i> des Mzabites avec leur
+suite, qui vont rgler, je crois, quelques difficults
+politiques que nous avons avec le pays du Mzab. L'un
+est un grand et rude cavalier, arm en guerre, qui
+monte avec aplomb un beau cheval noir richement<a name="page_042" id="page_042"></a>
+harnach de velours pourpre et d'argent, et garni
+d'un large devant de poitrail en toffe carlate.</p>
+
+<p>Le second, amin des <i>Beni-Isguen</i>, est un petit vieillard
+coiff bas, mine affable, aux yeux doux, et dont
+la bouche encadre d'une barbe blanche, boucle
+comme une chevelure, sourit avec plusieurs dents de
+moins.</p>
+
+<p>Le troisime, qui se nomme <i>Si-Bakir</i>, honnte et
+joviale figure entre deux ges, fort petit, extrmement
+replet, s'arrondit en boule au-dessus d'un petit mulet
+proprement couvert et douillettement sell d'un pais
+matelas de <i>Djerbi</i>. C'est un bon et riche bourgeois,
+qui a trois bains maures Alger et un fils <i>Berryan</i>,
+et qui me parle avec un amour gal de son enfant, de
+ses bains et des dattes renommes de son pays. Il est
+mis peu prs comme il le serait dans sa chambre:
+le bas de ses jambes dans de bonnes chaussettes de
+laine, et les pieds dans des souliers de cuir noir. Je ne
+lui vois d'ailleurs aucune arme. Son unique dfense
+est contre le soleil et consiste en un chapeau de paille,
+orn son sommet de plumes d'autruche, le plus grand
+chapeau que j'aie jamais vu, vaste comme un parasol,
+et qu'il a soin d'ter et de remettre chaque fois que le
+temps trs capricieux se couvre ou s'claircit.</p>
+
+<p>Comme il me tmoigne assez d'amiti, j'aime
+voyager dans sa compagnie. Il sait juste autant de franais
+que je sais d'arabe, ce qui rend nos communications
+fort amusantes, mais assez rarement instructives.<a name="page_043" id="page_043"></a></p>
+
+<p>A huit heures, en pleine nuit dj, nous arrivions
+au bivouac,&mdash;et nous mettions ensemble pied terre
+au milieu des tentes des <i>Ouled-Moktar</i>, o nous devions
+passer la nuit.&mdash;Ni la longueur de l'tape
+(nous avions fait trois lieues de trop), ni le manque
+d'eau depuis le matin, n'avaient distrait Si-Bakir de sa
+complaisance m'entretenir; il achevait alors l'historique
+un peu confus de sa fortune commerciale, et me
+promettait, pour l'tape suivante, l'histoire de son fils;
+enfin cet aimable vieillard scellait notre rcente amiti
+en me tenant l'trier, avec une humble courtoisie
+dont je voulais en vain me dfendre.</p>
+
+<p>Le lendemain, aprs une petite marche de cinq ou
+six heures, nous campions vers midi An-Ousera;
+triste bivouac, le plus triste sans contredit de toute la
+route, au bord d'un marais vaseux, sinistre, dans des
+sables blanchtres, hrisss de joncs verts; l'endroit
+le plus bas de la plaine, avec un horizon de quinze
+lieues au nord, de neuf lieues au sud; dans l'est et
+dans l'ouest, une tendue sans limite. Une compagnie
+nombreuse de vautours gris et de corbeaux monstrueux
+occupait la source notre arrive: immobiles,
+le dos vot, rangs sur deux lignes au bord de l'eau,
+je les pris de loin pour des gens comme nous presss
+de boire; il fallut un coup de fusil pour disperser ces
+fauves et noirs plerins.</p>
+
+<p>Une source, dans ce pays avare, est toujours
+accueillie comme un bienfait, mme quand cette<a name="page_044" id="page_044"></a>
+source brlante et ftide ressemble au triste marais
+d'<i>An-Ousera</i>. On y puise avec reconnaissance, et l'on
+s'estime heureux d'y remplir ses outres pour la marche
+sans eau du lendemain.</p>
+
+<p>Les oiseaux partis, nous demeurmes seuls. Il n'y
+avait rien en vue dans l'immense plaine; notre bivouac
+disparaissait lui-mme dans un des plis du terrain.
+Vers le soir cependant, un petit convoi de cinq
+chameaux, conduits par trois chameliers, vint s'tablir
+auprs de nous, tout fait au bord de la source.
+Les chameaux dchargs se mirent patre; les trois
+voyageurs firent un seul amas des <i>tellis</i> (sacs en poils
+de chameau pour les transports), et se couchrent
+auprs. Ils n'allumrent point de feu, n'ayant probablement
+rien faire cuire, et je ne les vis plus remuer
+jusqu' la nuit. Le lendemain au point du jour, nous
+les apermes dj une lieue de nous, s'en allant
+dans le sud-est.</p>
+
+<p>tait-ce fatigue? tait-ce un effet du lieu? je ne sais,
+mais cette journe-l fut longue, srieuse, et nous la
+passmes presque tous dormir sous la tente. Ce premier
+aspect d'un pays dsert m'avait plong dans un
+singulier abattement. Ce n'tait pas l'impression d'un
+beau pays frapp de mort et condamn par le soleil
+demeurer strile; ce n'tait plus le squelette osseux de
+Boghari, effrayant, bizarre, mais bien construit; c'tait
+une grande chose sans forme, presque sans couleur,
+le rien, le vide et comme un oubli du bon Dieu; des<a name="page_045" id="page_045"></a>
+lignes fuyantes, des ondulations indcises; derrire,
+au del, partout, la mme couverture d'un vert ple
+tendue sur la terre; et l des taches plus grises, ou
+plus vertes, ou plus jaunes; d'un ct, les Seba'Rous
+ peine claires par un ple soleil couchant; de
+l'autre, les hautes montagnes du Tell encore plus
+effaces dans les brumes incolores; et l-dessus, un
+ciel balay, brouill, soucieux, plein de pleurs fades,
+d'o le soleil se retirait sans pompe et comme avec de
+froids sourires. Seul, au milieu du silence profond, un
+vent doux qui venait du nord-ouest et nous amenait
+lentement un orage, formait de lgers murmures autour
+des joncs du marais. Je passai une heure entire
+couch prs de la source regarder ce pays ple, ce
+soleil ple, couter ce vent si doux et si triste. La
+nuit qui tombait n'augmenta ni la solitude, ni l'abandon,
+ni l'inexprimable dsolation de ce lieu.</p>
+
+<p>On tua, ce jour-l, soit en marche, soit la source:
+un <i>ganga</i>, jolie perdrix au bec et aux pieds rouges,
+curieusement peinte de gris et de jaune, avec un collier
+marron, chair dure et dtestable manger; un
+grand palmipde entirement gris perle, avec la tte,
+le bec et les pieds noirs, les ailes de la mouette longues
+et pointues; une petite bcassine toute ronde, plus
+grise que la bcassine sourde de France; une tourterelle;
+deux ramiers couleur ardoise azure, et que
+j'appellerai dornavant des pigeons bleus; enfin deux
+tadornes, superbes canards plus gros que les ntres et<a name="page_046" id="page_046"></a>
+aussi mieux orns, avec une belle robe fond couleur
+abricot.</p>
+
+<p>Nous tions <i>An-Ousera</i>, plus de la moiti de la
+plaine; il ne nous restait que huit ou neuf lieues
+faire pour atteindre le bivouac suivant de <i>Guelt-Esthel</i>.
+Le soleil du matin toujours plus gai, la montagne
+qui se rapprochait, la plaine un peu moins nue, de
+temps en temps gaye de quelques <i>betoum</i>, An-Ousera
+mme devenu moins lugubre au jour levant,
+tout cela m'avait ranim. Aussi, quoique la grande
+halte faite en plein soleil, au beau milieu d'un terrain
+d'alfa, n'et rien de bien aimable, quoique notre djeuner,
+presque sans eau, ressemblt beaucoup trop
+celui de la veille, j'arrivai, sans fatigue et l'me peu
+prs satisfaite, au col des Seba'Rous, qui donne entre
+dans la valle de Guelt-Esthel.</p>
+
+<p>Ici, le pays change entirement d'aspect, au point
+qu'on croirait s'tre tromp de route et rebrousser
+chemin vers le nord. Les montagnes pierreuses et de
+la plus vilaine forme, composes de cailloux plutt
+que de rochers, sont couronnes de pins. La valle,
+pareillement couverte de pins et d'assez beaux chnes,
+a surtout le grand tort de n'tre point sa place en
+plein territoire des <i>Ouled-Nayl</i>, et sur le chemin du
+dsert.</p>
+
+<p>Nous trouvons ici non seulement des vivants, mais
+un petit poste de tirailleurs franais occups btir un
+caravansrail.<a name="page_047" id="page_047"></a></p>
+
+<p>Pendant trois longs jours passs, soit en marche,
+soit au bivouac, dans cette premire plaine, avant-got
+des solitudes du Sud, nous avions, en fait de
+cratures humaines, rencontr, le premier jour, un
+douar nomade; le deuxime, un jeune enfant gardant
+dans l'alfa un troupeau de petits chameaux maigres,
+et nos trois voyageurs de la source; le troisime, rien.
+En entrant dans la gorge, j'avais trouv un soldat du
+gnie mont sur un arbre et coupant du bois. J'prouvai
+quelque plaisir en entendant sortir du milieu des
+branches une voix franaise qui me disait bonjour. Je
+lui demandai de m'indiquer la source; il me rpondit
+que je la trouverais une demi-lieue plus avant dans
+la gorge, l'endroit o je verrais deux gros figuiers,
+trois tentes avec des gourbis de paille, et des maons
+en train de btir. C'tait exact, et voil tout ce que j'ai
+pu noter de Guelt-Esthel. Je dois ajouter que c'est,
+malgr sa richesse en bois de chauffage, un pays strile,
+bois d'arbres aussi tristes que des pierres, qu'il
+y neige abondamment l'hiver, et que l't on y brle.
+J'aurais tort d'oublier pourtant l'hospitalit bien cordiale
+que nous avons reue de M. F. de P..., jeune
+officier du gnie, emprisonn l avec son petit poste
+de travailleurs, et qui se console de sa dure mission en
+pensant qu'aprs cent cinquante ou deux cents veilles
+passes Guelt-Esthel, la solitude n'aura plus de secrets
+ lui apprendre, ni d'ennuis au-dessus de sa
+patience.<a name="page_048" id="page_048"></a></p>
+
+<p>On retrouve la plaine en quittant Guelt-Esthel, et
+de mme qu'en sortant de Boghari, on a devant soi,
+pour l'horizon, une nouvelle ligne de petites montagnes,
+courant pareillement de l'est l'ouest et perdues
+dans le bleu. Supprime, ce qui ne nuirait pas
+l'intrt du voyage, ce bourrelet montagneux de
+Guelt-Esthel, et tu n'auras plus, de Boghar au <i>Rocher
+de sel</i>, qu'une seule et mme tendue de trente-quatre
+ou trente-cinq lieues. Cette tendue, parfaitement
+plate, conserve toujours, malgr les changements du
+sol, une couleur gnrale assez douteuse; les plans les
+plus rapprochs de l'&oelig;il sont jauntres, les parties
+fuyantes se fondent dans des gris violets; une dernire
+ligne cendre, mais si mince qu'il faudrait l'exprimer
+d'un seul trait, dtermine la profondeur relle du
+paysage et quelquefois mesure d'normes distances.
+Le terrain, trs variable au contraire, est alternativement
+coup de marcages, sablonneux comme aux
+approches du <i>Rocher de Sel</i>, ou bien couvert de gramines
+touffues (<i>alfa</i>), d'absinthes (<i>chih</i>), de pourpiers
+de mer (<i>k'taf</i>), de romarins odorants, etc...;
+tantt enfin, mais plus rarement, clairsem d'arbustes
+pineux et de quelques pistachiers sauvages.</p>
+
+<p>Le pistachier (<i>betoum</i>), trbinthe ou lentisque de
+la grande espce, est un arbre providentiel dans ces
+pays sans ombre. Il est branchu, touffu, ses rameaux
+s'tendent au lieu de s'lever et forment un vritable
+parasol, quelquefois de cinquante ou soixante pieds de<a name="page_049" id="page_049"></a>
+diamtre. Il produit de petites baies runies en grappes
+rouges, lgrement acides, fraches manger, et qui,
+faute de mieux, trompent la soif. Chaque fois que
+notre convoi passe auprs d'un de ces beaux arbres au
+feuillage sombre et lustr, il se rassemble autour du
+tronc; ceux des chameliers qui sont monts se dressent
+ genoux pour atteindre hauteur des branches,
+arrachent des poignes de fruits et les jettent leurs
+compagnons qui vont pied; pendant ce temps, les
+chameaux, le cou tendu, font de leur ct provision
+de fruits et de feuilles. L'arbre reoit sur sa tte ronde
+les rayons blancs de midi; par-dessous, tout parat
+noir; des clairs de bleu traversent en tous sens le rseau
+des branches; la plaine ardente flamboie autour
+du groupe obscur, et l'on voit le dsert gristre se dgrader
+sous le ventre roux des dromadaires. On
+souffle un moment, puis un coup de sifflet plus aigu
+du <i>back'amar</i> (conducteur du convoi) disperse les
+btes, et le convoi reprend sa marche au grand
+soleil.</p>
+
+<p>L'<i>alfa</i> est une plante utile: il sert de nourriture
+aux chevaux; on en fait en Orient des ouvrages de
+sparterie, et, dans le Sahara, des nattes, des chapeaux,
+des gamelles, des pots contenir le lait et l'eau, de
+larges plats pour servir les fruits, etc. Sur pied, il sert
+de retraite au gibier: livres, lapins, gangas. Mais
+l'alfa est pour un voyageur la plus ennuyeuse vgtation
+que je connaisse; et, malheureusement, quand il<a name="page_050" id="page_050"></a>
+s'empare de la plaine, c'est alors pour des lieues et des
+lieues. Imagine-toi toujours la mme touffe poussant
+au hasard sur un terrain tout bossel, avec l'aspect et
+la couleur d'un petit jonc, s'agitant, ondoyant comme
+une chevelure au moindre souffle, si bien qu'il y a
+presque toujours du vent dans l'alfa. De loin, on
+dirait une immense moisson qui ne veut pas mrir et
+qui se fltrit sans se dorer. De prs, c'est un ddale, ce
+sont des mandres sans fin o l'on ne va qu'en zigzag,
+et o l'on butte chaque pas. Ajoute cette
+fatigue de marcher en trbuchant la fatigue aussi
+grande d'avoir un jour entier devant les yeux ce steppe
+dcourageant, vert comme un marais, sans point
+d'orientation, et qu'on est oblig de jalonner de gros
+tas de pierres pour indiquer les routes. Il n'y a jamais
+d'eau dans l'alfa; le sol est gristre, sablonneux,
+rebelle toute autre vgtation.</p>
+
+<p>Je prfre, quant moi, les terrains pierreux, secs,
+durs et mls de salptre, o croissent les romarins et
+les absinthes; on y marche l'aise; la couleur en est
+belle, l'aspect franchement strile; et c'est l surtout
+qu'on voit grouiller sous ses pieds, ramper, fuir et se
+tortiller tout un petit peuple d'animaux amis du soleil
+et des longues siestes sur le sable chaud. Les lzards
+gris sont innombrables. Ils ressemblent nos plus
+petits lzards de muraille, avec une agilit que parat
+avoir double le contentement de vivre sous un pareil
+soleil. On en rencontre, mais rarement, qui sont fort<a name="page_051" id="page_051"></a>
+gros. Ceux-ci ont la peau lustre, le ventre jaune, le
+dos tachet, la tte fine et longue comme celle des couleuvres.
+Quelquefois, une vipre tendue et semblable
+de loin une baguette de bois tordu, ou bien roule
+sur une souche d'absinthe, se soulve votre approche,
+et, sans vous perdre de vue, rentre avec assurance
+dans son trou. Des rats, gros comme de petits lapins,
+aussi agiles que les lzards, ne font que se montrer et
+disparatre l'entre du premier trou qui se prsente,
+comme s'ils ne se donnaient pas le temps de choisir
+leur asile, ou bien comme s'ils taient peu prs partout
+chez eux. Je n'ai encore aperu d'eux que ce
+qu'ils me laissent voir en fuyant; et cela forme une
+petite tache blanche sur un pelage gris.</p>
+
+<p>Mais, au milieu de ce peuple muet, difforme ou venimeux,
+sur ce terrain ple et parmi l'absinthe toujours
+grise et le <i>k'taf</i> sal, volent et chantent des
+alouettes, et des alouettes de France. Mme taille,
+mme plumage et mme chant sonore; c'est l'espce
+huppe qui ne se runit pas en troupes, mais qui vit
+par couples solitaires; tristes promeneuses qu'on voit
+dans nos champs en friche et, plus souvent, sur le
+bord des grands chemins, en compagnie des casseurs
+de pierres et des petits bergers. Elles chantent une
+poque o se taisent presque tous les oiseaux, et aux
+heures les plus paisibles de la journe, le soir, un peu
+avant le coucher du soleil. Les rouges-gorges, autres
+chanteurs d'automne, leur rpondent du haut des<a name="page_052" id="page_052"></a>
+amandiers sans feuilles; et ces deux voix expriment
+avec une trange douceur toutes les tristesses d'octobre.
+L'une est plus mlodique et ressemble une
+petite chanson mle de larmes; l'autre est une
+phrase en quatre notes, profondes et passionnes.
+Doux oiseaux qui me font revoir tout ce que j'aime de
+mon pays, que font-ils, je te le demande, dans le
+Sahara? Et pour qui donc chantent-ils dans le voisinage
+des autruches et dans la morne compagnie des
+antilopes, des bubales, des scorpions et des vipres
+cornes? Qui sait? sans eux il n'y aurait plus d'oiseaux
+peut-tre pour saluer les soleils qui se lvent.&mdash;<i>Allah!
+akbar!</i> Dieu est grand et le plus grand!</p>
+
+<p>A l'heure matinale o me venaient ces souvenirs et
+bien d'autres,&mdash;souvenirs d'un pays que je reverrai,
+<i>s'il plat Dieu</i>,&mdash;nous tions prs d'atteindre la
+moiti de la plaine, et nous avions en vue un petit
+<i>douar</i> et d'immenses troupeaux appartenant aux
+<i>Ouled-d'Hya</i>, fraction des Ouled-Nayl. C'tait le premier
+<i>douar</i> que nous rencontrions depuis notre entre
+dans le Sahara, et notre halte de nuit chez les Ouled-Moktar.</p>
+
+<p>Dans cette saison, les nomades commencent se
+rapprocher de leurs pturages d't, et la plaine est
+dserte.</p>
+
+<p>On piqua droit sur les tentes; il faisait chaud, et
+nous avions encore traverser une longue lisire de
+sables jaunes que nous voyions briller entre la montagne<a name="page_053" id="page_053"></a>
+et nous, rude passage en plein midi, sous un
+soleil sans nuages.</p>
+
+<p>Le cad nous reut. On ne fit que dbrider les chevaux,
+et nous prmes tout juste le temps de nous
+reposer l'ombre, de manger des dattes et de boire du
+lait de chamelle, sans eau, l'eau tant ici plus rare
+encore et plus dtestable qu'ailleurs.</p>
+
+<p>Le douar ne comptait pas plus de quinze ou vingt
+tentes, ce qui reprsente peine le plus petit des hameaux
+nomades; mais il avait bien le rude aspect des
+vrais campements sahariens; et, dans un trs petit
+exemple, c'tait, pour qui ne l'et pas connue, un
+tableau complet de la vie nomade ses heures de
+repos.</p>
+
+<p>Des tentes rouges, rayes de noir, soutenues pittoresquement
+par une multitude de btons, et retenues
+ terre par une confusion d'amarres et de piquets.
+Dedans, et entasss ple-mle, la batterie de cuisine,
+le mobilier du mnage, le harnais de guerre du matre
+de la tente, les meules de pierre moudre le grain, les
+lourds mortiers piler le poivre, les plats de bois
+(<i>sahfa</i>) o l'on ptrit le couscoussou; le crible o on
+le passe; les vases percs (<i>keskasse</i>) o on le fait
+cuire; les gamelles en alfa tress, les sacs de voyage
+ou <i>tellis</i>; les bts de chameaux, les <i>djerbi</i>, les tapis
+de tente; les mtiers tisser les toffes de laine; les
+larges trilles de fer qui servent carder la laine brute
+du chameau, etc. Et parmi tout ce dsordre d'objets<a name="page_054" id="page_054"></a>
+salis et de choses noirtres, un ou deux coffres carrs
+aux vives couleurs, aux serrures de cuivre, garnis de
+clous dors aux angles; cassettes qui doivent contenir,
+avec les bijoux de femmes, ce qu'il y a de plus prcieux
+dans la fortune du matre. Au dehors, un terrain
+battu, brout, dpouill mme de toute racine,
+plein de souillures, couvert de dbris et de carcasses,
+avec des places noircies par le feu; les fourneaux
+creuss dans la terre et composs de trois pierres formant
+foyer; des amas de broussailles sches, et les
+outres noires longs poils, pendues trois btons mis
+en faisceau. Autour, la plaine immense avec les chameaux
+sans gardien, qui se dispersent le jour et qui, le
+soir, se rassemblent au son de la trompe et viennent
+se coucher dans le douar.</p>
+
+<p>Voil donc la maison mobile o le nomade saharien
+passe une moiti de sa vie; l'homme ne rien faire,
+car <i>travailler c'est une honte</i>; la femme tout entretenir,
+ tout soigner, pendant que le chien vigilant
+fait sentinelle, patient, sobre et souponneux comme
+son matre. L'autre moiti de sa vie se passe en voyage.
+Un autre jour, je te parlerai de la tribu en marche,
+<i>nedja</i>; admirable spectacle qui renouvelle ici sous nos
+yeux, en plein ge moderne, deux pas de l'Europe
+les migrations d'Isral.</p>
+
+<p>Que ce dernier mot, crit d'enthousiasme, ne m'engage
+pas surtout au del de ce que je veux dire. Il
+n'est qu' moiti vrai. Et, comme il effleure une question<a name="page_055" id="page_055"></a>
+d'art, question qui, selon moi, n'a pas le sens
+commun, mais n'importe, question pose, discute et
+toujours pendante; comme il effleure, dis-je, une
+question grave aprs tout, celle de la <i>couleur locale</i>
+applique un certain ordre de sujets, je dsire m'expliquer
+sur ce qu'il y a de trop contestable dans la
+comparaison que j'ai faite.</p>
+
+<p>Voici la seconde fois que j'introduis la Bible dans
+ces notes; ce qui te laisserait croire que je voyage en
+vrai pays de Chanaan, moins l'abondance, et que je
+rencontre chaque pas le riche Laban ou le gnreux
+Booz.</p>
+
+<p>On a crit, en effet, bien plus, on a voulu prouver
+par des essais, tu sais lesquels, que les anciens matres
+avaient dfigur la Bible par la peinture, qu'elle avait
+rendu l'me entre leurs mains, et que, s'il restait un
+moyen de ressusciter cette chose aujourd'hui morte,
+c'tait d'aller la contempler toute relle encore et dans
+son effigie vivante, en Orient.</p>
+
+<p>Cette opinion s'appuie sur un fait vrai en lui-mme,
+c'est que les Arabes, ayant peu prs conserv les
+habitudes des premiers peuples, doivent aussi, mieux
+que personne, en garder la ressemblance, non seulement
+dans leurs m&oelig;urs, mais encore dans leur costume,
+costume si favorable d'ailleurs, qu'il a le double
+avantage d'tre aussi beau que le grec et d'tre plus
+local. Il est certain, ajoute-t-on, que Rachel et Lia,
+filles du pasteur Laban, n'taient point habilles<a name="page_056" id="page_056"></a>
+comme Antigone, fille du roi &OElig;dipe; qu'elles se prsentent
+ notre esprit dans un tout autre milieu, avec
+une forme diffrente, et aussi sous un tout autre
+soleil: il est non moins certain que les patriarches devaient
+vivre comme vivent les Arabes, comme eux
+gardant leurs moutons, ayant comme eux des maisons
+de laine, des chameaux pour le voyage, et le
+reste.</p>
+
+<p>Mon opinion, quant au systme, la voici:</p>
+
+<p>C'est que les hommes de gnie ont toujours raison
+et que les gens de talent ont souvent tort. Costumer la
+Bible, c'est la dtruire; comme habiller un demi-dieu,
+c'est en faire un homme. La placer en un lieu reconnaissable,
+c'est la faire mentir son esprit; c'est traduire
+en histoire un livre anthistorique. Comme,
+toute force, il faut vtir l'ide, les matres ont compris
+que dpouiller la forme et la simplifier, c'est--dire
+supprimer toute couleur locale, c'tait se tenir aussi
+prs que possible de la vrit... <i>Et ego in Arcadia...</i>
+Sont-ce des Grecs? est-ce l'Arcadie? Oui et non: non,
+pour le drame; oui, dans le sens de l'ternelle tragdie
+de la vie humaine.</p>
+
+<p>Donc, hors du gnral, pas de vrit possible, dans
+les tableaux tirs de nos origines; et bien dcidment
+il faut renoncer la Bible, ou l'exprimer comme l'ont
+fait Raphal et Poussin.</p>
+
+<p>Remarque que cette opinion se confirme mesure
+que je voyage, et prcisment dans le pays qui semblerait<a name="page_057" id="page_057"></a>
+devoir produire en moi un entranement contraire.
+N'y a-t-il donc aucun enseignement tirer de ce peuple
+qui, je le reconnais, fait involontairement et souvent
+penser la Bible? N'y a-t-il pas en lui quelque chose
+qui met l'me en mouvement et en quoi l'esprit s'lve
+et se complat comme en des visions d'un autre ge?
+Oui, ce peuple possde une vraie grandeur. Il la possde
+seul, parce que, seul au milieu des civiliss, il est
+demeur simple dans sa vie, dans ses m&oelig;urs, dans ses
+voyages. Il est beau de la continuelle beaut des lieux
+et des saisons qui l'environnent. Il est beau, surtout
+parce que, sans tre nu, il arrive ce dpouillement
+presque complet des enveloppes que les matres ont
+conu dans la simplicit de leur grande me. Seul, par
+un privilge admirable, il conserve en hritage ce
+quelque chose qu'on appelle biblique, comme un parfum
+des anciens jours. Mais tout cela n'apparat que
+dans les cts les plus humbles et les plus effacs de sa
+vie. Et si, plus frquemment que d'autres, il approche
+de l'pope, c'est alors par l'absence mme de tout
+costume, c'est--dire en quelque sorte en cessant d'tre
+Arabe pour devenir humain. Devant la demi-nudit
+d'un gardeur de troupeaux, je rve assez volontiers de
+Jacob. J'affirme au contraire qu'avec le <i>burnouss</i>
+saharien ou le <i>mach'la</i> de Syrie, on ne reprsentera
+jamais que des Bdouins.</p>
+
+<p>Ces rserves admises, s'il m'arrive dornavant de
+m'crier: <i>O Isral!</i> tu sauras ce qu'il faut entendre<a name="page_058" id="page_058"></a>
+et tu me laisseras dire. Maintenant, je reprends ma
+route.</p>
+
+<p>Je supprimerais sans regret le bivouac du Rocher de
+Sel, quoique l'eau prise au del des salines soit bonne,
+qu'il y ait du bois en abondance et qu'on y campe
+agrablement au bord de la rivire (<i>l'Oued D'jelfa</i>) et
+sous de trs beaux tamarins.</p>
+
+<p>Un mot pourtant du rocher. C'est un amas de
+choses tranges, colores de tous les gris possibles,
+depuis le gris lilas jusqu'au gris blanchtre, entasses,
+superposes et formant une montagne deux ttes. Il
+en descend une infinit de petits ruisseaux, d'un blanc
+laiteux, qui vont se runir en deux canaux remplis
+jusqu'aux bords d'un sel exactement semblable la
+chaux teinte. Tout autour, la montagne semble avoir
+eu des convulsions, tant elle est souleve, fendue,
+creve dans tous les sens. Ce n'est pas beau, c'est formidable.
+Trois grands aigles volaient moiti hauteur
+du rocher et ne paraissaient pas si gros que des corbeaux.</p>
+
+<p>La nuit tait presque venue quand, enfin, on atteignit
+les plateaux nus de <i>D'jelfa</i>. La maison du kalifat,
+vaste corps de logis lev carrment au-dessus d'une
+enceinte de murs bas, se montrait confusment
+l'extrmit d'une plaine montante, comme une masse
+gristre un peu plus claire que le terrain tout fait
+sombre, un peu plus fonce que le ciel encore clair
+d'un vague reflet du jour. A gauche, et fort loin dans<a name="page_059" id="page_059"></a>
+un pli de la valle o brillaient deux petits feux
+rouges, et d'o venaient de faibles aboiements de
+chiens, on devinait un douar. Plus prs, et comme
+d'un marais compris entre le douar et le plateau,
+s'levaient d'innombrables murmures de grenouilles.
+Tout le reste de cet horizon plat, domin par le grand
+bordj solitaire de Si-Cherif, reposait paisiblement dans
+une ombre transparente et brune. De larges toiles
+blanches s'allumaient tous les coins du ciel; l'air
+tait humide et doux, une forte rose ramollissait la
+terre sous le pas des chevaux. Je m'orientai sur un
+chemin blanchtre qui menait vers la maison; les
+cavaliers m'avaient prcd de quelques minutes, et
+j'avais laiss mon domestique en arrire avec le convoi.</p>
+
+<p>J'arrivai donc seul la porte du bordj et j'entrai
+dans la cour sans savoir o me diriger. De chaque
+ct de l'entre, porte monumentale, et que je trouvai
+grande ouverte, j'aperus des gens, ple-mle avec
+des chevaux, bivouaquant le long du mur; la cour
+tait dserte; elle me parut grande; mon cheval qui
+flaira des curies fit entendre un petit hennissement
+de satisfaction. Au fond de la cour, apparaissait un
+perron de quelques marches, conduisant une haute
+galerie soutenue par des piliers blancs; une porte
+entrebille dans l'angle droit de la galerie laissait
+filtrer un peu de lumire; une fentre demi claire,
+donnant au rez-de-chausse sur la cour, permettait
+d'entendre un bruit de voix.<a name="page_060" id="page_060"></a></p>
+
+<p>Je descendis de cheval au pied du perron, et, tout
+en jetant la bride quelqu'un que je vis s'approcher
+dans l'ombre, je me dirigeai du ct de la lumire et
+j'entrai. Je remarquai que la personne qui j'avais
+tendu la bride n'avait pas mis d'empressement la
+prendre, et j'aperus vaguement la forme bizarre d'un
+tout petit corps surmont d'un vaste chapeau trs
+pointu. Un incident de la soire m'apprit l'erreur que
+j'avais failli commettre en traitant le plus saint homme
+du bordj comme un valet.</p>
+
+<p>On soupait dans une grande chambre blanche,
+propre, qui n'avait pour tous meubles qu'une chemine
+de marbre noir, de riches tapis du Sud accrochs
+aux fentres et formant portires plutt que
+rideaux; et, au milieu, une table ronde, entoure de
+convives. La cuisine tait arabe. Mais la table, joyeusement
+claire de bougies, tait servie, la franaise,
+couverte d'une belle nappe blanche et irrprochablement
+garnie d'argenterie, de vaisselle et de verres,
+avec quatre carafes remplies de lait doux et quatre
+autres de limonade. Le kalifat <i>Si-Chriff</i>, grand et
+gras personnage, presque sans barbe, figure placide,
+avec des yeux saillants, ngligemment vtu du simple
+hak blanc sans burnouss, et le portant en voile, la
+manire des marabouts, Si-Chriff prsidait la table et
+se versait des deux mains la fois, dans le mme
+verre, de la limonade et du lait. Son frre, <i>Bel-Kassem</i>,
+doux jeune homme au visage fatigu, assistait au<a name="page_061" id="page_061"></a>
+souper debout et donnant des ordres. La chambre
+tait pleine de serviteurs arabes allant et venant, mais
+laissant agir un maigre Tunisien, turban blanc, aux
+yeux vifs, la bouche fine, au nez pinc, ple comme
+la mort, leste, agile, adroit, avec des mines d'cureuil
+et des airs de fivreux, fantastique et prcieux valet,
+qui, seul dans la maison de Si-Chriff, parat avoir le
+don de manier la porcelaine et de servir la franaise.</p>
+
+<p>Cette grande maison, perdue dans un dsert plus
+de cinquante lieues de Boghar, trente-deux lieues
+environ d'El-Aghouat, une salle manger remplie
+d'odeurs de viandes et encombre de gens portant des
+plats, cette table servie comme en Europe; autour de
+laquelle on parlait franais, ce personnage en dshabill
+de maison occup gravement se composer des
+sorbets doux, voil donc ce que je vis en arrivant
+D'jelfa, chef-lieu des <i>Ouled-Nayl</i>. J'tais au c&oelig;ur de
+cette immense tribu, commerante, riche et corrompue,
+dont le nom pos sur toutes les routes du Sahara rsumait
+pour moi les curiosits du dsert. D'ici, et sans
+sortir de leur territoire, je confinais dans le nord-est
+<i>Bouaada</i>, dans l'ouest, presque au <i>Djebel-Amour</i>,
+dans le sud aux k'sours d'El-Aghouat et l'Oued-D'jedi.
+Ces valets d'office, que je voyais essuyant des
+assiettes avec un coin de leur hak en guise de serviette,
+avaient port leurs laines sur les marchs du
+Sud et pouvaient me parler de tout le Sahara septentrional,<a name="page_062" id="page_062"></a>
+depuis <i>Charef</i> jusqu' <i>Tuggurt</i>, depuis D'jelfa
+jusqu'au <i>M'zab</i>, jusqu' <i>Metlili</i>, jusqu' <i>Ouargla</i>.</p>
+
+<p>Enfin j'avais sous les yeux, dans la personne de ce
+grand seigneur dbonnaire, un de leurs princes les
+plus opulents et les plus braves; le plus considrable
+peut-tre par sa fortune, sa naissance, sa haute position
+politique, et par les antcdents illustres de sa vie
+militaire. M. N... essayait d'apprendre Si-Chriff
+se servir d'une fourchette et d'un couteau. Le kalifat
+s'y prtait avec complaisance, peu prs comme on
+s'amuse des jeux d'enfants; il y mettait beaucoup de
+bonhomie, une extrme maladresse qui m'a bien l'air
+d'tre volontaire, mais n'y compromettait rien de sa
+dignit.</p>
+
+<p>Vers le milieu du repas apparut un nouveau personnage
+que je reconnus tout de suite son chapeau
+et la forme si singulire de son individu. C'tait bien
+en effet un tout petit corps ramass sur lui-mme, et
+qu'on et dit gonfl; malpropre, difforme, affreux,
+marchant comme s'il n'et pas de jambes, la figure
+trique dans son hak comme dans un serre-tte,
+coiff d'un chapeau sans bords, comme d'un norme
+cornet. Il avait, autant que j'en pus juger, une profusion
+de sachets de cuir qui lui pendaient sur la poitrine,
+et une demi-douzaine de grosses fltes en roseau
+lui descendaient du menton jusqu'au ventre et s'y
+balanaient en faisant du bruit; il portait un bton
+noueux dans la main; on ne voyait pas ses pieds, car<a name="page_063" id="page_063"></a>
+son burnouss tranait terre. Personne autre que moi
+ne semblait faire attention lui. Il s'avana tout d'une
+pice, s'approcha de la table et vint par-dessus l'paule
+de Si-Chriff allonger la main dans son assiette. Je me
+penchai avec inquitude vers M. N..., qui se mit
+sourire; Si-Chriff ne se dtourna pas et cessa seulement
+de manger. Bel-Kassem vit ma surprise et me
+dit d'une faon dvote et trs grave: <i>Derviche</i>, <i>marabout</i>,
+un fou, c'est--dire un saint. Je n'en demandai
+pas davantage, car je savais la vnration qui s'attache
+aux fous dans les pays arabes, et je me gardai bien de
+paratre autrement scandalis des familiarits que
+celui-ci se permit jusqu' la fin du repas. Il ne cessa
+point de rder autour de nous, rptant des mots sans
+suite et demandant avec obstination du tabac. Quoiqu'on
+lui en et donn, il en demandait encore, venait
+ chacun de nous tendre le creux de sa main noire et
+s'acharnait rpter le mot tabac, tabac, d'une voix
+rauque et saccade comme un aboiement. On l'cartait
+sans violence; on le calmait en lui faisant signe de se
+taire; Si-Chriff, toujours impassible, avait la mine
+svre et prenait garde videmment qu'aucun valet
+n'offenst son protg. Pourtant, comme il devenait
+importun, le Tunisien le prit par le bras et l'entrana
+doucement vers la porte. Le pauvre insens s'en alla
+en criant: <i>Pourquoi, Mohammed? pourquoi,
+Mohammed?</i> (<i>Ouach Mohamm... ouach Mohamm...</i>)
+Et pendant longtemps on l'entendit parler sous la<a name="page_064" id="page_064"></a>
+galerie. Si-Chriff tait, je n'en doute point, fort contrari
+que nous eussions t tmoins de cette scne o
+nous ne pouvions, comme lui, trouver un sujet d'dification.
+Je dois dire cependant que pas un de nous ne
+s'oublia. Et, tout en remarquant une fois de plus comment
+les Arabes savent dtourner le ridicule par l'absence
+mme de ce que nous appelons respect humain,
+je ne m'tonnai point, mais me sentis jaloux de les
+trouver si suprieurs nous, jusqu'au milieu de leurs
+superstitions. Je me rappelais avoir rencontr un jour
+un chef de tribu du Sahara de l'Est, rentrant chez lui,
+suivi d'une escorte assez brillante de cavaliers et
+menant en croupe un derviche. Ce chef tait un jeune
+homme lgant, fort beau, et mis avec cette recherche
+un peu fminine particulire aux Sahariens de Constantine.
+Le derviche, vieillard amaigri et dfigur par
+l'idiotisme, tait nu sous une simple gandoura
+couleur sang de b&oelig;uf, sans coiffure, et balanait au
+mouvement du cheval sa tte hideuse, surmonte d'une
+longue touffe de cheveux grisonnants. Il tenait le
+jeune homme bras le corps et semblait lui-mme, de
+ses deux talons maigres, conduire la bte embarrasse
+sous sa double charge. Je saluai le jeune homme en
+passant; il me dit le bonsoir, et me souhaita les bndictions
+du ciel. Le vieillard ne me rpondit point, et
+mit le cheval au trot.</p>
+
+<p>Le derviche de D'jelfa n'a pas d'histoire. J'ignore
+mme son nom. On m'a dit qu'il passe une partie de<a name="page_065" id="page_065"></a>
+l'anne chez Si-Chriff, tantt la zmala, tantt au
+bordj. Il n'est point embarrassant; il se nourrit sans
+qu'on y pourvoie, prenant ce qu'il trouve sous sa
+main. Il ne couche nulle part, et ni le jour ni la nuit,
+on ne sait au juste ce qu'il devient. Il passe une partie
+des nuits rder, soit dans la cour ou dans le jardin,
+soit dans la campagne, quand il se prsente la porte
+ferme. Il a dans son burnouss et dans ses petites
+gibernes une quantit de chiffons ou de dbris
+recueillis partout. Quelquefois en pleine nuit, on
+l'entend essayer l'une aprs l'autre toutes ses fltes.
+Le froid ni le soleil ne peuvent rien sur ce corps insouciant
+qui semble avoir perdu le don de souffrir. Son
+visage, cribl de rides, ne peut plus vieillir; l'ge le
+mine insensiblement comme un vieux tronc qui n'a
+plus de feuilles; la mort le prend par les jambes,
+pourtant il va toujours, s'asseyant rarement, ne se
+couchant presque jamais. Un jour il tombera de ct
+et ne pourra plus se relever; son me sera alle
+rejoindre sa raison.</p>
+
+<p class="date">
+D'jelfa, mme date, cinq heures.<br />
+</p>
+
+<p>Nous avons joui d'une journe sans pareille. Je l'ai
+passe soit dessiner dans le bivouac, soit crire,
+tendu sous mon pavillon de toile. Ma tente est tourne
+au midi; car j'aime l'ouvrir ainsi. Rarement je perds
+de vue, mme la halte, ce ct mystrieux que le
+ciel couvre de rverbrations plus vives. Tous mes<a name="page_066" id="page_066"></a>
+compagnons sont absents ou peine veills de leur
+sieste. La journe s'achve dans une paix profonde;
+et, demeur seul, je savoure avec dlice un vent tide
+qui souffle faiblement du sud-est. De la place o je
+suis couch, j'embrasse peu prs la moiti de l'horizon,
+depuis la maison de Si-Chriff, d'o je n'entends
+sortir aucun bruit, jusqu' l'extrmit oppose o, sur
+une ligne de terrains ples, se dessine un groupe de
+chameaux bruns. Devant moi, j'ai tout notre campement
+tendu au soleil: chevaux, bagages et tentes;
+ l'ombre des tentes, quelques gens qui se reposent;
+ils font cercle, mais ne parlent pas. S'il arrive qu'un
+ramier passe au-dessus de ma tte, je vois son ombre
+glisser sur le terrain, tant ce terrain est uni; et
+j'entends le bruit de ses ailes, tant le silence qui se
+fait autour de moi est grand. Le silence est un des
+charmes les plus subtils de ce pays solitaire et vide. Il
+communique l'me un quilibre que tu ne connais
+pas, toi qui as toujours vcu dans le tumulte; loin de
+l'accabler, il la dispose aux penses lgres; on croit
+qu'il reprsente l'absence du bruit, comme l'obscurit
+rsulte de l'absence de la lumire: c'est une erreur.
+Si je puis comparer les sensations de l'oreille celles
+de la vue, le silence rpandu sur les grands espaces
+est plutt une sorte de transparence arienne, qui
+rend les perceptions plus claires, nous ouvre le monde
+ignor des infiniment petits bruits, et nous rvle une
+tendue d'inexprimables jouissances. Je me pntre<a name="page_067" id="page_067"></a>
+ainsi, par tous mes sens satisfaits, du bonheur de vivre
+en nomade; rien ne me manque et toute ma fortune
+de voyage tient dans deux coffres attachs sur le dos
+d'un dromadaire. Mon cheval est tendu prs de moi
+sur la terre nue, prt, si je le voulais, me conduire
+au bout du monde; ma maison suffit me procurer
+de l'ombre le jour, un abri la nuit: je la transporte
+avec moi, et dj je la considre avec une motion
+mle de regrets.</p>
+
+<p>La temprature me parat encore relativement assez
+douce et, mme avec dix degrs de plus, je la supporterais
+volontiers, si l'air continuait d'tre sec, lger,
+minemment respirable, comme il l'est dans ces
+rgions leves. Jusqu' prsent, le thermomtre n'a
+pas dpass 30 et 31 l'ombre. Aujourd'hui, sous la
+tente, deux heures il a atteint le maximum de 32,
+et la lumire, d'une incroyable vivacit, mais diffuse,
+ne me cause ni tonnement ni fatigue. Elle vous
+baigne galement, comme une seconde atmosphre,
+de flots impalpables. Elle enveloppe et n'aveugle pas.
+D'ailleurs l'clat du ciel s'adoucit par des bleus si
+tendres, la couleur de ces vastes plateaux, couverts
+d'un petit foin dj fltri, est si molle, l'ombre elle-mme
+de tout ce qui fait ombre se noie de tant de
+reflets, que la vue n'prouve aucune violence, et qu'il
+faut presque la rflexion pour comprendre quel
+point cette lumire est intense.</p>
+
+<p>Peut-tre ne sais-tu pas que, depuis notre entre<a name="page_068" id="page_068"></a>
+dans le Sahara, nous n'avons pas cess de monter
+et que nous nous retrouvons prs de huit cents
+mtres au-dessus du niveau de la mer. Le plateau que
+nous suivons s'lve en effet insensiblement et dtermine
+ici, par exception, l'coulement des eaux dans
+l'est et dans l'ouest, tandis que, partout ailleurs, le
+partage se fait du sud au nord et du nord au sud. Ce
+long mouvement du sol, qui prolonge ainsi le climat
+du Tell travers le Sahara, presque indpendamment
+du degr, et qui fait qu' latitude gale l'hiver, au
+moins, est plus doux sous le mridien de Constantine
+que sous celui d'Alger, se produit jusqu' El-Aghouat
+et mme au del: El-Aghouat donne encore une
+hauteur de 600 mtres; Biskra, au contraire, n'est plus
+qu' 73.&mdash;Plus avant dans l'est, le Sahara s'abaisse
+au-dessous du niveau de la mer, et, entre El-Aghouat
+et Biskra, s'tend le bassin descendant de l'<i>Oued-Djeddi</i>,
+qui vient du Djebel-Amour, arrose les Zibans
+et va se perdre enfin dans le grand <i>Chott</i> de Tunis.&mdash;Je
+dsire que cet aperu suffise t'expliquer des
+contradictions de climat dont, premire vue, tu
+aurais sans doute quelque peine te rendre compte,
+et peut-tre comprendras-tu maintenant comment,
+nous trouvant tout l'heure sous le degr d'El-Kantara,
+si nous n'y sommes dj, nous faisons des
+feux de branches de pins et de chnes, coupes
+dans la gorge du Rocher de Sel, au bord de l'<i>Oued
+D'jelfa</i>.<a name="page_069" id="page_069"></a></p>
+
+<p>Ds aujourd'hui pourtant, nous voil dbarrasss,
+non seulement de la vgtation du nord, mais encore
+de toute vgtation. Elle expire au sommet des collines
+pierreuses que nous avons derrire nous; et je voudrais
+que ce ft pour tout fait; car c'est par la nudit que
+le Sahara reprend sa vritable physionomie. J'en suis
+venu souhaiter qu'il n'y ait pas un arbre dans tout
+le pays que je vais voir. Aussi ce qui me plat dans le
+lieu o nous sommes camps, c'est surtout son aspect
+strile. Pour couvrir ces vastes terrains, tantt frileux,
+tantt brls, il n'y a qu'un peu d'herbe. Cette herbe,
+sorte de gramine renouvele par l'hiver, est courte,
+rare, et devient gristre en se fanant. Elle forme
+peine un duvet transparent ml de quelques brins
+cotonneux que l'air agite. On y voit jouer la lumire
+et vibrer la chaleur comme au-dessus d'un pole.
+Aussi loin que la vue peut s'tendre, je n'y dcouvre
+pas une seule touffe plus fournie qui dpasse le sabot
+d'un cheval. La terre a la solidit d'un plancher et se
+gerce sans tre friable. Nos chameaux s'y promnent
+d'un air dcourag, la tte haute, le cou tendu vers
+un coin plus vert qui se montre assez loin au sud,
+entre deux mamelons arides. Cette perspective, peu
+prs riante, qui semble les consoler jusqu' demain,
+nous annonce de nouvelles plaines d'alfa. Je distingue
+nettement, comme un triangle gris pos sur le vert,
+une des ces petites pyramides de pierre dont je t'ai
+parl, et qui servent de point de repre dans le steppe,<a name="page_070" id="page_070"></a>
+quand il n'y a ni horizon, ni traces de caravanes pour
+y diriger la marche.</p>
+
+<p>Cette tache lointaine d'alfa s'aperoit peine dans
+l'ensemble de ce paysage que je ne sais comment
+peindre, mais dont il faudrait faire un tableau clair,
+somnolent, fltri. Chose admirable et accablante, la
+nature dtaille et rsume tout la fois. Nous, nous ne
+pouvons tout au plus que rsumer, heureux quand
+nous le savons faire! Les petits esprits prfrent le
+dtail. Les matres seuls sont d'intelligence avec la
+nature; ils l'ont tant observe, qu' leur tour ils la
+font comprendre. Ils ont appris d'elle ce secret de
+simplicit, qui est la clef de tant de mystres. Elle leur
+a fait voir que le but est d'exprimer, et que, pour y
+arriver, les moyens les plus simples sont les meilleurs.
+Elle leur a dit que l'ide est lgre et demande tre
+peu vtue. Ne t'tonne point de tout cela. Depuis ce
+matin je suis genoux devant les matres, et je crois
+tre tous les jours un peu moins indigne de parler
+d'eux. Leur souvenir m'accompagne dans ma route.
+Leurs leons se sont fait entendre aujourd'hui plus
+clairement que jamais; et c'est D'jelfa, sous ma
+tente, au milieu des Ouled-Nayl, et pendant que je
+regardais passer sur ces fonds d'une candeur historique
+de majestueux personnages draps de noir et de
+blanc. Devais-je donc venir si loin du Louvre chercher
+cette importante exhortation de voir les choses par le
+ct simple, pour en obtenir la forme vraie et grande?<a name="page_071" id="page_071"></a></p>
+
+<p class="date">
+Sept heures.<br />
+</p>
+
+<p>Tout le jour, quelques minces tranes de vapeur
+sont restes tendues au-dessus de l'horizon, pareilles
+ de longs cheveaux de soie blanche. Vers le soir,
+elles ont fini par se dissoudre et par former un petit
+nuage dor, unique au milieu de l'azur sans rides et
+qui s'en va lentement la drive, entran vers le
+soleil couchant. Il diminue mesure qu'il s'en approche,
+et, comme la voile arrondie d'un navire qu'on
+voit de loin se rtrcir et s'abattre l'entre du port,
+il ne tardera pas disparatre dans le rayonnement de
+l'astre. La chaleur s'apaise, la lumire s'adoucit; elle
+se retire insensiblement devant la nuit qui s'approche,
+sans avoir t prcde d'aucune ombre. Jusqu' la
+dernire minute du jour, le Sahara demeure en pleine
+lumire. La nuit vient ici comme un vanouissement.</p>
+
+<p>Il est sept heures. Notre bivouac est maintenant
+sorti de son immobilit. Il y rgne un certain mouvement,
+toujours paisible, de gens qui allument des
+feux et prparent le caf du soir, pendant que d'autres
+font leur prire, prosterns la figure au levant; on se
+rassemble sur des tapis pour prendre le repas; et nos
+chevaux, qui l'on vient de donner l'orge, secouent
+joyeusement le poids du soleil qu'ils ont port douze
+heures sans bouger.</p>
+
+<p>La maison de Si-Cheriff seule continue de rester<a name="page_072" id="page_072"></a>
+muette. De l'endroit o je suis, on la dirait inhabite,
+si l'on ne voyait un peu de fume bleutre s'lever
+l'angle du toit. Cette maison, triste blockhaus, donne
+pour citadelle notre kalifat, est acheve seulement
+du mois de novembre dernier.</p>
+
+<p>Une inscription, sculpte dans la pierre, au-dessus
+de la porte d'entre, m'apprend qu'elle a t btie en
+cinquante jours, sous le gouvernement de M. le gnral
+Randon, par la colonne expditionnaire du gnral
+Yusuf. D'autres inscriptions indiquent les divers corps
+qui ont pris part cette construction, avec les noms
+des principaux officiers; quelques-unes pourraient dj
+servir d'pitaphes. Le capitaine Bessires, tu glorieusement
+ l'assaut du 4 dcembre, a son nom sur le
+pavillon qui forme l'angle droit du mur de dfense.</p>
+
+<p>Cette habitation est dispose de manire servir,
+la fois, de rsidence au kalifat, de caravansrail et de
+forteresse. La cour d'entre est vaste; un petit convoi
+s'y renfermerait au besoin, et elle prsente une double
+ligne de hangars pavs, sous lesquels une centaine
+de chevaux pourraient s'abriter. Par del s'tend le
+jardin, qui n'est encore que trac.&mdash;Au centre de ce
+carr long, et spar du jardin par un chemin de
+ronde, s'lve un corps de logis, compos de deux
+tages et perc, sur ses quatre faces, de fentres
+malheureusement franaises; il a sa cour intrieure,
+cour rserve, o l'on ne pntre pas, et que je n'ai
+fait qu'entrevoir.<a name="page_073" id="page_073"></a></p>
+
+<p>Le rez-de-chausse est abandonn aux voyageurs.
+L'appartement priv du kalifat, celui de son cousin et
+de son jeune frre Bel-Kassem occupent les deux tages;
+c'est l, je ne sais dans quelle partie du btiment,
+que sont relgues leurs femmes, avec les servantes.</p>
+
+<p>Quelques fentres ont des barreaux; mais il n'en
+est gure qui n'aient une ou plusieurs vitres casses:
+ces nombreux accidents ne surprennent pas, quand on
+connat l'ingnuit des Arabes l'endroit de ces choses
+transparentes. Pour ta plupart, ils n'en ont jamais
+vu; et, sans prvoir l'obstacle, ils passent leur poing
+au travers.&mdash;Si-Cheriff parle seulement des dgts
+causs par le vent et s'en plaint, de manire laisser
+croire qu'il tient ses vitres: au fond, en homme de
+la tente, il s'en inquite assez peu et laisserait volontiers
+tout le bordj s'crouler, si la petite garnison de
+soldats ouvriers, caserne dans un des pavillons,
+n'avait aussi pour mission de l'entretenir.</p>
+
+<p>Cette rsidence, que l'on a tch de rendre habitable,
+est-elle, en effet, du got de Si-Cheriff? Russira-t-il
+ s'y plaire, autant que dans sa tribu?&mdash;Il parat, du
+moins, se rsigner ce sjour comme une ncessit
+politique; n'y venant, du reste, qu' ses heures, quand
+il y est mand, ou qu'il doit y recevoir des htes.</p>
+
+<p>Indpendamment de ce domicile officiel, il a un
+domicile rel dans les pturages voisins du Rocher de
+Sel, avec d'immenses troupeaux de moutons, et
+quelque chose, m'a-t-on dit, comme six mille chameaux.<a name="page_074" id="page_074"></a>
+Il se partage entre sa maison de laine et sa
+maison de pierre, et n'amne ici que ses chevaux, sa
+suite militaire et sa femme. Je dis <i>sa</i> femme, parce
+qu'on parle d'une madame Si-Cheriff, dont l'histoire,
+comme tant d'histoires de ce pays, ressemble beaucoup
+ un roman. Celui-ci, d'ailleurs, aprs un prologue
+assez sombre, finit heureusement. Est-ce une indiscrtion
+que de rapporter ce qu'on raconte?&mdash;Cette
+femme est Espagnole. Un homme, qui a disparu depuis
+et dont la mort subite n'a jamais t bien explique,
+l'avait conduite, elle et sa s&oelig;ur, plus jeune qu'elle,
+la Deira d'Abd-el-Kader, peu d'annes avant la
+soumission de l'mir.&mdash;Elles taient toutes les deux
+fort jolies. Abd-el-Kader fit pouser l'ane Si-Cheriff,
+alors son kalifat, bientt aprs devenu le ntre, et la
+plus jeune au cousin de Si-Cheriff.&mdash;Toutes deux,
+elles ont suivi, sous l'alliance franaise, la nouvelle
+fortune de leurs maris et n'ont jamais song rclamer
+contre le mariage qui leur fut impos. Elles ont
+adopt, non-seulement le costume, mais aussi la
+langue arabe, au point d'avoir oubli la leur. La
+femme de Si-Cheriff habite en ce moment le bordj.</p>
+
+<p>J'ai vu ce matin leur enfant, joli petit garon de
+quatre ans au plus. Il tait la classe, dans une cole
+fonde par Si-Cheriff et tenue par un taleb, sorte
+d'instituteur communal que Si-Cheriff paye de ses
+deniers. L'enfant tait pieds nus et n'avait pour tout
+vtement, comme ses petits camarades les plus pauvres,<a name="page_075" id="page_075"></a>
+qu'une petite soutane blanche on ne peut plus nglige.
+M. N..., qui est de ses bons amis, lui rapportait en
+cadeau d'Alger un foulard franais, un sabre de bois
+et une chemise de fine laine. Quant la s&oelig;ur de
+madame Si-Cheriff, on ne la voit jamais D'jelfa. Elle
+prfre le sjour de la tente et n'abandonne personne
+le soin du mnage nomade ni l'administration des
+troupeaux. Tout ce que je sais des affaires domestiques
+de Bel-Kassem, c'est qu'il a deux femmes jeunes et qui
+passent pour trs belles. Il vient, ces jours derniers,
+d'pouser la seconde. Et j'ai cru comprendre pendant
+le dner d'hier, qu'on a plaisant le jeune mari sur
+ce qu'il tait amaigri depuis son rcent mariage, et plus
+ple encore que de coutume. Pour moi, je n'ai rien
+aperu du harem emprisonn l-haut, derrire ces
+grillages. J'ai seulement rencontr deux ngresses
+assez laides, mais de belle tournure, qui puisaient de
+l'eau au puits du jardin, pendant que le pauvre fou se
+promenait dans les alles sans verdure, et qui le
+taquinaient en se tordant de rire et en faisant tinceler
+leurs dents.</p>
+
+<p>Quoique maussade l'&oelig;il au milieu de ce dsert
+saharien, avec sa faade neuve, son toit de tuiles
+jaunes et sa fcheuse ressemblance avec une caserne,
+le bordj, je lui donne ce nom pour l'embellir, veille
+l'ide d'une assez grande vie, et rappelle, au moins
+par moments, les m&oelig;urs fodales. Les portes revtues
+de fer, restent ouvertes pendant le jour. Un assez grand<a name="page_076" id="page_076"></a>
+nombre de chevaux remplit les curies. On les entend
+piaffer, hennir; on les voit s'agiter chaque fois qu'un
+nouveau cavalier se prsente l'entre de la cour.
+Chaque arrivant pique droit au perron, s'y arrte court,
+et met pied terre. C'est l, dans l'ombre de la galerie,
+qu'accroupi sur un banc, un chapelet dans ses mains,
+distrait, le kalifat se laisse embrasser par ses nombreux
+clients et leur donne audience. On se prcipite
+l'touffer, pour baiser sa grosse tte emmaillote de
+blanc. Quoiqu'on lui parle debout, quelques familiers
+sont assis prs de lui, et souvent un homme en haillons,
+le dernier des tribus, se mle l'entretien du prince
+aussi librement que s'il tait son favori. Le prestige du
+rang, norme chez les Arabes, n'exclut pas une
+familiarit singulire entre le matre et le serviteur.
+Quant la distance tablie par l'habit, elle n'existe
+pas. J'ai vu l des types surprenants, des visages de
+momies qui l'on aurait mis des yeux de lion. L'audience
+acheve, le client s'en va, tranant ses longs
+perons, reprendre sa bte qui, la bouche baveuse,
+essouffle, les flancs saignants, attend, cloue sur
+place et comme un cheval de bois. Douce et vaillante
+bte, ds que l'homme a pos la main sur son cou pour
+empoigner ses crins, son &oelig;il s'allume, et l'on voit
+courir un frisson dans ses jarrets. Une fois en selle et
+la bride haute, l'homme n'a pas besoin de lui faire
+sentir l'peron. Elle secoue la tte un moment, fait
+rsonner le cuivre ou l'argent de son harnais; son cou<a name="page_077" id="page_077"></a>
+se renverse en arrire et se renfle en un pli superbe,
+puis la voil qui s'enlve, emportant son cavalier avec
+ses grands mouvements de corps qu'on donne aux
+statues questres des Csars victorieux.</p>
+
+<p>D'ailleurs le bordj n'est pas constamment silencieux
+ou seulement rempli comme aujourd'hui de visiteurs
+paisibles. A l'exemple des manoirs anciens, il a ses
+moments d'alarme et ses bruits de fte. Quelquefois
+c'est le jeune Bel-Kassem, qui son frre n'a jamais
+permis de faire la guerre, qui sort en quipage de
+chasse, escort de ses lvriers, avec ses fauconniers en
+habit de fte, ses pages tranges, et portant lui-mme
+un faucon agraf sur son gantelet de cuir. S'il arrive
+au contraire que l'ennemi soit signal ou qu'il y ait
+par l quelque tribu turbulente chtier, ce jour-l,
+c'est Si-Cheriff en personne qu'on voit sortir du bordj
+avec son appareil de guerre. Le goum est rassembl
+devant la porte. Il y a l deux ou trois cents cavaliers
+groups confusment autour de l'tendard aux trois
+couleurs, rouge, vert et jaune; tous en tenue de
+combat, le hak en charpe, le fusil au poing, droits
+sur la selle, attendant le kalifat qui va paratre. Lui-mme
+est bott, peronn, mais sans armes. On lui
+voit seulement la taille une lourde ceinture pleine
+de cartouches et traverse de longs pistolets aux
+pommeaux brillants. Il a prs de lui deux serviteurs
+ngres qui portent, l'un son sabre droit fourreau
+sculpt et son long fusil caill de nacre, l'autre son<a name="page_078" id="page_078"></a>
+chapeau de paille flots de soie. Il enfourche pesamment
+sa grande jument blanche, dont la croupe et les
+pieds sont teints de rose; il rejette son burnouss en
+arrire, par un beau geste et pour dgager son bras
+droit, celui qui doit agir au besoin, et, dans tous les
+cas, commander. Enfin, il donne le signal, entrane
+son goum, prend la tte avec son fanion, ses cuyers
+et ses plus fidles, et, si le danger presse, part au
+galop du ct de l'endroit menac.</p>
+
+<p>Tu vois que rien ne manque la vie du bordj, pour
+rappeler des m&oelig;urs depuis longtemps disparues de
+notre histoire. Pour moi, je prfre les m&oelig;urs de la
+tente ce spectacle de chevalerie, si sduisant qu'il
+soit. Ici, je m'intresse mdiocrement au soldat, beaucoup,
+au contraire, au voyageur. Devant un pareil
+pays, dans un cadre de cette grandeur, je ne puis
+m'empcher de trouver d'un petit effet la mise en
+scne un peu thtrale de cette vie mle de chasse,
+de coups de main, de parade, quelquefois de galanterie;
+et tout cela, en dfinitive, me touche moins que
+la vue d'une pauvre famille errante au milieu
+d'humbles aventures.</p>
+
+<p>Pourtant je m'estime heureux d'avoir rencontr sur
+ma route le bordj de D'jelfa. Le peuple arabe est trs
+divers, plus divers qu'on ne le croit. Je le vois aujourd'hui
+par le ct le plus avanc de sa civilisation;
+c'est assurment le plus brillant; il a ce mrite, en
+outre, d'tre un des moins observs.<a name="page_079" id="page_079"></a></p>
+
+<p class="date">
+Ham'ra, 1<sup>er</sup> juin 1853.<br />
+</p>
+
+<p>On a pli les tentes au petit jour. Malgr l'heure
+matinale, Si-Cheriff et son frre taient debout pour
+recevoir nos adieux, et nous nous sommes mis en
+route gaiement, comme aprs une journe entire de
+repos. Moi seul peut-tre je regrettais un peu D'jelfa,
+o j'avais eu plus de plaisir assurment que personne
+au milieu de mes contemplations solitaires, et je me
+dtournais pour voir la place abandonne d'o nos
+feux jetaient quelques restes de fume blanche. Mme
+en ce perptuel changement, il en est ainsi pour tous
+les lieux que je quitte; je m'y attache vite et n'en
+oublie aucun, car il me semble que tous ont t
+passagrement moi, bien mieux que les maisons de
+louage o j'ai vcu. Aprs des annes, le petit espace
+o j'ai mis ma tente un soir et d'o je suis parti le
+lendemain m'est prsent avec tous ses dtails. L'endroit
+occup par mon lit, je le vois; il y avait l de l'herbe
+ou des cailloux, une touffe d'o j'ai vu sortir un lzard,
+des pierres qui m'empchaient de dormir. Personne
+autre que moi peut-tre n'y tait venu et n'y viendra,
+et moi-mme, aujourd'hui, je ne saurais plus le
+retrouver.</p>
+
+<p>Nous prmes la direction de la balise. En moins
+d'une demi-heure nous l'avions atteinte et nous
+entrions dans l'alfa. Comme je l'avais prvu, la<a name="page_080" id="page_080"></a>
+route s'engageait dans une suite de plateaux verts,
+tous pareils, de peu d'tendue, se droulant du nord
+au sud et se succdant avec la plus triste rgularit. De
+loin en loin, mais de manire qu'il y en a toujours au
+moins une en vue, la mme pyramide grise apparat
+pose sur le bord de l'horizon. Pendant quatre heures
+de marche, je n'ai pas aperu dans aucun sens le
+plus petit coin qui ne ft vert comme un champ
+d'oseille. Sous le ciel bleu, et quand on se sait dans le
+Sahara, cette couleur printanire produit le plus
+dsagrable tonnement. Le contraste est imprvu,
+mais absolument laid. Je t'ai parl ailleurs de l'alfa;
+si j'y reviens, c'est afin de tenir un compte minutieux
+de mes impressions d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>A dix heures, nous faisions halte dans le lit profond
+d'une rivire. L't, on se demande o sont les rivires
+qui ont pu creuser de pareils lits. Il y reste en ce
+moment une petite source, rduite rien, mais qui ne
+tarit pas. Le rservoir n'a pas deux enjambes de large.
+Elle sort avec un lger bouillonnement du milieu des
+cressons, puis quelques pas de l se perd ou plutt
+se glisse dans le sable. Je n'avais jamais vu de source
+ayant un cours si rduit ni plus presse de disparatre.
+C'est un avertissement que tous les voyageurs comprennent;
+j'ai remarqu, en effet, que les bords
+n'taient aucunement pitins, quoiqu'elle serve de
+rendez-vous aux caravanes dans cette saison. On prit
+donc exemplairement la provision ncessaire notre<a name="page_081" id="page_081"></a>
+convoi. J'y puisai moi-mme avec le plus grand soin,
+et j'y remplis nos peaux de bouc d'une eau limpide,
+lgre et peu prs frache. Surtout on empcha les
+chevaux d'y boire. Tout autour, le lit de la rivire est
+encombr de rochers blancs, calcins, dsorganiss
+comme de la pierre chaux qui commence cuire;
+leur clat au soleil est insupportable.</p>
+
+<p>Vers onze heures, la chaleur devint subitement trs
+forte. Le ciel, jusque-l sans nuages, commenait
+se tendre de raies blanchtres, sortes de balayures au
+tissu transparent pareilles d'immenses toiles d'araigne.
+Le vent se levait et se fixait au sud. Trs faible
+encore tant que nous fmes abrits, ds que nous
+remontmes en plaine, il se fit dcidment reconnatre
+pour du sirocco. Il mit nanmoins plus de deux heures
+ se dclarer dans toute sa violence. D'abord, ce ne
+furent que des souffles passagers, tantt chauds, tantt
+presque frais. Je les recevais en plein visage et pouvais
+avec exactitude en mesurer la temprature, le mouvement
+et la dure. Peu peu, il y eut moins d'intervalle
+entre les bouffes; je les sentis venir aussi avec plus de
+rgularit, mais toujours intermittentes, saccades
+comme la respiration d'un malade acclre par la
+fivre. A mesure que cette haleine trange arrivait
+plus frquente et plus chaude, la terre elle-mme
+s'chauffait; et quoiqu'il n'y et plus de soleil et que
+mon ombre marqut peine sur le sol clair d'une
+lumire morne, j'avais encore sur la tte l'impression<a name="page_082" id="page_082"></a>
+d'un soleil ardent. Le ciel tait d'une couleur rousse
+o ne filtrait plus aucune lueur de bleu. L'horizon
+cessa bientt d'tre visible et prit la noirceur du plomb.
+Enfin, le souffle devint continu, comme l'exhalaison
+directe d'un foyer. Alors, la chaleur sembla venir la
+fois de partout, du vent, du ciel, et peut-tre encore
+plus forte des entrailles du sol, qui vritablement
+s'embrasait sous les pieds de mon cheval. Le pauvre
+animal se lassait marcher vent debout, mais souffrait
+surtout de cette flamme qui lui montait au ventre.
+Quant moi, sans la fatigue de me maintenir en selle,
+j'eusse prouv un rel bien-tre me sentir envelopp
+de cette chaleur qui aprs tout n'excdait pas mes
+forces, et toute curiosit de voyageur part, je n'tais
+pas fch, dusse-je mme en souffrir, de respirer cet
+ouragan de sable et de feu qui venait du dsert.</p>
+
+<p>J'arrivai de la sorte Ham'ra sans m'tre dout que
+j'en approchais. Ham'ra est un amas misrable d'une
+trentaine de masures bties en pis, ruines, croulantes,
+d'aspect funeste et qu'on dirait abandonnes. On les
+confond presque avec les rochers jauntres dont la
+haute ceinture enferme entirement le village du ct
+du couchant. Au levant s'tendent quelques petits
+jardins assez vivaces et que je suis tonn de trouver
+trop verts. Le sirocco s'acharnait aprs cette pauvre
+verdure chappe au soleil; et la poussire qui pleuvait
+ flots, le jour plomb qui enveloppait tout de sa
+couleur de cendre, donnaient ce tableau, dj si<a name="page_083" id="page_083"></a>
+triste, une physionomie violente et pour ainsi dire
+pleine d'angoisse.</p>
+
+<p>Deux grands gaillards en guenilles, hves et singulirement
+farouches, qu'on dirait les seuls habitants
+du pays, sont venus nous regarder planter nos tentes,
+puis se sont retirs cent pas de l sur une roche plate
+en forme de dolmen, et depuis lors y sont rests
+accroupis les yeux fixs sur nous. Presque tous les
+arbres des jardins sont des abricotiers; j'ai aperu, en
+passant cheval le long des murs bas, un figuier, un
+grenadier d'une belle venue et quelques vignes grimpantes,
+mais pas un palmier. J'esprais rencontrer ici
+celui que j'ai vu indiqu sur la carte du Sud quelques
+lieues d'El-Aghouat. C'est sans doute <i>Sidi-Makhelouf</i>
+que je le trouverai.</p>
+
+<p>Heureusement que des rigoles creuses autour des
+jardins amnent jusque devant nos tentes une belle
+eau, bonne au got et pas encore trop chauffe. 'a
+t en arrivant un grand soulagement.</p>
+
+<p>En ce moment, le vent est plus chaud et souffle
+plus violemment que jamais. Il a failli renverser ma
+tente. Bakir et ses compagnons ont t pendant quelques
+minutes ensevelis sous la leur, et semblaient
+mme avoir pris le parti de ne pas la relever. Nous
+avons d doubler les cordes et consolider les piquets.
+Grce aux petits murs de clture qui font abri, on a
+pu nanmoins allumer du feu pour le souper. Sous ma
+tente, et pendant que j'cris, j'ai sur les mains la chaleur<a name="page_084" id="page_084"></a>
+exacte d'un foyer. Il fait dj presque nuit, quoiqu'il
+soit tout au plus six heures. Nos chevaux demeurent
+immobiles, la tte pendante, la croupe au vent.
+Les chameaux n'ont pas mang; peine dchargs, ils
+se sont couchs en troupeau serr, le ventre aplati, le
+cou allong sur le sable.</p>
+
+<p>Par moment, le pied du vent semble s'claircir.
+L'horizon se dgage, et je dcouvre entre deux caps de
+montagnes coups carrment, et dont l'un, celui de
+droite, tout fait noy, doit tre quinze ou dix-huit
+lieues d'ici, la ligne insaisissable d'un horizon plat.
+Cette ligne plate me fait rver. Serait-ce le dsert?</p>
+
+<p class="date">
+Ham'ra, mme date, la nuit.<br />
+</p>
+
+<p>Le vent continue; la chaleur n'a en rien diminu.
+Vers sept heures, le ciel, un moment auparavant plus
+clair, s'est rapidement assombri. Cette fois, c'tait la
+nuit. Il n'y a pas une toile. L'obscurit est absolue.
+Je distingue peine un ou deux chevaux blancs attachs
+ six pas de ma tente. Toutes les lumires et
+presque tous les feux sont teints. Une troupe de chacals
+est venue tout l'heure hurler si prs du bivouac,
+que je suis sorti dans l'espoir absurde de les tirer.
+Personne ne dort, mais personne ne remue; et je n'entends
+pas d'autre bruit que celui du vent dans la toile
+des tentes et dans les arbres des jardins.<a name="page_085" id="page_085"></a></p>
+
+<p class="date">
+2 juin 1853, la halte, dix heures.<br />
+</p>
+
+<p>La matine a t plus calme; le soleil a reparu
+dans un ciel riant. Nous avons march par une petite
+brise, toujours en plaine et de nouveau dans l'alfa.
+Nous rencontrons un lit de rivire, o l'on s'arrte;
+mais cette fois, pas une goutte d'eau. En prvision de
+ce qui nous arrive, on avait rempli les outres
+Ham'ra. A ce moment, dix heures, le sirocco recommence
+ souffler avec les mmes symptmes qu'hier,
+peut-tre encore plus menaants. Ds son dbut, il est
+dj trs incommode et nous couvre de sable. Nous
+djeunons, couchs plat ventre sous des lauriers-roses
+qui n'ont pas encore de fleurs. Le pain que nous
+mangeons, avec la libert seulement d'y joindre un
+oignon (c'est, en fait de vivres frais, tout ce que nous
+avons pu nous procurer Ham'ra), est devenu si dur
+aprs dix jours de voyage dans les <i>tellis</i>, qu'on a besoin
+de le ramollir dans l'eau. Il n'y a pas moyen
+d'allumer du feu, et nous nous passerons de caf.
+D'ailleurs, chacun de nous est impatient d'atteindre le
+caravansrail de <i>Sidi-Makhelouf</i>. Aussi, nos chevaux
+sont rests brids, et nos chameaux n'ont fait que dposer
+deux outres pleines et ont fil en avant. L'intrpidit
+de nos chameliers est admirable; singulire
+race! par got, la plus paresseuse de la terre; quand
+il le faut, la premire pour supporter la fatigue; gourmande<a name="page_086" id="page_086"></a>
+au del de toute expression, et se passant
+volontiers de manger comme d'une chose inutile.
+Allant toujours du mme pas, par longues enjambes,
+avec cette lasticit du genou qui est l'art des grands
+marcheurs, trottant si les chameaux trottent, quelquefois
+montant en croupe derrire la charge, mais deux
+ou trois minutes seulement, et berant les longs
+ennuis de la marche par une chanson, toujours la
+mme, languissante et dite demi-voix, rarement on
+les voit se traner d'un air de lassitude; plus rarement
+encore on les voit manger. Quelquefois, chemin faisant,
+il y en a qui prennent un peu de <i>rouina</i> (farine
+de bl grill) dans leur <i>mezoud</i> (sac en peau de
+chvre tanne) ou dans le capuchon crasseux de leur
+burnouss; ils la dlayent dans le creux de leur main,
+la ptrissent en boulette; et cette unique bouche
+de farine l'eau compte ordinairement pour un
+repas.</p>
+
+<p>Il y a dans notre caravane un petit enfant du M'zab,
+qui vient de Roghar et retourne dans son pays avec
+son pre, qui est notre bach'amar. Il n'a pas six ans;
+on le fait voyager chameau. Une fois perch sur sa
+haute monture, il y reste tout le jour sans en descendre,
+les mains cramponnes un bout de corde,
+suspendu parmi les bagages aussi insouciamment que
+dans un nid. Quand je passe auprs de lui, il me fait
+un signe amical et me crie le bonjour du matin ou le
+bonsoir. Cependant, l'animal va son train et semble<a name="page_087" id="page_087"></a>
+ignorer qu'il a cet tre fragile sur le dos. Le soir, on
+met l'enfant terre; il court alors dans le bivouac,
+donne un coup d'&oelig;il aux cuisines et s'endort entre
+deux sacs pain. Ne va pas croire que ce dur apprentissage
+de la vie du dsert soit nuisible ces sants
+vigoureuses. Il est tout rond, avec un ventre norme et
+de petits yeux dans une grosse figure, o la couleur
+du sang s'panouit sous une forte couche de poussire
+et de hle. Il ressemblera son compatriote Bakir; il
+aura, s'il continue, le mme embonpoint et la mme
+jovialit.</p>
+
+<p>Je m'aperois, et tout fait propos, car c'est lui-mme
+qui m'interrompt, que je ne t'ai pas encore
+parl de notre compagnon de route <i>Mohammed-el-Chambi</i>.
+Mohammed est le chambi qui a fourni
+M. le gnral Daumas une partie des renseignements
+obtenus sur le Sahara central, <i>depuis Metlili jusqu'au
+Haoussa</i>, et dans la bouche de qui les auteurs du
+<i>Grand Dsert</i> ont mis le rcit du voyage. L'intrt de
+sa personne est mdiocre, et je ne l'aurais pas remarqu
+sans la clbrit que lui a donne ce beau
+livre, la seule Odysse que nous ayons sur le grand
+dsert. C'est un diable d'homme assez bizarre, grand,
+sec, nez crochu, sangl, bott, coiff haut, qui se
+dhanche en marchant avec des airs d'acrobate et une
+certaine mine de mauvais sujet. On m'apprend que
+j'aurais pu le voir Paris l'anne dernire, figurant
+l'Hippodrome, dans je ne sais quel spectacle arabe,<a name="page_088" id="page_088"></a>
+avec les autruches, je crois. On me dit aussi qu'il a du
+got pour les bals d't, et que, pendant une saison, il
+a t le lion du Chteau-Rouge. M. N..., qui me raconte
+ces dtails au moment mme o je les cris,
+vient de l'appeler et lui a dit de danser devant nous.
+Mohammed ne s'est point fait prier; il a jet de ct
+ses bottines peronnes, et, chauss seulement de ses
+longs bas de cuir rouge, il s'est mis, nous l'accompagnant
+d'un air de quadrille, nous donner une ide
+de son savoir-faire. C'tait souverainement grotesque,
+et d'une fantaisie difficile rendre. Ce danseur en
+tenue de guerrier, ce sauvage battant un entrechat
+imit de Brididi, je ne sais quoi de ressemblant et de
+bien saisi qui positivement rappelait la danse dfendue
+et faisait penser aux sublimes mascarades de Gavarni;
+surtout, le contraste du lieu, le choix singulier du
+moment, le sable qui l'aveuglait sans l'interrompre, le
+vent qui faisait voler son hak, nos Arabes attentifs
+le regarder, mais peine surpris et ne souriant pas,
+enfin le dsert deux pas de nous, voil des antithses
+que je n'inventerais point, et j'ai rarement prouv un
+plus grand renversement d'ides. D'o vient-il prsent?
+O va-t-il? Si, comme je le crois, il retourne
+<i>Metlili</i>, il pourra parler de mademoiselle Palanquin
+la belle <i>Meaouda</i>.</p>
+
+<p>Puisque je reviens incidemment aux figures, encore
+un mot. La galerie n'est pas complte; il y manque
+un personnage, le plus muet de la bande, peut-tre<a name="page_089" id="page_089"></a>
+aussi le seul de tous qui soit charmant. C'est un des
+serviteurs de M. N... Il s'appelle <i>Iah'-iah</i>, joli nom
+qu'il faut prononcer en deux syllabes bien distinctes,
+en ayant soin d'insister sur l'a final par une lgre
+aspiration. Il est tout jeune, assez grand, mince et
+d'une indolence absolue dans ses mouvements. Il n'a
+pas de barbe, peine une ombre au coin des lvres;
+il a le sourire triste, une pleur d'Indien et de grands
+yeux sans tincelles formant deux taches sombres
+dans son visage. Il est vtu de blanc et trs envelopp,
+comme une femme. Les bottes de cavalier lui vont
+mal, et le burnouss lui te un peu de sa grce. Aussitt
+descendu de cheval, il se dchausse, dboucle son
+ceinturon et s'tend. On ne peut pas dire qu'il soit
+mou, car il se fatigue beaucoup sans se plaindre, ni
+qu'il soit petit-matre, quoiqu'il aime se couvrir de
+musc. Il ne fume point, et c'est lui qui fait nos cigarettes;
+il ne prend pas de caf, et c'est lui qui prpare le
+meilleur que nous buvions; il est mari, mais ne parle
+jamais de femmes; il fait rgulirement ses prires, se
+montre trs susceptible l'endroit de sa religion, ce
+qui ne l'empcherait pas de se faire hacher pour
+M. N... Il se produit peu, sort rarement de la tente et
+y passe tout le temps de la halte. En marche, il est
+d'avant-garde avec son matre. C'est lui qui porte la
+gibecire de peau de lynx et le fusil. Il manie modestement
+sa petite jument maigre, la tenant toujours au
+pas qu'il faut pour tre aux ordres de M. N... On s'est<a name="page_090" id="page_090"></a>
+essay la cible, et personne n'a tir mieux que lui.
+On me dit que c'est un fils de grande tente des environs
+de Boghar. Il a quitt sa femme pour suivre
+M. N... dans le Sud; et maintenant il mourrait, dit-il,
+de chagrin, s'il devait renoncer le suivre. On va toutefois
+le remarier El-Aghouat, afin de rendre son
+exil volontaire plus doux.</p>
+
+<p>Iah'-iah voyage en compagnie de deux amis, comme
+lui de bonne famille, et mis avec recherche, mais qui
+sont loin de le valoir. Le plus jeune, quoique Saharien,
+a l'allure espigle des enfants de Paris. Il se nomme
+<i>Makhelouf</i>, comme le marabout qui a baptis l'endroit
+o nous coucherons ce soir; et, pardonne ces plaisanteries
+de bivouac, nous ne l'appelons que saint Maclou,
+ou communment M. Maclou. Il conduit, son
+grand dpit, un de nos mulets de cantine, et, malgr
+l'infriorit de sa bte, ce qu'il obtient d'elle est incroyable;
+il l'estropierait plutt que de rester dans le
+convoi. Il dit qu'il est de naissance monter mieux
+qu'un mulet, et rclame le droit de marcher en ligne
+avec les cavaliers; on lui a promis qu'il aurait un cheval
+pour faire son entre El-Aghouat.</p>
+
+<p>Aux yeux des Arabes, un bon cheval fait la supriorit
+d'un homme. A dfaut d'autre signe, il n'est rien
+qui vous procure autant d'estime; car leur respect ne
+s'attache qu' ce qui est chez eux la marque convenue
+du rang, de la fortune ou du commandement; et venir
+aprs les autres, c'est faire prsumer qu'on suit un<a name="page_091" id="page_091"></a>
+matre. Ils font peu de cas de nos valets, et cependant
+ils consentent se mettre nos gages. Au reste, ils se
+vengent de leur propre servitude par le mpris qu'ils
+ont de la domesticit dans autrui. Leur plaisir, quand
+ils sont en service, est de se faire servir eux-mmes
+par un plus pauvre; ils n'y mettent ni oppression, ni
+duret, mais c'est une sorte de sujtion mutuelle qui
+relve la dignit de chacun dans ce peuple d'esclaves,
+et leur fait tour tour connatre les douceurs de l'autorit.
+Tel est le trait le plus apparent de ces caractres
+composs de ruse et de vanit. Leur docilit n'est
+que feinte; il faut se dfier de leur bonhomie, et surtout
+utiliser pour notre propre influence ces petits
+moyens de se faire valoir. Quant moi, je sais
+bien que je me dconsidre en ngligeant de les employer.</p>
+
+<p>Je voudrais que tu visses notre fastueux <i>Ali</i>, son
+frre <i>Brahim</i> et le <i>Sidi-Embareck</i>, trois de nos valets,
+toujours en conflits de service et en perptuelle mulation
+d'importance.</p>
+
+<p>Sidi-Embareck balance entre ses deux paules, et
+sans jamais s'en servir, un norme chapeau recouvert
+d'une toison noire d'autruche mle. Ali trouve prfrable
+de porter immuablement le sien sur sa tte. Dj
+d'une taille peu ordinaire, il aime se grandir encore
+par cette coiffure colossale, qui lui donne environ huit
+pieds de haut, et fait qu'entre ses jambes le plus grand
+cheval devient un criquet. Sidi-Embareck a son quipage<a name="page_092" id="page_092"></a>
+de guerre au complet: fusil, pistolets, yatagan
+pass sous la sangle, longue <i>djebira</i> en tissu de laine,
+ franges ornes de n&oelig;uds. Ali voyage vtu la lgre,
+comme si quelqu'un portait pour lui tout son attirail,
+avec une simple veste amarante, chamarre d'or, et
+fort belle encore, quoique fane, un hak un peu trou,
+mais trs fin, les pieds nus dans des souliers arabes de
+cuir verni. Sa djebira, la plus vaste et la plus orne
+de toutes, trane terre. J'ai cru lui voir un diamant
+au petit doigt. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'ils se
+ressemblent, quoi qu'ils fassent pour se rendre si diffrents.
+Ils ont tous deux le nez retrouss, le menton
+sans barbe, les dents blanches, mais trop grandes, et
+de gros yeux insolents. De plus, on les dit aussi paresseux
+l'un que l'autre, galement vantards, gourmands,
+peu dlicats, avec un mme penchant pour le vin. Et
+c'est une gale illusion que de compter sur Sidi-Embareck
+ou sur Ali pour un service, pour une aide ou
+pour un secours utile. Le cheval d'Ali se trouvant malade
+depuis hier, il s'est agi de le remplacer; mais
+c'tait qui ne cderait pas le sien, et, en bonne conscience,
+on ne pouvait y forcer personne. J'ai donc eu
+pendant quelques lieues le spectacle lamentable d'Ali
+relgu parmi les bagages et se tranant sur le plus
+chtif et le moins envi de nos mulets. Sidi-Embareck
+profita de ce moment pour exciter sa jument noire et
+faire lui seul autant d'effet que tout le monde. Heureusement
+pour Ali qu'il y avait l son frre Brahim.<a name="page_093" id="page_093"></a>
+Brahim, personnage modeste, corps amaigri, figure
+souffreteuse, a des airs cauteleux, vicieux et sournois.
+Brahim tait cheval, Ali lui persuada de faire un
+change; et depuis ce matin Ali mne au galop un
+maigre animal qui semblait mort entre les mains de
+Brahim, et Brahim attend sur son mulet l'occasion bien
+douteuse de le cder son tour contre un cheval.</p>
+
+<p>Je m'amuse des portraits. Ai-je tort? Je ne les
+choisis pas, je les copie, et je m'tonne moi-mme de
+les trouver si loin de l'idal qu'on rve, et si divers;
+d'abord, on n'aperoit que la varit des costumes;
+elle sduit et fait oublier l'homme; puis, on s'arrte
+aux traits caractristiques de la race, et, pour empcher
+de la confondre avec une autre, on donne tous
+les individus la mme parent de tournure, d'lgance
+et de beaut banales. Ce n'est que plus tard que
+l'homme enfin apparat sous les traits de l'Arabe et
+montre qu'il a, comme nous, ses passions, ses difformits,
+ses ridicules. Me tromp-je donc en introduisant
+la vie commune sous ces traits demeurs vagues et
+jusqu' prsent mal dfinis? N'est-il pas temps de
+sortir du bas-relief, d'envisager ces gens-l de face, et
+de reconstruire surtout des figures pensantes? Et cependant,
+outre le laid, qui est toujours viter, n'y a-t-il
+pas craindre le petit? Ce n'est pas moi qui russirai
+dans ce que j'essaye; mais je ne puis laisser la
+ralit qui pose devant moi la splendeur inanime des
+statues.<a name="page_094" id="page_094"></a></p>
+
+<p class="date">
+Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853.<br />
+</p>
+
+<p>Mme temps qu'hier; mme vent, si c'est possible,
+encore plus dchan. Il tait temps d'arriver; hommes
+et btes, nous tions bout de nos forces. On a dcharg
+les bagages comme on a pu, jetant tout, arrachant
+les sangles, car les chameaux taient exasprs
+et ne voulaient plus rien entendre.</p>
+
+<p>Le caravansrail est bti sur un plateau de roches
+et de sable, au bord du ravin o sont les sources. Il y
+a cinq palmiers espacs dans la longueur du ravin;
+leur tte apparat de loin par-dessus la ligne de la
+plaine. Trois ont pouss de la mme souche; ils sont
+chevels, moiti morts, tout jaunes. Le vent, qui
+fait un bruit d'enfer dans leurs bouquets de palmes,
+les rebrousse entirement comme un parapluie retourn.
+Ils sont horribles et se dtachent en lueurs
+livides sur le fond du ciel tout fait noir. A gauche du
+caravansrail, au del, prs des trois palmiers, se
+trouve le marabout. Il est blanc, carr, avec une corne
+ chaque angle, et, au lieu d'tre couvert en kouba, il
+se termine en pain de sucre. Au pied, on aperoit une
+multitude de tombes serres, accumules, empitant
+les unes sur les autres; la foule des morts s'y presse;
+c'est qui dormira le plus prs du saint. On vient s'y
+faire enterrer des environs, de fort loin, le lieu lui-mme
+tant un dsert; et je pense avec effroi que mes<a name="page_095" id="page_095"></a>
+os pourraient tre l. A l'oppos du marabout, il n'y a
+que des pierres, des pierres au fond du ravin; l'autre
+ct se relve encore par des pierres blanches, et l'horizon
+se termine par un mur dentel de rochers, interrompu
+vers le milieu. A droite, la montagne entrevue
+d'Ham'ra prend des formes colossales, et d'ici reprsente
+un norme bloc d'acier sali. Je n'ai fait qu'entrevoir
+tout cela l'arrive, le vent et le sable m'empchant,
+ la lettre, d'ouvrir les yeux.</p>
+
+<p>On a tout entass, bagages et harnais, devant la
+porte du caravansrail. On y a laiss quelques Arabes
+seulement pour gardiens; les autres sont descendus au
+ravin, o probablement on n'essayera pas de dresser
+les tentes. Quant nous, nous avons pris pour cette
+nuit nos logements dans le <i>fondouk</i>.</p>
+
+<p>Y sommes-nous plus abrits qu'en plein air? Ce serait
+ essayer, si je l'osais. Le caravansrail est form
+d'une cour immense entre quatre murs. Sur deux
+faces, une galerie couverte pour les chevaux; aux
+quatre angles, une chambre pour les voyageurs. Je
+n'ai pas choisi la mienne et ne suis pas tomb sur la
+moins expose au vent. Ces chambres n'ont qu'une
+porte, sans fentres, et pas de fermeture la porte. Le
+vent qui s'y engouffre y pousse incessamment des flots
+de poussire. J'ai essay vainement d'y clouer une
+couverture; dans tous les cas, la prcaution serait inutile,
+et je me rsigne voir le sable s'amasser sur mes
+cantines, sur mes cartons, et se rpandre sur toute<a name="page_096" id="page_096"></a>
+ma personne, comme si j'tais menac d'tre enseveli
+vivant.</p>
+
+<p>Sidi-Makhelouf est, me dit-on, rempli de scorpions,
+et surtout de ces vipres redoutables que les Arabes
+appellent <i>lefaa</i>. On m'a recommand de ne m'asseoir
+qu'avec prudence et de visiter ma chambre avant de
+m'y endormir.</p>
+
+<p>Ali vient d'arriver, portant sur son dos une selle et
+un harnais de cheval. Il a tu la jument de Brahim et
+l'a laisse morte une demi-lieue d'ici; on l'accuse de
+l'avoir fait crever de fatigue ou de l'avoir assomme
+de coups. Il s'en dfend, et raconte qu'il allait au plus
+petit pas, la mnageant cause du vent, quand la
+bte a manqu sous lui, et s'est laisse tomber de ct.
+Il a voulu la relever, puis la dessangler, elle ne bougeait
+plus; elle avait les yeux ouverts, mais la langue
+pendante, et le sang lui coulait de la bouche. Il ne l'a
+quitte qu'une heure aprs, quand elle tait froide. Son
+opinion, c'est que le <i>cheli</i> (sirocco) l'a touffe. Son
+cheval est hors d'tat de le porter. Comment fera-t-il
+demain? A moins qu'il ne drange encore Brahim, et
+que Brahim n'aille pied.</p>
+
+<p class="date">
+A la halte, 3 juin 1853, neuf heures.<br />
+</p>
+
+<p>Nous approchons. Dans cinq heures nous verrons
+El-Aghouat. Il me parat trange qu' huit lieues d'ici
+se trouve une grande ville, sans voisinage avec aucune<a name="page_097" id="page_097"></a>
+autre, perdue dans ce dsert comme un lot; un centre
+o l'on vit pourtant, aussi simplement qu'ailleurs,
+sans se douter de l'effet qu'on produit distance, ni
+de la curiosit qu'on inspire. Nos villes de France se
+tiennent toutes; elles se donnent presque la main par
+leurs faubourgs; elles correspondent par leurs villages;
+on va de l'une l'autre par des routes ouvertes,
+par des campagnes peuples; il n'y a point de surprise
+ les dcouvrir. Ici, on se croirait en mer; voil
+soixante-quinze lieues que nous faisons sans route
+trace et sans rencontrer un point habit.</p>
+
+<p>Nous sommes arrts sur un terrain plat, parmi des
+alfas desschs et des broussailles pineuses. Nous
+descendons de cheval, transis de froid et les mains engourdies;
+le vent a saut cette nuit du sud au nord; ce
+n'est plus du sirocco, c'est du mistral. Malgr la force
+du soleil dj haut, on souffre comme par une matine
+de mars. Les premiers arrivs ont mis le feu aux
+broussailles; le vent l'a propag sur une tendue de
+plus de cent mtres. L'incendie s'teindra de lui-mme
+faute d'aliments, ou quand le vent ne soufflera plus.</p>
+
+<p>Nous avons gauche un mur fuyant de collines
+rougetres; droite, un mur parallle, plus lev,
+rgulirement dentel. Il n'y a pas trace de vgtation
+ni d'un ct, ni de l'autre. La valle qui s'engage
+entre les deux murailles peut avoir une lieue de large;
+elle est accidente, coupe de brusques ravines, quoique
+unie en apparence, d'abord clairseme de broussailles,<a name="page_098" id="page_098"></a>
+elle ne tarde pas se dpouiller, et peu peu quitte sa
+couleur verdtre, pour revtir la couleur rose et dore
+des montagnes.</p>
+
+<p class="date">
+El-Aghouat, 3 juin au soir.<br />
+</p>
+
+<p>Regarde bien cette fois d'o j'cris ces notes. Commence,
+si tu le veux, par te rjouir de me savoir au
+terme; mais fais comme moi, reprends la route de
+Sidi-Makhelouf o nous l'avons quitte ce matin, et
+laisse-toi conduire petits pas jusqu' l'entre du
+dsert. C'est une motion qui perdrait n'tre pas
+attendue. Il manquerait quelque chose mon arrive
+dans ce pays surprenant, si je supprimais la lenteur et
+la fatigue extrme des dernires lieues.</p>
+
+<p>J'ignore le nom de la montagne que j'avais ma
+gauche; celle de droite s'appelle le <i>Djebel-Milah</i>. Elle
+s'enfonce directement dans l'ouest, sans inflexion, et
+d'autant plus morne qu' l'heure o je l'ai vue sous le
+soleil dj haut, ses flancs entirement nus n'avaient
+pas une ombre. Elle se dcoupe rgulirement en
+larges dents de scie. Chaque saillie se compose d'une
+superposition de couches obliques, et prsente au
+sommet un bloc indpendant du reste, mais galement
+pos de ct. Cette architecture bizarre se rpte d'un
+bout l'autre avec la plus exacte symtrie. Il est remarquable,
+d'ailleurs, que toutes les montagnes et
+tous les rochers que j'ai rencontrs depuis ce matin
+sont construits de cette faon, comme si le mme soulvement<a name="page_099" id="page_099"></a>
+en et renvers les assises et les et toutes
+inclines dans le mme sens.</p>
+
+<p>Jamais montagne ne m'avait paru si longue; il y
+avait trois heures que je marchais devant elle sans
+avoir l'air d'avancer; et, bien que son extrmit ne me
+semblt pas loigne, je n'avais pas encore atteint le
+quart de son tendue. Le vent, presque tomb, laissait
+au soleil toute sa force; le terrain se desschait; l'air,
+de froid qu'il avait t le matin, commenait devenir
+brlant. Devant moi, la valle se prolongeait
+indfiniment et se terminait sur le ciel sans qu'il y et
+place pour une ville; je savais en outre qu'El-Aghouat
+tait bti sur des rochers, et d'ailleurs la valle courant
+dans l'ouest, c'tait ma gauche et non devant
+moi que je devais l'apercevoir. Tous les cavaliers
+avaient pris le devant, et depuis plus d'une heure je
+les avais perdus de vue dans la brume ardente de
+l'horizon, et j'avais cess d'entendre les coups de fusil
+qui m'annonaient les joyeuses mousqueteries de l'arrive.
+J'avais pour tout compagnon mon domestique,
+harass de chaleur, et qui ne s'occupait mme plus de
+savoir de quel ct nous devions avancer.</p>
+
+<p>Pourtant, je rejoignis un petit convoi de chameaux
+chargs de grains. Le convoi prit gauche et se mit
+monter parmi des mamelons de sable jaune. J'abandonnai
+donc la valle pour le suivre. Je sentais qu'El-Aghouat
+tait l, et qu'il ne me restait que quelques
+pas faire pour le dcouvrir. Je n'avais plus autour<a name="page_100" id="page_100"></a>
+de moi que du sable; il y avait des pas nombreux et
+des traces toutes rcentes imprimes l'endroit o
+nous marchions. Le ciel tait d'un bleu de cobalt pur;
+l'clat de ce paysage strile et enflamm le rendait encore
+plus extraordinaire. Enfin, le terrain s'abaissa, et
+devant moi, mais fort loin encore, je vis apparatre,
+au-dessus d'une plaine frappe de lumire, d'abord
+un monticule isol de rochers blancs, avec une multitude
+de points obscurs, figurant en noir violet les contours
+suprieurs d'une ville arme de tours; au bas
+s'alignait un fourr d'un vert froid, compact, lgrement
+hriss comme la surface barbue d'un champ
+d'pis. Une barre violette, et qui me parut sombre, se
+montrait gauche, presque au niveau de la ville, reparaissait
+ droite, toujours aussi roide, et fermat
+l'horizon. Cette barre tranchait crment sur un fond
+de ciel couleur d'argent mat, et ressemblait, moins le
+ton, une mer sans limites. Dans l'intervalle qui me
+sparait encore de la ville, il y avait une tendue
+sablonneuse, et quelque chose d'un gris plus bleutre,
+comme le lit abandonn d'une rivire aussi large que
+deux fois la Seine. On y voyait, par places, aux deux
+bords, des taches vertes ayant l'air de joncs. Tout
+fait sur le devant, un homme de notre escorte,
+cheval, pench sur sa selle, attendait au repos le convoi
+laiss fort loin en arrire; le cheval avait la tte
+basse et ne remuait pas.</p>
+
+<p>Voil trait pour trait et nettement ce que je vis. Plus<a name="page_101" id="page_101"></a>
+tard, cela me fera rver, et peut-tre mon souvenir
+adoucira-t-il les couleurs trop crues de ce tableau. Aujourd'hui
+je reproduis, sans rien y changer, ce qui
+s'est imprim de soi-mme et comme un portrait dans
+mon esprit. Je n'prouvai aucun blouissement; j'eus
+le temps de m'affermir un peu l'me afin d'embrasser
+tout ce tableau d'un coup d'&oelig;il sr, qui demeurt
+fidle, et de m'en emparer pour toujours. Lentement,
+j'envisageai cette ville noirtre, cet horizon plat, cette
+solitude embrase, ce cavalier blanc sur un cheval
+blanc, ce ciel sans nuages; puis mon &oelig;il, pourtant
+fatigu de lumire, tomba sur la petite ombre brune
+marque entre les pieds du cheval et s'y arrta. Je me
+souviens d'avoir, il y a quatre ans, pour la premire
+fois, aperu le dsert, le soir, et sous un clat devenu
+doux. Cette fois, j'arrivais, comme je l'avais souhait,
+ l'heure sans ombre; il tait un peu plus de
+midi.</p>
+
+<p>Nous sortmes des dunes pour entrer dans ce qui
+ressemblait au lit d'une rivire, obliquant, tout
+hasard, dans le sens de la ville et nous dirigeant sur
+l'angle nord-est des jardins. Nous avancions avec peine
+dans une terre sablonneuse, crass sous un ciel de
+plomb. A mesure que nous approchions, l'oasis se
+dveloppait sur la droite, les aigrettes vertes des palmiers
+devenaient plus distinctes, et nous dcouvrions
+un second monticule, comme le premier, couvert de
+maisons noires;&mdash;on n'y voyait pas de tours;&mdash;<a name="page_102" id="page_102"></a>entre
+les deux, un monument blanc; plus droite, un
+troisime amas de rochers roses surmonts d'un marabout;
+plus droite encore, une sorte de pyramide
+escarpe, plus leve et plus rose que tout le reste;
+dans les intervalles, continuait d'apparatre la ligne
+violette du dsert. Telle est la vue complte d'El-Aghouat
+du ct du nord; la premire tait plutt une
+vision; celle-ci, plus tendue et dont je crois ne rien
+omettre, je te la donne pour une vue. Le point d'o je
+l'ai prise s'appelle <i>Rass-el-Aoun</i> (tte des sources).
+C'est l'endroit o prend sa source l'<i>Oued-Lekier</i>, seul
+ruisseau qui arrose El-Aghouat.</p>
+
+<p>A petite distance des jardins, nous vmes venir
+nous un cavalier en habit franais, chauss de bottes
+l'cuyre. Me voyant en retard et me jugeant embarrass
+de la route suivre, il arrivait au galop pour
+me souhaiter la bienvenue et m'introduire dans la
+ville.</p>
+
+<p>Ce fut donc avec M. C..., officier au bataillon turc,
+mon guide obligeant, que j'achevai de tourner les
+jardins. La premire chose dont nous parlmes fut le
+sige. Je venais de reconnatre en passant les traces
+d'un grand bivouac; on pouvait parfaitement distinguer
+la place des tentes et l'endroit noirci par les cuisines;
+il y avait l d'normes amas de cendre et des
+restes de bches moiti brles; de longues lignes
+pitines, portant des trous de piquets, des souillures
+et des dbris de litires indiquaient le bivouac de la<a name="page_103" id="page_103"></a>
+cavalerie; M. C... m'apprit que c'tait le camp du
+gnral Plissier, et me montra, sur la rive gauche de
+l'<i>Oued-Lekier</i>, en face du premier, le camp de la
+division Yusuf. Devant nous s'ouvrait une vaste
+tendue sablonneuse; c'tait l qu'avait eu lieu la
+belle affaire de cavalerie du 21 novembre. Puis il me
+parla du combat meurtrier du 3 dcembre, de l'assaut
+du 4 et de la lutte sanglante qui suivit la prise. Il me
+parla de nos pertes et de celles de l'ennemi; il me prvint
+que je sentirais peut-tre une odeur ftide dans
+la ville et que je lui trouverais un air d'abandon. Il fit
+le calcul des morts; lui-mme avait prsid leur enfouissement
+dans les puits. Nos propres morts n'avaient
+gure t mieux enterrs, faute de pioche pour creuser
+plus profondment. Chaque jour, tant ils taient peu
+couverts, on en trouvait la surface du sol que les
+chiens avaient exhums pendant la nuit. Il fallait
+s'attendre marcher sur des dbris et voir partout
+pointer des ossements. Tout l'heure, en venant, il
+avait trouv le corps entier et tout habill d'un zouave;
+il me mena le voir. Le pauvre soldat avait les bras
+tendus, la tte renverse de ct, soulev par un peu
+de sable, en manire d'oreiller; le haut du corps
+l'tat de squelette tait momifi; il conservait son pantalon
+rouge, et le bas de ses jambes, engag dans le
+sable, montrait des lambeaux de gutres; on et dit
+qu'il allait achever de sortir de terre, comme on se
+reprsente une rsurrection. Un peu plus loin, il y<a name="page_104" id="page_104"></a>
+avait une tte rduite la scheresse d'un caillou; et
+sur toute notre route on voyait par-ci par-l des os
+blanchis.</p>
+
+<p>Les sables nous menrent jusqu' la porte de l'Est,
+par o nous entrmes enfin dans la ville.<a name="page_105" id="page_105"></a></p>
+
+<h2><a name="II" id="II"></a>II<br /><br />
+<small>EL-AGHOUAT</small></h2>
+
+<p class="date">
+3 juin 1853, au soir.<br />
+</p>
+
+<p>Presque toutes les villes arabes, surtout celles du
+Sud, sont prcdes de cimetires. Ce sont ordinairement
+de grands espaces vides, en dehors des portes,
+o l'on remarque seulement une multitude de petites
+pierres ranges dans un certain ordre, et o tout le
+monde passe aussi indiffremment que dans un chemin.
+La seule diffrence ici, c'est qu'au lieu d'un
+champ de repos, je trouvais un champ de bataille; et
+ce que je venais de voir, ce que je venais d'entendre,
+je ne sais quoi de menaant dans le silence et dans
+l'air de cette ville noire et muette sous le soleil,
+quelque chose enfin que je devinais ds l'abord,
+m'avertissait que j'entrais dans une ville moiti
+morte, et de mort violente.</p>
+
+<p>Le ct de l'est n'a pas visiblement souffert. Les
+murs extrieurs ont peine reu quelques boulets,
+toute l'attaque ayant port du ct oppos. Quant la
+porte, qui n'a pas t canonne, elle conserve ses<a name="page_106" id="page_106"></a>
+lourds battants raccommods avec du fer, son immense
+serrure de bois et ses arcs-boutants en troncs de palmiers.
+Elle est pratique dans l'paisseur d'une tour
+massive et perce de meurtrires. De loin, on dirait un
+trou carr et noir, inscrit dans la faade lumineuse de
+la tour, et inscrivant lui-mme un petit carr de
+lumire; c'est le commencement d'une rue qui se
+montre travers la porte. Le porche a dix pas de
+long; des enfoncements mnags de chaque ct dans
+la largeur de la tour, avec une double range de banquettes,
+en font une sorte de vestibule garni de siges,
+ou pour mieux dire, de lits. Ce vestibule, au besoin,
+se transforme en corps de garde.</p>
+
+<p>Une sentinelle du bataillon turc, en veste bleue et
+turban blanc, s'y tenait dans l'ombre, affaisse et son
+fusil entre les jambes. Quatre autres soldats de garde
+dormaient sur les bancs de pierre, un bras pass sous
+la tte. Au bruit de nos chevaux la sentinelle se leva
+pesamment et salua. Les autres firent peine un mouvement
+de corps pour prouver qu'ils taient prsents.</p>
+
+<p>Au del de la porte on voyait fuir un troit corridor,
+entre des murs gris, presque noirs, sans fentres,
+percs, en guise de portes, de trous carrs, encadrs
+de chaux; en bas, un pav blanc, tincelant comme
+de l'acier, avec un imperceptible filet d'ombre sur le
+ct droit de la rue; au-dessus, le ciel d'un bleu
+sombre; aucun passant, personne aux portes, un
+silence aussi pesant que la chaleur.<a name="page_107" id="page_107"></a></p>
+
+<p>&mdash;Voici El-Aghouat midi, me dit M. N..., en me
+montrant le corps de garde et la rue.</p>
+
+<p>La plupart des portes taient fermes; quelques-unes,
+o je remarquai des trous de balles et des
+marques de baonnettes, semblaient l'tre, comme on
+dit en France, aprs dcs. Celles qui, par hasard, se
+trouvaient ouvertes, donnaient sur des antichambres
+prives de jour ou sur des cours ressemblant des
+curies. J'aperus des hommes dormant sous le porche
+obscur de ces maisons pleines de souvenirs redoutables.</p>
+
+<p>La rue s'enfonait, avec de lgers dtours, dans la
+profondeur de la ville, et sur un pav raboteux, ingal
+et dall de roches. La roche, presque partout fleur
+de terre, avait la sonorit et l'clat du marbre. A droite
+et gauche s'ouvraient des ruelles se faisant suite,
+celles de gauche remontant vers le sommet de la ville
+et s'arrtant contre un mur continu de calcaires
+blancs, celles de droite encadrant leur extrmit une
+chappe de vue plus riante sur les cimes vertes de
+l'oasis. En face de nous, au fond de cette troite
+avenue frappe d'aplomb par le soleil perpendiculaire,
+je voyais monter en s'tageant toute la partie occidentale
+de la ville, comme un amas de btisses gristres.
+En avant, se dtachaient deux constructions blanches.
+Une ou deux aigrettes de palmiers pointaient au-dessus
+des terrasses; et, quoique privs de mouvement,
+car il n'y avait plus un souffle dans l'air, quoique
+clairs par le sommet et ne prsentant qu'une<a name="page_108" id="page_108"></a>
+silhouette obscure, ces minces bouquets de palmes,
+panouis dans l'air bleu, rappelaient du moins quelque
+chose des gaiets de l'Orient.</p>
+
+<p>La rue tait si troite que nos deux chevaux ne pouvaient
+pas toujours y marcher de front. M. N... me
+prcdait, me montrant du bout de sa cravache les
+portes troues, les murs lzards, les maisons vides.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, nous passmes devant des boutiques
+et devant des cafs; des toiles tendues au-dessus
+de la rue y formaient de l'ombre. L, se trouvait une
+assemble de fumeurs, accroupis sur des bancs garnis
+de nattes, pendant que les cafetiers arrosaient le devant
+de leurs portes. La compagnie, rassemble dans
+ce petit espace, o semblait s'tre rfugie toute l'animation
+de la ville, se composait de spahis, de cavaliers
+du <i>Makhzen</i>, et de quelques Arabes vtus de blanc,
+dont on semblait fter le retour.</p>
+
+<p>Je reconnus quelques-uns de mes compagnons de
+voyage, entre autres Ali, Embareck et le petit Maklouf.
+Celui-ci prenait son caf tout bott, peronn,
+avec un air viril que je ne lui connaissais pas; quant
+aux deux valets, ils taient en habits frais et installs
+sur leurs talons devant un jeu de dames.</p>
+
+<p>M. N... me conduisit droit la maison du commandant.
+Elle est situe sur une place fort irrgulire,
+l'angle de laquelle coule un ruisseau, servant d'un ct de
+fontaine et de l'autre d'abreuvoir. A l'entre de la place,
+s'lve un palmier gigantesque, droit comme un mt.<a name="page_109" id="page_109"></a>
+Au centre, sommeillait paisiblement un troupeau de
+chameaux jauntres. Autour, et dans les endroits o
+l'ombre commenait se montrer, on voyait, allonge
+contre le pied des murs, la forme enveloppe d'Arabes
+endormis. Une vieille femme en haillons, charge
+d'une outre, une petite fille peine vtue, tenant une
+cuelle et coiffe d'un entonnoir en tissu de palmes,
+filaient devant moi au grand soleil, frappant la terre
+de leurs talons nus et laissant dans la poussire une
+trace humide.</p>
+
+<p>Le soleil tait dvorant; le cuir de mes fontes me
+brlait les mains, et de toutes parts rgnait le plus
+grand silence. La garnison faisait la sieste, enferme
+par consigne dans ses casernes, jusqu' la diane de
+deux heures.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la maison du commandant, me dit
+M. N..., en me montrant une sorte de btisse carre
+faade multicolore; et probablement la vtre, ajouta-t-il,
+en m'indiquant une haute faade de terre grise
+avec deux ouvertures tendues de toile.</p>
+
+<p>A droite de cette maison, une pice de canon tait
+adosse au mur et braque sur le centre de la place.</p>
+
+<p class="date">
+4 juin 1853.<br />
+</p>
+
+<p>Je suis install depuis hier deux heures dans la
+<i>Maison des htes</i>; je dirais que mes habitudes y sont
+prises, si je n'avais peu prs gard celles du bivouac.<a name="page_110" id="page_110"></a></p>
+
+<p>J'ai, dans mes antcdents de voyage, le souvenir
+de sjours assez tranges; depuis les nids scorpions
+de <i>Bouchagroun</i>, jusqu'au <i>Dar Dief</i> de <i>T'olga</i>, o
+j'eus pour camarades de chambre une jeune autruche
+et une antilope; cependant, j'en suis encore
+m'tonner de l'indigence et du dnment grandiose
+de ce logis. Sache, au surplus, qu'il vient d'tre
+rpar pour recevoir les trangers de distinction, et
+qu'il est question d'y tablir le bureau arabe.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis trs content, me dit obligeamment M. N...
+en m'y introduisant, parce qu'au moins vous aurez un
+des meilleurs logements d'El-Aghouat.</p>
+
+<p>J'y trouvai une troupe de balayeurs arabes en train
+de prparer les chambres, c'est--dire de prcipiter de
+la terrasse dans la cour, et de la cour dans la rue, une
+masse extraordinaire de fumier, de paille sche et de
+poussire.</p>
+
+<p>La maison se compose d'une cour, avec quatre
+compartiments au rez-de-chausse, dont l'un sert
+d'curie; l'tage, de deux chambres et de deux
+rduits peu prs en ruine, o se sont logs mes
+deux domestiques; car j'ai pris un domestique arabe
+qui me servira d'interprte, de guide et de valet de
+chambre, l'autre n'ayant pas trop de tout son temps
+pour les chevaux; je ne parle pas d'une galerie trois
+fentres, que j'abandonne en toute jouissance aux souris
+et aux lzards.</p>
+
+<p>Quant l'tat des lieux, imagine des murs levs,<a name="page_111" id="page_111"></a>
+couleur de suie, trous en vingt endroits de brches
+bantes; et, comme si ce n'tait pas assez de tant
+d'issues, toutes les portes grandes ouvertes, depuis la
+rue jusqu' ma chambre; en sorte que je suis un peu
+moins bien gard chez moi que sur la voie publique.
+Dans la cour, au pied d'un palmier, un coin plus
+enfum que tout le reste marque la place des cuisines;
+nous y avons trouv un amas de cendres, refroidies
+depuis le 4 dcembre, et quatre pierres calcines
+formant fourneau. Le feu n'a pu encore entamer le
+vieil arbre; il pousse droit le long du mur et couvre
+moiti ce petit prau sinistre d'un large ventail de
+feuilles jaunies. Un escalier de vingt-cinq marches
+conduit l'tage; trs lev, trs raide, sans rampe, il
+est tellement troit, si endommag, si singulirement
+construit, que j'ai d positivement l'apprendre par
+c&oelig;ur afin de pouvoir, la nuit, l'escalader sans danger.
+Je pourrais t'indiquer de mmoire les deux marches
+qui manquent; te dire que la cinquime est casse en
+deux du ct de la cour et n'offre plus qu'un point
+d'appui des plus scabreux, que la vingtime et la vingt-troisime
+sont deux fois plus hautes que les autres,
+qu'enfin on ne peut, sur toute sa longueur, y poser
+que le bout du pied quand on monte, et le talon quand
+on descend. Dans la chambre des domestiques, une
+moiti seulement du plafond, et de mme une moiti
+de plancher; ces deux trous, ouverts sur la tte et sous
+les pieds, se correspondent. Est-ce un obus qui a<a name="page_112" id="page_112"></a>
+travers le tout la fois? Que s'est-il pass il y a six
+mois cette mme place o j'cris? Les maisons
+arabes ont tant de cicatrices, qu'on ne peut reconnatre,
+et ici moins qu'ailleurs, si c'est le temps, la
+ngligence ou la main d'un ennemi qui les a faites.</p>
+
+<p>Enfin, une chambre, petite, murs blancs, avec
+son plancher de terre battue, qui se change en boue,
+quand pour abattre la poussire j'y fais rpandre un
+bidon d'eau; une fentre ferme par une toile d'emballage
+tendue sur chssis; une porte masque par
+une couverture de cheval cloue au mur; puis, ma
+sangle sur mes deux cantines; le burnouss qui me
+sert la fois de couverture et de matelas; une musette
+bourre d'orge, en guise d'oreiller; tout ainsi que
+sous la tente: telle est peu prs, cher ami, avec
+son mobilier de peintre et de voyageur, la rsidence
+o je suis convenu, vis--vis de moi-mme, d'attendre
+d'un c&oelig;ur ferme les fortes chaleurs de l't.</p>
+
+<p>Avec tant soit peu d'industrie, j'aurais pu me procurer
+plus d'aise, et surtout m'enfermer davantage;
+mais quoi bon? La sret de ma personne est ce qui
+m'occupe le moins; j'ai peine supposer que mon
+maigre bagage fasse envie qui que ce soit; et, en
+attendant que leur utilit me soit dmontre, mes
+pistolets ne sortiront pas de leur fourreau de serge.
+Somme toute, et malgr le regret que me cause le
+sjour infiniment plus gai de la tente, j'prouve
+toujours le mme soulagement d'esprit me sentir <a name="page_113" id="page_113"></a>
+ce point dnu de tout, sans tre en ralit priv de
+rien.</p>
+
+<p>Ds le soir, je me suis hiss sur la terrasse pour
+assister au coucher du soleil et reconnatre en mme
+temps le voisinage.</p>
+
+<p>De ce point lev, et me tournant de manire
+regarder le nord, j'avais mes pieds la place, avec la
+maison du commandant en face de moi, la fontaine et
+le lavoir; par-dessus se dployait l'oasis. Derrire
+l'oasis, mais bien au del, j'embrassais trois rangs
+successifs de collines; le premier, marbr de bronze
+et d'or; le second, lilas; le troisime, couleur d'amthyste,
+courant ensemble horizontalement, presque
+sans chancrure, depuis le nord-ouest, o le soleil
+plongeait, jusqu'au nord-est. La plus rapproche de
+ces collines est le prolongement des dunes de Rass-el-Aoun,
+et je voyais, dans un pli de sable tincelant,
+le lit gristre de l'Oued-M'zi, par o j'avais dbouch
+le matin; la seconde s'appelle, je crois, le Djebel-Milah;
+et je la reconnus pour la montagne interminable
+que j'avais longe pendant une partie de
+l'tape; la dernire enfin, trs loigne, s'appelle d'un
+nom que j'aime entendre et qui la peint, <i>Djebel-Lazrag</i>
+(Montagnes-Bleues).</p>
+
+<p>A droite, se dveloppait toute la partie orientale de
+la ville, sur le plan relev des rochers, sous la forme
+d'une pyramide peu prs rgulire et de couleur
+fauve, dont le sommet est reprsent par la tour de<a name="page_114" id="page_114"></a>
+l'est. A gauche, la vue est masque par les maisons de
+la place. Par le sud, enfin, je confine aux premiers
+jardins, et en me tournant je voyais commencer au
+bord de ma terrasse, pour ne plus finir, un taillis de
+dattiers superpos des masses confuses de feuillages.</p>
+
+<p>La maison du commandant, qui tranche au milieu
+des autres constructions arabes par la symtrie presque
+europenne de ses fentres et le badigeonnage de sa
+faade, tait un bain maure que le dernier kalifat,
+Ben-Salem, avait fait construire, peu d'annes avant
+sa mort, par des ouvriers italiens. A ct, je remarquai
+une construction basse, crase, autrefois peinte en
+blanc, perce d'ouvertures allonges et surmonte
+d'une mince croix de fer: c'est une ancienne mosque
+transforme en glise. Un peu plus gauche, et sur
+la terrasse d'une informe masure en pis, se promenait
+une figure en robe noire, avec quelque chose de large
+et de noir sur la tte; cette demeure est le presbytre,
+et ce petit personnage obscur, dont la vue d'abord me
+surprit, c'est le cur.</p>
+
+<p>Le spectacle de la place tait anim, et me rappelait,
+avec un certain mlange de costumes et quelques
+nouveauts dans les bruits, le mouvement d'une
+garnison franaise, dans cet encadrement singulirement
+africain. Des chevaux de cavalerie vinrent boire
+au ruisseau, ple-mle avec des nes, des chameaux
+et de maigres juments arabes menes par des palefreniers<a name="page_115" id="page_115"></a>
+en guenilles; la fontaine au del tait peuple
+de toutes sortes de figures remplissant toutes sortes de
+vases, bidons, gamelles, outres noires, tonneaux. Des
+sonneries militaires se faisaient entendre tous les
+coins de la ville.</p>
+
+<p>Le crpuscule dura peu; des lueurs oranges
+irradirent un moment le couchant au-dessus des
+montagnes plus sombres. Puis tout se dcolora. Un
+insensible brouillard s'leva du sol, remonta le long
+des dattiers et se rpandit sur les cimes, qui devinrent
+d'un vert froid; et la nuit tomba presque subitement.</p>
+
+<p>Je voulus passer cette soire-l seul et chez moi; et,
+quand la nuit fut tout fait venue, je regagnai ma
+chambre. Il y faisait chaud; mon thermomtre se
+soutenait trente et un degrs. Le ciel tait magnifique;
+jamais je n'avais vu tant d'toiles, ni d'aussi
+grandes; j'eus de la peine retrouver la grande Ourse
+au milieu de cette multitude de feux presque gaux et
+de mme clat. J'entendis mon domestique ramener
+les chevaux, les entraver; puis, un pas lourd et un pas
+plus leste montrent ensemble l'escalier de pierre.&mdash;Bonne
+nuit, monsieur, me dit M... en passant
+devant ma chambre.&mdash;Que ta nuit soit bonne, Sidi,
+me dit Ahmet. Et je n'entendis plus rien dans ma
+maison.</p>
+
+<p>Le vent se leva; les palmiers faisaient le bruit de la
+mer, bruit qu'accompagnaient quelques aboiements
+de chiens fort loigns et d'innombrables murmures<a name="page_116" id="page_116"></a>
+de griffons et de grenouilles; chaque instant la
+couverture tendue devant ma porte se soulevait,
+comme si quelqu'un voulait entrer.</p>
+
+<p>Vers dix heures, un clairon de cavalerie vint sous
+mes fentres sonner le couvre-feu. C'est un air lent et
+doux, finissant par une note aigu destine se faire
+entendre de loin.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, me dis-je, je ne suis pas tout fait hors
+de France!</p>
+
+<p>Le musicien rpta l'air une seconde fois, en y
+introduisant la reprise, des modulations d'un got
+bizarre; et, pendant quelques minutes, il s'y complut,
+comme s'il et jou pour son plaisir.</p>
+
+<p>J'tais tendu sur ma sangle, la bougie allume,
+regardant autour de moi mon attirail de route, les
+murs blancs, le plafond noir et toute l'trange nouveaut
+de ce sjour; je me levai; j'aperus, par les
+crevasses du mur, une tincelle rouge au fond de la
+chambre d'Ahmet: c'tait l'Arabe qui fumait en attendant
+le sommeil.</p>
+
+<p>Puis le clairon se tut. D'autres clairons lui rpondirent
+aux extrmits de la ville, plus faibles ou plus
+distincts; peu peu ces notes lgres du cuivre se
+dispersrent une une, et je n'entendis plus que le
+bruit des palmes. Alors, me sentant comme une faiblesse
+au c&oelig;ur et comme une envie pouvantable de
+m'attendrir, je soufflai ma bougie, me roulai sur ma
+sangle, et me dis:<a name="page_117" id="page_117"></a></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi? ne suis-je pas au lit? chez moi?
+et ne vais-je pas dormir?</p>
+
+<p>Malheureusement, je ne dormis pas, car j'tais
+bris de fatigue, et il y avait avec moi, dans la <i>Maison
+des htes</i>, des htes sur lesquels je ne comptais pas.</p>
+
+<p class="date">
+Juin 1853.<br />
+</p>
+
+<p>Aujourd'hui, dans la matine, je me suis laiss conduire
+au marabout de <i>Sidi-El-Hadj-Aca</i>, thtre
+du combat du 3 dcembre; et, pour en finir tout
+de suite, avec une histoire trangre mes ides de
+voyage, je te dirai, aussi brivement que possible, ce
+que j'ai vu, c'est--dire, les traces de la bataille et les
+lieux qui ont t tmoins du sige.</p>
+
+<p>El-Aghouat se dveloppe, de l'est l'ouest, sur trois
+collines, sorte d'arte rocheuse, isole, entre une
+plaine au nord et le dsert sans limite au sud. La
+pente nord de la ville est entirement couverte de
+maisons; celle du sud, plus escarpe, quelquefois
+pic, n'est btie que de distance en distance et prsente,
+ l'une de ses extrmits, un revers caillouteux;
+ l'autre, une longue dune de sable jaune.</p>
+
+<p>Les deux sommets extrmes taient, au moment du
+sige, arms chacun d'une tour et de remparts. L'minence
+intermdiaire est couronne par une vaste construction
+de maonnerie solide, blanche, sans aucune
+fentre extrieure, aujourd'hui l'hpital, autrefois la<a name="page_118" id="page_118"></a>
+demeure du kalifat Ben-Salem, et nomme <i>Dar-Sfah</i>,
+<i>maison du rocher</i>, cause de l'norme pidestal de
+rochers bruts sur lequel ce palais-forteresse est plant
+avec assez d'audace.</p>
+
+<p>Le Dar-Sfah partage la ville en deux parties peu
+prs gales, et spare, ou plutt commande la fois
+deux quartiers jadis ennemis: l'est, les <i>Hallaf</i>;
+l'ouest, les <i>Ouled-Serrin</i>; ces deux quartiers, qui ont
+en chacun ses chefs, son gouvernement, ses intrts
+part, n'ont cess de se battre que le jour o le Dar-Sfah
+les a runis sous l'autorit d'un pouvoir central.</p>
+
+<p>Le mur de sparation existe encore ainsi qu'une
+porte, de tournure gyptienne, qui s'ouvrait ou se fermait,
+suivant l'tat de paix ou de guerre o vivaient
+ces deux petites rpubliques jalouses et toujours prtes
+ se fusiller par-dessus leur mur mitoyen.</p>
+
+<p>La tradition de ces querelles, qui peut-tre ont dur
+trois sicles, est, tu l'imagines, demi fabuleuse,
+et reprsente en quelque sorte la mythologie d'El-Aghouat.</p>
+
+<p>Ce que j'en connais peu prs, c'est que l'on continua
+de se mitrailler d'un quartier l'autre, de la
+tour des Serrin la tour des Halaff, jusqu'en 1828,
+poque o le parti d'<i>Achmet-Ben-Salem</i>, le dernier
+kalifat, massacra un <i>Lakdar</i>, chef des Ouled-Serrin,
+et resta matre de la ville.&mdash;Dix ans plus tard, en
+1838, la lutte recommena. A cette poque, de grands<a name="page_119" id="page_119"></a>
+vnements se passaient dans le Sud; Abd-el-Kader
+canonnait depuis neuf mois An-Mahdy, que dfendait
+Tedjini, le marabout, le hros des K'sours de l'Ouest.
+Les Ben-Salem ayant pris parti pour Tedjini, Abd-el-Kader
+se mle alors la querelle et fait appuyer, par
+ses lieutenants, les Ouled-Serrin dpossds.&mdash;Enfin,
+les nomades interviennent leur tour, et les belliqueux
+voisins des L'Aghouati, les <i>L'Arba</i>, fournissent
+des contingents, tantt l'un, tantt l'autre des
+deux partis, parfois aux deux ensemble.</p>
+
+<p>Alors, se succde une srie de coups de main tents
+par les Ben-Salem, tents par les kalifats de l'mir, et
+chacun se terminant par un massacre et par des fuites
+ bride abattue vers le Sud. D'abord, c'est Ben-Salem
+qui se sauve chez les Beni-Mzab, laissant El-Aghouat
+aux mains d'un marabout, El-Arbi; plus tard, c'est ce
+mme El-Arbi, un chef rintgr des Serrin, qui quitte
+la place son tour et qu'on voit, quatre lieues de l,
+s'enfermer dans le petit k'sar d'El-Assafia, avec trois
+cents fantassins, seul reste de l'arme d'invasion que
+lui avait confie l'mir. Puis, des escarmouches sans
+nombre, et, finalement, sous les murs de la ville, trois
+batailles ranges, livres coup sur coup, dont la dernire,
+perdue pour le compte de l'mir, achve de
+ruiner sa cause, dj compromise devant An-Mahdy,
+cote la vie El-Arbi, et assure dfinitivement le pouvoir
+dans la famille des Ben-Salem.</p>
+
+<p>Enfin, en 1844, Achmet demande au gouvernement<a name="page_120" id="page_120"></a>
+franais l'investiture d'El-Aghouat, et obtient la confirmation
+du titre de kalifat.</p>
+
+<p>Jusque-l tout s'tait pass cent quinze lieues de
+nous et sans nous. Pour la premire fois, nous apparaissons,
+aussitt aprs l'appel qui nous est fait; et ce
+fut cette poque qu'on vit arriver du Nord, par ce
+petit passage que tu connais maintenant, l'avant-garde
+d'une colonne franaise.</p>
+
+<p>Vers le commencement du sicle dernier, peut-tre
+avant, car je ne rponds d'aucune date dans cette histoire,
+un marabout du nom de <i>Si-el-Hadj-Aca</i>, exaspr
+contre ses concitoyens par je ne sais quelle grave
+offense faite Dieu, une danse autour d'un veau d'or
+quelconque, leur avait dit:</p>
+
+<p>Or, coutez: je vous condamne vous entre-dvorer
+comme des lions forcs d'habiter la mme
+cage, jusqu'au jour o les chrtiens (je crois mme
+qu'il a dit les Franais), ces dompteurs de lions, viendront
+vous prendre tous ensemble et vous museler.</p>
+
+<p>En 1844, le vieux prophte enterr l, la place
+o je te mne et sous le marabout qui porte son nom,
+n'entendit que des fanfares, et d'un peu loin, car
+l'arme campa, regarda la ville et repartit. En 1852, il
+devait cette fois entendre le canon, et de prs, car on
+prit ses marabout pour batterie, et l'afft d'un canon
+franais posa sur sa tombe.</p>
+
+<p>Entre ces deux poques, il se passa des faits que
+j'ignore. Ben-Salem mourut, un de ses fils prit sa<a name="page_121" id="page_121"></a>
+place; nous emes un agent prs de lui, par le fait,
+une sorte de rgent. Un jour, on apprit que Ben-Salem,
+l'agent franais et toute la chancellerie s'taient
+sauvs presque sans chemise D'jelfa, et que notre
+ennemi, le scheriff d'Ouaregla, occupait la ville. Mais
+prcisment une colonne partie de Medeah tait en
+train de construire Djelfa la maison de commandement
+dont je t'ai parl. On ne prit que le temps
+d'achever ce travail, et l'on marcha sur El-Aghouat.
+Vingt jours plus tard, une autre colonne arrivait d'El-Biod,
+celle-ci par un dfil du nord-ouest; presque
+aussitt le sige commena. Dans l'intervalle de ces
+deux arrives, le 21 novembre, avait eu lieu le combat
+de cavalerie, dont j'ai vu les traces et le magnifique
+emplacement.</p>
+
+<p>Outre ses deux tours, plus habitues se menacer
+que prtes la dfendre contre l'extrieur, la ville
+avait, en cas de sige, une enceinte rectangulaire, crnele,
+perce de meurtrires. De plus, elle est protge
+sur chaque flanc par toute l'paisseur de jardins; enfin
+la tour de l'est domine de haut la plaine et le
+dsert, sans tre commande par rien.</p>
+
+<p>La tour de l'ouest, au contraire, celle des Serrin,
+est commande par le marabout de Hadj-Aca; car ce
+marabout couronne un quatrime mamelon faisant
+suite aux trois premiers occups par la ville, une
+petite porte de fusil du rempart, au niveau des fortifications
+suprieures, et forme ainsi, pour me rsumer,<a name="page_122" id="page_122"></a>
+le quatrime angle saillant de la mme arte, dont la
+tour des Serrin, le Dar-Sfah et la tour des Hallaff forment
+successivement les trois autres.</p>
+
+<p>Voil comment, cher ami, la spulture de ce saint
+homme devint, sans qu'il l'et prvu, le thtre d'un
+combat terrible, et comment, en annonant une catastrophe,
+il avait oubli de dire qu'il aurait la douleur
+d'y contribuer.</p>
+
+<p>D'abord, et pendant un long jour ensanglant, le
+marabout fut pris et repris. C'tait le point faible; il
+fut nergiquement dfendu. Le mamelon, sans tre
+escarp, est roide monter, surtout hriss de gros
+cailloux, de volume cacher aisment un homme. On
+l'aborda par le sud; tout le sommet, toute la pente
+oppose taient garnis de combattants, couchs plat
+ventre, ajustant entre les pierres et tirant coup sr.
+Il fallut viser chaque pierre, puis monter quand
+mme; par moments se battre corps corps. C'est un
+genre de guerre qui plat aux Arabes; et depuis
+Zaatcha, jamais ils ne l'avaient pratiqu avec plus de
+fureur, ni avec un succs plus long. Ce ne fut qu' la
+troisime tentative qu'on put enfin garder le marabout,
+le hrisser de feux, tirer en plongeant sur tout
+le revers du nord et faire vacuer cette formidable redoute.</p>
+
+<p>Une fois matre du terrain, on creva le marabout,
+on y poussa une pice d'artillerie, on fit une embrasure
+en perant le mur qui regarde la ville, et la<a name="page_123" id="page_123"></a>
+pice, une fois mise en batterie dans le ventre de ce
+petit monument qui n'a pas quatre mtres carrs, ouvrit
+son feu contre la tour de l'est. Un petit mur lev
+ la hte servait d'paulement.</p>
+
+<p>La ville alors se garnit de fusils, couvrit son tour
+de balles ce petit point blanc, au centre duquel on
+voyait un trou noir d'o sortait rgulirement, sans
+relche, un boulet dans un flocon de fume, et cribla
+tout le plateau, intrpidement gard, malgr d'normes
+pertes. Ce fut le moment le plus meurtrier pour
+nous.</p>
+
+<p>L'assaut ne nous cota que peu de monde; il n'y
+eut pas de rsistance dans les jardins; et quant la
+lutte qui se prolongea dans la ville et se rpta de
+maison en maison, elle fut dsespre de la part des
+Arabes, mais courte, et terrible seulement pour eux.
+Sur les deux mille et quelques cents cadavres qu'on
+releva les jours suivants, plus des deux tiers furent
+trouvs dans la ville. La guerre des rues est atroce,
+et l'homme y devient fou, soit qu'il se dfende ou qu'il
+attaque.</p>
+
+<p>Il tait peu prs huit heures quand, aprs avoir
+long le Dar-Sfah, tourn par le sud les anciens murs
+des Serrin, nous arrivmes au sommet de ce petit plateau,
+rayonnant au soleil du matin et tout couleur de
+rose. Il n'y avait personne, personne aux environs, et
+nous en montions doucement les pentes, le lieutenant
+N... me parlant du sige, et moi l'coutant.<a name="page_124" id="page_124"></a></p>
+
+<p>Il n'y a pas une pierre qui ne soit laboure de plusieurs
+balles et marque de bleu comme une plaque
+de tir. Le plus grand nombre est effleur par le bord,
+car ce n'tait pas la pierre qu'on tirait, mais
+quelque chose, tte ou corps, qui dbordait par un
+ct. Le marabout a reu trois boulets lancs de la
+ville: l'un a corn un des angles; un autre a fait
+sauter un clat de pltre de la kouba, le troisime l'a
+frapp en plein, six pieds peu prs du sol, et l'a
+travers de part en part. J'oubliais de te dire que ce
+marabout est un petit cube de pltre autrefois blanc,
+devenu jaune, avec une kouba conique et une saillie
+dentele chaque angle.</p>
+
+<p>L'intrieur tait assez curieusement peint et enjoliv
+de lgendes arabes. Nos soldats en ont balafr les
+murs coups de couteau, et l'on y voit plusieurs fois
+rpte la liste des officiers tus et blesss ce jour-l.
+Une de ces listes entre autres, date du <i>3 dcembre</i>,
+m'a paru curieuse; elle est crite de mains diffrentes
+et conue de manire faire croire que c'tait un
+registre o l'on inscrivait le nom de nos soldats,
+mesure qu'ils tombaient; il y a une barre au-dessous,
+peut-tre faite la nuit, et quand la liste de la journe
+s'est trouve complte. A ct, et pour ainsi dire au
+verso de ce livre de compte mortuaire, on lit: <i>4 dcembre</i>;
+puis, plus bas, et comme pour indiquer qu'il
+y eut quelque relche dans les coups reus, tout
+coup, en gros caractres: <span class="smcap">Gnral Bouskaren</span>.<a name="page_125" id="page_125"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tenez, me dit le lieutenant en se plaant en
+face du trou qui servit d'embrasure au canon, et dans
+la position d'un pointeur sa pice, c'est ici que le
+pauvre Millot a reu le coup. Qui diable aurait dit
+cela? A travers ce trou, juste une balle au front! C'est
+une chance! Pour tous les autres, ajouta-t-il, c'tait
+prvu. Qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>Et il me montrait la fois le rempart et la place
+o nous tions absolument dcouvert et formant
+cible.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, continua-t-il, c'est le commandant Morand;
+ici, ce brave Frantz, un brave ami; ici, Bessires. Et
+je vis sur une pierre plate: <i>Capitaine Bessires,
+1<sup>er</sup> zouaves, telle compagnie, tel bataillon, 3 dcembre</i>.
+L, sur la pente, l'endroit o il n'y a plus
+de pierres, c'est le gnral Bouskaren. Il descendait en
+courant avec sa colonne d'assaut et se retournait pour
+crier: En avant.</p>
+
+<p>Le champ de bataille est si troit, qu'il n'y a pas un
+pied carr de cette terre, vraiment nous, car elle
+nous a cot cher, qui n'ait recueilli quelques gouttes
+d'un sang regrettable.</p>
+
+<p>Nous restmes longtemps assis au pied du marabout,
+appuys contre l'embrasure, noire de poudre,
+dominant la ville, les jardins droite et gauche, au
+del, l'immense perspective du dsert prise revers
+par le soleil montant. Il n'y a plus qu'une tour, celle
+de l'est. Sur le bastion dmantel, puis ras, des<a name="page_126" id="page_126"></a>
+Ouled-Serrin, commence s'lever une citadelle franaise.
+On entendait piocher, tailler, scier des pierres,
+ou tinter contre le roc sonore la pique des mineurs, et
+des files de petits nes, chargs de moellons, trottaient
+sur l'emplacement de la brche.</p>
+
+<p>Vers dix heures, la mine a jou. Un premier roulement
+de tambour ayant dispers les travailleurs, la
+place demeura vide. Quelques minutes aprs, un second
+avertissement se fit entendre, et, presque aussitt,
+fut suivi de cinq ou six explosions, pareilles des
+dcharges de grosse artillerie; en mme temps, un
+nombre gal de dcharges moins retentissantes clata
+du ct de la tour de l'est, qu'on s'occupe aussi de
+dmolir. Aucun cho ne les rpta; chaque dtonation
+rsonna schement dans l'air rare et pur du matin et
+s'indiqua seulement, avant de se faire entendre, par
+une lgre secousse imprime au sol. De longues
+gerbes de fume, mles de poussire et de pierres,
+firent ruption dans le ciel bleu; puis, arrive sa
+limite d'impulsion, la fume se roula sur elle-mme,
+et la masse confuse des projectiles redescendit comme
+une pluie de mitraille, tandis que quelques clats plus
+lourds continuaient de monter perte de vue, pour
+aller, par une immense parabole, s'abattre en sifflant
+aux deux pentes de la ville. Le vent, qui s'empara de
+la fume, la poussa vers le sud-ouest; bientt il n'y
+eut plus dans le ciel parfaitement pur que d'imperceptibles
+rousseurs, et le silence retomba lui-mme de<a name="page_127" id="page_127"></a>
+tout son poids sur cette solitude un moment trouble.</p>
+
+<p>La brche tant ferme, il nous fallut rentrer par
+<i>Bab-el-Gharbi</i> (porte de l'ouest) et remonter en dedans
+du rempart pour visiter le petit cimetire o sont
+dposs cte cte les officiers tus pendant le sige
+ou morts depuis de leurs blessures. En attendant le
+monument qu'on doit leur lever, ils sont enferms
+dans un petit carr de terre entour d'une simple banquette.
+Aucune inscription n'indique encore les noms
+de ces morts runis l, sans distinction de grade, et
+par un droit gal d'unanimes regrets. Ils reposent
+sur la brche, entre la poudrire et le rempart, l'endroit
+d'o la mort est partie pour les atteindre, et si
+prs de celui o ils sont tombs, qu'il n'y a pas entre
+les deux, je te l'ai dit, la porte d'une balle.</p>
+
+<p>A prsent, venez dans la ville, me dit le lieutenant
+en m'entranant dans la rue qui fait suite <i>Bab-el-Gharbi</i>.
+Autant vaut en avoir le c&oelig;ur net tout de
+suite.</p>
+
+<p>Nous suivions peu prs le chemin trac par les
+balles et les baonnettes de nos soldats. Chaque maison
+tmoignait d'une lutte acharne. C'tait bien pis que
+vers la porte de l'est. On sentait que le courant tait
+entr par ici et n'avait fait que se rpandre ensuite
+jusque l-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela n'est rien, me dit le lieutenant,
+Dieu merci, vous ne connatrez jamais chose pareille!<a name="page_128" id="page_128"></a></p>
+
+<p>Ce que le lieutenant ne me dit pas, je le savais. On
+marchait dans le sang; il y avait l des cadavres par
+centaines; les cadavres empchaient de passer.</p>
+
+<p>Vers le milieu de la rue que nous suivions, on rencontre
+deux votes, cinquante pas l'une de l'autre;
+elles sont longues, obscures, juste assez hautes pour
+donner passage un chameau. Sous la seconde
+vote, me disait le lieutenant, l'encombrement tait
+plus grand que partout ailleurs; ce fut l'endroit qu'on
+dblaya d'abord. Toute la couche des morts enleve,
+on trouva dessous un ngre superbe, moiti nu, dcoiff,
+couch sur un cheval, et qui tenait encore la
+main un fusil cass dont il s'tait servi comme d'une
+massue. Il tait tellement cribl de balles qu'on l'aurait
+dit fusill par jugement. On l'avait vu sur la
+brche un des derniers; il avait battu en retraite pied
+ pied et ne lchant pas, le pauvre diable! comme s'il
+avait eu sa femme et ses enfants sur ses talons pour
+lui dire de tenir bon. A la fin, n'en pouvant plus, il
+avait saut sur un cheval, et il fuyait avec l'ide de
+sortir par <i>Bab-el-Chergui</i>, quand il donna dans une
+compagnie tout entire qui dbouchait au pas de
+course, faisant jonction avec les compagnies d'assaut.
+La bte, aussi mutile que l'homme, tait tombe sous
+lui et barrait la route. Ce fut un commencement de
+barricade. Une demi-heure aprs, la barricade tait
+plus haute qu'un homme debout.</p>
+
+<p>Ce ne fut que deux jours aprs qu'on s'occupa de<a name="page_129" id="page_129"></a>
+l'inhumation; tu sais comment. On se servit des cordes
+ fourrages, de la longe des chevaux, les hommes s'y
+attelrent, il fallait tout prix se dbarrasser des
+morts; on les empila comme on put, o l'on put, surtout
+dans les puits. Un seul, prs duquel on m'a fait
+passer, en reut deux cent cinquante-six, sans compter
+les animaux et le reste. On dit que pendant longtemps
+la ville sentit la mort; et je ne suis pas bien sr que
+l'odeur ait entirement disparu. Au surplus, rassure-toi;
+la Providence a fait ce pays-ci trs sain; en cas
+d'orage, il y aurait, dit-on, craindre l'infiltration
+des eaux de pluie; mais, le supposer rel, c'est un
+danger que l'extrme scheresse diminue de jour en
+jour et rendra bientt tout fait imaginaire.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, me dit le lieutenant en s'arrtant devant
+une maison de la plus pauvre apparence, habite par
+une famille juive, voil une mchante masure que je
+voudrais bien voir par terre.</p>
+
+<p>Et chemin faisant, il me raconta l'histoire suivante
+en quelques mots brefs, empreints d'un triste retour
+sur les hasards cruels de la guerre.</p>
+
+<p>Dans cette maison qui, depuis la prise de la ville,
+a chang de matres, habitaient deux <i>Nayliettes</i> fort
+jolies. Pendant le sjour qu'une colonne expditionnaire
+fit sous les murs d'El-Aghouat, quelques
+mois avant le sige, le lieutenant N... avait pu pntrer
+dans la ville; il avait avec lui un sergent de sa
+compagnie; un L'Aghouati, qui leur servait de guide,<a name="page_130" id="page_130"></a>
+les mena chez ces deux femmes, qui les reurent alors
+tout autrement qu'en ennemis. L'une se nommait
+Fatma, l'autre M'riem. Le lieutenant et son compagnon
+d'aventures gardrent de cette visite nocturne un
+souvenir galement tendre, et sortirent d'El-Aghouat
+en se disant: Si jamais nous y revenons, voil une
+connaissance toute faite.</p>
+
+<p>Le 4, au moment de l'assaut, le lieutenant s'tait
+rappel les Nayliettes. Il tait d'une compagnie d'attaque,
+et entra, par consquent, un des premiers dans
+la ville. D'abord, il fit son devoir, dirigea ses hommes
+et ne s'occupa que de les entraner; mais, au bout d'un
+instant, il comprit que ce qui lui restait de mieux
+faire, c'tait de les contenir. Chacun d'ailleurs donnant
+pour son propre compte, il se trouva bientt
+presque seul avec son sergent. L'ide leur vint alors,
+en mme temps, de courir la maison de Fatma. Ils
+eurent de la peine la reconnatre; les coups de fusil
+pleuvaient dans les rues; on se battait jusqu'au c&oelig;ur
+de la ville. Ils arrivrent pourtant, mais trop tard.</p>
+
+<p>Un soldat, debout devant la porte, rechargeait
+prcipitamment son fusil; la baonnette tait rouge
+jusqu' la garde; le sang s'gouttait dans le canon.
+Deux autres soldats sortaient en courant et fourraient
+dans leurs kpis un mouchoir et des bijoux de femmes.&mdash;Le
+mal est fait, mon lieutenant, dit le sergent,
+entrons-nous tout de mme? Ils entrrent.</p>
+
+<p>Les deux pauvres filles taient tendues sans mouvement,<a name="page_131" id="page_131"></a>
+l'une sur le pav de la cour, l'autre au bas
+de l'escalier, d'o elle avait roul la tte en bas. Fatma
+tait morte; M'riem expirait. L'une et l'autre n'avaient
+plus ni turban, ni pendants d'oreilles, ni anneaux aux
+pieds, ni pingles de hak; elles taient presque
+dshabilles, et leurs vtements ne tenaient plus que
+par la ceinture autour de leurs hanches mises nu.</p>
+
+<p>&mdash;Les malheureuses! dit le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Les s.. voleurs! dit le sergent, qui remarqua, le
+premier, que les bijoux manquaient.</p>
+
+<p>Ils trouvrent dans la cour un fourneau allum, un
+plat tout prpar de kouskoussou, un fuseau charg
+de laine et un petit coffre vide dont on avait arrach
+les charnires. Au-dessus des deux femmes, la tte et
+les bras pendants en dehors de la terrasse, on voyait
+le corps d'un homme qui venait d'tre atteint au
+moment de fuir et dont la rsistance avait, sans doute,
+provoqu ce massacre. M'riem, en expirant, laissa
+tomber de sa main un bouton d'uniforme arrach
+son meurtrier.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici, me dit le lieutenant; et il me le fit
+passer sous les yeux.</p>
+
+<p>Connaissant le lieutenant, je ne fus pas surpris
+qu'il attacht plus d'un sens ce souvenir.</p>
+
+<p>Quand on eut enfoui tous les morts, il ne resta
+presque plus personne dans la ville, except les douze
+cents hommes de garnison. Tous les survivants avaient
+pris la fuite et s'taient rpandus dans le Sud. Le<a name="page_132" id="page_132"></a>
+schriff, chapp on ne sait comment, ne s'vada que
+dans la nuit qui suivit la prise, et, tout bless qu'on le
+disait, aprs l'avoir dit mort, il ne fit qu'une traite
+d'El-Aghouat Ouaregla. Femmes, enfants, tout le
+monde s'tait expatri. Les chiens eux-mmes, pouvants,
+privs de leurs matres, migrrent en masse
+et ne sont pas revenus. Ce fut donc pendant quelque
+temps une solitude terrible, et bien plus menaante
+que ne l'et t le voisinage d'une population hostile
+et difficile contenir. Ds le premier soir, des nues
+de corbeaux et de vautours arrivrent on ne sait d'o,
+car il n'en avait pas paru un seul avant la bataille.
+Pendant un mois, ils volrent sur la ville comme au-dessus
+d'un charnier, en si grand nombre, qu'il fallut
+organiser des chasses pour carter ces btes incommodes.
+Ils s'en allrent enfin d'eux-mmes. Mais toute
+cette mousqueterie succdant aux canonnades du sige
+avait si bien dtruit la tranquillit des jardins, que les
+pigeons des palmiers,&mdash;il y en avait des milliers,&mdash;finirent
+aussi par s'exiler; de sorte que la mme
+solitude s'tendit jusque dans l'oasis. Aujourd'hui, la
+chasse ayant t dfendue, les tourterelles sont revenues
+presque en aussi grand nombre. Quelques
+vautours solitaires taient demeurs au milieu de cette
+panique gnrale, et n'ont pas cess d'habiter les
+hauteurs de l'est, comme pour attendre une cure
+nouvelle.</p>
+
+<p>La ville se repeuple aussi, mais lentement. A mesure<a name="page_133" id="page_133"></a>
+qu'ils rentrent, les Beni-l'Aghouat sont confins
+dans les bas quartiers. Ils y font peu de bruit et y
+tiennent aussi peu de place que possible. Toutes les
+proprits confisques ont t provisoirement mises
+sous le squestre. Quant cet immense butin: tapis,
+armes, bijoux, le tout, il faut l'avouer, plus abondant
+que prcieux, on peut dire qu'il n'en reste plus rien
+dans El-Aghouat, pas mme entre les mains des
+vainqueurs. Toutes les maisons sont vides, depuis la
+plus pauvre jusqu' la plus riche: on dirait une ville
+entirement dmnage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! en conscience, ces gens-l ne sont pas
+mchants, disait le lieutenant en me montrant quelques
+groupes d'individus qui se levaient sur notre passage
+et nous disaient presque affectueusement bonjour. On
+les a mis dans l'impossibilit de bouger, mais non de
+nuire. Avez-vous vu les rues hier soir! En France,
+on les appellerait des coupe-gorge. Aprs cela, chez
+nous on se venge tout de suite, ou l'on oublie; la
+diffrence ici, c'est qu'on ne sait jamais le temps que
+peut durer une forte rancune. A les voir, on les dirait
+incapables de se souvenir; et je ne jurerais pas que le
+jour venu de rgler leurs comptes, ils n'auraient pas
+le plus grand plaisir me remplir le ventre de cailloux,
+ou m'corcher vivant, pour faire un tambour avec
+ma peau. En attendant:&mdash;Dieu l'avait crit, Si-el-Hadj-Aca
+l'avait annonc.<a name="page_134" id="page_134"></a></p>
+
+<p class="date">
+Juin 1853.<br />
+</p>
+
+<p>Comme toutes les villes du dsert, El-Aghouat est
+bti sur un plan simple, qui consiste diminuer l'espace
+au profit de l'ombre. C'est un compos de ruelles,
+de corridors, d'impasses, de fondouks entours d'arcades.
+Au milieu de ce rseau de passages trangls,
+o l'on a eu soin de multiplier les angles et de briser
+les lignes afin de laisser encore moins de chances au
+soleil, il n'y a pour vraies voies de circulation que
+deux rues directes: l'une au nord, l'autre au sud.</p>
+
+<p>La premire, la seule dont j'aie parler, prend
+<i>Bab-el-Chergui</i> et aboutit <i>Bab-el-Gharbi</i>; traversant
+ainsi la ville dans sa longueur, de l'est l'ouest,
+mi-cte peu prs de la colline, de manire sparer
+la haute ville de la basse, en runissant les deux
+quartiers. Elle est troite, raboteuse, glissante, pave
+de blanc, et flamboyante midi. Il faut avoir l'aplomb
+des cavaliers arabes pour y lancer un cheval au galop;
+et, quand on y rencontre par malheur un convoi de
+chameaux, on doit alors, ou rebrousser chemin, ou se
+glisser comme on peut entre les jambes des animaux,
+ou attendre sous les portes que le convoi ait achev de
+dfiler; ce qui dure quelquefois une heure, pour peu
+qu'il y ait une trentaine de btes, charges large et
+venant des tribus. On reconnat en effet leur allure
+les chameaux qui n'ont jamais vu de villes. Ils regardent<a name="page_135" id="page_135"></a>
+avec tonnement les hautes murailles de droite
+et de gauche, et quand ils s'accrochent, leur effroi
+redouble. Souvent, la bte qui marche en tte hsite
+ s'aventurer plus loin et s'arrte; il se produit alors
+comme un reflux dans toute la ligne, les btes pouvantes
+se pressent, s'empilent; non seulement la rue
+est barre, mais elle est bouche et l'on a devant soi
+une sorte d'obstacle confus, hriss de jambes, surmont
+de ttes, d'o sortent des cris, des beuglements,
+des plaintes, et qu'il n'est plus possible d'affronter.
+Imagine ce que cela doit tre, l'entre des votes, ou
+lorsque deux convois se rencontrent.</p>
+
+<p>Cette rue n'en est pas moins la rue <i>marchande</i>, et
+presque la seule o l'on ait ouvert des boutiques; ces
+boutiques sont des cafs, des choppes de mercerie, ou
+de petits magasins d'toffes et de tailleurs tenus par
+des M'zabites. On y voit en outre, aux endroits les plus
+carts, quelques loges troites, un peu plus enfumes
+que les autres, o de maigres vieillards, barbe en
+pointe, soufflent sur des charbons, avec un petit
+soufflet tenu en main, ou faonnent, coups de
+marteau, sur une enclume basse pose terre entre
+leurs talons, de petits objets de mtal ayant l'air de
+joujoux de plomb. Ces vieillards portent le turban
+noir, sont fort sales, et l'on remarque qu'aucun Arabe
+ne vient s'asseoir leurs boutiques. Leurs femmes ont
+pour coiffure un voile assez richement bariol, et
+quelques-unes sont belles et tristes, mais, je l'avoue,<a name="page_136" id="page_136"></a>
+ne rappellent que de trs loin la Rachel de la Bible.
+Ce soufflet, en manire de forge, cette enclume large
+de deux doigts, un peu de limaille dans des godets de
+terre; enfin, ces peignes, ces anneaux de bras, d'argent
+grossier, ces boutons en filigrane pour colliers, ces
+pingles pour hak, voil, comme fabrication et
+comme produit, toute la bijouterie d'El-Aghouat.</p>
+
+<p>Comme les Juifs, les M'zabites font le commerce
+dans un pays ou le commerce est aussi mpris que
+l'industrie. Ils ont, comme eux, des traits qui les font
+reconnatre: le teint des Maures, de beaux yeux,
+l'ovale arrondi, un peu d'embonpoint qui rvle une
+race marchande fixe dans les villes et boutiquire.
+On leur reproche d'aimer plus le trafic que la guerre,
+et de pratiquer l'usure. Ils sont en gnral polis,
+sociables avec les trangers. Ailleurs et dans les grands
+centres o le commerce est honor, on les dit trs
+honntes; et tous les gouvernements ont eu successivement
+les mmes gards pour eux. Nous n'avons
+fait en cela que suivre la politique turque. Tu sais
+d'ailleurs que, tort ou raison, par antipathie pour
+les compatriotes de mon ami Bakir, les Arabes les
+appellent les juifs du dsert.</p>
+
+<p>Tontes les maisons sont en boue. Cette boue, prise
+dans les jardins, dlaye, puis coupe par tranches et
+sche au soleil, est superpose par assises, peu prs
+comme de la brique, et mastique avec la boue liquide,
+en guise de mortier.<a name="page_137" id="page_137"></a></p>
+
+<p>Parmi toutes ces constructions couleur de terre, il
+n'y a que le <i>Dar-Sfah</i> qui soit blanc et l'ancien bain
+de Ben-Salem qui soit peint. Le reste est gris, d'un
+gris qui, le matin, devient rose; midi, violet; et, le
+soir, orang. Quelques portes ont un encadrement
+blanchi au lait de chaux; d'autres sont surmontes
+d'une sorte d'image, peinte en bleu, reprsentant
+une main ouverte; d'autres, d'un damier de diverses
+couleurs, avec un semis de points rouges, bleus et
+verts, dans chaque losange.</p>
+
+<p>Il y a quatre mois encore, deux grands marchs se
+tenaient El-Aghouat; chaque quartier avait le sien
+ct de sa porte. Ce sont de vastes terrains o l'on
+remarque seulement que le sol a d tre pendant
+longtemps battu par une grande foule d'hommes et
+d'animaux, et qui, dit-on, suffisaient peine au
+commerce de cette ligne frontire. Comme point
+central entre l'Est et l'Ouest, entre le Tell et le dsert,
+El-Aghouat ne pouvait tre qu'un rendez-vous d'change
+et qu'un entrept. Non seulement c'tait sa
+prosprit: gographiquement, c'tait sa seule raison
+d'tre. Je suis all visiter l'emplacement du march
+des <i>Serrin</i>. D'abord, je ne vis qu'une plaine vide
+dvore de soleil. Tout au fond cependant et contre un
+mur de jardin, j'avisai un petit groupe, o l'on semblait
+parler affaires. Il y avait l quelques moutons amens
+par la boucherie, deux chvres laitires, dont un
+Arabe examinait les mamelles, et une paire de poulets,<a name="page_138" id="page_138"></a>
+coq et poule: tu sauras qu'il n'y a point de volaille
+dans El-Aghouat, et qu'on s'occupe depuis la conqute
+de l'y naturaliser. A ct, deux ou trois l'Aghouati,
+trangers la vente, regardaient voler dans le ciel un
+vautour qui flairait l'abattoir, et devait, lui aussi,
+trouver le march d'El-Aghouat bien chang.</p>
+
+<p>Je t'ai parl de la place, celle qu'on nomme la
+Grande-Place, pour la distinguer de deux fondouks,
+aussi dserts que les marchs. C'est, avec le quartier
+des cafs et une ruelle o, depuis le Rhamadan, je
+passe la soire en compagnie des jeunes lgants du
+pays, le seul point qui soit anim, et cela grce au
+ruisseau. Ce ruisseau sans lequel l'oasis mourrait
+de soif, mais qui heureusement ne tarit jamais, dbouche
+ l'un des angles de la place, coule au soleil
+pendant un moment, puis s'chappe l'autre angle
+par un mur de jardin. C'est un petit foss limoneux,
+noirtre, peu propre consoler la vue de la scheresse
+universelle, et qui, soit dit sans ingratitude, n'est rien
+moins qu'encourageant pour la soif.</p>
+
+<p>On y vient puiser deux fois par jour, mais surtout
+depuis trois heures du soir jusqu' la nuit. Le va-et-vient
+commence ds que la grande chaleur est un peu
+tombe; et successivement j'y vois descendre presque
+toutes les femmes de la ville accompagnes des jeunes
+filles, et tranant encore aprs elles toute une escorte
+d'enfants bizarres.</p>
+
+<p>Mon premier mouvement en apercevant ces formes<a name="page_139" id="page_139"></a>
+blanchtres, vtues de loques, sans bijoux, et qui ont
+l'air d'tre tout habilles de poussire, a t du dsappointement.
+Je me souvenais des vtements bariols
+du sud de Constantine, des voiles gris ou blancs, des
+turbans noirs, des laines pourpres entortilles dans les
+cheveux, surtout des fameux haks rouges, <i>hak-ahmeur</i>,
+sur lesquels tincelait une confuse orfvrerie
+compose de peignes, de mains, de coffrets, de miroirs;
+je me rappelais ma rue aux femmes de <i>T'olga</i>,
+et cette double range de figures charmantes colles
+au mur comme des bas-reliefs peints; je revoyais
+l'effet de ces costumes ardents en plein soleil, sur le
+sable lilas des chemins, ou parmi le vert sombre des
+abricotiers; et mme, je ne pensais pas sans quelque
+regret cette fille si bien vtue, si charge d'ornements,
+qui vint un jour, pendant que j'tais l, planter
+sa tente sous les palmiers de <i>Sidi-Okba</i>, et qui n'avait
+qu'un tort, celui d'arriver de <i>Dra-el-Guemel</i> (montagne
+des poux) de Tuggurt.&mdash;Depuis, la part faite
+aux regrets, j'ai presque oubli que je comptais sur
+autre chose; au point que je ne saurais plus dire aujourd'hui
+si cette enveloppe svre n'est pas ce qui
+convient un pareil milieu, et si je souhaiterais d'y
+introduire le moindre agrment. Rien n'est plus simple,
+et voici, une fois pour toutes, ce costume en quelques
+mots.</p>
+
+<p>Il se compose d'un hak, d'un voile, d'un turban,
+quelquefois, en outre, d'une mante ou <i>mehlafa</i>. Le<a name="page_140" id="page_140"></a>
+hak est d'une toffe de coton cassante et lgre, de
+couleur incertaine entre le blanc, le jaune et le gris.
+Il se porte peu prs comme le vtement des statues
+grecques, agraf sur les pectoraux ou sur les paules,
+et retenu la taille par une ceinture. Le voile, de
+mme toffe et de couleur plus douteuse encore, surtout
+aux environs de la tte, est pris sous le turban,
+fait guimpe autour du visage, s'attache au moyen
+d'une pingle au-dessus du sein, puis dcouvre la poitrine,
+descend le long des bras, et, par derrire, enveloppe
+le corps de la tte aux pieds. Quelquefois, il est
+plus long que le hak et fait alors l'effet d'un manteau
+de cour. La ligne oblique et soutenue, qui descend de
+la nuque l'extrmit de l'toffe, est superbe; et le
+mouvement de la marche y produit des frissonnements
+et des ondulations de plis de la plus grande lgance.
+Quant au turban, il est de cotonnade un peu
+plus blanche et seulement ray sur le bord, quelquefois
+ franges; on le roule la mode du turban turc
+avec un bout sur l'oreille, trs bas par devant, touchant
+au sourcil; il devient d'autant plus beau qu'il
+est plus vaste et plus nglig. La mante, ou voile de
+sortie n'est pas de rigueur. Il est adopt par les moins
+pauvres, et j'imagine aussi par les plus jolies. Enfin,
+quand elles ne vont pas pieds nus, elles ont pour
+chaussure un brodequin ou bas de cuir lac, piqu de
+soie de couleur, de maroquin rouge et tout fait semblable
+au brodequin, moiti asiatique et moiti grec,<a name="page_141" id="page_141"></a>
+que certains matres de la Renaissance donnent leurs
+figures de femmes.</p>
+
+<p>Reprsente-toi maintenant sous cette couverture
+abondante en plis, mais lgre, de grandes femmes
+aux formes viriles, avec des yeux cercls de noir, le
+regard un peu louche, les cheveux natts, qui se
+perdent dans le voile en flots obscurs, et encadrant un
+visage mivre, fltri, de couleur neutre et qui semble
+ne pouvoir ni s'animer ni plir davantage; des bras
+nus jusqu' l'paule avec des bracelets jusqu'au coude,
+cercles d'argent, de corne ou de bois noir travaill.
+Parfois le hak, qui s'entr'ouvre, laisse nu tout un
+ct du corps: la poitrine, qu'elles portent en avant,
+et leurs reins fortement cambrs. Elles ont la marche
+droite, le pas souple et faisant peu de bruit; quelque
+chose enfin de gauche et la fois de magnifique dans
+les habitudes du corps qui leur permet de prendre,
+accroupies, des postures de singe, et debout, des attitudes
+de statues.</p>
+
+<p>Au demeurant, si l'on voit peu de femmes qui soient
+belles, on en rencontre encore moins qui n'aient ce
+ct grand ou pittoresque de la tournure. Ce serait ici
+le cas ou jamais de faire une thorie sur la beaut des
+haillons, car, il faut le dire, beaucoup de ces draperies,
+qui abusent de loin, vues de prs sont des guenilles.
+Ce qu'il y a de vrai, c'est que les peuples
+vtements flottants n'offrent rien de comparable la
+pauvret sans ressources d'un habit trou. Ils conservent,<a name="page_142" id="page_142"></a>
+quand mme, ceci d'hroque, que, bien ou
+mal, ils sont draps; et ceci d' peu prs semblable
+aux divinits, qu'un peu plus ils seraient nus comme
+elles.</p>
+
+<p>Entre la femme et l'enfant, il n'y a pas d'ge intermdiaire;
+et la jeune fille, ici, c'est la petite fille.
+Fiance dix ans, marie douze; seize ans, la
+femme a pu tre trois fois mre. Toutes les saisons de
+la vie sont en quelque sorte confondues. En dehors de
+ce plein t, qui fane aussi vite qu'il mrit, peine
+aperoit-on deux saisons distinctes et aussi courtes
+l'une que l'autre: l'enfance et la vieillesse. Les petites
+filles sont vtues comme leurs mres, mais un peu
+moins bien et un peu moins, ce qui rarement les intimide.
+Au lieu de turbans, elles ont des mouchoirs;
+souvent mme, pour seule coiffure, une fort de cheveux
+coups courts, teints de rouge et formant toison.
+J'en connais de jolies; presque toutes sont charmantes;
+elles ont, en petit, la dignit de la femme
+avec les gentillesses farouches des enfants sauvages; je
+n'ai jamais vu tant de jolis pieds, tant de mains parfaites,
+ni rencontr plus de sourires tristes, ct de
+rires plus gais.</p>
+
+<p>Il y en a une que je poursuis, mais qui se refuse
+toute proposition de demeurer tranquille quatre pas
+de moi, avec la seule obligation de me regarder. Tu
+connais le mpris des Arabes pour la profession que
+j'exerce; chez les enfants, c'est de l'inquitude, avec<a name="page_143" id="page_143"></a>
+une foule de suppositions effrayantes pour leur sexe.&mdash;Fatma
+est toujours tte nue; ses cheveux, peu soigns,
+lui font une tte norme avec un tout petit
+visage, au-dessus d'un cou grle et d'un corps dlicat.
+Elle a d'normes yeux noirs qui se ferment presque
+tout fait quand elle sourit; avec cela, des expressions
+furieuses, et tout coup des airs de chat sauvage.
+Quand je la rencontre dans le trajet de sa maison la
+fontaine, elle hsite d'abord entre ces trois partis:
+rentrer chez elle, gagner la place toutes jambes, ou
+bien venir prendre dans ma main l'argent que je lui
+prsente comme une bouche un oiseau qu'on veut
+apprivoiser. Le plus souvent, l'avidit l'emporte; mais
+aprs quels efforts! Pour comprendre quel point
+cette enfant me hait dans ces moments-l, il faut la
+voir s'avancer petits pas, mais droite, la tte haute,
+son grand &oelig;il hardiment lev sur moi, tincelant d'ardeur,
+effar, mchant, plein de surveillance craintive
+et de menace. Elle devine que je lui tends un pige; et
+confusment elle sent bien que je m'amuse de sa
+frayeur. Aussi, ds qu'elle a saisi l'argent, l'effroi de
+s'tre risque de si prs, le succs de m'avoir chapp,
+la peur que je ne la poursuive, que sais-je encore?
+toutes les pouvantes runies lui font prendre une
+course folle. N'importe par quelle rue, au hasard,
+pourvu qu'elle fuie, elle s'lance, en agitant son outre
+vide, et jetant un clat de rire saccad qui est la fois
+un signe de plaisir et le paroxysme de l'effroi.&mdash;<a name="page_144" id="page_144"></a>Quand,
+au contraire, nous nous trouvons la fontaine,
+elle me dnonce aussitt aux femmes, aux enfants; et
+j'entends qu'on se rpte l'oreille le nom arabe de
+peintre, nom malsonnant que j'ai confondu longtemps
+avec un autre qui veut dire voleur. L'alarme une fois
+donne, je n'ai plus qu' quitter la place, car il est
+vident que ces pauvres femmes sont dsespres de
+me voir examiner leurs enfants. D'autres petites filles
+du mme ge ressemblent, au contraire, tant elles ont
+l'air dolent, au portrait d'une jeune douleur.&mdash;J'en
+connais une, avec une simple bandelette autour de ses
+cheveux pendants, un front bomb, un &oelig;il taciturne,
+qui me rappelle la <i>Mlancolie</i> d'Albert Drer.</p>
+
+<p>Femmes, enfants, sont l penchs sur l'eau sombre,
+le dos dans le soleil, leurs haks retrousss au-dessus
+du genou, leur voile attach par derrire, emplissant
+et vidant les cuelles, faisant ruisseler les entonnoirs,
+ficelant les outres gonfles. Tout ce monde
+grouille, agit, s'empresse; mais avec si peu de paroles,
+que, pour la plupart, on les dirait muets. Cette eau
+remue rpand dans l'air une apparence de fracheur;
+et la poussire dtrempe exhale, jusqu'au soir, une
+trompeuse odeur de pluie d'orage. A chaque instant,
+c'est une famille nouvelle qui arrive, pendant qu'une
+autre, sa provision faite, regagne petits pas la haute
+ville: la femme plie en deux et portant l'outre, pareille
+ une norme vessie noire; la petite fille, c'est
+dcidment l'usage, coiffe de l'entonnoir en paille de<a name="page_145" id="page_145"></a>
+palmier, ou de l'cuelle d'corce. Au milieu de cette
+foule humide, la tte rase et nue, car tous n'ont pas
+le luxe de la <i>chechia</i>, et rpandant l'eau de toutes
+parts, circulent les plus petits. Leur chemise, trop
+courte ou trop longue, est toujours prte descendre
+sur leurs talons; et un gros ventre, des jambes grles,
+un teint poussireux; et, me permettras-tu ce dtail,
+un peu trop local? des paquets de mouches fixs aux
+coins des yeux, des narines et des lvres, font de ces
+singuliers rejetons, moins prcoces que leurs s&oelig;urs,
+des enfants beaucoup moins aimables. On s'tonne
+qu'il puisse en sortir les hommes beaux et vaillants
+que nous voyons.</p>
+
+<p>Quelquefois la corve est faite par un petit ne
+maigre chine, poilu comme une chvre, qu'un enfant,
+mis en surcharge entre deux outres, stimule en
+lui piquant les plaies du cou. Peu peu, cependant, le
+soleil qui descend derrire les palmiers n'claire plus
+que le fond de la place. Le premier plan rentre alors
+dans une ombre douteuse, o l'on ne voit plus distinctement
+aucune couleur, hormis les coiffures carlates
+de quelques petits garons, qui continuent briller
+exactement comme des coquelicots.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'oppos de la fontaine, se
+passe une scne toute diffrente. Si je la place ici,
+malgr le faux air qu'elle a d'une antithse, c'est uniquement
+parce qu'elle appartient encore au ruisseau.</p>
+
+<p>Avant de quitter la ville pour rentrer dans les<a name="page_146" id="page_146"></a>
+jardins, le ruisseau se partage en deux conduits
+destins le rpandre alternativement sur la droite
+ou sur la gauche, aprs un certain nombre d'heures
+dtermin. Chaque propritaire a, plus loin, sa prise
+d'eau sur le canal principal de son quartier, et dispose
+ainsi, tant de temps par semaine, d'un bras de ce
+petit fleuve appel l'<i>Oued-Lekier</i>. Le barrage est
+gard par un agent municipal, institu gardien des
+eaux. Ce rpartiteur n'est pas un des personnages les
+moins intressants de la ville, et je le vois toute
+heure; car, le barrage tant devant ma maison, il
+habite ordinairement le seuil de ma porte et jouit de
+l'ombre de mon mur. A midi seulement, il se rfugie
+discrtement sous la vote et me salue alors, quand je
+passe, d'un salut amical.</p>
+
+<p>C'est un vieillard barbe grisonnante, une sorte de
+Saturne arm d'une pioche en guise de faux, avec un
+sablier dans la main. Une ficelle tenant au sablier, et
+divise par n&oelig;uds, lui sert marquer le nombre de
+fois qu'il a retourn son horloge. Je le retrouve tous
+les jours, la mme place, ayant devant lui ces deux
+tristes fosss, dont l'un est sec quand l'autre est
+plein, regardant la fois couler l'eau et descendre
+grain grain le sable qui mesure le temps, tout en
+grenant sous ses doigts dj tremblants ce singulier
+chapelet compos de quarts d'heure. Je n'ai jamais vu
+de visage plus tranquille que celui de ce vieillard condamn
+ additionner, n&oelig;ud par n&oelig;ud, tous les quarts<a name="page_147" id="page_147"></a>
+d'heure qu'il a vcu. Quand il est au bout de sa ficelle,
+c'est que les jardins du canton <i>ont assez bu</i> et que le
+moment est venu de changer le cours de l'eau. Alors il
+se lve, dmolit d'un coup de pioche le barrage et
+reconstruit l'autre avec des cailloux, de la terre et de
+la paille de litire; puis il revient s'asseoir au mur et
+reprendre son calcul mlancolique.</p>
+
+<p class="date">
+Juin 1853.<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;La famille arabe est ainsi faite qu'on voit rarement
+ensemble le mari, la femme et les enfants, et
+qu'on est oblig de les prendre, chacun son tour,
+o on les trouve. Ce que je pourrais te dire de la dure
+condition de la femme arabe ne serait pas nouveau; tu
+sais la part qui lui est faite par le mariage; elle est
+la fois la mre, la nourrice, l'ouvrire, l'artisan, le
+palefrenier, la servante, et peu prs la bte de somme
+de la maison.</p>
+
+<p>Quant l'homme, qui dans ce partage exorbitant
+s'est attribu le rle facile d'poux et de matre, sa vie
+se passe, a dit je ne sais quel gographe en belle humeur:
+<i> fumer pipette et ne rien faire</i>. La
+dfinition n'est qu' moiti vraie, si je l'applique aux
+gens de ce pays; car je te l'ai dit, je crois, que les
+Arabes du Sud ne font point usage du tabac; peine
+voit-on quelques jeunes gens sans m&oelig;urs fumer le
+<i>tekrouri</i> dans de petits fourneaux de terre rouge; et<a name="page_148" id="page_148"></a>
+j'aimerais mieux dire, pour l'exactitude: chercher
+l'ombre et ne rien faire.</p>
+
+<p>Une ville du dsert est, tu le vois, un lieu aride et
+brl, o la Providence a, par exception, mis de l'eau,
+o l'industrie de l'homme a cr de l'ombre: la fontaine
+o sont les femmes, l'ombre d'une rue o dorment
+les hommes, voil des traits bien vulgaires et
+qui, pourtant, rsument tout l'Orient.</p>
+
+<p>Tu trouveras donc ici les hommes tablis dans tous
+les endroits sombres, sous les votes, sur les places,
+dans les rues, partout except chez eux. Le mnage
+se runit seulement pour le repas et pour la nuit.</p>
+
+<p>La rue Bab-el-Gharbi est un de mes boulevards. En
+attendant que la chaleur me force abandonner la
+ville pour les jardins, il est rare qu'on ne m'y voie pas
+ quelque moment que ce soit de la journe. Vers une
+heure, l'ombre commence se dessiner faiblement
+sur le pav; assis, on n'en a pas encore sur les pieds;
+debout, le soleil vous effleure encore la tte; il faut se
+coller contre la muraille et se faire troit. La rverbration
+du sol et des murs est pouvantable; les chiens
+poussent de petits cris quand il leur arrive de
+passer sur ce pav mtallique; toutes les boutiques
+exposes au soleil sont fermes: l'extrmit de la rue,
+vers le couchant, ondoie dans des flammes blanches;
+on sent vibrer dans l'air de faibles bruits qu'on prendrait
+pour la respiration de la terre haletante. Peu
+peu cependant, tu vois sortir des porches entre-bills<a name="page_149" id="page_149"></a>
+de grandes figures ples, mornes, vtues de blanc,
+avec l'air plutt extnu que pensif; elles arrivent les
+yeux clignotants, la tte basse, et se faisant de l'ombre
+de leur voile un abri pour tout le corps, sous ce soleil
+perpendiculaire. L'une aprs l'autre, elles se rangent
+au mur, assises ou couches quand elles en trouvent
+la place. Ce sont les maris, les frres, les jeunes gens,
+qui viennent achever leur journe. Ils l'ont commence
+du ct gauche du pav, ils la continuent du
+ct droit; c'est la seule diffrence qu'il y ait dans
+leurs habitudes entre le matin et le soir.&mdash;A deux
+heures, tous les habitants d'El-Aghouat sont dans la
+rue.</p>
+
+<p>Une remarque de peintre, que je note en passant,
+c'est qu' l'inverse de ce qu'on voit en Europe, ici les
+tableaux se composent dans l'ombre avec un centre
+obscur et des coins de lumire. C'est, en quelque
+sorte, du Rembrandt transpos; rien n'est plus mystrieux.</p>
+
+<p>Cette ombre des pays de lumire, tu la connais.
+Elle est inexprimable; c'est quelque chose d'obscur et
+de transparent, de limpide et de color; on dirait une
+eau profonde. Elle parat noire, et, quand l'&oelig;il y
+plonge, on est tout surpris d'y voir clair. Supprimez le
+soleil, et cette ombre elle-mme deviendra du jour.
+Les figures y flottent dans je ne sais quelle blonde
+atmosphre qui fait vanouir les contours. Regardez-les
+maintenant qu'elles y sont assises; les vtements<a name="page_150" id="page_150"></a>
+blanchtres se confondent presque avec les murailles;
+les pieds nus marquent peine sur le terrain, et, sauf
+le visage qui fait tache en brun au milieu de ce vague
+ensemble, c'est croire des statues ptries de boue
+et, comme les maisons, cuites au soleil. Par moments
+seulement, un pli qui se dplace, un geste rappelant
+la vie, un filet de fume qui s'chappe des lvres d'un
+fumeur de <i>tekrouri</i> et l'enveloppe de nbulosits mouvantes,
+rvlent une assemble de gens qui se reposent.</p>
+
+<p>Les enfants ne figurent point dans ces groupes; ils
+sortent rarement ou se hasardent seulement jusqu'au
+seuil, tout prts se cacher ds qu'un tranger parat.
+Les vieillards sont en petit nombre, et, quoiqu'on dise
+de la dure des jours dans le Sahara, les Nestors n'y
+sont respects que parce qu'on y compte peu de barbes
+blanches. Ici enfin, mme observation pour les femmes;
+entre l'homme et l'enfant, on remarque peine le
+jeune homme; entre le petit garon tte nue et son
+grand frre encore imberbe, mais dj coiff du <i>ghat</i>
+viril et chauss des <i>tmags</i>, peine observe-t-on le
+type indcis de l'adolescent.</p>
+
+<p>Tous mes habitus de la rue Bab-el-Gharbi sont
+donc d'ge faire la guerre. Et cependant, considrer
+dans leurs moments d'apathie la raret de leurs
+gestes, la lassitude de leur air et de leurs mouvements,
+ les voir s'interroger de la main, et se rpondre, sans
+ouvrir la bouche, par la syllabe sourde du <i>oui</i> arabe,<a name="page_151" id="page_151"></a>
+par une inclination de tte, ou par un faible abaissement
+des paupires; les couter parler, quand ils
+parlent, on les prendrait pour des anctres. Tout en
+eux est pesant ou nonchalant; et cette fatigue ajoute
+la dignit des personnes, et cette dignit devient
+pique. Je trouve qu' part une ou deux exceptions
+illustres, le ct grandiose de ce peuple n'est pas reprsent
+dans la peinture anecdotique de notre temps.
+L'Arabe, comme beaucoup de types entrevus par la
+silhouette, est tomb dans la mascarade. On en est las
+parce qu'il est devenu commun, avant d'tre bien
+connu. Te souviens-tu d'avoir vu passer, un jour que
+nous tions ensemble, ces tranges figures, paisses,
+incultes, vtements bruts, visages camards,&mdash;des
+mdaillons de la colonne Trajane,&mdash;tout brls, et
+ressemblant doublement du vieux marbre ou du
+bronze? Ils avaient plant leur tente rouge sur une
+esplanade hrisse de tiges sches de mas; des chevaux
+maigres, des dromadaires aux jambes noues se
+promenant au soleil parmi les chalas; btes et gens
+avaient l'air de venir de loin et tmoignaient d'un
+climat indigent, rude et enflamm. Ces voyageurs du
+Sud, qui t'ont frapp comme des nouveauts, mme
+en pays arabe, voil l'Arabe. Tu l'as aperu ce jour-l
+vaguement, petit dans un grand paysage; je voudrais
+te le montrer aujourd'hui tel que je le vois, de prs et
+de grandeur naturelle, isol comme un portrait dans
+son cadre.<a name="page_152" id="page_152"></a></p>
+
+<p>Le cadre est si petit, que leur taille y parat colossale.
+Quelquefois un passant s'arrte, barrant la rue
+de son ample manteau rejet en arrire. Il change
+une accolade, un salut de la main. S'il passe, on entend
+un moment le bruit mou de ses sandales; s'il
+s'arrte, on le voit s'asseoir, un bras roul dans son
+burnouss, le bras droit libre pour chasser les mouches,
+grener son chapelet, se peigner la barbe. Pendant
+quelques minutes, on entend revenir les formules de
+politesse:</p>
+
+<p>&mdash;Comment es-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Bien.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Trs bien.</p>
+
+<p>Puis, c'est fini; veills ou non, ils se taisent. C'est
+le mme repos, dans toutes les attitudes possibles. Les
+uns dorment rassembls sur eux-mmes et le menton
+sur leurs genoux; d'autres, la nuque appuye contre
+le mur, le cou fauss, les bras tendus, les mains ouvertes,
+le corps tout d'une pice et les pieds droits,
+dans un sommeil violent qui ressemble de l'apoplexie;
+d'autres, la tte entirement voile comme
+Csar mourant, qui se sont retourns sur le ventre, et
+dont on voit s'allonger sur le pav blanc les jambes
+brunes et les talons gris; d'autres, penchs sur le
+coude, le menton dans la main, les doigts passs dans
+la barbe. Ailleurs, des jeunes gens sommeillent,
+appuys l'un sur l'paule de l'autre avec une certaine<a name="page_153" id="page_153"></a>
+grce, et sans cesser de se tenir par le petit doigt.</p>
+
+<p>Tous ces visages somnolents ont de grands traits:
+mme hbts, ils conservent la beaut d'une sculpture;
+mme incorrects, ils offrent l'intrt d'une forte
+bauche. La barbe amincie vers l'oreille dessine les
+os maxillaires; il est impossible de voir une barbe
+mieux plante: la ntre, quand elle est noire sur un
+teint blanc, a l'air d'tre postiche; la leur adhre au
+visage et s'insinue dans la peau par d'insensibles transitions
+brunes. Le nez, droit quand il est pur, s'largit
+vers la base quand il n'y a qu'un faible mlange de
+sang ngre; la bouche est charnue et saillante; enfin,
+les pommettes, le cadre de l'&oelig;il, tout en eux est robuste,
+construit largement, et semble sortir d'un
+moule au-dessus de nature.&mdash;Quant aux yeux, c'est
+l que la vie se retrouve: ils sont grands, obscurs; on
+y voit passer des lueurs fauves; mesure que les cils
+s'cartent, la prunelle noire se dilate et les remplit;
+peine reste-t-il un point plus clair l'angle externe
+des paupires, un point couleur de sang l'angle intrieur;
+on dirait deux trous noirs ouverts dans un
+masque discret, et par o l'me, certains moments,
+qu'on prvoit, peut se manifester par des jets de
+flammes.</p>
+
+<p>Le costume, on le connat, et il serait presque
+inutile de le dcrire. Peu importe les noms de <i>gandoura</i>,
+<i>hak</i>, <i>burnouss</i>, <i>ghat</i>, etc.; rien n'est plus
+simple, il se rduit trois pices d'toffes superposes;<a name="page_154" id="page_154"></a>
+une chemise de dessous qu'on ne voit pas; un voile
+qui encadre le visage et fait deux ou trois fois le tour
+du corps en charpe; un manteau qui recouvre le tout,
+dont le capuchon peut en outre abriter la tte. Tout
+cela est blanc, d'une toffe lourde, paisse, et forme
+de gros plis. Le voile est retenu autour de la tte par
+une corde en laine grise; la coiffure est basse, collante,
+et ne fait qu'largir le crne sans l'lever. Le tout
+ensemble reprsente une seule draperie. C'est le pendant
+du costume des femmes, et, comme celui-ci, c'est
+le plus simple et le plus grandiose que j'aie vu nulle
+part.</p>
+
+<p>A ct de ce vtement digne d'tre port par un
+patriarche, les costumes de guerre ou d'apparat des
+Sahariens ont un certain air de <i>fantasia</i>, comme
+disent les Arabes, c'est dire de faux luxe qui sent un
+peu le thtre. Par bonheur, on ne leur voit pas de pipe
+dans la main, mais un chapelet de noyaux de dattes,
+enfils dans de la laine, avec quelques grains de verroterie
+ou des morceaux bruts de lapis-lazzuli; au bout,
+un petit peigne en os ou une amulette. Ce chapelet
+pend sur leur poitrine, et leur main droite est sans
+cesse occupe en compter les grains. Ils n'ont pas
+d'armes; ils portent seulement la ceinture et dans
+un tui de cuir un petit couteau de fer battu qui leur
+sert se raser; cheval, ils prennent la double botte,
+le grand chapeau de paille attach par une mentonnire
+de cuir, le grand fusil, et un sabre turc, kabyle<a name="page_155" id="page_155"></a>
+espagnol ou <i>targui</i>, pass sous la selle ou pendant le
+long d'une paule.</p>
+
+<p>Malgr ce peu de diffrence dans l'habit, rien ne se
+ressemble moins que ces deux hommes, suivant qu'ils
+sont pied ou cheval. En quoi ils diffrent n'est pas
+ais dfinir, mais peut-tre me comprendras-tu quand
+je te dirai que l'un est plus historique que l'autre.
+L'Arabe pied, drap, chauss de sandales, est
+l'homme de tous les temps et de tous les pays; de
+la Bible, si tu veux, de Rome, des Gaules, avec un
+trait de la race orientale et la physionomie propre aux
+gens du dsert. Il peut figurer dans quelque scne que
+ce soit, grande ou petite; et c'est une figure que
+Poussin ne dsavouerait pas.&mdash;Le cavalier, au contraire,
+debout sur son cheval efflanqu, lui serrant les
+ctes, lui rendant la bride, poussant un cri du gosier
+et partant au galop, pench sur le cou de sa bte, une
+main l'aron de la selle, l'autre au fusil, voil
+l'homme du Sahara; tout au plus, pourrait-on le confondre
+avec le cavalier de Syrie. Il a moins de style que
+le premier et plus de physionomie. Au surplus, il ne
+s'agit point de prfrer l'un l'autre: l'un est l'histoire,
+l'autre le genre; et la <i>Noce juive</i> a bien son prix,
+mme aprs les <i>Sept Sacrements</i>. Que suis-je venu
+chercher ici, d'ailleurs? Qu'esprais-je y trouver? Est-ce
+l'Arabe? Est-ce l'homme?</p>
+
+<p>L'autre jour, j'ai vu passer ici mme, venant de la
+place et filant vers Bab-el-Gharbi, une cinquantaine<a name="page_156" id="page_156"></a>
+de cavaliers du goum. C'tait le matin; on les avait
+convoqus la hte, sur la nouvelle qu'un convoi de
+marchands du Sud, allant dans le Tell, prenait par
+l'ouest pour viter El-Aghouat. Chacun montant
+cheval sa porte, ils arrivaient au rendez-vous un
+par un. Je les voyais accourir du fond de la rue, coupe
+ vingt pas de moi par une vote; se courber une
+seconde, pour passer dessous, puis reparatre tout
+droits, non plus en selle, mais debout sur l'trier,
+lancs au galop de charge, et venant sur moi comme
+une tempte. La rue est si troite, qu' chaque fois je
+sentais le vent du cheval; et, comme elle est peu
+prs en escalier, c'taient des carts et des efforts de
+jarrets effrayants. Le pav retentissait; on entendait
+cliqueter, contre le flanc des btes, les triers de fer et
+les longs perons; le torse humain du centaure ne
+bronchait pas. Chaque cavalier passait, riant des
+amis qui taient sur leurs portes, les yeux en flammes
+et agitant son long fusil, comme s'il allait avoir s'en
+servir. Cette chose si simple, et qu'on voit si communment,
+un cavalier au galop dans une rue, je ne
+saurais dire pourquoi, cet endroit-l particulirement,
+elle m'a frapp. Mais je l'ai note comme une des
+belles scnes questres que j'ai vues, et j'ai compris
+ce que peuvent devenir ces fainants, l'air endormi,
+quand on les met cheval.<a name="page_157" id="page_157"></a></p>
+
+<p class="date">
+Juin 1853.<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Grce au lieutenant N..., devenu dsormais mon
+compagnon de promenade et je crois pouvoir le dire,
+mon ami, je commence me faire des connaissances.
+On me salue quand je passe; on m'appelle, ainsi que
+lui, lieutenant de prfrence <i>sidi</i>; il n'est pas
+jusqu'aux factionnaires indignes qui, habitus nous
+voir ensemble, et tromps sur ma vraie qualit, ne me
+rendent les honneurs militaires.</p>
+
+<p>Le lieutenant N... a beaucoup d'amis dans la ville;
+il connat ces gens-l par c&oelig;ur; il sait leur histoire,
+leurs antcdents, leurs affaires de mnage, leur
+parent; il est un peu le mdecin des infirmes, le
+protecteur des pauvres; ce titre, et quoique trs
+redout pour sa vigueur svir quand il le faut, il a
+ses entres dans un grand nombre de maisons qui
+seraient fermes pour tout autre; privilge prcieux
+pour moi, car il m'en fait obligeamment profiter.</p>
+
+<p>Parmi ses faux amis, comme il les appelle, avec
+la connaissance exacte des amitis arabes, se trouve un
+vieux chasseur d'autruches et de gazelles. C'est le
+premier qui m'ait admis familirement chez lui, sa
+femme n'tant ni d'ge ni de visage le rendre jaloux.
+D'ailleurs, c'est un caractre enjou, qui me parat
+plein de bonne humeur, de philosophie, et au-dessus
+de certains prjugs; comme un homme qui se moquerait<a name="page_158" id="page_158"></a>
+enfin des choses humaines, aprs y avoir
+longtemps rflchi.</p>
+
+<p>On lui donnerait cinquante ans passs, voir les
+poils gris de sa barbe. Il a le visage en museau de
+loup; de petits yeux brids, sans cils, dont les ophtalmies
+ont enflamm les paupires; mais avec un regard
+perant et qui semble aiguis comme une flche, dans
+le but de porter plus loin. Il est borgne et boite
+un peu d'une jambe, par suite d'une blessure la
+cuisse; un coup de feu, dit-on; lui l'explique autrement;
+mais, comme un vieux sanglier dur mourir,
+il n'en est pas moins alerte. Son histoire serait longue,
+s'il la voulait raconter, et srement on y trouverait
+autre chose que des aventures de chasse. Ce que je
+sais de lui, c'est qu'il n'est pas d'El-Aghouat; qu'il a
+pass de longues annes chez les Chambaa, creusant,
+dit-il, des puits artsiens, et chassant; il parle en
+outre de l'<i>Oued-Ghir</i> et du <i>Djebel-Amour</i>, comme s'il
+avait successivement habit tout le dsert, depuis la
+frontire de Tunis jusqu'au Maroc; mais, surtout, il
+parle de la poudre avec la passion d'un homme qui
+n'aurait pas renonc s'en servir.</p>
+
+<p>Il demeure dans la basse ville, l'extrmit d'une
+rue silencieuse, dans le voisinage des jardins. C'est un
+intrieur misrable, et que j'ai cru des plus pauvres,
+avant de m'tre assur qu'il ressemblait tous les
+autres; car, ce point gnral d'incurie et de malpropret,
+le degr de misre est peu sensible. Le spectacle,<a name="page_159" id="page_159"></a>
+au reste, est trop curieux pour que je le nglige; il
+achve nergiquement la physionomie de ce peuple
+plein de contrastes; peut-tre est-il encore plus terrible
+que repoussant.</p>
+
+<p>Les maisons de ce quartier, communes en gnral,
+ deux ou trois mnages, se composent d'une cour
+carre avec un logement sur chaque face. Ce logement,
+form d'une ou de deux chambres au plus, est une galerie
+sombre ne tirant le jour que d'une porte toujours
+ouverte. La porte est basse, et ne laisse entrer le soleil
+que lorsqu'il devient tout fait oblique, le matin ou
+le soir. Jamais la lumire n'y pntre autrement que
+par reflet; les murs sont noirs et enduits d'une sorte
+de bitume pais qui ressemble de longs dpts de
+fume, bien qu'en gnral on ne fasse de feu que dans
+la cour. Quant au plafond, perdu dans une obscurit
+perptuelle, il sert de retraite effrayante des animaux
+de toute sorte.</p>
+
+<p>Quand on entre dans ces cours vides, souilles d'ordures
+comme des cours d'tables, d'abord on ne voit
+personne; tout au plus une femme qui disparat dans
+le trou noir d'une porte, le bout du vtement tranant
+derrire au soleil. Seulement on entend un petit bruit
+sec et rgulier qui vient des chambres et qui ressemble
+ des coups de marteau de tapissier; puis, on
+aperoit vaguement, dress dans chaque chambre et
+dans le carr de lumire mesur par la porte, un vaste
+mtier debout, charpente bizarre, tout ray de fils<a name="page_160" id="page_160"></a>
+tendus, o l'on voit courir des doigts bruns, et passer
+les dents aigus d'un outil de fer semblable un
+peigne; enfin, peu peu, l'&oelig;il s'accoutumant aux
+tnbres du lieu, on finit par dcouvrir, derrire ce
+rideau de fils blancs, la forme un peu fantastique
+d'ouvrires, assises et tissant, et de grands yeux stupfis
+fixs sur vous.</p>
+
+<p>La fabrication des toffes n'est ici, surtout depuis la
+prise, qu'une industrie de mnage; encore se rduit-elle
+ des tissus grossiers et aux objets de premire
+ncessit; des haks de laine, des burnouss bas prix,
+et quelques djerbi, ou couvertures, tout unis.</p>
+
+<p>Quelquefois, plusieurs femmes ranges cte cte
+sont occupes la mme pice d'toffe; l'toffe est
+tendue dans la longueur de la chambre, le centre vis--vis
+la porte, les deux bouts dans l'obscurit; les
+femmes sont accroupies derrire, le dos au mur, les
+mains glissant travers la trame, ou frappant le tissu
+pour le serrer, les pieds parmi les cheveaux de laine,
+leurs nourrissons sur leurs genoux. La plus ge,
+assise l'cart, carde la laine brute, en la dchirant
+sur une large trille de fer. De maigres petites filles,
+plus ples encore que leurs mres, juches sur de
+hautes encoignures, filent avec une petite quenouille
+enjolive de plumes d'autruches et laissent, du bout
+de leurs doigts jaunes, pendre jusqu' terre le long fil
+qui se tord et se pelotonne autour du fuseau; d'autres
+le dvident. Il y a l de tout petits enfants couchs<a name="page_161" id="page_161"></a>
+dans les coins, nus, avec un lambeau de laine sur la
+figure, afin de les prserver des mouches. Mais, except
+ceux-ci que leur ge excuse de dormir, tout le monde
+travaille; seulement on parle peu; on voit la sueur qui
+perle sur ces fronts arides, et plus la chaleur est forte,
+plus les visages deviennent ples.</p>
+
+<p>Chaque mnage a dans la cour un coin particulier,
+o l'on fait le repas contre le mur noir de fume;
+puis, ct, la place o l'on mange. On y voit l'outre
+vide, l'outre gonfle, l'autre moiti vide contenant
+du lait qu'on laisse aigrir et que de temps en temps
+l'on vient battre; par terre, des plats de bois, des gamelles,
+quelques poteries grossires, des lambeaux de
+tellis, des restes de djerbi, des tessons, des os rongs,
+des pelures de lgumes, plus les dbris accumuls des
+repas. L-dessus, rpands des millions de mouches;
+mais en si grand nombre que le sol en est noir, et
+pour ainsi dire mouvant l'&oelig;il; fais-y descendre un
+large carr de soleil blanc qui excite et met en rumeur
+cet innombrable essaim; place en sentinelle au-dessus
+de la porte un chien jaune queue de renard, museau
+pointu, oreilles droites, qui aboie contre les
+passants, prt sauter sur la tte de ceux qui s'arrtent;
+imagine enfin l'indescriptible rsultat de ce
+soleil chauffant tant d'immondices, une chaleur
+atmosphrique peu prs constante en ce moment de
+40 ou 42, et peut-tre connatras-tu, moins les odeurs
+dont je te fais grce, les tranges domiciles o le lieutenant<a name="page_162" id="page_162"></a>
+N... et moi nous allons visiter nos amis.</p>
+
+<p>La journe s'coule ainsi dans le plus grand silence;
+le mari absent, les femmes au travail, les plus petits
+sommeillant, le chien veillant. Pas de chants, pas de
+bruit; on entend distinctement le bourdonnement des
+mouches qui continue, quand cesse le cliquetis des
+mtiers.</p>
+
+<p>Quelquefois, un pervier apparat dans le carr de
+ciel bleu compris entre les murs gris de la cour. Tout
+ coup, son ombre, qui flotte un moment sur le pav,
+fait lever la tte au chien de garde, et lui arrache un
+rauque aboiement. L'oiseau se laisse tomber, comme
+s'il tait mort, prend un dbris, donne un coup d'aile
+et remonte; il s'lve en formant de grands cercles;
+arriv trs haut, il se fixe. On le distingue encore,
+comme un point jaune tach de points obscurs, immobile,
+les ailes tendues, clou pour ainsi dire comme
+un oiseau d'or sur du bleu.</p>
+
+<p>Le soir venu, les fourneaux s'allument; les outres
+sont pleines, on prpare le repas; le mari rentre pour
+manger, et la famille se trouve un moment runie
+sous ce beau ciel de nuit, presque aussi lumineux que
+certains jours d'Europe.</p>
+
+<p>&mdash;Hier, aprs le dner, prcisment l'heure du
+sien, nous sommes entrs chez le chasseur d'autruches.
+Le soleil venait de se coucher; de petites fumes rousstres,
+d'odeur ftide, commenaient se rpandre au-dessus
+des terrasses. C'tait la seule odeur de repas<a name="page_163" id="page_163"></a>
+qui s'exhalt de toutes ces maisons o l'on soupait. Les
+rues devenaient dsertes; on n'y rencontrait plus que
+ce petit nombre d'individus de condition plus pauvre
+encore, qui ne soupent jamais, mme en temps de
+Rhamadan.</p>
+
+<p>Le vieux borgne tait en gaiet, et nous restmes
+avec lui plus de deux heures causer chasse. Le lieutenant
+N..., dont c'est aussi la passion, a quelque faiblesse
+pour ce vieux coureur de routes. Il va sans dire
+qu'il ne s'agit point de la chasse courre avec les
+<i>slougui</i>; notre homme n'a jamais pratiqu que la
+chasse pied, autrement dit l'afft. Il appartient
+cette classe, nombreuse ici, des pitons du dsert. En
+fait de monture, il est douteux qu'il en connaisse
+d'autre que le dromadaire; il ne porte point aux
+jambes la marque des cavaliers; d'ailleurs, quand il
+parle de son quipage de chasse, et dans la pantomime
+intraduisible dont il accompagne ses rcits,
+il n'est jamais question que de ceci et de cela,
+comme il dit, en montrant sa jambe valide et son bon
+&oelig;il.</p>
+
+<p>En homme qui vient du pays des autruches, il
+affecte pour celui-ci un mpris lgitime. Les autruches,
+en effet, y sont rares, et ne font qu'y apparatre au
+moment des fortes chaleurs, quand, l'eau venant
+manquer dans tout le Sud, la soif les oblige se disperser
+pour trouver des sources. Il en vient alors jusqu'
+Rass-el-Aoun, non pas se fixer, mais y faire des<a name="page_164" id="page_164"></a>
+pointes la nuit. Vers la mme poque, on en rencontre
+un peu partout dans les environs; l'est, aux
+fontaines d'<i>El-Assafia</i>; l'ouest, et sur la route du
+Djebel-Amour, vers les taillis sablonneux de <i>Recheg</i>;
+mais c'est par hasard, irrgulirement; il faut les
+guetter et revenir souvent pour une occasion toujours
+douteuse. En revanche, la gazelle abonde sur toute la
+ligne des K'sours, partout o il y a un peu d'herbe,
+surtout des romarins. Tu connais le got des gazelles
+pour certaines plantes odorantes de ce climat, et le
+genre de produit qu'on recueille sur les terrains
+qu'elles frquentent. Ces petites boulettes brunes, et
+parfumes plus ou moins, suivant la qualit des
+plantes dont elles se nourrissent, sont fort apprcies
+des Arabes; on les mle au tabac, on les brle en
+guise de pastilles; l'odeur en est cre, mais rappelle
+le musc. Il suffit de passer le soir devant le caf de
+notre ami <i>Djeridi</i>, pour apprendre qu'El-Aghouat est
+au centre d'un pays de gazelles. C'est sur ce gibier,
+assez mesquin en comparaison de l'autre, que notre
+chasseur est oblig de se rabattre depuis son sjour
+ici, sjour qu'il a l'air de considrer comme un exil ou
+comme un emprisonnement.</p>
+
+<p>Mais, comme un vieux soldat qui, dans un temps
+d'escarmouches, se consolerait en racontant les
+grandes guerres qu'il a faites jadis, notre ami se rajeunissait
+en nous parlant des autruches, et quand il
+disait <i>delim</i> (l'autruche mle), on comprenait, son<a name="page_165" id="page_165"></a>
+accent, qu'il estimait, alors seulement, citer une aventure
+digne de lui.</p>
+
+<p>Pour peu que l'imagination s'en mle, il est ais, je
+te le jure, de faire un merveilleux voyage en compagnie
+d'un pareil conteur. Quant moi, j'entrevoyais,
+en l'coutant, des m&oelig;urs, des tableaux, tout un pays
+encore nouveau, tout ce monde merveilleux et lointain
+que jamais je ne connatrai. Des rgions plus mornes
+encore que celles-ci; de longues marches sans eau,
+sans routes, sans bois, sans abri; puis les dunes
+chaudes, les <i>areq</i>, o l'oiseau dpose ses &oelig;ufs; et
+l des traces aussi larges que celles du lion et bizarres;
+puis l'embuscade pendant le jour avec le soleil, pendant
+la nuit avec ses longues veilles; et toujours le
+mme silence; quelquefois, plusieurs journes de suite
+passes dans le sable enflamm attendre une nuit
+propice; ce point imperceptible d'un petit homme
+blotti dans le grand espace et guettant: par-dessus
+tout, enfin, cette lutte hroque entre une passion de
+sauvage et le dsert tout entier qui conspire le
+dcourager.</p>
+
+<p>Le vieux borgne mettait lui-mme ces grandes
+scnes en action, sa manire, et quoique ce ft
+d'une faon grotesque, en vrit l'on voyait tout. Le
+long djerid qui lui sert de canne lui tenait lieu de
+fusil. Il partait, de sa bonne jambe, tombant sur la
+mauvaise, et se relevant de l'une sur l'autre chaque
+pas, comme par un lan. On oublie qu'il boite, tant il<a name="page_166" id="page_166"></a>
+y a d'nergie dans son allure et d'lasticit dans ce
+pied invalide; on dirait d'un ressort fait pour acclrer
+sa marche et dont chaque impulsion le porte irrsistiblement
+en avant. Surtout, on admet qu'il puisse aller
+loin, car cette singulire infirmit a l'air de le rendre
+infatigable. Il avait son hak tordu derrire l'oreille,
+et, de son &oelig;il unique qui le force se retourner plus
+frquemment d'un ct que de l'autre, de ses narines
+ouvertes, de ses oreilles tendues au vent, il semblait
+interroger les bruits, les odeurs, les traces. Tout
+coup il se laissa tomber plat ventre, son arme
+colle au corps, et pendant un moment il ne bougea
+plus.</p>
+
+<p>N'oublie pas le lieu de la scne: c'tait deux pas
+du cercle des femmes et dans le coin de la cour o la
+famille avait pris son repas. Le feu, aliment avec des
+fientes de chameaux, faute de bois, ne jetait plus que
+de maigres lueurs. Les femmes ranges autour, et je
+ne sais par quelle habitude, car malgr la nuit on
+touffait, le regardaient tristement s'teindre avec des
+yeux fixes qu'on devinait sans trop les voir. A peine
+apercevait-on, un peu au del, les enfants couchs
+prs du mur et dormant. Le plus profond silence
+rgnait dans la cour, et ni le lieutenant, ni moi,
+n'avions envie de l'interrompre.</p>
+
+<p>Aprs un moment d'immobilit complte, le vieux
+chasseur se souleva sur un coude, et se mit ramper,
+le menton fleur de terre, allong comme un reptile;<a name="page_167" id="page_167"></a>
+insensiblement, le bton passa dans sa main gauche;
+on le vit ajuster longtemps, prudemment, avec la certitude
+d'un homme qui entend ne pas manquer un
+coup si rare; enfin, il fit feu, en imitant l'explosion
+par un: boum! pouss d'un voix de tonnerre. En un
+clair il fut debout et se mit bondir. L, je le crus
+fou, tant il mettait d'action dans son rle. Il imitait
+la fois la bte blesse qui fuit et le chasseur qui court
+aprs elle; de son burnouss, qu'il agitait deux mains,
+il reprsentait l'immense envergure de l'oiseau et le
+mouvement des ailes battant pesamment la terre; enfin,
+jetant un petit cri d'angoisse, de joie, de possession,
+il prit un dernier lan et sembla donner tte
+baisse contre la bte; puis, se retournant vers nous,
+il partit d'un grand clat de rire.</p>
+
+<p>On voyait luire ses petits yeux devenus couleur de
+braise, et, dans ses mchoires ouvertes tout coup par
+ce large accs de gaiet, je vis luire des dents pareilles
+ des crocs de carnassiers.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous de cet animal-l? me demanda
+le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que tout borgne et tout boiteux qu'il est,
+ce doit tre un rude chasseur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! on ne sait pas, me dit le lieutenant; le
+plus clair de son affaire, c'est qu'il a du plomb dans le
+corps.</p>
+
+<p>Il y avait l, dans la cour, un peu l'cart, un
+homme burnouss qui venait d'entrer pendant la<a name="page_168" id="page_168"></a>
+scne et se tenait assis sans souffler mot. Ce ne fut
+qu'au moment de sortir que nous le reconnmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi, <i>Tahar</i>; bonsoir, lui dit le lieutenant.
+Qui est-ce qui garde les eaux?</p>
+
+<p>Le vieillard se leva, rpondit que c'tait un tel, nous
+dit bonsoir, et se rassit.</p>
+
+<p>Quant au chasseur, il nous accompagna jusque
+dans la rue, en appelant sur nous toutes les bndictions
+du ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que le gardien des eaux est de la famille?
+demandai-je quand nous fmes seuls.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le frre du borgne, me rpondit le lieutenant.
+On ne s'en douterait gure, n'est-ce pas? Encore
+un migr rentr; mais celui-l, c'est un brave
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;La premire fois que nous nous sommes rencontrs,
+c'tait le 4 dcembre, la nuit, l-bas, dans
+ce petit enclos, prs de <i>Bab-el-Chettet</i>, o je vous ai
+dit qu'on avait fait un accroc ma capote. La bataille
+tait finie dans la ville; on ne tirait plus que dans les
+palmiers. Ils taient l embusqus derrire un mur,
+lui, Tahar, son fils, et un autre vieux. Ils firent feu
+ensemble et se sauvrent. Je dis mon sergent: Tire
+au jeune. Le jeune homme roula comme un livre,
+puis se releva et se mit courir. La nuit venait; on
+sonnait le ralliement; il tait inutile de le poursuivre.
+Le troisime tant bless mort, nous n'emes que<a name="page_169" id="page_169"></a>
+Tahar. Il ne voulait pas se rendre; la fin, je lui fis
+entendre raison, et il se laissa emmener. Mais le lendemain,
+il avait fil, et je me dis qu'il avait bien fait.</p>
+
+<p>Deux mois aprs, on le trouva rdant dans les environs;
+il tait en loques et n'avait plus de chaussures;
+le pauvre vieux cherchait son fils. On lui fit
+grce; et son frre tant dj rentr, il alla demeurer
+chez lui.</p>
+
+<p>Depuis, je lui ai fait avoir son emploi. On lui a dit
+de se tenir tranquille; que son fils tait enterr avec
+les autres; et qu'il n'y avait pas moyen de le lui
+rendre;&mdash; moins qu'il ne se soit tran, ajouta le
+lieutenant; car on en a trouv plus d'un sur la colline,
+l-bas; et je sais qu'il y a quatorze corps dans le rocher
+aux chiens, que personne n'a ramasss.</p>
+
+<p>Au moment o nous nous sparions, quelqu'un
+passa prs de nous et nous dit bonsoir d'une voix
+charmante. C'tait Aoumer, le joueur de flte, qui
+descendait nonchalamment la place, se dirigeant vers
+les cafs. Il tait tout en blanc, sans burnouss, et
+portait son hak relev l'gyptienne; son air
+comme sa voix, on et dit une femme. Il allait
+achever sa nuit chez <i>Djeridi</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ya Aoumer</i>, as-tu ta flte? lui cria le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sidi, rpondit de loin Aoumer.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, suivons-le, dis-je, et si nous ne tenons pas
+plus l'un que l'autre rentrer chez nous, restons chez
+Djeridi le plus tard possible.<a name="page_170" id="page_170"></a></p>
+
+<p>Aoumer est un type peu commun. De tous les jeunes
+beaux de la ville, c'est le plus la mode et le plus
+avenant. Il a de la grce et du feu; chose plus rare, il
+a de la nonchalance et de la gaiet; une grande
+bouche, un beau teint, peu de barbe, des yeux faits
+pour sourire; avec cela, l'air d'tre toujours en bonne
+fortune. On le dit fidle, ardent, brave, excellent
+soldat et trs brillant cavalier. Mais sa vraie place est
+au caf maure, o nous le voyons chaque soir, nglig
+de tenue, pli par son jene, jouant avec des langueurs
+tranges de sa flte de roseau, ou dansant, en se
+faisant accompagner de la voix, la danse molle des
+almes du Sud. A cheval, il perd son charme de
+musicien et de danseur, et ressemble trop tout le
+monde. Je ne sais quel point la poudre peut l'enivrer,
+mais il est positif que le son de sa flte a sur lui des
+effets puissants. Sa propre musique est celle qu'il
+prfre; il aime s'en griser.</p>
+
+<p>On prenait beaucoup de caf dans la rue voisine;
+et, malgr l'heure avance, il y avait foule la porte
+de Djeridi; c'est--dire qu'on y voyait sur deux bancs
+de pierre et moiti du ct du caf, moiti du ct de
+l'choppe tabac&mdash;Djeridi fait ce double commerce&mdash;une
+douzaine de figures toutes en blanc, toutes
+une tasse ct d'elles, quelques-unes fumant la
+cigarette, toutes exhalant une odeur de <i>sbed</i>, de musc
+ou de benjoin, et leurs pieds nus se touchant d'un bord
+ l'autre de la rue, tant la rue est troite. Je t'ai dit que<a name="page_171" id="page_171"></a>
+le caf de Djeridi est le cercle le mieux frquent d'El-Aghouat,
+ou, si tu veux, celui des jeunes, des parfums
+et des fringants. On y fume un peu plus
+qu'ailleurs; on s'y amuse un peu plus tard.</p>
+
+<p>L'choppe tabac tait ferme; le caf lui-mme
+n'tait gure clair que par le reflet rouge du
+fourneau: il tait prs de minuit. Un vent trs doux
+faisait bruire, au bout de la rue, deux ou trois palmiers
+dont on voyait vaguement les ventails noirs se
+mouvoir sur le ciel violet constell de diamants. La
+voie lacte passait au-dessus de nos ttes dans la
+longueur de la rue; il en descendait comme une sorte
+de demi-clair de lune.</p>
+
+<p>Aoumer joua de sa flte, d'abord assez froidement,
+puis avec plus d'me, et bientt avec une passion sans
+gale. Je voyais seulement le balancement de son
+corps et de ses bras, et les mouvements trangement
+amoureux de sa tte; pendant une heure qu'il joua
+sans s'interrompre, tantt plus fort, tantt avec des
+sons si faibles qu'on et cru que son souffle expirait,
+on n'entendit pas un bruit, pas une parole; peine
+s'apercevait-on que Djeridi allait et venait prenant les
+tasses ou les rapportant pleines; il avait t ses
+sandales et marchait comme marchent les Arabes
+quand ils craignent de faire du bruit; de temps en
+temps seulement, la voix languissante d'un chanteur,
+inspir par de si doux airs, se mlait en sourdine aux
+tendres roucoulements du roseau.<a name="page_172" id="page_172"></a></p>
+
+<p>L'heure tait en effet si belle, la nuit si tranquille,
+un si calmant clat descendait des toiles, il y avait
+tant de bien-tre se sentir vivre et penser dans un
+tel accord de sensations et de rves, que je ne me
+rappelle pas avoir t plus satisfait de ma vie, et que
+je trouvais, moi aussi, la musique d'Aoumer admirable.</p>
+
+<p>Le lieutenant fumait gravement sa cigarette, la tte
+appuye au mur; je voyais son grand front nu et poli,
+sa rude figure et ses yeux ferms comme s'il rflchissait.</p>
+
+<p>Je me penchai vers lui et je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;A quoi pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;A rien, me rpondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et que dites-vous de cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'on s'y habitue. Mon cher ami, reprit-il,
+si toutes les nuits o il a fait chaud, o j'ai veill
+dehors, o je me suis trouv peu prs bien, j'avais
+pens quelque chose, je serais devenu un trop grand
+philosophe pour un soldat.</p>
+
+<p>Puis il interrompit Aoumer pour lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit Aoumer, si tu dansais un peu?</p>
+
+<p>Aoumer passa sa flte son voisin, se voila la
+moiti du visage, depuis le menton jusqu'au nez,
+dnoua son charpe de mousseline et la fit descendre
+sur ses pieds comme une robe; puis, prenant de
+chaque main un des bouts de son foulard, il se mit
+danser.<a name="page_173" id="page_173"></a></p>
+
+<p>La danse d'Aoumer est exactement celle des
+femmes, avec certaines parodies dont les indulgents
+spectateurs parurent se divertir beaucoup.</p>
+
+<p>Peu peu cependant la pantomime se ralentit et les
+chants s'puisrent; quelques-uns de nos amis s'en
+allrent, d'autres s'tendirent sur les bancs; Djeridi
+ronflait depuis longtemps en travers de la rue, touchant
+ la fois de la tte et des pieds le seuil de ses
+deux boutiques. La nuit devenait plus frache; on sentait
+courir dans l'air quelque chose de pareil des
+frissons. Je regardai l'heure ma montre, il tait trois
+heures et demie.</p>
+
+<p>&mdash;Allons dormir, me dit le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;O a? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Sur la place, si vous voulez.</p>
+
+<p>Et prenant dans la boutique de Djeridi une natte
+pour chacun de nous, nous allmes achever notre nuit
+sur la place d'armes.</p>
+
+<p class="date">
+Juin 1853.<br />
+</p>
+
+<p>Le temps est magnifique. La chaleur s'accrot rapidement,
+mais elle ne fait encore que m'exciter au lieu
+de m'abattre. Depuis huit jours, aucun nuage n'a paru
+sur tout l'horizon. Le ciel est de ce bleu ardent et strile
+qui fait penser aux longues scheresses. Le vent,
+fix l'est et presque aussi chaud que l'air, souffle par
+intermittences le matin et le soir, mais toujours trs<a name="page_174" id="page_174"></a>
+faible, et comme pour entretenir seulement dans les
+palmes un doux balancement pareil celui du <i>panka</i>
+indien. Depuis longtemps, tout le monde a pris les
+vestes lgres, les coiffures larges bords; on ne vit
+plus qu' l'ombre. Je ne puis cependant me rsoudre
+ faire la sieste; ce serait perdre un des plus beaux
+moments de la journe, et pour un mdiocre plaisir,
+car ma chambre est dcidment, de tous les lieux que
+je frquente ici, le moins agrable occuper, et cela,
+pour toutes sortes de raisons que je t'expliquerai un
+soir o je n'aurai rien de mieux faire que de me
+plaindre. Bref, et quoi qu'on fasse autour de moi pour
+me conseiller les douceurs du repos l'ombre, je m'y
+refuse, et n'en continue pas moins de vivre, avec les
+lzards, dans les sables, sur les hauteurs, ou de courir
+la ville en plein midi.</p>
+
+<p>Les Sahariens adorent leur pays, et, pour ma part,
+je serais bien prs de justifier un sentiment si passionn,
+surtout quand s'y mle l'attachement au sol
+natal. Les trangers, ceux du Nord, en font au contraire
+un pays redoutable, o l'on meurt de nostalgie,
+quand ce n'est pas de chaleur ou de soif. Quelques-uns
+s'tonnent de m'y voir, et, presque unanimement, on
+me dtournait de m'y arrter plus de quelques jours,
+sous peine d'y perdre mon temps, ma peine, ma sant
+et, ce qui est pis, tout mon bon sens. Au demeurant
+ce pays, trs simple et trs beau, est peu propre
+charmer, je l'avoue, mais, si je ne me trompe, il est<a name="page_175" id="page_175"></a>
+aussi capable d'mouvoir fortement que n'importe
+quelle contre du monde. C'est une terre sans grce,
+sans douceurs, mais svre, ce qui n'est pas un tort,
+et dont la premire influence est de rendre srieux,
+effet que beaucoup de gens confondent avec l'ennui.
+Un grand pays de collines expirant dans un pays plus
+grand encore et plat, baign d'une ternelle lumire;
+assez vide, assez dsol pour donner l'ide de cette
+chose surprenante qu'on appelle le dsert; avec un
+ciel toujours peu prs semblable, du silence, et, de
+tous cts, des horizons tranquilles. Au centre, une
+sorte de ville perdue, environne de solitude; puis un
+peu de verdure, des lots sablonneux, enfin quelques
+rcifs de calcaires blanchtres ou de schistes noirs, au
+bord d'une tendue qui ressemble la mer;&mdash;dans
+tout cela, peu de varit, peu d'accidents, peu de nouveauts,
+sinon le soleil qui se lve sur le dsert et va
+se coucher derrire les collines, toujours calme, dvorant
+sans rayons; ou bien des bancs de sable qui ont
+chang de place et de forme aux derniers vents du
+sud. De courtes aurores, des midis plus longs, plus
+pesants qu'ailleurs, presque pas de crpuscule; quelquefois,
+une expansion soudaine de lumire et de chaleur,
+des vents brlants qui donnent momentanment
+au paysage une physionomie menaante et qui peuvent
+produire alors des sensations accablantes; mais, plus
+ordinairement, une immobilit radieuse, la fixit un
+peu morne du beau temps, enfin une sorte d'impassibilit<a name="page_176" id="page_176"></a>
+qui, du ciel, semble tre descendue dans les
+choses, et des choses, avoir pass dans les visages.</p>
+
+<p>La premire impression qui rsulte de ce tableau
+aident et inanim, compos de soleil, d'tendue et de
+solitude, est poignante et ne saurait tre compare
+aucune autre. Peu peu cependant, l'&oelig;il s'accoutume
+ la grandeur des lignes, au vide de l'espace, au dnment
+de la terre, et si l'on s'tonne encore de quelque
+chose, c'est de demeurer sensible des effets aussi peu
+changeants, et d'tre aussi vivement remu par les
+spectacles, en ralit les plus simples.</p>
+
+<p>Jusqu' prsent, je n'ai rien vu d'exagr ni de violent
+qui rponde l'ide extraordinaire qu'on se fait communment
+de ce pays. Il n'y a qu'un degr de plus dans la
+lumire; et le ciel, pour tre plus limpide et plus profond
+qu' Alger, ne m'a pas caus le moindre tonnement.
+C'est un ciel de pays sec et chaud, tout diffrent&mdash;j'insiste
+avec intention sur cette remarque,&mdash;de
+celui de l'gypte, sol arros, inond et chauff tout
+la fois, qui possde un grand fleuve, de vastes lagunes,
+o les nuits sont toujours humides, o la terre est en
+continuelle transpiration. Celui-ci est clair, aride, invariable;
+le contact des terrains fauves ou blancs, des
+montagnes roses, le maintien d'un bleu franc dans sa
+plus grande tendue; et quand il se dore l'oppos du
+soleil couchant, la base est violette et peine plombe.
+Je n'ai pas vu non plus de beaux mirages. Excepte
+pendant le sirocco, l'horizon se montre toujours distinct<a name="page_177" id="page_177"></a>
+et se dtache du ciel; il y a seulement une dernire
+rayure d'un bleu tendre qui, le matin, s'accuse
+vigoureusement, mais qui, dans le milieu du jour, se
+confond un peu avec le ciel, et qui semble trembler
+dans la fluidit de l'air. Vers le plein sud, dans la
+direction du M'zab et une grande distance, on aperoit
+une ligne ingale forme par des bois de tamarins.
+Un faible mirage, qui tous les jours se produit dans
+cette partie du dsert, fait paratre ces bois plus prs
+et plus grands; encore l'illusion est-elle peu frappante,
+et faut-il tre averti pour s'en rendre compte.</p>
+
+<p>C'est sur les hauteurs, le plus souvent au pied de la
+tour de l'Est, en face de cet norme horizon libre de
+toutes parts, sans obstacles pour la vue, dominant
+tout, de l'est l'ouest, du sud au nord; montagnes,
+ville, oasis et dsert, que je passe mes meilleures
+heures, celles qui seront un jour pour moi les plus
+regrettables. J'y suis le matin, j'y suis midi, j'y retourne
+le soir; j'y suis seul et n'y vois personne, hormis
+de rares visiteurs qui s'approchent, attirs par le
+signal blanc de mon ombrelle, et sans doute tonns
+du got que j'ai pour ces lieux levs. C'est une sorte
+de plate-forme entoure de murs hauteur d'appui, o
+l'on parvient, du ct de la ville, par une pente assez
+roide, encombre de rochers, mais sans issue du ct
+sud, et d'o l'on tomberait presque pic dans les jardins.
+A l'heure o j'arrive, un peu aprs le lever du
+soleil, j'y trouve une sentinelle indigne encore endormie<a name="page_178" id="page_178"></a>
+et couche contre le pied de la tour. Presque
+aussitt, on vient la relever, car ce poste n'est gard
+que la nuit. A cette heure-l, le pays tout entier est
+rose, d'un rose vif, avec des fonds fleur de pcher; la
+ville est crible de points d'ombre, et quelques petits
+marabouts blancs, rpandus sur la lisire des palmiers,
+brillent assez gaiement dans cette morne campagne
+qui semble, pendant un court moment de fracheur,
+sourire au soleil levant. Il y a dans l'air de
+vagues bruits et je ne sais quoi de presque chantant
+qui fait comprendre que tous les pays du monde ont le
+rveil joyeux.</p>
+
+<p>Alors, et presque la mme minute, tous les jours,
+on entend arriver du Sud d'innombrables chuchotements
+d'oiseaux. Ce sont les <i>gangas</i> qui viennent du
+dsert et vont boire aux sources. Ils passent au-dessus
+de la ville, diviss par bandes, et, pour ainsi dire, par
+petits bataillons. Ils ont le vol rapide; on distingue le
+battement prcipit de leurs ailes aigus, et leur cri
+bizarre et tumultueux se ralentit ou s'acclre avec
+leur vol. J'prouve une motion vritable reconnatre
+de loin leur avant-garde; je compte les lgions
+qui se succdent; il y en a presque toujours le mme
+nombre; ils filent toujours dans le mme sens, du sud
+au nord, et m'arrivent par la diagonale de la ville.
+Leur plume, colore par le soleil, couvre un moment
+le ciel bleu de paillettes lumineuses; je les suis de
+l'&oelig;il du ct de Rass-el-Aoun; je les perds de vue<a name="page_179" id="page_179"></a>
+quand ils ont atteint la moiti de l'oasis, mais je continue
+souvent de les entendre, jusqu'au moment o la
+dernire bande est descendue l'abreuvoir. Il est alors
+six heures et demie. Une heure aprs, les mmes cris
+se rveillent tout coup dans le nord; les mmes
+bandes repassent une une sur ma tte, dans le mme
+ordre, en nombre gal, et, l'une aprs l'autre, regagnent
+leurs plaines dsertes; cette fois seulement, au
+lieu de cesser brusquement, le bruit s'affaiblit, diminue,
+et par degrs s'vanouit dans le silence.&mdash;On
+peut dire que la matine est finie; et la seule heure
+peu prs riante de la journe s'est coule entre l'aller
+et le retour des <i>gangas</i>. Le paysage, de rose qu'il
+tait, est dj devenu fauve; la ville a beaucoup moins
+de petites ombres; elle devient grise mesure que le
+soleil s'lve; mesure qu'il s'claire davantage, le
+dsert parat s'assombrir; les collines seules restent
+rougetres. S'il y avait du vent, il tombe; des exhalaisons
+chaudes commencent se rpandre dans l'air,
+comme si elles montaient des sables. Deux heures
+aprs, on entend sonner la retraite; tout mouvement
+cesse la fois, et au dernier son du clairon, c'est le
+midi qui commence.</p>
+
+<p>A cette heure-l, je n'ai plus craindre aucune
+visite, car personne autre que moi n'aurait l'ide de
+s'aventurer l-haut. Le soleil monte, abrgeant
+l'ombre de la tour, et finit par tre directement sur
+ma tte. Je n'ai plus que l'abri troit de mon parasol,<a name="page_180" id="page_180"></a>
+et je m'y rassemble; mes pieds posent dans le sable ou
+sur des grs tincelants; mon carton se tord ct de
+moi sous le soleil; ma bote couleurs craque, comme
+du bois qui brle. On n'entend plus rien. Il y a l
+quatre heures d'un calme et d'une stupeur incroyables.
+La ville dort au-dessous de moi, muette et comme une
+masse alors toute violette, avec ses terrasses vides, o
+le soleil claire une multitude de claies pleines de
+petits abricots roses, exposs l pour scher;&mdash; et
+l, quelques trous noirs marquent des fentres, des
+portes intrieures, et de minces lignes d'un violet fonc
+indiquent qu'il n'y a plus qu'une ou deux raies
+d'ombre dans toutes les rues de la ville. Un filet de
+lumire plus vive, qui borde le contour des terrasses,
+aide distinguer les unes des autres toutes ces constructions
+de boue, amonceles plutt que bties sur
+leurs trois collines.</p>
+
+<p>De chaque ct de la ville s'tend l'oasis, aussi
+muette et comme endormie de mme sous la pesanteur
+du jour. Elle parat toute petite, et se presse
+contre les deux flancs de la ville, avec l'air de vouloir
+la dfendre au besoin, plutt que l'gayer. Je l'embrasse
+en entier: elle ressemble deux carrs de
+feuilles envelopps d'un long mur, comme un parc, et
+dessins crment sur la plaine strile. Bien que
+divise par compartiments en une multitude de petits
+vergers, tous galement clos de murs, vue de cette
+hauteur, elle apparat comme une nappe verte; on ne<a name="page_181" id="page_181"></a>
+distingue aucun arbre, on remarque seulement comme
+un double tage de forts: le premier, de massifs
+ttes rondes; le second, de bouquets de palmes. De
+loin en loin, quelques maigres carrs d'orge, dont il
+ne reste plus aujourd'hui que le chaume, forment,
+parmi les feuillages, des parties rases d'un jaune
+ardent; ailleurs, et dans de rares clairires, on voit
+poindre une terre sche, poudreuse et couleur de
+cendre. Enfin, du ct sud, quelques bourrelets de
+sable, amasss par le vent, ont pass par-dessus le
+mur d'enceinte; c'est le dsert qui essaye d'envahir les
+jardins. Les arbres ne remuent pas; on devine, dans
+l'paisseur de la fort, certaines troues sombres o
+l'on peut supposer qu'il y a des oiseaux cachs, et qui
+dorment en attendant leur second rveil du soir.</p>
+
+<p>C'est aussi l'heure, je l'avais remarqu ds le jour
+de mon arrive, o le dsert se transforme en une
+plaine obscure. Le soleil, suspendu son centre,
+l'inscrit dans un cercle de lumire dont les rayons
+gaux le frappent en plein, dans tous les sens et partout
+ la fois. Ce n'est plus ni de la clart, ni de
+l'ombre; la perspective indique par les couleurs
+fuyantes cesse peu prs de mesurer les distances,
+tout se couvre d'un ton brun, prolong sans rayure,
+sans mlange; ce sont quinze ou vingt lieues d'un
+pays uniforme et plat comme un plancher. Il semble
+que le plus petit objet saillant y devrait apparatre,
+pourtant on n'y dcouvre rien; mme, on ne saurait<a name="page_182" id="page_182"></a>
+plus dire o il y a du sable, de la terre ou des parties
+pierreuses, et l'immobilit de cette mer solide devient
+alors plus frappante que jamais. On se demande, en le
+voyant commencer ses pieds, puis s'tendre, s'enfoncer
+vers le sud, vers l'est, vers l'ouest, sans route
+trace, sans inflexion, quel peut tre ce pays silencieux,
+revtu d'un ton douteux qui semble la couleur
+du vide; d'o personne ne vient, o personne ne s'en
+va, et qui se termine par une raie si droite et si nette
+sur le ciel;&mdash;l'ignort-on, on sent qu'il ne finit pas
+l et que ce n'est, pour ainsi dire, que l'entre de la
+haute mer.</p>
+
+<p>Alors, ajoute toutes ces rveries le prestige des
+noms qu'on a vus sur la carte, des lieux qu'on sait tre
+l-bas, dans telle ou telle direction, cinq, dix,
+vingt, cinquante journes de marche, les uns connus,
+les autres seulement indiqus, puis d'autres de plus en
+plus obscurs:&mdash;d'abord, droit au plein sud, les
+<i>Beni-Mzab</i>, avec leur confdration de sept villes,
+dont trois sont, dit-on, aussi grandes qu'Alger, qui
+comptent leurs palmiers par cent mille et nous apportent
+leurs dattes, les meilleures du monde; puis les
+<i>Chambaa</i>, colporteurs et marchands, voisins du <i>Touat</i>;&mdash;puis
+le <i>Touat</i>, immense archipel saharien, fertile,
+arros, populeux, qui confine aux <i>Touareks</i>; puis les
+<i>Touareks</i>, qui remplissent vaguement ce grand pays
+de dimension inconnue dont on a fix seulement les
+extrmits, <i>Tembektou</i> et <i>Ghadmes</i>, <i>Timimoun</i> et le<a name="page_183" id="page_183"></a>
+<i>Haoussa</i>; puis, le pays ngre dont on n'entrevoit que
+le bord; deux ou trois noms de villes, avec une capitale
+comme pour un royaume; des lacs, des forts,
+grande mer gauche, peut-tre de grands fleuves, des
+intempries extraordinaires sous l'quateur, des produits
+bizarres, des animaux monstrueux, des moutons
+ poils, des lphants; et puis quoi? plus rien de distinct,
+des distances qu'on ignore, une incertitude, une
+nigme. J'ai devant moi le commencement de cette
+nigme, et le spectacle est trange sous ce clair
+soleil de midi. C'est ici que je voudrais voir le sphinx
+gyptien.</p>
+
+<p>On a beau regarder tout autour de soi, prs ou
+loin, on ne distingue rien qui bouge. Quelquefois, par
+hasard, un petit convoi de chameaux chargs apparat,
+comme une file de points noirtres, montant
+avec lenteur les pentes sablonneuses; on l'aperoit
+seulement quand il aborde aux pieds des collines. Ce
+sont des voyageurs; qui sont-ils? d'o viennent-ils? Ils
+ont travers, sans qu'on les ait vus, tout l'horizon que
+j'ai sous les yeux.&mdash;Ou bien, c'est une trombe de
+sable qui tout coup se dtache du sol comme une
+mince fume, s'lve en spirale, parcourt un certain
+espace incline sous le vent, puis s'vapore au bout de
+quelques secondes.</p>
+
+<p>La journe est lente s'couler; elle finit, comme
+elle a commenc, par des demi-rougeurs, un ciel
+ambr, des fonds qui se colorent, de longues flammes<a name="page_184" id="page_184"></a>
+obliques qui vont empourprer leur tour les montagnes,
+les sables, les rochers de l'est; l'ombre s'empare
+du ct du pays que la chaleur a fatigu pendant
+l'autre moiti du jour; tout semble un peu soulag.
+Les moineaux et les tourterelles se mettent chanter
+dans les palmiers; il se fait comme un mouvement de
+rsurrection dans la ville; on voit des gens qui se
+montrent sur les terrasses et viennent secouer les
+claies; on entend des voix d'animaux sur les places,
+des chevaux qu'on mne boire et qui hennissent, des
+chameaux qui beuglent; le dsert ressemble une
+plaque d'or; le soleil descend sur des montagnes violettes,
+et la nuit s'apprte venir.</p>
+
+<p>Quand je rentre, aprs une journe passe ainsi,
+j'prouve comme une certaine ivresse cause, je crois,
+par la quantit de lumire que j'ai absorbe pendant
+cette immersion solaire de plus de douze heures, et je
+suis dans un tat d'esprit que je voudrais te bien
+expliquer.</p>
+
+<p>C'est une sorte de clart intrieure qui demeure,
+aprs le soir venu, et se rfracte encore pendant mon
+sommeil. Je ne cesse pas de rver de lumire; je
+ferme les yeux et je vois des flammes, des orbes rayonnants,
+ou bien de vagues rverbrations qui grandissent,
+pareilles aux approches de l'aube; je n'ai,
+pour ainsi dire, pas de nuit. Cette perception du jour,
+mme en l'absence du soleil, ce repos transparent travers
+de lueurs comme les nuits d't le sont de mtores,<a name="page_185" id="page_185"></a>
+ce cauchemar singulier qui ne m'accorde aucun
+moment d'obscurit, tout cela ressemble beaucoup la
+fivre. Pourtant je ne ressens aucune fatigue; je devais
+m'y attendre, et je ne m'en plains pas.</p>
+
+<p class="date">
+La nuit, fin de juin 1853.<br />
+</p>
+
+<p>Cher ami, j'ai eu peur aujourd'hui, car, pendant
+une heure, je me suis cru aveugle. Est-ce la suite des
+derniers jours du soleil? Faut-il m'en prendre au vent
+du dsert qui souffle depuis trois fois vingt-quatre
+heures sans relche et qui met du feu dans le sang?
+Est-ce fatigue de l'&oelig;il, fatigue de tte? De tout un
+peu, je crois.</p>
+
+<p>J'tais sur une terrasse au-dessus de l'oasis, en vue
+du dsert, au plein sud, peignant malgr le vent, malgr
+le sable, malgr les dalles qui me brlaient les
+pieds, les murs qui me brlaient le dos, ma bote
+couleurs qui ne tenait pas sur mes genoux, peignant,
+comme tu te l'imagines, avec des couleurs l'tat de
+mortier, tant elles taient mles de sable.</p>
+
+<p>J'ai commenc par voir tout bleu, puis j'ai vu
+trouble; au bout de cinq minutes, je ne voyais plus du
+tout.&mdash;Le dsert tait extraordinaire; chaque instant
+une nouvelle trombe de poussire passait sur
+l'oasis et venait s'abattre sur la ville; toute la fort de
+palmiers s'aplatissait alors comme un champ de bl.</p>
+
+<p>J'attendis un quart d'heure, toujours assis, les yeux<a name="page_186" id="page_186"></a>
+ferms pour essayer l'effet d'un peu de repos; et ne
+faisant plus qu'entendre le bruit sinistre du vent dans
+cette masse de feuilles et de palmes. Ce temps pass,
+j'ouvris les yeux; j'tais dcidment presque aveugle;
+ peine me resta-t-il assez de vue pour fermer ma
+bote, descendre, en me cramponnant, l'escalier en
+ruines et rentrer chez moi pour ainsi dire, ttons.</p>
+
+<p>En reconnaissant mon pas dans la cour, mon cheval
+se mit hennir. Mon domestique franais, couch
+dans l'curie, malade depuis trois jours et accabl par
+ce temps funeste, me cria: Est-ce vous, Monsieur?&mdash;Oui,
+c'est moi, lui dis-je, ne bougez pas.&mdash;Quant
+Ahmet, il est absent par cong jusqu' demain.</p>
+
+<p>En cet tat d'abandon, ma maison me parut lugubre.
+J'entendis, en entrant dans ma chambre, l'insupportable
+bourdonnement des mouches et le bruit de
+souris qui s'enfuyaient autour de moi. Il y faisait une
+chaleur asphyxiante; je pris mon couteau, et je fendis
+toutes mes vitres de toile; puis, je n'eus que la force
+de me jeter sur ma sangle, en pensant que c'tait tant
+pis pour moi. J'entendis vaguement les sonneries de
+six heures; ce fut peine si je m'aperus que le jour
+baissait, et je finis par m'endormir.</p>
+
+<p>Je viens de m'veiller, et aprs de longs efforts, j'ai
+allum ma bougie. J'y vois. Il me reste encore un
+poids norme au cerveau, comme si ma tte avait
+doubl de volume; mais la peur est passe, je puis en
+rire et te l'avouer.<a name="page_187" id="page_187"></a></p>
+
+<p>Il est onze heures. J'ai bouch, tant bien que mal,
+mon chssis crev, pour arrter le vent qui continue;
+j'cris sur mes genoux, la lueur de ma bougie qui
+se tourmente et fait courir des ombres folles sur les
+murs blancs de ma chambre. Jamais, depuis un mois
+que je l'habite, je ne l'ai trouve si bizarre; le mur est
+tapiss de mouches du haut en bas; mes pantalons de
+couleur claire, mes vestes de toile, mon chapeau de
+paille, pendus des piquets, en sont couverts; on les
+dirait soutachs de broderies noires. Le mouvement de
+l'air et ma bougie allume les inquitent, et je les vois
+se mouvoir sur place, mais heureusement sans voler.
+Je m'amuse compter les souris qui passent, allant et
+venant de ma caisse papier mes cantines, de mes
+cantines mon oreiller plein de paille d'<i>alfa</i>.</p>
+
+<p>J'entends dans ma toiture des bruits plus inquitants
+que de coutume, car il semble que toutes les btes
+nocturnes dont elle est peuple soient mises en moi
+par l'ouragan. Ce sont de faibles cris pareils ceux
+des souris, mais plus doux, que je reconnais pour
+appartenir de petits animaux de la famille des <i>sauriens</i>,
+qu'on appelle ici des <i>tarentes</i>; d'autres soupirs
+encore plus plaintifs et d'une douceur particulirement
+sinistre, me font craindre, pour cette nuit, des
+visiteurs moins inoffensifs. Depuis les grandes chaleurs,
+les serpents ont envahi les maisons. J'ai tu
+l'autre jour, devant ma porte, un reptile jaune
+rayures noires, d'une espce trs douteuse; on l'appelle<a name="page_188" id="page_188"></a>
+ici <i>guern-ghzel</i> (cornes de gazelles) cause de la
+ressemblance des taches avec des petites cornes recourbes;
+et Ahmet m'a prvenu qu'il en avait vu un
+de la mme espce et plus grand s'introduire dans la
+terrasse.</p>
+
+<p>Quant aux <i>tarentes</i>, je les redoute un peu moins,
+quoiqu'elles me causent encore, mme aprs un mois
+de connaissance, un insurmontable dgot. Ce sont de
+petits lzards plats, larges, jauntres, visqueux, qu'on
+dirait transparents, avec une tte triangulaire, des
+yeux clairs, beaucoup plus laids que les salamandres
+que tu connais. Toute la nuit, elles courent la tte en
+bas, colles aux poutrelles de palmier du plafond, faisant
+pleuvoir le sable, se poursuivant d'un soliveau sur
+l'autre; j'assiste leurs jeux, et je suis tmoin de
+luttes qui, soit dit en passant, ressemblent beaucoup
+des amours.</p>
+
+<p>Je viens de m'interrompre, ne pouvant rsister
+l'envie de leur donner la chasse. Il y en avait deux,
+peut-tre un couple, qui s'taient aventures jusqu'
+moiti hauteur du mur, et qui l, la tte incline vers
+moi, semblaient se demander ce que j'allais faire si
+elles descendaient un peu plus bas. D'un coup de
+pique appliqu plat, je les ai fait tomber toutes les
+deux, mortes ou peu prs. Une minute aprs, elles
+n'taient plus l; j'aperus seulement une souris qui
+fuyait, tranant quelque chose de lourd, qu'elle avait
+de la peine tirer.<a name="page_189" id="page_189"></a></p>
+
+<p>Je ne te parle pas des chauves-souris qui profitent,
+pour entrer chez moi, du moindre petit moment
+o la tenture demeure ouverte; celles-l, j'en suis
+quitte pour les mettre la porte grands coups de
+palmes.</p>
+
+<p>Je me console en pensant que plus tard tout cela me
+paratra peut-tre assez drle.</p>
+
+<p>Quand, par hasard, je fais la revue de mon carton,
+et qu'au milieu d'un fouillis de croquis informes, je
+vois ce petit nombre de figures peu prs <i>rendues</i>, les
+seules qui me soient d'un renseignement utile, je me
+dsespre. Tu me demandes si je trouve ici plus de
+bonne volont qu' Alger, et si je puis enfin mettre la
+main sur des modles. Hlas! mon ami, voici la liste
+des dessins que j'ai faits chez moi ou ailleurs peu prs
+posment, tu les reconnatras: le chasseur borgne;
+Ya-Hia, rentr dans ses habitudes de ville, mari et
+toujours soign, parfum, taciturne et soumis; un
+petit juif, exempt des prjugs arabes; un ds&oelig;uvr
+raccol dans la rue, emmen presque de force, et qui
+m'a fait entendre qu'on ne l'y reprendrait plus, n'importe
+ quel prix; enfin, le fils bouffi du Bach-Amar,
+qui n'est pas encore parti pour le M'zab, et qui abuse
+de ma gnrosit. Toutes complaisances d'amis, comme
+tu le vois. Le reste, je l'ai fait, pour ainsi dire vol
+dans les rues o ces gens-l posent alors sans le vouloir.</p>
+
+<p>Quant aux femmes, dmarches, pourparlers, raisonnements,<a name="page_190" id="page_190"></a>
+rien ne russit; et quand on voit que
+l'argent n'a pas prise sur elles, on peut tre sr que
+toute autre tentative chouera.</p>
+
+<p>En dsespoir de cause, je fais agir les plus vilains
+drles du pays auprs des femmes prsumes les plus
+complaisantes. Elles acceptent tout, jusqu'au moment
+o comprenant mieux ce dont il s'agit, leur pudeur se
+rvolte, un peu tard, si tu veux, et mal propos; mais
+c'est ainsi qu'elles l'entendent.</p>
+
+<p>L'autre jour j'ai t conduit, de manire ne pas
+insister, d'une maison de la basse ville o, pour mon
+coup d'essai, je m'tais aventur en personne. Par
+hasard la femme tait jolie, ou belle si tu veux; car le
+beau est plus contestable, et peut, aux yeux de certaines
+gens, paratre laid, ce qui est prcisment le
+cas de la femme dont je parle.</p>
+
+<p>Elle appartient un M'zabite, mercier dans la rue
+des Marchands. Il entra tout coup, essouffl comme
+s'il avait couru.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'tait pas la peine de courir, lui dit le lieutenant.
+Il ne rpondit pas, se donna l'air de sourire;
+mais il nous fit un salut trop court et s'assit en face de
+nous, nous regardant avec des yeux veins de rouge
+et promenant ses doigts carrs dans sa large barbe en
+ventail.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant le lieutenant me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce gueux-l m'agace, allons-nous-en, et qu'il
+nous laisse tranquilles.<a name="page_191" id="page_191"></a></p>
+
+<p>Depuis je l'ai surpris en conversation trs anime
+avec Ahmet. Ils se turent en m'apercevant. Le soir, je
+demandai Ahmet:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu connais Karra, le marchand?</p>
+
+<p>Ahmet alors m'expliqua qu'il avait son pre El-Biod,
+avec des tentes et beaucoup de troupeaux; que
+son pre tait riche et lui envoyait de l'argent; qu'il
+tenait peu celui que je lui donnais, et que s'il tait
+entr mon service, c'est qu'il aimait vivre avec les
+Franais; qu'ayant reu une certaine somme, il tait
+en affaire avec Karra, et qu'il allait prendre un intrt
+dans son commerce; mais qu'ils n'taient pas d'accord
+sur les conditions; et que je les avais trouvs
+occups d'en discuter.</p>
+
+<p>Puis, quand je lui parlai de la femme, il rapprocha
+ses cinq doigts, les mit au niveau de sa bouche, comme
+s'il soufflait dessus; et par ce geste indescriptible qui
+veut dire peu prs: C'est beaucoup; ou: Que me
+dites-vous l! il me fit comprendre que je ne devais
+plus y penser.</p>
+
+<p>Au fond, je souponne Ahmet d'tre contre moi et
+de trahir directement mes intrts. Quant ce qu'il
+m'a dit de sa fortune paternelle, je n'en crois pas le
+premier mot, et je lui ai dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu as des rentes, tu devrais bien t'acheter
+un burnouss et ne pas coucher toutes les nuits dans le
+mien.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, c'est que je<a name="page_192" id="page_192"></a>
+suis signal la surveillance des maris, et qu'on pie
+tous les pas que je fais dans la ville.</p>
+
+<p class="date">
+1<sup>er</sup> juillet 1853.<br />
+</p>
+
+<p>Nous voil en pleine canicule. Le thermomtre
+donne l'ombre sur ma terrasse, au nord, un maximum
+soutenu de 44, de neuf heures du matin
+quatre heures du soir. Les nuits ne sont gure plus
+fraches. Aprs les grands vents des jours derniers,
+nous sommes entrs dans des calmes plats, et les
+nuages se sont dissips d'eux-mmes comme un rideau
+de gaze blanche qui se serait peu peu repli du sud
+au nord. Pendant un jour encore, on les aperut rouls
+sur le <i>Djebel-Lazrag</i>. Le lendemain, nous nagions de
+nouveau dans le bleu.</p>
+
+<p>La canicule, complique du Rhamadan, semble avoir
+t le peu de forces et le peu de sang qui restaient aux
+ples habitants d'El-Aghouat. On ne rencontre plus,
+le jour, que des visages maigres, des teints sans vie;
+on se trane entre deux coups de soleil, de l'ombre
+l'ombre. Aoumer est malade. Djeridi ne quitte plus le
+pav de sa boutique; peine laisse-t-il sa porte entrebille,
+comme pour prouver qu'il n'est pas mort.
+Mais on a beau le secouer, il ne bouge pas, et quand
+on lui dit: Eh bien! Djeridi, et le caf? il montre son
+fourneau teint depuis le matin, ses bidons vides, ses
+tasses ranges sur l'tagre, et rpond: <i>Makan</i>, il n'y
+en a plus.<a name="page_193" id="page_193"></a></p>
+
+<p>En temps ordinaire, on dort quatre heures; aujourd'hui,
+tout homme qui jene s'autorise de son
+abstinence pour dormir douze heures.</p>
+
+<p>Je me rveille avant l'aube, au <i>fedjer</i>. Un peu
+aprs, je sens comme une secousse dans mon lit, et
+j'entends le coup de canon qui annonce le point du
+jour; cette minute-l commence le jene, jene
+absolu, comme tu sais, car on ne peut ni manger, ni
+fumer, ni boire; les voyageurs seuls ont une dispense,
+ la condition de faire certains marabouts autant
+d'aumnes qu'ils ont bu de fois.</p>
+
+<p>A ce moment-l mme, je suis sr de voir entrer
+Ahmet, mchant encore sa dernire bouche, et tenant
+une gamelle pleine d'eau; il a l'air satisfait, quoique
+reint par ses excs de la nuit.</p>
+
+<p>Le soir, la ville est suspendue dans l'attente du
+canon de sept heures; et nous croyons remarquer que
+tous les jours il avance de quelques minutes, bien que
+nous soyons huit jours peine du solstice.</p>
+
+<p>On ne sait plus qui parler, ni que faire de ces
+gens-l, soit qu'ils festoient ou qu'ils jenent, la nuit
+comme le jour, on les dirait en dvotion.</p>
+
+<p>Il me prend des envies de m'arracher cette universelle
+torpeur. Peut-tre, avant huit jours, me mettrai-je
+en course, pour l'Est d'abord, ensuite pour l'Ouest.
+Je t'ai promis de ne pas quitter le pays sans voir
+An-Mahdy, et je tiendrai ma parole. La route est
+sre, et je ne me consolerais pas de laisser vingt<a name="page_194" id="page_194"></a>
+lieues de moi la ville sainte de Tedjini, sans y faire,
+moi aussi, mon plerinage.</p>
+
+<p class="date">
+Juillet 1853.<br />
+</p>
+
+<p>Il y a deux jours, la nuit close, le lieutenant me
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Que faisons-nous, ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;O allons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;O vous voudrez.</p>
+
+<p>Tous les soirs, c'est la mme demande et la mme
+rponse, faites toutes les deux dans les mmes termes.
+Puis, sans rien rsoudre, il se trouve que l'ennui de
+chercher du nouveau, la pente de l'habitude, souvent
+la soif, nous mnent soit chez Djeridi, soit dans un
+petit caf peu connu o nous avons dcouvert la meilleure
+eau qu'on boive ici, c'est--dire une eau claire,
+sans mauvais got, sans magnsie, et renouvele
+deux fois par jour par des bidons d'une propret satisfaisante.</p>
+
+<p>Ce soir-l, je ne sais comment il arriva qu'au lieu
+de nous arrter chez Djeridi, nous passmes, et que de
+dtours en dtours, allant toujours devant nous, nous
+nous trouvmes la porte des Dunes.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, me dit le lieutenant, en aspirant une
+faible bouffe de brise qui venait de l'est, il y a de l'air
+de ce ct.</p>
+
+<p>Cinq minutes aprs, nous tions, sans nous en<a name="page_195" id="page_195"></a>
+douter, dans les dunes. Quelqu'un nous croisa; c'tait
+le chasseur d'autruches qui regagnait la ville, une
+pioche la main.</p>
+
+<p>&mdash;D'o viens-tu? lui demanda le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;De mon jardin, rpondit le borgne, qui passa
+sans plus attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez qu'il n'a pas plus de jardin que moi,
+me dit le lieutenant.</p>
+
+<p>Quoiqu'en dehors de la ville, il faisait cruellement
+chaud, et nous tions sans veste et nu-tte, n'ayant
+rien craindre d'un air aussi sec que la terre. Nous
+avions de la peine nous tirer du sable, et nous cheminions
+bras dessus, bras dessous, habitude apporte
+des trottoirs de Paris, et que le lieutenant a adopte
+par complaisance. Il n'y avait pas un mouvement de
+feuilles sur toute la ligne des jardins que nous suivions
+ droite; pas un bruit sur toute la corniche de collines
+qui dominaient gauche la longue dune de sable uni
+o nous marchions sans entendre le bruit de nos pas,
+comme dans la neige.</p>
+
+<p>Cependant, le terrain devint solide; nous dpassmes
+les jardins; nous traversmes, sans y prendre
+garde, le lit de l'Oued-M'zi, et ce ne fut qu'en remontant
+les premiers mouvements de sable de l'autre rive,
+que je reconnus cinquante pas devant nous la
+forme trange, surtout pareille heure, du rocher aux
+chiens.</p>
+
+<p>Je t'ai dit que les chiens avaient migr le jour<a name="page_196" id="page_196"></a>
+mme du sige. Depuis lors, on n'a pu ni les faire
+rentrer, ni les expulser tout fait du pays. Tant
+qu'ils ont eu de quoi manger autour du champ de
+bataille ou dans les cimetires, on tait tranquille;
+aujourd'hui, pour un rien, ces btes, redevenues
+sauvages, attaqueraient les passants, comme les loups
+l'hiver.</p>
+
+<p>Ils sont logs dans des rochers au nord et l'est,
+surtout un peu au del des dunes, dans un fragment
+de collines hrisses de schistes difformes et noirs
+comme de la houille.</p>
+
+<p>On les voit de loin allant et venant sur le couronnement
+des rochers, galopant sur la pente de sable
+jaune, pour descendre vers l'angle le plus rapproch
+des jardins, ou remontant comme des gens qui rentrent
+chez eux. Presque toujours, ils ont plusieurs
+sentinelles tablies en avant de la colline dans le lit
+sec de l'Oued. Du point o souvent je vais m'asseoir,
+je les distingue accroupis, l'oreille droite et surveillant
+d'un air farouche les approches dsertes de leur citadelle.
+Par moments, ou entend l-dedans des luttes
+effroyables; on voit le sable qui vole; puis c'est un
+tumulte de points fauves agglomrs tout coup sur
+une roche noire; il en sort de partout; et les sentinelles
+elles-mmes accourent pour se mler au
+combat.</p>
+
+<p>La nuit, ils battent la campagne, faisant la ronde
+autour des jardins, chassant dans les enclos, dterrant<a name="page_197" id="page_197"></a>
+ce qu'ils trouvent, et depuis la tombe du jour jusqu'au
+matin, poussant des aboiements de meute qu'on
+est tout tonn d'entendre de la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont en chasse, dit le lieutenant; coutez:
+les voil qui font le tour par <i>Bab-el-Chettet</i>.</p>
+
+<p>En effet, des cris lointains nous arrivaient par-dessus
+l'oasis; la meute tait dj une demi-lieue de
+son chenil. A peine en vmes-nous deux ou trois en
+retard filer notre approche toutes jambes, et sans
+plus de bruit que des chacals.</p>
+
+<p>&mdash;Dans tous les cas, reprit le lieutenant, avec cela
+je rponds de vous. Il me montrait une canne norme,
+d'un bois noueux, poli, verdtre, cueillie je ne sais o,
+qui doit dater de fort loin et qu'il ne quitte jamais, sinon
+pour se mettre en tenue.</p>
+
+<p>Nous continumes de monter. Arrivs mi-cte et
+aprs avoir hsit entre le sable et le rocher, nous
+nous dcidmes pour un sige de pierres, trouvant le
+sable trop chaud, et nous nous assmes, avec regret de
+ne pouvoir nous tendre.</p>
+
+<p>A cette hauteur, nous aurions pu nous croire entours
+de sable. L'oasis se dressait en noir quelques
+cents mtres de nous; au del rgnait une ligne gristre
+reprsentant l'paisseur des collines et de la
+ville, de mme couleur que le ciel, mais au-dessus de
+laquelle seulement commenaient les toiles. La nuit
+tait si tranquille qu'on entendait distinctement les
+grenouilles chanter dans le marais de Rass-el-Aoun.<a name="page_198" id="page_198"></a>
+La voix des chiens continuait, en s'loignant de minute
+en minute.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, dit le lieutenant; voil qui,
+de temps en temps, nous vaudra mieux que le cabaret.</p>
+
+<p>C'est une brave et bonne nature que le lieutenant
+N... Un esprit bien fait, clair, exact, rigide, peu sentimental,
+et au fond trs sensible, quoi qu'il en dise;
+assujetti volontairement, plus encore que disciplin, et
+auprs duquel il est aussi agrable de parler quand
+il vous coute, que de se taire quand il veut bien
+parler.</p>
+
+<p>Ce soir-l, il avait repris une longue histoire interrompue
+dix fois, dix fois recommence depuis un
+mois, et qui, tt ou tard, finira, je l'espre, par une
+confidence.</p>
+
+<p>Tout coup, il me toucha le bras et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne bougez pas, je vois l quelque chose de
+louche.</p>
+
+<p>Il se leva, me laissa sa veste, prit son bton, et fit
+rapidement quelques pas en avant.</p>
+
+<p>A ce moment, je vis apparatre la forme d'un homme
+habill de blanc, portant sur la tte un objet semblable
+ un gros pav.</p>
+
+<p>Le lieutenant s'tait arrt, et presque aussitt je
+l'entendis crier d'une voix tranquille:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ache-Koun?</i>&mdash;Qui est l?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, lieutenant, rpondit de mme en
+arabe une voix que je reconnus.<a name="page_199" id="page_199"></a></p>
+
+<p>Aprs quelques minutes de confrence, le lieutenant
+revint prs de moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Tahar, me dit-il; le pauvre diable s'imagine
+avoir retrouv son fils; parce qu'avec des dbris
+humains mconnaissables, il a ramass des loques et
+un ceinturon qu'il prtend avoir reconnu. Il a enterr
+le tout ensemble dans le sable, et de temps en temps
+il revient ici, ce qu'il parat, pour voir si les chiens
+n'ont pas drang le trou. Laissons-le faire et allons
+plus loin, car nous le gnerions.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, reprit-il tout coup, le borgne aura aid
+ cacher son neveu; il est encore plus sournois que je
+ne croyais.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, je retrouvai le <i>gardien des
+eaux</i> sa place accoutume, son sablier sur les genoux,
+sa corde n&oelig;uds passe dans les doigts.</p>
+
+<p class="date">
+Juillet 1853.<br />
+</p>
+
+<p>On s'tonne peut-tre de ne plus me voir ni dans
+les rues, ni la fontaine, car j'ai tout fait chang
+mes habitudes. Aussitt le jour venu, je me glisse dans
+les jardins, soit au nord, soit au sud, suivant la direction
+du vent, quand il en fait, ce qui est de plus en
+plus rare. J'y suis l'ombre, l'abri des mouches; et
+de midi trois heures, j'y puis dormir sous les figuiers,
+tendu sur une terre poudreuse et molle,
+dfaut d'herbes.<a name="page_200" id="page_200"></a></p>
+
+<p>Malheureusement, l'oasis ressemble la ville; elle
+est resserre, compacte, sans clairires, et subdivise
+l'infini. Chaque enclos est entour de murs, et de
+murs trop levs pour que la vue s'tende de l'un dans
+l'autre. Il en rsulte qu'une fois enferm dans un de
+ces jardins, on est enfoui dans de la verdure, avec
+quatre murs gris pour horizon. Tous ces petits vergers
+contigus, au-dessus desquels on voit se dployer,
+comme une multitude de bouquets verts, quinze ou
+dix-huit mille dattiers, sont traverss par un systme
+bizarre de ruelles, formant comme un jeu de patience,
+avec une ou deux issues pour ce vaste labyrinthe, et
+dont il faut possder la clef sous peine de ne pouvoir
+en sortir autrement qu'en retrouvant l'entre. Souvent,
+dans la partie arrose par l'Oued, le ruisseau
+coule au fond des rues; on doit alors suivre le lit de la
+rivire dans l'eau jusqu' mi-jambe ou se promener
+dos d'homme, comme je l'ai fait sur le dos d'Ahmet
+un jour qu'il m'y avait gar. Ces ruelles inondes
+servent certains endroits de lavoir; ailleurs, on rencontre
+des touffes de lauriers-roses presque aussi
+hautes que les murs et qui ont pouss dans le joint des
+pierres, pareilles d'normes gerbes de fleurs qu'on
+aurait mis tremper dans l'eau. Chaque enclos s'ouvre,
+soit sur la rue, soit sur le jardin voisin, par une porte
+de deux ou trois pieds de haut, barricade de <i>djerid</i> ou
+seulement barre au moyen de deux traverses, et sous
+laquelle on passe genoux.<a name="page_201" id="page_201"></a></p>
+
+<p>On n'y voit ni oliviers, ni cyprs, ni citronniers, ni
+orangers; mais on est surpris d'y trouver beaucoup
+des essences d'Europe, pchers, poiriers, pommiers,
+abricotiers, figuiers, grenadiers, puis des vignes, et
+dans de petits carrs cultivs, la plus grande partie
+des lgumes de France, surtout des oignons.</p>
+
+<p>Si tu te souviens des jardins de l'Est, dont je t'ai
+parl, si tu revois encore, comme moi, les vastes perspectives
+de Bisk'ra, la lisire du bois allant expirer
+dans les sables, sans mur d'enceinte, et faute de terre
+et d'eau; les derniers palmiers engloutis jusqu' moiti
+du tronc; puis les clairires avec les moissons, les
+pelouses vertes; les tangs de T'olga dormants et profonds
+avec la silhouette renverse des arbres dans une
+eau bleue; puis au loin, presque partout, et pour
+enfermer cette Normandie saharienne, le dsert se
+montrant entre les dattiers; peut-tre trouveras-tu,
+comme moi, qu'il manque quelque chose ce pays
+pour rsumer toutes les posies de l'Orient.</p>
+
+<p>Aussi, faute de mieux, je prends ces petits jardins
+comme autant de retraites, et tous ces arbres comme
+des parasols mouvants.</p>
+
+<p class="date">
+Juillet 1853.<br />
+</p>
+
+<p>Ce soir, en rentrant pour prparer mon bagage (car
+c'est dcidment demain que je me mets en course), je
+n'entendis rien rsonner au fond de la cantine o
+j'avais dpos mon argent; et l'ayant vide, je reconnus<a name="page_202" id="page_202"></a>
+qu'on m'avait vol; mais, si bien vol, qu'il ne restait
+que cinq francs cachs entre deux tablettes de chocolat.
+Nous nous regardmes, le lieutenant et moi; il
+me dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, ne perdons pas de temps et venez sur
+la place, o vous m'attendrez.</p>
+
+<p>Au mme instant, mon domestique Ahmet arrivait,
+montant l'escalier quatre quatre; il put voir la cantine
+vide et mon linge tal par terre. Nous sortmes
+tous trois.</p>
+
+<p>Dans la rue, le lieutenant me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenez-le prs de vous pendant trois minutes,
+et s'il veut fuir, saisissez-le ou appelez.</p>
+
+<p>Ahmet mchonnait une cigarette, tout en fredonnant
+un petit air; il avait le bras pass dans l'ouverture
+de son burnouss; il me regardait du coin de l'&oelig;il,
+et je faisais de mme. Il n'y avait que peu de monde
+sur la place, car la nuit tombait. J'hsitais m'emparer
+de lui sur un simple soupon.</p>
+
+<p>Trois minutes aprs, le lieutenant revint et me
+cria:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en avez-vous fait?</p>
+
+<p>Je me retournai: Ahmet n'tait plus l.</p>
+
+<p>&mdash;J'tais bien sr que c'tait lui, me dit le lieutenant.</p>
+
+<p>Nous reprmes la ruelle en courant. A deux pas de
+ma porte, il y a un dtour, puis un second, puis un
+troisime; arrivs au bout du zigzag nous avions,&mdash;<a name="page_203" id="page_203"></a>
+droite la rue qui conduit au Dar-Sfah; et, devant
+nous, un couloir profond, plein d'eau, menant directement
+vers le Sud entre les jardins; un Arabe tout nu
+y lavait son linge.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu vu quelqu'un passer en courant, avec une
+veste rouge et son burnouss autour du bras?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit l'Arabe en montrant le fond du
+canal, il s'en va par l, il est entr dans l'eau et il
+court.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-le faire, me dit le lieutenant; il va se
+cacher pour la nuit dans les jardins; demain, au jour,
+on le trouvera.</p>
+
+<p>&mdash;Mais s'il n'attend pas le jour pour aller plus
+loin?</p>
+
+<p>&mdash;O diable voulez-vous qu'il aille? A moins qu'il
+ne prenne par El-Assafia, et il ne s'y risquera pas; il a
+ choisir entre deux, ou quatre, ou six jours de
+marche, pour trouver une datte manger. Vous
+savez bien qu'on ne sort pas d'ici comme on veut,
+et que, quand on voyage, il faut emporter de quoi
+vivre.</p>
+
+<p>Cependant, on prit quelques mesures; on lana
+deux cavaliers sur le contour de l'oasis, on commanda
+une patrouille de nuit. Pendant ce temps nous allmes,
+ tout hasard, faire une perquisition dans quelques
+maisons de la basse ville, o nous pensions qu'Ahmet
+avait des intelligences.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai interrog le cafetier, me dit le lieutenant;<a name="page_204" id="page_204"></a>
+Ahmet a pass la nuit dernire au caf; il avait sa
+djebira pleine d'argent; il a rgal tous ses amis, en
+disant que cette fortune venait des moutons de son pre.</p>
+
+<p>&mdash;Trs bien, dis-je, je connais l'histoire, et j'aurais
+d en prvoir la fin.</p>
+
+<p>Nos dmarches dans la basse ville causrent beaucoup
+d'effroi, mais n'aboutirent rien. Les hommes
+taient absents; les jeunes femmes effrayes s'enfuyaient,
+sans vouloir rpondre; les vieilles demandaient
+grce, comme si nous les eussions menaces du
+supplice.</p>
+
+<p>&mdash;L'enqute est nulle, dis-je au lieutenant, attendons
+ demain.</p>
+
+<p>Deux heures aprs, vers dix heures, nous passions
+devant ma porte, lorsque nous vmes une forme
+blanche se dtacher du mur et, prcipitamment, se
+retirer sous la vote.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est l? crimes-nous ensemble, et nous
+fmes deux pas en avant, les bras tendus. Personne
+ne rpondit. Il faisait si noir sous le porche, qu'on ne
+voyait pas mme l'issue donnant sur la cour. Tout
+coup le lieutenant me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je le tiens. Il venait, en ttonnant dans l'ombre,
+de saisir un burnouss. Il y eut une seconde de silence,
+pendant laquelle mon ami poussa une sorte de cri trs
+aigu qui fit rsonner la vote et alla retentir jusque
+sur la place. L'inconnu ne soufflait mot et s'tait coll
+contre la muraille.<a name="page_205" id="page_205"></a></p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu bien parler? Qui es-tu? reprit le lieutenant,
+dont la main remontant le long du corps avait
+pris l'homme la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Ahmet, rpondit enfin une voix trangle;
+et presque aussitt:</p>
+
+<p>&mdash;Lche-moi, mon lieutenant, ou je te tue.</p>
+
+<p>A peine eut-il achev, que je vis quelque chose
+passer devant moi; et Ahmet alla rouler dans la rue,
+lanc par un coup de poing prodigieux. Le lieutenant
+ne fit qu'un bond, et lui appuyant son bton sur la
+poitrine lui dit tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as eu tort de menacer, tu gtes ton affaire.</p>
+
+<p>Presque au mme instant, quelqu'un arrivait, courant
+a perdre haleine; c'tait le robuste Moloud qui
+avait entendu l'appel de son matre.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Ahmet, soupira Moloud en considrant
+la funeste folie de son ami, allons, viens; et il l'entrana.
+Sur la place, cependant, il y eut une petite
+scne de rsistance, dans laquelle Moloud, son grand
+regret, fut oblig de se montrer svre. Il n'en continua
+pas moins de rpter: Pauvre Ahmet! de sa
+voix de multre, une singulire voix qui s'adoucit jusqu'
+devenir des plus tendres quand ce mauvais musulman
+cde sa passion pour la liqueur. En un
+moment, la nouvelle avait fait le tour des cafs, et
+quand notre prisonnier arriva chez Djeridi, une certaine
+foule arrivait sur nos pas. L'interrogatoire eut
+lieu sance tenante et dans la rue. Ahmet nia d'abord<a name="page_206" id="page_206"></a>
+qu'il et vol, puis il avoua seulement une partie de
+la somme.</p>
+
+<p>&mdash;O as-tu mis l'argent? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, me dit-il, on va te le remettre.</p>
+
+<p>Et il nous conduisit chez Karra, ce qui me surprit
+mdiocrement d'aprs les soupons que j'avais sur lui.</p>
+
+<p>L'&oelig;il du M'zabite s'anima d'une singulire expression
+quand il nous vit paratre devant sa petite choppe,
+et qu'Ahmet lui-mme lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Donne l'argent.</p>
+
+<p>Il regarda d'abord la force assez imposante qui
+entourait son futur associ; puis, aprs quelques minutes
+d'hsitation pendant lesquelles je reconnus son
+vilain sourire et j'entrevis des rancunes d'amant sous
+la cupidit du recleur, il allongea la main vers le
+fond de sa boutique, y prit une vieille <i>darbouka</i>
+pleine de chiffons, en tira comme avec effort une
+chaussette en laine, et enfin vida la bourse sur la banquette.
+C'tait peu prs la moiti de l'argent vol; le
+reste avait pay magnifiquement deux ou trois joyeuses
+nuits de Rhamadan.</p>
+
+<p>Quant Ahmet, il tait fort ple, et son regard
+assez doux d'habitude se fixa sur moi d'une faon
+haineuse. Moloud, qui ne l'avait pas lch, lui dit
+amicalement:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avais-tu besoin de voler?</p>
+
+<p>&mdash;L'argent tait devant moi, je l'ai pris, rpondit
+Ahmet; c'tait crit.<a name="page_207" id="page_207"></a></p>
+
+<p>Et il se laissa emmener.</p>
+
+<p>&mdash;Combien croyez-vous qu'on lui fasse donner de
+coups de bton? demandai-je au lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas beaucoup, mais il faut qu'ils soient
+bons; je dirai qu'on en charge Moloud.</p>
+
+<p>Ce petit incident, qui me spare d'un domestique
+que j'aimais, m'a fait rflchir. Avec des valets fatalistes,
+les ngligences sont dangereuses; et je me suis
+promis, l'avenir, de ne plus tenter personne.<a name="page_208" id="page_208"></a></p>
+
+<h2><a name="III" id="III"></a>III<br /><br />
+<small>TADJEMOUT-AIN-MAHDY</small></h2>
+
+<p class="date">
+An-Mahdy.&mdash;Vendredi, juillet 1853<br />
+</p>
+
+<p>Mercredi, dans la matine, le commandant nous
+donnait nos passeports, sous forme de deux petits
+carrs de papier crits de droite gauche, plis et
+cachets l'arabe; l'un adress au cad de <i>Tadjemout</i>,
+l'autre au cad d'<i>An-Mahdy</i>. Il nous autorisait
+en outre prendre deux cavaliers d'escorte, notre
+choix.</p>
+
+<p>&mdash;Prenons Aoumer, me dit le lieutenant, il nous
+amusera, et son ami, le grand <i>Ben-Ameur</i>, qui dort
+toujours, il ne nous ennuiera pas. Et maintenant
+allons boire, en attendant que la chaleur soit tombe.</p>
+
+<p>La chaleur ne tomba point de tout le jour. A quatre
+heures, il y avait encore 46 degrs l'ombre et 66 au
+soleil. Nous achevions une orangeade, tendus dans
+une cour sombre couverte d'un velarium en poil de
+chvre noir. Nos chevaux attendaient tout sells depuis
+midi, et nous n'avions encore, ni guide pour nous
+conduire, ni mulet pour porter nos bagages.<a name="page_209" id="page_209"></a></p>
+
+<p>De quatre heures six, on trouva le mulet. C'tait
+un petit animal de couleur isabelle, menu, fringant,
+dont il fallut bander les yeux pour parvenir le bter.
+Il portait, outre nos cantines, une tente avec ses montants,
+le sac aux piquets, les bidons, deux outres, une
+gamelle. L'norme <i>Moloud</i> s'offrit pour le conduire,
+mais la condition de le monter; proposition inacceptable,
+car il l'aurait cras. Il y avait du monde sur la
+place o se faisaient nos prparatifs; on nous regardait
+partir.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, petit, es-tu all An-Mahdy? demanda
+le lieutenant un gamin de douze ans qui se
+trouvait l.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sidi, rpondit l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais le chemin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, en route, dit le lieutenant.</p>
+
+<p>Et, prenant l'enfant par le milieu du corps, il le
+souleva de terre, le posa sur le sommet de la charge,
+un pied sur chaque cantine, et lui remit en main la
+longe du mulet; puis il enfourcha lestement sa grande
+jument jaune, selle turque; j'en fis autant de mon
+cheval; nos deux spahis, en selle depuis une heure,
+avaient dj pris la tte.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, va devant, dit-il au petit, qui ne
+s'attendait gure tre du voyage; tu auras des
+pommes, plus un franc par chaque journe de marche.
+Comment t'appelles-tu?<a name="page_210" id="page_210"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ali.</p>
+
+<p>&mdash;Fils de qui?</p>
+
+<p>&mdash;Ben-Abdallah-bel-Hadj.</p>
+
+<p>&mdash;O demeures-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Bab-el-Chettet.</p>
+
+<p>&mdash;Ya, Moloud! cria le lieutenant son robuste
+serviteur, va chez Abdallah-bel-Hadj, Bab-el-Chettet,
+prviens-le que le lieutenant N... emmne son fils
+An-Mahdy.</p>
+
+<p>&mdash;Lui dirai-je pour combien de temps? demanda
+Moloud.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile; dis qu'on aura soin de lui.</p>
+
+<p>Et notre petit convoi se mit en marche par la rue des
+Marchands. Elle tait dj dserte; toutes les ruelles
+l'taient de mme. A travers les portes, on devinait
+des prparatifs extraordinaires et des odeurs inaccoutumes
+de viandes rties qui prouvaient que le jene
+allait finir et qu'on n'attendait plus que le dernier
+signal du canon pour entrer pleine bouche dans les
+rjouissances du <i>Baram</i>, <i>ad-el-seghir</i>, <i>petite fte</i>,
+qui suit le Rhamadan.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous qui les emmenons un pareil moment!
+pensais-je en voyant l'air contrari de nos spahis
+et la mine encore plus dsespre du petit Ali, dont le
+c&oelig;ur semblait faiblir.</p>
+
+<p>&mdash;Nous partons une heure trop tard, dit le lieutenant;
+arrachons-les ce spectacle.&mdash;Et il donna un
+coup de canne au mulet, qui prit le trot jusqu' Bab-<a name="page_211" id="page_211"></a>el-Gharbi.
+La vote franchie, nous dbouchmes sur
+la valle dans l'ordre suivant: Aoumer et Ben-Ameur
+formant l'avant-garde et chevauchant botte botte; au
+centre, les bagages avec Ali, puis le lieutenant et moi;
+mon domestique M... l'arrire-garde, mais une
+bonne distance de la jument jaune du lieutenant; son
+terrible cheval tant dj dans la plus grande agitation.</p>
+
+<p>Il tait alors sept heures, la journe allait finir; une
+brise lente et faible commenait se lever sur la
+plaine, comme le vol appesanti du <i>houbahrah</i>, qui
+bat des ailes longtemps avant de s'envoler; pourtant
+on respirait. Nous faisions route au couchant; obliquant
+pour joindre les collines, et directement contre
+le soleil. Une petite ouverture en forme de coin se dessinait
+ une lieue devant nous, dans l'cartement de
+deux mamelons violets.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Chouf el trek</i>, vois le chemin! dit Ali en nous
+montrant l'troite coupure o prcisment l'astre
+allait plonger. C'tait en effet le dfil du nord-ouest
+et la route d'An-Mahdy.</p>
+
+<p>&mdash;Le soleil y va, ajouta potiquement Aoumer.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes il continua de nous enflammer
+le visage, et je marchai les yeux ferms pour
+en adoucir l'insupportable clat. Peu peu, je me
+sentis moins d'ardeur aux joues, moins de feu sous les
+paupires, et quand je les ouvris, je ne vis plus qu'un
+disque carlate, chancr par le bas, qui descendait<a name="page_212" id="page_212"></a>
+rapidement dans le dfil; puis le disque devint
+pourpre, et, pour parler comme Aoumer, le cleste
+voyageur disparut. Moins d'une minute aprs, nous
+entendmes le canon de la ville, et le mulet d'Ali et les
+deux chevaux des spahis en reurent la fois comme
+une secousse.</p>
+
+<p>&mdash;Mon lieutenant, j'ai oubli ma flte, dit Aoumer
+en faisant tout coup volte-face.</p>
+
+<p>Et sans attendre la rponse, il poussa son cri de
+<i>rr...</i> et piqua ventre terre vers Bab-el-Gharbi. Nous
+nous retournmes pour le suivre de l'&oelig;il; un flocon
+de fume blanche se balanait au-dessus de l'ancien
+bastion des Serrin, la nuit tombait sur la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui m'inquite, dit le lieutenant en regardant
+attentivement le couchant, c'est qu'on ne voit
+pas la moindre apparence de lune.</p>
+
+<p>Tu sais que le Rhamadan, qui est le carme des
+Arabes, dure l'espace compris entre deux lunes, c'est--dire
+un peu moins d'un mois solaire. Le jene quotidien
+commence et finit cette minute trs fictive o
+l'on est prsum: <i>ne pouvoir plus distinguer un fil
+noir d'un fil blanc</i>. Quant au mois d'abstinence, il
+expire au moment non moins contestable o trois
+<i>Adouls</i> dclarent avoir vu la lune nouvelle. Or, la
+lune, son premier jour, se lve et se couche avec le
+soleil; peine est-elle visible pendant un trs court
+moment de crpuscule. Et-elle paru, il suffirait d'un
+lger nuage, du moindre brouillard pour la cacher et<a name="page_213" id="page_213"></a>
+pour allonger le Rhamadan de vingt-quatre heures. Il
+y a donc de quoi douter; mais c'est une question trop
+grave et qui touche trop d'impatiences pour qu' la
+fin du vingt-huitime jour tout le monde, y compris
+les <i>T'olba</i>, ne soit pas du mme avis.</p>
+
+<p>Il faisait presque nuit quand nous atteignmes le
+col, marchant la file et lentement sur un terrain
+rocailleux, dur au pas des chevaux comme un pav
+de granit, et tellement sonore qu'on l'aurait cru creus
+par-dessous. Presque aussitt nous entendmes un
+galop retentissant, et Aoumer passa prs de nous,
+escaladant, sans aucun souci, les dalles glissantes du
+sentier; il avait sa flte et fumait une cigarette.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi du feu, lui dit le lieutenant.</p>
+
+<p>Aoumer se pencha sur sa selle, et, le feu donn,
+reprit la tte ct de Ben-Ameur.</p>
+
+<p>Le lieutenant se tourna vers moi et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il sent le mouton! j'tais sr que c'tait pour
+aller manger.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cria-t-il, et le Rhamadan?</p>
+
+<p>&mdash;Fini, mon lieutenant, rpondit Aoumer d'une
+voix joyeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et la lune?</p>
+
+<p>&mdash;On l'a vue.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a?</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tant mieux, dis-je au lieutenant, les
+gens d'An-Mahdy n'auront plus faim quand nous<a name="page_214" id="page_214"></a>
+arriverons, et nous sommes srs d'tre bien reus.</p>
+
+<p>Pendant un moment nous suivmes la silhouette
+brune des deux cavaliers, dont la tte encapuchonne
+se dessinait trente pas de nous, sur un ciel encore
+clair de rouge; puis la silhouette elle-mme devint
+plus vague, le ciel en s'assombrissant la fit vanouir,
+la croupe argente du cheval blanc de Ben-Ameur
+nous servit encore quelques instants de point de mire;
+enfin, le cheval son tour acheva de disparatre avec
+son cavalier, et nous n'emes plus pour nous diriger
+que le pas sec et trottinant du mulet, et de temps en
+temps, pareil un signal de route, le tintement mtallique
+d'un trier.</p>
+
+<p>Nous traversions un pays ingal, mamelonn, laissant
+ nos chevaux le soin de nous conduire; mme
+aux endroits les plus difficiles, ils y marchaient la
+bride sur le cou avec autant de sret qu'en plein
+jour, sans glissade et sans tincelles, car aucun d'eux
+n'tait ferr. Tantt, on devinait un pav de roches au
+bruit rsonnant de leur sabot, la rsistance du sol,
+leur allure courte et saccade; tantt, au contraire, un
+mouvement plus souple, infiniment agrable sentir,
+et comme un bercement d'avant en arrire, nous
+avertissait que le terrain changeait de nature et que
+nous entrions dans le sable. Alors on voyait vaguement
+s'tendre droite de longues dunes blafardes,
+clairsemes de bouquets sombres.</p>
+
+<p>La nuit tait admirable, calme, chaude, ardemment<a name="page_215" id="page_215"></a>
+toile comme une nuit de canicule; c'tait, depuis
+l'horizon jusqu'au znith, le mme scintillement partout,
+et comme une sorte de phosphorescence confuse
+au milieu de laquelle tincelaient de grands astres
+blancs et couraient d'innombrables mtores; quelques-uns
+avec tant d'clat, que mon cheval secouait
+la tte, inquit par ces tranes de feu. Il n'y avait
+dans l'air immobile ni mouvement, ni bruit, mais je
+ne sais quel murmure indfinissable qui venait du
+ciel et qu'on et dit produit par la palpitation des
+toiles.</p>
+
+<p>Nous nous acheminions dans le plus profond silence.
+Le lieutenant, dont la jument paisible se maintenait
+au pas de mon cheval, avait crois les triers
+sur le cou de sa bte et s'tait accroupi dans sa large
+selle, les jambes autour du pommeau. On n'apercevait
+rien du petit Ali qui, probablement, s'inquitait peu
+de la route; M..., toujours l'arrire, s'occupait de
+calmer son cheval, toujours agit; Aoumer avait essay
+de sa flte, puis avait fredonn, puis s'tait tu;
+quant Ben-Ameur, il tait impossible, depuis le
+commencement de la nuit, d'imaginer s'il veillait encore,
+ou si, fidle son habitude, il dormait. On et
+pu le croire absent, except quand de loin en loin la
+voix claire d'Aoumer disait:&mdash;Ya, Ben-Ameur,
+donne le tabac; et quand la voix plus sourde de l'indolent
+cavalier rpondait, comme travers un rve:&mdash;Prends
+garde aux abricots, la djebira de Ben-<a name="page_216" id="page_216"></a>Ameur
+tant en effet bourre de fruits. Pour moi, je
+pensais tout ce que la vie a de plus agrable, et je
+m'entretenais mentalement avec ceux de mes souvenirs
+qui me paraissaient les plus propres me tenir
+veill.</p>
+
+<p>Vers dix heures, la nuit tait si claire que je pus
+voir l'heure ma montre; nous tournmes un rocher
+gristre, en forme de pyramide, au sommet duquel on
+voyait une tache sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde le B'toum, dit Ali; nous voici moiti
+route.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous nous couchions? dit le lieutenant qui
+rvait.</p>
+
+<p>&mdash;O a? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Ici.</p>
+
+<p>&mdash;Mon lieutenant, dit le guide; allons plus loin,
+l'Oued-M'zi est tout prs.</p>
+
+<p>Et nous continumes.</p>
+
+<p>&mdash;Dcidment le cheval m'engourdit, reprit le
+lieutenant aprs une nouvelle heure de silence.</p>
+
+<p>Et il me fit une thorie sur les inconvnients du
+cheval, pendant les tapes de nuit; thorie qui tendait
+ prouver que la marche force est le plus efficace des
+divertissements quand on s'endort.</p>
+
+<p>Vers minuit et demi, le terrain, qui montait sensiblement
+depuis une heure, parut s'aplanir. De larges
+bouffes d'air, venant d'un horizon plus loign, nous
+apportaient comme une saveur humide. Nous dominions<a name="page_217" id="page_217"></a>
+un vaste pays o l'on pouvait distinguer des
+bois; on entendait une assez grande distance encore,
+mais devant nous, de faibles et rares coassements.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, il reste de l'eau dans l'Oued, dit le lieutenant,
+que cet avertissement des grenouilles parut
+consoler d'tre venu si loin.</p>
+
+<p>Une demi-heure aprs nous mettions pied terre
+sur un large lit de sable encore tide, et nous sentions,
+sans trop le voir, le voisinage d'un petit filet d'eau.
+De chaque ct s'alignait une haie paisse de roseaux;
+au del, rgnait un taillis d'arbres bas et sombres dont
+on aurait pu, malgr la nuit, distinguer la couleur et
+la forme; c'taient les bois de tamarins de <i>Recheg</i>; et,
+pour la premire fois, je rencontrais de l'eau dans
+cette rivire avare appele l'<i>Oued-M'zi</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Prenons-nous la tente? demanda le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la peine.</p>
+
+<p>&mdash;Ni le tapis non plus, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon?</p>
+
+<p>Seulement on entrava mon cheval et celui de M...;
+quant aux deux chevaux des spahis, ils furent lchs
+dans le bois, en compagnie de la jument jaune et du
+mulet. Aprs quoi, nous fmes cercle autour d'une
+bougie allume et pique dans le sable. Ben-Ameur
+ouvrit sa djebira et se mit, sans rien dire, manger
+des abricots. Aoumer s'abstint, comme s'il avait dj
+dn. La nuit tait si calme que la bougie brlait sans
+que sa flamme vacillt.<a name="page_218" id="page_218"></a></p>
+
+<p>&mdash;Le dernier couch la soufflera, dit le lieutenant.</p>
+
+<p>Et chacun de nous se roula dans son burnouss et
+s'tendit.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui nous gardera? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Le bon Dieu, dit en franais Aoumer, avec un
+sourire dlicieux.</p>
+
+<p>Je ne puis dire lequel de nous s'veilla le premier;
+car, en ouvrant les yeux, je vis que mes quatre compagnons
+avaient, eux aussi, les yeux ouverts et considraient
+le soleil qui se levait paisiblement au-dessus
+d'un pays tout rose, et, dj, bordait d'aigrettes d'or le
+feuillage aigu des tamarins. La rivire, presque sec,
+s'tendait comme un chemin de sable, couleur de
+lavande, entre deux ranges verdoyantes de roseaux et
+un double taillis de bois touffus. A peine y restait-il
+assez d'eau pour justifier la prsence des grenouilles
+que nous avions entendues la veille. A un quart de
+lieue plus au nord, la rivire faisait un coude, et, par-dessus
+les berges tapisses de joncs, on dcouvrait une
+mince ligne de montagnes trs loignes, roses et lilas
+tendre. Des gangas, par petites bandes, des couples de
+pigeons bleus volaient sur la rivire avec inquitude,
+et semblaient plutt surpris qu'effrays de nous voir.
+On entendait dans le taillis la voix du petit Ali qui
+ralliait les btes. C'tait trs joli, trs riant, quoiqu'on
+se sentt fort abandonn.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien de tel que la campagne, me dit le<a name="page_219" id="page_219"></a>
+lieutenant qui l'Oued-M'zi rappelait videmment les
+petits ruisseaux sablonneux de son pays. C'est dommage
+que l'eau soit si sale.</p>
+
+<p>&mdash;On et dit en effet de l'eau de mer, ou plutt
+quelque chose d'astringent comme une forte solution
+d'alun.</p>
+
+<p>Moins d'un quart d'heure aprs, nous sortions du
+lit de la rivire et nous apercevions Tadjemout, trois
+heures de marche encore, dans l'ouest. Toute la
+plaine intermdiaire tait unie, plate et vide; l'Oued-M'zi
+s'y droulait comme un long ruban vert. A deux
+lieues peu prs dans l'est, on remarquait quelques
+palmiers mls des vgtations chtives, derniers
+restes d'une oasis morte de soif ou ruine par la
+guerre; le petit Ali ne put rien m'en apprendre, sinon
+qu'il y avait eu l des jardins. Nous laissions en arrire
+les derniers mamelons du Djebel-Milah; droite la
+chane leve, plus robuste et parfaitement bleue, du
+Djebel-Lazrag; devant nous enfin, l'extrmit de
+cette immense campagne strile, l'arte vaporeuse du
+Djebel-Amour se dcoupait sur un ciel d'une extraordinaire
+transparence.</p>
+
+<p>Nous marchions depuis une heure assez silencieusement,
+et dj appesantis par le soleil qui nous embrasait
+les paules, quand une bouffe de vent, venant
+du large, nous apporta le son lointain d'une musique
+arabe. A ce bruit fort inattendu dans ce pays solitaire,
+les deux spahis firent demi-tour, pour indiquer qu'ils<a name="page_220" id="page_220"></a>
+entendaient; et le petit Ali, presque tout debout sur
+son mulet, se mit regarder dans la direction du
+vent. Une ligne de poussire commenait se former
+au-dessus de la plaine, entre Tadjemout et nous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une tribu qui voyage, dit Ali; <i>rakil</i>, un
+dplacement.</p>
+
+<p>En effet, le bruit ne tarda pas se rapprocher, et
+l'on put bientt reconnatre l'aigre fanfare des cornemuses
+jouant un de ces airs bizarres qui servent aussi
+bien pour la danse que pour la marche; la mesure
+tait marque par des coups rguliers frapps sur des
+tambourins; on entendait aussi, par moments, des
+aboiements de chiens. Puis, la poussire sembla
+prendre une forme, et l'on vit se dessiner une longue
+file de cavaliers et de chameaux chargs, qui venaient
+ nous, et se disposaient traverser l'Oued, peu
+prs vers l'endroit o nous nous dirigions nous-mmes.</p>
+
+<p>Enfin, il nous fut possible de distinguer l'ordre de
+marche et la composition de la caravane.</p>
+
+<p>Elle tait nombreuse et se dveloppait sur une ligne
+troite et longue au moins d'un grand quart de lieue.
+Les cavaliers venaient en tte, en peloton serr, escortant
+un tendard aux trois couleurs: rouge, vert et
+jaune, avec trois boules de cuivre et le croissant l'extrmit
+de la hampe. Au del et sur le dos des dromadaires
+blancs ou d'un fauve trs clair, on voyait se
+balancer quatre ou cinq <i>atatiches</i> de couleur clatante;<a name="page_221" id="page_221"></a>
+puis, arrivait un bataillon tout brun de chameaux
+de charge, stimuls par la caravane pied;
+enfin, tout fait derrire, accourait, pour suivre le
+pas allong des dromadaires, un norme troupeau de
+moutons et de chvres noires divis par petites
+bandes, dont chacune tait conduite par des femmes
+ou par des ngres, surveille par un homme cheval
+et flanque de chiens.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des <i>Arba</i>, dit Ali.</p>
+
+<p>&mdash;a m'est gal, dit le lieutenant, du moment que
+ce n'est pas le Scheriff.</p>
+
+<p>La grande tribu des Arba, qui campe aux environs
+d'El-Aghouat, est une des plus importantes du sud de
+nos possessions; c'est avec la fameuse tribu noble des
+<i>Ouled-Sidi-Scheik</i>, la plus forte, la plus brave, la
+plus aguerrie, la plus opulente, enfin la mieux monte
+peut-tre des tribus sahariennes: Les Arba, dit
+M. le gnral Daumas dans son livre-itinraire du
+<i>Sahara algrien</i>, sont trs braves et peu soucieux
+d'viter les rencontres main arme. Ils mettent un
+grand luxe dans leurs armes. Leur vie est aventureuse,
+et d'ailleurs leur instinct violent et pillard les
+met trop souvent en contact avec d'autres tribus
+pour ne pas leur avoir fait des ennemis nombreux...
+J'ajoute qu'on les cite avec les <i>Sad</i>
+pour leur inhospitalit. Ils ont pris part toutes les
+luttes qui ont agit le dsert; depuis quinze ans surtout,
+on les trouve mls toutes les affaires de<a name="page_222" id="page_222"></a>
+guerre; nous les avions contre nous derrire les murs
+d'El-Aghouat; un grand nombre d'entre eux a suivi
+jusqu' Ouaregla la fortune errante du Scheriff; et
+c'est encore chez les Arba que ce chef de partisans
+continue de recruter ses meilleurs cavaliers.</p>
+
+<p>Au moment o nous atteignions le bord de la rivire,
+l'avant-garde cheval y tait dj tout entire
+engage, et le premier chameau blanc porteur
+d'<i>atouche</i> commenait descendre majestueusement
+la rive oppose.</p>
+
+<p>Les cavaliers taient arms en guerre et costums,
+pars, quips comme pour un carrousel; tous, avec
+leurs longs fusils capucines d'argent, ou pendus par
+la bretelle en travers des paules, ou poss horizontalement
+sur la selle, ou tenus de la main droite, la
+crosse appuye sur le genou. Quelques-uns portaient
+le chapeau de paille conique empanach de plumes
+noires; d'autres avaient leur burnouss rabattu jusqu'aux
+yeux, le hak relev jusqu'au nez; et ceux dont
+on ne voyait pas la barbe ressemblaient ainsi des
+femmes maigres et basanes; d'autres, plus trangement
+coiffs de hauts kolbaks sans bord en toison
+d'autruche mle, nus jusqu' la ceinture, avec le hak
+roul en charpe, le ceinturon garni de pistolets et de
+couteaux, et le vaste pantalon de forme turque en drap
+rouge, orange, vert ou bleu, soutach d'or ou d'argent,
+paradaient superbement sur de grands chevaux
+habills de soie comme on les voyait au moyen ge, et<a name="page_223" id="page_223"></a>
+dont les longs <i>chelils</i>, ou caparaons rays et tout
+garnis de grelots de cuivre, bruissaient au mouvement
+de leur croupe et de leur queue flottante. Il y avait l
+de fort beaux chevaux; mais ce qui me frappa plus
+que leur beaut, ce fut la franchise inattendue de tant
+de couleurs tranges. Je retrouvais ces nuances
+bizarres si bien observes par les Arabes, si hardiment
+exprimes par les comparaisons de leurs potes.&mdash;Je
+reconnus ces chevaux noirs reflets bleus, qu'ils comparent
+au pigeon dans l'ombre; ces chevaux couleur
+de roseau, ces chevaux carlates comme le premier
+sang d'une blessure. Les blancs taient couleur de
+neige et les alezans couleur d'or fin. D'autres, d'un
+gris fonc, sous le lustre de la sueur, devenaient exactement
+violets; d'autres encore, d'un gris trs clair, et
+dont la peau se laissait voir travers leur poil humide
+et ras, se veinaient de tons humains et auraient pu
+audacieusement s'appeler des chevaux roses. Tandis
+que cette cavalcade si magnifiquement colore s'approchait
+de nous, je pensais certains tableaux
+questres devenus clbres cause du scandale qu'ils
+ont caus, et je compris la diffrence qu'il y a entre le
+langage des peintres et le vocabulaire des maquignons.</p>
+
+<p>Au centre de ce brillant tat-major, quelques pas
+en avant de l'tendard, chevauchaient, l'un prs de
+l'autre et dans la tenue la plus simple, un vieillard
+barbe grisonnante, un tout jeune homme sans barbe.<a name="page_224" id="page_224"></a>
+Le vieillard tait vtu de grosse laine et n'avait rien
+qui le distingut que la modestie mme et l'irrprochable
+propret de ses vtements, sa grande taille,
+l'paisseur de sa tournure, l'ampleur extraordinaire
+de ses burnouss, surtout le volume de sa tte coiffe
+de trois ou quatre capuchons superposs. Enfoui plutt
+qu'assis dans sa vaste selle en velours cramoisi
+brod d'or, ses larges pieds chausss de babouches,
+enfoncs dans des triers damasquins d'or et les deux
+mains poses sur le pommeau tincelant de la selle, il
+menait petits pas une jument grise queue sombre,
+avec les naseaux ardents et un bel &oelig;il doux encadr de
+poils noirs, comme un &oelig;il de musulmane agrandi par
+le <i>koheul</i>. Un cavalier ngre, en livre verte, conduisait
+en main son cheval de bataille, superbe animal
+la robe de satin blanc, vtu de brocard et tout harnach
+d'or, qui dansait au son de la musique et faisait
+rsonner firement les grelots de son <i>chelil</i>, les amulettes
+de son poitrail et l'orfvrerie splendide de sa
+bride. Un autre cuyer portait son sabre et son fusil
+de luxe.</p>
+
+<p>Le jeune homme tait habill de blanc et montait
+un cheval tout noir, norme d'encolure, queue tranante,
+la tte moiti cache dans sa crinire. Il tait
+fluet, assez blanc, trs ple, et c'tait trange de voir
+une si robuste bte entre les mains d'un adolescent si
+dlicat. Il avait l'air effmin, rus, imprieux et insolent.
+Il clignotait en nous regardant de loin; et ses<a name="page_225" id="page_225"></a>
+yeux, bords d'antimoine, avec son teint sans couleur,
+lui donnaient encore plus de ressemblance avec une
+jolie fille. Il ne portait aucun insigne, pas la moindre
+broderie sur ses vtements; et de toute sa personne,
+soigneusement enveloppe dans un burnouss de fine
+laine, on ne voyait que l'extrmit de ses bottes sans
+perons et la main qui tenait la bride, une petite main
+maigre orne d'un gros diamant. Il arrivait renvers
+sur le dossier de sa selle en velours violet brod d'argent,
+escort de deux lvriers magnifiques, aux jarrets
+marqus de feu, qui bondissaient gaiement entre les
+jambes de son cheval.</p>
+
+<p>Aussitt qu'il aperut ce vieux grand seigneur et
+son fils, le petit Ali fit un mouvement pour se jeter
+ terre et courir se prosterner devant eux; mais le
+lieutenant lui posa la main sur l'paule; l'enfant
+tonn comprit le geste et ne bougea pas.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, je regardai ce jeune cavalier
+mine impriale, au milieu de son cortge barbare,
+avec des guerriers pour valets et des vieillards barbe
+grise pour pages; je jetai les yeux sur le charmant
+Aoumer, qui me fit l'effet d'un histrion, puis je
+considrai assez tristement la tenue du lieutenant;
+j'imaginai ce que devait tre la mienne pour un &oelig;il
+difficile en fait d'lgance, et je ne pus m'empcher
+de dire au lieutenant:</p>
+
+<p>&mdash;Comment trouvez-vous que nous reprsentions
+la France?<a name="page_226" id="page_226"></a></p>
+
+<p>Le vieillard passa et nous salua froidement de la
+main; nous y rpondmes avec autant de supriorit
+que nous le pmes. Quant au jeune homme, arriv
+deux pas de nous, il fit cabrer sa bte; l'animal,
+enlev des quatre pieds par ce saut prodigieux o
+excellent les cavaliers arabes, nous frla presque de
+sa crinire et alla retomber deux pas plus loin; le
+petit prince s'tait habilement dispens du salut, et
+son escorte acheva de dfiler sans mme jeter les yeux
+sur nous.</p>
+
+<p>Les musiciens venaient ensuite, marchant sur deux
+rangs, la bride passe dans le bras, les uns frappant
+d'un geste martial sur de petits chssis carrs tendus
+de peau, d'autres tambourinant avec des crochets de
+bois sur des timbales du diamtre d'un petit tambour,
+les autres soufflant dans de longues musettes en forme
+de hautbois. Puis arrivaient, sur deux de front, et les
+deux plus richement quips tenant la tte, les
+chameaux porteurs d'atatiches; c'taient de grands
+animaux efflanqus, nerveux, lustrs, presque aussi
+blancs que de vrais <i>mahara</i> et marchant, comme
+disent les Arabes: du pas noble de l'autruche. Ils
+avaient des mouchoirs de satin noir passs au cou et
+des anneaux d'argent aux pieds de devant. Les <i>atatiches</i>,
+sorte de corbeilles enveloppes d'toffes avec
+un fond plat garni de coussins et de tapis, dont les
+extrmits retombent en manire de rideaux sur les
+deux flancs du dromadaire, faisaient plutt l'effet de<a name="page_227" id="page_227"></a>
+dais promens dans une procession que de litires de
+voyage. Imagine un assortiment de toute espce
+d'toffes prcieuses, un assemblage de toutes les
+couleurs: du damas citron, ray de satin noir, avec
+des arabesques d'or sur le fond noir, et des fleurs
+d'argent sur le fond citron; tout un atouche en soie
+carlate travers de deux bandes de couleur olive;
+l'orange ct du violet, des roses croiss avec des
+bleus, des bleus tendres avec des verts froids; puis
+des coussins mi-partie cerise et meraude, des tapis de
+haute laine et de couleur plus grave, cramoisis,
+pourpres et grenats, tout cela mari avec cette fantaisie
+naturelle aux Orientaux, les seuls coloristes du monde.
+C'tait le point le plus brillant et le centre clatant
+de la caravane. Vu de face et d'un peu loin, ce haut
+appareil s'levait comme une sorte de mitre tincelante
+au-dessus de la tte vnrable des dromadaires blancs,
+et compltait cette physionomie sacerdotale que tu leur
+connais. On n'entrevoyait rien des voyageuses de
+distinction suspendues dans ces somptueux berceaux;
+mais un ngre pied, qui se tenait au-dessous de
+chaque litire, de temps en temps levait la tte et
+s'entretenait avec une voix qui lui parlait travers les
+tapisseries.</p>
+
+<p>L s'arrtaient le luxe des toffes et l'clat des
+couleurs; car, immdiatement aprs, venaient les
+chameaux de charge, portant les tentes, le mobilier,
+la batterie de cuisine de chaque famille, accompagns<a name="page_228" id="page_228"></a>
+par les femmes, les enfants, quelques serviteurs
+pied, et les plus pauvres de la tribu. Des coffres, des
+tellis au ventre arrondi, rays de jaune et de brun,
+des plats de kouskoussou, des bassins de cuivre, des
+armes en faisceaux, des ustensiles de toute nature
+cliquetant au mouvement de la marche; de chaque
+ct, des outres noires pendues ple-mle avec des
+douzaines de poulets lis ensemble par les pattes, et
+qui battaient des ailes en jetant des cris de dtresse;
+par-dessus tout cela la tente roule autour de ses
+montants comme une voile autour de sa vergue; puis
+un bton qui se trouvait mis en l'air et retenu par des
+amarres peu prs comme un mt avec ses agrs; tel
+tait l'aspect uniforme offert par le dos montueux des
+chameaux. Il y en avait cent cinquante ou deux cents
+pour transporter les bagages et les maisons de poil
+de cette petite cit nomade en dmnagement. On
+voyait, en outre, de jeunes garons, assis tout fait
+l'arrire des btes, juste au-dessus de la queue, qui
+poussaient de grands cris, quand les animaux trop
+presss s'embarrassaient l'un dans l'autre; ou bien de
+petits enfants tout nus, suspendus l'extrmit de la
+charge, quelquefois couchs dans un grand plat de
+cuisine et s'y laissant balancer comme dans un berceau.
+A l'exception du harem, qui voyageait en litire
+ferme, toutes les femmes venaient pied sur les deux
+flancs de la caravane, sans voiles, leur quenouille la
+ceinture et filant. De petites filles suivaient, entranant<a name="page_229" id="page_229"></a>
+ou portant, attachs dans leur voile, les plus jeunes et
+les moins alertes de la bande. De vieilles femmes,
+extnues par l'ge, cheminaient appuyes sur de
+longs btons; tandis que de grands vieillards se
+faisaient porter par de tout petits nes, leurs jambes
+tranant terre. Il y avait des ngres qui, dans leurs
+bras d'bne, tenaient de jolis nourrissons coiffs de
+la chechia rouge; d'autres menaient par la longe des
+juments couvertes, depuis le poitrail jusqu' la queue,
+de <i>djellale</i> grands ramages, et suivies de leurs
+poulains; j'en remarquai qui conduisaient par les
+cornes des bliers farouches, comme s'ils les tranaient
+aux sacrifices: c'tait aussi beau qu'un bas-relief
+antique. Des cavaliers galopaient au milieu de la foule,
+et de loin donnaient des ordres ceux qui, tout fait
+ l'arrire, amenaient le troupeau des chameaux libres
+et les moutons. C'tait l que se tenait la meute
+hurlant, aboyant, harcelant sans cesse la queue du
+troupeau; notre approche augmentant encore la rage
+des chiens et ajoutant l'pouvante des moutons,
+nous prmes le trot, et bientt nous emes dpass
+l'extrme arrire-garde de la caravane.</p>
+
+<p>Pendant une heure encore, on entendit le bruit des
+cornemuses, et nous continumes de voir la poussire
+qui s'loignait dans la direction des montagnes de
+l'Est.</p>
+
+<p>&mdash;Avouez, dis-je au lieutenant, que voil une
+manire de dmnager qui vaut mieux que la ntre.<a name="page_230" id="page_230"></a></p>
+
+<p>Et je lui rappelai, car il l'avait oubli, comment
+s'effectue un changement de domicile chez le peuple
+le plus spirituel et le plus polic du monde.</p>
+
+<p>Je ne connais pas de village arabe qui se prsente
+avec plus de correction ni dans des conditions de
+panorama plus heureuses que Tadjemout, quand on
+l'approche en venant d'El-Aghouat. Il couvre un petit
+plateau pierreux qui n'est qu'un renflement de la
+plaine et s'y dveloppe en forme de triangle allong.
+La base est occupe par un rideau vert d'arbres
+fruitiers et de palmiers; les saillies anguleuses d'un
+monument ruin en marquent le sommet. Un mur
+d'enceinte coll contre la ville suit la pente du coteau
+et vient, par une descente rapide, se relier, au moyen
+d'une tour carre, aux murs extrieurs des jardins.
+Ces murs sont arms, de distance en distance, de tours
+semblables; ce sont de petits forts crnels, lgrement
+coups en pyramides et percs de meurtrires.
+La ligne gnrale est lgante et se compose par des
+intersections pleines de style avec la ligne accentue
+des montagnes du fond. Le ton local est gris, d'un
+gris sourd que la vive lumire du matin parvenait
+peine dorer. Une multitude de points d'ombre et de
+points de lumire mettait en relief le dtail intrieur
+de la ville et, de loin, lui donnait l'aspect d'un damier
+irrgulier de deux couleurs: gris et bleu. Deux marabouts
+poss droite, sur la croupe mme du mamelon,
+l'un rouge et l'autre blanc, faisaient mieux<a name="page_231" id="page_231"></a>
+apparatre encore, par deux touches brillantes, la
+monochromie srieuse du tableau.</p>
+
+<p>A une demi-lieue de la ville, nous dpchmes
+Aoumer avec la lettre adresse au cad, et nous lui
+recommandmes de veiller ce que la <i>diffa</i> ft trs
+simple, car nous avions affaire des gens pauvres.
+Puis le lieutenant s'approcha d'Ali et lui fit la leon
+suivante:</p>
+
+<p>&mdash;En quelque endroit que nous soyons, souviens-toi
+que c'est monsieur et moi qui sommes les matres;
+ainsi n'embrasse les genoux de personne;&mdash;tu me
+comprends?</p>
+
+<p>Le petit Ali porta la main droite sa poitrine et
+rpondit: Oui, <i>Sidna</i>.&mdash;Formule presque inusite
+de respect, qui ne s'adresse qu'aux puissants de la
+terre.</p>
+
+<p>A mesure que nous approchions, tournant les
+jardins pour entrer par l'est, l'aspect de Tadjemout
+changeait, les montagnes s'abaissaient derrire la
+ville; et tout ce tableau oriental se dcomposant de
+lui-mme, il ne resta plus, quand nous en fmes tout
+prs, qu'une pauvre ville, mise en ruines par un sige,
+brle, aride, abandonne, et que la solitude du
+dsert semblait avoir envahie. Il tait neuf heures; le
+soleil dj haut, la frappait d'aplomb. Nous arrivions,
+par un cimetire, au-del duquel on voyait une porte
+carre, pareille toutes les portes arabes, mnage
+dans la tour qui relie les remparts aux murs des<a name="page_232" id="page_232"></a>
+jardins. Un Arabe mine farouche, chauss de brodequins
+poudreux et portant un long fusil pendu dans
+le dos, suivait en mme temps que nous ce chemin
+hriss de pierres tumulaires, poussant devant lui un
+ne boiteux charg de deux outres vides. A droite, et
+vers le sommet du mamelon travers par de longues
+assises de rochers rougetres, on voyait deux chevaux
+tiques, la tte pendante et plants sur leurs quatre
+pieds comme sur des piquets. Rien de plus, personne
+au-dessus des murailles; pas un bruit. A gauche et
+dans des massifs d'abricotiers, on entendait roucouler
+des tourterelles.</p>
+
+<p>Aprs un assez long circuit dans des rues sans soleil,
+plus troites encore que celles d'El-Aghouat et paves
+de dalles encore plus glissantes, nous prmes une
+petite ruelle au bout de laquelle on voyait des gens
+occups desseller le cheval d'Aoumer. Arrivs l,
+nous mmes pied terre, et l'on nous fit entrer sous
+un vestibule fort obscur, et dans lequel s'enfonait,
+suivant l'usage, un divan en maonnerie lev de
+quatre pieds au-dessus du sol. Le vestibule tait
+encombr de gens qui se dmenaient beaucoup sans
+le moindre cri. Il y avait dj quelqu'un tendu sur le
+dos au beau milieu du divan, et autour duquel tout le
+monde s'empressait. Au moment o nous apparmes,
+un Arabe, assez proprement vtu d'un burnouss
+couleur amadou, lui prsentait d'une main une gamelle
+de lait, tandis que de l'autre il l'invitait choisir au<a name="page_233" id="page_233"></a>
+milieu d'un boisseau au moins de petites pommes
+vertes amonceles sur le tapis. C'tait Aoumer qui se
+faisait servir par le cad de Tadjemout: Il se mit
+sourire en nous voyant et nous dit en franais, de sa
+voix la plus claire:&mdash;Bonjour, mon lieutenant,
+comme s'il ne nous avait pas vus depuis un mois.</p>
+
+<p>Notre arrive avait attir une certaine foule devant
+la maison du cad. Aussi, le vestibule ne tarda pas
+se trouver rempli; et bientt, la porte obstrue ne
+pouvant suffire la curiosit de tous ceux qui, privs
+d'entrer, auraient voulu voir, le plus grand nombre
+des visiteurs demeura dehors, et fit bien inutilement
+galerie dans la rue. Au bout d'un instant, il n'y eut
+plus moyen de respirer, et j'avais perdu tout espoir de
+prendre un seul moment de repos. D'ailleurs, ce n'est
+jamais un sjour bien dlicieux que celui du divan
+chez les pauvres habitants des ksours du Sud. On n'y
+chappe aux coups de soleil,&mdash;danger rel, il faut
+l'avouer, pendant la canicule,&mdash;qu'avec la chance
+d'y rencontrer toutes les incommodits imaginables.
+Et quant celui-ci, j'avais jug, ds l'abord, qu'il
+renfermait une combinaison de petits supplices dont
+le moindre tait, sans contredit, la chaleur pouvantable
+d'une tuve sche; et je m'tais tout de suite
+aperu, de cruelles dmangeaisons qui m'envahirent
+tout le corps, que les mouches avaient ici, dans les
+tapis, toute une arme d'odieux auxiliaires.</p>
+
+<p>Une hirondelle avait son nid dans le plafond, juste<a name="page_234" id="page_234"></a>
+au-dessus du divan. Les petits taient ns, et, toutes
+les cinq minutes, l'hirondelle arrivait avec un brin de
+quelque chose dans le bec. La porte tait basse; entre
+le cintre et la tte des gens attroups sur le seuil, il ne
+restait que juste assez d'espace pour elle; elle s'y
+glissait en poussant un lger cri. Aussitt, je regardais
+en l'air et je voyais six petites ttes rondes coiffes
+d'un duvet noir avancer au bord du nid six becs
+ouverts et ppiants; de petits becs d'oiseaux naissants
+avec un bourrelet jaune qui les fait ressembler des
+lvres. L'oiseau partageait de son mieux entre tous ses
+nourrissons; puis, l'une aprs l'autre, les ttes se
+retiraient dans le nid. La mre, un peu surprise de
+voir son asile occup par tant de monde, hsitait
+pour s'en aller, entre la porte de la cour et celle de la
+rue; sans doute elle avait des raisons pour prfrer
+la seconde, car c'tait celle qu'elle choisissait, bien
+que l'autre ft peu prs libre. Chaque fois c'tait la
+mme incertitude, et chaque fois j'entendais du milieu
+des Arabes une voix grave qui disait: <i>balek!</i> (prends
+garde!) Alors il y en avait qui se courbaient en deux
+pour lui faire place, d'autres encore plus complaisants
+qui s'cartaient tout fait; l'oiseau prenait son lan
+et filait en jetant un nouveau cri.</p>
+
+<p>Grce ce trait de caractre assurment touchant,
+j'aurais volontiers pardonn ces braves gens de nous
+faire touffer par leur politesse malentendue, mais,
+quoique endurci dj contre beaucoup de misres, je<a name="page_235" id="page_235"></a>
+trouvai cette manire de se reposer si pnible, que
+j'aimai mieux marcher. La <i>diffa</i> ne pouvait manquer
+de se faire attendre, car c'est une crmonie qui, dans
+tous les cas, demande certains prparatifs et dont la
+solennit dpend en grande partie de la lenteur qu'on
+y apporte. Tous les visages taient ruisselants; les
+burnouss transpiraient comme des langes de bain. Je
+ressentais, en outre, d'intolrables piqres, et je dis
+au lieutenant, qui me paraissait ne rien prouver de
+semblable: Sentez-vous?&mdash;Non, mon ami, me dis le
+lieutenant, mais je les vois. Si j'ai un conseil vous
+donner, c'est d'aller vous promener.&mdash;Au moment
+o je sortais, je me trouvai face face avec le cad,
+qui portait dans ses bras un petit mouton noir tout
+frmissant de se trouver pris et qui blait. Un autre
+grand gaillard, vtu comme le cad d'un burnouss de
+fantaisie jauntre, et lui ressemblant un peu, le suivait
+d'un air enjou, un couteau la main. Le cad,
+croyant m'tre agrable, me prsenta le pauvre animal,
+carta sa laine l'endroit des ctes et me montra
+qu'il tait gras et blanc. De mon ct, je fus oblig,
+par convenance, de palper cette chair vivante qu'on
+allait mettre la broche et que j'allais manger dans
+une heure. Mais je me fis un peu l'effet d'un sauvage,
+et la <i>diffa</i> de Tadjemout ne m'inspira plus le moindre
+apptit.</p>
+
+<p>Les rues taient silencieuses, presque dsertes,
+l'ombre y dcroissait rapidement, et je n'y rencontrai<a name="page_236" id="page_236"></a>
+que de rares habitants tendus dj sous le porche
+obscur des maisons. J'entrevis un ou deux enfants qui
+se cachaient, et je pus entendre, en passant, le tic-tac
+des mtiers, comme dans certaines cours d'El-Aghouat.
+Je fis le tour de la ville par l'est et m'acheminai,
+malgr la chaleur, vers le marabout blanc qu'on voit
+de loin briller dans ce tableau dcolor. C'est la
+spulture de <i>Sidi-Atallah</i>, un des patrons de Tadjemout
+et l'anctre des <i>Ouled-Sidi-Atallah</i>, petite
+tribu d'une centaine de tentes qui campe aux environs
+de Tadjemout, et y dpose ses grains. Le marabout
+commande la ville l'est, peu prs comme celui de
+Si-Hadj-Aca commande un quartier d'El-Aghouat. Il
+est entour d'un petit mur en pierres sches et
+barricad de manire ce qu'on n'y puisse entrer. Il
+y avait une multitude de loques accroches au mur
+par dvotion.&mdash;Puis, suivant l'arte du mamelon, je
+rentrai dans la ville par le nord.</p>
+
+<p>Tadjemout ne s'est point relev du sige qu'il a
+subi en mme temps que sa voisine <i>An-Mahdy</i>. Ce
+dbris noirtre, qu'on voit de loin denteler le sommet
+de la ville, c'est, avec une enceinte assez vaste, mais
+rase fleur de terre, et quelques pans de murs encore
+tachs par le feu, tout ce qui reste de l'ancienne
+kasbah dmantele pendant la guerre. Toutes ces
+maisons si bien groupes distance sont dans le plus
+triste tat de misre et s'en vont en ruines. On a seulement
+relev les tours et rpar l'enceinte des jardins,<a name="page_237" id="page_237"></a>
+car la grande affaire tait de protger les plantations.</p>
+
+<p>Ces jardins entourent la ville de trois cts.
+L'Oued M'zi la contourne en dcrivant comme eux
+trois quarts de cercle; son lit est large; il est contenu,
+du ct des jardins, par une berge leve, de terre
+rougetre, sans cailloux; de l'autre, il parat s'tendre
+assez loin dans la plaine, au moment de la crue des
+eaux; mais, dans cette saison de scheresse, il devient
+inutile, et n'arrose ni ne protge plus rien. On n'y
+voit pas la moindre place humide. De mme qu' El-Aghouat,
+il disparat sous le sable pour ne se montrer
+qu' l'poque des pluies.</p>
+
+<p>Le soleil tait dj presque perpendiculaire quand
+je m'arrtai sur les dbris de l'ancienne kasbah, devant
+le panorama de la plaine. Je retrouvais El-Aghouat
+ la mme heure, avec le dsert de moins,
+mais avec une stupeur encore plus grande dans l'intrieur
+de cette ville accable de chaleur. On n'entendait
+rien, on ne voyait rien remuer. Au del de l'lot vert
+des jardins, l'&oelig;il dcouvrait un horizon de terrains
+nus, caillouteux, brls, fuyant dans toutes les directions
+vers un cercle de montagnes fauves ou cendres,
+d'un ton charmant, mais o l'on devinait l'aridit de
+la pierre sous la tendresse inexprimable des couleurs.
+Un petit nuage unique flottait au-dessus d'un piton
+bleutre du Djebel-Amour. La ville, environne de
+pentes gristres, sans aucune ombre, enflamme de
+soleil, ne donnait plus signe de vie. Les deux chevaux<a name="page_238" id="page_238"></a>
+que j'avais aperus en arrivant n'avaient pas chang
+de place; seulement, ils s'taient couchs, la tte du
+ct du nord. Il y avait une tente en poil noir plante
+parmi les ruines, et sous laquelle une femme en
+haillons battait du lait dans une outre. La nuit la plus
+profonde est pleine de gaiet ct de ce tableau
+dsol. On ne connat point en France l'effet de cette
+solitude et de ce silence sous le plus beau soleil qui
+puisse clairer le monde. Dans nos pays temprs, le
+soleil de midi fait sortir de terre tout ce qu'elle a de vie
+et de bruits, et semble exasprer toutes les passions
+joyeuses de la campagne. Ici, le soleil de midi consterne,
+crase, mortifie, et c'est l'ombre de minuit qui
+rpare et son tour redonne la vie.</p>
+
+<p>Une seule chose, grce des ressources de sve
+inconcevables, rsiste la consomption de ces terribles
+ts, qui desschent les rivires, corrompent les eaux
+qu'ils ne peuvent tarir, et ne donnent qu' peu de
+gens le temps de vieillir,&mdash;c'est la couleur verte des
+feuillages; couleur extraordinaire dont nous n'avons
+pas d'expression dans les harmonies ordinaires de la
+palette. Je me suis rappel les taillis de chne les plus
+verts, les potagers normands les mieux arross,
+l'poque la plus panouie de l'anne, aussitt aprs la
+frondaison, sans trouver quelque chose de comparable
+ ce badigeonnage de vert meraude, entier,
+agaant, et qui fait ressembler tous ces arbres des
+joujoux de papier vert qu'on planterait sur du bois<a name="page_239" id="page_239"></a>
+jaune. Ce qui rend le dsaccord plus bizarre et aussi
+la comparaison plus juste, c'est que le pied des arbres
+repose en effet sur un terrain presque tout fait nu,
+couleur de chaume, o l'on ne voit que quelques
+petits carrs de lgumes mal arross et plus mal
+venus, des haricots et des fves feuilles fltries.</p>
+
+<p>Ces jardins, si desschs par le pied, si verdoyants
+par le sommet, sont toute la fortune et toute la gaiet
+de Tadjemout. On les dit fertiles. Pour moi, je n'y ai
+vu que des pommes et des abricots. Les pommes sont
+petites, de couleur fade, et pareilles des pommes
+cidre, pour la grosseur et pour le got. Quant l'abricotier
+du sud, c'est un bel arbre, de haute taille, d'un
+port srieux, d'un feuillage lgant, rgulier, et qui
+conviendrait aux paysagistes de style; voil pourquoi
+je le signale en passant. C'est un feuillage arrondi par
+masses compactes ou dvelopp en longues grappes
+tranantes, et dont l'excution, naturellement indique,
+s'exprime par un travail serr de touches rondes
+poses symtriquement, comme des points de broderie.
+Cela rappelle exactement l'excution calme et
+savante du <i>Diogne</i> et du <i>Raisin de Chanaan</i>. A l'automne,
+quand l'arbre est devenu brun, la ressemblance
+doit tre parfaite. L'abricotier, comme les
+pommiers normands et les orangers, se couvre de
+fruits en si grand nombre, que chaque feuille verte est
+accompagne d'un fruit d'or. Cet arbre, d'aspect mythologique,
+est, aprs les dattiers, ce qu'il y a de plus<a name="page_240" id="page_240"></a>
+prcieux dans les vergers du Sud. Les abricots secs
+forment, tu le sais, le fond de la cuisine arabe; on les
+fait scher sur des claies, et, pendant tout le reste de
+l'anne, on en compose, avec fort peu de viande et
+beaucoup de sauce au <i>fel-fel</i>, toute sorte de ragots,
+entre autres le <i>hamiss</i>.</p>
+
+<p>Des grenadiers, dont les fleurs commenaient faire
+place au fruit; des poiriers; des figuiers bas, feuilles
+plus petites et plus fonces que les figuiers d'Europe;
+quelques pchers, au feuillage grle un peu plus dor
+que le reste; des vignes poussant en tout sens avec les
+plus grands caprices et portant dj des verjus monstrueux;
+par-dessus tout cela les aigrettes des palmiers
+d'un vert froid, lgrement jaunes ou rougissantes au
+point de jonction des palmes, voil les jardins de Tadjemout,
+c'est--dire de tous les ksours du Sud.</p>
+
+<p>Somme toute, ici les oiseaux sont plus heureux que
+les hommes; car ils se nourrissent aussi bien et vivent
+plus commodment. Ils ont le peu de fracheur que la
+vgtation parvient exprimer du sol, et le moindre
+vent qui remue cette atmosphre inerte et brlante de
+midi, ils le recueillent en paix dans leurs maisons
+mouvantes de feuillages. On ne les aperoit pas, et
+c'est peine si on les entend se dranger dans les
+feuilles quand on passe ct d'eux. Quelquefois, une
+petite tourterelle fauve, collier lilas, s'envole et se
+rfugie sur un palmier; elle agite, en s'y posant, le
+djerid flexible; on la voit un moment se balancer sur<a name="page_241" id="page_241"></a>
+le ciel bleu, puis elle se retire au c&oelig;ur de l'arbre, elle
+y pousse un ou deux roucoulements, fait mouvoir encore
+les dards aigus des palmes, et tout se tait, en
+mme temps que tout redevient immobile.</p>
+
+<p>Quand j'entrai dans le vestibule, o l'odeur du repas
+semblait avoir rassembl toutes les mouches et tous les
+affams du quartier, le cad, qui n'attendait plus que
+mon retour, fit un signal du ct des cuisines, et je
+vis apparatre, au bout d'un bton, le cadavre rissol
+et tout fumant du petit agneau noir.</p>
+
+<p>Aoumer fut d'une gaiet folle pendant tout le repas,
+et Ben-Ameur essaya de nous persuader que les habitants
+de Tadjemout seraient heureux de nous retenir
+jusqu'au lendemain; mais nos pauvres chevaux expiraient
+de chaleur dans la cour, et c'tait nous soulager
+tous que de nous mettre en route. Avant trois heures,
+nous prenions cong du cad et nous sortions par
+<i>Bab-Sfan</i>, porte qui s'ouvre du ct d'An-Mahdy.</p>
+
+<p class="date">
+An-Mahdy, juillet 1853.<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;J'accomplissais en ce moment un de mes plus
+vieux rves de voyage; rve est le mot, car l'poque
+o je le faisais, en examinant la carte du Sahara, il
+tait plus que douteux qu'il pt jamais se raliser. Ce
+n'tait ni son loignement, ni la nouveaut du pays
+qui m'attiraient vers ce lieu-l, de prfrence tant
+d'autres, tout aussi propres m'mouvoir; c'tait je<a name="page_242" id="page_242"></a>
+ne sais quoi de sduisant dans le nom, quelques lambeaux
+appris de son histoire, le bruit d'un grand personnage
+religieux luttant derrire ces remparts contre
+le premier homme de guerre de l'Afrique moderne,
+beaucoup d'imaginations colorant une vague perspective
+de faits et de paysage; enfin, je ne sais quelle
+singulire intuition du vrai qui m'avait fait imaginer
+une sorte de ville abbatiale, dvote, srieuse, hautaine
+et domine, comme Avignon, par un palais de pape.
+Chemin faisant, je me rappelais le temps o El-Aghouat
+tait encore pour Alger un pays fort mystrieux,
+et je pensais au nombre d'vnements, petits
+ou grands, que le hasard avait d combiner pour faciliter
+ma promenade; et ce qui m'tonnait le plus dans
+tout cela, c'tait d'en tre aussi peu surpris et de
+trouver tout simple que j'eusse djeun le matin Tadjemout
+et que j'allasse prsent dner An-Mahdy.</p>
+
+<p>Nous avions devant nous une plaine unie, pierreuse,
+sans aucun accident de terrain et sans varit
+d'aspect. A droite et gauche, fuyaient paralllement
+deux bourrelets d'une couleur exquise et seulement
+tachs d'ombres pareilles des gouttes d'eau bleue. A
+l'extrmit de la plaine, on distinguait un renflement
+dans la ligne droite de l'horizon; c'tait derrire ce
+mouvement du sol que nous allions voir apparatre
+An-Mahdy. La montagne au del devenait plus
+bleutre mesure que le soleil inclinait de son ct.
+De petits sentiers gristres se dirigeaient en droite<a name="page_243" id="page_243"></a>
+ligne dans la plaine et menaient sans dtours de Tadjemout
+ An-Mahdy. Il n'en fallait pas davantage
+pour indiquer le voisinage d'une ville frquente.&mdash;Ces
+deux ou trois sentiers, spars par des intervalles
+presque gaux, o la terre est battue, o il y a moins
+de cailloux qu'ailleurs, c'est une grande route de caravane.
+Le gros de la troupe marche la file dans le
+sillon du milieu, le plus poudreux, le seul qui ne soit
+jamais interrompu; les cavaliers d'escorte, les conducteurs
+de chameaux vont paralllement dans les petits
+sentiers latraux, la file aussi, car il n'y en a gure
+o l'on remarque le passage ordinaire de plus de deux
+cavaliers de front. La route se trouve ainsi trace dans
+la direction la plus courte. Quand on rencontre une
+touffe d'<i>alfa</i>, de <i>chih</i> ou de <i>k'tf</i>, on la tourne;
+l'herbe continue de pousser; et c'est le chemin qui
+fait un circuit, grce l'imperturbable rgularit des
+voyageurs. Je m'amusais reconnatre la large empreinte
+des chameaux, le pied des chevaux, celui des
+hommes. De loin en loin, nous retrouvions des marques
+de roues, presque effaces par les pluies d'hiver.
+N'tait-ce pas la voie des canons qui sont venus d'<i>El-Biod</i>
+mitrailler les murs d'El-Aghouat? De rares
+gangas, qu'on ne voyait pas, faisaient entendre au-dessus
+de nos ttes de faibles cris perdus dans le
+silence. A gauche, et sur des plans inclins qui remontaient
+vers les collines, on distinguait de temps en
+temps des points fauves tachs en dessous de blanc.<a name="page_244" id="page_244"></a>
+Ces points fauves taient mobiles, et malgr l'norme
+distance, on voyait le lustre du poil. C'taient des
+gazelles qui paissaient parmi des <i>alfa</i> jaunissants. Le
+chemin que nous suivions tait couvert de leurs
+traces; on et pu dire que <i>la terre exhalait le musc</i>.</p>
+
+<p>A moiti chemin peu prs, nous vmes venir
+nous deux voyageurs pied, conduisant trois petits
+nes. Deux de ces nes taient chargs; le troisime,
+velu comme un ours et de la taille d'un gros
+mouton, trottait gaiement en avant des autres et s'arrtait
+frquemment pour accrocher au passage un rameau
+ple de <i>k'tf</i>. Les hommes taient ngres, mais
+de vrais ngres pur sang, d'un noir de jais, avec des
+rugosits sur les jambes et des plissures sur le visage,
+que le hle du dsert avait rendues gristres: on et
+dit une corce. Ils taient en turban, en jaquette et en
+culotte flottante, tout habills de blanc, de rose et de
+jonquille, avec d'tranges bottines ressemblant de
+vieux brodequins d'acrobates. C'taient presque des
+vieillards, et la gaiet de leur costume, l'effet de ces
+couleurs tendres accompagnant ces corps de momies
+me surprirent tout de suite infiniment. L'un avait au
+cou un chapelet de fltes en roseau, comme le fou de
+D'jelfa; il tenait la main une musette en bois travaill,
+incruste de nacre, et fort enjolive de coquillages.
+L'autre portait en sautoir une guitare forme
+d'une carapace de tortue, emmanche dans un bton
+brut.<a name="page_245" id="page_245"></a></p>
+
+<p>Quant aux nes, je fus longtemps deviner ce
+qu'ils avaient sur le dos. Outre plusieurs tambourins
+orns de grelots, d'autres instruments de musique,
+reconnaissables leur long manche, et un amas de
+loques fanes, je voyais, distance, quelque chose
+comme une quantit de paquets de plumes ondoyer
+au-dessus de la charge et flotter confusment jusque
+sur leurs oreilles. En approchant, je m'aperus que
+ces paquets taient de toutes les couleurs et de la plus
+singulire apparence; c'taient peu prs des oiseaux
+par le plumage; par la forme, c'taient des btes
+impossibles; et, ce qui m'tonna le plus, ce fut de
+voir que chacun de ces monstres avait positivement un
+bec et deux pattes. Il y en avait un grand nombre de
+tailles diverses, et tous d'une composition plus ou
+moins propre frapper l'esprit; les uns petits, arms
+d'un bec norme et monts sur des chasses de
+flamands; les autres, pesants comme une outarde,
+avec une tte imperceptible et des pieds filiformes;
+d'autres d'un air tout fait farouche, auxquels il ne
+manquait que le cri pour tre l'idal de ce qui fait
+peur.&mdash;Imagine, mon cher ami, ce qui peut sortir
+de la fantaisie d'un ngre, quand il s'amuse refaire
+des oiseaux avec des peaux cousues, des pattes et des
+ttes rapportes.</p>
+
+<p>C'taient donc des bateleurs avec leurs marionnettes.
+Ils sortaient d'An-Mahdy, o je doutai qu'ils eussent
+fait leurs frais, et s'en allaient par Tadjemout, chez<a name="page_246" id="page_246"></a>
+les Ouled-Nayls d'abord, puis dans les douars du Tell,
+essayer l'effet de leur innocente industrie. Je dis
+Aoumer de les questionner: mais ils parlaient fort
+peu l'arabe, et faute de nous comprendre, je ne pus
+savoir d'o ils venaient. Le seul nom que je reconnus
+dans le rcit fait en langue ngre de leur longue
+odysse fut <i>Ouaregla</i>.&mdash;C'est une ville o l'on
+aime beaucoup rire, dit Aoumer.&mdash;A tout hasard,
+je leur criai: <i>Kouka</i>, <i>Kano</i>, et tout ce que je connaissais
+de noms appartenant au <i>Bernou</i>. Ils se mirent
+ rire avec cette aimable gaiet des ngres, les plus
+francs rieurs de tous hommes, et ils rptrent:
+<i>Kouka</i>, <i>Kano</i>, d'un air de connaissance: j'en conclus,
+peut-tre tort, qu'ils pouvaient bien avoir des
+relations avec le lac <i>Tchad</i> ou le <i>Haoussa</i>. Ils nous
+demandrent de l'eau. Heureusement que l'outre tait
+pleine. Aprs quoi, nous nous souhaitmes mutuellement
+bon voyage, et je me retournai pour les voir
+s'loigner dans la direction de Tadjemout, qui n'apparaissait
+plus au fond de la plaine, prsent dore,
+que comme une tache grise au-dessus d'une ligne
+verte.</p>
+
+<p>La premire fois que je traversai la Metidja, pour
+aller d'Alger Blidah, je fus d'abord tonn (j'tais
+dbarqu de la veille) de faire ce trajet en diligence,
+ peu prs comme sur une route de France; mais je
+le fus bien davantage de rencontrer, au milieu de la
+plaine, un Auvergnat en veste de velours olive et<a name="page_247" id="page_247"></a>
+coiff d'une casquette de loutre, qui portait devant lui
+un orgue de Barbarie et en jouait tout en marchant.
+C'tait peu prs l'endroit qu'on appelle les Quatre-Chemins:
+la plaine tait verte, hrisse de palmiers
+nains; on voyait et l, entre la route et la montagne,
+pointer une tte isole de palmier en ventail; le
+magnifique encadrement de l'Atlas enfermait l'horizon
+dans un cercle vein de bleu, couronn de neiges, et
+d'une imposante tournure; c'tait une admirable
+entre. Je venais d'apercevoir un chacal qui traversait
+la route, comme aurait fait chez nous un renard; et
+je voyais de loin, poses parmi les joncs, deux cigognes
+dont l'une, comme l'ibis antique, tenait dans son bec
+quelque chose qu'on pouvait prendre pour un serpent.
+L'Auvergnat jouait l'air de la <i>Grce de Dieu</i>. Ce jour-l
+je fus indign.&mdash;Hier, en me sparant des musiciens
+ngres, ce souvenir m'est revenu, et je l'ai pris
+avec moins d'amertume. Il m'a sembl que cette
+nouvelle rencontre donnait un sens philosophique la
+premire. Je comparais ces pauvres migrants venus,
+l'un de <i>Bernou</i>, l'autre du Cantal ou de la Savoie, et
+je n'ai pu m'empcher d'admirer encore davantage les
+combinaisons du hasard, en pensant qu'un jour ils se
+rencontreraient peut-tre, l'un avec sa guitare d'caille,
+l'autre avec son coffre musique, et qu'ils joueraient
+ensemble des airs ngres et des airs parisiens, au
+milieu d'une ville arabe devenue franaise.</p>
+
+<p>Vers six heures, nous perdmes Tadjemout de vue;<a name="page_248" id="page_248"></a>
+et presque aussitt, nous dcouvrions devant nous la
+silhouette massive, crase, lgrement renfle vers le
+milieu, d'une ville solitaire, de couleur brune, marque
+de deux points plus clairs vers le centre: c'tait An-Mahdy.
+A ce moment, le soleil, qui dclinait vers les
+montagnes, prenait dj la ville revers, en dessinait
+seulement les contours dentels, et noyait dans un
+rayonnement ml de violet et de bleu verdtre les
+premiers chelons du Djebel-Amour. A mesure que
+nous approchions, le jour baissait; l'heure ne pouvait
+tre mieux choisie pour entrer dans cette ville longtemps
+mystrieuse et demeure sainte. Cette demi-clart
+du soir qui n'allait nous la montrer que confusment,
+l'ombre qui commenait l'envelopper avant
+que nous en fussions trop prs, tout cela convenait
+merveille au sentiment particulier ml de curiosit et
+de respect que m'inspirait An-Mahdy.</p>
+
+<p>Il tait sept heures quand nous atteignmes le pied
+du rempart. C'est une muraille en maonnerie solide,
+avec des crneaux trs rapprochs, et coiffs de petits
+chapiteaux en pyramides. Aoumer nous avait prcds
+pour prvenir le cad de notre arrive, et nous
+entrmes dans la ville trs modestement escorts d'un
+seul cavalier. En de du rempart rgne un mur
+moins lev, qui forme l'enceinte intrieure des
+jardins, de sorte que les jardins ont, comme la ville,
+une ceinture continue. Entre ce mur et le rempart
+passe un chemin de ronde troit et sinueux. C'est par<a name="page_249" id="page_249"></a>
+l que le guide nous fit tourner pour aller gagner la
+grande porte: <i>Bab-el-Kebir</i>. Cette porte a l'air d'une
+entre de forteresse; elle est pratique dans une haute
+muraille et flanque de deux grosses tours carres.
+Elle est beaucoup plus leve que ne le sont d'habitude
+les portes des villes arabes; elle a de solides battants
+arms de ferrures; un encadrement de chaux en
+dessine le contour, presque aussi large que haut; une
+banquette dalle de pierres grises, polies comme du
+fer us, garnit extrieurement le pied du mur. Le
+porche est profond, avec des enfoncements mnags
+dans l'paisseur des tours latrales, et forme l'intrieur
+une vritable place d'armes.</p>
+
+<p>La rue sur laquelle on dbouche aprs avoir
+franchi la vote complte cette entre monumentale.
+Elle est trs large pour une rue arabe, comprise entre
+deux grands murs svres, btis de pierres, sans
+ouvertures, et si propre qu'on la dirait balaye. Au
+bout de cent pas, elle tourne angle droit au pied
+d'une maison blanche, d'architecture mauresque, et
+dont la forme singulire rappelle la fois le palais
+et la mosque. Cette maison blanche, leve, perce
+l'tage suprieur de fentres en ogives prcieusement
+sculptes, est l'une des maisons du marabout Tedjini;
+c'est aussi le lieu de sa spulture et la mosque d'An-Mahdy.
+Ce nom de Tedjini, qui n'veillera chez toi,
+quand tu me liras, qu'un intrt bien vague, ce seul
+nom, quand je l'entendis sortir avec componction des<a name="page_250" id="page_250"></a>
+lvres du petit Ali, me fit prouver, mon cher ami,
+une motion trs sincre. Il imprimait ce qui
+m'entourait un caractre prcis de grandeur, d'hrosme
+et de saintet. Je sentis que l'me de cet
+homme vaillant animait encore cette ville l'air si
+hautain et si recueilli. Mes imaginations d'autrefois ne
+m'avaient pas tromp, An-Mahdy ne ressemblait
+rien de ce que j'avais vu et rpondait tout ce que
+j'avais rv.</p>
+
+<p>Une troupe de chameaux sans gardien encombrait
+la rue dans toute sa largeur. En de et au del de ce
+groupe silencieux, il n'y avait personne. La rue dserte
+se remplissait paisiblement de cette ombre poudreuse
+et de couleur rousse, ombre palpable, charge de
+chaleur, d'odeurs confuses, qu'on ne trouve que dans
+les villages arabes du Sud, la tombe de la nuit. La
+terrasse de la maison de Tedjini tait occupe par un
+petit nombre de gens qui tous regardaient du mme
+ct, du ct des montagnes. Ils nous virent entrer,
+tourner l'angle de la rue, sans distraire leur attention
+de l'objet qui paraissait l'attirer dans la direction du
+couchant.</p>
+
+<p>Le cad prvenu nous attendait quelques pas de
+l, devant une maison de belle apparence, sorte de
+<i>Dar-dyaf</i>, o l'on nous fit entrer, et que nous occupons
+seuls. La cour est grande, et nos chevaux sont logs
+dans des curies spacieuses; un escalier bien construit
+mne l'tage, o nous avons une chambre en galerie<a name="page_251" id="page_251"></a>
+pour le jour, et une belle terrasse garnie de tapis pour
+la nuit.</p>
+
+<p>Le cad actuel d'An-Mahdy n'a rien de frappant,
+ni dans les traits ni dans les manires; mais il reprsente
+convenablement l'autorit civile, dans cette
+municipalit, aujourd'hui bourgeoise et dvote. C'est
+un homme simple et digne, dont la physionomie fine,
+quoique trs placide, le vtement de grosse laine
+blanche, le chapelet de bois noir et la coiffure basse
+font penser au magistrat et au prtre, beaucoup
+plus qu'au chef militaire. Son accueil fut grave et froid
+comme sa personne; et j'y remarquai tout de suite une
+sorte de distraction mle d'gards, qui n'tait pas de
+l'impolitesse, mais qui, bien videmment, ne marquait
+aucun empressement. A peine avions-nous eu le temps
+de lui rpter l'objet de notre visite, il l'avait appris
+dj par la lettre d'introduction, qu'il nous quitta.
+C'tait contre tous les usages, et je m'en tonnai.
+Quelques minutes aprs, vint la diffa.&mdash;Les deux
+spahis soulevrent les langes bleus qui, suivant la
+coutume, couvraient les plats, et je vis, leur visage,
+qu'il se passait quelque chose de grave. C'taient du
+kouskoussou d'orge et des mets de la dernire qualit.
+Aoumer se leva, d'un air important, prit un des plats
+et dit l'un des serviteurs: Emporte, et dis au cad
+qu'on s'est tromp. Y avait-il erreur? C'est ce qu'on
+ne put savoir; mais, au bout d'un instant, le cad lui-mme
+reparut, accompagnant un souper qui quivalait<a name="page_252" id="page_252"></a>
+ des excuses, et suivi cette fois d'un cortge assez
+nombreux de serviteurs et d'amis.</p>
+
+<p>Ils demeurrent tous debout l'angle de la terrasse;
+et bientt j'entendis qu'ils discutaient entre eux en
+considrant le soleil couchant.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce qui se passe? me dit tout coup
+le lieutenant: ils attendent encore la lune, et le
+Rhamadan n'est pas fini.&mdash;Aoumer jeta fort irrligieusement
+un clat de rire de <i>giaour</i> et continua
+d'affirmer que tout le monde L'Aghouat l'avait vue
+la veille au soir, sept heures trente-cinq minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a de sr, c'est que nous les ennuyons
+beaucoup, dis-je au lieutenant; cela se voit, et je crois
+convenable de nous expliquer.</p>
+
+<p>Nous exposmes donc que nous avions calcul notre
+dpart de manire ne les point gner; que nous
+tions parti d'El-Aghouat sept heures trente-cinq
+minutes du soir et au coup de canon qui avait annonc
+la fin du jene, pour tre plus certains de n'arriver
+An-Mahdy que le premier jour du <i>Baram</i>. Je racontai
+les prparatifs qu'on faisait ce moment chez
+leurs voisins; que toutes les cuisines fumaient; que la
+ville tait pleine de l'odeur des viandes; et je pris
+tmoin les deux spahis et le petit Ali. Mais tout cela
+on nous rpondit que si les Beni-l'Aghouat avaient vu
+la lune nouvelle, c'est qu'ils y regardaient de moins
+prs qu'ailleurs; que dans An-Mahdy on tait plus
+formaliste, et que le jene durait encore.<a name="page_253" id="page_253"></a></p>
+
+<p>A ce moment, le cad tendit le bras vers l'horizon;
+et nous vmes, tous ensemble, apparatre dans la
+pleur du couchant le demi-cercle mince et long de la
+lune naissante. Il se dcoupait, avec la prcision d'un
+fil d'argent, sur un ciel parfaitement pur, couleur
+d'or vert. Au-dessous d'elle, scintillait une petite
+toile brillante comme un &oelig;il qui se dilate en souriant.
+On regarda quelques minutes ce signal charmant
+de la fin d'un long jene. L'astre tait si prs
+des montagnes qu'un moment plus tard il cacha un
+des bouts effils de son disque, puis disparut tout
+fait.</p>
+
+<p>Le cad, plus occup de ce qu'il venait de voir que
+de notre prsence, descendit alors, suivi de ses serviteurs,
+et s'en alla proclamer que le Rhamadan tait
+accompli pour l'an de l'hgire 1269. Son fils, un
+grand enfant, doux de visage et dj grave dans son
+maintien, se coucha, sans rien dire, sur le tapis, afin
+de passer la nuit prs de nous. Quant moi, le sommeil
+ne tarda pas me prendre; j'entendis vaguement
+des chants qui ressemblaient des cantiques et
+des psalmodies qui n'avaient rien de joyeux sortir de
+la maison mortuaire de Tedjini; je regardai, pendant
+un moment, luire les toiles au-dessus de ma tte; et,
+sans attendre la fin du repas, ple-mle avec les plats
+de bois et les <i>mardjel</i> de lait, je m'endormis au milieu
+de la table manger qui tait en mme temps
+notre lit.<a name="page_254" id="page_254"></a></p>
+
+<p class="date">
+An-Mahdy, juillet 1853.<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;La premire impression demeure; An-Mahdy
+me rappelle Avignon; je ne saurais expliquer pourquoi,
+car une ville arabe est ce qu'il y a de moins
+comparable une ville franaise; et la seule analogie
+d'aspect qu'il y ait entre ces deux villes consiste dans
+une ligne de remparts dentels, une couleur peu
+prs semblable, d'un brun chaud, un monument qui
+se voit de loin et couronne avec majest l'une et
+l'autre, mais c'est une sorte d'analogie morale, une
+physionomie galement taciturne; un air de commandement
+avec des dispositions de dfense, quelque
+chose de religieux, d'austre; je ne sais quel mme
+aspect fodal qui participe la fois de la forteresse et
+de l'abbaye. Elles se ressemblent par l'effet produit,
+et peut-tre cette comparaison tout imaginaire te donnera-t-elle
+une ide juste de ce qui est.</p>
+
+<p>La ville est pose sur un renflement de la plaine et
+dcrit une ellipse. On trouve qu'elle a la forme d'un
+&oelig;uf d'autruche coup en deux dans le sens de sa
+longueur. Toute la partie des fortifications est
+admirablement construite et dans un superbe tat
+d'entretien. Le tableau gnral, au lieu de chanceler
+en tous sens et d'incliner sous tous les angles, suivant
+l'habitude des villages sahariens, garde un aplomb de
+lignes et se dessine par des angles droits trs satisfaisants
+pour l'&oelig;il.<a name="page_255" id="page_255"></a></p>
+
+<p>Les jardins qui ont t rass dpassent peine le
+sommet des murs de clture, sous forme d'un bourrelet
+vert. Un seul arbre a survcu; il s'lve assez
+tristement dans un enclos dsert. Le pauvre k'sour
+d'<i>El-Outaya</i>, abandonn sans verdure et sans abri
+dans sa plaine ingrate, entre El-Kantara et Bisk'ra,
+tmoigne de cette manire gnrale d'entendre la
+guerre. J'y ai vu l'unique palmier qui fut laiss debout,
+pour apprendre l'tranger qu'il y avait eu l
+une oasis. An-Mahdy en a conserv deux, l'un au
+nord, l'autre au sud des jardins.</p>
+
+<p>An-Mahdy n'a point de rivire, mais on voit de
+loin entre la ville et la montagne un point blanc de
+maonnerie qui indique la tte de la source <i>An-Mahdy</i>.
+Arriv la porte Bab-el-Sakia, le ruisseau se
+dverse dans un bassin d'o il va, par deux cluses,
+arroser les jardins. Ici, comme El-Aghouat, il y a le
+rpartiteur des eaux, avec son sablier qui sert d'horloge
+ toute la ville.</p>
+
+<p>C'est un kilomtre peu prs des jardins qu'tait
+campe l'arme d'Abd-el-Kader. On montre encore,
+prs de l'<i>An</i>, la place occupe par la tente de l'mir.
+Elle est marque par une assise de pierres ranges
+circulairement, comme autour des tentes dans les
+<i>douars</i> sdentaires; c'tait annoncer d'avance l'intention
+de ne pas lcher pied. Comme tu le sais, le sige
+dura neuf mois. Mais la ville avait des puits; elle tait
+arme, approvisionne de tout, dbarrasse des<a name="page_256" id="page_256"></a>
+bouches inutiles; Tedjini n'y avait gard avec lui que
+trois cent cinquante hommes, les meilleurs tireurs du
+dsert; l'assaut fut impossible. Il y eut un moment o,
+fatigu de la canonnade et voyant sous ses yeux
+couper ses eaux, dvaster ses jardins, Tedjini fit offrir
+ son ennemi de vider la querelle dans un combat singulier.
+Mais il tait couvert d'amulettes, prtendirent
+les T'olba du camp d'Abd-el-Kader, et, la partie
+tant juge ingale, le combat n'eut pas lieu. Ce fut
+toute une Iliade; et cela finit par un trait qui fut
+aussi perfide que le cheval de Troie.&mdash;L'mir avait
+jur, crivait-il, d'aller faire sa prire la mosque
+d'An-Mahdy. Cette considration pieuse alla droit
+l'me du marabout. Les conventions arrtes, leur
+excution jure sur le Coran, Tedjini se retira El-Aghouat,
+avec ses femmes et sa suite. Abd-el-Kader
+entra dans la ville, fit abattre les murs et saccager les
+maisons; il respecta pourtant celle du marabout. Puis,
+press par les vnements, il se retira et, presque aussitt,
+retourna contre nous son pe dshonore par
+cette guerre impie. Tous ces faits, historiquement trs
+petits, ne te semblent-ils pas prpars pour la lgende?
+Et vois-tu ce <span title="Mnin aeide thea">&#924;&#951;&#957;&#953;&#957; &#945;&#949;&#953;&#948;&#949;,
+&#952;&#949;&#945;</span> entonn par
+leur pote arabe... O muse! chante la colre de
+Si-Hadj-Abd-el-Kader, fils de Mahieddin?</p>
+
+<p>Tedjini est mort, il y a quatre mois, laissant un
+jeune fils et douze filles; il avait eu quinze ans de
+paix pour rebtir sa ville et relever ses remparts.<a name="page_257" id="page_257"></a>
+Aprs ce court et glorieux moment d'exaltation guerrire,
+il reprit paisiblement sa vie de reclus et ne
+voulut plus la consacrer qu'aux bonnes &oelig;uvres, ne
+s'occupant des affaires de personne, mais ne voulant
+point qu'on se mlt des siennes et demandant qu'on
+le laisst libre dans l'administration intrieure de son
+petit tat, j'allais dire de son diocse. Je ne suis
+plus de ce monde, crivait-il bien des annes avant
+de le quitter. Un jour qu'il tait seul en prire dans
+son oratoire, on entendit un grand cri. Son domestique
+de confiance, qui se tenait dehors, entra et le
+trouva tendu et sans parole, et expirant.</p>
+
+<p>Cependant on eut quelques doutes sur la ralit de
+cet vnement; et, pour prvenir toute supercherie,
+un officier d'El-Aghouat fut envoy An-Mahdy,
+avec mission de se faire ouvrir le cercueil et de constater
+que ce grand personnage tait bien rellement
+mort. L'identit reconnue, on la fit publiquement
+proclamer; ce qui n'empcherait pas, dit-on, qu'on ne
+le ressuscitt, si les vnements y donnaient lieu.</p>
+
+<p>Tedjini laisse dans tout le dsert une immense
+renomme; et l'autorit religieuse de son nom lui survivra
+jusqu'au jour o le peuple arabe perdra la mmoire
+de ses marabouts. C'est maintenant un privilge
+ perptuit. Tedjini n'est plus un saint homme, c'est
+un saint, et sa maison devient une chapelle. Selon la
+coutume des marabouts, il a achev sa vie ct de
+son tombeau, et il n'a pas eu changer de place pour<a name="page_258" id="page_258"></a>
+passer d'un asile l'autre. Le mausole qui servait de
+spulture ses anctres est trs richement entour de
+balustrades sculptes, peintes et dores; il a t fait
+Tunis, puis apport An-Mahdy et mont pice
+pice.</p>
+
+<p>C'tait hier le jour des dvotions arabes; et, toute la
+matine, de longues files de femmes et d'hommes se
+sont rendues processionnellement la mosque. Nous
+allons nos glises en France peu prs comme les
+coliers vont la classe: un par un pour entrer; la
+messe dite, on sort en foule. A la porte des mosques
+arabes, c'est un va-et-vient continuel de croyants qui
+vont prier et de croyants qui en reviennent; toujours
+le mme silence et pas plus d'empressement aprs
+qu'avant. Tous ces gens-l sont fort beaux, pleins de
+la mme gravit, trop propres pour des pauvres, trop
+peu luxueux pour des riches. A leur voir tous le
+mme vtement de grosse laine, le mme hak pais
+sur la tte, maintenu par une simple corde grise, un
+chapelet pareil au cou, le mme air d'austrit calme,
+la mme indiffrence pour l'tranger, on dirait un
+sminaire de vieillards qui se rend aux plus graves
+crmonies.</p>
+
+<p>Rien ne rappelle ici la vie de la tente, pastorale et
+guerrire, ni la vie seigneuriale et arme du bordj.
+J'ai pu tudier dans diffrents lieux ces cts bien
+distincts de l'existence arabe, et j'ai toujours trouv la
+poudre, le cheval, les armes de combat ou de chasse<a name="page_259" id="page_259"></a>
+mls plus ou moins aux scnes les plus familires.
+Ici, nulle <i>fantasia</i>, surtout quand il s'agit d'acte de
+pit. Depuis mon arrive, je n'ai pas entendu le pas
+d'un cheval; on dirait un pav de sanctuaire, o ne
+marchent que des gens d'glise. Je n'ai vu ni ceinturon
+arm, ni bottes perons; tous portent la sandale du
+bourgeois, et ceux du dehors le brodequin lac des
+voyageurs. Un trait de caractre que je trouve grav
+sur ces physionomies placides, c'est une grande confiance
+en eux-mmes. Ils parlent avec un sourire plein
+de comparaisons orgueilleuses des pauvres murailles
+d'El-Aghouat qui sont tombes devant nos canons; et
+c'est alors pour considrer les leurs avec la scurit de
+gens qui sont en possession de deux sentiments: la
+volont d'tre inoffensifs, la certitude de rsister.</p>
+
+<p>Les femmes vont aux mosques, ce que je n'avais
+vu nulle part. Elles se rendaient en foule au marabout
+avec autant de solennit et d'une marche encore plus
+dvote que les hommes. C'est le mme costume qu'
+El-Aghouat, avec ce dtail de plus que toutes portent
+la <i>melhafa</i> (mante), et sont hermtiquement voiles.</p>
+
+<p>Je m'tais assis au fond de la rue de manire les
+voir descendre de l'intrieur de la ville; elles passaient
+devant moi pour entrer dans la ruelle qui conduit au
+lieu des prires. Une grande ombre, projete par la
+maison de Tedjini, descendait sur la voie, trs large
+en cet endroit, remontait sur les piliers d'un fondouk
+construit en face, et ne laissait, dans la lumire dore<a name="page_260" id="page_260"></a>
+du soleil, que la partie suprieure du fondouk et des
+maisons qui le suivent. L'ombre tournait avec la rue,
+montait avec elle, s'allongeant ou se rtrcissant selon
+le mouvement du terrain. Une plaque d'un bleu
+violent servait de plafond ce tableau, clair de
+manire donner plus de mystre la rue et mettre
+tout l'clat dans le ciel. Du ct de l'ombre, et contre
+le pied du mur, s'alignait une range d'Arabes assis,
+couchs, rassembls sur eux-mmes ou poss de ct
+dans ces attitudes de repos grandioses qui sont
+manires l'Acadmie, et qui sont tout simplement
+vraies, chez les matres comme dans la nature.</p>
+
+<p>Les femmes arrivaient du ct du soleil, longeant
+les murs, htant le pas, surtout en passant devant
+nous, pour chapper le plus vite possible aux regards
+des infidles; tantt deux ensemble, cte cte,
+tranant aprs elles une toute petite fille en haillons,
+pendue aux bouts flottants de leur hak; tantt par
+groupes nombreux, avec une ampleur de vtements et
+une abondance de plis qui remplissaient la rue d'un
+tumulte lger, trs mystrieux entendre. Quelquefois,
+un groupe de trois venait isolment: celle du milieu,
+peut-tre la plus jeune, semblait soutenue par les
+deux autres, chacune d'elles ayant un bras pass
+autour de sa taille et l'abritant sous un pan de son
+voile. Ce groupe, magnifiquement compos, s'avanait
+tout d'une pice, sans qu'on vt ni geste, ni pas qui le
+ft mouvoir, par un mouvement simultan qui semblait<a name="page_261" id="page_261"></a>
+unique; les trois voiles n'en formaient plus qu'un, et
+l'on devinait confusment la forme des corps sous ce
+mme vtement d'une ampleur dmesure.</p>
+
+<p>Peut-tre m'et-il t possible d'entrer dans la
+mosque; mais je ne l'essayai point. Pntrer plus
+avant qu'il n'est permis dans la vie arabe me semble
+d'une curiosit mal entendue. Il faut regarder ce
+peuple la distance o il lui convient de se montrer:
+les hommes de prs, les femmes de loin; la chambre
+ coucher et la mosque, jamais. Dcrire un appartement
+de femmes ou peindre les crmonies du
+culte arabe est mon avis plus grave qu'une fraude:
+c'est commettre, sous le rapport de l'art, une erreur
+de point de vue.</p>
+
+<p>Bab-el-Kebir, l'entre de la principale rue, les
+abords de la maison de Tedjini, voil, au surplus,
+tout ce qu'il y a d'intressant et d'inusit dans la
+physionomie intrieure d'An-Mahdy. Le reste se
+ressent de la ngligence et de l'incurie du peuple
+arabe, et le haut quartier n'est gure mieux bti
+qu'El-Aghouat. L, comme partout, ce sont des portes
+ claire-voie, des ruelles malpropres et des maisons en
+pis, consumes par le soleil; des enfants posts en
+embuscade et qui fuient devant nous; des femmes un
+peu plus sauvages qu'ailleurs, qui se lvent notre
+approche et rentrent prcipitamment sous le porche
+obscur des maisons; des hommes indiffrents, qui se
+soulvent pesamment de leurs lits de repos et nous<a name="page_262" id="page_262"></a>
+saluent d'un air un peu superbe pour de simples petits
+bourgeois.</p>
+
+<p>Notre maison confine aux jardins du ct du sud-ouest.
+De ma terrasse, en m'accoudant sur un mur
+crnel qui fait partie du rempart, j'embrasse une
+grande moiti de l'oasis et toute la plaine, depuis le
+sud, o le ciel enflamm vibre sous la rverbration
+lointaine du dsert, jusqu'au nord-ouest, o la plaine
+aride, brle, couleur de cendre chaude, se relve
+insensiblement vers les montagnes. Ces vues de haut
+me plaisent toujours, et toujours j'ai rv de grandes
+figures dans une action simple, exposes sur le ciel et
+dominant un vaste pays. Hlne et Priam, au sommet
+de la tour, nommant les chefs de l'arme grecque;
+Antigone amene par son gouverneur sur la terrasse
+du palais d'&OElig;dipe et cherchant reconnatre son frre
+au milieu du camp des sept chefs, voil des tableaux
+qui me passionnent et qui me semblent contenir
+toutes les solennits possibles de la nature et du drame
+humain. Quel est ce guerrier au panache blanc qui
+marche en tte de l'arme?...&mdash;Princesse, c'est un
+chef.&mdash;Mais o est donc ce frre chri?&mdash;Il est
+debout ct d'Adraste, prs du tombeau des sept
+filles de Niob. Le vois-tu?&mdash;Je le vois, mais pas
+trop distinctement.</p>
+
+<p>Je pense en ce moment qu'il y eut des scnes pareilles,
+avec les mmes sentiments peut-tre, sur cette
+terrasse o je t'cris. Je regarde la place vide o tait<a name="page_263" id="page_263"></a>
+le camp, et je vois le bloc carr et blanc de l'<i>An</i>,
+pareil au tombeau de <i>Zethus</i>.</p>
+
+<p>J'oubliais de te dire que dans ma promenade de ce
+matin, j'ai trouv un clat d'obus tomb prs des
+murs des jardins, pendant le sige de 1838; et dans
+la ville, un gant franais apport je ne sais par qui et
+jet sur un fumier, o barbotaient trois oies grises,
+oiseaux plus rares ici que les autruches.</p>
+
+<p class="date">
+Tadjemout, juillet, au soir.<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Revenus ce soir Tadjemout. Pour viter l'hospitalit
+du cad, nous avons pris le parti de camper
+en dehors de la ville prs du ruisseau, au pied d'un
+mur de jardin. Au moment o nous arrivions, un
+Arabe tait assis par terre, au centre d'un cercle form
+par cinq dromadaires. Il avait dans son burnouss une
+brasse d'herbe et la leur distribuait brin brin. Les
+cinq btes, couches le cou en avant, promenaient
+autour de ses genoux leur tte bizarre, et se disputaient
+avec de sourds grognements cette maigre pture,
+souvenir de la saison fertile. Le chamelier nous a cd
+sa place; c'est une pente en terre battue, sans cailloux,
+bien choisie pour recevoir un tapis.</p>
+
+<p>Cette fois, ce fut mon tour de dire au lieutenant:
+Prenons-nous la tente? Le lieutenant s'empressa
+de rpondre: Ce n'est pas la peine. Et je dis
+en riant au petit Ali: C'est bien, ne dfais rien, le<a name="page_264" id="page_264"></a>
+paquet sera tout ficel pour le prochain voyage.</p>
+
+<p>En ralit, nous aurions pu simplifier encore nos
+bagages, et supprimer du mme coup le guide et le
+mulet.</p>
+
+<p>Mais le lieutenant prtend qu'ils font bien ensemble,
+et que, sans eux, nous aurions eu l'air de
+pauvres.</p>
+
+<p>La nuit descend tide et tranquille sur ce triste pays
+toujours paisible, quoiqu'un peu moins inanim qu'en
+plein jour. Au lieu de n'avoir pas d'ombre, il n'a
+presque plus de lumire, et le brouillard gris qui
+s'amasse au-dessus de la ville ressemble de la fracheur.
+Des silhouettes silencieuses passent au sommet
+d'un mamelon aride, dcoupes sur un ciel orang, et
+disparaissent dans le chemin dj sombre qui mne
+<i>Bab-Sfain</i>. Par moments, les palmiers se balanent
+comme pour secouer la poussire du jour; et l'on
+entend dans la ruelle voisine un bruit d'cuelles remuant
+de l'eau, et le ruissellement des outres qu'on
+remplit.</p>
+
+<p>Il nous sera difficile d'viter la diffa; car nous remarquons
+qu'un certain mouvement de gens affairs
+s'tablit de la ville notre bivouac. Le cad, qui s'est
+rendu prs de nous, a l'air de donner des ordres. Il
+porte encore ce disgracieux burnouss de couleur jaune;
+il est riant, et sa figure presque rose, sans barbe,
+avec des yeux bleu clair, manifeste par une expression
+joviale le plaisir qu'il a de nous revoir. A notre<a name="page_265" id="page_265"></a>
+gauche, et sur le mamelon qui nous domine, on voit
+s'assembler des curieux qui pourraient bien tre
+attirs par les prparatifs d'un repas.</p>
+
+<p>En attendant, et pour n'tre pas en retard de politesse
+avec lui, nous offrons au cad une bougie, un
+pain qui date d'El-Aghouat, deux citrons et une pleine
+gamelle de caf. On forme le cercle. Il est devenu
+nombreux. Je me demande comment tout ce monde
+va s'en tirer avec deux citrons et trois gobelets.</p>
+
+<p>Le cad prend un des citrons, un seul, l'autre est
+mis de ct, y fait un petit trou, y appuie ses lvres,
+et, discrtement, en exprime un peu de jus, puis il le
+passe son voisin. De bouche en bouche, le citron
+fait le tour du cercle et revient, n'ayant plus que
+l'corce, entre les mains du cad, qui, prcieusement,
+le dpose dans le capuchon de son burnouss, comme
+pour le faire servir plus d'un rgal. Quant aux trois
+gobelets, remplis jusqu'aux bords, chacun y boit de
+mme, son tour et avec conomie. Aprs qu'on les
+eut dposs, bien vids, tu peux le croire, au milieu
+du cercle, un des mieux mis de nos convives, et qui
+semblait des mieux nourris, s'est assur, en les
+essuyant de la langue et du doigt, qu'il n'y restait
+plus rien que l'odeur du caf bu.</p>
+
+<p>La fte se complique; voici maintenant des musiciens
+et des chanteurs. Nous allumons une bougie de
+plus. J'apprends que c'est Aoumer et Ben-Ameur qui
+se font donner de la musique et payent cette partie du<a name="page_266" id="page_266"></a>
+divertissement. Un grand feu s'allume dix pas de
+nous. Je distingue de ma place la forme obscure d'un
+gros mouton qu'on fait tourner au milieu de la
+flamme; autour, sont penches des figures attentives
+de cuisiniers, avec des airs si avides, que je me demande
+s'ils sont l pour faire cuire le mouton ou pour
+le manger.</p>
+
+<p>Il est onze heures. Je donnerais toutes les diffa du
+monde pour un peu de sommeil. Cette fois j'abandonne
+ma part du dner, et je dois dire que personne
+n'a l'air offens de ce dfaut d'usage.</p>
+
+<p>Si quelque chose gale la sobrit des Arabes, c'est
+leur gloutonnerie. Admirables estomacs, qui tantt ne
+mangent pas de quoi satisfaire un enfant, et tantt se
+satisfont tout juste avec ce qui toufferait un ogre.
+Rien ne peut rendre la prcipitation des mchoires, le
+jeu rapide des doigts dpeant la viande, ou roulant la
+farine en grain du kouskoussou, et l'effrayante gourmandise
+des visages. Notre amateur de caf fait des
+prodiges; il ne se sert plus de ses dents; des deux
+mains, comme un jongleur se sert de ses bills, il jette
+bouche sur bouche dans sa bouche grande ouverte;
+ce n'est plus manger, on dirait qu'il boit. Le cad ne
+le cde personne.</p>
+
+<p>Il y a trois tables: la premire, compose des personnages,
+a le privilge de prlever le meilleur du
+plat et d'arracher toute la peau rissole du rti; la
+seconde, son tour, a droit tant de minutes de coups<a name="page_267" id="page_267"></a>
+de dents; je m'inquite de ce qui va rester la troisime,
+compose des serviteurs, des tout jeunes gens
+et des musiciens, quand le dner sortira des mains des
+notables.&mdash;Tout le monde a l'air profondment
+repu; et des bruits de satisfaction se font entendre.
+L'auteur de ces inconvenances dit avec sang-froid
+l'<i>hamdoullah</i>, je remercie Dieu; on lui rpond de
+mme <i>Allah iaatiksaha</i>, que Dieu te donne la sant;
+les chants interrompus recommencent avec plus d'entrain,
+et l'on nous laisse une garde bien superflue de
+huit hommes, qui veilleront prs de nous, c'est--dire,
+je le crains, qui nous obligeront de veiller avec
+eux.</p>
+
+<p class="date">
+El-Aghouat, juillet 1853.<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu disparatre derrire moi Tadjemout,
+comme j'avais vu disparatre An-Mahdy, avec le c&oelig;ur
+serr par cette certitude de ne jamais les revoir.
+Grande halte pendant le jour au milieu de l'Oued-M'zi,
+sous un soleil de plomb, dans une solitude accablante,
+n'ayant que de l'eau dtestable et ne pouvant
+dormir, cause de l'extrme chaleur. C'est le seul endroit
+peut-tre d'o je me suis loign sans regrets.
+Aucun incident dans le reste de la route. Nos cavaliers
+se sont amuss courir des gazelles, et ce grand enfant
+d'Aoumer, joyeux comme un cheval qui sent
+l'curie, debout sur ses triers, le sabre nu, avec de
+grands cris, poussait des charges fond de train<a name="page_268" id="page_268"></a>
+contre de pauvres livres qui, vers le soir, prenaient le
+frais dans l'alfa.</p>
+
+<p>Les dunes de sables, aperues la nuit, sont mouvantes;
+on y voit de petits plis rguliers, comme sur
+une mer calme, ride par le vent; leur surface tait
+d'une admirable puret, et personne ne les avait
+foules depuis le dernier simoun.</p>
+
+<p>Au moment o nous repassions le col, et o se
+montrait tendue devant nous la ligne mystrieuse du
+dsert, la temprature devint tout coup plus chaude,
+l'air moins respirable. Le soleil venait de disparatre.
+Un orage qui nous avait menacs tout le jour, et s'tait
+lentement avanc du Djebel-Amour jusque sur les
+bois de Recheg, avait fini par s'vaporer sans pluie,
+sans tonnerre ni clairs, et le ciel avait repris sa srnit
+ardente. El-Aghouat se dployait une lieue de
+nous, au-dessus de l'oasis et sur le dos de ses rochers
+blanchtres.</p>
+
+<p>Cette grande ville triste, et qui bien vritablement
+sent la mort, s'enveloppait d'ombres violettes pareilles
+ des voiles de deuil. En approchant des jardins,
+nous apermes, prs de trous frachement
+remus, trois objets informes tendus terre. C'taient
+trois cadavres de femmes que les chiens avaient arrachs
+de leurs fosses. Blesses pendant la prise ou
+atteintes dans leur fuite, sans doute elles taient
+venues tomber l, et la pit des passants les avait recouvertes
+d'un peu de terre. Je descendis de cheval<a name="page_269" id="page_269"></a>
+pour examiner de plus prs ces corps momifis, consums
+jusqu'aux os, mais tout vtus encore de leurs
+haks de cotonnade grise. La terre n'avait rien laiss
+ronger sur ces carcasses dessches, et une fois
+exhumes, les chiens n'avaient pas mme essay de
+les dshabiller. Une main se dtachait de l'un des
+cadavres et ne tenait plus au bras que par un lambeau
+dchir, sec, dur et noir comme de la peau de chagrin.
+Elle tait demi ferme, crispe comme dans
+une dernire lutte avec la mort. Je la pris et l'accrochai
+ l'aron de ma selle; c'tait une relique funbre
+ rapporter du triste ossuaire d'El-Aghouat. Je me
+rappelai le corps du zouave dcouvert du ct de l'est
+le jour de mon entre, et je trouvai la symtrie de ces
+rencontres assez fatale. Dcidment, pensai-je, ce
+n'est pas ici qu'on crira les bucoliques de la vie
+arabe. La main se balanait ct de la mienne;
+c'tait une petite main allonge, troite, aux ongles
+blancs, qui peut-tre n'avait pas t sans grce, qui
+peut-tre tait jeune, il y avait quelque chose de vivant
+encore dans le geste effrayant de ces doigts contracts;
+je finis par en avoir peur, et je la dposai en
+passant dans le cimetire arabe qui s'tend au-dessous
+du marabout historique de Si-Hadj-Aca.</p>
+
+<p>La chaleur s'est accrue de six degrs pendant notre
+absence. Voici le thermomtre 49 et demi l'ombre.
+C'est peu prs la temprature du Sngal. Toujours
+mme beaut dans l'air, une nettet plus grande encore<a name="page_270" id="page_270"></a>
+dans le contour des montagnes du nord, des
+colorations plus mornes que jamais sur la surface
+incendie du dsert. Quand on traverse la place,
+midi, le soleil direct vous transperce le crne, comme
+avec des vrilles ardentes. La ville semble, pendant six
+heures du jour, recevoir une douche de feu. Un M'zabite
+de mes amis vient de partir pour son pays; je l'ai
+vu faire avec pouvante sa provision d'eau, sa provision
+d'alcool pour remplacer le bois; ce qu'il y avait
+pour ainsi dire de moins prcieux dans son bagage,
+c'taient les vivres. Il s'est mis en route le matin, car,
+sous un pareil soleil, il est encore moins pnible de
+voyager le jour que de s'arrter, mme l'abri d'une
+tente. Il me racontait qu' pareille poque, il y a trois
+ans, un convoi de vingt hommes avait t surpris par
+le vent du dsert moiti chemin d'El-Aghouat
+Gardaa. Les outres avaient clat par l'effet de l'vaporation;
+huit des voyageurs taient morts, avec les
+trois quarts des animaux. Je l'accompagnai jusqu'
+une lieue des jardins. Il montait un grand dromadaire
+presque blanc, tout entour d'outres, gonfles
+comme des appareils de sauvetage. Une large peau
+d'autruche lui servait de selle. Je le vis prendre la
+route du Sud avec un sentiment ml de regret pour
+moi-mme et de quelque apprhension pour lui. Puis
+je revins vers la ville au galop, et quand je remontai
+les dunes, la petite caravane avait disparu sous le niveau
+de la plaine.<a name="page_271" id="page_271"></a></p>
+
+<p>Les visages qu'on rencontre sont encore plus ples
+que de coutume; on se trane avec puisement dans
+l'air touffant des rues. Les cafs, mme le soir, sont
+abandonns. Chacun se renferme comme il peut, tant
+que dure le soleil; la nuit, c'est une inquitude de
+savoir o l'on ira dormir; il y en a qui s'tablissent
+dans les jardins, d'autres sur leurs terrasses, d'autres
+sur la banquette extrieure des maisons. Moloud nous
+installe une natte d'alfa dans un coin de la place, et
+le lieutenant et moi nous y restons tendus, de huit
+heures du soir minuit. Moloud asperge la poussire
+autour de nous; le plus souvent le sommeil nous y
+prend, et c'est l que nous passons le reste de la
+nuit.</p>
+
+<p>L'aube a des lueurs exquises; on entend des chants
+d'oiseaux, le ciel est couleur d'amthyste; et quand
+j'ouvre les yeux, sous l'impression plus douce du matin,
+je vois des frmissements de bien-tre courir
+l'extrmit des palmiers.</p>
+
+<p>Mais je sens que la paresse m'envahit et que peu
+peu toute ma cervelle se rsout en vapeur. La soif
+qu'on prouve ne ressemble rien de ce que tu connais;
+elle est incessante, toujours gale; tout ce qu'on
+boit ici l'irrite au lieu de l'apaiser; et l'ide d'un verre
+d'eau pure et froide devient une pouvantable tentation
+qui tient du cauchemar. Je calcule dj comment
+je me satisferai en descendant de cheval Mdah. Je
+me reprsente avec des spasmes inous une immense<a name="page_272" id="page_272"></a>
+coupe remplie jusqu'aux bords de cette eau limpide et
+glace de la montagne. C'est une ide fixe que je ne
+puis chasser. Tout en moi se transforme en apptit
+sensuel; tout cde cette unique proccupation de se
+dsaltrer.</p>
+
+<p>N'importe, il y a dans ce pays je ne sais quoi d'incomparable
+qui me le fait chrir.</p>
+
+<p>Je pense avec effroi qu'il faudra bientt regagner le
+Nord; et le jour o je sortirai de la porte de l'est pour
+n'y plus rentrer jamais, je me retournerai amrement
+du ct de cette trange ville, et je saluerai d'un regret
+profond cet horizon menaant, si dsol et qu'on
+a si justement nomm&mdash;<i>Pays de la soif</i>.<a name="page_273" id="page_273"></a></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td colspan="3" align="center"><a name="CONTENTS" id="CONTENTS"></a><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a><big>TABLE DES MATIRES</big></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td colspan="2"><span class="smcap"><a href="#DEDICACE">Ddicace.</a></span>&mdash;A Armand du Mesnil.</td></tr>
+
+<tr><td>&nbsp;</td><td><span class="smcap"><a href="#PREFACE">Prface</a></span></td><td align="right"><a href="#DEDICACE"> I</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top" rowspan="13"><a href="#I">I.</a>&mdash;</td><td><span class="smcap">De Medeah a El-Aghouat</span> </td><td align="right"><a href="#page_001">1</a></td></tr>
+
+<tr><td>Medeah, 22 mai 1853</td><td align="right"><a href="#page_001">1</a></td></tr>
+
+<tr><td>El-Goua, 24 mai au soir</td><td align="right"><a href="#page_010">10</a></td></tr>
+
+<tr><td>Boghari, 26 mai au matin</td><td align="right"><a href="#page_023">23</a></td></tr>
+
+<tr><td>D'jelfa, 31 mai</td><td align="right"><a href="#page_034">34</a></td></tr>
+
+<tr><td>D'jelfa, mme date, cinq heures</td><td align="right"><a href="#page_065">65</a></td></tr>
+
+<tr><td>D'jelfa, mme date, sept heures</td><td align="right"><a href="#page_071">71</a></td></tr>
+
+<tr><td>Ham'ra, 1<sup>er</sup> juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_079">79</a></td></tr>
+
+<tr><td>Ham'ra, mme date, la nuit</td><td align="right"><a href="#page_084">84</a></td></tr>
+
+<tr><td>2 juin 1853, la halte, dix heures</td><td align="right"><a href="#page_085">85</a></td></tr>
+
+<tr><td>Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_094">94</a></td></tr>
+
+<tr><td>A la halte, 3 juin 1853, neuf heures</td><td align="right"><a href="#page_096">96</a></td></tr>
+
+<tr><td>El-Aghouat, 3 juin au soir</td><td align="right"><a href="#page_098">98</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top" rowspan="12"><a href="#II">II.</a>&mdash;</td><td><span class="smcap">El-Aghouat</span></td><td align="right"><a href="#page_105">105</a></td></tr>
+
+<tr><td>3 juin 1853, au soir</td><td align="right"><a href="#page_105">105</a></td></tr>
+
+<tr><td>4 juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_109">109</a></td></tr>
+
+<tr><td>Juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_117">117</a></td></tr>
+
+<tr><td>Juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_134">134</a></td></tr>
+
+<tr><td>Juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_147">147</a></td></tr>
+
+<tr><td>Juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_157">157</a></td></tr>
+
+<tr><td>Juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_173">173</a></td></tr>
+
+<tr><td>La nuit, fin de juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_185">185</a><a name="page_274" id="page_274"></a></td></tr>
+
+<tr><td>1<sup>er</sup> juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_192">192</a></td></tr>
+
+<tr><td>Juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_199">199</a></td></tr>
+
+<tr><td>Juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_201">201</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top" rowspan="6"><a href="#III">III.</a>&mdash;</td><td><span class="smcap">Tadjemout-An-Mahdy</span></td><td align="right"><a href="#page_208">208</a></td></tr>
+
+<tr><td>An-Mahdy.&mdash;Vendredi, juillet 1853&nbsp; &nbsp; &nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_208">208</a></td></tr>
+
+<tr><td>An-Mahdy, juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_241">241</a></td></tr>
+
+<tr><td>An-Mahdy, juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_254">254</a></td></tr>
+
+<tr><td>Tadjemout, juillet, au soir</td><td align="right"><a href="#page_263">263</a></td></tr>
+
+<tr><td>El-Aghouat, juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_267">267</a></td></tr>
+</table>
+
+<p><a name="page_275" id="page_275"></a></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c">
+PARIS<br />
+TYPOGRAPHIE PLON<br />
+8, rue Garancire<br />
+</p>
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+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
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+Dpt lgal: 1877.<br />
+Mise en vente: 1877.<br />
+Numro de publication: 7303.<br />
+Numro d'impression: 5559.<br />
+Nouveau tirage: 1952.<br />
+</p>
+</div>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
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+<p class="c">A LA MME LIBRAIRIE</p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Maurice Andrieux.</span>&mdash;<b>Le Pre Bugeaud (1784-1849).</b> In-8
+soleil.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Marthe Bassenne.</span>&mdash;<b>Aurlie Tedjani, princesse des
+sables.</b> dition revue et augmente. In-16 avec 8 gravures.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Franois Charles-Roux.</span>&mdash;<b>Thiers et Mhmet Ali.</b> In-8
+soleil.</p>
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+<p class="hang"><span class="smcap">Pierre Croidys.</span>&mdash;<b>Guy de Larigaudie.</b> <i>Le Chevalier de la
+foi et de l'aventure.</i> In-16 avec 1 gravure.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Gnral Gouraud.</span>&mdash;<b>Mauritanie-Adrar.</b> <i>Souvenirs d'un
+Africain.</i> In-8 (14X19), avec 16 pages de gravures.</p>
+
+<p class="hang">&mdash;<b>Zinder-Tchad.</b> <i>Souvenirs d'un Africain.</i> In-8 (14X20), avec
+23 gravures hors texte et une carte.</p>
+
+<p class="hang">&mdash;<b>Au Maroc (1911-1914).</b> <i>Souvenirs d'un Africain.</i> In-8 soleil
+avec 16 gravures hors texte et 2 cartes.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Serge Groussard.</span>&mdash;<b>Solitude espagnole.</b> In-16.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Robert Hrisson.</span>&mdash;<b>Avec le Pre de Foucauld et le
+gnral Laperrine.</b> <i>Carnet d'un Saharien (1909-1911).</i> In-8
+(40X56) avec 29 gravures hors texte et une carte dans le texte.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Guy de Larigaudie.</span>&mdash;<b>Rsonances du sud.</b> In-16 avec
+21 gravures hors texte et 2 cartes dans le texte.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Jacques Le Bourgeois.</span>&mdash;<b>Sagon sans la France.</b> <i>Des Japonais
+au Viet-Minh.</i> In-16.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">B. de Massimi.</span>&mdash;<b>Vent debout.</b> <i>Histoire de la premire ligne
+arienne franaise.</i> In-8 soleil avec 21 illustrations hors texte.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Ren Pottier.</span>&mdash;<i>Un prince saharien mconnu.</i> <b>Henri Duveyrier.</b>
+Prface de Conrad Lilian. In-8 cu avec un frontispice.</p>
+
+<p class="hang">&mdash;<b>La Vocation saharienne du Pre de Foucauld.</b>
+In-8 (14X20) avec 25 gravures hors texte.</p>
+
+<p class="hang">Mme <span class="smcap">Saint-Ren Taillandier.</span>&mdash;<b>Ce monde disparu.</b> <i>Syrie,
+Palestine, Liban, Maroc.</i> In-8 soleil.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Henri Terrasse.</span>&mdash;<b>Histoire du Maroc.</b> <i>Des origines l'tablissement
+du protectorat franais.</i> 2 vol. in-8 carr avec
+6 cartes dans le texte.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Bernard Vernier.</span>&mdash;<b>Qdar.</b> <i>Carnets d'un mhariste syrien.</i>
+In-16 avec 8 gravures hors texte et une carte.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Chez les dissidents du Sud-Marocain et du Rio-de-Oro.</span> <b>Smara</b>,
+Carnet de route de Michel <span class="smcap">Vieuchange</span>, publi par Jean
+<span class="smcap">Vieuchange</span>. In-16 avec 53 gravures et une carte.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="c">
+<span class="smcap">Imprim en France.</span>&mdash;<span class="smcap">TYP. PLON, PARIS.</span>&mdash;1952. 63120&mdash;<span class="smcap">XXVII</span>&mdash;11.<br />
+<i>Printed in France.</i><br />
+420 fr.<br />
+</p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Un t dans le Sahara, by Eugne Fromentin
+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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