diff options
Diffstat (limited to '37914-8.txt')
| -rw-r--r-- | 37914-8.txt | 7556 |
1 files changed, 7556 insertions, 0 deletions
diff --git a/37914-8.txt b/37914-8.txt new file mode 100644 index 0000000..cdc7664 --- /dev/null +++ b/37914-8.txt @@ -0,0 +1,7556 @@ +The Project Gutenberg EBook of Un été dans le Sahara, by Eugène Fromentin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Un été dans le Sahara + +Author: Eugène Fromentin + +Release Date: November 2, 2011 [EBook #37914] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN ÉTÉ DANS LE SAHARA *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +UN ÉTÉ + +DANS LE SAHARA + +PAR + +EUGÈNE FROMENTIN + +[Illustration: colophon] + +PARIS + +LIBRAIRIE PLON + +_LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT_ + +IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE, 6e + +_26e mille_ + + + + +UN ÉTÉ + +DANS LE SAHARA + +DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE + +Dominique. 52e mille. Un volume in-16. + +Les Maîtres d'autrefois: Belgique-Hollande. 34e mille. Un volume +in-16 sur alfa. + +Un Été dans le Sahara. 26e mille. Un volume in-16. + +Une Année dans le Sahel. 20e mille. Un volume in-16 sur alfa. + +Eugène Fromentin (1820-1876). Plaquette in-8º illustrés. + +Lettres de jeunesse. Biographie et notes par Pierre BLANCHON +(Jacques-André MÉRYS). 7e édition. Un volume in-16. + +Correspondance et fragments inédits. Biographie et notes par Pierre +BLANCHON. 4e édition. Un volume in-16 avec un portrait. + + + + + +UN ÉTÉ + +DANS LE SAHARA + +PAR + +EUGÈNE FROMENTIN + +[Illustration: colophon] + +LIBRAIRIE PLON + +_LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT_ + +IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE 6e + +Droits de reproduction et de traduction +réservés pour tous pays. + + + _A_ + + _ARMAND DU MESNIL_ + + +_Cher ami, en te dédiant mes souvenirs de voyage, je ne fais que te +restituer des lettres qui t'appartenaient, pour la plupart, avant de +devenir un livre. C'est d'ailleurs indiquer l'origine particulière et le +sens familier de ces récits, que de les publier sous le patronage d'une +amitié qui rend nos deux noms inséparables._ + +_E. F._ + +_Paris, 15 octobre 1856._ + + + + +PRÉFACE + +DE LA TROISIÈME ÉDITION + + +Ces livres sont déjà d'une autre époque; et, disons-le nettement, la +pensée de les faire revivre, après tant d'années, ne pouvait plus venir +qu'à l'auteur lui-même. Les lecteurs d'autrefois, s'il les conserve, +ceux d'aujourd'hui s'il doit en avoir, jugeraient peut-être l'idée +bizarre et sans opportunité; aussi, l'auteur se croit-il obligé de la +motiver en quelques pages. + +_Un été dans le Sahara_ date de 1856. _Une année dans le Sahel_ ne parut +que deux ans après. Le métier de l'auteur n'était pas d'écrire; on lui +sut gré de s'en tirer convenablement. On lui tint compte aussi de la +bonne foi, de la déférence et même des ingénuités dont il donnait la +preuve, en touchant à un art qui n'était pas le sien et ne devait pas +l'être. Chacun de ses livres eut deux éditions. Tout portait à croire +que l'auteur n'en écrirait pas d'autres; c'était une dernière raison +pour que leur publicité s'arrêtât là. + +Si ces livres ne contenaient que des récits ou des tableaux de voyage, +une bonne partie de leur valeur aurait disparu. Les lieux ont beaucoup +changé. Il y en a, parmi ceux que je cite, qui pouvaient alors passer +pour assez mystérieux; tous ont perdu l'attrait de l'incertitude, et +depuis longtemps. L'intérêt qui s'attachait à ces notes, en leur +nouveauté, ne serait donc plus le même, soit qu'on y reconnût mal les +traits du présent, soit qu'on n'y trouvât plus le piquant des choses +inédites. D'ailleurs, quel est le lecteur, un peu au courant des +explorations récentes, qui s'occuperait avec la moindre curiosité d'un +petit coin de l'Afrique française, parcouru jadis par un observateur +spécial, aujourd'hui que le vaste monde est à tous et qu'il faut, pour +surprendre, instruire ou intéresser, de lointains voyages, beaucoup +d'aventures, ou beaucoup de savoir? + +J'ajoute que, si leur unique mérite était de me faire revoir un pays qui +cependant m'a charmé, et de me rappeler le pittoresque des choses, +hommes et lieux, ces livres me seraient devenus à moi-même presque +indifférents. A la distance où me voici placé de tout ce qu'ils +évoquent, il m'importe à peine qu'il y soit question d'un pays plutôt +que d'un autre, du désert plutôt que de lieux encombrés, et du soleil en +permanence plutôt que de l'ombre de nos hivers. Le seul intérêt qu'à mes +yeux ils n'aient pas perdu, celui qui les rattache à ma vie présente, +c'est une certaine manière de voir, de sentir et d'exprimer qui m'est +personnelle et n'a pas cessé d'être mienne. Ils disent à peu près ce que +j'étais, et je m'y retrouve. J'y retrouve également ce que j'ai rêvé +d'être, avec des promesses qui toutes n'ont pas été tenues et des +intentions dont a plupart n'ont pas eu d'effet. De sorte que si j'ai peu +grandi, du moins je n'ai pas changé. Voilà quel est, pour l'auteur qui +vient de les relire, le sens actuel de ces livres de jeunesse; et c'est +uniquement à cause de cela qu'il y tient. + +A l'époque où je fus pris du besoin d'écrire, je n'étais qu'un inconnu, +très ignorant et désireux de produire; pour ces deux raisons, fort en +peine. + +J'avais visité l'Algérie à plusieurs reprises; je venais d'y pénétrer +plus loin et de l'habiter posément. Une sorte d'acclimatation intime et +définitive me la faisait accepter, sinon choisir, comme objet d'études +et, très inopinément, décidait de ma carrière, beaucoup plus que je ne +l'imaginais alors, et, l'avouerai-je? beaucoup plus que je n'aurais +voulu. + +Je rapportais de ce voyage de vifs souvenirs, à défaut de bons +documents. Surtout, j'en rapportais le désir impatient de le reproduire +n'importe comment, n'importe à quel prix. Je me persuadais qu'il n'y a +pas de sujet médiocre, ni de sujet ennuyeux, mais seulement des coeurs +froids, des yeux distraits, des écrivains ennuyés. La nouveauté du sujet +ne m'embarrassait guère. Il ne me semblait nullement téméraire de parler +de l'Orient après tant d'auteurs grands ou charmants: convaincu que, +n'étant personne encore, j'avais chance au moins de devenir quelqu'un, +et qu'à être ému, net et sincère, ou risquait encore d'être écouté. + +Le hasard m'avait fourni le thème; restait à trouver la forme. +L'instrument que j'avais dans la main était si malhabile, que d'abord il +me rebuta. Ni l'abondance, ni la vivacité, ni l'intimité de mes +souvenirs ne s'accommodaient des pauvres moyens de rendre dont je +disposais. C'est alors que l'insuffisance de mon métier me conseilla, +comme expédient d'en chercher un autre, et que la difficulté de peindre +avec le pincean me fît essayer de la plume. + +Voilà, qu'on me pardonne ce retour sur leurs origines, comment sont nés +ces deux livres: à côté d'un chevalet, dans le demi-jour d'un atelier, +au milieu d'ombres fort sérieuses, que le soleil oriental constamment en +vue, comme une sorte de mirage éblouissant, ne parvenait pas toujours à +égayer. La chose entreprise, il me parut intéressant de comparer dans +leurs procédés deux manières de s'exprimer qui m'avaient l'air de se +ressembler bien peu, contrairement à ce qu'on suppose. J'avais à +m'exercer sur les mêmes tableaux, à traduire, la plume à la main, les +croquis accumulés dans mes cartons de voyage. J'allais donc voir si les +deux mécanismes sont les mêmes ou s'ils diffèrent, et ce que +deviendraient les idées que j'avais à rendre, en passant du répertoire +des formes et des couleurs dans celui des mots. L'occasion de faire +cette épreuve est assez rare, et je n'étais pas fâché qu'elle me fût +donnée. + +J'entendais dire, et j'étais assez disposé à le croire, que notre +vocabulaire était bien étroit pour les besoins nouveaux de la +littérature pittoresque. Je voyais en effet les libertés que cette +littérature avait dû se permettre depuis un demi-siècle le afin de +suffire aux nécessités des goûts et des sensations modernes. Décrire au +lieu de raconter, peindre au lieu d'indiquer; peindre surtout; +c'est-à-dire donner à l'expression plus de relief, d'éclat, de +consistance, plus de vie réelle; étudier la nature extérieure de +beaucoup plus près dans sa variété, dans ses habitudes, jusque dans ses +bizarreries, telle était en abrégé l'obligation imposée aux écrivains +dits descriptifs par le goût des voyages, l'esprit de curiosité et +d'universelle investigation qui s'était emparé de nous. + +Un même courant, d'ailleurs, emportait l'art de peindre et celui +d'écrire hors de leurs voies les plus naturelles. On s'occupait moins de +l'homme et beaucoup plus de ce qui l'environne. Il semblait que tout +avait été dit de ses passions et de ses formes, excellemment, +décidément, et qu'il ne restait qu'à le faire mouvoir dans le cadre +changeant des lieux, des climats, des horizons nouveaux. Une école +extraordinairement vivante, attentive, sagace, douée d'un sens +d'observation, sinon meilleur, du moins plus subtil, d'une sensibilité +plus aiguë, avait déjà renouvelé sur un point la peinture française et +l'honorait grandement. Cette école avait, comme toutes les écoles, ses +maîtres, ses disciples et déjà ses idolâtres. On voyait, disait-on, +mieux que jamais: on révélait mille détails jusque-là méconnus. La +palette était plus riche, le dessin plus physionomique. La nature +vivante pouvait enfin se considérer pour la première fois dans une image +à peu près fidèle, et se reconnaître en ses infinies métamorphoses. Il y +avait du vrai et du faux dans ces dires. Le vrai excusait le faux, et le +faux n'empêchait pas que le vrai n'eût un prix réel. Le besoin d'imiter +tout, à tout propos, faisait naître à chaque instant des oeuvres +singulières; et lorsque le don d'émouvoir s'y mêlait par fortune, il +inspirait des oeuvres considérables. Comment s'étonner qu'un pareil +mouvement, se produisant à côté des lettres contemporaines, ait agi sur +elles, et que, devant de tels exemples, participant eux-mêmes à de tels +besoins, sensibles, rêveurs, ardents, les yeux comme nous bien ouverts, +nos écrivains aient eu la curiosité d'enrichir aussi leur palette et de +la charger des couleurs du peintre? + +Je n'oserai pas dire que je leur donnai tort, tant ils avaient d'éclat, +tant ils mettaient d'habileté, de zèle, de souplesse et de talent à se +donner raison. Seulement, à considérer les choses en dehors de ce +mouvement dont l'effet n'était irrésistible qu'au milieu du courant, en +m'isolant du souvenir de certains livres, si bien faite pour convaincre, +et de l'admiration qui m'attachait à quelques-uns, je me demandais s'il +était nécessaire d'ajouter aux ressources d'un art qui vivait de son +propre fonds et s'en était trouvé si bien. En définitive, il me parut +que non. + +Il est hors de doute que la plastique a ses lois, ses limites, ses +conditions d'existence, ce qu'on appelle en un mot son domaine. +J'apercevais d'aussi fortes raisons pour que la littérature réservât et +préservât le sien. Une idée peut à la fois s'exprimer de deux manières, +pourvu qu'elle se prête ou qu'on l'adapte à ces deux manières. Mais sa +forme choisie, et j'entends sa forme littéraire, je ne voyais pas +qu'elle exigeât ni mieux, ni plus que ne comporte le langage écrit. Il y +a des formes pour l'esprit, comme il y a des formes pour les yeux; la +langue qui parle aux yeux n'est pas celle qui parle à l'esprit. Et le +livre est là, pour nous répéter l'oeuvre du peintre, mais pour +exprimer ce qu'elle ne dit pas. + +A peine au travail, la démonstration de cette vérité me rassura. Je la +tirai d'une expérimentation très sûre et décisive. J'en conclus avec la +plus vive satisfaction que j'avais en main deux instruments distincts. +Il y avait lieu de partager ce qui contenait à l'un, ce qui convenait à +l'autre. Je le fis. Le lot du peintre était forcément si réduit, que +celui de l'écrivain me parut immense. Je me promis seulement de ne pas +me tromper d'outil en changeant de métier. + +Ce fut un travail charmant, qui ne me coûta pas d'efforts et me causa de +vifs plaisirs. Il est clair que la forme de lettres, que j'adoptai pour +les deux récits, était un simple artifice qui permettait plus d'abandon, +m'autorisait à me découvrir un peu plus moi-même, et me dispensait de +toute méthode. Si ces lettres avaient été écrites au jour le jour et sur +les lieux, elles seraient autres; et peut-être, sans être plus fidèles, +ni plus vivantes, y perdraient-elles ce je ne sais quoi et qu'on +pourrait appeler l'image réfractée, ou, si l'on veut, l'esprit des +choses. La nécessité de les écrire à distance, après des mois, après des +années, sans autre ressource que la mémoire et dans la forme +particulière propre aux souvenirs condensés, m'apprit, mieux que nulle +autre épreuve, quelle est la _vérité_ dans les arts qui vivent de la +nature, ce que celle-ci nous fournit, ce que notre sensibilité lui +prête. Elle me rendit toute sorte de services. Surtout, elle me +contraignit à chercher la vérité en dehors de l'exactitude et la +ressemblance en dehors de la copie conforme. L'exactitude poussée +jusqu'au scrupule, une vertu capitale lorsqu'il s'agit de renseigner, +d'instruire ou d'imiter, ne devenait plus qu'une qualité de second +ordre, dans un ouvrage de ce genre, pour peu que la majorité soit +parfaite, qu'il s'y mêle un peu d'imagination, que le temps ait choisi +les souvenirs; en un mot, qu'un grain d'art s'y soit glissé. + +Je n'insisterai pas autrement; ce sont là des façons de voir et des +détails de purs procédés qui ne regardent et qui n'intéresseraient +personne. Je dirai seulement que le choix des termes, à côté du choix +des couleurs, me servait à plus d'une étude instructive. Je ne cacherai +pas combien j'étais ravi, lorsqu'à l'exemple de certains peintres, dont +la palette est très sommaire et l'oeuvre cependant riche en +expressions, je me flattais d'avoir tiré quelque relief ou quelque +couleur d'un mot très simple en lui même, souvent le plus usuel et le +plus usé, parfaitement terne à le prendre isolément. Il y avait là, pour +un homme qui n'était pas plus maître de sa plume qu'il ne l'était de son +pinceau et qui faisait à la fois deux apprentissages, un double +enseignement plein de leçons intéressantes. Notre langue étonnamment +saine et expressive, même en son fonds moyen et dans ses limites +ordinaires, m'apparaissait comme inépuisable en ressources. Je la +comparais à un sol excellent, tout borné qu'il est, qu'on peut +indéfiniment exploiter dans sa profondeur, sans avoir besoin de +l'étendre, propre à donner tout ce qu'on veut de lui, à la condition +qu'on y creuse. Souvent je me demandais ce qu'on devrait entendre au +juste par _néologisme_. Et quand je cherchais l'explication de ce mot +dans de bons exemples, je trouvais qu'un néologisme est tout simplement +l'emploi nouveau d'un terme connu. + +Ces remarques, assez inutiles s'il se fût agi d'un livre où l'idée +domine, où le raisonnement est l'allure ordinaire de l'esprit, +devenaient autant de précautions nécessaires dans une suite de récits +et de tableaux visiblement puisés aux souvenirs d'un peintre. Ce que sa +mémoire avec des habitudes spéciales, ce que son oeil avec plus +d'attention, de portée et de facettes, avaient retenu de sensations +pendant le cours d'un long voyage en pleine lumière, il essayait de +l'approprier aux convenances de la langue écrite. Il transposait à peu +près comme fait un musicien, en pareil cas. Il aurait voulu que tout se +vît sans offusquer la vue, sans blesser le goût: que le trait fût vif, +sans insistance de main; que le coloris fût léger plutôt qu'épais; +souvent que l'émotion tînt lieu de l'image. En un mot, sa pensée +constante, je le répète, était que sa plume n'eût pas trop l'air d'un +pinceau chargé d'huile et que sa palette n'éclaboussât pas trop souvent +son écritoire. + +Ces deux livres terminés, à deux ans de distance et pour ainsi dire +écrits d'une haleine, je les publiai comme ils étaient venus, sans les +regarder de trop près. Les défauts qui sautent aux yeux, je les +apercevais, même avant qu'on me les signalât. Soit à dessein, soit par +impuissance de me corriger, je n'en fis pas disparaître un seul; et le +public voulut bien n'y voir qu'un manque excusable de maturité. + +On fit à ces deux livres un bon accueil. Je dirais que l'accueil fut +inespéré, si je ne craignais d'exagérer l'importance d'une publicité de +petit bruit et de manquer de mesure, pour ne pas manquer de +reconnaissance. Des approbations, que je n'oublierai jamais, me vinrent +de divers côtés. Il y en eut que je n'attendais guère; il y en eut que +je n'osais point espérer. Je fus surpris, touché, profondément heureux, +et plutôt tranquillisé dans ma manière d'être et de voir. Je me gardai +bien de prendre ces témoignages pour un brevet de confraternité, donné +par des écrivains de premier ordre, à un débutant qui ne devait jamais +être un des leurs. J'y vis une sorte de complaisance empressée, +bienveillante, infiniment courtoise, à admettre momentanément dans leur +compagnie quelqu'un venu par hasard, et qui n'y devait pas rester. + +De ceux dont le patronage inattendu me fut alors plus doux, l'un est +mort depuis, en plein éclat, après avoir occupé dans la littérature +pittoresque un rang tout à fait supérieur; romancier, poète, critique, +voyageur; passionnément épris de la forme dans sa rareté, dans son +opulence; une main exquise, un oeil d'une surprenante justesse; doué +comme il le fallait pour tenter l'alliance entre deux arts dont, grâce +à lui, les contacts devenaient si fréquents, et seulement trop convaincu +peut-être qu'il y avait réussi; au fond très circonspect; sachant +admirablement ce qu'il faisait et le faisant à merveille; _impeccable_, +comme écrivait de lui un de ses disciples, en ce sens que s'il n'est pas +un maître exemplaire, il aura du moins laissé dans son oeuvre quelques +morceaux de maîtrise excellents. + +L'autre, pour l'honneur des lettres françaises, porte aussi légèrement +que si cela ne pesait rien, quarante années résolues de travaux et de +vraie gloire. Le jour où mon premier livre parut, ce fut lui qui me +tendit la main, pour ainsi dire à mon insu. J'ignore ce qu'on put +augurer d'un inconnu quand on le vit placé sous le patronage d'un pareil +nom; mais je sais bien qu'en m'appuyant pour la première fois sur cette +main quasi souveraine, je sentis combien elle avait de bonté pour les +jeunes et de douceur encourageante pour les faibles. + +J'ai dit, je crois, ce que j'avais à dire. Peut-être est-ce trop ou pas +assez. Un volume de pur roman, publié quelques années plus tard, +reproduisit sous une autre forme le côté tout personnel des ouvrages +précédents, et j'en restai là. + +Des voyages que j'ai faits depuis lors, j'ai résolu de ne rien dire. Il +m'eût fallu parler de lieux nouveaux, à peu près comme j'avais parlé des +anciens. Mais à quoi bon? Qu'importe que le spectacle change, si la +manière de voir et de sentir est toujours la même? + +Il me reste, à la vérité, un champ d'observations tout différent, celui +où je suis placé désormais et où me retiennent mes habitudes plutôt que +mes goûts. Je l'ignore. J'estime qu'il y aurait, sur certains points qui +me sont familiers, beaucoup à dire, en exposant ce que j'aperçois, ce +que je sais, ce que je crois. Le sujet serait, on le comprend, délicat +pour un homme de métier devenu critique, à qui l'on demanderait, avec +raison, moins de paroles et de meilleures preuves. Ce sujet à la fois si +tentant et si épineux, m'est-il permis, me sera-t-il défendu d'y +toucher? Jusqu'à présent j'ai jugé qu'il était séant de me l'interdire. + +Il n'est pas de livre un peu digne d'être lu qui n'ait son public et qui +ne se l'attache, grâce à des affinités purement humaines. Il se forme +ainsi quelquefois des amitiés qui se consolident, en raison de l'âge du +livre, en souvenir de l'époque où l'on était jeunes ensemble. C'est à ce +petit nombre d'amis connus ou inconnus d'ancienne date que je destine +particulièrement cette édition. + +E. F. + +Paris, 1er juin 1874. + + + + +UN ÉTÉ + +DANS LE SAHARA + + + + +I + +DE MEDEAH A EL-AGHOUAT. + + + + +Medeah, 22 mai 1853. + + +Cher ami, je comptais ne t'écrire que de ma première étape; mais +l'inaction forcée où je suis me fait ouvrir, sans plus attendre, mon +journal de route. Je le commence quand même, ne fût-ce que pour abréger +les heures et pour me consoler avec «cette petite lumière intérieure» +dont parle Jean Paul, et qui nous empêche de voir et d'entendre le temps +qu'il fait dehors. + +Depuis le jour où tu m'as quitté, nous vivons au milieu d'une vraie +tempête. Tu l'as traversée toi-même, sans doute, en retournant en +France; car elle nous vient du Nord, soufflant à la manière du mistral +et tout imprégnée d'eau de mer. Quoique nous soyons en mai, l'hiver, tu +t'en souviens, avait encore un pied posé sur les blancs sommets de la +Mouzaïa; c'est lui qui visite une dernière fois, du moins on l'espère, +les jolies campagnes déjà fleuries de Medeah.--Suppose une étendue de +quarante lieues de nuages, amoncelés entre l'_Ouarensenis_ et nous, et +tu pourras imaginer dans quelles profondeurs de brume sa magnifique +pyramide est ensevelie. Quant au Zaccar, notre voisin, c'est à peine si, +de loin en loin, on aperçoit, à travers un rideau de pluie moins serré, +sa double corne tout estompée par les bords et d'un affreux ton d'encre +de Chine, étendue d'eau. + +Ce brusque retour des pluies nous a surpris au moment de monter à +cheval. Nos adieux étaient faits, nos mulets de bât déjà chargés; il a +fallu donner contre-ordre à notre escorte de cavaliers; et me voici, +confiné dans une chambre d'auberge, n'ayant pour toute distraction que +la vue des cigognes, lugubrement perchées aux bords de leurs vastes +nids, et attendant impatiemment qu'une éclaircie se fasse dans ce ciel +de Hollande. + +Réduit comme je le suis à stimuler mon enthousiasme prêt à faiblir par +toutes sortes de rêveries, anticipées où rétrospectives, j'ai accueilli +avec complaisance tout à l'heure un souvenir dont tu voudras bien te +contenter, faute de mieux. Il pourrait, du reste, servir de préface à +ces notes, où je compte plus tard prendre ma revanche, en te racontant +les fêtes du Soleil. + +--Tu dois connaître dans l'oeuvre de Rembrandt une petite eau-forte, +de facture hachée, impétueuse, et d'une couleur incomparable, comme +toutes les fantaisies de ce génie singulier, moitié nocturne, moitié +rayonnant, qui semble n'avoir connu la lumière qu'à l'état douteux de +crépuscule, ou à l'état violent d'éclairs. La composition est fort +simple: ce sont trois arbres hérissés, bourrus de forme et de feuillage; +à gauche, une plaine à perte de vue; un grand ciel où descend une +immense nuée d'orage; et, dans la plaine, deux imperceptibles voyageurs, +qui cheminent en toute hâte et fuient, le dos au vent.--Il y a là toutes +les transes de la vie de voyage, plus un côté mystérieux et pathétique, +qui m'a toujours fortement préoccupé. Parfois même, il m'est arrivé d'y +voir comme une signification qui me serait personnelle: c'est à la pluie +que j'ai dû de connaître, une première fois, il y a cinq ans, le pays du +perpétuel Été; c'est en la fuyant éperdument qu'enfin j'ai rencontré le +soleil sans brume. + +C'était en 1848, en février, il n'y avait pas eu d'intervalle cette +année-là entre les pluies de novembre et les grandes pluies d'hiver, +lesquelles duraient depuis trois mois et demi, presque sans un seul jour +de repos. J'avais fui de Blidah à Alger, d'Alger à Constantine, sans +trouver un point du littoral épargné par ce funeste hiver; il s'agissait +de chercher un lieu qu'il ne pût atteindre: c'est alors que je pensai +au Désert.--La route qui y conduit se dessinait sur le _Condiat-Aty_ +trempé d'eau, et, de temps en temps, j'en voyais descendre de longs +convois de gens, au visage marqué par un éternel coup de soleil, suivis +de leurs chameaux chargés de dattes et de produits bizarres. Il me +semblait sentir encore, en les approchant, comme un reste de tiédeur +apportée dans les plis fangeux de leurs burnouss. Un matin donc, nous +partîmes en désespérés, passant, tant bien que mal, les rivières +débordées et poussant droit devant nous, vers Bisk'ra. Cinq jours après, +le 28 février, j'arrivais à _El-Kantara_, sur la limite du Tell de +Constantine, harassé, transi, traversé jusqu'au coeur, mais bien +résolu à ne plus m'arrêter qu'en face du soleil indubitable du Sud. + +El-Kantara--le pont--garde le défilé et pour ainsi dire l'unique porte +par où l'on puisse, du Tell, pénétrer dans le Sahara. Ce passage est une +déchirure étroite, qu'on dirait faite de main d'homme, dans une énorme +muraille de rochers de trois ou quatre cents pieds d'élévation. Le pont, +de construction romaine, est jeté en travers de la coupure. Le pont +franchi, et après avoir fait cent pas dans le défilé, vous tombez, par +une pente rapide, sur un charmant village, arrosé par un profond cours +d'eau et perdu dans une forêt de vingt-cinq mille palmiers. Vous êtes +dans le Sahara. + +Au delà s'élève dans une double rangée de collines dorées, derniers +mouvements du sol, qui, douze lieues plus loin, vont expirer dans la +plaine immense et plate du petit désert d'Angad, premier essai du grand +Désert. + +Grâce à cette situation particulière, El-Kantara, qui est, sur cette +ligne, le premier des villages sahariens, se trouve avoir ce rare +privilège d'être un peu protégé par sa forêt contre les vents du désert, +et de l'être tout à fait contre ceux du nord par le haut rempart de +rochers auquel il est adossé. Aussi, est-ce une croyance établie chez +les Arabes que la montagne arrête à son sommet tous les nuages du Tell; +que la pluie vient y mourir, et que l'hiver ne dépasse pas ce pont +merveilleux, qui sépare ainsi deux saisons, l'hiver et l'été; deux pays, +le Tell et le Sahara; et ils en donnent pour preuve que, d'un côté, la +montagne est noire et couleur de pluie, et de l'autre, rose et couleur +de beau temps. + +C'était notre avant-dernière marche, la dernière devant nous conduire +d'une traite à Bisk'ra. La matinée avait été glacée; le thermomètre, +sous nos froides tentes de K'sour, marquait à notre réveil 1º au-dessous +de 0. Je me souviens, quoiqu'à cinq ans de distance, des moindres +détails de cette journée. Peu s'en était fallu qu'elle ne devînt +terrible; mon ami A... S... avait failli se casser la tête en voulant me +passer mon fusil; je portais en bandoulière ce fusil funeste, et l'avais +déchargé, m'étant promis de ne plus m'en servir. Il y avait, pour le +sûr, un peu de mélancolie parmi nous et, depuis l'accident surtout, on +se taisait. Le lieu était fort triste. Nous suivions une avenue +pierreuse, encaissée entre deux longs murs de rochers sombres, +absolument dépouillée d'herbes, mal éclairée par un jour sans soleil. De +temps en temps, un aigle, posé sur un angle avancé de la montagne, se +levait lentement à notre approche et montait d'un vol circulaire +au-dessus de nos têtes. Le ciel tendu de gris se reposait de pleuvoir; +mais le vent se maintenait au nord: il enfilait la gorge et semblait +vouloir nous poursuivre. C'était un petit souffle aigu, persistant, +qu'on entendait à peine, et cependant très incommode. Je me le rappelle +surtout à cause des bruits singuliers qu'il faisait dans les canons +vides de mon fusil; on eût dit la sonnerie de deux cloches tintant +ensemble sur un mode plaintif et pas tout à fait à l'unisson. Le bruit +était si léger qu'il me paraissait venir de fort loin, et si étrangement +triste, que, pendant le reste de la journée, il m'importuna. Ce ne fut +que le lendemain qu'en l'entendant se reproduire, je finis par en +découvrir la cause. Enfin nous atteignîmes le défilé; il était six +heures moins quelques minutes. + +Le docteur T... nous précédait au galop de son cheval boiteux, tout en +chantant languissamment la chanson pseudo-arabe et nouvelle encore de +_Khedoudja_; il arriva le premier sur le pont, se découvrit et nous +cria: + +«Messieurs, ici on salue!» + +Est-il vrai que la première colonne militaire qui ait, en 1844, franchi +ce pont célèbre, se soit arrêtée par un mouvement de subite admiration, +et que les musiques se soient mises à jouer d'enthousiasme? Je ne sais +là-dessus que ce qu'on m'en a dit; mais ce soir-là, le spectacle que +j'avais sous les yeux m'eût fait croire à cette tradition. + +Les palmiers, les premiers que je voyais; ce petit village couleur d'or, +enfoui dans des feuillages verts déjà chargés des fleurs blanches du +printemps; une jeune fille qui venait à nous, en compagnie d'un +vieillard, avec le splendide costume rouge et les riches colliers du +désert, portant une amphore de grès sur sa hanche nue; cette première +fille à la peau blonde, belle et forte d'une jeunesse précoce, encore +enfant et déjà femme; ce vieillard abattu, mais non défiguré par une +vieillesse hâtive; tout le désert m'apparaissant ainsi sous toutes ses +formes, dans toutes ses beautés et dans tous ses emblèmes; c'était, pour +la première, une étonnante vision. Ce qu'il y avait surtout +d'incomparable, c'était le ciel: le soleil allait se coucher et dorait, +empourprait, émaillait de feu une multitude de petits nuages détachés du +grand rideau noir étendu sur nos têtes, et rangés comme une frange +d'écume au bord d'une mer troublée. Au delà commençait l'azur; et alors, +à des profondeurs qui n'avaient pas de limites, à travers des limpidités +inconnues, on apercevait le pays céleste du bleu. Des brises chaudes +montaient, avec je ne sais quelles odeurs confuses et quelle musique +aérienne, du fond de ce village en fleurs; les dattiers, agités +doucement, ondoyaient avec des rayons d'or dans leurs palmes; et l'on +entendait courir, sous la forêt paisible, des bruits d'eau mêlés aux +froissements légers du feuillage, à des chants d'oiseaux, à des sons de +flûte. En même temps un _muezzin_, qu'on ne voyait pas, se mit à chanter +la prière du soir, la répétant quatre fois aux quatre points de +l'horizon, et sur un mode si passionné, avec de tels accents, que tout +semblait se taire pour l'écouter. + +Le lendemain, même beauté dans l'air et même fête partout. Alors, +seulement, je me donnai le plaisir de regarder ce qui se passait au nord +du village, et le hasard me rendit témoin d'un phénomène en effet très +singulier. Tout ce côté du ciel était sombre et présentait l'aspect d'un +énorme océan de nuages, dont le dernier flot venait pour ainsi dire +s'abattre et se rouler sur l'extrême arête de la montagne. Mais la +montagne, comme une solide falaise, semblait le repousser au large; et, +sur toute la ligne orientale du Djebel-Sahari, il y avait un remous +violent exactement pareil à celui d'une forte marée. Derrière, +descendaient lugubrement les traînées grises d'un vaste déluge; puis, +tout à fait au fond, une montagne éloignée montrait sa tête couverte de +légers frimas. Il pleuvait à torrents dans la vallée du Metlili, et +quinze lieues plus loin il neigeait. L'éternel printemps souriait sur +nos têtes. + +Notre arrivée au désert se fit par une journée magnifique, et je n'eus +pas une seule goutte de pluie pendant tout mon séjour dans le Sahara, +qui fut long. + +Tel fut, cher ami, le préambule radieux de mon voyage aux _Zibans_. Ce +passage inattendu d'une saison à l'autre, l'étrangeté du lieu, la +nouveauté des perspectives, tout concourut à en faire comme un lever de +rideau splendide; et cette subite apparition de l'Orient par la porte +d'or d'El-Kantara m'a laissé pour toujours un souvenir qui tient du +merveilleux. + +Aujourd'hui, je n'attends plus, ni ne désire aucune surprise; mon +arrivée au désert se fera plus simplement; sans étonnement, car je vais +revoir, sinon les mêmes lieux, du moins des choses et des aspects +connus; sans coup de théâtre, car il n'y a pas d'El-Kantara sur la route +uniforme et très prévenue que je vais suivre. + +Même, et pour savoir d'avance à quoi m'en tenir tout à fait, j'ai +soigneusement étudié la carte du Sud, depuis Medeah jusqu'à El-Aghouat; +non point en géographe, mais en peintre.--Voici à peu près ce qu'elle +indique: des montagnes jusqu'à Boghar; à partir de Boghar, sous la +dénomination de Sahara, des plaines succédant à des plaines: plaines +unies, marécages, plaines sablonneuses, terrains secs et pierreux, +plaines onduleuses et d'_alfa_; à douze lieues nord d'El-Aghouat, un +palmier; enfin, El-Aghouat, représenté par un point plus large, à +l'intersection d'une multitude de lignes brisées, rayonnant en tout +sens, vers des noms étranges, quelques-uns à demi fabuleux; puis, tout à +coup, dans le sud-est, une plaine indéfiniment plate, aussi loin que la +vue peut s'étendre; et, sur ce grand espace laissé en blanc, ce nom +bizarre et qui donne à penser, _Bled-el-Ateuch_, avec sa traduction: +_Pays de la soif_.--D'autres reculeraient devant la nudité d'un +semblable itinéraire; je t'avoue que c'est précisément cette nudité qui +m'encourage. + +Je crois avoir un but bien défini.--Si je l'atteignais jamais, il +s'expliquerait de lui-même; si je ne dois pas l'atteindre, à quoi bon te +l'exposer ici?--Admets seulement que j'aime passionnément le bleu, et +qu'il y a deux choses que je brûle de revoir: le ciel sans nuages, +au-dessus du désert sans ombre. + + + + +El-Gouëa, 24 mai au soir. + + +On compte, par la route que nous suivons, quatorze lieues de Medeah à +Boghar; à peu près deux lieues de moins que la route des prolonges. Elle +est aussi directe que peut l'être un sentier d'Arabe dans un pays +difficile; c'est-à-dire qu'à moins d'escalader les montées comme on fait +d'un rempart et de se laisser glisser aux descentes, il me paraît +presque impossible d'abréger davantage. J'ai cru remarquer que le plus +souvent nous coupions droit devant nous en pleine montagne, et je n'ai +pas vu d'ailleurs que cette voie escarpée, où nous entraînait notre +chef de file, fût autrement tracée que par le passage des bergers ou par +l'écoulement naturel des eaux de pluie. Cependant rien n'est plus aisé +que d'y mener un convoi marchant en bon ordre, avec des mulets peu +chargés et des chevaux prudents. + +Tout ce pâté de montagnes, que nous avons mis cinq heures à traverser, +présente un système irrégulier de mamelons coniques profondément +découpés et séparés par d'étroits ravins. Au fond de chacun de ces +ravins, creusés en forme d'entonnoirs, il y a des eaux courantes ou de +jolies fontaines, avec des lauriers-roses en abondance. Les pentes sont +entièrement couvertes de broussailles, et les sommets se couronnent avec +gravité de chênes verts, de chênes-lièges et d'arbres résineux. De loin +en loin, de petites fumées odorantes, qu'on voit filer paisiblement +au-dessus des bois, et de rares carrés d'orges vertes indiquent, dans ce +lieu solitaire, la présence de quelques agriculteurs arabes. Cependant, +on n'aperçoit ni le propriétaire du champ, ni les cabanes d'où sortent +ces fumées; on ne rencontre personne, on n'entend pas même un aboiement +de chien. L'Arabe n'aime pas à montrer sa demeure, pas plus qu'il n'aime +à dire son nom, à parler de ses affaires, à raconter le but de ses +voyages. Toute curiosité dont il peut être l'objet lui est importune. +Aussi établit-il sa maison aux endroits les moins apparents, à peu près +comme on ferait une embuscade, de manière à n'être point vu, mais à tout +observer. Du fond de cette retraite invisible, il a l'oeil ouvert sur +les routes, il surveille les gens qui passent, en remarque le nombre et +s'assure, avec inquiétude, du chemin qu'ils prennent. C'est une alarme +quand on fait mine d'examiner le pays, de s'y arrêter ou de se diriger +précisément vers le lieu qu'il habite. Quelquefois un de ces campagnards +soupçonneux vous accompagne ainsi fort loin, à votre insu et ne vous +perd de vue que lorsqu'il n'a plus aucun intérêt réel ou imaginaire à +vous suivre. Toutes les habitudes du paysan arabe sont soumises à ce +système absolu de précaution et d'espionnage; et sa manière d'entendre +la propriété ne peut s'expliquer que par ce général sentiment de +défiance. Même à l'état sédentaire, il ne se croit tranquille possesseur +que de ce qu'il détient; il préfère la fortune mobilière, parce que rien +ne la constate, qu'elle est facile à convertir, facile à nier et +enfouissable. La terre, au contraire, l'embarrasse; et toute propriété +foncière lui semble incertaine et surtout compromettante. Il n'occupe +donc ostensiblement que le petit coin qu'il a ensemencé, et, s'il +néglige de s'étendre au delà et de s'approprier par la culture tout le +terrain qui l'environne, s'il entretient la solitude autour de lui, et +pour ainsi dire jusqu'à la porte de sa maison, c'est uniquement pour ne +pas faire un aveu plus manifeste de ce qu'il possède. Rien n'est donc +plus abandonné en apparence qu'un pays habité par des tribus arabes; on +ne saurait y tenir moins de place, y faire moins de bruit, ni plus +discrètement empiéter sur le désert. + +Nous avancions en silence et gravissions péniblement, pendus aux crins +de nos chevaux, de longs escarpements dont chacun nous coûtait une heure +à franchir. Nous faisions lever des engoulevents, des tourterelles de +bois, quelques volées plus rares de perdrix grises; par moments, le cri +sonore d'un merle éclatait tout près de nous, et l'on voyait le petit +oiseau noir fuir au-dessus des fourrés. Il faisait chaud; l'air était +orageux; le ciel, semé de nuages, avec des trouées d'un bleu sombre, +promenait des ombres immenses sur l'étendue de ce beau pays, tout coloré +d'un vert sérieux. C'était paisible, et je ne puis dire à quel point +cela me parut grand. A chaque sommet que nous atteignions, je me +retournais pour voir monter, à l'horizon opposé, les pics bleuâtres de +la _Mouzaïa_. Il y eut un moment où, par l'échancrure des gorges, +j'entrevis un coin de la plaine, et au-dessus, dans le brouillard, +quelque chose de bleu qui ressemblait encore à la mer, cette +Méditerranée, mon ami, que d'ici j'appelle la mer du Nord, et qu'un +jour, avec regret, j'appellerai, comme autrefois, la mer d'Afrique. De +temps en temps, Medeah se montrait au nord-ouest sur un plateau plus +clair que les autres, où l'on voyait se dessiner des routes. Vers trois +heures, je l'aperçus pour la dernière fois et je lui dis adieu. Il +n'apparaissait plus que comme une masse un peu rouge piquée de points +blanchâtres au-dessus d'un triple étage de mamelons boisés; je +distinguais confusément les deux ou trois minarets qui dominent la +ville; je crus reconnaître celui que tu préfères, au pied des casernes, +et je donnai un souvenir à nos cigognes; puis mon oeil fit le tour de +l'horizon. Je ne sais quels fils imperceptibles qui me tenaient au +coeur se tendirent un moment plus fort que je n'aurais cru, et je +compris alors seulement que je partais et que j'entreprenais autre chose +qu'une promenade. + +Il y avait quatre heures que nous marchions; nous n'avions pas fait cinq +lieues encore, mais nous achevions de monter. Après une dernière heure +de marche sur des pentes douces et parmi des fourrés très-épais, mon +cheval donna des signes de joie, et je découvris devant moi, dans une +sorte de clairière élevée, une maison blanche entourée de cabanes de +paille, quelques tentes noires, et notre avant-garde de cavaliers qui +déjà disposait le bivouac. + +Nous voici donc dans _El-Gouëa_, ou, si tu veux, à _la Clairière_, +campés pour cette nuit près de la maison du commandement de +_Si-Djilali-Bel Hadj-Meloud_, caïd des _Beni-Haçen_. On appelle maisons +de commandement certaines maisons fortifiées, que notre gouvernement +fait bâtir à l'intérieur du pays, pour servir de résidence officielle à +un chef de tribus, de lieu de défense en cas de guerre, et en même temps +d'hôtellerie pour les voyageurs. Indépendamment du chef arabe, qui +l'occupe assez irrégulièrement, ces postes sont en général gardés par +quelques hommes d'infanterie détachés de la garnison française la plus +voisine. Avec plus d'importance et de plus grandes dimensions, ils +deviennent des _bordj_ (proprement: lieux fortifiés). La maison +d'El-Gouëa n'est qu'un modeste corps de garde en rez-de-chaussée, avec +une cour au centre, quatre pavillons saillants aux quatre angles, des +murs bas, seulement percés de meurtrières, une porte pleine et ferrée. +Un grand noyer qui s'élève en forme de boule de l'autre côté de la +maison, des hangars de chaume disposés autour, soutenus par des branches +mortes et palissadés de broussailles, le jeu du ciel entre les vastes +rameaux de l'arbre et de gros nuages orageux roulés en masses +étincelantes au-dessus des coteaux devenus bruns, tout cela formait un +ensemble de tableau peu oriental, mais qui m'a plu, précisément à cause +de sa ressemblance avec la France. Du côté du sud, il n'y a pas de vue; +du côté du nord et du couchant, nous dominons une assez grande étendue +de collines et de petites vallées, clairsemées de bouquets de bois, de +prairies naturelles et de quelques champs cultivés. Les collines se +couvraient d'ombres, les bois étaient couleur de bronze, les champs +avaient la pâleur exquise des blés nouveaux, le contour des bois +s'indiquait par un filet d'ombres bleues. On eût dit un tapis de velours +de trois couleurs et d'épaisseur inégale: rasé court à l'endroit des +champs, plus laineux à l'endroit des bois. Dans tout cela, rien de +farouche et qui fasse penser au voisinage des lions. + +Les deux tentes arabes dressées pour nous recevoir serviront d'asile à +nos gens et d'abri pour nos bagages, car nous avons tout juste de quoi +nous loger nous-mêmes. Je te parlerai de notre _galfa_ (caravane) quand +elle sera complète et organisée sur un pied de long voyage, quand nous +aurons remplacé nos mulets de montagne par des chameaux, et quand notre +_klhebbir_ (conducteur-chef de caravane), qui, tu le sais, est M. N***, +aura rassemblé toute sa suite de cavaliers et de serviteurs. Le tout, +chameaux, tentes supplémentaires et gens d'escorte, nous attend à +_Boghari_, où nous les trouverons demain soir. Jusqu'ici, notre petit +convoi, d'assez vulgaire apparence, se compose, presque à nombre égal, +de burnouss et d'habits français, et nos muletiers n'ont pas la rude et +patiente allure que je m'attends à trouver dans nos chameliers, ces +intrépides marcheurs du désert. + +Il est huit heures; nous venons de rentrer sous nos tentes après avoir +soupé chez le caïd. _Si-Djilali_ nous a donné la _diffa_: il arrivait +tout exprès pour nous recevoir de la tribu qu'il habite à quelques +lieues d'ici. Il est impossible de recevoir au seuil des pays arabes une +hospitalité plus encourageante. Quant à notre hôte, je retrouve en lui +ces grands traits de montagnard que nous avons déjà pressentis à Medeah +et tant admirés, si tu t'en souviens; et, comme personnage de +frontispice, il a déjà sa valeur. C'est une belle tête, fortement +basanée, ardente et pleine de résolution, quoique souriante, avec de +grands yeux doux et une bouche fréquemment entr'ouverte à la manière des +enfants; cette habitude fait remarquer ses dents qui sont superbes. Il +porte deux _burnouss_, un noir par-dessus un blanc. Le _burnouss_ noir, +qu'on voit rarement dans les tribus du littoral et qui disparaît, +m'a-t-on dit, dans le Sud, semble être propre aux régions intermédiaires +que je vais traverser de Medeah à D'jelfa. Il est de grosse laine ou de +poil de chameau; on dirait du feutre, tant il est lourd, épais, rude au +toucher: il a plus d'ampleur que le burnouss de laine blanche, et tombe +tout d'une pièce quand il est pendant; relevé sur l'épaule, il forme à +peine un ou deux plis réguliers et cassants. Il fait paraître courts les +hommes les plus grands, tant il les élargit, et leur donne alors une +pesanteur de démarche, une majesté de port extraordinaires. Ajoute à ce +vêtement un peu monacal, qui tient de la chape par la roideur, et du +froc par le capuchon rabattu dans le dos, des bottes rouges de cavalier, +un chapelet de bois brun, une ceinture de maroquin bouclée à la taille, +usée par le frottement des pistolets, enfin un long cordon d'amulettes +de bois ou de sachets de cuir rouge descendant sur un _haïk djeridi_ de +fine laine lamée de soie; tout laine et tout cuir, sans broderie, sans +flots de soie, sans une ganse d'or, telle était la tenue sévère de +notre hôte. _Si-Djilali_ est de noblesse militaire; son père, +_Si-Hadj-Meloud_, est pèlerin de la Mecque. Il y a, comme tu le vois, du +sang de fanatique et de soldat dans ses veines. C'est un homme de trente +ans, ou bien alors un jeune homme que la fatigue, une grande position, +la guerre peut-être, ou seulement le soleil de son pays ont mûri de +bonne heure. A le regarder de plus près, on s'aperçoit que ses yeux +pleins de flammes ne sont pas toujours d'accord avec sa bouche, quand +celle-ci sourit, et que cette juvénile hilarité des lèvres n'est qu'une +manière d'être poli. + +La chambre où nous mangions était petite, sans meubles, avec une +cheminée française et des murs déjà dégradés, quoique la maison soit +neuve. Il y avait du feu dans la cheminée; un tapis de tente, trop grand +pour la chambre et roulé contre un des murs, de manière à nous faire un +dossier; pour tout éclairage, une bougie tenue par un domestique +accroupi devant nous, et faisant, dans une immobilité absolue, l'office +de chandelier. Si simple que soit la salle à manger, si mal éclairé que +soit le tapis qui sert de table, un repas arabe est toujours une affaire +d'importance. + +Je n'ai pas à t'apprendre que la _diffa_ est le repas d'hospitalité. La +composition en est consacrée par l'usage et devient une chose +d'étiquette. Pour n'avoir plus à revenir sur ces détails, voici le menu +fondamental d'une _diffa_ d'après le cérémonial le plus rigoureux. +D'abord un ou deux moutons rôtis entiers; on les apporte empalés dans +de longues perches et tout frissonnants de graisse brûlante: il y a sur +le tapis un immense plat de bois de la longueur d'un mouton; on dresse +la broche comme un mât au milieu du plat; le porte-broche s'en empare à +peu près comme d'une pelle à labourer, donne un coup de son talon nu sur +le derrière du mouton et le fait glisser dans le plat. La bête a tout le +corps balafré de longues entailles faites au couteau avant qu'on ne la +mette au feu; le maître de la maison l'attaque alors par une des +excoriations les plus délicates, arrache un premier lambeau et l'offre +au plus considérable de ses hôtes. Le reste est l'affaire des convives. +Le mouton rôti est accompagné de galettes au beurre, feuilletées et +servies chaudes; puis viennent des ragoûts, moitié mouton et moitié +fruits secs, avec une sauce abondante, fortement assaisonnée de poivre +rouge. Enfin arrive le couscoussou, dans un vaste plat de bois reposant +sur un pied en manière de coupe. La boisson se compose d'eau, de lait +doux (_halib_), de lait aigre (_leben_); le lait aigre semble préférable +avec les aliments indigestes; le lait doux, avec les plus épicés. On +prend la viande avec les doigts, sans couteau ni fourchette; on la +déchire; pour la sauce, on se sert de cuillers de bois, et le plus +souvent d'une seule qui fait le tour du plat. Le couscoussou se mange +indifféremment, soit à la cuiller, soit avec les doigts; pourtant, il +est mieux de le rouler de la main droite, d'en faire une boulette et de +l'avaler au moyen d'un coup de pouce rapide, à peu près comme on lance +une bille. L'usage est de prendre autour du plat, devant soi, et d'y +faire chacun son trou. Il y a même un précepte arabe qui recommande de +_laisser le milieu, car la bénédiction du ciel y descendra_. Pour boire, +on n'a qu'une gamelle, celle qui a servi à traire le lait ou à puiser +l'eau. A ce sujet, je connais encore un précepte: «Celui qui boit ne +_doit_ pas respirer dans la tasse où est la boisson; il _doit_ l'ôter de +ses lèvres pour reprendre haleine; puis il _doit_ recommencer à boire.» +Je souligne le mot doit, pour lui conserver le sens impératif. + +Si tu te rappelles l'article _Hospitalité_ dans le livre excellent de M. +le général Daumas sur le _Grand Désert_, tu dois voir que c'est dans les +moeurs arabes un acte sérieux que de manger et de donner à manger, et +qu'une _diffa_ est une haute leçon de savoir-vivre, de générosité, de +prévenances mutuelles. Et remarque que ce n'est point en vertu de +devoirs sociaux, chose absolument inconnue de ce peuple antisocial, mais +en vertu d'une recommandation divine, et, pour parler comme eux, à titre +d'_envoyé de Dieu_, que le voyageur est ainsi traité par son hôte. Leur +politesse repose donc non sur des conventions, mais sur un principe +religieux. Ils l'exercent avec le respect qu'ils ont pour tout ce qui +touche aux choses saintes, et la pratiquent comme un acte de dévotion. + +Aussi ce n'est point une chose qui prête à rire, je l'affirme, que de +voir ces hommes robustes, avec leur accoutrement de guerre et leurs +amulettes au cou, remplir gravement ces petits soins de ménage qui sont +en Europe la part des femmes; de voir ces larges mains, durcies par le +maniement du cheval et la pratique des armes, servir à table, émincer la +viande avant de vous l'offrir, vous indiquer sur le dos du mouton +l'endroit le mieux cuit, tenir l'aiguière ou présenter, entre chaque +service, l'essuie-mains de laine ouvrée. Ces attentions, qui dans nos +usages paraîtraient puériles, ridicules peut-être, deviennent ici +touchantes par le contraste qui existe entre l'homme et les menus +emplois qu'il fait de sa force et de sa dignité. + +Et quand on considère que ce même homme, qui impose aux femmes la peine +accablante de tout faire dans son ménage par paresse ou par excès de +pouvoir domestique, ne dédaigne pas de les suppléer en tout quand il +s'agit d'honorer un hôte, on doit convenir que c'est, je le répète, une +grande et belle leçon qu'il nous donne, à nous autres gens du Nord. +L'hospitalité exercée de cette manière, par les hommes à l'égard des +hommes, n'est-elle pas la seule digne, la seule fraternelle, la seule +qui, suivant le mot des Arabes, _mette la barbe de l'étranger dans la +main de son hôte_? Au reste, tout a été dit là-dessus, excepté peut-être +quelques détails plus ignorés qui prouvent à l'excès que l'invité est +autorisé à se mettre dans le plus grand bien-être possible, et qu'il +est permis, même en compagnie, de témoigner qu'on a l'estomac plein. +C'est une habitude que notre civilité puérile et honnête n'a pas même +imaginé de défendre aux petits enfants qui ont trop mangé. Elle sera +difficile à comprendre, surtout à excuser, de la part de gens si graves, +et qui jamais ne s'exposent à la moquerie. Mais il ne faut pas oublier +qu'elle est dans les moeurs, et que ces choses-là se font avec la plus +étonnante bonhomie. + +Le café, le thé et le tabac ne sont servis qu'aux étrangers chrétiens, +et sont totalement inconnus dans les k'sours et dans les douars arabes +du Sud. Un Arabe qui se respecte s'abstient assez généralement d'en +faire usage. Il y a de pauvres gens qui n'en ont jamais goûté. On se +figure, tout à fait à tort, que chaque Arabe est armé de sa pipe, comme +on voit les Maures et les Turcs. Les Maures eux-mêmes ne fument pas +tous. J'en connais qui regardent cela comme un vice presque égal à celui +de boire du vin; ceux-là sont les méthodistes sévères qui se montrent +exacts aux mosquées et ne portent que des vêtements de laine ou de soie, +sans broderie de métal, d'or ni d'argent. + + * * * * * + +_Onze heures._--J'achève, en regardant la nuit, cette première veillée +de bivouac. L'air n'est plus humide, mais la terre est toute molle, la +toile des tentes est trempée de rosée; la lune, qui va se lever, +commence à blanchir l'horizon au-dessus des bois. Notre bivouac repose +dans une obscurité profonde. Le feu allumé au milieu des tentes, et près +duquel les Arabes ont jusqu'à présent chuchoté, se racontant je ne sais +quoi, mais assurément pas les histoires d'Antar, quoi qu'en disent les +voyageurs revenus d'Orient; le feu abandonné s'est éteint et ne répand +plus qu'une vague odeur de résine qui parfume encore tout le camp; nos +chevaux ont de temps en temps, des frissons amoureux et poussent, vers +une femelle invisible qui les enflamme, des hennissements aigus comme un +éclat de trompette; tandis qu'une chouette, perchée je ne sais où, +exhale à temps égaux, au milieu du plus grand silence, cette petite note +unique, plaintive qui fait: clou! et semble une respiration sonore +plutôt qu'un chant. + + + + +Boghari, 26 mai au matin. + + +Ou je me trompe fort, ou j'ai sous les yeux l'Afrique africaine comme on +la rêve; et le reste de mon voyage n'aura plus, sous certains rapports, +grand'chose à m'apprendre d'ici au désert. J'ai fait une vraie +découverte en arrivant ici; car j'ai trouvé qu'à côté de _Boghar_, seul +point que je connusse de nom, et qui, pour moi, représentait tout un +pays, il en existe un autre dont personne ne parle, sans doute à cause +de son inutilité stratégique, ou, plus probablement, à cause de son +extraordinaire aridité. Ce pays, qui ne ressemble en rien au premier, +s'appelle d'un nom qui a l'air d'un diminutif de Boghar, _Boghari_. + +Boghar est une citadelle française, sorte de grand'garde aventurée sur +le sommet d'une haute montagne boisée de pins sombres et toujours verts; +Boghari, au contraire, est un petit village entièrement arabe, cramponné +sur le dos d'un mamelon soleilleux et toujours aride; ils se font face à +trois quarts de lieue de distance, séparés seulement par le Chéliff et +par une étroite vallée sans arbres. Je ne suis point monté à Boghar; ce +que j'en vois d'ici me paraît triste, froid, curieux peut-être, mais +ennuyeux comme un belvédère; quant à Boghari, heureusement pour lui, à +peine habitable pour les Arabes, c'est tout simplement la vraie terre de +Cham. Mais n'anticipons pas; j'y reviendrai. Nous traverserons ensemble +toute cette vallée du Chéliff, et je m'imagine que derrière ces collines +aplaties et nues qui barrent l'horizon du Sud, et que je vais franchir +aujourd'hui, il y a des choses qui me surprendront. + +La première partie de l'étape en venant d'El-Gouëa, d'où nous sommes +partis hier au jour levant, se fait non plus comme celle de la veille à +travers des maquis entremêlés de bouquets d'arbres, mais à travers une +belle forêt de chênes verts; par de vastes clairières tapissées d'herbes +et avec de profondes perspectives sur les fonds bleus, sur les fonds +verts, touffus, feuillus, d'un pays toujours et toujours boisé. Cette +partie de l'étape est très belle. On rêve chasse, on rêve aboiements de +meutes, dans ces solitudes pleines d'échos. + +Tout à coup la montagne manque sous vos pieds; l'horizon se dégage, et +l'oeil embrasse alors à vol d'oiseau, dans toute sa longueur, une +vallée beaucoup moins riante, d'un gris fauve qui commence à sentir le +feu; elle est comprise entre deux rangées de collines, celles de droite +encore broussailleuses, celles de gauche à peine couronnées de quelques +pins rabougris, et de plus en plus découvertes. + +La vallée prend son nom de l'_Oued-el-Akoum_, petite rivière encaissée, +dont le voisinage anime par-ci par-là d'assez belles cultures, mais ne +fait pas pousser un seul arbre, et qui court, inégalement bordée de +berges terreuses et de lauriers-roses, se jeter dans le Chéliff au pied +de Boghar. + +C'est là qu'à la halte du matin, par une journée blonde et transparente, +j'ai revu les premières tentes et les premiers troupeaux de chameaux +libres, et compris avec ravissement qu'enfin j'arrivais chez les +patriarches. + +Le vieux _Hadj-Meloud_, tout semblable à son ancêtre _Ibrahim_, _Ibrahim +l'hospitalier_, comme disent les Arabes, nous attendait à sa zmala, où +son fils Si-Djilali était venu nous conduire lui-même, pour que toute la +famille y fût présente. Il nous reçut à côté du _douar_, suivant +l'usage, dans de grandes tentes dressées pour nous (Guïatin-el-Dyaf, +tentes des hôtes), au milieu de serviteurs nombreux et avec tout +l'appareil convenu. On y mangea beaucoup, et nous y bûmes le café dans +de petites tasses vertes sur lesquelles il y avait écrit en arabe: +«_Bois en paix_.» + +Je n'ai jamais, en effet, rien vu de plus paisible, ni qui invitât mieux +à boire en paix dans la maison d'un hôte; je n'ai jamais rien vu de plus +simple que le tableau qui se déroulait devant nous. + +Nos tentes très vastes et, soit dit en passant, déjà rayées de rouge et +de noir comme dans le Sud, occupaient la largeur d'un petit plateau nu, +au bord de la rivière. Elles étaient grandes ouvertes, et les portes, +relevées par deux bâtons, formaient sur le terrain fauve et pelé deux +carrés d'ombres, les seules qu'il y eût dans toute l'étendue de cet +horizon accablé de lumière et sur lequel un ciel à demi voilé répandait +comme une pluie d'or pâle. Debout dans cette ombre grise, et dominant +tout le paysage de leur longue taille, Si-Djilali, son frère et leur +vieux père, tous trois vêtus de noir, assistaient en silence au repas. +Derrière eux, et en plein soleil, se tenait un cercle de gens accroupis, +grandes figures d'un blanc sale, sans plis, sans voix, sans geste, avec +des yeux clignotants sous l'éclat du jour et qu'on eût dit fermés. Des +serviteurs, vêtus de blanc comme eux et comme eux silencieux, allaient +sans bruit de la tente aux cuisines dont on voyait la fumée s'élever en +deux colonnes onduleuses au revers du plateau, comme deux fumées de +sacrifice. + +Au delà, afin de compléter la scène et comme pour l'encadrer, je pouvais +apercevoir, de la tente où j'étais couché, un coin du douar, un bout de +la rivière où buvaient des chevaux libres, et, tout à fait au fond, de +longs troupeaux de chameaux bruns, au cou maigre, couchés sur des +mamelons stériles, terre nue comme le sable et aussi blonde que des +moissons. + +Au milieu de tout cela, il n'y avait donc qu'une petite ombre, celle où +reposaient les voyageurs, et qu'un peu de bruit, celui qui se faisait +dans la tente. + +Et de ce tableau, que je copie sur nature, mais auquel il manquera la +grandeur, l'éclat et le silence, et que je voudrais décrire avec des +signes de flammes et des mots dits tout bas, je ne garderai qu'une seule +note qui contient tout: «_Bois en paix_.» + +La vallée de l'Oued-el-Akoum, qui se rétrécit et se dépouille encore à +mesure qu'on avance au sud, rencontre le Chéliff à trois heures de là, +et débouche, comme je te l'ai dit, entre Boghar et Boghari, dans une +autre vallée courant en sens contraire, de l'est à l'ouest, et celle-ci +tout à fait aride. + +Boghar apparaît de fort loin, posée sur sa montagne pointue, comme une +tache grisâtre parmi des massifs verts. Ce n'est au contraire qu'en +entrant dans la vallée du Chéliff qu'on découvre, à main gauche, au +fond d'un amphithéâtre désolé, mais flamboyant de lumière, le petit +village de Boghari, perché sur son rocher. + +C'est bizarre, frappant; je ne connaissais rien de pareil, et jusqu'à +présent je n'avais rien imaginé d'aussi complètement fauve,--disons le +mot qui me coûte à dire,--d'aussi jaune. Je serais désolé qu'on +s'emparât du mot, car on a déjà trop abusé de la chose; le mot +d'ailleurs est brutal; il dénature un ton de toute finesse et qui n'est +qu'une apparence. Exprimer l'action du soleil sur cette terre ardente en +disant que cette terre est jaune, c'est enlaidir et gâter tout. Autant +vaut donc ne pas parler de couleur et déclarer que c'est très beau; +libre à ceux qui n'ont pas vu Boghari d'en fixer le ton d'après la +préférence de leur esprit. + +Le village est blanc, veiné de brun, veiné de lilas. Il domine un petit +ravin, formant égout, où végètent par miracle deux ou trois figuiers +très verts et autant de lentisques, et qui semble taillé dans un bloc de +porphyre ou d'agate, tant il est richement marbré de couleurs, depuis la +lie de vin jusqu'au rouge sang. Hormis ces quelques rejetons poussés +sous les gouttières du village, il n'y a rien autour de Boghari qui +ressemble à un arbre, pas même à de l'herbe. Le sol, en quelques +endroits sablonneux, est partout aussi nu que de la cendre. Nous campons +au pied du village, sur un terrain battu, qui a l'apparence d'un champ +de foire, et où bivouaquent les caravanes du Sud. Depuis hier, nous y +vivons en compagnie des vautours, des aigles et des corbeaux. + +Ici, point de réception. Le pays est pauvre; et forcés de pourvoir +nous-mêmes à nos divertissements, nous avons fait venir, cette nuit, de +Boghari, des danseuses et des musiciens. + +Tu sauras que Boghari, qui sert de comptoir et d'entrepôt aux nomades, +est peuplée de jolies femmes, venues pour la plupart des tribus +sahariennes _Ouled-Nayl_, _A'r'azlia_, etc., où les moeurs sont +faciles, et dont les filles ont l'habitude d'aller chercher fortune dans +les tribus environnantes. Les Orientaux ont des noms charmants pour +déguiser l'industrie véritable de ce genre de femmes; faute de mieux, +j'appellerai celles-ci des danseuses. + +On alluma donc de grands feux en avant de la tente rouge qui nous sert +de salle à manger; et pendant ce temps on dépêcha quelqu'un vers le +village. Tout le monde y dormait, car il était dix heures, et l'on eut +sans doute quelque peine à réveiller ces pauvres gens; pourtant, au bout +d'une bonne heure d'attente, nous vîmes un feu, comme une étoile plus +rouge que les autres, se mouvoir dans les ténèbres à hauteur du village; +puis le son languissant de la flûte arabe descendit à travers la nuit +tranquille et vint nous apprendre que la fête approchait. + +Cinq ou six musiciens armés de tambourins et de flûtes, autant de +femmes voilées, escortées d'un grand nombre d'Arabes qui s'invitaient +d'eux-mêmes au divertissement, apparurent enfin au milieu de nos feux, y +formèrent un grand cercle, et le bal commença. + +Ceci n'était pas du Delacroix. Toute couleur avait disparu pour ne +laisser voir qu'un dessin tantôt estompé d'ombres confuses, tantôt rayé +de larges traits de lumière, avec une fantaisie, une audace, une furie +d'effet sans pareilles. C'était quelque chose comme la _Ronde de nuit_ +de Rembrandt, ou plutôt, comme une de ses eaux-fortes inachevées. Des +têtes coiffées de blanc et comme enlevées à vif d'un revers de burin, +des bras sans corps, des mains mobiles, dont on ne voyait pas les bras, +des yeux luisants et des dents blanches au milieu de visages presque +invisibles, la moitié d'un vêtement attaqué tout à coup en lumière et +dont le reste n'existait pas, émergeaient au hasard et avec d'effrayants +caprices d'une ombre opaque et noire comme de l'encre. Le son +étourdissant des flûtes sortait on ne voyait pas d'où, et quatre +tambourins de peau, qui se montraient à l'endroit le plus éclairé du +cercle, comme de grands disques dorés, semblaient s'agiter et retentir +d'eux-mêmes. Nos feux, qu'on entretenait de branchages secs, pétillaient +et s'enveloppaient de longs tourbillons de fumée mêlés de paillettes de +braise. En dehors de cette scène étrange, on ne voyait ni bivouac, ni +ciel, ni terre; au-dessus, autour, partout, il n'y avait plus rien que +le noir, ce noir absolu qui doit exister seulement dans l'oeil éteint +des aveugles. + +Aussi, la danseuse, debout au centre de cette assemblée attentive à +l'examiner, se remuant en cadence avec de longues ondulations de corps +ou de petits trépignements convulsifs, tantôt la tête à moitié renversée +dans une pamoison mystérieuse, tantôt ses belles mains (les mains sont +en général fort belles) allongées et ouvertes, comme pour une +conjuration, la danseuse, au premier abord, et malgré le sens très +évident de sa danse, avait-elle aussi bien l'air de jouer une scène de +_Macbeth_, que de représenter autre chose. + +Cette autre chose est, au fond, l'éternel thème amoureux sur lequel +chaque peuple a brodé ses propres fantaisies, et dont chaque peuple, +excepté nous, a su faire une danse nationale. + +Tu connais la danse des Mauresques. Elle a son intérêt, qui vient de la +richesse encore plus que du bon goût des costumes. Mais, en somme, elle +est insignifiante ou tout à fait grossière. Elle fait pendant aux +licencieuses parades de _Garageuz_ et ne peut pas s'empêcher, dans tous +les cas, de sentir un peu le mauvais lieu. + +La danse arabe, au contraire, la danse du Sud, exprime avec une grâce +beaucoup plus réelle, beaucoup plus chaste, et dans une langue mimique +infiniment plus littéraire, tout un petit drame passionné, plein de +tendres péripéties; elle évite surtout les agaceries trop libres qui +sont un gros contresens de la part de la femme arabe. + +La danseuse ne montre d'abord qu'à regret son pâle visage entouré +d'épaisses nattes de cheveux tressés de laines; elle le cache à demi +dans son voile; elle se détourne, hésite, en se sentant sous les regards +des hommes, tout cela avec de doux sourires et des feintes de pudeur +exquises. Puis obéissant à la mesure qui devient plus vive, elle +s'émeut, son pas s'anime, son geste s'enhardit. Alors commence, entre +elle et l'amant invisible qui lui parle par la voix des flûtes, une +action des plus pathétiques: la femme fuit, elle élude, mais un mot plus +doux la blesse au coeur: elle y porte la main, moins pour s'en +plaindre que pour montrer qu'elle est atteinte, et de l'autre, avec un +geste d'enchanteresse, elle écarte à regret son doux ennemi. Ce ne sont +plus alors que des élans mêlés de résistance; on sent qu'elle attire en +voulant se défendre; ce long corps souple et caressant se contourne en +des émotions extrêmes, et ces deux bras jetés en avant, pour les +derniers refus, vont défaillir. + +J'abrège; toute cette pantomime est fort longue et dure, jusqu'à ce que +la musique, qui se fatigue au moins autant que la danseuse, en ait +assez, et termine, en manière de point d'orgue, par un terrible +charivari des flûtes et des tambourins. + +Notre danseuse, qui n'était pas jolie, avait ce genre de beauté qui +convenait à la danse. Elle portait à merveille son long voile blanc et +son haïk rouge sur lequel étincelait toute une profusion de bijoux; et +quand elle étendait ses bras nus ornés de bracelets jusqu'aux coudes et +faisait mouvoir ses longues mains un peu maigres avec un air de +voluptueux effroi, elle était décidément superbe. + +Il est douteux que j'y prisse un plaisir aussi vif que nos Arabes; mais +j'eus là du moins une vision qui restera dans mes souvenirs de voyage à +côté de la _fileuse_ dont je t'ai parlé tant de fois. + +Je ne sais point à quelle heure a fini la fête. Au train dont elle +allait, peut-être aurait-elle duré jusqu'au jour, sans un incident. J'ai +su ce matin qu'un de nos gens s'étant permis une grossière inconvenance +à l'égard de la danseuse, celle-ci s'était retirée, et qu'après beaucoup +d'injures et de menaces échangées on s'était séparé on ne peut plus +mécontent de part et d'autre. + +Nous montons à cheval dans une heure pour aller coucher aux +_Ouled-Moktar_. A quatre lieues d'ici, plein sud, nous trouverons les +plaines et nous mettrons le pied dans le Sahara. + +Comme je l'ai dit, on laisse ici les mulets, et nous prenons un convoi +de vingt-cinq chameaux, qui nous attendent depuis hier, patiemment +couchés près de nos tentes. + +Je commence, au milieu du grand nombre de gens qui encombraient le +bivouac, à distinguer ceux qui font le voyage avec nous. Les chameliers +attachent leurs sandales; les cavaliers chaussent leurs doubles bottes +rouges armées d'éperons. Ce sont tous gens du sud, _Ouled-Moktar_, +_Ouled-Nayl_, l'_Aghouâti_, etc. Les burnouss bruns appartiennent au +_Makhzen_ de El-Aghouat, sombres cavaliers, coiffés de haïks sales, +maigres comme leurs chevaux, nourris comme eux de je ne sais quelle rare +pitance; comme eux, couchant je ne sais où, et qui font, avec ces +infatigables bêtes, des courses au delà de toute croyance. + +On charge nos chameaux. Ce sont de grands animaux bien taillés, moins +vastes, mais plus déliés que les chameaux du Tell, meilleurs pour la +course et aussi bons pour le bât. Ils ont l'oeil ardent et les jambes +d'une grande finesse. Ils beuglent horriblement quand on leur met la +charge sur le dos; et je viens d'apprendre de notre _bach'amar_ ce +qu'ils disent en se plaignant de la sorte. + +Ils disent à celui qui les sangle: «Mets-moi des coussins pour que je ne +me blesse pas.» + + + + +D'jelfa, 31 mai. + + +Nous sommes arrivés hier à D'jelfa, après cinq journées de marche +presque toujours en plaine, par un beau temps, nuageux encore, mais +assez chaud pour me convaincre que nous sommes depuis cinq jours dans +le Sahara. + +Géographiquement, le _Sahara_ commence à Boghar; c'est-à-dire que là +finit la région montagneuse des terres cultivables, j'aimerais à dire +cultivées, qu'on appelle le _Tell_. Tu sais qu'on n'est pas d'accord sur +l'étymologie des mots Tell et Sahara. M. le général Daumas, dans un +livre précieux, même après huit ans de découvertes, _le Sahara +algérien_, propose une étymologie qui me plaît à cause de son origine +arabe, et dont je me contente. D'après les T'olba, Sahara viendrait de +_Sehaur_, moment difficile à saisir, qui précède le point du jour et +pendant lequel on peut, en temps de jeûne, encore manger, boire et +fumer; Tell viendrait de _Tali_, qui veut dire dernier. Le Sahara serait +donc le pays vaste et plat où le Sehaur est plus facilement appréciable, +et, par analogie, le Tell serait le pays montueux, en arrière du Sahara, +où le Sehaur n'apparaît qu'en dernier. + +Quoi qu'il en soit, il est certain que Sahara ne veut point dire +_Désert_. C'est le nom général d'un grand pays composé de plaines, +inhabité sur certains points, mais très peuplé sur d'autres, et qui +prend les noms de _Fiafi_, _Kifar_, ou _Falat_, suivant qu'il est +habité, temporairement habitable, comme après les pluies d'hiver, ou +inhabité et inhabitable. Or, il y a fort loin de Boghar au Falat, +c'est-à-dire à la mer de sable, qui ne commence guère qu'au delà du +_Touat_, à quarante journées de marche environ d'Alger. Ainsi, quoique +j'aie à te parler aujourd'hui de lieux très solitaires, tu sauras qu'il +ne s'agit en aucune façon du Falat ou Grand Désert. + +Encore une explication nécessaire, et j'en aurai fini avec la +géographie. Le Sahara renferme deux populations distinctes, l'une +autochtone, sédentaire, avec des centres fixes dans des villes ou +villages (_k'sour_), aux endroits où l'eau constante a permis de +s'établir; l'autre, c'est la race des Arabes conquérants, nomade et +vivant sous la tente. Les premiers sont cultivateurs, les seconds sont +bergers. Une association conçue dans l'intérêt commun unit ces deux +peuples; ce qui n'empêche pas l'Arabe de mépriser absolument son utile +voisin, ce voisin de lui rendre son mépris. Ils se partagent les oasis +dont ils sont ensemble propriétaires. L'habitant du k'sour cultive, à +titre de fermier, le jardin du nomade; de son côté, le nomade se charge +des troupeaux communs, les mène aux pâturages d'hiver; et, l'été, c'est +lui qui va chercher, sur les marchés du Tell, les grains dont l'un et +l'autre ont un besoin égal. En sorte qu'échelonnées ainsi sur deux ou +trois cents lieues de pays, celles-là dans l'oasis, celles-ci dans les +plaines intermédiaires que les pluies ont rendues habitables, d'immenses +populations couvrent en réalité cette vaste étendue du Sahara, qu'on +aurait grand tort, comme tu le vois, d'appeler désert, mais où l'on +avait cependant supposé toute espèce d'êtres chimériques, excepté +l'homme, le plus réel et le plus nombreux de tous. + +Cela dit, je reprends ces notes de route au bivouac de Boghari, au +moment où je t'ai quitté pour monter à cheval. + +C'est à midi seulement qu'on se mit en marche, car Boghari est un lieu +d'amorces, d'où les voyageurs arabes ne s'éloignent pas volontiers; du +moins j'ai cru le comprendre à la lenteur inaccoutumée des préparatifs +de départ. Pourtant, au signal donné par le _bach-amar_ (chef du +convoi), le troupeau mugissant des chameaux de charge se leva +confusément et enfin s'ébranla; nous prîmes au galop la tête du convoi, +et, quelques minutes après, le petit village redevenu solitaire disparut +derrière la première colline, silencieux comme à notre arrivée, sérieux +malgré le vif éclat de ses murs crépis, et plus taciturne encore qu'au +jour levant, sous le blanc linceul de midi. Presque aussitôt nous +entrions dans la vallée du _Chéliff_. + +Cette vallée ou plutôt cette plaine inégale et caillouteuse, coupée de +monticules, et ravinée par le Chéliff, est à coup sûr un des pays les +plus surprenants qu'on puisse voir. Je n'en connais pas de plus +singulièrement construit, de plus fortement caractérisé, et, même après +Boghari, c'est un spectacle à ne jamais oublier. + +Imagine un pays tout de terre et de pierres vives, battu par des vents +arides et brûlé jusqu'aux entrailles; une terre marneuse, polie comme +de la terre à poterie, presque luisante à l'oeil tant elle est nue, et +qui semble, tant elle est sèche, avoir subi l'action du feu; sans la +moindre trace de culture, sans une herbe, sans un chardon;--des collines +horizontales qu'on dirait aplaties avec la main ou découpées par une +fantaisie étrange en dentelures aiguës, formant crochet, comme des +cornes tranchantes ou des fers de faux; au centre, d'étroites vallées, +aussi propres, aussi nues qu'une aire à battre le grain; quelquefois, un +morne bizarre, encore plus désolé, si c'est possible, avec un bloc +informe posé sans adhérence au sommet, comme un aérolithe tombé là sur +un amas de silex en fusion;--et tout cela, d'un bout à l'autre, aussi +loin que la vue peut s'étendre, ni rouge, ni tout à fait jaune, ni +bistré, mais exactement couleur de peau de lion. + +Quant au Chéliff, qui, quarante lieues plus avant, dans l'ouest, devient +un beau fleuve pacifique et bienfaisant, ici, c'est un ruisseau +tortueux, encaissé, dont l'hiver fait un torrent, et que les premières +ardeurs de l'été épuisent jusqu'à la dernière goutte. Il s'est creusé +dans la marne molle un lit boueux qui ressemble à une tranchée, et, même +au moment des plus fortes crues, il traverse sans l'arroser cette vallée +misérable et dévorée de soif. Ses bords taillés à pic sont aussi arides +que le reste; à peine y voit-on, accrochés à l'intérieur du lit et +marquant le niveau des grandes eaux, quelques rares pieds de +lauriers-roses, poudreux, fangeux, salis, et qui expirent de chaleur au +fond de cette étroite ornière, incendiée par le soleil plongeant du +milieu du jour. + +D'ailleurs, ni l'été, ni l'hiver, ni le soleil, ni les rosées, ni les +pluies qui font verdir le sol sablonneux et salé du désert lui-même ne +peuvent rien sur une terre pareille. Toutes les saisons lui sont +inutiles; et de chacune d'elles, elle ne reçoit que des châtiments. + +Nous mîmes trois heures à traverser ce pays extraordinaire, par une +journée sans vent et sous une atmosphère tellement immobile que le +mouvement de la marche n'y produisait pas le plus petit souffle d'air. +La poussière soulevée par le convoi se roulait sans s'élever sous le +ventre de nos chevaux en sueur. Le ciel était, comme paysage, splendide +et morne; de vastes nuées couleur de cuivre y flottaient pesamment dans +un azur douteux, aussi fixes et presque aussi fauves que le paysage +lui-même. + +Rien de vivant, ni autour de nous, ni devant nous, ni nulle part; +seulement, à de grandes hauteurs, on pouvait, grâce au silence, entendre +par moments des bruits d'ailes et des voix d'oiseaux: c'étaient de +noires volées de corbeaux qui tournaient en cercle autour des mornes les +plus élevés, pareilles à des essaims de moucherons, et d'innombrables +bataillons d'oiseaux blanchâtres aux ailes pointues, ayant à peu près le +vol et le cri plaintif des courlis. De loin en loin, un aigle, au ventre +rayé de brun, des gypaètes tachés de noir et de gris clair, +traversaient lentement cette solitude, l'interrogeant d'un oeil +tranquille, et, comme des chasseurs fatigués, regagnaient les montagnes +boisées de Boghar. + +C'est au delà de Boghari, après une succession de collines et de vallées +symétriques, limite extrême du Tell, qu'on débouche enfin, par un col +étroit, sur la première plaine du Sud. + +La perspective est immense. Devant nous se développaient vingt-quatre ou +vingt-cinq lieues de terrains plats sans accidents, sans ondulations +visibles. La plaine, d'un vert douteux, déjà brûlée, était, comme le +ciel, toute rayée dans sa longueur d'ombres grises et de lumières +blafardes. Un orage, formé par le milieu, la partageait en deux et nous +empêchait d'en mesurer l'étendue. Seulement, à travers un brouillard +inégal, où la terre et le ciel semblaient se confondre, on devinait par +échappées une ligne extrême de montagnes courant parallèlement au Tell, +de l'est à l'ouest, et, vers leur centre, les sept pitons saillants ou +sept têtes, qui leur ont fait donner le nom de _Seba'Rous_. + +Le col franchi, notre petit convoi se déploya dans la plaine unie et +prit son ordre de marche, ordre que nous conservons depuis le départ, +poussant droit du nord au sud, sur les Sept Têtes, que nous ne devions +atteindre que le surlendemain.--En avant, les cavaliers, au nombre d'une +trentaine environ; derrière, nos chameaux, stimulés par les cris +perçants et les sifflets des chameliers; à l'extrême avant-garde, notre +_khrebir_, M. N..., se laissant doucement aller au pas de son grand +cheval blanc, qui a toujours quelque cent mètres d'avance sur les +autres; à ses côtés, et le serrant de près, deux ou trois cavaliers de +ses serviteurs, beaux jeunes gens vêtus de blanc, montés sur d'agiles +petites juments blanches ou grises, mais nonchalants comme à la +promenade, à peine armés, et dont un seul porte un fusil double, le +fusil du maître, avec sa vaste _djebira_ en peau de lynx pendue à +l'arçon de sa selle. + +Quant à moi, tu me trouverais le plus souvent faisant route un peu à +part ou à côté des plus paisibles, afin d'être plus à moi; tantôt +regardant, pendant des heures entières, filer sur les longues +perspectives les burnouss blancs, les croupes luisantes, les selles à +dossier rouge; tantôt me détournant pour voir arriver de loin le peloton +roux de nos chameaux marchant en bataille, avec leurs cous tendus, leurs +jambes d'autruche, et notre pittoresque mobilier de voyage amoncelé sur +leur dos. + +Outre nos cavaliers d'escorte et nos gens de service, nous emmenons +trois _amins_ des Mzabites avec leur suite, qui vont régler, je crois, +quelques difficultés politiques que nous avons avec le pays du Mzab. +L'un est un grand et rude cavalier, armé en guerre, qui monte avec +aplomb un beau cheval noir richement harnaché de velours pourpre et +d'argent, et garni d'un large devant de poitrail en étoffe écarlate. + +Le second, amin des _Beni-Isguen_, est un petit vieillard coiffé bas, à +mine affable, aux yeux doux, et dont la bouche encadrée d'une barbe +blanche, bouclée comme une chevelure, sourit avec plusieurs dents de +moins. + +Le troisième, qui se nomme _Si-Bakir_, honnête et joviale figure entre +deux âges, fort petit, extrêmement replet, s'arrondit en boule au-dessus +d'un petit mulet proprement couvert et douillettement sellé d'un épais +matelas de _Djerbi_. C'est un bon et riche bourgeois, qui a trois bains +maures à Alger et un fils à _Berryan_, et qui me parle avec un amour +égal de son enfant, de ses bains et des dattes renommées de son pays. Il +est mis à peu près comme il le serait dans sa chambre: le bas de ses +jambes dans de bonnes chaussettes de laine, et les pieds dans des +souliers de cuir noir. Je ne lui vois d'ailleurs aucune arme. Son unique +défense est contre le soleil et consiste en un chapeau de paille, orné à +son sommet de plumes d'autruche, le plus grand chapeau que j'aie jamais +vu, vaste comme un parasol, et qu'il a soin d'ôter et de remettre chaque +fois que le temps très capricieux se couvre ou s'éclaircit. + +Comme il me témoigne assez d'amitié, j'aime à voyager dans sa compagnie. +Il sait juste autant de français que je sais d'arabe, ce qui rend nos +communications fort amusantes, mais assez rarement instructives. + +A huit heures, en pleine nuit déjà, nous arrivions au bivouac,--et nous +mettions ensemble pied à terre au milieu des tentes des _Ouled-Moktar_, +où nous devions passer la nuit.--Ni la longueur de l'étape (nous avions +fait trois lieues de trop), ni le manque d'eau depuis le matin, +n'avaient distrait Si-Bakir de sa complaisance à m'entretenir; il +achevait alors l'historique un peu confus de sa fortune commerciale, et +me promettait, pour l'étape suivante, l'histoire de son fils; enfin cet +aimable vieillard scellait notre récente amitié en me tenant l'étrier, +avec une humble courtoisie dont je voulais en vain me défendre. + +Le lendemain, après une petite marche de cinq ou six heures, nous +campions vers midi à Aïn-Ousera; triste bivouac, le plus triste sans +contredit de toute la route, au bord d'un marais vaseux, sinistre, dans +des sables blanchâtres, hérissés de joncs verts; à l'endroit le plus bas +de la plaine, avec un horizon de quinze lieues au nord, de neuf lieues +au sud; dans l'est et dans l'ouest, une étendue sans limite. Une +compagnie nombreuse de vautours gris et de corbeaux monstrueux occupait +la source à notre arrivée: immobiles, le dos voûté, rangés sur deux +lignes au bord de l'eau, je les pris de loin pour des gens comme nous +pressés de boire; il fallut un coup de fusil pour disperser ces fauves +et noirs pèlerins. + +Une source, dans ce pays avare, est toujours accueillie comme un +bienfait, même quand cette source brûlante et fétide ressemble au +triste marais d'_Aïn-Ousera_. On y puise avec reconnaissance, et l'on +s'estime heureux d'y remplir ses outres pour la marche sans eau du +lendemain. + +Les oiseaux partis, nous demeurâmes seuls. Il n'y avait rien en vue dans +l'immense plaine; notre bivouac disparaissait lui-même dans un des plis +du terrain. Vers le soir cependant, un petit convoi de cinq chameaux, +conduits par trois chameliers, vint s'établir auprès de nous, tout à +fait au bord de la source. Les chameaux déchargés se mirent à paître; +les trois voyageurs firent un seul amas des _tellis_ (sacs en poils de +chameau pour les transports), et se couchèrent auprès. Ils n'allumèrent +point de feu, n'ayant probablement rien à faire cuire, et je ne les vis +plus remuer jusqu'à la nuit. Le lendemain au point du jour, nous les +aperçûmes déjà à une lieue de nous, s'en allant dans le sud-est. + +Était-ce fatigue? était-ce un effet du lieu? je ne sais, mais cette +journée-là fut longue, sérieuse, et nous la passâmes presque tous à +dormir sous la tente. Ce premier aspect d'un pays désert m'avait plongé +dans un singulier abattement. Ce n'était pas l'impression d'un beau pays +frappé de mort et condamné par le soleil à demeurer stérile; ce n'était +plus le squelette osseux de Boghari, effrayant, bizarre, mais bien +construit; c'était une grande chose sans forme, presque sans couleur, le +rien, le vide et comme un oubli du bon Dieu; des lignes fuyantes, des +ondulations indécises; derrière, au delà, partout, la même couverture +d'un vert pâle étendue sur la terre; çà et là des taches plus grises, ou +plus vertes, ou plus jaunes; d'un côté, les Seba'Rous à peine éclairées +par un pâle soleil couchant; de l'autre, les hautes montagnes du Tell +encore plus effacées dans les brumes incolores; et là-dessus, un ciel +balayé, brouillé, soucieux, plein de pâleurs fades, d'où le soleil se +retirait sans pompe et comme avec de froids sourires. Seul, au milieu du +silence profond, un vent doux qui venait du nord-ouest et nous amenait +lentement un orage, formait de légers murmures autour des joncs du +marais. Je passai une heure entière couché près de la source à regarder +ce pays pâle, ce soleil pâle, à écouter ce vent si doux et si triste. La +nuit qui tombait n'augmenta ni la solitude, ni l'abandon, ni +l'inexprimable désolation de ce lieu. + +On tua, ce jour-là, soit en marche, soit à la source: un _ganga_, jolie +perdrix au bec et aux pieds rouges, curieusement peinte de gris et de +jaune, avec un collier marron, chair dure et détestable à manger; un +grand palmipède entièrement gris perle, avec la tête, le bec et les +pieds noirs, les ailes de la mouette longues et pointues; une petite +bécassine toute ronde, plus grise que la bécassine sourde de France; une +tourterelle; deux ramiers couleur ardoise azurée, et que j'appellerai +dorénavant des pigeons bleus; enfin deux tadornes, superbes canards plus +gros que les nôtres et aussi mieux ornés, avec une belle robe fond +couleur abricot. + +Nous étions à _Aïn-Ousera_, à plus de la moitié de la plaine; il ne nous +restait que huit ou neuf lieues à faire pour atteindre le bivouac +suivant de _Guelt-Esthel_. Le soleil du matin toujours plus gai, la +montagne qui se rapprochait, la plaine un peu moins nue, de temps en +temps égayée de quelques _betoum_, Aïn-Ousera même devenu moins lugubre +au jour levant, tout cela m'avait ranimé. Aussi, quoique la grande halte +faite en plein soleil, au beau milieu d'un terrain d'alfa, n'eût rien de +bien aimable, quoique notre déjeuner, presque sans eau, ressemblât +beaucoup trop à celui de la veille, j'arrivai, sans fatigue et l'âme à +peu près satisfaite, au col des Seba'Rous, qui donne entrée dans la +vallée de Guelt-Esthel. + +Ici, le pays change entièrement d'aspect, au point qu'on croirait s'être +trompé de route et rebrousser chemin vers le nord. Les montagnes +pierreuses et de la plus vilaine forme, composées de cailloux plutôt que +de rochers, sont couronnées de pins. La vallée, pareillement couverte de +pins et d'assez beaux chênes, a surtout le grand tort de n'être point à +sa place en plein territoire des _Ouled-Nayl_, et sur le chemin du +désert. + +Nous trouvons ici non seulement des vivants, mais un petit poste de +tirailleurs français occupés à bâtir un caravansérail. + +Pendant trois longs jours passés, soit en marche, soit au bivouac, dans +cette première plaine, avant-goût des solitudes du Sud, nous avions, en +fait de créatures humaines, rencontré, le premier jour, un douar nomade; +le deuxième, un jeune enfant gardant dans l'alfa un troupeau de petits +chameaux maigres, et nos trois voyageurs de la source; le troisième, +rien. En entrant dans la gorge, j'avais trouvé un soldat du génie monté +sur un arbre et coupant du bois. J'éprouvai quelque plaisir en entendant +sortir du milieu des branches une voix française qui me disait bonjour. +Je lui demandai de m'indiquer la source; il me répondit que je la +trouverais à une demi-lieue plus avant dans la gorge, à l'endroit où je +verrais deux gros figuiers, trois tentes avec des gourbis de paille, et +des maçons en train de bâtir. C'était exact, et voilà tout ce que j'ai +pu noter de Guelt-Esthel. Je dois ajouter que c'est, malgré sa richesse +en bois de chauffage, un pays stérile, boisé d'arbres aussi tristes que +des pierres, qu'il y neige abondamment l'hiver, et que l'été on y brûle. +J'aurais tort d'oublier pourtant l'hospitalité bien cordiale que nous +avons reçue de M. F. de P..., jeune officier du génie, emprisonné là +avec son petit poste de travailleurs, et qui se console de sa dure +mission en pensant qu'après cent cinquante ou deux cents veillées +passées à Guelt-Esthel, la solitude n'aura plus de secrets à lui +apprendre, ni d'ennuis au-dessus de sa patience. + +On retrouve la plaine en quittant Guelt-Esthel, et de même qu'en sortant +de Boghari, on a devant soi, pour l'horizon, une nouvelle ligne de +petites montagnes, courant pareillement de l'est à l'ouest et perdues +dans le bleu. Supprime, ce qui ne nuirait pas à l'intérêt du voyage, ce +bourrelet montagneux de Guelt-Esthel, et tu n'auras plus, de Boghar au +_Rocher de sel_, qu'une seule et même étendue de trente-quatre ou +trente-cinq lieues. Cette étendue, parfaitement plate, conserve +toujours, malgré les changements du sol, une couleur générale assez +douteuse; les plans les plus rapprochés de l'oeil sont jaunâtres, les +parties fuyantes se fondent dans des gris violets; une dernière ligne +cendrée, mais si mince qu'il faudrait l'exprimer d'un seul trait, +détermine la profondeur réelle du paysage et quelquefois mesure +d'énormes distances. Le terrain, très variable au contraire, est +alternativement coupé de marécages, sablonneux comme aux approches du +_Rocher de Sel_, ou bien couvert de graminées touffues (_alfa_), +d'absinthes (_chih_), de pourpiers de mer (_k'taf_), de romarins +odorants, etc...; tantôt enfin, mais plus rarement, clairsemé d'arbustes +épineux et de quelques pistachiers sauvages. + +Le pistachier (_betoum_), térébinthe ou lentisque de la grande espèce, +est un arbre providentiel dans ces pays sans ombre. Il est branchu, +touffu, ses rameaux s'étendent au lieu de s'élever et forment un +véritable parasol, quelquefois de cinquante ou soixante pieds de +diamètre. Il produit de petites baies réunies en grappes rouges, +légèrement acides, fraîches à manger, et qui, faute de mieux, trompent +la soif. Chaque fois que notre convoi passe auprès d'un de ces beaux +arbres au feuillage sombre et lustré, il se rassemble autour du tronc; +ceux des chameliers qui sont montés se dressent à genoux pour atteindre +à hauteur des branches, arrachent des poignées de fruits et les jettent +à leurs compagnons qui vont à pied; pendant ce temps, les chameaux, le +cou tendu, font de leur côté provision de fruits et de feuilles. L'arbre +reçoit sur sa tête ronde les rayons blancs de midi; par-dessous, tout +paraît noir; des éclairs de bleu traversent en tous sens le réseau des +branches; la plaine ardente flamboie autour du groupe obscur, et l'on +voit le désert grisâtre se dégrader sous le ventre roux des dromadaires. +On souffle un moment, puis un coup de sifflet plus aigu du _back'amar_ +(conducteur du convoi) disperse les bêtes, et le convoi reprend sa +marche au grand soleil. + +L'_alfa_ est une plante utile: il sert de nourriture aux chevaux; on en +fait en Orient des ouvrages de sparterie, et, dans le Sahara, des +nattes, des chapeaux, des gamelles, des pots à contenir le lait et +l'eau, de larges plats pour servir les fruits, etc. Sur pied, il sert de +retraite au gibier: lièvres, lapins, gangas. Mais l'alfa est pour un +voyageur la plus ennuyeuse végétation que je connaisse; et, +malheureusement, quand il s'empare de la plaine, c'est alors pour des +lieues et des lieues. Imagine-toi toujours la même touffe poussant au +hasard sur un terrain tout bosselé, avec l'aspect et la couleur d'un +petit jonc, s'agitant, ondoyant comme une chevelure au moindre souffle, +si bien qu'il y a presque toujours du vent dans l'alfa. De loin, on +dirait une immense moisson qui ne veut pas mûrir et qui se flétrit sans +se dorer. De près, c'est un dédale, ce sont des méandres sans fin où +l'on ne va qu'en zigzag, et où l'on butte à chaque pas. Ajoute à cette +fatigue de marcher en trébuchant la fatigue aussi grande d'avoir un jour +entier devant les yeux ce steppe décourageant, vert comme un marais, +sans point d'orientation, et qu'on est obligé de jalonner de gros tas de +pierres pour indiquer les routes. Il n'y a jamais d'eau dans l'alfa; le +sol est grisâtre, sablonneux, rebelle à toute autre végétation. + +Je préfère, quant à moi, les terrains pierreux, secs, durs et mêlés de +salpêtre, où croissent les romarins et les absinthes; on y marche à +l'aise; la couleur en est belle, l'aspect franchement stérile; et c'est +là surtout qu'on voit grouiller sous ses pieds, ramper, fuir et se +tortiller tout un petit peuple d'animaux amis du soleil et des longues +siestes sur le sable chaud. Les lézards gris sont innombrables. Ils +ressemblent à nos plus petits lézards de muraille, avec une agilité que +paraît avoir doublée le contentement de vivre sous un pareil soleil. On +en rencontre, mais rarement, qui sont fort gros. Ceux-ci ont la peau +lustrée, le ventre jaune, le dos tacheté, la tête fine et longue comme +celle des couleuvres. Quelquefois, une vipère étendue et semblable de +loin à une baguette de bois tordu, ou bien roulée sur une souche +d'absinthe, se soulève à votre approche, et, sans vous perdre de vue, +rentre avec assurance dans son trou. Des rats, gros comme de petits +lapins, aussi agiles que les lézards, ne font que se montrer et +disparaître à l'entrée du premier trou qui se présente, comme s'ils ne +se donnaient pas le temps de choisir leur asile, ou bien comme s'ils +étaient à peu près partout chez eux. Je n'ai encore aperçu d'eux que ce +qu'ils me laissent voir en fuyant; et cela forme une petite tache +blanche sur un pelage gris. + +Mais, au milieu de ce peuple muet, difforme ou venimeux, sur ce terrain +pâle et parmi l'absinthe toujours grise et le _k'taf_ salé, volent et +chantent des alouettes, et des alouettes de France. Même taille, même +plumage et même chant sonore; c'est l'espèce huppée qui ne se réunit pas +en troupes, mais qui vit par couples solitaires; tristes promeneuses +qu'on voit dans nos champs en friche et, plus souvent, sur le bord des +grands chemins, en compagnie des casseurs de pierres et des petits +bergers. Elles chantent à une époque où se taisent presque tous les +oiseaux, et aux heures les plus paisibles de la journée, le soir, un peu +avant le coucher du soleil. Les rouges-gorges, autres chanteurs +d'automne, leur répondent du haut des amandiers sans feuilles; et ces +deux voix expriment avec une étrange douceur toutes les tristesses +d'octobre. L'une est plus mélodique et ressemble à une petite chanson +mêlée de larmes; l'autre est une phrase en quatre notes, profondes et +passionnées. Doux oiseaux qui me font revoir tout ce que j'aime de mon +pays, que font-ils, je te le demande, dans le Sahara? Et pour qui donc +chantent-ils dans le voisinage des autruches et dans la morne compagnie +des antilopes, des bubales, des scorpions et des vipères à cornes? Qui +sait? sans eux il n'y aurait plus d'oiseaux peut-être pour saluer les +soleils qui se lèvent.--_Allah! akbar!_ Dieu est grand et le plus grand! + +A l'heure matinale où me venaient ces souvenirs et bien +d'autres,--souvenirs d'un pays que je reverrai, _s'il plaît à +Dieu_,--nous étions près d'atteindre la moitié de la plaine, et nous +avions en vue un petit _douar_ et d'immenses troupeaux appartenant aux +_Ouled-d'Hya_, fraction des Ouled-Nayl. C'était le premier _douar_ que +nous rencontrions depuis notre entrée dans le Sahara, et notre halte de +nuit chez les Ouled-Moktar. + +Dans cette saison, les nomades commencent à se rapprocher de leurs +pâturages d'été, et la plaine est déserte. + +On piqua droit sur les tentes; il faisait chaud, et nous avions encore à +traverser une longue lisière de sables jaunes que nous voyions briller +entre la montagne et nous, rude passage en plein midi, sous un soleil +sans nuages. + +Le caïd nous reçut. On ne fit que débrider les chevaux, et nous prîmes +tout juste le temps de nous reposer à l'ombre, de manger des dattes et +de boire du lait de chamelle, sans eau, l'eau étant ici plus rare encore +et plus détestable qu'ailleurs. + +Le douar ne comptait pas plus de quinze ou vingt tentes, ce qui +représente à peine le plus petit des hameaux nomades; mais il avait bien +le rude aspect des vrais campements sahariens; et, dans un très petit +exemple, c'était, pour qui ne l'eût pas connue, un tableau complet de la +vie nomade à ses heures de repos. + +Des tentes rouges, rayées de noir, soutenues pittoresquement par une +multitude de bâtons, et retenues à terre par une confusion d'amarres et +de piquets. Dedans, et entassés pêle-mêle, la batterie de cuisine, le +mobilier du ménage, le harnais de guerre du maître de la tente, les +meules de pierre à moudre le grain, les lourds mortiers à piler le +poivre, les plats de bois (_sahfa_) où l'on pétrit le couscoussou; le +crible où on le passe; les vases percés (_keskasse_) où on le fait +cuire; les gamelles en alfa tressé, les sacs de voyage ou _tellis_; les +bâts de chameaux, les _djerbi_, les tapis de tente; les métiers à tisser +les étoffes de laine; les larges étrilles de fer qui servent à carder la +laine brute du chameau, etc. Et parmi tout ce désordre d'objets salis +et de choses noirâtres, un ou deux coffres carrés aux vives couleurs, +aux serrures de cuivre, garnis de clous dorés aux angles; cassettes qui +doivent contenir, avec les bijoux de femmes, ce qu'il y a de plus +précieux dans la fortune du maître. Au dehors, un terrain battu, brouté, +dépouillé même de toute racine, plein de souillures, couvert de débris +et de carcasses, avec des places noircies par le feu; les fourneaux +creusés dans la terre et composés de trois pierres formant foyer; des +amas de broussailles sèches, et les outres noires à longs poils, pendues +à trois bâtons mis en faisceau. Autour, la plaine immense avec les +chameaux sans gardien, qui se dispersent le jour et qui, le soir, se +rassemblent au son de la trompe et viennent se coucher dans le douar. + +Voilà donc la maison mobile où le nomade saharien passe une moitié de sa +vie; l'homme à ne rien faire, car _travailler c'est une honte_; la femme +à tout entretenir, à tout soigner, pendant que le chien vigilant fait +sentinelle, patient, sobre et soupçonneux comme son maître. L'autre +moitié de sa vie se passe en voyage. Un autre jour, je te parlerai de la +tribu en marche, _nedja_; admirable spectacle qui renouvelle ici sous +nos yeux, en plein âge moderne, à deux pas de l'Europe les migrations +d'Israël. + +Que ce dernier mot, écrit d'enthousiasme, ne m'engage pas surtout au +delà de ce que je veux dire. Il n'est qu'à moitié vrai. Et, comme il +effleure une question d'art, question qui, selon moi, n'a pas le sens +commun, mais n'importe, question posée, discutée et toujours pendante; +comme il effleure, dis-je, une question grave après tout, celle de la +_couleur locale_ appliquée à un certain ordre de sujets, je désire +m'expliquer sur ce qu'il y a de trop contestable dans la comparaison que +j'ai faite. + +Voici la seconde fois que j'introduis la Bible dans ces notes; ce qui te +laisserait croire que je voyage en vrai pays de Chanaan, moins +l'abondance, et que je rencontre à chaque pas le riche Laban ou le +généreux Booz. + +On a écrit, en effet, bien plus, on a voulu prouver par des essais, tu +sais lesquels, que les anciens maîtres avaient défiguré la Bible par la +peinture, qu'elle avait rendu l'âme entre leurs mains, et que, s'il +restait un moyen de ressusciter cette chose aujourd'hui morte, c'était +d'aller la contempler toute réelle encore et dans son effigie vivante, +en Orient. + +Cette opinion s'appuie sur un fait vrai en lui-même, c'est que les +Arabes, ayant à peu près conservé les habitudes des premiers peuples, +doivent aussi, mieux que personne, en garder la ressemblance, non +seulement dans leurs moeurs, mais encore dans leur costume, costume si +favorable d'ailleurs, qu'il a le double avantage d'être aussi beau que +le grec et d'être plus local. Il est certain, ajoute-t-on, que Rachel et +Lia, filles du pasteur Laban, n'étaient point habillées comme Antigone, +fille du roi OEdipe; qu'elles se présentent à notre esprit dans un +tout autre milieu, avec une forme différente, et aussi sous un tout +autre soleil: il est non moins certain que les patriarches devaient +vivre comme vivent les Arabes, comme eux gardant leurs moutons, ayant +comme eux des maisons de laine, des chameaux pour le voyage, et le +reste. + +Mon opinion, quant au système, la voici: + +C'est que les hommes de génie ont toujours raison et que les gens de +talent ont souvent tort. Costumer la Bible, c'est la détruire; comme +habiller un demi-dieu, c'est en faire un homme. La placer en un lieu +reconnaissable, c'est la faire mentir à son esprit; c'est traduire en +histoire un livre antéhistorique. Comme, à toute force, il faut vêtir +l'idée, les maîtres ont compris que dépouiller la forme et la +simplifier, c'est-à-dire supprimer toute couleur locale, c'était se +tenir aussi près que possible de la vérité... _Et ego in Arcadia..._ +Sont-ce des Grecs? est-ce l'Arcadie? Oui et non: non, pour le drame; +oui, dans le sens de l'éternelle tragédie de la vie humaine. + +Donc, hors du général, pas de vérité possible, dans les tableaux tirés +de nos origines; et bien décidément il faut renoncer à la Bible, ou +l'exprimer comme l'ont fait Raphaël et Poussin. + +Remarque que cette opinion se confirme à mesure que je voyage, et +précisément dans le pays qui semblerait devoir produire en moi un +entraînement contraire. N'y a-t-il donc aucun enseignement à tirer de ce +peuple qui, je le reconnais, fait involontairement et souvent penser à +la Bible? N'y a-t-il pas en lui quelque chose qui met l'âme en mouvement +et en quoi l'esprit s'élève et se complaît comme en des visions d'un +autre âge? Oui, ce peuple possède une vraie grandeur. Il la possède +seul, parce que, seul au milieu des civilisés, il est demeuré simple +dans sa vie, dans ses moeurs, dans ses voyages. Il est beau de la +continuelle beauté des lieux et des saisons qui l'environnent. Il est +beau, surtout parce que, sans être nu, il arrive à ce dépouillement +presque complet des enveloppes que les maîtres ont conçu dans la +simplicité de leur grande âme. Seul, par un privilège admirable, il +conserve en héritage ce quelque chose qu'on appelle biblique, comme un +parfum des anciens jours. Mais tout cela n'apparaît que dans les côtés +les plus humbles et les plus effacés de sa vie. Et si, plus fréquemment +que d'autres, il approche de l'épopée, c'est alors par l'absence même de +tout costume, c'est-à-dire en quelque sorte en cessant d'être Arabe pour +devenir humain. Devant la demi-nudité d'un gardeur de troupeaux, je rêve +assez volontiers de Jacob. J'affirme au contraire qu'avec le _burnouss_ +saharien ou le _mach'la_ de Syrie, on ne représentera jamais que des +Bédouins. + +Ces réserves admises, s'il m'arrive dorénavant de m'écrier: _O Israël!_ +tu sauras ce qu'il faut entendre et tu me laisseras dire. Maintenant, +je reprends ma route. + +Je supprimerais sans regret le bivouac du Rocher de Sel, quoique l'eau +prise au delà des salines soit bonne, qu'il y ait du bois en abondance +et qu'on y campe agréablement au bord de la rivière (_l'Oued D'jelfa_) +et sous de très beaux tamarins. + +Un mot pourtant du rocher. C'est un amas de choses étranges, colorées de +tous les gris possibles, depuis le gris lilas jusqu'au gris blanchâtre, +entassées, superposées et formant une montagne à deux têtes. Il en +descend une infinité de petits ruisseaux, d'un blanc laiteux, qui vont +se réunir en deux canaux remplis jusqu'aux bords d'un sel exactement +semblable à la chaux éteinte. Tout autour, la montagne semble avoir eu +des convulsions, tant elle est soulevée, fendue, crevée dans tous les +sens. Ce n'est pas beau, c'est formidable. Trois grands aigles volaient +à moitié hauteur du rocher et ne paraissaient pas si gros que des +corbeaux. + +La nuit était presque venue quand, enfin, on atteignit les plateaux nus +de _D'jelfa_. La maison du kalifat, vaste corps de logis élevé carrément +au-dessus d'une enceinte de murs bas, se montrait confusément à +l'extrémité d'une plaine montante, comme une masse grisâtre un peu plus +claire que le terrain tout à fait sombre, un peu plus foncée que le ciel +encore éclairé d'un vague reflet du jour. A gauche, et fort loin dans +un pli de la vallée où brillaient deux petits feux rouges, et d'où +venaient de faibles aboiements de chiens, on devinait un douar. Plus +près, et comme d'un marais compris entre le douar et le plateau, +s'élevaient d'innombrables murmures de grenouilles. Tout le reste de cet +horizon plat, dominé par le grand bordj solitaire de Si-Cherif, reposait +paisiblement dans une ombre transparente et brune. De larges étoiles +blanches s'allumaient à tous les coins du ciel; l'air était humide et +doux, une forte rosée ramollissait la terre sous le pas des chevaux. Je +m'orientai sur un chemin blanchâtre qui menait vers la maison; les +cavaliers m'avaient précédé de quelques minutes, et j'avais laissé mon +domestique en arrière avec le convoi. + +J'arrivai donc seul à la porte du bordj et j'entrai dans la cour sans +savoir où me diriger. De chaque côté de l'entrée, porte monumentale, et +que je trouvai grande ouverte, j'aperçus des gens, pêle-mêle avec des +chevaux, bivouaquant le long du mur; la cour était déserte; elle me +parut grande; mon cheval qui flaira des écuries fit entendre un petit +hennissement de satisfaction. Au fond de la cour, apparaissait un perron +de quelques marches, conduisant à une haute galerie soutenue par des +piliers blancs; une porte entrebâillée dans l'angle droit de la galerie +laissait filtrer un peu de lumière; une fenêtre à demi éclairée, donnant +au rez-de-chaussée sur la cour, permettait d'entendre un bruit de voix. + +Je descendis de cheval au pied du perron, et, tout en jetant la bride à +quelqu'un que je vis s'approcher dans l'ombre, je me dirigeai du côté de +la lumière et j'entrai. Je remarquai que la personne à qui j'avais tendu +la bride n'avait pas mis d'empressement à la prendre, et j'aperçus +vaguement la forme bizarre d'un tout petit corps surmonté d'un vaste +chapeau très pointu. Un incident de la soirée m'apprit l'erreur que +j'avais failli commettre en traitant le plus saint homme du bordj comme +un valet. + +On soupait dans une grande chambre blanche, propre, qui n'avait pour +tous meubles qu'une cheminée de marbre noir, de riches tapis du Sud +accrochés aux fenêtres et formant portières plutôt que rideaux; et, au +milieu, une table ronde, entourée de convives. La cuisine était arabe. +Mais la table, joyeusement éclairée de bougies, était servie, à la +française, couverte d'une belle nappe blanche et irréprochablement +garnie d'argenterie, de vaisselle et de verres, avec quatre carafes +remplies de lait doux et quatre autres de limonade. Le kalifat +_Si-Chériff_, grand et gras personnage, presque sans barbe, à figure +placide, avec des yeux saillants, négligemment vêtu du simple haïk blanc +sans burnouss, et le portant en voile, à la manière des marabouts, +Si-Chériff présidait la table et se versait des deux mains à la fois, +dans le même verre, de la limonade et du lait. Son frère, _Bel-Kassem_, +doux jeune homme au visage fatigué, assistait au souper debout et +donnant des ordres. La chambre était pleine de serviteurs arabes allant +et venant, mais laissant agir un maigre Tunisien, à turban blanc, aux +yeux vifs, à la bouche fine, au nez pincé, pâle comme la mort, leste, +agile, adroit, avec des mines d'écureuil et des airs de fiévreux, +fantastique et précieux valet, qui, seul dans la maison de Si-Chériff, +paraît avoir le don de manier la porcelaine et de servir à la française. + +Cette grande maison, perdue dans un désert à plus de cinquante lieues de +Boghar, à trente-deux lieues environ d'El-Aghouat, une salle à manger +remplie d'odeurs de viandes et encombrée de gens portant des plats, +cette table servie comme en Europe; autour de laquelle on parlait +français, ce personnage en déshabillé de maison occupé gravement à se +composer des sorbets doux, voilà donc ce que je vis en arrivant à +D'jelfa, chef-lieu des _Ouled-Nayl_. J'étais au coeur de cette immense +tribu, commerçante, riche et corrompue, dont le nom posé sur toutes les +routes du Sahara résumait pour moi les curiosités du désert. D'ici, et +sans sortir de leur territoire, je confinais dans le nord-est à +_Bouçaada_, dans l'ouest, presque au _Djebel-Amour_, dans le sud aux +k'sours d'El-Aghouat et à l'Oued-D'jedi. Ces valets d'office, que je +voyais essuyant des assiettes avec un coin de leur haïk en guise de +serviette, avaient porté leurs laines sur les marchés du Sud et +pouvaient me parler de tout le Sahara septentrional, depuis _Charef_ +jusqu'à _Tuggurt_, depuis D'jelfa jusqu'au _M'zab_, jusqu'à _Metlili_, +jusqu'à _Ouargla_. + +Enfin j'avais sous les yeux, dans la personne de ce grand seigneur +débonnaire, un de leurs princes les plus opulents et les plus braves; le +plus considérable peut-être par sa fortune, sa naissance, sa haute +position politique, et par les antécédents illustres de sa vie +militaire. M. N... essayait d'apprendre à Si-Chériff à se servir d'une +fourchette et d'un couteau. Le kalifat s'y prêtait avec complaisance, à +peu près comme on s'amuse à des jeux d'enfants; il y mettait beaucoup de +bonhomie, une extrême maladresse qui m'a bien l'air d'être volontaire, +mais n'y compromettait rien de sa dignité. + +Vers le milieu du repas apparut un nouveau personnage que je reconnus +tout de suite à son chapeau et à la forme si singulière de son individu. +C'était bien en effet un tout petit corps ramassé sur lui-même, et qu'on +eût dit gonflé; malpropre, difforme, affreux, marchant comme s'il n'eût +pas de jambes, la figure étriquée dans son haïk comme dans un +serre-tête, coiffé d'un chapeau sans bords, comme d'un énorme cornet. Il +avait, autant que j'en pus juger, une profusion de sachets de cuir qui +lui pendaient sur la poitrine, et une demi-douzaine de grosses flûtes en +roseau lui descendaient du menton jusqu'au ventre et s'y balançaient en +faisant du bruit; il portait un bâton noueux dans la main; on ne voyait +pas ses pieds, car son burnouss traînait à terre. Personne autre que +moi ne semblait faire attention à lui. Il s'avança tout d'une pièce, +s'approcha de la table et vint par-dessus l'épaule de Si-Chériff +allonger la main dans son assiette. Je me penchai avec inquiétude vers +M. N..., qui se mit à sourire; Si-Chériff ne se détourna pas et cessa +seulement de manger. Bel-Kassem vit ma surprise et me dit d'une façon +dévote et très grave: _Derviche_, _marabout_, un fou, c'est-à-dire un +saint. Je n'en demandai pas davantage, car je savais la vénération qui +s'attache aux fous dans les pays arabes, et je me gardai bien de +paraître autrement scandalisé des familiarités que celui-ci se permit +jusqu'à la fin du repas. Il ne cessa point de rôder autour de nous, +répétant des mots sans suite et demandant avec obstination du tabac. +Quoiqu'on lui en eût donné, il en demandait encore, venait à chacun de +nous tendre le creux de sa main noire et s'acharnait à répéter le mot +tabac, tabac, d'une voix rauque et saccadée comme un aboiement. On +l'écartait sans violence; on le calmait en lui faisant signe de se +taire; Si-Chériff, toujours impassible, avait la mine sévère et prenait +garde évidemment qu'aucun valet n'offensât son protégé. Pourtant, comme +il devenait importun, le Tunisien le prit par le bras et l'entraîna +doucement vers la porte. Le pauvre insensé s'en alla en criant: +_Pourquoi, Mohammed? pourquoi, Mohammed?_ (_Ouach Mohamm... ouach +Mohamm..._) Et pendant longtemps on l'entendit parler sous la galerie. +Si-Chériff était, je n'en doute point, fort contrarié que nous eussions +été témoins de cette scène où nous ne pouvions, comme lui, trouver un +sujet d'édification. Je dois dire cependant que pas un de nous ne +s'oublia. Et, tout en remarquant une fois de plus comment les Arabes +savent détourner le ridicule par l'absence même de ce que nous appelons +respect humain, je ne m'étonnai point, mais me sentis jaloux de les +trouver si supérieurs à nous, jusqu'au milieu de leurs superstitions. Je +me rappelais avoir rencontré un jour un chef de tribu du Sahara de +l'Est, rentrant chez lui, suivi d'une escorte assez brillante de +cavaliers et menant en croupe un derviche. Ce chef était un jeune homme +élégant, fort beau, et mis avec cette recherche un peu féminine +particulière aux Sahariens de Constantine. Le derviche, vieillard +amaigri et défiguré par l'idiotisme, était nu sous une simple gandoura +couleur sang de boeuf, sans coiffure, et balançait au mouvement du +cheval sa tête hideuse, surmontée d'une longue touffe de cheveux +grisonnants. Il tenait le jeune homme à bras le corps et semblait +lui-même, de ses deux talons maigres, conduire la bête embarrassée sous +sa double charge. Je saluai le jeune homme en passant; il me dit le +bonsoir, et me souhaita les bénédictions du ciel. Le vieillard ne me +répondit point, et mit le cheval au trot. + +Le derviche de D'jelfa n'a pas d'histoire. J'ignore même son nom. On m'a +dit qu'il passe une partie de l'année chez Si-Chériff, tantôt à la +zmala, tantôt au bordj. Il n'est point embarrassant; il se nourrit sans +qu'on y pourvoie, prenant ce qu'il trouve sous sa main. Il ne couche +nulle part, et ni le jour ni la nuit, on ne sait au juste ce qu'il +devient. Il passe une partie des nuits à rôder, soit dans la cour ou +dans le jardin, soit dans la campagne, quand il se présente la porte +fermée. Il a dans son burnouss et dans ses petites gibernes une quantité +de chiffons ou de débris recueillis partout. Quelquefois en pleine nuit, +on l'entend essayer l'une après l'autre toutes ses flûtes. Le froid ni +le soleil ne peuvent rien sur ce corps insouciant qui semble avoir perdu +le don de souffrir. Son visage, criblé de rides, ne peut plus vieillir; +l'âge le mine insensiblement comme un vieux tronc qui n'a plus de +feuilles; la mort le prend par les jambes, pourtant il va toujours, +s'asseyant rarement, ne se couchant presque jamais. Un jour il tombera +de côté et ne pourra plus se relever; son âme sera allée rejoindre sa +raison. + + + + +D'jelfa, même date, cinq heures. + + +Nous avons joui d'une journée sans pareille. Je l'ai passée soit à +dessiner dans le bivouac, soit à écrire, étendu sous mon pavillon de +toile. Ma tente est tournée au midi; car j'aime à l'ouvrir ainsi. +Rarement je perds de vue, même à la halte, ce côté mystérieux que le +ciel couvre de réverbérations plus vives. Tous mes compagnons sont +absents ou à peine éveillés de leur sieste. La journée s'achève dans une +paix profonde; et, demeuré seul, je savoure avec délice un vent tiède +qui souffle faiblement du sud-est. De la place où je suis couché, +j'embrasse à peu près la moitié de l'horizon, depuis la maison de +Si-Chériff, d'où je n'entends sortir aucun bruit, jusqu'à l'extrémité +opposée où, sur une ligne de terrains pâles, se dessine un groupe de +chameaux bruns. Devant moi, j'ai tout notre campement étendu au soleil: +chevaux, bagages et tentes; à l'ombre des tentes, quelques gens qui se +reposent; ils font cercle, mais ne parlent pas. S'il arrive qu'un ramier +passe au-dessus de ma tête, je vois son ombre glisser sur le terrain, +tant ce terrain est uni; et j'entends le bruit de ses ailes, tant le +silence qui se fait autour de moi est grand. Le silence est un des +charmes les plus subtils de ce pays solitaire et vide. Il communique à +l'âme un équilibre que tu ne connais pas, toi qui as toujours vécu dans +le tumulte; loin de l'accabler, il la dispose aux pensées légères; on +croit qu'il représente l'absence du bruit, comme l'obscurité résulte de +l'absence de la lumière: c'est une erreur. Si je puis comparer les +sensations de l'oreille à celles de la vue, le silence répandu sur les +grands espaces est plutôt une sorte de transparence aérienne, qui rend +les perceptions plus claires, nous ouvre le monde ignoré des infiniment +petits bruits, et nous révèle une étendue d'inexprimables jouissances. +Je me pénètre ainsi, par tous mes sens satisfaits, du bonheur de vivre +en nomade; rien ne me manque et toute ma fortune de voyage tient dans +deux coffres attachés sur le dos d'un dromadaire. Mon cheval est étendu +près de moi sur la terre nue, prêt, si je le voulais, à me conduire au +bout du monde; ma maison suffit à me procurer de l'ombre le jour, un +abri la nuit: je la transporte avec moi, et déjà je la considère avec +une émotion mêlée de regrets. + +La température me paraît encore relativement assez douce et, même avec +dix degrés de plus, je la supporterais volontiers, si l'air continuait +d'être sec, léger, éminemment respirable, comme il l'est dans ces +régions élevées. Jusqu'à présent, le thermomètre n'a pas dépassé 30 et +31° à l'ombre. Aujourd'hui, sous la tente, à deux heures il a atteint le +maximum de 32°, et la lumière, d'une incroyable vivacité, mais diffuse, +ne me cause ni étonnement ni fatigue. Elle vous baigne également, comme +une seconde atmosphère, de flots impalpables. Elle enveloppe et +n'aveugle pas. D'ailleurs l'éclat du ciel s'adoucit par des bleus si +tendres, la couleur de ces vastes plateaux, couverts d'un petit foin +déjà flétri, est si molle, l'ombre elle-même de tout ce qui fait ombre +se noie de tant de reflets, que la vue n'éprouve aucune violence, et +qu'il faut presque la réflexion pour comprendre à quel point cette +lumière est intense. + +Peut-être ne sais-tu pas que, depuis notre entrée dans le Sahara, nous +n'avons pas cessé de monter et que nous nous retrouvons à près de huit +cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Le plateau que nous suivons +s'élève en effet insensiblement et détermine ici, par exception, +l'écoulement des eaux dans l'est et dans l'ouest, tandis que, partout +ailleurs, le partage se fait du sud au nord et du nord au sud. Ce long +mouvement du sol, qui prolonge ainsi le climat du Tell à travers le +Sahara, presque indépendamment du degré, et qui fait qu'à latitude égale +l'hiver, au moins, est plus doux sous le méridien de Constantine que +sous celui d'Alger, se produit jusqu'à El-Aghouat et même au delà: +El-Aghouat donne encore une hauteur de 600 mètres; Biskra, au contraire, +n'est plus qu'à 73.--Plus avant dans l'est, le Sahara s'abaisse +au-dessous du niveau de la mer, et, entre El-Aghouat et Biskra, s'étend +le bassin descendant de l'_Oued-Djeddi_, qui vient du Djebel-Amour, +arrose les Zibans et va se perdre enfin dans le grand _Chott_ de +Tunis.--Je désire que cet aperçu suffise à t'expliquer des +contradictions de climat dont, à première vue, tu aurais sans doute +quelque peine à te rendre compte, et peut-être comprendras-tu maintenant +comment, nous trouvant tout à l'heure sous le degré d'El-Kantara, si +nous n'y sommes déjà, nous faisons des feux de branches de pins et de +chênes, coupées dans la gorge du Rocher de Sel, au bord de l'_Oued +D'jelfa_. + +Dès aujourd'hui pourtant, nous voilà débarrassés, non seulement de la +végétation du nord, mais encore de toute végétation. Elle expire au +sommet des collines pierreuses que nous avons derrière nous; et je +voudrais que ce fût pour tout à fait; car c'est par la nudité que le +Sahara reprend sa véritable physionomie. J'en suis venu à souhaiter +qu'il n'y ait pas un arbre dans tout le pays que je vais voir. Aussi ce +qui me plaît dans le lieu où nous sommes campés, c'est surtout son +aspect stérile. Pour couvrir ces vastes terrains, tantôt frileux, tantôt +brûlés, il n'y a qu'un peu d'herbe. Cette herbe, sorte de graminée +renouvelée par l'hiver, est courte, rare, et devient grisâtre en se +fanant. Elle forme à peine un duvet transparent mêlé de quelques brins +cotonneux que l'air agite. On y voit jouer la lumière et vibrer la +chaleur comme au-dessus d'un poêle. Aussi loin que la vue peut +s'étendre, je n'y découvre pas une seule touffe plus fournie qui dépasse +le sabot d'un cheval. La terre a la solidité d'un plancher et se gerce +sans être friable. Nos chameaux s'y promènent d'un air découragé, la +tête haute, le cou tendu vers un coin plus vert qui se montre assez loin +au sud, entre deux mamelons arides. Cette perspective, à peu près +riante, qui semble les consoler jusqu'à demain, nous annonce de +nouvelles plaines d'alfa. Je distingue nettement, comme un triangle gris +posé sur le vert, une des ces petites pyramides de pierre dont je t'ai +parlé, et qui servent de point de repère dans le steppe, quand il n'y a +ni horizon, ni traces de caravanes pour y diriger la marche. + +Cette tache lointaine d'alfa s'aperçoit à peine dans l'ensemble de ce +paysage que je ne sais comment peindre, mais dont il faudrait faire un +tableau clair, somnolent, flétri. Chose admirable et accablante, la +nature détaille et résume tout à la fois. Nous, nous ne pouvons tout au +plus que résumer, heureux quand nous le savons faire! Les petits esprits +préfèrent le détail. Les maîtres seuls sont d'intelligence avec la +nature; ils l'ont tant observée, qu'à leur tour ils la font comprendre. +Ils ont appris d'elle ce secret de simplicité, qui est la clef de tant +de mystères. Elle leur a fait voir que le but est d'exprimer, et que, +pour y arriver, les moyens les plus simples sont les meilleurs. Elle +leur a dit que l'idée est légère et demande à être peu vêtue. Ne +t'étonne point de tout cela. Depuis ce matin je suis à genoux devant les +maîtres, et je crois être tous les jours un peu moins indigne de parler +d'eux. Leur souvenir m'accompagne dans ma route. Leurs leçons se sont +fait entendre aujourd'hui plus clairement que jamais; et c'est à +D'jelfa, sous ma tente, au milieu des Ouled-Nayl, et pendant que je +regardais passer sur ces fonds d'une candeur historique de majestueux +personnages drapés de noir et de blanc. Devais-je donc venir si loin du +Louvre chercher cette importante exhortation de voir les choses par le +côté simple, pour en obtenir la forme vraie et grande? + + + + +Sept heures. + + +Tout le jour, quelques minces traînées de vapeur sont restées étendues +au-dessus de l'horizon, pareilles à de longs écheveaux de soie blanche. +Vers le soir, elles ont fini par se dissoudre et par former un petit +nuage doré, unique au milieu de l'azur sans rides et qui s'en va +lentement à la dérive, entraîné vers le soleil couchant. Il diminue à +mesure qu'il s'en approche, et, comme la voile arrondie d'un navire +qu'on voit de loin se rétrécir et s'abattre à l'entrée du port, il ne +tardera pas à disparaître dans le rayonnement de l'astre. La chaleur +s'apaise, la lumière s'adoucit; elle se retire insensiblement devant la +nuit qui s'approche, sans avoir été précédée d'aucune ombre. Jusqu'à la +dernière minute du jour, le Sahara demeure en pleine lumière. La nuit +vient ici comme un évanouissement. + +Il est sept heures. Notre bivouac est maintenant sorti de son +immobilité. Il y règne un certain mouvement, toujours paisible, de gens +qui allument des feux et préparent le café du soir, pendant que d'autres +font leur prière, prosternés la figure au levant; on se rassemble sur +des tapis pour prendre le repas; et nos chevaux, à qui l'on vient de +donner l'orge, secouent joyeusement le poids du soleil qu'ils ont porté +douze heures sans bouger. + +La maison de Si-Cheriff seule continue de rester muette. De l'endroit +où je suis, on la dirait inhabitée, si l'on ne voyait un peu de fumée +bleuâtre s'élever à l'angle du toit. Cette maison, triste blockhaus, +donnée pour citadelle à notre kalifat, est achevée seulement du mois de +novembre dernier. + +Une inscription, sculptée dans la pierre, au-dessus de la porte +d'entrée, m'apprend qu'elle a été bâtie en cinquante jours, sous le +gouvernement de M. le général Randon, par la colonne expéditionnaire du +général Yusuf. D'autres inscriptions indiquent les divers corps qui ont +pris part à cette construction, avec les noms des principaux officiers; +quelques-unes pourraient déjà servir d'épitaphes. Le capitaine +Bessières, tué glorieusement à l'assaut du 4 décembre, a son nom sur le +pavillon qui forme l'angle droit du mur de défense. + +Cette habitation est disposée de manière à servir, à la fois, de +résidence au kalifat, de caravansérail et de forteresse. La cour +d'entrée est vaste; un petit convoi s'y renfermerait au besoin, et elle +présente une double ligne de hangars pavés, sous lesquels une centaine +de chevaux pourraient s'abriter. Par delà s'étend le jardin, qui n'est +encore que tracé.--Au centre de ce carré long, et séparé du jardin par +un chemin de ronde, s'élève un corps de logis, composé de deux étages et +percé, sur ses quatre faces, de fenêtres malheureusement françaises; il +a sa cour intérieure, cour réservée, où l'on ne pénètre pas, et que je +n'ai fait qu'entrevoir. + +Le rez-de-chaussée est abandonné aux voyageurs. L'appartement privé du +kalifat, celui de son cousin et de son jeune frère Bel-Kassem occupent +les deux étages; c'est là, je ne sais dans quelle partie du bâtiment, +que sont reléguées leurs femmes, avec les servantes. + +Quelques fenêtres ont des barreaux; mais il n'en est guère qui n'aient +une ou plusieurs vitres cassées: ces nombreux accidents ne surprennent +pas, quand on connaît l'ingénuité des Arabes à l'endroit de ces choses +transparentes. Pour ta plupart, ils n'en ont jamais vu; et, sans prévoir +l'obstacle, ils passent leur poing au travers.--Si-Cheriff parle +seulement des dégâts causés par le vent et s'en plaint, de manière à +laisser croire qu'il tient à ses vitres: au fond, en homme de la tente, +il s'en inquiète assez peu et laisserait volontiers tout le bordj +s'écrouler, si la petite garnison de soldats ouvriers, casernée dans un +des pavillons, n'avait aussi pour mission de l'entretenir. + +Cette résidence, que l'on a tâché de rendre habitable, est-elle, en +effet, du goût de Si-Cheriff? Réussira-t-il à s'y plaire, autant que +dans sa tribu?--Il paraît, du moins, se résigner à ce séjour comme à une +nécessité politique; n'y venant, du reste, qu'à ses heures, quand il y +est mandé, ou qu'il doit y recevoir des hôtes. + +Indépendamment de ce domicile officiel, il a un domicile réel dans les +pâturages voisins du Rocher de Sel, avec d'immenses troupeaux de +moutons, et quelque chose, m'a-t-on dit, comme six mille chameaux. Il +se partage entre sa maison de laine et sa maison de pierre, et n'amène +ici que ses chevaux, sa suite militaire et sa femme. Je dis _sa_ femme, +parce qu'on parle d'une madame Si-Cheriff, dont l'histoire, comme tant +d'histoires de ce pays, ressemble beaucoup à un roman. Celui-ci, +d'ailleurs, après un prologue assez sombre, finit heureusement. Est-ce +une indiscrétion que de rapporter ce qu'on raconte?--Cette femme est +Espagnole. Un homme, qui a disparu depuis et dont la mort subite n'a +jamais été bien expliquée, l'avait conduite, elle et sa soeur, plus +jeune qu'elle, à la Deira d'Abd-el-Kader, peu d'années avant la +soumission de l'émir.--Elles étaient toutes les deux fort jolies. +Abd-el-Kader fit épouser l'aînée à Si-Cheriff, alors son kalifat, +bientôt après devenu le nôtre, et la plus jeune au cousin de +Si-Cheriff.--Toutes deux, elles ont suivi, sous l'alliance française, la +nouvelle fortune de leurs maris et n'ont jamais songé à réclamer contre +le mariage qui leur fut imposé. Elles ont adopté, non-seulement le +costume, mais aussi la langue arabe, au point d'avoir oublié la leur. La +femme de Si-Cheriff habite en ce moment le bordj. + +J'ai vu ce matin leur enfant, joli petit garçon de quatre ans au plus. +Il était à la classe, dans une école fondée par Si-Cheriff et tenue par +un taleb, sorte d'instituteur communal que Si-Cheriff paye de ses +deniers. L'enfant était pieds nus et n'avait pour tout vêtement, comme +ses petits camarades les plus pauvres, qu'une petite soutane blanche on +ne peut plus négligée. M. N..., qui est de ses bons amis, lui rapportait +en cadeau d'Alger un foulard français, un sabre de bois et une chemise +de fine laine. Quant à la soeur de madame Si-Cheriff, on ne la voit +jamais à D'jelfa. Elle préfère le séjour de la tente et n'abandonne à +personne le soin du ménage nomade ni l'administration des troupeaux. +Tout ce que je sais des affaires domestiques de Bel-Kassem, c'est qu'il +a deux femmes jeunes et qui passent pour très belles. Il vient, ces +jours derniers, d'épouser la seconde. Et j'ai cru comprendre pendant le +dîner d'hier, qu'on a plaisanté le jeune marié sur ce qu'il était +amaigri depuis son récent mariage, et plus pâle encore que de coutume. +Pour moi, je n'ai rien aperçu du harem emprisonné là-haut, derrière ces +grillages. J'ai seulement rencontré deux négresses assez laides, mais de +belle tournure, qui puisaient de l'eau au puits du jardin, pendant que +le pauvre fou se promenait dans les allées sans verdure, et qui le +taquinaient en se tordant de rire et en faisant étinceler leurs dents. + +Quoique maussade à l'oeil au milieu de ce désert saharien, avec sa +façade neuve, son toit de tuiles jaunes et sa fâcheuse ressemblance avec +une caserne, le bordj, je lui donne ce nom pour l'embellir, éveille +l'idée d'une assez grande vie, et rappelle, au moins par moments, les +moeurs féodales. Les portes revêtues de fer, restent ouvertes pendant +le jour. Un assez grand nombre de chevaux remplit les écuries. On les +entend piaffer, hennir; on les voit s'agiter chaque fois qu'un nouveau +cavalier se présente à l'entrée de la cour. Chaque arrivant pique droit +au perron, s'y arrête court, et met pied à terre. C'est là, dans l'ombre +de la galerie, qu'accroupi sur un banc, un chapelet dans ses mains, +distrait, le kalifat se laisse embrasser par ses nombreux clients et +leur donne audience. On se précipite à l'étouffer, pour baiser sa grosse +tête emmaillotée de blanc. Quoiqu'on lui parle debout, quelques +familiers sont assis près de lui, et souvent un homme en haillons, le +dernier des tribus, se mêle à l'entretien du prince aussi librement que +s'il était son favori. Le prestige du rang, énorme chez les Arabes, +n'exclut pas une familiarité singulière entre le maître et le serviteur. +Quant à la distance établie par l'habit, elle n'existe pas. J'ai vu là +des types surprenants, des visages de momies à qui l'on aurait mis des +yeux de lion. L'audience achevée, le client s'en va, traînant ses longs +éperons, reprendre sa bête qui, la bouche baveuse, essoufflée, les +flancs saignants, attend, clouée sur place et comme un cheval de bois. +Douce et vaillante bête, dès que l'homme a posé la main sur son cou pour +empoigner ses crins, son oeil s'allume, et l'on voit courir un frisson +dans ses jarrets. Une fois en selle et la bride haute, l'homme n'a pas +besoin de lui faire sentir l'éperon. Elle secoue la tête un moment, fait +résonner le cuivre ou l'argent de son harnais; son cou se renverse en +arrière et se renfle en un pli superbe, puis la voilà qui s'enlève, +emportant son cavalier avec ses grands mouvements de corps qu'on donne +aux statues équestres des Césars victorieux. + +D'ailleurs le bordj n'est pas constamment silencieux ou seulement rempli +comme aujourd'hui de visiteurs paisibles. A l'exemple des manoirs +anciens, il a ses moments d'alarme et ses bruits de fête. Quelquefois +c'est le jeune Bel-Kassem, à qui son frère n'a jamais permis de faire la +guerre, qui sort en équipage de chasse, escorté de ses lévriers, avec +ses fauconniers en habit de fête, ses pages étranges, et portant +lui-même un faucon agrafé sur son gantelet de cuir. S'il arrive au +contraire que l'ennemi soit signalé ou qu'il y ait par là quelque tribu +turbulente à châtier, ce jour-là, c'est Si-Cheriff en personne qu'on +voit sortir du bordj avec son appareil de guerre. Le goum est rassemblé +devant la porte. Il y a là deux ou trois cents cavaliers groupés +confusément autour de l'étendard aux trois couleurs, rouge, vert et +jaune; tous en tenue de combat, le haïk en écharpe, le fusil au poing, +droits sur la selle, attendant le kalifat qui va paraître. Lui-même est +botté, éperonné, mais sans armes. On lui voit seulement à la taille une +lourde ceinture pleine de cartouches et traversée de longs pistolets aux +pommeaux brillants. Il a près de lui deux serviteurs nègres qui portent, +l'un son sabre droit à fourreau sculpté et son long fusil écaillé de +nacre, l'autre son chapeau de paille à flots de soie. Il enfourche +pesamment sa grande jument blanche, dont la croupe et les pieds sont +teints de rose; il rejette son burnouss en arrière, par un beau geste et +pour dégager son bras droit, celui qui doit agir au besoin, et, dans +tous les cas, commander. Enfin, il donne le signal, entraîne son goum, +prend la tête avec son fanion, ses écuyers et ses plus fidèles, et, si +le danger presse, part au galop du côté de l'endroit menacé. + +Tu vois que rien ne manque à la vie du bordj, pour rappeler des moeurs +depuis longtemps disparues de notre histoire. Pour moi, je préfère les +moeurs de la tente à ce spectacle de chevalerie, si séduisant qu'il +soit. Ici, je m'intéresse médiocrement au soldat, beaucoup, au +contraire, au voyageur. Devant un pareil pays, dans un cadre de cette +grandeur, je ne puis m'empêcher de trouver d'un petit effet la mise en +scène un peu théâtrale de cette vie mêlée de chasse, de coups de main, +de parade, quelquefois de galanterie; et tout cela, en définitive, me +touche moins que la vue d'une pauvre famille errante au milieu d'humbles +aventures. + +Pourtant je m'estime heureux d'avoir rencontré sur ma route le bordj de +D'jelfa. Le peuple arabe est très divers, plus divers qu'on ne le croit. +Je le vois aujourd'hui par le côté le plus avancé de sa civilisation; +c'est assurément le plus brillant; il a ce mérite, en outre, d'être un +des moins observés. + + + + +Ham'ra, 1er juin 1853. + + +On a plié les tentes au petit jour. Malgré l'heure matinale, Si-Cheriff +et son frère étaient debout pour recevoir nos adieux, et nous nous +sommes mis en route gaiement, comme après une journée entière de repos. +Moi seul peut-être je regrettais un peu D'jelfa, où j'avais eu plus de +plaisir assurément que personne au milieu de mes contemplations +solitaires, et je me détournais pour voir la place abandonnée d'où nos +feux jetaient quelques restes de fumée blanche. Même en ce perpétuel +changement, il en est ainsi pour tous les lieux que je quitte; je m'y +attache vite et n'en oublie aucun, car il me semble que tous ont été +passagèrement à moi, bien mieux que les maisons de louage où j'ai vécu. +Après des années, le petit espace où j'ai mis ma tente un soir et d'où +je suis parti le lendemain m'est présent avec tous ses détails. +L'endroit occupé par mon lit, je le vois; il y avait là de l'herbe ou +des cailloux, une touffe d'où j'ai vu sortir un lézard, des pierres qui +m'empêchaient de dormir. Personne autre que moi peut-être n'y était venu +et n'y viendra, et moi-même, aujourd'hui, je ne saurais plus le +retrouver. + +Nous prîmes la direction de la balise. En moins d'une demi-heure nous +l'avions atteinte et nous entrions dans l'alfa. Comme je l'avais prévu, +la route s'engageait dans une suite de plateaux verts, tous pareils, de +peu d'étendue, se déroulant du nord au sud et se succédant avec la plus +triste régularité. De loin en loin, mais de manière qu'il y en a +toujours au moins une en vue, la même pyramide grise apparaît posée sur +le bord de l'horizon. Pendant quatre heures de marche, je n'ai pas +aperçu dans aucun sens le plus petit coin qui ne fût vert comme un champ +d'oseille. Sous le ciel bleu, et quand on se sait dans le Sahara, cette +couleur printanière produit le plus désagréable étonnement. Le contraste +est imprévu, mais absolument laid. Je t'ai parlé ailleurs de l'alfa; si +j'y reviens, c'est afin de tenir un compte minutieux de mes impressions +d'aujourd'hui. + +A dix heures, nous faisions halte dans le lit profond d'une rivière. +L'été, on se demande où sont les rivières qui ont pu creuser de pareils +lits. Il y reste en ce moment une petite source, réduite à rien, mais +qui ne tarit pas. Le réservoir n'a pas deux enjambées de large. Elle +sort avec un léger bouillonnement du milieu des cressons, puis à +quelques pas de là se perd ou plutôt se glisse dans le sable. Je n'avais +jamais vu de source ayant un cours si réduit ni plus pressée de +disparaître. C'est un avertissement que tous les voyageurs comprennent; +j'ai remarqué, en effet, que les bords n'étaient aucunement piétinés, +quoiqu'elle serve de rendez-vous aux caravanes dans cette saison. On +prit donc exemplairement la provision nécessaire à notre convoi. J'y +puisai moi-même avec le plus grand soin, et j'y remplis nos peaux de +bouc d'une eau limpide, légère et à peu près fraîche. Surtout on empêcha +les chevaux d'y boire. Tout autour, le lit de la rivière est encombré de +rochers blancs, calcinés, désorganisés comme de la pierre à chaux qui +commence à cuire; leur éclat au soleil est insupportable. + +Vers onze heures, la chaleur devint subitement très forte. Le ciel, +jusque-là sans nuages, commençait à se tendre de raies blanchâtres, +sortes de balayures au tissu transparent pareilles à d'immenses toiles +d'araignée. Le vent se levait et se fixait au sud. Très faible encore +tant que nous fûmes abrités, dès que nous remontâmes en plaine, il se +fit décidément reconnaître pour du sirocco. Il mit néanmoins plus de +deux heures à se déclarer dans toute sa violence. D'abord, ce ne furent +que des souffles passagers, tantôt chauds, tantôt presque frais. Je les +recevais en plein visage et pouvais avec exactitude en mesurer la +température, le mouvement et la durée. Peu à peu, il y eut moins +d'intervalle entre les bouffées; je les sentis venir aussi avec plus de +régularité, mais toujours intermittentes, saccadées comme la respiration +d'un malade accélérée par la fièvre. A mesure que cette haleine étrange +arrivait plus fréquente et plus chaude, la terre elle-même s'échauffait; +et quoiqu'il n'y eût plus de soleil et que mon ombre marquât à peine sur +le sol éclairé d'une lumière morne, j'avais encore sur la tête +l'impression d'un soleil ardent. Le ciel était d'une couleur rousse où +ne filtrait plus aucune lueur de bleu. L'horizon cessa bientôt d'être +visible et prit la noirceur du plomb. Enfin, le souffle devint continu, +comme l'exhalaison directe d'un foyer. Alors, la chaleur sembla venir à +la fois de partout, du vent, du ciel, et peut-être encore plus forte des +entrailles du sol, qui véritablement s'embrasait sous les pieds de mon +cheval. Le pauvre animal se lassait à marcher vent debout, mais +souffrait surtout de cette flamme qui lui montait au ventre. Quant à +moi, sans la fatigue de me maintenir en selle, j'eusse éprouvé un réel +bien-être à me sentir enveloppé de cette chaleur qui après tout +n'excédait pas mes forces, et toute curiosité de voyageur à part, je +n'étais pas fâché, dusse-je même en souffrir, de respirer cet ouragan de +sable et de feu qui venait du désert. + +J'arrivai de la sorte à Ham'ra sans m'être douté que j'en approchais. +Ham'ra est un amas misérable d'une trentaine de masures bâties en pisé, +ruinées, croulantes, d'aspect funeste et qu'on dirait abandonnées. On +les confond presque avec les rochers jaunâtres dont la haute ceinture +enferme entièrement le village du côté du couchant. Au levant s'étendent +quelques petits jardins assez vivaces et que je suis étonné de trouver +trop verts. Le sirocco s'acharnait après cette pauvre verdure échappée +au soleil; et la poussière qui pleuvait à flots, le jour plombé qui +enveloppait tout de sa couleur de cendre, donnaient à ce tableau, déjà +si triste, une physionomie violente et pour ainsi dire pleine +d'angoisse. + +Deux grands gaillards en guenilles, hâves et singulièrement farouches, +qu'on dirait les seuls habitants du pays, sont venus nous regarder +planter nos tentes, puis se sont retirés à cent pas de là sur une roche +plate en forme de dolmen, et depuis lors y sont restés accroupis les +yeux fixés sur nous. Presque tous les arbres des jardins sont des +abricotiers; j'ai aperçu, en passant à cheval le long des murs bas, un +figuier, un grenadier d'une belle venue et quelques vignes grimpantes, +mais pas un palmier. J'espérais rencontrer ici celui que j'ai vu indiqué +sur la carte du Sud à quelques lieues d'El-Aghouat. C'est sans doute à +_Sidi-Makhelouf_ que je le trouverai. + +Heureusement que des rigoles creusées autour des jardins amènent jusque +devant nos tentes une belle eau, bonne au goût et pas encore trop +échauffée. Ç'a été en arrivant un grand soulagement. + +En ce moment, le vent est plus chaud et souffle plus violemment que +jamais. Il a failli renverser ma tente. Bakir et ses compagnons ont été +pendant quelques minutes ensevelis sous la leur, et semblaient même +avoir pris le parti de ne pas la relever. Nous avons dû doubler les +cordes et consolider les piquets. Grâce aux petits murs de clôture qui +font abri, on a pu néanmoins allumer du feu pour le souper. Sous ma +tente, et pendant que j'écris, j'ai sur les mains la chaleur exacte +d'un foyer. Il fait déjà presque nuit, quoiqu'il soit tout au plus six +heures. Nos chevaux demeurent immobiles, la tête pendante, la croupe au +vent. Les chameaux n'ont pas mangé; à peine déchargés, ils se sont +couchés en troupeau serré, le ventre aplati, le cou allongé sur le +sable. + +Par moment, le pied du vent semble s'éclaircir. L'horizon se dégage, et +je découvre entre deux caps de montagnes coupés carrément, et dont l'un, +celui de droite, tout à fait noyé, doit être à quinze ou dix-huit lieues +d'ici, la ligne insaisissable d'un horizon plat. Cette ligne plate me +fait rêver. Serait-ce le désert? + + + + +Ham'ra, même date, la nuit. + + +Le vent continue; la chaleur n'a en rien diminué. Vers sept heures, le +ciel, un moment auparavant plus clair, s'est rapidement assombri. Cette +fois, c'était la nuit. Il n'y a pas une étoile. L'obscurité est absolue. +Je distingue à peine un ou deux chevaux blancs attachés à six pas de ma +tente. Toutes les lumières et presque tous les feux sont éteints. Une +troupe de chacals est venue tout á l'heure hurler si près du bivouac, +que je suis sorti dans l'espoir absurde de les tirer. Personne ne dort, +mais personne ne remue; et je n'entends pas d'autre bruit que celui du +vent dans la toile des tentes et dans les arbres des jardins. + + + + +2 juin 1853, à la halte, dix heures. + + +La matinée a été plus calme; le soleil a reparu dans un ciel riant. Nous +avons marché par une petite brise, toujours en plaine et de nouveau dans +l'alfa. Nous rencontrons un lit de rivière, où l'on s'arrête; mais cette +fois, pas une goutte d'eau. En prévision de ce qui nous arrive, on avait +rempli les outres à Ham'ra. A ce moment, dix heures, le sirocco +recommence à souffler avec les mêmes symptômes qu'hier, peut-être encore +plus menaçants. Dès son début, il est déjà très incommode et nous couvre +de sable. Nous déjeunons, couchés à plat ventre sous des lauriers-roses +qui n'ont pas encore de fleurs. Le pain que nous mangeons, avec la +liberté seulement d'y joindre un oignon (c'est, en fait de vivres frais, +tout ce que nous avons pu nous procurer à Ham'ra), est devenu si dur +après dix jours de voyage dans les _tellis_, qu'on a besoin de le +ramollir dans l'eau. Il n'y a pas moyen d'allumer du feu, et nous nous +passerons de café. D'ailleurs, chacun de nous est impatient d'atteindre +le caravansérail de _Sidi-Makhelouf_. Aussi, nos chevaux sont restés +bridés, et nos chameaux n'ont fait que déposer deux outres pleines et +ont filé en avant. L'intrépidité de nos chameliers est admirable; +singulière race! par goût, la plus paresseuse de la terre; quand il le +faut, la première pour supporter la fatigue; gourmande au delà de toute +expression, et se passant volontiers de manger comme d'une chose +inutile. Allant toujours du même pas, par longues enjambées, avec cette +élasticité du genou qui est l'art des grands marcheurs, trottant si les +chameaux trottent, quelquefois montant en croupe derrière la charge, +mais deux ou trois minutes seulement, et berçant les longs ennuis de la +marche par une chanson, toujours la même, languissante et dite à +demi-voix, rarement on les voit se traîner d'un air de lassitude; plus +rarement encore on les voit manger. Quelquefois, chemin faisant, il y en +a qui prennent un peu de _rouina_ (farine de blé grillé) dans leur +_mezouëd_ (sac en peau de chèvre tannée) ou dans le capuchon crasseux de +leur burnouss; ils la délayent dans le creux de leur main, la pétrissent +en boulette; et cette unique bouchée de farine à l'eau compte +ordinairement pour un repas. + +Il y a dans notre caravane un petit enfant du M'zab, qui vient de Roghar +et retourne dans son pays avec son père, qui est notre bach'amar. Il n'a +pas six ans; on le fait voyager à chameau. Une fois perché sur sa haute +monture, il y reste tout le jour sans en descendre, les mains +cramponnées à un bout de corde, suspendu parmi les bagages aussi +insouciamment que dans un nid. Quand je passe auprès de lui, il me fait +un signe amical et me crie le bonjour du matin ou le bonsoir. Cependant, +l'animal va son train et semble ignorer qu'il a cet être fragile sur le +dos. Le soir, on met l'enfant à terre; il court alors dans le bivouac, +donne un coup d'oeil aux cuisines et s'endort entre deux sacs à pain. +Ne va pas croire que ce dur apprentissage de la vie du désert soit +nuisible à ces santés vigoureuses. Il est tout rond, avec un ventre +énorme et de petits yeux dans une grosse figure, où la couleur du sang +s'épanouit sous une forte couche de poussière et de hâle. Il ressemblera +à son compatriote Bakir; il aura, s'il continue, le même embonpoint et +la même jovialité. + +Je m'aperçois, et tout à fait à propos, car c'est lui-même qui +m'interrompt, que je ne t'ai pas encore parlé de notre compagnon de +route _Mohammed-el-Chambi_. Mohammed est le chambi qui a fourni à M. le +général Daumas une partie des renseignements obtenus sur le Sahara +central, _depuis Metlili jusqu'au Haoussa_, et dans la bouche de qui les +auteurs du _Grand Désert_ ont mis le récit du voyage. L'intérêt de sa +personne est médiocre, et je ne l'aurais pas remarqué sans la célébrité +que lui a donnée ce beau livre, la seule Odyssée que nous ayons sur le +grand désert. C'est un diable d'homme assez bizarre, grand, sec, à nez +crochu, sanglé, botté, coiffé haut, qui se déhanche en marchant avec des +airs d'acrobate et une certaine mine de mauvais sujet. On m'apprend que +j'aurais pu le voir à Paris l'année dernière, figurant à l'Hippodrome, +dans je ne sais quel spectacle arabe, avec les autruches, je crois. On +me dit aussi qu'il a du goût pour les bals d'été, et que, pendant une +saison, il a été le lion du Château-Rouge. M. N..., qui me raconte ces +détails au moment même où je les écris, vient de l'appeler et lui a dit +de danser devant nous. Mohammed ne s'est point fait prier; il a jeté de +côté ses bottines éperonnées, et, chaussé seulement de ses longs bas de +cuir rouge, il s'est mis, nous l'accompagnant d'un air de quadrille, à +nous donner une idée de son savoir-faire. C'était souverainement +grotesque, et d'une fantaisie difficile à rendre. Ce danseur en tenue de +guerrier, ce sauvage battant un entrechat imité de Brididi, je ne sais +quoi de ressemblant et de bien saisi qui positivement rappelait la danse +défendue et faisait penser aux sublimes mascarades de Gavarni; surtout, +le contraste du lieu, le choix singulier du moment, le sable qui +l'aveuglait sans l'interrompre, le vent qui faisait voler son haïk, nos +Arabes attentifs à le regarder, mais à peine surpris et ne souriant pas, +enfin le désert à deux pas de nous, voilà des antithèses que je +n'inventerais point, et j'ai rarement éprouvé un plus grand renversement +d'idées. D'où vient-il à présent? Où va-t-il? Si, comme je le crois, il +retourne à _Metlili_, il pourra parler de mademoiselle Palanquin à la +belle _Meçaouda_. + +Puisque je reviens incidemment aux figures, encore un mot. La galerie +n'est pas complète; il y manque un personnage, le plus muet de la bande, +peut-être aussi le seul de tous qui soit charmant. C'est un des +serviteurs de M. N... Il s'appelle _Iah'-iah_, joli nom qu'il faut +prononcer en deux syllabes bien distinctes, en ayant soin d'insister sur +l'a final par une légère aspiration. Il est tout jeune, assez grand, +mince et d'une indolence absolue dans ses mouvements. Il n'a pas de +barbe, à peine une ombre au coin des lèvres; il a le sourire triste, une +pâleur d'Indien et de grands yeux sans étincelles formant deux taches +sombres dans son visage. Il est vêtu de blanc et très enveloppé, comme +une femme. Les bottes de cavalier lui vont mal, et le burnouss lui ôte +un peu de sa grâce. Aussitôt descendu de cheval, il se déchausse, +déboucle son ceinturon et s'étend. On ne peut pas dire qu'il soit mou, +car il se fatigue beaucoup sans se plaindre, ni qu'il soit petit-maître, +quoiqu'il aime à se couvrir de musc. Il ne fume point, et c'est lui qui +fait nos cigarettes; il ne prend pas de café, et c'est lui qui prépare +le meilleur que nous buvions; il est marié, mais ne parle jamais de +femmes; il fait régulièrement ses prières, se montre très susceptible à +l'endroit de sa religion, ce qui ne l'empêcherait pas de se faire hacher +pour M. N... Il se produit peu, sort rarement de la tente et y passe +tout le temps de la halte. En marche, il est d'avant-garde avec son +maître. C'est lui qui porte la gibecière de peau de lynx et le fusil. Il +manie modestement sa petite jument maigre, la tenant toujours au pas +qu'il faut pour être aux ordres de M. N... On s'est essayé à la cible, +et personne n'a tiré mieux que lui. On me dit que c'est un fils de +grande tente des environs de Boghar. Il a quitté sa femme pour suivre M. +N... dans le Sud; et maintenant il mourrait, dit-il, de chagrin, s'il +devait renoncer à le suivre. On va toutefois le remarier à El-Aghouat, +afin de rendre son exil volontaire plus doux. + +Iah'-iah voyage en compagnie de deux amis, comme lui de bonne famille, +et mis avec recherche, mais qui sont loin de le valoir. Le plus jeune, +quoique Saharien, a l'allure espiègle des enfants de Paris. Il se nomme +_Makhelouf_, comme le marabout qui a baptisé l'endroit où nous +coucherons ce soir; et, pardonne à ces plaisanteries de bivouac, nous ne +l'appelons que saint Maclou, ou communément M. Maclou. Il conduit, à son +grand dépit, un de nos mulets de cantine, et, malgré l'infériorité de sa +bête, ce qu'il obtient d'elle est incroyable; il l'estropierait plutôt +que de rester dans le convoi. Il dit qu'il est de naissance à monter +mieux qu'un mulet, et réclame le droit de marcher en ligne avec les +cavaliers; on lui a promis qu'il aurait un cheval pour faire son entrée +à El-Aghouat. + +Aux yeux des Arabes, un bon cheval fait la supériorité d'un homme. A +défaut d'autre signe, il n'est rien qui vous procure autant d'estime; +car leur respect ne s'attache qu'à ce qui est chez eux la marque +convenue du rang, de la fortune ou du commandement; et venir après les +autres, c'est faire présumer qu'on suit un maître. Ils font peu de cas +de nos valets, et cependant ils consentent à se mettre à nos gages. Au +reste, ils se vengent de leur propre servitude par le mépris qu'ils ont +de la domesticité dans autrui. Leur plaisir, quand ils sont en service, +est de se faire servir eux-mêmes par un plus pauvre; ils n'y mettent ni +oppression, ni dureté, mais c'est une sorte de sujétion mutuelle qui +relève la dignité de chacun dans ce peuple d'esclaves, et leur fait tour +à tour connaître les douceurs de l'autorité. Tel est le trait le plus +apparent de ces caractères composés de ruse et de vanité. Leur docilité +n'est que feinte; il faut se défier de leur bonhomie, et surtout +utiliser pour notre propre influence ces petits moyens de se faire +valoir. Quant à moi, je sais bien que je me déconsidère en négligeant de +les employer. + +Je voudrais que tu visses notre fastueux _Ali_, son frère _Brahim_ et le +_Sidi-Embareck_, trois de nos valets, toujours en conflits de service et +en perpétuelle émulation d'importance. + +Sidi-Embareck balance entre ses deux épaules, et sans jamais s'en +servir, un énorme chapeau recouvert d'une toison noire d'autruche mâle. +Ali trouve préférable de porter immuablement le sien sur sa tête. Déjà +d'une taille peu ordinaire, il aime à se grandir encore par cette +coiffure colossale, qui lui donne environ huit pieds de haut, et fait +qu'entre ses jambes le plus grand cheval devient un criquet. +Sidi-Embareck a son équipage de guerre au complet: fusil, pistolets, +yatagan passé sous la sangle, longue _djebira_ en tissu de laine, à +franges ornées de noeuds. Ali voyage vêtu à la légère, comme si +quelqu'un portait pour lui tout son attirail, avec une simple veste +amarante, chamarrée d'or, et fort belle encore, quoique fanée, un haïk +un peu troué, mais très fin, les pieds nus dans des souliers arabes de +cuir verni. Sa djebira, la plus vaste et la plus ornée de toutes, traîne +à terre. J'ai cru lui voir un diamant au petit doigt. Ce qu'il y a de +plaisant, c'est qu'ils se ressemblent, quoi qu'ils fassent pour se +rendre si différents. Ils ont tous deux le nez retroussé, le menton sans +barbe, les dents blanches, mais trop grandes, et de gros yeux insolents. +De plus, on les dit aussi paresseux l'un que l'autre, également +vantards, gourmands, peu délicats, avec un même penchant pour le vin. Et +c'est une égale illusion que de compter sur Sidi-Embareck ou sur Ali +pour un service, pour une aide ou pour un secours utile. Le cheval d'Ali +se trouvant malade depuis hier, il s'est agi de le remplacer; mais +c'était à qui ne céderait pas le sien, et, en bonne conscience, on ne +pouvait y forcer personne. J'ai donc eu pendant quelques lieues le +spectacle lamentable d'Ali relégué parmi les bagages et se traînant sur +le plus chétif et le moins envié de nos mulets. Sidi-Embareck profita de +ce moment pour exciter sa jument noire et faire à lui seul autant +d'effet que tout le monde. Heureusement pour Ali qu'il y avait là son +frère Brahim. Brahim, personnage modeste, corps amaigri, figure +souffreteuse, a des airs cauteleux, vicieux et sournois. Brahim était à +cheval, Ali lui persuada de faire un échange; et depuis ce matin Ali +mène au galop un maigre animal qui semblait mort entre les mains de +Brahim, et Brahim attend sur son mulet l'occasion bien douteuse de le +céder à son tour contre un cheval. + +Je m'amuse à des portraits. Ai-je tort? Je ne les choisis pas, je les +copie, et je m'étonne moi-même de les trouver si loin de l'idéal qu'on +rêve, et si divers; d'abord, on n'aperçoit que la variété des costumes; +elle séduit et fait oublier l'homme; puis, on s'arrête aux traits +caractéristiques de la race, et, pour empêcher de la confondre avec une +autre, on donne à tous les individus la même parenté de tournure, +d'élégance et de beauté banales. Ce n'est que plus tard que l'homme +enfin apparaît sous les traits de l'Arabe et montre qu'il a, comme nous, +ses passions, ses difformités, ses ridicules. Me trompé-je donc en +introduisant la vie commune sous ces traits demeurés vagues et jusqu'à +présent mal définis? N'est-il pas temps de sortir du bas-relief, +d'envisager ces gens-là de face, et de reconstruire surtout des figures +pensantes? Et cependant, outre le laid, qui est toujours à éviter, n'y +a-t-il pas à craindre le petit? Ce n'est pas moi qui réussirai dans ce +que j'essaye; mais je ne puis laisser à la réalité qui pose devant moi +la splendeur inanimée des statues. + + + + +Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853. + + +Même temps qu'hier; même vent, si c'est possible, encore plus déchaîné. +Il était temps d'arriver; hommes et bêtes, nous étions à bout de nos +forces. On a déchargé les bagages comme on a pu, jetant tout, arrachant +les sangles, car les chameaux étaient exaspérés et ne voulaient plus +rien entendre. + +Le caravansérail est bâti sur un plateau de roches et de sable, au bord +du ravin où sont les sources. Il y a cinq palmiers espacés dans la +longueur du ravin; leur tête apparaît de loin par-dessus la ligne de la +plaine. Trois ont poussé de la même souche; ils sont échevelés, à moitié +morts, tout jaunes. Le vent, qui fait un bruit d'enfer dans leurs +bouquets de palmes, les rebrousse entièrement comme un parapluie +retourné. Ils sont horribles et se détachent en lueurs livides sur le +fond du ciel tout à fait noir. A gauche du caravansérail, au delà, près +des trois palmiers, se trouve le marabout. Il est blanc, carré, avec une +corne à chaque angle, et, au lieu d'être couvert en kouba, il se termine +en pain de sucre. Au pied, on aperçoit une multitude de tombes serrées, +accumulées, empiétant les unes sur les autres; la foule des morts s'y +presse; c'est à qui dormira le plus près du saint. On vient s'y faire +enterrer des environs, de fort loin, le lieu lui-même étant un désert; +et je pense avec effroi que mes os pourraient être là. A l'opposé du +marabout, il n'y a que des pierres, des pierres au fond du ravin; +l'autre côté se relève encore par des pierres blanches, et l'horizon se +termine par un mur dentelé de rochers, interrompu vers le milieu. A +droite, la montagne entrevue d'Ham'ra prend des formes colossales, et +d'ici représente un énorme bloc d'acier sali. Je n'ai fait qu'entrevoir +tout cela à l'arrivée, le vent et le sable m'empêchant, à la lettre, +d'ouvrir les yeux. + +On a tout entassé, bagages et harnais, devant la porte du caravansérail. +On y a laissé quelques Arabes seulement pour gardiens; les autres sont +descendus au ravin, où probablement on n'essayera pas de dresser les +tentes. Quant à nous, nous avons pris pour cette nuit nos logements dans +le _fondouk_. + +Y sommes-nous plus abrités qu'en plein air? Ce serait à essayer, si je +l'osais. Le caravansérail est formé d'une cour immense entre quatre +murs. Sur deux faces, une galerie couverte pour les chevaux; aux quatre +angles, une chambre pour les voyageurs. Je n'ai pas choisi la mienne et +ne suis pas tombé sur la moins exposée au vent. Ces chambres n'ont +qu'une porte, sans fenêtres, et pas de fermeture à la porte. Le vent qui +s'y engouffre y pousse incessamment des flots de poussière. J'ai essayé +vainement d'y clouer une couverture; dans tous les cas, la précaution +serait inutile, et je me résigne à voir le sable s'amasser sur mes +cantines, sur mes cartons, et se répandre sur toute ma personne, comme +si j'étais menacé d'être enseveli vivant. + +Sidi-Makhelouf est, me dit-on, rempli de scorpions, et surtout de ces +vipères redoutables que les Arabes appellent _lefaa_. On m'a recommandé +de ne m'asseoir qu'avec prudence et de visiter ma chambre avant de m'y +endormir. + +Ali vient d'arriver, portant sur son dos une selle et un harnais de +cheval. Il a tué la jument de Brahim et l'a laissée morte à une +demi-lieue d'ici; on l'accuse de l'avoir fait crever de fatigue ou de +l'avoir assommée de coups. Il s'en défend, et raconte qu'il allait au +plus petit pas, la ménageant à cause du vent, quand la bête a manqué +sous lui, et s'est laissée tomber de côté. Il a voulu la relever, puis +la dessangler, elle ne bougeait plus; elle avait les yeux ouverts, mais +la langue pendante, et le sang lui coulait de la bouche. Il ne l'a +quittée qu'une heure après, quand elle était froide. Son opinion, c'est +que le _cheli_ (sirocco) l'a étouffée. Son cheval est hors d'état de le +porter. Comment fera-t-il demain? A moins qu'il ne dérange encore +Brahim, et que Brahim n'aille à pied. + + + + +A la halte, 3 juin 1853, neuf heures. + + +Nous approchons. Dans cinq heures nous verrons El-Aghouat. Il me paraît +étrange qu'à huit lieues d'ici se trouve une grande ville, sans +voisinage avec aucune autre, perdue dans ce désert comme un îlot; un +centre où l'on vit pourtant, aussi simplement qu'ailleurs, sans se +douter de l'effet qu'on produit à distance, ni de la curiosité qu'on +inspire. Nos villes de France se tiennent toutes; elles se donnent +presque la main par leurs faubourgs; elles correspondent par leurs +villages; on va de l'une à l'autre par des routes ouvertes, par des +campagnes peuplées; il n'y a point de surprise à les découvrir. Ici, on +se croirait en mer; voilà soixante-quinze lieues que nous faisons sans +route tracée et sans rencontrer un point habité. + +Nous sommes arrêtés sur un terrain plat, parmi des alfas desséchés et +des broussailles épineuses. Nous descendons de cheval, transis de froid +et les mains engourdies; le vent a sauté cette nuit du sud au nord; ce +n'est plus du sirocco, c'est du mistral. Malgré la force du soleil déjà +haut, on souffre comme par une matinée de mars. Les premiers arrivés ont +mis le feu aux broussailles; le vent l'a propagé sur une étendue de plus +de cent mètres. L'incendie s'éteindra de lui-même faute d'aliments, ou +quand le vent ne soufflera plus. + +Nous avons à gauche un mur fuyant de collines rougeâtres; à droite, un +mur parallèle, plus élevé, régulièrement dentelé. Il n'y a pas trace de +végétation ni d'un côté, ni de l'autre. La vallée qui s'engage entre les +deux murailles peut avoir une lieue de large; elle est accidentée, +coupée de brusques ravines, quoique unie en apparence, d'abord +clairsemée de broussailles, elle ne tarde pas à se dépouiller, et peu à +peu quitte sa couleur verdâtre, pour revêtir la couleur rose et dorée +des montagnes. + + + + +El-Aghouat, 3 juin au soir. + + +Regarde bien cette fois d'où j'écris ces notes. Commence, si tu le veux, +par te réjouir de me savoir au terme; mais fais comme moi, reprends la +route de Sidi-Makhelouf où nous l'avons quittée ce matin, et laisse-toi +conduire à petits pas jusqu'à l'entrée du désert. C'est une émotion qui +perdrait à n'être pas attendue. Il manquerait quelque chose à mon +arrivée dans ce pays surprenant, si je supprimais la lenteur et la +fatigue extrême des dernières lieues. + +J'ignore le nom de la montagne que j'avais à ma gauche; celle de droite +s'appelle le _Djebel-Milah_. Elle s'enfonce directement dans l'ouest, +sans inflexion, et d'autant plus morne qu'à l'heure où je l'ai vue sous +le soleil déjà haut, ses flancs entièrement nus n'avaient pas une ombre. +Elle se découpe régulièrement en larges dents de scie. Chaque saillie se +compose d'une superposition de couches obliques, et présente au sommet +un bloc indépendant du reste, mais également posé de côté. Cette +architecture bizarre se répète d'un bout à l'autre avec la plus exacte +symétrie. Il est remarquable, d'ailleurs, que toutes les montagnes et +tous les rochers que j'ai rencontrés depuis ce matin sont construits de +cette façon, comme si le même soulèvement en eût renversé les assises +et les eût toutes inclinées dans le même sens. + +Jamais montagne ne m'avait paru si longue; il y avait trois heures que +je marchais devant elle sans avoir l'air d'avancer; et, bien que son +extrémité ne me semblât pas éloignée, je n'avais pas encore atteint le +quart de son étendue. Le vent, presque tombé, laissait au soleil toute +sa force; le terrain se desséchait; l'air, de froid qu'il avait été le +matin, commençait à devenir brûlant. Devant moi, la vallée se +prolongeait indéfiniment et se terminait sur le ciel sans qu'il y eût +place pour une ville; je savais en outre qu'El-Aghouat était bâti sur +des rochers, et d'ailleurs la vallée courant dans l'ouest, c'était à ma +gauche et non devant moi que je devais l'apercevoir. Tous les cavaliers +avaient pris le devant, et depuis plus d'une heure je les avais perdus +de vue dans la brume ardente de l'horizon, et j'avais cessé d'entendre +les coups de fusil qui m'annonçaient les joyeuses mousqueteries de +l'arrivée. J'avais pour tout compagnon mon domestique, harassé de +chaleur, et qui ne s'occupait même plus de savoir de quel côté nous +devions avancer. + +Pourtant, je rejoignis un petit convoi de chameaux chargés de grains. Le +convoi prit à gauche et se mit à monter parmi des mamelons de sable +jaune. J'abandonnai donc la vallée pour le suivre. Je sentais +qu'El-Aghouat était là, et qu'il ne me restait que quelques pas à faire +pour le découvrir. Je n'avais plus autour de moi que du sable; il y +avait des pas nombreux et des traces toutes récentes imprimées à +l'endroit où nous marchions. Le ciel était d'un bleu de cobalt pur; +l'éclat de ce paysage stérile et enflammé le rendait encore plus +extraordinaire. Enfin, le terrain s'abaissa, et devant moi, mais fort +loin encore, je vis apparaître, au-dessus d'une plaine frappée de +lumière, d'abord un monticule isolé de rochers blancs, avec une +multitude de points obscurs, figurant en noir violet les contours +supérieurs d'une ville armée de tours; au bas s'alignait un fourré d'un +vert froid, compact, légèrement hérissé comme la surface barbue d'un +champ d'épis. Une barre violette, et qui me parut sombre, se montrait à +gauche, presque au niveau de la ville, reparaissait à droite, toujours +aussi roide, et fermaît l'horizon. Cette barre tranchait crûment sur un +fond de ciel couleur d'argent mat, et ressemblait, moins le ton, à une +mer sans limites. Dans l'intervalle qui me séparait encore de la ville, +il y avait une étendue sablonneuse, et quelque chose d'un gris plus +bleuâtre, comme le lit abandonné d'une rivière aussi large que deux fois +la Seine. On y voyait, par places, aux deux bords, des taches vertes +ayant l'air de joncs. Tout à fait sur le devant, un homme de notre +escorte, à cheval, penché sur sa selle, attendait au repos le convoi +laissé fort loin en arrière; le cheval avait la tête basse et ne remuait +pas. + +Voilà trait pour trait et nettement ce que je vis. Plus tard, cela me +fera rêver, et peut-être mon souvenir adoucira-t-il les couleurs trop +crues de ce tableau. Aujourd'hui je reproduis, sans rien y changer, ce +qui s'est imprimé de soi-même et comme un portrait dans mon esprit. Je +n'éprouvai aucun éblouissement; j'eus le temps de m'affermir un peu +l'âme afin d'embrasser tout ce tableau d'un coup d'oeil sûr, qui +demeurât fidèle, et de m'en emparer pour toujours. Lentement, +j'envisageai cette ville noirâtre, cet horizon plat, cette solitude +embrasée, ce cavalier blanc sur un cheval blanc, ce ciel sans nuages; +puis mon oeil, pourtant fatigué de lumière, tomba sur la petite ombre +brune marquée entre les pieds du cheval et s'y arrêta. Je me souviens +d'avoir, il y a quatre ans, pour la première fois, aperçu le désert, le +soir, et sous un éclat devenu doux. Cette fois, j'arrivais, comme je +l'avais souhaité, à l'heure sans ombre; il était un peu plus de midi. + +Nous sortîmes des dunes pour entrer dans ce qui ressemblait au lit d'une +rivière, obliquant, à tout hasard, dans le sens de la ville et nous +dirigeant sur l'angle nord-est des jardins. Nous avancions avec peine +dans une terre sablonneuse, écrasés sous un ciel de plomb. A mesure que +nous approchions, l'oasis se développait sur la droite, les aigrettes +vertes des palmiers devenaient plus distinctes, et nous découvrions un +second monticule, comme le premier, couvert de maisons noires;--on n'y +voyait pas de tours;--entre les deux, un monument blanc; plus à droite, +un troisième amas de rochers roses surmontés d'un marabout; plus à +droite encore, une sorte de pyramide escarpée, plus élevée et plus rose +que tout le reste; dans les intervalles, continuait d'apparaître la +ligne violette du désert. Telle est la vue complète d'El-Aghouat du côté +du nord; la première était plutôt une vision; celle-ci, plus étendue et +dont je crois ne rien omettre, je te la donne pour une vue. Le point +d'où je l'ai prise s'appelle _Rass-el-Aïoun_ (tête des sources). C'est +l'endroit où prend sa source l'_Oued-Lekier_, seul ruisseau qui arrose +El-Aghouat. + +A petite distance des jardins, nous vîmes venir à nous un cavalier en +habit français, chaussé de bottes à l'écuyère. Me voyant en retard et me +jugeant embarrassé de la route à suivre, il arrivait au galop pour me +souhaiter la bienvenue et m'introduire dans la ville. + +Ce fut donc avec M. C..., officier au bataillon turc, mon guide +obligeant, que j'achevai de tourner les jardins. La première chose dont +nous parlâmes fut le siège. Je venais de reconnaître en passant les +traces d'un grand bivouac; on pouvait parfaitement distinguer la place +des tentes et l'endroit noirci par les cuisines; il y avait là d'énormes +amas de cendre et des restes de bûches à moitié brûlées; de longues +lignes piétinées, portant des trous de piquets, des souillures et des +débris de litières indiquaient le bivouac de la cavalerie; M. C... +m'apprit que c'était le camp du général Pélissier, et me montra, sur la +rive gauche de l'_Oued-Lekier_, en face du premier, le camp de la +division Yusuf. Devant nous s'ouvrait une vaste étendue sablonneuse; +c'était là qu'avait eu lieu la belle affaire de cavalerie du 21 +novembre. Puis il me parla du combat meurtrier du 3 décembre, de +l'assaut du 4 et de la lutte sanglante qui suivit la prise. Il me parla +de nos pertes et de celles de l'ennemi; il me prévint que je sentirais +peut-être une odeur fétide dans la ville et que je lui trouverais un air +d'abandon. Il fit le calcul des morts; lui-même avait présidé à leur +enfouissement dans les puits. Nos propres morts n'avaient guère été +mieux enterrés, faute de pioche pour creuser plus profondément. Chaque +jour, tant ils étaient peu couverts, on en trouvait à la surface du sol +que les chiens avaient exhumés pendant la nuit. Il fallait s'attendre à +marcher sur des débris et à voir partout pointer des ossements. Tout à +l'heure, en venant, il avait trouvé le corps entier et tout habillé d'un +zouave; il me mena le voir. Le pauvre soldat avait les bras étendus, la +tête renversée de côté, soulevé par un peu de sable, en manière +d'oreiller; le haut du corps à l'état de squelette était momifié; il +conservait son pantalon rouge, et le bas de ses jambes, engagé dans le +sable, montrait des lambeaux de guêtres; on eût dit qu'il allait achever +de sortir de terre, comme on se représente une résurrection. Un peu plus +loin, il y avait une tête réduite à la sécheresse d'un caillou; et sur +toute notre route on voyait par-ci par-là des os blanchis. + +Les sables nous menèrent jusqu'à la porte de l'Est, par où nous entrâmes +enfin dans la ville. + + + + +II + +EL-AGHOUAT + + + + +3 juin 1853, au soir. + + +Presque toutes les villes arabes, surtout celles du Sud, sont précédées +de cimetières. Ce sont ordinairement de grands espaces vides, en dehors +des portes, où l'on remarque seulement une multitude de petites pierres +rangées dans un certain ordre, et où tout le monde passe aussi +indifféremment que dans un chemin. La seule différence ici, c'est qu'au +lieu d'un champ de repos, je trouvais un champ de bataille; et ce que je +venais de voir, ce que je venais d'entendre, je ne sais quoi de menaçant +dans le silence et dans l'air de cette ville noire et muette sous le +soleil, quelque chose enfin que je devinais dès l'abord, m'avertissait +que j'entrais dans une ville à moitié morte, et de mort violente. + +Le côté de l'est n'a pas visiblement souffert. Les murs extérieurs ont à +peine reçu quelques boulets, toute l'attaque ayant porté du côté opposé. +Quant à la porte, qui n'a pas été canonnée, elle conserve ses lourds +battants raccommodés avec du fer, son immense serrure de bois et ses +arcs-boutants en troncs de palmiers. Elle est pratiquée dans l'épaisseur +d'une tour massive et percée de meurtrières. De loin, on dirait un trou +carré et noir, inscrit dans la façade lumineuse de la tour, et +inscrivant lui-même un petit carré de lumière; c'est le commencement +d'une rue qui se montre à travers la porte. Le porche a dix pas de long; +des enfoncements ménagés de chaque côté dans la largeur de la tour, avec +une double rangée de banquettes, en font une sorte de vestibule garni de +sièges, ou pour mieux dire, de lits. Ce vestibule, au besoin, se +transforme en corps de garde. + +Une sentinelle du bataillon turc, en veste bleue et turban blanc, s'y +tenait dans l'ombre, affaissée et son fusil entre les jambes. Quatre +autres soldats de garde dormaient sur les bancs de pierre, un bras passé +sous la tête. Au bruit de nos chevaux la sentinelle se leva pesamment et +salua. Les autres firent à peine un mouvement de corps pour prouver +qu'ils étaient présents. + +Au delà de la porte on voyait fuir un étroit corridor, entre des murs +gris, presque noirs, sans fenêtres, percés, en guise de portes, de trous +carrés, encadrés de chaux; en bas, un pavé blanc, étincelant comme de +l'acier, avec un imperceptible filet d'ombre sur le côté droit de la +rue; au-dessus, le ciel d'un bleu sombre; aucun passant, personne aux +portes, un silence aussi pesant que la chaleur. + +--Voici El-Aghouat à midi, me dit M. N..., en me montrant le corps de +garde et la rue. + +La plupart des portes étaient fermées; quelques-unes, où je remarquai +des trous de balles et des marques de baïonnettes, semblaient l'être, +comme on dit en France, après décès. Celles qui, par hasard, se +trouvaient ouvertes, donnaient sur des antichambres privées de jour ou +sur des cours ressemblant à des écuries. J'aperçus des hommes dormant +sous le porche obscur de ces maisons pleines de souvenirs redoutables. + +La rue s'enfonçait, avec de légers détours, dans la profondeur de la +ville, et sur un pavé raboteux, inégal et dallé de roches. La roche, +presque partout à fleur de terre, avait la sonorité et l'éclat du +marbre. A droite et à gauche s'ouvraient des ruelles se faisant suite, +celles de gauche remontant vers le sommet de la ville et s'arrêtant +contre un mur continu de calcaires blancs, celles de droite encadrant à +leur extrémité une échappée de vue plus riante sur les cimes vertes de +l'oasis. En face de nous, au fond de cette étroite avenue frappée +d'aplomb par le soleil perpendiculaire, je voyais monter en s'étageant +toute la partie occidentale de la ville, comme un amas de bâtisses +grisâtres. En avant, se détachaient deux constructions blanches. Une ou +deux aigrettes de palmiers pointaient au-dessus des terrasses; et, +quoique privés de mouvement, car il n'y avait plus un souffle dans +l'air, quoique éclairés par le sommet et ne présentant qu'une +silhouette obscure, ces minces bouquets de palmes, épanouis dans l'air +bleu, rappelaient du moins quelque chose des gaietés de l'Orient. + +La rue était si étroite que nos deux chevaux ne pouvaient pas toujours y +marcher de front. M. N... me précédait, me montrant du bout de sa +cravache les portes trouées, les murs lézardés, les maisons vides. + +Un peu plus loin, nous passâmes devant des boutiques et devant des +cafés; des toiles tendues au-dessus de la rue y formaient de l'ombre. +Là, se trouvait une assemblée de fumeurs, accroupis sur des bancs garnis +de nattes, pendant que les cafetiers arrosaient le devant de leurs +portes. La compagnie, rassemblée dans ce petit espace, où semblait +s'être réfugiée toute l'animation de la ville, se composait de spahis, +de cavaliers du _Makhzen_, et de quelques Arabes vêtus de blanc, dont on +semblait fêter le retour. + +Je reconnus quelques-uns de mes compagnons de voyage, entre autres Ali, +Embareck et le petit Maklouf. Celui-ci prenait son café tout botté, +éperonné, avec un air viril que je ne lui connaissais pas; quant aux +deux valets, ils étaient en habits frais et installés sur leurs talons +devant un jeu de dames. + +M. N... me conduisit droit à la maison du commandant. Elle est située +sur une place fort irrégulière, à l'angle de laquelle coule un ruisseau, +servant d'un côté de fontaine et de l'autre d'abreuvoir. A l'entrée de +la place, s'élève un palmier gigantesque, droit comme un mât. Au +centre, sommeillait paisiblement un troupeau de chameaux jaunâtres. +Autour, et dans les endroits où l'ombre commençait à se montrer, on +voyait, allongée contre le pied des murs, la forme enveloppée d'Arabes +endormis. Une vieille femme en haillons, chargée d'une outre, une petite +fille à peine vêtue, tenant une écuelle et coiffée d'un entonnoir en +tissu de palmes, filaient devant moi au grand soleil, frappant la terre +de leurs talons nus et laissant dans la poussière une trace humide. + +Le soleil était dévorant; le cuir de mes fontes me brûlait les mains, et +de toutes parts régnait le plus grand silence. La garnison faisait la +sieste, enfermée par consigne dans ses casernes, jusqu'à la diane de +deux heures. + +--Voici la maison du commandant, me dit M. N..., en me montrant une +sorte de bâtisse carrée à façade multicolore; et probablement la vôtre, +ajouta-t-il, en m'indiquant une haute façade de terre grise avec deux +ouvertures tendues de toile. + +A droite de cette maison, une pièce de canon était adossée au mur et +braquée sur le centre de la place. + + + + +4 juin 1853. + + +Je suis installé depuis hier deux heures dans la _Maison des hôtes_; je +dirais que mes habitudes y sont prises, si je n'avais à peu près gardé +celles du bivouac. + +J'ai, dans mes antécédents de voyage, le souvenir de séjours assez +étranges; depuis les nids à scorpions de _Bouchagroun_, jusqu'au _Dar +Dief_ de _T'olga_, où j'eus pour camarades de chambre une jeune autruche +et une antilope; cependant, j'en suis encore à m'étonner de l'indigence +et du dénûment grandiose de ce logis. Sache, au surplus, qu'il vient +d'être réparé pour recevoir les étrangers de distinction, et qu'il est +question d'y établir le bureau arabe. + +--Je suis très content, me dit obligeamment M. N... en m'y introduisant, +parce qu'au moins vous aurez un des meilleurs logements d'El-Aghouat. + +J'y trouvai une troupe de balayeurs arabes en train de préparer les +chambres, c'est-à-dire de précipiter de la terrasse dans la cour, et de +la cour dans la rue, une masse extraordinaire de fumier, de paille sèche +et de poussière. + +La maison se compose d'une cour, avec quatre compartiments au +rez-de-chaussée, dont l'un sert d'écurie; à l'étage, de deux chambres et +de deux réduits à peu près en ruine, où se sont logés mes deux +domestiques; car j'ai pris un domestique arabe qui me servira +d'interprète, de guide et de valet de chambre, l'autre n'ayant pas trop +de tout son temps pour les chevaux; je ne parle pas d'une galerie à +trois fenêtres, que j'abandonne en toute jouissance aux souris et aux +lézards. + +Quant à l'état des lieux, imagine des murs élevés, couleur de suie, +troués en vingt endroits de brèches béantes; et, comme si ce n'était pas +assez de tant d'issues, toutes les portes grandes ouvertes, depuis la +rue jusqu'à ma chambre; en sorte que je suis un peu moins bien gardé +chez moi que sur la voie publique. Dans la cour, au pied d'un palmier, +un coin plus enfumé que tout le reste marque la place des cuisines; nous +y avons trouvé un amas de cendres, refroidies depuis le 4 décembre, et +quatre pierres calcinées formant fourneau. Le feu n'a pu encore entamer +le vieil arbre; il pousse droit le long du mur et couvre à moitié ce +petit préau sinistre d'un large éventail de feuilles jaunies. Un +escalier de vingt-cinq marches conduit à l'étage; très élevé, très +raide, sans rampe, il est tellement étroit, si endommagé, si +singulièrement construit, que j'ai dû positivement l'apprendre par +coeur afin de pouvoir, la nuit, l'escalader sans danger. Je pourrais +t'indiquer de mémoire les deux marches qui manquent; te dire que la +cinquième est cassée en deux du côté de la cour et n'offre plus qu'un +point d'appui des plus scabreux, que la vingtième et la vingt-troisième +sont deux fois plus hautes que les autres, qu'enfin on ne peut, sur +toute sa longueur, y poser que le bout du pied quand on monte, et le +talon quand on descend. Dans la chambre des domestiques, une moitié +seulement du plafond, et de même une moitié de plancher; ces deux trous, +ouverts sur la tête et sous les pieds, se correspondent. Est-ce un obus +qui a traversé le tout à la fois? Que s'est-il passé il y a six mois à +cette même place où j'écris? Les maisons arabes ont tant de cicatrices, +qu'on ne peut reconnaître, et ici moins qu'ailleurs, si c'est le temps, +la négligence ou la main d'un ennemi qui les a faites. + +Enfin, une chambre, petite, à murs blancs, avec son plancher de terre +battue, qui se change en boue, quand pour abattre la poussière j'y fais +répandre un bidon d'eau; une fenêtre fermée par une toile d'emballage +tendue sur châssis; une porte masquée par une couverture de cheval +clouée au mur; puis, ma sangle sur mes deux cantines; le burnouss qui me +sert à la fois de couverture et de matelas; une musette bourrée d'orge, +en guise d'oreiller; tout ainsi que sous la tente: telle est à peu près, +cher ami, avec son mobilier de peintre et de voyageur, la résidence où +je suis convenu, vis-à-vis de moi-même, d'attendre d'un coeur ferme +les fortes chaleurs de l'été. + +Avec tant soit peu d'industrie, j'aurais pu me procurer plus d'aise, et +surtout m'enfermer davantage; mais à quoi bon? La sûreté de ma personne +est ce qui m'occupe le moins; j'ai peine à supposer que mon maigre +bagage fasse envie à qui que ce soit; et, en attendant que leur utilité +me soit démontrée, mes pistolets ne sortiront pas de leur fourreau de +serge. Somme toute, et malgré le regret que me cause le séjour +infiniment plus gai de la tente, j'éprouve toujours le même soulagement +d'esprit à me sentir à ce point dénué de tout, sans être en réalité +privé de rien. + +Dès le soir, je me suis hissé sur la terrasse pour assister au coucher +du soleil et reconnaître en même temps le voisinage. + +De ce point élevé, et me tournant de manière à regarder le nord, j'avais +à mes pieds la place, avec la maison du commandant en face de moi, la +fontaine et le lavoir; par-dessus se déployait l'oasis. Derrière +l'oasis, mais bien au delà, j'embrassais trois rangs successifs de +collines; le premier, marbré de bronze et d'or; le second, lilas; le +troisième, couleur d'améthyste, courant ensemble horizontalement, +presque sans échancrure, depuis le nord-ouest, où le soleil plongeait, +jusqu'au nord-est. La plus rapprochée de ces collines est le +prolongement des dunes de Rass-el-Aïoun, et je voyais, dans un pli de +sable étincelant, le lit grisâtre de l'Oued-M'zi, par où j'avais +débouché le matin; la seconde s'appelle, je crois, le Djebel-Milah; et +je la reconnus pour la montagne interminable que j'avais longée pendant +une partie de l'étape; la dernière enfin, très éloignée, s'appelle d'un +nom que j'aime à entendre et qui la peint, _Djebel-Lazrag_ +(Montagnes-Bleues). + +A droite, se développait toute la partie orientale de la ville, sur le +plan relevé des rochers, sous la forme d'une pyramide à peu près +régulière et de couleur fauve, dont le sommet est représenté par la tour +de l'est. A gauche, la vue est masquée par les maisons de la place. Par +le sud, enfin, je confine aux premiers jardins, et en me tournant je +voyais commencer au bord de ma terrasse, pour ne plus finir, un taillis +de dattiers superposé à des masses confuses de feuillages. + +La maison du commandant, qui tranche au milieu des autres constructions +arabes par la symétrie presque européenne de ses fenêtres et le +badigeonnage de sa façade, était un bain maure que le dernier kalifat, +Ben-Salem, avait fait construire, peu d'années avant sa mort, par des +ouvriers italiens. A côté, je remarquai une construction basse, écrasée, +autrefois peinte en blanc, percée d'ouvertures allongées et surmontée +d'une mince croix de fer: c'est une ancienne mosquée transformée en +église. Un peu plus à gauche, et sur la terrasse d'une informe masure en +pisé, se promenait une figure en robe noire, avec quelque chose de large +et de noir sur la tête; cette demeure est le presbytère, et ce petit +personnage obscur, dont la vue d'abord me surprit, c'est le curé. + +Le spectacle de la place était animé, et me rappelait, avec un certain +mélange de costumes et quelques nouveautés dans les bruits, le mouvement +d'une garnison française, dans cet encadrement singulièrement africain. +Des chevaux de cavalerie vinrent boire au ruisseau, pêle-mêle avec des +ânes, des chameaux et de maigres juments arabes menées par des +palefreniers en guenilles; la fontaine au delà était peuplée de toutes +sortes de figures remplissant toutes sortes de vases, bidons, gamelles, +outres noires, tonneaux. Des sonneries militaires se faisaient entendre +à tous les coins de la ville. + +Le crépuscule dura peu; des lueurs orangées irradièrent un moment le +couchant au-dessus des montagnes plus sombres. Puis tout se décolora. Un +insensible brouillard s'éleva du sol, remonta le long des dattiers et se +répandit sur les cimes, qui devinrent d'un vert froid; et la nuit tomba +presque subitement. + +Je voulus passer cette soirée-là seul et chez moi; et, quand la nuit fut +tout à fait venue, je regagnai ma chambre. Il y faisait chaud; mon +thermomètre se soutenait à trente et un degrés. Le ciel était +magnifique; jamais je n'avais vu tant d'étoiles, ni d'aussi grandes; +j'eus de la peine à retrouver la grande Ourse au milieu de cette +multitude de feux presque égaux et de même éclat. J'entendis mon +domestique ramener les chevaux, les entraver; puis, un pas lourd et un +pas plus leste montèrent ensemble l'escalier de pierre.--«Bonne nuit, +monsieur, me dit M... en passant devant ma chambre.--Que ta nuit soit +bonne, Sidi,» me dit Ahmet. Et je n'entendis plus rien dans ma maison. + +Le vent se leva; les palmiers faisaient le bruit de la mer, bruit +qu'accompagnaient quelques aboiements de chiens fort éloignés et +d'innombrables murmures de griffons et de grenouilles; à chaque instant +la couverture étendue devant ma porte se soulevait, comme si quelqu'un +voulait entrer. + +Vers dix heures, un clairon de cavalerie vint sous mes fenêtres sonner +le couvre-feu. C'est un air lent et doux, finissant par une note aiguë +destinée à se faire entendre de loin. + +--Allons, me dis-je, je ne suis pas tout à fait hors de France! + +Le musicien répéta l'air une seconde fois, en y introduisant à la +reprise, des modulations d'un goût bizarre; et, pendant quelques +minutes, il s'y complut, comme s'il eût joué pour son plaisir. + +J'étais étendu sur ma sangle, la bougie allumée, regardant autour de moi +mon attirail de route, les murs blancs, le plafond noir et toute +l'étrange nouveauté de ce séjour; je me levai; j'aperçus, par les +crevasses du mur, une étincelle rouge au fond de la chambre d'Ahmet: +c'était l'Arabe qui fumait en attendant le sommeil. + +Puis le clairon se tut. D'autres clairons lui répondirent aux extrémités +de la ville, plus faibles ou plus distincts; peu à peu ces notes légères +du cuivre se dispersèrent une à une, et je n'entendis plus que le bruit +des palmes. Alors, me sentant comme une faiblesse au coeur et comme +une envie épouvantable de m'attendrir, je soufflai ma bougie, me roulai +sur ma sangle, et me dis: + +--Eh bien! quoi? ne suis-je pas au lit? chez moi? et ne vais-je pas +dormir? + +Malheureusement, je ne dormis pas, car j'étais brisé de fatigue, et il y +avait avec moi, dans la _Maison des hôtes_, des hôtes sur lesquels je ne +comptais pas. + + + + +Juin 1853. + + +Aujourd'hui, dans la matinée, je me suis laissé conduire au marabout de +_Sidi-El-Hadj-Aïca_, théâtre du combat du 3 décembre; et, pour en finir +tout de suite, avec une histoire étrangère à mes idées de voyage, je te +dirai, aussi brièvement que possible, ce que j'ai vu, c'est-à-dire, les +traces de la bataille et les lieux qui ont été témoins du siège. + +El-Aghouat se développe, de l'est à l'ouest, sur trois collines, sorte +d'arête rocheuse, isolée, entre une plaine au nord et le désert sans +limite au sud. La pente nord de la ville est entièrement couverte de +maisons; celle du sud, plus escarpée, quelquefois à pic, n'est bâtie que +de distance en distance et présente, à l'une de ses extrémités, un +revers caillouteux; à l'autre, une longue dune de sable jaune. + +Les deux sommets extrêmes étaient, au moment du siège, armés chacun +d'une tour et de remparts. L'éminence intermédiaire est couronnée par +une vaste construction de maçonnerie solide, blanche, sans aucune +fenêtre extérieure, aujourd'hui l'hôpital, autrefois la demeure du +kalifat Ben-Salem, et nommée _Dar-Sfah_, _maison du rocher_, à cause de +l'énorme piédestal de rochers bruts sur lequel ce palais-forteresse est +planté avec assez d'audace. + +Le Dar-Sfah partage la ville en deux parties à peu près égales, et +sépare, ou plutôt commande à la fois deux quartiers jadis ennemis: à +l'est, les _Hallaf_; à l'ouest, les _Ouled-Serrin_; ces deux quartiers, +qui ont en chacun ses chefs, son gouvernement, ses intérêts à part, +n'ont cessé de se battre que le jour où le Dar-Sfah les a réunis sous +l'autorité d'un pouvoir central. + +Le mur de séparation existe encore ainsi qu'une porte, de tournure +égyptienne, qui s'ouvrait ou se fermait, suivant l'état de paix ou de +guerre où vivaient ces deux petites républiques jalouses et toujours +prêtes à se fusiller par-dessus leur mur mitoyen. + +La tradition de ces querelles, qui peut-être ont duré trois siècles, +est, tu l'imagines, à demi fabuleuse, et représente en quelque sorte la +mythologie d'El-Aghouat. + +Ce que j'en connais à peu près, c'est que l'on continua de se mitrailler +d'un quartier à l'autre, de la tour des Serrin à la tour des Halaff, +jusqu'en 1828, époque où le parti d'_Achmet-Ben-Salem_, le dernier +kalifat, massacra un _Lakdar_, chef des Ouled-Serrin, et resta maître de +la ville.--Dix ans plus tard, en 1838, la lutte recommença. A cette +époque, de grands événements se passaient dans le Sud; Abd-el-Kader +canonnait depuis neuf mois Aïn-Mahdy, que défendait Tedjini, le +marabout, le héros des K'sours de l'Ouest. Les Ben-Salem ayant pris +parti pour Tedjini, Abd-el-Kader se mêle alors à la querelle et fait +appuyer, par ses lieutenants, les Ouled-Serrin dépossédés.--Enfin, les +nomades interviennent à leur tour, et les belliqueux voisins des +L'Aghouati, les _L'Arba_, fournissent des contingents, tantôt à l'un, +tantôt à l'autre des deux partis, parfois aux deux ensemble. + +Alors, se succède une série de coups de main tentés par les Ben-Salem, +tentés par les kalifats de l'émir, et chacun se terminant par un +massacre et par des fuites à bride abattue vers le Sud. D'abord, c'est +Ben-Salem qui se sauve chez les Beni-Mzab, laissant El-Aghouat aux mains +d'un marabout, El-Arbi; plus tard, c'est ce même El-Arbi, un chef +réintégré des Serrin, qui quitte la place à son tour et qu'on voit, à +quatre lieues de là, s'enfermer dans le petit k'sar d'El-Assafia, avec +trois cents fantassins, seul reste de l'armée d'invasion que lui avait +confiée l'émir. Puis, des escarmouches sans nombre, et, finalement, sous +les murs de la ville, trois batailles rangées, livrées coup sur coup, +dont la dernière, perdue pour le compte de l'émir, achève de ruiner sa +cause, déjà compromise devant Aïn-Mahdy, coûte la vie à El-Arbi, et +assure définitivement le pouvoir dans la famille des Ben-Salem. + +Enfin, en 1844, Achmet demande au gouvernement français l'investiture +d'El-Aghouat, et obtient la confirmation du titre de kalifat. + +Jusque-là tout s'était passé à cent quinze lieues de nous et sans nous. +Pour la première fois, nous apparaissons, aussitôt après l'appel qui +nous est fait; et ce fut à cette époque qu'on vit arriver du Nord, par +ce petit passage que tu connais maintenant, l'avant-garde d'une colonne +française. + +Vers le commencement du siècle dernier, peut-être avant, car je ne +réponds d'aucune date dans cette histoire, un marabout du nom de +_Si-el-Hadj-Aïca_, exaspéré contre ses concitoyens par je ne sais quelle +grave offense faite à Dieu, une danse autour d'un veau d'or quelconque, +leur avait dit: + +«Or, écoutez: je vous condamne à vous entre-dévorer comme des lions +forcés d'habiter la même cage, jusqu'au jour où les chrétiens (je crois +même qu'il a dit les Français), ces dompteurs de lions, viendront vous +prendre tous ensemble et vous museler.» + +En 1844, le vieux prophète enterré là, à la place où je te mène et sous +le marabout qui porte son nom, n'entendit que des fanfares, et d'un peu +loin, car l'armée campa, regarda la ville et repartit. En 1852, il +devait cette fois entendre le canon, et de près, car on prit ses +marabout pour batterie, et l'affût d'un canon français posa sur sa +tombe. + +Entre ces deux époques, il se passa des faits que j'ignore. Ben-Salem +mourut, un de ses fils prit sa place; nous eûmes un agent près de lui, +par le fait, une sorte de régent. Un jour, on apprit que Ben-Salem, +l'agent français et toute la chancellerie s'étaient sauvés presque sans +chemise à D'jelfa, et que notre ennemi, le scheriff d'Ouaregla, occupait +la ville. Mais précisément une colonne partie de Medeah était en train +de construire à Djelfa la maison de commandement dont je t'ai parlé. On +ne prit que le temps d'achever ce travail, et l'on marcha sur +El-Aghouat. Vingt jours plus tard, une autre colonne arrivait d'El-Biod, +celle-ci par un défilé du nord-ouest; presque aussitôt le siège +commença. Dans l'intervalle de ces deux arrivées, le 21 novembre, avait +eu lieu le combat de cavalerie, dont j'ai vu les traces et le magnifique +emplacement. + +Outre ses deux tours, plus habituées à se menacer que prêtes à la +défendre contre l'extérieur, la ville avait, en cas de siège, une +enceinte rectangulaire, crénelée, percée de meurtrières. De plus, elle +est protégée sur chaque flanc par toute l'épaisseur de jardins; enfin la +tour de l'est domine de haut la plaine et le désert, sans être commandée +par rien. + +La tour de l'ouest, au contraire, celle des Serrin, est commandée par le +marabout de Hadj-Aïca; car ce marabout couronne un quatrième mamelon +faisant suite aux trois premiers occupés par la ville, à une petite +portée de fusil du rempart, au niveau des fortifications supérieures, et +forme ainsi, pour me résumer, le quatrième angle saillant de la même +arête, dont la tour des Serrin, le Dar-Sfah et la tour des Hallaff +forment successivement les trois autres. + +Voilà comment, cher ami, la sépulture de ce saint homme devint, sans +qu'il l'eût prévu, le théâtre d'un combat terrible, et comment, en +annonçant une catastrophe, il avait oublié de dire qu'il aurait la +douleur d'y contribuer. + +D'abord, et pendant un long jour ensanglanté, le marabout fut pris et +repris. C'était le point faible; il fut énergiquement défendu. Le +mamelon, sans être escarpé, est roide à monter, surtout hérissé de gros +cailloux, de volume à cacher aisément un homme. On l'aborda par le sud; +tout le sommet, toute la pente opposée étaient garnis de combattants, +couchés à plat ventre, ajustant entre les pierres et tirant à coup sûr. +Il fallut viser à chaque pierre, puis monter quand même; par moments se +battre corps à corps. C'est un genre de guerre qui plaît aux Arabes; et +depuis Zaatcha, jamais ils ne l'avaient pratiqué avec plus de fureur, ni +avec un succès plus long. Ce ne fut qu'à la troisième tentative qu'on +put enfin garder le marabout, le hérisser de feux, tirer en plongeant +sur tout le revers du nord et faire évacuer cette formidable redoute. + +Une fois maître du terrain, on creva le marabout, on y poussa une pièce +d'artillerie, on fit une embrasure en perçant le mur qui regarde la +ville, et la pièce, une fois mise en batterie dans le ventre de ce +petit monument qui n'a pas quatre mètres carrés, ouvrit son feu contre +la tour de l'est. Un petit mur élevé à la hâte servait d'épaulement. + +La ville alors se garnit de fusils, couvrit à son tour de balles ce +petit point blanc, au centre duquel on voyait un trou noir d'où sortait +régulièrement, sans relâche, un boulet dans un flocon de fumée, et +cribla tout le plateau, intrépidement gardé, malgré d'énormes pertes. Ce +fut le moment le plus meurtrier pour nous. + +L'assaut ne nous coûta que peu de monde; il n'y eut pas de résistance +dans les jardins; et quant à la lutte qui se prolongea dans la ville et +se répéta de maison en maison, elle fut désespérée de la part des +Arabes, mais courte, et terrible seulement pour eux. Sur les deux mille +et quelques cents cadavres qu'on releva les jours suivants, plus des +deux tiers furent trouvés dans la ville. La guerre des rues est atroce, +et l'homme y devient fou, soit qu'il se défende ou qu'il attaque. + +Il était à peu près huit heures quand, après avoir longé le Dar-Sfah, +tourné par le sud les anciens murs des Serrin, nous arrivâmes au sommet +de ce petit plateau, rayonnant au soleil du matin et tout couleur de +rose. Il n'y avait personne, personne aux environs, et nous en montions +doucement les pentes, le lieutenant N... me parlant du siège, et moi +l'écoutant. + +Il n'y a pas une pierre qui ne soit labourée de plusieurs balles et +marquée de bleu comme une plaque de tir. Le plus grand nombre est +effleuré par le bord, car ce n'était pas à la pierre qu'on tirait, mais +à quelque chose, tête ou corps, qui débordait par un côté. Le marabout a +reçu trois boulets lancés de la ville: l'un a écorné un des angles; un +autre a fait sauter un éclat de plâtre de la kouba, le troisième l'a +frappé en plein, à six pieds à peu près du sol, et l'a traversé de part +en part. J'oubliais de te dire que ce marabout est un petit cube de +plâtre autrefois blanc, devenu jaune, avec une kouba conique et une +saillie dentelée à chaque angle. + +L'intérieur était assez curieusement peint et enjolivé de légendes +arabes. Nos soldats en ont balafré les murs à coups de couteau, et l'on +y voit plusieurs fois répétée la liste des officiers tués et blessés ce +jour-là. Une de ces listes entre autres, datée du _3 décembre_, m'a paru +curieuse; elle est écrite de mains différentes et conçue de manière à +faire croire que c'était un registre où l'on inscrivait le nom de nos +soldats, à mesure qu'ils tombaient; il y a une barre au-dessous, +peut-être faite à la nuit, et quand la liste de la journée s'est trouvée +complète. A côté, et pour ainsi dire au verso de ce livre de compte +mortuaire, on lit: _4 décembre_; puis, plus bas, et comme pour indiquer +qu'il y eut quelque relâche dans les coups reçus, tout à coup, en gros +caractères: GÉNÉRAL BOUSKAREN. + +--Tenez, me dit le lieutenant en se plaçant en face du trou qui servit +d'embrasure au canon, et dans la position d'un pointeur à sa pièce, +c'est ici que le pauvre Millot a reçu le coup. Qui diable aurait dit +cela? A travers ce trou, juste une balle au front! C'est une chance! +Pour tous les autres, ajouta-t-il, c'était prévu. Qu'en dites-vous? + +Et il me montrait à la fois le rempart et la place où nous étions +absolument à découvert et formant cible. + +--Ici, continua-t-il, c'est le commandant Morand; ici, ce brave Frantz, +un brave ami; ici, Bessières. Et je vis sur une pierre plate: _Capitaine +Bessières, 1er zouaves, telle compagnie, tel bataillon, 3 décembre_. +Là, sur la pente, à l'endroit où il n'y a plus de pierres, c'est le +général Bouskaren. Il descendait en courant avec sa colonne d'assaut et +se retournait pour crier: «En avant.» + +Le champ de bataille est si étroit, qu'il n'y a pas un pied carré de +cette terre, vraiment à nous, car elle nous a coûté cher, qui n'ait +recueilli quelques gouttes d'un sang regrettable. + +Nous restâmes longtemps assis au pied du marabout, appuyés contre +l'embrasure, noire de poudre, dominant la ville, les jardins à droite et +à gauche, au delà, l'immense perspective du désert prise à revers par le +soleil montant. Il n'y a plus qu'une tour, celle de l'est. Sur le +bastion démantelé, puis rasé, des Ouled-Serrin, commence à s'élever une +citadelle française. On entendait piocher, tailler, scier des pierres, +ou tinter contre le roc sonore la pique des mineurs, et des files de +petits ânes, chargés de moellons, trottaient sur l'emplacement de la +brèche. + +Vers dix heures, la mine a joué. Un premier roulement de tambour ayant +dispersé les travailleurs, la place demeura vide. Quelques minutes +après, un second avertissement se fit entendre, et, presque aussitôt, +fut suivi de cinq ou six explosions, pareilles à des décharges de grosse +artillerie; en même temps, un nombre égal de décharges moins +retentissantes éclata du côté de la tour de l'est, qu'on s'occupe aussi +de démolir. Aucun écho ne les répéta; chaque détonation résonna +sèchement dans l'air rare et pur du matin et s'indiqua seulement, avant +de se faire entendre, par une légère secousse imprimée au sol. De +longues gerbes de fumée, mêlées de poussière et de pierres, firent +éruption dans le ciel bleu; puis, arrivée à sa limite d'impulsion, la +fumée se roula sur elle-même, et la masse confuse des projectiles +redescendit comme une pluie de mitraille, tandis que quelques éclats +plus lourds continuaient de monter à perte de vue, pour aller, par une +immense parabole, s'abattre en sifflant aux deux pentes de la ville. Le +vent, qui s'empara de la fumée, la poussa vers le sud-ouest; bientôt il +n'y eut plus dans le ciel parfaitement pur que d'imperceptibles +rousseurs, et le silence retomba lui-même de tout son poids sur cette +solitude un moment troublée. + +La brèche étant fermée, il nous fallut rentrer par _Bab-el-Gharbi_ +(porte de l'ouest) et remonter en dedans du rempart pour visiter le +petit cimetière où sont déposés côte à côte les officiers tués pendant +le siège ou morts depuis de leurs blessures. En attendant le monument +qu'on doit leur élever, ils sont enfermés dans un petit carré de terre +entouré d'une simple banquette. Aucune inscription n'indique encore les +noms de ces morts réunis là, sans distinction de grade, et par un droit +égal à d'unanimes regrets. Ils reposent sur la brèche, entre la +poudrière et le rempart, à l'endroit d'où la mort est partie pour les +atteindre, et si près de celui où ils sont tombés, qu'il n'y a pas entre +les deux, je te l'ai dit, la portée d'une balle. + +A présent, venez dans la ville, me dit le lieutenant en m'entraînant +dans la rue qui fait suite à _Bab-el-Gharbi_. Autant vaut en avoir le +coeur net tout de suite. + +Nous suivions à peu près le chemin tracé par les balles et les +baïonnettes de nos soldats. Chaque maison témoignait d'une lutte +acharnée. C'était bien pis que vers la porte de l'est. On sentait que le +courant était entré par ici et n'avait fait que se répandre ensuite +jusque là-bas. + +--Tout cela n'est rien, me dit le lieutenant, Dieu merci, vous ne +connaîtrez jamais chose pareille! + +Ce que le lieutenant ne me dit pas, je le savais. On marchait dans le +sang; il y avait là des cadavres par centaines; les cadavres empêchaient +de passer. + +Vers le milieu de la rue que nous suivions, on rencontre deux voûtes, à +cinquante pas l'une de l'autre; elles sont longues, obscures, juste +assez hautes pour donner passage à un chameau. «Sous la seconde voûte, +me disait le lieutenant, l'encombrement était plus grand que partout +ailleurs; ce fut l'endroit qu'on déblaya d'abord. Toute la couche des +morts enlevée, on trouva dessous un nègre superbe, à moitié nu, +décoiffé, couché sur un cheval, et qui tenait encore à la main un fusil +cassé dont il s'était servi comme d'une massue. Il était tellement +criblé de balles qu'on l'aurait dit fusillé par jugement. On l'avait vu +sur la brèche un des derniers; il avait battu en retraite pied à pied et +ne lâchant pas, le pauvre diable! comme s'il avait eu sa femme et ses +enfants sur ses talons pour lui dire de tenir bon. A la fin, n'en +pouvant plus, il avait sauté sur un cheval, et il fuyait avec l'idée de +sortir par _Bab-el-Chergui_, quand il donna dans une compagnie tout +entière qui débouchait au pas de course, faisant jonction avec les +compagnies d'assaut. La bête, aussi mutilée que l'homme, était tombée +sous lui et barrait la route. Ce fut un commencement de barricade. Une +demi-heure après, la barricade était plus haute qu'un homme debout.» + +Ce ne fut que deux jours après qu'on s'occupa de l'inhumation; tu sais +comment. On se servit des cordes à fourrages, de la longe des chevaux, +les hommes s'y attelèrent, il fallait à tout prix se débarrasser des +morts; on les empila comme on put, où l'on put, surtout dans les puits. +Un seul, près duquel on m'a fait passer, en reçut deux cent +cinquante-six, sans compter les animaux et le reste. On dit que pendant +longtemps la ville sentit la mort; et je ne suis pas bien sûr que +l'odeur ait entièrement disparu. Au surplus, rassure-toi; la Providence +a fait ce pays-ci très sain; en cas d'orage, il y aurait, dit-on, à +craindre l'infiltration des eaux de pluie; mais, à le supposer réel, +c'est un danger que l'extrême sécheresse diminue de jour en jour et +rendra bientôt tout à fait imaginaire. + +--Tenez, me dit le lieutenant en s'arrêtant devant une maison de la plus +pauvre apparence, habitée par une famille juive, voilà une méchante +masure que je voudrais bien voir par terre. + +Et chemin faisant, il me raconta l'histoire suivante en quelques mots +brefs, empreints d'un triste retour sur les hasards cruels de la guerre. + +Dans cette maison qui, depuis la prise de la ville, a changé de maîtres, +habitaient deux _Nayliettes_ fort jolies. Pendant le séjour qu'une +colonne expéditionnaire fit sous les murs d'El-Aghouat, quelques mois +avant le siège, le lieutenant N... avait pu pénétrer dans la ville; il +avait avec lui un sergent de sa compagnie; un L'Aghouati, qui leur +servait de guide, les mena chez ces deux femmes, qui les reçurent alors +tout autrement qu'en ennemis. L'une se nommait Fatma, l'autre M'riem. Le +lieutenant et son compagnon d'aventures gardèrent de cette visite +nocturne un souvenir également tendre, et sortirent d'El-Aghouat en se +disant: Si jamais nous y revenons, voilà une connaissance toute faite. + +Le 4, au moment de l'assaut, le lieutenant s'était rappelé les +Nayliettes. Il était d'une compagnie d'attaque, et entra, par +conséquent, un des premiers dans la ville. D'abord, il fit son devoir, +dirigea ses hommes et ne s'occupa que de les entraîner; mais, au bout +d'un instant, il comprit que ce qui lui restait de mieux à faire, +c'était de les contenir. Chacun d'ailleurs donnant pour son propre +compte, il se trouva bientôt presque seul avec son sergent. L'idée leur +vint alors, en même temps, de courir à la maison de Fatma. Ils eurent de +la peine à la reconnaître; les coups de fusil pleuvaient dans les rues; +on se battait jusqu'au coeur de la ville. Ils arrivèrent pourtant, +mais trop tard. + +Un soldat, debout devant la porte, rechargeait précipitamment son fusil; +la baïonnette était rouge jusqu'à la garde; le sang s'égouttait dans le +canon. Deux autres soldats sortaient en courant et fourraient dans leurs +képis un mouchoir et des bijoux de femmes.--«Le mal est fait, mon +lieutenant, dit le sergent, entrons-nous tout de même?» Ils entrèrent. + +Les deux pauvres filles étaient étendues sans mouvement, l'une sur le +pavé de la cour, l'autre au bas de l'escalier, d'où elle avait roulé la +tête en bas. Fatma était morte; M'riem expirait. L'une et l'autre +n'avaient plus ni turban, ni pendants d'oreilles, ni anneaux aux pieds, +ni épingles de haïk; elles étaient presque déshabillées, et leurs +vêtements ne tenaient plus que par la ceinture autour de leurs hanches +mises à nu. + +--Les malheureuses! dit le lieutenant. + +--Les s.. voleurs! dit le sergent, qui remarqua, le premier, que les +bijoux manquaient. + +Ils trouvèrent dans la cour un fourneau allumé, un plat tout préparé de +kouskoussou, un fuseau chargé de laine et un petit coffre vide dont on +avait arraché les charnières. Au-dessus des deux femmes, la tête et les +bras pendants en dehors de la terrasse, on voyait le corps d'un homme +qui venait d'être atteint au moment de fuir et dont la résistance avait, +sans doute, provoqué ce massacre. M'riem, en expirant, laissa tomber de +sa main un bouton d'uniforme arraché à son meurtrier. + +--Le voici, me dit le lieutenant; et il me le fit passer sous les yeux. + +Connaissant le lieutenant, je ne fus pas surpris qu'il attachât plus +d'un sens à ce souvenir. + +Quand on eut enfoui tous les morts, il ne resta presque plus personne +dans la ville, excepté les douze cents hommes de garnison. Tous les +survivants avaient pris la fuite et s'étaient répandus dans le Sud. Le +schériff, échappé on ne sait comment, ne s'évada que dans la nuit qui +suivit la prise, et, tout blessé qu'on le disait, après l'avoir dit +mort, il ne fit qu'une traite d'El-Aghouat à Ouaregla. Femmes, enfants, +tout le monde s'était expatrié. Les chiens eux-mêmes, épouvantés, privés +de leurs maîtres, émigrèrent en masse et ne sont pas revenus. Ce fut +donc pendant quelque temps une solitude terrible, et bien plus menaçante +que ne l'eût été le voisinage d'une population hostile et difficile à +contenir. Dès le premier soir, des nuées de corbeaux et de vautours +arrivèrent on ne sait d'où, car il n'en avait pas paru un seul avant la +bataille. Pendant un mois, ils volèrent sur la ville comme au-dessus +d'un charnier, en si grand nombre, qu'il fallut organiser des chasses +pour écarter ces bêtes incommodes. Ils s'en allèrent enfin d'eux-mêmes. +Mais toute cette mousqueterie succédant aux canonnades du siège avait si +bien détruit la tranquillité des jardins, que les pigeons des +palmiers,--il y en avait des milliers,--finirent aussi par s'exiler; de +sorte que la même solitude s'étendit jusque dans l'oasis. Aujourd'hui, +la chasse ayant été défendue, les tourterelles sont revenues presque en +aussi grand nombre. Quelques vautours solitaires étaient demeurés au +milieu de cette panique générale, et n'ont pas cessé d'habiter les +hauteurs de l'est, comme pour attendre une curée nouvelle. + +La ville se repeuple aussi, mais lentement. A mesure qu'ils rentrent, +les Beni-l'Aghouat sont confinés dans les bas quartiers. Ils y font peu +de bruit et y tiennent aussi peu de place que possible. Toutes les +propriétés confisquées ont été provisoirement mises sous le séquestre. +Quant à cet immense butin: tapis, armes, bijoux, le tout, il faut +l'avouer, plus abondant que précieux, on peut dire qu'il n'en reste plus +rien dans El-Aghouat, pas même entre les mains des vainqueurs. Toutes +les maisons sont vides, depuis la plus pauvre jusqu'à la plus riche: on +dirait une ville entièrement déménagée. + +--Eh bien! en conscience, ces gens-là ne sont pas méchants, disait le +lieutenant en me montrant quelques groupes d'individus qui se levaient +sur notre passage et nous disaient presque affectueusement bonjour. On +les a mis dans l'impossibilité de bouger, mais non de nuire. Avez-vous +vu les rues hier soir! En France, on les appellerait des coupe-gorge. +Après cela, chez nous on se venge tout de suite, ou l'on oublie; la +différence ici, c'est qu'on ne sait jamais le temps que peut durer une +forte rancune. A les voir, on les dirait incapables de se souvenir; et +je ne jurerais pas que le jour venu de régler leurs comptes, ils +n'auraient pas le plus grand plaisir à me remplir le ventre de cailloux, +ou à m'écorcher vivant, pour faire un tambour avec ma peau. En +attendant:--Dieu l'avait écrit, Si-el-Hadj-Aïca l'avait annoncé. + + + + +Juin 1853. + + +Comme toutes les villes du désert, El-Aghouat est bâti sur un plan +simple, qui consiste à diminuer l'espace au profit de l'ombre. C'est un +composé de ruelles, de corridors, d'impasses, de fondouks entourés +d'arcades. Au milieu de ce réseau de passages étranglés, où l'on a eu +soin de multiplier les angles et de briser les lignes afin de laisser +encore moins de chances au soleil, il n'y a pour vraies voies de +circulation que deux rues directes: l'une au nord, l'autre au sud. + +La première, la seule dont j'aie à parler, prend à _Bab-el-Chergui_ et +aboutit à _Bab-el-Gharbi_; traversant ainsi la ville dans sa longueur, +de l'est à l'ouest, à mi-côte à peu près de la colline, de manière à +séparer la haute ville de la basse, en réunissant les deux quartiers. +Elle est étroite, raboteuse, glissante, pavée de blanc, et flamboyante à +midi. Il faut avoir l'aplomb des cavaliers arabes pour y lancer un +cheval au galop; et, quand on y rencontre par malheur un convoi de +chameaux, on doit alors, ou rebrousser chemin, ou se glisser comme on +peut entre les jambes des animaux, ou attendre sous les portes que le +convoi ait achevé de défiler; ce qui dure quelquefois une heure, pour +peu qu'il y ait une trentaine de bêtes, chargées large et venant des +tribus. On reconnaît en effet à leur allure les chameaux qui n'ont +jamais vu de villes. Ils regardent avec étonnement les hautes murailles +de droite et de gauche, et quand ils s'accrochent, leur effroi redouble. +Souvent, la bête qui marche en tête hésite à s'aventurer plus loin et +s'arrête; il se produit alors comme un reflux dans toute la ligne, les +bêtes épouvantées se pressent, s'empilent; non seulement la rue est +barrée, mais elle est bouchée et l'on a devant soi une sorte d'obstacle +confus, hérissé de jambes, surmonté de têtes, d'où sortent des cris, des +beuglements, des plaintes, et qu'il n'est plus possible d'affronter. +Imagine ce que cela doit être, à l'entrée des voûtes, ou lorsque deux +convois se rencontrent. + +Cette rue n'en est pas moins la rue _marchande_, et presque la seule où +l'on ait ouvert des boutiques; ces boutiques sont des cafés, des +échoppes de mercerie, ou de petits magasins d'étoffes et de tailleurs +tenus par des M'zabites. On y voit en outre, aux endroits les plus +écartés, quelques loges étroites, un peu plus enfumées que les autres, +où de maigres vieillards, à barbe en pointe, soufflent sur des charbons, +avec un petit soufflet tenu en main, ou façonnent, à coups de marteau, +sur une enclume basse posée à terre entre leurs talons, de petits objets +de métal ayant l'air de joujoux de plomb. Ces vieillards portent le +turban noir, sont fort sales, et l'on remarque qu'aucun Arabe ne vient +s'asseoir à leurs boutiques. Leurs femmes ont pour coiffure un voile +assez richement bariolé, et quelques-unes sont belles et tristes, mais, +je l'avoue, ne rappellent que de très loin la Rachel de la Bible. Ce +soufflet, en manière de forge, cette enclume large de deux doigts, un +peu de limaille dans des godets de terre; enfin, ces peignes, ces +anneaux de bras, d'argent grossier, ces boutons en filigrane pour +colliers, ces épingles pour haïk, voilà, comme fabrication et comme +produit, toute la bijouterie d'El-Aghouat. + +Comme les Juifs, les M'zabites font le commerce dans un pays ou le +commerce est aussi méprisé que l'industrie. Ils ont, comme eux, des +traits qui les font reconnaître: le teint des Maures, de beaux yeux, +l'ovale arrondi, un peu d'embonpoint qui révèle une race marchande fixée +dans les villes et boutiquière. On leur reproche d'aimer plus le trafic +que la guerre, et de pratiquer l'usure. Ils sont en général polis, +sociables avec les étrangers. Ailleurs et dans les grands centres où le +commerce est honoré, on les dit très honnêtes; et tous les gouvernements +ont eu successivement les mêmes égards pour eux. Nous n'avons fait en +cela que suivre la politique turque. Tu sais d'ailleurs que, à tort ou à +raison, par antipathie pour les compatriotes de mon ami Bakir, les +Arabes les appellent les juifs du désert. + +Tontes les maisons sont en boue. Cette boue, prise dans les jardins, +délayée, puis coupée par tranches et séchée au soleil, est superposée +par assises, à peu près comme de la brique, et mastiquée avec la boue +liquide, en guise de mortier. + +Parmi toutes ces constructions couleur de terre, il n'y a que le +_Dar-Sfah_ qui soit blanc et l'ancien bain de Ben-Salem qui soit peint. +Le reste est gris, d'un gris qui, le matin, devient rose; à midi, +violet; et, le soir, orangé. Quelques portes ont un encadrement blanchi +au lait de chaux; d'autres sont surmontées d'une sorte d'image, peinte +en bleu, représentant une main ouverte; d'autres, d'un damier de +diverses couleurs, avec un semis de points rouges, bleus et verts, dans +chaque losange. + +Il y a quatre mois encore, deux grands marchés se tenaient à El-Aghouat; +chaque quartier avait le sien à côté de sa porte. Ce sont de vastes +terrains où l'on remarque seulement que le sol a dû être pendant +longtemps battu par une grande foule d'hommes et d'animaux, et qui, +dit-on, suffisaient à peine au commerce de cette ligne frontière. Comme +point central entre l'Est et l'Ouest, entre le Tell et le désert, +El-Aghouat ne pouvait être qu'un rendez-vous d'échange et qu'un +entrepôt. Non seulement c'était sa prospérité: géographiquement, c'était +sa seule raison d'être. Je suis allé visiter l'emplacement du marché des +_Serrin_. D'abord, je ne vis qu'une plaine vide dévorée de soleil. Tout +au fond cependant et contre un mur de jardin, j'avisai un petit groupe, +où l'on semblait parler affaires. Il y avait là quelques moutons amenés +par la boucherie, deux chèvres laitières, dont un Arabe examinait les +mamelles, et une paire de poulets, coq et poule: tu sauras qu'il n'y a +point de volaille dans El-Aghouat, et qu'on s'occupe depuis la conquête +de l'y naturaliser. A côté, deux ou trois l'Aghouati, étrangers à la +vente, regardaient voler dans le ciel un vautour qui flairait +l'abattoir, et devait, lui aussi, trouver le marché d'El-Aghouat bien +changé. + +Je t'ai parlé de la place, celle qu'on nomme la Grande-Place, pour la +distinguer de deux fondouks, aussi déserts que les marchés. C'est, avec +le quartier des cafés et une ruelle où, depuis le Rhamadan, je passe la +soirée en compagnie des jeunes élégants du pays, le seul point qui soit +animé, et cela grâce au ruisseau. Ce ruisseau sans lequel l'oasis +mourrait de soif, mais qui heureusement ne tarit jamais, débouche à l'un +des angles de la place, coule au soleil pendant un moment, puis +s'échappe à l'autre angle par un mur de jardin. C'est un petit fossé +limoneux, noirâtre, peu propre à consoler la vue de la sécheresse +universelle, et qui, soit dit sans ingratitude, n'est rien moins +qu'encourageant pour la soif. + +On y vient puiser deux fois par jour, mais surtout depuis trois heures +du soir jusqu'à la nuit. Le va-et-vient commence dès que la grande +chaleur est un peu tombée; et successivement j'y vois descendre presque +toutes les femmes de la ville accompagnées des jeunes filles, et +traînant encore après elles toute une escorte d'enfants bizarres. + +Mon premier mouvement en apercevant ces formes blanchâtres, vêtues de +loques, sans bijoux, et qui ont l'air d'être tout habillées de +poussière, a été du désappointement. Je me souvenais des vêtements +bariolés du sud de Constantine, des voiles gris ou blancs, des turbans +noirs, des laines pourpres entortillées dans les cheveux, surtout des +fameux haïks rouges, _haïk-ahmeur_, sur lesquels étincelait une confuse +orfèvrerie composée de peignes, de mains, de coffrets, de miroirs; je me +rappelais ma rue aux femmes de _T'olga_, et cette double rangée de +figures charmantes collées au mur comme des bas-reliefs peints; je +revoyais l'effet de ces costumes ardents en plein soleil, sur le sable +lilas des chemins, ou parmi le vert sombre des abricotiers; et même, je +ne pensais pas sans quelque regret à cette fille si bien vêtue, si +chargée d'ornements, qui vint un jour, pendant que j'étais là, planter +sa tente sous les palmiers de _Sidi-Okba_, et qui n'avait qu'un tort, +celui d'arriver de _Dra-el-Guemel_ (montagne des poux) de +Tuggurt.--Depuis, la part faite aux regrets, j'ai presque oublié que je +comptais sur autre chose; au point que je ne saurais plus dire +aujourd'hui si cette enveloppe sévère n'est pas ce qui convient à un +pareil milieu, et si je souhaiterais d'y introduire le moindre agrément. +Rien n'est plus simple, et voici, une fois pour toutes, ce costume en +quelques mots. + +Il se compose d'un haïk, d'un voile, d'un turban, quelquefois, en outre, +d'une mante ou _mehlafa_. Le haïk est d'une étoffe de coton cassante et +légère, de couleur incertaine entre le blanc, le jaune et le gris. Il se +porte à peu près comme le vêtement des statues grecques, agrafé sur les +pectoraux ou sur les épaules, et retenu à la taille par une ceinture. Le +voile, de même étoffe et de couleur plus douteuse encore, surtout aux +environs de la tête, est pris sous le turban, fait guimpe autour du +visage, s'attache au moyen d'une épingle au-dessus du sein, puis +découvre la poitrine, descend le long des bras, et, par derrière, +enveloppe le corps de la tête aux pieds. Quelquefois, il est plus long +que le haïk et fait alors l'effet d'un manteau de cour. La ligne oblique +et soutenue, qui descend de la nuque à l'extrémité de l'étoffe, est +superbe; et le mouvement de la marche y produit des frissonnements et +des ondulations de plis de la plus grande élégance. Quant au turban, il +est de cotonnade un peu plus blanche et seulement rayé sur le bord, +quelquefois à franges; on le roule à la mode du turban turc avec un bout +sur l'oreille, très bas par devant, touchant au sourcil; il devient +d'autant plus beau qu'il est plus vaste et plus négligé. La mante, ou +voile de sortie n'est pas de rigueur. Il est adopté par les moins +pauvres, et j'imagine aussi par les plus jolies. Enfin, quand elles ne +vont pas pieds nus, elles ont pour chaussure un brodequin ou bas de cuir +lacé, piqué de soie de couleur, de maroquin rouge et tout à fait +semblable au brodequin, moitié asiatique et moitié grec, que certains +maîtres de la Renaissance donnent à leurs figures de femmes. + +Représente-toi maintenant sous cette couverture abondante en plis, mais +légère, de grandes femmes aux formes viriles, avec des yeux cerclés de +noir, le regard un peu louche, les cheveux nattés, qui se perdent dans +le voile en flots obscurs, et encadrant un visage mièvre, flétri, de +couleur neutre et qui semble ne pouvoir ni s'animer ni pâlir davantage; +des bras nus jusqu'à l'épaule avec des bracelets jusqu'au coude, cercles +d'argent, de corne ou de bois noir travaillé. Parfois le haïk, qui +s'entr'ouvre, laisse à nu tout un côté du corps: la poitrine, qu'elles +portent en avant, et leurs reins fortement cambrés. Elles ont la marche +droite, le pas souple et faisant peu de bruit; quelque chose enfin de +gauche et à la fois de magnifique dans les habitudes du corps qui leur +permet de prendre, accroupies, des postures de singe, et debout, des +attitudes de statues. + +Au demeurant, si l'on voit peu de femmes qui soient belles, on en +rencontre encore moins qui n'aient ce côté grand ou pittoresque de la +tournure. Ce serait ici le cas ou jamais de faire une théorie sur la +beauté des haillons, car, il faut le dire, beaucoup de ces draperies, +qui abusent de loin, vues de près sont des guenilles. Ce qu'il y a de +vrai, c'est que les peuples à vêtements flottants n'offrent rien de +comparable à la pauvreté sans ressources d'un habit troué. Ils +conservent, quand même, ceci d'héroïque, que, bien ou mal, ils sont +drapés; et ceci d'à peu près semblable aux divinités, qu'un peu plus ils +seraient nus comme elles. + +Entre la femme et l'enfant, il n'y a pas d'âge intermédiaire; et la +jeune fille, ici, c'est la petite fille. Fiancée à dix ans, mariée à +douze; à seize ans, la femme a pu être trois fois mère. Toutes les +saisons de la vie sont en quelque sorte confondues. En dehors de ce +plein été, qui fane aussi vite qu'il mûrit, à peine aperçoit-on deux +saisons distinctes et aussi courtes l'une que l'autre: l'enfance et la +vieillesse. Les petites filles sont vêtues comme leurs mères, mais un +peu moins bien et un peu moins, ce qui rarement les intimide. Au lieu de +turbans, elles ont des mouchoirs; souvent même, pour seule coiffure, une +forêt de cheveux coupés courts, teints de rouge et formant toison. J'en +connais de jolies; presque toutes sont charmantes; elles ont, en petit, +la dignité de la femme avec les gentillesses farouches des enfants +sauvages; je n'ai jamais vu tant de jolis pieds, tant de mains +parfaites, ni rencontré plus de sourires tristes, à côté de rires plus +gais. + +Il y en a une que je poursuis, mais qui se refuse à toute proposition de +demeurer tranquille à quatre pas de moi, avec la seule obligation de me +regarder. Tu connais le mépris des Arabes pour la profession que +j'exerce; chez les enfants, c'est de l'inquiétude, avec une foule de +suppositions effrayantes pour leur sexe.--Fatma est toujours tête nue; +ses cheveux, peu soignés, lui font une tête énorme avec un tout petit +visage, au-dessus d'un cou grêle et d'un corps délicat. Elle a d'énormes +yeux noirs qui se ferment presque tout à fait quand elle sourit; avec +cela, des expressions furieuses, et tout à coup des airs de chat +sauvage. Quand je la rencontre dans le trajet de sa maison à la +fontaine, elle hésite d'abord entre ces trois partis: rentrer chez elle, +gagner la place à toutes jambes, ou bien venir prendre dans ma main +l'argent que je lui présente comme une bouchée à un oiseau qu'on veut +apprivoiser. Le plus souvent, l'avidité l'emporte; mais après quels +efforts! Pour comprendre à quel point cette enfant me hait dans ces +moments-là, il faut la voir s'avancer à petits pas, mais droite, la tête +haute, son grand oeil hardiment levé sur moi, étincelant d'ardeur, +effaré, méchant, plein de surveillance craintive et de menace. Elle +devine que je lui tends un piège; et confusément elle sent bien que je +m'amuse de sa frayeur. Aussi, dès qu'elle a saisi l'argent, l'effroi de +s'être risquée de si près, le succès de m'avoir échappé, la peur que je +ne la poursuive, que sais-je encore? toutes les épouvantes réunies lui +font prendre une course folle. N'importe par quelle rue, au hasard, +pourvu qu'elle fuie, elle s'élance, en agitant son outre vide, et jetant +un éclat de rire saccadé qui est à la fois un signe de plaisir et le +paroxysme de l'effroi.--Quand, au contraire, nous nous trouvons à la +fontaine, elle me dénonce aussitôt aux femmes, aux enfants; et j'entends +qu'on se répète à l'oreille le nom arabe de peintre, nom malsonnant que +j'ai confondu longtemps avec un autre qui veut dire voleur. L'alarme une +fois donnée, je n'ai plus qu'à quitter la place, car il est évident que +ces pauvres femmes sont désespérées de me voir examiner leurs enfants. +D'autres petites filles du même âge ressemblent, au contraire, tant +elles ont l'air dolent, au portrait d'une jeune douleur.--J'en connais +une, avec une simple bandelette autour de ses cheveux pendants, un front +bombé, un oeil taciturne, qui me rappelle la _Mélancolie_ d'Albert +Dürer. + +Femmes, enfants, sont là penchés sur l'eau sombre, le dos dans le +soleil, leurs haïks retroussés au-dessus du genou, leur voile attaché +par derrière, emplissant et vidant les écuelles, faisant ruisseler les +entonnoirs, ficelant les outres gonflées. Tout ce monde grouille, agit, +s'empresse; mais avec si peu de paroles, que, pour la plupart, on les +dirait muets. Cette eau remuée répand dans l'air une apparence de +fraîcheur; et la poussière détrempée exhale, jusqu'au soir, une +trompeuse odeur de pluie d'orage. A chaque instant, c'est une famille +nouvelle qui arrive, pendant qu'une autre, sa provision faite, regagne à +petits pas la haute ville: la femme pliée en deux et portant l'outre, +pareille à une énorme vessie noire; la petite fille, c'est décidément +l'usage, coiffée de l'entonnoir en paille de palmier, ou de l'écuelle +d'écorce. Au milieu de cette foule humide, la tête rasée et nue, car +tous n'ont pas le luxe de la _chechia_, et répandant l'eau de toutes +parts, circulent les plus petits. Leur chemise, trop courte ou trop +longue, est toujours prête à descendre sur leurs talons; et un gros +ventre, des jambes grêles, un teint poussiéreux; et, me permettras-tu ce +détail, un peu trop local? des paquets de mouches fixés aux coins des +yeux, des narines et des lèvres, font de ces singuliers rejetons, moins +précoces que leurs soeurs, des enfants beaucoup moins aimables. On +s'étonne qu'il puisse en sortir les hommes beaux et vaillants que nous +voyons. + +Quelquefois la corvée est faite par un petit âne à maigre échine, poilu +comme une chèvre, qu'un enfant, mis en surcharge entre deux outres, +stimule en lui piquant les plaies du cou. Peu à peu, cependant, le +soleil qui descend derrière les palmiers n'éclaire plus que le fond de +la place. Le premier plan rentre alors dans une ombre douteuse, où l'on +ne voit plus distinctement aucune couleur, hormis les coiffures +écarlates de quelques petits garçons, qui continuent à briller +exactement comme des coquelicots. + +Pendant ce temps, à l'opposé de la fontaine, se passe une scène toute +différente. Si je la place ici, malgré le faux air qu'elle a d'une +antithèse, c'est uniquement parce qu'elle appartient encore au ruisseau. + +Avant de quitter la ville pour rentrer dans les jardins, le ruisseau se +partage en deux conduits destinés à le répandre alternativement sur la +droite ou sur la gauche, après un certain nombre d'heures déterminé. +Chaque propriétaire a, plus loin, sa prise d'eau sur le canal principal +de son quartier, et dispose ainsi, tant de temps par semaine, d'un bras +de ce petit fleuve appelé l'_Oued-Lekier_. Le barrage est gardé par un +agent municipal, institué gardien des eaux. Ce répartiteur n'est pas un +des personnages les moins intéressants de la ville, et je le vois à +toute heure; car, le barrage étant devant ma maison, il habite +ordinairement le seuil de ma porte et jouit de l'ombre de mon mur. A +midi seulement, il se réfugie discrètement sous la voûte et me salue +alors, quand je passe, d'un salut amical. + +C'est un vieillard à barbe grisonnante, une sorte de Saturne armé d'une +pioche en guise de faux, avec un sablier dans la main. Une ficelle +tenant au sablier, et divisée par noeuds, lui sert à marquer le nombre +de fois qu'il a retourné son horloge. Je le retrouve tous les jours, à +la même place, ayant devant lui ces deux tristes fossés, dont l'un est à +sec quand l'autre est plein, regardant à la fois couler l'eau et +descendre grain à grain le sable qui mesure le temps, tout en égrenant +sous ses doigts déjà tremblants ce singulier chapelet composé de quarts +d'heure. Je n'ai jamais vu de visage plus tranquille que celui de ce +vieillard condamné à additionner, noeud par noeud, tous les quarts +d'heure qu'il a vécu. Quand il est au bout de sa ficelle, c'est que les +jardins du canton _ont assez bu_ et que le moment est venu de changer le +cours de l'eau. Alors il se lève, démolit d'un coup de pioche le barrage +et reconstruit l'autre avec des cailloux, de la terre et de la paille de +litière; puis il revient s'asseoir au mur et reprendre son calcul +mélancolique. + + + + +Juin 1853. + + +--La famille arabe est ainsi faite qu'on voit rarement ensemble le mari, +la femme et les enfants, et qu'on est obligé de les prendre, chacun à +son tour, où on les trouve. Ce que je pourrais te dire de la dure +condition de la femme arabe ne serait pas nouveau; tu sais la part qui +lui est faite par le mariage; elle est à la fois la mère, la nourrice, +l'ouvrière, l'artisan, le palefrenier, la servante, et à peu près la +bête de somme de la maison. + +Quant à l'homme, qui dans ce partage exorbitant s'est attribué le rôle +facile d'époux et de maître, sa vie se passe, a dit je ne sais quel +géographe en belle humeur: «_à fumer pipette et à ne rien faire_». La +définition n'est qu'à moitié vraie, si je l'applique aux gens de ce +pays; car je te l'ai dit, je crois, que les Arabes du Sud ne font point +usage du tabac; à peine voit-on quelques jeunes gens sans moeurs fumer +le _tekrouri_ dans de petits fourneaux de terre rouge; et j'aimerais +mieux dire, pour l'exactitude: «à chercher l'ombre et à ne rien faire». + +Une ville du désert est, tu le vois, un lieu aride et brûlé, où la +Providence a, par exception, mis de l'eau, où l'industrie de l'homme a +créé de l'ombre: la fontaine où sont les femmes, l'ombre d'une rue où +dorment les hommes, voilà des traits bien vulgaires et qui, pourtant, +résument tout l'Orient. + +Tu trouveras donc ici les hommes établis dans tous les endroits sombres, +sous les voûtes, sur les places, dans les rues, partout excepté chez +eux. Le ménage se réunit seulement pour le repas et pour la nuit. + +La rue Bab-el-Gharbi est un de mes boulevards. En attendant que la +chaleur me force à abandonner la ville pour les jardins, il est rare +qu'on ne m'y voie pas à quelque moment que ce soit de la journée. Vers +une heure, l'ombre commence à se dessiner faiblement sur le pavé; assis, +on n'en a pas encore sur les pieds; debout, le soleil vous effleure +encore la tête; il faut se coller contre la muraille et se faire étroit. +La réverbération du sol et des murs est épouvantable; les chiens +poussent de petits cris quand il leur arrive de passer sur ce pavé +métallique; toutes les boutiques exposées au soleil sont fermées: +l'extrémité de la rue, vers le couchant, ondoie dans des flammes +blanches; on sent vibrer dans l'air de faibles bruits qu'on prendrait +pour la respiration de la terre haletante. Peu à peu cependant, tu vois +sortir des porches entre-bâillés de grandes figures pâles, mornes, +vêtues de blanc, avec l'air plutôt exténué que pensif; elles arrivent +les yeux clignotants, la tête basse, et se faisant de l'ombre de leur +voile un abri pour tout le corps, sous ce soleil perpendiculaire. L'une +après l'autre, elles se rangent au mur, assises ou couchées quand elles +en trouvent la place. Ce sont les maris, les frères, les jeunes gens, +qui viennent achever leur journée. Ils l'ont commencée du côté gauche du +pavé, ils la continuent du côté droit; c'est la seule différence qu'il y +ait dans leurs habitudes entre le matin et le soir.--A deux heures, tous +les habitants d'El-Aghouat sont dans la rue. + +Une remarque de peintre, que je note en passant, c'est qu'à l'inverse de +ce qu'on voit en Europe, ici les tableaux se composent dans l'ombre avec +un centre obscur et des coins de lumière. C'est, en quelque sorte, du +Rembrandt transposé; rien n'est plus mystérieux. + +Cette ombre des pays de lumière, tu la connais. Elle est inexprimable; +c'est quelque chose d'obscur et de transparent, de limpide et de coloré; +on dirait une eau profonde. Elle paraît noire, et, quand l'oeil y +plonge, on est tout surpris d'y voir clair. Supprimez le soleil, et +cette ombre elle-même deviendra du jour. Les figures y flottent dans je +ne sais quelle blonde atmosphère qui fait évanouir les contours. +Regardez-les maintenant qu'elles y sont assises; les vêtements +blanchâtres se confondent presque avec les murailles; les pieds nus +marquent à peine sur le terrain, et, sauf le visage qui fait tache en +brun au milieu de ce vague ensemble, c'est à croire à des statues +pétries de boue et, comme les maisons, cuites au soleil. Par moments +seulement, un pli qui se déplace, un geste rappelant la vie, un filet de +fumée qui s'échappe des lèvres d'un fumeur de _tekrouri_ et l'enveloppe +de nébulosités mouvantes, révèlent une assemblée de gens qui se +reposent. + +Les enfants ne figurent point dans ces groupes; ils sortent rarement ou +se hasardent seulement jusqu'au seuil, tout prêts à se cacher dès qu'un +étranger paraît. Les vieillards sont en petit nombre, et, quoiqu'on dise +de la durée des jours dans le Sahara, les Nestors n'y sont respectés que +parce qu'on y compte peu de barbes blanches. Ici enfin, même observation +pour les femmes; entre l'homme et l'enfant, on remarque à peine le jeune +homme; entre le petit garçon à tête nue et son grand frère encore +imberbe, mais déjà coiffé du _ghaët_ viril et chaussé des _tmags_, à +peine observe-t-on le type indécis de l'adolescent. + +Tous mes habitués de la rue Bab-el-Gharbi sont donc d'âge à faire la +guerre. Et cependant, à considérer dans leurs moments d'apathie la +rareté de leurs gestes, la lassitude de leur air et de leurs mouvements, +à les voir s'interroger de la main, et se répondre, sans ouvrir la +bouche, par la syllabe sourde du _oui_ arabe, par une inclination de +tête, ou par un faible abaissement des paupières; à les écouter parler, +quand ils parlent, on les prendrait pour des ancêtres. Tout en eux est +pesant ou nonchalant; et cette fatigue ajoute à la dignité des +personnes, et cette dignité devient épique. Je trouve qu'à part une ou +deux exceptions illustres, le côté grandiose de ce peuple n'est pas +représenté dans la peinture anecdotique de notre temps. L'Arabe, comme +beaucoup de types entrevus par la silhouette, est tombé dans la +mascarade. On en est las parce qu'il est devenu commun, avant d'être +bien connu. Te souviens-tu d'avoir vu passer, un jour que nous étions +ensemble, ces étranges figures, épaisses, incultes, vêtements bruts, +visages camards,--des médaillons de la colonne Trajane,--tout brûlés, et +ressemblant doublement à du vieux marbre ou à du bronze? Ils avaient +planté leur tente rouge sur une esplanade hérissée de tiges sèches de +maïs; des chevaux maigres, des dromadaires aux jambes nouées se +promenant au soleil parmi les échalas; bêtes et gens avaient l'air de +venir de loin et témoignaient d'un climat indigent, rude et enflammé. +Ces voyageurs du Sud, qui t'ont frappé comme des nouveautés, même en +pays arabe, voilà l'Arabe. Tu l'as aperçu ce jour-là vaguement, petit +dans un grand paysage; je voudrais te le montrer aujourd'hui tel que je +le vois, de près et de grandeur naturelle, isolé comme un portrait dans +son cadre. + +Le cadre est si petit, que leur taille y paraît colossale. Quelquefois +un passant s'arrête, barrant la rue de son ample manteau rejeté en +arrière. Il échange une accolade, un salut de la main. S'il passe, on +entend un moment le bruit mou de ses sandales; s'il s'arrête, on le voit +s'asseoir, un bras roulé dans son burnouss, le bras droit libre pour +chasser les mouches, égrener son chapelet, se peigner la barbe. Pendant +quelques minutes, on entend revenir les formules de politesse: + +--Comment es-tu? + +--Bien. + +--Et comment, toi? + +--Très bien. + +Puis, c'est fini; éveillés ou non, ils se taisent. C'est le même repos, +dans toutes les attitudes possibles. Les uns dorment rassemblés sur +eux-mêmes et le menton sur leurs genoux; d'autres, la nuque appuyée +contre le mur, le cou faussé, les bras étendus, les mains ouvertes, le +corps tout d'une pièce et les pieds droits, dans un sommeil violent qui +ressemble à de l'apoplexie; d'autres, la tête entièrement voilée comme +César mourant, qui se sont retournés sur le ventre, et dont on voit +s'allonger sur le pavé blanc les jambes brunes et les talons gris; +d'autres, penchés sur le coude, le menton dans la main, les doigts +passés dans la barbe. Ailleurs, des jeunes gens sommeillent, appuyés +l'un sur l'épaule de l'autre avec une certaine grâce, et sans cesser de +se tenir par le petit doigt. + +Tous ces visages somnolents ont de grands traits: même hébétés, ils +conservent la beauté d'une sculpture; même incorrects, ils offrent +l'intérêt d'une forte ébauche. La barbe amincie vers l'oreille dessine +les os maxillaires; il est impossible de voir une barbe mieux plantée: +la nôtre, quand elle est noire sur un teint blanc, a l'air d'être +postiche; la leur adhère au visage et s'insinue dans la peau par +d'insensibles transitions brunes. Le nez, droit quand il est pur, +s'élargit vers la base quand il n'y a qu'un faible mélange de sang +nègre; la bouche est charnue et saillante; enfin, les pommettes, le +cadre de l'oeil, tout en eux est robuste, construit largement, et +semble sortir d'un moule au-dessus de nature.--Quant aux yeux, c'est là +que la vie se retrouve: ils sont grands, obscurs; on y voit passer des +lueurs fauves; à mesure que les cils s'écartent, la prunelle noire se +dilate et les remplit; à peine reste-t-il un point plus clair à l'angle +externe des paupières, un point couleur de sang à l'angle intérieur; on +dirait deux trous noirs ouverts dans un masque discret, et par où l'âme, +à certains moments, qu'on prévoit, peut se manifester par des jets de +flammes. + +Le costume, on le connaît, et il serait presque inutile de le décrire. +Peu importe les noms de _gandoura_, _haïk_, _burnouss_, _ghaët_, etc.; +rien n'est plus simple, il se réduit à trois pièces d'étoffes +superposées; une chemise de dessous qu'on ne voit pas; un voile qui +encadre le visage et fait deux ou trois fois le tour du corps en +écharpe; un manteau qui recouvre le tout, dont le capuchon peut en outre +abriter la tête. Tout cela est blanc, d'une étoffe lourde, épaisse, et +forme de gros plis. Le voile est retenu autour de la tête par une corde +en laine grise; la coiffure est basse, collante, et ne fait qu'élargir +le crâne sans l'élever. Le tout ensemble représente une seule draperie. +C'est le pendant du costume des femmes, et, comme celui-ci, c'est le +plus simple et le plus grandiose que j'aie vu nulle part. + +A côté de ce vêtement digne d'être porté par un patriarche, les costumes +de guerre ou d'apparat des Sahariens ont un certain air de _fantasia_, +comme disent les Arabes, c'est à dire de faux luxe qui sent un peu le +théâtre. Par bonheur, on ne leur voit pas de pipe dans la main, mais un +chapelet de noyaux de dattes, enfilés dans de la laine, avec quelques +grains de verroterie ou des morceaux bruts de lapis-lazzuli; au bout, un +petit peigne en os ou une amulette. Ce chapelet pend sur leur poitrine, +et leur main droite est sans cesse occupée à en compter les grains. Ils +n'ont pas d'armes; ils portent seulement à la ceinture et dans un étui +de cuir un petit couteau de fer battu qui leur sert à se raser; à +cheval, ils prennent la double botte, le grand chapeau de paille attaché +par une mentonnière de cuir, le grand fusil, et un sabre turc, kabyle +espagnol ou _targui_, passé sous la selle ou pendant le long d'une +épaule. + +Malgré ce peu de différence dans l'habit, rien ne se ressemble moins que +ces deux hommes, suivant qu'ils sont à pied ou à cheval. En quoi ils +diffèrent n'est pas aisé à définir, mais peut-être me comprendras-tu +quand je te dirai que l'un est plus historique que l'autre. L'Arabe à +pied, drapé, chaussé de sandales, est l'homme de tous les temps et de +tous les pays; de la Bible, si tu veux, de Rome, des Gaules, avec un +trait de la race orientale et la physionomie propre aux gens du désert. +Il peut figurer dans quelque scène que ce soit, grande ou petite; et +c'est une figure que Poussin ne désavouerait pas.--Le cavalier, au +contraire, debout sur son cheval efflanqué, lui serrant les côtes, lui +rendant la bride, poussant un cri du gosier et partant au galop, penché +sur le cou de sa bête, une main à l'arçon de la selle, l'autre au fusil, +voilà l'homme du Sahara; tout au plus, pourrait-on le confondre avec le +cavalier de Syrie. Il a moins de style que le premier et plus de +physionomie. Au surplus, il ne s'agit point de préférer l'un à l'autre: +l'un est l'histoire, l'autre le genre; et la _Noce juive_ a bien son +prix, même après les _Sept Sacrements_. Que suis-je venu chercher ici, +d'ailleurs? Qu'espérais-je y trouver? Est-ce l'Arabe? Est-ce l'homme? + +L'autre jour, j'ai vu passer ici même, venant de la place et filant vers +Bab-el-Gharbi, une cinquantaine de cavaliers du goum. C'était le matin; +on les avait convoqués à la hâte, sur la nouvelle qu'un convoi de +marchands du Sud, allant dans le Tell, prenait par l'ouest pour éviter +El-Aghouat. Chacun montant à cheval à sa porte, ils arrivaient au +rendez-vous un par un. Je les voyais accourir du fond de la rue, coupée +à vingt pas de moi par une voûte; se courber une seconde, pour passer +dessous, puis reparaître tout droits, non plus en selle, mais debout sur +l'étrier, lancés au galop de charge, et venant sur moi comme une +tempête. La rue est si étroite, qu'à chaque fois je sentais le vent du +cheval; et, comme elle est à peu près en escalier, c'étaient des écarts +et des efforts de jarrets effrayants. Le pavé retentissait; on entendait +cliqueter, contre le flanc des bêtes, les étriers de fer et les longs +éperons; le torse humain du centaure ne bronchait pas. Chaque cavalier +passait, riant à des amis qui étaient sur leurs portes, les yeux en +flammes et agitant son long fusil, comme s'il allait avoir à s'en +servir. Cette chose si simple, et qu'on voit si communément, un cavalier +au galop dans une rue, je ne saurais dire pourquoi, à cet endroit-là +particulièrement, elle m'a frappé. Mais je l'ai notée comme une des +belles scènes équestres que j'ai vues, et j'ai compris ce que peuvent +devenir ces fainéants, à l'air endormi, quand on les met à cheval. + + + + +Juin 1853. + + +--Grâce au lieutenant N..., devenu désormais mon compagnon de promenade +et je crois pouvoir le dire, mon ami, je commence à me faire des +connaissances. On me salue quand je passe; on m'appelle, ainsi que lui, +lieutenant de préférence à _sidi_; il n'est pas jusqu'aux factionnaires +indigènes qui, habitués à nous voir ensemble, et trompés sur ma vraie +qualité, ne me rendent les honneurs militaires. + +Le lieutenant N... a beaucoup d'amis dans la ville; il connaît ces +gens-là par coeur; il sait leur histoire, leurs antécédents, leurs +affaires de ménage, leur parenté; il est un peu le médecin des infirmes, +le protecteur des pauvres; à ce titre, et quoique très redouté pour sa +vigueur à sévir quand il le faut, il a ses entrées dans un grand nombre +de maisons qui seraient fermées pour tout autre; privilège précieux pour +moi, car il m'en fait obligeamment profiter. + +Parmi ses «faux amis», comme il les appelle, avec la connaissance exacte +des amitiés arabes, se trouve un vieux chasseur d'autruches et de +gazelles. C'est le premier qui m'ait admis familièrement chez lui, sa +femme n'étant ni d'âge ni de visage à le rendre jaloux. D'ailleurs, +c'est un caractère enjoué, qui me paraît plein de bonne humeur, de +philosophie, et au-dessus de certains préjugés; comme un homme qui se +moquerait enfin des choses humaines, après y avoir longtemps réfléchi. + +On lui donnerait cinquante ans passés, à voir les poils gris de sa +barbe. Il a le visage en museau de loup; de petits yeux bridés, sans +cils, dont les ophtalmies ont enflammé les paupières; mais avec un +regard perçant et qui semble aiguisé comme une flèche, dans le but de +porter plus loin. Il est borgne et boite un peu d'une jambe, par suite +d'une blessure à la cuisse; un coup de feu, dit-on; lui l'explique +autrement; mais, comme un vieux sanglier dur à mourir, il n'en est pas +moins alerte. Son histoire serait longue, s'il la voulait raconter, et +sûrement on y trouverait autre chose que des aventures de chasse. Ce que +je sais de lui, c'est qu'il n'est pas d'El-Aghouat; qu'il a passé de +longues années chez les Chambaa, creusant, dit-il, des puits artésiens, +et chassant; il parle en outre de l'_Oued-Ghir_ et du _Djebel-Amour_, +comme s'il avait successivement habité tout le désert, depuis la +frontière de Tunis jusqu'au Maroc; mais, surtout, il parle de la poudre +avec la passion d'un homme qui n'aurait pas renoncé à s'en servir. + +Il demeure dans la basse ville, à l'extrémité d'une rue silencieuse, +dans le voisinage des jardins. C'est un intérieur misérable, et que j'ai +cru des plus pauvres, avant de m'être assuré qu'il ressemblait à tous +les autres; car, à ce point général d'incurie et de malpropreté, le +degré de misère est peu sensible. Le spectacle, au reste, est trop +curieux pour que je le néglige; il achève énergiquement la physionomie +de ce peuple plein de contrastes; peut-être est-il encore plus terrible +que repoussant. + +Les maisons de ce quartier, communes en général, à deux ou trois +ménages, se composent d'une cour carrée avec un logement sur chaque +face. Ce logement, formé d'une ou de deux chambres au plus, est une +galerie sombre ne tirant le jour que d'une porte toujours ouverte. La +porte est basse, et ne laisse entrer le soleil que lorsqu'il devient +tout à fait oblique, le matin ou le soir. Jamais la lumière n'y pénètre +autrement que par reflet; les murs sont noirs et enduits d'une sorte de +bitume épais qui ressemble à de longs dépôts de fumée, bien qu'en +général on ne fasse de feu que dans la cour. Quant au plafond, perdu +dans une obscurité perpétuelle, il sert de retraite effrayante à des +animaux de toute sorte. + +Quand on entre dans ces cours vides, souillées d'ordures comme des cours +d'étables, d'abord on ne voit personne; tout au plus une femme qui +disparaît dans le trou noir d'une porte, le bout du vêtement traînant +derrière au soleil. Seulement on entend un petit bruit sec et régulier +qui vient des chambres et qui ressemble à des coups de marteau de +tapissier; puis, on aperçoit vaguement, dressé dans chaque chambre et +dans le carré de lumière mesuré par la porte, un vaste métier debout, à +charpente bizarre, tout rayé de fils tendus, où l'on voit courir des +doigts bruns, et passer les dents aiguës d'un outil de fer semblable à +un peigne; enfin, peu à peu, l'oeil s'accoutumant aux ténèbres du +lieu, on finit par découvrir, derrière ce rideau de fils blancs, la +forme un peu fantastique d'ouvrières, assises et tissant, et de grands +yeux stupéfiés fixés sur vous. + +La fabrication des étoffes n'est ici, surtout depuis la prise, qu'une +industrie de ménage; encore se réduit-elle à des tissus grossiers et aux +objets de première nécessité; des haïks de laine, des burnouss à bas +prix, et quelques djerbi, ou couvertures, tout unis. + +Quelquefois, plusieurs femmes rangées côte à côte sont occupées à la +même pièce d'étoffe; l'étoffe est tendue dans la longueur de la chambre, +le centre vis-à-vis la porte, les deux bouts dans l'obscurité; les +femmes sont accroupies derrière, le dos au mur, les mains glissant à +travers la trame, ou frappant le tissu pour le serrer, les pieds parmi +les écheveaux de laine, leurs nourrissons sur leurs genoux. La plus +âgée, assise à l'écart, carde la laine brute, en la déchirant sur une +large étrille de fer. De maigres petites filles, plus pâles encore que +leurs mères, juchées sur de hautes encoignures, filent avec une petite +quenouille enjolivée de plumes d'autruches et laissent, du bout de leurs +doigts jaunes, pendre jusqu'à terre le long fil qui se tord et se +pelotonne autour du fuseau; d'autres le dévident. Il y a là de tout +petits enfants couchés dans les coins, nus, avec un lambeau de laine +sur la figure, afin de les préserver des mouches. Mais, excepté ceux-ci +que leur âge excuse de dormir, tout le monde travaille; seulement on +parle peu; on voit la sueur qui perle sur ces fronts arides, et plus la +chaleur est forte, plus les visages deviennent pâles. + +Chaque ménage a dans la cour un coin particulier, où l'on fait le repas +contre le mur noir de fumée; puis, à côté, la place où l'on mange. On y +voit l'outre vide, l'outre gonflée, l'autre à moitié vide contenant du +lait qu'on laisse aigrir et que de temps en temps l'on vient battre; par +terre, des plats de bois, des gamelles, quelques poteries grossières, +des lambeaux de tellis, des restes de djerbi, des tessons, des os +rongés, des pelures de légumes, plus les débris accumulés des repas. +Là-dessus, répands des millions de mouches; mais en si grand nombre que +le sol en est noir, et pour ainsi dire mouvant à l'oeil; fais-y +descendre un large carré de soleil blanc qui excite et met en rumeur cet +innombrable essaim; place en sentinelle au-dessus de la porte un chien +jaune à queue de renard, à museau pointu, à oreilles droites, qui aboie +contre les passants, prêt à sauter sur la tête de ceux qui s'arrêtent; +imagine enfin l'indescriptible résultat de ce soleil échauffant tant +d'immondices, une chaleur atmosphérique à peu près constante en ce +moment de 40 ou 42°, et peut-être connaîtras-tu, moins les odeurs dont +je te fais grâce, les étranges domiciles où le lieutenant N... et moi +nous allons visiter nos amis. + +La journée s'écoule ainsi dans le plus grand silence; le mari absent, +les femmes au travail, les plus petits sommeillant, le chien veillant. +Pas de chants, pas de bruit; on entend distinctement le bourdonnement +des mouches qui continue, quand cesse le cliquetis des métiers. + +Quelquefois, un épervier apparaît dans le carré de ciel bleu compris +entre les murs gris de la cour. Tout à coup, son ombre, qui flotte un +moment sur le pavé, fait lever la tête au chien de garde, et lui arrache +un rauque aboiement. L'oiseau se laisse tomber, comme s'il était mort, +prend un débris, donne un coup d'aile et remonte; il s'élève en formant +de grands cercles; arrivé très haut, il se fixe. On le distingue encore, +comme un point jaune taché de points obscurs, immobile, les ailes +étendues, cloué pour ainsi dire comme un oiseau d'or sur du bleu. + +Le soir venu, les fourneaux s'allument; les outres sont pleines, on +prépare le repas; le mari rentre pour manger, et la famille se trouve un +moment réunie sous ce beau ciel de nuit, presque aussi lumineux que +certains jours d'Europe. + +--Hier, après le dîner, précisément à l'heure du sien, nous sommes +entrés chez le chasseur d'autruches. Le soleil venait de se coucher; de +petites fumées roussâtres, d'odeur fétide, commençaient à se répandre +au-dessus des terrasses. C'était la seule odeur de repas qui s'exhalât +de toutes ces maisons où l'on soupait. Les rues devenaient désertes; on +n'y rencontrait plus que ce petit nombre d'individus de condition plus +pauvre encore, qui ne soupent jamais, même en temps de Rhamadan. + +Le vieux borgne était en gaieté, et nous restâmes avec lui plus de deux +heures à causer chasse. Le lieutenant N..., dont c'est aussi la passion, +a quelque faiblesse pour ce vieux coureur de routes. Il va sans dire +qu'il ne s'agit point de la chasse à courre avec les _slougui_; notre +homme n'a jamais pratiqué que la chasse à pied, autrement dit l'affût. +Il appartient à cette classe, nombreuse ici, des piétons du désert. En +fait de monture, il est douteux qu'il en connaisse d'autre que le +dromadaire; il ne porte point aux jambes la marque des cavaliers; +d'ailleurs, quand il parle de son équipage de chasse, et dans la +pantomime intraduisible dont il accompagne ses récits, il n'est jamais +question que de ceci et de cela, comme il dit, en montrant sa jambe +valide et son bon oeil. + +En homme qui vient du pays des autruches, il affecte pour celui-ci un +mépris légitime. Les autruches, en effet, y sont rares, et ne font qu'y +apparaître au moment des fortes chaleurs, quand, l'eau venant à manquer +dans tout le Sud, la soif les oblige à se disperser pour trouver des +sources. Il en vient alors jusqu'à Rass-el-Aïoun, non pas se fixer, mais +y faire des pointes la nuit. Vers la même époque, on en rencontre un +peu partout dans les environs; à l'est, aux fontaines d'_El-Assafia_; à +l'ouest, et sur la route du Djebel-Amour, vers les taillis sablonneux de +_Recheg_; mais c'est par hasard, irrégulièrement; il faut les guetter et +revenir souvent pour une occasion toujours douteuse. En revanche, la +gazelle abonde sur toute la ligne des K'sours, partout où il y a un peu +d'herbe, surtout des romarins. Tu connais le goût des gazelles pour +certaines plantes odorantes de ce climat, et le genre de produit qu'on +recueille sur les terrains qu'elles fréquentent. Ces petites boulettes +brunes, et parfumées plus ou moins, suivant la qualité des plantes dont +elles se nourrissent, sont fort appréciées des Arabes; on les mêle au +tabac, on les brûle en guise de pastilles; l'odeur en est âcre, mais +rappelle le musc. Il suffit de passer le soir devant le café de notre +ami _Djeridi_, pour apprendre qu'El-Aghouat est au centre d'un pays de +gazelles. C'est sur ce gibier, assez mesquin en comparaison de l'autre, +que notre chasseur est obligé de se rabattre depuis son séjour ici, +séjour qu'il a l'air de considérer comme un exil ou comme un +emprisonnement. + +Mais, comme un vieux soldat qui, dans un temps d'escarmouches, se +consolerait en racontant les grandes guerres qu'il a faites jadis, notre +ami se rajeunissait en nous parlant des autruches, et quand il disait +_delim_ (l'autruche mâle), on comprenait, à son accent, qu'il estimait, +alors seulement, citer une aventure digne de lui. + +Pour peu que l'imagination s'en mêle, il est aisé, je te le jure, de +faire un merveilleux voyage en compagnie d'un pareil conteur. Quant à +moi, j'entrevoyais, en l'écoutant, des moeurs, des tableaux, tout un +pays encore nouveau, tout ce monde merveilleux et lointain que jamais je +ne connaîtrai. Des régions plus mornes encore que celles-ci; de longues +marches sans eau, sans routes, sans bois, sans abri; puis les dunes +chaudes, les _areq_, où l'oiseau dépose ses oeufs; çà et là des traces +aussi larges que celles du lion et bizarres; puis l'embuscade pendant le +jour avec le soleil, pendant la nuit avec ses longues veilles; et +toujours le même silence; quelquefois, plusieurs journées de suite +passées dans le sable enflammé à attendre une nuit propice; ce point +imperceptible d'un petit homme blotti dans le grand espace et guettant: +par-dessus tout, enfin, cette lutte héroïque entre une passion de +sauvage et le désert tout entier qui conspire à le décourager. + +Le vieux borgne mettait lui-même ces grandes scènes en action, à sa +manière, et quoique ce fût d'une façon grotesque, en vérité l'on voyait +tout. Le long djerid qui lui sert de canne lui tenait lieu de fusil. Il +partait, de sa bonne jambe, tombant sur la mauvaise, et se relevant de +l'une sur l'autre à chaque pas, comme par un élan. On oublie qu'il +boite, tant il y a d'énergie dans son allure et d'élasticité dans ce +pied invalide; on dirait d'un ressort fait pour accélérer sa marche et +dont chaque impulsion le porte irrésistiblement en avant. Surtout, on +admet qu'il puisse aller loin, car cette singulière infirmité a l'air de +le rendre infatigable. Il avait son haïk tordu derrière l'oreille, et, +de son oeil unique qui le force à se retourner plus fréquemment d'un +côté que de l'autre, de ses narines ouvertes, de ses oreilles tendues au +vent, il semblait interroger les bruits, les odeurs, les traces. Tout à +coup il se laissa tomber à plat ventre, son arme collée au corps, et +pendant un moment il ne bougea plus. + +N'oublie pas le lieu de la scène: c'était à deux pas du cercle des +femmes et dans le coin de la cour où la famille avait pris son repas. Le +feu, alimenté avec des fientes de chameaux, faute de bois, ne jetait +plus que de maigres lueurs. Les femmes rangées autour, et je ne sais par +quelle habitude, car malgré la nuit on étouffait, le regardaient +tristement s'éteindre avec des yeux fixes qu'on devinait sans trop les +voir. A peine apercevait-on, un peu au delà, les enfants couchés près du +mur et dormant. Le plus profond silence régnait dans la cour, et ni le +lieutenant, ni moi, n'avions envie de l'interrompre. + +Après un moment d'immobilité complète, le vieux chasseur se souleva sur +un coude, et se mit à ramper, le menton à fleur de terre, allongé comme +un reptile; insensiblement, le bâton passa dans sa main gauche; on le +vit ajuster longtemps, prudemment, avec la certitude d'un homme qui +entend ne pas manquer un coup si rare; enfin, il fit feu, en imitant +l'explosion par un: boum! poussé d'un voix de tonnerre. En un éclair il +fut debout et se mit à bondir. Là, je le crus fou, tant il mettait +d'action dans son rôle. Il imitait à la fois la bête blessée qui fuit et +le chasseur qui court après elle; de son burnouss, qu'il agitait à deux +mains, il représentait l'immense envergure de l'oiseau et le mouvement +des ailes battant pesamment la terre; enfin, jetant un petit cri +d'angoisse, de joie, de possession, il prit un dernier élan et sembla +donner tête baissée contre la bête; puis, se retournant vers nous, il +partit d'un grand éclat de rire. + +On voyait luire ses petits yeux devenus couleur de braise, et, dans ses +mâchoires ouvertes tout à coup par ce large accès de gaieté, je vis +luire des dents pareilles à des crocs de carnassiers. + +--Que dites-vous de cet animal-là? me demanda le lieutenant. + +--Je dis que tout borgne et tout boiteux qu'il est, ce doit être un rude +chasseur. + +--Ah bah! on ne sait pas, me dit le lieutenant; le plus clair de son +affaire, c'est qu'il a du plomb dans le corps. + +Il y avait là, dans la cour, un peu à l'écart, un homme à burnouss qui +venait d'entrer pendant la scène et se tenait assis sans souffler mot. +Ce ne fut qu'au moment de sortir que nous le reconnûmes. + +--Ah! c'est toi, _Tahar_; bonsoir, lui dit le lieutenant. Qui est-ce qui +garde les eaux? + +Le vieillard se leva, répondit que c'était un tel, nous dit bonsoir, et +se rassit. + +Quant au chasseur, il nous accompagna jusque dans la rue, en appelant +sur nous toutes les bénédictions du ciel. + +--Est-ce que le gardien des eaux est de la famille? demandai-je quand +nous fûmes seuls. + +--C'est le frère du borgne, me répondit le lieutenant. On ne s'en +douterait guère, n'est-ce pas? Encore un émigré rentré; mais celui-là, +c'est un brave homme. + +--Vous le connaissez? + +--La première fois que nous nous sommes rencontrés, c'était le 4 +décembre, à la nuit, là-bas, dans ce petit enclos, près de +_Bab-el-Chettet_, où je vous ai dit qu'on avait fait un accroc à ma +capote. La bataille était finie dans la ville; on ne tirait plus que +dans les palmiers. Ils étaient là embusqués derrière un mur, lui, Tahar, +son fils, et un autre vieux. Ils firent feu ensemble et se sauvèrent. Je +dis à mon sergent: Tire au jeune. Le jeune homme roula comme un lièvre, +puis se releva et se mit à courir. La nuit venait; on sonnait le +ralliement; il était inutile de le poursuivre. Le troisième étant blessé +à mort, nous n'eûmes que Tahar. Il ne voulait pas se rendre; à la fin, +je lui fis entendre raison, et il se laissa emmener. Mais le lendemain, +il avait filé, et je me dis qu'il avait bien fait. + +Deux mois après, on le trouva rôdant dans les environs; il était en +loques et n'avait plus de chaussures; le pauvre vieux cherchait son +fils. On lui fit grâce; et son frère étant déjà rentré, il alla demeurer +chez lui. + +Depuis, je lui ai fait avoir son emploi. On lui a dit de se tenir +tranquille; que son fils était enterré avec les autres; et qu'il n'y +avait pas moyen de le lui rendre;--à moins qu'il ne se soit traîné, +ajouta le lieutenant; car on en a trouvé plus d'un sur la colline, +là-bas; et je sais qu'il y a quatorze corps dans le rocher aux chiens, +que personne n'a ramassés. + +Au moment où nous nous séparions, quelqu'un passa près de nous et nous +dit bonsoir d'une voix charmante. C'était Aouïmer, le joueur de flûte, +qui descendait nonchalamment la place, se dirigeant vers les cafés. Il +était tout en blanc, sans burnouss, et portait son haïk relevé à +l'égyptienne; à son air comme à sa voix, on eût dit une femme. Il allait +achever sa nuit chez _Djeridi_. + +--_Ya Aouïmer_, as-tu ta flûte? lui cria le lieutenant. + +--Oui, sidi, répondit de loin Aouïmer. + +--Alors, suivons-le, dis-je, et si nous ne tenons pas plus l'un que +l'autre à rentrer chez nous, restons chez Djeridi le plus tard +possible. + +Aouïmer est un type peu commun. De tous les jeunes beaux de la ville, +c'est le plus à la mode et le plus avenant. Il a de la grâce et du feu; +chose plus rare, il a de la nonchalance et de la gaieté; une grande +bouche, un beau teint, peu de barbe, des yeux faits pour sourire; avec +cela, l'air d'être toujours en bonne fortune. On le dit fidèle, ardent, +brave, excellent soldat et très brillant cavalier. Mais sa vraie place +est au café maure, où nous le voyons chaque soir, négligé de tenue, pâli +par son jeûne, jouant avec des langueurs étranges de sa flûte de roseau, +ou dansant, en se faisant accompagner de la voix, la danse molle des +almées du Sud. A cheval, il perd son charme de musicien et de danseur, +et ressemble trop à tout le monde. Je ne sais à quel point la poudre +peut l'enivrer, mais il est positif que le son de sa flûte a sur lui des +effets puissants. Sa propre musique est celle qu'il préfère; il aime à +s'en griser. + +On prenait beaucoup de café dans la rue voisine; et, malgré l'heure +avancée, il y avait foule à la porte de Djeridi; c'est-à-dire qu'on y +voyait sur deux bancs de pierre et moitié du côté du café, moitié du +côté de l'échoppe à tabac--Djeridi fait ce double commerce--une douzaine +de figures toutes en blanc, toutes une tasse à côté d'elles, +quelques-unes fumant la cigarette, toutes exhalant une odeur de _sbed_, +de musc ou de benjoin, et leurs pieds nus se touchant d'un bord à +l'autre de la rue, tant la rue est étroite. Je t'ai dit que le café de +Djeridi est le cercle le mieux fréquenté d'El-Aghouat, ou, si tu veux, +celui des jeunes, des parfumés et des fringants. On y fume un peu plus +qu'ailleurs; on s'y amuse un peu plus tard. + +L'échoppe à tabac était fermée; le café lui-même n'était guère éclairé +que par le reflet rouge du fourneau: il était près de minuit. Un vent +très doux faisait bruire, au bout de la rue, deux ou trois palmiers dont +on voyait vaguement les éventails noirs se mouvoir sur le ciel violet +constellé de diamants. La voie lactée passait au-dessus de nos têtes +dans la longueur de la rue; il en descendait comme une sorte de +demi-clair de lune. + +Aouïmer joua de sa flûte, d'abord assez froidement, puis avec plus +d'âme, et bientôt avec une passion sans égale. Je voyais seulement le +balancement de son corps et de ses bras, et les mouvements étrangement +amoureux de sa tête; pendant une heure qu'il joua sans s'interrompre, +tantôt plus fort, tantôt avec des sons si faibles qu'on eût cru que son +souffle expirait, on n'entendit pas un bruit, pas une parole; à peine +s'apercevait-on que Djeridi allait et venait prenant les tasses ou les +rapportant pleines; il avait ôté ses sandales et marchait comme marchent +les Arabes quand ils craignent de faire du bruit; de temps en temps +seulement, la voix languissante d'un chanteur, inspiré par de si doux +airs, se mêlait en sourdine aux tendres roucoulements du roseau. + +L'heure était en effet si belle, la nuit si tranquille, un si calmant +éclat descendait des étoiles, il y avait tant de bien-être à se sentir +vivre et penser dans un tel accord de sensations et de rêves, que je ne +me rappelle pas avoir été plus satisfait de ma vie, et que je trouvais, +moi aussi, la musique d'Aouïmer admirable. + +Le lieutenant fumait gravement sa cigarette, la tête appuyée au mur; je +voyais son grand front nu et poli, sa rude figure et ses yeux fermés +comme s'il réfléchissait. + +Je me penchai vers lui et je lui dis: + +--A quoi pensez-vous? + +--A rien, me répondit-il. + +--Et que dites-vous de cette nuit? + +--Je dis qu'on s'y habitue. Mon cher ami, reprit-il, si toutes les nuits +où il a fait chaud, où j'ai veillé dehors, où je me suis trouvé à peu +près bien, j'avais pensé à quelque chose, je serais devenu un trop grand +philosophe pour un soldat. + +Puis il interrompit Aouïmer pour lui dire: + +--Mon petit Aouïmer, si tu dansais un peu? + +Aouïmer passa sa flûte à son voisin, se voila la moitié du visage, +depuis le menton jusqu'au nez, dénoua son écharpe de mousseline et la +fit descendre sur ses pieds comme une robe; puis, prenant de chaque main +un des bouts de son foulard, il se mit à danser. + +La danse d'Aouïmer est exactement celle des femmes, avec certaines +parodies dont les indulgents spectateurs parurent se divertir beaucoup. + +Peu à peu cependant la pantomime se ralentit et les chants s'épuisèrent; +quelques-uns de nos amis s'en allèrent, d'autres s'étendirent sur les +bancs; Djeridi ronflait depuis longtemps en travers de la rue, touchant +à la fois de la tête et des pieds le seuil de ses deux boutiques. La +nuit devenait plus fraîche; on sentait courir dans l'air quelque chose +de pareil à des frissons. Je regardai l'heure à ma montre, il était +trois heures et demie. + +--Allons dormir, me dit le lieutenant. + +--Où ça? demandai-je. + +--Sur la place, si vous voulez. + +Et prenant dans la boutique de Djeridi une natte pour chacun de nous, +nous allâmes achever notre nuit sur la place d'armes. + + + + +Juin 1853. + + +Le temps est magnifique. La chaleur s'accroît rapidement, mais elle ne +fait encore que m'exciter au lieu de m'abattre. Depuis huit jours, aucun +nuage n'a paru sur tout l'horizon. Le ciel est de ce bleu ardent et +stérile qui fait penser aux longues sécheresses. Le vent, fixé à l'est +et presque aussi chaud que l'air, souffle par intermittences le matin et +le soir, mais toujours très faible, et comme pour entretenir seulement +dans les palmes un doux balancement pareil à celui du _panka_ indien. +Depuis longtemps, tout le monde a pris les vestes légères, les coiffures +à larges bords; on ne vit plus qu'à l'ombre. Je ne puis cependant me +résoudre à faire la sieste; ce serait perdre un des plus beaux moments +de la journée, et pour un médiocre plaisir, car ma chambre est +décidément, de tous les lieux que je fréquente ici, le moins agréable à +occuper, et cela, pour toutes sortes de raisons que je t'expliquerai un +soir où je n'aurai rien de mieux à faire que de me plaindre. Bref, et +quoi qu'on fasse autour de moi pour me conseiller les douceurs du repos +à l'ombre, je m'y refuse, et n'en continue pas moins de vivre, avec les +lézards, dans les sables, sur les hauteurs, ou de courir la ville en +plein midi. + +Les Sahariens adorent leur pays, et, pour ma part, je serais bien près +de justifier un sentiment si passionné, surtout quand s'y mêle +l'attachement au sol natal. Les étrangers, ceux du Nord, en font au +contraire un pays redoutable, où l'on meurt de nostalgie, quand ce n'est +pas de chaleur ou de soif. Quelques-uns s'étonnent de m'y voir, et, +presque unanimement, on me détournait de m'y arrêter plus de quelques +jours, sous peine d'y perdre mon temps, ma peine, ma santé et, ce qui +est pis, tout mon bon sens. Au demeurant ce pays, très simple et très +beau, est peu propre à charmer, je l'avoue, mais, si je ne me trompe, il +est aussi capable d'émouvoir fortement que n'importe quelle contrée du +monde. C'est une terre sans grâce, sans douceurs, mais sévère, ce qui +n'est pas un tort, et dont la première influence est de rendre sérieux, +effet que beaucoup de gens confondent avec l'ennui. Un grand pays de +collines expirant dans un pays plus grand encore et plat, baigné d'une +éternelle lumière; assez vide, assez désolé pour donner l'idée de cette +chose surprenante qu'on appelle le désert; avec un ciel toujours à peu +près semblable, du silence, et, de tous côtés, des horizons tranquilles. +Au centre, une sorte de ville perdue, environnée de solitude; puis un +peu de verdure, des îlots sablonneux, enfin quelques récifs de calcaires +blanchâtres ou de schistes noirs, au bord d'une étendue qui ressemble à +la mer;--dans tout cela, peu de variété, peu d'accidents, peu de +nouveautés, sinon le soleil qui se lève sur le désert et va se coucher +derrière les collines, toujours calme, dévorant sans rayons; ou bien des +bancs de sable qui ont changé de place et de forme aux derniers vents du +sud. De courtes aurores, des midis plus longs, plus pesants qu'ailleurs, +presque pas de crépuscule; quelquefois, une expansion soudaine de +lumière et de chaleur, des vents brûlants qui donnent momentanément au +paysage une physionomie menaçante et qui peuvent produire alors des +sensations accablantes; mais, plus ordinairement, une immobilité +radieuse, la fixité un peu morne du beau temps, enfin une sorte +d'impassibilité qui, du ciel, semble être descendue dans les choses, et +des choses, avoir passé dans les visages. + +La première impression qui résulte de ce tableau aident et inanimé, +composé de soleil, d'étendue et de solitude, est poignante et ne saurait +être comparée à aucune autre. Peu à peu cependant, l'oeil s'accoutume +à la grandeur des lignes, au vide de l'espace, au dénûment de la terre, +et si l'on s'étonne encore de quelque chose, c'est de demeurer sensible +à des effets aussi peu changeants, et d'être aussi vivement remué par +les spectacles, en réalité les plus simples. + +Jusqu'à présent, je n'ai rien vu d'exagéré ni de violent qui réponde à +l'idée extraordinaire qu'on se fait communément de ce pays. Il n'y a +qu'un degré de plus dans la lumière; et le ciel, pour être plus limpide +et plus profond qu'à Alger, ne m'a pas causé le moindre étonnement. +C'est un ciel de pays sec et chaud, tout différent--j'insiste avec +intention sur cette remarque,--de celui de l'Égypte, sol arrosé, inondé +et chauffé tout à la fois, qui possède un grand fleuve, de vastes +lagunes, où les nuits sont toujours humides, où la terre est en +continuelle transpiration. Celui-ci est clair, aride, invariable; le +contact des terrains fauves ou blancs, des montagnes roses, le maintien +d'un bleu franc dans sa plus grande étendue; et quand il se dore à +l'opposé du soleil couchant, la base est violette et à peine plombée. Je +n'ai pas vu non plus de beaux mirages. Excepte pendant le sirocco, +l'horizon se montre toujours distinct et se détache du ciel; il y a +seulement une dernière rayure d'un bleu tendre qui, le matin, s'accuse +vigoureusement, mais qui, dans le milieu du jour, se confond un peu avec +le ciel, et qui semble trembler dans la fluidité de l'air. Vers le plein +sud, dans la direction du M'zab et à une grande distance, on aperçoit +une ligne inégale formée par des bois de tamarins. Un faible mirage, qui +tous les jours se produit dans cette partie du désert, fait paraître ces +bois plus près et plus grands; encore l'illusion est-elle peu frappante, +et faut-il être averti pour s'en rendre compte. + +C'est sur les hauteurs, le plus souvent au pied de la tour de l'Est, en +face de cet énorme horizon libre de toutes parts, sans obstacles pour la +vue, dominant tout, de l'est à l'ouest, du sud au nord; montagnes, +ville, oasis et désert, que je passe mes meilleures heures, celles qui +seront un jour pour moi les plus regrettables. J'y suis le matin, j'y +suis à midi, j'y retourne le soir; j'y suis seul et n'y vois personne, +hormis de rares visiteurs qui s'approchent, attirés par le signal blanc +de mon ombrelle, et sans doute étonnés du goût que j'ai pour ces lieux +élevés. C'est une sorte de plate-forme entourée de murs à hauteur +d'appui, où l'on parvient, du côté de la ville, par une pente assez +roide, encombrée de rochers, mais sans issue du côté sud, et d'où l'on +tomberait presque à pic dans les jardins. A l'heure où j'arrive, un peu +après le lever du soleil, j'y trouve une sentinelle indigène encore +endormie et couchée contre le pied de la tour. Presque aussitôt, on +vient la relever, car ce poste n'est gardé que la nuit. A cette +heure-là, le pays tout entier est rose, d'un rose vif, avec des fonds +fleur de pêcher; la ville est criblée de points d'ombre, et quelques +petits marabouts blancs, répandus sur la lisière des palmiers, brillent +assez gaiement dans cette morne campagne qui semble, pendant un court +moment de fraîcheur, sourire au soleil levant. Il y a dans l'air de +vagues bruits et je ne sais quoi de presque chantant qui fait comprendre +que tous les pays du monde ont le réveil joyeux. + +Alors, et presque à la même minute, tous les jours, on entend arriver du +Sud d'innombrables chuchotements d'oiseaux. Ce sont les _gangas_ qui +viennent du désert et vont boire aux sources. Ils passent au-dessus de +la ville, divisés par bandes, et, pour ainsi dire, par petits +bataillons. Ils ont le vol rapide; on distingue le battement précipité +de leurs ailes aiguës, et leur cri bizarre et tumultueux se ralentit ou +s'accélère avec leur vol. J'éprouve une émotion véritable à reconnaître +de loin leur avant-garde; je compte les légions qui se succèdent; il y +en a presque toujours le même nombre; ils filent toujours dans le même +sens, du sud au nord, et m'arrivent par la diagonale de la ville. Leur +plume, colorée par le soleil, couvre un moment le ciel bleu de +paillettes lumineuses; je les suis de l'oeil du côté de Rass-el-Aïoun; +je les perds de vue quand ils ont atteint la moitié de l'oasis, mais je +continue souvent de les entendre, jusqu'au moment où la dernière bande +est descendue à l'abreuvoir. Il est alors six heures et demie. Une heure +après, les mêmes cris se réveillent tout à coup dans le nord; les mêmes +bandes repassent une à une sur ma tête, dans le même ordre, en nombre +égal, et, l'une après l'autre, regagnent leurs plaines désertes; cette +fois seulement, au lieu de cesser brusquement, le bruit s'affaiblit, +diminue, et par degrés s'évanouit dans le silence.--On peut dire que la +matinée est finie; et la seule heure à peu près riante de la journée +s'est écoulée entre l'aller et le retour des _gangas_. Le paysage, de +rose qu'il était, est déjà devenu fauve; la ville a beaucoup moins de +petites ombres; elle devient grise à mesure que le soleil s'élève; à +mesure qu'il s'éclaire davantage, le désert paraît s'assombrir; les +collines seules restent rougeâtres. S'il y avait du vent, il tombe; des +exhalaisons chaudes commencent à se répandre dans l'air, comme si elles +montaient des sables. Deux heures après, on entend sonner la retraite; +tout mouvement cesse à la fois, et au dernier son du clairon, c'est le +midi qui commence. + +A cette heure-là, je n'ai plus à craindre aucune visite, car personne +autre que moi n'aurait l'idée de s'aventurer là-haut. Le soleil monte, +abrégeant l'ombre de la tour, et finit par être directement sur ma tête. +Je n'ai plus que l'abri étroit de mon parasol, et je m'y rassemble; mes +pieds posent dans le sable ou sur des grès étincelants; mon carton se +tord à côté de moi sous le soleil; ma boîte à couleurs craque, comme du +bois qui brûle. On n'entend plus rien. Il y a là quatre heures d'un +calme et d'une stupeur incroyables. La ville dort au-dessous de moi, +muette et comme une masse alors toute violette, avec ses terrasses +vides, où le soleil éclaire une multitude de claies pleines de petits +abricots roses, exposés là pour sécher;--çà et là, quelques trous noirs +marquent des fenêtres, des portes intérieures, et de minces lignes d'un +violet foncé indiquent qu'il n'y a plus qu'une ou deux raies d'ombre +dans toutes les rues de la ville. Un filet de lumière plus vive, qui +borde le contour des terrasses, aide à distinguer les unes des autres +toutes ces constructions de boue, amoncelées plutôt que bâties sur leurs +trois collines. + +De chaque côté de la ville s'étend l'oasis, aussi muette et comme +endormie de même sous la pesanteur du jour. Elle paraît toute petite, et +se presse contre les deux flancs de la ville, avec l'air de vouloir la +défendre au besoin, plutôt que l'égayer. Je l'embrasse en entier: elle +ressemble à deux carrés de feuilles enveloppés d'un long mur, comme un +parc, et dessinés crûment sur la plaine stérile. Bien que divisée par +compartiments en une multitude de petits vergers, tous également clos de +murs, vue de cette hauteur, elle apparaît comme une nappe verte; on ne +distingue aucun arbre, on remarque seulement comme un double étage de +forêts: le premier, de massifs à têtes rondes; le second, de bouquets de +palmes. De loin en loin, quelques maigres carrés d'orge, dont il ne +reste plus aujourd'hui que le chaume, forment, parmi les feuillages, des +parties rasées d'un jaune ardent; ailleurs, et dans de rares clairières, +on voit poindre une terre sèche, poudreuse et couleur de cendre. Enfin, +du côté sud, quelques bourrelets de sable, amassés par le vent, ont +passé par-dessus le mur d'enceinte; c'est le désert qui essaye d'envahir +les jardins. Les arbres ne remuent pas; on devine, dans l'épaisseur de +la forêt, certaines trouées sombres où l'on peut supposer qu'il y a des +oiseaux cachés, et qui dorment en attendant leur second réveil du soir. + +C'est aussi l'heure, je l'avais remarqué dès le jour de mon arrivée, où +le désert se transforme en une plaine obscure. Le soleil, suspendu à son +centre, l'inscrit dans un cercle de lumière dont les rayons égaux le +frappent en plein, dans tous les sens et partout à la fois. Ce n'est +plus ni de la clarté, ni de l'ombre; la perspective indiquée par les +couleurs fuyantes cesse à peu près de mesurer les distances, tout se +couvre d'un ton brun, prolongé sans rayure, sans mélange; ce sont quinze +ou vingt lieues d'un pays uniforme et plat comme un plancher. Il semble +que le plus petit objet saillant y devrait apparaître, pourtant on n'y +découvre rien; même, on ne saurait plus dire où il y a du sable, de la +terre ou des parties pierreuses, et l'immobilité de cette mer solide +devient alors plus frappante que jamais. On se demande, en le voyant +commencer à ses pieds, puis s'étendre, s'enfoncer vers le sud, vers +l'est, vers l'ouest, sans route tracée, sans inflexion, quel peut être +ce pays silencieux, revêtu d'un ton douteux qui semble la couleur du +vide; d'où personne ne vient, où personne ne s'en va, et qui se termine +par une raie si droite et si nette sur le ciel;--l'ignorât-on, on sent +qu'il ne finit pas là et que ce n'est, pour ainsi dire, que l'entrée de +la haute mer. + +Alors, ajoute à toutes ces rêveries le prestige des noms qu'on a vus sur +la carte, des lieux qu'on sait être là-bas, dans telle ou telle +direction, à cinq, à dix, à vingt, à cinquante journées de marche, les +uns connus, les autres seulement indiqués, puis d'autres de plus en plus +obscurs:--d'abord, droit au plein sud, les _Beni-Mzab_, avec leur +confédération de sept villes, dont trois sont, dit-on, aussi grandes +qu'Alger, qui comptent leurs palmiers par cent mille et nous apportent +leurs dattes, les meilleures du monde; puis les _Chambaa_, colporteurs +et marchands, voisins du _Touat_;--puis le _Touat_, immense archipel +saharien, fertile, arrosé, populeux, qui confine aux _Touareks_; puis +les _Touareks_, qui remplissent vaguement ce grand pays de dimension +inconnue dont on a fixé seulement les extrémités, _Tembektou_ et +_Ghadmes_, _Timimoun_ et le _Haoussa_; puis, le pays nègre dont on +n'entrevoit que le bord; deux ou trois noms de villes, avec une capitale +comme pour un royaume; des lacs, des forêts, grande mer à gauche, +peut-être de grands fleuves, des intempéries extraordinaires sous +l'équateur, des produits bizarres, des animaux monstrueux, des moutons à +poils, des éléphants; et puis quoi? plus rien de distinct, des distances +qu'on ignore, une incertitude, une énigme. J'ai devant moi le +commencement de cette énigme, et le spectacle est étrange sous ce clair +soleil de midi. C'est ici que je voudrais voir le sphinx égyptien. + +On a beau regarder tout autour de soi, près ou loin, on ne distingue +rien qui bouge. Quelquefois, par hasard, un petit convoi de chameaux +chargés apparaît, comme une file de points noirâtres, montant avec +lenteur les pentes sablonneuses; on l'aperçoit seulement quand il aborde +aux pieds des collines. Ce sont des voyageurs; qui sont-ils? d'où +viennent-ils? Ils ont traversé, sans qu'on les ait vus, tout l'horizon +que j'ai sous les yeux.--Ou bien, c'est une trombe de sable qui tout à +coup se détache du sol comme une mince fumée, s'élève en spirale, +parcourt un certain espace inclinée sous le vent, puis s'évapore au bout +de quelques secondes. + +La journée est lente à s'écouler; elle finit, comme elle a commencé, par +des demi-rougeurs, un ciel ambré, des fonds qui se colorent, de longues +flammes obliques qui vont empourprer à leur tour les montagnes, les +sables, les rochers de l'est; l'ombre s'empare du côté du pays que la +chaleur a fatigué pendant l'autre moitié du jour; tout semble un peu +soulagé. Les moineaux et les tourterelles se mettent à chanter dans les +palmiers; il se fait comme un mouvement de résurrection dans la ville; +on voit des gens qui se montrent sur les terrasses et viennent secouer +les claies; on entend des voix d'animaux sur les places, des chevaux +qu'on mène boire et qui hennissent, des chameaux qui beuglent; le désert +ressemble à une plaque d'or; le soleil descend sur des montagnes +violettes, et la nuit s'apprête à venir. + +Quand je rentre, après une journée passée ainsi, j'éprouve comme une +certaine ivresse causée, je crois, par la quantité de lumière que j'ai +absorbée pendant cette immersion solaire de plus de douze heures, et je +suis dans un état d'esprit que je voudrais te bien expliquer. + +C'est une sorte de clarté intérieure qui demeure, après le soir venu, et +se réfracte encore pendant mon sommeil. Je ne cesse pas de rêver de +lumière; je ferme les yeux et je vois des flammes, des orbes rayonnants, +ou bien de vagues réverbérations qui grandissent, pareilles aux +approches de l'aube; je n'ai, pour ainsi dire, pas de nuit. Cette +perception du jour, même en l'absence du soleil, ce repos transparent +traversé de lueurs comme les nuits d'été le sont de météores, ce +cauchemar singulier qui ne m'accorde aucun moment d'obscurité, tout cela +ressemble beaucoup à la fièvre. Pourtant je ne ressens aucune fatigue; +je devais m'y attendre, et je ne m'en plains pas. + + + + +La nuit, fin de juin 1853. + + +Cher ami, j'ai eu peur aujourd'hui, car, pendant une heure, je me suis +cru aveugle. Est-ce la suite des derniers jours du soleil? Faut-il m'en +prendre au vent du désert qui souffle depuis trois fois vingt-quatre +heures sans relâche et qui met du feu dans le sang? Est-ce fatigue de +l'oeil, fatigue de tête? De tout un peu, je crois. + +J'étais sur une terrasse au-dessus de l'oasis, en vue du désert, au +plein sud, peignant malgré le vent, malgré le sable, malgré les dalles +qui me brûlaient les pieds, les murs qui me brûlaient le dos, ma boîte à +couleurs qui ne tenait pas sur mes genoux, peignant, comme tu te +l'imagines, avec des couleurs à l'état de mortier, tant elles étaient +mêlées de sable. + +J'ai commencé par voir tout bleu, puis j'ai vu trouble; au bout de cinq +minutes, je ne voyais plus du tout.--Le désert était extraordinaire; à +chaque instant une nouvelle trombe de poussière passait sur l'oasis et +venait s'abattre sur la ville; toute la forêt de palmiers s'aplatissait +alors comme un champ de blé. + +J'attendis un quart d'heure, toujours assis, les yeux fermés pour +essayer l'effet d'un peu de repos; et ne faisant plus qu'entendre le +bruit sinistre du vent dans cette masse de feuilles et de palmes. Ce +temps passé, j'ouvris les yeux; j'étais décidément presque aveugle; à +peine me resta-t-il assez de vue pour fermer ma boîte, descendre, en me +cramponnant, l'escalier en ruines et rentrer chez moi pour ainsi dire, à +tâtons. + +En reconnaissant mon pas dans la cour, mon cheval se mit à hennir. Mon +domestique français, couché dans l'écurie, malade depuis trois jours et +accablé par ce temps funeste, me cria: Est-ce vous, Monsieur?--Oui, +c'est moi, lui dis-je, ne bougez pas.--Quant à Ahmet, il est absent par +congé jusqu'à demain. + +En cet état d'abandon, ma maison me parut lugubre. J'entendis, en +entrant dans ma chambre, l'insupportable bourdonnement des mouches et le +bruit de souris qui s'enfuyaient autour de moi. Il y faisait une chaleur +asphyxiante; je pris mon couteau, et je fendis toutes mes vitres de +toile; puis, je n'eus que la force de me jeter sur ma sangle, en pensant +que c'était tant pis pour moi. J'entendis vaguement les sonneries de six +heures; ce fut à peine si je m'aperçus que le jour baissait, et je finis +par m'endormir. + +Je viens de m'éveiller, et après de longs efforts, j'ai allumé ma +bougie. J'y vois. Il me reste encore un poids énorme au cerveau, comme +si ma tête avait doublé de volume; mais la peur est passée, je puis en +rire et te l'avouer. + +Il est onze heures. J'ai bouché, tant bien que mal, mon châssis crevé, +pour arrêter le vent qui continue; j'écris sur mes genoux, à la lueur de +ma bougie qui se tourmente et fait courir des ombres folles sur les murs +blancs de ma chambre. Jamais, depuis un mois que je l'habite, je ne l'ai +trouvée si bizarre; le mur est tapissé de mouches du haut en bas; mes +pantalons de couleur claire, mes vestes de toile, mon chapeau de paille, +pendus à des piquets, en sont couverts; on les dirait soutachés de +broderies noires. Le mouvement de l'air et ma bougie allumée les +inquiètent, et je les vois se mouvoir sur place, mais heureusement sans +voler. Je m'amuse à compter les souris qui passent, allant et venant de +ma caisse à papier à mes cantines, de mes cantines à mon oreiller plein +de paille d'_alfa_. + +J'entends dans ma toiture des bruits plus inquiétants que de coutume, +car il semble que toutes les bêtes nocturnes dont elle est peuplée +soient mises en émoi par l'ouragan. Ce sont de faibles cris pareils à +ceux des souris, mais plus doux, que je reconnais pour appartenir à de +petits animaux de la famille des _sauriens_, qu'on appelle ici des +_tarentes_; d'autres soupirs encore plus plaintifs et d'une douceur +particulièrement sinistre, me font craindre, pour cette nuit, des +visiteurs moins inoffensifs. Depuis les grandes chaleurs, les serpents +ont envahi les maisons. J'ai tué l'autre jour, devant ma porte, un +reptile jaune à rayures noires, d'une espèce très douteuse; on +l'appelle ici _guern-ghzel_ (cornes de gazelles) à cause de la +ressemblance des taches avec des petites cornes recourbées; et Ahmet m'a +prévenu qu'il en avait vu un de la même espèce et plus grand +s'introduire dans la terrasse. + +Quant aux _tarentes_, je les redoute un peu moins, quoiqu'elles me +causent encore, même après un mois de connaissance, un insurmontable +dégoût. Ce sont de petits lézards plats, larges, jaunâtres, visqueux, +qu'on dirait transparents, avec une tête triangulaire, des yeux clairs, +beaucoup plus laids que les salamandres que tu connais. Toute la nuit, +elles courent la tête en bas, collées aux poutrelles de palmier du +plafond, faisant pleuvoir le sable, se poursuivant d'un soliveau sur +l'autre; j'assiste à leurs jeux, et je suis témoin de luttes qui, soit +dit en passant, ressemblent beaucoup à des amours. + +Je viens de m'interrompre, ne pouvant résister à l'envie de leur donner +la chasse. Il y en avait deux, peut-être un couple, qui s'étaient +aventurées jusqu'à moitié hauteur du mur, et qui là, la tête inclinée +vers moi, semblaient se demander ce que j'allais faire si elles +descendaient un peu plus bas. D'un coup de pique appliqué à plat, je les +ai fait tomber toutes les deux, mortes ou à peu près. Une minute après, +elles n'étaient plus là; j'aperçus seulement une souris qui fuyait, +traînant quelque chose de lourd, qu'elle avait de la peine à tirer. + +Je ne te parle pas des chauves-souris qui profitent, pour entrer chez +moi, du moindre petit moment où la tenture demeure ouverte; celles-là, +j'en suis quitte pour les mettre à la porte à grands coups de palmes. + +Je me console en pensant que plus tard tout cela me paraîtra peut-être +assez drôle. + +Quand, par hasard, je fais la revue de mon carton, et qu'au milieu d'un +fouillis de croquis informes, je vois ce petit nombre de figures à peu +près _rendues_, les seules qui me soient d'un renseignement utile, je me +désespère. Tu me demandes si je trouve ici plus de bonne volonté qu'à +Alger, et si je puis enfin mettre la main sur des modèles. Hélas! mon +ami, voici la liste des dessins que j'ai faits chez moi ou ailleurs à +peu près posément, tu les reconnaîtras: le chasseur borgne; Ya-Hia, +rentré dans ses habitudes de ville, marié et toujours soigné, parfumé, +taciturne et soumis; un petit juif, exempt des préjugés arabes; un +désoeuvré raccolé dans la rue, emmené presque de force, et qui m'a +fait entendre qu'on ne l'y reprendrait plus, n'importe à quel prix; +enfin, le fils bouffi du Bach-Amar, qui n'est pas encore parti pour le +M'zab, et qui abuse de ma générosité. Toutes complaisances d'amis, comme +tu le vois. Le reste, je l'ai fait, pour ainsi dire volé dans les rues +où ces gens-là posent alors sans le vouloir. + +Quant aux femmes, démarches, pourparlers, raisonnements, rien ne +réussit; et quand on voit que l'argent n'a pas prise sur elles, on peut +être sûr que toute autre tentative échouera. + +En désespoir de cause, je fais agir les plus vilains drôles du pays +auprès des femmes présumées les plus complaisantes. Elles acceptent +tout, jusqu'au moment où comprenant mieux ce dont il s'agit, leur pudeur +se révolte, un peu tard, si tu veux, et mal à propos; mais c'est ainsi +qu'elles l'entendent. + +L'autre jour j'ai été éconduit, de manière à ne pas insister, d'une +maison de la basse ville où, pour mon coup d'essai, je m'étais aventuré +en personne. Par hasard la femme était jolie, ou belle si tu veux; car +le beau est plus contestable, et peut, aux yeux de certaines gens, +paraître laid, ce qui est précisément le cas de la femme dont je parle. + +Elle appartient à un M'zabite, mercier dans la rue des Marchands. Il +entra tout à coup, essoufflé comme s'il avait couru. + +--Ce n'était pas la peine de courir, lui dit le lieutenant. Il ne +répondit pas, se donna l'air de sourire; mais il nous fit un salut trop +court et s'assit en face de nous, nous regardant avec des yeux veinés de +rouge et promenant ses doigts carrés dans sa large barbe en éventail. + +Au bout d'un instant le lieutenant me dit: + +--Ce gueux-là m'agace, allons-nous-en, et qu'il nous laisse +tranquilles. + +Depuis je l'ai surpris en conversation très animée avec Ahmet. Ils se +turent en m'apercevant. Le soir, je demandai à Ahmet: + +--Est-ce que tu connais Karra, le marchand? + +Ahmet alors m'expliqua qu'il avait son père à El-Biod, avec des tentes +et beaucoup de troupeaux; que son père était riche et lui envoyait de +l'argent; qu'il tenait peu à celui que je lui donnais, et que s'il était +entré à mon service, c'est qu'il aimait à vivre avec les Français; +qu'ayant reçu une certaine somme, il était en affaire avec Karra, et +qu'il allait prendre un intérêt dans son commerce; mais qu'ils n'étaient +pas d'accord sur les conditions; et que je les avais trouvés occupés +d'en discuter. + +Puis, quand je lui parlai de la femme, il rapprocha ses cinq doigts, les +mit au niveau de sa bouche, comme s'il soufflait dessus; et par ce geste +indescriptible qui veut dire à peu près: C'est beaucoup; ou: Que me +dites-vous là! il me fit comprendre que je ne devais plus y penser. + +Au fond, je soupçonne Ahmet d'être contre moi et de trahir directement +mes intérêts. Quant à ce qu'il m'a dit de sa fortune paternelle, je n'en +crois pas le premier mot, et je lui ai dit: + +--Si tu as des rentes, tu devrais bien t'acheter un burnouss et ne pas +coucher toutes les nuits dans le mien. + +Ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, c'est que je suis signalé à +la surveillance des maris, et qu'on épie tous les pas que je fais dans +la ville. + + + + +1er juillet 1853. + + +Nous voilà en pleine canicule. Le thermomètre donne à l'ombre sur ma +terrasse, au nord, un maximum soutenu de 44°, de neuf heures du matin à +quatre heures du soir. Les nuits ne sont guère plus fraîches. Après les +grands vents des jours derniers, nous sommes entrés dans des calmes +plats, et les nuages se sont dissipés d'eux-mêmes comme un rideau de +gaze blanche qui se serait peu à peu replié du sud au nord. Pendant un +jour encore, on les aperçut roulés sur le _Djebel-Lazrag_. Le lendemain, +nous nagions de nouveau dans le bleu. + +La canicule, compliquée du Rhamadan, semble avoir ôté le peu de forces +et le peu de sang qui restaient aux pâles habitants d'El-Aghouat. On ne +rencontre plus, le jour, que des visages maigres, des teints sans vie; +on se traîne entre deux coups de soleil, de l'ombre à l'ombre. Aouïmer +est malade. Djeridi ne quitte plus le pavé de sa boutique; à peine +laisse-t-il sa porte entrebâillée, comme pour prouver qu'il n'est pas +mort. Mais on a beau le secouer, il ne bouge pas, et quand on lui dit: +Eh bien! Djeridi, et le café? il montre son fourneau éteint depuis le +matin, ses bidons vides, ses tasses rangées sur l'étagère, et répond: +_Makan_, il n'y en a plus. + +En temps ordinaire, on dort quatre heures; aujourd'hui, tout homme qui +jeûne s'autorise de son abstinence pour dormir douze heures. + +Je me réveille avant l'aube, au _fedjer_. Un peu après, je sens comme +une secousse dans mon lit, et j'entends le coup de canon qui annonce le +point du jour; à cette minute-là commence le jeûne, jeûne absolu, comme +tu sais, car on ne peut ni manger, ni fumer, ni boire; les voyageurs +seuls ont une dispense, à la condition de faire à certains marabouts +autant d'aumônes qu'ils ont bu de fois. + +A ce moment-là même, je suis sûr de voir entrer Ahmet, mâchant encore sa +dernière bouchée, et tenant une gamelle pleine d'eau; il a l'air +satisfait, quoique éreinté par ses excès de la nuit. + +Le soir, la ville est suspendue dans l'attente du canon de sept heures; +et nous croyons remarquer que tous les jours il avance de quelques +minutes, bien que nous soyons à huit jours à peine du solstice. + +On ne sait plus à qui parler, ni que faire de ces gens-là, soit qu'ils +festoient ou qu'ils jeûnent, la nuit comme le jour, on les dirait en +dévotion. + +Il me prend des envies de m'arracher à cette universelle torpeur. +Peut-être, avant huit jours, me mettrai-je en course, pour l'Est +d'abord, ensuite pour l'Ouest. Je t'ai promis de ne pas quitter le pays +sans voir Aïn-Mahdy, et je tiendrai ma parole. La route est sûre, et je +ne me consolerais pas de laisser à vingt lieues de moi la ville sainte +de Tedjini, sans y faire, moi aussi, mon pèlerinage. + + + + +Juillet 1853. + + +Il y a deux jours, à la nuit close, le lieutenant me dit: + +--Que faisons-nous, ce soir? + +--Ce que vous voudrez. + +--Où allons-nous? + +--Où vous voudrez. + +Tous les soirs, c'est la même demande et la même réponse, faites toutes +les deux dans les mêmes termes. Puis, sans rien résoudre, il se trouve +que l'ennui de chercher du nouveau, la pente de l'habitude, souvent la +soif, nous mènent soit chez Djeridi, soit dans un petit café peu connu +où nous avons découvert la meilleure eau qu'on boive ici, c'est-à-dire +une eau claire, sans mauvais goût, sans magnésie, et renouvelée deux +fois par jour par des bidons d'une propreté satisfaisante. + +Ce soir-là, je ne sais comment il arriva qu'au lieu de nous arrêter chez +Djeridi, nous passâmes, et que de détours en détours, allant toujours +devant nous, nous nous trouvâmes à la porte des Dunes. + +--Tiens, me dit le lieutenant, en aspirant une faible bouffée de brise +qui venait de l'est, il y a de l'air de ce côté. + +Cinq minutes après, nous étions, sans nous en douter, dans les dunes. +Quelqu'un nous croisa; c'était le chasseur d'autruches qui regagnait la +ville, une pioche à la main. + +--D'où viens-tu? lui demanda le lieutenant. + +--De mon jardin, répondit le borgne, qui passa sans plus attendre. + +--Remarquez qu'il n'a pas plus de jardin que moi, me dit le lieutenant. + +Quoiqu'en dehors de la ville, il faisait cruellement chaud, et nous +étions sans veste et nu-tête, n'ayant rien à craindre d'un air aussi sec +que la terre. Nous avions de la peine à nous tirer du sable, et nous +cheminions bras dessus, bras dessous, habitude apportée des trottoirs de +Paris, et que le lieutenant a adoptée par complaisance. Il n'y avait pas +un mouvement de feuilles sur toute la ligne des jardins que nous +suivions à droite; pas un bruit sur toute la corniche de collines qui +dominaient à gauche la longue dune de sable uni où nous marchions sans +entendre le bruit de nos pas, comme dans la neige. + +Cependant, le terrain devint solide; nous dépassâmes les jardins; nous +traversâmes, sans y prendre garde, le lit de l'Oued-M'zi, et ce ne fut +qu'en remontant les premiers mouvements de sable de l'autre rive, que je +reconnus à cinquante pas devant nous la forme étrange, surtout à +pareille heure, du rocher aux chiens. + +Je t'ai dit que les chiens avaient émigré le jour même du siège. Depuis +lors, on n'a pu ni les faire rentrer, ni les expulser tout à fait du +pays. Tant qu'ils ont eu de quoi manger autour du champ de bataille ou +dans les cimetières, on était tranquille; aujourd'hui, pour un rien, ces +bêtes, redevenues sauvages, attaqueraient les passants, comme les loups +l'hiver. + +Ils sont logés dans des rochers au nord et à l'est, surtout un peu au +delà des dunes, dans un fragment de collines hérissées de schistes +difformes et noirs comme de la houille. + +On les voit de loin allant et venant sur le couronnement des rochers, +galopant sur la pente de sable jaune, pour descendre vers l'angle le +plus rapproché des jardins, ou remontant comme des gens qui rentrent +chez eux. Presque toujours, ils ont plusieurs sentinelles établies en +avant de la colline dans le lit à sec de l'Oued. Du point où souvent je +vais m'asseoir, je les distingue accroupis, l'oreille droite et +surveillant d'un air farouche les approches désertes de leur citadelle. +Par moments, ou entend là-dedans des luttes effroyables; on voit le +sable qui vole; puis c'est un tumulte de points fauves agglomérés tout à +coup sur une roche noire; il en sort de partout; et les sentinelles +elles-mêmes accourent pour se mêler au combat. + +La nuit, ils battent la campagne, faisant la ronde autour des jardins, +chassant dans les enclos, déterrant ce qu'ils trouvent, et depuis la +tombée du jour jusqu'au matin, poussant des aboiements de meute qu'on +est tout étonné d'entendre de la ville. + +--Ils sont en chasse, dit le lieutenant; écoutez: les voilà qui font le +tour par _Bab-el-Chettet_. + +En effet, des cris lointains nous arrivaient par-dessus l'oasis; la +meute était déjà à une demi-lieue de son chenil. A peine en vîmes-nous +deux ou trois en retard filer à notre approche à toutes jambes, et sans +plus de bruit que des chacals. + +--Dans tous les cas, reprit le lieutenant, avec cela je réponds de vous. +Il me montrait une canne énorme, d'un bois noueux, poli, verdâtre, +cueillie je ne sais où, qui doit dater de fort loin et qu'il ne quitte +jamais, sinon pour se mettre en tenue. + +Nous continuâmes de monter. Arrivés à mi-côte et après avoir hésité +entre le sable et le rocher, nous nous décidâmes pour un siège de +pierres, trouvant le sable trop chaud, et nous nous assîmes, avec regret +de ne pouvoir nous étendre. + +A cette hauteur, nous aurions pu nous croire entourés de sable. L'oasis +se dressait en noir à quelques cents mètres de nous; au delà régnait une +ligne grisâtre représentant l'épaisseur des collines et de la ville, de +même couleur que le ciel, mais au-dessus de laquelle seulement +commençaient les étoiles. La nuit était si tranquille qu'on entendait +distinctement les grenouilles chanter dans le marais de Rass-el-Aïoun. +La voix des chiens continuait, en s'éloignant de minute en minute. + +--A la bonne heure, dit le lieutenant; voilà qui, de temps en temps, +nous vaudra mieux que le cabaret. + +C'est une brave et bonne nature que le lieutenant N... Un esprit bien +fait, clair, exact, rigide, peu sentimental, et au fond très sensible, +quoi qu'il en dise; assujetti volontairement, plus encore que +discipliné, et auprès duquel il est aussi agréable de parler quand il +vous écoute, que de se taire quand il veut bien parler. + +Ce soir-là, il avait repris une longue histoire interrompue dix fois, +dix fois recommencée depuis un mois, et qui, tôt ou tard, finira, je +l'espère, par une confidence. + +Tout à coup, il me toucha le bras et me dit: + +--Ne bougez pas, je vois là quelque chose de louche. + +Il se leva, me laissa sa veste, prit son bâton, et fit rapidement +quelques pas en avant. + +A ce moment, je vis apparaître la forme d'un homme habillé de blanc, +portant sur la tête un objet semblable à un gros pavé. + +Le lieutenant s'était arrêté, et presque aussitôt je l'entendis crier +d'une voix tranquille: + +--_Ache-Koun?_--Qui est là? + +--C'est moi, lieutenant, répondit de même en arabe une voix que je +reconnus. + +Après quelques minutes de conférence, le lieutenant revint près de moi. + +--C'est Tahar, me dit-il; le pauvre diable s'imagine avoir retrouvé son +fils; parce qu'avec des débris humains méconnaissables, il a ramassé des +loques et un ceinturon qu'il prétend avoir reconnu. Il a enterré le tout +ensemble dans le sable, et de temps en temps il revient ici, à ce qu'il +paraît, pour voir si les chiens n'ont pas dérangé le trou. Laissons-le +faire et allons plus loin, car nous le gênerions. + +--Tiens, reprit-il tout à coup, le borgne aura aidé à cacher son neveu; +il est encore plus sournois que je ne croyais. + +Le lendemain matin, je retrouvai le _gardien des eaux_ à sa place +accoutumée, son sablier sur les genoux, sa corde à noeuds passée dans +les doigts. + + + + +Juillet 1853. + + +On s'étonne peut-être de ne plus me voir ni dans les rues, ni à la +fontaine, car j'ai tout à fait changé mes habitudes. Aussitôt le jour +venu, je me glisse dans les jardins, soit au nord, soit au sud, suivant +la direction du vent, quand il en fait, ce qui est de plus en plus rare. +J'y suis à l'ombre, à l'abri des mouches; et de midi à trois heures, j'y +puis dormir sous les figuiers, étendu sur une terre poudreuse et molle, +à défaut d'herbes. + +Malheureusement, l'oasis ressemble à la ville; elle est resserrée, +compacte, sans clairières, et subdivisée à l'infini. Chaque enclos est +entouré de murs, et de murs trop élevés pour que la vue s'étende de l'un +dans l'autre. Il en résulte qu'une fois enfermé dans un de ces jardins, +on est enfoui dans de la verdure, avec quatre murs gris pour horizon. +Tous ces petits vergers contigus, au-dessus desquels on voit se +déployer, comme une multitude de bouquets verts, quinze ou dix-huit +mille dattiers, sont traversés par un système bizarre de ruelles, +formant comme un jeu de patience, avec une ou deux issues pour ce vaste +labyrinthe, et dont il faut posséder la clef sous peine de ne pouvoir en +sortir autrement qu'en retrouvant l'entrée. Souvent, dans la partie +arrosée par l'Oued, le ruisseau coule au fond des rues; on doit alors +suivre le lit de la rivière dans l'eau jusqu'à mi-jambe ou se promener à +dos d'homme, comme je l'ai fait sur le dos d'Ahmet un jour qu'il m'y +avait égaré. Ces ruelles inondées servent à certains endroits de lavoir; +ailleurs, on rencontre des touffes de lauriers-roses presque aussi +hautes que les murs et qui ont poussé dans le joint des pierres, +pareilles à d'énormes gerbes de fleurs qu'on aurait mis tremper dans +l'eau. Chaque enclos s'ouvre, soit sur la rue, soit sur le jardin +voisin, par une porte de deux ou trois pieds de haut, barricadée de +_djerid_ ou seulement barrée au moyen de deux traverses, et sous +laquelle on passe à genoux. + +On n'y voit ni oliviers, ni cyprès, ni citronniers, ni orangers; mais on +est surpris d'y trouver beaucoup des essences d'Europe, pêchers, +poiriers, pommiers, abricotiers, figuiers, grenadiers, puis des vignes, +et dans de petits carrés cultivés, la plus grande partie des légumes de +France, surtout des oignons. + +Si tu te souviens des jardins de l'Est, dont je t'ai parlé, si tu revois +encore, comme moi, les vastes perspectives de Bisk'ra, la lisière du +bois allant expirer dans les sables, sans mur d'enceinte, et faute de +terre et d'eau; les derniers palmiers engloutis jusqu'à moitié du tronc; +puis les clairières avec les moissons, les pelouses vertes; les étangs +de T'olga dormants et profonds avec la silhouette renversée des arbres +dans une eau bleue; puis au loin, presque partout, et pour enfermer +cette Normandie saharienne, le désert se montrant entre les dattiers; +peut-être trouveras-tu, comme moi, qu'il manque quelque chose à ce pays +pour résumer toutes les poésies de l'Orient. + +Aussi, faute de mieux, je prends ces petits jardins comme autant de +retraites, et tous ces arbres comme des parasols mouvants. + + + + +Juillet 1853. + + +Ce soir, en rentrant pour préparer mon bagage (car c'est décidément +demain que je me mets en course), je n'entendis rien résonner au fond de +la cantine où j'avais déposé mon argent; et l'ayant vidée, je reconnus +qu'on m'avait volé; mais, si bien volé, qu'il ne restait que cinq francs +cachés entre deux tablettes de chocolat. Nous nous regardâmes, le +lieutenant et moi; il me dit: + +--C'est bien, ne perdons pas de temps et venez sur la place, où vous +m'attendrez. + +Au même instant, mon domestique Ahmet arrivait, montant l'escalier +quatre à quatre; il put voir la cantine vide et mon linge étalé par +terre. Nous sortîmes tous trois. + +Dans la rue, le lieutenant me dit: + +--Maintenez-le près de vous pendant trois minutes, et s'il veut fuir, +saisissez-le ou appelez. + +Ahmet mâchonnait une cigarette, tout en fredonnant un petit air; il +avait le bras passé dans l'ouverture de son burnouss; il me regardait du +coin de l'oeil, et je faisais de même. Il n'y avait que peu de monde +sur la place, car la nuit tombait. J'hésitais à m'emparer de lui sur un +simple soupçon. + +Trois minutes après, le lieutenant revint et me cria: + +--Qu'en avez-vous fait? + +Je me retournai: Ahmet n'était plus là. + +--J'étais bien sûr que c'était lui, me dit le lieutenant. + +Nous reprîmes la ruelle en courant. A deux pas de ma porte, il y a un +détour, puis un second, puis un troisième; arrivés au bout du zigzag +nous avions,--à droite la rue qui conduit au Dar-Sfah; et, devant nous, +un couloir profond, plein d'eau, menant directement vers le Sud entre +les jardins; un Arabe tout nu y lavait son linge. + +--As-tu vu quelqu'un passer en courant, avec une veste rouge et son +burnouss autour du bras? + +--Oui, dit l'Arabe en montrant le fond du canal, il s'en va par là, il +est entré dans l'eau et il court. + +--Laissez-le faire, me dit le lieutenant; il va se cacher pour la nuit +dans les jardins; demain, au jour, on le trouvera. + +--Mais s'il n'attend pas le jour pour aller plus loin? + +--Où diable voulez-vous qu'il aille? A moins qu'il ne prenne par +El-Assafia, et il ne s'y risquera pas; il a à choisir entre deux, ou +quatre, ou six jours de marche, pour trouver une datte à manger. Vous +savez bien qu'on ne sort pas d'ici comme on veut, et que, quand on +voyage, il faut emporter de quoi vivre. + +Cependant, on prit quelques mesures; on lança deux cavaliers sur le +contour de l'oasis, on commanda une patrouille de nuit. Pendant ce temps +nous allâmes, à tout hasard, faire une perquisition dans quelques +maisons de la basse ville, où nous pensions qu'Ahmet avait des +intelligences. + +--J'ai interrogé le cafetier, me dit le lieutenant; Ahmet a passé la +nuit dernière au café; il avait sa djebira pleine d'argent; il a régalé +tous ses amis, en disant que cette fortune venait des moutons de son +père. + +--Très bien, dis-je, je connais l'histoire, et j'aurais dû en prévoir la +fin. + +Nos démarches dans la basse ville causèrent beaucoup d'effroi, mais +n'aboutirent à rien. Les hommes étaient absents; les jeunes femmes +effrayées s'enfuyaient, sans vouloir répondre; les vieilles demandaient +grâce, comme si nous les eussions menacées du supplice. + +--L'enquête est nulle, dis-je au lieutenant, attendons à demain. + +Deux heures après, vers dix heures, nous passions devant ma porte, +lorsque nous vîmes une forme blanche se détacher du mur et, +précipitamment, se retirer sous la voûte. + +--Qui est là? criâmes-nous ensemble, et nous fîmes deux pas en avant, +les bras étendus. Personne ne répondit. Il faisait si noir sous le +porche, qu'on ne voyait pas même l'issue donnant sur la cour. Tout à +coup le lieutenant me dit: + +--Je le tiens. Il venait, en tâtonnant dans l'ombre, de saisir un +burnouss. Il y eut une seconde de silence, pendant laquelle mon ami +poussa une sorte de cri très aigu qui fit résonner la voûte et alla +retentir jusque sur la place. L'inconnu ne soufflait mot et s'était +collé contre la muraille. + +--Veux-tu bien parler? Qui es-tu? reprit le lieutenant, dont la main +remontant le long du corps avait pris l'homme à la gorge. + +--Je suis Ahmet, répondit enfin une voix étranglée; et presque aussitôt: + +--Lâche-moi, mon lieutenant, ou je te tue. + +A peine eut-il achevé, que je vis quelque chose passer devant moi; et +Ahmet alla rouler dans la rue, lancé par un coup de poing prodigieux. Le +lieutenant ne fit qu'un bond, et lui appuyant son bâton sur la poitrine +lui dit tranquillement: + +--Tu as eu tort de menacer, tu gâtes ton affaire. + +Presque au même instant, quelqu'un arrivait, courant a perdre haleine; +c'était le robuste Moloud qui avait entendu l'appel de son maître. + +--Pauvre Ahmet, soupira Moloud en considérant la funeste folie de son +ami, allons, viens; et il l'entraîna. Sur la place, cependant, il y eut +une petite scène de résistance, dans laquelle Moloud, à son grand +regret, fut obligé de se montrer sévère. Il n'en continua pas moins de +répéter: «Pauvre Ahmet! de sa voix de mulâtre, une singulière voix qui +s'adoucit jusqu'à devenir des plus tendres quand ce mauvais musulman +cède à sa passion pour la liqueur. En un moment, la nouvelle avait fait +le tour des cafés, et quand notre prisonnier arriva chez Djeridi, une +certaine foule arrivait sur nos pas. L'interrogatoire eut lieu séance +tenante et dans la rue. Ahmet nia d'abord qu'il eût volé, puis il avoua +seulement une partie de la somme. + +--Où as-tu mis l'argent? lui demandai-je. + +--Viens, me dit-il, on va te le remettre. + +Et il nous conduisit chez Karra, ce qui me surprit médiocrement d'après +les soupçons que j'avais sur lui. + +L'oeil du M'zabite s'anima d'une singulière expression quand il nous +vit paraître devant sa petite échoppe, et qu'Ahmet lui-même lui dit: + +--Donne l'argent. + +Il regarda d'abord la force assez imposante qui entourait son futur +associé; puis, après quelques minutes d'hésitation pendant lesquelles je +reconnus son vilain sourire et j'entrevis des rancunes d'amant sous la +cupidité du recéleur, il allongea la main vers le fond de sa boutique, y +prit une vieille _darbouka_ pleine de chiffons, en tira comme avec +effort une chaussette en laine, et enfin vida la bourse sur la +banquette. C'était à peu près la moitié de l'argent volé; le reste avait +payé magnifiquement deux ou trois joyeuses nuits de Rhamadan. + +Quant à Ahmet, il était fort pâle, et son regard assez doux d'habitude +se fixa sur moi d'une façon haineuse. Moloud, qui ne l'avait pas lâché, +lui dit amicalement: + +--Qu'avais-tu besoin de voler? + +--L'argent était devant moi, je l'ai pris, répondit Ahmet; c'était +écrit. + +Et il se laissa emmener. + +--Combien croyez-vous qu'on lui fasse donner de coups de bâton? +demandai-je au lieutenant. + +--Oh! pas beaucoup, mais il faut qu'ils soient bons; je dirai qu'on en +charge Moloud. + +Ce petit incident, qui me sépare d'un domestique que j'aimais, m'a fait +réfléchir. Avec des valets fatalistes, les négligences sont dangereuses; +et je me suis promis, à l'avenir, de ne plus tenter personne. + + + + +III + +TADJEMOUT-AIN-MAHDY + + + + +Aïn-Mahdy.--Vendredi, juillet 1853 + + +Mercredi, dans la matinée, le commandant nous donnait nos passeports, +sous forme de deux petits carrés de papier écrits de droite à gauche, +pliés et cachetés à l'arabe; l'un adressé au caïd de _Tadjemout_, +l'autre au caïd d'_Aïn-Mahdy_. Il nous autorisait en outre à prendre +deux cavaliers d'escorte, à notre choix. + +--Prenons Aouïmer, me dit le lieutenant, il nous amusera, et son ami, le +grand _Ben-Ameur_, qui dort toujours, il ne nous ennuiera pas. Et +maintenant allons boire, en attendant que la chaleur soit tombée. + +La chaleur ne tomba point de tout le jour. A quatre heures, il y avait +encore 46 degrés à l'ombre et 66 au soleil. Nous achevions une +orangeade, étendus dans une cour sombre couverte d'un velarium en poil +de chèvre noir. Nos chevaux attendaient tout sellés depuis midi, et nous +n'avions encore, ni guide pour nous conduire, ni mulet pour porter nos +bagages. + +De quatre heures à six, on trouva le mulet. C'était un petit animal de +couleur isabelle, menu, fringant, dont il fallut bander les yeux pour +parvenir à le bâter. Il portait, outre nos cantines, une tente avec ses +montants, le sac aux piquets, les bidons, deux outres, une gamelle. +L'énorme _Moloud_ s'offrit pour le conduire, mais à la condition de le +monter; proposition inacceptable, car il l'aurait écrasé. Il y avait du +monde sur la place où se faisaient nos préparatifs; on nous regardait +partir. + +--Dis donc, petit, es-tu allé à Aïn-Mahdy? demanda le lieutenant à un +gamin de douze ans qui se trouvait là. + +--Oui, Sidi, répondit l'enfant. + +--Tu connais le chemin? + +--Oui. + +--Alors, en route, dit le lieutenant. + +Et, prenant l'enfant par le milieu du corps, il le souleva de terre, le +posa sur le sommet de la charge, un pied sur chaque cantine, et lui +remit en main la longe du mulet; puis il enfourcha lestement sa grande +jument jaune, à selle turque; j'en fis autant de mon cheval; nos deux +spahis, en selle depuis une heure, avaient déjà pris la tête. + +--Maintenant, va devant, dit-il au petit, qui ne s'attendait guère à +être du voyage; tu auras des pommes, plus un franc par chaque journée de +marche. Comment t'appelles-tu? + +--Ali. + +--Fils de qui? + +--Ben-Abdallah-bel-Hadj. + +--Où demeures-tu? + +--Bab-el-Chettet. + +--Ya, Moloud! cria le lieutenant à son robuste serviteur, va chez +Abdallah-bel-Hadj, Bab-el-Chettet, préviens-le que le lieutenant N... +emmène son fils à Aïn-Mahdy. + +--Lui dirai-je pour combien de temps? demanda Moloud. + +--C'est inutile; dis qu'on aura soin de lui. + +Et notre petit convoi se mit en marche par la rue des Marchands. Elle +était déjà déserte; toutes les ruelles l'étaient de même. A travers les +portes, on devinait des préparatifs extraordinaires et des odeurs +inaccoutumées de viandes rôties qui prouvaient que le jeûne allait finir +et qu'on n'attendait plus que le dernier signal du canon pour entrer à +pleine bouche dans les réjouissances du _Baïram_, _aïd-el-seghir_, +_petite fête_, qui suit le Rhamadan. + +--Et nous qui les emmenons à un pareil moment! pensais-je en voyant +l'air contrarié de nos spahis et la mine encore plus désespérée du petit +Ali, dont le coeur semblait faiblir. + +--Nous partons une heure trop tard, dit le lieutenant; arrachons-les à +ce spectacle.--Et il donna un coup de canne au mulet, qui prit le trot +jusqu'à Bab-el-Gharbi. La voûte franchie, nous débouchâmes sur la +vallée dans l'ordre suivant: Aouïmer et Ben-Ameur formant l'avant-garde +et chevauchant botte à botte; au centre, les bagages avec Ali, puis le +lieutenant et moi; mon domestique M... à l'arrière-garde, mais à une +bonne distance de la jument jaune du lieutenant; son terrible cheval +étant déjà dans la plus grande agitation. + +Il était alors sept heures, la journée allait finir; une brise lente et +faible commençait à se lever sur la plaine, comme le vol appesanti du +_houbahrah_, qui bat des ailes longtemps avant de s'envoler; pourtant on +respirait. Nous faisions route au couchant; obliquant pour joindre les +collines, et directement contre le soleil. Une petite ouverture en forme +de coin se dessinait à une lieue devant nous, dans l'écartement de deux +mamelons violets. + +--_Chouf el trek_, vois le chemin! dit Ali en nous montrant l'étroite +coupure où précisément l'astre allait plonger. C'était en effet le +défilé du nord-ouest et la route d'Aïn-Mahdy. + +--Le soleil y va, ajouta poétiquement Aouïmer. + +Pendant quelques minutes il continua de nous enflammer le visage, et je +marchai les yeux fermés pour en adoucir l'insupportable éclat. Peu à +peu, je me sentis moins d'ardeur aux joues, moins de feu sous les +paupières, et quand je les ouvris, je ne vis plus qu'un disque écarlate, +échancré par le bas, qui descendait rapidement dans le défilé; puis le +disque devint pourpre, et, pour parler comme Aouïmer, le céleste +voyageur disparut. Moins d'une minute après, nous entendîmes le canon de +la ville, et le mulet d'Ali et les deux chevaux des spahis en reçurent à +la fois comme une secousse. + +--Mon lieutenant, j'ai oublié ma flûte, dit Aouïmer en faisant tout à +coup volte-face. + +Et sans attendre la réponse, il poussa son cri de _rr..._ et piqua +ventre à terre vers Bab-el-Gharbi. Nous nous retournâmes pour le suivre +de l'oeil; un flocon de fumée blanche se balançait au-dessus de +l'ancien bastion des Serrin, la nuit tombait sur la ville. + +--Ce qui m'inquiète, dit le lieutenant en regardant attentivement le +couchant, c'est qu'on ne voit pas la moindre apparence de lune. + +Tu sais que le Rhamadan, qui est le carême des Arabes, dure l'espace +compris entre deux lunes, c'est-à-dire un peu moins d'un mois solaire. +Le jeûne quotidien commence et finit à cette minute très fictive où l'on +est présumé: «_ne pouvoir plus distinguer un fil noir d'un fil blanc_.» +Quant au mois d'abstinence, il expire au moment non moins contestable où +trois _Adouls_ déclarent avoir vu la lune nouvelle. Or, la lune, à son +premier jour, se lève et se couche avec le soleil; à peine est-elle +visible pendant un très court moment de crépuscule. Eût-elle paru, il +suffirait d'un léger nuage, du moindre brouillard pour la cacher et +pour allonger le Rhamadan de vingt-quatre heures. Il y a donc de quoi +douter; mais c'est une question trop grave et qui touche à trop +d'impatiences pour qu'à la fin du vingt-huitième jour tout le monde, y +compris les _T'olba_, ne soit pas du même avis. + +Il faisait presque nuit quand nous atteignîmes le col, marchant à la +file et lentement sur un terrain rocailleux, dur au pas des chevaux +comme un pavé de granit, et tellement sonore qu'on l'aurait cru creusé +par-dessous. Presque aussitôt nous entendîmes un galop retentissant, et +Aouïmer passa près de nous, escaladant, sans aucun souci, les dalles +glissantes du sentier; il avait sa flûte et fumait une cigarette. + +--Donne-moi du feu, lui dit le lieutenant. + +Aouïmer se pencha sur sa selle, et, le feu donné, reprit la tête à côté +de Ben-Ameur. + +Le lieutenant se tourna vers moi et me dit: + +--Il sent le mouton! j'étais sûr que c'était pour aller manger. + +--Eh bien! cria-t-il, et le Rhamadan? + +--Fini, mon lieutenant, répondit Aouïmer d'une voix joyeuse. + +--Et la lune? + +--On l'a vue. + +--Qui ça? + +--Tout le monde. + +--Allons, tant mieux, dis-je au lieutenant, les gens d'Aïn-Mahdy +n'auront plus faim quand nous arriverons, et nous sommes sûrs d'être +bien reçus. + +Pendant un moment nous suivîmes la silhouette brune des deux cavaliers, +dont la tête encapuchonnée se dessinait à trente pas de nous, sur un +ciel encore éclairé de rouge; puis la silhouette elle-même devint plus +vague, le ciel en s'assombrissant la fit évanouir, la croupe argentée du +cheval blanc de Ben-Ameur nous servit encore quelques instants de point +de mire; enfin, le cheval à son tour acheva de disparaître avec son +cavalier, et nous n'eûmes plus pour nous diriger que le pas sec et +trottinant du mulet, et de temps en temps, pareil à un signal de route, +le tintement métallique d'un étrier. + +Nous traversions un pays inégal, mamelonné, laissant à nos chevaux le +soin de nous conduire; même aux endroits les plus difficiles, ils y +marchaient la bride sur le cou avec autant de sûreté qu'en plein jour, +sans glissade et sans étincelles, car aucun d'eux n'était ferré. Tantôt, +on devinait un pavé de roches au bruit résonnant de leur sabot, à la +résistance du sol, à leur allure courte et saccadée; tantôt, au +contraire, un mouvement plus souple, infiniment agréable à sentir, et +comme un bercement d'avant en arrière, nous avertissait que le terrain +changeait de nature et que nous entrions dans le sable. Alors on voyait +vaguement s'étendre à droite de longues dunes blafardes, clairsemées de +bouquets sombres. + +La nuit était admirable, calme, chaude, ardemment étoilée comme une +nuit de canicule; c'était, depuis l'horizon jusqu'au zénith, le même +scintillement partout, et comme une sorte de phosphorescence confuse au +milieu de laquelle étincelaient de grands astres blancs et couraient +d'innombrables météores; quelques-uns avec tant d'éclat, que mon cheval +secouait la tête, inquiété par ces traînées de feu. Il n'y avait dans +l'air immobile ni mouvement, ni bruit, mais je ne sais quel murmure +indéfinissable qui venait du ciel et qu'on eût dit produit par la +palpitation des étoiles. + +Nous nous acheminions dans le plus profond silence. Le lieutenant, dont +la jument paisible se maintenait au pas de mon cheval, avait croisé les +étriers sur le cou de sa bête et s'était accroupi dans sa large selle, +les jambes autour du pommeau. On n'apercevait rien du petit Ali qui, +probablement, s'inquiétait peu de la route; M..., toujours à l'arrière, +s'occupait de calmer son cheval, toujours agité; Aouïmer avait essayé de +sa flûte, puis avait fredonné, puis s'était tu; quant à Ben-Ameur, il +était impossible, depuis le commencement de la nuit, d'imaginer s'il +veillait encore, ou si, fidèle à son habitude, il dormait. On eût pu le +croire absent, excepté quand de loin en loin la voix claire d'Aouïmer +disait:--«Ya, Ben-Ameur, donne le tabac;» et quand la voix plus sourde +de l'indolent cavalier répondait, comme à travers un rêve:--«Prends +garde aux abricots,» la djebira de Ben-Ameur étant en effet bourrée de +fruits. Pour moi, je pensais à tout ce que la vie a de plus agréable, et +je m'entretenais mentalement avec ceux de mes souvenirs qui me +paraissaient les plus propres à me tenir éveillé. + +Vers dix heures, la nuit était si claire que je pus voir l'heure à ma +montre; nous tournâmes un rocher grisâtre, en forme de pyramide, au +sommet duquel on voyait une tache sombre. + +--Regarde le B'étoum, dit Ali; nous voici à moitié route. + +--Si nous nous couchions? dit le lieutenant qui rêvait. + +--Où ça? demandai-je. + +--Ici. + +--Mon lieutenant, dit le guide; allons plus loin, l'Oued-M'zi est tout +près. + +Et nous continuâmes. + +--Décidément le cheval m'engourdit, reprit le lieutenant après une +nouvelle heure de silence. + +Et il me fit une théorie sur les inconvénients du cheval, pendant les +étapes de nuit; théorie qui tendait à prouver que la marche forcée est +le plus efficace des divertissements quand on s'endort. + +Vers minuit et demi, le terrain, qui montait sensiblement depuis une +heure, parut s'aplanir. De larges bouffées d'air, venant d'un horizon +plus éloigné, nous apportaient comme une saveur humide. Nous dominions +un vaste pays où l'on pouvait distinguer des bois; on entendait à une +assez grande distance encore, mais devant nous, de faibles et rares +coassements. + +--Allons, il reste de l'eau dans l'Oued, dit le lieutenant, que cet +avertissement des grenouilles parut consoler d'être venu si loin. + +Une demi-heure après nous mettions pied à terre sur un large lit de +sable encore tiède, et nous sentions, sans trop le voir, le voisinage +d'un petit filet d'eau. De chaque côté s'alignait une haie épaisse de +roseaux; au delà, régnait un taillis d'arbres bas et sombres dont on +aurait pu, malgré la nuit, distinguer la couleur et la forme; c'étaient +les bois de tamarins de _Recheg_; et, pour la première fois, je +rencontrais de l'eau dans cette rivière avare appelée l'_Oued-M'zi_. + +--Prenons-nous la tente? demanda le lieutenant. + +--Ce n'est pas la peine. + +--Ni le tapis non plus, n'est-ce pas? + +--A quoi bon? + +Seulement on entrava mon cheval et celui de M...; quant aux deux chevaux +des spahis, ils furent lâchés dans le bois, en compagnie de la jument +jaune et du mulet. Après quoi, nous fîmes cercle autour d'une bougie +allumée et piquée dans le sable. Ben-Ameur ouvrit sa djebira et se mit, +sans rien dire, à manger des abricots. Aouïmer s'abstint, comme s'il +avait déjà dîné. La nuit était si calme que la bougie brûlait sans que +sa flamme vacillât. + +--Le dernier couché la soufflera, dit le lieutenant. + +Et chacun de nous se roula dans son burnouss et s'étendit. + +--Et qui nous gardera? demandai-je. + +--Le bon Dieu, dit en français Aouïmer, avec un sourire délicieux. + +Je ne puis dire lequel de nous s'éveilla le premier; car, en ouvrant les +yeux, je vis que mes quatre compagnons avaient, eux aussi, les yeux +ouverts et considéraient le soleil qui se levait paisiblement au-dessus +d'un pays tout rose, et, déjà, bordait d'aigrettes d'or le feuillage +aigu des tamarins. La rivière, presque à sec, s'étendait comme un chemin +de sable, couleur de lavande, entre deux rangées verdoyantes de roseaux +et un double taillis de bois touffus. A peine y restait-il assez d'eau +pour justifier la présence des grenouilles que nous avions entendues la +veille. A un quart de lieue plus au nord, la rivière faisait un coude, +et, par-dessus les berges tapissées de joncs, on découvrait une mince +ligne de montagnes très éloignées, roses et lilas tendre. Des gangas, +par petites bandes, des couples de pigeons bleus volaient sur la rivière +avec inquiétude, et semblaient plutôt surpris qu'effrayés de nous voir. +On entendait dans le taillis la voix du petit Ali qui ralliait les +bêtes. C'était très joli, très riant, quoiqu'on se sentît fort +abandonné. + +--Il n'y a rien de tel que la campagne, me dit le lieutenant à qui +l'Oued-M'zi rappelait évidemment les petits ruisseaux sablonneux de son +pays. C'est dommage que l'eau soit si salée. + +--On eût dit en effet de l'eau de mer, ou plutôt quelque chose +d'astringent comme une forte solution d'alun. + +Moins d'un quart d'heure après, nous sortions du lit de la rivière et +nous apercevions Tadjemout, à trois heures de marche encore, dans +l'ouest. Toute la plaine intermédiaire était unie, plate et vide; +l'Oued-M'zi s'y déroulait comme un long ruban vert. A deux lieues à peu +près dans l'est, on remarquait quelques palmiers mêlés à des végétations +chétives, derniers restes d'une oasis morte de soif ou ruinée par la +guerre; le petit Ali ne put rien m'en apprendre, sinon qu'il y avait eu +là des jardins. Nous laissions en arrière les derniers mamelons du +Djebel-Milah; à droite la chaîne élevée, plus robuste et parfaitement +bleue, du Djebel-Lazrag; devant nous enfin, à l'extrémité de cette +immense campagne stérile, l'arête vaporeuse du Djebel-Amour se découpait +sur un ciel d'une extraordinaire transparence. + +Nous marchions depuis une heure assez silencieusement, et déjà +appesantis par le soleil qui nous embrasait les épaules, quand une +bouffée de vent, venant du large, nous apporta le son lointain d'une +musique arabe. A ce bruit fort inattendu dans ce pays solitaire, les +deux spahis firent demi-tour, pour indiquer qu'ils entendaient; et le +petit Ali, presque tout debout sur son mulet, se mit à regarder dans la +direction du vent. Une ligne de poussière commençait à se former +au-dessus de la plaine, entre Tadjemout et nous. + +--C'est une tribu qui voyage, dit Ali; _rakil_, un déplacement. + +En effet, le bruit ne tarda pas à se rapprocher, et l'on put bientôt +reconnaître l'aigre fanfare des cornemuses jouant un de ces airs +bizarres qui servent aussi bien pour la danse que pour la marche; la +mesure était marquée par des coups réguliers frappés sur des tambourins; +on entendait aussi, par moments, des aboiements de chiens. Puis, la +poussière sembla prendre une forme, et l'on vit se dessiner une longue +file de cavaliers et de chameaux chargés, qui venaient à nous, et se +disposaient à traverser l'Oued, à peu près vers l'endroit où nous nous +dirigions nous-mêmes. + +Enfin, il nous fut possible de distinguer l'ordre de marche et la +composition de la caravane. + +Elle était nombreuse et se développait sur une ligne étroite et longue +au moins d'un grand quart de lieue. Les cavaliers venaient en tête, en +peloton serré, escortant un étendard aux trois couleurs: rouge, vert et +jaune, avec trois boules de cuivre et le croissant à l'extrémité de la +hampe. Au delà et sur le dos des dromadaires blancs ou d'un fauve très +clair, on voyait se balancer quatre ou cinq _atatiches_ de couleur +éclatante; puis, arrivait un bataillon tout brun de chameaux de charge, +stimulés par la caravane à pied; enfin, tout à fait derrière, accourait, +pour suivre le pas allongé des dromadaires, un énorme troupeau de +moutons et de chèvres noires divisé par petites bandes, dont chacune +était conduite par des femmes ou par des nègres, surveillée par un homme +à cheval et flanquée de chiens. + +--Ce sont des _Arba_, dit Ali. + +--Ça m'est égal, dit le lieutenant, du moment que ce n'est pas le +Scheriff. + +La grande tribu des Arba, qui campe aux environs d'El-Aghouat, est une +des plus importantes du sud de nos possessions; c'est avec la fameuse +tribu noble des _Ouled-Sidi-Scheik_, la plus forte, la plus brave, la +plus aguerrie, la plus opulente, enfin la mieux montée peut-être des +tribus sahariennes: «Les Arba, dit M. le général Daumas dans son +livre-itinéraire du _Sahara algérien_, sont très braves et peu soucieux +d'éviter les rencontres à main armée. Ils mettent un grand luxe dans +leurs armes. Leur vie est aventureuse, et d'ailleurs leur instinct +violent et pillard les met trop souvent en contact avec d'autres tribus +pour ne pas leur avoir fait des ennemis nombreux...» J'ajoute qu'on les +cite avec les _Saïd_ pour leur inhospitalité. Ils ont pris part à toutes +les luttes qui ont agité le désert; depuis quinze ans surtout, on les +trouve mêlés à toutes les affaires de guerre; nous les avions contre +nous derrière les murs d'El-Aghouat; un grand nombre d'entre eux a suivi +jusqu'à Ouaregla la fortune errante du Scheriff; et c'est encore chez +les Arba que ce chef de partisans continue de recruter ses meilleurs +cavaliers. + +Au moment où nous atteignions le bord de la rivière, l'avant-garde à +cheval y était déjà tout entière engagée, et le premier chameau blanc +porteur d'_atouche_ commençait à descendre majestueusement la rive +opposée. + +Les cavaliers étaient armés en guerre et costumés, parés, équipés comme +pour un carrousel; tous, avec leurs longs fusils à capucines d'argent, +ou pendus par la bretelle en travers des épaules, ou posés +horizontalement sur la selle, ou tenus de la main droite, la crosse +appuyée sur le genou. Quelques-uns portaient le chapeau de paille +conique empanaché de plumes noires; d'autres avaient leur burnouss +rabattu jusqu'aux yeux, le haïk relevé jusqu'au nez; et ceux dont on ne +voyait pas la barbe ressemblaient ainsi à des femmes maigres et +basanées; d'autres, plus étrangement coiffés de hauts kolbaks sans bord +en toison d'autruche mâle, nus jusqu'à la ceinture, avec le haïk roulé +en écharpe, le ceinturon garni de pistolets et de couteaux, et le vaste +pantalon de forme turque en drap rouge, orange, vert ou bleu, soutaché +d'or ou d'argent, paradaient superbement sur de grands chevaux habillés +de soie comme on les voyait au moyen âge, et dont les longs _chelils_, +ou caparaçons rayés et tout garnis de grelots de cuivre, bruissaient au +mouvement de leur croupe et de leur queue flottante. Il y avait là de +fort beaux chevaux; mais ce qui me frappa plus que leur beauté, ce fut +la franchise inattendue de tant de couleurs étranges. Je retrouvais ces +nuances bizarres si bien observées par les Arabes, si hardiment +exprimées par les comparaisons de leurs poètes.--Je reconnus ces chevaux +noirs à reflets bleus, qu'ils comparent au pigeon dans l'ombre; ces +chevaux couleur de roseau, ces chevaux écarlates comme le premier sang +d'une blessure. Les blancs étaient couleur de neige et les alezans +couleur d'or fin. D'autres, d'un gris foncé, sous le lustre de la sueur, +devenaient exactement violets; d'autres encore, d'un gris très clair, et +dont la peau se laissait voir à travers leur poil humide et rasé, se +veinaient de tons humains et auraient pu audacieusement s'appeler des +chevaux roses. Tandis que cette cavalcade si magnifiquement colorée +s'approchait de nous, je pensais à certains tableaux équestres devenus +célèbres à cause du scandale qu'ils ont causé, et je compris la +différence qu'il y a entre le langage des peintres et le vocabulaire des +maquignons. + +Au centre de ce brillant état-major, à quelques pas en avant de +l'étendard, chevauchaient, l'un près de l'autre et dans la tenue la plus +simple, un vieillard à barbe grisonnante, un tout jeune homme sans +barbe. Le vieillard était vêtu de grosse laine et n'avait rien qui le +distinguât que la modestie même et l'irréprochable propreté de ses +vêtements, sa grande taille, l'épaisseur de sa tournure, l'ampleur +extraordinaire de ses burnouss, surtout le volume de sa tête coiffée de +trois ou quatre capuchons superposés. Enfoui plutôt qu'assis dans sa +vaste selle en velours cramoisi brodé d'or, ses larges pieds chaussés de +babouches, enfoncés dans des étriers damasquinés d'or et les deux mains +posées sur le pommeau étincelant de la selle, il menait à petits pas une +jument grise à queue sombre, avec les naseaux ardents et un bel oeil +doux encadré de poils noirs, comme un oeil de musulmane agrandi par le +_koheul_. Un cavalier nègre, en livrée verte, conduisait en main son +cheval de bataille, superbe animal à la robe de satin blanc, vêtu de +brocard et tout harnaché d'or, qui dansait au son de la musique et +faisait résonner fièrement les grelots de son _chelil_, les amulettes de +son poitrail et l'orfèvrerie splendide de sa bride. Un autre écuyer +portait son sabre et son fusil de luxe. + +Le jeune homme était habillé de blanc et montait un cheval tout noir, +énorme d'encolure, à queue traînante, la tête à moitié cachée dans sa +crinière. Il était fluet, assez blanc, très pâle, et c'était étrange de +voir une si robuste bête entre les mains d'un adolescent si délicat. Il +avait l'air efféminé, rusé, impérieux et insolent. Il clignotait en nous +regardant de loin; et ses yeux, bordés d'antimoine, avec son teint sans +couleur, lui donnaient encore plus de ressemblance avec une jolie fille. +Il ne portait aucun insigne, pas la moindre broderie sur ses vêtements; +et de toute sa personne, soigneusement enveloppée dans un burnouss de +fine laine, on ne voyait que l'extrémité de ses bottes sans éperons et +la main qui tenait la bride, une petite main maigre ornée d'un gros +diamant. Il arrivait renversé sur le dossier de sa selle en velours +violet brodé d'argent, escorté de deux lévriers magnifiques, aux jarrets +marqués de feu, qui bondissaient gaiement entre les jambes de son +cheval. + +Aussitôt qu'il aperçut ce vieux grand seigneur et son fils, le petit Ali +fit un mouvement pour se jeter à terre et courir se prosterner devant +eux; mais le lieutenant lui posa la main sur l'épaule; l'enfant étonné +comprit le geste et ne bougea pas. + +Pendant ce temps, je regardai ce jeune cavalier à mine impériale, au +milieu de son cortège barbare, avec des guerriers pour valets et des +vieillards à barbe grise pour pages; je jetai les yeux sur le charmant +Aouïmer, qui me fit l'effet d'un histrion, puis je considérai assez +tristement la tenue du lieutenant; j'imaginai ce que devait être la +mienne pour un oeil difficile en fait d'élégance, et je ne pus +m'empêcher de dire au lieutenant: + +--Comment trouvez-vous que nous représentions la France? + +Le vieillard passa et nous salua froidement de la main; nous y +répondîmes avec autant de supériorité que nous le pûmes. Quant au jeune +homme, arrivé à deux pas de nous, il fit cabrer sa bête; l'animal, +enlevé des quatre pieds par ce saut prodigieux où excellent les +cavaliers arabes, nous frôla presque de sa crinière et alla retomber +deux pas plus loin; le petit prince s'était habilement dispensé du +salut, et son escorte acheva de défiler sans même jeter les yeux sur +nous. + +Les musiciens venaient ensuite, marchant sur deux rangs, la bride passée +dans le bras, les uns frappant d'un geste martial sur de petits châssis +carrés tendus de peau, d'autres tambourinant avec des crochets de bois +sur des timbales du diamètre d'un petit tambour, les autres soufflant +dans de longues musettes en forme de hautbois. Puis arrivaient, sur deux +de front, et les deux plus richement équipés tenant la tête, les +chameaux porteurs d'atatiches; c'étaient de grands animaux efflanqués, +nerveux, lustrés, presque aussi blancs que de vrais _mahara_ et +marchant, comme disent les Arabes: «du pas noble de l'autruche.» Ils +avaient des mouchoirs de satin noir passés au cou et des anneaux +d'argent aux pieds de devant. Les _atatiches_, sorte de corbeilles +enveloppées d'étoffes avec un fond plat garni de coussins et de tapis, +dont les extrémités retombent en manière de rideaux sur les deux flancs +du dromadaire, faisaient plutôt l'effet de dais promenés dans une +procession que de litières de voyage. Imagine un assortiment de toute +espèce d'étoffes précieuses, un assemblage de toutes les couleurs: du +damas citron, rayé de satin noir, avec des arabesques d'or sur le fond +noir, et des fleurs d'argent sur le fond citron; tout un atouche en soie +écarlate traversé de deux bandes de couleur olive; l'orange à côté du +violet, des roses croisés avec des bleus, des bleus tendres avec des +verts froids; puis des coussins mi-partie cerise et émeraude, des tapis +de haute laine et de couleur plus grave, cramoisis, pourpres et grenats, +tout cela marié avec cette fantaisie naturelle aux Orientaux, les seuls +coloristes du monde. C'était le point le plus brillant et le centre +éclatant de la caravane. Vu de face et d'un peu loin, ce haut appareil +s'élevait comme une sorte de mitre étincelante au-dessus de la tête +vénérable des dromadaires blancs, et complétait cette physionomie +sacerdotale que tu leur connais. On n'entrevoyait rien des voyageuses de +distinction suspendues dans ces somptueux berceaux; mais un nègre à +pied, qui se tenait au-dessous de chaque litière, de temps en temps +levait la tête et s'entretenait avec une voix qui lui parlait à travers +les tapisseries. + +Là s'arrêtaient le luxe des étoffes et l'éclat des couleurs; car, +immédiatement après, venaient les chameaux de charge, portant les +tentes, le mobilier, la batterie de cuisine de chaque famille, +accompagnés par les femmes, les enfants, quelques serviteurs à pied, et +les plus pauvres de la tribu. Des coffres, des tellis au ventre arrondi, +rayés de jaune et de brun, des plats de kouskoussou, des bassins de +cuivre, des armes en faisceaux, des ustensiles de toute nature +cliquetant au mouvement de la marche; de chaque côté, des outres noires +pendues pêle-mêle avec des douzaines de poulets liés ensemble par les +pattes, et qui battaient des ailes en jetant des cris de détresse; +par-dessus tout cela la tente roulée autour de ses montants comme une +voile autour de sa vergue; puis un bâton qui se trouvait mis en l'air et +retenu par des amarres à peu près comme un mât avec ses agrès; tel était +l'aspect uniforme offert par le dos montueux des chameaux. Il y en avait +cent cinquante ou deux cents pour transporter les bagages et les +«maisons de poil» de cette petite cité nomade en déménagement. On +voyait, en outre, de jeunes garçons, assis tout à fait à l'arrière des +bêtes, juste au-dessus de la queue, qui poussaient de grands cris, quand +les animaux trop pressés s'embarrassaient l'un dans l'autre; ou bien de +petits enfants tout nus, suspendus à l'extrémité de la charge, +quelquefois couchés dans un grand plat de cuisine et s'y laissant +balancer comme dans un berceau. A l'exception du harem, qui voyageait en +litière fermée, toutes les femmes venaient à pied sur les deux flancs de +la caravane, sans voiles, leur quenouille à la ceinture et filant. De +petites filles suivaient, entraînant ou portant, attachés dans leur +voile, les plus jeunes et les moins alertes de la bande. De vieilles +femmes, exténuées par l'âge, cheminaient appuyées sur de longs bâtons; +tandis que de grands vieillards se faisaient porter par de tout petits +ânes, leurs jambes traînant à terre. Il y avait des nègres qui, dans +leurs bras d'ébène, tenaient de jolis nourrissons coiffés de la chechia +rouge; d'autres menaient par la longe des juments couvertes, depuis le +poitrail jusqu'à la queue, de _djellale_ à grands ramages, et suivies de +leurs poulains; j'en remarquai qui conduisaient par les cornes des +béliers farouches, comme s'ils les traînaient aux sacrifices: c'était +aussi beau qu'un bas-relief antique. Des cavaliers galopaient au milieu +de la foule, et de loin donnaient des ordres à ceux qui, tout à fait à +l'arrière, amenaient le troupeau des chameaux libres et les moutons. +C'était là que se tenait la meute hurlant, aboyant, harcelant sans cesse +la queue du troupeau; notre approche augmentant encore la rage des +chiens et ajoutant à l'épouvante des moutons, nous prîmes le trot, et +bientôt nous eûmes dépassé l'extrême arrière-garde de la caravane. + +Pendant une heure encore, on entendit le bruit des cornemuses, et nous +continuâmes de voir la poussière qui s'éloignait dans la direction des +montagnes de l'Est. + +--Avouez, dis-je au lieutenant, que voilà une manière de déménager qui +vaut mieux que la nôtre. + +Et je lui rappelai, car il l'avait oublié, comment s'effectue un +changement de domicile chez le peuple le plus spirituel et le plus +policé du monde. + +Je ne connais pas de village arabe qui se présente avec plus de +correction ni dans des conditions de panorama plus heureuses que +Tadjemout, quand on l'approche en venant d'El-Aghouat. Il couvre un +petit plateau pierreux qui n'est qu'un renflement de la plaine et s'y +développe en forme de triangle allongé. La base est occupée par un +rideau vert d'arbres fruitiers et de palmiers; les saillies anguleuses +d'un monument ruiné en marquent le sommet. Un mur d'enceinte collé +contre la ville suit la pente du coteau et vient, par une descente +rapide, se relier, au moyen d'une tour carrée, aux murs extérieurs des +jardins. Ces murs sont armés, de distance en distance, de tours +semblables; ce sont de petits forts crénelés, légèrement coupés en +pyramides et percés de meurtrières. La ligne générale est élégante et se +compose par des intersections pleines de style avec la ligne accentuée +des montagnes du fond. Le ton local est gris, d'un gris sourd que la +vive lumière du matin parvenait à peine à dorer. Une multitude de points +d'ombre et de points de lumière mettait en relief le détail intérieur de +la ville et, de loin, lui donnait l'aspect d'un damier irrégulier de +deux couleurs: gris et bleu. Deux marabouts posés à droite, sur la +croupe même du mamelon, l'un rouge et l'autre blanc, faisaient mieux +apparaître encore, par deux touches brillantes, la monochromie sérieuse +du tableau. + +A une demi-lieue de la ville, nous dépêchâmes Aouïmer avec la lettre +adressée au caïd, et nous lui recommandâmes de veiller à ce que la +_diffa_ fût très simple, car nous avions affaire à des gens pauvres. +Puis le lieutenant s'approcha d'Ali et lui fit la leçon suivante: + +--En quelque endroit que nous soyons, souviens-toi que c'est monsieur et +moi qui sommes les maîtres; ainsi n'embrasse les genoux de personne;--tu +me comprends? + +Le petit Ali porta la main droite à sa poitrine et répondit: Oui, +_Sidna_.--Formule presque inusitée de respect, qui ne s'adresse qu'aux +puissants de la terre. + +A mesure que nous approchions, tournant les jardins pour entrer par +l'est, l'aspect de Tadjemout changeait, les montagnes s'abaissaient +derrière la ville; et tout ce tableau oriental se décomposant de +lui-même, il ne resta plus, quand nous en fûmes tout près, qu'une pauvre +ville, mise en ruines par un siège, brûlée, aride, abandonnée, et que la +solitude du désert semblait avoir envahie. Il était neuf heures; le +soleil déjà haut, la frappait d'aplomb. Nous arrivions, par un +cimetière, au-delà duquel on voyait une porte carrée, pareille à toutes +les portes arabes, ménagée dans la tour qui relie les remparts aux murs +des jardins. Un Arabe à mine farouche, chaussé de brodequins poudreux +et portant un long fusil pendu dans le dos, suivait en même temps que +nous ce chemin hérissé de pierres tumulaires, poussant devant lui un âne +boiteux chargé de deux outres vides. A droite, et vers le sommet du +mamelon traversé par de longues assises de rochers rougeâtres, on voyait +deux chevaux étiques, la tête pendante et plantés sur leurs quatre pieds +comme sur des piquets. Rien de plus, personne au-dessus des murailles; +pas un bruit. A gauche et dans des massifs d'abricotiers, on entendait +roucouler des tourterelles. + +Après un assez long circuit dans des rues sans soleil, plus étroites +encore que celles d'El-Aghouat et pavées de dalles encore plus +glissantes, nous prîmes une petite ruelle au bout de laquelle on voyait +des gens occupés à desseller le cheval d'Aouïmer. Arrivés là, nous mîmes +pied à terre, et l'on nous fit entrer sous un vestibule fort obscur, et +dans lequel s'enfonçait, suivant l'usage, un divan en maçonnerie élevé +de quatre pieds au-dessus du sol. Le vestibule était encombré de gens +qui se démenaient beaucoup sans le moindre cri. Il y avait déjà +quelqu'un étendu sur le dos au beau milieu du divan, et autour duquel +tout le monde s'empressait. Au moment où nous apparûmes, un Arabe, assez +proprement vêtu d'un burnouss couleur amadou, lui présentait d'une main +une gamelle de lait, tandis que de l'autre il l'invitait à choisir au +milieu d'un boisseau au moins de petites pommes vertes amoncelées sur le +tapis. C'était Aouïmer qui se faisait servir par le caïd de Tadjemout: +Il se mit à sourire en nous voyant et nous dit en français, de sa voix +la plus claire:--Bonjour, mon lieutenant, comme s'il ne nous avait pas +vus depuis un mois. + +Notre arrivée avait attiré une certaine foule devant la maison du caïd. +Aussi, le vestibule ne tarda pas à se trouver rempli; et bientôt, la +porte obstruée ne pouvant suffire à la curiosité de tous ceux qui, +privés d'entrer, auraient voulu voir, le plus grand nombre des visiteurs +demeura dehors, et fit bien inutilement galerie dans la rue. Au bout +d'un instant, il n'y eut plus moyen de respirer, et j'avais perdu tout +espoir de prendre un seul moment de repos. D'ailleurs, ce n'est jamais +un séjour bien délicieux que celui du divan chez les pauvres habitants +des ksours du Sud. On n'y échappe aux coups de soleil,--danger réel, il +faut l'avouer, pendant la canicule,--qu'avec la chance d'y rencontrer +toutes les incommodités imaginables. Et quant à celui-ci, j'avais jugé, +dès l'abord, qu'il renfermait une combinaison de petits supplices dont +le moindre était, sans contredit, la chaleur épouvantable d'une étuve +sèche; et je m'étais tout de suite aperçu, à de cruelles démangeaisons +qui m'envahirent tout le corps, que les mouches avaient ici, dans les +tapis, toute une armée d'odieux auxiliaires. + +Une hirondelle avait son nid dans le plafond, juste au-dessus du divan. +Les petits étaient nés, et, toutes les cinq minutes, l'hirondelle +arrivait avec un brin de quelque chose dans le bec. La porte était +basse; entre le cintre et la tête des gens attroupés sur le seuil, il ne +restait que juste assez d'espace pour elle; elle s'y glissait en +poussant un léger cri. Aussitôt, je regardais en l'air et je voyais six +petites têtes rondes coiffées d'un duvet noir avancer au bord du nid six +becs ouverts et pépiants; de petits becs d'oiseaux naissants avec un +bourrelet jaune qui les fait ressembler à des lèvres. L'oiseau +partageait de son mieux entre tous ses nourrissons; puis, l'une après +l'autre, les têtes se retiraient dans le nid. La mère, un peu surprise +de voir son asile occupé par tant de monde, hésitait pour s'en aller, +entre la porte de la cour et celle de la rue; sans doute elle avait des +raisons pour préférer la seconde, car c'était celle qu'elle choisissait, +bien que l'autre fût à peu près libre. Chaque fois c'était la même +incertitude, et chaque fois j'entendais du milieu des Arabes une voix +grave qui disait: _balek!_ (prends garde!) Alors il y en avait qui se +courbaient en deux pour lui faire place, d'autres encore plus +complaisants qui s'écartaient tout à fait; l'oiseau prenait son élan et +filait en jetant un nouveau cri. + +Grâce à ce trait de caractère assurément touchant, j'aurais volontiers +pardonné à ces braves gens de nous faire étouffer par leur politesse +malentendue, mais, quoique endurci déjà contre beaucoup de misères, je +trouvai cette manière de se reposer si pénible, que j'aimai mieux +marcher. La _diffa_ ne pouvait manquer de se faire attendre, car c'est +une cérémonie qui, dans tous les cas, demande certains préparatifs et +dont la solennité dépend en grande partie de la lenteur qu'on y apporte. +Tous les visages étaient ruisselants; les burnouss transpiraient comme +des langes de bain. Je ressentais, en outre, d'intolérables piqûres, et +je dis au lieutenant, qui me paraissait ne rien éprouver de semblable: +Sentez-vous?--Non, mon ami, me dis le lieutenant, mais je les vois. Si +j'ai un conseil à vous donner, c'est d'aller vous promener.--Au moment +où je sortais, je me trouvai face à face avec le caïd, qui portait dans +ses bras un petit mouton noir tout frémissant de se trouver pris et qui +bêlait. Un autre grand gaillard, vêtu comme le caïd d'un burnouss de +fantaisie jaunâtre, et lui ressemblant un peu, le suivait d'un air +enjoué, un couteau à la main. Le caïd, croyant m'être agréable, me +présenta le pauvre animal, écarta sa laine à l'endroit des côtes et me +montra qu'il était gras et blanc. De mon côté, je fus obligé, par +convenance, de palper cette chair vivante qu'on allait mettre à la +broche et que j'allais manger dans une heure. Mais je me fis un peu +l'effet d'un sauvage, et la _diffa_ de Tadjemout ne m'inspira plus le +moindre appétit. + +Les rues étaient silencieuses, presque désertes, l'ombre y décroissait +rapidement, et je n'y rencontrai que de rares habitants étendus déjà +sous le porche obscur des maisons. J'entrevis un ou deux enfants qui se +cachaient, et je pus entendre, en passant, le tic-tac des métiers, comme +dans certaines cours d'El-Aghouat. Je fis le tour de la ville par l'est +et m'acheminai, malgré la chaleur, vers le marabout blanc qu'on voit de +loin briller dans ce tableau décoloré. C'est la sépulture de +_Sidi-Atallah_, un des patrons de Tadjemout et l'ancêtre des +_Ouled-Sidi-Atallah_, petite tribu d'une centaine de tentes qui campe +aux environs de Tadjemout, et y dépose ses grains. Le marabout commande +la ville à l'est, à peu près comme celui de Si-Hadj-Aïca commande un +quartier d'El-Aghouat. Il est entouré d'un petit mur en pierres sèches +et barricadé de manière à ce qu'on n'y puisse entrer. Il y avait une +multitude de loques accrochées au mur par dévotion.--Puis, suivant +l'arête du mamelon, je rentrai dans la ville par le nord. + +Tadjemout ne s'est point relevé du siège qu'il a subi en même temps que +sa voisine _Aïn-Mahdy_. Ce débris noirâtre, qu'on voit de loin denteler +le sommet de la ville, c'est, avec une enceinte assez vaste, mais rasée +à fleur de terre, et quelques pans de murs encore tachés par le feu, +tout ce qui reste de l'ancienne kasbah démantelée pendant la guerre. +Toutes ces maisons si bien groupées à distance sont dans le plus triste +état de misère et s'en vont en ruines. On a seulement relevé les tours +et réparé l'enceinte des jardins, car la grande affaire était de +protéger les plantations. + +Ces jardins entourent la ville de trois côtés. L'Oued M'zi la contourne +en décrivant comme eux trois quarts de cercle; son lit est large; il est +contenu, du côté des jardins, par une berge élevée, de terre rougeâtre, +sans cailloux; de l'autre, il paraît s'étendre assez loin dans la +plaine, au moment de la crue des eaux; mais, dans cette saison de +sécheresse, il devient inutile, et n'arrose ni ne protège plus rien. On +n'y voit pas la moindre place humide. De même qu'à El-Aghouat, il +disparaît sous le sable pour ne se montrer qu'à l'époque des pluies. + +Le soleil était déjà presque perpendiculaire quand je m'arrêtai sur les +débris de l'ancienne kasbah, devant le panorama de la plaine. Je +retrouvais El-Aghouat à la même heure, avec le désert de moins, mais +avec une stupeur encore plus grande dans l'intérieur de cette ville +accablée de chaleur. On n'entendait rien, on ne voyait rien remuer. Au +delà de l'îlot vert des jardins, l'oeil découvrait un horizon de +terrains nus, caillouteux, brûlés, fuyant dans toutes les directions +vers un cercle de montagnes fauves ou cendrées, d'un ton charmant, mais +où l'on devinait l'aridité de la pierre sous la tendresse inexprimable +des couleurs. Un petit nuage unique flottait au-dessus d'un piton +bleuâtre du Djebel-Amour. La ville, environnée de pentes grisâtres, sans +aucune ombre, enflammée de soleil, ne donnait plus signe de vie. Les +deux chevaux que j'avais aperçus en arrivant n'avaient pas changé de +place; seulement, ils s'étaient couchés, la tête du côté du nord. Il y +avait une tente en poil noir plantée parmi les ruines, et sous laquelle +une femme en haillons battait du lait dans une outre. La nuit la plus +profonde est pleine de gaieté à côté de ce tableau désolé. On ne connaît +point en France l'effet de cette solitude et de ce silence sous le plus +beau soleil qui puisse éclairer le monde. Dans nos pays tempérés, le +soleil de midi fait sortir de terre tout ce qu'elle a de vie et de +bruits, et semble exaspérer toutes les passions joyeuses de la campagne. +Ici, le soleil de midi consterne, écrase, mortifie, et c'est l'ombre de +minuit qui répare et à son tour redonne la vie. + +Une seule chose, grâce à des ressources de sève inconcevables, résiste à +la consomption de ces terribles étés, qui dessèchent les rivières, +corrompent les eaux qu'ils ne peuvent tarir, et ne donnent qu'à peu de +gens le temps de vieillir,--c'est la couleur verte des feuillages; +couleur extraordinaire dont nous n'avons pas d'expression dans les +harmonies ordinaires de la palette. Je me suis rappelé les taillis de +chêne les plus verts, les potagers normands les mieux arrosés, à +l'époque la plus épanouie de l'année, aussitôt après la frondaison, sans +trouver quelque chose de comparable à ce badigeonnage de vert émeraude, +entier, agaçant, et qui fait ressembler tous ces arbres à des joujoux de +papier vert qu'on planterait sur du bois jaune. Ce qui rend le +désaccord plus bizarre et aussi la comparaison plus juste, c'est que le +pied des arbres repose en effet sur un terrain presque tout à fait nu, +couleur de chaume, où l'on ne voit que quelques petits carrés de légumes +mal arrosés et plus mal venus, des haricots et des fèves à feuilles +flétries. + +Ces jardins, si desséchés par le pied, si verdoyants par le sommet, sont +toute la fortune et toute la gaieté de Tadjemout. On les dit fertiles. +Pour moi, je n'y ai vu que des pommes et des abricots. Les pommes sont +petites, de couleur fade, et pareilles à des pommes à cidre, pour la +grosseur et pour le goût. Quant à l'abricotier du sud, c'est un bel +arbre, de haute taille, d'un port sérieux, d'un feuillage élégant, +régulier, et qui conviendrait aux paysagistes de style; voilà pourquoi +je le signale en passant. C'est un feuillage arrondi par masses +compactes ou développé en longues grappes traînantes, et dont +l'exécution, naturellement indiquée, s'exprime par un travail serré de +touches rondes posées symétriquement, comme des points de broderie. Cela +rappelle exactement l'exécution calme et savante du _Diogène_ et du +_Raisin de Chanaan_. A l'automne, quand l'arbre est devenu brun, la +ressemblance doit être parfaite. L'abricotier, comme les pommiers +normands et les orangers, se couvre de fruits en si grand nombre, que +chaque feuille verte est accompagnée d'un fruit d'or. Cet arbre, +d'aspect mythologique, est, après les dattiers, ce qu'il y a de plus +précieux dans les vergers du Sud. Les abricots secs forment, tu le sais, +le fond de la cuisine arabe; on les fait sécher sur des claies, et, +pendant tout le reste de l'année, on en compose, avec fort peu de viande +et beaucoup de sauce au _fel-fel_, toute sorte de ragoûts, entre autres +le _hamiss_. + +Des grenadiers, dont les fleurs commençaient à faire place au fruit; des +poiriers; des figuiers bas, à feuilles plus petites et plus foncées que +les figuiers d'Europe; quelques pêchers, au feuillage grêle un peu plus +doré que le reste; des vignes poussant en tout sens avec les plus grands +caprices et portant déjà des verjus monstrueux; par-dessus tout cela les +aigrettes des palmiers d'un vert froid, légèrement jaunes ou +rougissantes au point de jonction des palmes, voilà les jardins de +Tadjemout, c'est-à-dire de tous les ksours du Sud. + +Somme toute, ici les oiseaux sont plus heureux que les hommes; car ils +se nourrissent aussi bien et vivent plus commodément. Ils ont le peu de +fraîcheur que la végétation parvient à exprimer du sol, et le moindre +vent qui remue cette atmosphère inerte et brûlante de midi, ils le +recueillent en paix dans leurs maisons mouvantes de feuillages. On ne +les aperçoit pas, et c'est à peine si on les entend se déranger dans les +feuilles quand on passe à côté d'eux. Quelquefois, une petite +tourterelle fauve, à collier lilas, s'envole et se réfugie sur un +palmier; elle agite, en s'y posant, le djerid flexible; on la voit un +moment se balancer sur le ciel bleu, puis elle se retire au coeur de +l'arbre, elle y pousse un ou deux roucoulements, fait mouvoir encore les +dards aigus des palmes, et tout se tait, en même temps que tout +redevient immobile. + +Quand j'entrai dans le vestibule, où l'odeur du repas semblait avoir +rassemblé toutes les mouches et tous les affamés du quartier, le caïd, +qui n'attendait plus que mon retour, fit un signal du côté des cuisines, +et je vis apparaître, au bout d'un bâton, le cadavre rissolé et tout +fumant du petit agneau noir. + +Aouïmer fut d'une gaieté folle pendant tout le repas, et Ben-Ameur +essaya de nous persuader que les habitants de Tadjemout seraient heureux +de nous retenir jusqu'au lendemain; mais nos pauvres chevaux expiraient +de chaleur dans la cour, et c'était nous soulager tous que de nous +mettre en route. Avant trois heures, nous prenions congé du caïd et nous +sortions par _Bab-Sfaïn_, porte qui s'ouvre du côté d'Aïn-Mahdy. + + + + +Aïn-Mahdy, juillet 1853. + + +--J'accomplissais en ce moment un de mes plus vieux rêves de voyage; +rêve est le mot, car à l'époque où je le faisais, en examinant la carte +du Sahara, il était plus que douteux qu'il pût jamais se réaliser. Ce +n'était ni son éloignement, ni la nouveauté du pays qui m'attiraient +vers ce lieu-là, de préférence à tant d'autres, tout aussi propres à +m'émouvoir; c'était je ne sais quoi de séduisant dans le nom, quelques +lambeaux appris de son histoire, le bruit d'un grand personnage +religieux luttant derrière ces remparts contre le premier homme de +guerre de l'Afrique moderne, beaucoup d'imaginations colorant une vague +perspective de faits et de paysage; enfin, je ne sais quelle singulière +intuition du vrai qui m'avait fait imaginer une sorte de ville +abbatiale, dévote, sérieuse, hautaine et dominée, comme Avignon, par un +palais de pape. Chemin faisant, je me rappelais le temps où El-Aghouat +était encore pour Alger un pays fort mystérieux, et je pensais au nombre +d'événements, petits ou grands, que le hasard avait dû combiner pour +faciliter ma promenade; et ce qui m'étonnait le plus dans tout cela, +c'était d'en être aussi peu surpris et de trouver tout simple que +j'eusse déjeuné le matin à Tadjemout et que j'allasse à présent dîner à +Aïn-Mahdy. + +Nous avions devant nous une plaine unie, pierreuse, sans aucun accident +de terrain et sans variété d'aspect. A droite et à gauche, fuyaient +parallèlement deux bourrelets d'une couleur exquise et seulement tachés +d'ombres pareilles à des gouttes d'eau bleue. A l'extrémité de la +plaine, on distinguait un renflement dans la ligne droite de l'horizon; +c'était derrière ce mouvement du sol que nous allions voir apparaître +Aïn-Mahdy. La montagne au delà devenait plus bleuâtre à mesure que le +soleil inclinait de son côté. De petits sentiers grisâtres se +dirigeaient en droite ligne dans la plaine et menaient sans détours de +Tadjemout à Aïn-Mahdy. Il n'en fallait pas davantage pour indiquer le +voisinage d'une ville fréquentée.--Ces deux ou trois sentiers, séparés +par des intervalles presque égaux, où la terre est battue, où il y a +moins de cailloux qu'ailleurs, c'est une grande route de caravane. Le +gros de la troupe marche à la file dans le sillon du milieu, le plus +poudreux, le seul qui ne soit jamais interrompu; les cavaliers +d'escorte, les conducteurs de chameaux vont parallèlement dans les +petits sentiers latéraux, à la file aussi, car il n'y en a guère où l'on +remarque le passage ordinaire de plus de deux cavaliers de front. La +route se trouve ainsi tracée dans la direction la plus courte. Quand on +rencontre une touffe d'_alfa_, de _chih_ ou de _k'tâf_, on la tourne; +l'herbe continue de pousser; et c'est le chemin qui fait un circuit, +grâce à l'imperturbable régularité des voyageurs. Je m'amusais à +reconnaître la large empreinte des chameaux, le pied des chevaux, celui +des hommes. De loin en loin, nous retrouvions des marques de roues, +presque effacées par les pluies d'hiver. N'était-ce pas la voie des +canons qui sont venus d'_El-Biod_ mitrailler les murs d'El-Aghouat? De +rares gangas, qu'on ne voyait pas, faisaient entendre au-dessus de nos +têtes de faibles cris perdus dans le silence. A gauche, et sur des plans +inclinés qui remontaient vers les collines, on distinguait de temps en +temps des points fauves tachés en dessous de blanc. Ces points fauves +étaient mobiles, et malgré l'énorme distance, on voyait le lustre du +poil. C'étaient des gazelles qui paissaient parmi des _alfa_ +jaunissants. Le chemin que nous suivions était couvert de leurs traces; +on eût pu dire que _la terre exhalait le musc_. + +A moitié chemin à peu près, nous vîmes venir à nous deux voyageurs à +pied, conduisant trois petits ânes. Deux de ces ânes étaient chargés; le +troisième, velu comme un ours et de la taille d'un gros mouton, trottait +gaiement en avant des autres et s'arrêtait fréquemment pour accrocher au +passage un rameau pâle de _k'tâf_. Les hommes étaient nègres, mais de +vrais nègres pur sang, d'un noir de jais, avec des rugosités sur les +jambes et des plissures sur le visage, que le hâle du désert avait +rendues grisâtres: on eût dit une écorce. Ils étaient en turban, en +jaquette et en culotte flottante, tout habillés de blanc, de rose et de +jonquille, avec d'étranges bottines ressemblant à de vieux brodequins +d'acrobates. C'étaient presque des vieillards, et la gaieté de leur +costume, l'effet de ces couleurs tendres accompagnant ces corps de +momies me surprirent tout de suite infiniment. L'un avait au cou un +chapelet de flûtes en roseau, comme le fou de D'jelfa; il tenait à la +main une musette en bois travaillé, incrustée de nacre, et fort +enjolivée de coquillages. L'autre portait en sautoir une guitare formée +d'une carapace de tortue, emmanchée dans un bâton brut. + +Quant aux ânes, je fus longtemps à deviner ce qu'ils avaient sur le dos. +Outre plusieurs tambourins ornés de grelots, d'autres instruments de +musique, reconnaissables à leur long manche, et un amas de loques +fanées, je voyais, à distance, quelque chose comme une quantité de +paquets de plumes ondoyer au-dessus de la charge et flotter confusément +jusque sur leurs oreilles. En approchant, je m'aperçus que ces paquets +étaient de toutes les couleurs et de la plus singulière apparence; +c'étaient à peu près des oiseaux par le plumage; par la forme, c'étaient +des bêtes impossibles; et, ce qui m'étonna le plus, ce fut de voir que +chacun de ces monstres avait positivement un bec et deux pattes. Il y en +avait un grand nombre de tailles diverses, et tous d'une composition +plus ou moins propre à frapper l'esprit; les uns petits, armés d'un bec +énorme et montés sur des échasses de flamands; les autres, pesants comme +une outarde, avec une tête imperceptible et des pieds filiformes; +d'autres d'un air tout à fait farouche, auxquels il ne manquait que le +cri pour être l'idéal de ce qui fait peur.--Imagine, mon cher ami, ce +qui peut sortir de la fantaisie d'un nègre, quand il s'amuse à refaire +des oiseaux avec des peaux cousues, des pattes et des têtes rapportées. + +C'étaient donc des bateleurs avec leurs marionnettes. Ils sortaient +d'Aïn-Mahdy, où je doutai qu'ils eussent fait leurs frais, et s'en +allaient par Tadjemout, chez les Ouled-Nayls d'abord, puis dans les +douars du Tell, essayer l'effet de leur innocente industrie. Je dis à +Aouïmer de les questionner: mais ils parlaient fort peu l'arabe, et +faute de nous comprendre, je ne pus savoir d'où ils venaient. Le seul +nom que je reconnus dans le récit fait en langue nègre de leur longue +odyssée fut _Ouaregla_.--«C'est une ville où l'on aime beaucoup à rire,» +dit Aouïmer.--A tout hasard, je leur criai: _Kouka_, _Kano_, et tout ce +que je connaissais de noms appartenant au _Bernou_. Ils se mirent à rire +avec cette aimable gaieté des nègres, les plus francs rieurs de tous +hommes, et ils répétèrent: _Kouka_, _Kano_, d'un air de connaissance: +j'en conclus, peut-être à tort, qu'ils pouvaient bien avoir des +relations avec le lac _Tchad_ ou le _Haoussa_. Ils nous demandèrent de +l'eau. Heureusement que l'outre était pleine. Après quoi, nous nous +souhaitâmes mutuellement bon voyage, et je me retournai pour les voir +s'éloigner dans la direction de Tadjemout, qui n'apparaissait plus au +fond de la plaine, à présent dorée, que comme une tache grise au-dessus +d'une ligne verte. + +La première fois que je traversai la Metidja, pour aller d'Alger à +Blidah, je fus d'abord étonné (j'étais débarqué de la veille) de faire +ce trajet en diligence, à peu près comme sur une route de France; mais +je le fus bien davantage de rencontrer, au milieu de la plaine, un +Auvergnat en veste de velours olive et coiffé d'une casquette de +loutre, qui portait devant lui un orgue de Barbarie et en jouait tout en +marchant. C'était à peu près à l'endroit qu'on appelle les +Quatre-Chemins: la plaine était verte, hérissée de palmiers nains; on +voyait çà et là, entre la route et la montagne, pointer une tête isolée +de palmier en éventail; le magnifique encadrement de l'Atlas enfermait +l'horizon dans un cercle veiné de bleu, couronné de neiges, et d'une +imposante tournure; c'était une admirable entrée. Je venais d'apercevoir +un chacal qui traversait la route, comme aurait fait chez nous un +renard; et je voyais de loin, posées parmi les joncs, deux cigognes dont +l'une, comme l'ibis antique, tenait dans son bec quelque chose qu'on +pouvait prendre pour un serpent. L'Auvergnat jouait l'air de la _Grâce +de Dieu_. Ce jour-là je fus indigné.--Hier, en me séparant des musiciens +nègres, ce souvenir m'est revenu, et je l'ai pris avec moins d'amertume. +Il m'a semblé que cette nouvelle rencontre donnait un sens philosophique +à la première. Je comparais ces pauvres émigrants venus, l'un de +_Bernou_, l'autre du Cantal ou de la Savoie, et je n'ai pu m'empêcher +d'admirer encore davantage les combinaisons du hasard, en pensant qu'un +jour ils se rencontreraient peut-être, l'un avec sa guitare d'écaille, +l'autre avec son coffre à musique, et qu'ils joueraient ensemble des +airs nègres et des airs parisiens, au milieu d'une ville arabe devenue +française. + +Vers six heures, nous perdîmes Tadjemout de vue; et presque aussitôt, +nous découvrions devant nous la silhouette massive, écrasée, légèrement +renflée vers le milieu, d'une ville solitaire, de couleur brune, marquée +de deux points plus clairs vers le centre: c'était Aïn-Mahdy. A ce +moment, le soleil, qui déclinait vers les montagnes, prenait déjà la +ville à revers, en dessinait seulement les contours dentelés, et noyait +dans un rayonnement mêlé de violet et de bleu verdâtre les premiers +échelons du Djebel-Amour. A mesure que nous approchions, le jour +baissait; l'heure ne pouvait être mieux choisie pour entrer dans cette +ville longtemps mystérieuse et demeurée sainte. Cette demi-clarté du +soir qui n'allait nous la montrer que confusément, l'ombre qui +commençait à l'envelopper avant que nous en fussions trop près, tout +cela convenait à merveille au sentiment particulier mêlé de curiosité et +de respect que m'inspirait Aïn-Mahdy. + +Il était sept heures quand nous atteignîmes le pied du rempart. C'est +une muraille en maçonnerie solide, avec des créneaux très rapprochés, et +coiffés de petits chapiteaux en pyramides. Aouïmer nous avait précédés +pour prévenir le caïd de notre arrivée, et nous entrâmes dans la ville +très modestement escortés d'un seul cavalier. En deçà du rempart règne +un mur moins élevé, qui forme l'enceinte intérieure des jardins, de +sorte que les jardins ont, comme la ville, une ceinture continue. Entre +ce mur et le rempart passe un chemin de ronde étroit et sinueux. C'est +par là que le guide nous fit tourner pour aller gagner la grande porte: +_Bab-el-Kebir_. Cette porte a l'air d'une entrée de forteresse; elle est +pratiquée dans une haute muraille et flanquée de deux grosses tours +carrées. Elle est beaucoup plus élevée que ne le sont d'habitude les +portes des villes arabes; elle a de solides battants armés de ferrures; +un encadrement de chaux en dessine le contour, presque aussi large que +haut; une banquette dallée de pierres grises, polies comme du fer usé, +garnit extérieurement le pied du mur. Le porche est profond, avec des +enfoncements ménagés dans l'épaisseur des tours latérales, et forme à +l'intérieur une véritable place d'armes. + +La rue sur laquelle on débouche après avoir franchi la voûte complète +cette entrée monumentale. Elle est très large pour une rue arabe, +comprise entre deux grands murs sévères, bâtis de pierres, sans +ouvertures, et si propre qu'on la dirait balayée. Au bout de cent pas, +elle tourne à angle droit au pied d'une maison blanche, d'architecture +mauresque, et dont la forme singulière rappelle à la fois le palais et +la mosquée. Cette maison blanche, élevée, percée à l'étage supérieur de +fenêtres en ogives précieusement sculptées, est l'une des maisons du +marabout Tedjini; c'est aussi le lieu de sa sépulture et la mosquée +d'Aïn-Mahdy. Ce nom de Tedjini, qui n'éveillera chez toi, quand tu me +liras, qu'un intérêt bien vague, ce seul nom, quand je l'entendis sortir +avec componction des lèvres du petit Ali, me fit éprouver, mon cher +ami, une émotion très sincère. Il imprimait à ce qui m'entourait un +caractère précis de grandeur, d'héroïsme et de sainteté. Je sentis que +l'âme de cet homme vaillant animait encore cette ville à l'air si +hautain et si recueilli. Mes imaginations d'autrefois ne m'avaient pas +trompé, Aïn-Mahdy ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu et +répondait à tout ce que j'avais rêvé. + +Une troupe de chameaux sans gardien encombrait la rue dans toute sa +largeur. En deçà et au delà de ce groupe silencieux, il n'y avait +personne. La rue déserte se remplissait paisiblement de cette ombre +poudreuse et de couleur rousse, ombre palpable, chargée de chaleur, +d'odeurs confuses, qu'on ne trouve que dans les villages arabes du Sud, +à la tombée de la nuit. La terrasse de la maison de Tedjini était +occupée par un petit nombre de gens qui tous regardaient du même côté, +du côté des montagnes. Ils nous virent entrer, tourner l'angle de la +rue, sans distraire leur attention de l'objet qui paraissait l'attirer +dans la direction du couchant. + +Le caïd prévenu nous attendait à quelques pas de là, devant une maison +de belle apparence, sorte de _Dar-dyaf_, où l'on nous fit entrer, et que +nous occupons seuls. La cour est grande, et nos chevaux sont logés dans +des écuries spacieuses; un escalier bien construit mène à l'étage, où +nous avons une chambre en galerie pour le jour, et une belle terrasse +garnie de tapis pour la nuit. + +Le caïd actuel d'Aïn-Mahdy n'a rien de frappant, ni dans les traits ni +dans les manières; mais il représente convenablement l'autorité civile, +dans cette municipalité, aujourd'hui bourgeoise et dévote. C'est un +homme simple et digne, dont la physionomie fine, quoique très placide, +le vêtement de grosse laine blanche, le chapelet de bois noir et la +coiffure basse font penser au magistrat et au prêtre, beaucoup plus +qu'au chef militaire. Son accueil fut grave et froid comme sa personne; +et j'y remarquai tout de suite une sorte de distraction mêlée d'égards, +qui n'était pas de l'impolitesse, mais qui, bien évidemment, ne marquait +aucun empressement. A peine avions-nous eu le temps de lui répéter +l'objet de notre visite, il l'avait appris déjà par la lettre +d'introduction, qu'il nous quitta. C'était contre tous les usages, et je +m'en étonnai. Quelques minutes après, vint la diffa.--Les deux spahis +soulevèrent les langes bleus qui, suivant la coutume, couvraient les +plats, et je vis, à leur visage, qu'il se passait quelque chose de +grave. C'étaient du kouskoussou d'orge et des mets de la dernière +qualité. Aouïmer se leva, d'un air important, prit un des plats et dit à +l'un des serviteurs: Emporte, et dis au caïd qu'on s'est trompé. Y +avait-il erreur? C'est ce qu'on ne put savoir; mais, au bout d'un +instant, le caïd lui-même reparut, accompagnant un souper qui +équivalait à des excuses, et suivi cette fois d'un cortège assez +nombreux de serviteurs et d'amis. + +Ils demeurèrent tous debout à l'angle de la terrasse; et bientôt +j'entendis qu'ils discutaient entre eux en considérant le soleil +couchant. + +--Savez-vous ce qui se passe? me dit tout à coup le lieutenant: ils +attendent encore la lune, et le Rhamadan n'est pas fini.--Aouïmer jeta +fort irréligieusement un éclat de rire de _giaour_ et continua +d'affirmer que tout le monde à L'Aghouat l'avait vue la veille au soir, +à sept heures trente-cinq minutes. + +--Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous les ennuyons beaucoup, dis-je au +lieutenant; cela se voit, et je crois convenable de nous expliquer. + +Nous exposâmes donc que nous avions calculé notre départ de manière à ne +les point gêner; que nous étions parti d'El-Aghouat à sept heures +trente-cinq minutes du soir et au coup de canon qui avait annoncé la fin +du jeûne, pour être plus certains de n'arriver à Aïn-Mahdy que le +premier jour du _Baïram_. Je racontai les préparatifs qu'on faisait à ce +moment chez leurs voisins; que toutes les cuisines fumaient; que la +ville était pleine de l'odeur des viandes; et je pris à témoin les deux +spahis et le petit Ali. Mais à tout cela on nous répondit que si les +Beni-l'Aghouat avaient vu la lune nouvelle, c'est qu'ils y regardaient +de moins près qu'ailleurs; que dans Aïn-Mahdy on était plus formaliste, +et que le jeûne durait encore. + +A ce moment, le caïd étendit le bras vers l'horizon; et nous vîmes, tous +ensemble, apparaître dans la pâleur du couchant le demi-cercle mince et +long de la lune naissante. Il se découpait, avec la précision d'un fil +d'argent, sur un ciel parfaitement pur, couleur d'or vert. Au-dessous +d'elle, scintillait une petite étoile brillante comme un oeil qui se +dilate en souriant. On regarda quelques minutes ce signal charmant de la +fin d'un long jeûne. L'astre était si près des montagnes qu'un moment +plus tard il cacha un des bouts effilés de son disque, puis disparut +tout à fait. + +Le caïd, plus occupé de ce qu'il venait de voir que de notre présence, +descendit alors, suivi de ses serviteurs, et s'en alla proclamer que le +Rhamadan était accompli pour l'an de l'hégire 1269. Son fils, un grand +enfant, doux de visage et déjà grave dans son maintien, se coucha, sans +rien dire, sur le tapis, afin de passer la nuit près de nous. Quant à +moi, le sommeil ne tarda pas à me prendre; j'entendis vaguement des +chants qui ressemblaient à des cantiques et des psalmodies qui n'avaient +rien de joyeux sortir de la maison mortuaire de Tedjini; je regardai, +pendant un moment, luire les étoiles au-dessus de ma tête; et, sans +attendre la fin du repas, pêle-mêle avec les plats de bois et les +_mardjel_ de lait, je m'endormis au milieu de la table à manger qui +était en même temps notre lit. + + + + +Aïn-Mahdy, juillet 1853. + + +--La première impression demeure; Aïn-Mahdy me rappelle Avignon; je ne +saurais expliquer pourquoi, car une ville arabe est ce qu'il y a de +moins comparable à une ville française; et la seule analogie d'aspect +qu'il y ait entre ces deux villes consiste dans une ligne de remparts +dentelés, une couleur à peu près semblable, d'un brun chaud, un monument +qui se voit de loin et couronne avec majesté l'une et l'autre, mais +c'est une sorte d'analogie morale, une physionomie également taciturne; +un air de commandement avec des dispositions de défense, quelque chose +de religieux, d'austère; je ne sais quel même aspect féodal qui +participe à la fois de la forteresse et de l'abbaye. Elles se +ressemblent par l'effet produit, et peut-être cette comparaison tout +imaginaire te donnera-t-elle une idée juste de ce qui est. + +La ville est posée sur un renflement de la plaine et décrit une ellipse. +On trouve qu'elle a la forme «d'un oeuf d'autruche coupé en deux dans +le sens de sa longueur». Toute la partie des fortifications est +admirablement construite et dans un superbe état d'entretien. Le tableau +général, au lieu de chanceler en tous sens et d'incliner sous tous les +angles, suivant l'habitude des villages sahariens, garde un aplomb de +lignes et se dessine par des angles droits très satisfaisants pour +l'oeil. + +Les jardins qui ont été rasés dépassent à peine le sommet des murs de +clôture, sous forme d'un bourrelet vert. Un seul arbre a survécu; il +s'élève assez tristement dans un enclos désert. Le pauvre k'sour +d'_El-Outaya_, abandonné sans verdure et sans abri dans sa plaine +ingrate, entre El-Kantara et Bisk'ra, témoigne de cette manière générale +d'entendre la guerre. J'y ai vu l'unique palmier qui fut laissé debout, +pour apprendre à l'étranger qu'il y avait eu là une oasis. Aïn-Mahdy en +a conservé deux, l'un au nord, l'autre au sud des jardins. + +Aïn-Mahdy n'a point de rivière, mais on voit de loin entre la ville et +la montagne un point blanc de maçonnerie qui indique la tête de la +source _Aïn-Mahdy_. Arrivé à la porte Bab-el-Sakia, le ruisseau se +déverse dans un bassin d'où il va, par deux écluses, arroser les +jardins. Ici, comme à El-Aghouat, il y a le répartiteur des eaux, avec +son sablier qui sert d'horloge à toute la ville. + +C'est à un kilomètre à peu près des jardins qu'était campée l'armée +d'Abd-el-Kader. On montre encore, près de l'_Aïn_, la place occupée par +la tente de l'émir. Elle est marquée par une assise de pierres rangées +circulairement, comme autour des tentes dans les _douars_ sédentaires; +c'était annoncer d'avance l'intention de ne pas lâcher pied. Comme tu le +sais, le siège dura neuf mois. Mais la ville avait des puits; elle était +armée, approvisionnée de tout, débarrassée des bouches inutiles; +Tedjini n'y avait gardé avec lui que trois cent cinquante hommes, les +meilleurs tireurs du désert; l'assaut fut impossible. Il y eut un moment +où, fatigué de la canonnade et voyant sous ses yeux couper ses eaux, +dévaster ses jardins, Tedjini fit offrir à son ennemi de vider la +querelle dans un combat singulier. Mais «il était couvert d'amulettes», +prétendirent les T'olba du camp d'Abd-el-Kader, et, la partie étant +jugée inégale, le combat n'eut pas lieu. Ce fut toute une Iliade; et +cela finit par un traité qui fut aussi perfide que le cheval de +Troie.--L'émir avait juré, écrivait-il, d'aller faire sa prière à la +mosquée d'Aïn-Mahdy. Cette considération pieuse alla droit à l'âme du +marabout. Les conventions arrêtées, leur exécution jurée sur le Coran, +Tedjini se retira à El-Aghouat, avec ses femmes et sa suite. +Abd-el-Kader entra dans la ville, fit abattre les murs et saccager les +maisons; il respecta pourtant celle du marabout. Puis, pressé par les +événements, il se retira et, presque aussitôt, retourna contre nous son +épée déshonorée par cette guerre impie. Tous ces faits, historiquement +très petits, ne te semblent-ils pas préparés pour la légende? Et vois-tu +ce «[Greek: Mênin aeide thea]» entonné par leur poète arabe... «O muse! +chante la colère de Si-Hadj-Abd-el-Kader, fils de Mahieddin»? + +Tedjini est mort, il y a quatre mois, laissant un jeune fils et douze +filles; il avait eu quinze ans de paix pour rebâtir sa ville et relever +ses remparts. Après ce court et glorieux moment d'exaltation guerrière, +il reprit paisiblement sa vie de reclus et ne voulut plus la consacrer +qu'aux bonnes oeuvres, ne s'occupant des affaires de personne, mais ne +voulant point qu'on se mêlât des siennes et demandant qu'on le laissât +libre dans l'administration intérieure de son petit État, j'allais dire +de son diocèse. «Je ne suis plus de ce monde», écrivait-il bien des +années avant de le quitter. Un jour qu'il était seul en prière dans son +oratoire, on entendit un grand cri. Son domestique de confiance, qui se +tenait dehors, entra et le trouva étendu et sans parole, et expirant. + +Cependant on eut quelques doutes sur la réalité de cet événement; et, +pour prévenir toute supercherie, un officier d'El-Aghouat fut envoyé à +Aïn-Mahdy, avec mission de se faire ouvrir le cercueil et de constater +que ce grand personnage était bien réellement mort. L'identité reconnue, +on la fit publiquement proclamer; ce qui n'empêcherait pas, dit-on, +qu'on ne le ressuscitât, si les événements y donnaient lieu. + +Tedjini laisse dans tout le désert une immense renommée; et l'autorité +religieuse de son nom lui survivra jusqu'au jour où le peuple arabe +perdra la mémoire de ses marabouts. C'est maintenant un privilège à +perpétuité. Tedjini n'est plus un saint homme, c'est un saint, et sa +maison devient une chapelle. Selon la coutume des marabouts, il a achevé +sa vie à côté de son tombeau, et il n'a pas eu à changer de place pour +passer d'un asile à l'autre. Le mausolée qui servait de sépulture à ses +ancêtres est très richement entouré de balustrades sculptées, peintes et +dorées; il a été fait à Tunis, puis apporté à Aïn-Mahdy et monté pièce à +pièce. + +C'était hier le jour des dévotions arabes; et, toute la matinée, de +longues files de femmes et d'hommes se sont rendues processionnellement +à la mosquée. Nous allons à nos églises en France à peu près comme les +écoliers vont à la classe: un par un pour entrer; la messe dite, on sort +en foule. A la porte des mosquées arabes, c'est un va-et-vient continuel +de croyants qui vont prier et de croyants qui en reviennent; toujours le +même silence et pas plus d'empressement après qu'avant. Tous ces gens-là +sont fort beaux, pleins de la même gravité, trop propres pour des +pauvres, trop peu luxueux pour des riches. A leur voir à tous le même +vêtement de grosse laine, le même haïk épais sur la tête, maintenu par +une simple corde grise, un chapelet pareil au cou, le même air +d'austérité calme, la même indifférence pour l'étranger, on dirait un +séminaire de vieillards qui se rend aux plus graves cérémonies. + +Rien ne rappelle ici la vie de la tente, pastorale et guerrière, ni la +vie seigneuriale et armée du bordj. J'ai pu étudier dans différents +lieux ces côtés bien distincts de l'existence arabe, et j'ai toujours +trouvé la poudre, le cheval, les armes de combat ou de chasse mêlés +plus ou moins aux scènes les plus familières. Ici, nulle _fantasia_, +surtout quand il s'agit d'acte de piété. Depuis mon arrivée, je n'ai pas +entendu le pas d'un cheval; on dirait un pavé de sanctuaire, où ne +marchent que des gens d'église. Je n'ai vu ni ceinturon armé, ni bottes +à éperons; tous portent la sandale du bourgeois, et ceux du dehors le +brodequin lacé des voyageurs. Un trait de caractère que je trouve gravé +sur ces physionomies placides, c'est une grande confiance en eux-mêmes. +Ils parlent avec un sourire plein de comparaisons orgueilleuses des +pauvres murailles d'El-Aghouat qui sont tombées devant nos canons; et +c'est alors pour considérer les leurs avec la sécurité de gens qui sont +en possession de deux sentiments: la volonté d'être inoffensifs, la +certitude de résister. + +Les femmes vont aux mosquées, ce que je n'avais vu nulle part. Elles se +rendaient en foule au marabout avec autant de solennité et d'une marche +encore plus dévote que les hommes. C'est le même costume qu'à +El-Aghouat, avec ce détail de plus que toutes portent la _melhafa_ +(mante), et sont hermétiquement voilées. + +Je m'étais assis au fond de la rue de manière à les voir descendre de +l'intérieur de la ville; elles passaient devant moi pour entrer dans la +ruelle qui conduit au lieu des prières. Une grande ombre, projetée par +la maison de Tedjini, descendait sur la voie, très large en cet endroit, +remontait sur les piliers d'un fondouk construit en face, et ne +laissait, dans la lumière dorée du soleil, que la partie supérieure du +fondouk et des maisons qui le suivent. L'ombre tournait avec la rue, +montait avec elle, s'allongeant ou se rétrécissant selon le mouvement du +terrain. Une plaque d'un bleu violent servait de plafond à ce tableau, +éclairé de manière à donner plus de mystère à la rue et à mettre tout +l'éclat dans le ciel. Du côté de l'ombre, et contre le pied du mur, +s'alignait une rangée d'Arabes assis, couchés, rassemblés sur eux-mêmes +ou posés de côté dans ces attitudes de repos grandioses qui sont +maniérées à l'Académie, et qui sont tout simplement vraies, chez les +maîtres comme dans la nature. + +Les femmes arrivaient du côté du soleil, longeant les murs, hâtant le +pas, surtout en passant devant nous, pour échapper le plus vite possible +aux regards des infidèles; tantôt deux ensemble, côte à côte, traînant +après elles une toute petite fille en haillons, pendue aux bouts +flottants de leur haïk; tantôt par groupes nombreux, avec une ampleur de +vêtements et une abondance de plis qui remplissaient la rue d'un tumulte +léger, très mystérieux à entendre. Quelquefois, un groupe de trois +venait isolément: celle du milieu, peut-être la plus jeune, semblait +soutenue par les deux autres, chacune d'elles ayant un bras passé autour +de sa taille et l'abritant sous un pan de son voile. Ce groupe, +magnifiquement composé, s'avançait tout d'une pièce, sans qu'on vît ni +geste, ni pas qui le fît mouvoir, par un mouvement simultané qui +semblait unique; les trois voiles n'en formaient plus qu'un, et l'on +devinait confusément la forme des corps sous ce même vêtement d'une +ampleur démesurée. + +Peut-être m'eût-il été possible d'entrer dans la mosquée; mais je ne +l'essayai point. Pénétrer plus avant qu'il n'est permis dans la vie +arabe me semble d'une curiosité mal entendue. Il faut regarder ce peuple +à la distance où il lui convient de se montrer: les hommes de près, les +femmes de loin; la chambre à coucher et la mosquée, jamais. Décrire un +appartement de femmes ou peindre les cérémonies du culte arabe est à mon +avis plus grave qu'une fraude: c'est commettre, sous le rapport de +l'art, une erreur de point de vue. + +Bab-el-Kebir, l'entrée de la principale rue, les abords de la maison de +Tedjini, voilà, au surplus, tout ce qu'il y a d'intéressant et d'inusité +dans la physionomie intérieure d'Aïn-Mahdy. Le reste se ressent de la +négligence et de l'incurie du peuple arabe, et le haut quartier n'est +guère mieux bâti qu'El-Aghouat. Là, comme partout, ce sont des portes à +claire-voie, des ruelles malpropres et des maisons en pisé, consumées +par le soleil; des enfants postés en embuscade et qui fuient devant +nous; des femmes un peu plus sauvages qu'ailleurs, qui se lèvent à notre +approche et rentrent précipitamment sous le porche obscur des maisons; +des hommes indifférents, qui se soulèvent pesamment de leurs lits de +repos et nous saluent d'un air un peu superbe pour de simples petits +bourgeois. + +Notre maison confine aux jardins du côté du sud-ouest. De ma terrasse, +en m'accoudant sur un mur crénelé qui fait partie du rempart, j'embrasse +une grande moitié de l'oasis et toute la plaine, depuis le sud, où le +ciel enflammé vibre sous la réverbération lointaine du désert, jusqu'au +nord-ouest, où la plaine aride, brûlée, couleur de cendre chaude, se +relève insensiblement vers les montagnes. Ces vues de haut me plaisent +toujours, et toujours j'ai rêvé de grandes figures dans une action +simple, exposées sur le ciel et dominant un vaste pays. Hélène et Priam, +au sommet de la tour, nommant les chefs de l'armée grecque; Antigone +amenée par son gouverneur sur la terrasse du palais d'OEdipe et +cherchant à reconnaître son frère au milieu du camp des sept chefs, +voilà des tableaux qui me passionnent et qui me semblent contenir toutes +les solennités possibles de la nature et du drame humain. «Quel est ce +guerrier au panache blanc qui marche en tête de l'armée?...--Princesse, +c'est un chef.--Mais où est donc ce frère chéri?--Il est debout à côté +d'Adraste, près du tombeau des sept filles de Niobé. Le vois-tu?--Je le +vois, mais pas trop distinctement.» + +Je pense en ce moment qu'il y eut des scènes pareilles, avec les mêmes +sentiments peut-être, sur cette terrasse où je t'écris. Je regarde la +place vide où était le camp, et je vois le bloc carré et blanc de +l'_Aïn_, pareil au tombeau de _Zethus_. + +J'oubliais de te dire que dans ma promenade de ce matin, j'ai trouvé un +éclat d'obus tombé près des murs des jardins, pendant le siège de 1838; +et dans la ville, un gant français apporté je ne sais par qui et jeté +sur un fumier, où barbotaient trois oies grises, oiseaux plus rares ici +que les autruches. + + + + +Tadjemout, juillet, au soir. + + +--Revenus ce soir à Tadjemout. Pour éviter l'hospitalité du caïd, nous +avons pris le parti de camper en dehors de la ville près du ruisseau, au +pied d'un mur de jardin. Au moment où nous arrivions, un Arabe était +assis par terre, au centre d'un cercle formé par cinq dromadaires. Il +avait dans son burnouss une brassée d'herbe et la leur distribuait brin +à brin. Les cinq bêtes, couchées le cou en avant, promenaient autour de +ses genoux leur tête bizarre, et se disputaient avec de sourds +grognements cette maigre pâture, souvenir de la saison fertile. Le +chamelier nous a cédé sa place; c'est une pente en terre battue, sans +cailloux, bien choisie pour recevoir un tapis. + +Cette fois, ce fut à mon tour de dire au lieutenant: Prenons-nous la +tente? Le lieutenant s'empressa de répondre: Ce n'est pas la peine. Et +je dis en riant au petit Ali: C'est bien, ne défais rien, le paquet +sera tout ficelé pour le prochain voyage. + +En réalité, nous aurions pu simplifier encore nos bagages, et supprimer +du même coup le guide et le mulet. + +Mais le lieutenant prétend qu'ils font bien ensemble, et que, sans eux, +nous aurions eu l'air de pauvres. + +La nuit descend tiède et tranquille sur ce triste pays toujours +paisible, quoiqu'un peu moins inanimé qu'en plein jour. Au lieu de +n'avoir pas d'ombre, il n'a presque plus de lumière, et le brouillard +gris qui s'amasse au-dessus de la ville ressemble à de la fraîcheur. Des +silhouettes silencieuses passent au sommet d'un mamelon aride, découpées +sur un ciel orangé, et disparaissent dans le chemin déjà sombre qui mène +à _Bab-Sfain_. Par moments, les palmiers se balançent comme pour secouer +la poussière du jour; et l'on entend dans la ruelle voisine un bruit +d'écuelles remuant de l'eau, et le ruissellement des outres qu'on +remplit. + +Il nous sera difficile d'éviter la diffa; car nous remarquons qu'un +certain mouvement de gens affairés s'établit de la ville à notre +bivouac. Le caïd, qui s'est rendu près de nous, a l'air de donner des +ordres. Il porte encore ce disgracieux burnouss de couleur jaune; il est +riant, et sa figure presque rose, sans barbe, avec des yeux bleu clair, +manifeste par une expression joviale le plaisir qu'il a de nous revoir. +A notre gauche, et sur le mamelon qui nous domine, on voit s'assembler +des curieux qui pourraient bien être attirés par les préparatifs d'un +repas. + +En attendant, et pour n'être pas en retard de politesse avec lui, nous +offrons au caïd une bougie, un pain qui date d'El-Aghouat, deux citrons +et une pleine gamelle de café. On forme le cercle. Il est devenu +nombreux. Je me demande comment tout ce monde va s'en tirer avec deux +citrons et trois gobelets. + +Le caïd prend un des citrons, un seul, l'autre est mis de côté, y fait +un petit trou, y appuie ses lèvres, et, discrètement, en exprime un peu +de jus, puis il le passe à son voisin. De bouche en bouche, le citron +fait le tour du cercle et revient, n'ayant plus que l'écorce, entre les +mains du caïd, qui, précieusement, le dépose dans le capuchon de son +burnouss, comme pour le faire servir à plus d'un régal. Quant aux trois +gobelets, remplis jusqu'aux bords, chacun y boit de même, à son tour et +avec économie. Après qu'on les eut déposés, bien vidés, tu peux le +croire, au milieu du cercle, un des mieux mis de nos convives, et qui +semblait des mieux nourris, s'est assuré, en les essuyant de la langue +et du doigt, qu'il n'y restait plus rien que l'odeur du café bu. + +La fête se complique; voici maintenant des musiciens et des chanteurs. +Nous allumons une bougie de plus. J'apprends que c'est Aouïmer et +Ben-Ameur qui se font donner de la musique et payent cette partie du +divertissement. Un grand feu s'allume à dix pas de nous. Je distingue de +ma place la forme obscure d'un gros mouton qu'on fait tourner au milieu +de la flamme; autour, sont penchées des figures attentives de +cuisiniers, avec des airs si avides, que je me demande s'ils sont là +pour faire cuire le mouton ou pour le manger. + +Il est onze heures. Je donnerais toutes les diffa du monde pour un peu +de sommeil. Cette fois j'abandonne ma part du dîner, et je dois dire que +personne n'a l'air offensé de ce défaut d'usage. + +Si quelque chose égale la sobriété des Arabes, c'est leur gloutonnerie. +Admirables estomacs, qui tantôt ne mangent pas de quoi satisfaire un +enfant, et tantôt se satisfont tout juste avec ce qui étoufferait un +ogre. Rien ne peut rendre la précipitation des mâchoires, le jeu rapide +des doigts dépeçant la viande, ou roulant la farine en grain du +kouskoussou, et l'effrayante gourmandise des visages. Notre amateur de +café fait des prodiges; il ne se sert plus de ses dents; des deux mains, +comme un jongleur se sert de ses billés, il jette bouchée sur bouchée +dans sa bouche grande ouverte; ce n'est plus manger, on dirait qu'il +boit. Le caïd ne le cède à personne. + +Il y a trois tables: la première, composée des personnages, a le +privilège de prélever le meilleur du plat et d'arracher toute la peau +rissolée du rôti; la seconde, à son tour, a droit à tant de minutes de +coups de dents; je m'inquiète de ce qui va rester à la troisième, +composée des serviteurs, des tout jeunes gens et des musiciens, quand le +dîner sortira des mains des notables.--Tout le monde a l'air +profondément repu; et des bruits de satisfaction se font entendre. +L'auteur de ces inconvenances dit avec sang-froid l'_hamdoullah_, je +remercie Dieu; on lui répond de même _Allah iaatiksaha_, que Dieu te +donne la santé; les chants interrompus recommencent avec plus d'entrain, +et l'on nous laisse une garde bien superflue de huit hommes, qui +veilleront près de nous, c'est-à-dire, je le crains, qui nous obligeront +de veiller avec eux. + + + + +El-Aghouat, juillet 1853. + + +--J'ai vu disparaître derrière moi Tadjemout, comme j'avais vu +disparaître Aïn-Mahdy, avec le coeur serré par cette certitude de ne +jamais les revoir. Grande halte pendant le jour au milieu de +l'Oued-M'zi, sous un soleil de plomb, dans une solitude accablante, +n'ayant que de l'eau détestable et ne pouvant dormir, à cause de +l'extrême chaleur. C'est le seul endroit peut-être d'où je me suis +éloigné sans regrets. Aucun incident dans le reste de la route. Nos +cavaliers se sont amusés à courir des gazelles, et ce grand enfant +d'Aouïmer, joyeux comme un cheval qui sent l'écurie, debout sur ses +étriers, le sabre nu, avec de grands cris, poussait des charges à fond +de train contre de pauvres lièvres qui, vers le soir, prenaient le +frais dans l'alfa. + +Les dunes de sables, aperçues la nuit, sont mouvantes; on y voit de +petits plis réguliers, comme sur une mer calme, ridée par le vent; leur +surface était d'une admirable pureté, et personne ne les avait foulées +depuis le dernier simoun. + +Au moment où nous repassions le col, et où se montrait tendue devant +nous la ligne mystérieuse du désert, la température devint tout à coup +plus chaude, l'air moins respirable. Le soleil venait de disparaître. Un +orage qui nous avait menacés tout le jour, et s'était lentement avancé +du Djebel-Amour jusque sur les bois de Recheg, avait fini par s'évaporer +sans pluie, sans tonnerre ni éclairs, et le ciel avait repris sa +sérénité ardente. El-Aghouat se déployait à une lieue de nous, au-dessus +de l'oasis et sur le dos de ses rochers blanchâtres. + +Cette grande ville triste, et qui bien véritablement sent la mort, +s'enveloppait d'ombres violettes pareilles à des voiles de deuil. En +approchant des jardins, nous aperçûmes, près de trous fraîchement +remués, trois objets informes étendus à terre. C'étaient trois cadavres +de femmes que les chiens avaient arrachés de leurs fosses. Blessées +pendant la prise ou atteintes dans leur fuite, sans doute elles étaient +venues tomber là, et la piété des passants les avait recouvertes d'un +peu de terre. Je descendis de cheval pour examiner de plus près ces +corps momifiés, consumés jusqu'aux os, mais tout vêtus encore de leurs +haïks de cotonnade grise. La terre n'avait rien laissé à ronger sur ces +carcasses desséchées, et une fois exhumées, les chiens n'avaient pas +même essayé de les déshabiller. Une main se détachait de l'un des +cadavres et ne tenait plus au bras que par un lambeau déchiré, sec, dur +et noir comme de la peau de chagrin. Elle était à demi fermée, crispée +comme dans une dernière lutte avec la mort. Je la pris et l'accrochai à +l'arçon de ma selle; c'était une relique funèbre à rapporter du triste +ossuaire d'El-Aghouat. Je me rappelai le corps du zouave découvert du +côté de l'est le jour de mon entrée, et je trouvai la symétrie de ces +rencontres assez fatale. Décidément, pensai-je, ce n'est pas ici qu'on +écrira les bucoliques de la vie arabe. La main se balançait à côté de la +mienne; c'était une petite main allongée, étroite, aux ongles blancs, +qui peut-être n'avait pas été sans grâce, qui peut-être était jeune, il +y avait quelque chose de vivant encore dans le geste effrayant de ces +doigts contractés; je finis par en avoir peur, et je la déposai en +passant dans le cimetière arabe qui s'étend au-dessous du marabout +historique de Si-Hadj-Aïca. + +La chaleur s'est accrue de six degrés pendant notre absence. Voici le +thermomètre à 49° et demi à l'ombre. C'est à peu près la température du +Sénégal. Toujours même beauté dans l'air, une netteté plus grande +encore dans le contour des montagnes du nord, des colorations plus +mornes que jamais sur la surface incendiée du désert. Quand on traverse +la place, à midi, le soleil direct vous transperce le crâne, comme avec +des vrilles ardentes. La ville semble, pendant six heures du jour, +recevoir une douche de feu. Un M'zabite de mes amis vient de partir pour +son pays; je l'ai vu faire avec épouvante sa provision d'eau, sa +provision d'alcool pour remplacer le bois; ce qu'il y avait pour ainsi +dire de moins précieux dans son bagage, c'étaient les vivres. Il s'est +mis en route le matin, car, sous un pareil soleil, il est encore moins +pénible de voyager le jour que de s'arrêter, même à l'abri d'une tente. +Il me racontait qu'à pareille époque, il y a trois ans, un convoi de +vingt hommes avait été surpris par le vent du désert à moitié chemin +d'El-Aghouat à Gardaïa. Les outres avaient éclaté par l'effet de +l'évaporation; huit des voyageurs étaient morts, avec les trois quarts +des animaux. Je l'accompagnai jusqu'à une lieue des jardins. Il montait +un grand dromadaire presque blanc, tout entouré d'outres, gonflées comme +des appareils de sauvetage. Une large peau d'autruche lui servait de +selle. Je le vis prendre la route du Sud avec un sentiment mêlé de +regret pour moi-même et de quelque appréhension pour lui. Puis je revins +vers la ville au galop, et quand je remontai les dunes, la petite +caravane avait disparu sous le niveau de la plaine. + +Les visages qu'on rencontre sont encore plus pâles que de coutume; on se +traîne avec épuisement dans l'air étouffant des rues. Les cafés, même le +soir, sont abandonnés. Chacun se renferme comme il peut, tant que dure +le soleil; la nuit, c'est une inquiétude de savoir où l'on ira dormir; +il y en a qui s'établissent dans les jardins, d'autres sur leurs +terrasses, d'autres sur la banquette extérieure des maisons. Moloud nous +installe une natte d'alfa dans un coin de la place, et le lieutenant et +moi nous y restons étendus, de huit heures du soir à minuit. Moloud +asperge la poussière autour de nous; le plus souvent le sommeil nous y +prend, et c'est là que nous passons le reste de la nuit. + +L'aube a des lueurs exquises; on entend des chants d'oiseaux, le ciel +est couleur d'améthyste; et quand j'ouvre les yeux, sous l'impression +plus douce du matin, je vois des frémissements de bien-être courir à +l'extrémité des palmiers. + +Mais je sens que la paresse m'envahit et que peu à peu toute ma cervelle +se résout en vapeur. La soif qu'on éprouve ne ressemble à rien de ce que +tu connais; elle est incessante, toujours égale; tout ce qu'on boit ici +l'irrite au lieu de l'apaiser; et l'idée d'un verre d'eau pure et froide +devient une épouvantable tentation qui tient du cauchemar. Je calcule +déjà comment je me satisferai en descendant de cheval à Médéah. Je me +représente avec des spasmes inouïs une immense coupe remplie jusqu'aux +bords de cette eau limpide et glacée de la montagne. C'est une idée fixe +que je ne puis chasser. Tout en moi se transforme en appétit sensuel; +tout cède à cette unique préoccupation de se désaltérer. + +N'importe, il y a dans ce pays je ne sais quoi d'incomparable qui me le +fait chérir. + +Je pense avec effroi qu'il faudra bientôt regagner le Nord; et le jour +où je sortirai de la porte de l'est pour n'y plus rentrer jamais, je me +retournerai amèrement du côté de cette étrange ville, et je saluerai +d'un regret profond cet horizon menaçant, si désolé et qu'on a si +justement nommé--_Pays de la soif_. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +DÉDICACE.--A Armand du Mesnil. + +PRÉFACE I + +I.--DE MEDEAH A EL-AGHOUAT 1 + +Medeah, 22 mai 1853 1 + +El-Gouëa, 24 mai au soir 10 + +Boghari, 26 mai au matin 23 + +D'jelfa, 31 mai 34 + +D'jelfa, même date, cinq heures 65 + +D'jelfa, même date, sept heures 71 + +Ham'ra, 1er juin 1853 79 + +Ham'ra, même date, la nuit 84 + +2 juin 1853, à la halte, dix heures 85 + +Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853 94 + +A la halte, 3 juin 1853, neuf heures 96 + +El-Aghouat, 3 juin au soir 98 + +II.--EL-AGHOUAT 105 + +3 juin 1853, au soir 105 + +4 juin 1853 109 + +Juin 1853 117 + +Juin 1853 134 + +Juin 1853 147 + +Juin 1853 157 + +Juin 1853 173 + +La nuit, fin de juin 1853 185 + +1er juillet 1853 192 + +Juillet 1853 199 + +Juillet 1853 201 + +III.--TADJEMOUT-AÏN-MAHDY 208 + +Aïn-Mahdy.--Vendredi, juillet 1853 208 + +Aïn-Mahdy, juillet 1853 241 + +Aïn-Mahdy, juillet 1853 254 + +Tadjemout, juillet, au soir 263 + +El-Aghouat, juillet 1853 267 + + + + +PARIS + +TYPOGRAPHIE PLON + +8, rue Garancière + + +Dépôt légal: 1877. +Mise en vente: 1877. +Numéro de publication: 7303. +Numéro d'impression: 5559. +Nouveau tirage: 1952. + + + + +A LA MÊME LIBRAIRIE + + +MAURICE ANDRIEUX.--=Le Père Bugeaud (1784-1849).= In-8º soleil. + +MARTHE BASSENNE.--=Aurélie Tedjani, princesse des sables.= Édition +revue et augmentée. In-16 avec 8 gravures. + +FRANÇOIS CHARLES-ROUX.--=Thiers et Méhémet Ali.= In-8º soleil. + +PIERRE CROIDYS.--=Guy de Larigaudie.= _Le Chevalier de la foi et de +l'aventure._ In-16 avec 1 gravure. + +GÉNÉRAL GOURAUD.--=Mauritanie-Adrar.= _Souvenirs d'un Africain._ +In-8º (14X19), avec 16 pages de gravures. + +--=Zinder-Tchad.= _Souvenirs d'un Africain._ In-8º (14X20), avec 23 +gravures hors texte et une carte. + +--=Au Maroc (1911-1914).= _Souvenirs d'un Africain._ In-8º soleil +avec 16 gravures hors texte et 2 cartes. + +SERGE GROUSSARD.--=Solitude espagnole.= In-16. + +ROBERT HÉRISSON.--=Avec le Père de Foucauld et le général Laperrine.= +_Carnet d'un Saharien (1909-1911)._ In-8º (40X56) avec 29 gravures +hors texte et une carte dans le texte. + +GUY DE LARIGAUDIE.--=Résonances du sud.= In-16 avec 21 gravures hors +texte et 2 cartes dans le texte. + +JACQUES LE BOURGEOIS.--=Saïgon sans la France.= _Des Japonais au +Viet-Minh._ In-16. + +B. DE MASSIMI.--=Vent debout.= _Histoire de la première ligne +aérienne française._ In-8º soleil avec 21 illustrations hors texte. + +RENÉ POTTIER.--_Un prince saharien méconnu._ =Henri Duveyrier.= +Préface de Conrad Lilian. In-8º écu avec un frontispice. + +--=La Vocation saharienne du Père de Foucauld.= In-8º (14X20) avec 25 +gravures hors texte. + +Mme SAINT-RENÉ TAILLANDIER.--=Ce monde disparu.= _Syrie, Palestine, +Liban, Maroc._ In-8º soleil. + +HENRI TERRASSE.--=Histoire du Maroc.= _Des origines à l'établissement +du protectorat français._ 2 vol. in-8º carré avec 6 cartes dans le +texte. + +BERNARD VERNIER.--=Qédar.= _Carnets d'un méhariste syrien._ In-16 +avec 8 gravures hors texte et une carte. + +CHEZ LES DISSIDENTS DU SUD-MAROCAIN ET DU RIO-DE-ORO. =Smara=, Carnet +de route de Michel VIEUCHANGE, publié par Jean VIEUCHANGE. In-16 +avec 53 gravures et une carte. + +IMPRIMÉ EN FRANCE.--TYP. PLON, PARIS.--1952. 63120--XXVII--11. +_Printed in France._ +420 fr. + + + + + +End of Project Gutenberg's Un été dans le Sahara, by Eugène Fromentin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN ÉTÉ DANS LE SAHARA *** + +***** This file should be named 37914-8.txt or 37914-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/9/1/37914/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
