summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/37914-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '37914-0.txt')
-rw-r--r--37914-0.txt7556
1 files changed, 7556 insertions, 0 deletions
diff --git a/37914-0.txt b/37914-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..d34dc6a
--- /dev/null
+++ b/37914-0.txt
@@ -0,0 +1,7556 @@
+The Project Gutenberg EBook of Un été dans le Sahara, by Eugène Fromentin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Un été dans le Sahara
+
+Author: Eugène Fromentin
+
+Release Date: November 2, 2011 [EBook #37914]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN ÉTÉ DANS LE SAHARA ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+UN ÉTÉ
+
+DANS LE SAHARA
+
+PAR
+
+EUGÈNE FROMENTIN
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE PLON
+
+_LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT_
+
+IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE, 6e
+
+_26e mille_
+
+
+
+
+UN ÉTÉ
+
+DANS LE SAHARA
+
+DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+Dominique. 52e mille. Un volume in-16.
+
+Les Maîtres d'autrefois: Belgique-Hollande. 34e mille. Un volume
+in-16 sur alfa.
+
+Un Été dans le Sahara. 26e mille. Un volume in-16.
+
+Une Année dans le Sahel. 20e mille. Un volume in-16 sur alfa.
+
+Eugène Fromentin (1820-1876). Plaquette in-8º illustrés.
+
+Lettres de jeunesse. Biographie et notes par Pierre BLANCHON
+(Jacques-André MÉRYS). 7e édition. Un volume in-16.
+
+Correspondance et fragments inédits. Biographie et notes par Pierre
+BLANCHON. 4e édition. Un volume in-16 avec un portrait.
+
+
+
+
+
+UN ÉTÉ
+
+DANS LE SAHARA
+
+PAR
+
+EUGÈNE FROMENTIN
+
+[Illustration: colophon]
+
+LIBRAIRIE PLON
+
+_LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT_
+
+IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE 6e
+
+Droits de reproduction et de traduction
+réservés pour tous pays.
+
+
+ _A_
+
+ _ARMAND DU MESNIL_
+
+
+_Cher ami, en te dédiant mes souvenirs de voyage, je ne fais que te
+restituer des lettres qui t'appartenaient, pour la plupart, avant de
+devenir un livre. C'est d'ailleurs indiquer l'origine particulière et le
+sens familier de ces récits, que de les publier sous le patronage d'une
+amitié qui rend nos deux noms inséparables._
+
+_E. F._
+
+_Paris, 15 octobre 1856._
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+DE LA TROISIÈME ÉDITION
+
+
+Ces livres sont déjà d'une autre époque; et, disons-le nettement, la
+pensée de les faire revivre, après tant d'années, ne pouvait plus venir
+qu'à l'auteur lui-même. Les lecteurs d'autrefois, s'il les conserve,
+ceux d'aujourd'hui s'il doit en avoir, jugeraient peut-être l'idée
+bizarre et sans opportunité; aussi, l'auteur se croit-il obligé de la
+motiver en quelques pages.
+
+_Un été dans le Sahara_ date de 1856. _Une année dans le Sahel_ ne parut
+que deux ans après. Le métier de l'auteur n'était pas d'écrire; on lui
+sut gré de s'en tirer convenablement. On lui tint compte aussi de la
+bonne foi, de la déférence et même des ingénuités dont il donnait la
+preuve, en touchant à un art qui n'était pas le sien et ne devait pas
+l'être. Chacun de ses livres eut deux éditions. Tout portait à croire
+que l'auteur n'en écrirait pas d'autres; c'était une dernière raison
+pour que leur publicité s'arrêtât là.
+
+Si ces livres ne contenaient que des récits ou des tableaux de voyage,
+une bonne partie de leur valeur aurait disparu. Les lieux ont beaucoup
+changé. Il y en a, parmi ceux que je cite, qui pouvaient alors passer
+pour assez mystérieux; tous ont perdu l'attrait de l'incertitude, et
+depuis longtemps. L'intérêt qui s'attachait à ces notes, en leur
+nouveauté, ne serait donc plus le même, soit qu'on y reconnût mal les
+traits du présent, soit qu'on n'y trouvât plus le piquant des choses
+inédites. D'ailleurs, quel est le lecteur, un peu au courant des
+explorations récentes, qui s'occuperait avec la moindre curiosité d'un
+petit coin de l'Afrique française, parcouru jadis par un observateur
+spécial, aujourd'hui que le vaste monde est à tous et qu'il faut, pour
+surprendre, instruire ou intéresser, de lointains voyages, beaucoup
+d'aventures, ou beaucoup de savoir?
+
+J'ajoute que, si leur unique mérite était de me faire revoir un pays qui
+cependant m'a charmé, et de me rappeler le pittoresque des choses,
+hommes et lieux, ces livres me seraient devenus à moi-même presque
+indifférents. A la distance où me voici placé de tout ce qu'ils
+évoquent, il m'importe à peine qu'il y soit question d'un pays plutôt
+que d'un autre, du désert plutôt que de lieux encombrés, et du soleil en
+permanence plutôt que de l'ombre de nos hivers. Le seul intérêt qu'à mes
+yeux ils n'aient pas perdu, celui qui les rattache à ma vie présente,
+c'est une certaine manière de voir, de sentir et d'exprimer qui m'est
+personnelle et n'a pas cessé d'être mienne. Ils disent à peu près ce que
+j'étais, et je m'y retrouve. J'y retrouve également ce que j'ai rêvé
+d'être, avec des promesses qui toutes n'ont pas été tenues et des
+intentions dont a plupart n'ont pas eu d'effet. De sorte que si j'ai peu
+grandi, du moins je n'ai pas changé. Voilà quel est, pour l'auteur qui
+vient de les relire, le sens actuel de ces livres de jeunesse; et c'est
+uniquement à cause de cela qu'il y tient.
+
+A l'époque où je fus pris du besoin d'écrire, je n'étais qu'un inconnu,
+très ignorant et désireux de produire; pour ces deux raisons, fort en
+peine.
+
+J'avais visité l'Algérie à plusieurs reprises; je venais d'y pénétrer
+plus loin et de l'habiter posément. Une sorte d'acclimatation intime et
+définitive me la faisait accepter, sinon choisir, comme objet d'études
+et, très inopinément, décidait de ma carrière, beaucoup plus que je ne
+l'imaginais alors, et, l'avouerai-je? beaucoup plus que je n'aurais
+voulu.
+
+Je rapportais de ce voyage de vifs souvenirs, à défaut de bons
+documents. Surtout, j'en rapportais le désir impatient de le reproduire
+n'importe comment, n'importe à quel prix. Je me persuadais qu'il n'y a
+pas de sujet médiocre, ni de sujet ennuyeux, mais seulement des cœurs
+froids, des yeux distraits, des écrivains ennuyés. La nouveauté du sujet
+ne m'embarrassait guère. Il ne me semblait nullement téméraire de parler
+de l'Orient après tant d'auteurs grands ou charmants: convaincu que,
+n'étant personne encore, j'avais chance au moins de devenir quelqu'un,
+et qu'à être ému, net et sincère, ou risquait encore d'être écouté.
+
+Le hasard m'avait fourni le thème; restait à trouver la forme.
+L'instrument que j'avais dans la main était si malhabile, que d'abord il
+me rebuta. Ni l'abondance, ni la vivacité, ni l'intimité de mes
+souvenirs ne s'accommodaient des pauvres moyens de rendre dont je
+disposais. C'est alors que l'insuffisance de mon métier me conseilla,
+comme expédient d'en chercher un autre, et que la difficulté de peindre
+avec le pincean me fît essayer de la plume.
+
+Voilà, qu'on me pardonne ce retour sur leurs origines, comment sont nés
+ces deux livres: à côté d'un chevalet, dans le demi-jour d'un atelier,
+au milieu d'ombres fort sérieuses, que le soleil oriental constamment en
+vue, comme une sorte de mirage éblouissant, ne parvenait pas toujours à
+égayer. La chose entreprise, il me parut intéressant de comparer dans
+leurs procédés deux manières de s'exprimer qui m'avaient l'air de se
+ressembler bien peu, contrairement à ce qu'on suppose. J'avais à
+m'exercer sur les mêmes tableaux, à traduire, la plume à la main, les
+croquis accumulés dans mes cartons de voyage. J'allais donc voir si les
+deux mécanismes sont les mêmes ou s'ils diffèrent, et ce que
+deviendraient les idées que j'avais à rendre, en passant du répertoire
+des formes et des couleurs dans celui des mots. L'occasion de faire
+cette épreuve est assez rare, et je n'étais pas fâché qu'elle me fût
+donnée.
+
+J'entendais dire, et j'étais assez disposé à le croire, que notre
+vocabulaire était bien étroit pour les besoins nouveaux de la
+littérature pittoresque. Je voyais en effet les libertés que cette
+littérature avait dû se permettre depuis un demi-siècle le afin de
+suffire aux nécessités des goûts et des sensations modernes. Décrire au
+lieu de raconter, peindre au lieu d'indiquer; peindre surtout;
+c'est-à-dire donner à l'expression plus de relief, d'éclat, de
+consistance, plus de vie réelle; étudier la nature extérieure de
+beaucoup plus près dans sa variété, dans ses habitudes, jusque dans ses
+bizarreries, telle était en abrégé l'obligation imposée aux écrivains
+dits descriptifs par le goût des voyages, l'esprit de curiosité et
+d'universelle investigation qui s'était emparé de nous.
+
+Un même courant, d'ailleurs, emportait l'art de peindre et celui
+d'écrire hors de leurs voies les plus naturelles. On s'occupait moins de
+l'homme et beaucoup plus de ce qui l'environne. Il semblait que tout
+avait été dit de ses passions et de ses formes, excellemment,
+décidément, et qu'il ne restait qu'à le faire mouvoir dans le cadre
+changeant des lieux, des climats, des horizons nouveaux. Une école
+extraordinairement vivante, attentive, sagace, douée d'un sens
+d'observation, sinon meilleur, du moins plus subtil, d'une sensibilité
+plus aiguë, avait déjà renouvelé sur un point la peinture française et
+l'honorait grandement. Cette école avait, comme toutes les écoles, ses
+maîtres, ses disciples et déjà ses idolâtres. On voyait, disait-on,
+mieux que jamais: on révélait mille détails jusque-là méconnus. La
+palette était plus riche, le dessin plus physionomique. La nature
+vivante pouvait enfin se considérer pour la première fois dans une image
+à peu près fidèle, et se reconnaître en ses infinies métamorphoses. Il y
+avait du vrai et du faux dans ces dires. Le vrai excusait le faux, et le
+faux n'empêchait pas que le vrai n'eût un prix réel. Le besoin d'imiter
+tout, à tout propos, faisait naître à chaque instant des œuvres
+singulières; et lorsque le don d'émouvoir s'y mêlait par fortune, il
+inspirait des œuvres considérables. Comment s'étonner qu'un pareil
+mouvement, se produisant à côté des lettres contemporaines, ait agi sur
+elles, et que, devant de tels exemples, participant eux-mêmes à de tels
+besoins, sensibles, rêveurs, ardents, les yeux comme nous bien ouverts,
+nos écrivains aient eu la curiosité d'enrichir aussi leur palette et de
+la charger des couleurs du peintre?
+
+Je n'oserai pas dire que je leur donnai tort, tant ils avaient d'éclat,
+tant ils mettaient d'habileté, de zèle, de souplesse et de talent à se
+donner raison. Seulement, à considérer les choses en dehors de ce
+mouvement dont l'effet n'était irrésistible qu'au milieu du courant, en
+m'isolant du souvenir de certains livres, si bien faite pour convaincre,
+et de l'admiration qui m'attachait à quelques-uns, je me demandais s'il
+était nécessaire d'ajouter aux ressources d'un art qui vivait de son
+propre fonds et s'en était trouvé si bien. En définitive, il me parut
+que non.
+
+Il est hors de doute que la plastique a ses lois, ses limites, ses
+conditions d'existence, ce qu'on appelle en un mot son domaine.
+J'apercevais d'aussi fortes raisons pour que la littérature réservât et
+préservât le sien. Une idée peut à la fois s'exprimer de deux manières,
+pourvu qu'elle se prête ou qu'on l'adapte à ces deux manières. Mais sa
+forme choisie, et j'entends sa forme littéraire, je ne voyais pas
+qu'elle exigeât ni mieux, ni plus que ne comporte le langage écrit. Il y
+a des formes pour l'esprit, comme il y a des formes pour les yeux; la
+langue qui parle aux yeux n'est pas celle qui parle à l'esprit. Et le
+livre est là, pour nous répéter l'œuvre du peintre, mais pour
+exprimer ce qu'elle ne dit pas.
+
+A peine au travail, la démonstration de cette vérité me rassura. Je la
+tirai d'une expérimentation très sûre et décisive. J'en conclus avec la
+plus vive satisfaction que j'avais en main deux instruments distincts.
+Il y avait lieu de partager ce qui contenait à l'un, ce qui convenait à
+l'autre. Je le fis. Le lot du peintre était forcément si réduit, que
+celui de l'écrivain me parut immense. Je me promis seulement de ne pas
+me tromper d'outil en changeant de métier.
+
+Ce fut un travail charmant, qui ne me coûta pas d'efforts et me causa de
+vifs plaisirs. Il est clair que la forme de lettres, que j'adoptai pour
+les deux récits, était un simple artifice qui permettait plus d'abandon,
+m'autorisait à me découvrir un peu plus moi-même, et me dispensait de
+toute méthode. Si ces lettres avaient été écrites au jour le jour et sur
+les lieux, elles seraient autres; et peut-être, sans être plus fidèles,
+ni plus vivantes, y perdraient-elles ce je ne sais quoi et qu'on
+pourrait appeler l'image réfractée, ou, si l'on veut, l'esprit des
+choses. La nécessité de les écrire à distance, après des mois, après des
+années, sans autre ressource que la mémoire et dans la forme
+particulière propre aux souvenirs condensés, m'apprit, mieux que nulle
+autre épreuve, quelle est la _vérité_ dans les arts qui vivent de la
+nature, ce que celle-ci nous fournit, ce que notre sensibilité lui
+prête. Elle me rendit toute sorte de services. Surtout, elle me
+contraignit à chercher la vérité en dehors de l'exactitude et la
+ressemblance en dehors de la copie conforme. L'exactitude poussée
+jusqu'au scrupule, une vertu capitale lorsqu'il s'agit de renseigner,
+d'instruire ou d'imiter, ne devenait plus qu'une qualité de second
+ordre, dans un ouvrage de ce genre, pour peu que la majorité soit
+parfaite, qu'il s'y mêle un peu d'imagination, que le temps ait choisi
+les souvenirs; en un mot, qu'un grain d'art s'y soit glissé.
+
+Je n'insisterai pas autrement; ce sont là des façons de voir et des
+détails de purs procédés qui ne regardent et qui n'intéresseraient
+personne. Je dirai seulement que le choix des termes, à côté du choix
+des couleurs, me servait à plus d'une étude instructive. Je ne cacherai
+pas combien j'étais ravi, lorsqu'à l'exemple de certains peintres, dont
+la palette est très sommaire et l'œuvre cependant riche en
+expressions, je me flattais d'avoir tiré quelque relief ou quelque
+couleur d'un mot très simple en lui même, souvent le plus usuel et le
+plus usé, parfaitement terne à le prendre isolément. Il y avait là, pour
+un homme qui n'était pas plus maître de sa plume qu'il ne l'était de son
+pinceau et qui faisait à la fois deux apprentissages, un double
+enseignement plein de leçons intéressantes. Notre langue étonnamment
+saine et expressive, même en son fonds moyen et dans ses limites
+ordinaires, m'apparaissait comme inépuisable en ressources. Je la
+comparais à un sol excellent, tout borné qu'il est, qu'on peut
+indéfiniment exploiter dans sa profondeur, sans avoir besoin de
+l'étendre, propre à donner tout ce qu'on veut de lui, à la condition
+qu'on y creuse. Souvent je me demandais ce qu'on devrait entendre au
+juste par _néologisme_. Et quand je cherchais l'explication de ce mot
+dans de bons exemples, je trouvais qu'un néologisme est tout simplement
+l'emploi nouveau d'un terme connu.
+
+Ces remarques, assez inutiles s'il se fût agi d'un livre où l'idée
+domine, où le raisonnement est l'allure ordinaire de l'esprit,
+devenaient autant de précautions nécessaires dans une suite de récits
+et de tableaux visiblement puisés aux souvenirs d'un peintre. Ce que sa
+mémoire avec des habitudes spéciales, ce que son œil avec plus
+d'attention, de portée et de facettes, avaient retenu de sensations
+pendant le cours d'un long voyage en pleine lumière, il essayait de
+l'approprier aux convenances de la langue écrite. Il transposait à peu
+près comme fait un musicien, en pareil cas. Il aurait voulu que tout se
+vît sans offusquer la vue, sans blesser le goût: que le trait fût vif,
+sans insistance de main; que le coloris fût léger plutôt qu'épais;
+souvent que l'émotion tînt lieu de l'image. En un mot, sa pensée
+constante, je le répète, était que sa plume n'eût pas trop l'air d'un
+pinceau chargé d'huile et que sa palette n'éclaboussât pas trop souvent
+son écritoire.
+
+Ces deux livres terminés, à deux ans de distance et pour ainsi dire
+écrits d'une haleine, je les publiai comme ils étaient venus, sans les
+regarder de trop près. Les défauts qui sautent aux yeux, je les
+apercevais, même avant qu'on me les signalât. Soit à dessein, soit par
+impuissance de me corriger, je n'en fis pas disparaître un seul; et le
+public voulut bien n'y voir qu'un manque excusable de maturité.
+
+On fit à ces deux livres un bon accueil. Je dirais que l'accueil fut
+inespéré, si je ne craignais d'exagérer l'importance d'une publicité de
+petit bruit et de manquer de mesure, pour ne pas manquer de
+reconnaissance. Des approbations, que je n'oublierai jamais, me vinrent
+de divers côtés. Il y en eut que je n'attendais guère; il y en eut que
+je n'osais point espérer. Je fus surpris, touché, profondément heureux,
+et plutôt tranquillisé dans ma manière d'être et de voir. Je me gardai
+bien de prendre ces témoignages pour un brevet de confraternité, donné
+par des écrivains de premier ordre, à un débutant qui ne devait jamais
+être un des leurs. J'y vis une sorte de complaisance empressée,
+bienveillante, infiniment courtoise, à admettre momentanément dans leur
+compagnie quelqu'un venu par hasard, et qui n'y devait pas rester.
+
+De ceux dont le patronage inattendu me fut alors plus doux, l'un est
+mort depuis, en plein éclat, après avoir occupé dans la littérature
+pittoresque un rang tout à fait supérieur; romancier, poète, critique,
+voyageur; passionnément épris de la forme dans sa rareté, dans son
+opulence; une main exquise, un œil d'une surprenante justesse; doué
+comme il le fallait pour tenter l'alliance entre deux arts dont, grâce
+à lui, les contacts devenaient si fréquents, et seulement trop convaincu
+peut-être qu'il y avait réussi; au fond très circonspect; sachant
+admirablement ce qu'il faisait et le faisant à merveille; _impeccable_,
+comme écrivait de lui un de ses disciples, en ce sens que s'il n'est pas
+un maître exemplaire, il aura du moins laissé dans son œuvre quelques
+morceaux de maîtrise excellents.
+
+L'autre, pour l'honneur des lettres françaises, porte aussi légèrement
+que si cela ne pesait rien, quarante années résolues de travaux et de
+vraie gloire. Le jour où mon premier livre parut, ce fut lui qui me
+tendit la main, pour ainsi dire à mon insu. J'ignore ce qu'on put
+augurer d'un inconnu quand on le vit placé sous le patronage d'un pareil
+nom; mais je sais bien qu'en m'appuyant pour la première fois sur cette
+main quasi souveraine, je sentis combien elle avait de bonté pour les
+jeunes et de douceur encourageante pour les faibles.
+
+J'ai dit, je crois, ce que j'avais à dire. Peut-être est-ce trop ou pas
+assez. Un volume de pur roman, publié quelques années plus tard,
+reproduisit sous une autre forme le côté tout personnel des ouvrages
+précédents, et j'en restai là.
+
+Des voyages que j'ai faits depuis lors, j'ai résolu de ne rien dire. Il
+m'eût fallu parler de lieux nouveaux, à peu près comme j'avais parlé des
+anciens. Mais à quoi bon? Qu'importe que le spectacle change, si la
+manière de voir et de sentir est toujours la même?
+
+Il me reste, à la vérité, un champ d'observations tout différent, celui
+où je suis placé désormais et où me retiennent mes habitudes plutôt que
+mes goûts. Je l'ignore. J'estime qu'il y aurait, sur certains points qui
+me sont familiers, beaucoup à dire, en exposant ce que j'aperçois, ce
+que je sais, ce que je crois. Le sujet serait, on le comprend, délicat
+pour un homme de métier devenu critique, à qui l'on demanderait, avec
+raison, moins de paroles et de meilleures preuves. Ce sujet à la fois si
+tentant et si épineux, m'est-il permis, me sera-t-il défendu d'y
+toucher? Jusqu'à présent j'ai jugé qu'il était séant de me l'interdire.
+
+Il n'est pas de livre un peu digne d'être lu qui n'ait son public et qui
+ne se l'attache, grâce à des affinités purement humaines. Il se forme
+ainsi quelquefois des amitiés qui se consolident, en raison de l'âge du
+livre, en souvenir de l'époque où l'on était jeunes ensemble. C'est à ce
+petit nombre d'amis connus ou inconnus d'ancienne date que je destine
+particulièrement cette édition.
+
+E. F.
+
+Paris, 1er juin 1874.
+
+
+
+
+UN ÉTÉ
+
+DANS LE SAHARA
+
+
+
+
+I
+
+DE MEDEAH A EL-AGHOUAT.
+
+
+
+
+Medeah, 22 mai 1853.
+
+
+Cher ami, je comptais ne t'écrire que de ma première étape; mais
+l'inaction forcée où je suis me fait ouvrir, sans plus attendre, mon
+journal de route. Je le commence quand même, ne fût-ce que pour abréger
+les heures et pour me consoler avec «cette petite lumière intérieure»
+dont parle Jean Paul, et qui nous empêche de voir et d'entendre le temps
+qu'il fait dehors.
+
+Depuis le jour où tu m'as quitté, nous vivons au milieu d'une vraie
+tempête. Tu l'as traversée toi-même, sans doute, en retournant en
+France; car elle nous vient du Nord, soufflant à la manière du mistral
+et tout imprégnée d'eau de mer. Quoique nous soyons en mai, l'hiver, tu
+t'en souviens, avait encore un pied posé sur les blancs sommets de la
+Mouzaïa; c'est lui qui visite une dernière fois, du moins on l'espère,
+les jolies campagnes déjà fleuries de Medeah.--Suppose une étendue de
+quarante lieues de nuages, amoncelés entre l'_Ouarensenis_ et nous, et
+tu pourras imaginer dans quelles profondeurs de brume sa magnifique
+pyramide est ensevelie. Quant au Zaccar, notre voisin, c'est à peine si,
+de loin en loin, on aperçoit, à travers un rideau de pluie moins serré,
+sa double corne tout estompée par les bords et d'un affreux ton d'encre
+de Chine, étendue d'eau.
+
+Ce brusque retour des pluies nous a surpris au moment de monter à
+cheval. Nos adieux étaient faits, nos mulets de bât déjà chargés; il a
+fallu donner contre-ordre à notre escorte de cavaliers; et me voici,
+confiné dans une chambre d'auberge, n'ayant pour toute distraction que
+la vue des cigognes, lugubrement perchées aux bords de leurs vastes
+nids, et attendant impatiemment qu'une éclaircie se fasse dans ce ciel
+de Hollande.
+
+Réduit comme je le suis à stimuler mon enthousiasme prêt à faiblir par
+toutes sortes de rêveries, anticipées où rétrospectives, j'ai accueilli
+avec complaisance tout à l'heure un souvenir dont tu voudras bien te
+contenter, faute de mieux. Il pourrait, du reste, servir de préface à
+ces notes, où je compte plus tard prendre ma revanche, en te racontant
+les fêtes du Soleil.
+
+--Tu dois connaître dans l'œuvre de Rembrandt une petite eau-forte,
+de facture hachée, impétueuse, et d'une couleur incomparable, comme
+toutes les fantaisies de ce génie singulier, moitié nocturne, moitié
+rayonnant, qui semble n'avoir connu la lumière qu'à l'état douteux de
+crépuscule, ou à l'état violent d'éclairs. La composition est fort
+simple: ce sont trois arbres hérissés, bourrus de forme et de feuillage;
+à gauche, une plaine à perte de vue; un grand ciel où descend une
+immense nuée d'orage; et, dans la plaine, deux imperceptibles voyageurs,
+qui cheminent en toute hâte et fuient, le dos au vent.--Il y a là toutes
+les transes de la vie de voyage, plus un côté mystérieux et pathétique,
+qui m'a toujours fortement préoccupé. Parfois même, il m'est arrivé d'y
+voir comme une signification qui me serait personnelle: c'est à la pluie
+que j'ai dû de connaître, une première fois, il y a cinq ans, le pays du
+perpétuel Été; c'est en la fuyant éperdument qu'enfin j'ai rencontré le
+soleil sans brume.
+
+C'était en 1848, en février, il n'y avait pas eu d'intervalle cette
+année-là entre les pluies de novembre et les grandes pluies d'hiver,
+lesquelles duraient depuis trois mois et demi, presque sans un seul jour
+de repos. J'avais fui de Blidah à Alger, d'Alger à Constantine, sans
+trouver un point du littoral épargné par ce funeste hiver; il s'agissait
+de chercher un lieu qu'il ne pût atteindre: c'est alors que je pensai
+au Désert.--La route qui y conduit se dessinait sur le _Condiat-Aty_
+trempé d'eau, et, de temps en temps, j'en voyais descendre de longs
+convois de gens, au visage marqué par un éternel coup de soleil, suivis
+de leurs chameaux chargés de dattes et de produits bizarres. Il me
+semblait sentir encore, en les approchant, comme un reste de tiédeur
+apportée dans les plis fangeux de leurs burnouss. Un matin donc, nous
+partîmes en désespérés, passant, tant bien que mal, les rivières
+débordées et poussant droit devant nous, vers Bisk'ra. Cinq jours après,
+le 28 février, j'arrivais à _El-Kantara_, sur la limite du Tell de
+Constantine, harassé, transi, traversé jusqu'au cœur, mais bien
+résolu à ne plus m'arrêter qu'en face du soleil indubitable du Sud.
+
+El-Kantara--le pont--garde le défilé et pour ainsi dire l'unique porte
+par où l'on puisse, du Tell, pénétrer dans le Sahara. Ce passage est une
+déchirure étroite, qu'on dirait faite de main d'homme, dans une énorme
+muraille de rochers de trois ou quatre cents pieds d'élévation. Le pont,
+de construction romaine, est jeté en travers de la coupure. Le pont
+franchi, et après avoir fait cent pas dans le défilé, vous tombez, par
+une pente rapide, sur un charmant village, arrosé par un profond cours
+d'eau et perdu dans une forêt de vingt-cinq mille palmiers. Vous êtes
+dans le Sahara.
+
+Au delà s'élève dans une double rangée de collines dorées, derniers
+mouvements du sol, qui, douze lieues plus loin, vont expirer dans la
+plaine immense et plate du petit désert d'Angad, premier essai du grand
+Désert.
+
+Grâce à cette situation particulière, El-Kantara, qui est, sur cette
+ligne, le premier des villages sahariens, se trouve avoir ce rare
+privilège d'être un peu protégé par sa forêt contre les vents du désert,
+et de l'être tout à fait contre ceux du nord par le haut rempart de
+rochers auquel il est adossé. Aussi, est-ce une croyance établie chez
+les Arabes que la montagne arrête à son sommet tous les nuages du Tell;
+que la pluie vient y mourir, et que l'hiver ne dépasse pas ce pont
+merveilleux, qui sépare ainsi deux saisons, l'hiver et l'été; deux pays,
+le Tell et le Sahara; et ils en donnent pour preuve que, d'un côté, la
+montagne est noire et couleur de pluie, et de l'autre, rose et couleur
+de beau temps.
+
+C'était notre avant-dernière marche, la dernière devant nous conduire
+d'une traite à Bisk'ra. La matinée avait été glacée; le thermomètre,
+sous nos froides tentes de K'sour, marquait à notre réveil 1º au-dessous
+de 0. Je me souviens, quoiqu'à cinq ans de distance, des moindres
+détails de cette journée. Peu s'en était fallu qu'elle ne devînt
+terrible; mon ami A... S... avait failli se casser la tête en voulant me
+passer mon fusil; je portais en bandoulière ce fusil funeste, et l'avais
+déchargé, m'étant promis de ne plus m'en servir. Il y avait, pour le
+sûr, un peu de mélancolie parmi nous et, depuis l'accident surtout, on
+se taisait. Le lieu était fort triste. Nous suivions une avenue
+pierreuse, encaissée entre deux longs murs de rochers sombres,
+absolument dépouillée d'herbes, mal éclairée par un jour sans soleil. De
+temps en temps, un aigle, posé sur un angle avancé de la montagne, se
+levait lentement à notre approche et montait d'un vol circulaire
+au-dessus de nos têtes. Le ciel tendu de gris se reposait de pleuvoir;
+mais le vent se maintenait au nord: il enfilait la gorge et semblait
+vouloir nous poursuivre. C'était un petit souffle aigu, persistant,
+qu'on entendait à peine, et cependant très incommode. Je me le rappelle
+surtout à cause des bruits singuliers qu'il faisait dans les canons
+vides de mon fusil; on eût dit la sonnerie de deux cloches tintant
+ensemble sur un mode plaintif et pas tout à fait à l'unisson. Le bruit
+était si léger qu'il me paraissait venir de fort loin, et si étrangement
+triste, que, pendant le reste de la journée, il m'importuna. Ce ne fut
+que le lendemain qu'en l'entendant se reproduire, je finis par en
+découvrir la cause. Enfin nous atteignîmes le défilé; il était six
+heures moins quelques minutes.
+
+Le docteur T... nous précédait au galop de son cheval boiteux, tout en
+chantant languissamment la chanson pseudo-arabe et nouvelle encore de
+_Khedoudja_; il arriva le premier sur le pont, se découvrit et nous
+cria:
+
+«Messieurs, ici on salue!»
+
+Est-il vrai que la première colonne militaire qui ait, en 1844, franchi
+ce pont célèbre, se soit arrêtée par un mouvement de subite admiration,
+et que les musiques se soient mises à jouer d'enthousiasme? Je ne sais
+là-dessus que ce qu'on m'en a dit; mais ce soir-là, le spectacle que
+j'avais sous les yeux m'eût fait croire à cette tradition.
+
+Les palmiers, les premiers que je voyais; ce petit village couleur d'or,
+enfoui dans des feuillages verts déjà chargés des fleurs blanches du
+printemps; une jeune fille qui venait à nous, en compagnie d'un
+vieillard, avec le splendide costume rouge et les riches colliers du
+désert, portant une amphore de grès sur sa hanche nue; cette première
+fille à la peau blonde, belle et forte d'une jeunesse précoce, encore
+enfant et déjà femme; ce vieillard abattu, mais non défiguré par une
+vieillesse hâtive; tout le désert m'apparaissant ainsi sous toutes ses
+formes, dans toutes ses beautés et dans tous ses emblèmes; c'était, pour
+la première, une étonnante vision. Ce qu'il y avait surtout
+d'incomparable, c'était le ciel: le soleil allait se coucher et dorait,
+empourprait, émaillait de feu une multitude de petits nuages détachés du
+grand rideau noir étendu sur nos têtes, et rangés comme une frange
+d'écume au bord d'une mer troublée. Au delà commençait l'azur; et alors,
+à des profondeurs qui n'avaient pas de limites, à travers des limpidités
+inconnues, on apercevait le pays céleste du bleu. Des brises chaudes
+montaient, avec je ne sais quelles odeurs confuses et quelle musique
+aérienne, du fond de ce village en fleurs; les dattiers, agités
+doucement, ondoyaient avec des rayons d'or dans leurs palmes; et l'on
+entendait courir, sous la forêt paisible, des bruits d'eau mêlés aux
+froissements légers du feuillage, à des chants d'oiseaux, à des sons de
+flûte. En même temps un _muezzin_, qu'on ne voyait pas, se mit à chanter
+la prière du soir, la répétant quatre fois aux quatre points de
+l'horizon, et sur un mode si passionné, avec de tels accents, que tout
+semblait se taire pour l'écouter.
+
+Le lendemain, même beauté dans l'air et même fête partout. Alors,
+seulement, je me donnai le plaisir de regarder ce qui se passait au nord
+du village, et le hasard me rendit témoin d'un phénomène en effet très
+singulier. Tout ce côté du ciel était sombre et présentait l'aspect d'un
+énorme océan de nuages, dont le dernier flot venait pour ainsi dire
+s'abattre et se rouler sur l'extrême arête de la montagne. Mais la
+montagne, comme une solide falaise, semblait le repousser au large; et,
+sur toute la ligne orientale du Djebel-Sahari, il y avait un remous
+violent exactement pareil à celui d'une forte marée. Derrière,
+descendaient lugubrement les traînées grises d'un vaste déluge; puis,
+tout à fait au fond, une montagne éloignée montrait sa tête couverte de
+légers frimas. Il pleuvait à torrents dans la vallée du Metlili, et
+quinze lieues plus loin il neigeait. L'éternel printemps souriait sur
+nos têtes.
+
+Notre arrivée au désert se fit par une journée magnifique, et je n'eus
+pas une seule goutte de pluie pendant tout mon séjour dans le Sahara,
+qui fut long.
+
+Tel fut, cher ami, le préambule radieux de mon voyage aux _Zibans_. Ce
+passage inattendu d'une saison à l'autre, l'étrangeté du lieu, la
+nouveauté des perspectives, tout concourut à en faire comme un lever de
+rideau splendide; et cette subite apparition de l'Orient par la porte
+d'or d'El-Kantara m'a laissé pour toujours un souvenir qui tient du
+merveilleux.
+
+Aujourd'hui, je n'attends plus, ni ne désire aucune surprise; mon
+arrivée au désert se fera plus simplement; sans étonnement, car je vais
+revoir, sinon les mêmes lieux, du moins des choses et des aspects
+connus; sans coup de théâtre, car il n'y a pas d'El-Kantara sur la route
+uniforme et très prévenue que je vais suivre.
+
+Même, et pour savoir d'avance à quoi m'en tenir tout à fait, j'ai
+soigneusement étudié la carte du Sud, depuis Medeah jusqu'à El-Aghouat;
+non point en géographe, mais en peintre.--Voici à peu près ce qu'elle
+indique: des montagnes jusqu'à Boghar; à partir de Boghar, sous la
+dénomination de Sahara, des plaines succédant à des plaines: plaines
+unies, marécages, plaines sablonneuses, terrains secs et pierreux,
+plaines onduleuses et d'_alfa_; à douze lieues nord d'El-Aghouat, un
+palmier; enfin, El-Aghouat, représenté par un point plus large, à
+l'intersection d'une multitude de lignes brisées, rayonnant en tout
+sens, vers des noms étranges, quelques-uns à demi fabuleux; puis, tout à
+coup, dans le sud-est, une plaine indéfiniment plate, aussi loin que la
+vue peut s'étendre; et, sur ce grand espace laissé en blanc, ce nom
+bizarre et qui donne à penser, _Bled-el-Ateuch_, avec sa traduction:
+_Pays de la soif_.--D'autres reculeraient devant la nudité d'un
+semblable itinéraire; je t'avoue que c'est précisément cette nudité qui
+m'encourage.
+
+Je crois avoir un but bien défini.--Si je l'atteignais jamais, il
+s'expliquerait de lui-même; si je ne dois pas l'atteindre, à quoi bon te
+l'exposer ici?--Admets seulement que j'aime passionnément le bleu, et
+qu'il y a deux choses que je brûle de revoir: le ciel sans nuages,
+au-dessus du désert sans ombre.
+
+
+
+
+El-Gouëa, 24 mai au soir.
+
+
+On compte, par la route que nous suivons, quatorze lieues de Medeah à
+Boghar; à peu près deux lieues de moins que la route des prolonges. Elle
+est aussi directe que peut l'être un sentier d'Arabe dans un pays
+difficile; c'est-à-dire qu'à moins d'escalader les montées comme on fait
+d'un rempart et de se laisser glisser aux descentes, il me paraît
+presque impossible d'abréger davantage. J'ai cru remarquer que le plus
+souvent nous coupions droit devant nous en pleine montagne, et je n'ai
+pas vu d'ailleurs que cette voie escarpée, où nous entraînait notre
+chef de file, fût autrement tracée que par le passage des bergers ou par
+l'écoulement naturel des eaux de pluie. Cependant rien n'est plus aisé
+que d'y mener un convoi marchant en bon ordre, avec des mulets peu
+chargés et des chevaux prudents.
+
+Tout ce pâté de montagnes, que nous avons mis cinq heures à traverser,
+présente un système irrégulier de mamelons coniques profondément
+découpés et séparés par d'étroits ravins. Au fond de chacun de ces
+ravins, creusés en forme d'entonnoirs, il y a des eaux courantes ou de
+jolies fontaines, avec des lauriers-roses en abondance. Les pentes sont
+entièrement couvertes de broussailles, et les sommets se couronnent avec
+gravité de chênes verts, de chênes-lièges et d'arbres résineux. De loin
+en loin, de petites fumées odorantes, qu'on voit filer paisiblement
+au-dessus des bois, et de rares carrés d'orges vertes indiquent, dans ce
+lieu solitaire, la présence de quelques agriculteurs arabes. Cependant,
+on n'aperçoit ni le propriétaire du champ, ni les cabanes d'où sortent
+ces fumées; on ne rencontre personne, on n'entend pas même un aboiement
+de chien. L'Arabe n'aime pas à montrer sa demeure, pas plus qu'il n'aime
+à dire son nom, à parler de ses affaires, à raconter le but de ses
+voyages. Toute curiosité dont il peut être l'objet lui est importune.
+Aussi établit-il sa maison aux endroits les moins apparents, à peu près
+comme on ferait une embuscade, de manière à n'être point vu, mais à tout
+observer. Du fond de cette retraite invisible, il a l'œil ouvert sur
+les routes, il surveille les gens qui passent, en remarque le nombre et
+s'assure, avec inquiétude, du chemin qu'ils prennent. C'est une alarme
+quand on fait mine d'examiner le pays, de s'y arrêter ou de se diriger
+précisément vers le lieu qu'il habite. Quelquefois un de ces campagnards
+soupçonneux vous accompagne ainsi fort loin, à votre insu et ne vous
+perd de vue que lorsqu'il n'a plus aucun intérêt réel ou imaginaire à
+vous suivre. Toutes les habitudes du paysan arabe sont soumises à ce
+système absolu de précaution et d'espionnage; et sa manière d'entendre
+la propriété ne peut s'expliquer que par ce général sentiment de
+défiance. Même à l'état sédentaire, il ne se croit tranquille possesseur
+que de ce qu'il détient; il préfère la fortune mobilière, parce que rien
+ne la constate, qu'elle est facile à convertir, facile à nier et
+enfouissable. La terre, au contraire, l'embarrasse; et toute propriété
+foncière lui semble incertaine et surtout compromettante. Il n'occupe
+donc ostensiblement que le petit coin qu'il a ensemencé, et, s'il
+néglige de s'étendre au delà et de s'approprier par la culture tout le
+terrain qui l'environne, s'il entretient la solitude autour de lui, et
+pour ainsi dire jusqu'à la porte de sa maison, c'est uniquement pour ne
+pas faire un aveu plus manifeste de ce qu'il possède. Rien n'est donc
+plus abandonné en apparence qu'un pays habité par des tribus arabes; on
+ne saurait y tenir moins de place, y faire moins de bruit, ni plus
+discrètement empiéter sur le désert.
+
+Nous avancions en silence et gravissions péniblement, pendus aux crins
+de nos chevaux, de longs escarpements dont chacun nous coûtait une heure
+à franchir. Nous faisions lever des engoulevents, des tourterelles de
+bois, quelques volées plus rares de perdrix grises; par moments, le cri
+sonore d'un merle éclatait tout près de nous, et l'on voyait le petit
+oiseau noir fuir au-dessus des fourrés. Il faisait chaud; l'air était
+orageux; le ciel, semé de nuages, avec des trouées d'un bleu sombre,
+promenait des ombres immenses sur l'étendue de ce beau pays, tout coloré
+d'un vert sérieux. C'était paisible, et je ne puis dire à quel point
+cela me parut grand. A chaque sommet que nous atteignions, je me
+retournais pour voir monter, à l'horizon opposé, les pics bleuâtres de
+la _Mouzaïa_. Il y eut un moment où, par l'échancrure des gorges,
+j'entrevis un coin de la plaine, et au-dessus, dans le brouillard,
+quelque chose de bleu qui ressemblait encore à la mer, cette
+Méditerranée, mon ami, que d'ici j'appelle la mer du Nord, et qu'un
+jour, avec regret, j'appellerai, comme autrefois, la mer d'Afrique. De
+temps en temps, Medeah se montrait au nord-ouest sur un plateau plus
+clair que les autres, où l'on voyait se dessiner des routes. Vers trois
+heures, je l'aperçus pour la dernière fois et je lui dis adieu. Il
+n'apparaissait plus que comme une masse un peu rouge piquée de points
+blanchâtres au-dessus d'un triple étage de mamelons boisés; je
+distinguais confusément les deux ou trois minarets qui dominent la
+ville; je crus reconnaître celui que tu préfères, au pied des casernes,
+et je donnai un souvenir à nos cigognes; puis mon œil fit le tour de
+l'horizon. Je ne sais quels fils imperceptibles qui me tenaient au
+cœur se tendirent un moment plus fort que je n'aurais cru, et je
+compris alors seulement que je partais et que j'entreprenais autre chose
+qu'une promenade.
+
+Il y avait quatre heures que nous marchions; nous n'avions pas fait cinq
+lieues encore, mais nous achevions de monter. Après une dernière heure
+de marche sur des pentes douces et parmi des fourrés très-épais, mon
+cheval donna des signes de joie, et je découvris devant moi, dans une
+sorte de clairière élevée, une maison blanche entourée de cabanes de
+paille, quelques tentes noires, et notre avant-garde de cavaliers qui
+déjà disposait le bivouac.
+
+Nous voici donc dans _El-Gouëa_, ou, si tu veux, à _la Clairière_,
+campés pour cette nuit près de la maison du commandement de
+_Si-Djilali-Bel Hadj-Meloud_, caïd des _Beni-Haçen_. On appelle maisons
+de commandement certaines maisons fortifiées, que notre gouvernement
+fait bâtir à l'intérieur du pays, pour servir de résidence officielle à
+un chef de tribus, de lieu de défense en cas de guerre, et en même temps
+d'hôtellerie pour les voyageurs. Indépendamment du chef arabe, qui
+l'occupe assez irrégulièrement, ces postes sont en général gardés par
+quelques hommes d'infanterie détachés de la garnison française la plus
+voisine. Avec plus d'importance et de plus grandes dimensions, ils
+deviennent des _bordj_ (proprement: lieux fortifiés). La maison
+d'El-Gouëa n'est qu'un modeste corps de garde en rez-de-chaussée, avec
+une cour au centre, quatre pavillons saillants aux quatre angles, des
+murs bas, seulement percés de meurtrières, une porte pleine et ferrée.
+Un grand noyer qui s'élève en forme de boule de l'autre côté de la
+maison, des hangars de chaume disposés autour, soutenus par des branches
+mortes et palissadés de broussailles, le jeu du ciel entre les vastes
+rameaux de l'arbre et de gros nuages orageux roulés en masses
+étincelantes au-dessus des coteaux devenus bruns, tout cela formait un
+ensemble de tableau peu oriental, mais qui m'a plu, précisément à cause
+de sa ressemblance avec la France. Du côté du sud, il n'y a pas de vue;
+du côté du nord et du couchant, nous dominons une assez grande étendue
+de collines et de petites vallées, clairsemées de bouquets de bois, de
+prairies naturelles et de quelques champs cultivés. Les collines se
+couvraient d'ombres, les bois étaient couleur de bronze, les champs
+avaient la pâleur exquise des blés nouveaux, le contour des bois
+s'indiquait par un filet d'ombres bleues. On eût dit un tapis de velours
+de trois couleurs et d'épaisseur inégale: rasé court à l'endroit des
+champs, plus laineux à l'endroit des bois. Dans tout cela, rien de
+farouche et qui fasse penser au voisinage des lions.
+
+Les deux tentes arabes dressées pour nous recevoir serviront d'asile à
+nos gens et d'abri pour nos bagages, car nous avons tout juste de quoi
+nous loger nous-mêmes. Je te parlerai de notre _galfa_ (caravane) quand
+elle sera complète et organisée sur un pied de long voyage, quand nous
+aurons remplacé nos mulets de montagne par des chameaux, et quand notre
+_klhebbir_ (conducteur-chef de caravane), qui, tu le sais, est M. N***,
+aura rassemblé toute sa suite de cavaliers et de serviteurs. Le tout,
+chameaux, tentes supplémentaires et gens d'escorte, nous attend à
+_Boghari_, où nous les trouverons demain soir. Jusqu'ici, notre petit
+convoi, d'assez vulgaire apparence, se compose, presque à nombre égal,
+de burnouss et d'habits français, et nos muletiers n'ont pas la rude et
+patiente allure que je m'attends à trouver dans nos chameliers, ces
+intrépides marcheurs du désert.
+
+Il est huit heures; nous venons de rentrer sous nos tentes après avoir
+soupé chez le caïd. _Si-Djilali_ nous a donné la _diffa_: il arrivait
+tout exprès pour nous recevoir de la tribu qu'il habite à quelques
+lieues d'ici. Il est impossible de recevoir au seuil des pays arabes une
+hospitalité plus encourageante. Quant à notre hôte, je retrouve en lui
+ces grands traits de montagnard que nous avons déjà pressentis à Medeah
+et tant admirés, si tu t'en souviens; et, comme personnage de
+frontispice, il a déjà sa valeur. C'est une belle tête, fortement
+basanée, ardente et pleine de résolution, quoique souriante, avec de
+grands yeux doux et une bouche fréquemment entr'ouverte à la manière des
+enfants; cette habitude fait remarquer ses dents qui sont superbes. Il
+porte deux _burnouss_, un noir par-dessus un blanc. Le _burnouss_ noir,
+qu'on voit rarement dans les tribus du littoral et qui disparaît,
+m'a-t-on dit, dans le Sud, semble être propre aux régions intermédiaires
+que je vais traverser de Medeah à D'jelfa. Il est de grosse laine ou de
+poil de chameau; on dirait du feutre, tant il est lourd, épais, rude au
+toucher: il a plus d'ampleur que le burnouss de laine blanche, et tombe
+tout d'une pièce quand il est pendant; relevé sur l'épaule, il forme à
+peine un ou deux plis réguliers et cassants. Il fait paraître courts les
+hommes les plus grands, tant il les élargit, et leur donne alors une
+pesanteur de démarche, une majesté de port extraordinaires. Ajoute à ce
+vêtement un peu monacal, qui tient de la chape par la roideur, et du
+froc par le capuchon rabattu dans le dos, des bottes rouges de cavalier,
+un chapelet de bois brun, une ceinture de maroquin bouclée à la taille,
+usée par le frottement des pistolets, enfin un long cordon d'amulettes
+de bois ou de sachets de cuir rouge descendant sur un _haïk djeridi_ de
+fine laine lamée de soie; tout laine et tout cuir, sans broderie, sans
+flots de soie, sans une ganse d'or, telle était la tenue sévère de
+notre hôte. _Si-Djilali_ est de noblesse militaire; son père,
+_Si-Hadj-Meloud_, est pèlerin de la Mecque. Il y a, comme tu le vois, du
+sang de fanatique et de soldat dans ses veines. C'est un homme de trente
+ans, ou bien alors un jeune homme que la fatigue, une grande position,
+la guerre peut-être, ou seulement le soleil de son pays ont mûri de
+bonne heure. A le regarder de plus près, on s'aperçoit que ses yeux
+pleins de flammes ne sont pas toujours d'accord avec sa bouche, quand
+celle-ci sourit, et que cette juvénile hilarité des lèvres n'est qu'une
+manière d'être poli.
+
+La chambre où nous mangions était petite, sans meubles, avec une
+cheminée française et des murs déjà dégradés, quoique la maison soit
+neuve. Il y avait du feu dans la cheminée; un tapis de tente, trop grand
+pour la chambre et roulé contre un des murs, de manière à nous faire un
+dossier; pour tout éclairage, une bougie tenue par un domestique
+accroupi devant nous, et faisant, dans une immobilité absolue, l'office
+de chandelier. Si simple que soit la salle à manger, si mal éclairé que
+soit le tapis qui sert de table, un repas arabe est toujours une affaire
+d'importance.
+
+Je n'ai pas à t'apprendre que la _diffa_ est le repas d'hospitalité. La
+composition en est consacrée par l'usage et devient une chose
+d'étiquette. Pour n'avoir plus à revenir sur ces détails, voici le menu
+fondamental d'une _diffa_ d'après le cérémonial le plus rigoureux.
+D'abord un ou deux moutons rôtis entiers; on les apporte empalés dans
+de longues perches et tout frissonnants de graisse brûlante: il y a sur
+le tapis un immense plat de bois de la longueur d'un mouton; on dresse
+la broche comme un mât au milieu du plat; le porte-broche s'en empare à
+peu près comme d'une pelle à labourer, donne un coup de son talon nu sur
+le derrière du mouton et le fait glisser dans le plat. La bête a tout le
+corps balafré de longues entailles faites au couteau avant qu'on ne la
+mette au feu; le maître de la maison l'attaque alors par une des
+excoriations les plus délicates, arrache un premier lambeau et l'offre
+au plus considérable de ses hôtes. Le reste est l'affaire des convives.
+Le mouton rôti est accompagné de galettes au beurre, feuilletées et
+servies chaudes; puis viennent des ragoûts, moitié mouton et moitié
+fruits secs, avec une sauce abondante, fortement assaisonnée de poivre
+rouge. Enfin arrive le couscoussou, dans un vaste plat de bois reposant
+sur un pied en manière de coupe. La boisson se compose d'eau, de lait
+doux (_halib_), de lait aigre (_leben_); le lait aigre semble préférable
+avec les aliments indigestes; le lait doux, avec les plus épicés. On
+prend la viande avec les doigts, sans couteau ni fourchette; on la
+déchire; pour la sauce, on se sert de cuillers de bois, et le plus
+souvent d'une seule qui fait le tour du plat. Le couscoussou se mange
+indifféremment, soit à la cuiller, soit avec les doigts; pourtant, il
+est mieux de le rouler de la main droite, d'en faire une boulette et de
+l'avaler au moyen d'un coup de pouce rapide, à peu près comme on lance
+une bille. L'usage est de prendre autour du plat, devant soi, et d'y
+faire chacun son trou. Il y a même un précepte arabe qui recommande de
+_laisser le milieu, car la bénédiction du ciel y descendra_. Pour boire,
+on n'a qu'une gamelle, celle qui a servi à traire le lait ou à puiser
+l'eau. A ce sujet, je connais encore un précepte: «Celui qui boit ne
+_doit_ pas respirer dans la tasse où est la boisson; il _doit_ l'ôter de
+ses lèvres pour reprendre haleine; puis il _doit_ recommencer à boire.»
+Je souligne le mot doit, pour lui conserver le sens impératif.
+
+Si tu te rappelles l'article _Hospitalité_ dans le livre excellent de M.
+le général Daumas sur le _Grand Désert_, tu dois voir que c'est dans les
+mœurs arabes un acte sérieux que de manger et de donner à manger, et
+qu'une _diffa_ est une haute leçon de savoir-vivre, de générosité, de
+prévenances mutuelles. Et remarque que ce n'est point en vertu de
+devoirs sociaux, chose absolument inconnue de ce peuple antisocial, mais
+en vertu d'une recommandation divine, et, pour parler comme eux, à titre
+d'_envoyé de Dieu_, que le voyageur est ainsi traité par son hôte. Leur
+politesse repose donc non sur des conventions, mais sur un principe
+religieux. Ils l'exercent avec le respect qu'ils ont pour tout ce qui
+touche aux choses saintes, et la pratiquent comme un acte de dévotion.
+
+Aussi ce n'est point une chose qui prête à rire, je l'affirme, que de
+voir ces hommes robustes, avec leur accoutrement de guerre et leurs
+amulettes au cou, remplir gravement ces petits soins de ménage qui sont
+en Europe la part des femmes; de voir ces larges mains, durcies par le
+maniement du cheval et la pratique des armes, servir à table, émincer la
+viande avant de vous l'offrir, vous indiquer sur le dos du mouton
+l'endroit le mieux cuit, tenir l'aiguière ou présenter, entre chaque
+service, l'essuie-mains de laine ouvrée. Ces attentions, qui dans nos
+usages paraîtraient puériles, ridicules peut-être, deviennent ici
+touchantes par le contraste qui existe entre l'homme et les menus
+emplois qu'il fait de sa force et de sa dignité.
+
+Et quand on considère que ce même homme, qui impose aux femmes la peine
+accablante de tout faire dans son ménage par paresse ou par excès de
+pouvoir domestique, ne dédaigne pas de les suppléer en tout quand il
+s'agit d'honorer un hôte, on doit convenir que c'est, je le répète, une
+grande et belle leçon qu'il nous donne, à nous autres gens du Nord.
+L'hospitalité exercée de cette manière, par les hommes à l'égard des
+hommes, n'est-elle pas la seule digne, la seule fraternelle, la seule
+qui, suivant le mot des Arabes, _mette la barbe de l'étranger dans la
+main de son hôte_? Au reste, tout a été dit là-dessus, excepté peut-être
+quelques détails plus ignorés qui prouvent à l'excès que l'invité est
+autorisé à se mettre dans le plus grand bien-être possible, et qu'il
+est permis, même en compagnie, de témoigner qu'on a l'estomac plein.
+C'est une habitude que notre civilité puérile et honnête n'a pas même
+imaginé de défendre aux petits enfants qui ont trop mangé. Elle sera
+difficile à comprendre, surtout à excuser, de la part de gens si graves,
+et qui jamais ne s'exposent à la moquerie. Mais il ne faut pas oublier
+qu'elle est dans les mœurs, et que ces choses-là se font avec la plus
+étonnante bonhomie.
+
+Le café, le thé et le tabac ne sont servis qu'aux étrangers chrétiens,
+et sont totalement inconnus dans les k'sours et dans les douars arabes
+du Sud. Un Arabe qui se respecte s'abstient assez généralement d'en
+faire usage. Il y a de pauvres gens qui n'en ont jamais goûté. On se
+figure, tout à fait à tort, que chaque Arabe est armé de sa pipe, comme
+on voit les Maures et les Turcs. Les Maures eux-mêmes ne fument pas
+tous. J'en connais qui regardent cela comme un vice presque égal à celui
+de boire du vin; ceux-là sont les méthodistes sévères qui se montrent
+exacts aux mosquées et ne portent que des vêtements de laine ou de soie,
+sans broderie de métal, d'or ni d'argent.
+
+ * * * * *
+
+_Onze heures._--J'achève, en regardant la nuit, cette première veillée
+de bivouac. L'air n'est plus humide, mais la terre est toute molle, la
+toile des tentes est trempée de rosée; la lune, qui va se lever,
+commence à blanchir l'horizon au-dessus des bois. Notre bivouac repose
+dans une obscurité profonde. Le feu allumé au milieu des tentes, et près
+duquel les Arabes ont jusqu'à présent chuchoté, se racontant je ne sais
+quoi, mais assurément pas les histoires d'Antar, quoi qu'en disent les
+voyageurs revenus d'Orient; le feu abandonné s'est éteint et ne répand
+plus qu'une vague odeur de résine qui parfume encore tout le camp; nos
+chevaux ont de temps en temps, des frissons amoureux et poussent, vers
+une femelle invisible qui les enflamme, des hennissements aigus comme un
+éclat de trompette; tandis qu'une chouette, perchée je ne sais où,
+exhale à temps égaux, au milieu du plus grand silence, cette petite note
+unique, plaintive qui fait: clou! et semble une respiration sonore
+plutôt qu'un chant.
+
+
+
+
+Boghari, 26 mai au matin.
+
+
+Ou je me trompe fort, ou j'ai sous les yeux l'Afrique africaine comme on
+la rêve; et le reste de mon voyage n'aura plus, sous certains rapports,
+grand'chose à m'apprendre d'ici au désert. J'ai fait une vraie
+découverte en arrivant ici; car j'ai trouvé qu'à côté de _Boghar_, seul
+point que je connusse de nom, et qui, pour moi, représentait tout un
+pays, il en existe un autre dont personne ne parle, sans doute à cause
+de son inutilité stratégique, ou, plus probablement, à cause de son
+extraordinaire aridité. Ce pays, qui ne ressemble en rien au premier,
+s'appelle d'un nom qui a l'air d'un diminutif de Boghar, _Boghari_.
+
+Boghar est une citadelle française, sorte de grand'garde aventurée sur
+le sommet d'une haute montagne boisée de pins sombres et toujours verts;
+Boghari, au contraire, est un petit village entièrement arabe, cramponné
+sur le dos d'un mamelon soleilleux et toujours aride; ils se font face à
+trois quarts de lieue de distance, séparés seulement par le Chéliff et
+par une étroite vallée sans arbres. Je ne suis point monté à Boghar; ce
+que j'en vois d'ici me paraît triste, froid, curieux peut-être, mais
+ennuyeux comme un belvédère; quant à Boghari, heureusement pour lui, à
+peine habitable pour les Arabes, c'est tout simplement la vraie terre de
+Cham. Mais n'anticipons pas; j'y reviendrai. Nous traverserons ensemble
+toute cette vallée du Chéliff, et je m'imagine que derrière ces collines
+aplaties et nues qui barrent l'horizon du Sud, et que je vais franchir
+aujourd'hui, il y a des choses qui me surprendront.
+
+La première partie de l'étape en venant d'El-Gouëa, d'où nous sommes
+partis hier au jour levant, se fait non plus comme celle de la veille à
+travers des maquis entremêlés de bouquets d'arbres, mais à travers une
+belle forêt de chênes verts; par de vastes clairières tapissées d'herbes
+et avec de profondes perspectives sur les fonds bleus, sur les fonds
+verts, touffus, feuillus, d'un pays toujours et toujours boisé. Cette
+partie de l'étape est très belle. On rêve chasse, on rêve aboiements de
+meutes, dans ces solitudes pleines d'échos.
+
+Tout à coup la montagne manque sous vos pieds; l'horizon se dégage, et
+l'œil embrasse alors à vol d'oiseau, dans toute sa longueur, une
+vallée beaucoup moins riante, d'un gris fauve qui commence à sentir le
+feu; elle est comprise entre deux rangées de collines, celles de droite
+encore broussailleuses, celles de gauche à peine couronnées de quelques
+pins rabougris, et de plus en plus découvertes.
+
+La vallée prend son nom de l'_Oued-el-Akoum_, petite rivière encaissée,
+dont le voisinage anime par-ci par-là d'assez belles cultures, mais ne
+fait pas pousser un seul arbre, et qui court, inégalement bordée de
+berges terreuses et de lauriers-roses, se jeter dans le Chéliff au pied
+de Boghar.
+
+C'est là qu'à la halte du matin, par une journée blonde et transparente,
+j'ai revu les premières tentes et les premiers troupeaux de chameaux
+libres, et compris avec ravissement qu'enfin j'arrivais chez les
+patriarches.
+
+Le vieux _Hadj-Meloud_, tout semblable à son ancêtre _Ibrahim_, _Ibrahim
+l'hospitalier_, comme disent les Arabes, nous attendait à sa zmala, où
+son fils Si-Djilali était venu nous conduire lui-même, pour que toute la
+famille y fût présente. Il nous reçut à côté du _douar_, suivant
+l'usage, dans de grandes tentes dressées pour nous (Guïatin-el-Dyaf,
+tentes des hôtes), au milieu de serviteurs nombreux et avec tout
+l'appareil convenu. On y mangea beaucoup, et nous y bûmes le café dans
+de petites tasses vertes sur lesquelles il y avait écrit en arabe:
+«_Bois en paix_.»
+
+Je n'ai jamais, en effet, rien vu de plus paisible, ni qui invitât mieux
+à boire en paix dans la maison d'un hôte; je n'ai jamais rien vu de plus
+simple que le tableau qui se déroulait devant nous.
+
+Nos tentes très vastes et, soit dit en passant, déjà rayées de rouge et
+de noir comme dans le Sud, occupaient la largeur d'un petit plateau nu,
+au bord de la rivière. Elles étaient grandes ouvertes, et les portes,
+relevées par deux bâtons, formaient sur le terrain fauve et pelé deux
+carrés d'ombres, les seules qu'il y eût dans toute l'étendue de cet
+horizon accablé de lumière et sur lequel un ciel à demi voilé répandait
+comme une pluie d'or pâle. Debout dans cette ombre grise, et dominant
+tout le paysage de leur longue taille, Si-Djilali, son frère et leur
+vieux père, tous trois vêtus de noir, assistaient en silence au repas.
+Derrière eux, et en plein soleil, se tenait un cercle de gens accroupis,
+grandes figures d'un blanc sale, sans plis, sans voix, sans geste, avec
+des yeux clignotants sous l'éclat du jour et qu'on eût dit fermés. Des
+serviteurs, vêtus de blanc comme eux et comme eux silencieux, allaient
+sans bruit de la tente aux cuisines dont on voyait la fumée s'élever en
+deux colonnes onduleuses au revers du plateau, comme deux fumées de
+sacrifice.
+
+Au delà, afin de compléter la scène et comme pour l'encadrer, je pouvais
+apercevoir, de la tente où j'étais couché, un coin du douar, un bout de
+la rivière où buvaient des chevaux libres, et, tout à fait au fond, de
+longs troupeaux de chameaux bruns, au cou maigre, couchés sur des
+mamelons stériles, terre nue comme le sable et aussi blonde que des
+moissons.
+
+Au milieu de tout cela, il n'y avait donc qu'une petite ombre, celle où
+reposaient les voyageurs, et qu'un peu de bruit, celui qui se faisait
+dans la tente.
+
+Et de ce tableau, que je copie sur nature, mais auquel il manquera la
+grandeur, l'éclat et le silence, et que je voudrais décrire avec des
+signes de flammes et des mots dits tout bas, je ne garderai qu'une seule
+note qui contient tout: «_Bois en paix_.»
+
+La vallée de l'Oued-el-Akoum, qui se rétrécit et se dépouille encore à
+mesure qu'on avance au sud, rencontre le Chéliff à trois heures de là,
+et débouche, comme je te l'ai dit, entre Boghar et Boghari, dans une
+autre vallée courant en sens contraire, de l'est à l'ouest, et celle-ci
+tout à fait aride.
+
+Boghar apparaît de fort loin, posée sur sa montagne pointue, comme une
+tache grisâtre parmi des massifs verts. Ce n'est au contraire qu'en
+entrant dans la vallée du Chéliff qu'on découvre, à main gauche, au
+fond d'un amphithéâtre désolé, mais flamboyant de lumière, le petit
+village de Boghari, perché sur son rocher.
+
+C'est bizarre, frappant; je ne connaissais rien de pareil, et jusqu'à
+présent je n'avais rien imaginé d'aussi complètement fauve,--disons le
+mot qui me coûte à dire,--d'aussi jaune. Je serais désolé qu'on
+s'emparât du mot, car on a déjà trop abusé de la chose; le mot
+d'ailleurs est brutal; il dénature un ton de toute finesse et qui n'est
+qu'une apparence. Exprimer l'action du soleil sur cette terre ardente en
+disant que cette terre est jaune, c'est enlaidir et gâter tout. Autant
+vaut donc ne pas parler de couleur et déclarer que c'est très beau;
+libre à ceux qui n'ont pas vu Boghari d'en fixer le ton d'après la
+préférence de leur esprit.
+
+Le village est blanc, veiné de brun, veiné de lilas. Il domine un petit
+ravin, formant égout, où végètent par miracle deux ou trois figuiers
+très verts et autant de lentisques, et qui semble taillé dans un bloc de
+porphyre ou d'agate, tant il est richement marbré de couleurs, depuis la
+lie de vin jusqu'au rouge sang. Hormis ces quelques rejetons poussés
+sous les gouttières du village, il n'y a rien autour de Boghari qui
+ressemble à un arbre, pas même à de l'herbe. Le sol, en quelques
+endroits sablonneux, est partout aussi nu que de la cendre. Nous campons
+au pied du village, sur un terrain battu, qui a l'apparence d'un champ
+de foire, et où bivouaquent les caravanes du Sud. Depuis hier, nous y
+vivons en compagnie des vautours, des aigles et des corbeaux.
+
+Ici, point de réception. Le pays est pauvre; et forcés de pourvoir
+nous-mêmes à nos divertissements, nous avons fait venir, cette nuit, de
+Boghari, des danseuses et des musiciens.
+
+Tu sauras que Boghari, qui sert de comptoir et d'entrepôt aux nomades,
+est peuplée de jolies femmes, venues pour la plupart des tribus
+sahariennes _Ouled-Nayl_, _A'r'azlia_, etc., où les mœurs sont
+faciles, et dont les filles ont l'habitude d'aller chercher fortune dans
+les tribus environnantes. Les Orientaux ont des noms charmants pour
+déguiser l'industrie véritable de ce genre de femmes; faute de mieux,
+j'appellerai celles-ci des danseuses.
+
+On alluma donc de grands feux en avant de la tente rouge qui nous sert
+de salle à manger; et pendant ce temps on dépêcha quelqu'un vers le
+village. Tout le monde y dormait, car il était dix heures, et l'on eut
+sans doute quelque peine à réveiller ces pauvres gens; pourtant, au bout
+d'une bonne heure d'attente, nous vîmes un feu, comme une étoile plus
+rouge que les autres, se mouvoir dans les ténèbres à hauteur du village;
+puis le son languissant de la flûte arabe descendit à travers la nuit
+tranquille et vint nous apprendre que la fête approchait.
+
+Cinq ou six musiciens armés de tambourins et de flûtes, autant de
+femmes voilées, escortées d'un grand nombre d'Arabes qui s'invitaient
+d'eux-mêmes au divertissement, apparurent enfin au milieu de nos feux, y
+formèrent un grand cercle, et le bal commença.
+
+Ceci n'était pas du Delacroix. Toute couleur avait disparu pour ne
+laisser voir qu'un dessin tantôt estompé d'ombres confuses, tantôt rayé
+de larges traits de lumière, avec une fantaisie, une audace, une furie
+d'effet sans pareilles. C'était quelque chose comme la _Ronde de nuit_
+de Rembrandt, ou plutôt, comme une de ses eaux-fortes inachevées. Des
+têtes coiffées de blanc et comme enlevées à vif d'un revers de burin,
+des bras sans corps, des mains mobiles, dont on ne voyait pas les bras,
+des yeux luisants et des dents blanches au milieu de visages presque
+invisibles, la moitié d'un vêtement attaqué tout à coup en lumière et
+dont le reste n'existait pas, émergeaient au hasard et avec d'effrayants
+caprices d'une ombre opaque et noire comme de l'encre. Le son
+étourdissant des flûtes sortait on ne voyait pas d'où, et quatre
+tambourins de peau, qui se montraient à l'endroit le plus éclairé du
+cercle, comme de grands disques dorés, semblaient s'agiter et retentir
+d'eux-mêmes. Nos feux, qu'on entretenait de branchages secs, pétillaient
+et s'enveloppaient de longs tourbillons de fumée mêlés de paillettes de
+braise. En dehors de cette scène étrange, on ne voyait ni bivouac, ni
+ciel, ni terre; au-dessus, autour, partout, il n'y avait plus rien que
+le noir, ce noir absolu qui doit exister seulement dans l'œil éteint
+des aveugles.
+
+Aussi, la danseuse, debout au centre de cette assemblée attentive à
+l'examiner, se remuant en cadence avec de longues ondulations de corps
+ou de petits trépignements convulsifs, tantôt la tête à moitié renversée
+dans une pamoison mystérieuse, tantôt ses belles mains (les mains sont
+en général fort belles) allongées et ouvertes, comme pour une
+conjuration, la danseuse, au premier abord, et malgré le sens très
+évident de sa danse, avait-elle aussi bien l'air de jouer une scène de
+_Macbeth_, que de représenter autre chose.
+
+Cette autre chose est, au fond, l'éternel thème amoureux sur lequel
+chaque peuple a brodé ses propres fantaisies, et dont chaque peuple,
+excepté nous, a su faire une danse nationale.
+
+Tu connais la danse des Mauresques. Elle a son intérêt, qui vient de la
+richesse encore plus que du bon goût des costumes. Mais, en somme, elle
+est insignifiante ou tout à fait grossière. Elle fait pendant aux
+licencieuses parades de _Garageuz_ et ne peut pas s'empêcher, dans tous
+les cas, de sentir un peu le mauvais lieu.
+
+La danse arabe, au contraire, la danse du Sud, exprime avec une grâce
+beaucoup plus réelle, beaucoup plus chaste, et dans une langue mimique
+infiniment plus littéraire, tout un petit drame passionné, plein de
+tendres péripéties; elle évite surtout les agaceries trop libres qui
+sont un gros contresens de la part de la femme arabe.
+
+La danseuse ne montre d'abord qu'à regret son pâle visage entouré
+d'épaisses nattes de cheveux tressés de laines; elle le cache à demi
+dans son voile; elle se détourne, hésite, en se sentant sous les regards
+des hommes, tout cela avec de doux sourires et des feintes de pudeur
+exquises. Puis obéissant à la mesure qui devient plus vive, elle
+s'émeut, son pas s'anime, son geste s'enhardit. Alors commence, entre
+elle et l'amant invisible qui lui parle par la voix des flûtes, une
+action des plus pathétiques: la femme fuit, elle élude, mais un mot plus
+doux la blesse au cœur: elle y porte la main, moins pour s'en
+plaindre que pour montrer qu'elle est atteinte, et de l'autre, avec un
+geste d'enchanteresse, elle écarte à regret son doux ennemi. Ce ne sont
+plus alors que des élans mêlés de résistance; on sent qu'elle attire en
+voulant se défendre; ce long corps souple et caressant se contourne en
+des émotions extrêmes, et ces deux bras jetés en avant, pour les
+derniers refus, vont défaillir.
+
+J'abrège; toute cette pantomime est fort longue et dure, jusqu'à ce que
+la musique, qui se fatigue au moins autant que la danseuse, en ait
+assez, et termine, en manière de point d'orgue, par un terrible
+charivari des flûtes et des tambourins.
+
+Notre danseuse, qui n'était pas jolie, avait ce genre de beauté qui
+convenait à la danse. Elle portait à merveille son long voile blanc et
+son haïk rouge sur lequel étincelait toute une profusion de bijoux; et
+quand elle étendait ses bras nus ornés de bracelets jusqu'aux coudes et
+faisait mouvoir ses longues mains un peu maigres avec un air de
+voluptueux effroi, elle était décidément superbe.
+
+Il est douteux que j'y prisse un plaisir aussi vif que nos Arabes; mais
+j'eus là du moins une vision qui restera dans mes souvenirs de voyage à
+côté de la _fileuse_ dont je t'ai parlé tant de fois.
+
+Je ne sais point à quelle heure a fini la fête. Au train dont elle
+allait, peut-être aurait-elle duré jusqu'au jour, sans un incident. J'ai
+su ce matin qu'un de nos gens s'étant permis une grossière inconvenance
+à l'égard de la danseuse, celle-ci s'était retirée, et qu'après beaucoup
+d'injures et de menaces échangées on s'était séparé on ne peut plus
+mécontent de part et d'autre.
+
+Nous montons à cheval dans une heure pour aller coucher aux
+_Ouled-Moktar_. A quatre lieues d'ici, plein sud, nous trouverons les
+plaines et nous mettrons le pied dans le Sahara.
+
+Comme je l'ai dit, on laisse ici les mulets, et nous prenons un convoi
+de vingt-cinq chameaux, qui nous attendent depuis hier, patiemment
+couchés près de nos tentes.
+
+Je commence, au milieu du grand nombre de gens qui encombraient le
+bivouac, à distinguer ceux qui font le voyage avec nous. Les chameliers
+attachent leurs sandales; les cavaliers chaussent leurs doubles bottes
+rouges armées d'éperons. Ce sont tous gens du sud, _Ouled-Moktar_,
+_Ouled-Nayl_, l'_Aghouâti_, etc. Les burnouss bruns appartiennent au
+_Makhzen_ de El-Aghouat, sombres cavaliers, coiffés de haïks sales,
+maigres comme leurs chevaux, nourris comme eux de je ne sais quelle rare
+pitance; comme eux, couchant je ne sais où, et qui font, avec ces
+infatigables bêtes, des courses au delà de toute croyance.
+
+On charge nos chameaux. Ce sont de grands animaux bien taillés, moins
+vastes, mais plus déliés que les chameaux du Tell, meilleurs pour la
+course et aussi bons pour le bât. Ils ont l'œil ardent et les jambes
+d'une grande finesse. Ils beuglent horriblement quand on leur met la
+charge sur le dos; et je viens d'apprendre de notre _bach'amar_ ce
+qu'ils disent en se plaignant de la sorte.
+
+Ils disent à celui qui les sangle: «Mets-moi des coussins pour que je ne
+me blesse pas.»
+
+
+
+
+D'jelfa, 31 mai.
+
+
+Nous sommes arrivés hier à D'jelfa, après cinq journées de marche
+presque toujours en plaine, par un beau temps, nuageux encore, mais
+assez chaud pour me convaincre que nous sommes depuis cinq jours dans
+le Sahara.
+
+Géographiquement, le _Sahara_ commence à Boghar; c'est-à-dire que là
+finit la région montagneuse des terres cultivables, j'aimerais à dire
+cultivées, qu'on appelle le _Tell_. Tu sais qu'on n'est pas d'accord sur
+l'étymologie des mots Tell et Sahara. M. le général Daumas, dans un
+livre précieux, même après huit ans de découvertes, _le Sahara
+algérien_, propose une étymologie qui me plaît à cause de son origine
+arabe, et dont je me contente. D'après les T'olba, Sahara viendrait de
+_Sehaur_, moment difficile à saisir, qui précède le point du jour et
+pendant lequel on peut, en temps de jeûne, encore manger, boire et
+fumer; Tell viendrait de _Tali_, qui veut dire dernier. Le Sahara serait
+donc le pays vaste et plat où le Sehaur est plus facilement appréciable,
+et, par analogie, le Tell serait le pays montueux, en arrière du Sahara,
+où le Sehaur n'apparaît qu'en dernier.
+
+Quoi qu'il en soit, il est certain que Sahara ne veut point dire
+_Désert_. C'est le nom général d'un grand pays composé de plaines,
+inhabité sur certains points, mais très peuplé sur d'autres, et qui
+prend les noms de _Fiafi_, _Kifar_, ou _Falat_, suivant qu'il est
+habité, temporairement habitable, comme après les pluies d'hiver, ou
+inhabité et inhabitable. Or, il y a fort loin de Boghar au Falat,
+c'est-à-dire à la mer de sable, qui ne commence guère qu'au delà du
+_Touat_, à quarante journées de marche environ d'Alger. Ainsi, quoique
+j'aie à te parler aujourd'hui de lieux très solitaires, tu sauras qu'il
+ne s'agit en aucune façon du Falat ou Grand Désert.
+
+Encore une explication nécessaire, et j'en aurai fini avec la
+géographie. Le Sahara renferme deux populations distinctes, l'une
+autochtone, sédentaire, avec des centres fixes dans des villes ou
+villages (_k'sour_), aux endroits où l'eau constante a permis de
+s'établir; l'autre, c'est la race des Arabes conquérants, nomade et
+vivant sous la tente. Les premiers sont cultivateurs, les seconds sont
+bergers. Une association conçue dans l'intérêt commun unit ces deux
+peuples; ce qui n'empêche pas l'Arabe de mépriser absolument son utile
+voisin, ce voisin de lui rendre son mépris. Ils se partagent les oasis
+dont ils sont ensemble propriétaires. L'habitant du k'sour cultive, à
+titre de fermier, le jardin du nomade; de son côté, le nomade se charge
+des troupeaux communs, les mène aux pâturages d'hiver; et, l'été, c'est
+lui qui va chercher, sur les marchés du Tell, les grains dont l'un et
+l'autre ont un besoin égal. En sorte qu'échelonnées ainsi sur deux ou
+trois cents lieues de pays, celles-là dans l'oasis, celles-ci dans les
+plaines intermédiaires que les pluies ont rendues habitables, d'immenses
+populations couvrent en réalité cette vaste étendue du Sahara, qu'on
+aurait grand tort, comme tu le vois, d'appeler désert, mais où l'on
+avait cependant supposé toute espèce d'êtres chimériques, excepté
+l'homme, le plus réel et le plus nombreux de tous.
+
+Cela dit, je reprends ces notes de route au bivouac de Boghari, au
+moment où je t'ai quitté pour monter à cheval.
+
+C'est à midi seulement qu'on se mit en marche, car Boghari est un lieu
+d'amorces, d'où les voyageurs arabes ne s'éloignent pas volontiers; du
+moins j'ai cru le comprendre à la lenteur inaccoutumée des préparatifs
+de départ. Pourtant, au signal donné par le _bach-amar_ (chef du
+convoi), le troupeau mugissant des chameaux de charge se leva
+confusément et enfin s'ébranla; nous prîmes au galop la tête du convoi,
+et, quelques minutes après, le petit village redevenu solitaire disparut
+derrière la première colline, silencieux comme à notre arrivée, sérieux
+malgré le vif éclat de ses murs crépis, et plus taciturne encore qu'au
+jour levant, sous le blanc linceul de midi. Presque aussitôt nous
+entrions dans la vallée du _Chéliff_.
+
+Cette vallée ou plutôt cette plaine inégale et caillouteuse, coupée de
+monticules, et ravinée par le Chéliff, est à coup sûr un des pays les
+plus surprenants qu'on puisse voir. Je n'en connais pas de plus
+singulièrement construit, de plus fortement caractérisé, et, même après
+Boghari, c'est un spectacle à ne jamais oublier.
+
+Imagine un pays tout de terre et de pierres vives, battu par des vents
+arides et brûlé jusqu'aux entrailles; une terre marneuse, polie comme
+de la terre à poterie, presque luisante à l'œil tant elle est nue, et
+qui semble, tant elle est sèche, avoir subi l'action du feu; sans la
+moindre trace de culture, sans une herbe, sans un chardon;--des collines
+horizontales qu'on dirait aplaties avec la main ou découpées par une
+fantaisie étrange en dentelures aiguës, formant crochet, comme des
+cornes tranchantes ou des fers de faux; au centre, d'étroites vallées,
+aussi propres, aussi nues qu'une aire à battre le grain; quelquefois, un
+morne bizarre, encore plus désolé, si c'est possible, avec un bloc
+informe posé sans adhérence au sommet, comme un aérolithe tombé là sur
+un amas de silex en fusion;--et tout cela, d'un bout à l'autre, aussi
+loin que la vue peut s'étendre, ni rouge, ni tout à fait jaune, ni
+bistré, mais exactement couleur de peau de lion.
+
+Quant au Chéliff, qui, quarante lieues plus avant, dans l'ouest, devient
+un beau fleuve pacifique et bienfaisant, ici, c'est un ruisseau
+tortueux, encaissé, dont l'hiver fait un torrent, et que les premières
+ardeurs de l'été épuisent jusqu'à la dernière goutte. Il s'est creusé
+dans la marne molle un lit boueux qui ressemble à une tranchée, et, même
+au moment des plus fortes crues, il traverse sans l'arroser cette vallée
+misérable et dévorée de soif. Ses bords taillés à pic sont aussi arides
+que le reste; à peine y voit-on, accrochés à l'intérieur du lit et
+marquant le niveau des grandes eaux, quelques rares pieds de
+lauriers-roses, poudreux, fangeux, salis, et qui expirent de chaleur au
+fond de cette étroite ornière, incendiée par le soleil plongeant du
+milieu du jour.
+
+D'ailleurs, ni l'été, ni l'hiver, ni le soleil, ni les rosées, ni les
+pluies qui font verdir le sol sablonneux et salé du désert lui-même ne
+peuvent rien sur une terre pareille. Toutes les saisons lui sont
+inutiles; et de chacune d'elles, elle ne reçoit que des châtiments.
+
+Nous mîmes trois heures à traverser ce pays extraordinaire, par une
+journée sans vent et sous une atmosphère tellement immobile que le
+mouvement de la marche n'y produisait pas le plus petit souffle d'air.
+La poussière soulevée par le convoi se roulait sans s'élever sous le
+ventre de nos chevaux en sueur. Le ciel était, comme paysage, splendide
+et morne; de vastes nuées couleur de cuivre y flottaient pesamment dans
+un azur douteux, aussi fixes et presque aussi fauves que le paysage
+lui-même.
+
+Rien de vivant, ni autour de nous, ni devant nous, ni nulle part;
+seulement, à de grandes hauteurs, on pouvait, grâce au silence, entendre
+par moments des bruits d'ailes et des voix d'oiseaux: c'étaient de
+noires volées de corbeaux qui tournaient en cercle autour des mornes les
+plus élevés, pareilles à des essaims de moucherons, et d'innombrables
+bataillons d'oiseaux blanchâtres aux ailes pointues, ayant à peu près le
+vol et le cri plaintif des courlis. De loin en loin, un aigle, au ventre
+rayé de brun, des gypaètes tachés de noir et de gris clair,
+traversaient lentement cette solitude, l'interrogeant d'un œil
+tranquille, et, comme des chasseurs fatigués, regagnaient les montagnes
+boisées de Boghar.
+
+C'est au delà de Boghari, après une succession de collines et de vallées
+symétriques, limite extrême du Tell, qu'on débouche enfin, par un col
+étroit, sur la première plaine du Sud.
+
+La perspective est immense. Devant nous se développaient vingt-quatre ou
+vingt-cinq lieues de terrains plats sans accidents, sans ondulations
+visibles. La plaine, d'un vert douteux, déjà brûlée, était, comme le
+ciel, toute rayée dans sa longueur d'ombres grises et de lumières
+blafardes. Un orage, formé par le milieu, la partageait en deux et nous
+empêchait d'en mesurer l'étendue. Seulement, à travers un brouillard
+inégal, où la terre et le ciel semblaient se confondre, on devinait par
+échappées une ligne extrême de montagnes courant parallèlement au Tell,
+de l'est à l'ouest, et, vers leur centre, les sept pitons saillants ou
+sept têtes, qui leur ont fait donner le nom de _Seba'Rous_.
+
+Le col franchi, notre petit convoi se déploya dans la plaine unie et
+prit son ordre de marche, ordre que nous conservons depuis le départ,
+poussant droit du nord au sud, sur les Sept Têtes, que nous ne devions
+atteindre que le surlendemain.--En avant, les cavaliers, au nombre d'une
+trentaine environ; derrière, nos chameaux, stimulés par les cris
+perçants et les sifflets des chameliers; à l'extrême avant-garde, notre
+_khrebir_, M. N..., se laissant doucement aller au pas de son grand
+cheval blanc, qui a toujours quelque cent mètres d'avance sur les
+autres; à ses côtés, et le serrant de près, deux ou trois cavaliers de
+ses serviteurs, beaux jeunes gens vêtus de blanc, montés sur d'agiles
+petites juments blanches ou grises, mais nonchalants comme à la
+promenade, à peine armés, et dont un seul porte un fusil double, le
+fusil du maître, avec sa vaste _djebira_ en peau de lynx pendue à
+l'arçon de sa selle.
+
+Quant à moi, tu me trouverais le plus souvent faisant route un peu à
+part ou à côté des plus paisibles, afin d'être plus à moi; tantôt
+regardant, pendant des heures entières, filer sur les longues
+perspectives les burnouss blancs, les croupes luisantes, les selles à
+dossier rouge; tantôt me détournant pour voir arriver de loin le peloton
+roux de nos chameaux marchant en bataille, avec leurs cous tendus, leurs
+jambes d'autruche, et notre pittoresque mobilier de voyage amoncelé sur
+leur dos.
+
+Outre nos cavaliers d'escorte et nos gens de service, nous emmenons
+trois _amins_ des Mzabites avec leur suite, qui vont régler, je crois,
+quelques difficultés politiques que nous avons avec le pays du Mzab.
+L'un est un grand et rude cavalier, armé en guerre, qui monte avec
+aplomb un beau cheval noir richement harnaché de velours pourpre et
+d'argent, et garni d'un large devant de poitrail en étoffe écarlate.
+
+Le second, amin des _Beni-Isguen_, est un petit vieillard coiffé bas, à
+mine affable, aux yeux doux, et dont la bouche encadrée d'une barbe
+blanche, bouclée comme une chevelure, sourit avec plusieurs dents de
+moins.
+
+Le troisième, qui se nomme _Si-Bakir_, honnête et joviale figure entre
+deux âges, fort petit, extrêmement replet, s'arrondit en boule au-dessus
+d'un petit mulet proprement couvert et douillettement sellé d'un épais
+matelas de _Djerbi_. C'est un bon et riche bourgeois, qui a trois bains
+maures à Alger et un fils à _Berryan_, et qui me parle avec un amour
+égal de son enfant, de ses bains et des dattes renommées de son pays. Il
+est mis à peu près comme il le serait dans sa chambre: le bas de ses
+jambes dans de bonnes chaussettes de laine, et les pieds dans des
+souliers de cuir noir. Je ne lui vois d'ailleurs aucune arme. Son unique
+défense est contre le soleil et consiste en un chapeau de paille, orné à
+son sommet de plumes d'autruche, le plus grand chapeau que j'aie jamais
+vu, vaste comme un parasol, et qu'il a soin d'ôter et de remettre chaque
+fois que le temps très capricieux se couvre ou s'éclaircit.
+
+Comme il me témoigne assez d'amitié, j'aime à voyager dans sa compagnie.
+Il sait juste autant de français que je sais d'arabe, ce qui rend nos
+communications fort amusantes, mais assez rarement instructives.
+
+A huit heures, en pleine nuit déjà, nous arrivions au bivouac,--et nous
+mettions ensemble pied à terre au milieu des tentes des _Ouled-Moktar_,
+où nous devions passer la nuit.--Ni la longueur de l'étape (nous avions
+fait trois lieues de trop), ni le manque d'eau depuis le matin,
+n'avaient distrait Si-Bakir de sa complaisance à m'entretenir; il
+achevait alors l'historique un peu confus de sa fortune commerciale, et
+me promettait, pour l'étape suivante, l'histoire de son fils; enfin cet
+aimable vieillard scellait notre récente amitié en me tenant l'étrier,
+avec une humble courtoisie dont je voulais en vain me défendre.
+
+Le lendemain, après une petite marche de cinq ou six heures, nous
+campions vers midi à Aïn-Ousera; triste bivouac, le plus triste sans
+contredit de toute la route, au bord d'un marais vaseux, sinistre, dans
+des sables blanchâtres, hérissés de joncs verts; à l'endroit le plus bas
+de la plaine, avec un horizon de quinze lieues au nord, de neuf lieues
+au sud; dans l'est et dans l'ouest, une étendue sans limite. Une
+compagnie nombreuse de vautours gris et de corbeaux monstrueux occupait
+la source à notre arrivée: immobiles, le dos voûté, rangés sur deux
+lignes au bord de l'eau, je les pris de loin pour des gens comme nous
+pressés de boire; il fallut un coup de fusil pour disperser ces fauves
+et noirs pèlerins.
+
+Une source, dans ce pays avare, est toujours accueillie comme un
+bienfait, même quand cette source brûlante et fétide ressemble au
+triste marais d'_Aïn-Ousera_. On y puise avec reconnaissance, et l'on
+s'estime heureux d'y remplir ses outres pour la marche sans eau du
+lendemain.
+
+Les oiseaux partis, nous demeurâmes seuls. Il n'y avait rien en vue dans
+l'immense plaine; notre bivouac disparaissait lui-même dans un des plis
+du terrain. Vers le soir cependant, un petit convoi de cinq chameaux,
+conduits par trois chameliers, vint s'établir auprès de nous, tout à
+fait au bord de la source. Les chameaux déchargés se mirent à paître;
+les trois voyageurs firent un seul amas des _tellis_ (sacs en poils de
+chameau pour les transports), et se couchèrent auprès. Ils n'allumèrent
+point de feu, n'ayant probablement rien à faire cuire, et je ne les vis
+plus remuer jusqu'à la nuit. Le lendemain au point du jour, nous les
+aperçûmes déjà à une lieue de nous, s'en allant dans le sud-est.
+
+Était-ce fatigue? était-ce un effet du lieu? je ne sais, mais cette
+journée-là fut longue, sérieuse, et nous la passâmes presque tous à
+dormir sous la tente. Ce premier aspect d'un pays désert m'avait plongé
+dans un singulier abattement. Ce n'était pas l'impression d'un beau pays
+frappé de mort et condamné par le soleil à demeurer stérile; ce n'était
+plus le squelette osseux de Boghari, effrayant, bizarre, mais bien
+construit; c'était une grande chose sans forme, presque sans couleur, le
+rien, le vide et comme un oubli du bon Dieu; des lignes fuyantes, des
+ondulations indécises; derrière, au delà, partout, la même couverture
+d'un vert pâle étendue sur la terre; çà et là des taches plus grises, ou
+plus vertes, ou plus jaunes; d'un côté, les Seba'Rous à peine éclairées
+par un pâle soleil couchant; de l'autre, les hautes montagnes du Tell
+encore plus effacées dans les brumes incolores; et là-dessus, un ciel
+balayé, brouillé, soucieux, plein de pâleurs fades, d'où le soleil se
+retirait sans pompe et comme avec de froids sourires. Seul, au milieu du
+silence profond, un vent doux qui venait du nord-ouest et nous amenait
+lentement un orage, formait de légers murmures autour des joncs du
+marais. Je passai une heure entière couché près de la source à regarder
+ce pays pâle, ce soleil pâle, à écouter ce vent si doux et si triste. La
+nuit qui tombait n'augmenta ni la solitude, ni l'abandon, ni
+l'inexprimable désolation de ce lieu.
+
+On tua, ce jour-là, soit en marche, soit à la source: un _ganga_, jolie
+perdrix au bec et aux pieds rouges, curieusement peinte de gris et de
+jaune, avec un collier marron, chair dure et détestable à manger; un
+grand palmipède entièrement gris perle, avec la tête, le bec et les
+pieds noirs, les ailes de la mouette longues et pointues; une petite
+bécassine toute ronde, plus grise que la bécassine sourde de France; une
+tourterelle; deux ramiers couleur ardoise azurée, et que j'appellerai
+dorénavant des pigeons bleus; enfin deux tadornes, superbes canards plus
+gros que les nôtres et aussi mieux ornés, avec une belle robe fond
+couleur abricot.
+
+Nous étions à _Aïn-Ousera_, à plus de la moitié de la plaine; il ne nous
+restait que huit ou neuf lieues à faire pour atteindre le bivouac
+suivant de _Guelt-Esthel_. Le soleil du matin toujours plus gai, la
+montagne qui se rapprochait, la plaine un peu moins nue, de temps en
+temps égayée de quelques _betoum_, Aïn-Ousera même devenu moins lugubre
+au jour levant, tout cela m'avait ranimé. Aussi, quoique la grande halte
+faite en plein soleil, au beau milieu d'un terrain d'alfa, n'eût rien de
+bien aimable, quoique notre déjeuner, presque sans eau, ressemblât
+beaucoup trop à celui de la veille, j'arrivai, sans fatigue et l'âme à
+peu près satisfaite, au col des Seba'Rous, qui donne entrée dans la
+vallée de Guelt-Esthel.
+
+Ici, le pays change entièrement d'aspect, au point qu'on croirait s'être
+trompé de route et rebrousser chemin vers le nord. Les montagnes
+pierreuses et de la plus vilaine forme, composées de cailloux plutôt que
+de rochers, sont couronnées de pins. La vallée, pareillement couverte de
+pins et d'assez beaux chênes, a surtout le grand tort de n'être point à
+sa place en plein territoire des _Ouled-Nayl_, et sur le chemin du
+désert.
+
+Nous trouvons ici non seulement des vivants, mais un petit poste de
+tirailleurs français occupés à bâtir un caravansérail.
+
+Pendant trois longs jours passés, soit en marche, soit au bivouac, dans
+cette première plaine, avant-goût des solitudes du Sud, nous avions, en
+fait de créatures humaines, rencontré, le premier jour, un douar nomade;
+le deuxième, un jeune enfant gardant dans l'alfa un troupeau de petits
+chameaux maigres, et nos trois voyageurs de la source; le troisième,
+rien. En entrant dans la gorge, j'avais trouvé un soldat du génie monté
+sur un arbre et coupant du bois. J'éprouvai quelque plaisir en entendant
+sortir du milieu des branches une voix française qui me disait bonjour.
+Je lui demandai de m'indiquer la source; il me répondit que je la
+trouverais à une demi-lieue plus avant dans la gorge, à l'endroit où je
+verrais deux gros figuiers, trois tentes avec des gourbis de paille, et
+des maçons en train de bâtir. C'était exact, et voilà tout ce que j'ai
+pu noter de Guelt-Esthel. Je dois ajouter que c'est, malgré sa richesse
+en bois de chauffage, un pays stérile, boisé d'arbres aussi tristes que
+des pierres, qu'il y neige abondamment l'hiver, et que l'été on y brûle.
+J'aurais tort d'oublier pourtant l'hospitalité bien cordiale que nous
+avons reçue de M. F. de P..., jeune officier du génie, emprisonné là
+avec son petit poste de travailleurs, et qui se console de sa dure
+mission en pensant qu'après cent cinquante ou deux cents veillées
+passées à Guelt-Esthel, la solitude n'aura plus de secrets à lui
+apprendre, ni d'ennuis au-dessus de sa patience.
+
+On retrouve la plaine en quittant Guelt-Esthel, et de même qu'en sortant
+de Boghari, on a devant soi, pour l'horizon, une nouvelle ligne de
+petites montagnes, courant pareillement de l'est à l'ouest et perdues
+dans le bleu. Supprime, ce qui ne nuirait pas à l'intérêt du voyage, ce
+bourrelet montagneux de Guelt-Esthel, et tu n'auras plus, de Boghar au
+_Rocher de sel_, qu'une seule et même étendue de trente-quatre ou
+trente-cinq lieues. Cette étendue, parfaitement plate, conserve
+toujours, malgré les changements du sol, une couleur générale assez
+douteuse; les plans les plus rapprochés de l'œil sont jaunâtres, les
+parties fuyantes se fondent dans des gris violets; une dernière ligne
+cendrée, mais si mince qu'il faudrait l'exprimer d'un seul trait,
+détermine la profondeur réelle du paysage et quelquefois mesure
+d'énormes distances. Le terrain, très variable au contraire, est
+alternativement coupé de marécages, sablonneux comme aux approches du
+_Rocher de Sel_, ou bien couvert de graminées touffues (_alfa_),
+d'absinthes (_chih_), de pourpiers de mer (_k'taf_), de romarins
+odorants, etc...; tantôt enfin, mais plus rarement, clairsemé d'arbustes
+épineux et de quelques pistachiers sauvages.
+
+Le pistachier (_betoum_), térébinthe ou lentisque de la grande espèce,
+est un arbre providentiel dans ces pays sans ombre. Il est branchu,
+touffu, ses rameaux s'étendent au lieu de s'élever et forment un
+véritable parasol, quelquefois de cinquante ou soixante pieds de
+diamètre. Il produit de petites baies réunies en grappes rouges,
+légèrement acides, fraîches à manger, et qui, faute de mieux, trompent
+la soif. Chaque fois que notre convoi passe auprès d'un de ces beaux
+arbres au feuillage sombre et lustré, il se rassemble autour du tronc;
+ceux des chameliers qui sont montés se dressent à genoux pour atteindre
+à hauteur des branches, arrachent des poignées de fruits et les jettent
+à leurs compagnons qui vont à pied; pendant ce temps, les chameaux, le
+cou tendu, font de leur côté provision de fruits et de feuilles. L'arbre
+reçoit sur sa tête ronde les rayons blancs de midi; par-dessous, tout
+paraît noir; des éclairs de bleu traversent en tous sens le réseau des
+branches; la plaine ardente flamboie autour du groupe obscur, et l'on
+voit le désert grisâtre se dégrader sous le ventre roux des dromadaires.
+On souffle un moment, puis un coup de sifflet plus aigu du _back'amar_
+(conducteur du convoi) disperse les bêtes, et le convoi reprend sa
+marche au grand soleil.
+
+L'_alfa_ est une plante utile: il sert de nourriture aux chevaux; on en
+fait en Orient des ouvrages de sparterie, et, dans le Sahara, des
+nattes, des chapeaux, des gamelles, des pots à contenir le lait et
+l'eau, de larges plats pour servir les fruits, etc. Sur pied, il sert de
+retraite au gibier: lièvres, lapins, gangas. Mais l'alfa est pour un
+voyageur la plus ennuyeuse végétation que je connaisse; et,
+malheureusement, quand il s'empare de la plaine, c'est alors pour des
+lieues et des lieues. Imagine-toi toujours la même touffe poussant au
+hasard sur un terrain tout bosselé, avec l'aspect et la couleur d'un
+petit jonc, s'agitant, ondoyant comme une chevelure au moindre souffle,
+si bien qu'il y a presque toujours du vent dans l'alfa. De loin, on
+dirait une immense moisson qui ne veut pas mûrir et qui se flétrit sans
+se dorer. De près, c'est un dédale, ce sont des méandres sans fin où
+l'on ne va qu'en zigzag, et où l'on butte à chaque pas. Ajoute à cette
+fatigue de marcher en trébuchant la fatigue aussi grande d'avoir un jour
+entier devant les yeux ce steppe décourageant, vert comme un marais,
+sans point d'orientation, et qu'on est obligé de jalonner de gros tas de
+pierres pour indiquer les routes. Il n'y a jamais d'eau dans l'alfa; le
+sol est grisâtre, sablonneux, rebelle à toute autre végétation.
+
+Je préfère, quant à moi, les terrains pierreux, secs, durs et mêlés de
+salpêtre, où croissent les romarins et les absinthes; on y marche à
+l'aise; la couleur en est belle, l'aspect franchement stérile; et c'est
+là surtout qu'on voit grouiller sous ses pieds, ramper, fuir et se
+tortiller tout un petit peuple d'animaux amis du soleil et des longues
+siestes sur le sable chaud. Les lézards gris sont innombrables. Ils
+ressemblent à nos plus petits lézards de muraille, avec une agilité que
+paraît avoir doublée le contentement de vivre sous un pareil soleil. On
+en rencontre, mais rarement, qui sont fort gros. Ceux-ci ont la peau
+lustrée, le ventre jaune, le dos tacheté, la tête fine et longue comme
+celle des couleuvres. Quelquefois, une vipère étendue et semblable de
+loin à une baguette de bois tordu, ou bien roulée sur une souche
+d'absinthe, se soulève à votre approche, et, sans vous perdre de vue,
+rentre avec assurance dans son trou. Des rats, gros comme de petits
+lapins, aussi agiles que les lézards, ne font que se montrer et
+disparaître à l'entrée du premier trou qui se présente, comme s'ils ne
+se donnaient pas le temps de choisir leur asile, ou bien comme s'ils
+étaient à peu près partout chez eux. Je n'ai encore aperçu d'eux que ce
+qu'ils me laissent voir en fuyant; et cela forme une petite tache
+blanche sur un pelage gris.
+
+Mais, au milieu de ce peuple muet, difforme ou venimeux, sur ce terrain
+pâle et parmi l'absinthe toujours grise et le _k'taf_ salé, volent et
+chantent des alouettes, et des alouettes de France. Même taille, même
+plumage et même chant sonore; c'est l'espèce huppée qui ne se réunit pas
+en troupes, mais qui vit par couples solitaires; tristes promeneuses
+qu'on voit dans nos champs en friche et, plus souvent, sur le bord des
+grands chemins, en compagnie des casseurs de pierres et des petits
+bergers. Elles chantent à une époque où se taisent presque tous les
+oiseaux, et aux heures les plus paisibles de la journée, le soir, un peu
+avant le coucher du soleil. Les rouges-gorges, autres chanteurs
+d'automne, leur répondent du haut des amandiers sans feuilles; et ces
+deux voix expriment avec une étrange douceur toutes les tristesses
+d'octobre. L'une est plus mélodique et ressemble à une petite chanson
+mêlée de larmes; l'autre est une phrase en quatre notes, profondes et
+passionnées. Doux oiseaux qui me font revoir tout ce que j'aime de mon
+pays, que font-ils, je te le demande, dans le Sahara? Et pour qui donc
+chantent-ils dans le voisinage des autruches et dans la morne compagnie
+des antilopes, des bubales, des scorpions et des vipères à cornes? Qui
+sait? sans eux il n'y aurait plus d'oiseaux peut-être pour saluer les
+soleils qui se lèvent.--_Allah! akbar!_ Dieu est grand et le plus grand!
+
+A l'heure matinale où me venaient ces souvenirs et bien
+d'autres,--souvenirs d'un pays que je reverrai, _s'il plaît à
+Dieu_,--nous étions près d'atteindre la moitié de la plaine, et nous
+avions en vue un petit _douar_ et d'immenses troupeaux appartenant aux
+_Ouled-d'Hya_, fraction des Ouled-Nayl. C'était le premier _douar_ que
+nous rencontrions depuis notre entrée dans le Sahara, et notre halte de
+nuit chez les Ouled-Moktar.
+
+Dans cette saison, les nomades commencent à se rapprocher de leurs
+pâturages d'été, et la plaine est déserte.
+
+On piqua droit sur les tentes; il faisait chaud, et nous avions encore à
+traverser une longue lisière de sables jaunes que nous voyions briller
+entre la montagne et nous, rude passage en plein midi, sous un soleil
+sans nuages.
+
+Le caïd nous reçut. On ne fit que débrider les chevaux, et nous prîmes
+tout juste le temps de nous reposer à l'ombre, de manger des dattes et
+de boire du lait de chamelle, sans eau, l'eau étant ici plus rare encore
+et plus détestable qu'ailleurs.
+
+Le douar ne comptait pas plus de quinze ou vingt tentes, ce qui
+représente à peine le plus petit des hameaux nomades; mais il avait bien
+le rude aspect des vrais campements sahariens; et, dans un très petit
+exemple, c'était, pour qui ne l'eût pas connue, un tableau complet de la
+vie nomade à ses heures de repos.
+
+Des tentes rouges, rayées de noir, soutenues pittoresquement par une
+multitude de bâtons, et retenues à terre par une confusion d'amarres et
+de piquets. Dedans, et entassés pêle-mêle, la batterie de cuisine, le
+mobilier du ménage, le harnais de guerre du maître de la tente, les
+meules de pierre à moudre le grain, les lourds mortiers à piler le
+poivre, les plats de bois (_sahfa_) où l'on pétrit le couscoussou; le
+crible où on le passe; les vases percés (_keskasse_) où on le fait
+cuire; les gamelles en alfa tressé, les sacs de voyage ou _tellis_; les
+bâts de chameaux, les _djerbi_, les tapis de tente; les métiers à tisser
+les étoffes de laine; les larges étrilles de fer qui servent à carder la
+laine brute du chameau, etc. Et parmi tout ce désordre d'objets salis
+et de choses noirâtres, un ou deux coffres carrés aux vives couleurs,
+aux serrures de cuivre, garnis de clous dorés aux angles; cassettes qui
+doivent contenir, avec les bijoux de femmes, ce qu'il y a de plus
+précieux dans la fortune du maître. Au dehors, un terrain battu, brouté,
+dépouillé même de toute racine, plein de souillures, couvert de débris
+et de carcasses, avec des places noircies par le feu; les fourneaux
+creusés dans la terre et composés de trois pierres formant foyer; des
+amas de broussailles sèches, et les outres noires à longs poils, pendues
+à trois bâtons mis en faisceau. Autour, la plaine immense avec les
+chameaux sans gardien, qui se dispersent le jour et qui, le soir, se
+rassemblent au son de la trompe et viennent se coucher dans le douar.
+
+Voilà donc la maison mobile où le nomade saharien passe une moitié de sa
+vie; l'homme à ne rien faire, car _travailler c'est une honte_; la femme
+à tout entretenir, à tout soigner, pendant que le chien vigilant fait
+sentinelle, patient, sobre et soupçonneux comme son maître. L'autre
+moitié de sa vie se passe en voyage. Un autre jour, je te parlerai de la
+tribu en marche, _nedja_; admirable spectacle qui renouvelle ici sous
+nos yeux, en plein âge moderne, à deux pas de l'Europe les migrations
+d'Israël.
+
+Que ce dernier mot, écrit d'enthousiasme, ne m'engage pas surtout au
+delà de ce que je veux dire. Il n'est qu'à moitié vrai. Et, comme il
+effleure une question d'art, question qui, selon moi, n'a pas le sens
+commun, mais n'importe, question posée, discutée et toujours pendante;
+comme il effleure, dis-je, une question grave après tout, celle de la
+_couleur locale_ appliquée à un certain ordre de sujets, je désire
+m'expliquer sur ce qu'il y a de trop contestable dans la comparaison que
+j'ai faite.
+
+Voici la seconde fois que j'introduis la Bible dans ces notes; ce qui te
+laisserait croire que je voyage en vrai pays de Chanaan, moins
+l'abondance, et que je rencontre à chaque pas le riche Laban ou le
+généreux Booz.
+
+On a écrit, en effet, bien plus, on a voulu prouver par des essais, tu
+sais lesquels, que les anciens maîtres avaient défiguré la Bible par la
+peinture, qu'elle avait rendu l'âme entre leurs mains, et que, s'il
+restait un moyen de ressusciter cette chose aujourd'hui morte, c'était
+d'aller la contempler toute réelle encore et dans son effigie vivante,
+en Orient.
+
+Cette opinion s'appuie sur un fait vrai en lui-même, c'est que les
+Arabes, ayant à peu près conservé les habitudes des premiers peuples,
+doivent aussi, mieux que personne, en garder la ressemblance, non
+seulement dans leurs mœurs, mais encore dans leur costume, costume si
+favorable d'ailleurs, qu'il a le double avantage d'être aussi beau que
+le grec et d'être plus local. Il est certain, ajoute-t-on, que Rachel et
+Lia, filles du pasteur Laban, n'étaient point habillées comme Antigone,
+fille du roi Œdipe; qu'elles se présentent à notre esprit dans un
+tout autre milieu, avec une forme différente, et aussi sous un tout
+autre soleil: il est non moins certain que les patriarches devaient
+vivre comme vivent les Arabes, comme eux gardant leurs moutons, ayant
+comme eux des maisons de laine, des chameaux pour le voyage, et le
+reste.
+
+Mon opinion, quant au système, la voici:
+
+C'est que les hommes de génie ont toujours raison et que les gens de
+talent ont souvent tort. Costumer la Bible, c'est la détruire; comme
+habiller un demi-dieu, c'est en faire un homme. La placer en un lieu
+reconnaissable, c'est la faire mentir à son esprit; c'est traduire en
+histoire un livre antéhistorique. Comme, à toute force, il faut vêtir
+l'idée, les maîtres ont compris que dépouiller la forme et la
+simplifier, c'est-à-dire supprimer toute couleur locale, c'était se
+tenir aussi près que possible de la vérité... _Et ego in Arcadia..._
+Sont-ce des Grecs? est-ce l'Arcadie? Oui et non: non, pour le drame;
+oui, dans le sens de l'éternelle tragédie de la vie humaine.
+
+Donc, hors du général, pas de vérité possible, dans les tableaux tirés
+de nos origines; et bien décidément il faut renoncer à la Bible, ou
+l'exprimer comme l'ont fait Raphaël et Poussin.
+
+Remarque que cette opinion se confirme à mesure que je voyage, et
+précisément dans le pays qui semblerait devoir produire en moi un
+entraînement contraire. N'y a-t-il donc aucun enseignement à tirer de ce
+peuple qui, je le reconnais, fait involontairement et souvent penser à
+la Bible? N'y a-t-il pas en lui quelque chose qui met l'âme en mouvement
+et en quoi l'esprit s'élève et se complaît comme en des visions d'un
+autre âge? Oui, ce peuple possède une vraie grandeur. Il la possède
+seul, parce que, seul au milieu des civilisés, il est demeuré simple
+dans sa vie, dans ses mœurs, dans ses voyages. Il est beau de la
+continuelle beauté des lieux et des saisons qui l'environnent. Il est
+beau, surtout parce que, sans être nu, il arrive à ce dépouillement
+presque complet des enveloppes que les maîtres ont conçu dans la
+simplicité de leur grande âme. Seul, par un privilège admirable, il
+conserve en héritage ce quelque chose qu'on appelle biblique, comme un
+parfum des anciens jours. Mais tout cela n'apparaît que dans les côtés
+les plus humbles et les plus effacés de sa vie. Et si, plus fréquemment
+que d'autres, il approche de l'épopée, c'est alors par l'absence même de
+tout costume, c'est-à-dire en quelque sorte en cessant d'être Arabe pour
+devenir humain. Devant la demi-nudité d'un gardeur de troupeaux, je rêve
+assez volontiers de Jacob. J'affirme au contraire qu'avec le _burnouss_
+saharien ou le _mach'la_ de Syrie, on ne représentera jamais que des
+Bédouins.
+
+Ces réserves admises, s'il m'arrive dorénavant de m'écrier: _O Israël!_
+tu sauras ce qu'il faut entendre et tu me laisseras dire. Maintenant,
+je reprends ma route.
+
+Je supprimerais sans regret le bivouac du Rocher de Sel, quoique l'eau
+prise au delà des salines soit bonne, qu'il y ait du bois en abondance
+et qu'on y campe agréablement au bord de la rivière (_l'Oued D'jelfa_)
+et sous de très beaux tamarins.
+
+Un mot pourtant du rocher. C'est un amas de choses étranges, colorées de
+tous les gris possibles, depuis le gris lilas jusqu'au gris blanchâtre,
+entassées, superposées et formant une montagne à deux têtes. Il en
+descend une infinité de petits ruisseaux, d'un blanc laiteux, qui vont
+se réunir en deux canaux remplis jusqu'aux bords d'un sel exactement
+semblable à la chaux éteinte. Tout autour, la montagne semble avoir eu
+des convulsions, tant elle est soulevée, fendue, crevée dans tous les
+sens. Ce n'est pas beau, c'est formidable. Trois grands aigles volaient
+à moitié hauteur du rocher et ne paraissaient pas si gros que des
+corbeaux.
+
+La nuit était presque venue quand, enfin, on atteignit les plateaux nus
+de _D'jelfa_. La maison du kalifat, vaste corps de logis élevé carrément
+au-dessus d'une enceinte de murs bas, se montrait confusément à
+l'extrémité d'une plaine montante, comme une masse grisâtre un peu plus
+claire que le terrain tout à fait sombre, un peu plus foncée que le ciel
+encore éclairé d'un vague reflet du jour. A gauche, et fort loin dans
+un pli de la vallée où brillaient deux petits feux rouges, et d'où
+venaient de faibles aboiements de chiens, on devinait un douar. Plus
+près, et comme d'un marais compris entre le douar et le plateau,
+s'élevaient d'innombrables murmures de grenouilles. Tout le reste de cet
+horizon plat, dominé par le grand bordj solitaire de Si-Cherif, reposait
+paisiblement dans une ombre transparente et brune. De larges étoiles
+blanches s'allumaient à tous les coins du ciel; l'air était humide et
+doux, une forte rosée ramollissait la terre sous le pas des chevaux. Je
+m'orientai sur un chemin blanchâtre qui menait vers la maison; les
+cavaliers m'avaient précédé de quelques minutes, et j'avais laissé mon
+domestique en arrière avec le convoi.
+
+J'arrivai donc seul à la porte du bordj et j'entrai dans la cour sans
+savoir où me diriger. De chaque côté de l'entrée, porte monumentale, et
+que je trouvai grande ouverte, j'aperçus des gens, pêle-mêle avec des
+chevaux, bivouaquant le long du mur; la cour était déserte; elle me
+parut grande; mon cheval qui flaira des écuries fit entendre un petit
+hennissement de satisfaction. Au fond de la cour, apparaissait un perron
+de quelques marches, conduisant à une haute galerie soutenue par des
+piliers blancs; une porte entrebâillée dans l'angle droit de la galerie
+laissait filtrer un peu de lumière; une fenêtre à demi éclairée, donnant
+au rez-de-chaussée sur la cour, permettait d'entendre un bruit de voix.
+
+Je descendis de cheval au pied du perron, et, tout en jetant la bride à
+quelqu'un que je vis s'approcher dans l'ombre, je me dirigeai du côté de
+la lumière et j'entrai. Je remarquai que la personne à qui j'avais tendu
+la bride n'avait pas mis d'empressement à la prendre, et j'aperçus
+vaguement la forme bizarre d'un tout petit corps surmonté d'un vaste
+chapeau très pointu. Un incident de la soirée m'apprit l'erreur que
+j'avais failli commettre en traitant le plus saint homme du bordj comme
+un valet.
+
+On soupait dans une grande chambre blanche, propre, qui n'avait pour
+tous meubles qu'une cheminée de marbre noir, de riches tapis du Sud
+accrochés aux fenêtres et formant portières plutôt que rideaux; et, au
+milieu, une table ronde, entourée de convives. La cuisine était arabe.
+Mais la table, joyeusement éclairée de bougies, était servie, à la
+française, couverte d'une belle nappe blanche et irréprochablement
+garnie d'argenterie, de vaisselle et de verres, avec quatre carafes
+remplies de lait doux et quatre autres de limonade. Le kalifat
+_Si-Chériff_, grand et gras personnage, presque sans barbe, à figure
+placide, avec des yeux saillants, négligemment vêtu du simple haïk blanc
+sans burnouss, et le portant en voile, à la manière des marabouts,
+Si-Chériff présidait la table et se versait des deux mains à la fois,
+dans le même verre, de la limonade et du lait. Son frère, _Bel-Kassem_,
+doux jeune homme au visage fatigué, assistait au souper debout et
+donnant des ordres. La chambre était pleine de serviteurs arabes allant
+et venant, mais laissant agir un maigre Tunisien, à turban blanc, aux
+yeux vifs, à la bouche fine, au nez pincé, pâle comme la mort, leste,
+agile, adroit, avec des mines d'écureuil et des airs de fiévreux,
+fantastique et précieux valet, qui, seul dans la maison de Si-Chériff,
+paraît avoir le don de manier la porcelaine et de servir à la française.
+
+Cette grande maison, perdue dans un désert à plus de cinquante lieues de
+Boghar, à trente-deux lieues environ d'El-Aghouat, une salle à manger
+remplie d'odeurs de viandes et encombrée de gens portant des plats,
+cette table servie comme en Europe; autour de laquelle on parlait
+français, ce personnage en déshabillé de maison occupé gravement à se
+composer des sorbets doux, voilà donc ce que je vis en arrivant à
+D'jelfa, chef-lieu des _Ouled-Nayl_. J'étais au cœur de cette immense
+tribu, commerçante, riche et corrompue, dont le nom posé sur toutes les
+routes du Sahara résumait pour moi les curiosités du désert. D'ici, et
+sans sortir de leur territoire, je confinais dans le nord-est à
+_Bouçaada_, dans l'ouest, presque au _Djebel-Amour_, dans le sud aux
+k'sours d'El-Aghouat et à l'Oued-D'jedi. Ces valets d'office, que je
+voyais essuyant des assiettes avec un coin de leur haïk en guise de
+serviette, avaient porté leurs laines sur les marchés du Sud et
+pouvaient me parler de tout le Sahara septentrional, depuis _Charef_
+jusqu'à _Tuggurt_, depuis D'jelfa jusqu'au _M'zab_, jusqu'à _Metlili_,
+jusqu'à _Ouargla_.
+
+Enfin j'avais sous les yeux, dans la personne de ce grand seigneur
+débonnaire, un de leurs princes les plus opulents et les plus braves; le
+plus considérable peut-être par sa fortune, sa naissance, sa haute
+position politique, et par les antécédents illustres de sa vie
+militaire. M. N... essayait d'apprendre à Si-Chériff à se servir d'une
+fourchette et d'un couteau. Le kalifat s'y prêtait avec complaisance, à
+peu près comme on s'amuse à des jeux d'enfants; il y mettait beaucoup de
+bonhomie, une extrême maladresse qui m'a bien l'air d'être volontaire,
+mais n'y compromettait rien de sa dignité.
+
+Vers le milieu du repas apparut un nouveau personnage que je reconnus
+tout de suite à son chapeau et à la forme si singulière de son individu.
+C'était bien en effet un tout petit corps ramassé sur lui-même, et qu'on
+eût dit gonflé; malpropre, difforme, affreux, marchant comme s'il n'eût
+pas de jambes, la figure étriquée dans son haïk comme dans un
+serre-tête, coiffé d'un chapeau sans bords, comme d'un énorme cornet. Il
+avait, autant que j'en pus juger, une profusion de sachets de cuir qui
+lui pendaient sur la poitrine, et une demi-douzaine de grosses flûtes en
+roseau lui descendaient du menton jusqu'au ventre et s'y balançaient en
+faisant du bruit; il portait un bâton noueux dans la main; on ne voyait
+pas ses pieds, car son burnouss traînait à terre. Personne autre que
+moi ne semblait faire attention à lui. Il s'avança tout d'une pièce,
+s'approcha de la table et vint par-dessus l'épaule de Si-Chériff
+allonger la main dans son assiette. Je me penchai avec inquiétude vers
+M. N..., qui se mit à sourire; Si-Chériff ne se détourna pas et cessa
+seulement de manger. Bel-Kassem vit ma surprise et me dit d'une façon
+dévote et très grave: _Derviche_, _marabout_, un fou, c'est-à-dire un
+saint. Je n'en demandai pas davantage, car je savais la vénération qui
+s'attache aux fous dans les pays arabes, et je me gardai bien de
+paraître autrement scandalisé des familiarités que celui-ci se permit
+jusqu'à la fin du repas. Il ne cessa point de rôder autour de nous,
+répétant des mots sans suite et demandant avec obstination du tabac.
+Quoiqu'on lui en eût donné, il en demandait encore, venait à chacun de
+nous tendre le creux de sa main noire et s'acharnait à répéter le mot
+tabac, tabac, d'une voix rauque et saccadée comme un aboiement. On
+l'écartait sans violence; on le calmait en lui faisant signe de se
+taire; Si-Chériff, toujours impassible, avait la mine sévère et prenait
+garde évidemment qu'aucun valet n'offensât son protégé. Pourtant, comme
+il devenait importun, le Tunisien le prit par le bras et l'entraîna
+doucement vers la porte. Le pauvre insensé s'en alla en criant:
+_Pourquoi, Mohammed? pourquoi, Mohammed?_ (_Ouach Mohamm... ouach
+Mohamm..._) Et pendant longtemps on l'entendit parler sous la galerie.
+Si-Chériff était, je n'en doute point, fort contrarié que nous eussions
+été témoins de cette scène où nous ne pouvions, comme lui, trouver un
+sujet d'édification. Je dois dire cependant que pas un de nous ne
+s'oublia. Et, tout en remarquant une fois de plus comment les Arabes
+savent détourner le ridicule par l'absence même de ce que nous appelons
+respect humain, je ne m'étonnai point, mais me sentis jaloux de les
+trouver si supérieurs à nous, jusqu'au milieu de leurs superstitions. Je
+me rappelais avoir rencontré un jour un chef de tribu du Sahara de
+l'Est, rentrant chez lui, suivi d'une escorte assez brillante de
+cavaliers et menant en croupe un derviche. Ce chef était un jeune homme
+élégant, fort beau, et mis avec cette recherche un peu féminine
+particulière aux Sahariens de Constantine. Le derviche, vieillard
+amaigri et défiguré par l'idiotisme, était nu sous une simple gandoura
+couleur sang de bœuf, sans coiffure, et balançait au mouvement du
+cheval sa tête hideuse, surmontée d'une longue touffe de cheveux
+grisonnants. Il tenait le jeune homme à bras le corps et semblait
+lui-même, de ses deux talons maigres, conduire la bête embarrassée sous
+sa double charge. Je saluai le jeune homme en passant; il me dit le
+bonsoir, et me souhaita les bénédictions du ciel. Le vieillard ne me
+répondit point, et mit le cheval au trot.
+
+Le derviche de D'jelfa n'a pas d'histoire. J'ignore même son nom. On m'a
+dit qu'il passe une partie de l'année chez Si-Chériff, tantôt à la
+zmala, tantôt au bordj. Il n'est point embarrassant; il se nourrit sans
+qu'on y pourvoie, prenant ce qu'il trouve sous sa main. Il ne couche
+nulle part, et ni le jour ni la nuit, on ne sait au juste ce qu'il
+devient. Il passe une partie des nuits à rôder, soit dans la cour ou
+dans le jardin, soit dans la campagne, quand il se présente la porte
+fermée. Il a dans son burnouss et dans ses petites gibernes une quantité
+de chiffons ou de débris recueillis partout. Quelquefois en pleine nuit,
+on l'entend essayer l'une après l'autre toutes ses flûtes. Le froid ni
+le soleil ne peuvent rien sur ce corps insouciant qui semble avoir perdu
+le don de souffrir. Son visage, criblé de rides, ne peut plus vieillir;
+l'âge le mine insensiblement comme un vieux tronc qui n'a plus de
+feuilles; la mort le prend par les jambes, pourtant il va toujours,
+s'asseyant rarement, ne se couchant presque jamais. Un jour il tombera
+de côté et ne pourra plus se relever; son âme sera allée rejoindre sa
+raison.
+
+
+
+
+D'jelfa, même date, cinq heures.
+
+
+Nous avons joui d'une journée sans pareille. Je l'ai passée soit à
+dessiner dans le bivouac, soit à écrire, étendu sous mon pavillon de
+toile. Ma tente est tournée au midi; car j'aime à l'ouvrir ainsi.
+Rarement je perds de vue, même à la halte, ce côté mystérieux que le
+ciel couvre de réverbérations plus vives. Tous mes compagnons sont
+absents ou à peine éveillés de leur sieste. La journée s'achève dans une
+paix profonde; et, demeuré seul, je savoure avec délice un vent tiède
+qui souffle faiblement du sud-est. De la place où je suis couché,
+j'embrasse à peu près la moitié de l'horizon, depuis la maison de
+Si-Chériff, d'où je n'entends sortir aucun bruit, jusqu'à l'extrémité
+opposée où, sur une ligne de terrains pâles, se dessine un groupe de
+chameaux bruns. Devant moi, j'ai tout notre campement étendu au soleil:
+chevaux, bagages et tentes; à l'ombre des tentes, quelques gens qui se
+reposent; ils font cercle, mais ne parlent pas. S'il arrive qu'un ramier
+passe au-dessus de ma tête, je vois son ombre glisser sur le terrain,
+tant ce terrain est uni; et j'entends le bruit de ses ailes, tant le
+silence qui se fait autour de moi est grand. Le silence est un des
+charmes les plus subtils de ce pays solitaire et vide. Il communique à
+l'âme un équilibre que tu ne connais pas, toi qui as toujours vécu dans
+le tumulte; loin de l'accabler, il la dispose aux pensées légères; on
+croit qu'il représente l'absence du bruit, comme l'obscurité résulte de
+l'absence de la lumière: c'est une erreur. Si je puis comparer les
+sensations de l'oreille à celles de la vue, le silence répandu sur les
+grands espaces est plutôt une sorte de transparence aérienne, qui rend
+les perceptions plus claires, nous ouvre le monde ignoré des infiniment
+petits bruits, et nous révèle une étendue d'inexprimables jouissances.
+Je me pénètre ainsi, par tous mes sens satisfaits, du bonheur de vivre
+en nomade; rien ne me manque et toute ma fortune de voyage tient dans
+deux coffres attachés sur le dos d'un dromadaire. Mon cheval est étendu
+près de moi sur la terre nue, prêt, si je le voulais, à me conduire au
+bout du monde; ma maison suffit à me procurer de l'ombre le jour, un
+abri la nuit: je la transporte avec moi, et déjà je la considère avec
+une émotion mêlée de regrets.
+
+La température me paraît encore relativement assez douce et, même avec
+dix degrés de plus, je la supporterais volontiers, si l'air continuait
+d'être sec, léger, éminemment respirable, comme il l'est dans ces
+régions élevées. Jusqu'à présent, le thermomètre n'a pas dépassé 30 et
+31° à l'ombre. Aujourd'hui, sous la tente, à deux heures il a atteint le
+maximum de 32°, et la lumière, d'une incroyable vivacité, mais diffuse,
+ne me cause ni étonnement ni fatigue. Elle vous baigne également, comme
+une seconde atmosphère, de flots impalpables. Elle enveloppe et
+n'aveugle pas. D'ailleurs l'éclat du ciel s'adoucit par des bleus si
+tendres, la couleur de ces vastes plateaux, couverts d'un petit foin
+déjà flétri, est si molle, l'ombre elle-même de tout ce qui fait ombre
+se noie de tant de reflets, que la vue n'éprouve aucune violence, et
+qu'il faut presque la réflexion pour comprendre à quel point cette
+lumière est intense.
+
+Peut-être ne sais-tu pas que, depuis notre entrée dans le Sahara, nous
+n'avons pas cessé de monter et que nous nous retrouvons à près de huit
+cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Le plateau que nous suivons
+s'élève en effet insensiblement et détermine ici, par exception,
+l'écoulement des eaux dans l'est et dans l'ouest, tandis que, partout
+ailleurs, le partage se fait du sud au nord et du nord au sud. Ce long
+mouvement du sol, qui prolonge ainsi le climat du Tell à travers le
+Sahara, presque indépendamment du degré, et qui fait qu'à latitude égale
+l'hiver, au moins, est plus doux sous le méridien de Constantine que
+sous celui d'Alger, se produit jusqu'à El-Aghouat et même au delà:
+El-Aghouat donne encore une hauteur de 600 mètres; Biskra, au contraire,
+n'est plus qu'à 73.--Plus avant dans l'est, le Sahara s'abaisse
+au-dessous du niveau de la mer, et, entre El-Aghouat et Biskra, s'étend
+le bassin descendant de l'_Oued-Djeddi_, qui vient du Djebel-Amour,
+arrose les Zibans et va se perdre enfin dans le grand _Chott_ de
+Tunis.--Je désire que cet aperçu suffise à t'expliquer des
+contradictions de climat dont, à première vue, tu aurais sans doute
+quelque peine à te rendre compte, et peut-être comprendras-tu maintenant
+comment, nous trouvant tout à l'heure sous le degré d'El-Kantara, si
+nous n'y sommes déjà, nous faisons des feux de branches de pins et de
+chênes, coupées dans la gorge du Rocher de Sel, au bord de l'_Oued
+D'jelfa_.
+
+Dès aujourd'hui pourtant, nous voilà débarrassés, non seulement de la
+végétation du nord, mais encore de toute végétation. Elle expire au
+sommet des collines pierreuses que nous avons derrière nous; et je
+voudrais que ce fût pour tout à fait; car c'est par la nudité que le
+Sahara reprend sa véritable physionomie. J'en suis venu à souhaiter
+qu'il n'y ait pas un arbre dans tout le pays que je vais voir. Aussi ce
+qui me plaît dans le lieu où nous sommes campés, c'est surtout son
+aspect stérile. Pour couvrir ces vastes terrains, tantôt frileux, tantôt
+brûlés, il n'y a qu'un peu d'herbe. Cette herbe, sorte de graminée
+renouvelée par l'hiver, est courte, rare, et devient grisâtre en se
+fanant. Elle forme à peine un duvet transparent mêlé de quelques brins
+cotonneux que l'air agite. On y voit jouer la lumière et vibrer la
+chaleur comme au-dessus d'un poêle. Aussi loin que la vue peut
+s'étendre, je n'y découvre pas une seule touffe plus fournie qui dépasse
+le sabot d'un cheval. La terre a la solidité d'un plancher et se gerce
+sans être friable. Nos chameaux s'y promènent d'un air découragé, la
+tête haute, le cou tendu vers un coin plus vert qui se montre assez loin
+au sud, entre deux mamelons arides. Cette perspective, à peu près
+riante, qui semble les consoler jusqu'à demain, nous annonce de
+nouvelles plaines d'alfa. Je distingue nettement, comme un triangle gris
+posé sur le vert, une des ces petites pyramides de pierre dont je t'ai
+parlé, et qui servent de point de repère dans le steppe, quand il n'y a
+ni horizon, ni traces de caravanes pour y diriger la marche.
+
+Cette tache lointaine d'alfa s'aperçoit à peine dans l'ensemble de ce
+paysage que je ne sais comment peindre, mais dont il faudrait faire un
+tableau clair, somnolent, flétri. Chose admirable et accablante, la
+nature détaille et résume tout à la fois. Nous, nous ne pouvons tout au
+plus que résumer, heureux quand nous le savons faire! Les petits esprits
+préfèrent le détail. Les maîtres seuls sont d'intelligence avec la
+nature; ils l'ont tant observée, qu'à leur tour ils la font comprendre.
+Ils ont appris d'elle ce secret de simplicité, qui est la clef de tant
+de mystères. Elle leur a fait voir que le but est d'exprimer, et que,
+pour y arriver, les moyens les plus simples sont les meilleurs. Elle
+leur a dit que l'idée est légère et demande à être peu vêtue. Ne
+t'étonne point de tout cela. Depuis ce matin je suis à genoux devant les
+maîtres, et je crois être tous les jours un peu moins indigne de parler
+d'eux. Leur souvenir m'accompagne dans ma route. Leurs leçons se sont
+fait entendre aujourd'hui plus clairement que jamais; et c'est à
+D'jelfa, sous ma tente, au milieu des Ouled-Nayl, et pendant que je
+regardais passer sur ces fonds d'une candeur historique de majestueux
+personnages drapés de noir et de blanc. Devais-je donc venir si loin du
+Louvre chercher cette importante exhortation de voir les choses par le
+côté simple, pour en obtenir la forme vraie et grande?
+
+
+
+
+Sept heures.
+
+
+Tout le jour, quelques minces traînées de vapeur sont restées étendues
+au-dessus de l'horizon, pareilles à de longs écheveaux de soie blanche.
+Vers le soir, elles ont fini par se dissoudre et par former un petit
+nuage doré, unique au milieu de l'azur sans rides et qui s'en va
+lentement à la dérive, entraîné vers le soleil couchant. Il diminue à
+mesure qu'il s'en approche, et, comme la voile arrondie d'un navire
+qu'on voit de loin se rétrécir et s'abattre à l'entrée du port, il ne
+tardera pas à disparaître dans le rayonnement de l'astre. La chaleur
+s'apaise, la lumière s'adoucit; elle se retire insensiblement devant la
+nuit qui s'approche, sans avoir été précédée d'aucune ombre. Jusqu'à la
+dernière minute du jour, le Sahara demeure en pleine lumière. La nuit
+vient ici comme un évanouissement.
+
+Il est sept heures. Notre bivouac est maintenant sorti de son
+immobilité. Il y règne un certain mouvement, toujours paisible, de gens
+qui allument des feux et préparent le café du soir, pendant que d'autres
+font leur prière, prosternés la figure au levant; on se rassemble sur
+des tapis pour prendre le repas; et nos chevaux, à qui l'on vient de
+donner l'orge, secouent joyeusement le poids du soleil qu'ils ont porté
+douze heures sans bouger.
+
+La maison de Si-Cheriff seule continue de rester muette. De l'endroit
+où je suis, on la dirait inhabitée, si l'on ne voyait un peu de fumée
+bleuâtre s'élever à l'angle du toit. Cette maison, triste blockhaus,
+donnée pour citadelle à notre kalifat, est achevée seulement du mois de
+novembre dernier.
+
+Une inscription, sculptée dans la pierre, au-dessus de la porte
+d'entrée, m'apprend qu'elle a été bâtie en cinquante jours, sous le
+gouvernement de M. le général Randon, par la colonne expéditionnaire du
+général Yusuf. D'autres inscriptions indiquent les divers corps qui ont
+pris part à cette construction, avec les noms des principaux officiers;
+quelques-unes pourraient déjà servir d'épitaphes. Le capitaine
+Bessières, tué glorieusement à l'assaut du 4 décembre, a son nom sur le
+pavillon qui forme l'angle droit du mur de défense.
+
+Cette habitation est disposée de manière à servir, à la fois, de
+résidence au kalifat, de caravansérail et de forteresse. La cour
+d'entrée est vaste; un petit convoi s'y renfermerait au besoin, et elle
+présente une double ligne de hangars pavés, sous lesquels une centaine
+de chevaux pourraient s'abriter. Par delà s'étend le jardin, qui n'est
+encore que tracé.--Au centre de ce carré long, et séparé du jardin par
+un chemin de ronde, s'élève un corps de logis, composé de deux étages et
+percé, sur ses quatre faces, de fenêtres malheureusement françaises; il
+a sa cour intérieure, cour réservée, où l'on ne pénètre pas, et que je
+n'ai fait qu'entrevoir.
+
+Le rez-de-chaussée est abandonné aux voyageurs. L'appartement privé du
+kalifat, celui de son cousin et de son jeune frère Bel-Kassem occupent
+les deux étages; c'est là, je ne sais dans quelle partie du bâtiment,
+que sont reléguées leurs femmes, avec les servantes.
+
+Quelques fenêtres ont des barreaux; mais il n'en est guère qui n'aient
+une ou plusieurs vitres cassées: ces nombreux accidents ne surprennent
+pas, quand on connaît l'ingénuité des Arabes à l'endroit de ces choses
+transparentes. Pour ta plupart, ils n'en ont jamais vu; et, sans prévoir
+l'obstacle, ils passent leur poing au travers.--Si-Cheriff parle
+seulement des dégâts causés par le vent et s'en plaint, de manière à
+laisser croire qu'il tient à ses vitres: au fond, en homme de la tente,
+il s'en inquiète assez peu et laisserait volontiers tout le bordj
+s'écrouler, si la petite garnison de soldats ouvriers, casernée dans un
+des pavillons, n'avait aussi pour mission de l'entretenir.
+
+Cette résidence, que l'on a tâché de rendre habitable, est-elle, en
+effet, du goût de Si-Cheriff? Réussira-t-il à s'y plaire, autant que
+dans sa tribu?--Il paraît, du moins, se résigner à ce séjour comme à une
+nécessité politique; n'y venant, du reste, qu'à ses heures, quand il y
+est mandé, ou qu'il doit y recevoir des hôtes.
+
+Indépendamment de ce domicile officiel, il a un domicile réel dans les
+pâturages voisins du Rocher de Sel, avec d'immenses troupeaux de
+moutons, et quelque chose, m'a-t-on dit, comme six mille chameaux. Il
+se partage entre sa maison de laine et sa maison de pierre, et n'amène
+ici que ses chevaux, sa suite militaire et sa femme. Je dis _sa_ femme,
+parce qu'on parle d'une madame Si-Cheriff, dont l'histoire, comme tant
+d'histoires de ce pays, ressemble beaucoup à un roman. Celui-ci,
+d'ailleurs, après un prologue assez sombre, finit heureusement. Est-ce
+une indiscrétion que de rapporter ce qu'on raconte?--Cette femme est
+Espagnole. Un homme, qui a disparu depuis et dont la mort subite n'a
+jamais été bien expliquée, l'avait conduite, elle et sa sœur, plus
+jeune qu'elle, à la Deira d'Abd-el-Kader, peu d'années avant la
+soumission de l'émir.--Elles étaient toutes les deux fort jolies.
+Abd-el-Kader fit épouser l'aînée à Si-Cheriff, alors son kalifat,
+bientôt après devenu le nôtre, et la plus jeune au cousin de
+Si-Cheriff.--Toutes deux, elles ont suivi, sous l'alliance française, la
+nouvelle fortune de leurs maris et n'ont jamais songé à réclamer contre
+le mariage qui leur fut imposé. Elles ont adopté, non-seulement le
+costume, mais aussi la langue arabe, au point d'avoir oublié la leur. La
+femme de Si-Cheriff habite en ce moment le bordj.
+
+J'ai vu ce matin leur enfant, joli petit garçon de quatre ans au plus.
+Il était à la classe, dans une école fondée par Si-Cheriff et tenue par
+un taleb, sorte d'instituteur communal que Si-Cheriff paye de ses
+deniers. L'enfant était pieds nus et n'avait pour tout vêtement, comme
+ses petits camarades les plus pauvres, qu'une petite soutane blanche on
+ne peut plus négligée. M. N..., qui est de ses bons amis, lui rapportait
+en cadeau d'Alger un foulard français, un sabre de bois et une chemise
+de fine laine. Quant à la sœur de madame Si-Cheriff, on ne la voit
+jamais à D'jelfa. Elle préfère le séjour de la tente et n'abandonne à
+personne le soin du ménage nomade ni l'administration des troupeaux.
+Tout ce que je sais des affaires domestiques de Bel-Kassem, c'est qu'il
+a deux femmes jeunes et qui passent pour très belles. Il vient, ces
+jours derniers, d'épouser la seconde. Et j'ai cru comprendre pendant le
+dîner d'hier, qu'on a plaisanté le jeune marié sur ce qu'il était
+amaigri depuis son récent mariage, et plus pâle encore que de coutume.
+Pour moi, je n'ai rien aperçu du harem emprisonné là-haut, derrière ces
+grillages. J'ai seulement rencontré deux négresses assez laides, mais de
+belle tournure, qui puisaient de l'eau au puits du jardin, pendant que
+le pauvre fou se promenait dans les allées sans verdure, et qui le
+taquinaient en se tordant de rire et en faisant étinceler leurs dents.
+
+Quoique maussade à l'œil au milieu de ce désert saharien, avec sa
+façade neuve, son toit de tuiles jaunes et sa fâcheuse ressemblance avec
+une caserne, le bordj, je lui donne ce nom pour l'embellir, éveille
+l'idée d'une assez grande vie, et rappelle, au moins par moments, les
+mœurs féodales. Les portes revêtues de fer, restent ouvertes pendant
+le jour. Un assez grand nombre de chevaux remplit les écuries. On les
+entend piaffer, hennir; on les voit s'agiter chaque fois qu'un nouveau
+cavalier se présente à l'entrée de la cour. Chaque arrivant pique droit
+au perron, s'y arrête court, et met pied à terre. C'est là, dans l'ombre
+de la galerie, qu'accroupi sur un banc, un chapelet dans ses mains,
+distrait, le kalifat se laisse embrasser par ses nombreux clients et
+leur donne audience. On se précipite à l'étouffer, pour baiser sa grosse
+tête emmaillotée de blanc. Quoiqu'on lui parle debout, quelques
+familiers sont assis près de lui, et souvent un homme en haillons, le
+dernier des tribus, se mêle à l'entretien du prince aussi librement que
+s'il était son favori. Le prestige du rang, énorme chez les Arabes,
+n'exclut pas une familiarité singulière entre le maître et le serviteur.
+Quant à la distance établie par l'habit, elle n'existe pas. J'ai vu là
+des types surprenants, des visages de momies à qui l'on aurait mis des
+yeux de lion. L'audience achevée, le client s'en va, traînant ses longs
+éperons, reprendre sa bête qui, la bouche baveuse, essoufflée, les
+flancs saignants, attend, clouée sur place et comme un cheval de bois.
+Douce et vaillante bête, dès que l'homme a posé la main sur son cou pour
+empoigner ses crins, son œil s'allume, et l'on voit courir un frisson
+dans ses jarrets. Une fois en selle et la bride haute, l'homme n'a pas
+besoin de lui faire sentir l'éperon. Elle secoue la tête un moment, fait
+résonner le cuivre ou l'argent de son harnais; son cou se renverse en
+arrière et se renfle en un pli superbe, puis la voilà qui s'enlève,
+emportant son cavalier avec ses grands mouvements de corps qu'on donne
+aux statues équestres des Césars victorieux.
+
+D'ailleurs le bordj n'est pas constamment silencieux ou seulement rempli
+comme aujourd'hui de visiteurs paisibles. A l'exemple des manoirs
+anciens, il a ses moments d'alarme et ses bruits de fête. Quelquefois
+c'est le jeune Bel-Kassem, à qui son frère n'a jamais permis de faire la
+guerre, qui sort en équipage de chasse, escorté de ses lévriers, avec
+ses fauconniers en habit de fête, ses pages étranges, et portant
+lui-même un faucon agrafé sur son gantelet de cuir. S'il arrive au
+contraire que l'ennemi soit signalé ou qu'il y ait par là quelque tribu
+turbulente à châtier, ce jour-là, c'est Si-Cheriff en personne qu'on
+voit sortir du bordj avec son appareil de guerre. Le goum est rassemblé
+devant la porte. Il y a là deux ou trois cents cavaliers groupés
+confusément autour de l'étendard aux trois couleurs, rouge, vert et
+jaune; tous en tenue de combat, le haïk en écharpe, le fusil au poing,
+droits sur la selle, attendant le kalifat qui va paraître. Lui-même est
+botté, éperonné, mais sans armes. On lui voit seulement à la taille une
+lourde ceinture pleine de cartouches et traversée de longs pistolets aux
+pommeaux brillants. Il a près de lui deux serviteurs nègres qui portent,
+l'un son sabre droit à fourreau sculpté et son long fusil écaillé de
+nacre, l'autre son chapeau de paille à flots de soie. Il enfourche
+pesamment sa grande jument blanche, dont la croupe et les pieds sont
+teints de rose; il rejette son burnouss en arrière, par un beau geste et
+pour dégager son bras droit, celui qui doit agir au besoin, et, dans
+tous les cas, commander. Enfin, il donne le signal, entraîne son goum,
+prend la tête avec son fanion, ses écuyers et ses plus fidèles, et, si
+le danger presse, part au galop du côté de l'endroit menacé.
+
+Tu vois que rien ne manque à la vie du bordj, pour rappeler des mœurs
+depuis longtemps disparues de notre histoire. Pour moi, je préfère les
+mœurs de la tente à ce spectacle de chevalerie, si séduisant qu'il
+soit. Ici, je m'intéresse médiocrement au soldat, beaucoup, au
+contraire, au voyageur. Devant un pareil pays, dans un cadre de cette
+grandeur, je ne puis m'empêcher de trouver d'un petit effet la mise en
+scène un peu théâtrale de cette vie mêlée de chasse, de coups de main,
+de parade, quelquefois de galanterie; et tout cela, en définitive, me
+touche moins que la vue d'une pauvre famille errante au milieu d'humbles
+aventures.
+
+Pourtant je m'estime heureux d'avoir rencontré sur ma route le bordj de
+D'jelfa. Le peuple arabe est très divers, plus divers qu'on ne le croit.
+Je le vois aujourd'hui par le côté le plus avancé de sa civilisation;
+c'est assurément le plus brillant; il a ce mérite, en outre, d'être un
+des moins observés.
+
+
+
+
+Ham'ra, 1er juin 1853.
+
+
+On a plié les tentes au petit jour. Malgré l'heure matinale, Si-Cheriff
+et son frère étaient debout pour recevoir nos adieux, et nous nous
+sommes mis en route gaiement, comme après une journée entière de repos.
+Moi seul peut-être je regrettais un peu D'jelfa, où j'avais eu plus de
+plaisir assurément que personne au milieu de mes contemplations
+solitaires, et je me détournais pour voir la place abandonnée d'où nos
+feux jetaient quelques restes de fumée blanche. Même en ce perpétuel
+changement, il en est ainsi pour tous les lieux que je quitte; je m'y
+attache vite et n'en oublie aucun, car il me semble que tous ont été
+passagèrement à moi, bien mieux que les maisons de louage où j'ai vécu.
+Après des années, le petit espace où j'ai mis ma tente un soir et d'où
+je suis parti le lendemain m'est présent avec tous ses détails.
+L'endroit occupé par mon lit, je le vois; il y avait là de l'herbe ou
+des cailloux, une touffe d'où j'ai vu sortir un lézard, des pierres qui
+m'empêchaient de dormir. Personne autre que moi peut-être n'y était venu
+et n'y viendra, et moi-même, aujourd'hui, je ne saurais plus le
+retrouver.
+
+Nous prîmes la direction de la balise. En moins d'une demi-heure nous
+l'avions atteinte et nous entrions dans l'alfa. Comme je l'avais prévu,
+la route s'engageait dans une suite de plateaux verts, tous pareils, de
+peu d'étendue, se déroulant du nord au sud et se succédant avec la plus
+triste régularité. De loin en loin, mais de manière qu'il y en a
+toujours au moins une en vue, la même pyramide grise apparaît posée sur
+le bord de l'horizon. Pendant quatre heures de marche, je n'ai pas
+aperçu dans aucun sens le plus petit coin qui ne fût vert comme un champ
+d'oseille. Sous le ciel bleu, et quand on se sait dans le Sahara, cette
+couleur printanière produit le plus désagréable étonnement. Le contraste
+est imprévu, mais absolument laid. Je t'ai parlé ailleurs de l'alfa; si
+j'y reviens, c'est afin de tenir un compte minutieux de mes impressions
+d'aujourd'hui.
+
+A dix heures, nous faisions halte dans le lit profond d'une rivière.
+L'été, on se demande où sont les rivières qui ont pu creuser de pareils
+lits. Il y reste en ce moment une petite source, réduite à rien, mais
+qui ne tarit pas. Le réservoir n'a pas deux enjambées de large. Elle
+sort avec un léger bouillonnement du milieu des cressons, puis à
+quelques pas de là se perd ou plutôt se glisse dans le sable. Je n'avais
+jamais vu de source ayant un cours si réduit ni plus pressée de
+disparaître. C'est un avertissement que tous les voyageurs comprennent;
+j'ai remarqué, en effet, que les bords n'étaient aucunement piétinés,
+quoiqu'elle serve de rendez-vous aux caravanes dans cette saison. On
+prit donc exemplairement la provision nécessaire à notre convoi. J'y
+puisai moi-même avec le plus grand soin, et j'y remplis nos peaux de
+bouc d'une eau limpide, légère et à peu près fraîche. Surtout on empêcha
+les chevaux d'y boire. Tout autour, le lit de la rivière est encombré de
+rochers blancs, calcinés, désorganisés comme de la pierre à chaux qui
+commence à cuire; leur éclat au soleil est insupportable.
+
+Vers onze heures, la chaleur devint subitement très forte. Le ciel,
+jusque-là sans nuages, commençait à se tendre de raies blanchâtres,
+sortes de balayures au tissu transparent pareilles à d'immenses toiles
+d'araignée. Le vent se levait et se fixait au sud. Très faible encore
+tant que nous fûmes abrités, dès que nous remontâmes en plaine, il se
+fit décidément reconnaître pour du sirocco. Il mit néanmoins plus de
+deux heures à se déclarer dans toute sa violence. D'abord, ce ne furent
+que des souffles passagers, tantôt chauds, tantôt presque frais. Je les
+recevais en plein visage et pouvais avec exactitude en mesurer la
+température, le mouvement et la durée. Peu à peu, il y eut moins
+d'intervalle entre les bouffées; je les sentis venir aussi avec plus de
+régularité, mais toujours intermittentes, saccadées comme la respiration
+d'un malade accélérée par la fièvre. A mesure que cette haleine étrange
+arrivait plus fréquente et plus chaude, la terre elle-même s'échauffait;
+et quoiqu'il n'y eût plus de soleil et que mon ombre marquât à peine sur
+le sol éclairé d'une lumière morne, j'avais encore sur la tête
+l'impression d'un soleil ardent. Le ciel était d'une couleur rousse où
+ne filtrait plus aucune lueur de bleu. L'horizon cessa bientôt d'être
+visible et prit la noirceur du plomb. Enfin, le souffle devint continu,
+comme l'exhalaison directe d'un foyer. Alors, la chaleur sembla venir à
+la fois de partout, du vent, du ciel, et peut-être encore plus forte des
+entrailles du sol, qui véritablement s'embrasait sous les pieds de mon
+cheval. Le pauvre animal se lassait à marcher vent debout, mais
+souffrait surtout de cette flamme qui lui montait au ventre. Quant à
+moi, sans la fatigue de me maintenir en selle, j'eusse éprouvé un réel
+bien-être à me sentir enveloppé de cette chaleur qui après tout
+n'excédait pas mes forces, et toute curiosité de voyageur à part, je
+n'étais pas fâché, dusse-je même en souffrir, de respirer cet ouragan de
+sable et de feu qui venait du désert.
+
+J'arrivai de la sorte à Ham'ra sans m'être douté que j'en approchais.
+Ham'ra est un amas misérable d'une trentaine de masures bâties en pisé,
+ruinées, croulantes, d'aspect funeste et qu'on dirait abandonnées. On
+les confond presque avec les rochers jaunâtres dont la haute ceinture
+enferme entièrement le village du côté du couchant. Au levant s'étendent
+quelques petits jardins assez vivaces et que je suis étonné de trouver
+trop verts. Le sirocco s'acharnait après cette pauvre verdure échappée
+au soleil; et la poussière qui pleuvait à flots, le jour plombé qui
+enveloppait tout de sa couleur de cendre, donnaient à ce tableau, déjà
+si triste, une physionomie violente et pour ainsi dire pleine
+d'angoisse.
+
+Deux grands gaillards en guenilles, hâves et singulièrement farouches,
+qu'on dirait les seuls habitants du pays, sont venus nous regarder
+planter nos tentes, puis se sont retirés à cent pas de là sur une roche
+plate en forme de dolmen, et depuis lors y sont restés accroupis les
+yeux fixés sur nous. Presque tous les arbres des jardins sont des
+abricotiers; j'ai aperçu, en passant à cheval le long des murs bas, un
+figuier, un grenadier d'une belle venue et quelques vignes grimpantes,
+mais pas un palmier. J'espérais rencontrer ici celui que j'ai vu indiqué
+sur la carte du Sud à quelques lieues d'El-Aghouat. C'est sans doute à
+_Sidi-Makhelouf_ que je le trouverai.
+
+Heureusement que des rigoles creusées autour des jardins amènent jusque
+devant nos tentes une belle eau, bonne au goût et pas encore trop
+échauffée. Ç'a été en arrivant un grand soulagement.
+
+En ce moment, le vent est plus chaud et souffle plus violemment que
+jamais. Il a failli renverser ma tente. Bakir et ses compagnons ont été
+pendant quelques minutes ensevelis sous la leur, et semblaient même
+avoir pris le parti de ne pas la relever. Nous avons dû doubler les
+cordes et consolider les piquets. Grâce aux petits murs de clôture qui
+font abri, on a pu néanmoins allumer du feu pour le souper. Sous ma
+tente, et pendant que j'écris, j'ai sur les mains la chaleur exacte
+d'un foyer. Il fait déjà presque nuit, quoiqu'il soit tout au plus six
+heures. Nos chevaux demeurent immobiles, la tête pendante, la croupe au
+vent. Les chameaux n'ont pas mangé; à peine déchargés, ils se sont
+couchés en troupeau serré, le ventre aplati, le cou allongé sur le
+sable.
+
+Par moment, le pied du vent semble s'éclaircir. L'horizon se dégage, et
+je découvre entre deux caps de montagnes coupés carrément, et dont l'un,
+celui de droite, tout à fait noyé, doit être à quinze ou dix-huit lieues
+d'ici, la ligne insaisissable d'un horizon plat. Cette ligne plate me
+fait rêver. Serait-ce le désert?
+
+
+
+
+Ham'ra, même date, la nuit.
+
+
+Le vent continue; la chaleur n'a en rien diminué. Vers sept heures, le
+ciel, un moment auparavant plus clair, s'est rapidement assombri. Cette
+fois, c'était la nuit. Il n'y a pas une étoile. L'obscurité est absolue.
+Je distingue à peine un ou deux chevaux blancs attachés à six pas de ma
+tente. Toutes les lumières et presque tous les feux sont éteints. Une
+troupe de chacals est venue tout á l'heure hurler si près du bivouac,
+que je suis sorti dans l'espoir absurde de les tirer. Personne ne dort,
+mais personne ne remue; et je n'entends pas d'autre bruit que celui du
+vent dans la toile des tentes et dans les arbres des jardins.
+
+
+
+
+2 juin 1853, à la halte, dix heures.
+
+
+La matinée a été plus calme; le soleil a reparu dans un ciel riant. Nous
+avons marché par une petite brise, toujours en plaine et de nouveau dans
+l'alfa. Nous rencontrons un lit de rivière, où l'on s'arrête; mais cette
+fois, pas une goutte d'eau. En prévision de ce qui nous arrive, on avait
+rempli les outres à Ham'ra. A ce moment, dix heures, le sirocco
+recommence à souffler avec les mêmes symptômes qu'hier, peut-être encore
+plus menaçants. Dès son début, il est déjà très incommode et nous couvre
+de sable. Nous déjeunons, couchés à plat ventre sous des lauriers-roses
+qui n'ont pas encore de fleurs. Le pain que nous mangeons, avec la
+liberté seulement d'y joindre un oignon (c'est, en fait de vivres frais,
+tout ce que nous avons pu nous procurer à Ham'ra), est devenu si dur
+après dix jours de voyage dans les _tellis_, qu'on a besoin de le
+ramollir dans l'eau. Il n'y a pas moyen d'allumer du feu, et nous nous
+passerons de café. D'ailleurs, chacun de nous est impatient d'atteindre
+le caravansérail de _Sidi-Makhelouf_. Aussi, nos chevaux sont restés
+bridés, et nos chameaux n'ont fait que déposer deux outres pleines et
+ont filé en avant. L'intrépidité de nos chameliers est admirable;
+singulière race! par goût, la plus paresseuse de la terre; quand il le
+faut, la première pour supporter la fatigue; gourmande au delà de toute
+expression, et se passant volontiers de manger comme d'une chose
+inutile. Allant toujours du même pas, par longues enjambées, avec cette
+élasticité du genou qui est l'art des grands marcheurs, trottant si les
+chameaux trottent, quelquefois montant en croupe derrière la charge,
+mais deux ou trois minutes seulement, et berçant les longs ennuis de la
+marche par une chanson, toujours la même, languissante et dite à
+demi-voix, rarement on les voit se traîner d'un air de lassitude; plus
+rarement encore on les voit manger. Quelquefois, chemin faisant, il y en
+a qui prennent un peu de _rouina_ (farine de blé grillé) dans leur
+_mezouëd_ (sac en peau de chèvre tannée) ou dans le capuchon crasseux de
+leur burnouss; ils la délayent dans le creux de leur main, la pétrissent
+en boulette; et cette unique bouchée de farine à l'eau compte
+ordinairement pour un repas.
+
+Il y a dans notre caravane un petit enfant du M'zab, qui vient de Roghar
+et retourne dans son pays avec son père, qui est notre bach'amar. Il n'a
+pas six ans; on le fait voyager à chameau. Une fois perché sur sa haute
+monture, il y reste tout le jour sans en descendre, les mains
+cramponnées à un bout de corde, suspendu parmi les bagages aussi
+insouciamment que dans un nid. Quand je passe auprès de lui, il me fait
+un signe amical et me crie le bonjour du matin ou le bonsoir. Cependant,
+l'animal va son train et semble ignorer qu'il a cet être fragile sur le
+dos. Le soir, on met l'enfant à terre; il court alors dans le bivouac,
+donne un coup d'œil aux cuisines et s'endort entre deux sacs à pain.
+Ne va pas croire que ce dur apprentissage de la vie du désert soit
+nuisible à ces santés vigoureuses. Il est tout rond, avec un ventre
+énorme et de petits yeux dans une grosse figure, où la couleur du sang
+s'épanouit sous une forte couche de poussière et de hâle. Il ressemblera
+à son compatriote Bakir; il aura, s'il continue, le même embonpoint et
+la même jovialité.
+
+Je m'aperçois, et tout à fait à propos, car c'est lui-même qui
+m'interrompt, que je ne t'ai pas encore parlé de notre compagnon de
+route _Mohammed-el-Chambi_. Mohammed est le chambi qui a fourni à M. le
+général Daumas une partie des renseignements obtenus sur le Sahara
+central, _depuis Metlili jusqu'au Haoussa_, et dans la bouche de qui les
+auteurs du _Grand Désert_ ont mis le récit du voyage. L'intérêt de sa
+personne est médiocre, et je ne l'aurais pas remarqué sans la célébrité
+que lui a donnée ce beau livre, la seule Odyssée que nous ayons sur le
+grand désert. C'est un diable d'homme assez bizarre, grand, sec, à nez
+crochu, sanglé, botté, coiffé haut, qui se déhanche en marchant avec des
+airs d'acrobate et une certaine mine de mauvais sujet. On m'apprend que
+j'aurais pu le voir à Paris l'année dernière, figurant à l'Hippodrome,
+dans je ne sais quel spectacle arabe, avec les autruches, je crois. On
+me dit aussi qu'il a du goût pour les bals d'été, et que, pendant une
+saison, il a été le lion du Château-Rouge. M. N..., qui me raconte ces
+détails au moment même où je les écris, vient de l'appeler et lui a dit
+de danser devant nous. Mohammed ne s'est point fait prier; il a jeté de
+côté ses bottines éperonnées, et, chaussé seulement de ses longs bas de
+cuir rouge, il s'est mis, nous l'accompagnant d'un air de quadrille, à
+nous donner une idée de son savoir-faire. C'était souverainement
+grotesque, et d'une fantaisie difficile à rendre. Ce danseur en tenue de
+guerrier, ce sauvage battant un entrechat imité de Brididi, je ne sais
+quoi de ressemblant et de bien saisi qui positivement rappelait la danse
+défendue et faisait penser aux sublimes mascarades de Gavarni; surtout,
+le contraste du lieu, le choix singulier du moment, le sable qui
+l'aveuglait sans l'interrompre, le vent qui faisait voler son haïk, nos
+Arabes attentifs à le regarder, mais à peine surpris et ne souriant pas,
+enfin le désert à deux pas de nous, voilà des antithèses que je
+n'inventerais point, et j'ai rarement éprouvé un plus grand renversement
+d'idées. D'où vient-il à présent? Où va-t-il? Si, comme je le crois, il
+retourne à _Metlili_, il pourra parler de mademoiselle Palanquin à la
+belle _Meçaouda_.
+
+Puisque je reviens incidemment aux figures, encore un mot. La galerie
+n'est pas complète; il y manque un personnage, le plus muet de la bande,
+peut-être aussi le seul de tous qui soit charmant. C'est un des
+serviteurs de M. N... Il s'appelle _Iah'-iah_, joli nom qu'il faut
+prononcer en deux syllabes bien distinctes, en ayant soin d'insister sur
+l'a final par une légère aspiration. Il est tout jeune, assez grand,
+mince et d'une indolence absolue dans ses mouvements. Il n'a pas de
+barbe, à peine une ombre au coin des lèvres; il a le sourire triste, une
+pâleur d'Indien et de grands yeux sans étincelles formant deux taches
+sombres dans son visage. Il est vêtu de blanc et très enveloppé, comme
+une femme. Les bottes de cavalier lui vont mal, et le burnouss lui ôte
+un peu de sa grâce. Aussitôt descendu de cheval, il se déchausse,
+déboucle son ceinturon et s'étend. On ne peut pas dire qu'il soit mou,
+car il se fatigue beaucoup sans se plaindre, ni qu'il soit petit-maître,
+quoiqu'il aime à se couvrir de musc. Il ne fume point, et c'est lui qui
+fait nos cigarettes; il ne prend pas de café, et c'est lui qui prépare
+le meilleur que nous buvions; il est marié, mais ne parle jamais de
+femmes; il fait régulièrement ses prières, se montre très susceptible à
+l'endroit de sa religion, ce qui ne l'empêcherait pas de se faire hacher
+pour M. N... Il se produit peu, sort rarement de la tente et y passe
+tout le temps de la halte. En marche, il est d'avant-garde avec son
+maître. C'est lui qui porte la gibecière de peau de lynx et le fusil. Il
+manie modestement sa petite jument maigre, la tenant toujours au pas
+qu'il faut pour être aux ordres de M. N... On s'est essayé à la cible,
+et personne n'a tiré mieux que lui. On me dit que c'est un fils de
+grande tente des environs de Boghar. Il a quitté sa femme pour suivre M.
+N... dans le Sud; et maintenant il mourrait, dit-il, de chagrin, s'il
+devait renoncer à le suivre. On va toutefois le remarier à El-Aghouat,
+afin de rendre son exil volontaire plus doux.
+
+Iah'-iah voyage en compagnie de deux amis, comme lui de bonne famille,
+et mis avec recherche, mais qui sont loin de le valoir. Le plus jeune,
+quoique Saharien, a l'allure espiègle des enfants de Paris. Il se nomme
+_Makhelouf_, comme le marabout qui a baptisé l'endroit où nous
+coucherons ce soir; et, pardonne à ces plaisanteries de bivouac, nous ne
+l'appelons que saint Maclou, ou communément M. Maclou. Il conduit, à son
+grand dépit, un de nos mulets de cantine, et, malgré l'infériorité de sa
+bête, ce qu'il obtient d'elle est incroyable; il l'estropierait plutôt
+que de rester dans le convoi. Il dit qu'il est de naissance à monter
+mieux qu'un mulet, et réclame le droit de marcher en ligne avec les
+cavaliers; on lui a promis qu'il aurait un cheval pour faire son entrée
+à El-Aghouat.
+
+Aux yeux des Arabes, un bon cheval fait la supériorité d'un homme. A
+défaut d'autre signe, il n'est rien qui vous procure autant d'estime;
+car leur respect ne s'attache qu'à ce qui est chez eux la marque
+convenue du rang, de la fortune ou du commandement; et venir après les
+autres, c'est faire présumer qu'on suit un maître. Ils font peu de cas
+de nos valets, et cependant ils consentent à se mettre à nos gages. Au
+reste, ils se vengent de leur propre servitude par le mépris qu'ils ont
+de la domesticité dans autrui. Leur plaisir, quand ils sont en service,
+est de se faire servir eux-mêmes par un plus pauvre; ils n'y mettent ni
+oppression, ni dureté, mais c'est une sorte de sujétion mutuelle qui
+relève la dignité de chacun dans ce peuple d'esclaves, et leur fait tour
+à tour connaître les douceurs de l'autorité. Tel est le trait le plus
+apparent de ces caractères composés de ruse et de vanité. Leur docilité
+n'est que feinte; il faut se défier de leur bonhomie, et surtout
+utiliser pour notre propre influence ces petits moyens de se faire
+valoir. Quant à moi, je sais bien que je me déconsidère en négligeant de
+les employer.
+
+Je voudrais que tu visses notre fastueux _Ali_, son frère _Brahim_ et le
+_Sidi-Embareck_, trois de nos valets, toujours en conflits de service et
+en perpétuelle émulation d'importance.
+
+Sidi-Embareck balance entre ses deux épaules, et sans jamais s'en
+servir, un énorme chapeau recouvert d'une toison noire d'autruche mâle.
+Ali trouve préférable de porter immuablement le sien sur sa tête. Déjà
+d'une taille peu ordinaire, il aime à se grandir encore par cette
+coiffure colossale, qui lui donne environ huit pieds de haut, et fait
+qu'entre ses jambes le plus grand cheval devient un criquet.
+Sidi-Embareck a son équipage de guerre au complet: fusil, pistolets,
+yatagan passé sous la sangle, longue _djebira_ en tissu de laine, à
+franges ornées de nœuds. Ali voyage vêtu à la légère, comme si
+quelqu'un portait pour lui tout son attirail, avec une simple veste
+amarante, chamarrée d'or, et fort belle encore, quoique fanée, un haïk
+un peu troué, mais très fin, les pieds nus dans des souliers arabes de
+cuir verni. Sa djebira, la plus vaste et la plus ornée de toutes, traîne
+à terre. J'ai cru lui voir un diamant au petit doigt. Ce qu'il y a de
+plaisant, c'est qu'ils se ressemblent, quoi qu'ils fassent pour se
+rendre si différents. Ils ont tous deux le nez retroussé, le menton sans
+barbe, les dents blanches, mais trop grandes, et de gros yeux insolents.
+De plus, on les dit aussi paresseux l'un que l'autre, également
+vantards, gourmands, peu délicats, avec un même penchant pour le vin. Et
+c'est une égale illusion que de compter sur Sidi-Embareck ou sur Ali
+pour un service, pour une aide ou pour un secours utile. Le cheval d'Ali
+se trouvant malade depuis hier, il s'est agi de le remplacer; mais
+c'était à qui ne céderait pas le sien, et, en bonne conscience, on ne
+pouvait y forcer personne. J'ai donc eu pendant quelques lieues le
+spectacle lamentable d'Ali relégué parmi les bagages et se traînant sur
+le plus chétif et le moins envié de nos mulets. Sidi-Embareck profita de
+ce moment pour exciter sa jument noire et faire à lui seul autant
+d'effet que tout le monde. Heureusement pour Ali qu'il y avait là son
+frère Brahim. Brahim, personnage modeste, corps amaigri, figure
+souffreteuse, a des airs cauteleux, vicieux et sournois. Brahim était à
+cheval, Ali lui persuada de faire un échange; et depuis ce matin Ali
+mène au galop un maigre animal qui semblait mort entre les mains de
+Brahim, et Brahim attend sur son mulet l'occasion bien douteuse de le
+céder à son tour contre un cheval.
+
+Je m'amuse à des portraits. Ai-je tort? Je ne les choisis pas, je les
+copie, et je m'étonne moi-même de les trouver si loin de l'idéal qu'on
+rêve, et si divers; d'abord, on n'aperçoit que la variété des costumes;
+elle séduit et fait oublier l'homme; puis, on s'arrête aux traits
+caractéristiques de la race, et, pour empêcher de la confondre avec une
+autre, on donne à tous les individus la même parenté de tournure,
+d'élégance et de beauté banales. Ce n'est que plus tard que l'homme
+enfin apparaît sous les traits de l'Arabe et montre qu'il a, comme nous,
+ses passions, ses difformités, ses ridicules. Me trompé-je donc en
+introduisant la vie commune sous ces traits demeurés vagues et jusqu'à
+présent mal définis? N'est-il pas temps de sortir du bas-relief,
+d'envisager ces gens-là de face, et de reconstruire surtout des figures
+pensantes? Et cependant, outre le laid, qui est toujours à éviter, n'y
+a-t-il pas à craindre le petit? Ce n'est pas moi qui réussirai dans ce
+que j'essaye; mais je ne puis laisser à la réalité qui pose devant moi
+la splendeur inanimée des statues.
+
+
+
+
+Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853.
+
+
+Même temps qu'hier; même vent, si c'est possible, encore plus déchaîné.
+Il était temps d'arriver; hommes et bêtes, nous étions à bout de nos
+forces. On a déchargé les bagages comme on a pu, jetant tout, arrachant
+les sangles, car les chameaux étaient exaspérés et ne voulaient plus
+rien entendre.
+
+Le caravansérail est bâti sur un plateau de roches et de sable, au bord
+du ravin où sont les sources. Il y a cinq palmiers espacés dans la
+longueur du ravin; leur tête apparaît de loin par-dessus la ligne de la
+plaine. Trois ont poussé de la même souche; ils sont échevelés, à moitié
+morts, tout jaunes. Le vent, qui fait un bruit d'enfer dans leurs
+bouquets de palmes, les rebrousse entièrement comme un parapluie
+retourné. Ils sont horribles et se détachent en lueurs livides sur le
+fond du ciel tout à fait noir. A gauche du caravansérail, au delà, près
+des trois palmiers, se trouve le marabout. Il est blanc, carré, avec une
+corne à chaque angle, et, au lieu d'être couvert en kouba, il se termine
+en pain de sucre. Au pied, on aperçoit une multitude de tombes serrées,
+accumulées, empiétant les unes sur les autres; la foule des morts s'y
+presse; c'est à qui dormira le plus près du saint. On vient s'y faire
+enterrer des environs, de fort loin, le lieu lui-même étant un désert;
+et je pense avec effroi que mes os pourraient être là. A l'opposé du
+marabout, il n'y a que des pierres, des pierres au fond du ravin;
+l'autre côté se relève encore par des pierres blanches, et l'horizon se
+termine par un mur dentelé de rochers, interrompu vers le milieu. A
+droite, la montagne entrevue d'Ham'ra prend des formes colossales, et
+d'ici représente un énorme bloc d'acier sali. Je n'ai fait qu'entrevoir
+tout cela à l'arrivée, le vent et le sable m'empêchant, à la lettre,
+d'ouvrir les yeux.
+
+On a tout entassé, bagages et harnais, devant la porte du caravansérail.
+On y a laissé quelques Arabes seulement pour gardiens; les autres sont
+descendus au ravin, où probablement on n'essayera pas de dresser les
+tentes. Quant à nous, nous avons pris pour cette nuit nos logements dans
+le _fondouk_.
+
+Y sommes-nous plus abrités qu'en plein air? Ce serait à essayer, si je
+l'osais. Le caravansérail est formé d'une cour immense entre quatre
+murs. Sur deux faces, une galerie couverte pour les chevaux; aux quatre
+angles, une chambre pour les voyageurs. Je n'ai pas choisi la mienne et
+ne suis pas tombé sur la moins exposée au vent. Ces chambres n'ont
+qu'une porte, sans fenêtres, et pas de fermeture à la porte. Le vent qui
+s'y engouffre y pousse incessamment des flots de poussière. J'ai essayé
+vainement d'y clouer une couverture; dans tous les cas, la précaution
+serait inutile, et je me résigne à voir le sable s'amasser sur mes
+cantines, sur mes cartons, et se répandre sur toute ma personne, comme
+si j'étais menacé d'être enseveli vivant.
+
+Sidi-Makhelouf est, me dit-on, rempli de scorpions, et surtout de ces
+vipères redoutables que les Arabes appellent _lefaa_. On m'a recommandé
+de ne m'asseoir qu'avec prudence et de visiter ma chambre avant de m'y
+endormir.
+
+Ali vient d'arriver, portant sur son dos une selle et un harnais de
+cheval. Il a tué la jument de Brahim et l'a laissée morte à une
+demi-lieue d'ici; on l'accuse de l'avoir fait crever de fatigue ou de
+l'avoir assommée de coups. Il s'en défend, et raconte qu'il allait au
+plus petit pas, la ménageant à cause du vent, quand la bête a manqué
+sous lui, et s'est laissée tomber de côté. Il a voulu la relever, puis
+la dessangler, elle ne bougeait plus; elle avait les yeux ouverts, mais
+la langue pendante, et le sang lui coulait de la bouche. Il ne l'a
+quittée qu'une heure après, quand elle était froide. Son opinion, c'est
+que le _cheli_ (sirocco) l'a étouffée. Son cheval est hors d'état de le
+porter. Comment fera-t-il demain? A moins qu'il ne dérange encore
+Brahim, et que Brahim n'aille à pied.
+
+
+
+
+A la halte, 3 juin 1853, neuf heures.
+
+
+Nous approchons. Dans cinq heures nous verrons El-Aghouat. Il me paraît
+étrange qu'à huit lieues d'ici se trouve une grande ville, sans
+voisinage avec aucune autre, perdue dans ce désert comme un îlot; un
+centre où l'on vit pourtant, aussi simplement qu'ailleurs, sans se
+douter de l'effet qu'on produit à distance, ni de la curiosité qu'on
+inspire. Nos villes de France se tiennent toutes; elles se donnent
+presque la main par leurs faubourgs; elles correspondent par leurs
+villages; on va de l'une à l'autre par des routes ouvertes, par des
+campagnes peuplées; il n'y a point de surprise à les découvrir. Ici, on
+se croirait en mer; voilà soixante-quinze lieues que nous faisons sans
+route tracée et sans rencontrer un point habité.
+
+Nous sommes arrêtés sur un terrain plat, parmi des alfas desséchés et
+des broussailles épineuses. Nous descendons de cheval, transis de froid
+et les mains engourdies; le vent a sauté cette nuit du sud au nord; ce
+n'est plus du sirocco, c'est du mistral. Malgré la force du soleil déjà
+haut, on souffre comme par une matinée de mars. Les premiers arrivés ont
+mis le feu aux broussailles; le vent l'a propagé sur une étendue de plus
+de cent mètres. L'incendie s'éteindra de lui-même faute d'aliments, ou
+quand le vent ne soufflera plus.
+
+Nous avons à gauche un mur fuyant de collines rougeâtres; à droite, un
+mur parallèle, plus élevé, régulièrement dentelé. Il n'y a pas trace de
+végétation ni d'un côté, ni de l'autre. La vallée qui s'engage entre les
+deux murailles peut avoir une lieue de large; elle est accidentée,
+coupée de brusques ravines, quoique unie en apparence, d'abord
+clairsemée de broussailles, elle ne tarde pas à se dépouiller, et peu à
+peu quitte sa couleur verdâtre, pour revêtir la couleur rose et dorée
+des montagnes.
+
+
+
+
+El-Aghouat, 3 juin au soir.
+
+
+Regarde bien cette fois d'où j'écris ces notes. Commence, si tu le veux,
+par te réjouir de me savoir au terme; mais fais comme moi, reprends la
+route de Sidi-Makhelouf où nous l'avons quittée ce matin, et laisse-toi
+conduire à petits pas jusqu'à l'entrée du désert. C'est une émotion qui
+perdrait à n'être pas attendue. Il manquerait quelque chose à mon
+arrivée dans ce pays surprenant, si je supprimais la lenteur et la
+fatigue extrême des dernières lieues.
+
+J'ignore le nom de la montagne que j'avais à ma gauche; celle de droite
+s'appelle le _Djebel-Milah_. Elle s'enfonce directement dans l'ouest,
+sans inflexion, et d'autant plus morne qu'à l'heure où je l'ai vue sous
+le soleil déjà haut, ses flancs entièrement nus n'avaient pas une ombre.
+Elle se découpe régulièrement en larges dents de scie. Chaque saillie se
+compose d'une superposition de couches obliques, et présente au sommet
+un bloc indépendant du reste, mais également posé de côté. Cette
+architecture bizarre se répète d'un bout à l'autre avec la plus exacte
+symétrie. Il est remarquable, d'ailleurs, que toutes les montagnes et
+tous les rochers que j'ai rencontrés depuis ce matin sont construits de
+cette façon, comme si le même soulèvement en eût renversé les assises
+et les eût toutes inclinées dans le même sens.
+
+Jamais montagne ne m'avait paru si longue; il y avait trois heures que
+je marchais devant elle sans avoir l'air d'avancer; et, bien que son
+extrémité ne me semblât pas éloignée, je n'avais pas encore atteint le
+quart de son étendue. Le vent, presque tombé, laissait au soleil toute
+sa force; le terrain se desséchait; l'air, de froid qu'il avait été le
+matin, commençait à devenir brûlant. Devant moi, la vallée se
+prolongeait indéfiniment et se terminait sur le ciel sans qu'il y eût
+place pour une ville; je savais en outre qu'El-Aghouat était bâti sur
+des rochers, et d'ailleurs la vallée courant dans l'ouest, c'était à ma
+gauche et non devant moi que je devais l'apercevoir. Tous les cavaliers
+avaient pris le devant, et depuis plus d'une heure je les avais perdus
+de vue dans la brume ardente de l'horizon, et j'avais cessé d'entendre
+les coups de fusil qui m'annonçaient les joyeuses mousqueteries de
+l'arrivée. J'avais pour tout compagnon mon domestique, harassé de
+chaleur, et qui ne s'occupait même plus de savoir de quel côté nous
+devions avancer.
+
+Pourtant, je rejoignis un petit convoi de chameaux chargés de grains. Le
+convoi prit à gauche et se mit à monter parmi des mamelons de sable
+jaune. J'abandonnai donc la vallée pour le suivre. Je sentais
+qu'El-Aghouat était là, et qu'il ne me restait que quelques pas à faire
+pour le découvrir. Je n'avais plus autour de moi que du sable; il y
+avait des pas nombreux et des traces toutes récentes imprimées à
+l'endroit où nous marchions. Le ciel était d'un bleu de cobalt pur;
+l'éclat de ce paysage stérile et enflammé le rendait encore plus
+extraordinaire. Enfin, le terrain s'abaissa, et devant moi, mais fort
+loin encore, je vis apparaître, au-dessus d'une plaine frappée de
+lumière, d'abord un monticule isolé de rochers blancs, avec une
+multitude de points obscurs, figurant en noir violet les contours
+supérieurs d'une ville armée de tours; au bas s'alignait un fourré d'un
+vert froid, compact, légèrement hérissé comme la surface barbue d'un
+champ d'épis. Une barre violette, et qui me parut sombre, se montrait à
+gauche, presque au niveau de la ville, reparaissait à droite, toujours
+aussi roide, et fermaît l'horizon. Cette barre tranchait crûment sur un
+fond de ciel couleur d'argent mat, et ressemblait, moins le ton, à une
+mer sans limites. Dans l'intervalle qui me séparait encore de la ville,
+il y avait une étendue sablonneuse, et quelque chose d'un gris plus
+bleuâtre, comme le lit abandonné d'une rivière aussi large que deux fois
+la Seine. On y voyait, par places, aux deux bords, des taches vertes
+ayant l'air de joncs. Tout à fait sur le devant, un homme de notre
+escorte, à cheval, penché sur sa selle, attendait au repos le convoi
+laissé fort loin en arrière; le cheval avait la tête basse et ne remuait
+pas.
+
+Voilà trait pour trait et nettement ce que je vis. Plus tard, cela me
+fera rêver, et peut-être mon souvenir adoucira-t-il les couleurs trop
+crues de ce tableau. Aujourd'hui je reproduis, sans rien y changer, ce
+qui s'est imprimé de soi-même et comme un portrait dans mon esprit. Je
+n'éprouvai aucun éblouissement; j'eus le temps de m'affermir un peu
+l'âme afin d'embrasser tout ce tableau d'un coup d'œil sûr, qui
+demeurât fidèle, et de m'en emparer pour toujours. Lentement,
+j'envisageai cette ville noirâtre, cet horizon plat, cette solitude
+embrasée, ce cavalier blanc sur un cheval blanc, ce ciel sans nuages;
+puis mon œil, pourtant fatigué de lumière, tomba sur la petite ombre
+brune marquée entre les pieds du cheval et s'y arrêta. Je me souviens
+d'avoir, il y a quatre ans, pour la première fois, aperçu le désert, le
+soir, et sous un éclat devenu doux. Cette fois, j'arrivais, comme je
+l'avais souhaité, à l'heure sans ombre; il était un peu plus de midi.
+
+Nous sortîmes des dunes pour entrer dans ce qui ressemblait au lit d'une
+rivière, obliquant, à tout hasard, dans le sens de la ville et nous
+dirigeant sur l'angle nord-est des jardins. Nous avancions avec peine
+dans une terre sablonneuse, écrasés sous un ciel de plomb. A mesure que
+nous approchions, l'oasis se développait sur la droite, les aigrettes
+vertes des palmiers devenaient plus distinctes, et nous découvrions un
+second monticule, comme le premier, couvert de maisons noires;--on n'y
+voyait pas de tours;--entre les deux, un monument blanc; plus à droite,
+un troisième amas de rochers roses surmontés d'un marabout; plus à
+droite encore, une sorte de pyramide escarpée, plus élevée et plus rose
+que tout le reste; dans les intervalles, continuait d'apparaître la
+ligne violette du désert. Telle est la vue complète d'El-Aghouat du côté
+du nord; la première était plutôt une vision; celle-ci, plus étendue et
+dont je crois ne rien omettre, je te la donne pour une vue. Le point
+d'où je l'ai prise s'appelle _Rass-el-Aïoun_ (tête des sources). C'est
+l'endroit où prend sa source l'_Oued-Lekier_, seul ruisseau qui arrose
+El-Aghouat.
+
+A petite distance des jardins, nous vîmes venir à nous un cavalier en
+habit français, chaussé de bottes à l'écuyère. Me voyant en retard et me
+jugeant embarrassé de la route à suivre, il arrivait au galop pour me
+souhaiter la bienvenue et m'introduire dans la ville.
+
+Ce fut donc avec M. C..., officier au bataillon turc, mon guide
+obligeant, que j'achevai de tourner les jardins. La première chose dont
+nous parlâmes fut le siège. Je venais de reconnaître en passant les
+traces d'un grand bivouac; on pouvait parfaitement distinguer la place
+des tentes et l'endroit noirci par les cuisines; il y avait là d'énormes
+amas de cendre et des restes de bûches à moitié brûlées; de longues
+lignes piétinées, portant des trous de piquets, des souillures et des
+débris de litières indiquaient le bivouac de la cavalerie; M. C...
+m'apprit que c'était le camp du général Pélissier, et me montra, sur la
+rive gauche de l'_Oued-Lekier_, en face du premier, le camp de la
+division Yusuf. Devant nous s'ouvrait une vaste étendue sablonneuse;
+c'était là qu'avait eu lieu la belle affaire de cavalerie du 21
+novembre. Puis il me parla du combat meurtrier du 3 décembre, de
+l'assaut du 4 et de la lutte sanglante qui suivit la prise. Il me parla
+de nos pertes et de celles de l'ennemi; il me prévint que je sentirais
+peut-être une odeur fétide dans la ville et que je lui trouverais un air
+d'abandon. Il fit le calcul des morts; lui-même avait présidé à leur
+enfouissement dans les puits. Nos propres morts n'avaient guère été
+mieux enterrés, faute de pioche pour creuser plus profondément. Chaque
+jour, tant ils étaient peu couverts, on en trouvait à la surface du sol
+que les chiens avaient exhumés pendant la nuit. Il fallait s'attendre à
+marcher sur des débris et à voir partout pointer des ossements. Tout à
+l'heure, en venant, il avait trouvé le corps entier et tout habillé d'un
+zouave; il me mena le voir. Le pauvre soldat avait les bras étendus, la
+tête renversée de côté, soulevé par un peu de sable, en manière
+d'oreiller; le haut du corps à l'état de squelette était momifié; il
+conservait son pantalon rouge, et le bas de ses jambes, engagé dans le
+sable, montrait des lambeaux de guêtres; on eût dit qu'il allait achever
+de sortir de terre, comme on se représente une résurrection. Un peu plus
+loin, il y avait une tête réduite à la sécheresse d'un caillou; et sur
+toute notre route on voyait par-ci par-là des os blanchis.
+
+Les sables nous menèrent jusqu'à la porte de l'Est, par où nous entrâmes
+enfin dans la ville.
+
+
+
+
+II
+
+EL-AGHOUAT
+
+
+
+
+3 juin 1853, au soir.
+
+
+Presque toutes les villes arabes, surtout celles du Sud, sont précédées
+de cimetières. Ce sont ordinairement de grands espaces vides, en dehors
+des portes, où l'on remarque seulement une multitude de petites pierres
+rangées dans un certain ordre, et où tout le monde passe aussi
+indifféremment que dans un chemin. La seule différence ici, c'est qu'au
+lieu d'un champ de repos, je trouvais un champ de bataille; et ce que je
+venais de voir, ce que je venais d'entendre, je ne sais quoi de menaçant
+dans le silence et dans l'air de cette ville noire et muette sous le
+soleil, quelque chose enfin que je devinais dès l'abord, m'avertissait
+que j'entrais dans une ville à moitié morte, et de mort violente.
+
+Le côté de l'est n'a pas visiblement souffert. Les murs extérieurs ont à
+peine reçu quelques boulets, toute l'attaque ayant porté du côté opposé.
+Quant à la porte, qui n'a pas été canonnée, elle conserve ses lourds
+battants raccommodés avec du fer, son immense serrure de bois et ses
+arcs-boutants en troncs de palmiers. Elle est pratiquée dans l'épaisseur
+d'une tour massive et percée de meurtrières. De loin, on dirait un trou
+carré et noir, inscrit dans la façade lumineuse de la tour, et
+inscrivant lui-même un petit carré de lumière; c'est le commencement
+d'une rue qui se montre à travers la porte. Le porche a dix pas de long;
+des enfoncements ménagés de chaque côté dans la largeur de la tour, avec
+une double rangée de banquettes, en font une sorte de vestibule garni de
+sièges, ou pour mieux dire, de lits. Ce vestibule, au besoin, se
+transforme en corps de garde.
+
+Une sentinelle du bataillon turc, en veste bleue et turban blanc, s'y
+tenait dans l'ombre, affaissée et son fusil entre les jambes. Quatre
+autres soldats de garde dormaient sur les bancs de pierre, un bras passé
+sous la tête. Au bruit de nos chevaux la sentinelle se leva pesamment et
+salua. Les autres firent à peine un mouvement de corps pour prouver
+qu'ils étaient présents.
+
+Au delà de la porte on voyait fuir un étroit corridor, entre des murs
+gris, presque noirs, sans fenêtres, percés, en guise de portes, de trous
+carrés, encadrés de chaux; en bas, un pavé blanc, étincelant comme de
+l'acier, avec un imperceptible filet d'ombre sur le côté droit de la
+rue; au-dessus, le ciel d'un bleu sombre; aucun passant, personne aux
+portes, un silence aussi pesant que la chaleur.
+
+--Voici El-Aghouat à midi, me dit M. N..., en me montrant le corps de
+garde et la rue.
+
+La plupart des portes étaient fermées; quelques-unes, où je remarquai
+des trous de balles et des marques de baïonnettes, semblaient l'être,
+comme on dit en France, après décès. Celles qui, par hasard, se
+trouvaient ouvertes, donnaient sur des antichambres privées de jour ou
+sur des cours ressemblant à des écuries. J'aperçus des hommes dormant
+sous le porche obscur de ces maisons pleines de souvenirs redoutables.
+
+La rue s'enfonçait, avec de légers détours, dans la profondeur de la
+ville, et sur un pavé raboteux, inégal et dallé de roches. La roche,
+presque partout à fleur de terre, avait la sonorité et l'éclat du
+marbre. A droite et à gauche s'ouvraient des ruelles se faisant suite,
+celles de gauche remontant vers le sommet de la ville et s'arrêtant
+contre un mur continu de calcaires blancs, celles de droite encadrant à
+leur extrémité une échappée de vue plus riante sur les cimes vertes de
+l'oasis. En face de nous, au fond de cette étroite avenue frappée
+d'aplomb par le soleil perpendiculaire, je voyais monter en s'étageant
+toute la partie occidentale de la ville, comme un amas de bâtisses
+grisâtres. En avant, se détachaient deux constructions blanches. Une ou
+deux aigrettes de palmiers pointaient au-dessus des terrasses; et,
+quoique privés de mouvement, car il n'y avait plus un souffle dans
+l'air, quoique éclairés par le sommet et ne présentant qu'une
+silhouette obscure, ces minces bouquets de palmes, épanouis dans l'air
+bleu, rappelaient du moins quelque chose des gaietés de l'Orient.
+
+La rue était si étroite que nos deux chevaux ne pouvaient pas toujours y
+marcher de front. M. N... me précédait, me montrant du bout de sa
+cravache les portes trouées, les murs lézardés, les maisons vides.
+
+Un peu plus loin, nous passâmes devant des boutiques et devant des
+cafés; des toiles tendues au-dessus de la rue y formaient de l'ombre.
+Là, se trouvait une assemblée de fumeurs, accroupis sur des bancs garnis
+de nattes, pendant que les cafetiers arrosaient le devant de leurs
+portes. La compagnie, rassemblée dans ce petit espace, où semblait
+s'être réfugiée toute l'animation de la ville, se composait de spahis,
+de cavaliers du _Makhzen_, et de quelques Arabes vêtus de blanc, dont on
+semblait fêter le retour.
+
+Je reconnus quelques-uns de mes compagnons de voyage, entre autres Ali,
+Embareck et le petit Maklouf. Celui-ci prenait son café tout botté,
+éperonné, avec un air viril que je ne lui connaissais pas; quant aux
+deux valets, ils étaient en habits frais et installés sur leurs talons
+devant un jeu de dames.
+
+M. N... me conduisit droit à la maison du commandant. Elle est située
+sur une place fort irrégulière, à l'angle de laquelle coule un ruisseau,
+servant d'un côté de fontaine et de l'autre d'abreuvoir. A l'entrée de
+la place, s'élève un palmier gigantesque, droit comme un mât. Au
+centre, sommeillait paisiblement un troupeau de chameaux jaunâtres.
+Autour, et dans les endroits où l'ombre commençait à se montrer, on
+voyait, allongée contre le pied des murs, la forme enveloppée d'Arabes
+endormis. Une vieille femme en haillons, chargée d'une outre, une petite
+fille à peine vêtue, tenant une écuelle et coiffée d'un entonnoir en
+tissu de palmes, filaient devant moi au grand soleil, frappant la terre
+de leurs talons nus et laissant dans la poussière une trace humide.
+
+Le soleil était dévorant; le cuir de mes fontes me brûlait les mains, et
+de toutes parts régnait le plus grand silence. La garnison faisait la
+sieste, enfermée par consigne dans ses casernes, jusqu'à la diane de
+deux heures.
+
+--Voici la maison du commandant, me dit M. N..., en me montrant une
+sorte de bâtisse carrée à façade multicolore; et probablement la vôtre,
+ajouta-t-il, en m'indiquant une haute façade de terre grise avec deux
+ouvertures tendues de toile.
+
+A droite de cette maison, une pièce de canon était adossée au mur et
+braquée sur le centre de la place.
+
+
+
+
+4 juin 1853.
+
+
+Je suis installé depuis hier deux heures dans la _Maison des hôtes_; je
+dirais que mes habitudes y sont prises, si je n'avais à peu près gardé
+celles du bivouac.
+
+J'ai, dans mes antécédents de voyage, le souvenir de séjours assez
+étranges; depuis les nids à scorpions de _Bouchagroun_, jusqu'au _Dar
+Dief_ de _T'olga_, où j'eus pour camarades de chambre une jeune autruche
+et une antilope; cependant, j'en suis encore à m'étonner de l'indigence
+et du dénûment grandiose de ce logis. Sache, au surplus, qu'il vient
+d'être réparé pour recevoir les étrangers de distinction, et qu'il est
+question d'y établir le bureau arabe.
+
+--Je suis très content, me dit obligeamment M. N... en m'y introduisant,
+parce qu'au moins vous aurez un des meilleurs logements d'El-Aghouat.
+
+J'y trouvai une troupe de balayeurs arabes en train de préparer les
+chambres, c'est-à-dire de précipiter de la terrasse dans la cour, et de
+la cour dans la rue, une masse extraordinaire de fumier, de paille sèche
+et de poussière.
+
+La maison se compose d'une cour, avec quatre compartiments au
+rez-de-chaussée, dont l'un sert d'écurie; à l'étage, de deux chambres et
+de deux réduits à peu près en ruine, où se sont logés mes deux
+domestiques; car j'ai pris un domestique arabe qui me servira
+d'interprète, de guide et de valet de chambre, l'autre n'ayant pas trop
+de tout son temps pour les chevaux; je ne parle pas d'une galerie à
+trois fenêtres, que j'abandonne en toute jouissance aux souris et aux
+lézards.
+
+Quant à l'état des lieux, imagine des murs élevés, couleur de suie,
+troués en vingt endroits de brèches béantes; et, comme si ce n'était pas
+assez de tant d'issues, toutes les portes grandes ouvertes, depuis la
+rue jusqu'à ma chambre; en sorte que je suis un peu moins bien gardé
+chez moi que sur la voie publique. Dans la cour, au pied d'un palmier,
+un coin plus enfumé que tout le reste marque la place des cuisines; nous
+y avons trouvé un amas de cendres, refroidies depuis le 4 décembre, et
+quatre pierres calcinées formant fourneau. Le feu n'a pu encore entamer
+le vieil arbre; il pousse droit le long du mur et couvre à moitié ce
+petit préau sinistre d'un large éventail de feuilles jaunies. Un
+escalier de vingt-cinq marches conduit à l'étage; très élevé, très
+raide, sans rampe, il est tellement étroit, si endommagé, si
+singulièrement construit, que j'ai dû positivement l'apprendre par
+cœur afin de pouvoir, la nuit, l'escalader sans danger. Je pourrais
+t'indiquer de mémoire les deux marches qui manquent; te dire que la
+cinquième est cassée en deux du côté de la cour et n'offre plus qu'un
+point d'appui des plus scabreux, que la vingtième et la vingt-troisième
+sont deux fois plus hautes que les autres, qu'enfin on ne peut, sur
+toute sa longueur, y poser que le bout du pied quand on monte, et le
+talon quand on descend. Dans la chambre des domestiques, une moitié
+seulement du plafond, et de même une moitié de plancher; ces deux trous,
+ouverts sur la tête et sous les pieds, se correspondent. Est-ce un obus
+qui a traversé le tout à la fois? Que s'est-il passé il y a six mois à
+cette même place où j'écris? Les maisons arabes ont tant de cicatrices,
+qu'on ne peut reconnaître, et ici moins qu'ailleurs, si c'est le temps,
+la négligence ou la main d'un ennemi qui les a faites.
+
+Enfin, une chambre, petite, à murs blancs, avec son plancher de terre
+battue, qui se change en boue, quand pour abattre la poussière j'y fais
+répandre un bidon d'eau; une fenêtre fermée par une toile d'emballage
+tendue sur châssis; une porte masquée par une couverture de cheval
+clouée au mur; puis, ma sangle sur mes deux cantines; le burnouss qui me
+sert à la fois de couverture et de matelas; une musette bourrée d'orge,
+en guise d'oreiller; tout ainsi que sous la tente: telle est à peu près,
+cher ami, avec son mobilier de peintre et de voyageur, la résidence où
+je suis convenu, vis-à-vis de moi-même, d'attendre d'un cœur ferme
+les fortes chaleurs de l'été.
+
+Avec tant soit peu d'industrie, j'aurais pu me procurer plus d'aise, et
+surtout m'enfermer davantage; mais à quoi bon? La sûreté de ma personne
+est ce qui m'occupe le moins; j'ai peine à supposer que mon maigre
+bagage fasse envie à qui que ce soit; et, en attendant que leur utilité
+me soit démontrée, mes pistolets ne sortiront pas de leur fourreau de
+serge. Somme toute, et malgré le regret que me cause le séjour
+infiniment plus gai de la tente, j'éprouve toujours le même soulagement
+d'esprit à me sentir à ce point dénué de tout, sans être en réalité
+privé de rien.
+
+Dès le soir, je me suis hissé sur la terrasse pour assister au coucher
+du soleil et reconnaître en même temps le voisinage.
+
+De ce point élevé, et me tournant de manière à regarder le nord, j'avais
+à mes pieds la place, avec la maison du commandant en face de moi, la
+fontaine et le lavoir; par-dessus se déployait l'oasis. Derrière
+l'oasis, mais bien au delà, j'embrassais trois rangs successifs de
+collines; le premier, marbré de bronze et d'or; le second, lilas; le
+troisième, couleur d'améthyste, courant ensemble horizontalement,
+presque sans échancrure, depuis le nord-ouest, où le soleil plongeait,
+jusqu'au nord-est. La plus rapprochée de ces collines est le
+prolongement des dunes de Rass-el-Aïoun, et je voyais, dans un pli de
+sable étincelant, le lit grisâtre de l'Oued-M'zi, par où j'avais
+débouché le matin; la seconde s'appelle, je crois, le Djebel-Milah; et
+je la reconnus pour la montagne interminable que j'avais longée pendant
+une partie de l'étape; la dernière enfin, très éloignée, s'appelle d'un
+nom que j'aime à entendre et qui la peint, _Djebel-Lazrag_
+(Montagnes-Bleues).
+
+A droite, se développait toute la partie orientale de la ville, sur le
+plan relevé des rochers, sous la forme d'une pyramide à peu près
+régulière et de couleur fauve, dont le sommet est représenté par la tour
+de l'est. A gauche, la vue est masquée par les maisons de la place. Par
+le sud, enfin, je confine aux premiers jardins, et en me tournant je
+voyais commencer au bord de ma terrasse, pour ne plus finir, un taillis
+de dattiers superposé à des masses confuses de feuillages.
+
+La maison du commandant, qui tranche au milieu des autres constructions
+arabes par la symétrie presque européenne de ses fenêtres et le
+badigeonnage de sa façade, était un bain maure que le dernier kalifat,
+Ben-Salem, avait fait construire, peu d'années avant sa mort, par des
+ouvriers italiens. A côté, je remarquai une construction basse, écrasée,
+autrefois peinte en blanc, percée d'ouvertures allongées et surmontée
+d'une mince croix de fer: c'est une ancienne mosquée transformée en
+église. Un peu plus à gauche, et sur la terrasse d'une informe masure en
+pisé, se promenait une figure en robe noire, avec quelque chose de large
+et de noir sur la tête; cette demeure est le presbytère, et ce petit
+personnage obscur, dont la vue d'abord me surprit, c'est le curé.
+
+Le spectacle de la place était animé, et me rappelait, avec un certain
+mélange de costumes et quelques nouveautés dans les bruits, le mouvement
+d'une garnison française, dans cet encadrement singulièrement africain.
+Des chevaux de cavalerie vinrent boire au ruisseau, pêle-mêle avec des
+ânes, des chameaux et de maigres juments arabes menées par des
+palefreniers en guenilles; la fontaine au delà était peuplée de toutes
+sortes de figures remplissant toutes sortes de vases, bidons, gamelles,
+outres noires, tonneaux. Des sonneries militaires se faisaient entendre
+à tous les coins de la ville.
+
+Le crépuscule dura peu; des lueurs orangées irradièrent un moment le
+couchant au-dessus des montagnes plus sombres. Puis tout se décolora. Un
+insensible brouillard s'éleva du sol, remonta le long des dattiers et se
+répandit sur les cimes, qui devinrent d'un vert froid; et la nuit tomba
+presque subitement.
+
+Je voulus passer cette soirée-là seul et chez moi; et, quand la nuit fut
+tout à fait venue, je regagnai ma chambre. Il y faisait chaud; mon
+thermomètre se soutenait à trente et un degrés. Le ciel était
+magnifique; jamais je n'avais vu tant d'étoiles, ni d'aussi grandes;
+j'eus de la peine à retrouver la grande Ourse au milieu de cette
+multitude de feux presque égaux et de même éclat. J'entendis mon
+domestique ramener les chevaux, les entraver; puis, un pas lourd et un
+pas plus leste montèrent ensemble l'escalier de pierre.--«Bonne nuit,
+monsieur, me dit M... en passant devant ma chambre.--Que ta nuit soit
+bonne, Sidi,» me dit Ahmet. Et je n'entendis plus rien dans ma maison.
+
+Le vent se leva; les palmiers faisaient le bruit de la mer, bruit
+qu'accompagnaient quelques aboiements de chiens fort éloignés et
+d'innombrables murmures de griffons et de grenouilles; à chaque instant
+la couverture étendue devant ma porte se soulevait, comme si quelqu'un
+voulait entrer.
+
+Vers dix heures, un clairon de cavalerie vint sous mes fenêtres sonner
+le couvre-feu. C'est un air lent et doux, finissant par une note aiguë
+destinée à se faire entendre de loin.
+
+--Allons, me dis-je, je ne suis pas tout à fait hors de France!
+
+Le musicien répéta l'air une seconde fois, en y introduisant à la
+reprise, des modulations d'un goût bizarre; et, pendant quelques
+minutes, il s'y complut, comme s'il eût joué pour son plaisir.
+
+J'étais étendu sur ma sangle, la bougie allumée, regardant autour de moi
+mon attirail de route, les murs blancs, le plafond noir et toute
+l'étrange nouveauté de ce séjour; je me levai; j'aperçus, par les
+crevasses du mur, une étincelle rouge au fond de la chambre d'Ahmet:
+c'était l'Arabe qui fumait en attendant le sommeil.
+
+Puis le clairon se tut. D'autres clairons lui répondirent aux extrémités
+de la ville, plus faibles ou plus distincts; peu à peu ces notes légères
+du cuivre se dispersèrent une à une, et je n'entendis plus que le bruit
+des palmes. Alors, me sentant comme une faiblesse au cœur et comme
+une envie épouvantable de m'attendrir, je soufflai ma bougie, me roulai
+sur ma sangle, et me dis:
+
+--Eh bien! quoi? ne suis-je pas au lit? chez moi? et ne vais-je pas
+dormir?
+
+Malheureusement, je ne dormis pas, car j'étais brisé de fatigue, et il y
+avait avec moi, dans la _Maison des hôtes_, des hôtes sur lesquels je ne
+comptais pas.
+
+
+
+
+Juin 1853.
+
+
+Aujourd'hui, dans la matinée, je me suis laissé conduire au marabout de
+_Sidi-El-Hadj-Aïca_, théâtre du combat du 3 décembre; et, pour en finir
+tout de suite, avec une histoire étrangère à mes idées de voyage, je te
+dirai, aussi brièvement que possible, ce que j'ai vu, c'est-à-dire, les
+traces de la bataille et les lieux qui ont été témoins du siège.
+
+El-Aghouat se développe, de l'est à l'ouest, sur trois collines, sorte
+d'arête rocheuse, isolée, entre une plaine au nord et le désert sans
+limite au sud. La pente nord de la ville est entièrement couverte de
+maisons; celle du sud, plus escarpée, quelquefois à pic, n'est bâtie que
+de distance en distance et présente, à l'une de ses extrémités, un
+revers caillouteux; à l'autre, une longue dune de sable jaune.
+
+Les deux sommets extrêmes étaient, au moment du siège, armés chacun
+d'une tour et de remparts. L'éminence intermédiaire est couronnée par
+une vaste construction de maçonnerie solide, blanche, sans aucune
+fenêtre extérieure, aujourd'hui l'hôpital, autrefois la demeure du
+kalifat Ben-Salem, et nommée _Dar-Sfah_, _maison du rocher_, à cause de
+l'énorme piédestal de rochers bruts sur lequel ce palais-forteresse est
+planté avec assez d'audace.
+
+Le Dar-Sfah partage la ville en deux parties à peu près égales, et
+sépare, ou plutôt commande à la fois deux quartiers jadis ennemis: à
+l'est, les _Hallaf_; à l'ouest, les _Ouled-Serrin_; ces deux quartiers,
+qui ont en chacun ses chefs, son gouvernement, ses intérêts à part,
+n'ont cessé de se battre que le jour où le Dar-Sfah les a réunis sous
+l'autorité d'un pouvoir central.
+
+Le mur de séparation existe encore ainsi qu'une porte, de tournure
+égyptienne, qui s'ouvrait ou se fermait, suivant l'état de paix ou de
+guerre où vivaient ces deux petites républiques jalouses et toujours
+prêtes à se fusiller par-dessus leur mur mitoyen.
+
+La tradition de ces querelles, qui peut-être ont duré trois siècles,
+est, tu l'imagines, à demi fabuleuse, et représente en quelque sorte la
+mythologie d'El-Aghouat.
+
+Ce que j'en connais à peu près, c'est que l'on continua de se mitrailler
+d'un quartier à l'autre, de la tour des Serrin à la tour des Halaff,
+jusqu'en 1828, époque où le parti d'_Achmet-Ben-Salem_, le dernier
+kalifat, massacra un _Lakdar_, chef des Ouled-Serrin, et resta maître de
+la ville.--Dix ans plus tard, en 1838, la lutte recommença. A cette
+époque, de grands événements se passaient dans le Sud; Abd-el-Kader
+canonnait depuis neuf mois Aïn-Mahdy, que défendait Tedjini, le
+marabout, le héros des K'sours de l'Ouest. Les Ben-Salem ayant pris
+parti pour Tedjini, Abd-el-Kader se mêle alors à la querelle et fait
+appuyer, par ses lieutenants, les Ouled-Serrin dépossédés.--Enfin, les
+nomades interviennent à leur tour, et les belliqueux voisins des
+L'Aghouati, les _L'Arba_, fournissent des contingents, tantôt à l'un,
+tantôt à l'autre des deux partis, parfois aux deux ensemble.
+
+Alors, se succède une série de coups de main tentés par les Ben-Salem,
+tentés par les kalifats de l'émir, et chacun se terminant par un
+massacre et par des fuites à bride abattue vers le Sud. D'abord, c'est
+Ben-Salem qui se sauve chez les Beni-Mzab, laissant El-Aghouat aux mains
+d'un marabout, El-Arbi; plus tard, c'est ce même El-Arbi, un chef
+réintégré des Serrin, qui quitte la place à son tour et qu'on voit, à
+quatre lieues de là, s'enfermer dans le petit k'sar d'El-Assafia, avec
+trois cents fantassins, seul reste de l'armée d'invasion que lui avait
+confiée l'émir. Puis, des escarmouches sans nombre, et, finalement, sous
+les murs de la ville, trois batailles rangées, livrées coup sur coup,
+dont la dernière, perdue pour le compte de l'émir, achève de ruiner sa
+cause, déjà compromise devant Aïn-Mahdy, coûte la vie à El-Arbi, et
+assure définitivement le pouvoir dans la famille des Ben-Salem.
+
+Enfin, en 1844, Achmet demande au gouvernement français l'investiture
+d'El-Aghouat, et obtient la confirmation du titre de kalifat.
+
+Jusque-là tout s'était passé à cent quinze lieues de nous et sans nous.
+Pour la première fois, nous apparaissons, aussitôt après l'appel qui
+nous est fait; et ce fut à cette époque qu'on vit arriver du Nord, par
+ce petit passage que tu connais maintenant, l'avant-garde d'une colonne
+française.
+
+Vers le commencement du siècle dernier, peut-être avant, car je ne
+réponds d'aucune date dans cette histoire, un marabout du nom de
+_Si-el-Hadj-Aïca_, exaspéré contre ses concitoyens par je ne sais quelle
+grave offense faite à Dieu, une danse autour d'un veau d'or quelconque,
+leur avait dit:
+
+«Or, écoutez: je vous condamne à vous entre-dévorer comme des lions
+forcés d'habiter la même cage, jusqu'au jour où les chrétiens (je crois
+même qu'il a dit les Français), ces dompteurs de lions, viendront vous
+prendre tous ensemble et vous museler.»
+
+En 1844, le vieux prophète enterré là, à la place où je te mène et sous
+le marabout qui porte son nom, n'entendit que des fanfares, et d'un peu
+loin, car l'armée campa, regarda la ville et repartit. En 1852, il
+devait cette fois entendre le canon, et de près, car on prit ses
+marabout pour batterie, et l'affût d'un canon français posa sur sa
+tombe.
+
+Entre ces deux époques, il se passa des faits que j'ignore. Ben-Salem
+mourut, un de ses fils prit sa place; nous eûmes un agent près de lui,
+par le fait, une sorte de régent. Un jour, on apprit que Ben-Salem,
+l'agent français et toute la chancellerie s'étaient sauvés presque sans
+chemise à D'jelfa, et que notre ennemi, le scheriff d'Ouaregla, occupait
+la ville. Mais précisément une colonne partie de Medeah était en train
+de construire à Djelfa la maison de commandement dont je t'ai parlé. On
+ne prit que le temps d'achever ce travail, et l'on marcha sur
+El-Aghouat. Vingt jours plus tard, une autre colonne arrivait d'El-Biod,
+celle-ci par un défilé du nord-ouest; presque aussitôt le siège
+commença. Dans l'intervalle de ces deux arrivées, le 21 novembre, avait
+eu lieu le combat de cavalerie, dont j'ai vu les traces et le magnifique
+emplacement.
+
+Outre ses deux tours, plus habituées à se menacer que prêtes à la
+défendre contre l'extérieur, la ville avait, en cas de siège, une
+enceinte rectangulaire, crénelée, percée de meurtrières. De plus, elle
+est protégée sur chaque flanc par toute l'épaisseur de jardins; enfin la
+tour de l'est domine de haut la plaine et le désert, sans être commandée
+par rien.
+
+La tour de l'ouest, au contraire, celle des Serrin, est commandée par le
+marabout de Hadj-Aïca; car ce marabout couronne un quatrième mamelon
+faisant suite aux trois premiers occupés par la ville, à une petite
+portée de fusil du rempart, au niveau des fortifications supérieures, et
+forme ainsi, pour me résumer, le quatrième angle saillant de la même
+arête, dont la tour des Serrin, le Dar-Sfah et la tour des Hallaff
+forment successivement les trois autres.
+
+Voilà comment, cher ami, la sépulture de ce saint homme devint, sans
+qu'il l'eût prévu, le théâtre d'un combat terrible, et comment, en
+annonçant une catastrophe, il avait oublié de dire qu'il aurait la
+douleur d'y contribuer.
+
+D'abord, et pendant un long jour ensanglanté, le marabout fut pris et
+repris. C'était le point faible; il fut énergiquement défendu. Le
+mamelon, sans être escarpé, est roide à monter, surtout hérissé de gros
+cailloux, de volume à cacher aisément un homme. On l'aborda par le sud;
+tout le sommet, toute la pente opposée étaient garnis de combattants,
+couchés à plat ventre, ajustant entre les pierres et tirant à coup sûr.
+Il fallut viser à chaque pierre, puis monter quand même; par moments se
+battre corps à corps. C'est un genre de guerre qui plaît aux Arabes; et
+depuis Zaatcha, jamais ils ne l'avaient pratiqué avec plus de fureur, ni
+avec un succès plus long. Ce ne fut qu'à la troisième tentative qu'on
+put enfin garder le marabout, le hérisser de feux, tirer en plongeant
+sur tout le revers du nord et faire évacuer cette formidable redoute.
+
+Une fois maître du terrain, on creva le marabout, on y poussa une pièce
+d'artillerie, on fit une embrasure en perçant le mur qui regarde la
+ville, et la pièce, une fois mise en batterie dans le ventre de ce
+petit monument qui n'a pas quatre mètres carrés, ouvrit son feu contre
+la tour de l'est. Un petit mur élevé à la hâte servait d'épaulement.
+
+La ville alors se garnit de fusils, couvrit à son tour de balles ce
+petit point blanc, au centre duquel on voyait un trou noir d'où sortait
+régulièrement, sans relâche, un boulet dans un flocon de fumée, et
+cribla tout le plateau, intrépidement gardé, malgré d'énormes pertes. Ce
+fut le moment le plus meurtrier pour nous.
+
+L'assaut ne nous coûta que peu de monde; il n'y eut pas de résistance
+dans les jardins; et quant à la lutte qui se prolongea dans la ville et
+se répéta de maison en maison, elle fut désespérée de la part des
+Arabes, mais courte, et terrible seulement pour eux. Sur les deux mille
+et quelques cents cadavres qu'on releva les jours suivants, plus des
+deux tiers furent trouvés dans la ville. La guerre des rues est atroce,
+et l'homme y devient fou, soit qu'il se défende ou qu'il attaque.
+
+Il était à peu près huit heures quand, après avoir longé le Dar-Sfah,
+tourné par le sud les anciens murs des Serrin, nous arrivâmes au sommet
+de ce petit plateau, rayonnant au soleil du matin et tout couleur de
+rose. Il n'y avait personne, personne aux environs, et nous en montions
+doucement les pentes, le lieutenant N... me parlant du siège, et moi
+l'écoutant.
+
+Il n'y a pas une pierre qui ne soit labourée de plusieurs balles et
+marquée de bleu comme une plaque de tir. Le plus grand nombre est
+effleuré par le bord, car ce n'était pas à la pierre qu'on tirait, mais
+à quelque chose, tête ou corps, qui débordait par un côté. Le marabout a
+reçu trois boulets lancés de la ville: l'un a écorné un des angles; un
+autre a fait sauter un éclat de plâtre de la kouba, le troisième l'a
+frappé en plein, à six pieds à peu près du sol, et l'a traversé de part
+en part. J'oubliais de te dire que ce marabout est un petit cube de
+plâtre autrefois blanc, devenu jaune, avec une kouba conique et une
+saillie dentelée à chaque angle.
+
+L'intérieur était assez curieusement peint et enjolivé de légendes
+arabes. Nos soldats en ont balafré les murs à coups de couteau, et l'on
+y voit plusieurs fois répétée la liste des officiers tués et blessés ce
+jour-là. Une de ces listes entre autres, datée du _3 décembre_, m'a paru
+curieuse; elle est écrite de mains différentes et conçue de manière à
+faire croire que c'était un registre où l'on inscrivait le nom de nos
+soldats, à mesure qu'ils tombaient; il y a une barre au-dessous,
+peut-être faite à la nuit, et quand la liste de la journée s'est trouvée
+complète. A côté, et pour ainsi dire au verso de ce livre de compte
+mortuaire, on lit: _4 décembre_; puis, plus bas, et comme pour indiquer
+qu'il y eut quelque relâche dans les coups reçus, tout à coup, en gros
+caractères: GÉNÉRAL BOUSKAREN.
+
+--Tenez, me dit le lieutenant en se plaçant en face du trou qui servit
+d'embrasure au canon, et dans la position d'un pointeur à sa pièce,
+c'est ici que le pauvre Millot a reçu le coup. Qui diable aurait dit
+cela? A travers ce trou, juste une balle au front! C'est une chance!
+Pour tous les autres, ajouta-t-il, c'était prévu. Qu'en dites-vous?
+
+Et il me montrait à la fois le rempart et la place où nous étions
+absolument à découvert et formant cible.
+
+--Ici, continua-t-il, c'est le commandant Morand; ici, ce brave Frantz,
+un brave ami; ici, Bessières. Et je vis sur une pierre plate: _Capitaine
+Bessières, 1er zouaves, telle compagnie, tel bataillon, 3 décembre_.
+Là, sur la pente, à l'endroit où il n'y a plus de pierres, c'est le
+général Bouskaren. Il descendait en courant avec sa colonne d'assaut et
+se retournait pour crier: «En avant.»
+
+Le champ de bataille est si étroit, qu'il n'y a pas un pied carré de
+cette terre, vraiment à nous, car elle nous a coûté cher, qui n'ait
+recueilli quelques gouttes d'un sang regrettable.
+
+Nous restâmes longtemps assis au pied du marabout, appuyés contre
+l'embrasure, noire de poudre, dominant la ville, les jardins à droite et
+à gauche, au delà, l'immense perspective du désert prise à revers par le
+soleil montant. Il n'y a plus qu'une tour, celle de l'est. Sur le
+bastion démantelé, puis rasé, des Ouled-Serrin, commence à s'élever une
+citadelle française. On entendait piocher, tailler, scier des pierres,
+ou tinter contre le roc sonore la pique des mineurs, et des files de
+petits ânes, chargés de moellons, trottaient sur l'emplacement de la
+brèche.
+
+Vers dix heures, la mine a joué. Un premier roulement de tambour ayant
+dispersé les travailleurs, la place demeura vide. Quelques minutes
+après, un second avertissement se fit entendre, et, presque aussitôt,
+fut suivi de cinq ou six explosions, pareilles à des décharges de grosse
+artillerie; en même temps, un nombre égal de décharges moins
+retentissantes éclata du côté de la tour de l'est, qu'on s'occupe aussi
+de démolir. Aucun écho ne les répéta; chaque détonation résonna
+sèchement dans l'air rare et pur du matin et s'indiqua seulement, avant
+de se faire entendre, par une légère secousse imprimée au sol. De
+longues gerbes de fumée, mêlées de poussière et de pierres, firent
+éruption dans le ciel bleu; puis, arrivée à sa limite d'impulsion, la
+fumée se roula sur elle-même, et la masse confuse des projectiles
+redescendit comme une pluie de mitraille, tandis que quelques éclats
+plus lourds continuaient de monter à perte de vue, pour aller, par une
+immense parabole, s'abattre en sifflant aux deux pentes de la ville. Le
+vent, qui s'empara de la fumée, la poussa vers le sud-ouest; bientôt il
+n'y eut plus dans le ciel parfaitement pur que d'imperceptibles
+rousseurs, et le silence retomba lui-même de tout son poids sur cette
+solitude un moment troublée.
+
+La brèche étant fermée, il nous fallut rentrer par _Bab-el-Gharbi_
+(porte de l'ouest) et remonter en dedans du rempart pour visiter le
+petit cimetière où sont déposés côte à côte les officiers tués pendant
+le siège ou morts depuis de leurs blessures. En attendant le monument
+qu'on doit leur élever, ils sont enfermés dans un petit carré de terre
+entouré d'une simple banquette. Aucune inscription n'indique encore les
+noms de ces morts réunis là, sans distinction de grade, et par un droit
+égal à d'unanimes regrets. Ils reposent sur la brèche, entre la
+poudrière et le rempart, à l'endroit d'où la mort est partie pour les
+atteindre, et si près de celui où ils sont tombés, qu'il n'y a pas entre
+les deux, je te l'ai dit, la portée d'une balle.
+
+A présent, venez dans la ville, me dit le lieutenant en m'entraînant
+dans la rue qui fait suite à _Bab-el-Gharbi_. Autant vaut en avoir le
+cœur net tout de suite.
+
+Nous suivions à peu près le chemin tracé par les balles et les
+baïonnettes de nos soldats. Chaque maison témoignait d'une lutte
+acharnée. C'était bien pis que vers la porte de l'est. On sentait que le
+courant était entré par ici et n'avait fait que se répandre ensuite
+jusque là-bas.
+
+--Tout cela n'est rien, me dit le lieutenant, Dieu merci, vous ne
+connaîtrez jamais chose pareille!
+
+Ce que le lieutenant ne me dit pas, je le savais. On marchait dans le
+sang; il y avait là des cadavres par centaines; les cadavres empêchaient
+de passer.
+
+Vers le milieu de la rue que nous suivions, on rencontre deux voûtes, à
+cinquante pas l'une de l'autre; elles sont longues, obscures, juste
+assez hautes pour donner passage à un chameau. «Sous la seconde voûte,
+me disait le lieutenant, l'encombrement était plus grand que partout
+ailleurs; ce fut l'endroit qu'on déblaya d'abord. Toute la couche des
+morts enlevée, on trouva dessous un nègre superbe, à moitié nu,
+décoiffé, couché sur un cheval, et qui tenait encore à la main un fusil
+cassé dont il s'était servi comme d'une massue. Il était tellement
+criblé de balles qu'on l'aurait dit fusillé par jugement. On l'avait vu
+sur la brèche un des derniers; il avait battu en retraite pied à pied et
+ne lâchant pas, le pauvre diable! comme s'il avait eu sa femme et ses
+enfants sur ses talons pour lui dire de tenir bon. A la fin, n'en
+pouvant plus, il avait sauté sur un cheval, et il fuyait avec l'idée de
+sortir par _Bab-el-Chergui_, quand il donna dans une compagnie tout
+entière qui débouchait au pas de course, faisant jonction avec les
+compagnies d'assaut. La bête, aussi mutilée que l'homme, était tombée
+sous lui et barrait la route. Ce fut un commencement de barricade. Une
+demi-heure après, la barricade était plus haute qu'un homme debout.»
+
+Ce ne fut que deux jours après qu'on s'occupa de l'inhumation; tu sais
+comment. On se servit des cordes à fourrages, de la longe des chevaux,
+les hommes s'y attelèrent, il fallait à tout prix se débarrasser des
+morts; on les empila comme on put, où l'on put, surtout dans les puits.
+Un seul, près duquel on m'a fait passer, en reçut deux cent
+cinquante-six, sans compter les animaux et le reste. On dit que pendant
+longtemps la ville sentit la mort; et je ne suis pas bien sûr que
+l'odeur ait entièrement disparu. Au surplus, rassure-toi; la Providence
+a fait ce pays-ci très sain; en cas d'orage, il y aurait, dit-on, à
+craindre l'infiltration des eaux de pluie; mais, à le supposer réel,
+c'est un danger que l'extrême sécheresse diminue de jour en jour et
+rendra bientôt tout à fait imaginaire.
+
+--Tenez, me dit le lieutenant en s'arrêtant devant une maison de la plus
+pauvre apparence, habitée par une famille juive, voilà une méchante
+masure que je voudrais bien voir par terre.
+
+Et chemin faisant, il me raconta l'histoire suivante en quelques mots
+brefs, empreints d'un triste retour sur les hasards cruels de la guerre.
+
+Dans cette maison qui, depuis la prise de la ville, a changé de maîtres,
+habitaient deux _Nayliettes_ fort jolies. Pendant le séjour qu'une
+colonne expéditionnaire fit sous les murs d'El-Aghouat, quelques mois
+avant le siège, le lieutenant N... avait pu pénétrer dans la ville; il
+avait avec lui un sergent de sa compagnie; un L'Aghouati, qui leur
+servait de guide, les mena chez ces deux femmes, qui les reçurent alors
+tout autrement qu'en ennemis. L'une se nommait Fatma, l'autre M'riem. Le
+lieutenant et son compagnon d'aventures gardèrent de cette visite
+nocturne un souvenir également tendre, et sortirent d'El-Aghouat en se
+disant: Si jamais nous y revenons, voilà une connaissance toute faite.
+
+Le 4, au moment de l'assaut, le lieutenant s'était rappelé les
+Nayliettes. Il était d'une compagnie d'attaque, et entra, par
+conséquent, un des premiers dans la ville. D'abord, il fit son devoir,
+dirigea ses hommes et ne s'occupa que de les entraîner; mais, au bout
+d'un instant, il comprit que ce qui lui restait de mieux à faire,
+c'était de les contenir. Chacun d'ailleurs donnant pour son propre
+compte, il se trouva bientôt presque seul avec son sergent. L'idée leur
+vint alors, en même temps, de courir à la maison de Fatma. Ils eurent de
+la peine à la reconnaître; les coups de fusil pleuvaient dans les rues;
+on se battait jusqu'au cœur de la ville. Ils arrivèrent pourtant,
+mais trop tard.
+
+Un soldat, debout devant la porte, rechargeait précipitamment son fusil;
+la baïonnette était rouge jusqu'à la garde; le sang s'égouttait dans le
+canon. Deux autres soldats sortaient en courant et fourraient dans leurs
+képis un mouchoir et des bijoux de femmes.--«Le mal est fait, mon
+lieutenant, dit le sergent, entrons-nous tout de même?» Ils entrèrent.
+
+Les deux pauvres filles étaient étendues sans mouvement, l'une sur le
+pavé de la cour, l'autre au bas de l'escalier, d'où elle avait roulé la
+tête en bas. Fatma était morte; M'riem expirait. L'une et l'autre
+n'avaient plus ni turban, ni pendants d'oreilles, ni anneaux aux pieds,
+ni épingles de haïk; elles étaient presque déshabillées, et leurs
+vêtements ne tenaient plus que par la ceinture autour de leurs hanches
+mises à nu.
+
+--Les malheureuses! dit le lieutenant.
+
+--Les s.. voleurs! dit le sergent, qui remarqua, le premier, que les
+bijoux manquaient.
+
+Ils trouvèrent dans la cour un fourneau allumé, un plat tout préparé de
+kouskoussou, un fuseau chargé de laine et un petit coffre vide dont on
+avait arraché les charnières. Au-dessus des deux femmes, la tête et les
+bras pendants en dehors de la terrasse, on voyait le corps d'un homme
+qui venait d'être atteint au moment de fuir et dont la résistance avait,
+sans doute, provoqué ce massacre. M'riem, en expirant, laissa tomber de
+sa main un bouton d'uniforme arraché à son meurtrier.
+
+--Le voici, me dit le lieutenant; et il me le fit passer sous les yeux.
+
+Connaissant le lieutenant, je ne fus pas surpris qu'il attachât plus
+d'un sens à ce souvenir.
+
+Quand on eut enfoui tous les morts, il ne resta presque plus personne
+dans la ville, excepté les douze cents hommes de garnison. Tous les
+survivants avaient pris la fuite et s'étaient répandus dans le Sud. Le
+schériff, échappé on ne sait comment, ne s'évada que dans la nuit qui
+suivit la prise, et, tout blessé qu'on le disait, après l'avoir dit
+mort, il ne fit qu'une traite d'El-Aghouat à Ouaregla. Femmes, enfants,
+tout le monde s'était expatrié. Les chiens eux-mêmes, épouvantés, privés
+de leurs maîtres, émigrèrent en masse et ne sont pas revenus. Ce fut
+donc pendant quelque temps une solitude terrible, et bien plus menaçante
+que ne l'eût été le voisinage d'une population hostile et difficile à
+contenir. Dès le premier soir, des nuées de corbeaux et de vautours
+arrivèrent on ne sait d'où, car il n'en avait pas paru un seul avant la
+bataille. Pendant un mois, ils volèrent sur la ville comme au-dessus
+d'un charnier, en si grand nombre, qu'il fallut organiser des chasses
+pour écarter ces bêtes incommodes. Ils s'en allèrent enfin d'eux-mêmes.
+Mais toute cette mousqueterie succédant aux canonnades du siège avait si
+bien détruit la tranquillité des jardins, que les pigeons des
+palmiers,--il y en avait des milliers,--finirent aussi par s'exiler; de
+sorte que la même solitude s'étendit jusque dans l'oasis. Aujourd'hui,
+la chasse ayant été défendue, les tourterelles sont revenues presque en
+aussi grand nombre. Quelques vautours solitaires étaient demeurés au
+milieu de cette panique générale, et n'ont pas cessé d'habiter les
+hauteurs de l'est, comme pour attendre une curée nouvelle.
+
+La ville se repeuple aussi, mais lentement. A mesure qu'ils rentrent,
+les Beni-l'Aghouat sont confinés dans les bas quartiers. Ils y font peu
+de bruit et y tiennent aussi peu de place que possible. Toutes les
+propriétés confisquées ont été provisoirement mises sous le séquestre.
+Quant à cet immense butin: tapis, armes, bijoux, le tout, il faut
+l'avouer, plus abondant que précieux, on peut dire qu'il n'en reste plus
+rien dans El-Aghouat, pas même entre les mains des vainqueurs. Toutes
+les maisons sont vides, depuis la plus pauvre jusqu'à la plus riche: on
+dirait une ville entièrement déménagée.
+
+--Eh bien! en conscience, ces gens-là ne sont pas méchants, disait le
+lieutenant en me montrant quelques groupes d'individus qui se levaient
+sur notre passage et nous disaient presque affectueusement bonjour. On
+les a mis dans l'impossibilité de bouger, mais non de nuire. Avez-vous
+vu les rues hier soir! En France, on les appellerait des coupe-gorge.
+Après cela, chez nous on se venge tout de suite, ou l'on oublie; la
+différence ici, c'est qu'on ne sait jamais le temps que peut durer une
+forte rancune. A les voir, on les dirait incapables de se souvenir; et
+je ne jurerais pas que le jour venu de régler leurs comptes, ils
+n'auraient pas le plus grand plaisir à me remplir le ventre de cailloux,
+ou à m'écorcher vivant, pour faire un tambour avec ma peau. En
+attendant:--Dieu l'avait écrit, Si-el-Hadj-Aïca l'avait annoncé.
+
+
+
+
+Juin 1853.
+
+
+Comme toutes les villes du désert, El-Aghouat est bâti sur un plan
+simple, qui consiste à diminuer l'espace au profit de l'ombre. C'est un
+composé de ruelles, de corridors, d'impasses, de fondouks entourés
+d'arcades. Au milieu de ce réseau de passages étranglés, où l'on a eu
+soin de multiplier les angles et de briser les lignes afin de laisser
+encore moins de chances au soleil, il n'y a pour vraies voies de
+circulation que deux rues directes: l'une au nord, l'autre au sud.
+
+La première, la seule dont j'aie à parler, prend à _Bab-el-Chergui_ et
+aboutit à _Bab-el-Gharbi_; traversant ainsi la ville dans sa longueur,
+de l'est à l'ouest, à mi-côte à peu près de la colline, de manière à
+séparer la haute ville de la basse, en réunissant les deux quartiers.
+Elle est étroite, raboteuse, glissante, pavée de blanc, et flamboyante à
+midi. Il faut avoir l'aplomb des cavaliers arabes pour y lancer un
+cheval au galop; et, quand on y rencontre par malheur un convoi de
+chameaux, on doit alors, ou rebrousser chemin, ou se glisser comme on
+peut entre les jambes des animaux, ou attendre sous les portes que le
+convoi ait achevé de défiler; ce qui dure quelquefois une heure, pour
+peu qu'il y ait une trentaine de bêtes, chargées large et venant des
+tribus. On reconnaît en effet à leur allure les chameaux qui n'ont
+jamais vu de villes. Ils regardent avec étonnement les hautes murailles
+de droite et de gauche, et quand ils s'accrochent, leur effroi redouble.
+Souvent, la bête qui marche en tête hésite à s'aventurer plus loin et
+s'arrête; il se produit alors comme un reflux dans toute la ligne, les
+bêtes épouvantées se pressent, s'empilent; non seulement la rue est
+barrée, mais elle est bouchée et l'on a devant soi une sorte d'obstacle
+confus, hérissé de jambes, surmonté de têtes, d'où sortent des cris, des
+beuglements, des plaintes, et qu'il n'est plus possible d'affronter.
+Imagine ce que cela doit être, à l'entrée des voûtes, ou lorsque deux
+convois se rencontrent.
+
+Cette rue n'en est pas moins la rue _marchande_, et presque la seule où
+l'on ait ouvert des boutiques; ces boutiques sont des cafés, des
+échoppes de mercerie, ou de petits magasins d'étoffes et de tailleurs
+tenus par des M'zabites. On y voit en outre, aux endroits les plus
+écartés, quelques loges étroites, un peu plus enfumées que les autres,
+où de maigres vieillards, à barbe en pointe, soufflent sur des charbons,
+avec un petit soufflet tenu en main, ou façonnent, à coups de marteau,
+sur une enclume basse posée à terre entre leurs talons, de petits objets
+de métal ayant l'air de joujoux de plomb. Ces vieillards portent le
+turban noir, sont fort sales, et l'on remarque qu'aucun Arabe ne vient
+s'asseoir à leurs boutiques. Leurs femmes ont pour coiffure un voile
+assez richement bariolé, et quelques-unes sont belles et tristes, mais,
+je l'avoue, ne rappellent que de très loin la Rachel de la Bible. Ce
+soufflet, en manière de forge, cette enclume large de deux doigts, un
+peu de limaille dans des godets de terre; enfin, ces peignes, ces
+anneaux de bras, d'argent grossier, ces boutons en filigrane pour
+colliers, ces épingles pour haïk, voilà, comme fabrication et comme
+produit, toute la bijouterie d'El-Aghouat.
+
+Comme les Juifs, les M'zabites font le commerce dans un pays ou le
+commerce est aussi méprisé que l'industrie. Ils ont, comme eux, des
+traits qui les font reconnaître: le teint des Maures, de beaux yeux,
+l'ovale arrondi, un peu d'embonpoint qui révèle une race marchande fixée
+dans les villes et boutiquière. On leur reproche d'aimer plus le trafic
+que la guerre, et de pratiquer l'usure. Ils sont en général polis,
+sociables avec les étrangers. Ailleurs et dans les grands centres où le
+commerce est honoré, on les dit très honnêtes; et tous les gouvernements
+ont eu successivement les mêmes égards pour eux. Nous n'avons fait en
+cela que suivre la politique turque. Tu sais d'ailleurs que, à tort ou à
+raison, par antipathie pour les compatriotes de mon ami Bakir, les
+Arabes les appellent les juifs du désert.
+
+Tontes les maisons sont en boue. Cette boue, prise dans les jardins,
+délayée, puis coupée par tranches et séchée au soleil, est superposée
+par assises, à peu près comme de la brique, et mastiquée avec la boue
+liquide, en guise de mortier.
+
+Parmi toutes ces constructions couleur de terre, il n'y a que le
+_Dar-Sfah_ qui soit blanc et l'ancien bain de Ben-Salem qui soit peint.
+Le reste est gris, d'un gris qui, le matin, devient rose; à midi,
+violet; et, le soir, orangé. Quelques portes ont un encadrement blanchi
+au lait de chaux; d'autres sont surmontées d'une sorte d'image, peinte
+en bleu, représentant une main ouverte; d'autres, d'un damier de
+diverses couleurs, avec un semis de points rouges, bleus et verts, dans
+chaque losange.
+
+Il y a quatre mois encore, deux grands marchés se tenaient à El-Aghouat;
+chaque quartier avait le sien à côté de sa porte. Ce sont de vastes
+terrains où l'on remarque seulement que le sol a dû être pendant
+longtemps battu par une grande foule d'hommes et d'animaux, et qui,
+dit-on, suffisaient à peine au commerce de cette ligne frontière. Comme
+point central entre l'Est et l'Ouest, entre le Tell et le désert,
+El-Aghouat ne pouvait être qu'un rendez-vous d'échange et qu'un
+entrepôt. Non seulement c'était sa prospérité: géographiquement, c'était
+sa seule raison d'être. Je suis allé visiter l'emplacement du marché des
+_Serrin_. D'abord, je ne vis qu'une plaine vide dévorée de soleil. Tout
+au fond cependant et contre un mur de jardin, j'avisai un petit groupe,
+où l'on semblait parler affaires. Il y avait là quelques moutons amenés
+par la boucherie, deux chèvres laitières, dont un Arabe examinait les
+mamelles, et une paire de poulets, coq et poule: tu sauras qu'il n'y a
+point de volaille dans El-Aghouat, et qu'on s'occupe depuis la conquête
+de l'y naturaliser. A côté, deux ou trois l'Aghouati, étrangers à la
+vente, regardaient voler dans le ciel un vautour qui flairait
+l'abattoir, et devait, lui aussi, trouver le marché d'El-Aghouat bien
+changé.
+
+Je t'ai parlé de la place, celle qu'on nomme la Grande-Place, pour la
+distinguer de deux fondouks, aussi déserts que les marchés. C'est, avec
+le quartier des cafés et une ruelle où, depuis le Rhamadan, je passe la
+soirée en compagnie des jeunes élégants du pays, le seul point qui soit
+animé, et cela grâce au ruisseau. Ce ruisseau sans lequel l'oasis
+mourrait de soif, mais qui heureusement ne tarit jamais, débouche à l'un
+des angles de la place, coule au soleil pendant un moment, puis
+s'échappe à l'autre angle par un mur de jardin. C'est un petit fossé
+limoneux, noirâtre, peu propre à consoler la vue de la sécheresse
+universelle, et qui, soit dit sans ingratitude, n'est rien moins
+qu'encourageant pour la soif.
+
+On y vient puiser deux fois par jour, mais surtout depuis trois heures
+du soir jusqu'à la nuit. Le va-et-vient commence dès que la grande
+chaleur est un peu tombée; et successivement j'y vois descendre presque
+toutes les femmes de la ville accompagnées des jeunes filles, et
+traînant encore après elles toute une escorte d'enfants bizarres.
+
+Mon premier mouvement en apercevant ces formes blanchâtres, vêtues de
+loques, sans bijoux, et qui ont l'air d'être tout habillées de
+poussière, a été du désappointement. Je me souvenais des vêtements
+bariolés du sud de Constantine, des voiles gris ou blancs, des turbans
+noirs, des laines pourpres entortillées dans les cheveux, surtout des
+fameux haïks rouges, _haïk-ahmeur_, sur lesquels étincelait une confuse
+orfèvrerie composée de peignes, de mains, de coffrets, de miroirs; je me
+rappelais ma rue aux femmes de _T'olga_, et cette double rangée de
+figures charmantes collées au mur comme des bas-reliefs peints; je
+revoyais l'effet de ces costumes ardents en plein soleil, sur le sable
+lilas des chemins, ou parmi le vert sombre des abricotiers; et même, je
+ne pensais pas sans quelque regret à cette fille si bien vêtue, si
+chargée d'ornements, qui vint un jour, pendant que j'étais là, planter
+sa tente sous les palmiers de _Sidi-Okba_, et qui n'avait qu'un tort,
+celui d'arriver de _Dra-el-Guemel_ (montagne des poux) de
+Tuggurt.--Depuis, la part faite aux regrets, j'ai presque oublié que je
+comptais sur autre chose; au point que je ne saurais plus dire
+aujourd'hui si cette enveloppe sévère n'est pas ce qui convient à un
+pareil milieu, et si je souhaiterais d'y introduire le moindre agrément.
+Rien n'est plus simple, et voici, une fois pour toutes, ce costume en
+quelques mots.
+
+Il se compose d'un haïk, d'un voile, d'un turban, quelquefois, en outre,
+d'une mante ou _mehlafa_. Le haïk est d'une étoffe de coton cassante et
+légère, de couleur incertaine entre le blanc, le jaune et le gris. Il se
+porte à peu près comme le vêtement des statues grecques, agrafé sur les
+pectoraux ou sur les épaules, et retenu à la taille par une ceinture. Le
+voile, de même étoffe et de couleur plus douteuse encore, surtout aux
+environs de la tête, est pris sous le turban, fait guimpe autour du
+visage, s'attache au moyen d'une épingle au-dessus du sein, puis
+découvre la poitrine, descend le long des bras, et, par derrière,
+enveloppe le corps de la tête aux pieds. Quelquefois, il est plus long
+que le haïk et fait alors l'effet d'un manteau de cour. La ligne oblique
+et soutenue, qui descend de la nuque à l'extrémité de l'étoffe, est
+superbe; et le mouvement de la marche y produit des frissonnements et
+des ondulations de plis de la plus grande élégance. Quant au turban, il
+est de cotonnade un peu plus blanche et seulement rayé sur le bord,
+quelquefois à franges; on le roule à la mode du turban turc avec un bout
+sur l'oreille, très bas par devant, touchant au sourcil; il devient
+d'autant plus beau qu'il est plus vaste et plus négligé. La mante, ou
+voile de sortie n'est pas de rigueur. Il est adopté par les moins
+pauvres, et j'imagine aussi par les plus jolies. Enfin, quand elles ne
+vont pas pieds nus, elles ont pour chaussure un brodequin ou bas de cuir
+lacé, piqué de soie de couleur, de maroquin rouge et tout à fait
+semblable au brodequin, moitié asiatique et moitié grec, que certains
+maîtres de la Renaissance donnent à leurs figures de femmes.
+
+Représente-toi maintenant sous cette couverture abondante en plis, mais
+légère, de grandes femmes aux formes viriles, avec des yeux cerclés de
+noir, le regard un peu louche, les cheveux nattés, qui se perdent dans
+le voile en flots obscurs, et encadrant un visage mièvre, flétri, de
+couleur neutre et qui semble ne pouvoir ni s'animer ni pâlir davantage;
+des bras nus jusqu'à l'épaule avec des bracelets jusqu'au coude, cercles
+d'argent, de corne ou de bois noir travaillé. Parfois le haïk, qui
+s'entr'ouvre, laisse à nu tout un côté du corps: la poitrine, qu'elles
+portent en avant, et leurs reins fortement cambrés. Elles ont la marche
+droite, le pas souple et faisant peu de bruit; quelque chose enfin de
+gauche et à la fois de magnifique dans les habitudes du corps qui leur
+permet de prendre, accroupies, des postures de singe, et debout, des
+attitudes de statues.
+
+Au demeurant, si l'on voit peu de femmes qui soient belles, on en
+rencontre encore moins qui n'aient ce côté grand ou pittoresque de la
+tournure. Ce serait ici le cas ou jamais de faire une théorie sur la
+beauté des haillons, car, il faut le dire, beaucoup de ces draperies,
+qui abusent de loin, vues de près sont des guenilles. Ce qu'il y a de
+vrai, c'est que les peuples à vêtements flottants n'offrent rien de
+comparable à la pauvreté sans ressources d'un habit troué. Ils
+conservent, quand même, ceci d'héroïque, que, bien ou mal, ils sont
+drapés; et ceci d'à peu près semblable aux divinités, qu'un peu plus ils
+seraient nus comme elles.
+
+Entre la femme et l'enfant, il n'y a pas d'âge intermédiaire; et la
+jeune fille, ici, c'est la petite fille. Fiancée à dix ans, mariée à
+douze; à seize ans, la femme a pu être trois fois mère. Toutes les
+saisons de la vie sont en quelque sorte confondues. En dehors de ce
+plein été, qui fane aussi vite qu'il mûrit, à peine aperçoit-on deux
+saisons distinctes et aussi courtes l'une que l'autre: l'enfance et la
+vieillesse. Les petites filles sont vêtues comme leurs mères, mais un
+peu moins bien et un peu moins, ce qui rarement les intimide. Au lieu de
+turbans, elles ont des mouchoirs; souvent même, pour seule coiffure, une
+forêt de cheveux coupés courts, teints de rouge et formant toison. J'en
+connais de jolies; presque toutes sont charmantes; elles ont, en petit,
+la dignité de la femme avec les gentillesses farouches des enfants
+sauvages; je n'ai jamais vu tant de jolis pieds, tant de mains
+parfaites, ni rencontré plus de sourires tristes, à côté de rires plus
+gais.
+
+Il y en a une que je poursuis, mais qui se refuse à toute proposition de
+demeurer tranquille à quatre pas de moi, avec la seule obligation de me
+regarder. Tu connais le mépris des Arabes pour la profession que
+j'exerce; chez les enfants, c'est de l'inquiétude, avec une foule de
+suppositions effrayantes pour leur sexe.--Fatma est toujours tête nue;
+ses cheveux, peu soignés, lui font une tête énorme avec un tout petit
+visage, au-dessus d'un cou grêle et d'un corps délicat. Elle a d'énormes
+yeux noirs qui se ferment presque tout à fait quand elle sourit; avec
+cela, des expressions furieuses, et tout à coup des airs de chat
+sauvage. Quand je la rencontre dans le trajet de sa maison à la
+fontaine, elle hésite d'abord entre ces trois partis: rentrer chez elle,
+gagner la place à toutes jambes, ou bien venir prendre dans ma main
+l'argent que je lui présente comme une bouchée à un oiseau qu'on veut
+apprivoiser. Le plus souvent, l'avidité l'emporte; mais après quels
+efforts! Pour comprendre à quel point cette enfant me hait dans ces
+moments-là, il faut la voir s'avancer à petits pas, mais droite, la tête
+haute, son grand œil hardiment levé sur moi, étincelant d'ardeur,
+effaré, méchant, plein de surveillance craintive et de menace. Elle
+devine que je lui tends un piège; et confusément elle sent bien que je
+m'amuse de sa frayeur. Aussi, dès qu'elle a saisi l'argent, l'effroi de
+s'être risquée de si près, le succès de m'avoir échappé, la peur que je
+ne la poursuive, que sais-je encore? toutes les épouvantes réunies lui
+font prendre une course folle. N'importe par quelle rue, au hasard,
+pourvu qu'elle fuie, elle s'élance, en agitant son outre vide, et jetant
+un éclat de rire saccadé qui est à la fois un signe de plaisir et le
+paroxysme de l'effroi.--Quand, au contraire, nous nous trouvons à la
+fontaine, elle me dénonce aussitôt aux femmes, aux enfants; et j'entends
+qu'on se répète à l'oreille le nom arabe de peintre, nom malsonnant que
+j'ai confondu longtemps avec un autre qui veut dire voleur. L'alarme une
+fois donnée, je n'ai plus qu'à quitter la place, car il est évident que
+ces pauvres femmes sont désespérées de me voir examiner leurs enfants.
+D'autres petites filles du même âge ressemblent, au contraire, tant
+elles ont l'air dolent, au portrait d'une jeune douleur.--J'en connais
+une, avec une simple bandelette autour de ses cheveux pendants, un front
+bombé, un œil taciturne, qui me rappelle la _Mélancolie_ d'Albert
+Dürer.
+
+Femmes, enfants, sont là penchés sur l'eau sombre, le dos dans le
+soleil, leurs haïks retroussés au-dessus du genou, leur voile attaché
+par derrière, emplissant et vidant les écuelles, faisant ruisseler les
+entonnoirs, ficelant les outres gonflées. Tout ce monde grouille, agit,
+s'empresse; mais avec si peu de paroles, que, pour la plupart, on les
+dirait muets. Cette eau remuée répand dans l'air une apparence de
+fraîcheur; et la poussière détrempée exhale, jusqu'au soir, une
+trompeuse odeur de pluie d'orage. A chaque instant, c'est une famille
+nouvelle qui arrive, pendant qu'une autre, sa provision faite, regagne à
+petits pas la haute ville: la femme pliée en deux et portant l'outre,
+pareille à une énorme vessie noire; la petite fille, c'est décidément
+l'usage, coiffée de l'entonnoir en paille de palmier, ou de l'écuelle
+d'écorce. Au milieu de cette foule humide, la tête rasée et nue, car
+tous n'ont pas le luxe de la _chechia_, et répandant l'eau de toutes
+parts, circulent les plus petits. Leur chemise, trop courte ou trop
+longue, est toujours prête à descendre sur leurs talons; et un gros
+ventre, des jambes grêles, un teint poussiéreux; et, me permettras-tu ce
+détail, un peu trop local? des paquets de mouches fixés aux coins des
+yeux, des narines et des lèvres, font de ces singuliers rejetons, moins
+précoces que leurs sœurs, des enfants beaucoup moins aimables. On
+s'étonne qu'il puisse en sortir les hommes beaux et vaillants que nous
+voyons.
+
+Quelquefois la corvée est faite par un petit âne à maigre échine, poilu
+comme une chèvre, qu'un enfant, mis en surcharge entre deux outres,
+stimule en lui piquant les plaies du cou. Peu à peu, cependant, le
+soleil qui descend derrière les palmiers n'éclaire plus que le fond de
+la place. Le premier plan rentre alors dans une ombre douteuse, où l'on
+ne voit plus distinctement aucune couleur, hormis les coiffures
+écarlates de quelques petits garçons, qui continuent à briller
+exactement comme des coquelicots.
+
+Pendant ce temps, à l'opposé de la fontaine, se passe une scène toute
+différente. Si je la place ici, malgré le faux air qu'elle a d'une
+antithèse, c'est uniquement parce qu'elle appartient encore au ruisseau.
+
+Avant de quitter la ville pour rentrer dans les jardins, le ruisseau se
+partage en deux conduits destinés à le répandre alternativement sur la
+droite ou sur la gauche, après un certain nombre d'heures déterminé.
+Chaque propriétaire a, plus loin, sa prise d'eau sur le canal principal
+de son quartier, et dispose ainsi, tant de temps par semaine, d'un bras
+de ce petit fleuve appelé l'_Oued-Lekier_. Le barrage est gardé par un
+agent municipal, institué gardien des eaux. Ce répartiteur n'est pas un
+des personnages les moins intéressants de la ville, et je le vois à
+toute heure; car, le barrage étant devant ma maison, il habite
+ordinairement le seuil de ma porte et jouit de l'ombre de mon mur. A
+midi seulement, il se réfugie discrètement sous la voûte et me salue
+alors, quand je passe, d'un salut amical.
+
+C'est un vieillard à barbe grisonnante, une sorte de Saturne armé d'une
+pioche en guise de faux, avec un sablier dans la main. Une ficelle
+tenant au sablier, et divisée par nœuds, lui sert à marquer le nombre
+de fois qu'il a retourné son horloge. Je le retrouve tous les jours, à
+la même place, ayant devant lui ces deux tristes fossés, dont l'un est à
+sec quand l'autre est plein, regardant à la fois couler l'eau et
+descendre grain à grain le sable qui mesure le temps, tout en égrenant
+sous ses doigts déjà tremblants ce singulier chapelet composé de quarts
+d'heure. Je n'ai jamais vu de visage plus tranquille que celui de ce
+vieillard condamné à additionner, nœud par nœud, tous les quarts
+d'heure qu'il a vécu. Quand il est au bout de sa ficelle, c'est que les
+jardins du canton _ont assez bu_ et que le moment est venu de changer le
+cours de l'eau. Alors il se lève, démolit d'un coup de pioche le barrage
+et reconstruit l'autre avec des cailloux, de la terre et de la paille de
+litière; puis il revient s'asseoir au mur et reprendre son calcul
+mélancolique.
+
+
+
+
+Juin 1853.
+
+
+--La famille arabe est ainsi faite qu'on voit rarement ensemble le mari,
+la femme et les enfants, et qu'on est obligé de les prendre, chacun à
+son tour, où on les trouve. Ce que je pourrais te dire de la dure
+condition de la femme arabe ne serait pas nouveau; tu sais la part qui
+lui est faite par le mariage; elle est à la fois la mère, la nourrice,
+l'ouvrière, l'artisan, le palefrenier, la servante, et à peu près la
+bête de somme de la maison.
+
+Quant à l'homme, qui dans ce partage exorbitant s'est attribué le rôle
+facile d'époux et de maître, sa vie se passe, a dit je ne sais quel
+géographe en belle humeur: «_à fumer pipette et à ne rien faire_». La
+définition n'est qu'à moitié vraie, si je l'applique aux gens de ce
+pays; car je te l'ai dit, je crois, que les Arabes du Sud ne font point
+usage du tabac; à peine voit-on quelques jeunes gens sans mœurs fumer
+le _tekrouri_ dans de petits fourneaux de terre rouge; et j'aimerais
+mieux dire, pour l'exactitude: «à chercher l'ombre et à ne rien faire».
+
+Une ville du désert est, tu le vois, un lieu aride et brûlé, où la
+Providence a, par exception, mis de l'eau, où l'industrie de l'homme a
+créé de l'ombre: la fontaine où sont les femmes, l'ombre d'une rue où
+dorment les hommes, voilà des traits bien vulgaires et qui, pourtant,
+résument tout l'Orient.
+
+Tu trouveras donc ici les hommes établis dans tous les endroits sombres,
+sous les voûtes, sur les places, dans les rues, partout excepté chez
+eux. Le ménage se réunit seulement pour le repas et pour la nuit.
+
+La rue Bab-el-Gharbi est un de mes boulevards. En attendant que la
+chaleur me force à abandonner la ville pour les jardins, il est rare
+qu'on ne m'y voie pas à quelque moment que ce soit de la journée. Vers
+une heure, l'ombre commence à se dessiner faiblement sur le pavé; assis,
+on n'en a pas encore sur les pieds; debout, le soleil vous effleure
+encore la tête; il faut se coller contre la muraille et se faire étroit.
+La réverbération du sol et des murs est épouvantable; les chiens
+poussent de petits cris quand il leur arrive de passer sur ce pavé
+métallique; toutes les boutiques exposées au soleil sont fermées:
+l'extrémité de la rue, vers le couchant, ondoie dans des flammes
+blanches; on sent vibrer dans l'air de faibles bruits qu'on prendrait
+pour la respiration de la terre haletante. Peu à peu cependant, tu vois
+sortir des porches entre-bâillés de grandes figures pâles, mornes,
+vêtues de blanc, avec l'air plutôt exténué que pensif; elles arrivent
+les yeux clignotants, la tête basse, et se faisant de l'ombre de leur
+voile un abri pour tout le corps, sous ce soleil perpendiculaire. L'une
+après l'autre, elles se rangent au mur, assises ou couchées quand elles
+en trouvent la place. Ce sont les maris, les frères, les jeunes gens,
+qui viennent achever leur journée. Ils l'ont commencée du côté gauche du
+pavé, ils la continuent du côté droit; c'est la seule différence qu'il y
+ait dans leurs habitudes entre le matin et le soir.--A deux heures, tous
+les habitants d'El-Aghouat sont dans la rue.
+
+Une remarque de peintre, que je note en passant, c'est qu'à l'inverse de
+ce qu'on voit en Europe, ici les tableaux se composent dans l'ombre avec
+un centre obscur et des coins de lumière. C'est, en quelque sorte, du
+Rembrandt transposé; rien n'est plus mystérieux.
+
+Cette ombre des pays de lumière, tu la connais. Elle est inexprimable;
+c'est quelque chose d'obscur et de transparent, de limpide et de coloré;
+on dirait une eau profonde. Elle paraît noire, et, quand l'œil y
+plonge, on est tout surpris d'y voir clair. Supprimez le soleil, et
+cette ombre elle-même deviendra du jour. Les figures y flottent dans je
+ne sais quelle blonde atmosphère qui fait évanouir les contours.
+Regardez-les maintenant qu'elles y sont assises; les vêtements
+blanchâtres se confondent presque avec les murailles; les pieds nus
+marquent à peine sur le terrain, et, sauf le visage qui fait tache en
+brun au milieu de ce vague ensemble, c'est à croire à des statues
+pétries de boue et, comme les maisons, cuites au soleil. Par moments
+seulement, un pli qui se déplace, un geste rappelant la vie, un filet de
+fumée qui s'échappe des lèvres d'un fumeur de _tekrouri_ et l'enveloppe
+de nébulosités mouvantes, révèlent une assemblée de gens qui se
+reposent.
+
+Les enfants ne figurent point dans ces groupes; ils sortent rarement ou
+se hasardent seulement jusqu'au seuil, tout prêts à se cacher dès qu'un
+étranger paraît. Les vieillards sont en petit nombre, et, quoiqu'on dise
+de la durée des jours dans le Sahara, les Nestors n'y sont respectés que
+parce qu'on y compte peu de barbes blanches. Ici enfin, même observation
+pour les femmes; entre l'homme et l'enfant, on remarque à peine le jeune
+homme; entre le petit garçon à tête nue et son grand frère encore
+imberbe, mais déjà coiffé du _ghaët_ viril et chaussé des _tmags_, à
+peine observe-t-on le type indécis de l'adolescent.
+
+Tous mes habitués de la rue Bab-el-Gharbi sont donc d'âge à faire la
+guerre. Et cependant, à considérer dans leurs moments d'apathie la
+rareté de leurs gestes, la lassitude de leur air et de leurs mouvements,
+à les voir s'interroger de la main, et se répondre, sans ouvrir la
+bouche, par la syllabe sourde du _oui_ arabe, par une inclination de
+tête, ou par un faible abaissement des paupières; à les écouter parler,
+quand ils parlent, on les prendrait pour des ancêtres. Tout en eux est
+pesant ou nonchalant; et cette fatigue ajoute à la dignité des
+personnes, et cette dignité devient épique. Je trouve qu'à part une ou
+deux exceptions illustres, le côté grandiose de ce peuple n'est pas
+représenté dans la peinture anecdotique de notre temps. L'Arabe, comme
+beaucoup de types entrevus par la silhouette, est tombé dans la
+mascarade. On en est las parce qu'il est devenu commun, avant d'être
+bien connu. Te souviens-tu d'avoir vu passer, un jour que nous étions
+ensemble, ces étranges figures, épaisses, incultes, vêtements bruts,
+visages camards,--des médaillons de la colonne Trajane,--tout brûlés, et
+ressemblant doublement à du vieux marbre ou à du bronze? Ils avaient
+planté leur tente rouge sur une esplanade hérissée de tiges sèches de
+maïs; des chevaux maigres, des dromadaires aux jambes nouées se
+promenant au soleil parmi les échalas; bêtes et gens avaient l'air de
+venir de loin et témoignaient d'un climat indigent, rude et enflammé.
+Ces voyageurs du Sud, qui t'ont frappé comme des nouveautés, même en
+pays arabe, voilà l'Arabe. Tu l'as aperçu ce jour-là vaguement, petit
+dans un grand paysage; je voudrais te le montrer aujourd'hui tel que je
+le vois, de près et de grandeur naturelle, isolé comme un portrait dans
+son cadre.
+
+Le cadre est si petit, que leur taille y paraît colossale. Quelquefois
+un passant s'arrête, barrant la rue de son ample manteau rejeté en
+arrière. Il échange une accolade, un salut de la main. S'il passe, on
+entend un moment le bruit mou de ses sandales; s'il s'arrête, on le voit
+s'asseoir, un bras roulé dans son burnouss, le bras droit libre pour
+chasser les mouches, égrener son chapelet, se peigner la barbe. Pendant
+quelques minutes, on entend revenir les formules de politesse:
+
+--Comment es-tu?
+
+--Bien.
+
+--Et comment, toi?
+
+--Très bien.
+
+Puis, c'est fini; éveillés ou non, ils se taisent. C'est le même repos,
+dans toutes les attitudes possibles. Les uns dorment rassemblés sur
+eux-mêmes et le menton sur leurs genoux; d'autres, la nuque appuyée
+contre le mur, le cou faussé, les bras étendus, les mains ouvertes, le
+corps tout d'une pièce et les pieds droits, dans un sommeil violent qui
+ressemble à de l'apoplexie; d'autres, la tête entièrement voilée comme
+César mourant, qui se sont retournés sur le ventre, et dont on voit
+s'allonger sur le pavé blanc les jambes brunes et les talons gris;
+d'autres, penchés sur le coude, le menton dans la main, les doigts
+passés dans la barbe. Ailleurs, des jeunes gens sommeillent, appuyés
+l'un sur l'épaule de l'autre avec une certaine grâce, et sans cesser de
+se tenir par le petit doigt.
+
+Tous ces visages somnolents ont de grands traits: même hébétés, ils
+conservent la beauté d'une sculpture; même incorrects, ils offrent
+l'intérêt d'une forte ébauche. La barbe amincie vers l'oreille dessine
+les os maxillaires; il est impossible de voir une barbe mieux plantée:
+la nôtre, quand elle est noire sur un teint blanc, a l'air d'être
+postiche; la leur adhère au visage et s'insinue dans la peau par
+d'insensibles transitions brunes. Le nez, droit quand il est pur,
+s'élargit vers la base quand il n'y a qu'un faible mélange de sang
+nègre; la bouche est charnue et saillante; enfin, les pommettes, le
+cadre de l'œil, tout en eux est robuste, construit largement, et
+semble sortir d'un moule au-dessus de nature.--Quant aux yeux, c'est là
+que la vie se retrouve: ils sont grands, obscurs; on y voit passer des
+lueurs fauves; à mesure que les cils s'écartent, la prunelle noire se
+dilate et les remplit; à peine reste-t-il un point plus clair à l'angle
+externe des paupières, un point couleur de sang à l'angle intérieur; on
+dirait deux trous noirs ouverts dans un masque discret, et par où l'âme,
+à certains moments, qu'on prévoit, peut se manifester par des jets de
+flammes.
+
+Le costume, on le connaît, et il serait presque inutile de le décrire.
+Peu importe les noms de _gandoura_, _haïk_, _burnouss_, _ghaët_, etc.;
+rien n'est plus simple, il se réduit à trois pièces d'étoffes
+superposées; une chemise de dessous qu'on ne voit pas; un voile qui
+encadre le visage et fait deux ou trois fois le tour du corps en
+écharpe; un manteau qui recouvre le tout, dont le capuchon peut en outre
+abriter la tête. Tout cela est blanc, d'une étoffe lourde, épaisse, et
+forme de gros plis. Le voile est retenu autour de la tête par une corde
+en laine grise; la coiffure est basse, collante, et ne fait qu'élargir
+le crâne sans l'élever. Le tout ensemble représente une seule draperie.
+C'est le pendant du costume des femmes, et, comme celui-ci, c'est le
+plus simple et le plus grandiose que j'aie vu nulle part.
+
+A côté de ce vêtement digne d'être porté par un patriarche, les costumes
+de guerre ou d'apparat des Sahariens ont un certain air de _fantasia_,
+comme disent les Arabes, c'est à dire de faux luxe qui sent un peu le
+théâtre. Par bonheur, on ne leur voit pas de pipe dans la main, mais un
+chapelet de noyaux de dattes, enfilés dans de la laine, avec quelques
+grains de verroterie ou des morceaux bruts de lapis-lazzuli; au bout, un
+petit peigne en os ou une amulette. Ce chapelet pend sur leur poitrine,
+et leur main droite est sans cesse occupée à en compter les grains. Ils
+n'ont pas d'armes; ils portent seulement à la ceinture et dans un étui
+de cuir un petit couteau de fer battu qui leur sert à se raser; à
+cheval, ils prennent la double botte, le grand chapeau de paille attaché
+par une mentonnière de cuir, le grand fusil, et un sabre turc, kabyle
+espagnol ou _targui_, passé sous la selle ou pendant le long d'une
+épaule.
+
+Malgré ce peu de différence dans l'habit, rien ne se ressemble moins que
+ces deux hommes, suivant qu'ils sont à pied ou à cheval. En quoi ils
+diffèrent n'est pas aisé à définir, mais peut-être me comprendras-tu
+quand je te dirai que l'un est plus historique que l'autre. L'Arabe à
+pied, drapé, chaussé de sandales, est l'homme de tous les temps et de
+tous les pays; de la Bible, si tu veux, de Rome, des Gaules, avec un
+trait de la race orientale et la physionomie propre aux gens du désert.
+Il peut figurer dans quelque scène que ce soit, grande ou petite; et
+c'est une figure que Poussin ne désavouerait pas.--Le cavalier, au
+contraire, debout sur son cheval efflanqué, lui serrant les côtes, lui
+rendant la bride, poussant un cri du gosier et partant au galop, penché
+sur le cou de sa bête, une main à l'arçon de la selle, l'autre au fusil,
+voilà l'homme du Sahara; tout au plus, pourrait-on le confondre avec le
+cavalier de Syrie. Il a moins de style que le premier et plus de
+physionomie. Au surplus, il ne s'agit point de préférer l'un à l'autre:
+l'un est l'histoire, l'autre le genre; et la _Noce juive_ a bien son
+prix, même après les _Sept Sacrements_. Que suis-je venu chercher ici,
+d'ailleurs? Qu'espérais-je y trouver? Est-ce l'Arabe? Est-ce l'homme?
+
+L'autre jour, j'ai vu passer ici même, venant de la place et filant vers
+Bab-el-Gharbi, une cinquantaine de cavaliers du goum. C'était le matin;
+on les avait convoqués à la hâte, sur la nouvelle qu'un convoi de
+marchands du Sud, allant dans le Tell, prenait par l'ouest pour éviter
+El-Aghouat. Chacun montant à cheval à sa porte, ils arrivaient au
+rendez-vous un par un. Je les voyais accourir du fond de la rue, coupée
+à vingt pas de moi par une voûte; se courber une seconde, pour passer
+dessous, puis reparaître tout droits, non plus en selle, mais debout sur
+l'étrier, lancés au galop de charge, et venant sur moi comme une
+tempête. La rue est si étroite, qu'à chaque fois je sentais le vent du
+cheval; et, comme elle est à peu près en escalier, c'étaient des écarts
+et des efforts de jarrets effrayants. Le pavé retentissait; on entendait
+cliqueter, contre le flanc des bêtes, les étriers de fer et les longs
+éperons; le torse humain du centaure ne bronchait pas. Chaque cavalier
+passait, riant à des amis qui étaient sur leurs portes, les yeux en
+flammes et agitant son long fusil, comme s'il allait avoir à s'en
+servir. Cette chose si simple, et qu'on voit si communément, un cavalier
+au galop dans une rue, je ne saurais dire pourquoi, à cet endroit-là
+particulièrement, elle m'a frappé. Mais je l'ai notée comme une des
+belles scènes équestres que j'ai vues, et j'ai compris ce que peuvent
+devenir ces fainéants, à l'air endormi, quand on les met à cheval.
+
+
+
+
+Juin 1853.
+
+
+--Grâce au lieutenant N..., devenu désormais mon compagnon de promenade
+et je crois pouvoir le dire, mon ami, je commence à me faire des
+connaissances. On me salue quand je passe; on m'appelle, ainsi que lui,
+lieutenant de préférence à _sidi_; il n'est pas jusqu'aux factionnaires
+indigènes qui, habitués à nous voir ensemble, et trompés sur ma vraie
+qualité, ne me rendent les honneurs militaires.
+
+Le lieutenant N... a beaucoup d'amis dans la ville; il connaît ces
+gens-là par cœur; il sait leur histoire, leurs antécédents, leurs
+affaires de ménage, leur parenté; il est un peu le médecin des infirmes,
+le protecteur des pauvres; à ce titre, et quoique très redouté pour sa
+vigueur à sévir quand il le faut, il a ses entrées dans un grand nombre
+de maisons qui seraient fermées pour tout autre; privilège précieux pour
+moi, car il m'en fait obligeamment profiter.
+
+Parmi ses «faux amis», comme il les appelle, avec la connaissance exacte
+des amitiés arabes, se trouve un vieux chasseur d'autruches et de
+gazelles. C'est le premier qui m'ait admis familièrement chez lui, sa
+femme n'étant ni d'âge ni de visage à le rendre jaloux. D'ailleurs,
+c'est un caractère enjoué, qui me paraît plein de bonne humeur, de
+philosophie, et au-dessus de certains préjugés; comme un homme qui se
+moquerait enfin des choses humaines, après y avoir longtemps réfléchi.
+
+On lui donnerait cinquante ans passés, à voir les poils gris de sa
+barbe. Il a le visage en museau de loup; de petits yeux bridés, sans
+cils, dont les ophtalmies ont enflammé les paupières; mais avec un
+regard perçant et qui semble aiguisé comme une flèche, dans le but de
+porter plus loin. Il est borgne et boite un peu d'une jambe, par suite
+d'une blessure à la cuisse; un coup de feu, dit-on; lui l'explique
+autrement; mais, comme un vieux sanglier dur à mourir, il n'en est pas
+moins alerte. Son histoire serait longue, s'il la voulait raconter, et
+sûrement on y trouverait autre chose que des aventures de chasse. Ce que
+je sais de lui, c'est qu'il n'est pas d'El-Aghouat; qu'il a passé de
+longues années chez les Chambaa, creusant, dit-il, des puits artésiens,
+et chassant; il parle en outre de l'_Oued-Ghir_ et du _Djebel-Amour_,
+comme s'il avait successivement habité tout le désert, depuis la
+frontière de Tunis jusqu'au Maroc; mais, surtout, il parle de la poudre
+avec la passion d'un homme qui n'aurait pas renoncé à s'en servir.
+
+Il demeure dans la basse ville, à l'extrémité d'une rue silencieuse,
+dans le voisinage des jardins. C'est un intérieur misérable, et que j'ai
+cru des plus pauvres, avant de m'être assuré qu'il ressemblait à tous
+les autres; car, à ce point général d'incurie et de malpropreté, le
+degré de misère est peu sensible. Le spectacle, au reste, est trop
+curieux pour que je le néglige; il achève énergiquement la physionomie
+de ce peuple plein de contrastes; peut-être est-il encore plus terrible
+que repoussant.
+
+Les maisons de ce quartier, communes en général, à deux ou trois
+ménages, se composent d'une cour carrée avec un logement sur chaque
+face. Ce logement, formé d'une ou de deux chambres au plus, est une
+galerie sombre ne tirant le jour que d'une porte toujours ouverte. La
+porte est basse, et ne laisse entrer le soleil que lorsqu'il devient
+tout à fait oblique, le matin ou le soir. Jamais la lumière n'y pénètre
+autrement que par reflet; les murs sont noirs et enduits d'une sorte de
+bitume épais qui ressemble à de longs dépôts de fumée, bien qu'en
+général on ne fasse de feu que dans la cour. Quant au plafond, perdu
+dans une obscurité perpétuelle, il sert de retraite effrayante à des
+animaux de toute sorte.
+
+Quand on entre dans ces cours vides, souillées d'ordures comme des cours
+d'étables, d'abord on ne voit personne; tout au plus une femme qui
+disparaît dans le trou noir d'une porte, le bout du vêtement traînant
+derrière au soleil. Seulement on entend un petit bruit sec et régulier
+qui vient des chambres et qui ressemble à des coups de marteau de
+tapissier; puis, on aperçoit vaguement, dressé dans chaque chambre et
+dans le carré de lumière mesuré par la porte, un vaste métier debout, à
+charpente bizarre, tout rayé de fils tendus, où l'on voit courir des
+doigts bruns, et passer les dents aiguës d'un outil de fer semblable à
+un peigne; enfin, peu à peu, l'œil s'accoutumant aux ténèbres du
+lieu, on finit par découvrir, derrière ce rideau de fils blancs, la
+forme un peu fantastique d'ouvrières, assises et tissant, et de grands
+yeux stupéfiés fixés sur vous.
+
+La fabrication des étoffes n'est ici, surtout depuis la prise, qu'une
+industrie de ménage; encore se réduit-elle à des tissus grossiers et aux
+objets de première nécessité; des haïks de laine, des burnouss à bas
+prix, et quelques djerbi, ou couvertures, tout unis.
+
+Quelquefois, plusieurs femmes rangées côte à côte sont occupées à la
+même pièce d'étoffe; l'étoffe est tendue dans la longueur de la chambre,
+le centre vis-à-vis la porte, les deux bouts dans l'obscurité; les
+femmes sont accroupies derrière, le dos au mur, les mains glissant à
+travers la trame, ou frappant le tissu pour le serrer, les pieds parmi
+les écheveaux de laine, leurs nourrissons sur leurs genoux. La plus
+âgée, assise à l'écart, carde la laine brute, en la déchirant sur une
+large étrille de fer. De maigres petites filles, plus pâles encore que
+leurs mères, juchées sur de hautes encoignures, filent avec une petite
+quenouille enjolivée de plumes d'autruches et laissent, du bout de leurs
+doigts jaunes, pendre jusqu'à terre le long fil qui se tord et se
+pelotonne autour du fuseau; d'autres le dévident. Il y a là de tout
+petits enfants couchés dans les coins, nus, avec un lambeau de laine
+sur la figure, afin de les préserver des mouches. Mais, excepté ceux-ci
+que leur âge excuse de dormir, tout le monde travaille; seulement on
+parle peu; on voit la sueur qui perle sur ces fronts arides, et plus la
+chaleur est forte, plus les visages deviennent pâles.
+
+Chaque ménage a dans la cour un coin particulier, où l'on fait le repas
+contre le mur noir de fumée; puis, à côté, la place où l'on mange. On y
+voit l'outre vide, l'outre gonflée, l'autre à moitié vide contenant du
+lait qu'on laisse aigrir et que de temps en temps l'on vient battre; par
+terre, des plats de bois, des gamelles, quelques poteries grossières,
+des lambeaux de tellis, des restes de djerbi, des tessons, des os
+rongés, des pelures de légumes, plus les débris accumulés des repas.
+Là-dessus, répands des millions de mouches; mais en si grand nombre que
+le sol en est noir, et pour ainsi dire mouvant à l'œil; fais-y
+descendre un large carré de soleil blanc qui excite et met en rumeur cet
+innombrable essaim; place en sentinelle au-dessus de la porte un chien
+jaune à queue de renard, à museau pointu, à oreilles droites, qui aboie
+contre les passants, prêt à sauter sur la tête de ceux qui s'arrêtent;
+imagine enfin l'indescriptible résultat de ce soleil échauffant tant
+d'immondices, une chaleur atmosphérique à peu près constante en ce
+moment de 40 ou 42°, et peut-être connaîtras-tu, moins les odeurs dont
+je te fais grâce, les étranges domiciles où le lieutenant N... et moi
+nous allons visiter nos amis.
+
+La journée s'écoule ainsi dans le plus grand silence; le mari absent,
+les femmes au travail, les plus petits sommeillant, le chien veillant.
+Pas de chants, pas de bruit; on entend distinctement le bourdonnement
+des mouches qui continue, quand cesse le cliquetis des métiers.
+
+Quelquefois, un épervier apparaît dans le carré de ciel bleu compris
+entre les murs gris de la cour. Tout à coup, son ombre, qui flotte un
+moment sur le pavé, fait lever la tête au chien de garde, et lui arrache
+un rauque aboiement. L'oiseau se laisse tomber, comme s'il était mort,
+prend un débris, donne un coup d'aile et remonte; il s'élève en formant
+de grands cercles; arrivé très haut, il se fixe. On le distingue encore,
+comme un point jaune taché de points obscurs, immobile, les ailes
+étendues, cloué pour ainsi dire comme un oiseau d'or sur du bleu.
+
+Le soir venu, les fourneaux s'allument; les outres sont pleines, on
+prépare le repas; le mari rentre pour manger, et la famille se trouve un
+moment réunie sous ce beau ciel de nuit, presque aussi lumineux que
+certains jours d'Europe.
+
+--Hier, après le dîner, précisément à l'heure du sien, nous sommes
+entrés chez le chasseur d'autruches. Le soleil venait de se coucher; de
+petites fumées roussâtres, d'odeur fétide, commençaient à se répandre
+au-dessus des terrasses. C'était la seule odeur de repas qui s'exhalât
+de toutes ces maisons où l'on soupait. Les rues devenaient désertes; on
+n'y rencontrait plus que ce petit nombre d'individus de condition plus
+pauvre encore, qui ne soupent jamais, même en temps de Rhamadan.
+
+Le vieux borgne était en gaieté, et nous restâmes avec lui plus de deux
+heures à causer chasse. Le lieutenant N..., dont c'est aussi la passion,
+a quelque faiblesse pour ce vieux coureur de routes. Il va sans dire
+qu'il ne s'agit point de la chasse à courre avec les _slougui_; notre
+homme n'a jamais pratiqué que la chasse à pied, autrement dit l'affût.
+Il appartient à cette classe, nombreuse ici, des piétons du désert. En
+fait de monture, il est douteux qu'il en connaisse d'autre que le
+dromadaire; il ne porte point aux jambes la marque des cavaliers;
+d'ailleurs, quand il parle de son équipage de chasse, et dans la
+pantomime intraduisible dont il accompagne ses récits, il n'est jamais
+question que de ceci et de cela, comme il dit, en montrant sa jambe
+valide et son bon œil.
+
+En homme qui vient du pays des autruches, il affecte pour celui-ci un
+mépris légitime. Les autruches, en effet, y sont rares, et ne font qu'y
+apparaître au moment des fortes chaleurs, quand, l'eau venant à manquer
+dans tout le Sud, la soif les oblige à se disperser pour trouver des
+sources. Il en vient alors jusqu'à Rass-el-Aïoun, non pas se fixer, mais
+y faire des pointes la nuit. Vers la même époque, on en rencontre un
+peu partout dans les environs; à l'est, aux fontaines d'_El-Assafia_; à
+l'ouest, et sur la route du Djebel-Amour, vers les taillis sablonneux de
+_Recheg_; mais c'est par hasard, irrégulièrement; il faut les guetter et
+revenir souvent pour une occasion toujours douteuse. En revanche, la
+gazelle abonde sur toute la ligne des K'sours, partout où il y a un peu
+d'herbe, surtout des romarins. Tu connais le goût des gazelles pour
+certaines plantes odorantes de ce climat, et le genre de produit qu'on
+recueille sur les terrains qu'elles fréquentent. Ces petites boulettes
+brunes, et parfumées plus ou moins, suivant la qualité des plantes dont
+elles se nourrissent, sont fort appréciées des Arabes; on les mêle au
+tabac, on les brûle en guise de pastilles; l'odeur en est âcre, mais
+rappelle le musc. Il suffit de passer le soir devant le café de notre
+ami _Djeridi_, pour apprendre qu'El-Aghouat est au centre d'un pays de
+gazelles. C'est sur ce gibier, assez mesquin en comparaison de l'autre,
+que notre chasseur est obligé de se rabattre depuis son séjour ici,
+séjour qu'il a l'air de considérer comme un exil ou comme un
+emprisonnement.
+
+Mais, comme un vieux soldat qui, dans un temps d'escarmouches, se
+consolerait en racontant les grandes guerres qu'il a faites jadis, notre
+ami se rajeunissait en nous parlant des autruches, et quand il disait
+_delim_ (l'autruche mâle), on comprenait, à son accent, qu'il estimait,
+alors seulement, citer une aventure digne de lui.
+
+Pour peu que l'imagination s'en mêle, il est aisé, je te le jure, de
+faire un merveilleux voyage en compagnie d'un pareil conteur. Quant à
+moi, j'entrevoyais, en l'écoutant, des mœurs, des tableaux, tout un
+pays encore nouveau, tout ce monde merveilleux et lointain que jamais je
+ne connaîtrai. Des régions plus mornes encore que celles-ci; de longues
+marches sans eau, sans routes, sans bois, sans abri; puis les dunes
+chaudes, les _areq_, où l'oiseau dépose ses œufs; çà et là des traces
+aussi larges que celles du lion et bizarres; puis l'embuscade pendant le
+jour avec le soleil, pendant la nuit avec ses longues veilles; et
+toujours le même silence; quelquefois, plusieurs journées de suite
+passées dans le sable enflammé à attendre une nuit propice; ce point
+imperceptible d'un petit homme blotti dans le grand espace et guettant:
+par-dessus tout, enfin, cette lutte héroïque entre une passion de
+sauvage et le désert tout entier qui conspire à le décourager.
+
+Le vieux borgne mettait lui-même ces grandes scènes en action, à sa
+manière, et quoique ce fût d'une façon grotesque, en vérité l'on voyait
+tout. Le long djerid qui lui sert de canne lui tenait lieu de fusil. Il
+partait, de sa bonne jambe, tombant sur la mauvaise, et se relevant de
+l'une sur l'autre à chaque pas, comme par un élan. On oublie qu'il
+boite, tant il y a d'énergie dans son allure et d'élasticité dans ce
+pied invalide; on dirait d'un ressort fait pour accélérer sa marche et
+dont chaque impulsion le porte irrésistiblement en avant. Surtout, on
+admet qu'il puisse aller loin, car cette singulière infirmité a l'air de
+le rendre infatigable. Il avait son haïk tordu derrière l'oreille, et,
+de son œil unique qui le force à se retourner plus fréquemment d'un
+côté que de l'autre, de ses narines ouvertes, de ses oreilles tendues au
+vent, il semblait interroger les bruits, les odeurs, les traces. Tout à
+coup il se laissa tomber à plat ventre, son arme collée au corps, et
+pendant un moment il ne bougea plus.
+
+N'oublie pas le lieu de la scène: c'était à deux pas du cercle des
+femmes et dans le coin de la cour où la famille avait pris son repas. Le
+feu, alimenté avec des fientes de chameaux, faute de bois, ne jetait
+plus que de maigres lueurs. Les femmes rangées autour, et je ne sais par
+quelle habitude, car malgré la nuit on étouffait, le regardaient
+tristement s'éteindre avec des yeux fixes qu'on devinait sans trop les
+voir. A peine apercevait-on, un peu au delà, les enfants couchés près du
+mur et dormant. Le plus profond silence régnait dans la cour, et ni le
+lieutenant, ni moi, n'avions envie de l'interrompre.
+
+Après un moment d'immobilité complète, le vieux chasseur se souleva sur
+un coude, et se mit à ramper, le menton à fleur de terre, allongé comme
+un reptile; insensiblement, le bâton passa dans sa main gauche; on le
+vit ajuster longtemps, prudemment, avec la certitude d'un homme qui
+entend ne pas manquer un coup si rare; enfin, il fit feu, en imitant
+l'explosion par un: boum! poussé d'un voix de tonnerre. En un éclair il
+fut debout et se mit à bondir. Là, je le crus fou, tant il mettait
+d'action dans son rôle. Il imitait à la fois la bête blessée qui fuit et
+le chasseur qui court après elle; de son burnouss, qu'il agitait à deux
+mains, il représentait l'immense envergure de l'oiseau et le mouvement
+des ailes battant pesamment la terre; enfin, jetant un petit cri
+d'angoisse, de joie, de possession, il prit un dernier élan et sembla
+donner tête baissée contre la bête; puis, se retournant vers nous, il
+partit d'un grand éclat de rire.
+
+On voyait luire ses petits yeux devenus couleur de braise, et, dans ses
+mâchoires ouvertes tout à coup par ce large accès de gaieté, je vis
+luire des dents pareilles à des crocs de carnassiers.
+
+--Que dites-vous de cet animal-là? me demanda le lieutenant.
+
+--Je dis que tout borgne et tout boiteux qu'il est, ce doit être un rude
+chasseur.
+
+--Ah bah! on ne sait pas, me dit le lieutenant; le plus clair de son
+affaire, c'est qu'il a du plomb dans le corps.
+
+Il y avait là, dans la cour, un peu à l'écart, un homme à burnouss qui
+venait d'entrer pendant la scène et se tenait assis sans souffler mot.
+Ce ne fut qu'au moment de sortir que nous le reconnûmes.
+
+--Ah! c'est toi, _Tahar_; bonsoir, lui dit le lieutenant. Qui est-ce qui
+garde les eaux?
+
+Le vieillard se leva, répondit que c'était un tel, nous dit bonsoir, et
+se rassit.
+
+Quant au chasseur, il nous accompagna jusque dans la rue, en appelant
+sur nous toutes les bénédictions du ciel.
+
+--Est-ce que le gardien des eaux est de la famille? demandai-je quand
+nous fûmes seuls.
+
+--C'est le frère du borgne, me répondit le lieutenant. On ne s'en
+douterait guère, n'est-ce pas? Encore un émigré rentré; mais celui-là,
+c'est un brave homme.
+
+--Vous le connaissez?
+
+--La première fois que nous nous sommes rencontrés, c'était le 4
+décembre, à la nuit, là-bas, dans ce petit enclos, près de
+_Bab-el-Chettet_, où je vous ai dit qu'on avait fait un accroc à ma
+capote. La bataille était finie dans la ville; on ne tirait plus que
+dans les palmiers. Ils étaient là embusqués derrière un mur, lui, Tahar,
+son fils, et un autre vieux. Ils firent feu ensemble et se sauvèrent. Je
+dis à mon sergent: Tire au jeune. Le jeune homme roula comme un lièvre,
+puis se releva et se mit à courir. La nuit venait; on sonnait le
+ralliement; il était inutile de le poursuivre. Le troisième étant blessé
+à mort, nous n'eûmes que Tahar. Il ne voulait pas se rendre; à la fin,
+je lui fis entendre raison, et il se laissa emmener. Mais le lendemain,
+il avait filé, et je me dis qu'il avait bien fait.
+
+Deux mois après, on le trouva rôdant dans les environs; il était en
+loques et n'avait plus de chaussures; le pauvre vieux cherchait son
+fils. On lui fit grâce; et son frère étant déjà rentré, il alla demeurer
+chez lui.
+
+Depuis, je lui ai fait avoir son emploi. On lui a dit de se tenir
+tranquille; que son fils était enterré avec les autres; et qu'il n'y
+avait pas moyen de le lui rendre;--à moins qu'il ne se soit traîné,
+ajouta le lieutenant; car on en a trouvé plus d'un sur la colline,
+là-bas; et je sais qu'il y a quatorze corps dans le rocher aux chiens,
+que personne n'a ramassés.
+
+Au moment où nous nous séparions, quelqu'un passa près de nous et nous
+dit bonsoir d'une voix charmante. C'était Aouïmer, le joueur de flûte,
+qui descendait nonchalamment la place, se dirigeant vers les cafés. Il
+était tout en blanc, sans burnouss, et portait son haïk relevé à
+l'égyptienne; à son air comme à sa voix, on eût dit une femme. Il allait
+achever sa nuit chez _Djeridi_.
+
+--_Ya Aouïmer_, as-tu ta flûte? lui cria le lieutenant.
+
+--Oui, sidi, répondit de loin Aouïmer.
+
+--Alors, suivons-le, dis-je, et si nous ne tenons pas plus l'un que
+l'autre à rentrer chez nous, restons chez Djeridi le plus tard
+possible.
+
+Aouïmer est un type peu commun. De tous les jeunes beaux de la ville,
+c'est le plus à la mode et le plus avenant. Il a de la grâce et du feu;
+chose plus rare, il a de la nonchalance et de la gaieté; une grande
+bouche, un beau teint, peu de barbe, des yeux faits pour sourire; avec
+cela, l'air d'être toujours en bonne fortune. On le dit fidèle, ardent,
+brave, excellent soldat et très brillant cavalier. Mais sa vraie place
+est au café maure, où nous le voyons chaque soir, négligé de tenue, pâli
+par son jeûne, jouant avec des langueurs étranges de sa flûte de roseau,
+ou dansant, en se faisant accompagner de la voix, la danse molle des
+almées du Sud. A cheval, il perd son charme de musicien et de danseur,
+et ressemble trop à tout le monde. Je ne sais à quel point la poudre
+peut l'enivrer, mais il est positif que le son de sa flûte a sur lui des
+effets puissants. Sa propre musique est celle qu'il préfère; il aime à
+s'en griser.
+
+On prenait beaucoup de café dans la rue voisine; et, malgré l'heure
+avancée, il y avait foule à la porte de Djeridi; c'est-à-dire qu'on y
+voyait sur deux bancs de pierre et moitié du côté du café, moitié du
+côté de l'échoppe à tabac--Djeridi fait ce double commerce--une douzaine
+de figures toutes en blanc, toutes une tasse à côté d'elles,
+quelques-unes fumant la cigarette, toutes exhalant une odeur de _sbed_,
+de musc ou de benjoin, et leurs pieds nus se touchant d'un bord à
+l'autre de la rue, tant la rue est étroite. Je t'ai dit que le café de
+Djeridi est le cercle le mieux fréquenté d'El-Aghouat, ou, si tu veux,
+celui des jeunes, des parfumés et des fringants. On y fume un peu plus
+qu'ailleurs; on s'y amuse un peu plus tard.
+
+L'échoppe à tabac était fermée; le café lui-même n'était guère éclairé
+que par le reflet rouge du fourneau: il était près de minuit. Un vent
+très doux faisait bruire, au bout de la rue, deux ou trois palmiers dont
+on voyait vaguement les éventails noirs se mouvoir sur le ciel violet
+constellé de diamants. La voie lactée passait au-dessus de nos têtes
+dans la longueur de la rue; il en descendait comme une sorte de
+demi-clair de lune.
+
+Aouïmer joua de sa flûte, d'abord assez froidement, puis avec plus
+d'âme, et bientôt avec une passion sans égale. Je voyais seulement le
+balancement de son corps et de ses bras, et les mouvements étrangement
+amoureux de sa tête; pendant une heure qu'il joua sans s'interrompre,
+tantôt plus fort, tantôt avec des sons si faibles qu'on eût cru que son
+souffle expirait, on n'entendit pas un bruit, pas une parole; à peine
+s'apercevait-on que Djeridi allait et venait prenant les tasses ou les
+rapportant pleines; il avait ôté ses sandales et marchait comme marchent
+les Arabes quand ils craignent de faire du bruit; de temps en temps
+seulement, la voix languissante d'un chanteur, inspiré par de si doux
+airs, se mêlait en sourdine aux tendres roucoulements du roseau.
+
+L'heure était en effet si belle, la nuit si tranquille, un si calmant
+éclat descendait des étoiles, il y avait tant de bien-être à se sentir
+vivre et penser dans un tel accord de sensations et de rêves, que je ne
+me rappelle pas avoir été plus satisfait de ma vie, et que je trouvais,
+moi aussi, la musique d'Aouïmer admirable.
+
+Le lieutenant fumait gravement sa cigarette, la tête appuyée au mur; je
+voyais son grand front nu et poli, sa rude figure et ses yeux fermés
+comme s'il réfléchissait.
+
+Je me penchai vers lui et je lui dis:
+
+--A quoi pensez-vous?
+
+--A rien, me répondit-il.
+
+--Et que dites-vous de cette nuit?
+
+--Je dis qu'on s'y habitue. Mon cher ami, reprit-il, si toutes les nuits
+où il a fait chaud, où j'ai veillé dehors, où je me suis trouvé à peu
+près bien, j'avais pensé à quelque chose, je serais devenu un trop grand
+philosophe pour un soldat.
+
+Puis il interrompit Aouïmer pour lui dire:
+
+--Mon petit Aouïmer, si tu dansais un peu?
+
+Aouïmer passa sa flûte à son voisin, se voila la moitié du visage,
+depuis le menton jusqu'au nez, dénoua son écharpe de mousseline et la
+fit descendre sur ses pieds comme une robe; puis, prenant de chaque main
+un des bouts de son foulard, il se mit à danser.
+
+La danse d'Aouïmer est exactement celle des femmes, avec certaines
+parodies dont les indulgents spectateurs parurent se divertir beaucoup.
+
+Peu à peu cependant la pantomime se ralentit et les chants s'épuisèrent;
+quelques-uns de nos amis s'en allèrent, d'autres s'étendirent sur les
+bancs; Djeridi ronflait depuis longtemps en travers de la rue, touchant
+à la fois de la tête et des pieds le seuil de ses deux boutiques. La
+nuit devenait plus fraîche; on sentait courir dans l'air quelque chose
+de pareil à des frissons. Je regardai l'heure à ma montre, il était
+trois heures et demie.
+
+--Allons dormir, me dit le lieutenant.
+
+--Où ça? demandai-je.
+
+--Sur la place, si vous voulez.
+
+Et prenant dans la boutique de Djeridi une natte pour chacun de nous,
+nous allâmes achever notre nuit sur la place d'armes.
+
+
+
+
+Juin 1853.
+
+
+Le temps est magnifique. La chaleur s'accroît rapidement, mais elle ne
+fait encore que m'exciter au lieu de m'abattre. Depuis huit jours, aucun
+nuage n'a paru sur tout l'horizon. Le ciel est de ce bleu ardent et
+stérile qui fait penser aux longues sécheresses. Le vent, fixé à l'est
+et presque aussi chaud que l'air, souffle par intermittences le matin et
+le soir, mais toujours très faible, et comme pour entretenir seulement
+dans les palmes un doux balancement pareil à celui du _panka_ indien.
+Depuis longtemps, tout le monde a pris les vestes légères, les coiffures
+à larges bords; on ne vit plus qu'à l'ombre. Je ne puis cependant me
+résoudre à faire la sieste; ce serait perdre un des plus beaux moments
+de la journée, et pour un médiocre plaisir, car ma chambre est
+décidément, de tous les lieux que je fréquente ici, le moins agréable à
+occuper, et cela, pour toutes sortes de raisons que je t'expliquerai un
+soir où je n'aurai rien de mieux à faire que de me plaindre. Bref, et
+quoi qu'on fasse autour de moi pour me conseiller les douceurs du repos
+à l'ombre, je m'y refuse, et n'en continue pas moins de vivre, avec les
+lézards, dans les sables, sur les hauteurs, ou de courir la ville en
+plein midi.
+
+Les Sahariens adorent leur pays, et, pour ma part, je serais bien près
+de justifier un sentiment si passionné, surtout quand s'y mêle
+l'attachement au sol natal. Les étrangers, ceux du Nord, en font au
+contraire un pays redoutable, où l'on meurt de nostalgie, quand ce n'est
+pas de chaleur ou de soif. Quelques-uns s'étonnent de m'y voir, et,
+presque unanimement, on me détournait de m'y arrêter plus de quelques
+jours, sous peine d'y perdre mon temps, ma peine, ma santé et, ce qui
+est pis, tout mon bon sens. Au demeurant ce pays, très simple et très
+beau, est peu propre à charmer, je l'avoue, mais, si je ne me trompe, il
+est aussi capable d'émouvoir fortement que n'importe quelle contrée du
+monde. C'est une terre sans grâce, sans douceurs, mais sévère, ce qui
+n'est pas un tort, et dont la première influence est de rendre sérieux,
+effet que beaucoup de gens confondent avec l'ennui. Un grand pays de
+collines expirant dans un pays plus grand encore et plat, baigné d'une
+éternelle lumière; assez vide, assez désolé pour donner l'idée de cette
+chose surprenante qu'on appelle le désert; avec un ciel toujours à peu
+près semblable, du silence, et, de tous côtés, des horizons tranquilles.
+Au centre, une sorte de ville perdue, environnée de solitude; puis un
+peu de verdure, des îlots sablonneux, enfin quelques récifs de calcaires
+blanchâtres ou de schistes noirs, au bord d'une étendue qui ressemble à
+la mer;--dans tout cela, peu de variété, peu d'accidents, peu de
+nouveautés, sinon le soleil qui se lève sur le désert et va se coucher
+derrière les collines, toujours calme, dévorant sans rayons; ou bien des
+bancs de sable qui ont changé de place et de forme aux derniers vents du
+sud. De courtes aurores, des midis plus longs, plus pesants qu'ailleurs,
+presque pas de crépuscule; quelquefois, une expansion soudaine de
+lumière et de chaleur, des vents brûlants qui donnent momentanément au
+paysage une physionomie menaçante et qui peuvent produire alors des
+sensations accablantes; mais, plus ordinairement, une immobilité
+radieuse, la fixité un peu morne du beau temps, enfin une sorte
+d'impassibilité qui, du ciel, semble être descendue dans les choses, et
+des choses, avoir passé dans les visages.
+
+La première impression qui résulte de ce tableau aident et inanimé,
+composé de soleil, d'étendue et de solitude, est poignante et ne saurait
+être comparée à aucune autre. Peu à peu cependant, l'œil s'accoutume
+à la grandeur des lignes, au vide de l'espace, au dénûment de la terre,
+et si l'on s'étonne encore de quelque chose, c'est de demeurer sensible
+à des effets aussi peu changeants, et d'être aussi vivement remué par
+les spectacles, en réalité les plus simples.
+
+Jusqu'à présent, je n'ai rien vu d'exagéré ni de violent qui réponde à
+l'idée extraordinaire qu'on se fait communément de ce pays. Il n'y a
+qu'un degré de plus dans la lumière; et le ciel, pour être plus limpide
+et plus profond qu'à Alger, ne m'a pas causé le moindre étonnement.
+C'est un ciel de pays sec et chaud, tout différent--j'insiste avec
+intention sur cette remarque,--de celui de l'Égypte, sol arrosé, inondé
+et chauffé tout à la fois, qui possède un grand fleuve, de vastes
+lagunes, où les nuits sont toujours humides, où la terre est en
+continuelle transpiration. Celui-ci est clair, aride, invariable; le
+contact des terrains fauves ou blancs, des montagnes roses, le maintien
+d'un bleu franc dans sa plus grande étendue; et quand il se dore à
+l'opposé du soleil couchant, la base est violette et à peine plombée. Je
+n'ai pas vu non plus de beaux mirages. Excepte pendant le sirocco,
+l'horizon se montre toujours distinct et se détache du ciel; il y a
+seulement une dernière rayure d'un bleu tendre qui, le matin, s'accuse
+vigoureusement, mais qui, dans le milieu du jour, se confond un peu avec
+le ciel, et qui semble trembler dans la fluidité de l'air. Vers le plein
+sud, dans la direction du M'zab et à une grande distance, on aperçoit
+une ligne inégale formée par des bois de tamarins. Un faible mirage, qui
+tous les jours se produit dans cette partie du désert, fait paraître ces
+bois plus près et plus grands; encore l'illusion est-elle peu frappante,
+et faut-il être averti pour s'en rendre compte.
+
+C'est sur les hauteurs, le plus souvent au pied de la tour de l'Est, en
+face de cet énorme horizon libre de toutes parts, sans obstacles pour la
+vue, dominant tout, de l'est à l'ouest, du sud au nord; montagnes,
+ville, oasis et désert, que je passe mes meilleures heures, celles qui
+seront un jour pour moi les plus regrettables. J'y suis le matin, j'y
+suis à midi, j'y retourne le soir; j'y suis seul et n'y vois personne,
+hormis de rares visiteurs qui s'approchent, attirés par le signal blanc
+de mon ombrelle, et sans doute étonnés du goût que j'ai pour ces lieux
+élevés. C'est une sorte de plate-forme entourée de murs à hauteur
+d'appui, où l'on parvient, du côté de la ville, par une pente assez
+roide, encombrée de rochers, mais sans issue du côté sud, et d'où l'on
+tomberait presque à pic dans les jardins. A l'heure où j'arrive, un peu
+après le lever du soleil, j'y trouve une sentinelle indigène encore
+endormie et couchée contre le pied de la tour. Presque aussitôt, on
+vient la relever, car ce poste n'est gardé que la nuit. A cette
+heure-là, le pays tout entier est rose, d'un rose vif, avec des fonds
+fleur de pêcher; la ville est criblée de points d'ombre, et quelques
+petits marabouts blancs, répandus sur la lisière des palmiers, brillent
+assez gaiement dans cette morne campagne qui semble, pendant un court
+moment de fraîcheur, sourire au soleil levant. Il y a dans l'air de
+vagues bruits et je ne sais quoi de presque chantant qui fait comprendre
+que tous les pays du monde ont le réveil joyeux.
+
+Alors, et presque à la même minute, tous les jours, on entend arriver du
+Sud d'innombrables chuchotements d'oiseaux. Ce sont les _gangas_ qui
+viennent du désert et vont boire aux sources. Ils passent au-dessus de
+la ville, divisés par bandes, et, pour ainsi dire, par petits
+bataillons. Ils ont le vol rapide; on distingue le battement précipité
+de leurs ailes aiguës, et leur cri bizarre et tumultueux se ralentit ou
+s'accélère avec leur vol. J'éprouve une émotion véritable à reconnaître
+de loin leur avant-garde; je compte les légions qui se succèdent; il y
+en a presque toujours le même nombre; ils filent toujours dans le même
+sens, du sud au nord, et m'arrivent par la diagonale de la ville. Leur
+plume, colorée par le soleil, couvre un moment le ciel bleu de
+paillettes lumineuses; je les suis de l'œil du côté de Rass-el-Aïoun;
+je les perds de vue quand ils ont atteint la moitié de l'oasis, mais je
+continue souvent de les entendre, jusqu'au moment où la dernière bande
+est descendue à l'abreuvoir. Il est alors six heures et demie. Une heure
+après, les mêmes cris se réveillent tout à coup dans le nord; les mêmes
+bandes repassent une à une sur ma tête, dans le même ordre, en nombre
+égal, et, l'une après l'autre, regagnent leurs plaines désertes; cette
+fois seulement, au lieu de cesser brusquement, le bruit s'affaiblit,
+diminue, et par degrés s'évanouit dans le silence.--On peut dire que la
+matinée est finie; et la seule heure à peu près riante de la journée
+s'est écoulée entre l'aller et le retour des _gangas_. Le paysage, de
+rose qu'il était, est déjà devenu fauve; la ville a beaucoup moins de
+petites ombres; elle devient grise à mesure que le soleil s'élève; à
+mesure qu'il s'éclaire davantage, le désert paraît s'assombrir; les
+collines seules restent rougeâtres. S'il y avait du vent, il tombe; des
+exhalaisons chaudes commencent à se répandre dans l'air, comme si elles
+montaient des sables. Deux heures après, on entend sonner la retraite;
+tout mouvement cesse à la fois, et au dernier son du clairon, c'est le
+midi qui commence.
+
+A cette heure-là, je n'ai plus à craindre aucune visite, car personne
+autre que moi n'aurait l'idée de s'aventurer là-haut. Le soleil monte,
+abrégeant l'ombre de la tour, et finit par être directement sur ma tête.
+Je n'ai plus que l'abri étroit de mon parasol, et je m'y rassemble; mes
+pieds posent dans le sable ou sur des grès étincelants; mon carton se
+tord à côté de moi sous le soleil; ma boîte à couleurs craque, comme du
+bois qui brûle. On n'entend plus rien. Il y a là quatre heures d'un
+calme et d'une stupeur incroyables. La ville dort au-dessous de moi,
+muette et comme une masse alors toute violette, avec ses terrasses
+vides, où le soleil éclaire une multitude de claies pleines de petits
+abricots roses, exposés là pour sécher;--çà et là, quelques trous noirs
+marquent des fenêtres, des portes intérieures, et de minces lignes d'un
+violet foncé indiquent qu'il n'y a plus qu'une ou deux raies d'ombre
+dans toutes les rues de la ville. Un filet de lumière plus vive, qui
+borde le contour des terrasses, aide à distinguer les unes des autres
+toutes ces constructions de boue, amoncelées plutôt que bâties sur leurs
+trois collines.
+
+De chaque côté de la ville s'étend l'oasis, aussi muette et comme
+endormie de même sous la pesanteur du jour. Elle paraît toute petite, et
+se presse contre les deux flancs de la ville, avec l'air de vouloir la
+défendre au besoin, plutôt que l'égayer. Je l'embrasse en entier: elle
+ressemble à deux carrés de feuilles enveloppés d'un long mur, comme un
+parc, et dessinés crûment sur la plaine stérile. Bien que divisée par
+compartiments en une multitude de petits vergers, tous également clos de
+murs, vue de cette hauteur, elle apparaît comme une nappe verte; on ne
+distingue aucun arbre, on remarque seulement comme un double étage de
+forêts: le premier, de massifs à têtes rondes; le second, de bouquets de
+palmes. De loin en loin, quelques maigres carrés d'orge, dont il ne
+reste plus aujourd'hui que le chaume, forment, parmi les feuillages, des
+parties rasées d'un jaune ardent; ailleurs, et dans de rares clairières,
+on voit poindre une terre sèche, poudreuse et couleur de cendre. Enfin,
+du côté sud, quelques bourrelets de sable, amassés par le vent, ont
+passé par-dessus le mur d'enceinte; c'est le désert qui essaye d'envahir
+les jardins. Les arbres ne remuent pas; on devine, dans l'épaisseur de
+la forêt, certaines trouées sombres où l'on peut supposer qu'il y a des
+oiseaux cachés, et qui dorment en attendant leur second réveil du soir.
+
+C'est aussi l'heure, je l'avais remarqué dès le jour de mon arrivée, où
+le désert se transforme en une plaine obscure. Le soleil, suspendu à son
+centre, l'inscrit dans un cercle de lumière dont les rayons égaux le
+frappent en plein, dans tous les sens et partout à la fois. Ce n'est
+plus ni de la clarté, ni de l'ombre; la perspective indiquée par les
+couleurs fuyantes cesse à peu près de mesurer les distances, tout se
+couvre d'un ton brun, prolongé sans rayure, sans mélange; ce sont quinze
+ou vingt lieues d'un pays uniforme et plat comme un plancher. Il semble
+que le plus petit objet saillant y devrait apparaître, pourtant on n'y
+découvre rien; même, on ne saurait plus dire où il y a du sable, de la
+terre ou des parties pierreuses, et l'immobilité de cette mer solide
+devient alors plus frappante que jamais. On se demande, en le voyant
+commencer à ses pieds, puis s'étendre, s'enfoncer vers le sud, vers
+l'est, vers l'ouest, sans route tracée, sans inflexion, quel peut être
+ce pays silencieux, revêtu d'un ton douteux qui semble la couleur du
+vide; d'où personne ne vient, où personne ne s'en va, et qui se termine
+par une raie si droite et si nette sur le ciel;--l'ignorât-on, on sent
+qu'il ne finit pas là et que ce n'est, pour ainsi dire, que l'entrée de
+la haute mer.
+
+Alors, ajoute à toutes ces rêveries le prestige des noms qu'on a vus sur
+la carte, des lieux qu'on sait être là-bas, dans telle ou telle
+direction, à cinq, à dix, à vingt, à cinquante journées de marche, les
+uns connus, les autres seulement indiqués, puis d'autres de plus en plus
+obscurs:--d'abord, droit au plein sud, les _Beni-Mzab_, avec leur
+confédération de sept villes, dont trois sont, dit-on, aussi grandes
+qu'Alger, qui comptent leurs palmiers par cent mille et nous apportent
+leurs dattes, les meilleures du monde; puis les _Chambaa_, colporteurs
+et marchands, voisins du _Touat_;--puis le _Touat_, immense archipel
+saharien, fertile, arrosé, populeux, qui confine aux _Touareks_; puis
+les _Touareks_, qui remplissent vaguement ce grand pays de dimension
+inconnue dont on a fixé seulement les extrémités, _Tembektou_ et
+_Ghadmes_, _Timimoun_ et le _Haoussa_; puis, le pays nègre dont on
+n'entrevoit que le bord; deux ou trois noms de villes, avec une capitale
+comme pour un royaume; des lacs, des forêts, grande mer à gauche,
+peut-être de grands fleuves, des intempéries extraordinaires sous
+l'équateur, des produits bizarres, des animaux monstrueux, des moutons à
+poils, des éléphants; et puis quoi? plus rien de distinct, des distances
+qu'on ignore, une incertitude, une énigme. J'ai devant moi le
+commencement de cette énigme, et le spectacle est étrange sous ce clair
+soleil de midi. C'est ici que je voudrais voir le sphinx égyptien.
+
+On a beau regarder tout autour de soi, près ou loin, on ne distingue
+rien qui bouge. Quelquefois, par hasard, un petit convoi de chameaux
+chargés apparaît, comme une file de points noirâtres, montant avec
+lenteur les pentes sablonneuses; on l'aperçoit seulement quand il aborde
+aux pieds des collines. Ce sont des voyageurs; qui sont-ils? d'où
+viennent-ils? Ils ont traversé, sans qu'on les ait vus, tout l'horizon
+que j'ai sous les yeux.--Ou bien, c'est une trombe de sable qui tout à
+coup se détache du sol comme une mince fumée, s'élève en spirale,
+parcourt un certain espace inclinée sous le vent, puis s'évapore au bout
+de quelques secondes.
+
+La journée est lente à s'écouler; elle finit, comme elle a commencé, par
+des demi-rougeurs, un ciel ambré, des fonds qui se colorent, de longues
+flammes obliques qui vont empourprer à leur tour les montagnes, les
+sables, les rochers de l'est; l'ombre s'empare du côté du pays que la
+chaleur a fatigué pendant l'autre moitié du jour; tout semble un peu
+soulagé. Les moineaux et les tourterelles se mettent à chanter dans les
+palmiers; il se fait comme un mouvement de résurrection dans la ville;
+on voit des gens qui se montrent sur les terrasses et viennent secouer
+les claies; on entend des voix d'animaux sur les places, des chevaux
+qu'on mène boire et qui hennissent, des chameaux qui beuglent; le désert
+ressemble à une plaque d'or; le soleil descend sur des montagnes
+violettes, et la nuit s'apprête à venir.
+
+Quand je rentre, après une journée passée ainsi, j'éprouve comme une
+certaine ivresse causée, je crois, par la quantité de lumière que j'ai
+absorbée pendant cette immersion solaire de plus de douze heures, et je
+suis dans un état d'esprit que je voudrais te bien expliquer.
+
+C'est une sorte de clarté intérieure qui demeure, après le soir venu, et
+se réfracte encore pendant mon sommeil. Je ne cesse pas de rêver de
+lumière; je ferme les yeux et je vois des flammes, des orbes rayonnants,
+ou bien de vagues réverbérations qui grandissent, pareilles aux
+approches de l'aube; je n'ai, pour ainsi dire, pas de nuit. Cette
+perception du jour, même en l'absence du soleil, ce repos transparent
+traversé de lueurs comme les nuits d'été le sont de météores, ce
+cauchemar singulier qui ne m'accorde aucun moment d'obscurité, tout cela
+ressemble beaucoup à la fièvre. Pourtant je ne ressens aucune fatigue;
+je devais m'y attendre, et je ne m'en plains pas.
+
+
+
+
+La nuit, fin de juin 1853.
+
+
+Cher ami, j'ai eu peur aujourd'hui, car, pendant une heure, je me suis
+cru aveugle. Est-ce la suite des derniers jours du soleil? Faut-il m'en
+prendre au vent du désert qui souffle depuis trois fois vingt-quatre
+heures sans relâche et qui met du feu dans le sang? Est-ce fatigue de
+l'œil, fatigue de tête? De tout un peu, je crois.
+
+J'étais sur une terrasse au-dessus de l'oasis, en vue du désert, au
+plein sud, peignant malgré le vent, malgré le sable, malgré les dalles
+qui me brûlaient les pieds, les murs qui me brûlaient le dos, ma boîte à
+couleurs qui ne tenait pas sur mes genoux, peignant, comme tu te
+l'imagines, avec des couleurs à l'état de mortier, tant elles étaient
+mêlées de sable.
+
+J'ai commencé par voir tout bleu, puis j'ai vu trouble; au bout de cinq
+minutes, je ne voyais plus du tout.--Le désert était extraordinaire; à
+chaque instant une nouvelle trombe de poussière passait sur l'oasis et
+venait s'abattre sur la ville; toute la forêt de palmiers s'aplatissait
+alors comme un champ de blé.
+
+J'attendis un quart d'heure, toujours assis, les yeux fermés pour
+essayer l'effet d'un peu de repos; et ne faisant plus qu'entendre le
+bruit sinistre du vent dans cette masse de feuilles et de palmes. Ce
+temps passé, j'ouvris les yeux; j'étais décidément presque aveugle; à
+peine me resta-t-il assez de vue pour fermer ma boîte, descendre, en me
+cramponnant, l'escalier en ruines et rentrer chez moi pour ainsi dire, à
+tâtons.
+
+En reconnaissant mon pas dans la cour, mon cheval se mit à hennir. Mon
+domestique français, couché dans l'écurie, malade depuis trois jours et
+accablé par ce temps funeste, me cria: Est-ce vous, Monsieur?--Oui,
+c'est moi, lui dis-je, ne bougez pas.--Quant à Ahmet, il est absent par
+congé jusqu'à demain.
+
+En cet état d'abandon, ma maison me parut lugubre. J'entendis, en
+entrant dans ma chambre, l'insupportable bourdonnement des mouches et le
+bruit de souris qui s'enfuyaient autour de moi. Il y faisait une chaleur
+asphyxiante; je pris mon couteau, et je fendis toutes mes vitres de
+toile; puis, je n'eus que la force de me jeter sur ma sangle, en pensant
+que c'était tant pis pour moi. J'entendis vaguement les sonneries de six
+heures; ce fut à peine si je m'aperçus que le jour baissait, et je finis
+par m'endormir.
+
+Je viens de m'éveiller, et après de longs efforts, j'ai allumé ma
+bougie. J'y vois. Il me reste encore un poids énorme au cerveau, comme
+si ma tête avait doublé de volume; mais la peur est passée, je puis en
+rire et te l'avouer.
+
+Il est onze heures. J'ai bouché, tant bien que mal, mon châssis crevé,
+pour arrêter le vent qui continue; j'écris sur mes genoux, à la lueur de
+ma bougie qui se tourmente et fait courir des ombres folles sur les murs
+blancs de ma chambre. Jamais, depuis un mois que je l'habite, je ne l'ai
+trouvée si bizarre; le mur est tapissé de mouches du haut en bas; mes
+pantalons de couleur claire, mes vestes de toile, mon chapeau de paille,
+pendus à des piquets, en sont couverts; on les dirait soutachés de
+broderies noires. Le mouvement de l'air et ma bougie allumée les
+inquiètent, et je les vois se mouvoir sur place, mais heureusement sans
+voler. Je m'amuse à compter les souris qui passent, allant et venant de
+ma caisse à papier à mes cantines, de mes cantines à mon oreiller plein
+de paille d'_alfa_.
+
+J'entends dans ma toiture des bruits plus inquiétants que de coutume,
+car il semble que toutes les bêtes nocturnes dont elle est peuplée
+soient mises en émoi par l'ouragan. Ce sont de faibles cris pareils à
+ceux des souris, mais plus doux, que je reconnais pour appartenir à de
+petits animaux de la famille des _sauriens_, qu'on appelle ici des
+_tarentes_; d'autres soupirs encore plus plaintifs et d'une douceur
+particulièrement sinistre, me font craindre, pour cette nuit, des
+visiteurs moins inoffensifs. Depuis les grandes chaleurs, les serpents
+ont envahi les maisons. J'ai tué l'autre jour, devant ma porte, un
+reptile jaune à rayures noires, d'une espèce très douteuse; on
+l'appelle ici _guern-ghzel_ (cornes de gazelles) à cause de la
+ressemblance des taches avec des petites cornes recourbées; et Ahmet m'a
+prévenu qu'il en avait vu un de la même espèce et plus grand
+s'introduire dans la terrasse.
+
+Quant aux _tarentes_, je les redoute un peu moins, quoiqu'elles me
+causent encore, même après un mois de connaissance, un insurmontable
+dégoût. Ce sont de petits lézards plats, larges, jaunâtres, visqueux,
+qu'on dirait transparents, avec une tête triangulaire, des yeux clairs,
+beaucoup plus laids que les salamandres que tu connais. Toute la nuit,
+elles courent la tête en bas, collées aux poutrelles de palmier du
+plafond, faisant pleuvoir le sable, se poursuivant d'un soliveau sur
+l'autre; j'assiste à leurs jeux, et je suis témoin de luttes qui, soit
+dit en passant, ressemblent beaucoup à des amours.
+
+Je viens de m'interrompre, ne pouvant résister à l'envie de leur donner
+la chasse. Il y en avait deux, peut-être un couple, qui s'étaient
+aventurées jusqu'à moitié hauteur du mur, et qui là, la tête inclinée
+vers moi, semblaient se demander ce que j'allais faire si elles
+descendaient un peu plus bas. D'un coup de pique appliqué à plat, je les
+ai fait tomber toutes les deux, mortes ou à peu près. Une minute après,
+elles n'étaient plus là; j'aperçus seulement une souris qui fuyait,
+traînant quelque chose de lourd, qu'elle avait de la peine à tirer.
+
+Je ne te parle pas des chauves-souris qui profitent, pour entrer chez
+moi, du moindre petit moment où la tenture demeure ouverte; celles-là,
+j'en suis quitte pour les mettre à la porte à grands coups de palmes.
+
+Je me console en pensant que plus tard tout cela me paraîtra peut-être
+assez drôle.
+
+Quand, par hasard, je fais la revue de mon carton, et qu'au milieu d'un
+fouillis de croquis informes, je vois ce petit nombre de figures à peu
+près _rendues_, les seules qui me soient d'un renseignement utile, je me
+désespère. Tu me demandes si je trouve ici plus de bonne volonté qu'à
+Alger, et si je puis enfin mettre la main sur des modèles. Hélas! mon
+ami, voici la liste des dessins que j'ai faits chez moi ou ailleurs à
+peu près posément, tu les reconnaîtras: le chasseur borgne; Ya-Hia,
+rentré dans ses habitudes de ville, marié et toujours soigné, parfumé,
+taciturne et soumis; un petit juif, exempt des préjugés arabes; un
+désœuvré raccolé dans la rue, emmené presque de force, et qui m'a
+fait entendre qu'on ne l'y reprendrait plus, n'importe à quel prix;
+enfin, le fils bouffi du Bach-Amar, qui n'est pas encore parti pour le
+M'zab, et qui abuse de ma générosité. Toutes complaisances d'amis, comme
+tu le vois. Le reste, je l'ai fait, pour ainsi dire volé dans les rues
+où ces gens-là posent alors sans le vouloir.
+
+Quant aux femmes, démarches, pourparlers, raisonnements, rien ne
+réussit; et quand on voit que l'argent n'a pas prise sur elles, on peut
+être sûr que toute autre tentative échouera.
+
+En désespoir de cause, je fais agir les plus vilains drôles du pays
+auprès des femmes présumées les plus complaisantes. Elles acceptent
+tout, jusqu'au moment où comprenant mieux ce dont il s'agit, leur pudeur
+se révolte, un peu tard, si tu veux, et mal à propos; mais c'est ainsi
+qu'elles l'entendent.
+
+L'autre jour j'ai été éconduit, de manière à ne pas insister, d'une
+maison de la basse ville où, pour mon coup d'essai, je m'étais aventuré
+en personne. Par hasard la femme était jolie, ou belle si tu veux; car
+le beau est plus contestable, et peut, aux yeux de certaines gens,
+paraître laid, ce qui est précisément le cas de la femme dont je parle.
+
+Elle appartient à un M'zabite, mercier dans la rue des Marchands. Il
+entra tout à coup, essoufflé comme s'il avait couru.
+
+--Ce n'était pas la peine de courir, lui dit le lieutenant. Il ne
+répondit pas, se donna l'air de sourire; mais il nous fit un salut trop
+court et s'assit en face de nous, nous regardant avec des yeux veinés de
+rouge et promenant ses doigts carrés dans sa large barbe en éventail.
+
+Au bout d'un instant le lieutenant me dit:
+
+--Ce gueux-là m'agace, allons-nous-en, et qu'il nous laisse
+tranquilles.
+
+Depuis je l'ai surpris en conversation très animée avec Ahmet. Ils se
+turent en m'apercevant. Le soir, je demandai à Ahmet:
+
+--Est-ce que tu connais Karra, le marchand?
+
+Ahmet alors m'expliqua qu'il avait son père à El-Biod, avec des tentes
+et beaucoup de troupeaux; que son père était riche et lui envoyait de
+l'argent; qu'il tenait peu à celui que je lui donnais, et que s'il était
+entré à mon service, c'est qu'il aimait à vivre avec les Français;
+qu'ayant reçu une certaine somme, il était en affaire avec Karra, et
+qu'il allait prendre un intérêt dans son commerce; mais qu'ils n'étaient
+pas d'accord sur les conditions; et que je les avais trouvés occupés
+d'en discuter.
+
+Puis, quand je lui parlai de la femme, il rapprocha ses cinq doigts, les
+mit au niveau de sa bouche, comme s'il soufflait dessus; et par ce geste
+indescriptible qui veut dire à peu près: C'est beaucoup; ou: Que me
+dites-vous là! il me fit comprendre que je ne devais plus y penser.
+
+Au fond, je soupçonne Ahmet d'être contre moi et de trahir directement
+mes intérêts. Quant à ce qu'il m'a dit de sa fortune paternelle, je n'en
+crois pas le premier mot, et je lui ai dit:
+
+--Si tu as des rentes, tu devrais bien t'acheter un burnouss et ne pas
+coucher toutes les nuits dans le mien.
+
+Ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, c'est que je suis signalé à
+la surveillance des maris, et qu'on épie tous les pas que je fais dans
+la ville.
+
+
+
+
+1er juillet 1853.
+
+
+Nous voilà en pleine canicule. Le thermomètre donne à l'ombre sur ma
+terrasse, au nord, un maximum soutenu de 44°, de neuf heures du matin à
+quatre heures du soir. Les nuits ne sont guère plus fraîches. Après les
+grands vents des jours derniers, nous sommes entrés dans des calmes
+plats, et les nuages se sont dissipés d'eux-mêmes comme un rideau de
+gaze blanche qui se serait peu à peu replié du sud au nord. Pendant un
+jour encore, on les aperçut roulés sur le _Djebel-Lazrag_. Le lendemain,
+nous nagions de nouveau dans le bleu.
+
+La canicule, compliquée du Rhamadan, semble avoir ôté le peu de forces
+et le peu de sang qui restaient aux pâles habitants d'El-Aghouat. On ne
+rencontre plus, le jour, que des visages maigres, des teints sans vie;
+on se traîne entre deux coups de soleil, de l'ombre à l'ombre. Aouïmer
+est malade. Djeridi ne quitte plus le pavé de sa boutique; à peine
+laisse-t-il sa porte entrebâillée, comme pour prouver qu'il n'est pas
+mort. Mais on a beau le secouer, il ne bouge pas, et quand on lui dit:
+Eh bien! Djeridi, et le café? il montre son fourneau éteint depuis le
+matin, ses bidons vides, ses tasses rangées sur l'étagère, et répond:
+_Makan_, il n'y en a plus.
+
+En temps ordinaire, on dort quatre heures; aujourd'hui, tout homme qui
+jeûne s'autorise de son abstinence pour dormir douze heures.
+
+Je me réveille avant l'aube, au _fedjer_. Un peu après, je sens comme
+une secousse dans mon lit, et j'entends le coup de canon qui annonce le
+point du jour; à cette minute-là commence le jeûne, jeûne absolu, comme
+tu sais, car on ne peut ni manger, ni fumer, ni boire; les voyageurs
+seuls ont une dispense, à la condition de faire à certains marabouts
+autant d'aumônes qu'ils ont bu de fois.
+
+A ce moment-là même, je suis sûr de voir entrer Ahmet, mâchant encore sa
+dernière bouchée, et tenant une gamelle pleine d'eau; il a l'air
+satisfait, quoique éreinté par ses excès de la nuit.
+
+Le soir, la ville est suspendue dans l'attente du canon de sept heures;
+et nous croyons remarquer que tous les jours il avance de quelques
+minutes, bien que nous soyons à huit jours à peine du solstice.
+
+On ne sait plus à qui parler, ni que faire de ces gens-là, soit qu'ils
+festoient ou qu'ils jeûnent, la nuit comme le jour, on les dirait en
+dévotion.
+
+Il me prend des envies de m'arracher à cette universelle torpeur.
+Peut-être, avant huit jours, me mettrai-je en course, pour l'Est
+d'abord, ensuite pour l'Ouest. Je t'ai promis de ne pas quitter le pays
+sans voir Aïn-Mahdy, et je tiendrai ma parole. La route est sûre, et je
+ne me consolerais pas de laisser à vingt lieues de moi la ville sainte
+de Tedjini, sans y faire, moi aussi, mon pèlerinage.
+
+
+
+
+Juillet 1853.
+
+
+Il y a deux jours, à la nuit close, le lieutenant me dit:
+
+--Que faisons-nous, ce soir?
+
+--Ce que vous voudrez.
+
+--Où allons-nous?
+
+--Où vous voudrez.
+
+Tous les soirs, c'est la même demande et la même réponse, faites toutes
+les deux dans les mêmes termes. Puis, sans rien résoudre, il se trouve
+que l'ennui de chercher du nouveau, la pente de l'habitude, souvent la
+soif, nous mènent soit chez Djeridi, soit dans un petit café peu connu
+où nous avons découvert la meilleure eau qu'on boive ici, c'est-à-dire
+une eau claire, sans mauvais goût, sans magnésie, et renouvelée deux
+fois par jour par des bidons d'une propreté satisfaisante.
+
+Ce soir-là, je ne sais comment il arriva qu'au lieu de nous arrêter chez
+Djeridi, nous passâmes, et que de détours en détours, allant toujours
+devant nous, nous nous trouvâmes à la porte des Dunes.
+
+--Tiens, me dit le lieutenant, en aspirant une faible bouffée de brise
+qui venait de l'est, il y a de l'air de ce côté.
+
+Cinq minutes après, nous étions, sans nous en douter, dans les dunes.
+Quelqu'un nous croisa; c'était le chasseur d'autruches qui regagnait la
+ville, une pioche à la main.
+
+--D'où viens-tu? lui demanda le lieutenant.
+
+--De mon jardin, répondit le borgne, qui passa sans plus attendre.
+
+--Remarquez qu'il n'a pas plus de jardin que moi, me dit le lieutenant.
+
+Quoiqu'en dehors de la ville, il faisait cruellement chaud, et nous
+étions sans veste et nu-tête, n'ayant rien à craindre d'un air aussi sec
+que la terre. Nous avions de la peine à nous tirer du sable, et nous
+cheminions bras dessus, bras dessous, habitude apportée des trottoirs de
+Paris, et que le lieutenant a adoptée par complaisance. Il n'y avait pas
+un mouvement de feuilles sur toute la ligne des jardins que nous
+suivions à droite; pas un bruit sur toute la corniche de collines qui
+dominaient à gauche la longue dune de sable uni où nous marchions sans
+entendre le bruit de nos pas, comme dans la neige.
+
+Cependant, le terrain devint solide; nous dépassâmes les jardins; nous
+traversâmes, sans y prendre garde, le lit de l'Oued-M'zi, et ce ne fut
+qu'en remontant les premiers mouvements de sable de l'autre rive, que je
+reconnus à cinquante pas devant nous la forme étrange, surtout à
+pareille heure, du rocher aux chiens.
+
+Je t'ai dit que les chiens avaient émigré le jour même du siège. Depuis
+lors, on n'a pu ni les faire rentrer, ni les expulser tout à fait du
+pays. Tant qu'ils ont eu de quoi manger autour du champ de bataille ou
+dans les cimetières, on était tranquille; aujourd'hui, pour un rien, ces
+bêtes, redevenues sauvages, attaqueraient les passants, comme les loups
+l'hiver.
+
+Ils sont logés dans des rochers au nord et à l'est, surtout un peu au
+delà des dunes, dans un fragment de collines hérissées de schistes
+difformes et noirs comme de la houille.
+
+On les voit de loin allant et venant sur le couronnement des rochers,
+galopant sur la pente de sable jaune, pour descendre vers l'angle le
+plus rapproché des jardins, ou remontant comme des gens qui rentrent
+chez eux. Presque toujours, ils ont plusieurs sentinelles établies en
+avant de la colline dans le lit à sec de l'Oued. Du point où souvent je
+vais m'asseoir, je les distingue accroupis, l'oreille droite et
+surveillant d'un air farouche les approches désertes de leur citadelle.
+Par moments, ou entend là-dedans des luttes effroyables; on voit le
+sable qui vole; puis c'est un tumulte de points fauves agglomérés tout à
+coup sur une roche noire; il en sort de partout; et les sentinelles
+elles-mêmes accourent pour se mêler au combat.
+
+La nuit, ils battent la campagne, faisant la ronde autour des jardins,
+chassant dans les enclos, déterrant ce qu'ils trouvent, et depuis la
+tombée du jour jusqu'au matin, poussant des aboiements de meute qu'on
+est tout étonné d'entendre de la ville.
+
+--Ils sont en chasse, dit le lieutenant; écoutez: les voilà qui font le
+tour par _Bab-el-Chettet_.
+
+En effet, des cris lointains nous arrivaient par-dessus l'oasis; la
+meute était déjà à une demi-lieue de son chenil. A peine en vîmes-nous
+deux ou trois en retard filer à notre approche à toutes jambes, et sans
+plus de bruit que des chacals.
+
+--Dans tous les cas, reprit le lieutenant, avec cela je réponds de vous.
+Il me montrait une canne énorme, d'un bois noueux, poli, verdâtre,
+cueillie je ne sais où, qui doit dater de fort loin et qu'il ne quitte
+jamais, sinon pour se mettre en tenue.
+
+Nous continuâmes de monter. Arrivés à mi-côte et après avoir hésité
+entre le sable et le rocher, nous nous décidâmes pour un siège de
+pierres, trouvant le sable trop chaud, et nous nous assîmes, avec regret
+de ne pouvoir nous étendre.
+
+A cette hauteur, nous aurions pu nous croire entourés de sable. L'oasis
+se dressait en noir à quelques cents mètres de nous; au delà régnait une
+ligne grisâtre représentant l'épaisseur des collines et de la ville, de
+même couleur que le ciel, mais au-dessus de laquelle seulement
+commençaient les étoiles. La nuit était si tranquille qu'on entendait
+distinctement les grenouilles chanter dans le marais de Rass-el-Aïoun.
+La voix des chiens continuait, en s'éloignant de minute en minute.
+
+--A la bonne heure, dit le lieutenant; voilà qui, de temps en temps,
+nous vaudra mieux que le cabaret.
+
+C'est une brave et bonne nature que le lieutenant N... Un esprit bien
+fait, clair, exact, rigide, peu sentimental, et au fond très sensible,
+quoi qu'il en dise; assujetti volontairement, plus encore que
+discipliné, et auprès duquel il est aussi agréable de parler quand il
+vous écoute, que de se taire quand il veut bien parler.
+
+Ce soir-là, il avait repris une longue histoire interrompue dix fois,
+dix fois recommencée depuis un mois, et qui, tôt ou tard, finira, je
+l'espère, par une confidence.
+
+Tout à coup, il me toucha le bras et me dit:
+
+--Ne bougez pas, je vois là quelque chose de louche.
+
+Il se leva, me laissa sa veste, prit son bâton, et fit rapidement
+quelques pas en avant.
+
+A ce moment, je vis apparaître la forme d'un homme habillé de blanc,
+portant sur la tête un objet semblable à un gros pavé.
+
+Le lieutenant s'était arrêté, et presque aussitôt je l'entendis crier
+d'une voix tranquille:
+
+--_Ache-Koun?_--Qui est là?
+
+--C'est moi, lieutenant, répondit de même en arabe une voix que je
+reconnus.
+
+Après quelques minutes de conférence, le lieutenant revint près de moi.
+
+--C'est Tahar, me dit-il; le pauvre diable s'imagine avoir retrouvé son
+fils; parce qu'avec des débris humains méconnaissables, il a ramassé des
+loques et un ceinturon qu'il prétend avoir reconnu. Il a enterré le tout
+ensemble dans le sable, et de temps en temps il revient ici, à ce qu'il
+paraît, pour voir si les chiens n'ont pas dérangé le trou. Laissons-le
+faire et allons plus loin, car nous le gênerions.
+
+--Tiens, reprit-il tout à coup, le borgne aura aidé à cacher son neveu;
+il est encore plus sournois que je ne croyais.
+
+Le lendemain matin, je retrouvai le _gardien des eaux_ à sa place
+accoutumée, son sablier sur les genoux, sa corde à nœuds passée dans
+les doigts.
+
+
+
+
+Juillet 1853.
+
+
+On s'étonne peut-être de ne plus me voir ni dans les rues, ni à la
+fontaine, car j'ai tout à fait changé mes habitudes. Aussitôt le jour
+venu, je me glisse dans les jardins, soit au nord, soit au sud, suivant
+la direction du vent, quand il en fait, ce qui est de plus en plus rare.
+J'y suis à l'ombre, à l'abri des mouches; et de midi à trois heures, j'y
+puis dormir sous les figuiers, étendu sur une terre poudreuse et molle,
+à défaut d'herbes.
+
+Malheureusement, l'oasis ressemble à la ville; elle est resserrée,
+compacte, sans clairières, et subdivisée à l'infini. Chaque enclos est
+entouré de murs, et de murs trop élevés pour que la vue s'étende de l'un
+dans l'autre. Il en résulte qu'une fois enfermé dans un de ces jardins,
+on est enfoui dans de la verdure, avec quatre murs gris pour horizon.
+Tous ces petits vergers contigus, au-dessus desquels on voit se
+déployer, comme une multitude de bouquets verts, quinze ou dix-huit
+mille dattiers, sont traversés par un système bizarre de ruelles,
+formant comme un jeu de patience, avec une ou deux issues pour ce vaste
+labyrinthe, et dont il faut posséder la clef sous peine de ne pouvoir en
+sortir autrement qu'en retrouvant l'entrée. Souvent, dans la partie
+arrosée par l'Oued, le ruisseau coule au fond des rues; on doit alors
+suivre le lit de la rivière dans l'eau jusqu'à mi-jambe ou se promener à
+dos d'homme, comme je l'ai fait sur le dos d'Ahmet un jour qu'il m'y
+avait égaré. Ces ruelles inondées servent à certains endroits de lavoir;
+ailleurs, on rencontre des touffes de lauriers-roses presque aussi
+hautes que les murs et qui ont poussé dans le joint des pierres,
+pareilles à d'énormes gerbes de fleurs qu'on aurait mis tremper dans
+l'eau. Chaque enclos s'ouvre, soit sur la rue, soit sur le jardin
+voisin, par une porte de deux ou trois pieds de haut, barricadée de
+_djerid_ ou seulement barrée au moyen de deux traverses, et sous
+laquelle on passe à genoux.
+
+On n'y voit ni oliviers, ni cyprès, ni citronniers, ni orangers; mais on
+est surpris d'y trouver beaucoup des essences d'Europe, pêchers,
+poiriers, pommiers, abricotiers, figuiers, grenadiers, puis des vignes,
+et dans de petits carrés cultivés, la plus grande partie des légumes de
+France, surtout des oignons.
+
+Si tu te souviens des jardins de l'Est, dont je t'ai parlé, si tu revois
+encore, comme moi, les vastes perspectives de Bisk'ra, la lisière du
+bois allant expirer dans les sables, sans mur d'enceinte, et faute de
+terre et d'eau; les derniers palmiers engloutis jusqu'à moitié du tronc;
+puis les clairières avec les moissons, les pelouses vertes; les étangs
+de T'olga dormants et profonds avec la silhouette renversée des arbres
+dans une eau bleue; puis au loin, presque partout, et pour enfermer
+cette Normandie saharienne, le désert se montrant entre les dattiers;
+peut-être trouveras-tu, comme moi, qu'il manque quelque chose à ce pays
+pour résumer toutes les poésies de l'Orient.
+
+Aussi, faute de mieux, je prends ces petits jardins comme autant de
+retraites, et tous ces arbres comme des parasols mouvants.
+
+
+
+
+Juillet 1853.
+
+
+Ce soir, en rentrant pour préparer mon bagage (car c'est décidément
+demain que je me mets en course), je n'entendis rien résonner au fond de
+la cantine où j'avais déposé mon argent; et l'ayant vidée, je reconnus
+qu'on m'avait volé; mais, si bien volé, qu'il ne restait que cinq francs
+cachés entre deux tablettes de chocolat. Nous nous regardâmes, le
+lieutenant et moi; il me dit:
+
+--C'est bien, ne perdons pas de temps et venez sur la place, où vous
+m'attendrez.
+
+Au même instant, mon domestique Ahmet arrivait, montant l'escalier
+quatre à quatre; il put voir la cantine vide et mon linge étalé par
+terre. Nous sortîmes tous trois.
+
+Dans la rue, le lieutenant me dit:
+
+--Maintenez-le près de vous pendant trois minutes, et s'il veut fuir,
+saisissez-le ou appelez.
+
+Ahmet mâchonnait une cigarette, tout en fredonnant un petit air; il
+avait le bras passé dans l'ouverture de son burnouss; il me regardait du
+coin de l'œil, et je faisais de même. Il n'y avait que peu de monde
+sur la place, car la nuit tombait. J'hésitais à m'emparer de lui sur un
+simple soupçon.
+
+Trois minutes après, le lieutenant revint et me cria:
+
+--Qu'en avez-vous fait?
+
+Je me retournai: Ahmet n'était plus là.
+
+--J'étais bien sûr que c'était lui, me dit le lieutenant.
+
+Nous reprîmes la ruelle en courant. A deux pas de ma porte, il y a un
+détour, puis un second, puis un troisième; arrivés au bout du zigzag
+nous avions,--à droite la rue qui conduit au Dar-Sfah; et, devant nous,
+un couloir profond, plein d'eau, menant directement vers le Sud entre
+les jardins; un Arabe tout nu y lavait son linge.
+
+--As-tu vu quelqu'un passer en courant, avec une veste rouge et son
+burnouss autour du bras?
+
+--Oui, dit l'Arabe en montrant le fond du canal, il s'en va par là, il
+est entré dans l'eau et il court.
+
+--Laissez-le faire, me dit le lieutenant; il va se cacher pour la nuit
+dans les jardins; demain, au jour, on le trouvera.
+
+--Mais s'il n'attend pas le jour pour aller plus loin?
+
+--Où diable voulez-vous qu'il aille? A moins qu'il ne prenne par
+El-Assafia, et il ne s'y risquera pas; il a à choisir entre deux, ou
+quatre, ou six jours de marche, pour trouver une datte à manger. Vous
+savez bien qu'on ne sort pas d'ici comme on veut, et que, quand on
+voyage, il faut emporter de quoi vivre.
+
+Cependant, on prit quelques mesures; on lança deux cavaliers sur le
+contour de l'oasis, on commanda une patrouille de nuit. Pendant ce temps
+nous allâmes, à tout hasard, faire une perquisition dans quelques
+maisons de la basse ville, où nous pensions qu'Ahmet avait des
+intelligences.
+
+--J'ai interrogé le cafetier, me dit le lieutenant; Ahmet a passé la
+nuit dernière au café; il avait sa djebira pleine d'argent; il a régalé
+tous ses amis, en disant que cette fortune venait des moutons de son
+père.
+
+--Très bien, dis-je, je connais l'histoire, et j'aurais dû en prévoir la
+fin.
+
+Nos démarches dans la basse ville causèrent beaucoup d'effroi, mais
+n'aboutirent à rien. Les hommes étaient absents; les jeunes femmes
+effrayées s'enfuyaient, sans vouloir répondre; les vieilles demandaient
+grâce, comme si nous les eussions menacées du supplice.
+
+--L'enquête est nulle, dis-je au lieutenant, attendons à demain.
+
+Deux heures après, vers dix heures, nous passions devant ma porte,
+lorsque nous vîmes une forme blanche se détacher du mur et,
+précipitamment, se retirer sous la voûte.
+
+--Qui est là? criâmes-nous ensemble, et nous fîmes deux pas en avant,
+les bras étendus. Personne ne répondit. Il faisait si noir sous le
+porche, qu'on ne voyait pas même l'issue donnant sur la cour. Tout à
+coup le lieutenant me dit:
+
+--Je le tiens. Il venait, en tâtonnant dans l'ombre, de saisir un
+burnouss. Il y eut une seconde de silence, pendant laquelle mon ami
+poussa une sorte de cri très aigu qui fit résonner la voûte et alla
+retentir jusque sur la place. L'inconnu ne soufflait mot et s'était
+collé contre la muraille.
+
+--Veux-tu bien parler? Qui es-tu? reprit le lieutenant, dont la main
+remontant le long du corps avait pris l'homme à la gorge.
+
+--Je suis Ahmet, répondit enfin une voix étranglée; et presque aussitôt:
+
+--Lâche-moi, mon lieutenant, ou je te tue.
+
+A peine eut-il achevé, que je vis quelque chose passer devant moi; et
+Ahmet alla rouler dans la rue, lancé par un coup de poing prodigieux. Le
+lieutenant ne fit qu'un bond, et lui appuyant son bâton sur la poitrine
+lui dit tranquillement:
+
+--Tu as eu tort de menacer, tu gâtes ton affaire.
+
+Presque au même instant, quelqu'un arrivait, courant a perdre haleine;
+c'était le robuste Moloud qui avait entendu l'appel de son maître.
+
+--Pauvre Ahmet, soupira Moloud en considérant la funeste folie de son
+ami, allons, viens; et il l'entraîna. Sur la place, cependant, il y eut
+une petite scène de résistance, dans laquelle Moloud, à son grand
+regret, fut obligé de se montrer sévère. Il n'en continua pas moins de
+répéter: «Pauvre Ahmet! de sa voix de mulâtre, une singulière voix qui
+s'adoucit jusqu'à devenir des plus tendres quand ce mauvais musulman
+cède à sa passion pour la liqueur. En un moment, la nouvelle avait fait
+le tour des cafés, et quand notre prisonnier arriva chez Djeridi, une
+certaine foule arrivait sur nos pas. L'interrogatoire eut lieu séance
+tenante et dans la rue. Ahmet nia d'abord qu'il eût volé, puis il avoua
+seulement une partie de la somme.
+
+--Où as-tu mis l'argent? lui demandai-je.
+
+--Viens, me dit-il, on va te le remettre.
+
+Et il nous conduisit chez Karra, ce qui me surprit médiocrement d'après
+les soupçons que j'avais sur lui.
+
+L'œil du M'zabite s'anima d'une singulière expression quand il nous
+vit paraître devant sa petite échoppe, et qu'Ahmet lui-même lui dit:
+
+--Donne l'argent.
+
+Il regarda d'abord la force assez imposante qui entourait son futur
+associé; puis, après quelques minutes d'hésitation pendant lesquelles je
+reconnus son vilain sourire et j'entrevis des rancunes d'amant sous la
+cupidité du recéleur, il allongea la main vers le fond de sa boutique, y
+prit une vieille _darbouka_ pleine de chiffons, en tira comme avec
+effort une chaussette en laine, et enfin vida la bourse sur la
+banquette. C'était à peu près la moitié de l'argent volé; le reste avait
+payé magnifiquement deux ou trois joyeuses nuits de Rhamadan.
+
+Quant à Ahmet, il était fort pâle, et son regard assez doux d'habitude
+se fixa sur moi d'une façon haineuse. Moloud, qui ne l'avait pas lâché,
+lui dit amicalement:
+
+--Qu'avais-tu besoin de voler?
+
+--L'argent était devant moi, je l'ai pris, répondit Ahmet; c'était
+écrit.
+
+Et il se laissa emmener.
+
+--Combien croyez-vous qu'on lui fasse donner de coups de bâton?
+demandai-je au lieutenant.
+
+--Oh! pas beaucoup, mais il faut qu'ils soient bons; je dirai qu'on en
+charge Moloud.
+
+Ce petit incident, qui me sépare d'un domestique que j'aimais, m'a fait
+réfléchir. Avec des valets fatalistes, les négligences sont dangereuses;
+et je me suis promis, à l'avenir, de ne plus tenter personne.
+
+
+
+
+III
+
+TADJEMOUT-AIN-MAHDY
+
+
+
+
+Aïn-Mahdy.--Vendredi, juillet 1853
+
+
+Mercredi, dans la matinée, le commandant nous donnait nos passeports,
+sous forme de deux petits carrés de papier écrits de droite à gauche,
+pliés et cachetés à l'arabe; l'un adressé au caïd de _Tadjemout_,
+l'autre au caïd d'_Aïn-Mahdy_. Il nous autorisait en outre à prendre
+deux cavaliers d'escorte, à notre choix.
+
+--Prenons Aouïmer, me dit le lieutenant, il nous amusera, et son ami, le
+grand _Ben-Ameur_, qui dort toujours, il ne nous ennuiera pas. Et
+maintenant allons boire, en attendant que la chaleur soit tombée.
+
+La chaleur ne tomba point de tout le jour. A quatre heures, il y avait
+encore 46 degrés à l'ombre et 66 au soleil. Nous achevions une
+orangeade, étendus dans une cour sombre couverte d'un velarium en poil
+de chèvre noir. Nos chevaux attendaient tout sellés depuis midi, et nous
+n'avions encore, ni guide pour nous conduire, ni mulet pour porter nos
+bagages.
+
+De quatre heures à six, on trouva le mulet. C'était un petit animal de
+couleur isabelle, menu, fringant, dont il fallut bander les yeux pour
+parvenir à le bâter. Il portait, outre nos cantines, une tente avec ses
+montants, le sac aux piquets, les bidons, deux outres, une gamelle.
+L'énorme _Moloud_ s'offrit pour le conduire, mais à la condition de le
+monter; proposition inacceptable, car il l'aurait écrasé. Il y avait du
+monde sur la place où se faisaient nos préparatifs; on nous regardait
+partir.
+
+--Dis donc, petit, es-tu allé à Aïn-Mahdy? demanda le lieutenant à un
+gamin de douze ans qui se trouvait là.
+
+--Oui, Sidi, répondit l'enfant.
+
+--Tu connais le chemin?
+
+--Oui.
+
+--Alors, en route, dit le lieutenant.
+
+Et, prenant l'enfant par le milieu du corps, il le souleva de terre, le
+posa sur le sommet de la charge, un pied sur chaque cantine, et lui
+remit en main la longe du mulet; puis il enfourcha lestement sa grande
+jument jaune, à selle turque; j'en fis autant de mon cheval; nos deux
+spahis, en selle depuis une heure, avaient déjà pris la tête.
+
+--Maintenant, va devant, dit-il au petit, qui ne s'attendait guère à
+être du voyage; tu auras des pommes, plus un franc par chaque journée de
+marche. Comment t'appelles-tu?
+
+--Ali.
+
+--Fils de qui?
+
+--Ben-Abdallah-bel-Hadj.
+
+--Où demeures-tu?
+
+--Bab-el-Chettet.
+
+--Ya, Moloud! cria le lieutenant à son robuste serviteur, va chez
+Abdallah-bel-Hadj, Bab-el-Chettet, préviens-le que le lieutenant N...
+emmène son fils à Aïn-Mahdy.
+
+--Lui dirai-je pour combien de temps? demanda Moloud.
+
+--C'est inutile; dis qu'on aura soin de lui.
+
+Et notre petit convoi se mit en marche par la rue des Marchands. Elle
+était déjà déserte; toutes les ruelles l'étaient de même. A travers les
+portes, on devinait des préparatifs extraordinaires et des odeurs
+inaccoutumées de viandes rôties qui prouvaient que le jeûne allait finir
+et qu'on n'attendait plus que le dernier signal du canon pour entrer à
+pleine bouche dans les réjouissances du _Baïram_, _aïd-el-seghir_,
+_petite fête_, qui suit le Rhamadan.
+
+--Et nous qui les emmenons à un pareil moment! pensais-je en voyant
+l'air contrarié de nos spahis et la mine encore plus désespérée du petit
+Ali, dont le cœur semblait faiblir.
+
+--Nous partons une heure trop tard, dit le lieutenant; arrachons-les à
+ce spectacle.--Et il donna un coup de canne au mulet, qui prit le trot
+jusqu'à Bab-el-Gharbi. La voûte franchie, nous débouchâmes sur la
+vallée dans l'ordre suivant: Aouïmer et Ben-Ameur formant l'avant-garde
+et chevauchant botte à botte; au centre, les bagages avec Ali, puis le
+lieutenant et moi; mon domestique M... à l'arrière-garde, mais à une
+bonne distance de la jument jaune du lieutenant; son terrible cheval
+étant déjà dans la plus grande agitation.
+
+Il était alors sept heures, la journée allait finir; une brise lente et
+faible commençait à se lever sur la plaine, comme le vol appesanti du
+_houbahrah_, qui bat des ailes longtemps avant de s'envoler; pourtant on
+respirait. Nous faisions route au couchant; obliquant pour joindre les
+collines, et directement contre le soleil. Une petite ouverture en forme
+de coin se dessinait à une lieue devant nous, dans l'écartement de deux
+mamelons violets.
+
+--_Chouf el trek_, vois le chemin! dit Ali en nous montrant l'étroite
+coupure où précisément l'astre allait plonger. C'était en effet le
+défilé du nord-ouest et la route d'Aïn-Mahdy.
+
+--Le soleil y va, ajouta poétiquement Aouïmer.
+
+Pendant quelques minutes il continua de nous enflammer le visage, et je
+marchai les yeux fermés pour en adoucir l'insupportable éclat. Peu à
+peu, je me sentis moins d'ardeur aux joues, moins de feu sous les
+paupières, et quand je les ouvris, je ne vis plus qu'un disque écarlate,
+échancré par le bas, qui descendait rapidement dans le défilé; puis le
+disque devint pourpre, et, pour parler comme Aouïmer, le céleste
+voyageur disparut. Moins d'une minute après, nous entendîmes le canon de
+la ville, et le mulet d'Ali et les deux chevaux des spahis en reçurent à
+la fois comme une secousse.
+
+--Mon lieutenant, j'ai oublié ma flûte, dit Aouïmer en faisant tout à
+coup volte-face.
+
+Et sans attendre la réponse, il poussa son cri de _rr..._ et piqua
+ventre à terre vers Bab-el-Gharbi. Nous nous retournâmes pour le suivre
+de l'œil; un flocon de fumée blanche se balançait au-dessus de
+l'ancien bastion des Serrin, la nuit tombait sur la ville.
+
+--Ce qui m'inquiète, dit le lieutenant en regardant attentivement le
+couchant, c'est qu'on ne voit pas la moindre apparence de lune.
+
+Tu sais que le Rhamadan, qui est le carême des Arabes, dure l'espace
+compris entre deux lunes, c'est-à-dire un peu moins d'un mois solaire.
+Le jeûne quotidien commence et finit à cette minute très fictive où l'on
+est présumé: «_ne pouvoir plus distinguer un fil noir d'un fil blanc_.»
+Quant au mois d'abstinence, il expire au moment non moins contestable où
+trois _Adouls_ déclarent avoir vu la lune nouvelle. Or, la lune, à son
+premier jour, se lève et se couche avec le soleil; à peine est-elle
+visible pendant un très court moment de crépuscule. Eût-elle paru, il
+suffirait d'un léger nuage, du moindre brouillard pour la cacher et
+pour allonger le Rhamadan de vingt-quatre heures. Il y a donc de quoi
+douter; mais c'est une question trop grave et qui touche à trop
+d'impatiences pour qu'à la fin du vingt-huitième jour tout le monde, y
+compris les _T'olba_, ne soit pas du même avis.
+
+Il faisait presque nuit quand nous atteignîmes le col, marchant à la
+file et lentement sur un terrain rocailleux, dur au pas des chevaux
+comme un pavé de granit, et tellement sonore qu'on l'aurait cru creusé
+par-dessous. Presque aussitôt nous entendîmes un galop retentissant, et
+Aouïmer passa près de nous, escaladant, sans aucun souci, les dalles
+glissantes du sentier; il avait sa flûte et fumait une cigarette.
+
+--Donne-moi du feu, lui dit le lieutenant.
+
+Aouïmer se pencha sur sa selle, et, le feu donné, reprit la tête à côté
+de Ben-Ameur.
+
+Le lieutenant se tourna vers moi et me dit:
+
+--Il sent le mouton! j'étais sûr que c'était pour aller manger.
+
+--Eh bien! cria-t-il, et le Rhamadan?
+
+--Fini, mon lieutenant, répondit Aouïmer d'une voix joyeuse.
+
+--Et la lune?
+
+--On l'a vue.
+
+--Qui ça?
+
+--Tout le monde.
+
+--Allons, tant mieux, dis-je au lieutenant, les gens d'Aïn-Mahdy
+n'auront plus faim quand nous arriverons, et nous sommes sûrs d'être
+bien reçus.
+
+Pendant un moment nous suivîmes la silhouette brune des deux cavaliers,
+dont la tête encapuchonnée se dessinait à trente pas de nous, sur un
+ciel encore éclairé de rouge; puis la silhouette elle-même devint plus
+vague, le ciel en s'assombrissant la fit évanouir, la croupe argentée du
+cheval blanc de Ben-Ameur nous servit encore quelques instants de point
+de mire; enfin, le cheval à son tour acheva de disparaître avec son
+cavalier, et nous n'eûmes plus pour nous diriger que le pas sec et
+trottinant du mulet, et de temps en temps, pareil à un signal de route,
+le tintement métallique d'un étrier.
+
+Nous traversions un pays inégal, mamelonné, laissant à nos chevaux le
+soin de nous conduire; même aux endroits les plus difficiles, ils y
+marchaient la bride sur le cou avec autant de sûreté qu'en plein jour,
+sans glissade et sans étincelles, car aucun d'eux n'était ferré. Tantôt,
+on devinait un pavé de roches au bruit résonnant de leur sabot, à la
+résistance du sol, à leur allure courte et saccadée; tantôt, au
+contraire, un mouvement plus souple, infiniment agréable à sentir, et
+comme un bercement d'avant en arrière, nous avertissait que le terrain
+changeait de nature et que nous entrions dans le sable. Alors on voyait
+vaguement s'étendre à droite de longues dunes blafardes, clairsemées de
+bouquets sombres.
+
+La nuit était admirable, calme, chaude, ardemment étoilée comme une
+nuit de canicule; c'était, depuis l'horizon jusqu'au zénith, le même
+scintillement partout, et comme une sorte de phosphorescence confuse au
+milieu de laquelle étincelaient de grands astres blancs et couraient
+d'innombrables météores; quelques-uns avec tant d'éclat, que mon cheval
+secouait la tête, inquiété par ces traînées de feu. Il n'y avait dans
+l'air immobile ni mouvement, ni bruit, mais je ne sais quel murmure
+indéfinissable qui venait du ciel et qu'on eût dit produit par la
+palpitation des étoiles.
+
+Nous nous acheminions dans le plus profond silence. Le lieutenant, dont
+la jument paisible se maintenait au pas de mon cheval, avait croisé les
+étriers sur le cou de sa bête et s'était accroupi dans sa large selle,
+les jambes autour du pommeau. On n'apercevait rien du petit Ali qui,
+probablement, s'inquiétait peu de la route; M..., toujours à l'arrière,
+s'occupait de calmer son cheval, toujours agité; Aouïmer avait essayé de
+sa flûte, puis avait fredonné, puis s'était tu; quant à Ben-Ameur, il
+était impossible, depuis le commencement de la nuit, d'imaginer s'il
+veillait encore, ou si, fidèle à son habitude, il dormait. On eût pu le
+croire absent, excepté quand de loin en loin la voix claire d'Aouïmer
+disait:--«Ya, Ben-Ameur, donne le tabac;» et quand la voix plus sourde
+de l'indolent cavalier répondait, comme à travers un rêve:--«Prends
+garde aux abricots,» la djebira de Ben-Ameur étant en effet bourrée de
+fruits. Pour moi, je pensais à tout ce que la vie a de plus agréable, et
+je m'entretenais mentalement avec ceux de mes souvenirs qui me
+paraissaient les plus propres à me tenir éveillé.
+
+Vers dix heures, la nuit était si claire que je pus voir l'heure à ma
+montre; nous tournâmes un rocher grisâtre, en forme de pyramide, au
+sommet duquel on voyait une tache sombre.
+
+--Regarde le B'étoum, dit Ali; nous voici à moitié route.
+
+--Si nous nous couchions? dit le lieutenant qui rêvait.
+
+--Où ça? demandai-je.
+
+--Ici.
+
+--Mon lieutenant, dit le guide; allons plus loin, l'Oued-M'zi est tout
+près.
+
+Et nous continuâmes.
+
+--Décidément le cheval m'engourdit, reprit le lieutenant après une
+nouvelle heure de silence.
+
+Et il me fit une théorie sur les inconvénients du cheval, pendant les
+étapes de nuit; théorie qui tendait à prouver que la marche forcée est
+le plus efficace des divertissements quand on s'endort.
+
+Vers minuit et demi, le terrain, qui montait sensiblement depuis une
+heure, parut s'aplanir. De larges bouffées d'air, venant d'un horizon
+plus éloigné, nous apportaient comme une saveur humide. Nous dominions
+un vaste pays où l'on pouvait distinguer des bois; on entendait à une
+assez grande distance encore, mais devant nous, de faibles et rares
+coassements.
+
+--Allons, il reste de l'eau dans l'Oued, dit le lieutenant, que cet
+avertissement des grenouilles parut consoler d'être venu si loin.
+
+Une demi-heure après nous mettions pied à terre sur un large lit de
+sable encore tiède, et nous sentions, sans trop le voir, le voisinage
+d'un petit filet d'eau. De chaque côté s'alignait une haie épaisse de
+roseaux; au delà, régnait un taillis d'arbres bas et sombres dont on
+aurait pu, malgré la nuit, distinguer la couleur et la forme; c'étaient
+les bois de tamarins de _Recheg_; et, pour la première fois, je
+rencontrais de l'eau dans cette rivière avare appelée l'_Oued-M'zi_.
+
+--Prenons-nous la tente? demanda le lieutenant.
+
+--Ce n'est pas la peine.
+
+--Ni le tapis non plus, n'est-ce pas?
+
+--A quoi bon?
+
+Seulement on entrava mon cheval et celui de M...; quant aux deux chevaux
+des spahis, ils furent lâchés dans le bois, en compagnie de la jument
+jaune et du mulet. Après quoi, nous fîmes cercle autour d'une bougie
+allumée et piquée dans le sable. Ben-Ameur ouvrit sa djebira et se mit,
+sans rien dire, à manger des abricots. Aouïmer s'abstint, comme s'il
+avait déjà dîné. La nuit était si calme que la bougie brûlait sans que
+sa flamme vacillât.
+
+--Le dernier couché la soufflera, dit le lieutenant.
+
+Et chacun de nous se roula dans son burnouss et s'étendit.
+
+--Et qui nous gardera? demandai-je.
+
+--Le bon Dieu, dit en français Aouïmer, avec un sourire délicieux.
+
+Je ne puis dire lequel de nous s'éveilla le premier; car, en ouvrant les
+yeux, je vis que mes quatre compagnons avaient, eux aussi, les yeux
+ouverts et considéraient le soleil qui se levait paisiblement au-dessus
+d'un pays tout rose, et, déjà, bordait d'aigrettes d'or le feuillage
+aigu des tamarins. La rivière, presque à sec, s'étendait comme un chemin
+de sable, couleur de lavande, entre deux rangées verdoyantes de roseaux
+et un double taillis de bois touffus. A peine y restait-il assez d'eau
+pour justifier la présence des grenouilles que nous avions entendues la
+veille. A un quart de lieue plus au nord, la rivière faisait un coude,
+et, par-dessus les berges tapissées de joncs, on découvrait une mince
+ligne de montagnes très éloignées, roses et lilas tendre. Des gangas,
+par petites bandes, des couples de pigeons bleus volaient sur la rivière
+avec inquiétude, et semblaient plutôt surpris qu'effrayés de nous voir.
+On entendait dans le taillis la voix du petit Ali qui ralliait les
+bêtes. C'était très joli, très riant, quoiqu'on se sentît fort
+abandonné.
+
+--Il n'y a rien de tel que la campagne, me dit le lieutenant à qui
+l'Oued-M'zi rappelait évidemment les petits ruisseaux sablonneux de son
+pays. C'est dommage que l'eau soit si salée.
+
+--On eût dit en effet de l'eau de mer, ou plutôt quelque chose
+d'astringent comme une forte solution d'alun.
+
+Moins d'un quart d'heure après, nous sortions du lit de la rivière et
+nous apercevions Tadjemout, à trois heures de marche encore, dans
+l'ouest. Toute la plaine intermédiaire était unie, plate et vide;
+l'Oued-M'zi s'y déroulait comme un long ruban vert. A deux lieues à peu
+près dans l'est, on remarquait quelques palmiers mêlés à des végétations
+chétives, derniers restes d'une oasis morte de soif ou ruinée par la
+guerre; le petit Ali ne put rien m'en apprendre, sinon qu'il y avait eu
+là des jardins. Nous laissions en arrière les derniers mamelons du
+Djebel-Milah; à droite la chaîne élevée, plus robuste et parfaitement
+bleue, du Djebel-Lazrag; devant nous enfin, à l'extrémité de cette
+immense campagne stérile, l'arête vaporeuse du Djebel-Amour se découpait
+sur un ciel d'une extraordinaire transparence.
+
+Nous marchions depuis une heure assez silencieusement, et déjà
+appesantis par le soleil qui nous embrasait les épaules, quand une
+bouffée de vent, venant du large, nous apporta le son lointain d'une
+musique arabe. A ce bruit fort inattendu dans ce pays solitaire, les
+deux spahis firent demi-tour, pour indiquer qu'ils entendaient; et le
+petit Ali, presque tout debout sur son mulet, se mit à regarder dans la
+direction du vent. Une ligne de poussière commençait à se former
+au-dessus de la plaine, entre Tadjemout et nous.
+
+--C'est une tribu qui voyage, dit Ali; _rakil_, un déplacement.
+
+En effet, le bruit ne tarda pas à se rapprocher, et l'on put bientôt
+reconnaître l'aigre fanfare des cornemuses jouant un de ces airs
+bizarres qui servent aussi bien pour la danse que pour la marche; la
+mesure était marquée par des coups réguliers frappés sur des tambourins;
+on entendait aussi, par moments, des aboiements de chiens. Puis, la
+poussière sembla prendre une forme, et l'on vit se dessiner une longue
+file de cavaliers et de chameaux chargés, qui venaient à nous, et se
+disposaient à traverser l'Oued, à peu près vers l'endroit où nous nous
+dirigions nous-mêmes.
+
+Enfin, il nous fut possible de distinguer l'ordre de marche et la
+composition de la caravane.
+
+Elle était nombreuse et se développait sur une ligne étroite et longue
+au moins d'un grand quart de lieue. Les cavaliers venaient en tête, en
+peloton serré, escortant un étendard aux trois couleurs: rouge, vert et
+jaune, avec trois boules de cuivre et le croissant à l'extrémité de la
+hampe. Au delà et sur le dos des dromadaires blancs ou d'un fauve très
+clair, on voyait se balancer quatre ou cinq _atatiches_ de couleur
+éclatante; puis, arrivait un bataillon tout brun de chameaux de charge,
+stimulés par la caravane à pied; enfin, tout à fait derrière, accourait,
+pour suivre le pas allongé des dromadaires, un énorme troupeau de
+moutons et de chèvres noires divisé par petites bandes, dont chacune
+était conduite par des femmes ou par des nègres, surveillée par un homme
+à cheval et flanquée de chiens.
+
+--Ce sont des _Arba_, dit Ali.
+
+--Ça m'est égal, dit le lieutenant, du moment que ce n'est pas le
+Scheriff.
+
+La grande tribu des Arba, qui campe aux environs d'El-Aghouat, est une
+des plus importantes du sud de nos possessions; c'est avec la fameuse
+tribu noble des _Ouled-Sidi-Scheik_, la plus forte, la plus brave, la
+plus aguerrie, la plus opulente, enfin la mieux montée peut-être des
+tribus sahariennes: «Les Arba, dit M. le général Daumas dans son
+livre-itinéraire du _Sahara algérien_, sont très braves et peu soucieux
+d'éviter les rencontres à main armée. Ils mettent un grand luxe dans
+leurs armes. Leur vie est aventureuse, et d'ailleurs leur instinct
+violent et pillard les met trop souvent en contact avec d'autres tribus
+pour ne pas leur avoir fait des ennemis nombreux...» J'ajoute qu'on les
+cite avec les _Saïd_ pour leur inhospitalité. Ils ont pris part à toutes
+les luttes qui ont agité le désert; depuis quinze ans surtout, on les
+trouve mêlés à toutes les affaires de guerre; nous les avions contre
+nous derrière les murs d'El-Aghouat; un grand nombre d'entre eux a suivi
+jusqu'à Ouaregla la fortune errante du Scheriff; et c'est encore chez
+les Arba que ce chef de partisans continue de recruter ses meilleurs
+cavaliers.
+
+Au moment où nous atteignions le bord de la rivière, l'avant-garde à
+cheval y était déjà tout entière engagée, et le premier chameau blanc
+porteur d'_atouche_ commençait à descendre majestueusement la rive
+opposée.
+
+Les cavaliers étaient armés en guerre et costumés, parés, équipés comme
+pour un carrousel; tous, avec leurs longs fusils à capucines d'argent,
+ou pendus par la bretelle en travers des épaules, ou posés
+horizontalement sur la selle, ou tenus de la main droite, la crosse
+appuyée sur le genou. Quelques-uns portaient le chapeau de paille
+conique empanaché de plumes noires; d'autres avaient leur burnouss
+rabattu jusqu'aux yeux, le haïk relevé jusqu'au nez; et ceux dont on ne
+voyait pas la barbe ressemblaient ainsi à des femmes maigres et
+basanées; d'autres, plus étrangement coiffés de hauts kolbaks sans bord
+en toison d'autruche mâle, nus jusqu'à la ceinture, avec le haïk roulé
+en écharpe, le ceinturon garni de pistolets et de couteaux, et le vaste
+pantalon de forme turque en drap rouge, orange, vert ou bleu, soutaché
+d'or ou d'argent, paradaient superbement sur de grands chevaux habillés
+de soie comme on les voyait au moyen âge, et dont les longs _chelils_,
+ou caparaçons rayés et tout garnis de grelots de cuivre, bruissaient au
+mouvement de leur croupe et de leur queue flottante. Il y avait là de
+fort beaux chevaux; mais ce qui me frappa plus que leur beauté, ce fut
+la franchise inattendue de tant de couleurs étranges. Je retrouvais ces
+nuances bizarres si bien observées par les Arabes, si hardiment
+exprimées par les comparaisons de leurs poètes.--Je reconnus ces chevaux
+noirs à reflets bleus, qu'ils comparent au pigeon dans l'ombre; ces
+chevaux couleur de roseau, ces chevaux écarlates comme le premier sang
+d'une blessure. Les blancs étaient couleur de neige et les alezans
+couleur d'or fin. D'autres, d'un gris foncé, sous le lustre de la sueur,
+devenaient exactement violets; d'autres encore, d'un gris très clair, et
+dont la peau se laissait voir à travers leur poil humide et rasé, se
+veinaient de tons humains et auraient pu audacieusement s'appeler des
+chevaux roses. Tandis que cette cavalcade si magnifiquement colorée
+s'approchait de nous, je pensais à certains tableaux équestres devenus
+célèbres à cause du scandale qu'ils ont causé, et je compris la
+différence qu'il y a entre le langage des peintres et le vocabulaire des
+maquignons.
+
+Au centre de ce brillant état-major, à quelques pas en avant de
+l'étendard, chevauchaient, l'un près de l'autre et dans la tenue la plus
+simple, un vieillard à barbe grisonnante, un tout jeune homme sans
+barbe. Le vieillard était vêtu de grosse laine et n'avait rien qui le
+distinguât que la modestie même et l'irréprochable propreté de ses
+vêtements, sa grande taille, l'épaisseur de sa tournure, l'ampleur
+extraordinaire de ses burnouss, surtout le volume de sa tête coiffée de
+trois ou quatre capuchons superposés. Enfoui plutôt qu'assis dans sa
+vaste selle en velours cramoisi brodé d'or, ses larges pieds chaussés de
+babouches, enfoncés dans des étriers damasquinés d'or et les deux mains
+posées sur le pommeau étincelant de la selle, il menait à petits pas une
+jument grise à queue sombre, avec les naseaux ardents et un bel œil
+doux encadré de poils noirs, comme un œil de musulmane agrandi par le
+_koheul_. Un cavalier nègre, en livrée verte, conduisait en main son
+cheval de bataille, superbe animal à la robe de satin blanc, vêtu de
+brocard et tout harnaché d'or, qui dansait au son de la musique et
+faisait résonner fièrement les grelots de son _chelil_, les amulettes de
+son poitrail et l'orfèvrerie splendide de sa bride. Un autre écuyer
+portait son sabre et son fusil de luxe.
+
+Le jeune homme était habillé de blanc et montait un cheval tout noir,
+énorme d'encolure, à queue traînante, la tête à moitié cachée dans sa
+crinière. Il était fluet, assez blanc, très pâle, et c'était étrange de
+voir une si robuste bête entre les mains d'un adolescent si délicat. Il
+avait l'air efféminé, rusé, impérieux et insolent. Il clignotait en nous
+regardant de loin; et ses yeux, bordés d'antimoine, avec son teint sans
+couleur, lui donnaient encore plus de ressemblance avec une jolie fille.
+Il ne portait aucun insigne, pas la moindre broderie sur ses vêtements;
+et de toute sa personne, soigneusement enveloppée dans un burnouss de
+fine laine, on ne voyait que l'extrémité de ses bottes sans éperons et
+la main qui tenait la bride, une petite main maigre ornée d'un gros
+diamant. Il arrivait renversé sur le dossier de sa selle en velours
+violet brodé d'argent, escorté de deux lévriers magnifiques, aux jarrets
+marqués de feu, qui bondissaient gaiement entre les jambes de son
+cheval.
+
+Aussitôt qu'il aperçut ce vieux grand seigneur et son fils, le petit Ali
+fit un mouvement pour se jeter à terre et courir se prosterner devant
+eux; mais le lieutenant lui posa la main sur l'épaule; l'enfant étonné
+comprit le geste et ne bougea pas.
+
+Pendant ce temps, je regardai ce jeune cavalier à mine impériale, au
+milieu de son cortège barbare, avec des guerriers pour valets et des
+vieillards à barbe grise pour pages; je jetai les yeux sur le charmant
+Aouïmer, qui me fit l'effet d'un histrion, puis je considérai assez
+tristement la tenue du lieutenant; j'imaginai ce que devait être la
+mienne pour un œil difficile en fait d'élégance, et je ne pus
+m'empêcher de dire au lieutenant:
+
+--Comment trouvez-vous que nous représentions la France?
+
+Le vieillard passa et nous salua froidement de la main; nous y
+répondîmes avec autant de supériorité que nous le pûmes. Quant au jeune
+homme, arrivé à deux pas de nous, il fit cabrer sa bête; l'animal,
+enlevé des quatre pieds par ce saut prodigieux où excellent les
+cavaliers arabes, nous frôla presque de sa crinière et alla retomber
+deux pas plus loin; le petit prince s'était habilement dispensé du
+salut, et son escorte acheva de défiler sans même jeter les yeux sur
+nous.
+
+Les musiciens venaient ensuite, marchant sur deux rangs, la bride passée
+dans le bras, les uns frappant d'un geste martial sur de petits châssis
+carrés tendus de peau, d'autres tambourinant avec des crochets de bois
+sur des timbales du diamètre d'un petit tambour, les autres soufflant
+dans de longues musettes en forme de hautbois. Puis arrivaient, sur deux
+de front, et les deux plus richement équipés tenant la tête, les
+chameaux porteurs d'atatiches; c'étaient de grands animaux efflanqués,
+nerveux, lustrés, presque aussi blancs que de vrais _mahara_ et
+marchant, comme disent les Arabes: «du pas noble de l'autruche.» Ils
+avaient des mouchoirs de satin noir passés au cou et des anneaux
+d'argent aux pieds de devant. Les _atatiches_, sorte de corbeilles
+enveloppées d'étoffes avec un fond plat garni de coussins et de tapis,
+dont les extrémités retombent en manière de rideaux sur les deux flancs
+du dromadaire, faisaient plutôt l'effet de dais promenés dans une
+procession que de litières de voyage. Imagine un assortiment de toute
+espèce d'étoffes précieuses, un assemblage de toutes les couleurs: du
+damas citron, rayé de satin noir, avec des arabesques d'or sur le fond
+noir, et des fleurs d'argent sur le fond citron; tout un atouche en soie
+écarlate traversé de deux bandes de couleur olive; l'orange à côté du
+violet, des roses croisés avec des bleus, des bleus tendres avec des
+verts froids; puis des coussins mi-partie cerise et émeraude, des tapis
+de haute laine et de couleur plus grave, cramoisis, pourpres et grenats,
+tout cela marié avec cette fantaisie naturelle aux Orientaux, les seuls
+coloristes du monde. C'était le point le plus brillant et le centre
+éclatant de la caravane. Vu de face et d'un peu loin, ce haut appareil
+s'élevait comme une sorte de mitre étincelante au-dessus de la tête
+vénérable des dromadaires blancs, et complétait cette physionomie
+sacerdotale que tu leur connais. On n'entrevoyait rien des voyageuses de
+distinction suspendues dans ces somptueux berceaux; mais un nègre à
+pied, qui se tenait au-dessous de chaque litière, de temps en temps
+levait la tête et s'entretenait avec une voix qui lui parlait à travers
+les tapisseries.
+
+Là s'arrêtaient le luxe des étoffes et l'éclat des couleurs; car,
+immédiatement après, venaient les chameaux de charge, portant les
+tentes, le mobilier, la batterie de cuisine de chaque famille,
+accompagnés par les femmes, les enfants, quelques serviteurs à pied, et
+les plus pauvres de la tribu. Des coffres, des tellis au ventre arrondi,
+rayés de jaune et de brun, des plats de kouskoussou, des bassins de
+cuivre, des armes en faisceaux, des ustensiles de toute nature
+cliquetant au mouvement de la marche; de chaque côté, des outres noires
+pendues pêle-mêle avec des douzaines de poulets liés ensemble par les
+pattes, et qui battaient des ailes en jetant des cris de détresse;
+par-dessus tout cela la tente roulée autour de ses montants comme une
+voile autour de sa vergue; puis un bâton qui se trouvait mis en l'air et
+retenu par des amarres à peu près comme un mât avec ses agrès; tel était
+l'aspect uniforme offert par le dos montueux des chameaux. Il y en avait
+cent cinquante ou deux cents pour transporter les bagages et les
+«maisons de poil» de cette petite cité nomade en déménagement. On
+voyait, en outre, de jeunes garçons, assis tout à fait à l'arrière des
+bêtes, juste au-dessus de la queue, qui poussaient de grands cris, quand
+les animaux trop pressés s'embarrassaient l'un dans l'autre; ou bien de
+petits enfants tout nus, suspendus à l'extrémité de la charge,
+quelquefois couchés dans un grand plat de cuisine et s'y laissant
+balancer comme dans un berceau. A l'exception du harem, qui voyageait en
+litière fermée, toutes les femmes venaient à pied sur les deux flancs de
+la caravane, sans voiles, leur quenouille à la ceinture et filant. De
+petites filles suivaient, entraînant ou portant, attachés dans leur
+voile, les plus jeunes et les moins alertes de la bande. De vieilles
+femmes, exténuées par l'âge, cheminaient appuyées sur de longs bâtons;
+tandis que de grands vieillards se faisaient porter par de tout petits
+ânes, leurs jambes traînant à terre. Il y avait des nègres qui, dans
+leurs bras d'ébène, tenaient de jolis nourrissons coiffés de la chechia
+rouge; d'autres menaient par la longe des juments couvertes, depuis le
+poitrail jusqu'à la queue, de _djellale_ à grands ramages, et suivies de
+leurs poulains; j'en remarquai qui conduisaient par les cornes des
+béliers farouches, comme s'ils les traînaient aux sacrifices: c'était
+aussi beau qu'un bas-relief antique. Des cavaliers galopaient au milieu
+de la foule, et de loin donnaient des ordres à ceux qui, tout à fait à
+l'arrière, amenaient le troupeau des chameaux libres et les moutons.
+C'était là que se tenait la meute hurlant, aboyant, harcelant sans cesse
+la queue du troupeau; notre approche augmentant encore la rage des
+chiens et ajoutant à l'épouvante des moutons, nous prîmes le trot, et
+bientôt nous eûmes dépassé l'extrême arrière-garde de la caravane.
+
+Pendant une heure encore, on entendit le bruit des cornemuses, et nous
+continuâmes de voir la poussière qui s'éloignait dans la direction des
+montagnes de l'Est.
+
+--Avouez, dis-je au lieutenant, que voilà une manière de déménager qui
+vaut mieux que la nôtre.
+
+Et je lui rappelai, car il l'avait oublié, comment s'effectue un
+changement de domicile chez le peuple le plus spirituel et le plus
+policé du monde.
+
+Je ne connais pas de village arabe qui se présente avec plus de
+correction ni dans des conditions de panorama plus heureuses que
+Tadjemout, quand on l'approche en venant d'El-Aghouat. Il couvre un
+petit plateau pierreux qui n'est qu'un renflement de la plaine et s'y
+développe en forme de triangle allongé. La base est occupée par un
+rideau vert d'arbres fruitiers et de palmiers; les saillies anguleuses
+d'un monument ruiné en marquent le sommet. Un mur d'enceinte collé
+contre la ville suit la pente du coteau et vient, par une descente
+rapide, se relier, au moyen d'une tour carrée, aux murs extérieurs des
+jardins. Ces murs sont armés, de distance en distance, de tours
+semblables; ce sont de petits forts crénelés, légèrement coupés en
+pyramides et percés de meurtrières. La ligne générale est élégante et se
+compose par des intersections pleines de style avec la ligne accentuée
+des montagnes du fond. Le ton local est gris, d'un gris sourd que la
+vive lumière du matin parvenait à peine à dorer. Une multitude de points
+d'ombre et de points de lumière mettait en relief le détail intérieur de
+la ville et, de loin, lui donnait l'aspect d'un damier irrégulier de
+deux couleurs: gris et bleu. Deux marabouts posés à droite, sur la
+croupe même du mamelon, l'un rouge et l'autre blanc, faisaient mieux
+apparaître encore, par deux touches brillantes, la monochromie sérieuse
+du tableau.
+
+A une demi-lieue de la ville, nous dépêchâmes Aouïmer avec la lettre
+adressée au caïd, et nous lui recommandâmes de veiller à ce que la
+_diffa_ fût très simple, car nous avions affaire à des gens pauvres.
+Puis le lieutenant s'approcha d'Ali et lui fit la leçon suivante:
+
+--En quelque endroit que nous soyons, souviens-toi que c'est monsieur et
+moi qui sommes les maîtres; ainsi n'embrasse les genoux de personne;--tu
+me comprends?
+
+Le petit Ali porta la main droite à sa poitrine et répondit: Oui,
+_Sidna_.--Formule presque inusitée de respect, qui ne s'adresse qu'aux
+puissants de la terre.
+
+A mesure que nous approchions, tournant les jardins pour entrer par
+l'est, l'aspect de Tadjemout changeait, les montagnes s'abaissaient
+derrière la ville; et tout ce tableau oriental se décomposant de
+lui-même, il ne resta plus, quand nous en fûmes tout près, qu'une pauvre
+ville, mise en ruines par un siège, brûlée, aride, abandonnée, et que la
+solitude du désert semblait avoir envahie. Il était neuf heures; le
+soleil déjà haut, la frappait d'aplomb. Nous arrivions, par un
+cimetière, au-delà duquel on voyait une porte carrée, pareille à toutes
+les portes arabes, ménagée dans la tour qui relie les remparts aux murs
+des jardins. Un Arabe à mine farouche, chaussé de brodequins poudreux
+et portant un long fusil pendu dans le dos, suivait en même temps que
+nous ce chemin hérissé de pierres tumulaires, poussant devant lui un âne
+boiteux chargé de deux outres vides. A droite, et vers le sommet du
+mamelon traversé par de longues assises de rochers rougeâtres, on voyait
+deux chevaux étiques, la tête pendante et plantés sur leurs quatre pieds
+comme sur des piquets. Rien de plus, personne au-dessus des murailles;
+pas un bruit. A gauche et dans des massifs d'abricotiers, on entendait
+roucouler des tourterelles.
+
+Après un assez long circuit dans des rues sans soleil, plus étroites
+encore que celles d'El-Aghouat et pavées de dalles encore plus
+glissantes, nous prîmes une petite ruelle au bout de laquelle on voyait
+des gens occupés à desseller le cheval d'Aouïmer. Arrivés là, nous mîmes
+pied à terre, et l'on nous fit entrer sous un vestibule fort obscur, et
+dans lequel s'enfonçait, suivant l'usage, un divan en maçonnerie élevé
+de quatre pieds au-dessus du sol. Le vestibule était encombré de gens
+qui se démenaient beaucoup sans le moindre cri. Il y avait déjà
+quelqu'un étendu sur le dos au beau milieu du divan, et autour duquel
+tout le monde s'empressait. Au moment où nous apparûmes, un Arabe, assez
+proprement vêtu d'un burnouss couleur amadou, lui présentait d'une main
+une gamelle de lait, tandis que de l'autre il l'invitait à choisir au
+milieu d'un boisseau au moins de petites pommes vertes amoncelées sur le
+tapis. C'était Aouïmer qui se faisait servir par le caïd de Tadjemout:
+Il se mit à sourire en nous voyant et nous dit en français, de sa voix
+la plus claire:--Bonjour, mon lieutenant, comme s'il ne nous avait pas
+vus depuis un mois.
+
+Notre arrivée avait attiré une certaine foule devant la maison du caïd.
+Aussi, le vestibule ne tarda pas à se trouver rempli; et bientôt, la
+porte obstruée ne pouvant suffire à la curiosité de tous ceux qui,
+privés d'entrer, auraient voulu voir, le plus grand nombre des visiteurs
+demeura dehors, et fit bien inutilement galerie dans la rue. Au bout
+d'un instant, il n'y eut plus moyen de respirer, et j'avais perdu tout
+espoir de prendre un seul moment de repos. D'ailleurs, ce n'est jamais
+un séjour bien délicieux que celui du divan chez les pauvres habitants
+des ksours du Sud. On n'y échappe aux coups de soleil,--danger réel, il
+faut l'avouer, pendant la canicule,--qu'avec la chance d'y rencontrer
+toutes les incommodités imaginables. Et quant à celui-ci, j'avais jugé,
+dès l'abord, qu'il renfermait une combinaison de petits supplices dont
+le moindre était, sans contredit, la chaleur épouvantable d'une étuve
+sèche; et je m'étais tout de suite aperçu, à de cruelles démangeaisons
+qui m'envahirent tout le corps, que les mouches avaient ici, dans les
+tapis, toute une armée d'odieux auxiliaires.
+
+Une hirondelle avait son nid dans le plafond, juste au-dessus du divan.
+Les petits étaient nés, et, toutes les cinq minutes, l'hirondelle
+arrivait avec un brin de quelque chose dans le bec. La porte était
+basse; entre le cintre et la tête des gens attroupés sur le seuil, il ne
+restait que juste assez d'espace pour elle; elle s'y glissait en
+poussant un léger cri. Aussitôt, je regardais en l'air et je voyais six
+petites têtes rondes coiffées d'un duvet noir avancer au bord du nid six
+becs ouverts et pépiants; de petits becs d'oiseaux naissants avec un
+bourrelet jaune qui les fait ressembler à des lèvres. L'oiseau
+partageait de son mieux entre tous ses nourrissons; puis, l'une après
+l'autre, les têtes se retiraient dans le nid. La mère, un peu surprise
+de voir son asile occupé par tant de monde, hésitait pour s'en aller,
+entre la porte de la cour et celle de la rue; sans doute elle avait des
+raisons pour préférer la seconde, car c'était celle qu'elle choisissait,
+bien que l'autre fût à peu près libre. Chaque fois c'était la même
+incertitude, et chaque fois j'entendais du milieu des Arabes une voix
+grave qui disait: _balek!_ (prends garde!) Alors il y en avait qui se
+courbaient en deux pour lui faire place, d'autres encore plus
+complaisants qui s'écartaient tout à fait; l'oiseau prenait son élan et
+filait en jetant un nouveau cri.
+
+Grâce à ce trait de caractère assurément touchant, j'aurais volontiers
+pardonné à ces braves gens de nous faire étouffer par leur politesse
+malentendue, mais, quoique endurci déjà contre beaucoup de misères, je
+trouvai cette manière de se reposer si pénible, que j'aimai mieux
+marcher. La _diffa_ ne pouvait manquer de se faire attendre, car c'est
+une cérémonie qui, dans tous les cas, demande certains préparatifs et
+dont la solennité dépend en grande partie de la lenteur qu'on y apporte.
+Tous les visages étaient ruisselants; les burnouss transpiraient comme
+des langes de bain. Je ressentais, en outre, d'intolérables piqûres, et
+je dis au lieutenant, qui me paraissait ne rien éprouver de semblable:
+Sentez-vous?--Non, mon ami, me dis le lieutenant, mais je les vois. Si
+j'ai un conseil à vous donner, c'est d'aller vous promener.--Au moment
+où je sortais, je me trouvai face à face avec le caïd, qui portait dans
+ses bras un petit mouton noir tout frémissant de se trouver pris et qui
+bêlait. Un autre grand gaillard, vêtu comme le caïd d'un burnouss de
+fantaisie jaunâtre, et lui ressemblant un peu, le suivait d'un air
+enjoué, un couteau à la main. Le caïd, croyant m'être agréable, me
+présenta le pauvre animal, écarta sa laine à l'endroit des côtes et me
+montra qu'il était gras et blanc. De mon côté, je fus obligé, par
+convenance, de palper cette chair vivante qu'on allait mettre à la
+broche et que j'allais manger dans une heure. Mais je me fis un peu
+l'effet d'un sauvage, et la _diffa_ de Tadjemout ne m'inspira plus le
+moindre appétit.
+
+Les rues étaient silencieuses, presque désertes, l'ombre y décroissait
+rapidement, et je n'y rencontrai que de rares habitants étendus déjà
+sous le porche obscur des maisons. J'entrevis un ou deux enfants qui se
+cachaient, et je pus entendre, en passant, le tic-tac des métiers, comme
+dans certaines cours d'El-Aghouat. Je fis le tour de la ville par l'est
+et m'acheminai, malgré la chaleur, vers le marabout blanc qu'on voit de
+loin briller dans ce tableau décoloré. C'est la sépulture de
+_Sidi-Atallah_, un des patrons de Tadjemout et l'ancêtre des
+_Ouled-Sidi-Atallah_, petite tribu d'une centaine de tentes qui campe
+aux environs de Tadjemout, et y dépose ses grains. Le marabout commande
+la ville à l'est, à peu près comme celui de Si-Hadj-Aïca commande un
+quartier d'El-Aghouat. Il est entouré d'un petit mur en pierres sèches
+et barricadé de manière à ce qu'on n'y puisse entrer. Il y avait une
+multitude de loques accrochées au mur par dévotion.--Puis, suivant
+l'arête du mamelon, je rentrai dans la ville par le nord.
+
+Tadjemout ne s'est point relevé du siège qu'il a subi en même temps que
+sa voisine _Aïn-Mahdy_. Ce débris noirâtre, qu'on voit de loin denteler
+le sommet de la ville, c'est, avec une enceinte assez vaste, mais rasée
+à fleur de terre, et quelques pans de murs encore tachés par le feu,
+tout ce qui reste de l'ancienne kasbah démantelée pendant la guerre.
+Toutes ces maisons si bien groupées à distance sont dans le plus triste
+état de misère et s'en vont en ruines. On a seulement relevé les tours
+et réparé l'enceinte des jardins, car la grande affaire était de
+protéger les plantations.
+
+Ces jardins entourent la ville de trois côtés. L'Oued M'zi la contourne
+en décrivant comme eux trois quarts de cercle; son lit est large; il est
+contenu, du côté des jardins, par une berge élevée, de terre rougeâtre,
+sans cailloux; de l'autre, il paraît s'étendre assez loin dans la
+plaine, au moment de la crue des eaux; mais, dans cette saison de
+sécheresse, il devient inutile, et n'arrose ni ne protège plus rien. On
+n'y voit pas la moindre place humide. De même qu'à El-Aghouat, il
+disparaît sous le sable pour ne se montrer qu'à l'époque des pluies.
+
+Le soleil était déjà presque perpendiculaire quand je m'arrêtai sur les
+débris de l'ancienne kasbah, devant le panorama de la plaine. Je
+retrouvais El-Aghouat à la même heure, avec le désert de moins, mais
+avec une stupeur encore plus grande dans l'intérieur de cette ville
+accablée de chaleur. On n'entendait rien, on ne voyait rien remuer. Au
+delà de l'îlot vert des jardins, l'œil découvrait un horizon de
+terrains nus, caillouteux, brûlés, fuyant dans toutes les directions
+vers un cercle de montagnes fauves ou cendrées, d'un ton charmant, mais
+où l'on devinait l'aridité de la pierre sous la tendresse inexprimable
+des couleurs. Un petit nuage unique flottait au-dessus d'un piton
+bleuâtre du Djebel-Amour. La ville, environnée de pentes grisâtres, sans
+aucune ombre, enflammée de soleil, ne donnait plus signe de vie. Les
+deux chevaux que j'avais aperçus en arrivant n'avaient pas changé de
+place; seulement, ils s'étaient couchés, la tête du côté du nord. Il y
+avait une tente en poil noir plantée parmi les ruines, et sous laquelle
+une femme en haillons battait du lait dans une outre. La nuit la plus
+profonde est pleine de gaieté à côté de ce tableau désolé. On ne connaît
+point en France l'effet de cette solitude et de ce silence sous le plus
+beau soleil qui puisse éclairer le monde. Dans nos pays tempérés, le
+soleil de midi fait sortir de terre tout ce qu'elle a de vie et de
+bruits, et semble exaspérer toutes les passions joyeuses de la campagne.
+Ici, le soleil de midi consterne, écrase, mortifie, et c'est l'ombre de
+minuit qui répare et à son tour redonne la vie.
+
+Une seule chose, grâce à des ressources de sève inconcevables, résiste à
+la consomption de ces terribles étés, qui dessèchent les rivières,
+corrompent les eaux qu'ils ne peuvent tarir, et ne donnent qu'à peu de
+gens le temps de vieillir,--c'est la couleur verte des feuillages;
+couleur extraordinaire dont nous n'avons pas d'expression dans les
+harmonies ordinaires de la palette. Je me suis rappelé les taillis de
+chêne les plus verts, les potagers normands les mieux arrosés, à
+l'époque la plus épanouie de l'année, aussitôt après la frondaison, sans
+trouver quelque chose de comparable à ce badigeonnage de vert émeraude,
+entier, agaçant, et qui fait ressembler tous ces arbres à des joujoux de
+papier vert qu'on planterait sur du bois jaune. Ce qui rend le
+désaccord plus bizarre et aussi la comparaison plus juste, c'est que le
+pied des arbres repose en effet sur un terrain presque tout à fait nu,
+couleur de chaume, où l'on ne voit que quelques petits carrés de légumes
+mal arrosés et plus mal venus, des haricots et des fèves à feuilles
+flétries.
+
+Ces jardins, si desséchés par le pied, si verdoyants par le sommet, sont
+toute la fortune et toute la gaieté de Tadjemout. On les dit fertiles.
+Pour moi, je n'y ai vu que des pommes et des abricots. Les pommes sont
+petites, de couleur fade, et pareilles à des pommes à cidre, pour la
+grosseur et pour le goût. Quant à l'abricotier du sud, c'est un bel
+arbre, de haute taille, d'un port sérieux, d'un feuillage élégant,
+régulier, et qui conviendrait aux paysagistes de style; voilà pourquoi
+je le signale en passant. C'est un feuillage arrondi par masses
+compactes ou développé en longues grappes traînantes, et dont
+l'exécution, naturellement indiquée, s'exprime par un travail serré de
+touches rondes posées symétriquement, comme des points de broderie. Cela
+rappelle exactement l'exécution calme et savante du _Diogène_ et du
+_Raisin de Chanaan_. A l'automne, quand l'arbre est devenu brun, la
+ressemblance doit être parfaite. L'abricotier, comme les pommiers
+normands et les orangers, se couvre de fruits en si grand nombre, que
+chaque feuille verte est accompagnée d'un fruit d'or. Cet arbre,
+d'aspect mythologique, est, après les dattiers, ce qu'il y a de plus
+précieux dans les vergers du Sud. Les abricots secs forment, tu le sais,
+le fond de la cuisine arabe; on les fait sécher sur des claies, et,
+pendant tout le reste de l'année, on en compose, avec fort peu de viande
+et beaucoup de sauce au _fel-fel_, toute sorte de ragoûts, entre autres
+le _hamiss_.
+
+Des grenadiers, dont les fleurs commençaient à faire place au fruit; des
+poiriers; des figuiers bas, à feuilles plus petites et plus foncées que
+les figuiers d'Europe; quelques pêchers, au feuillage grêle un peu plus
+doré que le reste; des vignes poussant en tout sens avec les plus grands
+caprices et portant déjà des verjus monstrueux; par-dessus tout cela les
+aigrettes des palmiers d'un vert froid, légèrement jaunes ou
+rougissantes au point de jonction des palmes, voilà les jardins de
+Tadjemout, c'est-à-dire de tous les ksours du Sud.
+
+Somme toute, ici les oiseaux sont plus heureux que les hommes; car ils
+se nourrissent aussi bien et vivent plus commodément. Ils ont le peu de
+fraîcheur que la végétation parvient à exprimer du sol, et le moindre
+vent qui remue cette atmosphère inerte et brûlante de midi, ils le
+recueillent en paix dans leurs maisons mouvantes de feuillages. On ne
+les aperçoit pas, et c'est à peine si on les entend se déranger dans les
+feuilles quand on passe à côté d'eux. Quelquefois, une petite
+tourterelle fauve, à collier lilas, s'envole et se réfugie sur un
+palmier; elle agite, en s'y posant, le djerid flexible; on la voit un
+moment se balancer sur le ciel bleu, puis elle se retire au cœur de
+l'arbre, elle y pousse un ou deux roucoulements, fait mouvoir encore les
+dards aigus des palmes, et tout se tait, en même temps que tout
+redevient immobile.
+
+Quand j'entrai dans le vestibule, où l'odeur du repas semblait avoir
+rassemblé toutes les mouches et tous les affamés du quartier, le caïd,
+qui n'attendait plus que mon retour, fit un signal du côté des cuisines,
+et je vis apparaître, au bout d'un bâton, le cadavre rissolé et tout
+fumant du petit agneau noir.
+
+Aouïmer fut d'une gaieté folle pendant tout le repas, et Ben-Ameur
+essaya de nous persuader que les habitants de Tadjemout seraient heureux
+de nous retenir jusqu'au lendemain; mais nos pauvres chevaux expiraient
+de chaleur dans la cour, et c'était nous soulager tous que de nous
+mettre en route. Avant trois heures, nous prenions congé du caïd et nous
+sortions par _Bab-Sfaïn_, porte qui s'ouvre du côté d'Aïn-Mahdy.
+
+
+
+
+Aïn-Mahdy, juillet 1853.
+
+
+--J'accomplissais en ce moment un de mes plus vieux rêves de voyage;
+rêve est le mot, car à l'époque où je le faisais, en examinant la carte
+du Sahara, il était plus que douteux qu'il pût jamais se réaliser. Ce
+n'était ni son éloignement, ni la nouveauté du pays qui m'attiraient
+vers ce lieu-là, de préférence à tant d'autres, tout aussi propres à
+m'émouvoir; c'était je ne sais quoi de séduisant dans le nom, quelques
+lambeaux appris de son histoire, le bruit d'un grand personnage
+religieux luttant derrière ces remparts contre le premier homme de
+guerre de l'Afrique moderne, beaucoup d'imaginations colorant une vague
+perspective de faits et de paysage; enfin, je ne sais quelle singulière
+intuition du vrai qui m'avait fait imaginer une sorte de ville
+abbatiale, dévote, sérieuse, hautaine et dominée, comme Avignon, par un
+palais de pape. Chemin faisant, je me rappelais le temps où El-Aghouat
+était encore pour Alger un pays fort mystérieux, et je pensais au nombre
+d'événements, petits ou grands, que le hasard avait dû combiner pour
+faciliter ma promenade; et ce qui m'étonnait le plus dans tout cela,
+c'était d'en être aussi peu surpris et de trouver tout simple que
+j'eusse déjeuné le matin à Tadjemout et que j'allasse à présent dîner à
+Aïn-Mahdy.
+
+Nous avions devant nous une plaine unie, pierreuse, sans aucun accident
+de terrain et sans variété d'aspect. A droite et à gauche, fuyaient
+parallèlement deux bourrelets d'une couleur exquise et seulement tachés
+d'ombres pareilles à des gouttes d'eau bleue. A l'extrémité de la
+plaine, on distinguait un renflement dans la ligne droite de l'horizon;
+c'était derrière ce mouvement du sol que nous allions voir apparaître
+Aïn-Mahdy. La montagne au delà devenait plus bleuâtre à mesure que le
+soleil inclinait de son côté. De petits sentiers grisâtres se
+dirigeaient en droite ligne dans la plaine et menaient sans détours de
+Tadjemout à Aïn-Mahdy. Il n'en fallait pas davantage pour indiquer le
+voisinage d'une ville fréquentée.--Ces deux ou trois sentiers, séparés
+par des intervalles presque égaux, où la terre est battue, où il y a
+moins de cailloux qu'ailleurs, c'est une grande route de caravane. Le
+gros de la troupe marche à la file dans le sillon du milieu, le plus
+poudreux, le seul qui ne soit jamais interrompu; les cavaliers
+d'escorte, les conducteurs de chameaux vont parallèlement dans les
+petits sentiers latéraux, à la file aussi, car il n'y en a guère où l'on
+remarque le passage ordinaire de plus de deux cavaliers de front. La
+route se trouve ainsi tracée dans la direction la plus courte. Quand on
+rencontre une touffe d'_alfa_, de _chih_ ou de _k'tâf_, on la tourne;
+l'herbe continue de pousser; et c'est le chemin qui fait un circuit,
+grâce à l'imperturbable régularité des voyageurs. Je m'amusais à
+reconnaître la large empreinte des chameaux, le pied des chevaux, celui
+des hommes. De loin en loin, nous retrouvions des marques de roues,
+presque effacées par les pluies d'hiver. N'était-ce pas la voie des
+canons qui sont venus d'_El-Biod_ mitrailler les murs d'El-Aghouat? De
+rares gangas, qu'on ne voyait pas, faisaient entendre au-dessus de nos
+têtes de faibles cris perdus dans le silence. A gauche, et sur des plans
+inclinés qui remontaient vers les collines, on distinguait de temps en
+temps des points fauves tachés en dessous de blanc. Ces points fauves
+étaient mobiles, et malgré l'énorme distance, on voyait le lustre du
+poil. C'étaient des gazelles qui paissaient parmi des _alfa_
+jaunissants. Le chemin que nous suivions était couvert de leurs traces;
+on eût pu dire que _la terre exhalait le musc_.
+
+A moitié chemin à peu près, nous vîmes venir à nous deux voyageurs à
+pied, conduisant trois petits ânes. Deux de ces ânes étaient chargés; le
+troisième, velu comme un ours et de la taille d'un gros mouton, trottait
+gaiement en avant des autres et s'arrêtait fréquemment pour accrocher au
+passage un rameau pâle de _k'tâf_. Les hommes étaient nègres, mais de
+vrais nègres pur sang, d'un noir de jais, avec des rugosités sur les
+jambes et des plissures sur le visage, que le hâle du désert avait
+rendues grisâtres: on eût dit une écorce. Ils étaient en turban, en
+jaquette et en culotte flottante, tout habillés de blanc, de rose et de
+jonquille, avec d'étranges bottines ressemblant à de vieux brodequins
+d'acrobates. C'étaient presque des vieillards, et la gaieté de leur
+costume, l'effet de ces couleurs tendres accompagnant ces corps de
+momies me surprirent tout de suite infiniment. L'un avait au cou un
+chapelet de flûtes en roseau, comme le fou de D'jelfa; il tenait à la
+main une musette en bois travaillé, incrustée de nacre, et fort
+enjolivée de coquillages. L'autre portait en sautoir une guitare formée
+d'une carapace de tortue, emmanchée dans un bâton brut.
+
+Quant aux ânes, je fus longtemps à deviner ce qu'ils avaient sur le dos.
+Outre plusieurs tambourins ornés de grelots, d'autres instruments de
+musique, reconnaissables à leur long manche, et un amas de loques
+fanées, je voyais, à distance, quelque chose comme une quantité de
+paquets de plumes ondoyer au-dessus de la charge et flotter confusément
+jusque sur leurs oreilles. En approchant, je m'aperçus que ces paquets
+étaient de toutes les couleurs et de la plus singulière apparence;
+c'étaient à peu près des oiseaux par le plumage; par la forme, c'étaient
+des bêtes impossibles; et, ce qui m'étonna le plus, ce fut de voir que
+chacun de ces monstres avait positivement un bec et deux pattes. Il y en
+avait un grand nombre de tailles diverses, et tous d'une composition
+plus ou moins propre à frapper l'esprit; les uns petits, armés d'un bec
+énorme et montés sur des échasses de flamands; les autres, pesants comme
+une outarde, avec une tête imperceptible et des pieds filiformes;
+d'autres d'un air tout à fait farouche, auxquels il ne manquait que le
+cri pour être l'idéal de ce qui fait peur.--Imagine, mon cher ami, ce
+qui peut sortir de la fantaisie d'un nègre, quand il s'amuse à refaire
+des oiseaux avec des peaux cousues, des pattes et des têtes rapportées.
+
+C'étaient donc des bateleurs avec leurs marionnettes. Ils sortaient
+d'Aïn-Mahdy, où je doutai qu'ils eussent fait leurs frais, et s'en
+allaient par Tadjemout, chez les Ouled-Nayls d'abord, puis dans les
+douars du Tell, essayer l'effet de leur innocente industrie. Je dis à
+Aouïmer de les questionner: mais ils parlaient fort peu l'arabe, et
+faute de nous comprendre, je ne pus savoir d'où ils venaient. Le seul
+nom que je reconnus dans le récit fait en langue nègre de leur longue
+odyssée fut _Ouaregla_.--«C'est une ville où l'on aime beaucoup à rire,»
+dit Aouïmer.--A tout hasard, je leur criai: _Kouka_, _Kano_, et tout ce
+que je connaissais de noms appartenant au _Bernou_. Ils se mirent à rire
+avec cette aimable gaieté des nègres, les plus francs rieurs de tous
+hommes, et ils répétèrent: _Kouka_, _Kano_, d'un air de connaissance:
+j'en conclus, peut-être à tort, qu'ils pouvaient bien avoir des
+relations avec le lac _Tchad_ ou le _Haoussa_. Ils nous demandèrent de
+l'eau. Heureusement que l'outre était pleine. Après quoi, nous nous
+souhaitâmes mutuellement bon voyage, et je me retournai pour les voir
+s'éloigner dans la direction de Tadjemout, qui n'apparaissait plus au
+fond de la plaine, à présent dorée, que comme une tache grise au-dessus
+d'une ligne verte.
+
+La première fois que je traversai la Metidja, pour aller d'Alger à
+Blidah, je fus d'abord étonné (j'étais débarqué de la veille) de faire
+ce trajet en diligence, à peu près comme sur une route de France; mais
+je le fus bien davantage de rencontrer, au milieu de la plaine, un
+Auvergnat en veste de velours olive et coiffé d'une casquette de
+loutre, qui portait devant lui un orgue de Barbarie et en jouait tout en
+marchant. C'était à peu près à l'endroit qu'on appelle les
+Quatre-Chemins: la plaine était verte, hérissée de palmiers nains; on
+voyait çà et là, entre la route et la montagne, pointer une tête isolée
+de palmier en éventail; le magnifique encadrement de l'Atlas enfermait
+l'horizon dans un cercle veiné de bleu, couronné de neiges, et d'une
+imposante tournure; c'était une admirable entrée. Je venais d'apercevoir
+un chacal qui traversait la route, comme aurait fait chez nous un
+renard; et je voyais de loin, posées parmi les joncs, deux cigognes dont
+l'une, comme l'ibis antique, tenait dans son bec quelque chose qu'on
+pouvait prendre pour un serpent. L'Auvergnat jouait l'air de la _Grâce
+de Dieu_. Ce jour-là je fus indigné.--Hier, en me séparant des musiciens
+nègres, ce souvenir m'est revenu, et je l'ai pris avec moins d'amertume.
+Il m'a semblé que cette nouvelle rencontre donnait un sens philosophique
+à la première. Je comparais ces pauvres émigrants venus, l'un de
+_Bernou_, l'autre du Cantal ou de la Savoie, et je n'ai pu m'empêcher
+d'admirer encore davantage les combinaisons du hasard, en pensant qu'un
+jour ils se rencontreraient peut-être, l'un avec sa guitare d'écaille,
+l'autre avec son coffre à musique, et qu'ils joueraient ensemble des
+airs nègres et des airs parisiens, au milieu d'une ville arabe devenue
+française.
+
+Vers six heures, nous perdîmes Tadjemout de vue; et presque aussitôt,
+nous découvrions devant nous la silhouette massive, écrasée, légèrement
+renflée vers le milieu, d'une ville solitaire, de couleur brune, marquée
+de deux points plus clairs vers le centre: c'était Aïn-Mahdy. A ce
+moment, le soleil, qui déclinait vers les montagnes, prenait déjà la
+ville à revers, en dessinait seulement les contours dentelés, et noyait
+dans un rayonnement mêlé de violet et de bleu verdâtre les premiers
+échelons du Djebel-Amour. A mesure que nous approchions, le jour
+baissait; l'heure ne pouvait être mieux choisie pour entrer dans cette
+ville longtemps mystérieuse et demeurée sainte. Cette demi-clarté du
+soir qui n'allait nous la montrer que confusément, l'ombre qui
+commençait à l'envelopper avant que nous en fussions trop près, tout
+cela convenait à merveille au sentiment particulier mêlé de curiosité et
+de respect que m'inspirait Aïn-Mahdy.
+
+Il était sept heures quand nous atteignîmes le pied du rempart. C'est
+une muraille en maçonnerie solide, avec des créneaux très rapprochés, et
+coiffés de petits chapiteaux en pyramides. Aouïmer nous avait précédés
+pour prévenir le caïd de notre arrivée, et nous entrâmes dans la ville
+très modestement escortés d'un seul cavalier. En deçà du rempart règne
+un mur moins élevé, qui forme l'enceinte intérieure des jardins, de
+sorte que les jardins ont, comme la ville, une ceinture continue. Entre
+ce mur et le rempart passe un chemin de ronde étroit et sinueux. C'est
+par là que le guide nous fit tourner pour aller gagner la grande porte:
+_Bab-el-Kebir_. Cette porte a l'air d'une entrée de forteresse; elle est
+pratiquée dans une haute muraille et flanquée de deux grosses tours
+carrées. Elle est beaucoup plus élevée que ne le sont d'habitude les
+portes des villes arabes; elle a de solides battants armés de ferrures;
+un encadrement de chaux en dessine le contour, presque aussi large que
+haut; une banquette dallée de pierres grises, polies comme du fer usé,
+garnit extérieurement le pied du mur. Le porche est profond, avec des
+enfoncements ménagés dans l'épaisseur des tours latérales, et forme à
+l'intérieur une véritable place d'armes.
+
+La rue sur laquelle on débouche après avoir franchi la voûte complète
+cette entrée monumentale. Elle est très large pour une rue arabe,
+comprise entre deux grands murs sévères, bâtis de pierres, sans
+ouvertures, et si propre qu'on la dirait balayée. Au bout de cent pas,
+elle tourne à angle droit au pied d'une maison blanche, d'architecture
+mauresque, et dont la forme singulière rappelle à la fois le palais et
+la mosquée. Cette maison blanche, élevée, percée à l'étage supérieur de
+fenêtres en ogives précieusement sculptées, est l'une des maisons du
+marabout Tedjini; c'est aussi le lieu de sa sépulture et la mosquée
+d'Aïn-Mahdy. Ce nom de Tedjini, qui n'éveillera chez toi, quand tu me
+liras, qu'un intérêt bien vague, ce seul nom, quand je l'entendis sortir
+avec componction des lèvres du petit Ali, me fit éprouver, mon cher
+ami, une émotion très sincère. Il imprimait à ce qui m'entourait un
+caractère précis de grandeur, d'héroïsme et de sainteté. Je sentis que
+l'âme de cet homme vaillant animait encore cette ville à l'air si
+hautain et si recueilli. Mes imaginations d'autrefois ne m'avaient pas
+trompé, Aïn-Mahdy ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu et
+répondait à tout ce que j'avais rêvé.
+
+Une troupe de chameaux sans gardien encombrait la rue dans toute sa
+largeur. En deçà et au delà de ce groupe silencieux, il n'y avait
+personne. La rue déserte se remplissait paisiblement de cette ombre
+poudreuse et de couleur rousse, ombre palpable, chargée de chaleur,
+d'odeurs confuses, qu'on ne trouve que dans les villages arabes du Sud,
+à la tombée de la nuit. La terrasse de la maison de Tedjini était
+occupée par un petit nombre de gens qui tous regardaient du même côté,
+du côté des montagnes. Ils nous virent entrer, tourner l'angle de la
+rue, sans distraire leur attention de l'objet qui paraissait l'attirer
+dans la direction du couchant.
+
+Le caïd prévenu nous attendait à quelques pas de là, devant une maison
+de belle apparence, sorte de _Dar-dyaf_, où l'on nous fit entrer, et que
+nous occupons seuls. La cour est grande, et nos chevaux sont logés dans
+des écuries spacieuses; un escalier bien construit mène à l'étage, où
+nous avons une chambre en galerie pour le jour, et une belle terrasse
+garnie de tapis pour la nuit.
+
+Le caïd actuel d'Aïn-Mahdy n'a rien de frappant, ni dans les traits ni
+dans les manières; mais il représente convenablement l'autorité civile,
+dans cette municipalité, aujourd'hui bourgeoise et dévote. C'est un
+homme simple et digne, dont la physionomie fine, quoique très placide,
+le vêtement de grosse laine blanche, le chapelet de bois noir et la
+coiffure basse font penser au magistrat et au prêtre, beaucoup plus
+qu'au chef militaire. Son accueil fut grave et froid comme sa personne;
+et j'y remarquai tout de suite une sorte de distraction mêlée d'égards,
+qui n'était pas de l'impolitesse, mais qui, bien évidemment, ne marquait
+aucun empressement. A peine avions-nous eu le temps de lui répéter
+l'objet de notre visite, il l'avait appris déjà par la lettre
+d'introduction, qu'il nous quitta. C'était contre tous les usages, et je
+m'en étonnai. Quelques minutes après, vint la diffa.--Les deux spahis
+soulevèrent les langes bleus qui, suivant la coutume, couvraient les
+plats, et je vis, à leur visage, qu'il se passait quelque chose de
+grave. C'étaient du kouskoussou d'orge et des mets de la dernière
+qualité. Aouïmer se leva, d'un air important, prit un des plats et dit à
+l'un des serviteurs: Emporte, et dis au caïd qu'on s'est trompé. Y
+avait-il erreur? C'est ce qu'on ne put savoir; mais, au bout d'un
+instant, le caïd lui-même reparut, accompagnant un souper qui
+équivalait à des excuses, et suivi cette fois d'un cortège assez
+nombreux de serviteurs et d'amis.
+
+Ils demeurèrent tous debout à l'angle de la terrasse; et bientôt
+j'entendis qu'ils discutaient entre eux en considérant le soleil
+couchant.
+
+--Savez-vous ce qui se passe? me dit tout à coup le lieutenant: ils
+attendent encore la lune, et le Rhamadan n'est pas fini.--Aouïmer jeta
+fort irréligieusement un éclat de rire de _giaour_ et continua
+d'affirmer que tout le monde à L'Aghouat l'avait vue la veille au soir,
+à sept heures trente-cinq minutes.
+
+--Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous les ennuyons beaucoup, dis-je au
+lieutenant; cela se voit, et je crois convenable de nous expliquer.
+
+Nous exposâmes donc que nous avions calculé notre départ de manière à ne
+les point gêner; que nous étions parti d'El-Aghouat à sept heures
+trente-cinq minutes du soir et au coup de canon qui avait annoncé la fin
+du jeûne, pour être plus certains de n'arriver à Aïn-Mahdy que le
+premier jour du _Baïram_. Je racontai les préparatifs qu'on faisait à ce
+moment chez leurs voisins; que toutes les cuisines fumaient; que la
+ville était pleine de l'odeur des viandes; et je pris à témoin les deux
+spahis et le petit Ali. Mais à tout cela on nous répondit que si les
+Beni-l'Aghouat avaient vu la lune nouvelle, c'est qu'ils y regardaient
+de moins près qu'ailleurs; que dans Aïn-Mahdy on était plus formaliste,
+et que le jeûne durait encore.
+
+A ce moment, le caïd étendit le bras vers l'horizon; et nous vîmes, tous
+ensemble, apparaître dans la pâleur du couchant le demi-cercle mince et
+long de la lune naissante. Il se découpait, avec la précision d'un fil
+d'argent, sur un ciel parfaitement pur, couleur d'or vert. Au-dessous
+d'elle, scintillait une petite étoile brillante comme un œil qui se
+dilate en souriant. On regarda quelques minutes ce signal charmant de la
+fin d'un long jeûne. L'astre était si près des montagnes qu'un moment
+plus tard il cacha un des bouts effilés de son disque, puis disparut
+tout à fait.
+
+Le caïd, plus occupé de ce qu'il venait de voir que de notre présence,
+descendit alors, suivi de ses serviteurs, et s'en alla proclamer que le
+Rhamadan était accompli pour l'an de l'hégire 1269. Son fils, un grand
+enfant, doux de visage et déjà grave dans son maintien, se coucha, sans
+rien dire, sur le tapis, afin de passer la nuit près de nous. Quant à
+moi, le sommeil ne tarda pas à me prendre; j'entendis vaguement des
+chants qui ressemblaient à des cantiques et des psalmodies qui n'avaient
+rien de joyeux sortir de la maison mortuaire de Tedjini; je regardai,
+pendant un moment, luire les étoiles au-dessus de ma tête; et, sans
+attendre la fin du repas, pêle-mêle avec les plats de bois et les
+_mardjel_ de lait, je m'endormis au milieu de la table à manger qui
+était en même temps notre lit.
+
+
+
+
+Aïn-Mahdy, juillet 1853.
+
+
+--La première impression demeure; Aïn-Mahdy me rappelle Avignon; je ne
+saurais expliquer pourquoi, car une ville arabe est ce qu'il y a de
+moins comparable à une ville française; et la seule analogie d'aspect
+qu'il y ait entre ces deux villes consiste dans une ligne de remparts
+dentelés, une couleur à peu près semblable, d'un brun chaud, un monument
+qui se voit de loin et couronne avec majesté l'une et l'autre, mais
+c'est une sorte d'analogie morale, une physionomie également taciturne;
+un air de commandement avec des dispositions de défense, quelque chose
+de religieux, d'austère; je ne sais quel même aspect féodal qui
+participe à la fois de la forteresse et de l'abbaye. Elles se
+ressemblent par l'effet produit, et peut-être cette comparaison tout
+imaginaire te donnera-t-elle une idée juste de ce qui est.
+
+La ville est posée sur un renflement de la plaine et décrit une ellipse.
+On trouve qu'elle a la forme «d'un œuf d'autruche coupé en deux dans
+le sens de sa longueur». Toute la partie des fortifications est
+admirablement construite et dans un superbe état d'entretien. Le tableau
+général, au lieu de chanceler en tous sens et d'incliner sous tous les
+angles, suivant l'habitude des villages sahariens, garde un aplomb de
+lignes et se dessine par des angles droits très satisfaisants pour
+l'œil.
+
+Les jardins qui ont été rasés dépassent à peine le sommet des murs de
+clôture, sous forme d'un bourrelet vert. Un seul arbre a survécu; il
+s'élève assez tristement dans un enclos désert. Le pauvre k'sour
+d'_El-Outaya_, abandonné sans verdure et sans abri dans sa plaine
+ingrate, entre El-Kantara et Bisk'ra, témoigne de cette manière générale
+d'entendre la guerre. J'y ai vu l'unique palmier qui fut laissé debout,
+pour apprendre à l'étranger qu'il y avait eu là une oasis. Aïn-Mahdy en
+a conservé deux, l'un au nord, l'autre au sud des jardins.
+
+Aïn-Mahdy n'a point de rivière, mais on voit de loin entre la ville et
+la montagne un point blanc de maçonnerie qui indique la tête de la
+source _Aïn-Mahdy_. Arrivé à la porte Bab-el-Sakia, le ruisseau se
+déverse dans un bassin d'où il va, par deux écluses, arroser les
+jardins. Ici, comme à El-Aghouat, il y a le répartiteur des eaux, avec
+son sablier qui sert d'horloge à toute la ville.
+
+C'est à un kilomètre à peu près des jardins qu'était campée l'armée
+d'Abd-el-Kader. On montre encore, près de l'_Aïn_, la place occupée par
+la tente de l'émir. Elle est marquée par une assise de pierres rangées
+circulairement, comme autour des tentes dans les _douars_ sédentaires;
+c'était annoncer d'avance l'intention de ne pas lâcher pied. Comme tu le
+sais, le siège dura neuf mois. Mais la ville avait des puits; elle était
+armée, approvisionnée de tout, débarrassée des bouches inutiles;
+Tedjini n'y avait gardé avec lui que trois cent cinquante hommes, les
+meilleurs tireurs du désert; l'assaut fut impossible. Il y eut un moment
+où, fatigué de la canonnade et voyant sous ses yeux couper ses eaux,
+dévaster ses jardins, Tedjini fit offrir à son ennemi de vider la
+querelle dans un combat singulier. Mais «il était couvert d'amulettes»,
+prétendirent les T'olba du camp d'Abd-el-Kader, et, la partie étant
+jugée inégale, le combat n'eut pas lieu. Ce fut toute une Iliade; et
+cela finit par un traité qui fut aussi perfide que le cheval de
+Troie.--L'émir avait juré, écrivait-il, d'aller faire sa prière à la
+mosquée d'Aïn-Mahdy. Cette considération pieuse alla droit à l'âme du
+marabout. Les conventions arrêtées, leur exécution jurée sur le Coran,
+Tedjini se retira à El-Aghouat, avec ses femmes et sa suite.
+Abd-el-Kader entra dans la ville, fit abattre les murs et saccager les
+maisons; il respecta pourtant celle du marabout. Puis, pressé par les
+événements, il se retira et, presque aussitôt, retourna contre nous son
+épée déshonorée par cette guerre impie. Tous ces faits, historiquement
+très petits, ne te semblent-ils pas préparés pour la légende? Et vois-tu
+ce «Μηνιν αειδε, θεα» entonné par leur poète arabe... «O muse!
+chante la colère de Si-Hadj-Abd-el-Kader, fils de Mahieddin»?
+
+Tedjini est mort, il y a quatre mois, laissant un jeune fils et douze
+filles; il avait eu quinze ans de paix pour rebâtir sa ville et relever
+ses remparts. Après ce court et glorieux moment d'exaltation guerrière,
+il reprit paisiblement sa vie de reclus et ne voulut plus la consacrer
+qu'aux bonnes œuvres, ne s'occupant des affaires de personne, mais ne
+voulant point qu'on se mêlât des siennes et demandant qu'on le laissât
+libre dans l'administration intérieure de son petit État, j'allais dire
+de son diocèse. «Je ne suis plus de ce monde», écrivait-il bien des
+années avant de le quitter. Un jour qu'il était seul en prière dans son
+oratoire, on entendit un grand cri. Son domestique de confiance, qui se
+tenait dehors, entra et le trouva étendu et sans parole, et expirant.
+
+Cependant on eut quelques doutes sur la réalité de cet événement; et,
+pour prévenir toute supercherie, un officier d'El-Aghouat fut envoyé à
+Aïn-Mahdy, avec mission de se faire ouvrir le cercueil et de constater
+que ce grand personnage était bien réellement mort. L'identité reconnue,
+on la fit publiquement proclamer; ce qui n'empêcherait pas, dit-on,
+qu'on ne le ressuscitât, si les événements y donnaient lieu.
+
+Tedjini laisse dans tout le désert une immense renommée; et l'autorité
+religieuse de son nom lui survivra jusqu'au jour où le peuple arabe
+perdra la mémoire de ses marabouts. C'est maintenant un privilège à
+perpétuité. Tedjini n'est plus un saint homme, c'est un saint, et sa
+maison devient une chapelle. Selon la coutume des marabouts, il a achevé
+sa vie à côté de son tombeau, et il n'a pas eu à changer de place pour
+passer d'un asile à l'autre. Le mausolée qui servait de sépulture à ses
+ancêtres est très richement entouré de balustrades sculptées, peintes et
+dorées; il a été fait à Tunis, puis apporté à Aïn-Mahdy et monté pièce à
+pièce.
+
+C'était hier le jour des dévotions arabes; et, toute la matinée, de
+longues files de femmes et d'hommes se sont rendues processionnellement
+à la mosquée. Nous allons à nos églises en France à peu près comme les
+écoliers vont à la classe: un par un pour entrer; la messe dite, on sort
+en foule. A la porte des mosquées arabes, c'est un va-et-vient continuel
+de croyants qui vont prier et de croyants qui en reviennent; toujours le
+même silence et pas plus d'empressement après qu'avant. Tous ces gens-là
+sont fort beaux, pleins de la même gravité, trop propres pour des
+pauvres, trop peu luxueux pour des riches. A leur voir à tous le même
+vêtement de grosse laine, le même haïk épais sur la tête, maintenu par
+une simple corde grise, un chapelet pareil au cou, le même air
+d'austérité calme, la même indifférence pour l'étranger, on dirait un
+séminaire de vieillards qui se rend aux plus graves cérémonies.
+
+Rien ne rappelle ici la vie de la tente, pastorale et guerrière, ni la
+vie seigneuriale et armée du bordj. J'ai pu étudier dans différents
+lieux ces côtés bien distincts de l'existence arabe, et j'ai toujours
+trouvé la poudre, le cheval, les armes de combat ou de chasse mêlés
+plus ou moins aux scènes les plus familières. Ici, nulle _fantasia_,
+surtout quand il s'agit d'acte de piété. Depuis mon arrivée, je n'ai pas
+entendu le pas d'un cheval; on dirait un pavé de sanctuaire, où ne
+marchent que des gens d'église. Je n'ai vu ni ceinturon armé, ni bottes
+à éperons; tous portent la sandale du bourgeois, et ceux du dehors le
+brodequin lacé des voyageurs. Un trait de caractère que je trouve gravé
+sur ces physionomies placides, c'est une grande confiance en eux-mêmes.
+Ils parlent avec un sourire plein de comparaisons orgueilleuses des
+pauvres murailles d'El-Aghouat qui sont tombées devant nos canons; et
+c'est alors pour considérer les leurs avec la sécurité de gens qui sont
+en possession de deux sentiments: la volonté d'être inoffensifs, la
+certitude de résister.
+
+Les femmes vont aux mosquées, ce que je n'avais vu nulle part. Elles se
+rendaient en foule au marabout avec autant de solennité et d'une marche
+encore plus dévote que les hommes. C'est le même costume qu'à
+El-Aghouat, avec ce détail de plus que toutes portent la _melhafa_
+(mante), et sont hermétiquement voilées.
+
+Je m'étais assis au fond de la rue de manière à les voir descendre de
+l'intérieur de la ville; elles passaient devant moi pour entrer dans la
+ruelle qui conduit au lieu des prières. Une grande ombre, projetée par
+la maison de Tedjini, descendait sur la voie, très large en cet endroit,
+remontait sur les piliers d'un fondouk construit en face, et ne
+laissait, dans la lumière dorée du soleil, que la partie supérieure du
+fondouk et des maisons qui le suivent. L'ombre tournait avec la rue,
+montait avec elle, s'allongeant ou se rétrécissant selon le mouvement du
+terrain. Une plaque d'un bleu violent servait de plafond à ce tableau,
+éclairé de manière à donner plus de mystère à la rue et à mettre tout
+l'éclat dans le ciel. Du côté de l'ombre, et contre le pied du mur,
+s'alignait une rangée d'Arabes assis, couchés, rassemblés sur eux-mêmes
+ou posés de côté dans ces attitudes de repos grandioses qui sont
+maniérées à l'Académie, et qui sont tout simplement vraies, chez les
+maîtres comme dans la nature.
+
+Les femmes arrivaient du côté du soleil, longeant les murs, hâtant le
+pas, surtout en passant devant nous, pour échapper le plus vite possible
+aux regards des infidèles; tantôt deux ensemble, côte à côte, traînant
+après elles une toute petite fille en haillons, pendue aux bouts
+flottants de leur haïk; tantôt par groupes nombreux, avec une ampleur de
+vêtements et une abondance de plis qui remplissaient la rue d'un tumulte
+léger, très mystérieux à entendre. Quelquefois, un groupe de trois
+venait isolément: celle du milieu, peut-être la plus jeune, semblait
+soutenue par les deux autres, chacune d'elles ayant un bras passé autour
+de sa taille et l'abritant sous un pan de son voile. Ce groupe,
+magnifiquement composé, s'avançait tout d'une pièce, sans qu'on vît ni
+geste, ni pas qui le fît mouvoir, par un mouvement simultané qui
+semblait unique; les trois voiles n'en formaient plus qu'un, et l'on
+devinait confusément la forme des corps sous ce même vêtement d'une
+ampleur démesurée.
+
+Peut-être m'eût-il été possible d'entrer dans la mosquée; mais je ne
+l'essayai point. Pénétrer plus avant qu'il n'est permis dans la vie
+arabe me semble d'une curiosité mal entendue. Il faut regarder ce peuple
+à la distance où il lui convient de se montrer: les hommes de près, les
+femmes de loin; la chambre à coucher et la mosquée, jamais. Décrire un
+appartement de femmes ou peindre les cérémonies du culte arabe est à mon
+avis plus grave qu'une fraude: c'est commettre, sous le rapport de
+l'art, une erreur de point de vue.
+
+Bab-el-Kebir, l'entrée de la principale rue, les abords de la maison de
+Tedjini, voilà, au surplus, tout ce qu'il y a d'intéressant et d'inusité
+dans la physionomie intérieure d'Aïn-Mahdy. Le reste se ressent de la
+négligence et de l'incurie du peuple arabe, et le haut quartier n'est
+guère mieux bâti qu'El-Aghouat. Là, comme partout, ce sont des portes à
+claire-voie, des ruelles malpropres et des maisons en pisé, consumées
+par le soleil; des enfants postés en embuscade et qui fuient devant
+nous; des femmes un peu plus sauvages qu'ailleurs, qui se lèvent à notre
+approche et rentrent précipitamment sous le porche obscur des maisons;
+des hommes indifférents, qui se soulèvent pesamment de leurs lits de
+repos et nous saluent d'un air un peu superbe pour de simples petits
+bourgeois.
+
+Notre maison confine aux jardins du côté du sud-ouest. De ma terrasse,
+en m'accoudant sur un mur crénelé qui fait partie du rempart, j'embrasse
+une grande moitié de l'oasis et toute la plaine, depuis le sud, où le
+ciel enflammé vibre sous la réverbération lointaine du désert, jusqu'au
+nord-ouest, où la plaine aride, brûlée, couleur de cendre chaude, se
+relève insensiblement vers les montagnes. Ces vues de haut me plaisent
+toujours, et toujours j'ai rêvé de grandes figures dans une action
+simple, exposées sur le ciel et dominant un vaste pays. Hélène et Priam,
+au sommet de la tour, nommant les chefs de l'armée grecque; Antigone
+amenée par son gouverneur sur la terrasse du palais d'Œdipe et
+cherchant à reconnaître son frère au milieu du camp des sept chefs,
+voilà des tableaux qui me passionnent et qui me semblent contenir toutes
+les solennités possibles de la nature et du drame humain. «Quel est ce
+guerrier au panache blanc qui marche en tête de l'armée?...--Princesse,
+c'est un chef.--Mais où est donc ce frère chéri?--Il est debout à côté
+d'Adraste, près du tombeau des sept filles de Niobé. Le vois-tu?--Je le
+vois, mais pas trop distinctement.»
+
+Je pense en ce moment qu'il y eut des scènes pareilles, avec les mêmes
+sentiments peut-être, sur cette terrasse où je t'écris. Je regarde la
+place vide où était le camp, et je vois le bloc carré et blanc de
+l'_Aïn_, pareil au tombeau de _Zethus_.
+
+J'oubliais de te dire que dans ma promenade de ce matin, j'ai trouvé un
+éclat d'obus tombé près des murs des jardins, pendant le siège de 1838;
+et dans la ville, un gant français apporté je ne sais par qui et jeté
+sur un fumier, où barbotaient trois oies grises, oiseaux plus rares ici
+que les autruches.
+
+
+
+
+Tadjemout, juillet, au soir.
+
+
+--Revenus ce soir à Tadjemout. Pour éviter l'hospitalité du caïd, nous
+avons pris le parti de camper en dehors de la ville près du ruisseau, au
+pied d'un mur de jardin. Au moment où nous arrivions, un Arabe était
+assis par terre, au centre d'un cercle formé par cinq dromadaires. Il
+avait dans son burnouss une brassée d'herbe et la leur distribuait brin
+à brin. Les cinq bêtes, couchées le cou en avant, promenaient autour de
+ses genoux leur tête bizarre, et se disputaient avec de sourds
+grognements cette maigre pâture, souvenir de la saison fertile. Le
+chamelier nous a cédé sa place; c'est une pente en terre battue, sans
+cailloux, bien choisie pour recevoir un tapis.
+
+Cette fois, ce fut à mon tour de dire au lieutenant: Prenons-nous la
+tente? Le lieutenant s'empressa de répondre: Ce n'est pas la peine. Et
+je dis en riant au petit Ali: C'est bien, ne défais rien, le paquet
+sera tout ficelé pour le prochain voyage.
+
+En réalité, nous aurions pu simplifier encore nos bagages, et supprimer
+du même coup le guide et le mulet.
+
+Mais le lieutenant prétend qu'ils font bien ensemble, et que, sans eux,
+nous aurions eu l'air de pauvres.
+
+La nuit descend tiède et tranquille sur ce triste pays toujours
+paisible, quoiqu'un peu moins inanimé qu'en plein jour. Au lieu de
+n'avoir pas d'ombre, il n'a presque plus de lumière, et le brouillard
+gris qui s'amasse au-dessus de la ville ressemble à de la fraîcheur. Des
+silhouettes silencieuses passent au sommet d'un mamelon aride, découpées
+sur un ciel orangé, et disparaissent dans le chemin déjà sombre qui mène
+à _Bab-Sfain_. Par moments, les palmiers se balançent comme pour secouer
+la poussière du jour; et l'on entend dans la ruelle voisine un bruit
+d'écuelles remuant de l'eau, et le ruissellement des outres qu'on
+remplit.
+
+Il nous sera difficile d'éviter la diffa; car nous remarquons qu'un
+certain mouvement de gens affairés s'établit de la ville à notre
+bivouac. Le caïd, qui s'est rendu près de nous, a l'air de donner des
+ordres. Il porte encore ce disgracieux burnouss de couleur jaune; il est
+riant, et sa figure presque rose, sans barbe, avec des yeux bleu clair,
+manifeste par une expression joviale le plaisir qu'il a de nous revoir.
+A notre gauche, et sur le mamelon qui nous domine, on voit s'assembler
+des curieux qui pourraient bien être attirés par les préparatifs d'un
+repas.
+
+En attendant, et pour n'être pas en retard de politesse avec lui, nous
+offrons au caïd une bougie, un pain qui date d'El-Aghouat, deux citrons
+et une pleine gamelle de café. On forme le cercle. Il est devenu
+nombreux. Je me demande comment tout ce monde va s'en tirer avec deux
+citrons et trois gobelets.
+
+Le caïd prend un des citrons, un seul, l'autre est mis de côté, y fait
+un petit trou, y appuie ses lèvres, et, discrètement, en exprime un peu
+de jus, puis il le passe à son voisin. De bouche en bouche, le citron
+fait le tour du cercle et revient, n'ayant plus que l'écorce, entre les
+mains du caïd, qui, précieusement, le dépose dans le capuchon de son
+burnouss, comme pour le faire servir à plus d'un régal. Quant aux trois
+gobelets, remplis jusqu'aux bords, chacun y boit de même, à son tour et
+avec économie. Après qu'on les eut déposés, bien vidés, tu peux le
+croire, au milieu du cercle, un des mieux mis de nos convives, et qui
+semblait des mieux nourris, s'est assuré, en les essuyant de la langue
+et du doigt, qu'il n'y restait plus rien que l'odeur du café bu.
+
+La fête se complique; voici maintenant des musiciens et des chanteurs.
+Nous allumons une bougie de plus. J'apprends que c'est Aouïmer et
+Ben-Ameur qui se font donner de la musique et payent cette partie du
+divertissement. Un grand feu s'allume à dix pas de nous. Je distingue de
+ma place la forme obscure d'un gros mouton qu'on fait tourner au milieu
+de la flamme; autour, sont penchées des figures attentives de
+cuisiniers, avec des airs si avides, que je me demande s'ils sont là
+pour faire cuire le mouton ou pour le manger.
+
+Il est onze heures. Je donnerais toutes les diffa du monde pour un peu
+de sommeil. Cette fois j'abandonne ma part du dîner, et je dois dire que
+personne n'a l'air offensé de ce défaut d'usage.
+
+Si quelque chose égale la sobriété des Arabes, c'est leur gloutonnerie.
+Admirables estomacs, qui tantôt ne mangent pas de quoi satisfaire un
+enfant, et tantôt se satisfont tout juste avec ce qui étoufferait un
+ogre. Rien ne peut rendre la précipitation des mâchoires, le jeu rapide
+des doigts dépeçant la viande, ou roulant la farine en grain du
+kouskoussou, et l'effrayante gourmandise des visages. Notre amateur de
+café fait des prodiges; il ne se sert plus de ses dents; des deux mains,
+comme un jongleur se sert de ses billés, il jette bouchée sur bouchée
+dans sa bouche grande ouverte; ce n'est plus manger, on dirait qu'il
+boit. Le caïd ne le cède à personne.
+
+Il y a trois tables: la première, composée des personnages, a le
+privilège de prélever le meilleur du plat et d'arracher toute la peau
+rissolée du rôti; la seconde, à son tour, a droit à tant de minutes de
+coups de dents; je m'inquiète de ce qui va rester à la troisième,
+composée des serviteurs, des tout jeunes gens et des musiciens, quand le
+dîner sortira des mains des notables.--Tout le monde a l'air
+profondément repu; et des bruits de satisfaction se font entendre.
+L'auteur de ces inconvenances dit avec sang-froid l'_hamdoullah_, je
+remercie Dieu; on lui répond de même _Allah iaatiksaha_, que Dieu te
+donne la santé; les chants interrompus recommencent avec plus d'entrain,
+et l'on nous laisse une garde bien superflue de huit hommes, qui
+veilleront près de nous, c'est-à-dire, je le crains, qui nous obligeront
+de veiller avec eux.
+
+
+
+
+El-Aghouat, juillet 1853.
+
+
+--J'ai vu disparaître derrière moi Tadjemout, comme j'avais vu
+disparaître Aïn-Mahdy, avec le cœur serré par cette certitude de ne
+jamais les revoir. Grande halte pendant le jour au milieu de
+l'Oued-M'zi, sous un soleil de plomb, dans une solitude accablante,
+n'ayant que de l'eau détestable et ne pouvant dormir, à cause de
+l'extrême chaleur. C'est le seul endroit peut-être d'où je me suis
+éloigné sans regrets. Aucun incident dans le reste de la route. Nos
+cavaliers se sont amusés à courir des gazelles, et ce grand enfant
+d'Aouïmer, joyeux comme un cheval qui sent l'écurie, debout sur ses
+étriers, le sabre nu, avec de grands cris, poussait des charges à fond
+de train contre de pauvres lièvres qui, vers le soir, prenaient le
+frais dans l'alfa.
+
+Les dunes de sables, aperçues la nuit, sont mouvantes; on y voit de
+petits plis réguliers, comme sur une mer calme, ridée par le vent; leur
+surface était d'une admirable pureté, et personne ne les avait foulées
+depuis le dernier simoun.
+
+Au moment où nous repassions le col, et où se montrait tendue devant
+nous la ligne mystérieuse du désert, la température devint tout à coup
+plus chaude, l'air moins respirable. Le soleil venait de disparaître. Un
+orage qui nous avait menacés tout le jour, et s'était lentement avancé
+du Djebel-Amour jusque sur les bois de Recheg, avait fini par s'évaporer
+sans pluie, sans tonnerre ni éclairs, et le ciel avait repris sa
+sérénité ardente. El-Aghouat se déployait à une lieue de nous, au-dessus
+de l'oasis et sur le dos de ses rochers blanchâtres.
+
+Cette grande ville triste, et qui bien véritablement sent la mort,
+s'enveloppait d'ombres violettes pareilles à des voiles de deuil. En
+approchant des jardins, nous aperçûmes, près de trous fraîchement
+remués, trois objets informes étendus à terre. C'étaient trois cadavres
+de femmes que les chiens avaient arrachés de leurs fosses. Blessées
+pendant la prise ou atteintes dans leur fuite, sans doute elles étaient
+venues tomber là, et la piété des passants les avait recouvertes d'un
+peu de terre. Je descendis de cheval pour examiner de plus près ces
+corps momifiés, consumés jusqu'aux os, mais tout vêtus encore de leurs
+haïks de cotonnade grise. La terre n'avait rien laissé à ronger sur ces
+carcasses desséchées, et une fois exhumées, les chiens n'avaient pas
+même essayé de les déshabiller. Une main se détachait de l'un des
+cadavres et ne tenait plus au bras que par un lambeau déchiré, sec, dur
+et noir comme de la peau de chagrin. Elle était à demi fermée, crispée
+comme dans une dernière lutte avec la mort. Je la pris et l'accrochai à
+l'arçon de ma selle; c'était une relique funèbre à rapporter du triste
+ossuaire d'El-Aghouat. Je me rappelai le corps du zouave découvert du
+côté de l'est le jour de mon entrée, et je trouvai la symétrie de ces
+rencontres assez fatale. Décidément, pensai-je, ce n'est pas ici qu'on
+écrira les bucoliques de la vie arabe. La main se balançait à côté de la
+mienne; c'était une petite main allongée, étroite, aux ongles blancs,
+qui peut-être n'avait pas été sans grâce, qui peut-être était jeune, il
+y avait quelque chose de vivant encore dans le geste effrayant de ces
+doigts contractés; je finis par en avoir peur, et je la déposai en
+passant dans le cimetière arabe qui s'étend au-dessous du marabout
+historique de Si-Hadj-Aïca.
+
+La chaleur s'est accrue de six degrés pendant notre absence. Voici le
+thermomètre à 49° et demi à l'ombre. C'est à peu près la température du
+Sénégal. Toujours même beauté dans l'air, une netteté plus grande
+encore dans le contour des montagnes du nord, des colorations plus
+mornes que jamais sur la surface incendiée du désert. Quand on traverse
+la place, à midi, le soleil direct vous transperce le crâne, comme avec
+des vrilles ardentes. La ville semble, pendant six heures du jour,
+recevoir une douche de feu. Un M'zabite de mes amis vient de partir pour
+son pays; je l'ai vu faire avec épouvante sa provision d'eau, sa
+provision d'alcool pour remplacer le bois; ce qu'il y avait pour ainsi
+dire de moins précieux dans son bagage, c'étaient les vivres. Il s'est
+mis en route le matin, car, sous un pareil soleil, il est encore moins
+pénible de voyager le jour que de s'arrêter, même à l'abri d'une tente.
+Il me racontait qu'à pareille époque, il y a trois ans, un convoi de
+vingt hommes avait été surpris par le vent du désert à moitié chemin
+d'El-Aghouat à Gardaïa. Les outres avaient éclaté par l'effet de
+l'évaporation; huit des voyageurs étaient morts, avec les trois quarts
+des animaux. Je l'accompagnai jusqu'à une lieue des jardins. Il montait
+un grand dromadaire presque blanc, tout entouré d'outres, gonflées comme
+des appareils de sauvetage. Une large peau d'autruche lui servait de
+selle. Je le vis prendre la route du Sud avec un sentiment mêlé de
+regret pour moi-même et de quelque appréhension pour lui. Puis je revins
+vers la ville au galop, et quand je remontai les dunes, la petite
+caravane avait disparu sous le niveau de la plaine.
+
+Les visages qu'on rencontre sont encore plus pâles que de coutume; on se
+traîne avec épuisement dans l'air étouffant des rues. Les cafés, même le
+soir, sont abandonnés. Chacun se renferme comme il peut, tant que dure
+le soleil; la nuit, c'est une inquiétude de savoir où l'on ira dormir;
+il y en a qui s'établissent dans les jardins, d'autres sur leurs
+terrasses, d'autres sur la banquette extérieure des maisons. Moloud nous
+installe une natte d'alfa dans un coin de la place, et le lieutenant et
+moi nous y restons étendus, de huit heures du soir à minuit. Moloud
+asperge la poussière autour de nous; le plus souvent le sommeil nous y
+prend, et c'est là que nous passons le reste de la nuit.
+
+L'aube a des lueurs exquises; on entend des chants d'oiseaux, le ciel
+est couleur d'améthyste; et quand j'ouvre les yeux, sous l'impression
+plus douce du matin, je vois des frémissements de bien-être courir à
+l'extrémité des palmiers.
+
+Mais je sens que la paresse m'envahit et que peu à peu toute ma cervelle
+se résout en vapeur. La soif qu'on éprouve ne ressemble à rien de ce que
+tu connais; elle est incessante, toujours égale; tout ce qu'on boit ici
+l'irrite au lieu de l'apaiser; et l'idée d'un verre d'eau pure et froide
+devient une épouvantable tentation qui tient du cauchemar. Je calcule
+déjà comment je me satisferai en descendant de cheval à Médéah. Je me
+représente avec des spasmes inouïs une immense coupe remplie jusqu'aux
+bords de cette eau limpide et glacée de la montagne. C'est une idée fixe
+que je ne puis chasser. Tout en moi se transforme en appétit sensuel;
+tout cède à cette unique préoccupation de se désaltérer.
+
+N'importe, il y a dans ce pays je ne sais quoi d'incomparable qui me le
+fait chérir.
+
+Je pense avec effroi qu'il faudra bientôt regagner le Nord; et le jour
+où je sortirai de la porte de l'est pour n'y plus rentrer jamais, je me
+retournerai amèrement du côté de cette étrange ville, et je saluerai
+d'un regret profond cet horizon menaçant, si désolé et qu'on a si
+justement nommé--_Pays de la soif_.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+DÉDICACE.--A Armand du Mesnil.
+
+PRÉFACE I
+
+I.--DE MEDEAH A EL-AGHOUAT 1
+
+Medeah, 22 mai 1853 1
+
+El-Gouëa, 24 mai au soir 10
+
+Boghari, 26 mai au matin 23
+
+D'jelfa, 31 mai 34
+
+D'jelfa, même date, cinq heures 65
+
+D'jelfa, même date, sept heures 71
+
+Ham'ra, 1er juin 1853 79
+
+Ham'ra, même date, la nuit 84
+
+2 juin 1853, à la halte, dix heures 85
+
+Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853 94
+
+A la halte, 3 juin 1853, neuf heures 96
+
+El-Aghouat, 3 juin au soir 98
+
+II.--EL-AGHOUAT 105
+
+3 juin 1853, au soir 105
+
+4 juin 1853 109
+
+Juin 1853 117
+
+Juin 1853 134
+
+Juin 1853 147
+
+Juin 1853 157
+
+Juin 1853 173
+
+La nuit, fin de juin 1853 185
+
+1er juillet 1853 192
+
+Juillet 1853 199
+
+Juillet 1853 201
+
+III.--TADJEMOUT-AÏN-MAHDY 208
+
+Aïn-Mahdy.--Vendredi, juillet 1853 208
+
+Aïn-Mahdy, juillet 1853 241
+
+Aïn-Mahdy, juillet 1853 254
+
+Tadjemout, juillet, au soir 263
+
+El-Aghouat, juillet 1853 267
+
+
+
+
+PARIS
+
+TYPOGRAPHIE PLON
+
+8, rue Garancière
+
+
+Dépôt légal: 1877.
+Mise en vente: 1877.
+Numéro de publication: 7303.
+Numéro d'impression: 5559.
+Nouveau tirage: 1952.
+
+
+
+
+A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+
+MAURICE ANDRIEUX.--=Le Père Bugeaud (1784-1849).= In-8º soleil.
+
+MARTHE BASSENNE.--=Aurélie Tedjani, princesse des sables.= Édition
+revue et augmentée. In-16 avec 8 gravures.
+
+FRANÇOIS CHARLES-ROUX.--=Thiers et Méhémet Ali.= In-8º soleil.
+
+PIERRE CROIDYS.--=Guy de Larigaudie.= _Le Chevalier de la foi et de
+l'aventure._ In-16 avec 1 gravure.
+
+GÉNÉRAL GOURAUD.--=Mauritanie-Adrar.= _Souvenirs d'un Africain._
+In-8º (14X19), avec 16 pages de gravures.
+
+--=Zinder-Tchad.= _Souvenirs d'un Africain._ In-8º (14X20), avec 23
+gravures hors texte et une carte.
+
+--=Au Maroc (1911-1914).= _Souvenirs d'un Africain._ In-8º soleil
+avec 16 gravures hors texte et 2 cartes.
+
+SERGE GROUSSARD.--=Solitude espagnole.= In-16.
+
+ROBERT HÉRISSON.--=Avec le Père de Foucauld et le général Laperrine.=
+_Carnet d'un Saharien (1909-1911)._ In-8º (40X56) avec 29 gravures
+hors texte et une carte dans le texte.
+
+GUY DE LARIGAUDIE.--=Résonances du sud.= In-16 avec 21 gravures hors
+texte et 2 cartes dans le texte.
+
+JACQUES LE BOURGEOIS.--=Saïgon sans la France.= _Des Japonais au
+Viet-Minh._ In-16.
+
+B. DE MASSIMI.--=Vent debout.= _Histoire de la première ligne
+aérienne française._ In-8º soleil avec 21 illustrations hors texte.
+
+RENÉ POTTIER.--_Un prince saharien méconnu._ =Henri Duveyrier.=
+Préface de Conrad Lilian. In-8º écu avec un frontispice.
+
+--=La Vocation saharienne du Père de Foucauld.= In-8º (14X20) avec 25
+gravures hors texte.
+
+Mme SAINT-RENÉ TAILLANDIER.--=Ce monde disparu.= _Syrie, Palestine,
+Liban, Maroc._ In-8º soleil.
+
+HENRI TERRASSE.--=Histoire du Maroc.= _Des origines à l'établissement
+du protectorat français._ 2 vol. in-8º carré avec 6 cartes dans le
+texte.
+
+BERNARD VERNIER.--=Qédar.= _Carnets d'un méhariste syrien._ In-16
+avec 8 gravures hors texte et une carte.
+
+CHEZ LES DISSIDENTS DU SUD-MAROCAIN ET DU RIO-DE-ORO. =Smara=, Carnet
+de route de Michel VIEUCHANGE, publié par Jean VIEUCHANGE. In-16
+avec 53 gravures et une carte.
+
+IMPRIMÉ EN FRANCE.--TYP. PLON, PARIS.--1952. 63120--XXVII--11.
+_Printed in France._
+420 fr.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Un été dans le Sahara, by Eugène Fromentin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN ÉTÉ DANS LE SAHARA ***
+
+***** This file should be named 37914-0.txt or 37914-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/7/9/1/37914/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.