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+ The Project Gutenberg eBook of Un été dans le Sahara, par Eugène Fromentin.
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+The Project Gutenberg EBook of Un été dans le Sahara, by Eugène Fromentin
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Un été dans le Sahara
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+Author: Eugène Fromentin
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+Release Date: November 2, 2011 [EBook #37914]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN ÉTÉ DANS LE SAHARA ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+<h1>UN ÉTÉ<br />
+DANS LE SAHARA</h1>
+
+<p class="cb">PAR</p>
+
+<p class="cb"><big>EUGÈNE FROMENTIN</big></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/colophon.png" width="75" height="103" alt="colophon"/>
+</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">PARIS<br />
+LIBRAIRIE PLON<br />
+<i>LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT</i><br />
+<small>IMPRIMEURS-ÉDITEURS&mdash;8, RUE GARANCIÈRE, 6<sup>e</sup></small></p>
+
+<p class="r"><i>26<sup>e</sup> mille</i>
+</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">UN ÉTÉ<br /><br />
+<big>DANS LE SAHARA</big></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<table border="2" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="CONTENTS">
+<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></td></tr>
+</table>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center">DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="left"><b>Dominique</b>. 52<sup>e</sup> mille. Un volume in-16.</td></tr>
+<tr><td align="left"><b>Les Maîtres d'autrefois</b>: Belgique-Hollande. 34<sup>e</sup> mille. Un volume in-16 sur alfa.</td></tr>
+<tr><td align="left"><b>Un Été dans le Sahara</b>. 26<sup>e</sup> mille. Un volume in-16.</td></tr>
+<tr><td align="left"><b>Une Année dans le Sahel</b>. 20<sup>e</sup> mille. Un volume in-16 sur alfa.</td></tr>
+<tr><td align="left"><b>Eugène Fromentin (1820-1876)</b>. Plaquette in-8º illustrés.</td></tr>
+<tr><td align="left"><b>Lettres de jeunesse</b>. Biographie et notes par Pierre <span class="smcap">Blanchon</span> (Jacques-André <span class="smcap">Mérys</span>). 7<sup>e</sup> édition. Un volume in-16.</td></tr>
+<tr><td align="left"><b>Correspondance et fragments inédits</b>. Biographie et notes par Pierre <span class="smcap">Blanchon</span>. 4<sup>e</sup> édition. Un volume in-16 avec un portrait.</td></tr>
+</table>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<h1>
+UN ÉTÉ<br />
+<br />
+<big>DANS LE SAHARA</big></h1>
+
+<p class="cb">PAR<br />
+<br />
+EUGÈNE FROMENTIN</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/colophon.png" width="75" height="103" alt="colophon"/>
+</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">LIBRAIRIE PLON<br />
+<i>LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT</i><br />
+<small>IMPRIMEURS-ÉDITEURS&mdash;8, RUE GARANCIÈRE 6<sup>e</sup></small><br />
+</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="r">
+Droits de reproduction et de traduction<br />
+réservés pour tous pays.<br />
+</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<div class="blockquot">
+<a name="DEDICACE" id="DEDICACE"></a>
+<p class="cb"><i>A</i><br />
+<i>ARMAND DU MESNIL</i></p>
+
+<p><i>Cher ami, en te dédiant mes souvenirs de
+voyage, je ne fais que te restituer des lettres
+qui t'appartenaient, pour la plupart, avant de
+devenir un livre. C'est d'ailleurs indiquer l'origine
+particulière et le sens familier de ces récits,
+que de les publier sous le patronage d'une amitié
+qui rend nos deux noms inséparables.</i></p>
+
+<p class="r">
+<i>E. F.</i><br />
+</p>
+
+</div>
+
+<p class="nind"><i>Paris, 15 octobre 1856.</i></p>
+
+<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE<br />
+<small>DE LA TROISIÈME ÉDITION</small></h2>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>Ces livres sont déjà d'une autre époque; et,
+disons-le nettement, la pensée de les faire
+revivre, après tant d'années, ne pouvait plus
+venir qu'à l'auteur lui-même. Les lecteurs
+d'autrefois, s'il les conserve, ceux d'aujourd'hui
+s'il doit en avoir, jugeraient peut-être
+l'idée bizarre et sans opportunité; aussi,
+l'auteur se croit-il obligé de la motiver en quelques
+pages.</p>
+
+<p><i>Un été dans le Sahara</i> date de 1856. <i>Une
+année dans le Sahel</i> ne parut que deux ans
+après. Le métier de l'auteur n'était pas d'écrire;
+on lui sut gré de s'en tirer convenablement. On
+lui tint compte aussi de la bonne foi, de la déférence
+et même des ingénuités dont il donnait la
+preuve, en touchant à un art qui n'était pas le
+sien et ne devait pas l'être. Chacun de ses livres
+eut deux éditions. Tout portait à croire que
+l'auteur n'en écrirait pas d'autres; c'était une
+dernière raison pour que leur publicité s'arrêtât
+là.</p>
+
+<p>Si ces livres ne contenaient que des récits ou
+des tableaux de voyage, une bonne partie de
+leur valeur aurait disparu. Les lieux ont beaucoup
+changé. Il y en a, parmi ceux que je cite,
+qui pouvaient alors passer pour assez mystérieux;
+tous ont perdu l'attrait de l'incertitude,
+et depuis longtemps. L'intérêt qui s'attachait à
+ces notes, en leur nouveauté, ne serait donc
+plus le même, soit qu'on y reconnût mal les
+traits du présent, soit qu'on n'y trouvât plus le
+piquant des choses inédites. D'ailleurs, quel est
+le lecteur, un peu au courant des explorations
+récentes, qui s'occuperait avec la moindre curiosité
+d'un petit coin de l'Afrique française, parcouru
+jadis par un observateur spécial, aujourd'hui
+que le vaste monde est à tous et qu'il faut,
+pour surprendre, instruire ou intéresser, de
+lointains voyages, beaucoup d'aventures, ou
+beaucoup de savoir?</p>
+
+<p>J'ajoute que, si leur unique mérite était de me
+faire revoir un pays qui cependant m'a charmé,
+et de me rappeler le pittoresque des choses,
+hommes et lieux, ces livres me seraient devenus
+à moi-même presque indifférents. A la distance
+où me voici placé de tout ce qu'ils évoquent, il
+m'importe à peine qu'il y soit question d'un
+pays plutôt que d'un autre, du désert plutôt que
+de lieux encombrés, et du soleil en permanence
+plutôt que de l'ombre de nos hivers. Le seul
+intérêt qu'à mes yeux ils n'aient pas perdu, celui
+qui les rattache à ma vie présente, c'est une
+certaine manière de voir, de sentir et d'exprimer
+qui m'est personnelle et n'a pas cessé d'être
+mienne. Ils disent à peu près ce que j'étais, et
+je m'y retrouve. J'y retrouve également ce que
+j'ai rêvé d'être, avec des promesses qui toutes
+n'ont pas été tenues et des intentions dont a
+plupart n'ont pas eu d'effet. De sorte que si j'ai
+peu grandi, du moins je n'ai pas changé. Voilà
+quel est, pour l'auteur qui vient de les relire, le
+sens actuel de ces livres de jeunesse; et c'est
+uniquement à cause de cela qu'il y tient.</p>
+
+<p>A l'époque où je fus pris du besoin d'écrire,
+je n'étais qu'un inconnu, très ignorant et désireux
+de produire; pour ces deux raisons, fort
+en peine.</p>
+
+<p>J'avais visité l'Algérie à plusieurs reprises;
+je venais d'y pénétrer plus loin et de l'habiter
+posément. Une sorte d'acclimatation intime et
+définitive me la faisait accepter, sinon choisir,
+comme objet d'études et, très inopinément,
+décidait de ma carrière, beaucoup plus que je
+ne l'imaginais alors, et, l'avouerai-je? beaucoup
+plus que je n'aurais voulu.</p>
+
+<p>Je rapportais de ce voyage de vifs souvenirs,
+à défaut de bons documents. Surtout, j'en rapportais
+le désir impatient de le reproduire n'importe
+comment, n'importe à quel prix. Je me
+persuadais qu'il n'y a pas de sujet médiocre, ni
+de sujet ennuyeux, mais seulement des c&oelig;urs
+froids, des yeux distraits, des écrivains ennuyés.
+La nouveauté du sujet ne m'embarrassait guère.
+Il ne me semblait nullement téméraire de parler
+de l'Orient après tant d'auteurs grands ou charmants:
+convaincu que, n'étant personne encore,
+j'avais chance au moins de devenir quelqu'un,
+et qu'à être ému, net et sincère, ou risquait
+encore d'être écouté.</p>
+
+<p>Le hasard m'avait fourni le thème; restait à
+trouver la forme. L'instrument que j'avais dans
+la main était si malhabile, que d'abord il me
+rebuta. Ni l'abondance, ni la vivacité, ni l'intimité
+de mes souvenirs ne s'accommodaient des
+pauvres moyens de rendre dont je disposais.
+C'est alors que l'insuffisance de mon métier me
+conseilla, comme expédient d'en chercher un
+autre, et que la difficulté de peindre avec le
+pincean me fît essayer de la plume.</p>
+
+<p>Voilà, qu'on me pardonne ce retour sur leurs
+origines, comment sont nés ces deux livres: à
+côté d'un chevalet, dans le demi-jour d'un atelier,
+au milieu d'ombres fort sérieuses, que le
+soleil oriental constamment en vue, comme une
+sorte de mirage éblouissant, ne parvenait pas
+toujours à égayer. La chose entreprise, il me
+parut intéressant de comparer dans leurs procédés
+deux manières de s'exprimer qui m'avaient
+l'air de se ressembler bien peu, contrairement
+à ce qu'on suppose. J'avais à m'exercer sur les
+mêmes tableaux, à traduire, la plume à la main,
+les croquis accumulés dans mes cartons de
+voyage. J'allais donc voir si les deux mécanismes
+sont les mêmes ou s'ils diffèrent, et ce
+que deviendraient les idées que j'avais à rendre,
+en passant du répertoire des formes et des
+couleurs dans celui des mots. L'occasion de
+faire cette épreuve est assez rare, et je n'étais
+pas fâché qu'elle me fût donnée.</p>
+
+<p>J'entendais dire, et j'étais assez disposé à le
+croire, que notre vocabulaire était bien étroit
+pour les besoins nouveaux de la littérature pittoresque.
+Je voyais en effet les libertés que cette
+littérature avait dû se permettre depuis un demi-siècle
+le afin de suffire aux nécessités des goûts et
+des sensations modernes. Décrire au lieu de
+raconter, peindre au lieu d'indiquer; peindre
+surtout; c'est-à-dire donner à l'expression plus de
+relief, d'éclat, de consistance, plus de vie réelle;
+étudier la nature extérieure de beaucoup plus
+près dans sa variété, dans ses habitudes, jusque
+dans ses bizarreries, telle était en abrégé l'obligation
+imposée aux écrivains dits descriptifs par
+le goût des voyages, l'esprit de curiosité et d'universelle
+investigation qui s'était emparé de
+nous.</p>
+
+<p>Un même courant, d'ailleurs, emportait l'art
+de peindre et celui d'écrire hors de leurs voies
+les plus naturelles. On s'occupait moins de
+l'homme et beaucoup plus de ce qui l'environne.
+Il semblait que tout avait été dit de ses passions
+et de ses formes, excellemment, décidément, et
+qu'il ne restait qu'à le faire mouvoir dans le
+cadre changeant des lieux, des climats, des
+horizons nouveaux. Une école extraordinairement
+vivante, attentive, sagace, douée d'un sens
+d'observation, sinon meilleur, du moins plus
+subtil, d'une sensibilité plus aiguë, avait déjà
+renouvelé sur un point la peinture française et
+l'honorait grandement. Cette école avait, comme
+toutes les écoles, ses maîtres, ses disciples et
+déjà ses idolâtres. On voyait, disait-on, mieux
+que jamais: on révélait mille détails jusque-là
+méconnus. La palette était plus riche, le dessin
+plus physionomique. La nature vivante pouvait
+enfin se considérer pour la première fois dans
+une image à peu près fidèle, et se reconnaître
+en ses infinies métamorphoses. Il y avait du
+vrai et du faux dans ces dires. Le vrai excusait
+le faux, et le faux n'empêchait pas que le vrai
+n'eût un prix réel. Le besoin d'imiter tout, à
+tout propos, faisait naître à chaque instant des
+&oelig;uvres singulières; et lorsque le don d'émouvoir
+s'y mêlait par fortune, il inspirait des
+&oelig;uvres considérables. Comment s'étonner qu'un
+pareil mouvement, se produisant à côté des
+lettres contemporaines, ait agi sur elles, et que,
+devant de tels exemples, participant eux-mêmes
+à de tels besoins, sensibles, rêveurs, ardents,
+les yeux comme nous bien ouverts, nos écrivains
+aient eu la curiosité d'enrichir aussi leur palette
+et de la charger des couleurs du peintre?</p>
+
+<p>Je n'oserai pas dire que je leur donnai tort,
+tant ils avaient d'éclat, tant ils mettaient d'habileté,
+de zèle, de souplesse et de talent à se
+donner raison. Seulement, à considérer les
+choses en dehors de ce mouvement dont l'effet
+n'était irrésistible qu'au milieu du courant, en
+m'isolant du souvenir de certains livres, si bien
+faite pour convaincre, et de l'admiration qui
+m'attachait à quelques-uns, je me demandais
+s'il était nécessaire d'ajouter aux ressources
+d'un art qui vivait de son propre fonds et s'en
+était trouvé si bien. En définitive, il me parut
+que non.</p>
+
+<p>Il est hors de doute que la plastique a ses lois,
+ses limites, ses conditions d'existence, ce qu'on
+appelle en un mot son domaine. J'apercevais
+d'aussi fortes raisons pour que la littérature
+réservât et préservât le sien. Une idée peut à
+la fois s'exprimer de deux manières, pourvu
+qu'elle se prête ou qu'on l'adapte à ces deux
+manières. Mais sa forme choisie, et j'entends sa
+forme littéraire, je ne voyais pas qu'elle exigeât
+ni mieux, ni plus que ne comporte le langage
+écrit. Il y a des formes pour l'esprit, comme il y
+a des formes pour les yeux; la langue qui parle
+aux yeux n'est pas celle qui parle à l'esprit. Et
+le livre est là, pour nous répéter l'&oelig;uvre du
+peintre, mais pour exprimer ce qu'elle ne dit
+pas.</p>
+
+<p>A peine au travail, la démonstration de cette
+vérité me rassura. Je la tirai d'une expérimentation
+très sûre et décisive. J'en conclus avec la
+plus vive satisfaction que j'avais en main deux
+instruments distincts. Il y avait lieu de partager
+ce qui contenait à l'un, ce qui convenait à l'autre.
+Je le fis. Le lot du peintre était forcément si
+réduit, que celui de l'écrivain me parut immense.
+Je me promis seulement de ne pas me tromper
+d'outil en changeant de métier.</p>
+
+<p>Ce fut un travail charmant, qui ne me coûta
+pas d'efforts et me causa de vifs plaisirs. Il est
+clair que la forme de lettres, que j'adoptai pour
+les deux récits, était un simple artifice qui permettait
+plus d'abandon, m'autorisait à me
+découvrir un peu plus moi-même, et me dispensait
+de toute méthode. Si ces lettres avaient
+été écrites au jour le jour et sur les lieux, elles
+seraient autres; et peut-être, sans être plus
+fidèles, ni plus vivantes, y perdraient-elles ce
+je ne sais quoi et qu'on pourrait appeler l'image
+réfractée, ou, si l'on veut, l'esprit des choses.
+La nécessité de les écrire à distance, après des
+mois, après des années, sans autre ressource
+que la mémoire et dans la forme particulière
+propre aux souvenirs condensés, m'apprit, mieux
+que nulle autre épreuve, quelle est la <i>vérité</i> dans
+les arts qui vivent de la nature, ce que celle-ci
+nous fournit, ce que notre sensibilité lui prête.
+Elle me rendit toute sorte de services. Surtout,
+elle me contraignit à chercher la vérité en
+dehors de l'exactitude et la ressemblance en
+dehors de la copie conforme. L'exactitude
+poussée jusqu'au scrupule, une vertu capitale
+lorsqu'il s'agit de renseigner, d'instruire ou
+d'imiter, ne devenait plus qu'une qualité de
+second ordre, dans un ouvrage de ce genre,
+pour peu que la majorité soit parfaite, qu'il s'y
+mêle un peu d'imagination, que le temps ait
+choisi les souvenirs; en un mot, qu'un grain
+d'art s'y soit glissé.</p>
+
+<p>Je n'insisterai pas autrement; ce sont là des
+façons de voir et des détails de purs procédés
+qui ne regardent et qui n'intéresseraient personne.
+Je dirai seulement que le choix des
+termes, à côté du choix des couleurs, me
+servait à plus d'une étude instructive. Je ne
+cacherai pas combien j'étais ravi, lorsqu'à
+l'exemple de certains peintres, dont la palette
+est très sommaire et l'&oelig;uvre cependant riche en
+expressions, je me flattais d'avoir tiré quelque
+relief ou quelque couleur d'un mot très simple
+en lui même, souvent le plus usuel et le plus
+usé, parfaitement terne à le prendre isolément.
+Il y avait là, pour un homme qui n'était pas
+plus maître de sa plume qu'il ne l'était de son
+pinceau et qui faisait à la fois deux apprentissages,
+un double enseignement plein de leçons
+intéressantes. Notre langue étonnamment saine
+et expressive, même en son fonds moyen et dans
+ses limites ordinaires, m'apparaissait comme
+inépuisable en ressources. Je la comparais à un
+sol excellent, tout borné qu'il est, qu'on peut
+indéfiniment exploiter dans sa profondeur, sans
+avoir besoin de l'étendre, propre à donner tout
+ce qu'on veut de lui, à la condition qu'on y creuse.
+Souvent je me demandais ce qu'on devrait entendre
+au juste par <i>néologisme</i>. Et quand je cherchais
+l'explication de ce mot dans de bons
+exemples, je trouvais qu'un néologisme est
+tout simplement l'emploi nouveau d'un terme
+connu.</p>
+
+<p>Ces remarques, assez inutiles s'il se fût agi
+d'un livre où l'idée domine, où le raisonnement
+est l'allure ordinaire de l'esprit, devenaient
+autant de précautions nécessaires dans une
+suite de récits et de tableaux visiblement puisés
+aux souvenirs d'un peintre. Ce que sa mémoire
+avec des habitudes spéciales, ce que son &oelig;il
+avec plus d'attention, de portée et de facettes,
+avaient retenu de sensations pendant le cours
+d'un long voyage en pleine lumière, il essayait
+de l'approprier aux convenances de la langue
+écrite. Il transposait à peu près comme fait un
+musicien, en pareil cas. Il aurait voulu que tout
+se vît sans offusquer la vue, sans blesser le goût:
+que le trait fût vif, sans insistance de main; que
+le coloris fût léger plutôt qu'épais; souvent que
+l'émotion tînt lieu de l'image. En un mot, sa
+pensée constante, je le répète, était que sa plume
+n'eût pas trop l'air d'un pinceau chargé d'huile
+et que sa palette n'éclaboussât pas trop souvent
+son écritoire.</p>
+
+<p>Ces deux livres terminés, à deux ans de distance
+et pour ainsi dire écrits d'une haleine, je
+les publiai comme ils étaient venus, sans les
+regarder de trop près. Les défauts qui sautent
+aux yeux, je les apercevais, même avant qu'on
+me les signalât. Soit à dessein, soit par impuissance
+de me corriger, je n'en fis pas disparaître
+un seul; et le public voulut bien n'y voir qu'un
+manque excusable de maturité.</p>
+
+<p>On fit à ces deux livres un bon accueil. Je
+dirais que l'accueil fut inespéré, si je ne craignais
+d'exagérer l'importance d'une publicité de
+petit bruit et de manquer de mesure, pour ne
+pas manquer de reconnaissance. Des approbations,
+que je n'oublierai jamais, me vinrent de
+divers côtés. Il y en eut que je n'attendais guère;
+il y en eut que je n'osais point espérer. Je fus
+surpris, touché, profondément heureux, et
+plutôt tranquillisé dans ma manière d'être et de
+voir. Je me gardai bien de prendre ces témoignages
+pour un brevet de confraternité, donné
+par des écrivains de premier ordre, à un débutant
+qui ne devait jamais être un des leurs. J'y
+vis une sorte de complaisance empressée, bienveillante,
+infiniment courtoise, à admettre
+momentanément dans leur compagnie quelqu'un
+venu par hasard, et qui n'y devait pas rester.</p>
+
+<p>De ceux dont le patronage inattendu me fut
+alors plus doux, l'un est mort depuis, en plein
+éclat, après avoir occupé dans la littérature pittoresque
+un rang tout à fait supérieur; romancier,
+poète, critique, voyageur; passionnément
+épris de la forme dans sa rareté, dans son opulence;
+une main exquise, un &oelig;il d'une surprenante
+justesse; doué comme il le fallait pour
+tenter l'alliance entre deux arts dont, grâce à
+lui, les contacts devenaient si fréquents, et seulement
+trop convaincu peut-être qu'il y avait
+réussi; au fond très circonspect; sachant admirablement
+ce qu'il faisait et le faisant à merveille;
+<i>impeccable</i>, comme écrivait de lui un de
+ses disciples, en ce sens que s'il n'est pas un
+maître exemplaire, il aura du moins laissé
+dans son &oelig;uvre quelques morceaux de maîtrise
+excellents.</p>
+
+<p>L'autre, pour l'honneur des lettres françaises,
+porte aussi légèrement que si cela ne pesait
+rien, quarante années résolues de travaux et de
+vraie gloire. Le jour où mon premier livre
+parut, ce fut lui qui me tendit la main, pour
+ainsi dire à mon insu. J'ignore ce qu'on put
+augurer d'un inconnu quand on le vit placé sous
+le patronage d'un pareil nom; mais je sais bien
+qu'en m'appuyant pour la première fois sur cette
+main quasi souveraine, je sentis combien elle
+avait de bonté pour les jeunes et de douceur
+encourageante pour les faibles.</p>
+
+<p>J'ai dit, je crois, ce que j'avais à dire. Peut-être
+est-ce trop ou pas assez. Un volume de pur
+roman, publié quelques années plus tard, reproduisit
+sous une autre forme le côté tout personnel
+des ouvrages précédents, et j'en restai
+là.</p>
+
+<p>Des voyages que j'ai faits depuis lors, j'ai
+résolu de ne rien dire. Il m'eût fallu parler de
+lieux nouveaux, à peu près comme j'avais parlé
+des anciens. Mais à quoi bon? Qu'importe que
+le spectacle change, si la manière de voir et de
+sentir est toujours la même?</p>
+
+<p>Il me reste, à la vérité, un champ d'observations
+tout différent, celui où je suis placé désormais
+et où me retiennent mes habitudes plutôt
+que mes goûts. Je l'ignore. J'estime qu'il y
+aurait, sur certains points qui me sont familiers,
+beaucoup à dire, en exposant ce que j'aperçois,
+ce que je sais, ce que je crois. Le sujet serait,
+on le comprend, délicat pour un homme de
+métier devenu critique, à qui l'on demanderait,
+avec raison, moins de paroles et de meilleures
+preuves. Ce sujet à la fois si tentant et si épineux,
+m'est-il permis, me sera-t-il défendu d'y toucher?
+Jusqu'à présent j'ai jugé qu'il était séant de me
+l'interdire.</p>
+
+<p>Il n'est pas de livre un peu digne d'être lu qui
+n'ait son public et qui ne se l'attache, grâce à
+des affinités purement humaines. Il se forme
+ainsi quelquefois des amitiés qui se consolident,<a name="page_000" id="page_000"></a>
+en raison de l'âge du livre, en souvenir de
+l'époque où l'on était jeunes ensemble. C'est à ce
+petit nombre d'amis connus ou inconnus d'ancienne
+date que je destine particulièrement cette
+édition.</p>
+
+<p class="r">
+E. F.</p>
+
+<p>Paris, 1<sup>er</sup> juin 1874.</p>
+
+<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<h1><a name="UN_ETE" id="UN_ETE"></a><small>UN ÉTÉ</small><br />
+DANS LE SAHARA</h1>
+
+<hr />
+
+<h2><a name="I" id="I"></a>I<br /><br />
+<small>DE MEDEAH A EL-AGHOUAT.</small></h2>
+
+<p class="date">
+Medeah, 22 mai 1853.<br />
+</p>
+
+<p>Cher ami, je comptais ne t'écrire que de ma première
+étape; mais l'inaction forcée où je suis me fait ouvrir,
+sans plus attendre, mon journal de route. Je le commence
+quand même, ne fût-ce que pour abréger les
+heures et pour me consoler avec «cette petite lumière
+intérieure» dont parle Jean Paul, et qui nous empêche
+de voir et d'entendre le temps qu'il fait dehors.</p>
+
+<p>Depuis le jour où tu m'as quitté, nous vivons au
+milieu d'une vraie tempête. Tu l'as traversée toi-même,
+sans doute, en retournant en France; car elle
+nous vient du Nord, soufflant à la manière du mistral
+et tout imprégnée d'eau de mer. Quoique nous soyons
+en mai, l'hiver, tu t'en souviens, avait encore un pied<a name="page_002" id="page_002"></a>
+posé sur les blancs sommets de la Mouzaïa; c'est lui
+qui visite une dernière fois, du moins on l'espère, les
+jolies campagnes déjà fleuries de Medeah.&mdash;Suppose
+une étendue de quarante lieues de nuages, amoncelés
+entre l'<i>Ouarensenis</i> et nous, et tu pourras imaginer
+dans quelles profondeurs de brume sa magnifique
+pyramide est ensevelie. Quant au Zaccar, notre voisin,
+c'est à peine si, de loin en loin, on aperçoit, à travers
+un rideau de pluie moins serré, sa double corne tout
+estompée par les bords et d'un affreux ton d'encre de
+Chine, étendue d'eau.</p>
+
+<p>Ce brusque retour des pluies nous a surpris au
+moment de monter à cheval. Nos adieux étaient faits,
+nos mulets de bât déjà chargés; il a fallu donner
+contre-ordre à notre escorte de cavaliers; et me voici,
+confiné dans une chambre d'auberge, n'ayant pour
+toute distraction que la vue des cigognes, lugubrement
+perchées aux bords de leurs vastes nids, et attendant
+impatiemment qu'une éclaircie se fasse dans ce ciel de
+Hollande.</p>
+
+<p>Réduit comme je le suis à stimuler mon enthousiasme
+prêt à faiblir par toutes sortes de rêveries, anticipées
+où rétrospectives, j'ai accueilli avec complaisance
+tout à l'heure un souvenir dont tu voudras bien
+te contenter, faute de mieux. Il pourrait, du reste,
+servir de préface à ces notes, où je compte plus tard
+prendre ma revanche, en te racontant les fêtes du
+Soleil.<a name="page_003" id="page_003"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tu dois connaître dans l'&oelig;uvre de Rembrandt
+une petite eau-forte, de facture hachée, impétueuse,
+et d'une couleur incomparable, comme toutes les fantaisies
+de ce génie singulier, moitié nocturne, moitié
+rayonnant, qui semble n'avoir connu la lumière qu'à
+l'état douteux de crépuscule, ou à l'état violent
+d'éclairs. La composition est fort simple: ce sont trois
+arbres hérissés, bourrus de forme et de feuillage; à
+gauche, une plaine à perte de vue; un grand ciel où
+descend une immense nuée d'orage; et, dans la
+plaine, deux imperceptibles voyageurs, qui cheminent
+en toute hâte et fuient, le dos au vent.&mdash;Il y a là
+toutes les transes de la vie de voyage, plus un côté
+mystérieux et pathétique, qui m'a toujours fortement
+préoccupé. Parfois même, il m'est arrivé d'y voir
+comme une signification qui me serait personnelle:
+c'est à la pluie que j'ai dû de connaître, une première
+fois, il y a cinq ans, le pays du perpétuel Été; c'est en
+la fuyant éperdument qu'enfin j'ai rencontré le soleil
+sans brume.</p>
+
+<p>C'était en 1848, en février, il n'y avait pas eu
+d'intervalle cette année-là entre les pluies de novembre
+et les grandes pluies d'hiver, lesquelles duraient
+depuis trois mois et demi, presque sans un seul jour
+de repos. J'avais fui de Blidah à Alger, d'Alger à
+Constantine, sans trouver un point du littoral épargné
+par ce funeste hiver; il s'agissait de chercher un lieu
+qu'il ne pût atteindre: c'est alors que je pensai au<a name="page_004" id="page_004"></a>
+Désert.&mdash;La route qui y conduit se dessinait sur
+le <i>Condiat-Aty</i> trempé d'eau, et, de temps en temps,
+j'en voyais descendre de longs convois de gens, au
+visage marqué par un éternel coup de soleil, suivis de
+leurs chameaux chargés de dattes et de produits
+bizarres. Il me semblait sentir encore, en les approchant,
+comme un reste de tiédeur apportée dans
+les plis fangeux de leurs burnouss. Un matin donc,
+nous partîmes en désespérés, passant, tant bien que
+mal, les rivières débordées et poussant droit devant
+nous, vers Bisk'ra. Cinq jours après, le 28 février,
+j'arrivais à <i>El-Kantara</i>, sur la limite du Tell de
+Constantine, harassé, transi, traversé jusqu'au c&oelig;ur,
+mais bien résolu à ne plus m'arrêter qu'en face du
+soleil indubitable du Sud.</p>
+
+<p>El-Kantara&mdash;le pont&mdash;garde le défilé et pour
+ainsi dire l'unique porte par où l'on puisse, du Tell,
+pénétrer dans le Sahara. Ce passage est une déchirure
+étroite, qu'on dirait faite de main d'homme, dans une
+énorme muraille de rochers de trois ou quatre cents
+pieds d'élévation. Le pont, de construction romaine,
+est jeté en travers de la coupure. Le pont franchi, et
+après avoir fait cent pas dans le défilé, vous tombez,
+par une pente rapide, sur un charmant village, arrosé
+par un profond cours d'eau et perdu dans une forêt
+de vingt-cinq mille palmiers. Vous êtes dans le Sahara.</p>
+
+<p>Au delà s'élève dans une double rangée de collines
+dorées, derniers mouvements du sol, qui, douze lieues<a name="page_005" id="page_005"></a>
+plus loin, vont expirer dans la plaine immense et
+plate du petit désert d'Angad, premier essai du grand
+Désert.</p>
+
+<p>Grâce à cette situation particulière, El-Kantara, qui
+est, sur cette ligne, le premier des villages sahariens,
+se trouve avoir ce rare privilège d'être un peu protégé
+par sa forêt contre les vents du désert, et de l'être
+tout à fait contre ceux du nord par le haut rempart de
+rochers auquel il est adossé. Aussi, est-ce une croyance
+établie chez les Arabes que la montagne arrête à son
+sommet tous les nuages du Tell; que la pluie vient y
+mourir, et que l'hiver ne dépasse pas ce pont merveilleux,
+qui sépare ainsi deux saisons, l'hiver et l'été;
+deux pays, le Tell et le Sahara; et ils en donnent
+pour preuve que, d'un côté, la montagne est noire et
+couleur de pluie, et de l'autre, rose et couleur de beau
+temps.</p>
+
+<p>C'était notre avant-dernière marche, la dernière
+devant nous conduire d'une traite à Bisk'ra. La
+matinée avait été glacée; le thermomètre, sous nos
+froides tentes de K'sour, marquait à notre réveil 1º au-dessous
+de 0. Je me souviens, quoiqu'à cinq ans de
+distance, des moindres détails de cette journée. Peu
+s'en était fallu qu'elle ne devînt terrible; mon ami
+A... S... avait failli se casser la tête en voulant me
+passer mon fusil; je portais en bandoulière ce fusil
+funeste, et l'avais déchargé, m'étant promis de ne
+plus m'en servir. Il y avait, pour le sûr, un peu de<a name="page_006" id="page_006"></a>
+mélancolie parmi nous et, depuis l'accident surtout,
+on se taisait. Le lieu était fort triste. Nous suivions
+une avenue pierreuse, encaissée entre deux longs murs
+de rochers sombres, absolument dépouillée d'herbes,
+mal éclairée par un jour sans soleil. De temps en
+temps, un aigle, posé sur un angle avancé de la montagne,
+se levait lentement à notre approche et montait
+d'un vol circulaire au-dessus de nos têtes. Le ciel
+tendu de gris se reposait de pleuvoir; mais le vent se
+maintenait au nord: il enfilait la gorge et semblait vouloir
+nous poursuivre. C'était un petit souffle aigu, persistant,
+qu'on entendait à peine, et cependant très incommode.
+Je me le rappelle surtout à cause des bruits
+singuliers qu'il faisait dans les canons vides de mon
+fusil; on eût dit la sonnerie de deux cloches tintant
+ensemble sur un mode plaintif et pas tout à fait à
+l'unisson. Le bruit était si léger qu'il me paraissait venir
+de fort loin, et si étrangement triste, que, pendant le
+reste de la journée, il m'importuna. Ce ne fut que le
+lendemain qu'en l'entendant se reproduire, je finis
+par en découvrir la cause. Enfin nous atteignîmes le
+défilé; il était six heures moins quelques minutes.</p>
+
+<p>Le docteur T... nous précédait au galop de son
+cheval boiteux, tout en chantant languissamment la
+chanson pseudo-arabe et nouvelle encore de <i>Khedoudja</i>;
+il arriva le premier sur le pont, se découvrit
+et nous cria:</p>
+
+<p>«Messieurs, ici on salue!»<a name="page_007" id="page_007"></a></p>
+
+<p>Est-il vrai que la première colonne militaire qui ait,
+en 1844, franchi ce pont célèbre, se soit arrêtée par
+un mouvement de subite admiration, et que les musiques
+se soient mises à jouer d'enthousiasme? Je ne
+sais là-dessus que ce qu'on m'en a dit; mais ce soir-là,
+le spectacle que j'avais sous les yeux m'eût fait croire
+à cette tradition.</p>
+
+<p>Les palmiers, les premiers que je voyais; ce petit
+village couleur d'or, enfoui dans des feuillages verts
+déjà chargés des fleurs blanches du printemps; une
+jeune fille qui venait à nous, en compagnie d'un
+vieillard, avec le splendide costume rouge et les riches
+colliers du désert, portant une amphore de grès sur
+sa hanche nue; cette première fille à la peau blonde,
+belle et forte d'une jeunesse précoce, encore enfant et
+déjà femme; ce vieillard abattu, mais non défiguré
+par une vieillesse hâtive; tout le désert m'apparaissant
+ainsi sous toutes ses formes, dans toutes ses beautés et
+dans tous ses emblèmes; c'était, pour la première,
+une étonnante vision. Ce qu'il y avait surtout d'incomparable,
+c'était le ciel: le soleil allait se coucher
+et dorait, empourprait, émaillait de feu une multitude
+de petits nuages détachés du grand rideau noir étendu
+sur nos têtes, et rangés comme une frange d'écume au
+bord d'une mer troublée. Au delà commençait l'azur;
+et alors, à des profondeurs qui n'avaient pas de limites,
+à travers des limpidités inconnues, on apercevait le
+pays céleste du bleu. Des brises chaudes montaient,<a name="page_008" id="page_008"></a>
+avec je ne sais quelles odeurs confuses et quelle
+musique aérienne, du fond de ce village en fleurs; les
+dattiers, agités doucement, ondoyaient avec des rayons
+d'or dans leurs palmes; et l'on entendait courir, sous
+la forêt paisible, des bruits d'eau mêlés aux froissements
+légers du feuillage, à des chants d'oiseaux, à
+des sons de flûte. En même temps un <i>muezzin</i>, qu'on
+ne voyait pas, se mit à chanter la prière du soir, la
+répétant quatre fois aux quatre points de l'horizon, et
+sur un mode si passionné, avec de tels accents, que
+tout semblait se taire pour l'écouter.</p>
+
+<p>Le lendemain, même beauté dans l'air et même
+fête partout. Alors, seulement, je me donnai le plaisir
+de regarder ce qui se passait au nord du village, et le
+hasard me rendit témoin d'un phénomène en effet
+très singulier. Tout ce côté du ciel était sombre et
+présentait l'aspect d'un énorme océan de nuages,
+dont le dernier flot venait pour ainsi dire s'abattre et
+se rouler sur l'extrême arête de la montagne. Mais la
+montagne, comme une solide falaise, semblait le repousser
+au large; et, sur toute la ligne orientale du
+Djebel-Sahari, il y avait un remous violent exactement
+pareil à celui d'une forte marée. Derrière, descendaient
+lugubrement les traînées grises d'un vaste déluge; puis,
+tout à fait au fond, une montagne éloignée montrait
+sa tête couverte de légers frimas. Il pleuvait à torrents
+dans la vallée du Metlili, et quinze lieues plus loin il
+neigeait. L'éternel printemps souriait sur nos têtes.<a name="page_009" id="page_009"></a></p>
+
+<p>Notre arrivée au désert se fit par une journée magnifique,
+et je n'eus pas une seule goutte de pluie
+pendant tout mon séjour dans le Sahara, qui fut long.</p>
+
+<p>Tel fut, cher ami, le préambule radieux de mon
+voyage aux <i>Zibans</i>. Ce passage inattendu d'une saison
+à l'autre, l'étrangeté du lieu, la nouveauté des perspectives,
+tout concourut à en faire comme un lever de
+rideau splendide; et cette subite apparition de l'Orient
+par la porte d'or d'El-Kantara m'a laissé pour toujours
+un souvenir qui tient du merveilleux.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, je n'attends plus, ni ne désire aucune
+surprise; mon arrivée au désert se fera plus simplement;
+sans étonnement, car je vais revoir, sinon les
+mêmes lieux, du moins des choses et des aspects
+connus; sans coup de théâtre, car il n'y a pas d'El-Kantara
+sur la route uniforme et très prévenue que je
+vais suivre.</p>
+
+<p>Même, et pour savoir d'avance à quoi m'en tenir
+tout à fait, j'ai soigneusement étudié la carte du Sud,
+depuis Medeah jusqu'à El-Aghouat; non point en
+géographe, mais en peintre.&mdash;Voici à peu près ce
+qu'elle indique: des montagnes jusqu'à Boghar; à
+partir de Boghar, sous la dénomination de Sahara,
+des plaines succédant à des plaines: plaines unies,
+marécages, plaines sablonneuses, terrains secs et
+pierreux, plaines onduleuses et d'<i>alfa</i>; à douze lieues
+nord d'El-Aghouat, un palmier; enfin, El-Aghouat, représenté
+par un point plus large, à l'intersection d'une<a name="page_010" id="page_010"></a>
+multitude de lignes brisées, rayonnant en tout sens,
+vers des noms étranges, quelques-uns à demi fabuleux;
+puis, tout à coup, dans le sud-est, une plaine indéfiniment
+plate, aussi loin que la vue peut s'étendre; et,
+sur ce grand espace laissé en blanc, ce nom bizarre et
+qui donne à penser, <i>Bled-el-Ateuch</i>, avec sa traduction:
+<i>Pays de la soif</i>.&mdash;D'autres reculeraient devant la
+nudité d'un semblable itinéraire; je t'avoue que c'est
+précisément cette nudité qui m'encourage.</p>
+
+<p>Je crois avoir un but bien défini.&mdash;Si je l'atteignais
+jamais, il s'expliquerait de lui-même; si je ne dois pas
+l'atteindre, à quoi bon te l'exposer ici?&mdash;Admets
+seulement que j'aime passionnément le bleu, et qu'il
+y a deux choses que je brûle de revoir: le ciel sans
+nuages, au-dessus du désert sans ombre.</p>
+
+<p class="date">
+El-Gouëa, 24 mai au soir.<br />
+</p>
+
+<p>On compte, par la route que nous suivons, quatorze
+lieues de Medeah à Boghar; à peu près deux lieues de
+moins que la route des prolonges. Elle est aussi directe
+que peut l'être un sentier d'Arabe dans un pays difficile;
+c'est-à-dire qu'à moins d'escalader les montées
+comme on fait d'un rempart et de se laisser glisser aux
+descentes, il me paraît presque impossible d'abréger
+davantage. J'ai cru remarquer que le plus souvent
+nous coupions droit devant nous en pleine montagne,
+et je n'ai pas vu d'ailleurs que cette voie escarpée, où<a name="page_011" id="page_011"></a>
+nous entraînait notre chef de file, fût autrement tracée
+que par le passage des bergers ou par l'écoulement
+naturel des eaux de pluie. Cependant rien n'est plus
+aisé que d'y mener un convoi marchant en bon ordre,
+avec des mulets peu chargés et des chevaux prudents.</p>
+
+<p>Tout ce pâté de montagnes, que nous avons mis
+cinq heures à traverser, présente un système irrégulier
+de mamelons coniques profondément découpés et
+séparés par d'étroits ravins. Au fond de chacun de ces
+ravins, creusés en forme d'entonnoirs, il y a des eaux
+courantes ou de jolies fontaines, avec des lauriers-roses
+en abondance. Les pentes sont entièrement couvertes
+de broussailles, et les sommets se couronnent
+avec gravité de chênes verts, de chênes-lièges et
+d'arbres résineux. De loin en loin, de petites fumées
+odorantes, qu'on voit filer paisiblement au-dessus des
+bois, et de rares carrés d'orges vertes indiquent, dans
+ce lieu solitaire, la présence de quelques agriculteurs
+arabes. Cependant, on n'aperçoit ni le propriétaire du
+champ, ni les cabanes d'où sortent ces fumées; on ne
+rencontre personne, on n'entend pas même un aboiement
+de chien. L'Arabe n'aime pas à montrer sa
+demeure, pas plus qu'il n'aime à dire son nom, à
+parler de ses affaires, à raconter le but de ses voyages.
+Toute curiosité dont il peut être l'objet lui est importune.
+Aussi établit-il sa maison aux endroits les moins
+apparents, à peu près comme on ferait une embuscade,
+de manière à n'être point vu, mais à tout observer. Du<a name="page_012" id="page_012"></a>
+fond de cette retraite invisible, il a l'&oelig;il ouvert sur les
+routes, il surveille les gens qui passent, en remarque
+le nombre et s'assure, avec inquiétude, du chemin
+qu'ils prennent. C'est une alarme quand on fait mine
+d'examiner le pays, de s'y arrêter ou de se diriger précisément
+vers le lieu qu'il habite. Quelquefois un de
+ces campagnards soupçonneux vous accompagne ainsi
+fort loin, à votre insu et ne vous perd de vue que lorsqu'il
+n'a plus aucun intérêt réel ou imaginaire à vous
+suivre. Toutes les habitudes du paysan arabe sont
+soumises à ce système absolu de précaution et d'espionnage;
+et sa manière d'entendre la propriété ne
+peut s'expliquer que par ce général sentiment de
+défiance. Même à l'état sédentaire, il ne se croit tranquille
+possesseur que de ce qu'il détient; il préfère la
+fortune mobilière, parce que rien ne la constate,
+qu'elle est facile à convertir, facile à nier et enfouissable.
+La terre, au contraire, l'embarrasse; et toute
+propriété foncière lui semble incertaine et surtout
+compromettante. Il n'occupe donc ostensiblement que
+le petit coin qu'il a ensemencé, et, s'il néglige de
+s'étendre au delà et de s'approprier par la culture tout
+le terrain qui l'environne, s'il entretient la solitude
+autour de lui, et pour ainsi dire jusqu'à la porte de sa
+maison, c'est uniquement pour ne pas faire un aveu
+plus manifeste de ce qu'il possède. Rien n'est donc plus
+abandonné en apparence qu'un pays habité par des
+tribus arabes; on ne saurait y tenir moins de place, y<a name="page_013" id="page_013"></a>
+faire moins de bruit, ni plus discrètement empiéter sur
+le désert.</p>
+
+<p>Nous avancions en silence et gravissions péniblement,
+pendus aux crins de nos chevaux, de longs
+escarpements dont chacun nous coûtait une heure à
+franchir. Nous faisions lever des engoulevents, des
+tourterelles de bois, quelques volées plus rares de perdrix
+grises; par moments, le cri sonore d'un merle
+éclatait tout près de nous, et l'on voyait le petit oiseau
+noir fuir au-dessus des fourrés. Il faisait chaud; l'air
+était orageux; le ciel, semé de nuages, avec des
+trouées d'un bleu sombre, promenait des ombres
+immenses sur l'étendue de ce beau pays, tout coloré
+d'un vert sérieux. C'était paisible, et je ne puis dire à
+quel point cela me parut grand. A chaque sommet que
+nous atteignions, je me retournais pour voir monter, à
+l'horizon opposé, les pics bleuâtres de la <i>Mouzaïa</i>. Il
+y eut un moment où, par l'échancrure des gorges,
+j'entrevis un coin de la plaine, et au-dessus, dans le
+brouillard, quelque chose de bleu qui ressemblait
+encore à la mer, cette Méditerranée, mon ami, que
+d'ici j'appelle la mer du Nord, et qu'un jour, avec
+regret, j'appellerai, comme autrefois, la mer d'Afrique.
+De temps en temps, Medeah se montrait au nord-ouest
+sur un plateau plus clair que les autres, où l'on
+voyait se dessiner des routes. Vers trois heures, je
+l'aperçus pour la dernière fois et je lui dis adieu. Il
+n'apparaissait plus que comme une masse un peu<a name="page_014" id="page_014"></a>
+rouge piquée de points blanchâtres au-dessus d'un
+triple étage de mamelons boisés; je distinguais confusément
+les deux ou trois minarets qui dominent la
+ville; je crus reconnaître celui que tu préfères, au pied
+des casernes, et je donnai un souvenir à nos cigognes;
+puis mon &oelig;il fit le tour de l'horizon. Je ne sais quels
+fils imperceptibles qui me tenaient au c&oelig;ur se
+tendirent un moment plus fort que je n'aurais cru, et
+je compris alors seulement que je partais et que j'entreprenais
+autre chose qu'une promenade.</p>
+
+<p>Il y avait quatre heures que nous marchions; nous
+n'avions pas fait cinq lieues encore, mais nous achevions
+de monter. Après une dernière heure de marche
+sur des pentes douces et parmi des fourrés très-épais,
+mon cheval donna des signes de joie, et je découvris
+devant moi, dans une sorte de clairière élevée, une
+maison blanche entourée de cabanes de paille, quelques
+tentes noires, et notre avant-garde de cavaliers
+qui déjà disposait le bivouac.</p>
+
+<p>Nous voici donc dans <i>El-Gouëa</i>, ou, si tu veux, à <i>la
+Clairière</i>, campés pour cette nuit près de la maison du
+commandement de <i>Si-Djilali-Bel Hadj-Meloud</i>, caïd
+des <i>Beni-Haçen</i>. On appelle maisons de commandement
+certaines maisons fortifiées, que notre gouvernement
+fait bâtir à l'intérieur du pays, pour servir de résidence
+officielle à un chef de tribus, de lieu de défense
+en cas de guerre, et en même temps d'hôtellerie pour
+les voyageurs. Indépendamment du chef arabe, qui<a name="page_015" id="page_015"></a>
+l'occupe assez irrégulièrement, ces postes sont en
+général gardés par quelques hommes d'infanterie
+détachés de la garnison française la plus voisine. Avec
+plus d'importance et de plus grandes dimensions, ils
+deviennent des <i>bordj</i> (proprement: lieux fortifiés). La
+maison d'El-Gouëa n'est qu'un modeste corps de garde
+en rez-de-chaussée, avec une cour au centre, quatre
+pavillons saillants aux quatre angles, des murs bas,
+seulement percés de meurtrières, une porte pleine et
+ferrée. Un grand noyer qui s'élève en forme de boule
+de l'autre côté de la maison, des hangars de chaume
+disposés autour, soutenus par des branches mortes et
+palissadés de broussailles, le jeu du ciel entre les
+vastes rameaux de l'arbre et de gros nuages orageux
+roulés en masses étincelantes au-dessus des coteaux
+devenus bruns, tout cela formait un ensemble de
+tableau peu oriental, mais qui m'a plu, précisément à
+cause de sa ressemblance avec la France. Du côté du
+sud, il n'y a pas de vue; du côté du nord et du couchant,
+nous dominons une assez grande étendue de
+collines et de petites vallées, clairsemées de bouquets
+de bois, de prairies naturelles et de quelques champs
+cultivés. Les collines se couvraient d'ombres, les bois
+étaient couleur de bronze, les champs avaient la pâleur
+exquise des blés nouveaux, le contour des bois s'indiquait
+par un filet d'ombres bleues. On eût dit un tapis
+de velours de trois couleurs et d'épaisseur inégale:
+rasé court à l'endroit des champs, plus laineux à<a name="page_016" id="page_016"></a>
+l'endroit des bois. Dans tout cela, rien de farouche et
+qui fasse penser au voisinage des lions.</p>
+
+<p>Les deux tentes arabes dressées pour nous recevoir
+serviront d'asile à nos gens et d'abri pour nos bagages,
+car nous avons tout juste de quoi nous loger nous-mêmes.
+Je te parlerai de notre <i>galfa</i> (caravane) quand
+elle sera complète et organisée sur un pied de long
+voyage, quand nous aurons remplacé nos mulets de
+montagne par des chameaux, et quand notre <i>klhebbir</i>
+(conducteur-chef de caravane), qui, tu le sais, est
+M. N***, aura rassemblé toute sa suite de cavaliers et
+de serviteurs. Le tout, chameaux, tentes supplémentaires
+et gens d'escorte, nous attend à <i>Boghari</i>, où
+nous les trouverons demain soir. Jusqu'ici, notre petit
+convoi, d'assez vulgaire apparence, se compose,
+presque à nombre égal, de burnouss et d'habits français,
+et nos muletiers n'ont pas la rude et patiente
+allure que je m'attends à trouver dans nos chameliers,
+ces intrépides marcheurs du désert.</p>
+
+<p>Il est huit heures; nous venons de rentrer sous nos
+tentes après avoir soupé chez le caïd. <i>Si-Djilali</i> nous
+a donné la <i>diffa</i>: il arrivait tout exprès pour nous
+recevoir de la tribu qu'il habite à quelques lieues d'ici.
+Il est impossible de recevoir au seuil des pays arabes
+une hospitalité plus encourageante. Quant à notre
+hôte, je retrouve en lui ces grands traits de montagnard
+que nous avons déjà pressentis à Medeah et tant
+admirés, si tu t'en souviens; et, comme personnage de<a name="page_017" id="page_017"></a>
+frontispice, il a déjà sa valeur. C'est une belle tête,
+fortement basanée, ardente et pleine de résolution,
+quoique souriante, avec de grands yeux doux et une
+bouche fréquemment entr'ouverte à la manière des
+enfants; cette habitude fait remarquer ses dents qui
+sont superbes. Il porte deux <i>burnouss</i>, un noir par-dessus
+un blanc. Le <i>burnouss</i> noir, qu'on voit rarement
+dans les tribus du littoral et qui disparaît, m'a-t-on
+dit, dans le Sud, semble être propre aux régions
+intermédiaires que je vais traverser de Medeah à
+D'jelfa. Il est de grosse laine ou de poil de chameau;
+on dirait du feutre, tant il est lourd, épais, rude au
+toucher: il a plus d'ampleur que le burnouss de laine
+blanche, et tombe tout d'une pièce quand il est pendant;
+relevé sur l'épaule, il forme à peine un ou deux
+plis réguliers et cassants. Il fait paraître courts les
+hommes les plus grands, tant il les élargit, et leur
+donne alors une pesanteur de démarche, une majesté
+de port extraordinaires. Ajoute à ce vêtement un peu
+monacal, qui tient de la chape par la roideur, et du
+froc par le capuchon rabattu dans le dos, des bottes
+rouges de cavalier, un chapelet de bois brun, une ceinture
+de maroquin bouclée à la taille, usée par le frottement
+des pistolets, enfin un long cordon d'amulettes
+de bois ou de sachets de cuir rouge descendant
+sur un <i>haïk djeridi</i> de fine laine lamée de soie; tout
+laine et tout cuir, sans broderie, sans flots de soie, sans
+une ganse d'or, telle était la tenue sévère de notre<a name="page_018" id="page_018"></a>
+hôte. <i>Si-Djilali</i> est de noblesse militaire; son père, <i>Si-Hadj-Meloud</i>,
+est pèlerin de la Mecque. Il y a, comme
+tu le vois, du sang de fanatique et de soldat dans ses
+veines. C'est un homme de trente ans, ou bien alors
+un jeune homme que la fatigue, une grande position,
+la guerre peut-être, ou seulement le soleil de son pays
+ont mûri de bonne heure. A le regarder de plus près,
+on s'aperçoit que ses yeux pleins de flammes ne sont
+pas toujours d'accord avec sa bouche, quand celle-ci
+sourit, et que cette juvénile hilarité des lèvres n'est
+qu'une manière d'être poli.</p>
+
+<p>La chambre où nous mangions était petite, sans
+meubles, avec une cheminée française et des murs
+déjà dégradés, quoique la maison soit neuve. Il y avait
+du feu dans la cheminée; un tapis de tente, trop grand
+pour la chambre et roulé contre un des murs, de
+manière à nous faire un dossier; pour tout éclairage,
+une bougie tenue par un domestique accroupi devant
+nous, et faisant, dans une immobilité absolue, l'office
+de chandelier. Si simple que soit la salle à manger, si
+mal éclairé que soit le tapis qui sert de table, un repas
+arabe est toujours une affaire d'importance.</p>
+
+<p>Je n'ai pas à t'apprendre que la <i>diffa</i> est le repas
+d'hospitalité. La composition en est consacrée par
+l'usage et devient une chose d'étiquette. Pour n'avoir
+plus à revenir sur ces détails, voici le menu fondamental
+d'une <i>diffa</i> d'après le cérémonial le plus rigoureux.
+D'abord un ou deux moutons rôtis entiers;<a name="page_019" id="page_019"></a>
+on les apporte empalés dans de longues perches et
+tout frissonnants de graisse brûlante: il y a sur le tapis
+un immense plat de bois de la longueur d'un mouton;
+on dresse la broche comme un mât au milieu du plat;
+le porte-broche s'en empare à peu près comme d'une
+pelle à labourer, donne un coup de son talon nu sur
+le derrière du mouton et le fait glisser dans le plat. La
+bête a tout le corps balafré de longues entailles faites
+au couteau avant qu'on ne la mette au feu; le maître
+de la maison l'attaque alors par une des excoriations
+les plus délicates, arrache un premier lambeau et
+l'offre au plus considérable de ses hôtes. Le reste est
+l'affaire des convives. Le mouton rôti est accompagné
+de galettes au beurre, feuilletées et servies chaudes;
+puis viennent des ragoûts, moitié mouton et moitié
+fruits secs, avec une sauce abondante, fortement assaisonnée
+de poivre rouge. Enfin arrive le couscoussou,
+dans un vaste plat de bois reposant sur un pied en
+manière de coupe. La boisson se compose d'eau, de
+lait doux (<i>halib</i>), de lait aigre (<i>leben</i>); le lait aigre
+semble préférable avec les aliments indigestes; le lait
+doux, avec les plus épicés. On prend la viande avec
+les doigts, sans couteau ni fourchette; on la déchire;
+pour la sauce, on se sert de cuillers de bois, et le plus
+souvent d'une seule qui fait le tour du plat. Le couscoussou
+se mange indifféremment, soit à la cuiller,
+soit avec les doigts; pourtant, il est mieux de le rouler
+de la main droite, d'en faire une boulette et de l'avaler<a name="page_020" id="page_020"></a>
+au moyen d'un coup de pouce rapide, à peu près
+comme on lance une bille. L'usage est de prendre
+autour du plat, devant soi, et d'y faire chacun son
+trou. Il y a même un précepte arabe qui recommande
+de <i>laisser le milieu, car la bénédiction du ciel y descendra</i>.
+Pour boire, on n'a qu'une gamelle, celle qui
+a servi à traire le lait ou à puiser l'eau. A ce sujet, je
+connais encore un précepte: «Celui qui boit ne <i>doit</i>
+pas respirer dans la tasse où est la boisson; il <i>doit</i>
+l'ôter de ses lèvres pour reprendre haleine; puis il
+<i>doit</i> recommencer à boire.» Je souligne le mot
+doit, pour lui conserver le sens impératif.</p>
+
+<p>Si tu te rappelles l'article <i>Hospitalité</i> dans le livre
+excellent de M. le général Daumas sur le <i>Grand
+Désert</i>, tu dois voir que c'est dans les m&oelig;urs arabes
+un acte sérieux que de manger et de donner à manger,
+et qu'une <i>diffa</i> est une haute leçon de savoir-vivre, de
+générosité, de prévenances mutuelles. Et remarque
+que ce n'est point en vertu de devoirs sociaux, chose
+absolument inconnue de ce peuple antisocial, mais en
+vertu d'une recommandation divine, et, pour parler
+comme eux, à titre d'<i>envoyé de Dieu</i>, que le voyageur
+est ainsi traité par son hôte. Leur politesse repose
+donc non sur des conventions, mais sur un principe
+religieux. Ils l'exercent avec le respect qu'ils ont pour
+tout ce qui touche aux choses saintes, et la pratiquent
+comme un acte de dévotion.</p>
+
+<p>Aussi ce n'est point une chose qui prête à rire, je<a name="page_021" id="page_021"></a>
+l'affirme, que de voir ces hommes robustes, avec leur
+accoutrement de guerre et leurs amulettes au cou,
+remplir gravement ces petits soins de ménage qui
+sont en Europe la part des femmes; de voir ces larges
+mains, durcies par le maniement du cheval et la pratique
+des armes, servir à table, émincer la viande
+avant de vous l'offrir, vous indiquer sur le dos du
+mouton l'endroit le mieux cuit, tenir l'aiguière ou
+présenter, entre chaque service, l'essuie-mains de
+laine ouvrée. Ces attentions, qui dans nos usages paraîtraient
+puériles, ridicules peut-être, deviennent ici
+touchantes par le contraste qui existe entre l'homme
+et les menus emplois qu'il fait de sa force et de sa
+dignité.</p>
+
+<p>Et quand on considère que ce même homme, qui
+impose aux femmes la peine accablante de tout faire
+dans son ménage par paresse ou par excès de pouvoir
+domestique, ne dédaigne pas de les suppléer en tout
+quand il s'agit d'honorer un hôte, on doit convenir
+que c'est, je le répète, une grande et belle leçon qu'il
+nous donne, à nous autres gens du Nord. L'hospitalité
+exercée de cette manière, par les hommes à l'égard
+des hommes, n'est-elle pas la seule digne, la seule
+fraternelle, la seule qui, suivant le mot des Arabes,
+<i>mette la barbe de l'étranger dans la main de son
+hôte</i>? Au reste, tout a été dit là-dessus, excepté peut-être
+quelques détails plus ignorés qui prouvent à
+l'excès que l'invité est autorisé à se mettre dans le<a name="page_022" id="page_022"></a>
+plus grand bien-être possible, et qu'il est permis,
+même en compagnie, de témoigner qu'on a l'estomac
+plein. C'est une habitude que notre civilité puérile et
+honnête n'a pas même imaginé de défendre aux petits
+enfants qui ont trop mangé. Elle sera difficile à comprendre,
+surtout à excuser, de la part de gens si
+graves, et qui jamais ne s'exposent à la moquerie.
+Mais il ne faut pas oublier qu'elle est dans les m&oelig;urs,
+et que ces choses-là se font avec la plus étonnante
+bonhomie.</p>
+
+<p>Le café, le thé et le tabac ne sont servis qu'aux
+étrangers chrétiens, et sont totalement inconnus dans
+les k'sours et dans les douars arabes du Sud. Un Arabe
+qui se respecte s'abstient assez généralement d'en faire
+usage. Il y a de pauvres gens qui n'en ont jamais
+goûté. On se figure, tout à fait à tort, que chaque
+Arabe est armé de sa pipe, comme on voit les Maures
+et les Turcs. Les Maures eux-mêmes ne fument pas
+tous. J'en connais qui regardent cela comme un vice
+presque égal à celui de boire du vin; ceux-là sont les
+méthodistes sévères qui se montrent exacts aux mosquées
+et ne portent que des vêtements de laine ou de
+soie, sans broderie de métal, d'or ni d'argent.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p><i>Onze heures.</i>&mdash;J'achève, en regardant la nuit,
+cette première veillée de bivouac. L'air n'est plus
+humide, mais la terre est toute molle, la toile des
+tentes est trempée de rosée; la lune, qui va se lever,<a name="page_023" id="page_023"></a>
+commence à blanchir l'horizon au-dessus des bois.
+Notre bivouac repose dans une obscurité profonde. Le
+feu allumé au milieu des tentes, et près duquel les
+Arabes ont jusqu'à présent chuchoté, se racontant je
+ne sais quoi, mais assurément pas les histoires d'Antar,
+quoi qu'en disent les voyageurs revenus d'Orient;
+le feu abandonné s'est éteint et ne répand plus qu'une
+vague odeur de résine qui parfume encore tout le camp;
+nos chevaux ont de temps en temps, des frissons amoureux
+et poussent, vers une femelle invisible qui les
+enflamme, des hennissements aigus comme un éclat
+de trompette; tandis qu'une chouette, perchée je ne
+sais où, exhale à temps égaux, au milieu du plus
+grand silence, cette petite note unique, plaintive qui
+fait: clou! et semble une respiration sonore plutôt
+qu'un chant.</p>
+
+<p class="date">
+Boghari, 26 mai au matin.<br />
+</p>
+
+<p>Ou je me trompe fort, ou j'ai sous les yeux l'Afrique
+africaine comme on la rêve; et le reste de mon voyage
+n'aura plus, sous certains rapports, grand'chose à
+m'apprendre d'ici au désert. J'ai fait une vraie découverte
+en arrivant ici; car j'ai trouvé qu'à côté de
+<i>Boghar</i>, seul point que je connusse de nom, et qui,
+pour moi, représentait tout un pays, il en existe un
+autre dont personne ne parle, sans doute à cause de
+son inutilité stratégique, ou, plus probablement, à
+cause de son extraordinaire aridité. Ce pays, qui ne<a name="page_024" id="page_024"></a>
+ressemble en rien au premier, s'appelle d'un nom qui
+a l'air d'un diminutif de Boghar, <i>Boghari</i>.</p>
+
+<p>Boghar est une citadelle française, sorte de grand'garde
+aventurée sur le sommet d'une haute montagne
+boisée de pins sombres et toujours verts; Boghari, au
+contraire, est un petit village entièrement arabe,
+cramponné sur le dos d'un mamelon soleilleux et
+toujours aride; ils se font face à trois quarts de lieue
+de distance, séparés seulement par le Chéliff et par
+une étroite vallée sans arbres. Je ne suis point monté
+à Boghar; ce que j'en vois d'ici me paraît triste, froid,
+curieux peut-être, mais ennuyeux comme un belvédère;
+quant à Boghari, heureusement pour lui, à
+peine habitable pour les Arabes, c'est tout simplement
+la vraie terre de Cham. Mais n'anticipons pas; j'y reviendrai.
+Nous traverserons ensemble toute cette vallée
+du Chéliff, et je m'imagine que derrière ces collines
+aplaties et nues qui barrent l'horizon du Sud, et que je
+vais franchir aujourd'hui, il y a des choses qui me
+surprendront.</p>
+
+<p>La première partie de l'étape en venant d'El-Gouëa,
+d'où nous sommes partis hier au jour levant, se fait
+non plus comme celle de la veille à travers des maquis
+entremêlés de bouquets d'arbres, mais à travers
+une belle forêt de chênes verts; par de vastes clairières
+tapissées d'herbes et avec de profondes perspectives
+sur les fonds bleus, sur les fonds verts, touffus,
+feuillus, d'un pays toujours et toujours boisé. Cette<a name="page_025" id="page_025"></a>
+partie de l'étape est très belle. On rêve chasse, on
+rêve aboiements de meutes, dans ces solitudes pleines
+d'échos.</p>
+
+<p>Tout à coup la montagne manque sous vos pieds;
+l'horizon se dégage, et l'&oelig;il embrasse alors à vol d'oiseau,
+dans toute sa longueur, une vallée beaucoup
+moins riante, d'un gris fauve qui commence à sentir
+le feu; elle est comprise entre deux rangées de collines,
+celles de droite encore broussailleuses, celles de
+gauche à peine couronnées de quelques pins rabougris,
+et de plus en plus découvertes.</p>
+
+<p>La vallée prend son nom de l'<i>Oued-el-Akoum</i>,
+petite rivière encaissée, dont le voisinage anime par-ci
+par-là d'assez belles cultures, mais ne fait pas pousser
+un seul arbre, et qui court, inégalement bordée de
+berges terreuses et de lauriers-roses, se jeter dans le
+Chéliff au pied de Boghar.</p>
+
+<p>C'est là qu'à la halte du matin, par une journée
+blonde et transparente, j'ai revu les premières tentes
+et les premiers troupeaux de chameaux libres, et compris
+avec ravissement qu'enfin j'arrivais chez les patriarches.</p>
+
+<p>Le vieux <i>Hadj-Meloud</i>, tout semblable à son ancêtre
+<i>Ibrahim</i>, <i>Ibrahim l'hospitalier</i>, comme disent
+les Arabes, nous attendait à sa zmala, où son fils Si-Djilali
+était venu nous conduire lui-même, pour que
+toute la famille y fût présente. Il nous reçut à côté du
+<i>douar</i>, suivant l'usage, dans de grandes tentes dressées<a name="page_026" id="page_026"></a>
+pour nous (Guïatin-el-Dyaf, tentes des hôtes), au
+milieu de serviteurs nombreux et avec tout l'appareil
+convenu. On y mangea beaucoup, et nous y bûmes le
+café dans de petites tasses vertes sur lesquelles il y avait
+écrit en arabe: «<i>Bois en paix</i>.»</p>
+
+<p>Je n'ai jamais, en effet, rien vu de plus paisible, ni
+qui invitât mieux à boire en paix dans la maison d'un
+hôte; je n'ai jamais rien vu de plus simple que le tableau
+qui se déroulait devant nous.</p>
+
+<p>Nos tentes très vastes et, soit dit en passant, déjà
+rayées de rouge et de noir comme dans le Sud, occupaient
+la largeur d'un petit plateau nu, au bord de la
+rivière. Elles étaient grandes ouvertes, et les portes,
+relevées par deux bâtons, formaient sur le terrain
+fauve et pelé deux carrés d'ombres, les seules qu'il y
+eût dans toute l'étendue de cet horizon accablé de
+lumière et sur lequel un ciel à demi voilé répandait
+comme une pluie d'or pâle. Debout dans cette ombre
+grise, et dominant tout le paysage de leur longue
+taille, Si-Djilali, son frère et leur vieux père, tous
+trois vêtus de noir, assistaient en silence au repas.
+Derrière eux, et en plein soleil, se tenait un cercle de
+gens accroupis, grandes figures d'un blanc sale, sans
+plis, sans voix, sans geste, avec des yeux clignotants
+sous l'éclat du jour et qu'on eût dit fermés. Des serviteurs,
+vêtus de blanc comme eux et comme eux silencieux,
+allaient sans bruit de la tente aux cuisines dont
+on voyait la fumée s'élever en deux colonnes onduleuses<a name="page_027" id="page_027"></a>
+au revers du plateau, comme deux fumées de
+sacrifice.</p>
+
+<p>Au delà, afin de compléter la scène et comme pour
+l'encadrer, je pouvais apercevoir, de la tente où j'étais
+couché, un coin du douar, un bout de la rivière où
+buvaient des chevaux libres, et, tout à fait au fond,
+de longs troupeaux de chameaux bruns, au cou
+maigre, couchés sur des mamelons stériles, terre
+nue comme le sable et aussi blonde que des moissons.</p>
+
+<p>Au milieu de tout cela, il n'y avait donc qu'une
+petite ombre, celle où reposaient les voyageurs, et
+qu'un peu de bruit, celui qui se faisait dans la tente.</p>
+
+<p>Et de ce tableau, que je copie sur nature, mais auquel
+il manquera la grandeur, l'éclat et le silence, et
+que je voudrais décrire avec des signes de flammes et
+des mots dits tout bas, je ne garderai qu'une seule
+note qui contient tout: «<i>Bois en paix</i>.»</p>
+
+<p>La vallée de l'Oued-el-Akoum, qui se rétrécit et se
+dépouille encore à mesure qu'on avance au sud, rencontre
+le Chéliff à trois heures de là, et débouche,
+comme je te l'ai dit, entre Boghar et Boghari, dans
+une autre vallée courant en sens contraire, de l'est à
+l'ouest, et celle-ci tout à fait aride.</p>
+
+<p>Boghar apparaît de fort loin, posée sur sa montagne
+pointue, comme une tache grisâtre parmi des massifs
+verts. Ce n'est au contraire qu'en entrant dans la
+vallée du Chéliff qu'on découvre, à main gauche, au<a name="page_028" id="page_028"></a>
+fond d'un amphithéâtre désolé, mais flamboyant de
+lumière, le petit village de Boghari, perché sur son
+rocher.</p>
+
+<p>C'est bizarre, frappant; je ne connaissais rien de
+pareil, et jusqu'à présent je n'avais rien imaginé
+d'aussi complètement fauve,&mdash;disons le mot qui me
+coûte à dire,&mdash;d'aussi jaune. Je serais désolé qu'on
+s'emparât du mot, car on a déjà trop abusé de la
+chose; le mot d'ailleurs est brutal; il dénature un ton
+de toute finesse et qui n'est qu'une apparence. Exprimer
+l'action du soleil sur cette terre ardente en
+disant que cette terre est jaune, c'est enlaidir et gâter
+tout. Autant vaut donc ne pas parler de couleur et
+déclarer que c'est très beau; libre à ceux qui n'ont
+pas vu Boghari d'en fixer le ton d'après la préférence
+de leur esprit.</p>
+
+<p>Le village est blanc, veiné de brun, veiné de lilas.
+Il domine un petit ravin, formant égout, où végètent
+par miracle deux ou trois figuiers très verts et autant
+de lentisques, et qui semble taillé dans un bloc de
+porphyre ou d'agate, tant il est richement marbré de
+couleurs, depuis la lie de vin jusqu'au rouge sang.
+Hormis ces quelques rejetons poussés sous les gouttières
+du village, il n'y a rien autour de Boghari qui
+ressemble à un arbre, pas même à de l'herbe. Le sol,
+en quelques endroits sablonneux, est partout aussi nu
+que de la cendre. Nous campons au pied du village,
+sur un terrain battu, qui a l'apparence d'un champ de<a name="page_029" id="page_029"></a>
+foire, et où bivouaquent les caravanes du Sud. Depuis
+hier, nous y vivons en compagnie des vautours, des
+aigles et des corbeaux.</p>
+
+<p>Ici, point de réception. Le pays est pauvre; et forcés
+de pourvoir nous-mêmes à nos divertissements, nous
+avons fait venir, cette nuit, de Boghari, des danseuses
+et des musiciens.</p>
+
+<p>Tu sauras que Boghari, qui sert de comptoir et
+d'entrepôt aux nomades, est peuplée de jolies femmes,
+venues pour la plupart des tribus sahariennes <i>Ouled-Nayl</i>,
+<i>A'r'azlia</i>, etc., où les m&oelig;urs sont faciles, et
+dont les filles ont l'habitude d'aller chercher fortune
+dans les tribus environnantes. Les Orientaux ont des
+noms charmants pour déguiser l'industrie véritable de
+ce genre de femmes; faute de mieux, j'appellerai celles-ci
+des danseuses.</p>
+
+<p>On alluma donc de grands feux en avant de la tente
+rouge qui nous sert de salle à manger; et pendant ce
+temps on dépêcha quelqu'un vers le village. Tout le
+monde y dormait, car il était dix heures, et l'on eut
+sans doute quelque peine à réveiller ces pauvres gens;
+pourtant, au bout d'une bonne heure d'attente, nous
+vîmes un feu, comme une étoile plus rouge que les
+autres, se mouvoir dans les ténèbres à hauteur du village;
+puis le son languissant de la flûte arabe descendit
+à travers la nuit tranquille et vint nous apprendre
+que la fête approchait.</p>
+
+<p>Cinq ou six musiciens armés de tambourins et de<a name="page_030" id="page_030"></a>
+flûtes, autant de femmes voilées, escortées d'un grand
+nombre d'Arabes qui s'invitaient d'eux-mêmes au
+divertissement, apparurent enfin au milieu de nos
+feux, y formèrent un grand cercle, et le bal commença.</p>
+
+<p>Ceci n'était pas du Delacroix. Toute couleur avait
+disparu pour ne laisser voir qu'un dessin tantôt
+estompé d'ombres confuses, tantôt rayé de larges traits
+de lumière, avec une fantaisie, une audace, une furie
+d'effet sans pareilles. C'était quelque chose comme la
+<i>Ronde de nuit</i> de Rembrandt, ou plutôt, comme une
+de ses eaux-fortes inachevées. Des têtes coiffées de
+blanc et comme enlevées à vif d'un revers de burin,
+des bras sans corps, des mains mobiles, dont on ne
+voyait pas les bras, des yeux luisants et des dents
+blanches au milieu de visages presque invisibles, la
+moitié d'un vêtement attaqué tout à coup en lumière
+et dont le reste n'existait pas, émergeaient au hasard
+et avec d'effrayants caprices d'une ombre opaque et
+noire comme de l'encre. Le son étourdissant des flûtes
+sortait on ne voyait pas d'où, et quatre tambourins de
+peau, qui se montraient à l'endroit le plus éclairé du
+cercle, comme de grands disques dorés, semblaient
+s'agiter et retentir d'eux-mêmes. Nos feux, qu'on entretenait
+de branchages secs, pétillaient et s'enveloppaient
+de longs tourbillons de fumée mêlés de paillettes
+de braise. En dehors de cette scène étrange, on
+ne voyait ni bivouac, ni ciel, ni terre; au-dessus, autour,<a name="page_031" id="page_031"></a>
+partout, il n'y avait plus rien que le noir, ce noir
+absolu qui doit exister seulement dans l'&oelig;il éteint des
+aveugles.</p>
+
+<p>Aussi, la danseuse, debout au centre de cette assemblée
+attentive à l'examiner, se remuant en cadence
+avec de longues ondulations de corps ou de petits trépignements
+convulsifs, tantôt la tête à moitié renversée
+dans une pamoison mystérieuse, tantôt ses
+belles mains (les mains sont en général fort belles)
+allongées et ouvertes, comme pour une conjuration, la
+danseuse, au premier abord, et malgré le sens très
+évident de sa danse, avait-elle aussi bien l'air de jouer
+une scène de <i>Macbeth</i>, que de représenter autre
+chose.</p>
+
+<p>Cette autre chose est, au fond, l'éternel thème
+amoureux sur lequel chaque peuple a brodé ses
+propres fantaisies, et dont chaque peuple, excepté
+nous, a su faire une danse nationale.</p>
+
+<p>Tu connais la danse des Mauresques. Elle a son
+intérêt, qui vient de la richesse encore plus que du
+bon goût des costumes. Mais, en somme, elle est insignifiante
+ou tout à fait grossière. Elle fait pendant aux
+licencieuses parades de <i>Garageuz</i> et ne peut pas s'empêcher,
+dans tous les cas, de sentir un peu le mauvais
+lieu.</p>
+
+<p>La danse arabe, au contraire, la danse du Sud,
+exprime avec une grâce beaucoup plus réelle, beaucoup
+plus chaste, et dans une langue mimique infiniment<a name="page_032" id="page_032"></a>
+plus littéraire, tout un petit drame passionné,
+plein de tendres péripéties; elle évite surtout les agaceries
+trop libres qui sont un gros contresens de la
+part de la femme arabe.</p>
+
+<p>La danseuse ne montre d'abord qu'à regret son
+pâle visage entouré d'épaisses nattes de cheveux
+tressés de laines; elle le cache à demi dans son voile;
+elle se détourne, hésite, en se sentant sous les regards
+des hommes, tout cela avec de doux sourires et des
+feintes de pudeur exquises. Puis obéissant à la mesure
+qui devient plus vive, elle s'émeut, son pas s'anime, son
+geste s'enhardit. Alors commence, entre elle et l'amant
+invisible qui lui parle par la voix des flûtes, une action
+des plus pathétiques: la femme fuit, elle élude, mais
+un mot plus doux la blesse au c&oelig;ur: elle y porte la
+main, moins pour s'en plaindre que pour montrer
+qu'elle est atteinte, et de l'autre, avec un geste d'enchanteresse,
+elle écarte à regret son doux ennemi. Ce
+ne sont plus alors que des élans mêlés de résistance;
+on sent qu'elle attire en voulant se défendre; ce long
+corps souple et caressant se contourne en des émotions
+extrêmes, et ces deux bras jetés en avant, pour les
+derniers refus, vont défaillir.</p>
+
+<p>J'abrège; toute cette pantomime est fort longue et
+dure, jusqu'à ce que la musique, qui se fatigue au
+moins autant que la danseuse, en ait assez, et termine,
+en manière de point d'orgue, par un terrible
+charivari des flûtes et des tambourins.<a name="page_033" id="page_033"></a></p>
+
+<p>Notre danseuse, qui n'était pas jolie, avait ce genre
+de beauté qui convenait à la danse. Elle portait à merveille
+son long voile blanc et son haïk rouge sur
+lequel étincelait toute une profusion de bijoux; et
+quand elle étendait ses bras nus ornés de bracelets
+jusqu'aux coudes et faisait mouvoir ses longues mains
+un peu maigres avec un air de voluptueux effroi, elle
+était décidément superbe.</p>
+
+<p>Il est douteux que j'y prisse un plaisir aussi vif que
+nos Arabes; mais j'eus là du moins une vision qui
+restera dans mes souvenirs de voyage à côté de la
+<i>fileuse</i> dont je t'ai parlé tant de fois.</p>
+
+<p>Je ne sais point à quelle heure a fini la fête. Au train
+dont elle allait, peut-être aurait-elle duré jusqu'au
+jour, sans un incident. J'ai su ce matin qu'un de nos
+gens s'étant permis une grossière inconvenance à
+l'égard de la danseuse, celle-ci s'était retirée, et
+qu'après beaucoup d'injures et de menaces échangées
+on s'était séparé on ne peut plus mécontent de part et
+d'autre.</p>
+
+<p>Nous montons à cheval dans une heure pour aller
+coucher aux <i>Ouled-Moktar</i>. A quatre lieues d'ici,
+plein sud, nous trouverons les plaines et nous mettrons
+le pied dans le Sahara.</p>
+
+<p>Comme je l'ai dit, on laisse ici les mulets, et nous
+prenons un convoi de vingt-cinq chameaux, qui nous
+attendent depuis hier, patiemment couchés près de
+nos tentes.<a name="page_034" id="page_034"></a></p>
+
+<p>Je commence, au milieu du grand nombre de gens
+qui encombraient le bivouac, à distinguer ceux qui
+font le voyage avec nous. Les chameliers attachent
+leurs sandales; les cavaliers chaussent leurs doubles
+bottes rouges armées d'éperons. Ce sont tous gens du
+sud, <i>Ouled-Moktar</i>, <i>Ouled-Nayl</i>, l'<i>Aghouâti</i>, etc.
+Les burnouss bruns appartiennent au <i>Makhzen</i> de
+El-Aghouat, sombres cavaliers, coiffés de haïks sales,
+maigres comme leurs chevaux, nourris comme eux de
+je ne sais quelle rare pitance; comme eux, couchant
+je ne sais où, et qui font, avec ces infatigables bêtes,
+des courses au delà de toute croyance.</p>
+
+<p>On charge nos chameaux. Ce sont de grands animaux
+bien taillés, moins vastes, mais plus déliés que
+les chameaux du Tell, meilleurs pour la course et
+aussi bons pour le bât. Ils ont l'&oelig;il ardent et les
+jambes d'une grande finesse. Ils beuglent horriblement
+quand on leur met la charge sur le dos; et je
+viens d'apprendre de notre <i>bach'amar</i> ce qu'ils disent
+en se plaignant de la sorte.</p>
+
+<p>Ils disent à celui qui les sangle: «Mets-moi des
+coussins pour que je ne me blesse pas.»</p>
+
+<p class="date">
+D'jelfa, 31 mai.<br />
+</p>
+
+<p>Nous sommes arrivés hier à D'jelfa, après cinq
+journées de marche presque toujours en plaine, par
+un beau temps, nuageux encore, mais assez chaud<a name="page_035" id="page_035"></a>
+pour me convaincre que nous sommes depuis cinq
+jours dans le Sahara.</p>
+
+<p>Géographiquement, le <i>Sahara</i> commence à Boghar;
+c'est-à-dire que là finit la région montagneuse des
+terres cultivables, j'aimerais à dire cultivées, qu'on
+appelle le <i>Tell</i>. Tu sais qu'on n'est pas d'accord sur
+l'étymologie des mots Tell et Sahara. M. le général
+Daumas, dans un livre précieux, même après huit ans
+de découvertes, <i>le Sahara algérien</i>, propose une étymologie
+qui me plaît à cause de son origine arabe, et
+dont je me contente. D'après les T'olba, Sahara viendrait
+de <i>Sehaur</i>, moment difficile à saisir, qui précède
+le point du jour et pendant lequel on peut, en temps
+de jeûne, encore manger, boire et fumer; Tell viendrait
+de <i>Tali</i>, qui veut dire dernier. Le Sahara serait
+donc le pays vaste et plat où le Sehaur est plus facilement
+appréciable, et, par analogie, le Tell serait le
+pays montueux, en arrière du Sahara, où le Sehaur
+n'apparaît qu'en dernier.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il est certain que Sahara ne veut
+point dire <i>Désert</i>. C'est le nom général d'un grand
+pays composé de plaines, inhabité sur certains points,
+mais très peuplé sur d'autres, et qui prend les noms
+de <i>Fiafi</i>, <i>Kifar</i>, ou <i>Falat</i>, suivant qu'il est habité,
+temporairement habitable, comme après les pluies
+d'hiver, ou inhabité et inhabitable. Or, il y a fort loin
+de Boghar au Falat, c'est-à-dire à la mer de sable, qui
+ne commence guère qu'au delà du <i>Touat</i>, à quarante<a name="page_036" id="page_036"></a>
+journées de marche environ d'Alger. Ainsi, quoique
+j'aie à te parler aujourd'hui de lieux très solitaires, tu
+sauras qu'il ne s'agit en aucune façon du Falat ou
+Grand Désert.</p>
+
+<p>Encore une explication nécessaire, et j'en aurai
+fini avec la géographie. Le Sahara renferme deux
+populations distinctes, l'une autochtone, sédentaire,
+avec des centres fixes dans des villes ou villages
+(<i>k'sour</i>), aux endroits où l'eau constante a permis de
+s'établir; l'autre, c'est la race des Arabes conquérants,
+nomade et vivant sous la tente. Les premiers sont cultivateurs,
+les seconds sont bergers. Une association
+conçue dans l'intérêt commun unit ces deux peuples;
+ce qui n'empêche pas l'Arabe de mépriser absolument
+son utile voisin, ce voisin de lui rendre son mépris.
+Ils se partagent les oasis dont ils sont ensemble propriétaires.
+L'habitant du k'sour cultive, à titre de fermier,
+le jardin du nomade; de son côté, le nomade se
+charge des troupeaux communs, les mène aux pâturages
+d'hiver; et, l'été, c'est lui qui va chercher, sur
+les marchés du Tell, les grains dont l'un et l'autre
+ont un besoin égal. En sorte qu'échelonnées ainsi sur
+deux ou trois cents lieues de pays, celles-là dans l'oasis,
+celles-ci dans les plaines intermédiaires que les pluies
+ont rendues habitables, d'immenses populations couvrent
+en réalité cette vaste étendue du Sahara, qu'on
+aurait grand tort, comme tu le vois, d'appeler désert,
+mais où l'on avait cependant supposé toute espèce<a name="page_037" id="page_037"></a>
+d'êtres chimériques, excepté l'homme, le plus réel et
+le plus nombreux de tous.</p>
+
+<p>Cela dit, je reprends ces notes de route au bivouac
+de Boghari, au moment où je t'ai quitté pour monter
+à cheval.</p>
+
+<p>C'est à midi seulement qu'on se mit en marche, car
+Boghari est un lieu d'amorces, d'où les voyageurs
+arabes ne s'éloignent pas volontiers; du moins j'ai
+cru le comprendre à la lenteur inaccoutumée des préparatifs
+de départ. Pourtant, au signal donné par le
+<i>bach-amar</i> (chef du convoi), le troupeau mugissant
+des chameaux de charge se leva confusément et enfin
+s'ébranla; nous prîmes au galop la tête du convoi, et,
+quelques minutes après, le petit village redevenu solitaire
+disparut derrière la première colline, silencieux
+comme à notre arrivée, sérieux malgré le vif éclat de
+ses murs crépis, et plus taciturne encore qu'au jour
+levant, sous le blanc linceul de midi. Presque aussitôt
+nous entrions dans la vallée du <i>Chéliff</i>.</p>
+
+<p>Cette vallée ou plutôt cette plaine inégale et caillouteuse,
+coupée de monticules, et ravinée par le Chéliff,
+est à coup sûr un des pays les plus surprenants
+qu'on puisse voir. Je n'en connais pas de plus singulièrement
+construit, de plus fortement caractérisé, et,
+même après Boghari, c'est un spectacle à ne jamais
+oublier.</p>
+
+<p>Imagine un pays tout de terre et de pierres vives,
+battu par des vents arides et brûlé jusqu'aux entrailles;<a name="page_038" id="page_038"></a>
+une terre marneuse, polie comme de la terre à poterie,
+presque luisante à l'&oelig;il tant elle est nue, et qui
+semble, tant elle est sèche, avoir subi l'action du feu;
+sans la moindre trace de culture, sans une herbe,
+sans un chardon;&mdash;des collines horizontales qu'on
+dirait aplaties avec la main ou découpées par une fantaisie
+étrange en dentelures aiguës, formant crochet,
+comme des cornes tranchantes ou des fers de faux; au
+centre, d'étroites vallées, aussi propres, aussi nues
+qu'une aire à battre le grain; quelquefois, un morne
+bizarre, encore plus désolé, si c'est possible, avec un
+bloc informe posé sans adhérence au sommet, comme
+un aérolithe tombé là sur un amas de silex en fusion;&mdash;et
+tout cela, d'un bout à l'autre, aussi loin que la
+vue peut s'étendre, ni rouge, ni tout à fait jaune, ni
+bistré, mais exactement couleur de peau de lion.</p>
+
+<p>Quant au Chéliff, qui, quarante lieues plus avant,
+dans l'ouest, devient un beau fleuve pacifique et bienfaisant,
+ici, c'est un ruisseau tortueux, encaissé, dont
+l'hiver fait un torrent, et que les premières ardeurs
+de l'été épuisent jusqu'à la dernière goutte. Il s'est
+creusé dans la marne molle un lit boueux qui ressemble
+à une tranchée, et, même au moment des plus
+fortes crues, il traverse sans l'arroser cette vallée
+misérable et dévorée de soif. Ses bords taillés à pic
+sont aussi arides que le reste; à peine y voit-on, accrochés
+à l'intérieur du lit et marquant le niveau des
+grandes eaux, quelques rares pieds de lauriers-roses,<a name="page_039" id="page_039"></a>
+poudreux, fangeux, salis, et qui expirent de chaleur
+au fond de cette étroite ornière, incendiée par le soleil
+plongeant du milieu du jour.</p>
+
+<p>D'ailleurs, ni l'été, ni l'hiver, ni le soleil, ni les
+rosées, ni les pluies qui font verdir le sol sablonneux et
+salé du désert lui-même ne peuvent rien sur une terre
+pareille. Toutes les saisons lui sont inutiles; et de
+chacune d'elles, elle ne reçoit que des châtiments.</p>
+
+<p>Nous mîmes trois heures à traverser ce pays extraordinaire,
+par une journée sans vent et sous une
+atmosphère tellement immobile que le mouvement de
+la marche n'y produisait pas le plus petit souffle d'air.
+La poussière soulevée par le convoi se roulait sans
+s'élever sous le ventre de nos chevaux en sueur. Le
+ciel était, comme paysage, splendide et morne; de
+vastes nuées couleur de cuivre y flottaient pesamment
+dans un azur douteux, aussi fixes et presque aussi
+fauves que le paysage lui-même.</p>
+
+<p>Rien de vivant, ni autour de nous, ni devant nous,
+ni nulle part; seulement, à de grandes hauteurs, on
+pouvait, grâce au silence, entendre par moments des
+bruits d'ailes et des voix d'oiseaux: c'étaient de noires
+volées de corbeaux qui tournaient en cercle autour
+des mornes les plus élevés, pareilles à des essaims de
+moucherons, et d'innombrables bataillons d'oiseaux
+blanchâtres aux ailes pointues, ayant à peu près le vol
+et le cri plaintif des courlis. De loin en loin, un aigle,
+au ventre rayé de brun, des gypaètes tachés de noir et<a name="page_040" id="page_040"></a>
+de gris clair, traversaient lentement cette solitude,
+l'interrogeant d'un &oelig;il tranquille, et, comme des
+chasseurs fatigués, regagnaient les montagnes boisées
+de Boghar.</p>
+
+<p>C'est au delà de Boghari, après une succession de
+collines et de vallées symétriques, limite extrême du
+Tell, qu'on débouche enfin, par un col étroit, sur la
+première plaine du Sud.</p>
+
+<p>La perspective est immense. Devant nous se développaient
+vingt-quatre ou vingt-cinq lieues de terrains
+plats sans accidents, sans ondulations visibles. La
+plaine, d'un vert douteux, déjà brûlée, était, comme
+le ciel, toute rayée dans sa longueur d'ombres grises
+et de lumières blafardes. Un orage, formé par le
+milieu, la partageait en deux et nous empêchait d'en
+mesurer l'étendue. Seulement, à travers un brouillard
+inégal, où la terre et le ciel semblaient se confondre,
+on devinait par échappées une ligne extrême de
+montagnes courant parallèlement au Tell, de l'est
+à l'ouest, et, vers leur centre, les sept pitons saillants
+ou sept têtes, qui leur ont fait donner le nom de
+<i>Seba'Rous</i>.</p>
+
+<p>Le col franchi, notre petit convoi se déploya dans la
+plaine unie et prit son ordre de marche, ordre que
+nous conservons depuis le départ, poussant droit du
+nord au sud, sur les Sept Têtes, que nous ne devions
+atteindre que le surlendemain.&mdash;En avant, les cavaliers,
+au nombre d'une trentaine environ; derrière,<a name="page_041" id="page_041"></a>
+nos chameaux, stimulés par les cris perçants et les
+sifflets des chameliers; à l'extrême avant-garde, notre
+<i>khrebir</i>, M. N..., se laissant doucement aller au pas
+de son grand cheval blanc, qui a toujours quelque
+cent mètres d'avance sur les autres; à ses côtés, et le
+serrant de près, deux ou trois cavaliers de ses serviteurs,
+beaux jeunes gens vêtus de blanc, montés sur
+d'agiles petites juments blanches ou grises, mais nonchalants
+comme à la promenade, à peine armés, et
+dont un seul porte un fusil double, le fusil du maître,
+avec sa vaste <i>djebira</i> en peau de lynx pendue à l'arçon
+de sa selle.</p>
+
+<p>Quant à moi, tu me trouverais le plus souvent faisant
+route un peu à part ou à côté des plus paisibles, afin
+d'être plus à moi; tantôt regardant, pendant des
+heures entières, filer sur les longues perspectives les
+burnouss blancs, les croupes luisantes, les selles à
+dossier rouge; tantôt me détournant pour voir arriver
+de loin le peloton roux de nos chameaux marchant en
+bataille, avec leurs cous tendus, leurs jambes d'autruche,
+et notre pittoresque mobilier de voyage amoncelé
+sur leur dos.</p>
+
+<p>Outre nos cavaliers d'escorte et nos gens de service,
+nous emmenons trois <i>amins</i> des Mzabites avec leur
+suite, qui vont régler, je crois, quelques difficultés
+politiques que nous avons avec le pays du Mzab. L'un
+est un grand et rude cavalier, armé en guerre, qui
+monte avec aplomb un beau cheval noir richement<a name="page_042" id="page_042"></a>
+harnaché de velours pourpre et d'argent, et garni
+d'un large devant de poitrail en étoffe écarlate.</p>
+
+<p>Le second, amin des <i>Beni-Isguen</i>, est un petit vieillard
+coiffé bas, à mine affable, aux yeux doux, et dont
+la bouche encadrée d'une barbe blanche, bouclée
+comme une chevelure, sourit avec plusieurs dents de
+moins.</p>
+
+<p>Le troisième, qui se nomme <i>Si-Bakir</i>, honnête et
+joviale figure entre deux âges, fort petit, extrêmement
+replet, s'arrondit en boule au-dessus d'un petit mulet
+proprement couvert et douillettement sellé d'un épais
+matelas de <i>Djerbi</i>. C'est un bon et riche bourgeois,
+qui a trois bains maures à Alger et un fils à <i>Berryan</i>,
+et qui me parle avec un amour égal de son enfant, de
+ses bains et des dattes renommées de son pays. Il est
+mis à peu près comme il le serait dans sa chambre:
+le bas de ses jambes dans de bonnes chaussettes de
+laine, et les pieds dans des souliers de cuir noir. Je ne
+lui vois d'ailleurs aucune arme. Son unique défense
+est contre le soleil et consiste en un chapeau de paille,
+orné à son sommet de plumes d'autruche, le plus grand
+chapeau que j'aie jamais vu, vaste comme un parasol,
+et qu'il a soin d'ôter et de remettre chaque fois que le
+temps très capricieux se couvre ou s'éclaircit.</p>
+
+<p>Comme il me témoigne assez d'amitié, j'aime à
+voyager dans sa compagnie. Il sait juste autant de français
+que je sais d'arabe, ce qui rend nos communications
+fort amusantes, mais assez rarement instructives.<a name="page_043" id="page_043"></a></p>
+
+<p>A huit heures, en pleine nuit déjà, nous arrivions
+au bivouac,&mdash;et nous mettions ensemble pied à terre
+au milieu des tentes des <i>Ouled-Moktar</i>, où nous devions
+passer la nuit.&mdash;Ni la longueur de l'étape
+(nous avions fait trois lieues de trop), ni le manque
+d'eau depuis le matin, n'avaient distrait Si-Bakir de sa
+complaisance à m'entretenir; il achevait alors l'historique
+un peu confus de sa fortune commerciale, et me
+promettait, pour l'étape suivante, l'histoire de son fils;
+enfin cet aimable vieillard scellait notre récente amitié
+en me tenant l'étrier, avec une humble courtoisie
+dont je voulais en vain me défendre.</p>
+
+<p>Le lendemain, après une petite marche de cinq ou
+six heures, nous campions vers midi à Aïn-Ousera;
+triste bivouac, le plus triste sans contredit de toute la
+route, au bord d'un marais vaseux, sinistre, dans des
+sables blanchâtres, hérissés de joncs verts; à l'endroit
+le plus bas de la plaine, avec un horizon de quinze
+lieues au nord, de neuf lieues au sud; dans l'est et
+dans l'ouest, une étendue sans limite. Une compagnie
+nombreuse de vautours gris et de corbeaux monstrueux
+occupait la source à notre arrivée: immobiles,
+le dos voûté, rangés sur deux lignes au bord de l'eau,
+je les pris de loin pour des gens comme nous pressés
+de boire; il fallut un coup de fusil pour disperser ces
+fauves et noirs pèlerins.</p>
+
+<p>Une source, dans ce pays avare, est toujours
+accueillie comme un bienfait, même quand cette<a name="page_044" id="page_044"></a>
+source brûlante et fétide ressemble au triste marais
+d'<i>Aïn-Ousera</i>. On y puise avec reconnaissance, et l'on
+s'estime heureux d'y remplir ses outres pour la marche
+sans eau du lendemain.</p>
+
+<p>Les oiseaux partis, nous demeurâmes seuls. Il n'y
+avait rien en vue dans l'immense plaine; notre bivouac
+disparaissait lui-même dans un des plis du terrain.
+Vers le soir cependant, un petit convoi de cinq
+chameaux, conduits par trois chameliers, vint s'établir
+auprès de nous, tout à fait au bord de la source.
+Les chameaux déchargés se mirent à paître; les trois
+voyageurs firent un seul amas des <i>tellis</i> (sacs en poils
+de chameau pour les transports), et se couchèrent
+auprès. Ils n'allumèrent point de feu, n'ayant probablement
+rien à faire cuire, et je ne les vis plus remuer
+jusqu'à la nuit. Le lendemain au point du jour, nous
+les aperçûmes déjà à une lieue de nous, s'en allant
+dans le sud-est.</p>
+
+<p>Était-ce fatigue? était-ce un effet du lieu? je ne sais,
+mais cette journée-là fut longue, sérieuse, et nous la
+passâmes presque tous à dormir sous la tente. Ce premier
+aspect d'un pays désert m'avait plongé dans un
+singulier abattement. Ce n'était pas l'impression d'un
+beau pays frappé de mort et condamné par le soleil à
+demeurer stérile; ce n'était plus le squelette osseux de
+Boghari, effrayant, bizarre, mais bien construit; c'était
+une grande chose sans forme, presque sans couleur,
+le rien, le vide et comme un oubli du bon Dieu; des<a name="page_045" id="page_045"></a>
+lignes fuyantes, des ondulations indécises; derrière,
+au delà, partout, la même couverture d'un vert pâle
+étendue sur la terre; çà et là des taches plus grises, ou
+plus vertes, ou plus jaunes; d'un côté, les Seba'Rous
+à peine éclairées par un pâle soleil couchant; de
+l'autre, les hautes montagnes du Tell encore plus
+effacées dans les brumes incolores; et là-dessus, un
+ciel balayé, brouillé, soucieux, plein de pâleurs fades,
+d'où le soleil se retirait sans pompe et comme avec de
+froids sourires. Seul, au milieu du silence profond, un
+vent doux qui venait du nord-ouest et nous amenait
+lentement un orage, formait de légers murmures autour
+des joncs du marais. Je passai une heure entière
+couché près de la source à regarder ce pays pâle, ce
+soleil pâle, à écouter ce vent si doux et si triste. La
+nuit qui tombait n'augmenta ni la solitude, ni l'abandon,
+ni l'inexprimable désolation de ce lieu.</p>
+
+<p>On tua, ce jour-là, soit en marche, soit à la source:
+un <i>ganga</i>, jolie perdrix au bec et aux pieds rouges,
+curieusement peinte de gris et de jaune, avec un collier
+marron, chair dure et détestable à manger; un
+grand palmipède entièrement gris perle, avec la tête,
+le bec et les pieds noirs, les ailes de la mouette longues
+et pointues; une petite bécassine toute ronde, plus
+grise que la bécassine sourde de France; une tourterelle;
+deux ramiers couleur ardoise azurée, et que
+j'appellerai dorénavant des pigeons bleus; enfin deux
+tadornes, superbes canards plus gros que les nôtres et<a name="page_046" id="page_046"></a>
+aussi mieux ornés, avec une belle robe fond couleur
+abricot.</p>
+
+<p>Nous étions à <i>Aïn-Ousera</i>, à plus de la moitié de la
+plaine; il ne nous restait que huit ou neuf lieues à
+faire pour atteindre le bivouac suivant de <i>Guelt-Esthel</i>.
+Le soleil du matin toujours plus gai, la montagne
+qui se rapprochait, la plaine un peu moins nue, de
+temps en temps égayée de quelques <i>betoum</i>, Aïn-Ousera
+même devenu moins lugubre au jour levant,
+tout cela m'avait ranimé. Aussi, quoique la grande
+halte faite en plein soleil, au beau milieu d'un terrain
+d'alfa, n'eût rien de bien aimable, quoique notre déjeuner,
+presque sans eau, ressemblât beaucoup trop à
+celui de la veille, j'arrivai, sans fatigue et l'âme à peu
+près satisfaite, au col des Seba'Rous, qui donne entrée
+dans la vallée de Guelt-Esthel.</p>
+
+<p>Ici, le pays change entièrement d'aspect, au point
+qu'on croirait s'être trompé de route et rebrousser
+chemin vers le nord. Les montagnes pierreuses et de
+la plus vilaine forme, composées de cailloux plutôt
+que de rochers, sont couronnées de pins. La vallée,
+pareillement couverte de pins et d'assez beaux chênes,
+a surtout le grand tort de n'être point à sa place en
+plein territoire des <i>Ouled-Nayl</i>, et sur le chemin du
+désert.</p>
+
+<p>Nous trouvons ici non seulement des vivants, mais
+un petit poste de tirailleurs français occupés à bâtir un
+caravansérail.<a name="page_047" id="page_047"></a></p>
+
+<p>Pendant trois longs jours passés, soit en marche,
+soit au bivouac, dans cette première plaine, avant-goût
+des solitudes du Sud, nous avions, en fait de
+créatures humaines, rencontré, le premier jour, un
+douar nomade; le deuxième, un jeune enfant gardant
+dans l'alfa un troupeau de petits chameaux maigres,
+et nos trois voyageurs de la source; le troisième, rien.
+En entrant dans la gorge, j'avais trouvé un soldat du
+génie monté sur un arbre et coupant du bois. J'éprouvai
+quelque plaisir en entendant sortir du milieu des
+branches une voix française qui me disait bonjour. Je
+lui demandai de m'indiquer la source; il me répondit
+que je la trouverais à une demi-lieue plus avant dans
+la gorge, à l'endroit où je verrais deux gros figuiers,
+trois tentes avec des gourbis de paille, et des maçons
+en train de bâtir. C'était exact, et voilà tout ce que j'ai
+pu noter de Guelt-Esthel. Je dois ajouter que c'est,
+malgré sa richesse en bois de chauffage, un pays stérile,
+boisé d'arbres aussi tristes que des pierres, qu'il
+y neige abondamment l'hiver, et que l'été on y brûle.
+J'aurais tort d'oublier pourtant l'hospitalité bien cordiale
+que nous avons reçue de M. F. de P..., jeune
+officier du génie, emprisonné là avec son petit poste
+de travailleurs, et qui se console de sa dure mission en
+pensant qu'après cent cinquante ou deux cents veillées
+passées à Guelt-Esthel, la solitude n'aura plus de secrets
+à lui apprendre, ni d'ennuis au-dessus de sa
+patience.<a name="page_048" id="page_048"></a></p>
+
+<p>On retrouve la plaine en quittant Guelt-Esthel, et
+de même qu'en sortant de Boghari, on a devant soi,
+pour l'horizon, une nouvelle ligne de petites montagnes,
+courant pareillement de l'est à l'ouest et perdues
+dans le bleu. Supprime, ce qui ne nuirait pas à
+l'intérêt du voyage, ce bourrelet montagneux de
+Guelt-Esthel, et tu n'auras plus, de Boghar au <i>Rocher
+de sel</i>, qu'une seule et même étendue de trente-quatre
+ou trente-cinq lieues. Cette étendue, parfaitement
+plate, conserve toujours, malgré les changements du
+sol, une couleur générale assez douteuse; les plans les
+plus rapprochés de l'&oelig;il sont jaunâtres, les parties
+fuyantes se fondent dans des gris violets; une dernière
+ligne cendrée, mais si mince qu'il faudrait l'exprimer
+d'un seul trait, détermine la profondeur réelle du
+paysage et quelquefois mesure d'énormes distances.
+Le terrain, très variable au contraire, est alternativement
+coupé de marécages, sablonneux comme aux
+approches du <i>Rocher de Sel</i>, ou bien couvert de graminées
+touffues (<i>alfa</i>), d'absinthes (<i>chih</i>), de pourpiers
+de mer (<i>k'taf</i>), de romarins odorants, etc...;
+tantôt enfin, mais plus rarement, clairsemé d'arbustes
+épineux et de quelques pistachiers sauvages.</p>
+
+<p>Le pistachier (<i>betoum</i>), térébinthe ou lentisque de
+la grande espèce, est un arbre providentiel dans ces
+pays sans ombre. Il est branchu, touffu, ses rameaux
+s'étendent au lieu de s'élever et forment un véritable
+parasol, quelquefois de cinquante ou soixante pieds de<a name="page_049" id="page_049"></a>
+diamètre. Il produit de petites baies réunies en grappes
+rouges, légèrement acides, fraîches à manger, et qui,
+faute de mieux, trompent la soif. Chaque fois que
+notre convoi passe auprès d'un de ces beaux arbres au
+feuillage sombre et lustré, il se rassemble autour du
+tronc; ceux des chameliers qui sont montés se dressent
+à genoux pour atteindre à hauteur des branches,
+arrachent des poignées de fruits et les jettent à leurs
+compagnons qui vont à pied; pendant ce temps, les
+chameaux, le cou tendu, font de leur côté provision
+de fruits et de feuilles. L'arbre reçoit sur sa tête ronde
+les rayons blancs de midi; par-dessous, tout paraît
+noir; des éclairs de bleu traversent en tous sens le réseau
+des branches; la plaine ardente flamboie autour
+du groupe obscur, et l'on voit le désert grisâtre se dégrader
+sous le ventre roux des dromadaires. On
+souffle un moment, puis un coup de sifflet plus aigu
+du <i>back'amar</i> (conducteur du convoi) disperse les
+bêtes, et le convoi reprend sa marche au grand
+soleil.</p>
+
+<p>L'<i>alfa</i> est une plante utile: il sert de nourriture
+aux chevaux; on en fait en Orient des ouvrages de
+sparterie, et, dans le Sahara, des nattes, des chapeaux,
+des gamelles, des pots à contenir le lait et l'eau, de
+larges plats pour servir les fruits, etc. Sur pied, il sert
+de retraite au gibier: lièvres, lapins, gangas. Mais
+l'alfa est pour un voyageur la plus ennuyeuse végétation
+que je connaisse; et, malheureusement, quand il<a name="page_050" id="page_050"></a>
+s'empare de la plaine, c'est alors pour des lieues et des
+lieues. Imagine-toi toujours la même touffe poussant
+au hasard sur un terrain tout bosselé, avec l'aspect et
+la couleur d'un petit jonc, s'agitant, ondoyant comme
+une chevelure au moindre souffle, si bien qu'il y a
+presque toujours du vent dans l'alfa. De loin, on
+dirait une immense moisson qui ne veut pas mûrir et
+qui se flétrit sans se dorer. De près, c'est un dédale, ce
+sont des méandres sans fin où l'on ne va qu'en zigzag,
+et où l'on butte à chaque pas. Ajoute à cette
+fatigue de marcher en trébuchant la fatigue aussi
+grande d'avoir un jour entier devant les yeux ce steppe
+décourageant, vert comme un marais, sans point
+d'orientation, et qu'on est obligé de jalonner de gros
+tas de pierres pour indiquer les routes. Il n'y a jamais
+d'eau dans l'alfa; le sol est grisâtre, sablonneux,
+rebelle à toute autre végétation.</p>
+
+<p>Je préfère, quant à moi, les terrains pierreux, secs,
+durs et mêlés de salpêtre, où croissent les romarins et
+les absinthes; on y marche à l'aise; la couleur en est
+belle, l'aspect franchement stérile; et c'est là surtout
+qu'on voit grouiller sous ses pieds, ramper, fuir et se
+tortiller tout un petit peuple d'animaux amis du soleil
+et des longues siestes sur le sable chaud. Les lézards
+gris sont innombrables. Ils ressemblent à nos plus
+petits lézards de muraille, avec une agilité que paraît
+avoir doublée le contentement de vivre sous un pareil
+soleil. On en rencontre, mais rarement, qui sont fort<a name="page_051" id="page_051"></a>
+gros. Ceux-ci ont la peau lustrée, le ventre jaune, le
+dos tacheté, la tête fine et longue comme celle des couleuvres.
+Quelquefois, une vipère étendue et semblable
+de loin à une baguette de bois tordu, ou bien roulée
+sur une souche d'absinthe, se soulève à votre approche,
+et, sans vous perdre de vue, rentre avec assurance
+dans son trou. Des rats, gros comme de petits lapins,
+aussi agiles que les lézards, ne font que se montrer et
+disparaître à l'entrée du premier trou qui se présente,
+comme s'ils ne se donnaient pas le temps de choisir
+leur asile, ou bien comme s'ils étaient à peu près partout
+chez eux. Je n'ai encore aperçu d'eux que ce
+qu'ils me laissent voir en fuyant; et cela forme une
+petite tache blanche sur un pelage gris.</p>
+
+<p>Mais, au milieu de ce peuple muet, difforme ou venimeux,
+sur ce terrain pâle et parmi l'absinthe toujours
+grise et le <i>k'taf</i> salé, volent et chantent des
+alouettes, et des alouettes de France. Même taille,
+même plumage et même chant sonore; c'est l'espèce
+huppée qui ne se réunit pas en troupes, mais qui vit
+par couples solitaires; tristes promeneuses qu'on voit
+dans nos champs en friche et, plus souvent, sur le
+bord des grands chemins, en compagnie des casseurs
+de pierres et des petits bergers. Elles chantent à une
+époque où se taisent presque tous les oiseaux, et aux
+heures les plus paisibles de la journée, le soir, un peu
+avant le coucher du soleil. Les rouges-gorges, autres
+chanteurs d'automne, leur répondent du haut des<a name="page_052" id="page_052"></a>
+amandiers sans feuilles; et ces deux voix expriment
+avec une étrange douceur toutes les tristesses d'octobre.
+L'une est plus mélodique et ressemble à une
+petite chanson mêlée de larmes; l'autre est une
+phrase en quatre notes, profondes et passionnées.
+Doux oiseaux qui me font revoir tout ce que j'aime de
+mon pays, que font-ils, je te le demande, dans le
+Sahara? Et pour qui donc chantent-ils dans le voisinage
+des autruches et dans la morne compagnie des
+antilopes, des bubales, des scorpions et des vipères à
+cornes? Qui sait? sans eux il n'y aurait plus d'oiseaux
+peut-être pour saluer les soleils qui se lèvent.&mdash;<i>Allah!
+akbar!</i> Dieu est grand et le plus grand!</p>
+
+<p>A l'heure matinale où me venaient ces souvenirs et
+bien d'autres,&mdash;souvenirs d'un pays que je reverrai,
+<i>s'il plaît à Dieu</i>,&mdash;nous étions près d'atteindre la
+moitié de la plaine, et nous avions en vue un petit
+<i>douar</i> et d'immenses troupeaux appartenant aux
+<i>Ouled-d'Hya</i>, fraction des Ouled-Nayl. C'était le premier
+<i>douar</i> que nous rencontrions depuis notre entrée
+dans le Sahara, et notre halte de nuit chez les Ouled-Moktar.</p>
+
+<p>Dans cette saison, les nomades commencent à se
+rapprocher de leurs pâturages d'été, et la plaine est
+déserte.</p>
+
+<p>On piqua droit sur les tentes; il faisait chaud, et
+nous avions encore à traverser une longue lisière de
+sables jaunes que nous voyions briller entre la montagne<a name="page_053" id="page_053"></a>
+et nous, rude passage en plein midi, sous un
+soleil sans nuages.</p>
+
+<p>Le caïd nous reçut. On ne fit que débrider les chevaux,
+et nous prîmes tout juste le temps de nous
+reposer à l'ombre, de manger des dattes et de boire du
+lait de chamelle, sans eau, l'eau étant ici plus rare
+encore et plus détestable qu'ailleurs.</p>
+
+<p>Le douar ne comptait pas plus de quinze ou vingt
+tentes, ce qui représente à peine le plus petit des hameaux
+nomades; mais il avait bien le rude aspect des
+vrais campements sahariens; et, dans un très petit
+exemple, c'était, pour qui ne l'eût pas connue, un
+tableau complet de la vie nomade à ses heures de
+repos.</p>
+
+<p>Des tentes rouges, rayées de noir, soutenues pittoresquement
+par une multitude de bâtons, et retenues
+à terre par une confusion d'amarres et de piquets.
+Dedans, et entassés pêle-mêle, la batterie de cuisine,
+le mobilier du ménage, le harnais de guerre du maître
+de la tente, les meules de pierre à moudre le grain, les
+lourds mortiers à piler le poivre, les plats de bois
+(<i>sahfa</i>) où l'on pétrit le couscoussou; le crible où on
+le passe; les vases percés (<i>keskasse</i>) où on le fait
+cuire; les gamelles en alfa tressé, les sacs de voyage
+ou <i>tellis</i>; les bâts de chameaux, les <i>djerbi</i>, les tapis
+de tente; les métiers à tisser les étoffes de laine; les
+larges étrilles de fer qui servent à carder la laine brute
+du chameau, etc. Et parmi tout ce désordre d'objets<a name="page_054" id="page_054"></a>
+salis et de choses noirâtres, un ou deux coffres carrés
+aux vives couleurs, aux serrures de cuivre, garnis de
+clous dorés aux angles; cassettes qui doivent contenir,
+avec les bijoux de femmes, ce qu'il y a de plus précieux
+dans la fortune du maître. Au dehors, un terrain
+battu, brouté, dépouillé même de toute racine,
+plein de souillures, couvert de débris et de carcasses,
+avec des places noircies par le feu; les fourneaux
+creusés dans la terre et composés de trois pierres formant
+foyer; des amas de broussailles sèches, et les
+outres noires à longs poils, pendues à trois bâtons mis
+en faisceau. Autour, la plaine immense avec les chameaux
+sans gardien, qui se dispersent le jour et qui, le
+soir, se rassemblent au son de la trompe et viennent
+se coucher dans le douar.</p>
+
+<p>Voilà donc la maison mobile où le nomade saharien
+passe une moitié de sa vie; l'homme à ne rien faire,
+car <i>travailler c'est une honte</i>; la femme à tout entretenir,
+à tout soigner, pendant que le chien vigilant
+fait sentinelle, patient, sobre et soupçonneux comme
+son maître. L'autre moitié de sa vie se passe en voyage.
+Un autre jour, je te parlerai de la tribu en marche,
+<i>nedja</i>; admirable spectacle qui renouvelle ici sous nos
+yeux, en plein âge moderne, à deux pas de l'Europe
+les migrations d'Israël.</p>
+
+<p>Que ce dernier mot, écrit d'enthousiasme, ne m'engage
+pas surtout au delà de ce que je veux dire. Il
+n'est qu'à moitié vrai. Et, comme il effleure une question<a name="page_055" id="page_055"></a>
+d'art, question qui, selon moi, n'a pas le sens
+commun, mais n'importe, question posée, discutée et
+toujours pendante; comme il effleure, dis-je, une
+question grave après tout, celle de la <i>couleur locale</i>
+appliquée à un certain ordre de sujets, je désire m'expliquer
+sur ce qu'il y a de trop contestable dans la
+comparaison que j'ai faite.</p>
+
+<p>Voici la seconde fois que j'introduis la Bible dans
+ces notes; ce qui te laisserait croire que je voyage en
+vrai pays de Chanaan, moins l'abondance, et que je
+rencontre à chaque pas le riche Laban ou le généreux
+Booz.</p>
+
+<p>On a écrit, en effet, bien plus, on a voulu prouver
+par des essais, tu sais lesquels, que les anciens maîtres
+avaient défiguré la Bible par la peinture, qu'elle avait
+rendu l'âme entre leurs mains, et que, s'il restait un
+moyen de ressusciter cette chose aujourd'hui morte,
+c'était d'aller la contempler toute réelle encore et dans
+son effigie vivante, en Orient.</p>
+
+<p>Cette opinion s'appuie sur un fait vrai en lui-même,
+c'est que les Arabes, ayant à peu près conservé les
+habitudes des premiers peuples, doivent aussi, mieux
+que personne, en garder la ressemblance, non seulement
+dans leurs m&oelig;urs, mais encore dans leur costume,
+costume si favorable d'ailleurs, qu'il a le double
+avantage d'être aussi beau que le grec et d'être plus
+local. Il est certain, ajoute-t-on, que Rachel et Lia,
+filles du pasteur Laban, n'étaient point habillées<a name="page_056" id="page_056"></a>
+comme Antigone, fille du roi &OElig;dipe; qu'elles se présentent
+à notre esprit dans un tout autre milieu, avec
+une forme différente, et aussi sous un tout autre
+soleil: il est non moins certain que les patriarches devaient
+vivre comme vivent les Arabes, comme eux
+gardant leurs moutons, ayant comme eux des maisons
+de laine, des chameaux pour le voyage, et le
+reste.</p>
+
+<p>Mon opinion, quant au système, la voici:</p>
+
+<p>C'est que les hommes de génie ont toujours raison
+et que les gens de talent ont souvent tort. Costumer la
+Bible, c'est la détruire; comme habiller un demi-dieu,
+c'est en faire un homme. La placer en un lieu reconnaissable,
+c'est la faire mentir à son esprit; c'est traduire
+en histoire un livre antéhistorique. Comme, à
+toute force, il faut vêtir l'idée, les maîtres ont compris
+que dépouiller la forme et la simplifier, c'est-à-dire
+supprimer toute couleur locale, c'était se tenir aussi
+près que possible de la vérité... <i>Et ego in Arcadia...</i>
+Sont-ce des Grecs? est-ce l'Arcadie? Oui et non: non,
+pour le drame; oui, dans le sens de l'éternelle tragédie
+de la vie humaine.</p>
+
+<p>Donc, hors du général, pas de vérité possible, dans
+les tableaux tirés de nos origines; et bien décidément
+il faut renoncer à la Bible, ou l'exprimer comme l'ont
+fait Raphaël et Poussin.</p>
+
+<p>Remarque que cette opinion se confirme à mesure
+que je voyage, et précisément dans le pays qui semblerait<a name="page_057" id="page_057"></a>
+devoir produire en moi un entraînement contraire.
+N'y a-t-il donc aucun enseignement à tirer de ce peuple
+qui, je le reconnais, fait involontairement et souvent
+penser à la Bible? N'y a-t-il pas en lui quelque chose
+qui met l'âme en mouvement et en quoi l'esprit s'élève
+et se complaît comme en des visions d'un autre âge?
+Oui, ce peuple possède une vraie grandeur. Il la possède
+seul, parce que, seul au milieu des civilisés, il est
+demeuré simple dans sa vie, dans ses m&oelig;urs, dans ses
+voyages. Il est beau de la continuelle beauté des lieux
+et des saisons qui l'environnent. Il est beau, surtout
+parce que, sans être nu, il arrive à ce dépouillement
+presque complet des enveloppes que les maîtres ont
+conçu dans la simplicité de leur grande âme. Seul, par
+un privilège admirable, il conserve en héritage ce
+quelque chose qu'on appelle biblique, comme un parfum
+des anciens jours. Mais tout cela n'apparaît que
+dans les côtés les plus humbles et les plus effacés de sa
+vie. Et si, plus fréquemment que d'autres, il approche
+de l'épopée, c'est alors par l'absence même de tout
+costume, c'est-à-dire en quelque sorte en cessant d'être
+Arabe pour devenir humain. Devant la demi-nudité
+d'un gardeur de troupeaux, je rêve assez volontiers de
+Jacob. J'affirme au contraire qu'avec le <i>burnouss</i>
+saharien ou le <i>mach'la</i> de Syrie, on ne représentera
+jamais que des Bédouins.</p>
+
+<p>Ces réserves admises, s'il m'arrive dorénavant de
+m'écrier: <i>O Israël!</i> tu sauras ce qu'il faut entendre<a name="page_058" id="page_058"></a>
+et tu me laisseras dire. Maintenant, je reprends ma
+route.</p>
+
+<p>Je supprimerais sans regret le bivouac du Rocher de
+Sel, quoique l'eau prise au delà des salines soit bonne,
+qu'il y ait du bois en abondance et qu'on y campe
+agréablement au bord de la rivière (<i>l'Oued D'jelfa</i>) et
+sous de très beaux tamarins.</p>
+
+<p>Un mot pourtant du rocher. C'est un amas de
+choses étranges, colorées de tous les gris possibles,
+depuis le gris lilas jusqu'au gris blanchâtre, entassées,
+superposées et formant une montagne à deux têtes. Il
+en descend une infinité de petits ruisseaux, d'un blanc
+laiteux, qui vont se réunir en deux canaux remplis
+jusqu'aux bords d'un sel exactement semblable à la
+chaux éteinte. Tout autour, la montagne semble avoir
+eu des convulsions, tant elle est soulevée, fendue,
+crevée dans tous les sens. Ce n'est pas beau, c'est formidable.
+Trois grands aigles volaient à moitié hauteur
+du rocher et ne paraissaient pas si gros que des corbeaux.</p>
+
+<p>La nuit était presque venue quand, enfin, on atteignit
+les plateaux nus de <i>D'jelfa</i>. La maison du kalifat,
+vaste corps de logis élevé carrément au-dessus d'une
+enceinte de murs bas, se montrait confusément à
+l'extrémité d'une plaine montante, comme une masse
+grisâtre un peu plus claire que le terrain tout à fait
+sombre, un peu plus foncée que le ciel encore éclairé
+d'un vague reflet du jour. A gauche, et fort loin dans<a name="page_059" id="page_059"></a>
+un pli de la vallée où brillaient deux petits feux
+rouges, et d'où venaient de faibles aboiements de
+chiens, on devinait un douar. Plus près, et comme
+d'un marais compris entre le douar et le plateau,
+s'élevaient d'innombrables murmures de grenouilles.
+Tout le reste de cet horizon plat, dominé par le grand
+bordj solitaire de Si-Cherif, reposait paisiblement dans
+une ombre transparente et brune. De larges étoiles
+blanches s'allumaient à tous les coins du ciel; l'air
+était humide et doux, une forte rosée ramollissait la
+terre sous le pas des chevaux. Je m'orientai sur un
+chemin blanchâtre qui menait vers la maison; les
+cavaliers m'avaient précédé de quelques minutes, et
+j'avais laissé mon domestique en arrière avec le convoi.</p>
+
+<p>J'arrivai donc seul à la porte du bordj et j'entrai
+dans la cour sans savoir où me diriger. De chaque
+côté de l'entrée, porte monumentale, et que je trouvai
+grande ouverte, j'aperçus des gens, pêle-mêle avec
+des chevaux, bivouaquant le long du mur; la cour
+était déserte; elle me parut grande; mon cheval qui
+flaira des écuries fit entendre un petit hennissement
+de satisfaction. Au fond de la cour, apparaissait un
+perron de quelques marches, conduisant à une haute
+galerie soutenue par des piliers blancs; une porte
+entrebâillée dans l'angle droit de la galerie laissait
+filtrer un peu de lumière; une fenêtre à demi éclairée,
+donnant au rez-de-chaussée sur la cour, permettait
+d'entendre un bruit de voix.<a name="page_060" id="page_060"></a></p>
+
+<p>Je descendis de cheval au pied du perron, et, tout
+en jetant la bride à quelqu'un que je vis s'approcher
+dans l'ombre, je me dirigeai du côté de la lumière et
+j'entrai. Je remarquai que la personne à qui j'avais
+tendu la bride n'avait pas mis d'empressement à la
+prendre, et j'aperçus vaguement la forme bizarre d'un
+tout petit corps surmonté d'un vaste chapeau très
+pointu. Un incident de la soirée m'apprit l'erreur que
+j'avais failli commettre en traitant le plus saint homme
+du bordj comme un valet.</p>
+
+<p>On soupait dans une grande chambre blanche,
+propre, qui n'avait pour tous meubles qu'une cheminée
+de marbre noir, de riches tapis du Sud accrochés
+aux fenêtres et formant portières plutôt que
+rideaux; et, au milieu, une table ronde, entourée de
+convives. La cuisine était arabe. Mais la table, joyeusement
+éclairée de bougies, était servie, à la française,
+couverte d'une belle nappe blanche et irréprochablement
+garnie d'argenterie, de vaisselle et de verres,
+avec quatre carafes remplies de lait doux et quatre
+autres de limonade. Le kalifat <i>Si-Chériff</i>, grand et
+gras personnage, presque sans barbe, à figure placide,
+avec des yeux saillants, négligemment vêtu du simple
+haïk blanc sans burnouss, et le portant en voile, à la
+manière des marabouts, Si-Chériff présidait la table et
+se versait des deux mains à la fois, dans le même
+verre, de la limonade et du lait. Son frère, <i>Bel-Kassem</i>,
+doux jeune homme au visage fatigué, assistait au<a name="page_061" id="page_061"></a>
+souper debout et donnant des ordres. La chambre
+était pleine de serviteurs arabes allant et venant, mais
+laissant agir un maigre Tunisien, à turban blanc, aux
+yeux vifs, à la bouche fine, au nez pincé, pâle comme
+la mort, leste, agile, adroit, avec des mines d'écureuil
+et des airs de fiévreux, fantastique et précieux valet,
+qui, seul dans la maison de Si-Chériff, paraît avoir le
+don de manier la porcelaine et de servir à la française.</p>
+
+<p>Cette grande maison, perdue dans un désert à plus
+de cinquante lieues de Boghar, à trente-deux lieues
+environ d'El-Aghouat, une salle à manger remplie
+d'odeurs de viandes et encombrée de gens portant des
+plats, cette table servie comme en Europe; autour de
+laquelle on parlait français, ce personnage en déshabillé
+de maison occupé gravement à se composer des
+sorbets doux, voilà donc ce que je vis en arrivant à
+D'jelfa, chef-lieu des <i>Ouled-Nayl</i>. J'étais au c&oelig;ur de
+cette immense tribu, commerçante, riche et corrompue,
+dont le nom posé sur toutes les routes du Sahara résumait
+pour moi les curiosités du désert. D'ici, et sans
+sortir de leur territoire, je confinais dans le nord-est à
+<i>Bouçaada</i>, dans l'ouest, presque au <i>Djebel-Amour</i>,
+dans le sud aux k'sours d'El-Aghouat et à l'Oued-D'jedi.
+Ces valets d'office, que je voyais essuyant des
+assiettes avec un coin de leur haïk en guise de serviette,
+avaient porté leurs laines sur les marchés du
+Sud et pouvaient me parler de tout le Sahara septentrional,<a name="page_062" id="page_062"></a>
+depuis <i>Charef</i> jusqu'à <i>Tuggurt</i>, depuis D'jelfa
+jusqu'au <i>M'zab</i>, jusqu'à <i>Metlili</i>, jusqu'à <i>Ouargla</i>.</p>
+
+<p>Enfin j'avais sous les yeux, dans la personne de ce
+grand seigneur débonnaire, un de leurs princes les
+plus opulents et les plus braves; le plus considérable
+peut-être par sa fortune, sa naissance, sa haute position
+politique, et par les antécédents illustres de sa vie
+militaire. M. N... essayait d'apprendre à Si-Chériff à
+se servir d'une fourchette et d'un couteau. Le kalifat
+s'y prêtait avec complaisance, à peu près comme on
+s'amuse à des jeux d'enfants; il y mettait beaucoup de
+bonhomie, une extrême maladresse qui m'a bien l'air
+d'être volontaire, mais n'y compromettait rien de sa
+dignité.</p>
+
+<p>Vers le milieu du repas apparut un nouveau personnage
+que je reconnus tout de suite à son chapeau
+et à la forme si singulière de son individu. C'était bien
+en effet un tout petit corps ramassé sur lui-même, et
+qu'on eût dit gonflé; malpropre, difforme, affreux,
+marchant comme s'il n'eût pas de jambes, la figure
+étriquée dans son haïk comme dans un serre-tête,
+coiffé d'un chapeau sans bords, comme d'un énorme
+cornet. Il avait, autant que j'en pus juger, une profusion
+de sachets de cuir qui lui pendaient sur la poitrine,
+et une demi-douzaine de grosses flûtes en roseau
+lui descendaient du menton jusqu'au ventre et s'y
+balançaient en faisant du bruit; il portait un bâton
+noueux dans la main; on ne voyait pas ses pieds, car<a name="page_063" id="page_063"></a>
+son burnouss traînait à terre. Personne autre que moi
+ne semblait faire attention à lui. Il s'avança tout d'une
+pièce, s'approcha de la table et vint par-dessus l'épaule
+de Si-Chériff allonger la main dans son assiette. Je me
+penchai avec inquiétude vers M. N..., qui se mit à
+sourire; Si-Chériff ne se détourna pas et cessa seulement
+de manger. Bel-Kassem vit ma surprise et me
+dit d'une façon dévote et très grave: <i>Derviche</i>, <i>marabout</i>,
+un fou, c'est-à-dire un saint. Je n'en demandai
+pas davantage, car je savais la vénération qui s'attache
+aux fous dans les pays arabes, et je me gardai bien de
+paraître autrement scandalisé des familiarités que
+celui-ci se permit jusqu'à la fin du repas. Il ne cessa
+point de rôder autour de nous, répétant des mots sans
+suite et demandant avec obstination du tabac. Quoiqu'on
+lui en eût donné, il en demandait encore, venait
+à chacun de nous tendre le creux de sa main noire et
+s'acharnait à répéter le mot tabac, tabac, d'une voix
+rauque et saccadée comme un aboiement. On l'écartait
+sans violence; on le calmait en lui faisant signe de se
+taire; Si-Chériff, toujours impassible, avait la mine
+sévère et prenait garde évidemment qu'aucun valet
+n'offensât son protégé. Pourtant, comme il devenait
+importun, le Tunisien le prit par le bras et l'entraîna
+doucement vers la porte. Le pauvre insensé s'en alla
+en criant: <i>Pourquoi, Mohammed? pourquoi,
+Mohammed?</i> (<i>Ouach Mohamm... ouach Mohamm...</i>)
+Et pendant longtemps on l'entendit parler sous la<a name="page_064" id="page_064"></a>
+galerie. Si-Chériff était, je n'en doute point, fort contrarié
+que nous eussions été témoins de cette scène où
+nous ne pouvions, comme lui, trouver un sujet d'édification.
+Je dois dire cependant que pas un de nous ne
+s'oublia. Et, tout en remarquant une fois de plus comment
+les Arabes savent détourner le ridicule par l'absence
+même de ce que nous appelons respect humain,
+je ne m'étonnai point, mais me sentis jaloux de les
+trouver si supérieurs à nous, jusqu'au milieu de leurs
+superstitions. Je me rappelais avoir rencontré un jour
+un chef de tribu du Sahara de l'Est, rentrant chez lui,
+suivi d'une escorte assez brillante de cavaliers et
+menant en croupe un derviche. Ce chef était un jeune
+homme élégant, fort beau, et mis avec cette recherche
+un peu féminine particulière aux Sahariens de Constantine.
+Le derviche, vieillard amaigri et défiguré par
+l'idiotisme, était nu sous une simple gandoura
+couleur sang de b&oelig;uf, sans coiffure, et balançait au
+mouvement du cheval sa tête hideuse, surmontée d'une
+longue touffe de cheveux grisonnants. Il tenait le
+jeune homme à bras le corps et semblait lui-même, de
+ses deux talons maigres, conduire la bête embarrassée
+sous sa double charge. Je saluai le jeune homme en
+passant; il me dit le bonsoir, et me souhaita les bénédictions
+du ciel. Le vieillard ne me répondit point, et
+mit le cheval au trot.</p>
+
+<p>Le derviche de D'jelfa n'a pas d'histoire. J'ignore
+même son nom. On m'a dit qu'il passe une partie de<a name="page_065" id="page_065"></a>
+l'année chez Si-Chériff, tantôt à la zmala, tantôt au
+bordj. Il n'est point embarrassant; il se nourrit sans
+qu'on y pourvoie, prenant ce qu'il trouve sous sa
+main. Il ne couche nulle part, et ni le jour ni la nuit,
+on ne sait au juste ce qu'il devient. Il passe une partie
+des nuits à rôder, soit dans la cour ou dans le jardin,
+soit dans la campagne, quand il se présente la porte
+fermée. Il a dans son burnouss et dans ses petites
+gibernes une quantité de chiffons ou de débris
+recueillis partout. Quelquefois en pleine nuit, on
+l'entend essayer l'une après l'autre toutes ses flûtes.
+Le froid ni le soleil ne peuvent rien sur ce corps insouciant
+qui semble avoir perdu le don de souffrir. Son
+visage, criblé de rides, ne peut plus vieillir; l'âge le
+mine insensiblement comme un vieux tronc qui n'a
+plus de feuilles; la mort le prend par les jambes,
+pourtant il va toujours, s'asseyant rarement, ne se
+couchant presque jamais. Un jour il tombera de côté
+et ne pourra plus se relever; son âme sera allée
+rejoindre sa raison.</p>
+
+<p class="date">
+D'jelfa, même date, cinq heures.<br />
+</p>
+
+<p>Nous avons joui d'une journée sans pareille. Je l'ai
+passée soit à dessiner dans le bivouac, soit à écrire,
+étendu sous mon pavillon de toile. Ma tente est tournée
+au midi; car j'aime à l'ouvrir ainsi. Rarement je perds
+de vue, même à la halte, ce côté mystérieux que le
+ciel couvre de réverbérations plus vives. Tous mes<a name="page_066" id="page_066"></a>
+compagnons sont absents ou à peine éveillés de leur
+sieste. La journée s'achève dans une paix profonde;
+et, demeuré seul, je savoure avec délice un vent tiède
+qui souffle faiblement du sud-est. De la place où je
+suis couché, j'embrasse à peu près la moitié de l'horizon,
+depuis la maison de Si-Chériff, d'où je n'entends
+sortir aucun bruit, jusqu'à l'extrémité opposée où, sur
+une ligne de terrains pâles, se dessine un groupe de
+chameaux bruns. Devant moi, j'ai tout notre campement
+étendu au soleil: chevaux, bagages et tentes;
+à l'ombre des tentes, quelques gens qui se reposent;
+ils font cercle, mais ne parlent pas. S'il arrive qu'un
+ramier passe au-dessus de ma tête, je vois son ombre
+glisser sur le terrain, tant ce terrain est uni; et
+j'entends le bruit de ses ailes, tant le silence qui se
+fait autour de moi est grand. Le silence est un des
+charmes les plus subtils de ce pays solitaire et vide. Il
+communique à l'âme un équilibre que tu ne connais
+pas, toi qui as toujours vécu dans le tumulte; loin de
+l'accabler, il la dispose aux pensées légères; on croit
+qu'il représente l'absence du bruit, comme l'obscurité
+résulte de l'absence de la lumière: c'est une erreur.
+Si je puis comparer les sensations de l'oreille à celles
+de la vue, le silence répandu sur les grands espaces
+est plutôt une sorte de transparence aérienne, qui
+rend les perceptions plus claires, nous ouvre le monde
+ignoré des infiniment petits bruits, et nous révèle une
+étendue d'inexprimables jouissances. Je me pénètre<a name="page_067" id="page_067"></a>
+ainsi, par tous mes sens satisfaits, du bonheur de vivre
+en nomade; rien ne me manque et toute ma fortune
+de voyage tient dans deux coffres attachés sur le dos
+d'un dromadaire. Mon cheval est étendu près de moi
+sur la terre nue, prêt, si je le voulais, à me conduire
+au bout du monde; ma maison suffit à me procurer
+de l'ombre le jour, un abri la nuit: je la transporte
+avec moi, et déjà je la considère avec une émotion
+mêlée de regrets.</p>
+
+<p>La température me paraît encore relativement assez
+douce et, même avec dix degrés de plus, je la supporterais
+volontiers, si l'air continuait d'être sec, léger,
+éminemment respirable, comme il l'est dans ces
+régions élevées. Jusqu'à présent, le thermomètre n'a
+pas dépassé 30 et 31° à l'ombre. Aujourd'hui, sous la
+tente, à deux heures il a atteint le maximum de 32°,
+et la lumière, d'une incroyable vivacité, mais diffuse,
+ne me cause ni étonnement ni fatigue. Elle vous
+baigne également, comme une seconde atmosphère,
+de flots impalpables. Elle enveloppe et n'aveugle pas.
+D'ailleurs l'éclat du ciel s'adoucit par des bleus si
+tendres, la couleur de ces vastes plateaux, couverts
+d'un petit foin déjà flétri, est si molle, l'ombre elle-même
+de tout ce qui fait ombre se noie de tant de
+reflets, que la vue n'éprouve aucune violence, et qu'il
+faut presque la réflexion pour comprendre à quel
+point cette lumière est intense.</p>
+
+<p>Peut-être ne sais-tu pas que, depuis notre entrée<a name="page_068" id="page_068"></a>
+dans le Sahara, nous n'avons pas cessé de monter
+et que nous nous retrouvons à près de huit cents
+mètres au-dessus du niveau de la mer. Le plateau que
+nous suivons s'élève en effet insensiblement et détermine
+ici, par exception, l'écoulement des eaux dans
+l'est et dans l'ouest, tandis que, partout ailleurs, le
+partage se fait du sud au nord et du nord au sud. Ce
+long mouvement du sol, qui prolonge ainsi le climat
+du Tell à travers le Sahara, presque indépendamment
+du degré, et qui fait qu'à latitude égale l'hiver, au
+moins, est plus doux sous le méridien de Constantine
+que sous celui d'Alger, se produit jusqu'à El-Aghouat
+et même au delà: El-Aghouat donne encore une
+hauteur de 600 mètres; Biskra, au contraire, n'est plus
+qu'à 73.&mdash;Plus avant dans l'est, le Sahara s'abaisse
+au-dessous du niveau de la mer, et, entre El-Aghouat
+et Biskra, s'étend le bassin descendant de l'<i>Oued-Djeddi</i>,
+qui vient du Djebel-Amour, arrose les Zibans
+et va se perdre enfin dans le grand <i>Chott</i> de Tunis.&mdash;Je
+désire que cet aperçu suffise à t'expliquer des
+contradictions de climat dont, à première vue, tu
+aurais sans doute quelque peine à te rendre compte,
+et peut-être comprendras-tu maintenant comment,
+nous trouvant tout à l'heure sous le degré d'El-Kantara,
+si nous n'y sommes déjà, nous faisons des
+feux de branches de pins et de chênes, coupées
+dans la gorge du Rocher de Sel, au bord de l'<i>Oued
+D'jelfa</i>.<a name="page_069" id="page_069"></a></p>
+
+<p>Dès aujourd'hui pourtant, nous voilà débarrassés,
+non seulement de la végétation du nord, mais encore
+de toute végétation. Elle expire au sommet des collines
+pierreuses que nous avons derrière nous; et je voudrais
+que ce fût pour tout à fait; car c'est par la nudité que
+le Sahara reprend sa véritable physionomie. J'en suis
+venu à souhaiter qu'il n'y ait pas un arbre dans tout
+le pays que je vais voir. Aussi ce qui me plaît dans le
+lieu où nous sommes campés, c'est surtout son aspect
+stérile. Pour couvrir ces vastes terrains, tantôt frileux,
+tantôt brûlés, il n'y a qu'un peu d'herbe. Cette herbe,
+sorte de graminée renouvelée par l'hiver, est courte,
+rare, et devient grisâtre en se fanant. Elle forme à
+peine un duvet transparent mêlé de quelques brins
+cotonneux que l'air agite. On y voit jouer la lumière
+et vibrer la chaleur comme au-dessus d'un poêle.
+Aussi loin que la vue peut s'étendre, je n'y découvre
+pas une seule touffe plus fournie qui dépasse le sabot
+d'un cheval. La terre a la solidité d'un plancher et se
+gerce sans être friable. Nos chameaux s'y promènent
+d'un air découragé, la tête haute, le cou tendu vers
+un coin plus vert qui se montre assez loin au sud,
+entre deux mamelons arides. Cette perspective, à peu
+près riante, qui semble les consoler jusqu'à demain,
+nous annonce de nouvelles plaines d'alfa. Je distingue
+nettement, comme un triangle gris posé sur le vert,
+une des ces petites pyramides de pierre dont je t'ai
+parlé, et qui servent de point de repère dans le steppe,<a name="page_070" id="page_070"></a>
+quand il n'y a ni horizon, ni traces de caravanes pour
+y diriger la marche.</p>
+
+<p>Cette tache lointaine d'alfa s'aperçoit à peine dans
+l'ensemble de ce paysage que je ne sais comment
+peindre, mais dont il faudrait faire un tableau clair,
+somnolent, flétri. Chose admirable et accablante, la
+nature détaille et résume tout à la fois. Nous, nous ne
+pouvons tout au plus que résumer, heureux quand
+nous le savons faire! Les petits esprits préfèrent le
+détail. Les maîtres seuls sont d'intelligence avec la
+nature; ils l'ont tant observée, qu'à leur tour ils la
+font comprendre. Ils ont appris d'elle ce secret de
+simplicité, qui est la clef de tant de mystères. Elle leur
+a fait voir que le but est d'exprimer, et que, pour y
+arriver, les moyens les plus simples sont les meilleurs.
+Elle leur a dit que l'idée est légère et demande à être
+peu vêtue. Ne t'étonne point de tout cela. Depuis ce
+matin je suis à genoux devant les maîtres, et je crois
+être tous les jours un peu moins indigne de parler
+d'eux. Leur souvenir m'accompagne dans ma route.
+Leurs leçons se sont fait entendre aujourd'hui plus
+clairement que jamais; et c'est à D'jelfa, sous ma
+tente, au milieu des Ouled-Nayl, et pendant que je
+regardais passer sur ces fonds d'une candeur historique
+de majestueux personnages drapés de noir et de
+blanc. Devais-je donc venir si loin du Louvre chercher
+cette importante exhortation de voir les choses par le
+côté simple, pour en obtenir la forme vraie et grande?<a name="page_071" id="page_071"></a></p>
+
+<p class="date">
+Sept heures.<br />
+</p>
+
+<p>Tout le jour, quelques minces traînées de vapeur
+sont restées étendues au-dessus de l'horizon, pareilles
+à de longs écheveaux de soie blanche. Vers le soir,
+elles ont fini par se dissoudre et par former un petit
+nuage doré, unique au milieu de l'azur sans rides et
+qui s'en va lentement à la dérive, entraîné vers le
+soleil couchant. Il diminue à mesure qu'il s'en approche,
+et, comme la voile arrondie d'un navire qu'on
+voit de loin se rétrécir et s'abattre à l'entrée du port,
+il ne tardera pas à disparaître dans le rayonnement de
+l'astre. La chaleur s'apaise, la lumière s'adoucit; elle
+se retire insensiblement devant la nuit qui s'approche,
+sans avoir été précédée d'aucune ombre. Jusqu'à la
+dernière minute du jour, le Sahara demeure en pleine
+lumière. La nuit vient ici comme un évanouissement.</p>
+
+<p>Il est sept heures. Notre bivouac est maintenant
+sorti de son immobilité. Il y règne un certain mouvement,
+toujours paisible, de gens qui allument des
+feux et préparent le café du soir, pendant que d'autres
+font leur prière, prosternés la figure au levant; on se
+rassemble sur des tapis pour prendre le repas; et nos
+chevaux, à qui l'on vient de donner l'orge, secouent
+joyeusement le poids du soleil qu'ils ont porté douze
+heures sans bouger.</p>
+
+<p>La maison de Si-Cheriff seule continue de rester<a name="page_072" id="page_072"></a>
+muette. De l'endroit où je suis, on la dirait inhabitée,
+si l'on ne voyait un peu de fumée bleuâtre s'élever à
+l'angle du toit. Cette maison, triste blockhaus, donnée
+pour citadelle à notre kalifat, est achevée seulement
+du mois de novembre dernier.</p>
+
+<p>Une inscription, sculptée dans la pierre, au-dessus
+de la porte d'entrée, m'apprend qu'elle a été bâtie en
+cinquante jours, sous le gouvernement de M. le général
+Randon, par la colonne expéditionnaire du général
+Yusuf. D'autres inscriptions indiquent les divers corps
+qui ont pris part à cette construction, avec les noms
+des principaux officiers; quelques-unes pourraient déjà
+servir d'épitaphes. Le capitaine Bessières, tué glorieusement
+à l'assaut du 4 décembre, a son nom sur le
+pavillon qui forme l'angle droit du mur de défense.</p>
+
+<p>Cette habitation est disposée de manière à servir, à
+la fois, de résidence au kalifat, de caravansérail et de
+forteresse. La cour d'entrée est vaste; un petit convoi
+s'y renfermerait au besoin, et elle présente une double
+ligne de hangars pavés, sous lesquels une centaine
+de chevaux pourraient s'abriter. Par delà s'étend le
+jardin, qui n'est encore que tracé.&mdash;Au centre de ce
+carré long, et séparé du jardin par un chemin de
+ronde, s'élève un corps de logis, composé de deux
+étages et percé, sur ses quatre faces, de fenêtres
+malheureusement françaises; il a sa cour intérieure,
+cour réservée, où l'on ne pénètre pas, et que je n'ai
+fait qu'entrevoir.<a name="page_073" id="page_073"></a></p>
+
+<p>Le rez-de-chaussée est abandonné aux voyageurs.
+L'appartement privé du kalifat, celui de son cousin et
+de son jeune frère Bel-Kassem occupent les deux étages;
+c'est là, je ne sais dans quelle partie du bâtiment,
+que sont reléguées leurs femmes, avec les servantes.</p>
+
+<p>Quelques fenêtres ont des barreaux; mais il n'en
+est guère qui n'aient une ou plusieurs vitres cassées:
+ces nombreux accidents ne surprennent pas, quand on
+connaît l'ingénuité des Arabes à l'endroit de ces choses
+transparentes. Pour ta plupart, ils n'en ont jamais
+vu; et, sans prévoir l'obstacle, ils passent leur poing
+au travers.&mdash;Si-Cheriff parle seulement des dégâts
+causés par le vent et s'en plaint, de manière à laisser
+croire qu'il tient à ses vitres: au fond, en homme de
+la tente, il s'en inquiète assez peu et laisserait volontiers
+tout le bordj s'écrouler, si la petite garnison de
+soldats ouvriers, casernée dans un des pavillons,
+n'avait aussi pour mission de l'entretenir.</p>
+
+<p>Cette résidence, que l'on a tâché de rendre habitable,
+est-elle, en effet, du goût de Si-Cheriff? Réussira-t-il
+à s'y plaire, autant que dans sa tribu?&mdash;Il paraît, du
+moins, se résigner à ce séjour comme à une nécessité
+politique; n'y venant, du reste, qu'à ses heures, quand
+il y est mandé, ou qu'il doit y recevoir des hôtes.</p>
+
+<p>Indépendamment de ce domicile officiel, il a un
+domicile réel dans les pâturages voisins du Rocher de
+Sel, avec d'immenses troupeaux de moutons, et
+quelque chose, m'a-t-on dit, comme six mille chameaux.<a name="page_074" id="page_074"></a>
+Il se partage entre sa maison de laine et sa
+maison de pierre, et n'amène ici que ses chevaux, sa
+suite militaire et sa femme. Je dis <i>sa</i> femme, parce
+qu'on parle d'une madame Si-Cheriff, dont l'histoire,
+comme tant d'histoires de ce pays, ressemble beaucoup
+à un roman. Celui-ci, d'ailleurs, après un prologue
+assez sombre, finit heureusement. Est-ce une indiscrétion
+que de rapporter ce qu'on raconte?&mdash;Cette
+femme est Espagnole. Un homme, qui a disparu depuis
+et dont la mort subite n'a jamais été bien expliquée,
+l'avait conduite, elle et sa s&oelig;ur, plus jeune qu'elle, à
+la Deira d'Abd-el-Kader, peu d'années avant la
+soumission de l'émir.&mdash;Elles étaient toutes les deux
+fort jolies. Abd-el-Kader fit épouser l'aînée à Si-Cheriff,
+alors son kalifat, bientôt après devenu le nôtre, et la
+plus jeune au cousin de Si-Cheriff.&mdash;Toutes deux,
+elles ont suivi, sous l'alliance française, la nouvelle
+fortune de leurs maris et n'ont jamais songé à réclamer
+contre le mariage qui leur fut imposé. Elles ont
+adopté, non-seulement le costume, mais aussi la
+langue arabe, au point d'avoir oublié la leur. La
+femme de Si-Cheriff habite en ce moment le bordj.</p>
+
+<p>J'ai vu ce matin leur enfant, joli petit garçon de
+quatre ans au plus. Il était à la classe, dans une école
+fondée par Si-Cheriff et tenue par un taleb, sorte
+d'instituteur communal que Si-Cheriff paye de ses
+deniers. L'enfant était pieds nus et n'avait pour tout
+vêtement, comme ses petits camarades les plus pauvres,<a name="page_075" id="page_075"></a>
+qu'une petite soutane blanche on ne peut plus négligée.
+M. N..., qui est de ses bons amis, lui rapportait en
+cadeau d'Alger un foulard français, un sabre de bois
+et une chemise de fine laine. Quant à la s&oelig;ur de
+madame Si-Cheriff, on ne la voit jamais à D'jelfa. Elle
+préfère le séjour de la tente et n'abandonne à personne
+le soin du ménage nomade ni l'administration des
+troupeaux. Tout ce que je sais des affaires domestiques
+de Bel-Kassem, c'est qu'il a deux femmes jeunes et qui
+passent pour très belles. Il vient, ces jours derniers,
+d'épouser la seconde. Et j'ai cru comprendre pendant
+le dîner d'hier, qu'on a plaisanté le jeune marié sur
+ce qu'il était amaigri depuis son récent mariage, et plus
+pâle encore que de coutume. Pour moi, je n'ai rien
+aperçu du harem emprisonné là-haut, derrière ces
+grillages. J'ai seulement rencontré deux négresses
+assez laides, mais de belle tournure, qui puisaient de
+l'eau au puits du jardin, pendant que le pauvre fou se
+promenait dans les allées sans verdure, et qui le
+taquinaient en se tordant de rire et en faisant étinceler
+leurs dents.</p>
+
+<p>Quoique maussade à l'&oelig;il au milieu de ce désert
+saharien, avec sa façade neuve, son toit de tuiles
+jaunes et sa fâcheuse ressemblance avec une caserne,
+le bordj, je lui donne ce nom pour l'embellir, éveille
+l'idée d'une assez grande vie, et rappelle, au moins
+par moments, les m&oelig;urs féodales. Les portes revêtues
+de fer, restent ouvertes pendant le jour. Un assez grand<a name="page_076" id="page_076"></a>
+nombre de chevaux remplit les écuries. On les entend
+piaffer, hennir; on les voit s'agiter chaque fois qu'un
+nouveau cavalier se présente à l'entrée de la cour.
+Chaque arrivant pique droit au perron, s'y arrête court,
+et met pied à terre. C'est là, dans l'ombre de la galerie,
+qu'accroupi sur un banc, un chapelet dans ses mains,
+distrait, le kalifat se laisse embrasser par ses nombreux
+clients et leur donne audience. On se précipite à
+l'étouffer, pour baiser sa grosse tête emmaillotée de
+blanc. Quoiqu'on lui parle debout, quelques familiers
+sont assis près de lui, et souvent un homme en haillons,
+le dernier des tribus, se mêle à l'entretien du prince
+aussi librement que s'il était son favori. Le prestige du
+rang, énorme chez les Arabes, n'exclut pas une
+familiarité singulière entre le maître et le serviteur.
+Quant à la distance établie par l'habit, elle n'existe
+pas. J'ai vu là des types surprenants, des visages de
+momies à qui l'on aurait mis des yeux de lion. L'audience
+achevée, le client s'en va, traînant ses longs
+éperons, reprendre sa bête qui, la bouche baveuse,
+essoufflée, les flancs saignants, attend, clouée sur
+place et comme un cheval de bois. Douce et vaillante
+bête, dès que l'homme a posé la main sur son cou pour
+empoigner ses crins, son &oelig;il s'allume, et l'on voit
+courir un frisson dans ses jarrets. Une fois en selle et
+la bride haute, l'homme n'a pas besoin de lui faire
+sentir l'éperon. Elle secoue la tête un moment, fait
+résonner le cuivre ou l'argent de son harnais; son cou<a name="page_077" id="page_077"></a>
+se renverse en arrière et se renfle en un pli superbe,
+puis la voilà qui s'enlève, emportant son cavalier avec
+ses grands mouvements de corps qu'on donne aux
+statues équestres des Césars victorieux.</p>
+
+<p>D'ailleurs le bordj n'est pas constamment silencieux
+ou seulement rempli comme aujourd'hui de visiteurs
+paisibles. A l'exemple des manoirs anciens, il a ses
+moments d'alarme et ses bruits de fête. Quelquefois
+c'est le jeune Bel-Kassem, à qui son frère n'a jamais
+permis de faire la guerre, qui sort en équipage de
+chasse, escorté de ses lévriers, avec ses fauconniers en
+habit de fête, ses pages étranges, et portant lui-même
+un faucon agrafé sur son gantelet de cuir. S'il arrive
+au contraire que l'ennemi soit signalé ou qu'il y ait
+par là quelque tribu turbulente à châtier, ce jour-là,
+c'est Si-Cheriff en personne qu'on voit sortir du bordj
+avec son appareil de guerre. Le goum est rassemblé
+devant la porte. Il y a là deux ou trois cents cavaliers
+groupés confusément autour de l'étendard aux trois
+couleurs, rouge, vert et jaune; tous en tenue de
+combat, le haïk en écharpe, le fusil au poing, droits
+sur la selle, attendant le kalifat qui va paraître. Lui-même
+est botté, éperonné, mais sans armes. On lui
+voit seulement à la taille une lourde ceinture pleine
+de cartouches et traversée de longs pistolets aux
+pommeaux brillants. Il a près de lui deux serviteurs
+nègres qui portent, l'un son sabre droit à fourreau
+sculpté et son long fusil écaillé de nacre, l'autre son<a name="page_078" id="page_078"></a>
+chapeau de paille à flots de soie. Il enfourche pesamment
+sa grande jument blanche, dont la croupe et les
+pieds sont teints de rose; il rejette son burnouss en
+arrière, par un beau geste et pour dégager son bras
+droit, celui qui doit agir au besoin, et, dans tous les
+cas, commander. Enfin, il donne le signal, entraîne
+son goum, prend la tête avec son fanion, ses écuyers
+et ses plus fidèles, et, si le danger presse, part au
+galop du côté de l'endroit menacé.</p>
+
+<p>Tu vois que rien ne manque à la vie du bordj, pour
+rappeler des m&oelig;urs depuis longtemps disparues de
+notre histoire. Pour moi, je préfère les m&oelig;urs de la
+tente à ce spectacle de chevalerie, si séduisant qu'il
+soit. Ici, je m'intéresse médiocrement au soldat, beaucoup,
+au contraire, au voyageur. Devant un pareil
+pays, dans un cadre de cette grandeur, je ne puis
+m'empêcher de trouver d'un petit effet la mise en
+scène un peu théâtrale de cette vie mêlée de chasse,
+de coups de main, de parade, quelquefois de galanterie;
+et tout cela, en définitive, me touche moins que
+la vue d'une pauvre famille errante au milieu
+d'humbles aventures.</p>
+
+<p>Pourtant je m'estime heureux d'avoir rencontré sur
+ma route le bordj de D'jelfa. Le peuple arabe est très
+divers, plus divers qu'on ne le croit. Je le vois aujourd'hui
+par le côté le plus avancé de sa civilisation;
+c'est assurément le plus brillant; il a ce mérite, en
+outre, d'être un des moins observés.<a name="page_079" id="page_079"></a></p>
+
+<p class="date">
+Ham'ra, 1<sup>er</sup> juin 1853.<br />
+</p>
+
+<p>On a plié les tentes au petit jour. Malgré l'heure
+matinale, Si-Cheriff et son frère étaient debout pour
+recevoir nos adieux, et nous nous sommes mis en
+route gaiement, comme après une journée entière de
+repos. Moi seul peut-être je regrettais un peu D'jelfa,
+où j'avais eu plus de plaisir assurément que personne
+au milieu de mes contemplations solitaires, et je me
+détournais pour voir la place abandonnée d'où nos
+feux jetaient quelques restes de fumée blanche. Même
+en ce perpétuel changement, il en est ainsi pour tous
+les lieux que je quitte; je m'y attache vite et n'en
+oublie aucun, car il me semble que tous ont été
+passagèrement à moi, bien mieux que les maisons de
+louage où j'ai vécu. Après des années, le petit espace
+où j'ai mis ma tente un soir et d'où je suis parti le
+lendemain m'est présent avec tous ses détails. L'endroit
+occupé par mon lit, je le vois; il y avait là de l'herbe
+ou des cailloux, une touffe d'où j'ai vu sortir un lézard,
+des pierres qui m'empêchaient de dormir. Personne
+autre que moi peut-être n'y était venu et n'y viendra,
+et moi-même, aujourd'hui, je ne saurais plus le
+retrouver.</p>
+
+<p>Nous prîmes la direction de la balise. En moins
+d'une demi-heure nous l'avions atteinte et nous
+entrions dans l'alfa. Comme je l'avais prévu, la<a name="page_080" id="page_080"></a>
+route s'engageait dans une suite de plateaux verts,
+tous pareils, de peu d'étendue, se déroulant du nord
+au sud et se succédant avec la plus triste régularité. De
+loin en loin, mais de manière qu'il y en a toujours au
+moins une en vue, la même pyramide grise apparaît
+posée sur le bord de l'horizon. Pendant quatre heures
+de marche, je n'ai pas aperçu dans aucun sens le
+plus petit coin qui ne fût vert comme un champ
+d'oseille. Sous le ciel bleu, et quand on se sait dans le
+Sahara, cette couleur printanière produit le plus
+désagréable étonnement. Le contraste est imprévu,
+mais absolument laid. Je t'ai parlé ailleurs de l'alfa;
+si j'y reviens, c'est afin de tenir un compte minutieux
+de mes impressions d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>A dix heures, nous faisions halte dans le lit profond
+d'une rivière. L'été, on se demande où sont les rivières
+qui ont pu creuser de pareils lits. Il y reste en ce
+moment une petite source, réduite à rien, mais qui ne
+tarit pas. Le réservoir n'a pas deux enjambées de large.
+Elle sort avec un léger bouillonnement du milieu des
+cressons, puis à quelques pas de là se perd ou plutôt
+se glisse dans le sable. Je n'avais jamais vu de source
+ayant un cours si réduit ni plus pressée de disparaître.
+C'est un avertissement que tous les voyageurs comprennent;
+j'ai remarqué, en effet, que les bords
+n'étaient aucunement piétinés, quoiqu'elle serve de
+rendez-vous aux caravanes dans cette saison. On prit
+donc exemplairement la provision nécessaire à notre<a name="page_081" id="page_081"></a>
+convoi. J'y puisai moi-même avec le plus grand soin,
+et j'y remplis nos peaux de bouc d'une eau limpide,
+légère et à peu près fraîche. Surtout on empêcha les
+chevaux d'y boire. Tout autour, le lit de la rivière est
+encombré de rochers blancs, calcinés, désorganisés
+comme de la pierre à chaux qui commence à cuire;
+leur éclat au soleil est insupportable.</p>
+
+<p>Vers onze heures, la chaleur devint subitement très
+forte. Le ciel, jusque-là sans nuages, commençait à
+se tendre de raies blanchâtres, sortes de balayures au
+tissu transparent pareilles à d'immenses toiles d'araignée.
+Le vent se levait et se fixait au sud. Très faible
+encore tant que nous fûmes abrités, dès que nous
+remontâmes en plaine, il se fit décidément reconnaître
+pour du sirocco. Il mit néanmoins plus de deux heures
+à se déclarer dans toute sa violence. D'abord, ce ne
+furent que des souffles passagers, tantôt chauds, tantôt
+presque frais. Je les recevais en plein visage et pouvais
+avec exactitude en mesurer la température, le mouvement
+et la durée. Peu à peu, il y eut moins d'intervalle
+entre les bouffées; je les sentis venir aussi avec plus de
+régularité, mais toujours intermittentes, saccadées
+comme la respiration d'un malade accélérée par la
+fièvre. A mesure que cette haleine étrange arrivait
+plus fréquente et plus chaude, la terre elle-même
+s'échauffait; et quoiqu'il n'y eût plus de soleil et que
+mon ombre marquât à peine sur le sol éclairé d'une
+lumière morne, j'avais encore sur la tête l'impression<a name="page_082" id="page_082"></a>
+d'un soleil ardent. Le ciel était d'une couleur rousse
+où ne filtrait plus aucune lueur de bleu. L'horizon
+cessa bientôt d'être visible et prit la noirceur du plomb.
+Enfin, le souffle devint continu, comme l'exhalaison
+directe d'un foyer. Alors, la chaleur sembla venir à la
+fois de partout, du vent, du ciel, et peut-être encore
+plus forte des entrailles du sol, qui véritablement
+s'embrasait sous les pieds de mon cheval. Le pauvre
+animal se lassait à marcher vent debout, mais souffrait
+surtout de cette flamme qui lui montait au ventre.
+Quant à moi, sans la fatigue de me maintenir en selle,
+j'eusse éprouvé un réel bien-être à me sentir enveloppé
+de cette chaleur qui après tout n'excédait pas mes
+forces, et toute curiosité de voyageur à part, je n'étais
+pas fâché, dusse-je même en souffrir, de respirer cet
+ouragan de sable et de feu qui venait du désert.</p>
+
+<p>J'arrivai de la sorte à Ham'ra sans m'être douté que
+j'en approchais. Ham'ra est un amas misérable d'une
+trentaine de masures bâties en pisé, ruinées, croulantes,
+d'aspect funeste et qu'on dirait abandonnées. On les
+confond presque avec les rochers jaunâtres dont la
+haute ceinture enferme entièrement le village du côté
+du couchant. Au levant s'étendent quelques petits
+jardins assez vivaces et que je suis étonné de trouver
+trop verts. Le sirocco s'acharnait après cette pauvre
+verdure échappée au soleil; et la poussière qui pleuvait
+à flots, le jour plombé qui enveloppait tout de sa
+couleur de cendre, donnaient à ce tableau, déjà si<a name="page_083" id="page_083"></a>
+triste, une physionomie violente et pour ainsi dire
+pleine d'angoisse.</p>
+
+<p>Deux grands gaillards en guenilles, hâves et singulièrement
+farouches, qu'on dirait les seuls habitants
+du pays, sont venus nous regarder planter nos tentes,
+puis se sont retirés à cent pas de là sur une roche plate
+en forme de dolmen, et depuis lors y sont restés
+accroupis les yeux fixés sur nous. Presque tous les
+arbres des jardins sont des abricotiers; j'ai aperçu, en
+passant à cheval le long des murs bas, un figuier, un
+grenadier d'une belle venue et quelques vignes grimpantes,
+mais pas un palmier. J'espérais rencontrer ici
+celui que j'ai vu indiqué sur la carte du Sud à quelques
+lieues d'El-Aghouat. C'est sans doute à <i>Sidi-Makhelouf</i>
+que je le trouverai.</p>
+
+<p>Heureusement que des rigoles creusées autour des
+jardins amènent jusque devant nos tentes une belle
+eau, bonne au goût et pas encore trop échauffée. Ç'a
+été en arrivant un grand soulagement.</p>
+
+<p>En ce moment, le vent est plus chaud et souffle
+plus violemment que jamais. Il a failli renverser ma
+tente. Bakir et ses compagnons ont été pendant quelques
+minutes ensevelis sous la leur, et semblaient
+même avoir pris le parti de ne pas la relever. Nous
+avons dû doubler les cordes et consolider les piquets.
+Grâce aux petits murs de clôture qui font abri, on a
+pu néanmoins allumer du feu pour le souper. Sous ma
+tente, et pendant que j'écris, j'ai sur les mains la chaleur<a name="page_084" id="page_084"></a>
+exacte d'un foyer. Il fait déjà presque nuit, quoiqu'il
+soit tout au plus six heures. Nos chevaux demeurent
+immobiles, la tête pendante, la croupe au vent.
+Les chameaux n'ont pas mangé; à peine déchargés, ils
+se sont couchés en troupeau serré, le ventre aplati, le
+cou allongé sur le sable.</p>
+
+<p>Par moment, le pied du vent semble s'éclaircir.
+L'horizon se dégage, et je découvre entre deux caps de
+montagnes coupés carrément, et dont l'un, celui de
+droite, tout à fait noyé, doit être à quinze ou dix-huit
+lieues d'ici, la ligne insaisissable d'un horizon plat.
+Cette ligne plate me fait rêver. Serait-ce le désert?</p>
+
+<p class="date">
+Ham'ra, même date, la nuit.<br />
+</p>
+
+<p>Le vent continue; la chaleur n'a en rien diminué.
+Vers sept heures, le ciel, un moment auparavant plus
+clair, s'est rapidement assombri. Cette fois, c'était la
+nuit. Il n'y a pas une étoile. L'obscurité est absolue.
+Je distingue à peine un ou deux chevaux blancs attachés
+à six pas de ma tente. Toutes les lumières et
+presque tous les feux sont éteints. Une troupe de chacals
+est venue tout á l'heure hurler si près du bivouac,
+que je suis sorti dans l'espoir absurde de les tirer.
+Personne ne dort, mais personne ne remue; et je n'entends
+pas d'autre bruit que celui du vent dans la toile
+des tentes et dans les arbres des jardins.<a name="page_085" id="page_085"></a></p>
+
+<p class="date">
+2 juin 1853, à la halte, dix heures.<br />
+</p>
+
+<p>La matinée a été plus calme; le soleil a reparu
+dans un ciel riant. Nous avons marché par une petite
+brise, toujours en plaine et de nouveau dans l'alfa.
+Nous rencontrons un lit de rivière, où l'on s'arrête;
+mais cette fois, pas une goutte d'eau. En prévision de
+ce qui nous arrive, on avait rempli les outres à
+Ham'ra. A ce moment, dix heures, le sirocco recommence
+à souffler avec les mêmes symptômes qu'hier,
+peut-être encore plus menaçants. Dès son début, il est
+déjà très incommode et nous couvre de sable. Nous
+déjeunons, couchés à plat ventre sous des lauriers-roses
+qui n'ont pas encore de fleurs. Le pain que nous
+mangeons, avec la liberté seulement d'y joindre un
+oignon (c'est, en fait de vivres frais, tout ce que nous
+avons pu nous procurer à Ham'ra), est devenu si dur
+après dix jours de voyage dans les <i>tellis</i>, qu'on a besoin
+de le ramollir dans l'eau. Il n'y a pas moyen
+d'allumer du feu, et nous nous passerons de café.
+D'ailleurs, chacun de nous est impatient d'atteindre le
+caravansérail de <i>Sidi-Makhelouf</i>. Aussi, nos chevaux
+sont restés bridés, et nos chameaux n'ont fait que déposer
+deux outres pleines et ont filé en avant. L'intrépidité
+de nos chameliers est admirable; singulière
+race! par goût, la plus paresseuse de la terre; quand
+il le faut, la première pour supporter la fatigue; gourmande<a name="page_086" id="page_086"></a>
+au delà de toute expression, et se passant
+volontiers de manger comme d'une chose inutile.
+Allant toujours du même pas, par longues enjambées,
+avec cette élasticité du genou qui est l'art des grands
+marcheurs, trottant si les chameaux trottent, quelquefois
+montant en croupe derrière la charge, mais deux
+ou trois minutes seulement, et berçant les longs
+ennuis de la marche par une chanson, toujours la
+même, languissante et dite à demi-voix, rarement on
+les voit se traîner d'un air de lassitude; plus rarement
+encore on les voit manger. Quelquefois, chemin faisant,
+il y en a qui prennent un peu de <i>rouina</i> (farine
+de blé grillé) dans leur <i>mezouëd</i> (sac en peau de
+chèvre tannée) ou dans le capuchon crasseux de leur
+burnouss; ils la délayent dans le creux de leur main,
+la pétrissent en boulette; et cette unique bouchée
+de farine à l'eau compte ordinairement pour un
+repas.</p>
+
+<p>Il y a dans notre caravane un petit enfant du M'zab,
+qui vient de Roghar et retourne dans son pays avec
+son père, qui est notre bach'amar. Il n'a pas six ans;
+on le fait voyager à chameau. Une fois perché sur sa
+haute monture, il y reste tout le jour sans en descendre,
+les mains cramponnées à un bout de corde,
+suspendu parmi les bagages aussi insouciamment que
+dans un nid. Quand je passe auprès de lui, il me fait
+un signe amical et me crie le bonjour du matin ou le
+bonsoir. Cependant, l'animal va son train et semble<a name="page_087" id="page_087"></a>
+ignorer qu'il a cet être fragile sur le dos. Le soir, on
+met l'enfant à terre; il court alors dans le bivouac,
+donne un coup d'&oelig;il aux cuisines et s'endort entre
+deux sacs à pain. Ne va pas croire que ce dur apprentissage
+de la vie du désert soit nuisible à ces santés
+vigoureuses. Il est tout rond, avec un ventre énorme et
+de petits yeux dans une grosse figure, où la couleur
+du sang s'épanouit sous une forte couche de poussière
+et de hâle. Il ressemblera à son compatriote Bakir; il
+aura, s'il continue, le même embonpoint et la même
+jovialité.</p>
+
+<p>Je m'aperçois, et tout à fait à propos, car c'est lui-même
+qui m'interrompt, que je ne t'ai pas encore
+parlé de notre compagnon de route <i>Mohammed-el-Chambi</i>.
+Mohammed est le chambi qui a fourni à
+M. le général Daumas une partie des renseignements
+obtenus sur le Sahara central, <i>depuis Metlili jusqu'au
+Haoussa</i>, et dans la bouche de qui les auteurs du
+<i>Grand Désert</i> ont mis le récit du voyage. L'intérêt de
+sa personne est médiocre, et je ne l'aurais pas remarqué
+sans la célébrité que lui a donnée ce beau
+livre, la seule Odyssée que nous ayons sur le grand
+désert. C'est un diable d'homme assez bizarre, grand,
+sec, à nez crochu, sanglé, botté, coiffé haut, qui se
+déhanche en marchant avec des airs d'acrobate et une
+certaine mine de mauvais sujet. On m'apprend que
+j'aurais pu le voir à Paris l'année dernière, figurant à
+l'Hippodrome, dans je ne sais quel spectacle arabe,<a name="page_088" id="page_088"></a>
+avec les autruches, je crois. On me dit aussi qu'il a du
+goût pour les bals d'été, et que, pendant une saison, il
+a été le lion du Château-Rouge. M. N..., qui me raconte
+ces détails au moment même où je les écris,
+vient de l'appeler et lui a dit de danser devant nous.
+Mohammed ne s'est point fait prier; il a jeté de côté
+ses bottines éperonnées, et, chaussé seulement de ses
+longs bas de cuir rouge, il s'est mis, nous l'accompagnant
+d'un air de quadrille, à nous donner une idée
+de son savoir-faire. C'était souverainement grotesque,
+et d'une fantaisie difficile à rendre. Ce danseur en
+tenue de guerrier, ce sauvage battant un entrechat
+imité de Brididi, je ne sais quoi de ressemblant et de
+bien saisi qui positivement rappelait la danse défendue
+et faisait penser aux sublimes mascarades de Gavarni;
+surtout, le contraste du lieu, le choix singulier du
+moment, le sable qui l'aveuglait sans l'interrompre, le
+vent qui faisait voler son haïk, nos Arabes attentifs à
+le regarder, mais à peine surpris et ne souriant pas,
+enfin le désert à deux pas de nous, voilà des antithèses
+que je n'inventerais point, et j'ai rarement éprouvé un
+plus grand renversement d'idées. D'où vient-il à présent?
+Où va-t-il? Si, comme je le crois, il retourne à
+<i>Metlili</i>, il pourra parler de mademoiselle Palanquin à
+la belle <i>Meçaouda</i>.</p>
+
+<p>Puisque je reviens incidemment aux figures, encore
+un mot. La galerie n'est pas complète; il y manque
+un personnage, le plus muet de la bande, peut-être<a name="page_089" id="page_089"></a>
+aussi le seul de tous qui soit charmant. C'est un des
+serviteurs de M. N... Il s'appelle <i>Iah'-iah</i>, joli nom
+qu'il faut prononcer en deux syllabes bien distinctes,
+en ayant soin d'insister sur l'a final par une légère
+aspiration. Il est tout jeune, assez grand, mince et
+d'une indolence absolue dans ses mouvements. Il n'a
+pas de barbe, à peine une ombre au coin des lèvres;
+il a le sourire triste, une pâleur d'Indien et de grands
+yeux sans étincelles formant deux taches sombres
+dans son visage. Il est vêtu de blanc et très enveloppé,
+comme une femme. Les bottes de cavalier lui vont
+mal, et le burnouss lui ôte un peu de sa grâce. Aussitôt
+descendu de cheval, il se déchausse, déboucle son
+ceinturon et s'étend. On ne peut pas dire qu'il soit
+mou, car il se fatigue beaucoup sans se plaindre, ni
+qu'il soit petit-maître, quoiqu'il aime à se couvrir de
+musc. Il ne fume point, et c'est lui qui fait nos cigarettes;
+il ne prend pas de café, et c'est lui qui prépare le
+meilleur que nous buvions; il est marié, mais ne parle
+jamais de femmes; il fait régulièrement ses prières, se
+montre très susceptible à l'endroit de sa religion, ce
+qui ne l'empêcherait pas de se faire hacher pour
+M. N... Il se produit peu, sort rarement de la tente et
+y passe tout le temps de la halte. En marche, il est
+d'avant-garde avec son maître. C'est lui qui porte la
+gibecière de peau de lynx et le fusil. Il manie modestement
+sa petite jument maigre, la tenant toujours au
+pas qu'il faut pour être aux ordres de M. N... On s'est<a name="page_090" id="page_090"></a>
+essayé à la cible, et personne n'a tiré mieux que lui.
+On me dit que c'est un fils de grande tente des environs
+de Boghar. Il a quitté sa femme pour suivre
+M. N... dans le Sud; et maintenant il mourrait, dit-il,
+de chagrin, s'il devait renoncer à le suivre. On va toutefois
+le remarier à El-Aghouat, afin de rendre son
+exil volontaire plus doux.</p>
+
+<p>Iah'-iah voyage en compagnie de deux amis, comme
+lui de bonne famille, et mis avec recherche, mais qui
+sont loin de le valoir. Le plus jeune, quoique Saharien,
+a l'allure espiègle des enfants de Paris. Il se nomme
+<i>Makhelouf</i>, comme le marabout qui a baptisé l'endroit
+où nous coucherons ce soir; et, pardonne à ces plaisanteries
+de bivouac, nous ne l'appelons que saint Maclou,
+ou communément M. Maclou. Il conduit, à son
+grand dépit, un de nos mulets de cantine, et, malgré
+l'infériorité de sa bête, ce qu'il obtient d'elle est incroyable;
+il l'estropierait plutôt que de rester dans le
+convoi. Il dit qu'il est de naissance à monter mieux
+qu'un mulet, et réclame le droit de marcher en ligne
+avec les cavaliers; on lui a promis qu'il aurait un cheval
+pour faire son entrée à El-Aghouat.</p>
+
+<p>Aux yeux des Arabes, un bon cheval fait la supériorité
+d'un homme. A défaut d'autre signe, il n'est rien
+qui vous procure autant d'estime; car leur respect ne
+s'attache qu'à ce qui est chez eux la marque convenue
+du rang, de la fortune ou du commandement; et venir
+après les autres, c'est faire présumer qu'on suit un<a name="page_091" id="page_091"></a>
+maître. Ils font peu de cas de nos valets, et cependant
+ils consentent à se mettre à nos gages. Au reste, ils se
+vengent de leur propre servitude par le mépris qu'ils
+ont de la domesticité dans autrui. Leur plaisir, quand
+ils sont en service, est de se faire servir eux-mêmes
+par un plus pauvre; ils n'y mettent ni oppression, ni
+dureté, mais c'est une sorte de sujétion mutuelle qui
+relève la dignité de chacun dans ce peuple d'esclaves,
+et leur fait tour à tour connaître les douceurs de l'autorité.
+Tel est le trait le plus apparent de ces caractères
+composés de ruse et de vanité. Leur docilité n'est
+que feinte; il faut se défier de leur bonhomie, et surtout
+utiliser pour notre propre influence ces petits
+moyens de se faire valoir. Quant à moi, je sais
+bien que je me déconsidère en négligeant de les employer.</p>
+
+<p>Je voudrais que tu visses notre fastueux <i>Ali</i>, son
+frère <i>Brahim</i> et le <i>Sidi-Embareck</i>, trois de nos valets,
+toujours en conflits de service et en perpétuelle émulation
+d'importance.</p>
+
+<p>Sidi-Embareck balance entre ses deux épaules, et
+sans jamais s'en servir, un énorme chapeau recouvert
+d'une toison noire d'autruche mâle. Ali trouve préférable
+de porter immuablement le sien sur sa tête. Déjà
+d'une taille peu ordinaire, il aime à se grandir encore
+par cette coiffure colossale, qui lui donne environ huit
+pieds de haut, et fait qu'entre ses jambes le plus grand
+cheval devient un criquet. Sidi-Embareck a son équipage<a name="page_092" id="page_092"></a>
+de guerre au complet: fusil, pistolets, yatagan
+passé sous la sangle, longue <i>djebira</i> en tissu de laine,
+à franges ornées de n&oelig;uds. Ali voyage vêtu à la légère,
+comme si quelqu'un portait pour lui tout son attirail,
+avec une simple veste amarante, chamarrée d'or, et
+fort belle encore, quoique fanée, un haïk un peu troué,
+mais très fin, les pieds nus dans des souliers arabes de
+cuir verni. Sa djebira, la plus vaste et la plus ornée
+de toutes, traîne à terre. J'ai cru lui voir un diamant
+au petit doigt. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'ils se
+ressemblent, quoi qu'ils fassent pour se rendre si différents.
+Ils ont tous deux le nez retroussé, le menton
+sans barbe, les dents blanches, mais trop grandes, et
+de gros yeux insolents. De plus, on les dit aussi paresseux
+l'un que l'autre, également vantards, gourmands,
+peu délicats, avec un même penchant pour le vin. Et
+c'est une égale illusion que de compter sur Sidi-Embareck
+ou sur Ali pour un service, pour une aide ou
+pour un secours utile. Le cheval d'Ali se trouvant malade
+depuis hier, il s'est agi de le remplacer; mais
+c'était à qui ne céderait pas le sien, et, en bonne conscience,
+on ne pouvait y forcer personne. J'ai donc eu
+pendant quelques lieues le spectacle lamentable d'Ali
+relégué parmi les bagages et se traînant sur le plus
+chétif et le moins envié de nos mulets. Sidi-Embareck
+profita de ce moment pour exciter sa jument noire et
+faire à lui seul autant d'effet que tout le monde. Heureusement
+pour Ali qu'il y avait là son frère Brahim.<a name="page_093" id="page_093"></a>
+Brahim, personnage modeste, corps amaigri, figure
+souffreteuse, a des airs cauteleux, vicieux et sournois.
+Brahim était à cheval, Ali lui persuada de faire un
+échange; et depuis ce matin Ali mène au galop un
+maigre animal qui semblait mort entre les mains de
+Brahim, et Brahim attend sur son mulet l'occasion bien
+douteuse de le céder à son tour contre un cheval.</p>
+
+<p>Je m'amuse à des portraits. Ai-je tort? Je ne les
+choisis pas, je les copie, et je m'étonne moi-même de
+les trouver si loin de l'idéal qu'on rêve, et si divers;
+d'abord, on n'aperçoit que la variété des costumes;
+elle séduit et fait oublier l'homme; puis, on s'arrête
+aux traits caractéristiques de la race, et, pour empêcher
+de la confondre avec une autre, on donne à tous
+les individus la même parenté de tournure, d'élégance
+et de beauté banales. Ce n'est que plus tard que
+l'homme enfin apparaît sous les traits de l'Arabe et
+montre qu'il a, comme nous, ses passions, ses difformités,
+ses ridicules. Me trompé-je donc en introduisant
+la vie commune sous ces traits demeurés vagues et
+jusqu'à présent mal définis? N'est-il pas temps de
+sortir du bas-relief, d'envisager ces gens-là de face, et
+de reconstruire surtout des figures pensantes? Et cependant,
+outre le laid, qui est toujours à éviter, n'y a-t-il
+pas à craindre le petit? Ce n'est pas moi qui réussirai
+dans ce que j'essaye; mais je ne puis laisser à la
+réalité qui pose devant moi la splendeur inanimée des
+statues.<a name="page_094" id="page_094"></a></p>
+
+<p class="date">
+Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853.<br />
+</p>
+
+<p>Même temps qu'hier; même vent, si c'est possible,
+encore plus déchaîné. Il était temps d'arriver; hommes
+et bêtes, nous étions à bout de nos forces. On a déchargé
+les bagages comme on a pu, jetant tout, arrachant
+les sangles, car les chameaux étaient exaspérés
+et ne voulaient plus rien entendre.</p>
+
+<p>Le caravansérail est bâti sur un plateau de roches
+et de sable, au bord du ravin où sont les sources. Il y
+a cinq palmiers espacés dans la longueur du ravin;
+leur tête apparaît de loin par-dessus la ligne de la
+plaine. Trois ont poussé de la même souche; ils sont
+échevelés, à moitié morts, tout jaunes. Le vent, qui
+fait un bruit d'enfer dans leurs bouquets de palmes,
+les rebrousse entièrement comme un parapluie retourné.
+Ils sont horribles et se détachent en lueurs
+livides sur le fond du ciel tout à fait noir. A gauche du
+caravansérail, au delà, près des trois palmiers, se
+trouve le marabout. Il est blanc, carré, avec une corne
+à chaque angle, et, au lieu d'être couvert en kouba, il
+se termine en pain de sucre. Au pied, on aperçoit une
+multitude de tombes serrées, accumulées, empiétant
+les unes sur les autres; la foule des morts s'y presse;
+c'est à qui dormira le plus près du saint. On vient s'y
+faire enterrer des environs, de fort loin, le lieu lui-même
+étant un désert; et je pense avec effroi que mes<a name="page_095" id="page_095"></a>
+os pourraient être là. A l'opposé du marabout, il n'y a
+que des pierres, des pierres au fond du ravin; l'autre
+côté se relève encore par des pierres blanches, et l'horizon
+se termine par un mur dentelé de rochers, interrompu
+vers le milieu. A droite, la montagne entrevue
+d'Ham'ra prend des formes colossales, et d'ici représente
+un énorme bloc d'acier sali. Je n'ai fait qu'entrevoir
+tout cela à l'arrivée, le vent et le sable m'empêchant,
+à la lettre, d'ouvrir les yeux.</p>
+
+<p>On a tout entassé, bagages et harnais, devant la
+porte du caravansérail. On y a laissé quelques Arabes
+seulement pour gardiens; les autres sont descendus au
+ravin, où probablement on n'essayera pas de dresser
+les tentes. Quant à nous, nous avons pris pour cette
+nuit nos logements dans le <i>fondouk</i>.</p>
+
+<p>Y sommes-nous plus abrités qu'en plein air? Ce serait
+à essayer, si je l'osais. Le caravansérail est formé
+d'une cour immense entre quatre murs. Sur deux
+faces, une galerie couverte pour les chevaux; aux
+quatre angles, une chambre pour les voyageurs. Je
+n'ai pas choisi la mienne et ne suis pas tombé sur la
+moins exposée au vent. Ces chambres n'ont qu'une
+porte, sans fenêtres, et pas de fermeture à la porte. Le
+vent qui s'y engouffre y pousse incessamment des flots
+de poussière. J'ai essayé vainement d'y clouer une
+couverture; dans tous les cas, la précaution serait inutile,
+et je me résigne à voir le sable s'amasser sur mes
+cantines, sur mes cartons, et se répandre sur toute<a name="page_096" id="page_096"></a>
+ma personne, comme si j'étais menacé d'être enseveli
+vivant.</p>
+
+<p>Sidi-Makhelouf est, me dit-on, rempli de scorpions,
+et surtout de ces vipères redoutables que les Arabes
+appellent <i>lefaa</i>. On m'a recommandé de ne m'asseoir
+qu'avec prudence et de visiter ma chambre avant de
+m'y endormir.</p>
+
+<p>Ali vient d'arriver, portant sur son dos une selle et
+un harnais de cheval. Il a tué la jument de Brahim et
+l'a laissée morte à une demi-lieue d'ici; on l'accuse de
+l'avoir fait crever de fatigue ou de l'avoir assommée
+de coups. Il s'en défend, et raconte qu'il allait au plus
+petit pas, la ménageant à cause du vent, quand la
+bête a manqué sous lui, et s'est laissée tomber de côté.
+Il a voulu la relever, puis la dessangler, elle ne bougeait
+plus; elle avait les yeux ouverts, mais la langue
+pendante, et le sang lui coulait de la bouche. Il ne l'a
+quittée qu'une heure après, quand elle était froide. Son
+opinion, c'est que le <i>cheli</i> (sirocco) l'a étouffée. Son
+cheval est hors d'état de le porter. Comment fera-t-il
+demain? A moins qu'il ne dérange encore Brahim, et
+que Brahim n'aille à pied.</p>
+
+<p class="date">
+A la halte, 3 juin 1853, neuf heures.<br />
+</p>
+
+<p>Nous approchons. Dans cinq heures nous verrons
+El-Aghouat. Il me paraît étrange qu'à huit lieues d'ici
+se trouve une grande ville, sans voisinage avec aucune<a name="page_097" id="page_097"></a>
+autre, perdue dans ce désert comme un îlot; un centre
+où l'on vit pourtant, aussi simplement qu'ailleurs,
+sans se douter de l'effet qu'on produit à distance, ni
+de la curiosité qu'on inspire. Nos villes de France se
+tiennent toutes; elles se donnent presque la main par
+leurs faubourgs; elles correspondent par leurs villages;
+on va de l'une à l'autre par des routes ouvertes,
+par des campagnes peuplées; il n'y a point de surprise
+à les découvrir. Ici, on se croirait en mer; voilà
+soixante-quinze lieues que nous faisons sans route
+tracée et sans rencontrer un point habité.</p>
+
+<p>Nous sommes arrêtés sur un terrain plat, parmi des
+alfas desséchés et des broussailles épineuses. Nous
+descendons de cheval, transis de froid et les mains engourdies;
+le vent a sauté cette nuit du sud au nord; ce
+n'est plus du sirocco, c'est du mistral. Malgré la force
+du soleil déjà haut, on souffre comme par une matinée
+de mars. Les premiers arrivés ont mis le feu aux
+broussailles; le vent l'a propagé sur une étendue de
+plus de cent mètres. L'incendie s'éteindra de lui-même
+faute d'aliments, ou quand le vent ne soufflera plus.</p>
+
+<p>Nous avons à gauche un mur fuyant de collines
+rougeâtres; à droite, un mur parallèle, plus élevé,
+régulièrement dentelé. Il n'y a pas trace de végétation
+ni d'un côté, ni de l'autre. La vallée qui s'engage
+entre les deux murailles peut avoir une lieue de large;
+elle est accidentée, coupée de brusques ravines, quoique
+unie en apparence, d'abord clairsemée de broussailles,<a name="page_098" id="page_098"></a>
+elle ne tarde pas à se dépouiller, et peu à peu quitte sa
+couleur verdâtre, pour revêtir la couleur rose et dorée
+des montagnes.</p>
+
+<p class="date">
+El-Aghouat, 3 juin au soir.<br />
+</p>
+
+<p>Regarde bien cette fois d'où j'écris ces notes. Commence,
+si tu le veux, par te réjouir de me savoir au
+terme; mais fais comme moi, reprends la route de
+Sidi-Makhelouf où nous l'avons quittée ce matin, et
+laisse-toi conduire à petits pas jusqu'à l'entrée du
+désert. C'est une émotion qui perdrait à n'être pas
+attendue. Il manquerait quelque chose à mon arrivée
+dans ce pays surprenant, si je supprimais la lenteur et
+la fatigue extrême des dernières lieues.</p>
+
+<p>J'ignore le nom de la montagne que j'avais à ma
+gauche; celle de droite s'appelle le <i>Djebel-Milah</i>. Elle
+s'enfonce directement dans l'ouest, sans inflexion, et
+d'autant plus morne qu'à l'heure où je l'ai vue sous le
+soleil déjà haut, ses flancs entièrement nus n'avaient
+pas une ombre. Elle se découpe régulièrement en
+larges dents de scie. Chaque saillie se compose d'une
+superposition de couches obliques, et présente au
+sommet un bloc indépendant du reste, mais également
+posé de côté. Cette architecture bizarre se répète d'un
+bout à l'autre avec la plus exacte symétrie. Il est remarquable,
+d'ailleurs, que toutes les montagnes et
+tous les rochers que j'ai rencontrés depuis ce matin
+sont construits de cette façon, comme si le même soulèvement<a name="page_099" id="page_099"></a>
+en eût renversé les assises et les eût toutes
+inclinées dans le même sens.</p>
+
+<p>Jamais montagne ne m'avait paru si longue; il y
+avait trois heures que je marchais devant elle sans
+avoir l'air d'avancer; et, bien que son extrémité ne me
+semblât pas éloignée, je n'avais pas encore atteint le
+quart de son étendue. Le vent, presque tombé, laissait
+au soleil toute sa force; le terrain se desséchait; l'air,
+de froid qu'il avait été le matin, commençait à devenir
+brûlant. Devant moi, la vallée se prolongeait
+indéfiniment et se terminait sur le ciel sans qu'il y eût
+place pour une ville; je savais en outre qu'El-Aghouat
+était bâti sur des rochers, et d'ailleurs la vallée courant
+dans l'ouest, c'était à ma gauche et non devant
+moi que je devais l'apercevoir. Tous les cavaliers
+avaient pris le devant, et depuis plus d'une heure je
+les avais perdus de vue dans la brume ardente de
+l'horizon, et j'avais cessé d'entendre les coups de fusil
+qui m'annonçaient les joyeuses mousqueteries de l'arrivée.
+J'avais pour tout compagnon mon domestique,
+harassé de chaleur, et qui ne s'occupait même plus de
+savoir de quel côté nous devions avancer.</p>
+
+<p>Pourtant, je rejoignis un petit convoi de chameaux
+chargés de grains. Le convoi prit à gauche et se mit à
+monter parmi des mamelons de sable jaune. J'abandonnai
+donc la vallée pour le suivre. Je sentais qu'El-Aghouat
+était là, et qu'il ne me restait que quelques
+pas à faire pour le découvrir. Je n'avais plus autour<a name="page_100" id="page_100"></a>
+de moi que du sable; il y avait des pas nombreux et
+des traces toutes récentes imprimées à l'endroit où
+nous marchions. Le ciel était d'un bleu de cobalt pur;
+l'éclat de ce paysage stérile et enflammé le rendait encore
+plus extraordinaire. Enfin, le terrain s'abaissa, et
+devant moi, mais fort loin encore, je vis apparaître,
+au-dessus d'une plaine frappée de lumière, d'abord
+un monticule isolé de rochers blancs, avec une multitude
+de points obscurs, figurant en noir violet les contours
+supérieurs d'une ville armée de tours; au bas
+s'alignait un fourré d'un vert froid, compact, légèrement
+hérissé comme la surface barbue d'un champ
+d'épis. Une barre violette, et qui me parut sombre, se
+montrait à gauche, presque au niveau de la ville, reparaissait
+à droite, toujours aussi roide, et fermaît
+l'horizon. Cette barre tranchait crûment sur un fond
+de ciel couleur d'argent mat, et ressemblait, moins le
+ton, à une mer sans limites. Dans l'intervalle qui me
+séparait encore de la ville, il y avait une étendue
+sablonneuse, et quelque chose d'un gris plus bleuâtre,
+comme le lit abandonné d'une rivière aussi large que
+deux fois la Seine. On y voyait, par places, aux deux
+bords, des taches vertes ayant l'air de joncs. Tout à
+fait sur le devant, un homme de notre escorte, à
+cheval, penché sur sa selle, attendait au repos le convoi
+laissé fort loin en arrière; le cheval avait la tête
+basse et ne remuait pas.</p>
+
+<p>Voilà trait pour trait et nettement ce que je vis. Plus<a name="page_101" id="page_101"></a>
+tard, cela me fera rêver, et peut-être mon souvenir
+adoucira-t-il les couleurs trop crues de ce tableau. Aujourd'hui
+je reproduis, sans rien y changer, ce qui
+s'est imprimé de soi-même et comme un portrait dans
+mon esprit. Je n'éprouvai aucun éblouissement; j'eus
+le temps de m'affermir un peu l'âme afin d'embrasser
+tout ce tableau d'un coup d'&oelig;il sûr, qui demeurât
+fidèle, et de m'en emparer pour toujours. Lentement,
+j'envisageai cette ville noirâtre, cet horizon plat, cette
+solitude embrasée, ce cavalier blanc sur un cheval
+blanc, ce ciel sans nuages; puis mon &oelig;il, pourtant
+fatigué de lumière, tomba sur la petite ombre brune
+marquée entre les pieds du cheval et s'y arrêta. Je me
+souviens d'avoir, il y a quatre ans, pour la première
+fois, aperçu le désert, le soir, et sous un éclat devenu
+doux. Cette fois, j'arrivais, comme je l'avais souhaité,
+à l'heure sans ombre; il était un peu plus de
+midi.</p>
+
+<p>Nous sortîmes des dunes pour entrer dans ce qui
+ressemblait au lit d'une rivière, obliquant, à tout
+hasard, dans le sens de la ville et nous dirigeant sur
+l'angle nord-est des jardins. Nous avancions avec peine
+dans une terre sablonneuse, écrasés sous un ciel de
+plomb. A mesure que nous approchions, l'oasis se
+développait sur la droite, les aigrettes vertes des palmiers
+devenaient plus distinctes, et nous découvrions
+un second monticule, comme le premier, couvert de
+maisons noires;&mdash;on n'y voyait pas de tours;&mdash;<a name="page_102" id="page_102"></a>entre
+les deux, un monument blanc; plus à droite, un
+troisième amas de rochers roses surmontés d'un marabout;
+plus à droite encore, une sorte de pyramide
+escarpée, plus élevée et plus rose que tout le reste;
+dans les intervalles, continuait d'apparaître la ligne
+violette du désert. Telle est la vue complète d'El-Aghouat
+du côté du nord; la première était plutôt une
+vision; celle-ci, plus étendue et dont je crois ne rien
+omettre, je te la donne pour une vue. Le point d'où je
+l'ai prise s'appelle <i>Rass-el-Aïoun</i> (tête des sources).
+C'est l'endroit où prend sa source l'<i>Oued-Lekier</i>, seul
+ruisseau qui arrose El-Aghouat.</p>
+
+<p>A petite distance des jardins, nous vîmes venir à
+nous un cavalier en habit français, chaussé de bottes à
+l'écuyère. Me voyant en retard et me jugeant embarrassé
+de la route à suivre, il arrivait au galop pour
+me souhaiter la bienvenue et m'introduire dans la
+ville.</p>
+
+<p>Ce fut donc avec M. C..., officier au bataillon turc,
+mon guide obligeant, que j'achevai de tourner les
+jardins. La première chose dont nous parlâmes fut le
+siège. Je venais de reconnaître en passant les traces
+d'un grand bivouac; on pouvait parfaitement distinguer
+la place des tentes et l'endroit noirci par les cuisines;
+il y avait là d'énormes amas de cendre et des
+restes de bûches à moitié brûlées; de longues lignes
+piétinées, portant des trous de piquets, des souillures
+et des débris de litières indiquaient le bivouac de la<a name="page_103" id="page_103"></a>
+cavalerie; M. C... m'apprit que c'était le camp du
+général Pélissier, et me montra, sur la rive gauche de
+l'<i>Oued-Lekier</i>, en face du premier, le camp de la
+division Yusuf. Devant nous s'ouvrait une vaste
+étendue sablonneuse; c'était là qu'avait eu lieu la
+belle affaire de cavalerie du 21 novembre. Puis il me
+parla du combat meurtrier du 3 décembre, de l'assaut
+du 4 et de la lutte sanglante qui suivit la prise. Il me
+parla de nos pertes et de celles de l'ennemi; il me prévint
+que je sentirais peut-être une odeur fétide dans
+la ville et que je lui trouverais un air d'abandon. Il fit
+le calcul des morts; lui-même avait présidé à leur enfouissement
+dans les puits. Nos propres morts n'avaient
+guère été mieux enterrés, faute de pioche pour creuser
+plus profondément. Chaque jour, tant ils étaient peu
+couverts, on en trouvait à la surface du sol que les
+chiens avaient exhumés pendant la nuit. Il fallait
+s'attendre à marcher sur des débris et à voir partout
+pointer des ossements. Tout à l'heure, en venant, il
+avait trouvé le corps entier et tout habillé d'un zouave;
+il me mena le voir. Le pauvre soldat avait les bras
+étendus, la tête renversée de côté, soulevé par un peu
+de sable, en manière d'oreiller; le haut du corps à
+l'état de squelette était momifié; il conservait son pantalon
+rouge, et le bas de ses jambes, engagé dans le
+sable, montrait des lambeaux de guêtres; on eût dit
+qu'il allait achever de sortir de terre, comme on se
+représente une résurrection. Un peu plus loin, il y<a name="page_104" id="page_104"></a>
+avait une tête réduite à la sécheresse d'un caillou; et
+sur toute notre route on voyait par-ci par-là des os
+blanchis.</p>
+
+<p>Les sables nous menèrent jusqu'à la porte de l'Est,
+par où nous entrâmes enfin dans la ville.<a name="page_105" id="page_105"></a></p>
+
+<h2><a name="II" id="II"></a>II<br /><br />
+<small>EL-AGHOUAT</small></h2>
+
+<p class="date">
+3 juin 1853, au soir.<br />
+</p>
+
+<p>Presque toutes les villes arabes, surtout celles du
+Sud, sont précédées de cimetières. Ce sont ordinairement
+de grands espaces vides, en dehors des portes,
+où l'on remarque seulement une multitude de petites
+pierres rangées dans un certain ordre, et où tout le
+monde passe aussi indifféremment que dans un chemin.
+La seule différence ici, c'est qu'au lieu d'un
+champ de repos, je trouvais un champ de bataille; et
+ce que je venais de voir, ce que je venais d'entendre,
+je ne sais quoi de menaçant dans le silence et dans
+l'air de cette ville noire et muette sous le soleil,
+quelque chose enfin que je devinais dès l'abord,
+m'avertissait que j'entrais dans une ville à moitié
+morte, et de mort violente.</p>
+
+<p>Le côté de l'est n'a pas visiblement souffert. Les
+murs extérieurs ont à peine reçu quelques boulets,
+toute l'attaque ayant porté du côté opposé. Quant à la
+porte, qui n'a pas été canonnée, elle conserve ses<a name="page_106" id="page_106"></a>
+lourds battants raccommodés avec du fer, son immense
+serrure de bois et ses arcs-boutants en troncs de palmiers.
+Elle est pratiquée dans l'épaisseur d'une tour
+massive et percée de meurtrières. De loin, on dirait un
+trou carré et noir, inscrit dans la façade lumineuse de
+la tour, et inscrivant lui-même un petit carré de
+lumière; c'est le commencement d'une rue qui se
+montre à travers la porte. Le porche a dix pas de
+long; des enfoncements ménagés de chaque côté dans
+la largeur de la tour, avec une double rangée de banquettes,
+en font une sorte de vestibule garni de sièges,
+ou pour mieux dire, de lits. Ce vestibule, au besoin,
+se transforme en corps de garde.</p>
+
+<p>Une sentinelle du bataillon turc, en veste bleue et
+turban blanc, s'y tenait dans l'ombre, affaissée et son
+fusil entre les jambes. Quatre autres soldats de garde
+dormaient sur les bancs de pierre, un bras passé sous
+la tête. Au bruit de nos chevaux la sentinelle se leva
+pesamment et salua. Les autres firent à peine un mouvement
+de corps pour prouver qu'ils étaient présents.</p>
+
+<p>Au delà de la porte on voyait fuir un étroit corridor,
+entre des murs gris, presque noirs, sans fenêtres,
+percés, en guise de portes, de trous carrés, encadrés
+de chaux; en bas, un pavé blanc, étincelant comme
+de l'acier, avec un imperceptible filet d'ombre sur le
+côté droit de la rue; au-dessus, le ciel d'un bleu
+sombre; aucun passant, personne aux portes, un
+silence aussi pesant que la chaleur.<a name="page_107" id="page_107"></a></p>
+
+<p>&mdash;Voici El-Aghouat à midi, me dit M. N..., en me
+montrant le corps de garde et la rue.</p>
+
+<p>La plupart des portes étaient fermées; quelques-unes,
+où je remarquai des trous de balles et des
+marques de baïonnettes, semblaient l'être, comme on
+dit en France, après décès. Celles qui, par hasard, se
+trouvaient ouvertes, donnaient sur des antichambres
+privées de jour ou sur des cours ressemblant à des
+écuries. J'aperçus des hommes dormant sous le porche
+obscur de ces maisons pleines de souvenirs redoutables.</p>
+
+<p>La rue s'enfonçait, avec de légers détours, dans la
+profondeur de la ville, et sur un pavé raboteux, inégal
+et dallé de roches. La roche, presque partout à fleur
+de terre, avait la sonorité et l'éclat du marbre. A droite
+et à gauche s'ouvraient des ruelles se faisant suite,
+celles de gauche remontant vers le sommet de la ville
+et s'arrêtant contre un mur continu de calcaires
+blancs, celles de droite encadrant à leur extrémité une
+échappée de vue plus riante sur les cimes vertes de
+l'oasis. En face de nous, au fond de cette étroite
+avenue frappée d'aplomb par le soleil perpendiculaire,
+je voyais monter en s'étageant toute la partie occidentale
+de la ville, comme un amas de bâtisses grisâtres.
+En avant, se détachaient deux constructions blanches.
+Une ou deux aigrettes de palmiers pointaient au-dessus
+des terrasses; et, quoique privés de mouvement,
+car il n'y avait plus un souffle dans l'air, quoique
+éclairés par le sommet et ne présentant qu'une<a name="page_108" id="page_108"></a>
+silhouette obscure, ces minces bouquets de palmes,
+épanouis dans l'air bleu, rappelaient du moins quelque
+chose des gaietés de l'Orient.</p>
+
+<p>La rue était si étroite que nos deux chevaux ne pouvaient
+pas toujours y marcher de front. M. N... me
+précédait, me montrant du bout de sa cravache les
+portes trouées, les murs lézardés, les maisons vides.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, nous passâmes devant des boutiques
+et devant des cafés; des toiles tendues au-dessus
+de la rue y formaient de l'ombre. Là, se trouvait une
+assemblée de fumeurs, accroupis sur des bancs garnis
+de nattes, pendant que les cafetiers arrosaient le devant
+de leurs portes. La compagnie, rassemblée dans
+ce petit espace, où semblait s'être réfugiée toute l'animation
+de la ville, se composait de spahis, de cavaliers
+du <i>Makhzen</i>, et de quelques Arabes vêtus de blanc,
+dont on semblait fêter le retour.</p>
+
+<p>Je reconnus quelques-uns de mes compagnons de
+voyage, entre autres Ali, Embareck et le petit Maklouf.
+Celui-ci prenait son café tout botté, éperonné,
+avec un air viril que je ne lui connaissais pas; quant
+aux deux valets, ils étaient en habits frais et installés
+sur leurs talons devant un jeu de dames.</p>
+
+<p>M. N... me conduisit droit à la maison du commandant.
+Elle est située sur une place fort irrégulière, à
+l'angle de laquelle coule un ruisseau, servant d'un côté de
+fontaine et de l'autre d'abreuvoir. A l'entrée de la place,
+s'élève un palmier gigantesque, droit comme un mât.<a name="page_109" id="page_109"></a>
+Au centre, sommeillait paisiblement un troupeau de
+chameaux jaunâtres. Autour, et dans les endroits où
+l'ombre commençait à se montrer, on voyait, allongée
+contre le pied des murs, la forme enveloppée d'Arabes
+endormis. Une vieille femme en haillons, chargée
+d'une outre, une petite fille à peine vêtue, tenant une
+écuelle et coiffée d'un entonnoir en tissu de palmes,
+filaient devant moi au grand soleil, frappant la terre
+de leurs talons nus et laissant dans la poussière une
+trace humide.</p>
+
+<p>Le soleil était dévorant; le cuir de mes fontes me
+brûlait les mains, et de toutes parts régnait le plus
+grand silence. La garnison faisait la sieste, enfermée
+par consigne dans ses casernes, jusqu'à la diane de
+deux heures.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la maison du commandant, me dit
+M. N..., en me montrant une sorte de bâtisse carrée à
+façade multicolore; et probablement la vôtre, ajouta-t-il,
+en m'indiquant une haute façade de terre grise
+avec deux ouvertures tendues de toile.</p>
+
+<p>A droite de cette maison, une pièce de canon était
+adossée au mur et braquée sur le centre de la place.</p>
+
+<p class="date">
+4 juin 1853.<br />
+</p>
+
+<p>Je suis installé depuis hier deux heures dans la
+<i>Maison des hôtes</i>; je dirais que mes habitudes y sont
+prises, si je n'avais à peu près gardé celles du bivouac.<a name="page_110" id="page_110"></a></p>
+
+<p>J'ai, dans mes antécédents de voyage, le souvenir
+de séjours assez étranges; depuis les nids à scorpions
+de <i>Bouchagroun</i>, jusqu'au <i>Dar Dief</i> de <i>T'olga</i>, où
+j'eus pour camarades de chambre une jeune autruche
+et une antilope; cependant, j'en suis encore à
+m'étonner de l'indigence et du dénûment grandiose
+de ce logis. Sache, au surplus, qu'il vient d'être
+réparé pour recevoir les étrangers de distinction, et
+qu'il est question d'y établir le bureau arabe.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis très content, me dit obligeamment M. N...
+en m'y introduisant, parce qu'au moins vous aurez un
+des meilleurs logements d'El-Aghouat.</p>
+
+<p>J'y trouvai une troupe de balayeurs arabes en train
+de préparer les chambres, c'est-à-dire de précipiter de
+la terrasse dans la cour, et de la cour dans la rue, une
+masse extraordinaire de fumier, de paille sèche et de
+poussière.</p>
+
+<p>La maison se compose d'une cour, avec quatre
+compartiments au rez-de-chaussée, dont l'un sert
+d'écurie; à l'étage, de deux chambres et de deux
+réduits à peu près en ruine, où se sont logés mes
+deux domestiques; car j'ai pris un domestique arabe
+qui me servira d'interprète, de guide et de valet de
+chambre, l'autre n'ayant pas trop de tout son temps
+pour les chevaux; je ne parle pas d'une galerie à trois
+fenêtres, que j'abandonne en toute jouissance aux souris
+et aux lézards.</p>
+
+<p>Quant à l'état des lieux, imagine des murs élevés,<a name="page_111" id="page_111"></a>
+couleur de suie, troués en vingt endroits de brèches
+béantes; et, comme si ce n'était pas assez de tant
+d'issues, toutes les portes grandes ouvertes, depuis la
+rue jusqu'à ma chambre; en sorte que je suis un peu
+moins bien gardé chez moi que sur la voie publique.
+Dans la cour, au pied d'un palmier, un coin plus
+enfumé que tout le reste marque la place des cuisines;
+nous y avons trouvé un amas de cendres, refroidies
+depuis le 4 décembre, et quatre pierres calcinées
+formant fourneau. Le feu n'a pu encore entamer le
+vieil arbre; il pousse droit le long du mur et couvre à
+moitié ce petit préau sinistre d'un large éventail de
+feuilles jaunies. Un escalier de vingt-cinq marches
+conduit à l'étage; très élevé, très raide, sans rampe, il
+est tellement étroit, si endommagé, si singulièrement
+construit, que j'ai dû positivement l'apprendre par
+c&oelig;ur afin de pouvoir, la nuit, l'escalader sans danger.
+Je pourrais t'indiquer de mémoire les deux marches
+qui manquent; te dire que la cinquième est cassée en
+deux du côté de la cour et n'offre plus qu'un point
+d'appui des plus scabreux, que la vingtième et la vingt-troisième
+sont deux fois plus hautes que les autres,
+qu'enfin on ne peut, sur toute sa longueur, y poser
+que le bout du pied quand on monte, et le talon quand
+on descend. Dans la chambre des domestiques, une
+moitié seulement du plafond, et de même une moitié
+de plancher; ces deux trous, ouverts sur la tête et sous
+les pieds, se correspondent. Est-ce un obus qui a<a name="page_112" id="page_112"></a>
+traversé le tout à la fois? Que s'est-il passé il y a six
+mois à cette même place où j'écris? Les maisons
+arabes ont tant de cicatrices, qu'on ne peut reconnaître,
+et ici moins qu'ailleurs, si c'est le temps, la
+négligence ou la main d'un ennemi qui les a faites.</p>
+
+<p>Enfin, une chambre, petite, à murs blancs, avec
+son plancher de terre battue, qui se change en boue,
+quand pour abattre la poussière j'y fais répandre un
+bidon d'eau; une fenêtre fermée par une toile d'emballage
+tendue sur châssis; une porte masquée par
+une couverture de cheval clouée au mur; puis, ma
+sangle sur mes deux cantines; le burnouss qui me
+sert à la fois de couverture et de matelas; une musette
+bourrée d'orge, en guise d'oreiller; tout ainsi que
+sous la tente: telle est à peu près, cher ami, avec
+son mobilier de peintre et de voyageur, la résidence
+où je suis convenu, vis-à-vis de moi-même, d'attendre
+d'un c&oelig;ur ferme les fortes chaleurs de l'été.</p>
+
+<p>Avec tant soit peu d'industrie, j'aurais pu me procurer
+plus d'aise, et surtout m'enfermer davantage;
+mais à quoi bon? La sûreté de ma personne est ce qui
+m'occupe le moins; j'ai peine à supposer que mon
+maigre bagage fasse envie à qui que ce soit; et, en
+attendant que leur utilité me soit démontrée, mes
+pistolets ne sortiront pas de leur fourreau de serge.
+Somme toute, et malgré le regret que me cause le
+séjour infiniment plus gai de la tente, j'éprouve
+toujours le même soulagement d'esprit à me sentir à<a name="page_113" id="page_113"></a>
+ce point dénué de tout, sans être en réalité privé de
+rien.</p>
+
+<p>Dès le soir, je me suis hissé sur la terrasse pour
+assister au coucher du soleil et reconnaître en même
+temps le voisinage.</p>
+
+<p>De ce point élevé, et me tournant de manière à
+regarder le nord, j'avais à mes pieds la place, avec la
+maison du commandant en face de moi, la fontaine et
+le lavoir; par-dessus se déployait l'oasis. Derrière
+l'oasis, mais bien au delà, j'embrassais trois rangs
+successifs de collines; le premier, marbré de bronze
+et d'or; le second, lilas; le troisième, couleur d'améthyste,
+courant ensemble horizontalement, presque
+sans échancrure, depuis le nord-ouest, où le soleil
+plongeait, jusqu'au nord-est. La plus rapprochée de
+ces collines est le prolongement des dunes de Rass-el-Aïoun,
+et je voyais, dans un pli de sable étincelant,
+le lit grisâtre de l'Oued-M'zi, par où j'avais débouché
+le matin; la seconde s'appelle, je crois, le Djebel-Milah;
+et je la reconnus pour la montagne interminable
+que j'avais longée pendant une partie de
+l'étape; la dernière enfin, très éloignée, s'appelle d'un
+nom que j'aime à entendre et qui la peint, <i>Djebel-Lazrag</i>
+(Montagnes-Bleues).</p>
+
+<p>A droite, se développait toute la partie orientale de
+la ville, sur le plan relevé des rochers, sous la forme
+d'une pyramide à peu près régulière et de couleur
+fauve, dont le sommet est représenté par la tour de<a name="page_114" id="page_114"></a>
+l'est. A gauche, la vue est masquée par les maisons de
+la place. Par le sud, enfin, je confine aux premiers
+jardins, et en me tournant je voyais commencer au
+bord de ma terrasse, pour ne plus finir, un taillis de
+dattiers superposé à des masses confuses de feuillages.</p>
+
+<p>La maison du commandant, qui tranche au milieu
+des autres constructions arabes par la symétrie presque
+européenne de ses fenêtres et le badigeonnage de sa
+façade, était un bain maure que le dernier kalifat,
+Ben-Salem, avait fait construire, peu d'années avant
+sa mort, par des ouvriers italiens. A côté, je remarquai
+une construction basse, écrasée, autrefois peinte en
+blanc, percée d'ouvertures allongées et surmontée
+d'une mince croix de fer: c'est une ancienne mosquée
+transformée en église. Un peu plus à gauche, et sur
+la terrasse d'une informe masure en pisé, se promenait
+une figure en robe noire, avec quelque chose de large
+et de noir sur la tête; cette demeure est le presbytère,
+et ce petit personnage obscur, dont la vue d'abord me
+surprit, c'est le curé.</p>
+
+<p>Le spectacle de la place était animé, et me rappelait,
+avec un certain mélange de costumes et quelques
+nouveautés dans les bruits, le mouvement d'une
+garnison française, dans cet encadrement singulièrement
+africain. Des chevaux de cavalerie vinrent boire
+au ruisseau, pêle-mêle avec des ânes, des chameaux
+et de maigres juments arabes menées par des palefreniers<a name="page_115" id="page_115"></a>
+en guenilles; la fontaine au delà était peuplée
+de toutes sortes de figures remplissant toutes sortes de
+vases, bidons, gamelles, outres noires, tonneaux. Des
+sonneries militaires se faisaient entendre à tous les
+coins de la ville.</p>
+
+<p>Le crépuscule dura peu; des lueurs orangées
+irradièrent un moment le couchant au-dessus des
+montagnes plus sombres. Puis tout se décolora. Un
+insensible brouillard s'éleva du sol, remonta le long
+des dattiers et se répandit sur les cimes, qui devinrent
+d'un vert froid; et la nuit tomba presque subitement.</p>
+
+<p>Je voulus passer cette soirée-là seul et chez moi; et,
+quand la nuit fut tout à fait venue, je regagnai ma
+chambre. Il y faisait chaud; mon thermomètre se
+soutenait à trente et un degrés. Le ciel était magnifique;
+jamais je n'avais vu tant d'étoiles, ni d'aussi
+grandes; j'eus de la peine à retrouver la grande Ourse
+au milieu de cette multitude de feux presque égaux et
+de même éclat. J'entendis mon domestique ramener
+les chevaux, les entraver; puis, un pas lourd et un pas
+plus leste montèrent ensemble l'escalier de pierre.&mdash;«Bonne
+nuit, monsieur, me dit M... en passant
+devant ma chambre.&mdash;Que ta nuit soit bonne, Sidi,»
+me dit Ahmet. Et je n'entendis plus rien dans ma
+maison.</p>
+
+<p>Le vent se leva; les palmiers faisaient le bruit de la
+mer, bruit qu'accompagnaient quelques aboiements
+de chiens fort éloignés et d'innombrables murmures<a name="page_116" id="page_116"></a>
+de griffons et de grenouilles; à chaque instant la
+couverture étendue devant ma porte se soulevait,
+comme si quelqu'un voulait entrer.</p>
+
+<p>Vers dix heures, un clairon de cavalerie vint sous
+mes fenêtres sonner le couvre-feu. C'est un air lent et
+doux, finissant par une note aiguë destinée à se faire
+entendre de loin.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, me dis-je, je ne suis pas tout à fait hors
+de France!</p>
+
+<p>Le musicien répéta l'air une seconde fois, en y
+introduisant à la reprise, des modulations d'un goût
+bizarre; et, pendant quelques minutes, il s'y complut,
+comme s'il eût joué pour son plaisir.</p>
+
+<p>J'étais étendu sur ma sangle, la bougie allumée,
+regardant autour de moi mon attirail de route, les
+murs blancs, le plafond noir et toute l'étrange nouveauté
+de ce séjour; je me levai; j'aperçus, par les
+crevasses du mur, une étincelle rouge au fond de la
+chambre d'Ahmet: c'était l'Arabe qui fumait en attendant
+le sommeil.</p>
+
+<p>Puis le clairon se tut. D'autres clairons lui répondirent
+aux extrémités de la ville, plus faibles ou plus
+distincts; peu à peu ces notes légères du cuivre se
+dispersèrent une à une, et je n'entendis plus que le
+bruit des palmes. Alors, me sentant comme une faiblesse
+au c&oelig;ur et comme une envie épouvantable de
+m'attendrir, je soufflai ma bougie, me roulai sur ma
+sangle, et me dis:<a name="page_117" id="page_117"></a></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi? ne suis-je pas au lit? chez moi?
+et ne vais-je pas dormir?</p>
+
+<p>Malheureusement, je ne dormis pas, car j'étais
+brisé de fatigue, et il y avait avec moi, dans la <i>Maison
+des hôtes</i>, des hôtes sur lesquels je ne comptais pas.</p>
+
+<p class="date">
+Juin 1853.<br />
+</p>
+
+<p>Aujourd'hui, dans la matinée, je me suis laissé conduire
+au marabout de <i>Sidi-El-Hadj-Aïca</i>, théâtre
+du combat du 3 décembre; et, pour en finir tout
+de suite, avec une histoire étrangère à mes idées de
+voyage, je te dirai, aussi brièvement que possible, ce
+que j'ai vu, c'est-à-dire, les traces de la bataille et les
+lieux qui ont été témoins du siège.</p>
+
+<p>El-Aghouat se développe, de l'est à l'ouest, sur trois
+collines, sorte d'arête rocheuse, isolée, entre une
+plaine au nord et le désert sans limite au sud. La
+pente nord de la ville est entièrement couverte de
+maisons; celle du sud, plus escarpée, quelquefois à
+pic, n'est bâtie que de distance en distance et présente,
+à l'une de ses extrémités, un revers caillouteux;
+à l'autre, une longue dune de sable jaune.</p>
+
+<p>Les deux sommets extrêmes étaient, au moment du
+siège, armés chacun d'une tour et de remparts. L'éminence
+intermédiaire est couronnée par une vaste construction
+de maçonnerie solide, blanche, sans aucune
+fenêtre extérieure, aujourd'hui l'hôpital, autrefois la<a name="page_118" id="page_118"></a>
+demeure du kalifat Ben-Salem, et nommée <i>Dar-Sfah</i>,
+<i>maison du rocher</i>, à cause de l'énorme piédestal de
+rochers bruts sur lequel ce palais-forteresse est planté
+avec assez d'audace.</p>
+
+<p>Le Dar-Sfah partage la ville en deux parties à peu
+près égales, et sépare, ou plutôt commande à la fois
+deux quartiers jadis ennemis: à l'est, les <i>Hallaf</i>; à
+l'ouest, les <i>Ouled-Serrin</i>; ces deux quartiers, qui ont
+en chacun ses chefs, son gouvernement, ses intérêts à
+part, n'ont cessé de se battre que le jour où le Dar-Sfah
+les a réunis sous l'autorité d'un pouvoir central.</p>
+
+<p>Le mur de séparation existe encore ainsi qu'une
+porte, de tournure égyptienne, qui s'ouvrait ou se fermait,
+suivant l'état de paix ou de guerre où vivaient
+ces deux petites républiques jalouses et toujours prêtes
+à se fusiller par-dessus leur mur mitoyen.</p>
+
+<p>La tradition de ces querelles, qui peut-être ont duré
+trois siècles, est, tu l'imagines, à demi fabuleuse,
+et représente en quelque sorte la mythologie d'El-Aghouat.</p>
+
+<p>Ce que j'en connais à peu près, c'est que l'on continua
+de se mitrailler d'un quartier à l'autre, de la
+tour des Serrin à la tour des Halaff, jusqu'en 1828,
+époque où le parti d'<i>Achmet-Ben-Salem</i>, le dernier
+kalifat, massacra un <i>Lakdar</i>, chef des Ouled-Serrin,
+et resta maître de la ville.&mdash;Dix ans plus tard, en
+1838, la lutte recommença. A cette époque, de grands<a name="page_119" id="page_119"></a>
+événements se passaient dans le Sud; Abd-el-Kader
+canonnait depuis neuf mois Aïn-Mahdy, que défendait
+Tedjini, le marabout, le héros des K'sours de l'Ouest.
+Les Ben-Salem ayant pris parti pour Tedjini, Abd-el-Kader
+se mêle alors à la querelle et fait appuyer, par
+ses lieutenants, les Ouled-Serrin dépossédés.&mdash;Enfin,
+les nomades interviennent à leur tour, et les belliqueux
+voisins des L'Aghouati, les <i>L'Arba</i>, fournissent
+des contingents, tantôt à l'un, tantôt à l'autre des
+deux partis, parfois aux deux ensemble.</p>
+
+<p>Alors, se succède une série de coups de main tentés
+par les Ben-Salem, tentés par les kalifats de l'émir, et
+chacun se terminant par un massacre et par des fuites
+à bride abattue vers le Sud. D'abord, c'est Ben-Salem
+qui se sauve chez les Beni-Mzab, laissant El-Aghouat
+aux mains d'un marabout, El-Arbi; plus tard, c'est ce
+même El-Arbi, un chef réintégré des Serrin, qui quitte
+la place à son tour et qu'on voit, à quatre lieues de là,
+s'enfermer dans le petit k'sar d'El-Assafia, avec trois
+cents fantassins, seul reste de l'armée d'invasion que
+lui avait confiée l'émir. Puis, des escarmouches sans
+nombre, et, finalement, sous les murs de la ville, trois
+batailles rangées, livrées coup sur coup, dont la dernière,
+perdue pour le compte de l'émir, achève de
+ruiner sa cause, déjà compromise devant Aïn-Mahdy,
+coûte la vie à El-Arbi, et assure définitivement le pouvoir
+dans la famille des Ben-Salem.</p>
+
+<p>Enfin, en 1844, Achmet demande au gouvernement<a name="page_120" id="page_120"></a>
+français l'investiture d'El-Aghouat, et obtient la confirmation
+du titre de kalifat.</p>
+
+<p>Jusque-là tout s'était passé à cent quinze lieues de
+nous et sans nous. Pour la première fois, nous apparaissons,
+aussitôt après l'appel qui nous est fait; et ce
+fut à cette époque qu'on vit arriver du Nord, par ce
+petit passage que tu connais maintenant, l'avant-garde
+d'une colonne française.</p>
+
+<p>Vers le commencement du siècle dernier, peut-être
+avant, car je ne réponds d'aucune date dans cette histoire,
+un marabout du nom de <i>Si-el-Hadj-Aïca</i>, exaspéré
+contre ses concitoyens par je ne sais quelle grave
+offense faite à Dieu, une danse autour d'un veau d'or
+quelconque, leur avait dit:</p>
+
+<p>«Or, écoutez: je vous condamne à vous entre-dévorer
+comme des lions forcés d'habiter la même
+cage, jusqu'au jour où les chrétiens (je crois même
+qu'il a dit les Français), ces dompteurs de lions, viendront
+vous prendre tous ensemble et vous museler.»</p>
+
+<p>En 1844, le vieux prophète enterré là, à la place
+où je te mène et sous le marabout qui porte son nom,
+n'entendit que des fanfares, et d'un peu loin, car
+l'armée campa, regarda la ville et repartit. En 1852, il
+devait cette fois entendre le canon, et de près, car on
+prit ses marabout pour batterie, et l'affût d'un canon
+français posa sur sa tombe.</p>
+
+<p>Entre ces deux époques, il se passa des faits que
+j'ignore. Ben-Salem mourut, un de ses fils prit sa<a name="page_121" id="page_121"></a>
+place; nous eûmes un agent près de lui, par le fait,
+une sorte de régent. Un jour, on apprit que Ben-Salem,
+l'agent français et toute la chancellerie s'étaient
+sauvés presque sans chemise à D'jelfa, et que notre
+ennemi, le scheriff d'Ouaregla, occupait la ville. Mais
+précisément une colonne partie de Medeah était en
+train de construire à Djelfa la maison de commandement
+dont je t'ai parlé. On ne prit que le temps
+d'achever ce travail, et l'on marcha sur El-Aghouat.
+Vingt jours plus tard, une autre colonne arrivait d'El-Biod,
+celle-ci par un défilé du nord-ouest; presque
+aussitôt le siège commença. Dans l'intervalle de ces
+deux arrivées, le 21 novembre, avait eu lieu le combat
+de cavalerie, dont j'ai vu les traces et le magnifique
+emplacement.</p>
+
+<p>Outre ses deux tours, plus habituées à se menacer
+que prêtes à la défendre contre l'extérieur, la ville
+avait, en cas de siège, une enceinte rectangulaire, crénelée,
+percée de meurtrières. De plus, elle est protégée
+sur chaque flanc par toute l'épaisseur de jardins; enfin
+la tour de l'est domine de haut la plaine et le
+désert, sans être commandée par rien.</p>
+
+<p>La tour de l'ouest, au contraire, celle des Serrin,
+est commandée par le marabout de Hadj-Aïca; car ce
+marabout couronne un quatrième mamelon faisant
+suite aux trois premiers occupés par la ville, à une
+petite portée de fusil du rempart, au niveau des fortifications
+supérieures, et forme ainsi, pour me résumer,<a name="page_122" id="page_122"></a>
+le quatrième angle saillant de la même arête, dont la
+tour des Serrin, le Dar-Sfah et la tour des Hallaff forment
+successivement les trois autres.</p>
+
+<p>Voilà comment, cher ami, la sépulture de ce saint
+homme devint, sans qu'il l'eût prévu, le théâtre d'un
+combat terrible, et comment, en annonçant une catastrophe,
+il avait oublié de dire qu'il aurait la douleur
+d'y contribuer.</p>
+
+<p>D'abord, et pendant un long jour ensanglanté, le
+marabout fut pris et repris. C'était le point faible; il
+fut énergiquement défendu. Le mamelon, sans être
+escarpé, est roide à monter, surtout hérissé de gros
+cailloux, de volume à cacher aisément un homme. On
+l'aborda par le sud; tout le sommet, toute la pente
+opposée étaient garnis de combattants, couchés à plat
+ventre, ajustant entre les pierres et tirant à coup sûr.
+Il fallut viser à chaque pierre, puis monter quand
+même; par moments se battre corps à corps. C'est un
+genre de guerre qui plaît aux Arabes; et depuis
+Zaatcha, jamais ils ne l'avaient pratiqué avec plus de
+fureur, ni avec un succès plus long. Ce ne fut qu'à la
+troisième tentative qu'on put enfin garder le marabout,
+le hérisser de feux, tirer en plongeant sur tout
+le revers du nord et faire évacuer cette formidable redoute.</p>
+
+<p>Une fois maître du terrain, on creva le marabout,
+on y poussa une pièce d'artillerie, on fit une embrasure
+en perçant le mur qui regarde la ville, et la<a name="page_123" id="page_123"></a>
+pièce, une fois mise en batterie dans le ventre de ce
+petit monument qui n'a pas quatre mètres carrés, ouvrit
+son feu contre la tour de l'est. Un petit mur élevé
+à la hâte servait d'épaulement.</p>
+
+<p>La ville alors se garnit de fusils, couvrit à son tour
+de balles ce petit point blanc, au centre duquel on
+voyait un trou noir d'où sortait régulièrement, sans
+relâche, un boulet dans un flocon de fumée, et cribla
+tout le plateau, intrépidement gardé, malgré d'énormes
+pertes. Ce fut le moment le plus meurtrier pour
+nous.</p>
+
+<p>L'assaut ne nous coûta que peu de monde; il n'y
+eut pas de résistance dans les jardins; et quant à la
+lutte qui se prolongea dans la ville et se répéta de
+maison en maison, elle fut désespérée de la part des
+Arabes, mais courte, et terrible seulement pour eux.
+Sur les deux mille et quelques cents cadavres qu'on
+releva les jours suivants, plus des deux tiers furent
+trouvés dans la ville. La guerre des rues est atroce,
+et l'homme y devient fou, soit qu'il se défende ou qu'il
+attaque.</p>
+
+<p>Il était à peu près huit heures quand, après avoir
+longé le Dar-Sfah, tourné par le sud les anciens murs
+des Serrin, nous arrivâmes au sommet de ce petit plateau,
+rayonnant au soleil du matin et tout couleur de
+rose. Il n'y avait personne, personne aux environs, et
+nous en montions doucement les pentes, le lieutenant
+N... me parlant du siège, et moi l'écoutant.<a name="page_124" id="page_124"></a></p>
+
+<p>Il n'y a pas une pierre qui ne soit labourée de plusieurs
+balles et marquée de bleu comme une plaque
+de tir. Le plus grand nombre est effleuré par le bord,
+car ce n'était pas à la pierre qu'on tirait, mais à
+quelque chose, tête ou corps, qui débordait par un
+côté. Le marabout a reçu trois boulets lancés de la
+ville: l'un a écorné un des angles; un autre a fait
+sauter un éclat de plâtre de la kouba, le troisième l'a
+frappé en plein, à six pieds à peu près du sol, et l'a
+traversé de part en part. J'oubliais de te dire que ce
+marabout est un petit cube de plâtre autrefois blanc,
+devenu jaune, avec une kouba conique et une saillie
+dentelée à chaque angle.</p>
+
+<p>L'intérieur était assez curieusement peint et enjolivé
+de légendes arabes. Nos soldats en ont balafré les
+murs à coups de couteau, et l'on y voit plusieurs fois
+répétée la liste des officiers tués et blessés ce jour-là.
+Une de ces listes entre autres, datée du <i>3 décembre</i>,
+m'a paru curieuse; elle est écrite de mains différentes
+et conçue de manière à faire croire que c'était un
+registre où l'on inscrivait le nom de nos soldats, à
+mesure qu'ils tombaient; il y a une barre au-dessous,
+peut-être faite à la nuit, et quand la liste de la journée
+s'est trouvée complète. A côté, et pour ainsi dire au
+verso de ce livre de compte mortuaire, on lit: <i>4 décembre</i>;
+puis, plus bas, et comme pour indiquer qu'il
+y eut quelque relâche dans les coups reçus, tout à
+coup, en gros caractères: <span class="smcap">Général Bouskaren</span>.<a name="page_125" id="page_125"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tenez, me dit le lieutenant en se plaçant en
+face du trou qui servit d'embrasure au canon, et dans
+la position d'un pointeur à sa pièce, c'est ici que le
+pauvre Millot a reçu le coup. Qui diable aurait dit
+cela? A travers ce trou, juste une balle au front! C'est
+une chance! Pour tous les autres, ajouta-t-il, c'était
+prévu. Qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>Et il me montrait à la fois le rempart et la place
+où nous étions absolument à découvert et formant
+cible.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, continua-t-il, c'est le commandant Morand;
+ici, ce brave Frantz, un brave ami; ici, Bessières. Et
+je vis sur une pierre plate: <i>Capitaine Bessières,
+1<sup>er</sup> zouaves, telle compagnie, tel bataillon, 3 décembre</i>.
+Là, sur la pente, à l'endroit où il n'y a plus
+de pierres, c'est le général Bouskaren. Il descendait en
+courant avec sa colonne d'assaut et se retournait pour
+crier: «En avant.»</p>
+
+<p>Le champ de bataille est si étroit, qu'il n'y a pas un
+pied carré de cette terre, vraiment à nous, car elle
+nous a coûté cher, qui n'ait recueilli quelques gouttes
+d'un sang regrettable.</p>
+
+<p>Nous restâmes longtemps assis au pied du marabout,
+appuyés contre l'embrasure, noire de poudre,
+dominant la ville, les jardins à droite et à gauche, au
+delà, l'immense perspective du désert prise à revers
+par le soleil montant. Il n'y a plus qu'une tour, celle
+de l'est. Sur le bastion démantelé, puis rasé, des<a name="page_126" id="page_126"></a>
+Ouled-Serrin, commence à s'élever une citadelle française.
+On entendait piocher, tailler, scier des pierres,
+ou tinter contre le roc sonore la pique des mineurs, et
+des files de petits ânes, chargés de moellons, trottaient
+sur l'emplacement de la brèche.</p>
+
+<p>Vers dix heures, la mine a joué. Un premier roulement
+de tambour ayant dispersé les travailleurs, la
+place demeura vide. Quelques minutes après, un second
+avertissement se fit entendre, et, presque aussitôt,
+fut suivi de cinq ou six explosions, pareilles à des
+décharges de grosse artillerie; en même temps, un
+nombre égal de décharges moins retentissantes éclata
+du côté de la tour de l'est, qu'on s'occupe aussi de
+démolir. Aucun écho ne les répéta; chaque détonation
+résonna sèchement dans l'air rare et pur du matin et
+s'indiqua seulement, avant de se faire entendre, par
+une légère secousse imprimée au sol. De longues
+gerbes de fumée, mêlées de poussière et de pierres,
+firent éruption dans le ciel bleu; puis, arrivée à sa
+limite d'impulsion, la fumée se roula sur elle-même,
+et la masse confuse des projectiles redescendit comme
+une pluie de mitraille, tandis que quelques éclats plus
+lourds continuaient de monter à perte de vue, pour
+aller, par une immense parabole, s'abattre en sifflant
+aux deux pentes de la ville. Le vent, qui s'empara de
+la fumée, la poussa vers le sud-ouest; bientôt il n'y
+eut plus dans le ciel parfaitement pur que d'imperceptibles
+rousseurs, et le silence retomba lui-même de<a name="page_127" id="page_127"></a>
+tout son poids sur cette solitude un moment troublée.</p>
+
+<p>La brèche étant fermée, il nous fallut rentrer par
+<i>Bab-el-Gharbi</i> (porte de l'ouest) et remonter en dedans
+du rempart pour visiter le petit cimetière où sont
+déposés côte à côte les officiers tués pendant le siège
+ou morts depuis de leurs blessures. En attendant le
+monument qu'on doit leur élever, ils sont enfermés
+dans un petit carré de terre entouré d'une simple banquette.
+Aucune inscription n'indique encore les noms
+de ces morts réunis là, sans distinction de grade, et
+par un droit égal à d'unanimes regrets. Ils reposent
+sur la brèche, entre la poudrière et le rempart, à l'endroit
+d'où la mort est partie pour les atteindre, et si
+près de celui où ils sont tombés, qu'il n'y a pas entre
+les deux, je te l'ai dit, la portée d'une balle.</p>
+
+<p>A présent, venez dans la ville, me dit le lieutenant
+en m'entraînant dans la rue qui fait suite à <i>Bab-el-Gharbi</i>.
+Autant vaut en avoir le c&oelig;ur net tout de
+suite.</p>
+
+<p>Nous suivions à peu près le chemin tracé par les
+balles et les baïonnettes de nos soldats. Chaque maison
+témoignait d'une lutte acharnée. C'était bien pis que
+vers la porte de l'est. On sentait que le courant était
+entré par ici et n'avait fait que se répandre ensuite
+jusque là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela n'est rien, me dit le lieutenant,
+Dieu merci, vous ne connaîtrez jamais chose pareille!<a name="page_128" id="page_128"></a></p>
+
+<p>Ce que le lieutenant ne me dit pas, je le savais. On
+marchait dans le sang; il y avait là des cadavres par
+centaines; les cadavres empêchaient de passer.</p>
+
+<p>Vers le milieu de la rue que nous suivions, on rencontre
+deux voûtes, à cinquante pas l'une de l'autre;
+elles sont longues, obscures, juste assez hautes pour
+donner passage à un chameau. «Sous la seconde
+voûte, me disait le lieutenant, l'encombrement était
+plus grand que partout ailleurs; ce fut l'endroit qu'on
+déblaya d'abord. Toute la couche des morts enlevée,
+on trouva dessous un nègre superbe, à moitié nu, décoiffé,
+couché sur un cheval, et qui tenait encore à la
+main un fusil cassé dont il s'était servi comme d'une
+massue. Il était tellement criblé de balles qu'on l'aurait
+dit fusillé par jugement. On l'avait vu sur la
+brèche un des derniers; il avait battu en retraite pied
+à pied et ne lâchant pas, le pauvre diable! comme s'il
+avait eu sa femme et ses enfants sur ses talons pour
+lui dire de tenir bon. A la fin, n'en pouvant plus, il
+avait sauté sur un cheval, et il fuyait avec l'idée de
+sortir par <i>Bab-el-Chergui</i>, quand il donna dans une
+compagnie tout entière qui débouchait au pas de
+course, faisant jonction avec les compagnies d'assaut.
+La bête, aussi mutilée que l'homme, était tombée sous
+lui et barrait la route. Ce fut un commencement de
+barricade. Une demi-heure après, la barricade était
+plus haute qu'un homme debout.»</p>
+
+<p>Ce ne fut que deux jours après qu'on s'occupa de<a name="page_129" id="page_129"></a>
+l'inhumation; tu sais comment. On se servit des cordes
+à fourrages, de la longe des chevaux, les hommes s'y
+attelèrent, il fallait à tout prix se débarrasser des
+morts; on les empila comme on put, où l'on put, surtout
+dans les puits. Un seul, près duquel on m'a fait
+passer, en reçut deux cent cinquante-six, sans compter
+les animaux et le reste. On dit que pendant longtemps
+la ville sentit la mort; et je ne suis pas bien sûr que
+l'odeur ait entièrement disparu. Au surplus, rassure-toi;
+la Providence a fait ce pays-ci très sain; en cas
+d'orage, il y aurait, dit-on, à craindre l'infiltration
+des eaux de pluie; mais, à le supposer réel, c'est un
+danger que l'extrême sécheresse diminue de jour en
+jour et rendra bientôt tout à fait imaginaire.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, me dit le lieutenant en s'arrêtant devant
+une maison de la plus pauvre apparence, habitée par
+une famille juive, voilà une méchante masure que je
+voudrais bien voir par terre.</p>
+
+<p>Et chemin faisant, il me raconta l'histoire suivante
+en quelques mots brefs, empreints d'un triste retour
+sur les hasards cruels de la guerre.</p>
+
+<p>Dans cette maison qui, depuis la prise de la ville,
+a changé de maîtres, habitaient deux <i>Nayliettes</i> fort
+jolies. Pendant le séjour qu'une colonne expéditionnaire
+fit sous les murs d'El-Aghouat, quelques
+mois avant le siège, le lieutenant N... avait pu pénétrer
+dans la ville; il avait avec lui un sergent de sa
+compagnie; un L'Aghouati, qui leur servait de guide,<a name="page_130" id="page_130"></a>
+les mena chez ces deux femmes, qui les reçurent alors
+tout autrement qu'en ennemis. L'une se nommait
+Fatma, l'autre M'riem. Le lieutenant et son compagnon
+d'aventures gardèrent de cette visite nocturne un
+souvenir également tendre, et sortirent d'El-Aghouat
+en se disant: Si jamais nous y revenons, voilà une
+connaissance toute faite.</p>
+
+<p>Le 4, au moment de l'assaut, le lieutenant s'était
+rappelé les Nayliettes. Il était d'une compagnie d'attaque,
+et entra, par conséquent, un des premiers dans
+la ville. D'abord, il fit son devoir, dirigea ses hommes
+et ne s'occupa que de les entraîner; mais, au bout d'un
+instant, il comprit que ce qui lui restait de mieux à
+faire, c'était de les contenir. Chacun d'ailleurs donnant
+pour son propre compte, il se trouva bientôt
+presque seul avec son sergent. L'idée leur vint alors,
+en même temps, de courir à la maison de Fatma. Ils
+eurent de la peine à la reconnaître; les coups de fusil
+pleuvaient dans les rues; on se battait jusqu'au c&oelig;ur
+de la ville. Ils arrivèrent pourtant, mais trop tard.</p>
+
+<p>Un soldat, debout devant la porte, rechargeait
+précipitamment son fusil; la baïonnette était rouge
+jusqu'à la garde; le sang s'égouttait dans le canon.
+Deux autres soldats sortaient en courant et fourraient
+dans leurs képis un mouchoir et des bijoux de femmes.&mdash;«Le
+mal est fait, mon lieutenant, dit le sergent,
+entrons-nous tout de même?» Ils entrèrent.</p>
+
+<p>Les deux pauvres filles étaient étendues sans mouvement,<a name="page_131" id="page_131"></a>
+l'une sur le pavé de la cour, l'autre au bas
+de l'escalier, d'où elle avait roulé la tête en bas. Fatma
+était morte; M'riem expirait. L'une et l'autre n'avaient
+plus ni turban, ni pendants d'oreilles, ni anneaux aux
+pieds, ni épingles de haïk; elles étaient presque
+déshabillées, et leurs vêtements ne tenaient plus que
+par la ceinture autour de leurs hanches mises à nu.</p>
+
+<p>&mdash;Les malheureuses! dit le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Les s.. voleurs! dit le sergent, qui remarqua, le
+premier, que les bijoux manquaient.</p>
+
+<p>Ils trouvèrent dans la cour un fourneau allumé, un
+plat tout préparé de kouskoussou, un fuseau chargé
+de laine et un petit coffre vide dont on avait arraché
+les charnières. Au-dessus des deux femmes, la tête et
+les bras pendants en dehors de la terrasse, on voyait
+le corps d'un homme qui venait d'être atteint au
+moment de fuir et dont la résistance avait, sans doute,
+provoqué ce massacre. M'riem, en expirant, laissa
+tomber de sa main un bouton d'uniforme arraché à
+son meurtrier.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici, me dit le lieutenant; et il me le fit
+passer sous les yeux.</p>
+
+<p>Connaissant le lieutenant, je ne fus pas surpris
+qu'il attachât plus d'un sens à ce souvenir.</p>
+
+<p>Quand on eut enfoui tous les morts, il ne resta
+presque plus personne dans la ville, excepté les douze
+cents hommes de garnison. Tous les survivants avaient
+pris la fuite et s'étaient répandus dans le Sud. Le<a name="page_132" id="page_132"></a>
+schériff, échappé on ne sait comment, ne s'évada que
+dans la nuit qui suivit la prise, et, tout blessé qu'on le
+disait, après l'avoir dit mort, il ne fit qu'une traite
+d'El-Aghouat à Ouaregla. Femmes, enfants, tout le
+monde s'était expatrié. Les chiens eux-mêmes, épouvantés,
+privés de leurs maîtres, émigrèrent en masse
+et ne sont pas revenus. Ce fut donc pendant quelque
+temps une solitude terrible, et bien plus menaçante
+que ne l'eût été le voisinage d'une population hostile
+et difficile à contenir. Dès le premier soir, des nuées
+de corbeaux et de vautours arrivèrent on ne sait d'où,
+car il n'en avait pas paru un seul avant la bataille.
+Pendant un mois, ils volèrent sur la ville comme au-dessus
+d'un charnier, en si grand nombre, qu'il fallut
+organiser des chasses pour écarter ces bêtes incommodes.
+Ils s'en allèrent enfin d'eux-mêmes. Mais toute
+cette mousqueterie succédant aux canonnades du siège
+avait si bien détruit la tranquillité des jardins, que les
+pigeons des palmiers,&mdash;il y en avait des milliers,&mdash;finirent
+aussi par s'exiler; de sorte que la même
+solitude s'étendit jusque dans l'oasis. Aujourd'hui, la
+chasse ayant été défendue, les tourterelles sont revenues
+presque en aussi grand nombre. Quelques
+vautours solitaires étaient demeurés au milieu de cette
+panique générale, et n'ont pas cessé d'habiter les
+hauteurs de l'est, comme pour attendre une curée
+nouvelle.</p>
+
+<p>La ville se repeuple aussi, mais lentement. A mesure<a name="page_133" id="page_133"></a>
+qu'ils rentrent, les Beni-l'Aghouat sont confinés
+dans les bas quartiers. Ils y font peu de bruit et y
+tiennent aussi peu de place que possible. Toutes les
+propriétés confisquées ont été provisoirement mises
+sous le séquestre. Quant à cet immense butin: tapis,
+armes, bijoux, le tout, il faut l'avouer, plus abondant
+que précieux, on peut dire qu'il n'en reste plus rien
+dans El-Aghouat, pas même entre les mains des
+vainqueurs. Toutes les maisons sont vides, depuis la
+plus pauvre jusqu'à la plus riche: on dirait une ville
+entièrement déménagée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! en conscience, ces gens-là ne sont pas
+méchants, disait le lieutenant en me montrant quelques
+groupes d'individus qui se levaient sur notre passage
+et nous disaient presque affectueusement bonjour. On
+les a mis dans l'impossibilité de bouger, mais non de
+nuire. Avez-vous vu les rues hier soir! En France,
+on les appellerait des coupe-gorge. Après cela, chez
+nous on se venge tout de suite, ou l'on oublie; la
+différence ici, c'est qu'on ne sait jamais le temps que
+peut durer une forte rancune. A les voir, on les dirait
+incapables de se souvenir; et je ne jurerais pas que le
+jour venu de régler leurs comptes, ils n'auraient pas
+le plus grand plaisir à me remplir le ventre de cailloux,
+ou à m'écorcher vivant, pour faire un tambour avec
+ma peau. En attendant:&mdash;Dieu l'avait écrit, Si-el-Hadj-Aïca
+l'avait annoncé.<a name="page_134" id="page_134"></a></p>
+
+<p class="date">
+Juin 1853.<br />
+</p>
+
+<p>Comme toutes les villes du désert, El-Aghouat est
+bâti sur un plan simple, qui consiste à diminuer l'espace
+au profit de l'ombre. C'est un composé de ruelles,
+de corridors, d'impasses, de fondouks entourés d'arcades.
+Au milieu de ce réseau de passages étranglés,
+où l'on a eu soin de multiplier les angles et de briser
+les lignes afin de laisser encore moins de chances au
+soleil, il n'y a pour vraies voies de circulation que
+deux rues directes: l'une au nord, l'autre au sud.</p>
+
+<p>La première, la seule dont j'aie à parler, prend à
+<i>Bab-el-Chergui</i> et aboutit à <i>Bab-el-Gharbi</i>; traversant
+ainsi la ville dans sa longueur, de l'est à l'ouest, à
+mi-côte à peu près de la colline, de manière à séparer
+la haute ville de la basse, en réunissant les deux
+quartiers. Elle est étroite, raboteuse, glissante, pavée
+de blanc, et flamboyante à midi. Il faut avoir l'aplomb
+des cavaliers arabes pour y lancer un cheval au galop;
+et, quand on y rencontre par malheur un convoi de
+chameaux, on doit alors, ou rebrousser chemin, ou se
+glisser comme on peut entre les jambes des animaux,
+ou attendre sous les portes que le convoi ait achevé de
+défiler; ce qui dure quelquefois une heure, pour peu
+qu'il y ait une trentaine de bêtes, chargées large et
+venant des tribus. On reconnaît en effet à leur allure
+les chameaux qui n'ont jamais vu de villes. Ils regardent<a name="page_135" id="page_135"></a>
+avec étonnement les hautes murailles de droite
+et de gauche, et quand ils s'accrochent, leur effroi
+redouble. Souvent, la bête qui marche en tête hésite
+à s'aventurer plus loin et s'arrête; il se produit alors
+comme un reflux dans toute la ligne, les bêtes épouvantées
+se pressent, s'empilent; non seulement la rue
+est barrée, mais elle est bouchée et l'on a devant soi
+une sorte d'obstacle confus, hérissé de jambes, surmonté
+de têtes, d'où sortent des cris, des beuglements,
+des plaintes, et qu'il n'est plus possible d'affronter.
+Imagine ce que cela doit être, à l'entrée des voûtes, ou
+lorsque deux convois se rencontrent.</p>
+
+<p>Cette rue n'en est pas moins la rue <i>marchande</i>, et
+presque la seule où l'on ait ouvert des boutiques; ces
+boutiques sont des cafés, des échoppes de mercerie, ou
+de petits magasins d'étoffes et de tailleurs tenus par
+des M'zabites. On y voit en outre, aux endroits les plus
+écartés, quelques loges étroites, un peu plus enfumées
+que les autres, où de maigres vieillards, à barbe en
+pointe, soufflent sur des charbons, avec un petit
+soufflet tenu en main, ou façonnent, à coups de
+marteau, sur une enclume basse posée à terre entre
+leurs talons, de petits objets de métal ayant l'air de
+joujoux de plomb. Ces vieillards portent le turban
+noir, sont fort sales, et l'on remarque qu'aucun Arabe
+ne vient s'asseoir à leurs boutiques. Leurs femmes ont
+pour coiffure un voile assez richement bariolé, et
+quelques-unes sont belles et tristes, mais, je l'avoue,<a name="page_136" id="page_136"></a>
+ne rappellent que de très loin la Rachel de la Bible.
+Ce soufflet, en manière de forge, cette enclume large
+de deux doigts, un peu de limaille dans des godets de
+terre; enfin, ces peignes, ces anneaux de bras, d'argent
+grossier, ces boutons en filigrane pour colliers, ces
+épingles pour haïk, voilà, comme fabrication et
+comme produit, toute la bijouterie d'El-Aghouat.</p>
+
+<p>Comme les Juifs, les M'zabites font le commerce
+dans un pays ou le commerce est aussi méprisé que
+l'industrie. Ils ont, comme eux, des traits qui les font
+reconnaître: le teint des Maures, de beaux yeux,
+l'ovale arrondi, un peu d'embonpoint qui révèle une
+race marchande fixée dans les villes et boutiquière.
+On leur reproche d'aimer plus le trafic que la guerre,
+et de pratiquer l'usure. Ils sont en général polis,
+sociables avec les étrangers. Ailleurs et dans les grands
+centres où le commerce est honoré, on les dit très
+honnêtes; et tous les gouvernements ont eu successivement
+les mêmes égards pour eux. Nous n'avons
+fait en cela que suivre la politique turque. Tu sais
+d'ailleurs que, à tort ou à raison, par antipathie pour
+les compatriotes de mon ami Bakir, les Arabes les
+appellent les juifs du désert.</p>
+
+<p>Tontes les maisons sont en boue. Cette boue, prise
+dans les jardins, délayée, puis coupée par tranches et
+séchée au soleil, est superposée par assises, à peu près
+comme de la brique, et mastiquée avec la boue liquide,
+en guise de mortier.<a name="page_137" id="page_137"></a></p>
+
+<p>Parmi toutes ces constructions couleur de terre, il
+n'y a que le <i>Dar-Sfah</i> qui soit blanc et l'ancien bain
+de Ben-Salem qui soit peint. Le reste est gris, d'un
+gris qui, le matin, devient rose; à midi, violet; et, le
+soir, orangé. Quelques portes ont un encadrement
+blanchi au lait de chaux; d'autres sont surmontées
+d'une sorte d'image, peinte en bleu, représentant
+une main ouverte; d'autres, d'un damier de diverses
+couleurs, avec un semis de points rouges, bleus et
+verts, dans chaque losange.</p>
+
+<p>Il y a quatre mois encore, deux grands marchés se
+tenaient à El-Aghouat; chaque quartier avait le sien à
+côté de sa porte. Ce sont de vastes terrains où l'on
+remarque seulement que le sol a dû être pendant
+longtemps battu par une grande foule d'hommes et
+d'animaux, et qui, dit-on, suffisaient à peine au
+commerce de cette ligne frontière. Comme point
+central entre l'Est et l'Ouest, entre le Tell et le désert,
+El-Aghouat ne pouvait être qu'un rendez-vous d'échange
+et qu'un entrepôt. Non seulement c'était sa
+prospérité: géographiquement, c'était sa seule raison
+d'être. Je suis allé visiter l'emplacement du marché
+des <i>Serrin</i>. D'abord, je ne vis qu'une plaine vide
+dévorée de soleil. Tout au fond cependant et contre un
+mur de jardin, j'avisai un petit groupe, où l'on semblait
+parler affaires. Il y avait là quelques moutons amenés
+par la boucherie, deux chèvres laitières, dont un
+Arabe examinait les mamelles, et une paire de poulets,<a name="page_138" id="page_138"></a>
+coq et poule: tu sauras qu'il n'y a point de volaille
+dans El-Aghouat, et qu'on s'occupe depuis la conquête
+de l'y naturaliser. A côté, deux ou trois l'Aghouati,
+étrangers à la vente, regardaient voler dans le ciel un
+vautour qui flairait l'abattoir, et devait, lui aussi,
+trouver le marché d'El-Aghouat bien changé.</p>
+
+<p>Je t'ai parlé de la place, celle qu'on nomme la
+Grande-Place, pour la distinguer de deux fondouks,
+aussi déserts que les marchés. C'est, avec le quartier
+des cafés et une ruelle où, depuis le Rhamadan, je
+passe la soirée en compagnie des jeunes élégants du
+pays, le seul point qui soit animé, et cela grâce au
+ruisseau. Ce ruisseau sans lequel l'oasis mourrait
+de soif, mais qui heureusement ne tarit jamais, débouche
+à l'un des angles de la place, coule au soleil
+pendant un moment, puis s'échappe à l'autre angle
+par un mur de jardin. C'est un petit fossé limoneux,
+noirâtre, peu propre à consoler la vue de la sécheresse
+universelle, et qui, soit dit sans ingratitude, n'est rien
+moins qu'encourageant pour la soif.</p>
+
+<p>On y vient puiser deux fois par jour, mais surtout
+depuis trois heures du soir jusqu'à la nuit. Le va-et-vient
+commence dès que la grande chaleur est un peu
+tombée; et successivement j'y vois descendre presque
+toutes les femmes de la ville accompagnées des jeunes
+filles, et traînant encore après elles toute une escorte
+d'enfants bizarres.</p>
+
+<p>Mon premier mouvement en apercevant ces formes<a name="page_139" id="page_139"></a>
+blanchâtres, vêtues de loques, sans bijoux, et qui ont
+l'air d'être tout habillées de poussière, a été du désappointement.
+Je me souvenais des vêtements bariolés
+du sud de Constantine, des voiles gris ou blancs, des
+turbans noirs, des laines pourpres entortillées dans les
+cheveux, surtout des fameux haïks rouges, <i>haïk-ahmeur</i>,
+sur lesquels étincelait une confuse orfèvrerie
+composée de peignes, de mains, de coffrets, de miroirs;
+je me rappelais ma rue aux femmes de <i>T'olga</i>,
+et cette double rangée de figures charmantes collées
+au mur comme des bas-reliefs peints; je revoyais
+l'effet de ces costumes ardents en plein soleil, sur le
+sable lilas des chemins, ou parmi le vert sombre des
+abricotiers; et même, je ne pensais pas sans quelque
+regret à cette fille si bien vêtue, si chargée d'ornements,
+qui vint un jour, pendant que j'étais là, planter
+sa tente sous les palmiers de <i>Sidi-Okba</i>, et qui n'avait
+qu'un tort, celui d'arriver de <i>Dra-el-Guemel</i> (montagne
+des poux) de Tuggurt.&mdash;Depuis, la part faite
+aux regrets, j'ai presque oublié que je comptais sur
+autre chose; au point que je ne saurais plus dire aujourd'hui
+si cette enveloppe sévère n'est pas ce qui
+convient à un pareil milieu, et si je souhaiterais d'y
+introduire le moindre agrément. Rien n'est plus simple,
+et voici, une fois pour toutes, ce costume en quelques
+mots.</p>
+
+<p>Il se compose d'un haïk, d'un voile, d'un turban,
+quelquefois, en outre, d'une mante ou <i>mehlafa</i>. Le<a name="page_140" id="page_140"></a>
+haïk est d'une étoffe de coton cassante et légère, de
+couleur incertaine entre le blanc, le jaune et le gris.
+Il se porte à peu près comme le vêtement des statues
+grecques, agrafé sur les pectoraux ou sur les épaules,
+et retenu à la taille par une ceinture. Le voile, de
+même étoffe et de couleur plus douteuse encore, surtout
+aux environs de la tête, est pris sous le turban,
+fait guimpe autour du visage, s'attache au moyen
+d'une épingle au-dessus du sein, puis découvre la poitrine,
+descend le long des bras, et, par derrière, enveloppe
+le corps de la tête aux pieds. Quelquefois, il est
+plus long que le haïk et fait alors l'effet d'un manteau
+de cour. La ligne oblique et soutenue, qui descend de
+la nuque à l'extrémité de l'étoffe, est superbe; et le
+mouvement de la marche y produit des frissonnements
+et des ondulations de plis de la plus grande élégance.
+Quant au turban, il est de cotonnade un peu
+plus blanche et seulement rayé sur le bord, quelquefois
+à franges; on le roule à la mode du turban turc
+avec un bout sur l'oreille, très bas par devant, touchant
+au sourcil; il devient d'autant plus beau qu'il
+est plus vaste et plus négligé. La mante, ou voile de
+sortie n'est pas de rigueur. Il est adopté par les moins
+pauvres, et j'imagine aussi par les plus jolies. Enfin,
+quand elles ne vont pas pieds nus, elles ont pour
+chaussure un brodequin ou bas de cuir lacé, piqué de
+soie de couleur, de maroquin rouge et tout à fait semblable
+au brodequin, moitié asiatique et moitié grec,<a name="page_141" id="page_141"></a>
+que certains maîtres de la Renaissance donnent à leurs
+figures de femmes.</p>
+
+<p>Représente-toi maintenant sous cette couverture
+abondante en plis, mais légère, de grandes femmes
+aux formes viriles, avec des yeux cerclés de noir, le
+regard un peu louche, les cheveux nattés, qui se
+perdent dans le voile en flots obscurs, et encadrant un
+visage mièvre, flétri, de couleur neutre et qui semble
+ne pouvoir ni s'animer ni pâlir davantage; des bras
+nus jusqu'à l'épaule avec des bracelets jusqu'au coude,
+cercles d'argent, de corne ou de bois noir travaillé.
+Parfois le haïk, qui s'entr'ouvre, laisse à nu tout un
+côté du corps: la poitrine, qu'elles portent en avant,
+et leurs reins fortement cambrés. Elles ont la marche
+droite, le pas souple et faisant peu de bruit; quelque
+chose enfin de gauche et à la fois de magnifique dans
+les habitudes du corps qui leur permet de prendre,
+accroupies, des postures de singe, et debout, des attitudes
+de statues.</p>
+
+<p>Au demeurant, si l'on voit peu de femmes qui soient
+belles, on en rencontre encore moins qui n'aient ce
+côté grand ou pittoresque de la tournure. Ce serait ici
+le cas ou jamais de faire une théorie sur la beauté des
+haillons, car, il faut le dire, beaucoup de ces draperies,
+qui abusent de loin, vues de près sont des guenilles.
+Ce qu'il y a de vrai, c'est que les peuples à
+vêtements flottants n'offrent rien de comparable à la
+pauvreté sans ressources d'un habit troué. Ils conservent,<a name="page_142" id="page_142"></a>
+quand même, ceci d'héroïque, que, bien ou
+mal, ils sont drapés; et ceci d'à peu près semblable
+aux divinités, qu'un peu plus ils seraient nus comme
+elles.</p>
+
+<p>Entre la femme et l'enfant, il n'y a pas d'âge intermédiaire;
+et la jeune fille, ici, c'est la petite fille.
+Fiancée à dix ans, mariée à douze; à seize ans, la
+femme a pu être trois fois mère. Toutes les saisons de
+la vie sont en quelque sorte confondues. En dehors de
+ce plein été, qui fane aussi vite qu'il mûrit, à peine
+aperçoit-on deux saisons distinctes et aussi courtes
+l'une que l'autre: l'enfance et la vieillesse. Les petites
+filles sont vêtues comme leurs mères, mais un peu
+moins bien et un peu moins, ce qui rarement les intimide.
+Au lieu de turbans, elles ont des mouchoirs;
+souvent même, pour seule coiffure, une forêt de cheveux
+coupés courts, teints de rouge et formant toison.
+J'en connais de jolies; presque toutes sont charmantes;
+elles ont, en petit, la dignité de la femme
+avec les gentillesses farouches des enfants sauvages; je
+n'ai jamais vu tant de jolis pieds, tant de mains parfaites,
+ni rencontré plus de sourires tristes, à côté de
+rires plus gais.</p>
+
+<p>Il y en a une que je poursuis, mais qui se refuse à
+toute proposition de demeurer tranquille à quatre pas
+de moi, avec la seule obligation de me regarder. Tu
+connais le mépris des Arabes pour la profession que
+j'exerce; chez les enfants, c'est de l'inquiétude, avec<a name="page_143" id="page_143"></a>
+une foule de suppositions effrayantes pour leur sexe.&mdash;Fatma
+est toujours tête nue; ses cheveux, peu soignés,
+lui font une tête énorme avec un tout petit
+visage, au-dessus d'un cou grêle et d'un corps délicat.
+Elle a d'énormes yeux noirs qui se ferment presque
+tout à fait quand elle sourit; avec cela, des expressions
+furieuses, et tout à coup des airs de chat sauvage.
+Quand je la rencontre dans le trajet de sa maison à la
+fontaine, elle hésite d'abord entre ces trois partis:
+rentrer chez elle, gagner la place à toutes jambes, ou
+bien venir prendre dans ma main l'argent que je lui
+présente comme une bouchée à un oiseau qu'on veut
+apprivoiser. Le plus souvent, l'avidité l'emporte; mais
+après quels efforts! Pour comprendre à quel point
+cette enfant me hait dans ces moments-là, il faut la
+voir s'avancer à petits pas, mais droite, la tête haute,
+son grand &oelig;il hardiment levé sur moi, étincelant d'ardeur,
+effaré, méchant, plein de surveillance craintive
+et de menace. Elle devine que je lui tends un piège; et
+confusément elle sent bien que je m'amuse de sa
+frayeur. Aussi, dès qu'elle a saisi l'argent, l'effroi de
+s'être risquée de si près, le succès de m'avoir échappé,
+la peur que je ne la poursuive, que sais-je encore?
+toutes les épouvantes réunies lui font prendre une
+course folle. N'importe par quelle rue, au hasard,
+pourvu qu'elle fuie, elle s'élance, en agitant son outre
+vide, et jetant un éclat de rire saccadé qui est à la fois
+un signe de plaisir et le paroxysme de l'effroi.&mdash;<a name="page_144" id="page_144"></a>Quand,
+au contraire, nous nous trouvons à la fontaine,
+elle me dénonce aussitôt aux femmes, aux enfants; et
+j'entends qu'on se répète à l'oreille le nom arabe de
+peintre, nom malsonnant que j'ai confondu longtemps
+avec un autre qui veut dire voleur. L'alarme une fois
+donnée, je n'ai plus qu'à quitter la place, car il est
+évident que ces pauvres femmes sont désespérées de
+me voir examiner leurs enfants. D'autres petites filles
+du même âge ressemblent, au contraire, tant elles ont
+l'air dolent, au portrait d'une jeune douleur.&mdash;J'en
+connais une, avec une simple bandelette autour de ses
+cheveux pendants, un front bombé, un &oelig;il taciturne,
+qui me rappelle la <i>Mélancolie</i> d'Albert Dürer.</p>
+
+<p>Femmes, enfants, sont là penchés sur l'eau sombre,
+le dos dans le soleil, leurs haïks retroussés au-dessus
+du genou, leur voile attaché par derrière, emplissant
+et vidant les écuelles, faisant ruisseler les entonnoirs,
+ficelant les outres gonflées. Tout ce monde
+grouille, agit, s'empresse; mais avec si peu de paroles,
+que, pour la plupart, on les dirait muets. Cette eau
+remuée répand dans l'air une apparence de fraîcheur;
+et la poussière détrempée exhale, jusqu'au soir, une
+trompeuse odeur de pluie d'orage. A chaque instant,
+c'est une famille nouvelle qui arrive, pendant qu'une
+autre, sa provision faite, regagne à petits pas la haute
+ville: la femme pliée en deux et portant l'outre, pareille
+à une énorme vessie noire; la petite fille, c'est
+décidément l'usage, coiffée de l'entonnoir en paille de<a name="page_145" id="page_145"></a>
+palmier, ou de l'écuelle d'écorce. Au milieu de cette
+foule humide, la tête rasée et nue, car tous n'ont pas
+le luxe de la <i>chechia</i>, et répandant l'eau de toutes
+parts, circulent les plus petits. Leur chemise, trop
+courte ou trop longue, est toujours prête à descendre
+sur leurs talons; et un gros ventre, des jambes grêles,
+un teint poussiéreux; et, me permettras-tu ce détail,
+un peu trop local? des paquets de mouches fixés aux
+coins des yeux, des narines et des lèvres, font de ces
+singuliers rejetons, moins précoces que leurs s&oelig;urs,
+des enfants beaucoup moins aimables. On s'étonne
+qu'il puisse en sortir les hommes beaux et vaillants
+que nous voyons.</p>
+
+<p>Quelquefois la corvée est faite par un petit âne à
+maigre échine, poilu comme une chèvre, qu'un enfant,
+mis en surcharge entre deux outres, stimule en
+lui piquant les plaies du cou. Peu à peu, cependant, le
+soleil qui descend derrière les palmiers n'éclaire plus
+que le fond de la place. Le premier plan rentre alors
+dans une ombre douteuse, où l'on ne voit plus distinctement
+aucune couleur, hormis les coiffures écarlates
+de quelques petits garçons, qui continuent à briller
+exactement comme des coquelicots.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, à l'opposé de la fontaine, se
+passe une scène toute différente. Si je la place ici,
+malgré le faux air qu'elle a d'une antithèse, c'est uniquement
+parce qu'elle appartient encore au ruisseau.</p>
+
+<p>Avant de quitter la ville pour rentrer dans les<a name="page_146" id="page_146"></a>
+jardins, le ruisseau se partage en deux conduits
+destinés à le répandre alternativement sur la droite
+ou sur la gauche, après un certain nombre d'heures
+déterminé. Chaque propriétaire a, plus loin, sa prise
+d'eau sur le canal principal de son quartier, et dispose
+ainsi, tant de temps par semaine, d'un bras de ce
+petit fleuve appelé l'<i>Oued-Lekier</i>. Le barrage est
+gardé par un agent municipal, institué gardien des
+eaux. Ce répartiteur n'est pas un des personnages les
+moins intéressants de la ville, et je le vois à toute
+heure; car, le barrage étant devant ma maison, il
+habite ordinairement le seuil de ma porte et jouit de
+l'ombre de mon mur. A midi seulement, il se réfugie
+discrètement sous la voûte et me salue alors, quand je
+passe, d'un salut amical.</p>
+
+<p>C'est un vieillard à barbe grisonnante, une sorte de
+Saturne armé d'une pioche en guise de faux, avec un
+sablier dans la main. Une ficelle tenant au sablier, et
+divisée par n&oelig;uds, lui sert à marquer le nombre de
+fois qu'il a retourné son horloge. Je le retrouve tous
+les jours, à la même place, ayant devant lui ces deux
+tristes fossés, dont l'un est à sec quand l'autre est
+plein, regardant à la fois couler l'eau et descendre
+grain à grain le sable qui mesure le temps, tout en
+égrenant sous ses doigts déjà tremblants ce singulier
+chapelet composé de quarts d'heure. Je n'ai jamais vu
+de visage plus tranquille que celui de ce vieillard condamné
+à additionner, n&oelig;ud par n&oelig;ud, tous les quarts<a name="page_147" id="page_147"></a>
+d'heure qu'il a vécu. Quand il est au bout de sa ficelle,
+c'est que les jardins du canton <i>ont assez bu</i> et que le
+moment est venu de changer le cours de l'eau. Alors il
+se lève, démolit d'un coup de pioche le barrage et
+reconstruit l'autre avec des cailloux, de la terre et de
+la paille de litière; puis il revient s'asseoir au mur et
+reprendre son calcul mélancolique.</p>
+
+<p class="date">
+Juin 1853.<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;La famille arabe est ainsi faite qu'on voit rarement
+ensemble le mari, la femme et les enfants, et
+qu'on est obligé de les prendre, chacun à son tour,
+où on les trouve. Ce que je pourrais te dire de la dure
+condition de la femme arabe ne serait pas nouveau; tu
+sais la part qui lui est faite par le mariage; elle est à
+la fois la mère, la nourrice, l'ouvrière, l'artisan, le
+palefrenier, la servante, et à peu près la bête de somme
+de la maison.</p>
+
+<p>Quant à l'homme, qui dans ce partage exorbitant
+s'est attribué le rôle facile d'époux et de maître, sa vie
+se passe, a dit je ne sais quel géographe en belle humeur:
+«<i>à fumer pipette et à ne rien faire</i>». La
+définition n'est qu'à moitié vraie, si je l'applique aux
+gens de ce pays; car je te l'ai dit, je crois, que les
+Arabes du Sud ne font point usage du tabac; à peine
+voit-on quelques jeunes gens sans m&oelig;urs fumer le
+<i>tekrouri</i> dans de petits fourneaux de terre rouge; et<a name="page_148" id="page_148"></a>
+j'aimerais mieux dire, pour l'exactitude: «à chercher
+l'ombre et à ne rien faire».</p>
+
+<p>Une ville du désert est, tu le vois, un lieu aride et
+brûlé, où la Providence a, par exception, mis de l'eau,
+où l'industrie de l'homme a créé de l'ombre: la fontaine
+où sont les femmes, l'ombre d'une rue où dorment
+les hommes, voilà des traits bien vulgaires et
+qui, pourtant, résument tout l'Orient.</p>
+
+<p>Tu trouveras donc ici les hommes établis dans tous
+les endroits sombres, sous les voûtes, sur les places,
+dans les rues, partout excepté chez eux. Le ménage
+se réunit seulement pour le repas et pour la nuit.</p>
+
+<p>La rue Bab-el-Gharbi est un de mes boulevards. En
+attendant que la chaleur me force à abandonner la
+ville pour les jardins, il est rare qu'on ne m'y voie pas
+à quelque moment que ce soit de la journée. Vers une
+heure, l'ombre commence à se dessiner faiblement
+sur le pavé; assis, on n'en a pas encore sur les pieds;
+debout, le soleil vous effleure encore la tête; il faut se
+coller contre la muraille et se faire étroit. La réverbération
+du sol et des murs est épouvantable; les chiens
+poussent de petits cris quand il leur arrive de
+passer sur ce pavé métallique; toutes les boutiques
+exposées au soleil sont fermées: l'extrémité de la rue,
+vers le couchant, ondoie dans des flammes blanches;
+on sent vibrer dans l'air de faibles bruits qu'on prendrait
+pour la respiration de la terre haletante. Peu à
+peu cependant, tu vois sortir des porches entre-bâillés<a name="page_149" id="page_149"></a>
+de grandes figures pâles, mornes, vêtues de blanc,
+avec l'air plutôt exténué que pensif; elles arrivent les
+yeux clignotants, la tête basse, et se faisant de l'ombre
+de leur voile un abri pour tout le corps, sous ce soleil
+perpendiculaire. L'une après l'autre, elles se rangent
+au mur, assises ou couchées quand elles en trouvent
+la place. Ce sont les maris, les frères, les jeunes gens,
+qui viennent achever leur journée. Ils l'ont commencée
+du côté gauche du pavé, ils la continuent du
+côté droit; c'est la seule différence qu'il y ait dans
+leurs habitudes entre le matin et le soir.&mdash;A deux
+heures, tous les habitants d'El-Aghouat sont dans la
+rue.</p>
+
+<p>Une remarque de peintre, que je note en passant,
+c'est qu'à l'inverse de ce qu'on voit en Europe, ici les
+tableaux se composent dans l'ombre avec un centre
+obscur et des coins de lumière. C'est, en quelque
+sorte, du Rembrandt transposé; rien n'est plus mystérieux.</p>
+
+<p>Cette ombre des pays de lumière, tu la connais.
+Elle est inexprimable; c'est quelque chose d'obscur et
+de transparent, de limpide et de coloré; on dirait une
+eau profonde. Elle paraît noire, et, quand l'&oelig;il y
+plonge, on est tout surpris d'y voir clair. Supprimez le
+soleil, et cette ombre elle-même deviendra du jour.
+Les figures y flottent dans je ne sais quelle blonde
+atmosphère qui fait évanouir les contours. Regardez-les
+maintenant qu'elles y sont assises; les vêtements<a name="page_150" id="page_150"></a>
+blanchâtres se confondent presque avec les murailles;
+les pieds nus marquent à peine sur le terrain, et, sauf
+le visage qui fait tache en brun au milieu de ce vague
+ensemble, c'est à croire à des statues pétries de boue
+et, comme les maisons, cuites au soleil. Par moments
+seulement, un pli qui se déplace, un geste rappelant
+la vie, un filet de fumée qui s'échappe des lèvres d'un
+fumeur de <i>tekrouri</i> et l'enveloppe de nébulosités mouvantes,
+révèlent une assemblée de gens qui se reposent.</p>
+
+<p>Les enfants ne figurent point dans ces groupes; ils
+sortent rarement ou se hasardent seulement jusqu'au
+seuil, tout prêts à se cacher dès qu'un étranger paraît.
+Les vieillards sont en petit nombre, et, quoiqu'on dise
+de la durée des jours dans le Sahara, les Nestors n'y
+sont respectés que parce qu'on y compte peu de barbes
+blanches. Ici enfin, même observation pour les femmes;
+entre l'homme et l'enfant, on remarque à peine le
+jeune homme; entre le petit garçon à tête nue et son
+grand frère encore imberbe, mais déjà coiffé du <i>ghaët</i>
+viril et chaussé des <i>tmags</i>, à peine observe-t-on le
+type indécis de l'adolescent.</p>
+
+<p>Tous mes habitués de la rue Bab-el-Gharbi sont
+donc d'âge à faire la guerre. Et cependant, à considérer
+dans leurs moments d'apathie la rareté de leurs
+gestes, la lassitude de leur air et de leurs mouvements,
+à les voir s'interroger de la main, et se répondre, sans
+ouvrir la bouche, par la syllabe sourde du <i>oui</i> arabe,<a name="page_151" id="page_151"></a>
+par une inclination de tête, ou par un faible abaissement
+des paupières; à les écouter parler, quand ils
+parlent, on les prendrait pour des ancêtres. Tout en
+eux est pesant ou nonchalant; et cette fatigue ajoute à
+la dignité des personnes, et cette dignité devient
+épique. Je trouve qu'à part une ou deux exceptions
+illustres, le côté grandiose de ce peuple n'est pas représenté
+dans la peinture anecdotique de notre temps.
+L'Arabe, comme beaucoup de types entrevus par la
+silhouette, est tombé dans la mascarade. On en est las
+parce qu'il est devenu commun, avant d'être bien
+connu. Te souviens-tu d'avoir vu passer, un jour que
+nous étions ensemble, ces étranges figures, épaisses,
+incultes, vêtements bruts, visages camards,&mdash;des
+médaillons de la colonne Trajane,&mdash;tout brûlés, et
+ressemblant doublement à du vieux marbre ou à du
+bronze? Ils avaient planté leur tente rouge sur une
+esplanade hérissée de tiges sèches de maïs; des chevaux
+maigres, des dromadaires aux jambes nouées se
+promenant au soleil parmi les échalas; bêtes et gens
+avaient l'air de venir de loin et témoignaient d'un
+climat indigent, rude et enflammé. Ces voyageurs du
+Sud, qui t'ont frappé comme des nouveautés, même
+en pays arabe, voilà l'Arabe. Tu l'as aperçu ce jour-là
+vaguement, petit dans un grand paysage; je voudrais
+te le montrer aujourd'hui tel que je le vois, de près et
+de grandeur naturelle, isolé comme un portrait dans
+son cadre.<a name="page_152" id="page_152"></a></p>
+
+<p>Le cadre est si petit, que leur taille y paraît colossale.
+Quelquefois un passant s'arrête, barrant la rue
+de son ample manteau rejeté en arrière. Il échange
+une accolade, un salut de la main. S'il passe, on entend
+un moment le bruit mou de ses sandales; s'il
+s'arrête, on le voit s'asseoir, un bras roulé dans son
+burnouss, le bras droit libre pour chasser les mouches,
+égrener son chapelet, se peigner la barbe. Pendant
+quelques minutes, on entend revenir les formules de
+politesse:</p>
+
+<p>&mdash;Comment es-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Bien.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Très bien.</p>
+
+<p>Puis, c'est fini; éveillés ou non, ils se taisent. C'est
+le même repos, dans toutes les attitudes possibles. Les
+uns dorment rassemblés sur eux-mêmes et le menton
+sur leurs genoux; d'autres, la nuque appuyée contre
+le mur, le cou faussé, les bras étendus, les mains ouvertes,
+le corps tout d'une pièce et les pieds droits,
+dans un sommeil violent qui ressemble à de l'apoplexie;
+d'autres, la tête entièrement voilée comme
+César mourant, qui se sont retournés sur le ventre, et
+dont on voit s'allonger sur le pavé blanc les jambes
+brunes et les talons gris; d'autres, penchés sur le
+coude, le menton dans la main, les doigts passés dans
+la barbe. Ailleurs, des jeunes gens sommeillent,
+appuyés l'un sur l'épaule de l'autre avec une certaine<a name="page_153" id="page_153"></a>
+grâce, et sans cesser de se tenir par le petit doigt.</p>
+
+<p>Tous ces visages somnolents ont de grands traits:
+même hébétés, ils conservent la beauté d'une sculpture;
+même incorrects, ils offrent l'intérêt d'une forte
+ébauche. La barbe amincie vers l'oreille dessine les
+os maxillaires; il est impossible de voir une barbe
+mieux plantée: la nôtre, quand elle est noire sur un
+teint blanc, a l'air d'être postiche; la leur adhère au
+visage et s'insinue dans la peau par d'insensibles transitions
+brunes. Le nez, droit quand il est pur, s'élargit
+vers la base quand il n'y a qu'un faible mélange de
+sang nègre; la bouche est charnue et saillante; enfin,
+les pommettes, le cadre de l'&oelig;il, tout en eux est robuste,
+construit largement, et semble sortir d'un
+moule au-dessus de nature.&mdash;Quant aux yeux, c'est
+là que la vie se retrouve: ils sont grands, obscurs; on
+y voit passer des lueurs fauves; à mesure que les cils
+s'écartent, la prunelle noire se dilate et les remplit; à
+peine reste-t-il un point plus clair à l'angle externe
+des paupières, un point couleur de sang à l'angle intérieur;
+on dirait deux trous noirs ouverts dans un
+masque discret, et par où l'âme, à certains moments,
+qu'on prévoit, peut se manifester par des jets de
+flammes.</p>
+
+<p>Le costume, on le connaît, et il serait presque
+inutile de le décrire. Peu importe les noms de <i>gandoura</i>,
+<i>haïk</i>, <i>burnouss</i>, <i>ghaët</i>, etc.; rien n'est plus
+simple, il se réduit à trois pièces d'étoffes superposées;<a name="page_154" id="page_154"></a>
+une chemise de dessous qu'on ne voit pas; un voile
+qui encadre le visage et fait deux ou trois fois le tour
+du corps en écharpe; un manteau qui recouvre le tout,
+dont le capuchon peut en outre abriter la tête. Tout
+cela est blanc, d'une étoffe lourde, épaisse, et forme
+de gros plis. Le voile est retenu autour de la tête par
+une corde en laine grise; la coiffure est basse, collante,
+et ne fait qu'élargir le crâne sans l'élever. Le tout
+ensemble représente une seule draperie. C'est le pendant
+du costume des femmes, et, comme celui-ci, c'est
+le plus simple et le plus grandiose que j'aie vu nulle
+part.</p>
+
+<p>A côté de ce vêtement digne d'être porté par un
+patriarche, les costumes de guerre ou d'apparat des
+Sahariens ont un certain air de <i>fantasia</i>, comme
+disent les Arabes, c'est à dire de faux luxe qui sent un
+peu le théâtre. Par bonheur, on ne leur voit pas de pipe
+dans la main, mais un chapelet de noyaux de dattes,
+enfilés dans de la laine, avec quelques grains de verroterie
+ou des morceaux bruts de lapis-lazzuli; au bout,
+un petit peigne en os ou une amulette. Ce chapelet
+pend sur leur poitrine, et leur main droite est sans
+cesse occupée à en compter les grains. Ils n'ont pas
+d'armes; ils portent seulement à la ceinture et dans
+un étui de cuir un petit couteau de fer battu qui leur
+sert à se raser; à cheval, ils prennent la double botte,
+le grand chapeau de paille attaché par une mentonnière
+de cuir, le grand fusil, et un sabre turc, kabyle<a name="page_155" id="page_155"></a>
+espagnol ou <i>targui</i>, passé sous la selle ou pendant le
+long d'une épaule.</p>
+
+<p>Malgré ce peu de différence dans l'habit, rien ne se
+ressemble moins que ces deux hommes, suivant qu'ils
+sont à pied ou à cheval. En quoi ils diffèrent n'est pas
+aisé à définir, mais peut-être me comprendras-tu quand
+je te dirai que l'un est plus historique que l'autre.
+L'Arabe à pied, drapé, chaussé de sandales, est
+l'homme de tous les temps et de tous les pays; de
+la Bible, si tu veux, de Rome, des Gaules, avec un
+trait de la race orientale et la physionomie propre aux
+gens du désert. Il peut figurer dans quelque scène que
+ce soit, grande ou petite; et c'est une figure que
+Poussin ne désavouerait pas.&mdash;Le cavalier, au contraire,
+debout sur son cheval efflanqué, lui serrant les
+côtes, lui rendant la bride, poussant un cri du gosier
+et partant au galop, penché sur le cou de sa bête, une
+main à l'arçon de la selle, l'autre au fusil, voilà
+l'homme du Sahara; tout au plus, pourrait-on le confondre
+avec le cavalier de Syrie. Il a moins de style que
+le premier et plus de physionomie. Au surplus, il ne
+s'agit point de préférer l'un à l'autre: l'un est l'histoire,
+l'autre le genre; et la <i>Noce juive</i> a bien son prix,
+même après les <i>Sept Sacrements</i>. Que suis-je venu
+chercher ici, d'ailleurs? Qu'espérais-je y trouver? Est-ce
+l'Arabe? Est-ce l'homme?</p>
+
+<p>L'autre jour, j'ai vu passer ici même, venant de la
+place et filant vers Bab-el-Gharbi, une cinquantaine<a name="page_156" id="page_156"></a>
+de cavaliers du goum. C'était le matin; on les avait
+convoqués à la hâte, sur la nouvelle qu'un convoi de
+marchands du Sud, allant dans le Tell, prenait par
+l'ouest pour éviter El-Aghouat. Chacun montant à
+cheval à sa porte, ils arrivaient au rendez-vous un
+par un. Je les voyais accourir du fond de la rue, coupée
+à vingt pas de moi par une voûte; se courber une
+seconde, pour passer dessous, puis reparaître tout
+droits, non plus en selle, mais debout sur l'étrier,
+lancés au galop de charge, et venant sur moi comme
+une tempête. La rue est si étroite, qu'à chaque fois je
+sentais le vent du cheval; et, comme elle est à peu
+près en escalier, c'étaient des écarts et des efforts de
+jarrets effrayants. Le pavé retentissait; on entendait
+cliqueter, contre le flanc des bêtes, les étriers de fer et
+les longs éperons; le torse humain du centaure ne
+bronchait pas. Chaque cavalier passait, riant à des
+amis qui étaient sur leurs portes, les yeux en flammes
+et agitant son long fusil, comme s'il allait avoir à s'en
+servir. Cette chose si simple, et qu'on voit si communément,
+un cavalier au galop dans une rue, je ne
+saurais dire pourquoi, à cet endroit-là particulièrement,
+elle m'a frappé. Mais je l'ai notée comme une des
+belles scènes équestres que j'ai vues, et j'ai compris
+ce que peuvent devenir ces fainéants, à l'air endormi,
+quand on les met à cheval.<a name="page_157" id="page_157"></a></p>
+
+<p class="date">
+Juin 1853.<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Grâce au lieutenant N..., devenu désormais mon
+compagnon de promenade et je crois pouvoir le dire,
+mon ami, je commence à me faire des connaissances.
+On me salue quand je passe; on m'appelle, ainsi que
+lui, lieutenant de préférence à <i>sidi</i>; il n'est pas
+jusqu'aux factionnaires indigènes qui, habitués à nous
+voir ensemble, et trompés sur ma vraie qualité, ne me
+rendent les honneurs militaires.</p>
+
+<p>Le lieutenant N... a beaucoup d'amis dans la ville;
+il connaît ces gens-là par c&oelig;ur; il sait leur histoire,
+leurs antécédents, leurs affaires de ménage, leur
+parenté; il est un peu le médecin des infirmes, le
+protecteur des pauvres; à ce titre, et quoique très
+redouté pour sa vigueur à sévir quand il le faut, il a
+ses entrées dans un grand nombre de maisons qui
+seraient fermées pour tout autre; privilège précieux
+pour moi, car il m'en fait obligeamment profiter.</p>
+
+<p>Parmi ses «faux amis», comme il les appelle, avec
+la connaissance exacte des amitiés arabes, se trouve un
+vieux chasseur d'autruches et de gazelles. C'est le
+premier qui m'ait admis familièrement chez lui, sa
+femme n'étant ni d'âge ni de visage à le rendre jaloux.
+D'ailleurs, c'est un caractère enjoué, qui me paraît
+plein de bonne humeur, de philosophie, et au-dessus
+de certains préjugés; comme un homme qui se moquerait<a name="page_158" id="page_158"></a>
+enfin des choses humaines, après y avoir
+longtemps réfléchi.</p>
+
+<p>On lui donnerait cinquante ans passés, à voir les
+poils gris de sa barbe. Il a le visage en museau de
+loup; de petits yeux bridés, sans cils, dont les ophtalmies
+ont enflammé les paupières; mais avec un regard
+perçant et qui semble aiguisé comme une flèche, dans
+le but de porter plus loin. Il est borgne et boite
+un peu d'une jambe, par suite d'une blessure à la
+cuisse; un coup de feu, dit-on; lui l'explique autrement;
+mais, comme un vieux sanglier dur à mourir,
+il n'en est pas moins alerte. Son histoire serait longue,
+s'il la voulait raconter, et sûrement on y trouverait
+autre chose que des aventures de chasse. Ce que je
+sais de lui, c'est qu'il n'est pas d'El-Aghouat; qu'il a
+passé de longues années chez les Chambaa, creusant,
+dit-il, des puits artésiens, et chassant; il parle en
+outre de l'<i>Oued-Ghir</i> et du <i>Djebel-Amour</i>, comme s'il
+avait successivement habité tout le désert, depuis la
+frontière de Tunis jusqu'au Maroc; mais, surtout, il
+parle de la poudre avec la passion d'un homme qui
+n'aurait pas renoncé à s'en servir.</p>
+
+<p>Il demeure dans la basse ville, à l'extrémité d'une
+rue silencieuse, dans le voisinage des jardins. C'est un
+intérieur misérable, et que j'ai cru des plus pauvres,
+avant de m'être assuré qu'il ressemblait à tous les
+autres; car, à ce point général d'incurie et de malpropreté,
+le degré de misère est peu sensible. Le spectacle,<a name="page_159" id="page_159"></a>
+au reste, est trop curieux pour que je le néglige; il
+achève énergiquement la physionomie de ce peuple
+plein de contrastes; peut-être est-il encore plus terrible
+que repoussant.</p>
+
+<p>Les maisons de ce quartier, communes en général,
+à deux ou trois ménages, se composent d'une cour
+carrée avec un logement sur chaque face. Ce logement,
+formé d'une ou de deux chambres au plus, est une galerie
+sombre ne tirant le jour que d'une porte toujours
+ouverte. La porte est basse, et ne laisse entrer le soleil
+que lorsqu'il devient tout à fait oblique, le matin ou
+le soir. Jamais la lumière n'y pénètre autrement que
+par reflet; les murs sont noirs et enduits d'une sorte
+de bitume épais qui ressemble à de longs dépôts de
+fumée, bien qu'en général on ne fasse de feu que dans
+la cour. Quant au plafond, perdu dans une obscurité
+perpétuelle, il sert de retraite effrayante à des animaux
+de toute sorte.</p>
+
+<p>Quand on entre dans ces cours vides, souillées d'ordures
+comme des cours d'étables, d'abord on ne voit
+personne; tout au plus une femme qui disparaît dans
+le trou noir d'une porte, le bout du vêtement traînant
+derrière au soleil. Seulement on entend un petit bruit
+sec et régulier qui vient des chambres et qui ressemble
+à des coups de marteau de tapissier; puis, on
+aperçoit vaguement, dressé dans chaque chambre et
+dans le carré de lumière mesuré par la porte, un vaste
+métier debout, à charpente bizarre, tout rayé de fils<a name="page_160" id="page_160"></a>
+tendus, où l'on voit courir des doigts bruns, et passer
+les dents aiguës d'un outil de fer semblable à un
+peigne; enfin, peu à peu, l'&oelig;il s'accoutumant aux
+ténèbres du lieu, on finit par découvrir, derrière ce
+rideau de fils blancs, la forme un peu fantastique
+d'ouvrières, assises et tissant, et de grands yeux stupéfiés
+fixés sur vous.</p>
+
+<p>La fabrication des étoffes n'est ici, surtout depuis la
+prise, qu'une industrie de ménage; encore se réduit-elle
+à des tissus grossiers et aux objets de première
+nécessité; des haïks de laine, des burnouss à bas prix,
+et quelques djerbi, ou couvertures, tout unis.</p>
+
+<p>Quelquefois, plusieurs femmes rangées côte à côte
+sont occupées à la même pièce d'étoffe; l'étoffe est
+tendue dans la longueur de la chambre, le centre vis-à-vis
+la porte, les deux bouts dans l'obscurité; les
+femmes sont accroupies derrière, le dos au mur, les
+mains glissant à travers la trame, ou frappant le tissu
+pour le serrer, les pieds parmi les écheveaux de laine,
+leurs nourrissons sur leurs genoux. La plus âgée,
+assise à l'écart, carde la laine brute, en la déchirant
+sur une large étrille de fer. De maigres petites filles,
+plus pâles encore que leurs mères, juchées sur de
+hautes encoignures, filent avec une petite quenouille
+enjolivée de plumes d'autruches et laissent, du bout
+de leurs doigts jaunes, pendre jusqu'à terre le long fil
+qui se tord et se pelotonne autour du fuseau; d'autres
+le dévident. Il y a là de tout petits enfants couchés<a name="page_161" id="page_161"></a>
+dans les coins, nus, avec un lambeau de laine sur la
+figure, afin de les préserver des mouches. Mais, excepté
+ceux-ci que leur âge excuse de dormir, tout le monde
+travaille; seulement on parle peu; on voit la sueur qui
+perle sur ces fronts arides, et plus la chaleur est forte,
+plus les visages deviennent pâles.</p>
+
+<p>Chaque ménage a dans la cour un coin particulier,
+où l'on fait le repas contre le mur noir de fumée;
+puis, à côté, la place où l'on mange. On y voit l'outre
+vide, l'outre gonflée, l'autre à moitié vide contenant
+du lait qu'on laisse aigrir et que de temps en temps
+l'on vient battre; par terre, des plats de bois, des gamelles,
+quelques poteries grossières, des lambeaux de
+tellis, des restes de djerbi, des tessons, des os rongés,
+des pelures de légumes, plus les débris accumulés des
+repas. Là-dessus, répands des millions de mouches;
+mais en si grand nombre que le sol en est noir, et
+pour ainsi dire mouvant à l'&oelig;il; fais-y descendre un
+large carré de soleil blanc qui excite et met en rumeur
+cet innombrable essaim; place en sentinelle au-dessus
+de la porte un chien jaune à queue de renard, à museau
+pointu, à oreilles droites, qui aboie contre les
+passants, prêt à sauter sur la tête de ceux qui s'arrêtent;
+imagine enfin l'indescriptible résultat de ce
+soleil échauffant tant d'immondices, une chaleur
+atmosphérique à peu près constante en ce moment de
+40 ou 42°, et peut-être connaîtras-tu, moins les odeurs
+dont je te fais grâce, les étranges domiciles où le lieutenant<a name="page_162" id="page_162"></a>
+N... et moi nous allons visiter nos amis.</p>
+
+<p>La journée s'écoule ainsi dans le plus grand silence;
+le mari absent, les femmes au travail, les plus petits
+sommeillant, le chien veillant. Pas de chants, pas de
+bruit; on entend distinctement le bourdonnement des
+mouches qui continue, quand cesse le cliquetis des
+métiers.</p>
+
+<p>Quelquefois, un épervier apparaît dans le carré de
+ciel bleu compris entre les murs gris de la cour. Tout
+à coup, son ombre, qui flotte un moment sur le pavé,
+fait lever la tête au chien de garde, et lui arrache un
+rauque aboiement. L'oiseau se laisse tomber, comme
+s'il était mort, prend un débris, donne un coup d'aile
+et remonte; il s'élève en formant de grands cercles;
+arrivé très haut, il se fixe. On le distingue encore,
+comme un point jaune taché de points obscurs, immobile,
+les ailes étendues, cloué pour ainsi dire comme
+un oiseau d'or sur du bleu.</p>
+
+<p>Le soir venu, les fourneaux s'allument; les outres
+sont pleines, on prépare le repas; le mari rentre pour
+manger, et la famille se trouve un moment réunie
+sous ce beau ciel de nuit, presque aussi lumineux que
+certains jours d'Europe.</p>
+
+<p>&mdash;Hier, après le dîner, précisément à l'heure du
+sien, nous sommes entrés chez le chasseur d'autruches.
+Le soleil venait de se coucher; de petites fumées roussâtres,
+d'odeur fétide, commençaient à se répandre au-dessus
+des terrasses. C'était la seule odeur de repas<a name="page_163" id="page_163"></a>
+qui s'exhalât de toutes ces maisons où l'on soupait. Les
+rues devenaient désertes; on n'y rencontrait plus que
+ce petit nombre d'individus de condition plus pauvre
+encore, qui ne soupent jamais, même en temps de
+Rhamadan.</p>
+
+<p>Le vieux borgne était en gaieté, et nous restâmes
+avec lui plus de deux heures à causer chasse. Le lieutenant
+N..., dont c'est aussi la passion, a quelque faiblesse
+pour ce vieux coureur de routes. Il va sans dire
+qu'il ne s'agit point de la chasse à courre avec les
+<i>slougui</i>; notre homme n'a jamais pratiqué que la
+chasse à pied, autrement dit l'affût. Il appartient à
+cette classe, nombreuse ici, des piétons du désert. En
+fait de monture, il est douteux qu'il en connaisse
+d'autre que le dromadaire; il ne porte point aux
+jambes la marque des cavaliers; d'ailleurs, quand il
+parle de son équipage de chasse, et dans la pantomime
+intraduisible dont il accompagne ses récits,
+il n'est jamais question que de ceci et de cela,
+comme il dit, en montrant sa jambe valide et son bon
+&oelig;il.</p>
+
+<p>En homme qui vient du pays des autruches, il
+affecte pour celui-ci un mépris légitime. Les autruches,
+en effet, y sont rares, et ne font qu'y apparaître au
+moment des fortes chaleurs, quand, l'eau venant à
+manquer dans tout le Sud, la soif les oblige à se disperser
+pour trouver des sources. Il en vient alors jusqu'à
+Rass-el-Aïoun, non pas se fixer, mais y faire des<a name="page_164" id="page_164"></a>
+pointes la nuit. Vers la même époque, on en rencontre
+un peu partout dans les environs; à l'est, aux
+fontaines d'<i>El-Assafia</i>; à l'ouest, et sur la route du
+Djebel-Amour, vers les taillis sablonneux de <i>Recheg</i>;
+mais c'est par hasard, irrégulièrement; il faut les
+guetter et revenir souvent pour une occasion toujours
+douteuse. En revanche, la gazelle abonde sur toute la
+ligne des K'sours, partout où il y a un peu d'herbe,
+surtout des romarins. Tu connais le goût des gazelles
+pour certaines plantes odorantes de ce climat, et le
+genre de produit qu'on recueille sur les terrains
+qu'elles fréquentent. Ces petites boulettes brunes, et
+parfumées plus ou moins, suivant la qualité des
+plantes dont elles se nourrissent, sont fort appréciées
+des Arabes; on les mêle au tabac, on les brûle en
+guise de pastilles; l'odeur en est âcre, mais rappelle
+le musc. Il suffit de passer le soir devant le café de
+notre ami <i>Djeridi</i>, pour apprendre qu'El-Aghouat est
+au centre d'un pays de gazelles. C'est sur ce gibier,
+assez mesquin en comparaison de l'autre, que notre
+chasseur est obligé de se rabattre depuis son séjour
+ici, séjour qu'il a l'air de considérer comme un exil ou
+comme un emprisonnement.</p>
+
+<p>Mais, comme un vieux soldat qui, dans un temps
+d'escarmouches, se consolerait en racontant les
+grandes guerres qu'il a faites jadis, notre ami se rajeunissait
+en nous parlant des autruches, et quand il
+disait <i>delim</i> (l'autruche mâle), on comprenait, à son<a name="page_165" id="page_165"></a>
+accent, qu'il estimait, alors seulement, citer une aventure
+digne de lui.</p>
+
+<p>Pour peu que l'imagination s'en mêle, il est aisé, je
+te le jure, de faire un merveilleux voyage en compagnie
+d'un pareil conteur. Quant à moi, j'entrevoyais,
+en l'écoutant, des m&oelig;urs, des tableaux, tout un pays
+encore nouveau, tout ce monde merveilleux et lointain
+que jamais je ne connaîtrai. Des régions plus mornes
+encore que celles-ci; de longues marches sans eau,
+sans routes, sans bois, sans abri; puis les dunes
+chaudes, les <i>areq</i>, où l'oiseau dépose ses &oelig;ufs; çà et
+là des traces aussi larges que celles du lion et bizarres;
+puis l'embuscade pendant le jour avec le soleil, pendant
+la nuit avec ses longues veilles; et toujours le
+même silence; quelquefois, plusieurs journées de suite
+passées dans le sable enflammé à attendre une nuit
+propice; ce point imperceptible d'un petit homme
+blotti dans le grand espace et guettant: par-dessus
+tout, enfin, cette lutte héroïque entre une passion de
+sauvage et le désert tout entier qui conspire à le
+décourager.</p>
+
+<p>Le vieux borgne mettait lui-même ces grandes
+scènes en action, à sa manière, et quoique ce fût
+d'une façon grotesque, en vérité l'on voyait tout. Le
+long djerid qui lui sert de canne lui tenait lieu de
+fusil. Il partait, de sa bonne jambe, tombant sur la
+mauvaise, et se relevant de l'une sur l'autre à chaque
+pas, comme par un élan. On oublie qu'il boite, tant il<a name="page_166" id="page_166"></a>
+y a d'énergie dans son allure et d'élasticité dans ce
+pied invalide; on dirait d'un ressort fait pour accélérer
+sa marche et dont chaque impulsion le porte irrésistiblement
+en avant. Surtout, on admet qu'il puisse aller
+loin, car cette singulière infirmité a l'air de le rendre
+infatigable. Il avait son haïk tordu derrière l'oreille,
+et, de son &oelig;il unique qui le force à se retourner plus
+fréquemment d'un côté que de l'autre, de ses narines
+ouvertes, de ses oreilles tendues au vent, il semblait
+interroger les bruits, les odeurs, les traces. Tout à
+coup il se laissa tomber à plat ventre, son arme
+collée au corps, et pendant un moment il ne bougea
+plus.</p>
+
+<p>N'oublie pas le lieu de la scène: c'était à deux pas
+du cercle des femmes et dans le coin de la cour où la
+famille avait pris son repas. Le feu, alimenté avec des
+fientes de chameaux, faute de bois, ne jetait plus que
+de maigres lueurs. Les femmes rangées autour, et je
+ne sais par quelle habitude, car malgré la nuit on
+étouffait, le regardaient tristement s'éteindre avec des
+yeux fixes qu'on devinait sans trop les voir. A peine
+apercevait-on, un peu au delà, les enfants couchés
+près du mur et dormant. Le plus profond silence
+régnait dans la cour, et ni le lieutenant, ni moi,
+n'avions envie de l'interrompre.</p>
+
+<p>Après un moment d'immobilité complète, le vieux
+chasseur se souleva sur un coude, et se mit à ramper,
+le menton à fleur de terre, allongé comme un reptile;<a name="page_167" id="page_167"></a>
+insensiblement, le bâton passa dans sa main gauche;
+on le vit ajuster longtemps, prudemment, avec la certitude
+d'un homme qui entend ne pas manquer un
+coup si rare; enfin, il fit feu, en imitant l'explosion
+par un: boum! poussé d'un voix de tonnerre. En un
+éclair il fut debout et se mit à bondir. Là, je le crus
+fou, tant il mettait d'action dans son rôle. Il imitait à
+la fois la bête blessée qui fuit et le chasseur qui court
+après elle; de son burnouss, qu'il agitait à deux mains,
+il représentait l'immense envergure de l'oiseau et le
+mouvement des ailes battant pesamment la terre; enfin,
+jetant un petit cri d'angoisse, de joie, de possession,
+il prit un dernier élan et sembla donner tête
+baissée contre la bête; puis, se retournant vers nous,
+il partit d'un grand éclat de rire.</p>
+
+<p>On voyait luire ses petits yeux devenus couleur de
+braise, et, dans ses mâchoires ouvertes tout à coup par
+ce large accès de gaieté, je vis luire des dents pareilles
+à des crocs de carnassiers.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous de cet animal-là? me demanda
+le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que tout borgne et tout boiteux qu'il est,
+ce doit être un rude chasseur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! on ne sait pas, me dit le lieutenant; le
+plus clair de son affaire, c'est qu'il a du plomb dans le
+corps.</p>
+
+<p>Il y avait là, dans la cour, un peu à l'écart, un
+homme à burnouss qui venait d'entrer pendant la<a name="page_168" id="page_168"></a>
+scène et se tenait assis sans souffler mot. Ce ne fut
+qu'au moment de sortir que nous le reconnûmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi, <i>Tahar</i>; bonsoir, lui dit le lieutenant.
+Qui est-ce qui garde les eaux?</p>
+
+<p>Le vieillard se leva, répondit que c'était un tel, nous
+dit bonsoir, et se rassit.</p>
+
+<p>Quant au chasseur, il nous accompagna jusque
+dans la rue, en appelant sur nous toutes les bénédictions
+du ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que le gardien des eaux est de la famille?
+demandai-je quand nous fûmes seuls.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le frère du borgne, me répondit le lieutenant.
+On ne s'en douterait guère, n'est-ce pas? Encore
+un émigré rentré; mais celui-là, c'est un brave
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;La première fois que nous nous sommes rencontrés,
+c'était le 4 décembre, à la nuit, là-bas, dans
+ce petit enclos, près de <i>Bab-el-Chettet</i>, où je vous ai
+dit qu'on avait fait un accroc à ma capote. La bataille
+était finie dans la ville; on ne tirait plus que dans les
+palmiers. Ils étaient là embusqués derrière un mur,
+lui, Tahar, son fils, et un autre vieux. Ils firent feu
+ensemble et se sauvèrent. Je dis à mon sergent: Tire
+au jeune. Le jeune homme roula comme un lièvre,
+puis se releva et se mit à courir. La nuit venait; on
+sonnait le ralliement; il était inutile de le poursuivre.
+Le troisième étant blessé à mort, nous n'eûmes que<a name="page_169" id="page_169"></a>
+Tahar. Il ne voulait pas se rendre; à la fin, je lui fis
+entendre raison, et il se laissa emmener. Mais le lendemain,
+il avait filé, et je me dis qu'il avait bien fait.</p>
+
+<p>Deux mois après, on le trouva rôdant dans les environs;
+il était en loques et n'avait plus de chaussures;
+le pauvre vieux cherchait son fils. On lui fit
+grâce; et son frère étant déjà rentré, il alla demeurer
+chez lui.</p>
+
+<p>Depuis, je lui ai fait avoir son emploi. On lui a dit
+de se tenir tranquille; que son fils était enterré avec
+les autres; et qu'il n'y avait pas moyen de le lui
+rendre;&mdash;à moins qu'il ne se soit traîné, ajouta le
+lieutenant; car on en a trouvé plus d'un sur la colline,
+là-bas; et je sais qu'il y a quatorze corps dans le rocher
+aux chiens, que personne n'a ramassés.</p>
+
+<p>Au moment où nous nous séparions, quelqu'un
+passa près de nous et nous dit bonsoir d'une voix
+charmante. C'était Aouïmer, le joueur de flûte, qui
+descendait nonchalamment la place, se dirigeant vers
+les cafés. Il était tout en blanc, sans burnouss, et
+portait son haïk relevé à l'égyptienne; à son air
+comme à sa voix, on eût dit une femme. Il allait
+achever sa nuit chez <i>Djeridi</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ya Aouïmer</i>, as-tu ta flûte? lui cria le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sidi, répondit de loin Aouïmer.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, suivons-le, dis-je, et si nous ne tenons pas
+plus l'un que l'autre à rentrer chez nous, restons chez
+Djeridi le plus tard possible.<a name="page_170" id="page_170"></a></p>
+
+<p>Aouïmer est un type peu commun. De tous les jeunes
+beaux de la ville, c'est le plus à la mode et le plus
+avenant. Il a de la grâce et du feu; chose plus rare, il
+a de la nonchalance et de la gaieté; une grande
+bouche, un beau teint, peu de barbe, des yeux faits
+pour sourire; avec cela, l'air d'être toujours en bonne
+fortune. On le dit fidèle, ardent, brave, excellent
+soldat et très brillant cavalier. Mais sa vraie place est
+au café maure, où nous le voyons chaque soir, négligé
+de tenue, pâli par son jeûne, jouant avec des langueurs
+étranges de sa flûte de roseau, ou dansant, en se
+faisant accompagner de la voix, la danse molle des
+almées du Sud. A cheval, il perd son charme de
+musicien et de danseur, et ressemble trop à tout le
+monde. Je ne sais à quel point la poudre peut l'enivrer,
+mais il est positif que le son de sa flûte a sur lui des
+effets puissants. Sa propre musique est celle qu'il
+préfère; il aime à s'en griser.</p>
+
+<p>On prenait beaucoup de café dans la rue voisine;
+et, malgré l'heure avancée, il y avait foule à la porte
+de Djeridi; c'est-à-dire qu'on y voyait sur deux bancs
+de pierre et moitié du côté du café, moitié du côté de
+l'échoppe à tabac&mdash;Djeridi fait ce double commerce&mdash;une
+douzaine de figures toutes en blanc, toutes
+une tasse à côté d'elles, quelques-unes fumant la
+cigarette, toutes exhalant une odeur de <i>sbed</i>, de musc
+ou de benjoin, et leurs pieds nus se touchant d'un bord
+à l'autre de la rue, tant la rue est étroite. Je t'ai dit que<a name="page_171" id="page_171"></a>
+le café de Djeridi est le cercle le mieux fréquenté d'El-Aghouat,
+ou, si tu veux, celui des jeunes, des parfumés
+et des fringants. On y fume un peu plus
+qu'ailleurs; on s'y amuse un peu plus tard.</p>
+
+<p>L'échoppe à tabac était fermée; le café lui-même
+n'était guère éclairé que par le reflet rouge du
+fourneau: il était près de minuit. Un vent très doux
+faisait bruire, au bout de la rue, deux ou trois palmiers
+dont on voyait vaguement les éventails noirs se
+mouvoir sur le ciel violet constellé de diamants. La
+voie lactée passait au-dessus de nos têtes dans la
+longueur de la rue; il en descendait comme une sorte
+de demi-clair de lune.</p>
+
+<p>Aouïmer joua de sa flûte, d'abord assez froidement,
+puis avec plus d'âme, et bientôt avec une passion sans
+égale. Je voyais seulement le balancement de son
+corps et de ses bras, et les mouvements étrangement
+amoureux de sa tête; pendant une heure qu'il joua
+sans s'interrompre, tantôt plus fort, tantôt avec des
+sons si faibles qu'on eût cru que son souffle expirait,
+on n'entendit pas un bruit, pas une parole; à peine
+s'apercevait-on que Djeridi allait et venait prenant les
+tasses ou les rapportant pleines; il avait ôté ses
+sandales et marchait comme marchent les Arabes
+quand ils craignent de faire du bruit; de temps en
+temps seulement, la voix languissante d'un chanteur,
+inspiré par de si doux airs, se mêlait en sourdine aux
+tendres roucoulements du roseau.<a name="page_172" id="page_172"></a></p>
+
+<p>L'heure était en effet si belle, la nuit si tranquille,
+un si calmant éclat descendait des étoiles, il y avait
+tant de bien-être à se sentir vivre et penser dans un
+tel accord de sensations et de rêves, que je ne me
+rappelle pas avoir été plus satisfait de ma vie, et que
+je trouvais, moi aussi, la musique d'Aouïmer admirable.</p>
+
+<p>Le lieutenant fumait gravement sa cigarette, la tête
+appuyée au mur; je voyais son grand front nu et poli,
+sa rude figure et ses yeux fermés comme s'il réfléchissait.</p>
+
+<p>Je me penchai vers lui et je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;A quoi pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;A rien, me répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et que dites-vous de cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'on s'y habitue. Mon cher ami, reprit-il,
+si toutes les nuits où il a fait chaud, où j'ai veillé
+dehors, où je me suis trouvé à peu près bien, j'avais
+pensé à quelque chose, je serais devenu un trop grand
+philosophe pour un soldat.</p>
+
+<p>Puis il interrompit Aouïmer pour lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit Aouïmer, si tu dansais un peu?</p>
+
+<p>Aouïmer passa sa flûte à son voisin, se voila la
+moitié du visage, depuis le menton jusqu'au nez,
+dénoua son écharpe de mousseline et la fit descendre
+sur ses pieds comme une robe; puis, prenant de
+chaque main un des bouts de son foulard, il se mit à
+danser.<a name="page_173" id="page_173"></a></p>
+
+<p>La danse d'Aouïmer est exactement celle des
+femmes, avec certaines parodies dont les indulgents
+spectateurs parurent se divertir beaucoup.</p>
+
+<p>Peu à peu cependant la pantomime se ralentit et les
+chants s'épuisèrent; quelques-uns de nos amis s'en
+allèrent, d'autres s'étendirent sur les bancs; Djeridi
+ronflait depuis longtemps en travers de la rue, touchant
+à la fois de la tête et des pieds le seuil de ses
+deux boutiques. La nuit devenait plus fraîche; on sentait
+courir dans l'air quelque chose de pareil à des
+frissons. Je regardai l'heure à ma montre, il était trois
+heures et demie.</p>
+
+<p>&mdash;Allons dormir, me dit le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Où ça? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Sur la place, si vous voulez.</p>
+
+<p>Et prenant dans la boutique de Djeridi une natte
+pour chacun de nous, nous allâmes achever notre nuit
+sur la place d'armes.</p>
+
+<p class="date">
+Juin 1853.<br />
+</p>
+
+<p>Le temps est magnifique. La chaleur s'accroît rapidement,
+mais elle ne fait encore que m'exciter au lieu
+de m'abattre. Depuis huit jours, aucun nuage n'a paru
+sur tout l'horizon. Le ciel est de ce bleu ardent et stérile
+qui fait penser aux longues sécheresses. Le vent,
+fixé à l'est et presque aussi chaud que l'air, souffle par
+intermittences le matin et le soir, mais toujours très<a name="page_174" id="page_174"></a>
+faible, et comme pour entretenir seulement dans les
+palmes un doux balancement pareil à celui du <i>panka</i>
+indien. Depuis longtemps, tout le monde a pris les
+vestes légères, les coiffures à larges bords; on ne vit
+plus qu'à l'ombre. Je ne puis cependant me résoudre
+à faire la sieste; ce serait perdre un des plus beaux
+moments de la journée, et pour un médiocre plaisir,
+car ma chambre est décidément, de tous les lieux que
+je fréquente ici, le moins agréable à occuper, et cela,
+pour toutes sortes de raisons que je t'expliquerai un
+soir où je n'aurai rien de mieux à faire que de me
+plaindre. Bref, et quoi qu'on fasse autour de moi pour
+me conseiller les douceurs du repos à l'ombre, je m'y
+refuse, et n'en continue pas moins de vivre, avec les
+lézards, dans les sables, sur les hauteurs, ou de courir
+la ville en plein midi.</p>
+
+<p>Les Sahariens adorent leur pays, et, pour ma part,
+je serais bien près de justifier un sentiment si passionné,
+surtout quand s'y mêle l'attachement au sol
+natal. Les étrangers, ceux du Nord, en font au contraire
+un pays redoutable, où l'on meurt de nostalgie,
+quand ce n'est pas de chaleur ou de soif. Quelques-uns
+s'étonnent de m'y voir, et, presque unanimement, on
+me détournait de m'y arrêter plus de quelques jours,
+sous peine d'y perdre mon temps, ma peine, ma santé
+et, ce qui est pis, tout mon bon sens. Au demeurant
+ce pays, très simple et très beau, est peu propre à
+charmer, je l'avoue, mais, si je ne me trompe, il est<a name="page_175" id="page_175"></a>
+aussi capable d'émouvoir fortement que n'importe
+quelle contrée du monde. C'est une terre sans grâce,
+sans douceurs, mais sévère, ce qui n'est pas un tort,
+et dont la première influence est de rendre sérieux,
+effet que beaucoup de gens confondent avec l'ennui.
+Un grand pays de collines expirant dans un pays plus
+grand encore et plat, baigné d'une éternelle lumière;
+assez vide, assez désolé pour donner l'idée de cette
+chose surprenante qu'on appelle le désert; avec un
+ciel toujours à peu près semblable, du silence, et, de
+tous côtés, des horizons tranquilles. Au centre, une
+sorte de ville perdue, environnée de solitude; puis un
+peu de verdure, des îlots sablonneux, enfin quelques
+récifs de calcaires blanchâtres ou de schistes noirs, au
+bord d'une étendue qui ressemble à la mer;&mdash;dans
+tout cela, peu de variété, peu d'accidents, peu de nouveautés,
+sinon le soleil qui se lève sur le désert et va
+se coucher derrière les collines, toujours calme, dévorant
+sans rayons; ou bien des bancs de sable qui ont
+changé de place et de forme aux derniers vents du
+sud. De courtes aurores, des midis plus longs, plus
+pesants qu'ailleurs, presque pas de crépuscule; quelquefois,
+une expansion soudaine de lumière et de chaleur,
+des vents brûlants qui donnent momentanément
+au paysage une physionomie menaçante et qui peuvent
+produire alors des sensations accablantes; mais, plus
+ordinairement, une immobilité radieuse, la fixité un
+peu morne du beau temps, enfin une sorte d'impassibilité<a name="page_176" id="page_176"></a>
+qui, du ciel, semble être descendue dans les
+choses, et des choses, avoir passé dans les visages.</p>
+
+<p>La première impression qui résulte de ce tableau
+aident et inanimé, composé de soleil, d'étendue et de
+solitude, est poignante et ne saurait être comparée à
+aucune autre. Peu à peu cependant, l'&oelig;il s'accoutume
+à la grandeur des lignes, au vide de l'espace, au dénûment
+de la terre, et si l'on s'étonne encore de quelque
+chose, c'est de demeurer sensible à des effets aussi peu
+changeants, et d'être aussi vivement remué par les
+spectacles, en réalité les plus simples.</p>
+
+<p>Jusqu'à présent, je n'ai rien vu d'exagéré ni de violent
+qui réponde à l'idée extraordinaire qu'on se fait communément
+de ce pays. Il n'y a qu'un degré de plus dans la
+lumière; et le ciel, pour être plus limpide et plus profond
+qu'à Alger, ne m'a pas causé le moindre étonnement.
+C'est un ciel de pays sec et chaud, tout différent&mdash;j'insiste
+avec intention sur cette remarque,&mdash;de
+celui de l'Égypte, sol arrosé, inondé et chauffé tout à
+la fois, qui possède un grand fleuve, de vastes lagunes,
+où les nuits sont toujours humides, où la terre est en
+continuelle transpiration. Celui-ci est clair, aride, invariable;
+le contact des terrains fauves ou blancs, des
+montagnes roses, le maintien d'un bleu franc dans sa
+plus grande étendue; et quand il se dore à l'opposé du
+soleil couchant, la base est violette et à peine plombée.
+Je n'ai pas vu non plus de beaux mirages. Excepte
+pendant le sirocco, l'horizon se montre toujours distinct<a name="page_177" id="page_177"></a>
+et se détache du ciel; il y a seulement une dernière
+rayure d'un bleu tendre qui, le matin, s'accuse
+vigoureusement, mais qui, dans le milieu du jour, se
+confond un peu avec le ciel, et qui semble trembler
+dans la fluidité de l'air. Vers le plein sud, dans la
+direction du M'zab et à une grande distance, on aperçoit
+une ligne inégale formée par des bois de tamarins.
+Un faible mirage, qui tous les jours se produit dans
+cette partie du désert, fait paraître ces bois plus près
+et plus grands; encore l'illusion est-elle peu frappante,
+et faut-il être averti pour s'en rendre compte.</p>
+
+<p>C'est sur les hauteurs, le plus souvent au pied de la
+tour de l'Est, en face de cet énorme horizon libre de
+toutes parts, sans obstacles pour la vue, dominant
+tout, de l'est à l'ouest, du sud au nord; montagnes,
+ville, oasis et désert, que je passe mes meilleures
+heures, celles qui seront un jour pour moi les plus
+regrettables. J'y suis le matin, j'y suis à midi, j'y retourne
+le soir; j'y suis seul et n'y vois personne, hormis
+de rares visiteurs qui s'approchent, attirés par le
+signal blanc de mon ombrelle, et sans doute étonnés
+du goût que j'ai pour ces lieux élevés. C'est une sorte
+de plate-forme entourée de murs à hauteur d'appui, où
+l'on parvient, du côté de la ville, par une pente assez
+roide, encombrée de rochers, mais sans issue du côté
+sud, et d'où l'on tomberait presque à pic dans les jardins.
+A l'heure où j'arrive, un peu après le lever du
+soleil, j'y trouve une sentinelle indigène encore endormie<a name="page_178" id="page_178"></a>
+et couchée contre le pied de la tour. Presque
+aussitôt, on vient la relever, car ce poste n'est gardé
+que la nuit. A cette heure-là, le pays tout entier est
+rose, d'un rose vif, avec des fonds fleur de pêcher; la
+ville est criblée de points d'ombre, et quelques petits
+marabouts blancs, répandus sur la lisière des palmiers,
+brillent assez gaiement dans cette morne campagne
+qui semble, pendant un court moment de fraîcheur,
+sourire au soleil levant. Il y a dans l'air de
+vagues bruits et je ne sais quoi de presque chantant
+qui fait comprendre que tous les pays du monde ont le
+réveil joyeux.</p>
+
+<p>Alors, et presque à la même minute, tous les jours,
+on entend arriver du Sud d'innombrables chuchotements
+d'oiseaux. Ce sont les <i>gangas</i> qui viennent du
+désert et vont boire aux sources. Ils passent au-dessus
+de la ville, divisés par bandes, et, pour ainsi dire, par
+petits bataillons. Ils ont le vol rapide; on distingue le
+battement précipité de leurs ailes aiguës, et leur cri
+bizarre et tumultueux se ralentit ou s'accélère avec
+leur vol. J'éprouve une émotion véritable à reconnaître
+de loin leur avant-garde; je compte les légions
+qui se succèdent; il y en a presque toujours le même
+nombre; ils filent toujours dans le même sens, du sud
+au nord, et m'arrivent par la diagonale de la ville.
+Leur plume, colorée par le soleil, couvre un moment
+le ciel bleu de paillettes lumineuses; je les suis de
+l'&oelig;il du côté de Rass-el-Aïoun; je les perds de vue<a name="page_179" id="page_179"></a>
+quand ils ont atteint la moitié de l'oasis, mais je continue
+souvent de les entendre, jusqu'au moment où la
+dernière bande est descendue à l'abreuvoir. Il est alors
+six heures et demie. Une heure après, les mêmes cris
+se réveillent tout à coup dans le nord; les mêmes
+bandes repassent une à une sur ma tête, dans le même
+ordre, en nombre égal, et, l'une après l'autre, regagnent
+leurs plaines désertes; cette fois seulement, au
+lieu de cesser brusquement, le bruit s'affaiblit, diminue,
+et par degrés s'évanouit dans le silence.&mdash;On
+peut dire que la matinée est finie; et la seule heure à
+peu près riante de la journée s'est écoulée entre l'aller
+et le retour des <i>gangas</i>. Le paysage, de rose qu'il
+était, est déjà devenu fauve; la ville a beaucoup moins
+de petites ombres; elle devient grise à mesure que le
+soleil s'élève; à mesure qu'il s'éclaire davantage, le
+désert paraît s'assombrir; les collines seules restent
+rougeâtres. S'il y avait du vent, il tombe; des exhalaisons
+chaudes commencent à se répandre dans l'air,
+comme si elles montaient des sables. Deux heures
+après, on entend sonner la retraite; tout mouvement
+cesse à la fois, et au dernier son du clairon, c'est le
+midi qui commence.</p>
+
+<p>A cette heure-là, je n'ai plus à craindre aucune
+visite, car personne autre que moi n'aurait l'idée de
+s'aventurer là-haut. Le soleil monte, abrégeant
+l'ombre de la tour, et finit par être directement sur
+ma tête. Je n'ai plus que l'abri étroit de mon parasol,<a name="page_180" id="page_180"></a>
+et je m'y rassemble; mes pieds posent dans le sable ou
+sur des grès étincelants; mon carton se tord à côté de
+moi sous le soleil; ma boîte à couleurs craque, comme
+du bois qui brûle. On n'entend plus rien. Il y a là
+quatre heures d'un calme et d'une stupeur incroyables.
+La ville dort au-dessous de moi, muette et comme une
+masse alors toute violette, avec ses terrasses vides, où
+le soleil éclaire une multitude de claies pleines de
+petits abricots roses, exposés là pour sécher;&mdash;çà et
+là, quelques trous noirs marquent des fenêtres, des
+portes intérieures, et de minces lignes d'un violet foncé
+indiquent qu'il n'y a plus qu'une ou deux raies
+d'ombre dans toutes les rues de la ville. Un filet de
+lumière plus vive, qui borde le contour des terrasses,
+aide à distinguer les unes des autres toutes ces constructions
+de boue, amoncelées plutôt que bâties sur
+leurs trois collines.</p>
+
+<p>De chaque côté de la ville s'étend l'oasis, aussi
+muette et comme endormie de même sous la pesanteur
+du jour. Elle paraît toute petite, et se presse
+contre les deux flancs de la ville, avec l'air de vouloir
+la défendre au besoin, plutôt que l'égayer. Je l'embrasse
+en entier: elle ressemble à deux carrés de
+feuilles enveloppés d'un long mur, comme un parc, et
+dessinés crûment sur la plaine stérile. Bien que
+divisée par compartiments en une multitude de petits
+vergers, tous également clos de murs, vue de cette
+hauteur, elle apparaît comme une nappe verte; on ne<a name="page_181" id="page_181"></a>
+distingue aucun arbre, on remarque seulement comme
+un double étage de forêts: le premier, de massifs à
+têtes rondes; le second, de bouquets de palmes. De
+loin en loin, quelques maigres carrés d'orge, dont il
+ne reste plus aujourd'hui que le chaume, forment,
+parmi les feuillages, des parties rasées d'un jaune
+ardent; ailleurs, et dans de rares clairières, on voit
+poindre une terre sèche, poudreuse et couleur de
+cendre. Enfin, du côté sud, quelques bourrelets de
+sable, amassés par le vent, ont passé par-dessus le
+mur d'enceinte; c'est le désert qui essaye d'envahir les
+jardins. Les arbres ne remuent pas; on devine, dans
+l'épaisseur de la forêt, certaines trouées sombres où
+l'on peut supposer qu'il y a des oiseaux cachés, et qui
+dorment en attendant leur second réveil du soir.</p>
+
+<p>C'est aussi l'heure, je l'avais remarqué dès le jour
+de mon arrivée, où le désert se transforme en une
+plaine obscure. Le soleil, suspendu à son centre,
+l'inscrit dans un cercle de lumière dont les rayons
+égaux le frappent en plein, dans tous les sens et partout
+à la fois. Ce n'est plus ni de la clarté, ni de
+l'ombre; la perspective indiquée par les couleurs
+fuyantes cesse à peu près de mesurer les distances,
+tout se couvre d'un ton brun, prolongé sans rayure,
+sans mélange; ce sont quinze ou vingt lieues d'un
+pays uniforme et plat comme un plancher. Il semble
+que le plus petit objet saillant y devrait apparaître,
+pourtant on n'y découvre rien; même, on ne saurait<a name="page_182" id="page_182"></a>
+plus dire où il y a du sable, de la terre ou des parties
+pierreuses, et l'immobilité de cette mer solide devient
+alors plus frappante que jamais. On se demande, en le
+voyant commencer à ses pieds, puis s'étendre, s'enfoncer
+vers le sud, vers l'est, vers l'ouest, sans route
+tracée, sans inflexion, quel peut être ce pays silencieux,
+revêtu d'un ton douteux qui semble la couleur
+du vide; d'où personne ne vient, où personne ne s'en
+va, et qui se termine par une raie si droite et si nette
+sur le ciel;&mdash;l'ignorât-on, on sent qu'il ne finit pas
+là et que ce n'est, pour ainsi dire, que l'entrée de la
+haute mer.</p>
+
+<p>Alors, ajoute à toutes ces rêveries le prestige des
+noms qu'on a vus sur la carte, des lieux qu'on sait être
+là-bas, dans telle ou telle direction, à cinq, à dix, à
+vingt, à cinquante journées de marche, les uns connus,
+les autres seulement indiqués, puis d'autres de plus en
+plus obscurs:&mdash;d'abord, droit au plein sud, les
+<i>Beni-Mzab</i>, avec leur confédération de sept villes,
+dont trois sont, dit-on, aussi grandes qu'Alger, qui
+comptent leurs palmiers par cent mille et nous apportent
+leurs dattes, les meilleures du monde; puis les
+<i>Chambaa</i>, colporteurs et marchands, voisins du <i>Touat</i>;&mdash;puis
+le <i>Touat</i>, immense archipel saharien, fertile,
+arrosé, populeux, qui confine aux <i>Touareks</i>; puis les
+<i>Touareks</i>, qui remplissent vaguement ce grand pays
+de dimension inconnue dont on a fixé seulement les
+extrémités, <i>Tembektou</i> et <i>Ghadmes</i>, <i>Timimoun</i> et le<a name="page_183" id="page_183"></a>
+<i>Haoussa</i>; puis, le pays nègre dont on n'entrevoit que
+le bord; deux ou trois noms de villes, avec une capitale
+comme pour un royaume; des lacs, des forêts,
+grande mer à gauche, peut-être de grands fleuves, des
+intempéries extraordinaires sous l'équateur, des produits
+bizarres, des animaux monstrueux, des moutons
+à poils, des éléphants; et puis quoi? plus rien de distinct,
+des distances qu'on ignore, une incertitude, une
+énigme. J'ai devant moi le commencement de cette
+énigme, et le spectacle est étrange sous ce clair
+soleil de midi. C'est ici que je voudrais voir le sphinx
+égyptien.</p>
+
+<p>On a beau regarder tout autour de soi, près ou
+loin, on ne distingue rien qui bouge. Quelquefois, par
+hasard, un petit convoi de chameaux chargés apparaît,
+comme une file de points noirâtres, montant
+avec lenteur les pentes sablonneuses; on l'aperçoit
+seulement quand il aborde aux pieds des collines. Ce
+sont des voyageurs; qui sont-ils? d'où viennent-ils? Ils
+ont traversé, sans qu'on les ait vus, tout l'horizon que
+j'ai sous les yeux.&mdash;Ou bien, c'est une trombe de
+sable qui tout à coup se détache du sol comme une
+mince fumée, s'élève en spirale, parcourt un certain
+espace inclinée sous le vent, puis s'évapore au bout de
+quelques secondes.</p>
+
+<p>La journée est lente à s'écouler; elle finit, comme
+elle a commencé, par des demi-rougeurs, un ciel
+ambré, des fonds qui se colorent, de longues flammes<a name="page_184" id="page_184"></a>
+obliques qui vont empourprer à leur tour les montagnes,
+les sables, les rochers de l'est; l'ombre s'empare
+du côté du pays que la chaleur a fatigué pendant
+l'autre moitié du jour; tout semble un peu soulagé.
+Les moineaux et les tourterelles se mettent à chanter
+dans les palmiers; il se fait comme un mouvement de
+résurrection dans la ville; on voit des gens qui se
+montrent sur les terrasses et viennent secouer les
+claies; on entend des voix d'animaux sur les places,
+des chevaux qu'on mène boire et qui hennissent, des
+chameaux qui beuglent; le désert ressemble à une
+plaque d'or; le soleil descend sur des montagnes violettes,
+et la nuit s'apprête à venir.</p>
+
+<p>Quand je rentre, après une journée passée ainsi,
+j'éprouve comme une certaine ivresse causée, je crois,
+par la quantité de lumière que j'ai absorbée pendant
+cette immersion solaire de plus de douze heures, et je
+suis dans un état d'esprit que je voudrais te bien
+expliquer.</p>
+
+<p>C'est une sorte de clarté intérieure qui demeure,
+après le soir venu, et se réfracte encore pendant mon
+sommeil. Je ne cesse pas de rêver de lumière; je
+ferme les yeux et je vois des flammes, des orbes rayonnants,
+ou bien de vagues réverbérations qui grandissent,
+pareilles aux approches de l'aube; je n'ai,
+pour ainsi dire, pas de nuit. Cette perception du jour,
+même en l'absence du soleil, ce repos transparent traversé
+de lueurs comme les nuits d'été le sont de météores,<a name="page_185" id="page_185"></a>
+ce cauchemar singulier qui ne m'accorde aucun
+moment d'obscurité, tout cela ressemble beaucoup à la
+fièvre. Pourtant je ne ressens aucune fatigue; je devais
+m'y attendre, et je ne m'en plains pas.</p>
+
+<p class="date">
+La nuit, fin de juin 1853.<br />
+</p>
+
+<p>Cher ami, j'ai eu peur aujourd'hui, car, pendant
+une heure, je me suis cru aveugle. Est-ce la suite des
+derniers jours du soleil? Faut-il m'en prendre au vent
+du désert qui souffle depuis trois fois vingt-quatre
+heures sans relâche et qui met du feu dans le sang?
+Est-ce fatigue de l'&oelig;il, fatigue de tête? De tout un
+peu, je crois.</p>
+
+<p>J'étais sur une terrasse au-dessus de l'oasis, en vue
+du désert, au plein sud, peignant malgré le vent, malgré
+le sable, malgré les dalles qui me brûlaient les
+pieds, les murs qui me brûlaient le dos, ma boîte à
+couleurs qui ne tenait pas sur mes genoux, peignant,
+comme tu te l'imagines, avec des couleurs à l'état de
+mortier, tant elles étaient mêlées de sable.</p>
+
+<p>J'ai commencé par voir tout bleu, puis j'ai vu
+trouble; au bout de cinq minutes, je ne voyais plus du
+tout.&mdash;Le désert était extraordinaire; à chaque instant
+une nouvelle trombe de poussière passait sur
+l'oasis et venait s'abattre sur la ville; toute la forêt de
+palmiers s'aplatissait alors comme un champ de blé.</p>
+
+<p>J'attendis un quart d'heure, toujours assis, les yeux<a name="page_186" id="page_186"></a>
+fermés pour essayer l'effet d'un peu de repos; et ne
+faisant plus qu'entendre le bruit sinistre du vent dans
+cette masse de feuilles et de palmes. Ce temps passé,
+j'ouvris les yeux; j'étais décidément presque aveugle;
+à peine me resta-t-il assez de vue pour fermer ma
+boîte, descendre, en me cramponnant, l'escalier en
+ruines et rentrer chez moi pour ainsi dire, à tâtons.</p>
+
+<p>En reconnaissant mon pas dans la cour, mon cheval
+se mit à hennir. Mon domestique français, couché
+dans l'écurie, malade depuis trois jours et accablé par
+ce temps funeste, me cria: Est-ce vous, Monsieur?&mdash;Oui,
+c'est moi, lui dis-je, ne bougez pas.&mdash;Quant à
+Ahmet, il est absent par congé jusqu'à demain.</p>
+
+<p>En cet état d'abandon, ma maison me parut lugubre.
+J'entendis, en entrant dans ma chambre, l'insupportable
+bourdonnement des mouches et le bruit de
+souris qui s'enfuyaient autour de moi. Il y faisait une
+chaleur asphyxiante; je pris mon couteau, et je fendis
+toutes mes vitres de toile; puis, je n'eus que la force
+de me jeter sur ma sangle, en pensant que c'était tant
+pis pour moi. J'entendis vaguement les sonneries de
+six heures; ce fut à peine si je m'aperçus que le jour
+baissait, et je finis par m'endormir.</p>
+
+<p>Je viens de m'éveiller, et après de longs efforts, j'ai
+allumé ma bougie. J'y vois. Il me reste encore un
+poids énorme au cerveau, comme si ma tête avait
+doublé de volume; mais la peur est passée, je puis en
+rire et te l'avouer.<a name="page_187" id="page_187"></a></p>
+
+<p>Il est onze heures. J'ai bouché, tant bien que mal,
+mon châssis crevé, pour arrêter le vent qui continue;
+j'écris sur mes genoux, à la lueur de ma bougie qui
+se tourmente et fait courir des ombres folles sur les
+murs blancs de ma chambre. Jamais, depuis un mois
+que je l'habite, je ne l'ai trouvée si bizarre; le mur est
+tapissé de mouches du haut en bas; mes pantalons de
+couleur claire, mes vestes de toile, mon chapeau de
+paille, pendus à des piquets, en sont couverts; on les
+dirait soutachés de broderies noires. Le mouvement de
+l'air et ma bougie allumée les inquiètent, et je les vois
+se mouvoir sur place, mais heureusement sans voler.
+Je m'amuse à compter les souris qui passent, allant et
+venant de ma caisse à papier à mes cantines, de mes
+cantines à mon oreiller plein de paille d'<i>alfa</i>.</p>
+
+<p>J'entends dans ma toiture des bruits plus inquiétants
+que de coutume, car il semble que toutes les bêtes
+nocturnes dont elle est peuplée soient mises en émoi
+par l'ouragan. Ce sont de faibles cris pareils à ceux
+des souris, mais plus doux, que je reconnais pour
+appartenir à de petits animaux de la famille des <i>sauriens</i>,
+qu'on appelle ici des <i>tarentes</i>; d'autres soupirs
+encore plus plaintifs et d'une douceur particulièrement
+sinistre, me font craindre, pour cette nuit, des
+visiteurs moins inoffensifs. Depuis les grandes chaleurs,
+les serpents ont envahi les maisons. J'ai tué
+l'autre jour, devant ma porte, un reptile jaune à
+rayures noires, d'une espèce très douteuse; on l'appelle<a name="page_188" id="page_188"></a>
+ici <i>guern-ghzel</i> (cornes de gazelles) à cause de la
+ressemblance des taches avec des petites cornes recourbées;
+et Ahmet m'a prévenu qu'il en avait vu un
+de la même espèce et plus grand s'introduire dans la
+terrasse.</p>
+
+<p>Quant aux <i>tarentes</i>, je les redoute un peu moins,
+quoiqu'elles me causent encore, même après un mois
+de connaissance, un insurmontable dégoût. Ce sont de
+petits lézards plats, larges, jaunâtres, visqueux, qu'on
+dirait transparents, avec une tête triangulaire, des
+yeux clairs, beaucoup plus laids que les salamandres
+que tu connais. Toute la nuit, elles courent la tête en
+bas, collées aux poutrelles de palmier du plafond, faisant
+pleuvoir le sable, se poursuivant d'un soliveau sur
+l'autre; j'assiste à leurs jeux, et je suis témoin de
+luttes qui, soit dit en passant, ressemblent beaucoup à
+des amours.</p>
+
+<p>Je viens de m'interrompre, ne pouvant résister à
+l'envie de leur donner la chasse. Il y en avait deux,
+peut-être un couple, qui s'étaient aventurées jusqu'à
+moitié hauteur du mur, et qui là, la tête inclinée vers
+moi, semblaient se demander ce que j'allais faire si
+elles descendaient un peu plus bas. D'un coup de
+pique appliqué à plat, je les ai fait tomber toutes les
+deux, mortes ou à peu près. Une minute après, elles
+n'étaient plus là; j'aperçus seulement une souris qui
+fuyait, traînant quelque chose de lourd, qu'elle avait
+de la peine à tirer.<a name="page_189" id="page_189"></a></p>
+
+<p>Je ne te parle pas des chauves-souris qui profitent,
+pour entrer chez moi, du moindre petit moment
+où la tenture demeure ouverte; celles-là, j'en suis
+quitte pour les mettre à la porte à grands coups de
+palmes.</p>
+
+<p>Je me console en pensant que plus tard tout cela me
+paraîtra peut-être assez drôle.</p>
+
+<p>Quand, par hasard, je fais la revue de mon carton,
+et qu'au milieu d'un fouillis de croquis informes, je
+vois ce petit nombre de figures à peu près <i>rendues</i>, les
+seules qui me soient d'un renseignement utile, je me
+désespère. Tu me demandes si je trouve ici plus de
+bonne volonté qu'à Alger, et si je puis enfin mettre la
+main sur des modèles. Hélas! mon ami, voici la liste
+des dessins que j'ai faits chez moi ou ailleurs à peu près
+posément, tu les reconnaîtras: le chasseur borgne;
+Ya-Hia, rentré dans ses habitudes de ville, marié et
+toujours soigné, parfumé, taciturne et soumis; un
+petit juif, exempt des préjugés arabes; un dés&oelig;uvré
+raccolé dans la rue, emmené presque de force, et qui
+m'a fait entendre qu'on ne l'y reprendrait plus, n'importe
+à quel prix; enfin, le fils bouffi du Bach-Amar,
+qui n'est pas encore parti pour le M'zab, et qui abuse
+de ma générosité. Toutes complaisances d'amis, comme
+tu le vois. Le reste, je l'ai fait, pour ainsi dire volé
+dans les rues où ces gens-là posent alors sans le vouloir.</p>
+
+<p>Quant aux femmes, démarches, pourparlers, raisonnements,<a name="page_190" id="page_190"></a>
+rien ne réussit; et quand on voit que
+l'argent n'a pas prise sur elles, on peut être sûr que
+toute autre tentative échouera.</p>
+
+<p>En désespoir de cause, je fais agir les plus vilains
+drôles du pays auprès des femmes présumées les plus
+complaisantes. Elles acceptent tout, jusqu'au moment
+où comprenant mieux ce dont il s'agit, leur pudeur se
+révolte, un peu tard, si tu veux, et mal à propos; mais
+c'est ainsi qu'elles l'entendent.</p>
+
+<p>L'autre jour j'ai été éconduit, de manière à ne pas
+insister, d'une maison de la basse ville où, pour mon
+coup d'essai, je m'étais aventuré en personne. Par
+hasard la femme était jolie, ou belle si tu veux; car le
+beau est plus contestable, et peut, aux yeux de certaines
+gens, paraître laid, ce qui est précisément le
+cas de la femme dont je parle.</p>
+
+<p>Elle appartient à un M'zabite, mercier dans la rue
+des Marchands. Il entra tout à coup, essoufflé comme
+s'il avait couru.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas la peine de courir, lui dit le lieutenant.
+Il ne répondit pas, se donna l'air de sourire;
+mais il nous fit un salut trop court et s'assit en face de
+nous, nous regardant avec des yeux veinés de rouge
+et promenant ses doigts carrés dans sa large barbe en
+éventail.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant le lieutenant me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce gueux-là m'agace, allons-nous-en, et qu'il
+nous laisse tranquilles.<a name="page_191" id="page_191"></a></p>
+
+<p>Depuis je l'ai surpris en conversation très animée
+avec Ahmet. Ils se turent en m'apercevant. Le soir, je
+demandai à Ahmet:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu connais Karra, le marchand?</p>
+
+<p>Ahmet alors m'expliqua qu'il avait son père à El-Biod,
+avec des tentes et beaucoup de troupeaux; que
+son père était riche et lui envoyait de l'argent; qu'il
+tenait peu à celui que je lui donnais, et que s'il était
+entré à mon service, c'est qu'il aimait à vivre avec les
+Français; qu'ayant reçu une certaine somme, il était
+en affaire avec Karra, et qu'il allait prendre un intérêt
+dans son commerce; mais qu'ils n'étaient pas d'accord
+sur les conditions; et que je les avais trouvés
+occupés d'en discuter.</p>
+
+<p>Puis, quand je lui parlai de la femme, il rapprocha
+ses cinq doigts, les mit au niveau de sa bouche, comme
+s'il soufflait dessus; et par ce geste indescriptible qui
+veut dire à peu près: C'est beaucoup; ou: Que me
+dites-vous là! il me fit comprendre que je ne devais
+plus y penser.</p>
+
+<p>Au fond, je soupçonne Ahmet d'être contre moi et
+de trahir directement mes intérêts. Quant à ce qu'il
+m'a dit de sa fortune paternelle, je n'en crois pas le
+premier mot, et je lui ai dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu as des rentes, tu devrais bien t'acheter
+un burnouss et ne pas coucher toutes les nuits dans le
+mien.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, c'est que je<a name="page_192" id="page_192"></a>
+suis signalé à la surveillance des maris, et qu'on épie
+tous les pas que je fais dans la ville.</p>
+
+<p class="date">
+1<sup>er</sup> juillet 1853.<br />
+</p>
+
+<p>Nous voilà en pleine canicule. Le thermomètre
+donne à l'ombre sur ma terrasse, au nord, un maximum
+soutenu de 44°, de neuf heures du matin à
+quatre heures du soir. Les nuits ne sont guère plus
+fraîches. Après les grands vents des jours derniers,
+nous sommes entrés dans des calmes plats, et les
+nuages se sont dissipés d'eux-mêmes comme un rideau
+de gaze blanche qui se serait peu à peu replié du sud
+au nord. Pendant un jour encore, on les aperçut roulés
+sur le <i>Djebel-Lazrag</i>. Le lendemain, nous nagions de
+nouveau dans le bleu.</p>
+
+<p>La canicule, compliquée du Rhamadan, semble avoir
+ôté le peu de forces et le peu de sang qui restaient aux
+pâles habitants d'El-Aghouat. On ne rencontre plus,
+le jour, que des visages maigres, des teints sans vie;
+on se traîne entre deux coups de soleil, de l'ombre à
+l'ombre. Aouïmer est malade. Djeridi ne quitte plus le
+pavé de sa boutique; à peine laisse-t-il sa porte entrebâillée,
+comme pour prouver qu'il n'est pas mort.
+Mais on a beau le secouer, il ne bouge pas, et quand
+on lui dit: Eh bien! Djeridi, et le café? il montre son
+fourneau éteint depuis le matin, ses bidons vides, ses
+tasses rangées sur l'étagère, et répond: <i>Makan</i>, il n'y
+en a plus.<a name="page_193" id="page_193"></a></p>
+
+<p>En temps ordinaire, on dort quatre heures; aujourd'hui,
+tout homme qui jeûne s'autorise de son
+abstinence pour dormir douze heures.</p>
+
+<p>Je me réveille avant l'aube, au <i>fedjer</i>. Un peu
+après, je sens comme une secousse dans mon lit, et
+j'entends le coup de canon qui annonce le point du
+jour; à cette minute-là commence le jeûne, jeûne
+absolu, comme tu sais, car on ne peut ni manger, ni
+fumer, ni boire; les voyageurs seuls ont une dispense,
+à la condition de faire à certains marabouts autant
+d'aumônes qu'ils ont bu de fois.</p>
+
+<p>A ce moment-là même, je suis sûr de voir entrer
+Ahmet, mâchant encore sa dernière bouchée, et tenant
+une gamelle pleine d'eau; il a l'air satisfait, quoique
+éreinté par ses excès de la nuit.</p>
+
+<p>Le soir, la ville est suspendue dans l'attente du
+canon de sept heures; et nous croyons remarquer que
+tous les jours il avance de quelques minutes, bien que
+nous soyons à huit jours à peine du solstice.</p>
+
+<p>On ne sait plus à qui parler, ni que faire de ces
+gens-là, soit qu'ils festoient ou qu'ils jeûnent, la nuit
+comme le jour, on les dirait en dévotion.</p>
+
+<p>Il me prend des envies de m'arracher à cette universelle
+torpeur. Peut-être, avant huit jours, me mettrai-je
+en course, pour l'Est d'abord, ensuite pour l'Ouest.
+Je t'ai promis de ne pas quitter le pays sans voir
+Aïn-Mahdy, et je tiendrai ma parole. La route est
+sûre, et je ne me consolerais pas de laisser à vingt<a name="page_194" id="page_194"></a>
+lieues de moi la ville sainte de Tedjini, sans y faire,
+moi aussi, mon pèlerinage.</p>
+
+<p class="date">
+Juillet 1853.<br />
+</p>
+
+<p>Il y a deux jours, à la nuit close, le lieutenant me
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Que faisons-nous, ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Où allons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Où vous voudrez.</p>
+
+<p>Tous les soirs, c'est la même demande et la même
+réponse, faites toutes les deux dans les mêmes termes.
+Puis, sans rien résoudre, il se trouve que l'ennui de
+chercher du nouveau, la pente de l'habitude, souvent
+la soif, nous mènent soit chez Djeridi, soit dans un
+petit café peu connu où nous avons découvert la meilleure
+eau qu'on boive ici, c'est-à-dire une eau claire,
+sans mauvais goût, sans magnésie, et renouvelée
+deux fois par jour par des bidons d'une propreté satisfaisante.</p>
+
+<p>Ce soir-là, je ne sais comment il arriva qu'au lieu
+de nous arrêter chez Djeridi, nous passâmes, et que de
+détours en détours, allant toujours devant nous, nous
+nous trouvâmes à la porte des Dunes.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, me dit le lieutenant, en aspirant une
+faible bouffée de brise qui venait de l'est, il y a de l'air
+de ce côté.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, nous étions, sans nous en<a name="page_195" id="page_195"></a>
+douter, dans les dunes. Quelqu'un nous croisa; c'était
+le chasseur d'autruches qui regagnait la ville, une
+pioche à la main.</p>
+
+<p>&mdash;D'où viens-tu? lui demanda le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;De mon jardin, répondit le borgne, qui passa
+sans plus attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez qu'il n'a pas plus de jardin que moi,
+me dit le lieutenant.</p>
+
+<p>Quoiqu'en dehors de la ville, il faisait cruellement
+chaud, et nous étions sans veste et nu-tête, n'ayant
+rien à craindre d'un air aussi sec que la terre. Nous
+avions de la peine à nous tirer du sable, et nous cheminions
+bras dessus, bras dessous, habitude apportée
+des trottoirs de Paris, et que le lieutenant a adoptée
+par complaisance. Il n'y avait pas un mouvement de
+feuilles sur toute la ligne des jardins que nous suivions
+à droite; pas un bruit sur toute la corniche de collines
+qui dominaient à gauche la longue dune de sable uni
+où nous marchions sans entendre le bruit de nos pas,
+comme dans la neige.</p>
+
+<p>Cependant, le terrain devint solide; nous dépassâmes
+les jardins; nous traversâmes, sans y prendre
+garde, le lit de l'Oued-M'zi, et ce ne fut qu'en remontant
+les premiers mouvements de sable de l'autre rive,
+que je reconnus à cinquante pas devant nous la
+forme étrange, surtout à pareille heure, du rocher aux
+chiens.</p>
+
+<p>Je t'ai dit que les chiens avaient émigré le jour<a name="page_196" id="page_196"></a>
+même du siège. Depuis lors, on n'a pu ni les faire
+rentrer, ni les expulser tout à fait du pays. Tant
+qu'ils ont eu de quoi manger autour du champ de
+bataille ou dans les cimetières, on était tranquille;
+aujourd'hui, pour un rien, ces bêtes, redevenues
+sauvages, attaqueraient les passants, comme les loups
+l'hiver.</p>
+
+<p>Ils sont logés dans des rochers au nord et à l'est,
+surtout un peu au delà des dunes, dans un fragment
+de collines hérissées de schistes difformes et noirs
+comme de la houille.</p>
+
+<p>On les voit de loin allant et venant sur le couronnement
+des rochers, galopant sur la pente de sable
+jaune, pour descendre vers l'angle le plus rapproché
+des jardins, ou remontant comme des gens qui rentrent
+chez eux. Presque toujours, ils ont plusieurs
+sentinelles établies en avant de la colline dans le lit à
+sec de l'Oued. Du point où souvent je vais m'asseoir,
+je les distingue accroupis, l'oreille droite et surveillant
+d'un air farouche les approches désertes de leur citadelle.
+Par moments, ou entend là-dedans des luttes
+effroyables; on voit le sable qui vole; puis c'est un
+tumulte de points fauves agglomérés tout à coup sur
+une roche noire; il en sort de partout; et les sentinelles
+elles-mêmes accourent pour se mêler au
+combat.</p>
+
+<p>La nuit, ils battent la campagne, faisant la ronde
+autour des jardins, chassant dans les enclos, déterrant<a name="page_197" id="page_197"></a>
+ce qu'ils trouvent, et depuis la tombée du jour jusqu'au
+matin, poussant des aboiements de meute qu'on
+est tout étonné d'entendre de la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont en chasse, dit le lieutenant; écoutez:
+les voilà qui font le tour par <i>Bab-el-Chettet</i>.</p>
+
+<p>En effet, des cris lointains nous arrivaient par-dessus
+l'oasis; la meute était déjà à une demi-lieue de
+son chenil. A peine en vîmes-nous deux ou trois en
+retard filer à notre approche à toutes jambes, et sans
+plus de bruit que des chacals.</p>
+
+<p>&mdash;Dans tous les cas, reprit le lieutenant, avec cela
+je réponds de vous. Il me montrait une canne énorme,
+d'un bois noueux, poli, verdâtre, cueillie je ne sais où,
+qui doit dater de fort loin et qu'il ne quitte jamais, sinon
+pour se mettre en tenue.</p>
+
+<p>Nous continuâmes de monter. Arrivés à mi-côte et
+après avoir hésité entre le sable et le rocher, nous
+nous décidâmes pour un siège de pierres, trouvant le
+sable trop chaud, et nous nous assîmes, avec regret de
+ne pouvoir nous étendre.</p>
+
+<p>A cette hauteur, nous aurions pu nous croire entourés
+de sable. L'oasis se dressait en noir à quelques
+cents mètres de nous; au delà régnait une ligne grisâtre
+représentant l'épaisseur des collines et de la
+ville, de même couleur que le ciel, mais au-dessus de
+laquelle seulement commençaient les étoiles. La nuit
+était si tranquille qu'on entendait distinctement les
+grenouilles chanter dans le marais de Rass-el-Aïoun.<a name="page_198" id="page_198"></a>
+La voix des chiens continuait, en s'éloignant de minute
+en minute.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, dit le lieutenant; voilà qui,
+de temps en temps, nous vaudra mieux que le cabaret.</p>
+
+<p>C'est une brave et bonne nature que le lieutenant
+N... Un esprit bien fait, clair, exact, rigide, peu sentimental,
+et au fond très sensible, quoi qu'il en dise;
+assujetti volontairement, plus encore que discipliné, et
+auprès duquel il est aussi agréable de parler quand
+il vous écoute, que de se taire quand il veut bien
+parler.</p>
+
+<p>Ce soir-là, il avait repris une longue histoire interrompue
+dix fois, dix fois recommencée depuis un
+mois, et qui, tôt ou tard, finira, je l'espère, par une
+confidence.</p>
+
+<p>Tout à coup, il me toucha le bras et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne bougez pas, je vois là quelque chose de
+louche.</p>
+
+<p>Il se leva, me laissa sa veste, prit son bâton, et fit
+rapidement quelques pas en avant.</p>
+
+<p>A ce moment, je vis apparaître la forme d'un homme
+habillé de blanc, portant sur la tête un objet semblable
+à un gros pavé.</p>
+
+<p>Le lieutenant s'était arrêté, et presque aussitôt je
+l'entendis crier d'une voix tranquille:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ache-Koun?</i>&mdash;Qui est là?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, lieutenant, répondit de même en
+arabe une voix que je reconnus.<a name="page_199" id="page_199"></a></p>
+
+<p>Après quelques minutes de conférence, le lieutenant
+revint près de moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Tahar, me dit-il; le pauvre diable s'imagine
+avoir retrouvé son fils; parce qu'avec des débris
+humains méconnaissables, il a ramassé des loques et
+un ceinturon qu'il prétend avoir reconnu. Il a enterré
+le tout ensemble dans le sable, et de temps en temps
+il revient ici, à ce qu'il paraît, pour voir si les chiens
+n'ont pas dérangé le trou. Laissons-le faire et allons
+plus loin, car nous le gênerions.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, reprit-il tout à coup, le borgne aura aidé
+à cacher son neveu; il est encore plus sournois que je
+ne croyais.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, je retrouvai le <i>gardien des
+eaux</i> à sa place accoutumée, son sablier sur les genoux,
+sa corde à n&oelig;uds passée dans les doigts.</p>
+
+<p class="date">
+Juillet 1853.<br />
+</p>
+
+<p>On s'étonne peut-être de ne plus me voir ni dans
+les rues, ni à la fontaine, car j'ai tout à fait changé
+mes habitudes. Aussitôt le jour venu, je me glisse dans
+les jardins, soit au nord, soit au sud, suivant la direction
+du vent, quand il en fait, ce qui est de plus en
+plus rare. J'y suis à l'ombre, à l'abri des mouches; et
+de midi à trois heures, j'y puis dormir sous les figuiers,
+étendu sur une terre poudreuse et molle, à
+défaut d'herbes.<a name="page_200" id="page_200"></a></p>
+
+<p>Malheureusement, l'oasis ressemble à la ville; elle
+est resserrée, compacte, sans clairières, et subdivisée à
+l'infini. Chaque enclos est entouré de murs, et de
+murs trop élevés pour que la vue s'étende de l'un dans
+l'autre. Il en résulte qu'une fois enfermé dans un de
+ces jardins, on est enfoui dans de la verdure, avec
+quatre murs gris pour horizon. Tous ces petits vergers
+contigus, au-dessus desquels on voit se déployer,
+comme une multitude de bouquets verts, quinze ou
+dix-huit mille dattiers, sont traversés par un système
+bizarre de ruelles, formant comme un jeu de patience,
+avec une ou deux issues pour ce vaste labyrinthe, et
+dont il faut posséder la clef sous peine de ne pouvoir
+en sortir autrement qu'en retrouvant l'entrée. Souvent,
+dans la partie arrosée par l'Oued, le ruisseau
+coule au fond des rues; on doit alors suivre le lit de la
+rivière dans l'eau jusqu'à mi-jambe ou se promener à
+dos d'homme, comme je l'ai fait sur le dos d'Ahmet
+un jour qu'il m'y avait égaré. Ces ruelles inondées
+servent à certains endroits de lavoir; ailleurs, on rencontre
+des touffes de lauriers-roses presque aussi
+hautes que les murs et qui ont poussé dans le joint des
+pierres, pareilles à d'énormes gerbes de fleurs qu'on
+aurait mis tremper dans l'eau. Chaque enclos s'ouvre,
+soit sur la rue, soit sur le jardin voisin, par une porte
+de deux ou trois pieds de haut, barricadée de <i>djerid</i> ou
+seulement barrée au moyen de deux traverses, et sous
+laquelle on passe à genoux.<a name="page_201" id="page_201"></a></p>
+
+<p>On n'y voit ni oliviers, ni cyprès, ni citronniers, ni
+orangers; mais on est surpris d'y trouver beaucoup
+des essences d'Europe, pêchers, poiriers, pommiers,
+abricotiers, figuiers, grenadiers, puis des vignes, et
+dans de petits carrés cultivés, la plus grande partie
+des légumes de France, surtout des oignons.</p>
+
+<p>Si tu te souviens des jardins de l'Est, dont je t'ai
+parlé, si tu revois encore, comme moi, les vastes perspectives
+de Bisk'ra, la lisière du bois allant expirer
+dans les sables, sans mur d'enceinte, et faute de terre
+et d'eau; les derniers palmiers engloutis jusqu'à moitié
+du tronc; puis les clairières avec les moissons, les
+pelouses vertes; les étangs de T'olga dormants et profonds
+avec la silhouette renversée des arbres dans une
+eau bleue; puis au loin, presque partout, et pour
+enfermer cette Normandie saharienne, le désert se
+montrant entre les dattiers; peut-être trouveras-tu,
+comme moi, qu'il manque quelque chose à ce pays
+pour résumer toutes les poésies de l'Orient.</p>
+
+<p>Aussi, faute de mieux, je prends ces petits jardins
+comme autant de retraites, et tous ces arbres comme
+des parasols mouvants.</p>
+
+<p class="date">
+Juillet 1853.<br />
+</p>
+
+<p>Ce soir, en rentrant pour préparer mon bagage (car
+c'est décidément demain que je me mets en course), je
+n'entendis rien résonner au fond de la cantine où
+j'avais déposé mon argent; et l'ayant vidée, je reconnus<a name="page_202" id="page_202"></a>
+qu'on m'avait volé; mais, si bien volé, qu'il ne restait
+que cinq francs cachés entre deux tablettes de chocolat.
+Nous nous regardâmes, le lieutenant et moi; il
+me dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, ne perdons pas de temps et venez sur
+la place, où vous m'attendrez.</p>
+
+<p>Au même instant, mon domestique Ahmet arrivait,
+montant l'escalier quatre à quatre; il put voir la cantine
+vide et mon linge étalé par terre. Nous sortîmes
+tous trois.</p>
+
+<p>Dans la rue, le lieutenant me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenez-le près de vous pendant trois minutes,
+et s'il veut fuir, saisissez-le ou appelez.</p>
+
+<p>Ahmet mâchonnait une cigarette, tout en fredonnant
+un petit air; il avait le bras passé dans l'ouverture
+de son burnouss; il me regardait du coin de l'&oelig;il,
+et je faisais de même. Il n'y avait que peu de monde
+sur la place, car la nuit tombait. J'hésitais à m'emparer
+de lui sur un simple soupçon.</p>
+
+<p>Trois minutes après, le lieutenant revint et me
+cria:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en avez-vous fait?</p>
+
+<p>Je me retournai: Ahmet n'était plus là.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais bien sûr que c'était lui, me dit le lieutenant.</p>
+
+<p>Nous reprîmes la ruelle en courant. A deux pas de
+ma porte, il y a un détour, puis un second, puis un
+troisième; arrivés au bout du zigzag nous avions,&mdash;<a name="page_203" id="page_203"></a>à
+droite la rue qui conduit au Dar-Sfah; et, devant
+nous, un couloir profond, plein d'eau, menant directement
+vers le Sud entre les jardins; un Arabe tout nu
+y lavait son linge.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu vu quelqu'un passer en courant, avec une
+veste rouge et son burnouss autour du bras?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit l'Arabe en montrant le fond du
+canal, il s'en va par là, il est entré dans l'eau et il
+court.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-le faire, me dit le lieutenant; il va se
+cacher pour la nuit dans les jardins; demain, au jour,
+on le trouvera.</p>
+
+<p>&mdash;Mais s'il n'attend pas le jour pour aller plus
+loin?</p>
+
+<p>&mdash;Où diable voulez-vous qu'il aille? A moins qu'il
+ne prenne par El-Assafia, et il ne s'y risquera pas; il a
+à choisir entre deux, ou quatre, ou six jours de
+marche, pour trouver une datte à manger. Vous
+savez bien qu'on ne sort pas d'ici comme on veut,
+et que, quand on voyage, il faut emporter de quoi
+vivre.</p>
+
+<p>Cependant, on prit quelques mesures; on lança
+deux cavaliers sur le contour de l'oasis, on commanda
+une patrouille de nuit. Pendant ce temps nous allâmes,
+à tout hasard, faire une perquisition dans quelques
+maisons de la basse ville, où nous pensions qu'Ahmet
+avait des intelligences.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai interrogé le cafetier, me dit le lieutenant;<a name="page_204" id="page_204"></a>
+Ahmet a passé la nuit dernière au café; il avait sa
+djebira pleine d'argent; il a régalé tous ses amis, en
+disant que cette fortune venait des moutons de son père.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, dis-je, je connais l'histoire, et j'aurais
+dû en prévoir la fin.</p>
+
+<p>Nos démarches dans la basse ville causèrent beaucoup
+d'effroi, mais n'aboutirent à rien. Les hommes
+étaient absents; les jeunes femmes effrayées s'enfuyaient,
+sans vouloir répondre; les vieilles demandaient
+grâce, comme si nous les eussions menacées du
+supplice.</p>
+
+<p>&mdash;L'enquête est nulle, dis-je au lieutenant, attendons
+à demain.</p>
+
+<p>Deux heures après, vers dix heures, nous passions
+devant ma porte, lorsque nous vîmes une forme
+blanche se détacher du mur et, précipitamment, se
+retirer sous la voûte.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? criâmes-nous ensemble, et nous
+fîmes deux pas en avant, les bras étendus. Personne
+ne répondit. Il faisait si noir sous le porche, qu'on ne
+voyait pas même l'issue donnant sur la cour. Tout à
+coup le lieutenant me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je le tiens. Il venait, en tâtonnant dans l'ombre,
+de saisir un burnouss. Il y eut une seconde de silence,
+pendant laquelle mon ami poussa une sorte de cri très
+aigu qui fit résonner la voûte et alla retentir jusque
+sur la place. L'inconnu ne soufflait mot et s'était collé
+contre la muraille.<a name="page_205" id="page_205"></a></p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu bien parler? Qui es-tu? reprit le lieutenant,
+dont la main remontant le long du corps avait
+pris l'homme à la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Ahmet, répondit enfin une voix étranglée;
+et presque aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Lâche-moi, mon lieutenant, ou je te tue.</p>
+
+<p>A peine eut-il achevé, que je vis quelque chose
+passer devant moi; et Ahmet alla rouler dans la rue,
+lancé par un coup de poing prodigieux. Le lieutenant
+ne fit qu'un bond, et lui appuyant son bâton sur la
+poitrine lui dit tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as eu tort de menacer, tu gâtes ton affaire.</p>
+
+<p>Presque au même instant, quelqu'un arrivait, courant
+a perdre haleine; c'était le robuste Moloud qui
+avait entendu l'appel de son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Ahmet, soupira Moloud en considérant
+la funeste folie de son ami, allons, viens; et il l'entraîna.
+Sur la place, cependant, il y eut une petite
+scène de résistance, dans laquelle Moloud, à son grand
+regret, fut obligé de se montrer sévère. Il n'en continua
+pas moins de répéter: «Pauvre Ahmet! de sa
+voix de mulâtre, une singulière voix qui s'adoucit jusqu'à
+devenir des plus tendres quand ce mauvais musulman
+cède à sa passion pour la liqueur. En un
+moment, la nouvelle avait fait le tour des cafés, et
+quand notre prisonnier arriva chez Djeridi, une certaine
+foule arrivait sur nos pas. L'interrogatoire eut
+lieu séance tenante et dans la rue. Ahmet nia d'abord<a name="page_206" id="page_206"></a>
+qu'il eût volé, puis il avoua seulement une partie de
+la somme.</p>
+
+<p>&mdash;Où as-tu mis l'argent? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, me dit-il, on va te le remettre.</p>
+
+<p>Et il nous conduisit chez Karra, ce qui me surprit
+médiocrement d'après les soupçons que j'avais sur lui.</p>
+
+<p>L'&oelig;il du M'zabite s'anima d'une singulière expression
+quand il nous vit paraître devant sa petite échoppe,
+et qu'Ahmet lui-même lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Donne l'argent.</p>
+
+<p>Il regarda d'abord la force assez imposante qui
+entourait son futur associé; puis, après quelques minutes
+d'hésitation pendant lesquelles je reconnus son
+vilain sourire et j'entrevis des rancunes d'amant sous
+la cupidité du recéleur, il allongea la main vers le
+fond de sa boutique, y prit une vieille <i>darbouka</i>
+pleine de chiffons, en tira comme avec effort une
+chaussette en laine, et enfin vida la bourse sur la banquette.
+C'était à peu près la moitié de l'argent volé; le
+reste avait payé magnifiquement deux ou trois joyeuses
+nuits de Rhamadan.</p>
+
+<p>Quant à Ahmet, il était fort pâle, et son regard
+assez doux d'habitude se fixa sur moi d'une façon
+haineuse. Moloud, qui ne l'avait pas lâché, lui dit
+amicalement:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avais-tu besoin de voler?</p>
+
+<p>&mdash;L'argent était devant moi, je l'ai pris, répondit
+Ahmet; c'était écrit.<a name="page_207" id="page_207"></a></p>
+
+<p>Et il se laissa emmener.</p>
+
+<p>&mdash;Combien croyez-vous qu'on lui fasse donner de
+coups de bâton? demandai-je au lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas beaucoup, mais il faut qu'ils soient
+bons; je dirai qu'on en charge Moloud.</p>
+
+<p>Ce petit incident, qui me sépare d'un domestique
+que j'aimais, m'a fait réfléchir. Avec des valets fatalistes,
+les négligences sont dangereuses; et je me suis
+promis, à l'avenir, de ne plus tenter personne.<a name="page_208" id="page_208"></a></p>
+
+<h2><a name="III" id="III"></a>III<br /><br />
+<small>TADJEMOUT-AIN-MAHDY</small></h2>
+
+<p class="date">
+Aïn-Mahdy.&mdash;Vendredi, juillet 1853<br />
+</p>
+
+<p>Mercredi, dans la matinée, le commandant nous
+donnait nos passeports, sous forme de deux petits
+carrés de papier écrits de droite à gauche, pliés et
+cachetés à l'arabe; l'un adressé au caïd de <i>Tadjemout</i>,
+l'autre au caïd d'<i>Aïn-Mahdy</i>. Il nous autorisait
+en outre à prendre deux cavaliers d'escorte, à notre
+choix.</p>
+
+<p>&mdash;Prenons Aouïmer, me dit le lieutenant, il nous
+amusera, et son ami, le grand <i>Ben-Ameur</i>, qui dort
+toujours, il ne nous ennuiera pas. Et maintenant
+allons boire, en attendant que la chaleur soit tombée.</p>
+
+<p>La chaleur ne tomba point de tout le jour. A quatre
+heures, il y avait encore 46 degrés à l'ombre et 66 au
+soleil. Nous achevions une orangeade, étendus dans
+une cour sombre couverte d'un velarium en poil de
+chèvre noir. Nos chevaux attendaient tout sellés depuis
+midi, et nous n'avions encore, ni guide pour nous
+conduire, ni mulet pour porter nos bagages.<a name="page_209" id="page_209"></a></p>
+
+<p>De quatre heures à six, on trouva le mulet. C'était
+un petit animal de couleur isabelle, menu, fringant,
+dont il fallut bander les yeux pour parvenir à le bâter.
+Il portait, outre nos cantines, une tente avec ses montants,
+le sac aux piquets, les bidons, deux outres, une
+gamelle. L'énorme <i>Moloud</i> s'offrit pour le conduire,
+mais à la condition de le monter; proposition inacceptable,
+car il l'aurait écrasé. Il y avait du monde sur la
+place où se faisaient nos préparatifs; on nous regardait
+partir.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, petit, es-tu allé à Aïn-Mahdy? demanda
+le lieutenant à un gamin de douze ans qui se
+trouvait là.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sidi, répondit l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais le chemin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, en route, dit le lieutenant.</p>
+
+<p>Et, prenant l'enfant par le milieu du corps, il le
+souleva de terre, le posa sur le sommet de la charge,
+un pied sur chaque cantine, et lui remit en main la
+longe du mulet; puis il enfourcha lestement sa grande
+jument jaune, à selle turque; j'en fis autant de mon
+cheval; nos deux spahis, en selle depuis une heure,
+avaient déjà pris la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, va devant, dit-il au petit, qui ne
+s'attendait guère à être du voyage; tu auras des
+pommes, plus un franc par chaque journée de marche.
+Comment t'appelles-tu?<a name="page_210" id="page_210"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ali.</p>
+
+<p>&mdash;Fils de qui?</p>
+
+<p>&mdash;Ben-Abdallah-bel-Hadj.</p>
+
+<p>&mdash;Où demeures-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Bab-el-Chettet.</p>
+
+<p>&mdash;Ya, Moloud! cria le lieutenant à son robuste
+serviteur, va chez Abdallah-bel-Hadj, Bab-el-Chettet,
+préviens-le que le lieutenant N... emmène son fils à
+Aïn-Mahdy.</p>
+
+<p>&mdash;Lui dirai-je pour combien de temps? demanda
+Moloud.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile; dis qu'on aura soin de lui.</p>
+
+<p>Et notre petit convoi se mit en marche par la rue des
+Marchands. Elle était déjà déserte; toutes les ruelles
+l'étaient de même. A travers les portes, on devinait
+des préparatifs extraordinaires et des odeurs inaccoutumées
+de viandes rôties qui prouvaient que le jeûne
+allait finir et qu'on n'attendait plus que le dernier
+signal du canon pour entrer à pleine bouche dans les
+réjouissances du <i>Baïram</i>, <i>aïd-el-seghir</i>, <i>petite fête</i>,
+qui suit le Rhamadan.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous qui les emmenons à un pareil moment!
+pensais-je en voyant l'air contrarié de nos spahis
+et la mine encore plus désespérée du petit Ali, dont le
+c&oelig;ur semblait faiblir.</p>
+
+<p>&mdash;Nous partons une heure trop tard, dit le lieutenant;
+arrachons-les à ce spectacle.&mdash;Et il donna un
+coup de canne au mulet, qui prit le trot jusqu'à Bab-<a name="page_211" id="page_211"></a>el-Gharbi.
+La voûte franchie, nous débouchâmes sur
+la vallée dans l'ordre suivant: Aouïmer et Ben-Ameur
+formant l'avant-garde et chevauchant botte à botte; au
+centre, les bagages avec Ali, puis le lieutenant et moi;
+mon domestique M... à l'arrière-garde, mais à une
+bonne distance de la jument jaune du lieutenant; son
+terrible cheval étant déjà dans la plus grande agitation.</p>
+
+<p>Il était alors sept heures, la journée allait finir; une
+brise lente et faible commençait à se lever sur la
+plaine, comme le vol appesanti du <i>houbahrah</i>, qui
+bat des ailes longtemps avant de s'envoler; pourtant
+on respirait. Nous faisions route au couchant; obliquant
+pour joindre les collines, et directement contre
+le soleil. Une petite ouverture en forme de coin se dessinait
+à une lieue devant nous, dans l'écartement de
+deux mamelons violets.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Chouf el trek</i>, vois le chemin! dit Ali en nous
+montrant l'étroite coupure où précisément l'astre
+allait plonger. C'était en effet le défilé du nord-ouest
+et la route d'Aïn-Mahdy.</p>
+
+<p>&mdash;Le soleil y va, ajouta poétiquement Aouïmer.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes il continua de nous enflammer
+le visage, et je marchai les yeux fermés pour
+en adoucir l'insupportable éclat. Peu à peu, je me
+sentis moins d'ardeur aux joues, moins de feu sous les
+paupières, et quand je les ouvris, je ne vis plus qu'un
+disque écarlate, échancré par le bas, qui descendait<a name="page_212" id="page_212"></a>
+rapidement dans le défilé; puis le disque devint
+pourpre, et, pour parler comme Aouïmer, le céleste
+voyageur disparut. Moins d'une minute après, nous
+entendîmes le canon de la ville, et le mulet d'Ali et les
+deux chevaux des spahis en reçurent à la fois comme
+une secousse.</p>
+
+<p>&mdash;Mon lieutenant, j'ai oublié ma flûte, dit Aouïmer
+en faisant tout à coup volte-face.</p>
+
+<p>Et sans attendre la réponse, il poussa son cri de
+<i>rr...</i> et piqua ventre à terre vers Bab-el-Gharbi. Nous
+nous retournâmes pour le suivre de l'&oelig;il; un flocon
+de fumée blanche se balançait au-dessus de l'ancien
+bastion des Serrin, la nuit tombait sur la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui m'inquiète, dit le lieutenant en regardant
+attentivement le couchant, c'est qu'on ne voit
+pas la moindre apparence de lune.</p>
+
+<p>Tu sais que le Rhamadan, qui est le carême des
+Arabes, dure l'espace compris entre deux lunes, c'est-à-dire
+un peu moins d'un mois solaire. Le jeûne quotidien
+commence et finit à cette minute très fictive où
+l'on est présumé: «<i>ne pouvoir plus distinguer un fil
+noir d'un fil blanc</i>.» Quant au mois d'abstinence, il
+expire au moment non moins contestable où trois
+<i>Adouls</i> déclarent avoir vu la lune nouvelle. Or, la
+lune, à son premier jour, se lève et se couche avec le
+soleil; à peine est-elle visible pendant un très court
+moment de crépuscule. Eût-elle paru, il suffirait d'un
+léger nuage, du moindre brouillard pour la cacher et<a name="page_213" id="page_213"></a>
+pour allonger le Rhamadan de vingt-quatre heures. Il
+y a donc de quoi douter; mais c'est une question trop
+grave et qui touche à trop d'impatiences pour qu'à la
+fin du vingt-huitième jour tout le monde, y compris
+les <i>T'olba</i>, ne soit pas du même avis.</p>
+
+<p>Il faisait presque nuit quand nous atteignîmes le
+col, marchant à la file et lentement sur un terrain
+rocailleux, dur au pas des chevaux comme un pavé
+de granit, et tellement sonore qu'on l'aurait cru creusé
+par-dessous. Presque aussitôt nous entendîmes un
+galop retentissant, et Aouïmer passa près de nous,
+escaladant, sans aucun souci, les dalles glissantes du
+sentier; il avait sa flûte et fumait une cigarette.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi du feu, lui dit le lieutenant.</p>
+
+<p>Aouïmer se pencha sur sa selle, et, le feu donné,
+reprit la tête à côté de Ben-Ameur.</p>
+
+<p>Le lieutenant se tourna vers moi et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il sent le mouton! j'étais sûr que c'était pour
+aller manger.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cria-t-il, et le Rhamadan?</p>
+
+<p>&mdash;Fini, mon lieutenant, répondit Aouïmer d'une
+voix joyeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et la lune?</p>
+
+<p>&mdash;On l'a vue.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ça?</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tant mieux, dis-je au lieutenant, les
+gens d'Aïn-Mahdy n'auront plus faim quand nous<a name="page_214" id="page_214"></a>
+arriverons, et nous sommes sûrs d'être bien reçus.</p>
+
+<p>Pendant un moment nous suivîmes la silhouette
+brune des deux cavaliers, dont la tête encapuchonnée
+se dessinait à trente pas de nous, sur un ciel encore
+éclairé de rouge; puis la silhouette elle-même devint
+plus vague, le ciel en s'assombrissant la fit évanouir,
+la croupe argentée du cheval blanc de Ben-Ameur
+nous servit encore quelques instants de point de mire;
+enfin, le cheval à son tour acheva de disparaître avec
+son cavalier, et nous n'eûmes plus pour nous diriger
+que le pas sec et trottinant du mulet, et de temps en
+temps, pareil à un signal de route, le tintement métallique
+d'un étrier.</p>
+
+<p>Nous traversions un pays inégal, mamelonné, laissant
+à nos chevaux le soin de nous conduire; même
+aux endroits les plus difficiles, ils y marchaient la
+bride sur le cou avec autant de sûreté qu'en plein
+jour, sans glissade et sans étincelles, car aucun d'eux
+n'était ferré. Tantôt, on devinait un pavé de roches au
+bruit résonnant de leur sabot, à la résistance du sol, à
+leur allure courte et saccadée; tantôt, au contraire, un
+mouvement plus souple, infiniment agréable à sentir,
+et comme un bercement d'avant en arrière, nous
+avertissait que le terrain changeait de nature et que
+nous entrions dans le sable. Alors on voyait vaguement
+s'étendre à droite de longues dunes blafardes,
+clairsemées de bouquets sombres.</p>
+
+<p>La nuit était admirable, calme, chaude, ardemment<a name="page_215" id="page_215"></a>
+étoilée comme une nuit de canicule; c'était, depuis
+l'horizon jusqu'au zénith, le même scintillement partout,
+et comme une sorte de phosphorescence confuse
+au milieu de laquelle étincelaient de grands astres
+blancs et couraient d'innombrables météores; quelques-uns
+avec tant d'éclat, que mon cheval secouait
+la tête, inquiété par ces traînées de feu. Il n'y avait
+dans l'air immobile ni mouvement, ni bruit, mais je
+ne sais quel murmure indéfinissable qui venait du
+ciel et qu'on eût dit produit par la palpitation des
+étoiles.</p>
+
+<p>Nous nous acheminions dans le plus profond silence.
+Le lieutenant, dont la jument paisible se maintenait
+au pas de mon cheval, avait croisé les étriers
+sur le cou de sa bête et s'était accroupi dans sa large
+selle, les jambes autour du pommeau. On n'apercevait
+rien du petit Ali qui, probablement, s'inquiétait peu
+de la route; M..., toujours à l'arrière, s'occupait de
+calmer son cheval, toujours agité; Aouïmer avait essayé
+de sa flûte, puis avait fredonné, puis s'était tu;
+quant à Ben-Ameur, il était impossible, depuis le
+commencement de la nuit, d'imaginer s'il veillait encore,
+ou si, fidèle à son habitude, il dormait. On eût
+pu le croire absent, excepté quand de loin en loin la
+voix claire d'Aouïmer disait:&mdash;«Ya, Ben-Ameur,
+donne le tabac;» et quand la voix plus sourde de l'indolent
+cavalier répondait, comme à travers un rêve:&mdash;«Prends
+garde aux abricots,» la djebira de Ben-<a name="page_216" id="page_216"></a>Ameur
+étant en effet bourrée de fruits. Pour moi, je
+pensais à tout ce que la vie a de plus agréable, et je
+m'entretenais mentalement avec ceux de mes souvenirs
+qui me paraissaient les plus propres à me tenir
+éveillé.</p>
+
+<p>Vers dix heures, la nuit était si claire que je pus
+voir l'heure à ma montre; nous tournâmes un rocher
+grisâtre, en forme de pyramide, au sommet duquel on
+voyait une tache sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde le B'étoum, dit Ali; nous voici à moitié
+route.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous nous couchions? dit le lieutenant qui
+rêvait.</p>
+
+<p>&mdash;Où ça? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Ici.</p>
+
+<p>&mdash;Mon lieutenant, dit le guide; allons plus loin,
+l'Oued-M'zi est tout près.</p>
+
+<p>Et nous continuâmes.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément le cheval m'engourdit, reprit le
+lieutenant après une nouvelle heure de silence.</p>
+
+<p>Et il me fit une théorie sur les inconvénients du
+cheval, pendant les étapes de nuit; théorie qui tendait
+à prouver que la marche forcée est le plus efficace des
+divertissements quand on s'endort.</p>
+
+<p>Vers minuit et demi, le terrain, qui montait sensiblement
+depuis une heure, parut s'aplanir. De larges
+bouffées d'air, venant d'un horizon plus éloigné, nous
+apportaient comme une saveur humide. Nous dominions<a name="page_217" id="page_217"></a>
+un vaste pays où l'on pouvait distinguer des
+bois; on entendait à une assez grande distance encore,
+mais devant nous, de faibles et rares coassements.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, il reste de l'eau dans l'Oued, dit le lieutenant,
+que cet avertissement des grenouilles parut
+consoler d'être venu si loin.</p>
+
+<p>Une demi-heure après nous mettions pied à terre
+sur un large lit de sable encore tiède, et nous sentions,
+sans trop le voir, le voisinage d'un petit filet d'eau.
+De chaque côté s'alignait une haie épaisse de roseaux;
+au delà, régnait un taillis d'arbres bas et sombres dont
+on aurait pu, malgré la nuit, distinguer la couleur et
+la forme; c'étaient les bois de tamarins de <i>Recheg</i>; et,
+pour la première fois, je rencontrais de l'eau dans
+cette rivière avare appelée l'<i>Oued-M'zi</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Prenons-nous la tente? demanda le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la peine.</p>
+
+<p>&mdash;Ni le tapis non plus, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon?</p>
+
+<p>Seulement on entrava mon cheval et celui de M...;
+quant aux deux chevaux des spahis, ils furent lâchés
+dans le bois, en compagnie de la jument jaune et du
+mulet. Après quoi, nous fîmes cercle autour d'une
+bougie allumée et piquée dans le sable. Ben-Ameur
+ouvrit sa djebira et se mit, sans rien dire, à manger
+des abricots. Aouïmer s'abstint, comme s'il avait déjà
+dîné. La nuit était si calme que la bougie brûlait sans
+que sa flamme vacillât.<a name="page_218" id="page_218"></a></p>
+
+<p>&mdash;Le dernier couché la soufflera, dit le lieutenant.</p>
+
+<p>Et chacun de nous se roula dans son burnouss et
+s'étendit.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui nous gardera? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Le bon Dieu, dit en français Aouïmer, avec un
+sourire délicieux.</p>
+
+<p>Je ne puis dire lequel de nous s'éveilla le premier;
+car, en ouvrant les yeux, je vis que mes quatre compagnons
+avaient, eux aussi, les yeux ouverts et considéraient
+le soleil qui se levait paisiblement au-dessus
+d'un pays tout rose, et, déjà, bordait d'aigrettes d'or le
+feuillage aigu des tamarins. La rivière, presque à sec,
+s'étendait comme un chemin de sable, couleur de
+lavande, entre deux rangées verdoyantes de roseaux et
+un double taillis de bois touffus. A peine y restait-il
+assez d'eau pour justifier la présence des grenouilles
+que nous avions entendues la veille. A un quart de
+lieue plus au nord, la rivière faisait un coude, et, par-dessus
+les berges tapissées de joncs, on découvrait une
+mince ligne de montagnes très éloignées, roses et lilas
+tendre. Des gangas, par petites bandes, des couples de
+pigeons bleus volaient sur la rivière avec inquiétude,
+et semblaient plutôt surpris qu'effrayés de nous voir.
+On entendait dans le taillis la voix du petit Ali qui
+ralliait les bêtes. C'était très joli, très riant, quoiqu'on
+se sentît fort abandonné.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien de tel que la campagne, me dit le<a name="page_219" id="page_219"></a>
+lieutenant à qui l'Oued-M'zi rappelait évidemment les
+petits ruisseaux sablonneux de son pays. C'est dommage
+que l'eau soit si salée.</p>
+
+<p>&mdash;On eût dit en effet de l'eau de mer, ou plutôt
+quelque chose d'astringent comme une forte solution
+d'alun.</p>
+
+<p>Moins d'un quart d'heure après, nous sortions du
+lit de la rivière et nous apercevions Tadjemout, à trois
+heures de marche encore, dans l'ouest. Toute la
+plaine intermédiaire était unie, plate et vide; l'Oued-M'zi
+s'y déroulait comme un long ruban vert. A deux
+lieues à peu près dans l'est, on remarquait quelques
+palmiers mêlés à des végétations chétives, derniers
+restes d'une oasis morte de soif ou ruinée par la
+guerre; le petit Ali ne put rien m'en apprendre, sinon
+qu'il y avait eu là des jardins. Nous laissions en arrière
+les derniers mamelons du Djebel-Milah; à droite la
+chaîne élevée, plus robuste et parfaitement bleue, du
+Djebel-Lazrag; devant nous enfin, à l'extrémité de
+cette immense campagne stérile, l'arête vaporeuse du
+Djebel-Amour se découpait sur un ciel d'une extraordinaire
+transparence.</p>
+
+<p>Nous marchions depuis une heure assez silencieusement,
+et déjà appesantis par le soleil qui nous embrasait
+les épaules, quand une bouffée de vent, venant
+du large, nous apporta le son lointain d'une musique
+arabe. A ce bruit fort inattendu dans ce pays solitaire,
+les deux spahis firent demi-tour, pour indiquer qu'ils<a name="page_220" id="page_220"></a>
+entendaient; et le petit Ali, presque tout debout sur
+son mulet, se mit à regarder dans la direction du
+vent. Une ligne de poussière commençait à se former
+au-dessus de la plaine, entre Tadjemout et nous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une tribu qui voyage, dit Ali; <i>rakil</i>, un
+déplacement.</p>
+
+<p>En effet, le bruit ne tarda pas à se rapprocher, et
+l'on put bientôt reconnaître l'aigre fanfare des cornemuses
+jouant un de ces airs bizarres qui servent aussi
+bien pour la danse que pour la marche; la mesure
+était marquée par des coups réguliers frappés sur des
+tambourins; on entendait aussi, par moments, des
+aboiements de chiens. Puis, la poussière sembla
+prendre une forme, et l'on vit se dessiner une longue
+file de cavaliers et de chameaux chargés, qui venaient
+à nous, et se disposaient à traverser l'Oued, à peu
+près vers l'endroit où nous nous dirigions nous-mêmes.</p>
+
+<p>Enfin, il nous fut possible de distinguer l'ordre de
+marche et la composition de la caravane.</p>
+
+<p>Elle était nombreuse et se développait sur une ligne
+étroite et longue au moins d'un grand quart de lieue.
+Les cavaliers venaient en tête, en peloton serré, escortant
+un étendard aux trois couleurs: rouge, vert et
+jaune, avec trois boules de cuivre et le croissant à l'extrémité
+de la hampe. Au delà et sur le dos des dromadaires
+blancs ou d'un fauve très clair, on voyait se
+balancer quatre ou cinq <i>atatiches</i> de couleur éclatante;<a name="page_221" id="page_221"></a>
+puis, arrivait un bataillon tout brun de chameaux
+de charge, stimulés par la caravane à pied;
+enfin, tout à fait derrière, accourait, pour suivre le
+pas allongé des dromadaires, un énorme troupeau de
+moutons et de chèvres noires divisé par petites
+bandes, dont chacune était conduite par des femmes
+ou par des nègres, surveillée par un homme à cheval
+et flanquée de chiens.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des <i>Arba</i>, dit Ali.</p>
+
+<p>&mdash;Ça m'est égal, dit le lieutenant, du moment que
+ce n'est pas le Scheriff.</p>
+
+<p>La grande tribu des Arba, qui campe aux environs
+d'El-Aghouat, est une des plus importantes du sud de
+nos possessions; c'est avec la fameuse tribu noble des
+<i>Ouled-Sidi-Scheik</i>, la plus forte, la plus brave, la
+plus aguerrie, la plus opulente, enfin la mieux montée
+peut-être des tribus sahariennes: «Les Arba, dit
+M. le général Daumas dans son livre-itinéraire du
+<i>Sahara algérien</i>, sont très braves et peu soucieux
+d'éviter les rencontres à main armée. Ils mettent un
+grand luxe dans leurs armes. Leur vie est aventureuse,
+et d'ailleurs leur instinct violent et pillard les
+met trop souvent en contact avec d'autres tribus
+pour ne pas leur avoir fait des ennemis nombreux...»
+J'ajoute qu'on les cite avec les <i>Saïd</i>
+pour leur inhospitalité. Ils ont pris part à toutes les
+luttes qui ont agité le désert; depuis quinze ans surtout,
+on les trouve mêlés à toutes les affaires de<a name="page_222" id="page_222"></a>
+guerre; nous les avions contre nous derrière les murs
+d'El-Aghouat; un grand nombre d'entre eux a suivi
+jusqu'à Ouaregla la fortune errante du Scheriff; et
+c'est encore chez les Arba que ce chef de partisans
+continue de recruter ses meilleurs cavaliers.</p>
+
+<p>Au moment où nous atteignions le bord de la rivière,
+l'avant-garde à cheval y était déjà tout entière
+engagée, et le premier chameau blanc porteur
+d'<i>atouche</i> commençait à descendre majestueusement
+la rive opposée.</p>
+
+<p>Les cavaliers étaient armés en guerre et costumés,
+parés, équipés comme pour un carrousel; tous, avec
+leurs longs fusils à capucines d'argent, ou pendus par
+la bretelle en travers des épaules, ou posés horizontalement
+sur la selle, ou tenus de la main droite, la
+crosse appuyée sur le genou. Quelques-uns portaient
+le chapeau de paille conique empanaché de plumes
+noires; d'autres avaient leur burnouss rabattu jusqu'aux
+yeux, le haïk relevé jusqu'au nez; et ceux dont
+on ne voyait pas la barbe ressemblaient ainsi à des
+femmes maigres et basanées; d'autres, plus étrangement
+coiffés de hauts kolbaks sans bord en toison
+d'autruche mâle, nus jusqu'à la ceinture, avec le haïk
+roulé en écharpe, le ceinturon garni de pistolets et de
+couteaux, et le vaste pantalon de forme turque en drap
+rouge, orange, vert ou bleu, soutaché d'or ou d'argent,
+paradaient superbement sur de grands chevaux
+habillés de soie comme on les voyait au moyen âge, et<a name="page_223" id="page_223"></a>
+dont les longs <i>chelils</i>, ou caparaçons rayés et tout
+garnis de grelots de cuivre, bruissaient au mouvement
+de leur croupe et de leur queue flottante. Il y avait là
+de fort beaux chevaux; mais ce qui me frappa plus
+que leur beauté, ce fut la franchise inattendue de tant
+de couleurs étranges. Je retrouvais ces nuances
+bizarres si bien observées par les Arabes, si hardiment
+exprimées par les comparaisons de leurs poètes.&mdash;Je
+reconnus ces chevaux noirs à reflets bleus, qu'ils comparent
+au pigeon dans l'ombre; ces chevaux couleur
+de roseau, ces chevaux écarlates comme le premier
+sang d'une blessure. Les blancs étaient couleur de
+neige et les alezans couleur d'or fin. D'autres, d'un
+gris foncé, sous le lustre de la sueur, devenaient exactement
+violets; d'autres encore, d'un gris très clair, et
+dont la peau se laissait voir à travers leur poil humide
+et rasé, se veinaient de tons humains et auraient pu
+audacieusement s'appeler des chevaux roses. Tandis
+que cette cavalcade si magnifiquement colorée s'approchait
+de nous, je pensais à certains tableaux
+équestres devenus célèbres à cause du scandale qu'ils
+ont causé, et je compris la différence qu'il y a entre le
+langage des peintres et le vocabulaire des maquignons.</p>
+
+<p>Au centre de ce brillant état-major, à quelques pas
+en avant de l'étendard, chevauchaient, l'un près de
+l'autre et dans la tenue la plus simple, un vieillard à
+barbe grisonnante, un tout jeune homme sans barbe.<a name="page_224" id="page_224"></a>
+Le vieillard était vêtu de grosse laine et n'avait rien
+qui le distinguât que la modestie même et l'irréprochable
+propreté de ses vêtements, sa grande taille,
+l'épaisseur de sa tournure, l'ampleur extraordinaire
+de ses burnouss, surtout le volume de sa tête coiffée
+de trois ou quatre capuchons superposés. Enfoui plutôt
+qu'assis dans sa vaste selle en velours cramoisi
+brodé d'or, ses larges pieds chaussés de babouches,
+enfoncés dans des étriers damasquinés d'or et les deux
+mains posées sur le pommeau étincelant de la selle, il
+menait à petits pas une jument grise à queue sombre,
+avec les naseaux ardents et un bel &oelig;il doux encadré de
+poils noirs, comme un &oelig;il de musulmane agrandi par
+le <i>koheul</i>. Un cavalier nègre, en livrée verte, conduisait
+en main son cheval de bataille, superbe animal à
+la robe de satin blanc, vêtu de brocard et tout harnaché
+d'or, qui dansait au son de la musique et faisait
+résonner fièrement les grelots de son <i>chelil</i>, les amulettes
+de son poitrail et l'orfèvrerie splendide de sa
+bride. Un autre écuyer portait son sabre et son fusil
+de luxe.</p>
+
+<p>Le jeune homme était habillé de blanc et montait
+un cheval tout noir, énorme d'encolure, à queue traînante,
+la tête à moitié cachée dans sa crinière. Il était
+fluet, assez blanc, très pâle, et c'était étrange de voir
+une si robuste bête entre les mains d'un adolescent si
+délicat. Il avait l'air efféminé, rusé, impérieux et insolent.
+Il clignotait en nous regardant de loin; et ses<a name="page_225" id="page_225"></a>
+yeux, bordés d'antimoine, avec son teint sans couleur,
+lui donnaient encore plus de ressemblance avec une
+jolie fille. Il ne portait aucun insigne, pas la moindre
+broderie sur ses vêtements; et de toute sa personne,
+soigneusement enveloppée dans un burnouss de fine
+laine, on ne voyait que l'extrémité de ses bottes sans
+éperons et la main qui tenait la bride, une petite main
+maigre ornée d'un gros diamant. Il arrivait renversé
+sur le dossier de sa selle en velours violet brodé d'argent,
+escorté de deux lévriers magnifiques, aux jarrets
+marqués de feu, qui bondissaient gaiement entre les
+jambes de son cheval.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il aperçut ce vieux grand seigneur et
+son fils, le petit Ali fit un mouvement pour se jeter
+à terre et courir se prosterner devant eux; mais le
+lieutenant lui posa la main sur l'épaule; l'enfant
+étonné comprit le geste et ne bougea pas.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, je regardai ce jeune cavalier à
+mine impériale, au milieu de son cortège barbare,
+avec des guerriers pour valets et des vieillards à barbe
+grise pour pages; je jetai les yeux sur le charmant
+Aouïmer, qui me fit l'effet d'un histrion, puis je
+considérai assez tristement la tenue du lieutenant;
+j'imaginai ce que devait être la mienne pour un &oelig;il
+difficile en fait d'élégance, et je ne pus m'empêcher
+de dire au lieutenant:</p>
+
+<p>&mdash;Comment trouvez-vous que nous représentions
+la France?<a name="page_226" id="page_226"></a></p>
+
+<p>Le vieillard passa et nous salua froidement de la
+main; nous y répondîmes avec autant de supériorité
+que nous le pûmes. Quant au jeune homme, arrivé à
+deux pas de nous, il fit cabrer sa bête; l'animal,
+enlevé des quatre pieds par ce saut prodigieux où
+excellent les cavaliers arabes, nous frôla presque de
+sa crinière et alla retomber deux pas plus loin; le
+petit prince s'était habilement dispensé du salut, et
+son escorte acheva de défiler sans même jeter les yeux
+sur nous.</p>
+
+<p>Les musiciens venaient ensuite, marchant sur deux
+rangs, la bride passée dans le bras, les uns frappant
+d'un geste martial sur de petits châssis carrés tendus
+de peau, d'autres tambourinant avec des crochets de
+bois sur des timbales du diamètre d'un petit tambour,
+les autres soufflant dans de longues musettes en forme
+de hautbois. Puis arrivaient, sur deux de front, et les
+deux plus richement équipés tenant la tête, les
+chameaux porteurs d'atatiches; c'étaient de grands
+animaux efflanqués, nerveux, lustrés, presque aussi
+blancs que de vrais <i>mahara</i> et marchant, comme
+disent les Arabes: «du pas noble de l'autruche.» Ils
+avaient des mouchoirs de satin noir passés au cou et
+des anneaux d'argent aux pieds de devant. Les <i>atatiches</i>,
+sorte de corbeilles enveloppées d'étoffes avec
+un fond plat garni de coussins et de tapis, dont les
+extrémités retombent en manière de rideaux sur les
+deux flancs du dromadaire, faisaient plutôt l'effet de<a name="page_227" id="page_227"></a>
+dais promenés dans une procession que de litières de
+voyage. Imagine un assortiment de toute espèce
+d'étoffes précieuses, un assemblage de toutes les
+couleurs: du damas citron, rayé de satin noir, avec
+des arabesques d'or sur le fond noir, et des fleurs
+d'argent sur le fond citron; tout un atouche en soie
+écarlate traversé de deux bandes de couleur olive;
+l'orange à côté du violet, des roses croisés avec des
+bleus, des bleus tendres avec des verts froids; puis
+des coussins mi-partie cerise et émeraude, des tapis de
+haute laine et de couleur plus grave, cramoisis,
+pourpres et grenats, tout cela marié avec cette fantaisie
+naturelle aux Orientaux, les seuls coloristes du monde.
+C'était le point le plus brillant et le centre éclatant
+de la caravane. Vu de face et d'un peu loin, ce haut
+appareil s'élevait comme une sorte de mitre étincelante
+au-dessus de la tête vénérable des dromadaires blancs,
+et complétait cette physionomie sacerdotale que tu leur
+connais. On n'entrevoyait rien des voyageuses de
+distinction suspendues dans ces somptueux berceaux;
+mais un nègre à pied, qui se tenait au-dessous de
+chaque litière, de temps en temps levait la tête et
+s'entretenait avec une voix qui lui parlait à travers les
+tapisseries.</p>
+
+<p>Là s'arrêtaient le luxe des étoffes et l'éclat des
+couleurs; car, immédiatement après, venaient les
+chameaux de charge, portant les tentes, le mobilier,
+la batterie de cuisine de chaque famille, accompagnés<a name="page_228" id="page_228"></a>
+par les femmes, les enfants, quelques serviteurs à
+pied, et les plus pauvres de la tribu. Des coffres, des
+tellis au ventre arrondi, rayés de jaune et de brun,
+des plats de kouskoussou, des bassins de cuivre, des
+armes en faisceaux, des ustensiles de toute nature
+cliquetant au mouvement de la marche; de chaque
+côté, des outres noires pendues pêle-mêle avec des
+douzaines de poulets liés ensemble par les pattes, et
+qui battaient des ailes en jetant des cris de détresse;
+par-dessus tout cela la tente roulée autour de ses
+montants comme une voile autour de sa vergue; puis
+un bâton qui se trouvait mis en l'air et retenu par des
+amarres à peu près comme un mât avec ses agrès; tel
+était l'aspect uniforme offert par le dos montueux des
+chameaux. Il y en avait cent cinquante ou deux cents
+pour transporter les bagages et les «maisons de poil»
+de cette petite cité nomade en déménagement. On
+voyait, en outre, de jeunes garçons, assis tout à fait à
+l'arrière des bêtes, juste au-dessus de la queue, qui
+poussaient de grands cris, quand les animaux trop
+pressés s'embarrassaient l'un dans l'autre; ou bien de
+petits enfants tout nus, suspendus à l'extrémité de la
+charge, quelquefois couchés dans un grand plat de
+cuisine et s'y laissant balancer comme dans un berceau.
+A l'exception du harem, qui voyageait en litière
+fermée, toutes les femmes venaient à pied sur les deux
+flancs de la caravane, sans voiles, leur quenouille à la
+ceinture et filant. De petites filles suivaient, entraînant<a name="page_229" id="page_229"></a>
+ou portant, attachés dans leur voile, les plus jeunes et
+les moins alertes de la bande. De vieilles femmes,
+exténuées par l'âge, cheminaient appuyées sur de
+longs bâtons; tandis que de grands vieillards se
+faisaient porter par de tout petits ânes, leurs jambes
+traînant à terre. Il y avait des nègres qui, dans leurs
+bras d'ébène, tenaient de jolis nourrissons coiffés de
+la chechia rouge; d'autres menaient par la longe des
+juments couvertes, depuis le poitrail jusqu'à la queue,
+de <i>djellale</i> à grands ramages, et suivies de leurs
+poulains; j'en remarquai qui conduisaient par les
+cornes des béliers farouches, comme s'ils les traînaient
+aux sacrifices: c'était aussi beau qu'un bas-relief
+antique. Des cavaliers galopaient au milieu de la foule,
+et de loin donnaient des ordres à ceux qui, tout à fait
+à l'arrière, amenaient le troupeau des chameaux libres
+et les moutons. C'était là que se tenait la meute
+hurlant, aboyant, harcelant sans cesse la queue du
+troupeau; notre approche augmentant encore la rage
+des chiens et ajoutant à l'épouvante des moutons,
+nous prîmes le trot, et bientôt nous eûmes dépassé
+l'extrême arrière-garde de la caravane.</p>
+
+<p>Pendant une heure encore, on entendit le bruit des
+cornemuses, et nous continuâmes de voir la poussière
+qui s'éloignait dans la direction des montagnes de
+l'Est.</p>
+
+<p>&mdash;Avouez, dis-je au lieutenant, que voilà une
+manière de déménager qui vaut mieux que la nôtre.<a name="page_230" id="page_230"></a></p>
+
+<p>Et je lui rappelai, car il l'avait oublié, comment
+s'effectue un changement de domicile chez le peuple
+le plus spirituel et le plus policé du monde.</p>
+
+<p>Je ne connais pas de village arabe qui se présente
+avec plus de correction ni dans des conditions de
+panorama plus heureuses que Tadjemout, quand on
+l'approche en venant d'El-Aghouat. Il couvre un petit
+plateau pierreux qui n'est qu'un renflement de la
+plaine et s'y développe en forme de triangle allongé.
+La base est occupée par un rideau vert d'arbres
+fruitiers et de palmiers; les saillies anguleuses d'un
+monument ruiné en marquent le sommet. Un mur
+d'enceinte collé contre la ville suit la pente du coteau
+et vient, par une descente rapide, se relier, au moyen
+d'une tour carrée, aux murs extérieurs des jardins.
+Ces murs sont armés, de distance en distance, de tours
+semblables; ce sont de petits forts crénelés, légèrement
+coupés en pyramides et percés de meurtrières.
+La ligne générale est élégante et se compose par des
+intersections pleines de style avec la ligne accentuée
+des montagnes du fond. Le ton local est gris, d'un
+gris sourd que la vive lumière du matin parvenait à
+peine à dorer. Une multitude de points d'ombre et de
+points de lumière mettait en relief le détail intérieur
+de la ville et, de loin, lui donnait l'aspect d'un damier
+irrégulier de deux couleurs: gris et bleu. Deux marabouts
+posés à droite, sur la croupe même du mamelon,
+l'un rouge et l'autre blanc, faisaient mieux<a name="page_231" id="page_231"></a>
+apparaître encore, par deux touches brillantes, la
+monochromie sérieuse du tableau.</p>
+
+<p>A une demi-lieue de la ville, nous dépêchâmes
+Aouïmer avec la lettre adressée au caïd, et nous lui
+recommandâmes de veiller à ce que la <i>diffa</i> fût très
+simple, car nous avions affaire à des gens pauvres.
+Puis le lieutenant s'approcha d'Ali et lui fit la leçon
+suivante:</p>
+
+<p>&mdash;En quelque endroit que nous soyons, souviens-toi
+que c'est monsieur et moi qui sommes les maîtres;
+ainsi n'embrasse les genoux de personne;&mdash;tu me
+comprends?</p>
+
+<p>Le petit Ali porta la main droite à sa poitrine et
+répondit: Oui, <i>Sidna</i>.&mdash;Formule presque inusitée
+de respect, qui ne s'adresse qu'aux puissants de la
+terre.</p>
+
+<p>A mesure que nous approchions, tournant les
+jardins pour entrer par l'est, l'aspect de Tadjemout
+changeait, les montagnes s'abaissaient derrière la
+ville; et tout ce tableau oriental se décomposant de
+lui-même, il ne resta plus, quand nous en fûmes tout
+près, qu'une pauvre ville, mise en ruines par un siège,
+brûlée, aride, abandonnée, et que la solitude du
+désert semblait avoir envahie. Il était neuf heures; le
+soleil déjà haut, la frappait d'aplomb. Nous arrivions,
+par un cimetière, au-delà duquel on voyait une porte
+carrée, pareille à toutes les portes arabes, ménagée
+dans la tour qui relie les remparts aux murs des<a name="page_232" id="page_232"></a>
+jardins. Un Arabe à mine farouche, chaussé de brodequins
+poudreux et portant un long fusil pendu dans
+le dos, suivait en même temps que nous ce chemin
+hérissé de pierres tumulaires, poussant devant lui un
+âne boiteux chargé de deux outres vides. A droite, et
+vers le sommet du mamelon traversé par de longues
+assises de rochers rougeâtres, on voyait deux chevaux
+étiques, la tête pendante et plantés sur leurs quatre
+pieds comme sur des piquets. Rien de plus, personne
+au-dessus des murailles; pas un bruit. A gauche et
+dans des massifs d'abricotiers, on entendait roucouler
+des tourterelles.</p>
+
+<p>Après un assez long circuit dans des rues sans soleil,
+plus étroites encore que celles d'El-Aghouat et pavées
+de dalles encore plus glissantes, nous prîmes une
+petite ruelle au bout de laquelle on voyait des gens
+occupés à desseller le cheval d'Aouïmer. Arrivés là,
+nous mîmes pied à terre, et l'on nous fit entrer sous
+un vestibule fort obscur, et dans lequel s'enfonçait,
+suivant l'usage, un divan en maçonnerie élevé de
+quatre pieds au-dessus du sol. Le vestibule était
+encombré de gens qui se démenaient beaucoup sans
+le moindre cri. Il y avait déjà quelqu'un étendu sur le
+dos au beau milieu du divan, et autour duquel tout le
+monde s'empressait. Au moment où nous apparûmes,
+un Arabe, assez proprement vêtu d'un burnouss
+couleur amadou, lui présentait d'une main une gamelle
+de lait, tandis que de l'autre il l'invitait à choisir au<a name="page_233" id="page_233"></a>
+milieu d'un boisseau au moins de petites pommes
+vertes amoncelées sur le tapis. C'était Aouïmer qui se
+faisait servir par le caïd de Tadjemout: Il se mit à
+sourire en nous voyant et nous dit en français, de sa
+voix la plus claire:&mdash;Bonjour, mon lieutenant,
+comme s'il ne nous avait pas vus depuis un mois.</p>
+
+<p>Notre arrivée avait attiré une certaine foule devant
+la maison du caïd. Aussi, le vestibule ne tarda pas à
+se trouver rempli; et bientôt, la porte obstruée ne
+pouvant suffire à la curiosité de tous ceux qui, privés
+d'entrer, auraient voulu voir, le plus grand nombre
+des visiteurs demeura dehors, et fit bien inutilement
+galerie dans la rue. Au bout d'un instant, il n'y eut
+plus moyen de respirer, et j'avais perdu tout espoir de
+prendre un seul moment de repos. D'ailleurs, ce n'est
+jamais un séjour bien délicieux que celui du divan
+chez les pauvres habitants des ksours du Sud. On n'y
+échappe aux coups de soleil,&mdash;danger réel, il faut
+l'avouer, pendant la canicule,&mdash;qu'avec la chance
+d'y rencontrer toutes les incommodités imaginables.
+Et quant à celui-ci, j'avais jugé, dès l'abord, qu'il
+renfermait une combinaison de petits supplices dont
+le moindre était, sans contredit, la chaleur épouvantable
+d'une étuve sèche; et je m'étais tout de suite
+aperçu, à de cruelles démangeaisons qui m'envahirent
+tout le corps, que les mouches avaient ici, dans les
+tapis, toute une armée d'odieux auxiliaires.</p>
+
+<p>Une hirondelle avait son nid dans le plafond, juste<a name="page_234" id="page_234"></a>
+au-dessus du divan. Les petits étaient nés, et, toutes
+les cinq minutes, l'hirondelle arrivait avec un brin de
+quelque chose dans le bec. La porte était basse; entre
+le cintre et la tête des gens attroupés sur le seuil, il ne
+restait que juste assez d'espace pour elle; elle s'y
+glissait en poussant un léger cri. Aussitôt, je regardais
+en l'air et je voyais six petites têtes rondes coiffées
+d'un duvet noir avancer au bord du nid six becs
+ouverts et pépiants; de petits becs d'oiseaux naissants
+avec un bourrelet jaune qui les fait ressembler à des
+lèvres. L'oiseau partageait de son mieux entre tous ses
+nourrissons; puis, l'une après l'autre, les têtes se
+retiraient dans le nid. La mère, un peu surprise de
+voir son asile occupé par tant de monde, hésitait
+pour s'en aller, entre la porte de la cour et celle de la
+rue; sans doute elle avait des raisons pour préférer
+la seconde, car c'était celle qu'elle choisissait, bien
+que l'autre fût à peu près libre. Chaque fois c'était la
+même incertitude, et chaque fois j'entendais du milieu
+des Arabes une voix grave qui disait: <i>balek!</i> (prends
+garde!) Alors il y en avait qui se courbaient en deux
+pour lui faire place, d'autres encore plus complaisants
+qui s'écartaient tout à fait; l'oiseau prenait son élan
+et filait en jetant un nouveau cri.</p>
+
+<p>Grâce à ce trait de caractère assurément touchant,
+j'aurais volontiers pardonné à ces braves gens de nous
+faire étouffer par leur politesse malentendue, mais,
+quoique endurci déjà contre beaucoup de misères, je<a name="page_235" id="page_235"></a>
+trouvai cette manière de se reposer si pénible, que
+j'aimai mieux marcher. La <i>diffa</i> ne pouvait manquer
+de se faire attendre, car c'est une cérémonie qui, dans
+tous les cas, demande certains préparatifs et dont la
+solennité dépend en grande partie de la lenteur qu'on
+y apporte. Tous les visages étaient ruisselants; les
+burnouss transpiraient comme des langes de bain. Je
+ressentais, en outre, d'intolérables piqûres, et je dis
+au lieutenant, qui me paraissait ne rien éprouver de
+semblable: Sentez-vous?&mdash;Non, mon ami, me dis le
+lieutenant, mais je les vois. Si j'ai un conseil à vous
+donner, c'est d'aller vous promener.&mdash;Au moment
+où je sortais, je me trouvai face à face avec le caïd,
+qui portait dans ses bras un petit mouton noir tout
+frémissant de se trouver pris et qui bêlait. Un autre
+grand gaillard, vêtu comme le caïd d'un burnouss de
+fantaisie jaunâtre, et lui ressemblant un peu, le suivait
+d'un air enjoué, un couteau à la main. Le caïd,
+croyant m'être agréable, me présenta le pauvre animal,
+écarta sa laine à l'endroit des côtes et me montra
+qu'il était gras et blanc. De mon côté, je fus obligé,
+par convenance, de palper cette chair vivante qu'on
+allait mettre à la broche et que j'allais manger dans
+une heure. Mais je me fis un peu l'effet d'un sauvage,
+et la <i>diffa</i> de Tadjemout ne m'inspira plus le moindre
+appétit.</p>
+
+<p>Les rues étaient silencieuses, presque désertes,
+l'ombre y décroissait rapidement, et je n'y rencontrai<a name="page_236" id="page_236"></a>
+que de rares habitants étendus déjà sous le porche
+obscur des maisons. J'entrevis un ou deux enfants qui
+se cachaient, et je pus entendre, en passant, le tic-tac
+des métiers, comme dans certaines cours d'El-Aghouat.
+Je fis le tour de la ville par l'est et m'acheminai,
+malgré la chaleur, vers le marabout blanc qu'on voit
+de loin briller dans ce tableau décoloré. C'est la
+sépulture de <i>Sidi-Atallah</i>, un des patrons de Tadjemout
+et l'ancêtre des <i>Ouled-Sidi-Atallah</i>, petite
+tribu d'une centaine de tentes qui campe aux environs
+de Tadjemout, et y dépose ses grains. Le marabout
+commande la ville à l'est, à peu près comme celui de
+Si-Hadj-Aïca commande un quartier d'El-Aghouat. Il
+est entouré d'un petit mur en pierres sèches et
+barricadé de manière à ce qu'on n'y puisse entrer. Il
+y avait une multitude de loques accrochées au mur
+par dévotion.&mdash;Puis, suivant l'arête du mamelon, je
+rentrai dans la ville par le nord.</p>
+
+<p>Tadjemout ne s'est point relevé du siège qu'il a
+subi en même temps que sa voisine <i>Aïn-Mahdy</i>. Ce
+débris noirâtre, qu'on voit de loin denteler le sommet
+de la ville, c'est, avec une enceinte assez vaste, mais
+rasée à fleur de terre, et quelques pans de murs encore
+tachés par le feu, tout ce qui reste de l'ancienne
+kasbah démantelée pendant la guerre. Toutes ces
+maisons si bien groupées à distance sont dans le plus
+triste état de misère et s'en vont en ruines. On a seulement
+relevé les tours et réparé l'enceinte des jardins,<a name="page_237" id="page_237"></a>
+car la grande affaire était de protéger les plantations.</p>
+
+<p>Ces jardins entourent la ville de trois côtés.
+L'Oued M'zi la contourne en décrivant comme eux
+trois quarts de cercle; son lit est large; il est contenu,
+du côté des jardins, par une berge élevée, de terre
+rougeâtre, sans cailloux; de l'autre, il paraît s'étendre
+assez loin dans la plaine, au moment de la crue des
+eaux; mais, dans cette saison de sécheresse, il devient
+inutile, et n'arrose ni ne protège plus rien. On n'y
+voit pas la moindre place humide. De même qu'à El-Aghouat,
+il disparaît sous le sable pour ne se montrer
+qu'à l'époque des pluies.</p>
+
+<p>Le soleil était déjà presque perpendiculaire quand
+je m'arrêtai sur les débris de l'ancienne kasbah, devant
+le panorama de la plaine. Je retrouvais El-Aghouat
+à la même heure, avec le désert de moins,
+mais avec une stupeur encore plus grande dans l'intérieur
+de cette ville accablée de chaleur. On n'entendait
+rien, on ne voyait rien remuer. Au delà de l'îlot vert
+des jardins, l'&oelig;il découvrait un horizon de terrains
+nus, caillouteux, brûlés, fuyant dans toutes les directions
+vers un cercle de montagnes fauves ou cendrées,
+d'un ton charmant, mais où l'on devinait l'aridité de
+la pierre sous la tendresse inexprimable des couleurs.
+Un petit nuage unique flottait au-dessus d'un piton
+bleuâtre du Djebel-Amour. La ville, environnée de
+pentes grisâtres, sans aucune ombre, enflammée de
+soleil, ne donnait plus signe de vie. Les deux chevaux<a name="page_238" id="page_238"></a>
+que j'avais aperçus en arrivant n'avaient pas changé
+de place; seulement, ils s'étaient couchés, la tête du
+côté du nord. Il y avait une tente en poil noir plantée
+parmi les ruines, et sous laquelle une femme en
+haillons battait du lait dans une outre. La nuit la plus
+profonde est pleine de gaieté à côté de ce tableau
+désolé. On ne connaît point en France l'effet de cette
+solitude et de ce silence sous le plus beau soleil qui
+puisse éclairer le monde. Dans nos pays tempérés, le
+soleil de midi fait sortir de terre tout ce qu'elle a de vie
+et de bruits, et semble exaspérer toutes les passions
+joyeuses de la campagne. Ici, le soleil de midi consterne,
+écrase, mortifie, et c'est l'ombre de minuit qui
+répare et à son tour redonne la vie.</p>
+
+<p>Une seule chose, grâce à des ressources de sève
+inconcevables, résiste à la consomption de ces terribles
+étés, qui dessèchent les rivières, corrompent les eaux
+qu'ils ne peuvent tarir, et ne donnent qu'à peu de
+gens le temps de vieillir,&mdash;c'est la couleur verte des
+feuillages; couleur extraordinaire dont nous n'avons
+pas d'expression dans les harmonies ordinaires de la
+palette. Je me suis rappelé les taillis de chêne les plus
+verts, les potagers normands les mieux arrosés, à
+l'époque la plus épanouie de l'année, aussitôt après la
+frondaison, sans trouver quelque chose de comparable
+à ce badigeonnage de vert émeraude, entier,
+agaçant, et qui fait ressembler tous ces arbres à des
+joujoux de papier vert qu'on planterait sur du bois<a name="page_239" id="page_239"></a>
+jaune. Ce qui rend le désaccord plus bizarre et aussi
+la comparaison plus juste, c'est que le pied des arbres
+repose en effet sur un terrain presque tout à fait nu,
+couleur de chaume, où l'on ne voit que quelques
+petits carrés de légumes mal arrosés et plus mal
+venus, des haricots et des fèves à feuilles flétries.</p>
+
+<p>Ces jardins, si desséchés par le pied, si verdoyants
+par le sommet, sont toute la fortune et toute la gaieté
+de Tadjemout. On les dit fertiles. Pour moi, je n'y ai
+vu que des pommes et des abricots. Les pommes sont
+petites, de couleur fade, et pareilles à des pommes à
+cidre, pour la grosseur et pour le goût. Quant à l'abricotier
+du sud, c'est un bel arbre, de haute taille, d'un
+port sérieux, d'un feuillage élégant, régulier, et qui
+conviendrait aux paysagistes de style; voilà pourquoi
+je le signale en passant. C'est un feuillage arrondi par
+masses compactes ou développé en longues grappes
+traînantes, et dont l'exécution, naturellement indiquée,
+s'exprime par un travail serré de touches rondes
+posées symétriquement, comme des points de broderie.
+Cela rappelle exactement l'exécution calme et
+savante du <i>Diogène</i> et du <i>Raisin de Chanaan</i>. A l'automne,
+quand l'arbre est devenu brun, la ressemblance
+doit être parfaite. L'abricotier, comme les
+pommiers normands et les orangers, se couvre de
+fruits en si grand nombre, que chaque feuille verte est
+accompagnée d'un fruit d'or. Cet arbre, d'aspect mythologique,
+est, après les dattiers, ce qu'il y a de plus<a name="page_240" id="page_240"></a>
+précieux dans les vergers du Sud. Les abricots secs
+forment, tu le sais, le fond de la cuisine arabe; on les
+fait sécher sur des claies, et, pendant tout le reste de
+l'année, on en compose, avec fort peu de viande et
+beaucoup de sauce au <i>fel-fel</i>, toute sorte de ragoûts,
+entre autres le <i>hamiss</i>.</p>
+
+<p>Des grenadiers, dont les fleurs commençaient à faire
+place au fruit; des poiriers; des figuiers bas, à feuilles
+plus petites et plus foncées que les figuiers d'Europe;
+quelques pêchers, au feuillage grêle un peu plus doré
+que le reste; des vignes poussant en tout sens avec les
+plus grands caprices et portant déjà des verjus monstrueux;
+par-dessus tout cela les aigrettes des palmiers
+d'un vert froid, légèrement jaunes ou rougissantes au
+point de jonction des palmes, voilà les jardins de Tadjemout,
+c'est-à-dire de tous les ksours du Sud.</p>
+
+<p>Somme toute, ici les oiseaux sont plus heureux que
+les hommes; car ils se nourrissent aussi bien et vivent
+plus commodément. Ils ont le peu de fraîcheur que la
+végétation parvient à exprimer du sol, et le moindre
+vent qui remue cette atmosphère inerte et brûlante de
+midi, ils le recueillent en paix dans leurs maisons
+mouvantes de feuillages. On ne les aperçoit pas, et
+c'est à peine si on les entend se déranger dans les
+feuilles quand on passe à côté d'eux. Quelquefois, une
+petite tourterelle fauve, à collier lilas, s'envole et se
+réfugie sur un palmier; elle agite, en s'y posant, le
+djerid flexible; on la voit un moment se balancer sur<a name="page_241" id="page_241"></a>
+le ciel bleu, puis elle se retire au c&oelig;ur de l'arbre, elle
+y pousse un ou deux roucoulements, fait mouvoir encore
+les dards aigus des palmes, et tout se tait, en
+même temps que tout redevient immobile.</p>
+
+<p>Quand j'entrai dans le vestibule, où l'odeur du repas
+semblait avoir rassemblé toutes les mouches et tous les
+affamés du quartier, le caïd, qui n'attendait plus que
+mon retour, fit un signal du côté des cuisines, et je
+vis apparaître, au bout d'un bâton, le cadavre rissolé
+et tout fumant du petit agneau noir.</p>
+
+<p>Aouïmer fut d'une gaieté folle pendant tout le repas,
+et Ben-Ameur essaya de nous persuader que les habitants
+de Tadjemout seraient heureux de nous retenir
+jusqu'au lendemain; mais nos pauvres chevaux expiraient
+de chaleur dans la cour, et c'était nous soulager
+tous que de nous mettre en route. Avant trois heures,
+nous prenions congé du caïd et nous sortions par
+<i>Bab-Sfaïn</i>, porte qui s'ouvre du côté d'Aïn-Mahdy.</p>
+
+<p class="date">
+Aïn-Mahdy, juillet 1853.<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;J'accomplissais en ce moment un de mes plus
+vieux rêves de voyage; rêve est le mot, car à l'époque
+où je le faisais, en examinant la carte du Sahara, il
+était plus que douteux qu'il pût jamais se réaliser. Ce
+n'était ni son éloignement, ni la nouveauté du pays
+qui m'attiraient vers ce lieu-là, de préférence à tant
+d'autres, tout aussi propres à m'émouvoir; c'était je<a name="page_242" id="page_242"></a>
+ne sais quoi de séduisant dans le nom, quelques lambeaux
+appris de son histoire, le bruit d'un grand personnage
+religieux luttant derrière ces remparts contre
+le premier homme de guerre de l'Afrique moderne,
+beaucoup d'imaginations colorant une vague perspective
+de faits et de paysage; enfin, je ne sais quelle
+singulière intuition du vrai qui m'avait fait imaginer
+une sorte de ville abbatiale, dévote, sérieuse, hautaine
+et dominée, comme Avignon, par un palais de pape.
+Chemin faisant, je me rappelais le temps où El-Aghouat
+était encore pour Alger un pays fort mystérieux,
+et je pensais au nombre d'événements, petits
+ou grands, que le hasard avait dû combiner pour faciliter
+ma promenade; et ce qui m'étonnait le plus dans
+tout cela, c'était d'en être aussi peu surpris et de
+trouver tout simple que j'eusse déjeuné le matin à Tadjemout
+et que j'allasse à présent dîner à Aïn-Mahdy.</p>
+
+<p>Nous avions devant nous une plaine unie, pierreuse,
+sans aucun accident de terrain et sans variété
+d'aspect. A droite et à gauche, fuyaient parallèlement
+deux bourrelets d'une couleur exquise et seulement
+tachés d'ombres pareilles à des gouttes d'eau bleue. A
+l'extrémité de la plaine, on distinguait un renflement
+dans la ligne droite de l'horizon; c'était derrière ce
+mouvement du sol que nous allions voir apparaître
+Aïn-Mahdy. La montagne au delà devenait plus
+bleuâtre à mesure que le soleil inclinait de son côté.
+De petits sentiers grisâtres se dirigeaient en droite<a name="page_243" id="page_243"></a>
+ligne dans la plaine et menaient sans détours de Tadjemout
+à Aïn-Mahdy. Il n'en fallait pas davantage
+pour indiquer le voisinage d'une ville fréquentée.&mdash;Ces
+deux ou trois sentiers, séparés par des intervalles
+presque égaux, où la terre est battue, où il y a moins
+de cailloux qu'ailleurs, c'est une grande route de caravane.
+Le gros de la troupe marche à la file dans le
+sillon du milieu, le plus poudreux, le seul qui ne soit
+jamais interrompu; les cavaliers d'escorte, les conducteurs
+de chameaux vont parallèlement dans les petits
+sentiers latéraux, à la file aussi, car il n'y en a guère
+où l'on remarque le passage ordinaire de plus de deux
+cavaliers de front. La route se trouve ainsi tracée dans
+la direction la plus courte. Quand on rencontre une
+touffe d'<i>alfa</i>, de <i>chih</i> ou de <i>k'tâf</i>, on la tourne;
+l'herbe continue de pousser; et c'est le chemin qui
+fait un circuit, grâce à l'imperturbable régularité des
+voyageurs. Je m'amusais à reconnaître la large empreinte
+des chameaux, le pied des chevaux, celui des
+hommes. De loin en loin, nous retrouvions des marques
+de roues, presque effacées par les pluies d'hiver.
+N'était-ce pas la voie des canons qui sont venus d'<i>El-Biod</i>
+mitrailler les murs d'El-Aghouat? De rares
+gangas, qu'on ne voyait pas, faisaient entendre au-dessus
+de nos têtes de faibles cris perdus dans le
+silence. A gauche, et sur des plans inclinés qui remontaient
+vers les collines, on distinguait de temps en
+temps des points fauves tachés en dessous de blanc.<a name="page_244" id="page_244"></a>
+Ces points fauves étaient mobiles, et malgré l'énorme
+distance, on voyait le lustre du poil. C'étaient des
+gazelles qui paissaient parmi des <i>alfa</i> jaunissants. Le
+chemin que nous suivions était couvert de leurs
+traces; on eût pu dire que <i>la terre exhalait le musc</i>.</p>
+
+<p>A moitié chemin à peu près, nous vîmes venir à
+nous deux voyageurs à pied, conduisant trois petits
+ânes. Deux de ces ânes étaient chargés; le troisième,
+velu comme un ours et de la taille d'un gros
+mouton, trottait gaiement en avant des autres et s'arrêtait
+fréquemment pour accrocher au passage un rameau
+pâle de <i>k'tâf</i>. Les hommes étaient nègres, mais
+de vrais nègres pur sang, d'un noir de jais, avec des
+rugosités sur les jambes et des plissures sur le visage,
+que le hâle du désert avait rendues grisâtres: on eût
+dit une écorce. Ils étaient en turban, en jaquette et en
+culotte flottante, tout habillés de blanc, de rose et de
+jonquille, avec d'étranges bottines ressemblant à de
+vieux brodequins d'acrobates. C'étaient presque des
+vieillards, et la gaieté de leur costume, l'effet de ces
+couleurs tendres accompagnant ces corps de momies
+me surprirent tout de suite infiniment. L'un avait au
+cou un chapelet de flûtes en roseau, comme le fou de
+D'jelfa; il tenait à la main une musette en bois travaillé,
+incrustée de nacre, et fort enjolivée de coquillages.
+L'autre portait en sautoir une guitare formée
+d'une carapace de tortue, emmanchée dans un bâton
+brut.<a name="page_245" id="page_245"></a></p>
+
+<p>Quant aux ânes, je fus longtemps à deviner ce
+qu'ils avaient sur le dos. Outre plusieurs tambourins
+ornés de grelots, d'autres instruments de musique,
+reconnaissables à leur long manche, et un amas de
+loques fanées, je voyais, à distance, quelque chose
+comme une quantité de paquets de plumes ondoyer
+au-dessus de la charge et flotter confusément jusque
+sur leurs oreilles. En approchant, je m'aperçus que
+ces paquets étaient de toutes les couleurs et de la plus
+singulière apparence; c'étaient à peu près des oiseaux
+par le plumage; par la forme, c'étaient des bêtes
+impossibles; et, ce qui m'étonna le plus, ce fut de
+voir que chacun de ces monstres avait positivement un
+bec et deux pattes. Il y en avait un grand nombre de
+tailles diverses, et tous d'une composition plus ou
+moins propre à frapper l'esprit; les uns petits, armés
+d'un bec énorme et montés sur des échasses de
+flamands; les autres, pesants comme une outarde,
+avec une tête imperceptible et des pieds filiformes;
+d'autres d'un air tout à fait farouche, auxquels il ne
+manquait que le cri pour être l'idéal de ce qui fait
+peur.&mdash;Imagine, mon cher ami, ce qui peut sortir
+de la fantaisie d'un nègre, quand il s'amuse à refaire
+des oiseaux avec des peaux cousues, des pattes et des
+têtes rapportées.</p>
+
+<p>C'étaient donc des bateleurs avec leurs marionnettes.
+Ils sortaient d'Aïn-Mahdy, où je doutai qu'ils eussent
+fait leurs frais, et s'en allaient par Tadjemout, chez<a name="page_246" id="page_246"></a>
+les Ouled-Nayls d'abord, puis dans les douars du Tell,
+essayer l'effet de leur innocente industrie. Je dis à
+Aouïmer de les questionner: mais ils parlaient fort
+peu l'arabe, et faute de nous comprendre, je ne pus
+savoir d'où ils venaient. Le seul nom que je reconnus
+dans le récit fait en langue nègre de leur longue
+odyssée fut <i>Ouaregla</i>.&mdash;«C'est une ville où l'on
+aime beaucoup à rire,» dit Aouïmer.&mdash;A tout hasard,
+je leur criai: <i>Kouka</i>, <i>Kano</i>, et tout ce que je connaissais
+de noms appartenant au <i>Bernou</i>. Ils se mirent
+à rire avec cette aimable gaieté des nègres, les plus
+francs rieurs de tous hommes, et ils répétèrent:
+<i>Kouka</i>, <i>Kano</i>, d'un air de connaissance: j'en conclus,
+peut-être à tort, qu'ils pouvaient bien avoir des
+relations avec le lac <i>Tchad</i> ou le <i>Haoussa</i>. Ils nous
+demandèrent de l'eau. Heureusement que l'outre était
+pleine. Après quoi, nous nous souhaitâmes mutuellement
+bon voyage, et je me retournai pour les voir
+s'éloigner dans la direction de Tadjemout, qui n'apparaissait
+plus au fond de la plaine, à présent dorée,
+que comme une tache grise au-dessus d'une ligne
+verte.</p>
+
+<p>La première fois que je traversai la Metidja, pour
+aller d'Alger à Blidah, je fus d'abord étonné (j'étais
+débarqué de la veille) de faire ce trajet en diligence,
+à peu près comme sur une route de France; mais je
+le fus bien davantage de rencontrer, au milieu de la
+plaine, un Auvergnat en veste de velours olive et<a name="page_247" id="page_247"></a>
+coiffé d'une casquette de loutre, qui portait devant lui
+un orgue de Barbarie et en jouait tout en marchant.
+C'était à peu près à l'endroit qu'on appelle les Quatre-Chemins:
+la plaine était verte, hérissée de palmiers
+nains; on voyait çà et là, entre la route et la montagne,
+pointer une tête isolée de palmier en éventail; le
+magnifique encadrement de l'Atlas enfermait l'horizon
+dans un cercle veiné de bleu, couronné de neiges, et
+d'une imposante tournure; c'était une admirable
+entrée. Je venais d'apercevoir un chacal qui traversait
+la route, comme aurait fait chez nous un renard; et
+je voyais de loin, posées parmi les joncs, deux cigognes
+dont l'une, comme l'ibis antique, tenait dans son bec
+quelque chose qu'on pouvait prendre pour un serpent.
+L'Auvergnat jouait l'air de la <i>Grâce de Dieu</i>. Ce jour-là
+je fus indigné.&mdash;Hier, en me séparant des musiciens
+nègres, ce souvenir m'est revenu, et je l'ai pris
+avec moins d'amertume. Il m'a semblé que cette
+nouvelle rencontre donnait un sens philosophique à la
+première. Je comparais ces pauvres émigrants venus,
+l'un de <i>Bernou</i>, l'autre du Cantal ou de la Savoie, et
+je n'ai pu m'empêcher d'admirer encore davantage les
+combinaisons du hasard, en pensant qu'un jour ils se
+rencontreraient peut-être, l'un avec sa guitare d'écaille,
+l'autre avec son coffre à musique, et qu'ils joueraient
+ensemble des airs nègres et des airs parisiens, au
+milieu d'une ville arabe devenue française.</p>
+
+<p>Vers six heures, nous perdîmes Tadjemout de vue;<a name="page_248" id="page_248"></a>
+et presque aussitôt, nous découvrions devant nous la
+silhouette massive, écrasée, légèrement renflée vers le
+milieu, d'une ville solitaire, de couleur brune, marquée
+de deux points plus clairs vers le centre: c'était Aïn-Mahdy.
+A ce moment, le soleil, qui déclinait vers les
+montagnes, prenait déjà la ville à revers, en dessinait
+seulement les contours dentelés, et noyait dans un
+rayonnement mêlé de violet et de bleu verdâtre les
+premiers échelons du Djebel-Amour. A mesure que
+nous approchions, le jour baissait; l'heure ne pouvait
+être mieux choisie pour entrer dans cette ville longtemps
+mystérieuse et demeurée sainte. Cette demi-clarté
+du soir qui n'allait nous la montrer que confusément,
+l'ombre qui commençait à l'envelopper avant
+que nous en fussions trop près, tout cela convenait à
+merveille au sentiment particulier mêlé de curiosité et
+de respect que m'inspirait Aïn-Mahdy.</p>
+
+<p>Il était sept heures quand nous atteignîmes le pied
+du rempart. C'est une muraille en maçonnerie solide,
+avec des créneaux très rapprochés, et coiffés de petits
+chapiteaux en pyramides. Aouïmer nous avait précédés
+pour prévenir le caïd de notre arrivée, et nous
+entrâmes dans la ville très modestement escortés d'un
+seul cavalier. En deçà du rempart règne un mur
+moins élevé, qui forme l'enceinte intérieure des
+jardins, de sorte que les jardins ont, comme la ville,
+une ceinture continue. Entre ce mur et le rempart
+passe un chemin de ronde étroit et sinueux. C'est par<a name="page_249" id="page_249"></a>
+là que le guide nous fit tourner pour aller gagner la
+grande porte: <i>Bab-el-Kebir</i>. Cette porte a l'air d'une
+entrée de forteresse; elle est pratiquée dans une haute
+muraille et flanquée de deux grosses tours carrées.
+Elle est beaucoup plus élevée que ne le sont d'habitude
+les portes des villes arabes; elle a de solides battants
+armés de ferrures; un encadrement de chaux en
+dessine le contour, presque aussi large que haut; une
+banquette dallée de pierres grises, polies comme du
+fer usé, garnit extérieurement le pied du mur. Le
+porche est profond, avec des enfoncements ménagés
+dans l'épaisseur des tours latérales, et forme à l'intérieur
+une véritable place d'armes.</p>
+
+<p>La rue sur laquelle on débouche après avoir
+franchi la voûte complète cette entrée monumentale.
+Elle est très large pour une rue arabe, comprise entre
+deux grands murs sévères, bâtis de pierres, sans
+ouvertures, et si propre qu'on la dirait balayée. Au
+bout de cent pas, elle tourne à angle droit au pied
+d'une maison blanche, d'architecture mauresque, et
+dont la forme singulière rappelle à la fois le palais
+et la mosquée. Cette maison blanche, élevée, percée à
+l'étage supérieur de fenêtres en ogives précieusement
+sculptées, est l'une des maisons du marabout Tedjini;
+c'est aussi le lieu de sa sépulture et la mosquée d'Aïn-Mahdy.
+Ce nom de Tedjini, qui n'éveillera chez toi,
+quand tu me liras, qu'un intérêt bien vague, ce seul
+nom, quand je l'entendis sortir avec componction des<a name="page_250" id="page_250"></a>
+lèvres du petit Ali, me fit éprouver, mon cher ami,
+une émotion très sincère. Il imprimait à ce qui
+m'entourait un caractère précis de grandeur, d'héroïsme
+et de sainteté. Je sentis que l'âme de cet
+homme vaillant animait encore cette ville à l'air si
+hautain et si recueilli. Mes imaginations d'autrefois ne
+m'avaient pas trompé, Aïn-Mahdy ne ressemblait à
+rien de ce que j'avais vu et répondait à tout ce que
+j'avais rêvé.</p>
+
+<p>Une troupe de chameaux sans gardien encombrait
+la rue dans toute sa largeur. En deçà et au delà de ce
+groupe silencieux, il n'y avait personne. La rue déserte
+se remplissait paisiblement de cette ombre poudreuse
+et de couleur rousse, ombre palpable, chargée de
+chaleur, d'odeurs confuses, qu'on ne trouve que dans
+les villages arabes du Sud, à la tombée de la nuit. La
+terrasse de la maison de Tedjini était occupée par un
+petit nombre de gens qui tous regardaient du même
+côté, du côté des montagnes. Ils nous virent entrer,
+tourner l'angle de la rue, sans distraire leur attention
+de l'objet qui paraissait l'attirer dans la direction du
+couchant.</p>
+
+<p>Le caïd prévenu nous attendait à quelques pas de
+là, devant une maison de belle apparence, sorte de
+<i>Dar-dyaf</i>, où l'on nous fit entrer, et que nous occupons
+seuls. La cour est grande, et nos chevaux sont logés
+dans des écuries spacieuses; un escalier bien construit
+mène à l'étage, où nous avons une chambre en galerie<a name="page_251" id="page_251"></a>
+pour le jour, et une belle terrasse garnie de tapis pour
+la nuit.</p>
+
+<p>Le caïd actuel d'Aïn-Mahdy n'a rien de frappant,
+ni dans les traits ni dans les manières; mais il représente
+convenablement l'autorité civile, dans cette
+municipalité, aujourd'hui bourgeoise et dévote. C'est
+un homme simple et digne, dont la physionomie fine,
+quoique très placide, le vêtement de grosse laine
+blanche, le chapelet de bois noir et la coiffure basse
+font penser au magistrat et au prêtre, beaucoup
+plus qu'au chef militaire. Son accueil fut grave et froid
+comme sa personne; et j'y remarquai tout de suite une
+sorte de distraction mêlée d'égards, qui n'était pas de
+l'impolitesse, mais qui, bien évidemment, ne marquait
+aucun empressement. A peine avions-nous eu le temps
+de lui répéter l'objet de notre visite, il l'avait appris
+déjà par la lettre d'introduction, qu'il nous quitta.
+C'était contre tous les usages, et je m'en étonnai.
+Quelques minutes après, vint la diffa.&mdash;Les deux
+spahis soulevèrent les langes bleus qui, suivant la
+coutume, couvraient les plats, et je vis, à leur visage,
+qu'il se passait quelque chose de grave. C'étaient du
+kouskoussou d'orge et des mets de la dernière qualité.
+Aouïmer se leva, d'un air important, prit un des plats
+et dit à l'un des serviteurs: Emporte, et dis au caïd
+qu'on s'est trompé. Y avait-il erreur? C'est ce qu'on
+ne put savoir; mais, au bout d'un instant, le caïd lui-même
+reparut, accompagnant un souper qui équivalait<a name="page_252" id="page_252"></a>
+à des excuses, et suivi cette fois d'un cortège assez
+nombreux de serviteurs et d'amis.</p>
+
+<p>Ils demeurèrent tous debout à l'angle de la terrasse;
+et bientôt j'entendis qu'ils discutaient entre eux en
+considérant le soleil couchant.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce qui se passe? me dit tout à coup
+le lieutenant: ils attendent encore la lune, et le
+Rhamadan n'est pas fini.&mdash;Aouïmer jeta fort irréligieusement
+un éclat de rire de <i>giaour</i> et continua
+d'affirmer que tout le monde à L'Aghouat l'avait vue
+la veille au soir, à sept heures trente-cinq minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous les ennuyons
+beaucoup, dis-je au lieutenant; cela se voit, et je crois
+convenable de nous expliquer.</p>
+
+<p>Nous exposâmes donc que nous avions calculé notre
+départ de manière à ne les point gêner; que nous
+étions parti d'El-Aghouat à sept heures trente-cinq
+minutes du soir et au coup de canon qui avait annoncé
+la fin du jeûne, pour être plus certains de n'arriver à
+Aïn-Mahdy que le premier jour du <i>Baïram</i>. Je racontai
+les préparatifs qu'on faisait à ce moment chez
+leurs voisins; que toutes les cuisines fumaient; que la
+ville était pleine de l'odeur des viandes; et je pris à
+témoin les deux spahis et le petit Ali. Mais à tout cela
+on nous répondit que si les Beni-l'Aghouat avaient vu
+la lune nouvelle, c'est qu'ils y regardaient de moins
+près qu'ailleurs; que dans Aïn-Mahdy on était plus
+formaliste, et que le jeûne durait encore.<a name="page_253" id="page_253"></a></p>
+
+<p>A ce moment, le caïd étendit le bras vers l'horizon;
+et nous vîmes, tous ensemble, apparaître dans la
+pâleur du couchant le demi-cercle mince et long de la
+lune naissante. Il se découpait, avec la précision d'un
+fil d'argent, sur un ciel parfaitement pur, couleur
+d'or vert. Au-dessous d'elle, scintillait une petite
+étoile brillante comme un &oelig;il qui se dilate en souriant.
+On regarda quelques minutes ce signal charmant
+de la fin d'un long jeûne. L'astre était si près
+des montagnes qu'un moment plus tard il cacha un
+des bouts effilés de son disque, puis disparut tout à
+fait.</p>
+
+<p>Le caïd, plus occupé de ce qu'il venait de voir que
+de notre présence, descendit alors, suivi de ses serviteurs,
+et s'en alla proclamer que le Rhamadan était
+accompli pour l'an de l'hégire 1269. Son fils, un
+grand enfant, doux de visage et déjà grave dans son
+maintien, se coucha, sans rien dire, sur le tapis, afin
+de passer la nuit près de nous. Quant à moi, le sommeil
+ne tarda pas à me prendre; j'entendis vaguement
+des chants qui ressemblaient à des cantiques et
+des psalmodies qui n'avaient rien de joyeux sortir de
+la maison mortuaire de Tedjini; je regardai, pendant
+un moment, luire les étoiles au-dessus de ma tête; et,
+sans attendre la fin du repas, pêle-mêle avec les plats
+de bois et les <i>mardjel</i> de lait, je m'endormis au milieu
+de la table à manger qui était en même temps
+notre lit.<a name="page_254" id="page_254"></a></p>
+
+<p class="date">
+Aïn-Mahdy, juillet 1853.<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;La première impression demeure; Aïn-Mahdy
+me rappelle Avignon; je ne saurais expliquer pourquoi,
+car une ville arabe est ce qu'il y a de moins
+comparable à une ville française; et la seule analogie
+d'aspect qu'il y ait entre ces deux villes consiste dans
+une ligne de remparts dentelés, une couleur à peu
+près semblable, d'un brun chaud, un monument qui
+se voit de loin et couronne avec majesté l'une et
+l'autre, mais c'est une sorte d'analogie morale, une
+physionomie également taciturne; un air de commandement
+avec des dispositions de défense, quelque
+chose de religieux, d'austère; je ne sais quel même
+aspect féodal qui participe à la fois de la forteresse et
+de l'abbaye. Elles se ressemblent par l'effet produit,
+et peut-être cette comparaison tout imaginaire te donnera-t-elle
+une idée juste de ce qui est.</p>
+
+<p>La ville est posée sur un renflement de la plaine et
+décrit une ellipse. On trouve qu'elle a la forme «d'un
+&oelig;uf d'autruche coupé en deux dans le sens de sa
+longueur». Toute la partie des fortifications est
+admirablement construite et dans un superbe état
+d'entretien. Le tableau général, au lieu de chanceler
+en tous sens et d'incliner sous tous les angles, suivant
+l'habitude des villages sahariens, garde un aplomb de
+lignes et se dessine par des angles droits très satisfaisants
+pour l'&oelig;il.<a name="page_255" id="page_255"></a></p>
+
+<p>Les jardins qui ont été rasés dépassent à peine le
+sommet des murs de clôture, sous forme d'un bourrelet
+vert. Un seul arbre a survécu; il s'élève assez
+tristement dans un enclos désert. Le pauvre k'sour
+d'<i>El-Outaya</i>, abandonné sans verdure et sans abri
+dans sa plaine ingrate, entre El-Kantara et Bisk'ra,
+témoigne de cette manière générale d'entendre la
+guerre. J'y ai vu l'unique palmier qui fut laissé debout,
+pour apprendre à l'étranger qu'il y avait eu là
+une oasis. Aïn-Mahdy en a conservé deux, l'un au
+nord, l'autre au sud des jardins.</p>
+
+<p>Aïn-Mahdy n'a point de rivière, mais on voit de
+loin entre la ville et la montagne un point blanc de
+maçonnerie qui indique la tête de la source <i>Aïn-Mahdy</i>.
+Arrivé à la porte Bab-el-Sakia, le ruisseau se
+déverse dans un bassin d'où il va, par deux écluses,
+arroser les jardins. Ici, comme à El-Aghouat, il y a le
+répartiteur des eaux, avec son sablier qui sert d'horloge
+à toute la ville.</p>
+
+<p>C'est à un kilomètre à peu près des jardins qu'était
+campée l'armée d'Abd-el-Kader. On montre encore,
+près de l'<i>Aïn</i>, la place occupée par la tente de l'émir.
+Elle est marquée par une assise de pierres rangées
+circulairement, comme autour des tentes dans les
+<i>douars</i> sédentaires; c'était annoncer d'avance l'intention
+de ne pas lâcher pied. Comme tu le sais, le siège
+dura neuf mois. Mais la ville avait des puits; elle était
+armée, approvisionnée de tout, débarrassée des<a name="page_256" id="page_256"></a>
+bouches inutiles; Tedjini n'y avait gardé avec lui que
+trois cent cinquante hommes, les meilleurs tireurs du
+désert; l'assaut fut impossible. Il y eut un moment où,
+fatigué de la canonnade et voyant sous ses yeux
+couper ses eaux, dévaster ses jardins, Tedjini fit offrir
+à son ennemi de vider la querelle dans un combat singulier.
+Mais «il était couvert d'amulettes», prétendirent
+les T'olba du camp d'Abd-el-Kader, et, la partie
+étant jugée inégale, le combat n'eut pas lieu. Ce fut
+toute une Iliade; et cela finit par un traité qui fut
+aussi perfide que le cheval de Troie.&mdash;L'émir avait
+juré, écrivait-il, d'aller faire sa prière à la mosquée
+d'Aïn-Mahdy. Cette considération pieuse alla droit à
+l'âme du marabout. Les conventions arrêtées, leur
+exécution jurée sur le Coran, Tedjini se retira à El-Aghouat,
+avec ses femmes et sa suite. Abd-el-Kader
+entra dans la ville, fit abattre les murs et saccager les
+maisons; il respecta pourtant celle du marabout. Puis,
+pressé par les événements, il se retira et, presque aussitôt,
+retourna contre nous son épée déshonorée par
+cette guerre impie. Tous ces faits, historiquement très
+petits, ne te semblent-ils pas préparés pour la légende?
+Et vois-tu ce «<span title="Mênin aeide thea">&#924;&#951;&#957;&#953;&#957; &#945;&#949;&#953;&#948;&#949;,
+&#952;&#949;&#945;</span>» entonné par
+leur poète arabe... «O muse! chante la colère de
+Si-Hadj-Abd-el-Kader, fils de Mahieddin»?</p>
+
+<p>Tedjini est mort, il y a quatre mois, laissant un
+jeune fils et douze filles; il avait eu quinze ans de
+paix pour rebâtir sa ville et relever ses remparts.<a name="page_257" id="page_257"></a>
+Après ce court et glorieux moment d'exaltation guerrière,
+il reprit paisiblement sa vie de reclus et ne
+voulut plus la consacrer qu'aux bonnes &oelig;uvres, ne
+s'occupant des affaires de personne, mais ne voulant
+point qu'on se mêlât des siennes et demandant qu'on
+le laissât libre dans l'administration intérieure de son
+petit État, j'allais dire de son diocèse. «Je ne suis
+plus de ce monde», écrivait-il bien des années avant
+de le quitter. Un jour qu'il était seul en prière dans
+son oratoire, on entendit un grand cri. Son domestique
+de confiance, qui se tenait dehors, entra et le
+trouva étendu et sans parole, et expirant.</p>
+
+<p>Cependant on eut quelques doutes sur la réalité de
+cet événement; et, pour prévenir toute supercherie,
+un officier d'El-Aghouat fut envoyé à Aïn-Mahdy,
+avec mission de se faire ouvrir le cercueil et de constater
+que ce grand personnage était bien réellement
+mort. L'identité reconnue, on la fit publiquement
+proclamer; ce qui n'empêcherait pas, dit-on, qu'on ne
+le ressuscitât, si les événements y donnaient lieu.</p>
+
+<p>Tedjini laisse dans tout le désert une immense
+renommée; et l'autorité religieuse de son nom lui survivra
+jusqu'au jour où le peuple arabe perdra la mémoire
+de ses marabouts. C'est maintenant un privilège
+à perpétuité. Tedjini n'est plus un saint homme, c'est
+un saint, et sa maison devient une chapelle. Selon la
+coutume des marabouts, il a achevé sa vie à côté de
+son tombeau, et il n'a pas eu à changer de place pour<a name="page_258" id="page_258"></a>
+passer d'un asile à l'autre. Le mausolée qui servait de
+sépulture à ses ancêtres est très richement entouré de
+balustrades sculptées, peintes et dorées; il a été fait à
+Tunis, puis apporté à Aïn-Mahdy et monté pièce à
+pièce.</p>
+
+<p>C'était hier le jour des dévotions arabes; et, toute la
+matinée, de longues files de femmes et d'hommes se
+sont rendues processionnellement à la mosquée. Nous
+allons à nos églises en France à peu près comme les
+écoliers vont à la classe: un par un pour entrer; la
+messe dite, on sort en foule. A la porte des mosquées
+arabes, c'est un va-et-vient continuel de croyants qui
+vont prier et de croyants qui en reviennent; toujours
+le même silence et pas plus d'empressement après
+qu'avant. Tous ces gens-là sont fort beaux, pleins de
+la même gravité, trop propres pour des pauvres, trop
+peu luxueux pour des riches. A leur voir à tous le
+même vêtement de grosse laine, le même haïk épais
+sur la tête, maintenu par une simple corde grise, un
+chapelet pareil au cou, le même air d'austérité calme,
+la même indifférence pour l'étranger, on dirait un
+séminaire de vieillards qui se rend aux plus graves
+cérémonies.</p>
+
+<p>Rien ne rappelle ici la vie de la tente, pastorale et
+guerrière, ni la vie seigneuriale et armée du bordj.
+J'ai pu étudier dans différents lieux ces côtés bien
+distincts de l'existence arabe, et j'ai toujours trouvé la
+poudre, le cheval, les armes de combat ou de chasse<a name="page_259" id="page_259"></a>
+mêlés plus ou moins aux scènes les plus familières.
+Ici, nulle <i>fantasia</i>, surtout quand il s'agit d'acte de
+piété. Depuis mon arrivée, je n'ai pas entendu le pas
+d'un cheval; on dirait un pavé de sanctuaire, où ne
+marchent que des gens d'église. Je n'ai vu ni ceinturon
+armé, ni bottes à éperons; tous portent la sandale du
+bourgeois, et ceux du dehors le brodequin lacé des
+voyageurs. Un trait de caractère que je trouve gravé
+sur ces physionomies placides, c'est une grande confiance
+en eux-mêmes. Ils parlent avec un sourire plein
+de comparaisons orgueilleuses des pauvres murailles
+d'El-Aghouat qui sont tombées devant nos canons; et
+c'est alors pour considérer les leurs avec la sécurité de
+gens qui sont en possession de deux sentiments: la
+volonté d'être inoffensifs, la certitude de résister.</p>
+
+<p>Les femmes vont aux mosquées, ce que je n'avais
+vu nulle part. Elles se rendaient en foule au marabout
+avec autant de solennité et d'une marche encore plus
+dévote que les hommes. C'est le même costume qu'à
+El-Aghouat, avec ce détail de plus que toutes portent
+la <i>melhafa</i> (mante), et sont hermétiquement voilées.</p>
+
+<p>Je m'étais assis au fond de la rue de manière à les
+voir descendre de l'intérieur de la ville; elles passaient
+devant moi pour entrer dans la ruelle qui conduit au
+lieu des prières. Une grande ombre, projetée par la
+maison de Tedjini, descendait sur la voie, très large
+en cet endroit, remontait sur les piliers d'un fondouk
+construit en face, et ne laissait, dans la lumière dorée<a name="page_260" id="page_260"></a>
+du soleil, que la partie supérieure du fondouk et des
+maisons qui le suivent. L'ombre tournait avec la rue,
+montait avec elle, s'allongeant ou se rétrécissant selon
+le mouvement du terrain. Une plaque d'un bleu
+violent servait de plafond à ce tableau, éclairé de
+manière à donner plus de mystère à la rue et à mettre
+tout l'éclat dans le ciel. Du côté de l'ombre, et contre
+le pied du mur, s'alignait une rangée d'Arabes assis,
+couchés, rassemblés sur eux-mêmes ou posés de côté
+dans ces attitudes de repos grandioses qui sont
+maniérées à l'Académie, et qui sont tout simplement
+vraies, chez les maîtres comme dans la nature.</p>
+
+<p>Les femmes arrivaient du côté du soleil, longeant
+les murs, hâtant le pas, surtout en passant devant
+nous, pour échapper le plus vite possible aux regards
+des infidèles; tantôt deux ensemble, côte à côte,
+traînant après elles une toute petite fille en haillons,
+pendue aux bouts flottants de leur haïk; tantôt par
+groupes nombreux, avec une ampleur de vêtements et
+une abondance de plis qui remplissaient la rue d'un
+tumulte léger, très mystérieux à entendre. Quelquefois,
+un groupe de trois venait isolément: celle du milieu,
+peut-être la plus jeune, semblait soutenue par les
+deux autres, chacune d'elles ayant un bras passé
+autour de sa taille et l'abritant sous un pan de son
+voile. Ce groupe, magnifiquement composé, s'avançait
+tout d'une pièce, sans qu'on vît ni geste, ni pas qui le
+fît mouvoir, par un mouvement simultané qui semblait<a name="page_261" id="page_261"></a>
+unique; les trois voiles n'en formaient plus qu'un, et
+l'on devinait confusément la forme des corps sous ce
+même vêtement d'une ampleur démesurée.</p>
+
+<p>Peut-être m'eût-il été possible d'entrer dans la
+mosquée; mais je ne l'essayai point. Pénétrer plus
+avant qu'il n'est permis dans la vie arabe me semble
+d'une curiosité mal entendue. Il faut regarder ce
+peuple à la distance où il lui convient de se montrer:
+les hommes de près, les femmes de loin; la chambre
+à coucher et la mosquée, jamais. Décrire un appartement
+de femmes ou peindre les cérémonies du
+culte arabe est à mon avis plus grave qu'une fraude:
+c'est commettre, sous le rapport de l'art, une erreur
+de point de vue.</p>
+
+<p>Bab-el-Kebir, l'entrée de la principale rue, les
+abords de la maison de Tedjini, voilà, au surplus,
+tout ce qu'il y a d'intéressant et d'inusité dans la
+physionomie intérieure d'Aïn-Mahdy. Le reste se
+ressent de la négligence et de l'incurie du peuple
+arabe, et le haut quartier n'est guère mieux bâti
+qu'El-Aghouat. Là, comme partout, ce sont des portes
+à claire-voie, des ruelles malpropres et des maisons en
+pisé, consumées par le soleil; des enfants postés en
+embuscade et qui fuient devant nous; des femmes un
+peu plus sauvages qu'ailleurs, qui se lèvent à notre
+approche et rentrent précipitamment sous le porche
+obscur des maisons; des hommes indifférents, qui se
+soulèvent pesamment de leurs lits de repos et nous<a name="page_262" id="page_262"></a>
+saluent d'un air un peu superbe pour de simples petits
+bourgeois.</p>
+
+<p>Notre maison confine aux jardins du côté du sud-ouest.
+De ma terrasse, en m'accoudant sur un mur
+crénelé qui fait partie du rempart, j'embrasse une
+grande moitié de l'oasis et toute la plaine, depuis le
+sud, où le ciel enflammé vibre sous la réverbération
+lointaine du désert, jusqu'au nord-ouest, où la plaine
+aride, brûlée, couleur de cendre chaude, se relève
+insensiblement vers les montagnes. Ces vues de haut
+me plaisent toujours, et toujours j'ai rêvé de grandes
+figures dans une action simple, exposées sur le ciel et
+dominant un vaste pays. Hélène et Priam, au sommet
+de la tour, nommant les chefs de l'armée grecque;
+Antigone amenée par son gouverneur sur la terrasse
+du palais d'&OElig;dipe et cherchant à reconnaître son frère
+au milieu du camp des sept chefs, voilà des tableaux
+qui me passionnent et qui me semblent contenir
+toutes les solennités possibles de la nature et du drame
+humain. «Quel est ce guerrier au panache blanc qui
+marche en tête de l'armée?...&mdash;Princesse, c'est un
+chef.&mdash;Mais où est donc ce frère chéri?&mdash;Il est
+debout à côté d'Adraste, près du tombeau des sept
+filles de Niobé. Le vois-tu?&mdash;Je le vois, mais pas
+trop distinctement.»</p>
+
+<p>Je pense en ce moment qu'il y eut des scènes pareilles,
+avec les mêmes sentiments peut-être, sur cette
+terrasse où je t'écris. Je regarde la place vide où était<a name="page_263" id="page_263"></a>
+le camp, et je vois le bloc carré et blanc de l'<i>Aïn</i>,
+pareil au tombeau de <i>Zethus</i>.</p>
+
+<p>J'oubliais de te dire que dans ma promenade de ce
+matin, j'ai trouvé un éclat d'obus tombé près des
+murs des jardins, pendant le siège de 1838; et dans
+la ville, un gant français apporté je ne sais par qui et
+jeté sur un fumier, où barbotaient trois oies grises,
+oiseaux plus rares ici que les autruches.</p>
+
+<p class="date">
+Tadjemout, juillet, au soir.<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Revenus ce soir à Tadjemout. Pour éviter l'hospitalité
+du caïd, nous avons pris le parti de camper
+en dehors de la ville près du ruisseau, au pied d'un
+mur de jardin. Au moment où nous arrivions, un
+Arabe était assis par terre, au centre d'un cercle formé
+par cinq dromadaires. Il avait dans son burnouss une
+brassée d'herbe et la leur distribuait brin à brin. Les
+cinq bêtes, couchées le cou en avant, promenaient
+autour de ses genoux leur tête bizarre, et se disputaient
+avec de sourds grognements cette maigre pâture,
+souvenir de la saison fertile. Le chamelier nous a cédé
+sa place; c'est une pente en terre battue, sans cailloux,
+bien choisie pour recevoir un tapis.</p>
+
+<p>Cette fois, ce fut à mon tour de dire au lieutenant:
+Prenons-nous la tente? Le lieutenant s'empressa
+de répondre: Ce n'est pas la peine. Et je dis
+en riant au petit Ali: C'est bien, ne défais rien, le<a name="page_264" id="page_264"></a>
+paquet sera tout ficelé pour le prochain voyage.</p>
+
+<p>En réalité, nous aurions pu simplifier encore nos
+bagages, et supprimer du même coup le guide et le
+mulet.</p>
+
+<p>Mais le lieutenant prétend qu'ils font bien ensemble,
+et que, sans eux, nous aurions eu l'air de
+pauvres.</p>
+
+<p>La nuit descend tiède et tranquille sur ce triste pays
+toujours paisible, quoiqu'un peu moins inanimé qu'en
+plein jour. Au lieu de n'avoir pas d'ombre, il n'a
+presque plus de lumière, et le brouillard gris qui
+s'amasse au-dessus de la ville ressemble à de la fraîcheur.
+Des silhouettes silencieuses passent au sommet
+d'un mamelon aride, découpées sur un ciel orangé, et
+disparaissent dans le chemin déjà sombre qui mène à
+<i>Bab-Sfain</i>. Par moments, les palmiers se balançent
+comme pour secouer la poussière du jour; et l'on
+entend dans la ruelle voisine un bruit d'écuelles remuant
+de l'eau, et le ruissellement des outres qu'on
+remplit.</p>
+
+<p>Il nous sera difficile d'éviter la diffa; car nous remarquons
+qu'un certain mouvement de gens affairés
+s'établit de la ville à notre bivouac. Le caïd, qui s'est
+rendu près de nous, a l'air de donner des ordres. Il
+porte encore ce disgracieux burnouss de couleur jaune;
+il est riant, et sa figure presque rose, sans barbe,
+avec des yeux bleu clair, manifeste par une expression
+joviale le plaisir qu'il a de nous revoir. A notre<a name="page_265" id="page_265"></a>
+gauche, et sur le mamelon qui nous domine, on voit
+s'assembler des curieux qui pourraient bien être
+attirés par les préparatifs d'un repas.</p>
+
+<p>En attendant, et pour n'être pas en retard de politesse
+avec lui, nous offrons au caïd une bougie, un
+pain qui date d'El-Aghouat, deux citrons et une pleine
+gamelle de café. On forme le cercle. Il est devenu
+nombreux. Je me demande comment tout ce monde
+va s'en tirer avec deux citrons et trois gobelets.</p>
+
+<p>Le caïd prend un des citrons, un seul, l'autre est
+mis de côté, y fait un petit trou, y appuie ses lèvres,
+et, discrètement, en exprime un peu de jus, puis il le
+passe à son voisin. De bouche en bouche, le citron
+fait le tour du cercle et revient, n'ayant plus que
+l'écorce, entre les mains du caïd, qui, précieusement,
+le dépose dans le capuchon de son burnouss, comme
+pour le faire servir à plus d'un régal. Quant aux trois
+gobelets, remplis jusqu'aux bords, chacun y boit de
+même, à son tour et avec économie. Après qu'on les
+eut déposés, bien vidés, tu peux le croire, au milieu
+du cercle, un des mieux mis de nos convives, et qui
+semblait des mieux nourris, s'est assuré, en les
+essuyant de la langue et du doigt, qu'il n'y restait
+plus rien que l'odeur du café bu.</p>
+
+<p>La fête se complique; voici maintenant des musiciens
+et des chanteurs. Nous allumons une bougie de
+plus. J'apprends que c'est Aouïmer et Ben-Ameur qui
+se font donner de la musique et payent cette partie du<a name="page_266" id="page_266"></a>
+divertissement. Un grand feu s'allume à dix pas de
+nous. Je distingue de ma place la forme obscure d'un
+gros mouton qu'on fait tourner au milieu de la
+flamme; autour, sont penchées des figures attentives
+de cuisiniers, avec des airs si avides, que je me demande
+s'ils sont là pour faire cuire le mouton ou pour
+le manger.</p>
+
+<p>Il est onze heures. Je donnerais toutes les diffa du
+monde pour un peu de sommeil. Cette fois j'abandonne
+ma part du dîner, et je dois dire que personne
+n'a l'air offensé de ce défaut d'usage.</p>
+
+<p>Si quelque chose égale la sobriété des Arabes, c'est
+leur gloutonnerie. Admirables estomacs, qui tantôt ne
+mangent pas de quoi satisfaire un enfant, et tantôt se
+satisfont tout juste avec ce qui étoufferait un ogre.
+Rien ne peut rendre la précipitation des mâchoires, le
+jeu rapide des doigts dépeçant la viande, ou roulant la
+farine en grain du kouskoussou, et l'effrayante gourmandise
+des visages. Notre amateur de café fait des
+prodiges; il ne se sert plus de ses dents; des deux
+mains, comme un jongleur se sert de ses billés, il jette
+bouchée sur bouchée dans sa bouche grande ouverte;
+ce n'est plus manger, on dirait qu'il boit. Le caïd ne
+le cède à personne.</p>
+
+<p>Il y a trois tables: la première, composée des personnages,
+a le privilège de prélever le meilleur du
+plat et d'arracher toute la peau rissolée du rôti; la
+seconde, à son tour, a droit à tant de minutes de coups<a name="page_267" id="page_267"></a>
+de dents; je m'inquiète de ce qui va rester à la troisième,
+composée des serviteurs, des tout jeunes gens
+et des musiciens, quand le dîner sortira des mains des
+notables.&mdash;Tout le monde a l'air profondément
+repu; et des bruits de satisfaction se font entendre.
+L'auteur de ces inconvenances dit avec sang-froid
+l'<i>hamdoullah</i>, je remercie Dieu; on lui répond de
+même <i>Allah iaatiksaha</i>, que Dieu te donne la santé;
+les chants interrompus recommencent avec plus d'entrain,
+et l'on nous laisse une garde bien superflue de
+huit hommes, qui veilleront près de nous, c'est-à-dire,
+je le crains, qui nous obligeront de veiller avec
+eux.</p>
+
+<p class="date">
+El-Aghouat, juillet 1853.<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu disparaître derrière moi Tadjemout,
+comme j'avais vu disparaître Aïn-Mahdy, avec le c&oelig;ur
+serré par cette certitude de ne jamais les revoir.
+Grande halte pendant le jour au milieu de l'Oued-M'zi,
+sous un soleil de plomb, dans une solitude accablante,
+n'ayant que de l'eau détestable et ne pouvant
+dormir, à cause de l'extrême chaleur. C'est le seul endroit
+peut-être d'où je me suis éloigné sans regrets.
+Aucun incident dans le reste de la route. Nos cavaliers
+se sont amusés à courir des gazelles, et ce grand enfant
+d'Aouïmer, joyeux comme un cheval qui sent
+l'écurie, debout sur ses étriers, le sabre nu, avec de
+grands cris, poussait des charges à fond de train<a name="page_268" id="page_268"></a>
+contre de pauvres lièvres qui, vers le soir, prenaient le
+frais dans l'alfa.</p>
+
+<p>Les dunes de sables, aperçues la nuit, sont mouvantes;
+on y voit de petits plis réguliers, comme sur
+une mer calme, ridée par le vent; leur surface était
+d'une admirable pureté, et personne ne les avait
+foulées depuis le dernier simoun.</p>
+
+<p>Au moment où nous repassions le col, et où se
+montrait tendue devant nous la ligne mystérieuse du
+désert, la température devint tout à coup plus chaude,
+l'air moins respirable. Le soleil venait de disparaître.
+Un orage qui nous avait menacés tout le jour, et s'était
+lentement avancé du Djebel-Amour jusque sur les
+bois de Recheg, avait fini par s'évaporer sans pluie,
+sans tonnerre ni éclairs, et le ciel avait repris sa sérénité
+ardente. El-Aghouat se déployait à une lieue de
+nous, au-dessus de l'oasis et sur le dos de ses rochers
+blanchâtres.</p>
+
+<p>Cette grande ville triste, et qui bien véritablement
+sent la mort, s'enveloppait d'ombres violettes pareilles
+à des voiles de deuil. En approchant des jardins,
+nous aperçûmes, près de trous fraîchement
+remués, trois objets informes étendus à terre. C'étaient
+trois cadavres de femmes que les chiens avaient arrachés
+de leurs fosses. Blessées pendant la prise ou
+atteintes dans leur fuite, sans doute elles étaient
+venues tomber là, et la piété des passants les avait recouvertes
+d'un peu de terre. Je descendis de cheval<a name="page_269" id="page_269"></a>
+pour examiner de plus près ces corps momifiés, consumés
+jusqu'aux os, mais tout vêtus encore de leurs
+haïks de cotonnade grise. La terre n'avait rien laissé à
+ronger sur ces carcasses desséchées, et une fois
+exhumées, les chiens n'avaient pas même essayé de
+les déshabiller. Une main se détachait de l'un des
+cadavres et ne tenait plus au bras que par un lambeau
+déchiré, sec, dur et noir comme de la peau de chagrin.
+Elle était à demi fermée, crispée comme dans
+une dernière lutte avec la mort. Je la pris et l'accrochai
+à l'arçon de ma selle; c'était une relique funèbre
+à rapporter du triste ossuaire d'El-Aghouat. Je me
+rappelai le corps du zouave découvert du côté de l'est
+le jour de mon entrée, et je trouvai la symétrie de ces
+rencontres assez fatale. Décidément, pensai-je, ce
+n'est pas ici qu'on écrira les bucoliques de la vie
+arabe. La main se balançait à côté de la mienne;
+c'était une petite main allongée, étroite, aux ongles
+blancs, qui peut-être n'avait pas été sans grâce, qui
+peut-être était jeune, il y avait quelque chose de vivant
+encore dans le geste effrayant de ces doigts contractés;
+je finis par en avoir peur, et je la déposai en
+passant dans le cimetière arabe qui s'étend au-dessous
+du marabout historique de Si-Hadj-Aïca.</p>
+
+<p>La chaleur s'est accrue de six degrés pendant notre
+absence. Voici le thermomètre à 49° et demi à l'ombre.
+C'est à peu près la température du Sénégal. Toujours
+même beauté dans l'air, une netteté plus grande encore<a name="page_270" id="page_270"></a>
+dans le contour des montagnes du nord, des
+colorations plus mornes que jamais sur la surface
+incendiée du désert. Quand on traverse la place, à
+midi, le soleil direct vous transperce le crâne, comme
+avec des vrilles ardentes. La ville semble, pendant six
+heures du jour, recevoir une douche de feu. Un M'zabite
+de mes amis vient de partir pour son pays; je l'ai
+vu faire avec épouvante sa provision d'eau, sa provision
+d'alcool pour remplacer le bois; ce qu'il y avait
+pour ainsi dire de moins précieux dans son bagage,
+c'étaient les vivres. Il s'est mis en route le matin, car,
+sous un pareil soleil, il est encore moins pénible de
+voyager le jour que de s'arrêter, même à l'abri d'une
+tente. Il me racontait qu'à pareille époque, il y a trois
+ans, un convoi de vingt hommes avait été surpris par
+le vent du désert à moitié chemin d'El-Aghouat à
+Gardaïa. Les outres avaient éclaté par l'effet de l'évaporation;
+huit des voyageurs étaient morts, avec les
+trois quarts des animaux. Je l'accompagnai jusqu'à
+une lieue des jardins. Il montait un grand dromadaire
+presque blanc, tout entouré d'outres, gonflées
+comme des appareils de sauvetage. Une large peau
+d'autruche lui servait de selle. Je le vis prendre la
+route du Sud avec un sentiment mêlé de regret pour
+moi-même et de quelque appréhension pour lui. Puis
+je revins vers la ville au galop, et quand je remontai
+les dunes, la petite caravane avait disparu sous le niveau
+de la plaine.<a name="page_271" id="page_271"></a></p>
+
+<p>Les visages qu'on rencontre sont encore plus pâles
+que de coutume; on se traîne avec épuisement dans
+l'air étouffant des rues. Les cafés, même le soir, sont
+abandonnés. Chacun se renferme comme il peut, tant
+que dure le soleil; la nuit, c'est une inquiétude de
+savoir où l'on ira dormir; il y en a qui s'établissent
+dans les jardins, d'autres sur leurs terrasses, d'autres
+sur la banquette extérieure des maisons. Moloud nous
+installe une natte d'alfa dans un coin de la place, et
+le lieutenant et moi nous y restons étendus, de huit
+heures du soir à minuit. Moloud asperge la poussière
+autour de nous; le plus souvent le sommeil nous y
+prend, et c'est là que nous passons le reste de la
+nuit.</p>
+
+<p>L'aube a des lueurs exquises; on entend des chants
+d'oiseaux, le ciel est couleur d'améthyste; et quand
+j'ouvre les yeux, sous l'impression plus douce du matin,
+je vois des frémissements de bien-être courir à
+l'extrémité des palmiers.</p>
+
+<p>Mais je sens que la paresse m'envahit et que peu à
+peu toute ma cervelle se résout en vapeur. La soif
+qu'on éprouve ne ressemble à rien de ce que tu connais;
+elle est incessante, toujours égale; tout ce qu'on
+boit ici l'irrite au lieu de l'apaiser; et l'idée d'un verre
+d'eau pure et froide devient une épouvantable tentation
+qui tient du cauchemar. Je calcule déjà comment
+je me satisferai en descendant de cheval à Médéah. Je
+me représente avec des spasmes inouïs une immense<a name="page_272" id="page_272"></a>
+coupe remplie jusqu'aux bords de cette eau limpide et
+glacée de la montagne. C'est une idée fixe que je ne
+puis chasser. Tout en moi se transforme en appétit
+sensuel; tout cède à cette unique préoccupation de se
+désaltérer.</p>
+
+<p>N'importe, il y a dans ce pays je ne sais quoi d'incomparable
+qui me le fait chérir.</p>
+
+<p>Je pense avec effroi qu'il faudra bientôt regagner le
+Nord; et le jour où je sortirai de la porte de l'est pour
+n'y plus rentrer jamais, je me retournerai amèrement
+du côté de cette étrange ville, et je saluerai d'un regret
+profond cet horizon menaçant, si désolé et qu'on
+a si justement nommé&mdash;<i>Pays de la soif</i>.<a name="page_273" id="page_273"></a></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td colspan="3" align="center"><a name="CONTENTS" id="CONTENTS"></a><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a><big>TABLE DES MATIÈRES</big></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td colspan="2"><span class="smcap"><a href="#DEDICACE">Dédicace.</a></span>&mdash;A Armand du Mesnil.</td></tr>
+
+<tr><td>&nbsp;</td><td><span class="smcap"><a href="#PREFACE">Préface</a></span></td><td align="right"><a href="#DEDICACE"> I</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top" rowspan="13"><a href="#I">I.</a>&mdash;</td><td><span class="smcap">De Medeah a El-Aghouat</span> </td><td align="right"><a href="#page_001">1</a></td></tr>
+
+<tr><td>Medeah, 22 mai 1853</td><td align="right"><a href="#page_001">1</a></td></tr>
+
+<tr><td>El-Gouëa, 24 mai au soir</td><td align="right"><a href="#page_010">10</a></td></tr>
+
+<tr><td>Boghari, 26 mai au matin</td><td align="right"><a href="#page_023">23</a></td></tr>
+
+<tr><td>D'jelfa, 31 mai</td><td align="right"><a href="#page_034">34</a></td></tr>
+
+<tr><td>D'jelfa, même date, cinq heures</td><td align="right"><a href="#page_065">65</a></td></tr>
+
+<tr><td>D'jelfa, même date, sept heures</td><td align="right"><a href="#page_071">71</a></td></tr>
+
+<tr><td>Ham'ra, 1<sup>er</sup> juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_079">79</a></td></tr>
+
+<tr><td>Ham'ra, même date, la nuit</td><td align="right"><a href="#page_084">84</a></td></tr>
+
+<tr><td>2 juin 1853, à la halte, dix heures</td><td align="right"><a href="#page_085">85</a></td></tr>
+
+<tr><td>Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_094">94</a></td></tr>
+
+<tr><td>A la halte, 3 juin 1853, neuf heures</td><td align="right"><a href="#page_096">96</a></td></tr>
+
+<tr><td>El-Aghouat, 3 juin au soir</td><td align="right"><a href="#page_098">98</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top" rowspan="12"><a href="#II">II.</a>&mdash;</td><td><span class="smcap">El-Aghouat</span></td><td align="right"><a href="#page_105">105</a></td></tr>
+
+<tr><td>3 juin 1853, au soir</td><td align="right"><a href="#page_105">105</a></td></tr>
+
+<tr><td>4 juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_109">109</a></td></tr>
+
+<tr><td>Juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_117">117</a></td></tr>
+
+<tr><td>Juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_134">134</a></td></tr>
+
+<tr><td>Juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_147">147</a></td></tr>
+
+<tr><td>Juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_157">157</a></td></tr>
+
+<tr><td>Juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_173">173</a></td></tr>
+
+<tr><td>La nuit, fin de juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_185">185</a><a name="page_274" id="page_274"></a></td></tr>
+
+<tr><td>1<sup>er</sup> juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_192">192</a></td></tr>
+
+<tr><td>Juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_199">199</a></td></tr>
+
+<tr><td>Juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_201">201</a></td></tr>
+
+<tr><td valign="top" rowspan="6"><a href="#III">III.</a>&mdash;</td><td><span class="smcap">Tadjemout-Aïn-Mahdy</span></td><td align="right"><a href="#page_208">208</a></td></tr>
+
+<tr><td>Aïn-Mahdy.&mdash;Vendredi, juillet 1853&nbsp; &nbsp; &nbsp;</td><td align="right"><a href="#page_208">208</a></td></tr>
+
+<tr><td>Aïn-Mahdy, juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_241">241</a></td></tr>
+
+<tr><td>Aïn-Mahdy, juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_254">254</a></td></tr>
+
+<tr><td>Tadjemout, juillet, au soir</td><td align="right"><a href="#page_263">263</a></td></tr>
+
+<tr><td>El-Aghouat, juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_267">267</a></td></tr>
+</table>
+
+<p><a name="page_275" id="page_275"></a></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c">
+PARIS<br />
+TYPOGRAPHIE PLON<br />
+8, rue Garancière<br />
+</p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<div class="nind">
+<p>
+Dépôt légal: 1877.<br />
+Mise en vente: 1877.<br />
+Numéro de publication: 7303.<br />
+Numéro d'impression: 5559.<br />
+Nouveau tirage: 1952.<br />
+</p>
+</div>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="c">A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Maurice Andrieux.</span>&mdash;<b>Le Père Bugeaud (1784-1849).</b> In-8º
+soleil.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Marthe Bassenne.</span>&mdash;<b>Aurélie Tedjani, princesse des
+sables.</b> Édition revue et augmentée. In-16 avec 8 gravures.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">François Charles-Roux.</span>&mdash;<b>Thiers et Méhémet Ali.</b> In-8º
+soleil.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Pierre Croidys.</span>&mdash;<b>Guy de Larigaudie.</b> <i>Le Chevalier de la
+foi et de l'aventure.</i> In-16 avec 1 gravure.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Général Gouraud.</span>&mdash;<b>Mauritanie-Adrar.</b> <i>Souvenirs d'un
+Africain.</i> In-8º (14X19), avec 16 pages de gravures.</p>
+
+<p class="hang">&mdash;<b>Zinder-Tchad.</b> <i>Souvenirs d'un Africain.</i> In-8º (14X20), avec
+23 gravures hors texte et une carte.</p>
+
+<p class="hang">&mdash;<b>Au Maroc (1911-1914).</b> <i>Souvenirs d'un Africain.</i> In-8º soleil
+avec 16 gravures hors texte et 2 cartes.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Serge Groussard.</span>&mdash;<b>Solitude espagnole.</b> In-16.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Robert Hérisson.</span>&mdash;<b>Avec le Père de Foucauld et le
+général Laperrine.</b> <i>Carnet d'un Saharien (1909-1911).</i> In-8º
+(40X56) avec 29 gravures hors texte et une carte dans le texte.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Guy de Larigaudie.</span>&mdash;<b>Résonances du sud.</b> In-16 avec
+21 gravures hors texte et 2 cartes dans le texte.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Jacques Le Bourgeois.</span>&mdash;<b>Saïgon sans la France.</b> <i>Des Japonais
+au Viet-Minh.</i> In-16.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">B. de Massimi.</span>&mdash;<b>Vent debout.</b> <i>Histoire de la première ligne
+aérienne française.</i> In-8º soleil avec 21 illustrations hors texte.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">René Pottier.</span>&mdash;<i>Un prince saharien méconnu.</i> <b>Henri Duveyrier.</b>
+Préface de Conrad Lilian. In-8º écu avec un frontispice.</p>
+
+<p class="hang">&mdash;<b>La Vocation saharienne du Père de Foucauld.</b>
+In-8º (14X20) avec 25 gravures hors texte.</p>
+
+<p class="hang">Mme <span class="smcap">Saint-René Taillandier.</span>&mdash;<b>Ce monde disparu.</b> <i>Syrie,
+Palestine, Liban, Maroc.</i> In-8º soleil.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Henri Terrasse.</span>&mdash;<b>Histoire du Maroc.</b> <i>Des origines à l'établissement
+du protectorat français.</i> 2 vol. in-8º carré avec
+6 cartes dans le texte.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Bernard Vernier.</span>&mdash;<b>Qédar.</b> <i>Carnets d'un méhariste syrien.</i>
+In-16 avec 8 gravures hors texte et une carte.</p>
+
+<p class="hang"><span class="smcap">Chez les dissidents du Sud-Marocain et du Rio-de-Oro.</span> <b>Smara</b>,
+Carnet de route de Michel <span class="smcap">Vieuchange</span>, publié par Jean
+<span class="smcap">Vieuchange</span>. In-16 avec 53 gravures et une carte.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="c">
+<span class="smcap">Imprimé en France.</span>&mdash;<span class="smcap">TYP. PLON, PARIS.</span>&mdash;1952. 63120&mdash;<span class="smcap">XXVII</span>&mdash;11.<br />
+<i>Printed in France.</i><br />
+420 fr.<br />
+</p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Un été dans le Sahara, by Eugène Fromentin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN ÉTÉ DANS LE SAHARA ***
+
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+1.F.
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+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
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+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
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