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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Un été dans le Sahara + +Author: Eugène Fromentin + +Release Date: November 2, 2011 [EBook #37914] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN ÉTÉ DANS LE SAHARA *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<h1>UN ÉTÉ<br /> +DANS LE SAHARA</h1> + +<p class="cb">PAR</p> + +<p class="cb"><big>EUGÈNE FROMENTIN</big></p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/colophon.png" width="75" height="103" alt="colophon"/> +</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">PARIS<br /> +LIBRAIRIE PLON<br /> +<i>LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT</i><br /> +<small>IMPRIMEURS-ÉDITEURS—8, RUE GARANCIÈRE, 6<sup>e</sup></small></p> + +<p class="r"><i>26<sup>e</sup> mille</i> +</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">UN ÉTÉ<br /><br /> +<big>DANS LE SAHARA</big></p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<table border="2" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="CONTENTS"> +<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></td></tr> +</table> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center">DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE</td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td align="left"><b>Dominique</b>. 52<sup>e</sup> mille. Un volume in-16.</td></tr> +<tr><td align="left"><b>Les Maîtres d'autrefois</b>: Belgique-Hollande. 34<sup>e</sup> mille. Un volume in-16 sur alfa.</td></tr> +<tr><td align="left"><b>Un Été dans le Sahara</b>. 26<sup>e</sup> mille. Un volume in-16.</td></tr> +<tr><td align="left"><b>Une Année dans le Sahel</b>. 20<sup>e</sup> mille. Un volume in-16 sur alfa.</td></tr> +<tr><td align="left"><b>Eugène Fromentin (1820-1876)</b>. Plaquette in-8º illustrés.</td></tr> +<tr><td align="left"><b>Lettres de jeunesse</b>. Biographie et notes par Pierre <span class="smcap">Blanchon</span> (Jacques-André <span class="smcap">Mérys</span>). 7<sup>e</sup> édition. Un volume in-16.</td></tr> +<tr><td align="left"><b>Correspondance et fragments inédits</b>. Biographie et notes par Pierre <span class="smcap">Blanchon</span>. 4<sup>e</sup> édition. Un volume in-16 avec un portrait.</td></tr> +</table> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<h1> +UN ÉTÉ<br /> +<br /> +<big>DANS LE SAHARA</big></h1> + +<p class="cb">PAR<br /> +<br /> +EUGÈNE FROMENTIN</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/colophon.png" width="75" height="103" alt="colophon"/> +</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">LIBRAIRIE PLON<br /> +<i>LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT</i><br /> +<small>IMPRIMEURS-ÉDITEURS—8, RUE GARANCIÈRE 6<sup>e</sup></small><br /> +</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="r"> +Droits de reproduction et de traduction<br /> +réservés pour tous pays.<br /> +</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<div class="blockquot"> +<a name="DEDICACE" id="DEDICACE"></a> +<p class="cb"><i>A</i><br /> +<i>ARMAND DU MESNIL</i></p> + +<p><i>Cher ami, en te dédiant mes souvenirs de +voyage, je ne fais que te restituer des lettres +qui t'appartenaient, pour la plupart, avant de +devenir un livre. C'est d'ailleurs indiquer l'origine +particulière et le sens familier de ces récits, +que de les publier sous le patronage d'une amitié +qui rend nos deux noms inséparables.</i></p> + +<p class="r"> +<i>E. F.</i><br /> +</p> + +</div> + +<p class="nind"><i>Paris, 15 octobre 1856.</i></p> + +<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE<br /> +<small>DE LA TROISIÈME ÉDITION</small></h2> + +<p class="cb">——</p> + +<p>Ces livres sont déjà d'une autre époque; et, +disons-le nettement, la pensée de les faire +revivre, après tant d'années, ne pouvait plus +venir qu'à l'auteur lui-même. Les lecteurs +d'autrefois, s'il les conserve, ceux d'aujourd'hui +s'il doit en avoir, jugeraient peut-être +l'idée bizarre et sans opportunité; aussi, +l'auteur se croit-il obligé de la motiver en quelques +pages.</p> + +<p><i>Un été dans le Sahara</i> date de 1856. <i>Une +année dans le Sahel</i> ne parut que deux ans +après. Le métier de l'auteur n'était pas d'écrire; +on lui sut gré de s'en tirer convenablement. On +lui tint compte aussi de la bonne foi, de la déférence +et même des ingénuités dont il donnait la +preuve, en touchant à un art qui n'était pas le +sien et ne devait pas l'être. Chacun de ses livres +eut deux éditions. Tout portait à croire que +l'auteur n'en écrirait pas d'autres; c'était une +dernière raison pour que leur publicité s'arrêtât +là.</p> + +<p>Si ces livres ne contenaient que des récits ou +des tableaux de voyage, une bonne partie de +leur valeur aurait disparu. Les lieux ont beaucoup +changé. Il y en a, parmi ceux que je cite, +qui pouvaient alors passer pour assez mystérieux; +tous ont perdu l'attrait de l'incertitude, +et depuis longtemps. L'intérêt qui s'attachait à +ces notes, en leur nouveauté, ne serait donc +plus le même, soit qu'on y reconnût mal les +traits du présent, soit qu'on n'y trouvât plus le +piquant des choses inédites. D'ailleurs, quel est +le lecteur, un peu au courant des explorations +récentes, qui s'occuperait avec la moindre curiosité +d'un petit coin de l'Afrique française, parcouru +jadis par un observateur spécial, aujourd'hui +que le vaste monde est à tous et qu'il faut, +pour surprendre, instruire ou intéresser, de +lointains voyages, beaucoup d'aventures, ou +beaucoup de savoir?</p> + +<p>J'ajoute que, si leur unique mérite était de me +faire revoir un pays qui cependant m'a charmé, +et de me rappeler le pittoresque des choses, +hommes et lieux, ces livres me seraient devenus +à moi-même presque indifférents. A la distance +où me voici placé de tout ce qu'ils évoquent, il +m'importe à peine qu'il y soit question d'un +pays plutôt que d'un autre, du désert plutôt que +de lieux encombrés, et du soleil en permanence +plutôt que de l'ombre de nos hivers. Le seul +intérêt qu'à mes yeux ils n'aient pas perdu, celui +qui les rattache à ma vie présente, c'est une +certaine manière de voir, de sentir et d'exprimer +qui m'est personnelle et n'a pas cessé d'être +mienne. Ils disent à peu près ce que j'étais, et +je m'y retrouve. J'y retrouve également ce que +j'ai rêvé d'être, avec des promesses qui toutes +n'ont pas été tenues et des intentions dont a +plupart n'ont pas eu d'effet. De sorte que si j'ai +peu grandi, du moins je n'ai pas changé. Voilà +quel est, pour l'auteur qui vient de les relire, le +sens actuel de ces livres de jeunesse; et c'est +uniquement à cause de cela qu'il y tient.</p> + +<p>A l'époque où je fus pris du besoin d'écrire, +je n'étais qu'un inconnu, très ignorant et désireux +de produire; pour ces deux raisons, fort +en peine.</p> + +<p>J'avais visité l'Algérie à plusieurs reprises; +je venais d'y pénétrer plus loin et de l'habiter +posément. Une sorte d'acclimatation intime et +définitive me la faisait accepter, sinon choisir, +comme objet d'études et, très inopinément, +décidait de ma carrière, beaucoup plus que je +ne l'imaginais alors, et, l'avouerai-je? beaucoup +plus que je n'aurais voulu.</p> + +<p>Je rapportais de ce voyage de vifs souvenirs, +à défaut de bons documents. Surtout, j'en rapportais +le désir impatient de le reproduire n'importe +comment, n'importe à quel prix. Je me +persuadais qu'il n'y a pas de sujet médiocre, ni +de sujet ennuyeux, mais seulement des cœurs +froids, des yeux distraits, des écrivains ennuyés. +La nouveauté du sujet ne m'embarrassait guère. +Il ne me semblait nullement téméraire de parler +de l'Orient après tant d'auteurs grands ou charmants: +convaincu que, n'étant personne encore, +j'avais chance au moins de devenir quelqu'un, +et qu'à être ému, net et sincère, ou risquait +encore d'être écouté.</p> + +<p>Le hasard m'avait fourni le thème; restait à +trouver la forme. L'instrument que j'avais dans +la main était si malhabile, que d'abord il me +rebuta. Ni l'abondance, ni la vivacité, ni l'intimité +de mes souvenirs ne s'accommodaient des +pauvres moyens de rendre dont je disposais. +C'est alors que l'insuffisance de mon métier me +conseilla, comme expédient d'en chercher un +autre, et que la difficulté de peindre avec le +pincean me fît essayer de la plume.</p> + +<p>Voilà, qu'on me pardonne ce retour sur leurs +origines, comment sont nés ces deux livres: à +côté d'un chevalet, dans le demi-jour d'un atelier, +au milieu d'ombres fort sérieuses, que le +soleil oriental constamment en vue, comme une +sorte de mirage éblouissant, ne parvenait pas +toujours à égayer. La chose entreprise, il me +parut intéressant de comparer dans leurs procédés +deux manières de s'exprimer qui m'avaient +l'air de se ressembler bien peu, contrairement +à ce qu'on suppose. J'avais à m'exercer sur les +mêmes tableaux, à traduire, la plume à la main, +les croquis accumulés dans mes cartons de +voyage. J'allais donc voir si les deux mécanismes +sont les mêmes ou s'ils diffèrent, et ce +que deviendraient les idées que j'avais à rendre, +en passant du répertoire des formes et des +couleurs dans celui des mots. L'occasion de +faire cette épreuve est assez rare, et je n'étais +pas fâché qu'elle me fût donnée.</p> + +<p>J'entendais dire, et j'étais assez disposé à le +croire, que notre vocabulaire était bien étroit +pour les besoins nouveaux de la littérature pittoresque. +Je voyais en effet les libertés que cette +littérature avait dû se permettre depuis un demi-siècle +le afin de suffire aux nécessités des goûts et +des sensations modernes. Décrire au lieu de +raconter, peindre au lieu d'indiquer; peindre +surtout; c'est-à-dire donner à l'expression plus de +relief, d'éclat, de consistance, plus de vie réelle; +étudier la nature extérieure de beaucoup plus +près dans sa variété, dans ses habitudes, jusque +dans ses bizarreries, telle était en abrégé l'obligation +imposée aux écrivains dits descriptifs par +le goût des voyages, l'esprit de curiosité et d'universelle +investigation qui s'était emparé de +nous.</p> + +<p>Un même courant, d'ailleurs, emportait l'art +de peindre et celui d'écrire hors de leurs voies +les plus naturelles. On s'occupait moins de +l'homme et beaucoup plus de ce qui l'environne. +Il semblait que tout avait été dit de ses passions +et de ses formes, excellemment, décidément, et +qu'il ne restait qu'à le faire mouvoir dans le +cadre changeant des lieux, des climats, des +horizons nouveaux. Une école extraordinairement +vivante, attentive, sagace, douée d'un sens +d'observation, sinon meilleur, du moins plus +subtil, d'une sensibilité plus aiguë, avait déjà +renouvelé sur un point la peinture française et +l'honorait grandement. Cette école avait, comme +toutes les écoles, ses maîtres, ses disciples et +déjà ses idolâtres. On voyait, disait-on, mieux +que jamais: on révélait mille détails jusque-là +méconnus. La palette était plus riche, le dessin +plus physionomique. La nature vivante pouvait +enfin se considérer pour la première fois dans +une image à peu près fidèle, et se reconnaître +en ses infinies métamorphoses. Il y avait du +vrai et du faux dans ces dires. Le vrai excusait +le faux, et le faux n'empêchait pas que le vrai +n'eût un prix réel. Le besoin d'imiter tout, à +tout propos, faisait naître à chaque instant des +œuvres singulières; et lorsque le don d'émouvoir +s'y mêlait par fortune, il inspirait des +œuvres considérables. Comment s'étonner qu'un +pareil mouvement, se produisant à côté des +lettres contemporaines, ait agi sur elles, et que, +devant de tels exemples, participant eux-mêmes +à de tels besoins, sensibles, rêveurs, ardents, +les yeux comme nous bien ouverts, nos écrivains +aient eu la curiosité d'enrichir aussi leur palette +et de la charger des couleurs du peintre?</p> + +<p>Je n'oserai pas dire que je leur donnai tort, +tant ils avaient d'éclat, tant ils mettaient d'habileté, +de zèle, de souplesse et de talent à se +donner raison. Seulement, à considérer les +choses en dehors de ce mouvement dont l'effet +n'était irrésistible qu'au milieu du courant, en +m'isolant du souvenir de certains livres, si bien +faite pour convaincre, et de l'admiration qui +m'attachait à quelques-uns, je me demandais +s'il était nécessaire d'ajouter aux ressources +d'un art qui vivait de son propre fonds et s'en +était trouvé si bien. En définitive, il me parut +que non.</p> + +<p>Il est hors de doute que la plastique a ses lois, +ses limites, ses conditions d'existence, ce qu'on +appelle en un mot son domaine. J'apercevais +d'aussi fortes raisons pour que la littérature +réservât et préservât le sien. Une idée peut à +la fois s'exprimer de deux manières, pourvu +qu'elle se prête ou qu'on l'adapte à ces deux +manières. Mais sa forme choisie, et j'entends sa +forme littéraire, je ne voyais pas qu'elle exigeât +ni mieux, ni plus que ne comporte le langage +écrit. Il y a des formes pour l'esprit, comme il y +a des formes pour les yeux; la langue qui parle +aux yeux n'est pas celle qui parle à l'esprit. Et +le livre est là, pour nous répéter l'œuvre du +peintre, mais pour exprimer ce qu'elle ne dit +pas.</p> + +<p>A peine au travail, la démonstration de cette +vérité me rassura. Je la tirai d'une expérimentation +très sûre et décisive. J'en conclus avec la +plus vive satisfaction que j'avais en main deux +instruments distincts. Il y avait lieu de partager +ce qui contenait à l'un, ce qui convenait à l'autre. +Je le fis. Le lot du peintre était forcément si +réduit, que celui de l'écrivain me parut immense. +Je me promis seulement de ne pas me tromper +d'outil en changeant de métier.</p> + +<p>Ce fut un travail charmant, qui ne me coûta +pas d'efforts et me causa de vifs plaisirs. Il est +clair que la forme de lettres, que j'adoptai pour +les deux récits, était un simple artifice qui permettait +plus d'abandon, m'autorisait à me +découvrir un peu plus moi-même, et me dispensait +de toute méthode. Si ces lettres avaient +été écrites au jour le jour et sur les lieux, elles +seraient autres; et peut-être, sans être plus +fidèles, ni plus vivantes, y perdraient-elles ce +je ne sais quoi et qu'on pourrait appeler l'image +réfractée, ou, si l'on veut, l'esprit des choses. +La nécessité de les écrire à distance, après des +mois, après des années, sans autre ressource +que la mémoire et dans la forme particulière +propre aux souvenirs condensés, m'apprit, mieux +que nulle autre épreuve, quelle est la <i>vérité</i> dans +les arts qui vivent de la nature, ce que celle-ci +nous fournit, ce que notre sensibilité lui prête. +Elle me rendit toute sorte de services. Surtout, +elle me contraignit à chercher la vérité en +dehors de l'exactitude et la ressemblance en +dehors de la copie conforme. L'exactitude +poussée jusqu'au scrupule, une vertu capitale +lorsqu'il s'agit de renseigner, d'instruire ou +d'imiter, ne devenait plus qu'une qualité de +second ordre, dans un ouvrage de ce genre, +pour peu que la majorité soit parfaite, qu'il s'y +mêle un peu d'imagination, que le temps ait +choisi les souvenirs; en un mot, qu'un grain +d'art s'y soit glissé.</p> + +<p>Je n'insisterai pas autrement; ce sont là des +façons de voir et des détails de purs procédés +qui ne regardent et qui n'intéresseraient personne. +Je dirai seulement que le choix des +termes, à côté du choix des couleurs, me +servait à plus d'une étude instructive. Je ne +cacherai pas combien j'étais ravi, lorsqu'à +l'exemple de certains peintres, dont la palette +est très sommaire et l'œuvre cependant riche en +expressions, je me flattais d'avoir tiré quelque +relief ou quelque couleur d'un mot très simple +en lui même, souvent le plus usuel et le plus +usé, parfaitement terne à le prendre isolément. +Il y avait là, pour un homme qui n'était pas +plus maître de sa plume qu'il ne l'était de son +pinceau et qui faisait à la fois deux apprentissages, +un double enseignement plein de leçons +intéressantes. Notre langue étonnamment saine +et expressive, même en son fonds moyen et dans +ses limites ordinaires, m'apparaissait comme +inépuisable en ressources. Je la comparais à un +sol excellent, tout borné qu'il est, qu'on peut +indéfiniment exploiter dans sa profondeur, sans +avoir besoin de l'étendre, propre à donner tout +ce qu'on veut de lui, à la condition qu'on y creuse. +Souvent je me demandais ce qu'on devrait entendre +au juste par <i>néologisme</i>. Et quand je cherchais +l'explication de ce mot dans de bons +exemples, je trouvais qu'un néologisme est +tout simplement l'emploi nouveau d'un terme +connu.</p> + +<p>Ces remarques, assez inutiles s'il se fût agi +d'un livre où l'idée domine, où le raisonnement +est l'allure ordinaire de l'esprit, devenaient +autant de précautions nécessaires dans une +suite de récits et de tableaux visiblement puisés +aux souvenirs d'un peintre. Ce que sa mémoire +avec des habitudes spéciales, ce que son œil +avec plus d'attention, de portée et de facettes, +avaient retenu de sensations pendant le cours +d'un long voyage en pleine lumière, il essayait +de l'approprier aux convenances de la langue +écrite. Il transposait à peu près comme fait un +musicien, en pareil cas. Il aurait voulu que tout +se vît sans offusquer la vue, sans blesser le goût: +que le trait fût vif, sans insistance de main; que +le coloris fût léger plutôt qu'épais; souvent que +l'émotion tînt lieu de l'image. En un mot, sa +pensée constante, je le répète, était que sa plume +n'eût pas trop l'air d'un pinceau chargé d'huile +et que sa palette n'éclaboussât pas trop souvent +son écritoire.</p> + +<p>Ces deux livres terminés, à deux ans de distance +et pour ainsi dire écrits d'une haleine, je +les publiai comme ils étaient venus, sans les +regarder de trop près. Les défauts qui sautent +aux yeux, je les apercevais, même avant qu'on +me les signalât. Soit à dessein, soit par impuissance +de me corriger, je n'en fis pas disparaître +un seul; et le public voulut bien n'y voir qu'un +manque excusable de maturité.</p> + +<p>On fit à ces deux livres un bon accueil. Je +dirais que l'accueil fut inespéré, si je ne craignais +d'exagérer l'importance d'une publicité de +petit bruit et de manquer de mesure, pour ne +pas manquer de reconnaissance. Des approbations, +que je n'oublierai jamais, me vinrent de +divers côtés. Il y en eut que je n'attendais guère; +il y en eut que je n'osais point espérer. Je fus +surpris, touché, profondément heureux, et +plutôt tranquillisé dans ma manière d'être et de +voir. Je me gardai bien de prendre ces témoignages +pour un brevet de confraternité, donné +par des écrivains de premier ordre, à un débutant +qui ne devait jamais être un des leurs. J'y +vis une sorte de complaisance empressée, bienveillante, +infiniment courtoise, à admettre +momentanément dans leur compagnie quelqu'un +venu par hasard, et qui n'y devait pas rester.</p> + +<p>De ceux dont le patronage inattendu me fut +alors plus doux, l'un est mort depuis, en plein +éclat, après avoir occupé dans la littérature pittoresque +un rang tout à fait supérieur; romancier, +poète, critique, voyageur; passionnément +épris de la forme dans sa rareté, dans son opulence; +une main exquise, un œil d'une surprenante +justesse; doué comme il le fallait pour +tenter l'alliance entre deux arts dont, grâce à +lui, les contacts devenaient si fréquents, et seulement +trop convaincu peut-être qu'il y avait +réussi; au fond très circonspect; sachant admirablement +ce qu'il faisait et le faisant à merveille; +<i>impeccable</i>, comme écrivait de lui un de +ses disciples, en ce sens que s'il n'est pas un +maître exemplaire, il aura du moins laissé +dans son œuvre quelques morceaux de maîtrise +excellents.</p> + +<p>L'autre, pour l'honneur des lettres françaises, +porte aussi légèrement que si cela ne pesait +rien, quarante années résolues de travaux et de +vraie gloire. Le jour où mon premier livre +parut, ce fut lui qui me tendit la main, pour +ainsi dire à mon insu. J'ignore ce qu'on put +augurer d'un inconnu quand on le vit placé sous +le patronage d'un pareil nom; mais je sais bien +qu'en m'appuyant pour la première fois sur cette +main quasi souveraine, je sentis combien elle +avait de bonté pour les jeunes et de douceur +encourageante pour les faibles.</p> + +<p>J'ai dit, je crois, ce que j'avais à dire. Peut-être +est-ce trop ou pas assez. Un volume de pur +roman, publié quelques années plus tard, reproduisit +sous une autre forme le côté tout personnel +des ouvrages précédents, et j'en restai +là.</p> + +<p>Des voyages que j'ai faits depuis lors, j'ai +résolu de ne rien dire. Il m'eût fallu parler de +lieux nouveaux, à peu près comme j'avais parlé +des anciens. Mais à quoi bon? Qu'importe que +le spectacle change, si la manière de voir et de +sentir est toujours la même?</p> + +<p>Il me reste, à la vérité, un champ d'observations +tout différent, celui où je suis placé désormais +et où me retiennent mes habitudes plutôt +que mes goûts. Je l'ignore. J'estime qu'il y +aurait, sur certains points qui me sont familiers, +beaucoup à dire, en exposant ce que j'aperçois, +ce que je sais, ce que je crois. Le sujet serait, +on le comprend, délicat pour un homme de +métier devenu critique, à qui l'on demanderait, +avec raison, moins de paroles et de meilleures +preuves. Ce sujet à la fois si tentant et si épineux, +m'est-il permis, me sera-t-il défendu d'y toucher? +Jusqu'à présent j'ai jugé qu'il était séant de me +l'interdire.</p> + +<p>Il n'est pas de livre un peu digne d'être lu qui +n'ait son public et qui ne se l'attache, grâce à +des affinités purement humaines. Il se forme +ainsi quelquefois des amitiés qui se consolident,<a name="page_000" id="page_000"></a> +en raison de l'âge du livre, en souvenir de +l'époque où l'on était jeunes ensemble. C'est à ce +petit nombre d'amis connus ou inconnus d'ancienne +date que je destine particulièrement cette +édition.</p> + +<p class="r"> +E. F.</p> + +<p>Paris, 1<sup>er</sup> juin 1874.</p> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<h1><a name="UN_ETE" id="UN_ETE"></a><small>UN ÉTÉ</small><br /> +DANS LE SAHARA</h1> + +<hr /> + +<h2><a name="I" id="I"></a>I<br /><br /> +<small>DE MEDEAH A EL-AGHOUAT.</small></h2> + +<p class="date"> +Medeah, 22 mai 1853.<br /> +</p> + +<p>Cher ami, je comptais ne t'écrire que de ma première +étape; mais l'inaction forcée où je suis me fait ouvrir, +sans plus attendre, mon journal de route. Je le commence +quand même, ne fût-ce que pour abréger les +heures et pour me consoler avec «cette petite lumière +intérieure» dont parle Jean Paul, et qui nous empêche +de voir et d'entendre le temps qu'il fait dehors.</p> + +<p>Depuis le jour où tu m'as quitté, nous vivons au +milieu d'une vraie tempête. Tu l'as traversée toi-même, +sans doute, en retournant en France; car elle +nous vient du Nord, soufflant à la manière du mistral +et tout imprégnée d'eau de mer. Quoique nous soyons +en mai, l'hiver, tu t'en souviens, avait encore un pied<a name="page_002" id="page_002"></a> +posé sur les blancs sommets de la Mouzaïa; c'est lui +qui visite une dernière fois, du moins on l'espère, les +jolies campagnes déjà fleuries de Medeah.—Suppose +une étendue de quarante lieues de nuages, amoncelés +entre l'<i>Ouarensenis</i> et nous, et tu pourras imaginer +dans quelles profondeurs de brume sa magnifique +pyramide est ensevelie. Quant au Zaccar, notre voisin, +c'est à peine si, de loin en loin, on aperçoit, à travers +un rideau de pluie moins serré, sa double corne tout +estompée par les bords et d'un affreux ton d'encre de +Chine, étendue d'eau.</p> + +<p>Ce brusque retour des pluies nous a surpris au +moment de monter à cheval. Nos adieux étaient faits, +nos mulets de bât déjà chargés; il a fallu donner +contre-ordre à notre escorte de cavaliers; et me voici, +confiné dans une chambre d'auberge, n'ayant pour +toute distraction que la vue des cigognes, lugubrement +perchées aux bords de leurs vastes nids, et attendant +impatiemment qu'une éclaircie se fasse dans ce ciel de +Hollande.</p> + +<p>Réduit comme je le suis à stimuler mon enthousiasme +prêt à faiblir par toutes sortes de rêveries, anticipées +où rétrospectives, j'ai accueilli avec complaisance +tout à l'heure un souvenir dont tu voudras bien +te contenter, faute de mieux. Il pourrait, du reste, +servir de préface à ces notes, où je compte plus tard +prendre ma revanche, en te racontant les fêtes du +Soleil.<a name="page_003" id="page_003"></a></p> + +<p>—Tu dois connaître dans l'œuvre de Rembrandt +une petite eau-forte, de facture hachée, impétueuse, +et d'une couleur incomparable, comme toutes les fantaisies +de ce génie singulier, moitié nocturne, moitié +rayonnant, qui semble n'avoir connu la lumière qu'à +l'état douteux de crépuscule, ou à l'état violent +d'éclairs. La composition est fort simple: ce sont trois +arbres hérissés, bourrus de forme et de feuillage; à +gauche, une plaine à perte de vue; un grand ciel où +descend une immense nuée d'orage; et, dans la +plaine, deux imperceptibles voyageurs, qui cheminent +en toute hâte et fuient, le dos au vent.—Il y a là +toutes les transes de la vie de voyage, plus un côté +mystérieux et pathétique, qui m'a toujours fortement +préoccupé. Parfois même, il m'est arrivé d'y voir +comme une signification qui me serait personnelle: +c'est à la pluie que j'ai dû de connaître, une première +fois, il y a cinq ans, le pays du perpétuel Été; c'est en +la fuyant éperdument qu'enfin j'ai rencontré le soleil +sans brume.</p> + +<p>C'était en 1848, en février, il n'y avait pas eu +d'intervalle cette année-là entre les pluies de novembre +et les grandes pluies d'hiver, lesquelles duraient +depuis trois mois et demi, presque sans un seul jour +de repos. J'avais fui de Blidah à Alger, d'Alger à +Constantine, sans trouver un point du littoral épargné +par ce funeste hiver; il s'agissait de chercher un lieu +qu'il ne pût atteindre: c'est alors que je pensai au<a name="page_004" id="page_004"></a> +Désert.—La route qui y conduit se dessinait sur +le <i>Condiat-Aty</i> trempé d'eau, et, de temps en temps, +j'en voyais descendre de longs convois de gens, au +visage marqué par un éternel coup de soleil, suivis de +leurs chameaux chargés de dattes et de produits +bizarres. Il me semblait sentir encore, en les approchant, +comme un reste de tiédeur apportée dans +les plis fangeux de leurs burnouss. Un matin donc, +nous partîmes en désespérés, passant, tant bien que +mal, les rivières débordées et poussant droit devant +nous, vers Bisk'ra. Cinq jours après, le 28 février, +j'arrivais à <i>El-Kantara</i>, sur la limite du Tell de +Constantine, harassé, transi, traversé jusqu'au cœur, +mais bien résolu à ne plus m'arrêter qu'en face du +soleil indubitable du Sud.</p> + +<p>El-Kantara—le pont—garde le défilé et pour +ainsi dire l'unique porte par où l'on puisse, du Tell, +pénétrer dans le Sahara. Ce passage est une déchirure +étroite, qu'on dirait faite de main d'homme, dans une +énorme muraille de rochers de trois ou quatre cents +pieds d'élévation. Le pont, de construction romaine, +est jeté en travers de la coupure. Le pont franchi, et +après avoir fait cent pas dans le défilé, vous tombez, +par une pente rapide, sur un charmant village, arrosé +par un profond cours d'eau et perdu dans une forêt +de vingt-cinq mille palmiers. Vous êtes dans le Sahara.</p> + +<p>Au delà s'élève dans une double rangée de collines +dorées, derniers mouvements du sol, qui, douze lieues<a name="page_005" id="page_005"></a> +plus loin, vont expirer dans la plaine immense et +plate du petit désert d'Angad, premier essai du grand +Désert.</p> + +<p>Grâce à cette situation particulière, El-Kantara, qui +est, sur cette ligne, le premier des villages sahariens, +se trouve avoir ce rare privilège d'être un peu protégé +par sa forêt contre les vents du désert, et de l'être +tout à fait contre ceux du nord par le haut rempart de +rochers auquel il est adossé. Aussi, est-ce une croyance +établie chez les Arabes que la montagne arrête à son +sommet tous les nuages du Tell; que la pluie vient y +mourir, et que l'hiver ne dépasse pas ce pont merveilleux, +qui sépare ainsi deux saisons, l'hiver et l'été; +deux pays, le Tell et le Sahara; et ils en donnent +pour preuve que, d'un côté, la montagne est noire et +couleur de pluie, et de l'autre, rose et couleur de beau +temps.</p> + +<p>C'était notre avant-dernière marche, la dernière +devant nous conduire d'une traite à Bisk'ra. La +matinée avait été glacée; le thermomètre, sous nos +froides tentes de K'sour, marquait à notre réveil 1º au-dessous +de 0. Je me souviens, quoiqu'à cinq ans de +distance, des moindres détails de cette journée. Peu +s'en était fallu qu'elle ne devînt terrible; mon ami +A... S... avait failli se casser la tête en voulant me +passer mon fusil; je portais en bandoulière ce fusil +funeste, et l'avais déchargé, m'étant promis de ne +plus m'en servir. Il y avait, pour le sûr, un peu de<a name="page_006" id="page_006"></a> +mélancolie parmi nous et, depuis l'accident surtout, +on se taisait. Le lieu était fort triste. Nous suivions +une avenue pierreuse, encaissée entre deux longs murs +de rochers sombres, absolument dépouillée d'herbes, +mal éclairée par un jour sans soleil. De temps en +temps, un aigle, posé sur un angle avancé de la montagne, +se levait lentement à notre approche et montait +d'un vol circulaire au-dessus de nos têtes. Le ciel +tendu de gris se reposait de pleuvoir; mais le vent se +maintenait au nord: il enfilait la gorge et semblait vouloir +nous poursuivre. C'était un petit souffle aigu, persistant, +qu'on entendait à peine, et cependant très incommode. +Je me le rappelle surtout à cause des bruits +singuliers qu'il faisait dans les canons vides de mon +fusil; on eût dit la sonnerie de deux cloches tintant +ensemble sur un mode plaintif et pas tout à fait à +l'unisson. Le bruit était si léger qu'il me paraissait venir +de fort loin, et si étrangement triste, que, pendant le +reste de la journée, il m'importuna. Ce ne fut que le +lendemain qu'en l'entendant se reproduire, je finis +par en découvrir la cause. Enfin nous atteignîmes le +défilé; il était six heures moins quelques minutes.</p> + +<p>Le docteur T... nous précédait au galop de son +cheval boiteux, tout en chantant languissamment la +chanson pseudo-arabe et nouvelle encore de <i>Khedoudja</i>; +il arriva le premier sur le pont, se découvrit +et nous cria:</p> + +<p>«Messieurs, ici on salue!»<a name="page_007" id="page_007"></a></p> + +<p>Est-il vrai que la première colonne militaire qui ait, +en 1844, franchi ce pont célèbre, se soit arrêtée par +un mouvement de subite admiration, et que les musiques +se soient mises à jouer d'enthousiasme? Je ne +sais là-dessus que ce qu'on m'en a dit; mais ce soir-là, +le spectacle que j'avais sous les yeux m'eût fait croire +à cette tradition.</p> + +<p>Les palmiers, les premiers que je voyais; ce petit +village couleur d'or, enfoui dans des feuillages verts +déjà chargés des fleurs blanches du printemps; une +jeune fille qui venait à nous, en compagnie d'un +vieillard, avec le splendide costume rouge et les riches +colliers du désert, portant une amphore de grès sur +sa hanche nue; cette première fille à la peau blonde, +belle et forte d'une jeunesse précoce, encore enfant et +déjà femme; ce vieillard abattu, mais non défiguré +par une vieillesse hâtive; tout le désert m'apparaissant +ainsi sous toutes ses formes, dans toutes ses beautés et +dans tous ses emblèmes; c'était, pour la première, +une étonnante vision. Ce qu'il y avait surtout d'incomparable, +c'était le ciel: le soleil allait se coucher +et dorait, empourprait, émaillait de feu une multitude +de petits nuages détachés du grand rideau noir étendu +sur nos têtes, et rangés comme une frange d'écume au +bord d'une mer troublée. Au delà commençait l'azur; +et alors, à des profondeurs qui n'avaient pas de limites, +à travers des limpidités inconnues, on apercevait le +pays céleste du bleu. Des brises chaudes montaient,<a name="page_008" id="page_008"></a> +avec je ne sais quelles odeurs confuses et quelle +musique aérienne, du fond de ce village en fleurs; les +dattiers, agités doucement, ondoyaient avec des rayons +d'or dans leurs palmes; et l'on entendait courir, sous +la forêt paisible, des bruits d'eau mêlés aux froissements +légers du feuillage, à des chants d'oiseaux, à +des sons de flûte. En même temps un <i>muezzin</i>, qu'on +ne voyait pas, se mit à chanter la prière du soir, la +répétant quatre fois aux quatre points de l'horizon, et +sur un mode si passionné, avec de tels accents, que +tout semblait se taire pour l'écouter.</p> + +<p>Le lendemain, même beauté dans l'air et même +fête partout. Alors, seulement, je me donnai le plaisir +de regarder ce qui se passait au nord du village, et le +hasard me rendit témoin d'un phénomène en effet +très singulier. Tout ce côté du ciel était sombre et +présentait l'aspect d'un énorme océan de nuages, +dont le dernier flot venait pour ainsi dire s'abattre et +se rouler sur l'extrême arête de la montagne. Mais la +montagne, comme une solide falaise, semblait le repousser +au large; et, sur toute la ligne orientale du +Djebel-Sahari, il y avait un remous violent exactement +pareil à celui d'une forte marée. Derrière, descendaient +lugubrement les traînées grises d'un vaste déluge; puis, +tout à fait au fond, une montagne éloignée montrait +sa tête couverte de légers frimas. Il pleuvait à torrents +dans la vallée du Metlili, et quinze lieues plus loin il +neigeait. L'éternel printemps souriait sur nos têtes.<a name="page_009" id="page_009"></a></p> + +<p>Notre arrivée au désert se fit par une journée magnifique, +et je n'eus pas une seule goutte de pluie +pendant tout mon séjour dans le Sahara, qui fut long.</p> + +<p>Tel fut, cher ami, le préambule radieux de mon +voyage aux <i>Zibans</i>. Ce passage inattendu d'une saison +à l'autre, l'étrangeté du lieu, la nouveauté des perspectives, +tout concourut à en faire comme un lever de +rideau splendide; et cette subite apparition de l'Orient +par la porte d'or d'El-Kantara m'a laissé pour toujours +un souvenir qui tient du merveilleux.</p> + +<p>Aujourd'hui, je n'attends plus, ni ne désire aucune +surprise; mon arrivée au désert se fera plus simplement; +sans étonnement, car je vais revoir, sinon les +mêmes lieux, du moins des choses et des aspects +connus; sans coup de théâtre, car il n'y a pas d'El-Kantara +sur la route uniforme et très prévenue que je +vais suivre.</p> + +<p>Même, et pour savoir d'avance à quoi m'en tenir +tout à fait, j'ai soigneusement étudié la carte du Sud, +depuis Medeah jusqu'à El-Aghouat; non point en +géographe, mais en peintre.—Voici à peu près ce +qu'elle indique: des montagnes jusqu'à Boghar; à +partir de Boghar, sous la dénomination de Sahara, +des plaines succédant à des plaines: plaines unies, +marécages, plaines sablonneuses, terrains secs et +pierreux, plaines onduleuses et d'<i>alfa</i>; à douze lieues +nord d'El-Aghouat, un palmier; enfin, El-Aghouat, représenté +par un point plus large, à l'intersection d'une<a name="page_010" id="page_010"></a> +multitude de lignes brisées, rayonnant en tout sens, +vers des noms étranges, quelques-uns à demi fabuleux; +puis, tout à coup, dans le sud-est, une plaine indéfiniment +plate, aussi loin que la vue peut s'étendre; et, +sur ce grand espace laissé en blanc, ce nom bizarre et +qui donne à penser, <i>Bled-el-Ateuch</i>, avec sa traduction: +<i>Pays de la soif</i>.—D'autres reculeraient devant la +nudité d'un semblable itinéraire; je t'avoue que c'est +précisément cette nudité qui m'encourage.</p> + +<p>Je crois avoir un but bien défini.—Si je l'atteignais +jamais, il s'expliquerait de lui-même; si je ne dois pas +l'atteindre, à quoi bon te l'exposer ici?—Admets +seulement que j'aime passionnément le bleu, et qu'il +y a deux choses que je brûle de revoir: le ciel sans +nuages, au-dessus du désert sans ombre.</p> + +<p class="date"> +El-Gouëa, 24 mai au soir.<br /> +</p> + +<p>On compte, par la route que nous suivons, quatorze +lieues de Medeah à Boghar; à peu près deux lieues de +moins que la route des prolonges. Elle est aussi directe +que peut l'être un sentier d'Arabe dans un pays difficile; +c'est-à-dire qu'à moins d'escalader les montées +comme on fait d'un rempart et de se laisser glisser aux +descentes, il me paraît presque impossible d'abréger +davantage. J'ai cru remarquer que le plus souvent +nous coupions droit devant nous en pleine montagne, +et je n'ai pas vu d'ailleurs que cette voie escarpée, où<a name="page_011" id="page_011"></a> +nous entraînait notre chef de file, fût autrement tracée +que par le passage des bergers ou par l'écoulement +naturel des eaux de pluie. Cependant rien n'est plus +aisé que d'y mener un convoi marchant en bon ordre, +avec des mulets peu chargés et des chevaux prudents.</p> + +<p>Tout ce pâté de montagnes, que nous avons mis +cinq heures à traverser, présente un système irrégulier +de mamelons coniques profondément découpés et +séparés par d'étroits ravins. Au fond de chacun de ces +ravins, creusés en forme d'entonnoirs, il y a des eaux +courantes ou de jolies fontaines, avec des lauriers-roses +en abondance. Les pentes sont entièrement couvertes +de broussailles, et les sommets se couronnent +avec gravité de chênes verts, de chênes-lièges et +d'arbres résineux. De loin en loin, de petites fumées +odorantes, qu'on voit filer paisiblement au-dessus des +bois, et de rares carrés d'orges vertes indiquent, dans +ce lieu solitaire, la présence de quelques agriculteurs +arabes. Cependant, on n'aperçoit ni le propriétaire du +champ, ni les cabanes d'où sortent ces fumées; on ne +rencontre personne, on n'entend pas même un aboiement +de chien. L'Arabe n'aime pas à montrer sa +demeure, pas plus qu'il n'aime à dire son nom, à +parler de ses affaires, à raconter le but de ses voyages. +Toute curiosité dont il peut être l'objet lui est importune. +Aussi établit-il sa maison aux endroits les moins +apparents, à peu près comme on ferait une embuscade, +de manière à n'être point vu, mais à tout observer. Du<a name="page_012" id="page_012"></a> +fond de cette retraite invisible, il a l'œil ouvert sur les +routes, il surveille les gens qui passent, en remarque +le nombre et s'assure, avec inquiétude, du chemin +qu'ils prennent. C'est une alarme quand on fait mine +d'examiner le pays, de s'y arrêter ou de se diriger précisément +vers le lieu qu'il habite. Quelquefois un de +ces campagnards soupçonneux vous accompagne ainsi +fort loin, à votre insu et ne vous perd de vue que lorsqu'il +n'a plus aucun intérêt réel ou imaginaire à vous +suivre. Toutes les habitudes du paysan arabe sont +soumises à ce système absolu de précaution et d'espionnage; +et sa manière d'entendre la propriété ne +peut s'expliquer que par ce général sentiment de +défiance. Même à l'état sédentaire, il ne se croit tranquille +possesseur que de ce qu'il détient; il préfère la +fortune mobilière, parce que rien ne la constate, +qu'elle est facile à convertir, facile à nier et enfouissable. +La terre, au contraire, l'embarrasse; et toute +propriété foncière lui semble incertaine et surtout +compromettante. Il n'occupe donc ostensiblement que +le petit coin qu'il a ensemencé, et, s'il néglige de +s'étendre au delà et de s'approprier par la culture tout +le terrain qui l'environne, s'il entretient la solitude +autour de lui, et pour ainsi dire jusqu'à la porte de sa +maison, c'est uniquement pour ne pas faire un aveu +plus manifeste de ce qu'il possède. Rien n'est donc plus +abandonné en apparence qu'un pays habité par des +tribus arabes; on ne saurait y tenir moins de place, y<a name="page_013" id="page_013"></a> +faire moins de bruit, ni plus discrètement empiéter sur +le désert.</p> + +<p>Nous avancions en silence et gravissions péniblement, +pendus aux crins de nos chevaux, de longs +escarpements dont chacun nous coûtait une heure à +franchir. Nous faisions lever des engoulevents, des +tourterelles de bois, quelques volées plus rares de perdrix +grises; par moments, le cri sonore d'un merle +éclatait tout près de nous, et l'on voyait le petit oiseau +noir fuir au-dessus des fourrés. Il faisait chaud; l'air +était orageux; le ciel, semé de nuages, avec des +trouées d'un bleu sombre, promenait des ombres +immenses sur l'étendue de ce beau pays, tout coloré +d'un vert sérieux. C'était paisible, et je ne puis dire à +quel point cela me parut grand. A chaque sommet que +nous atteignions, je me retournais pour voir monter, à +l'horizon opposé, les pics bleuâtres de la <i>Mouzaïa</i>. Il +y eut un moment où, par l'échancrure des gorges, +j'entrevis un coin de la plaine, et au-dessus, dans le +brouillard, quelque chose de bleu qui ressemblait +encore à la mer, cette Méditerranée, mon ami, que +d'ici j'appelle la mer du Nord, et qu'un jour, avec +regret, j'appellerai, comme autrefois, la mer d'Afrique. +De temps en temps, Medeah se montrait au nord-ouest +sur un plateau plus clair que les autres, où l'on +voyait se dessiner des routes. Vers trois heures, je +l'aperçus pour la dernière fois et je lui dis adieu. Il +n'apparaissait plus que comme une masse un peu<a name="page_014" id="page_014"></a> +rouge piquée de points blanchâtres au-dessus d'un +triple étage de mamelons boisés; je distinguais confusément +les deux ou trois minarets qui dominent la +ville; je crus reconnaître celui que tu préfères, au pied +des casernes, et je donnai un souvenir à nos cigognes; +puis mon œil fit le tour de l'horizon. Je ne sais quels +fils imperceptibles qui me tenaient au cœur se +tendirent un moment plus fort que je n'aurais cru, et +je compris alors seulement que je partais et que j'entreprenais +autre chose qu'une promenade.</p> + +<p>Il y avait quatre heures que nous marchions; nous +n'avions pas fait cinq lieues encore, mais nous achevions +de monter. Après une dernière heure de marche +sur des pentes douces et parmi des fourrés très-épais, +mon cheval donna des signes de joie, et je découvris +devant moi, dans une sorte de clairière élevée, une +maison blanche entourée de cabanes de paille, quelques +tentes noires, et notre avant-garde de cavaliers +qui déjà disposait le bivouac.</p> + +<p>Nous voici donc dans <i>El-Gouëa</i>, ou, si tu veux, à <i>la +Clairière</i>, campés pour cette nuit près de la maison du +commandement de <i>Si-Djilali-Bel Hadj-Meloud</i>, caïd +des <i>Beni-Haçen</i>. On appelle maisons de commandement +certaines maisons fortifiées, que notre gouvernement +fait bâtir à l'intérieur du pays, pour servir de résidence +officielle à un chef de tribus, de lieu de défense +en cas de guerre, et en même temps d'hôtellerie pour +les voyageurs. Indépendamment du chef arabe, qui<a name="page_015" id="page_015"></a> +l'occupe assez irrégulièrement, ces postes sont en +général gardés par quelques hommes d'infanterie +détachés de la garnison française la plus voisine. Avec +plus d'importance et de plus grandes dimensions, ils +deviennent des <i>bordj</i> (proprement: lieux fortifiés). La +maison d'El-Gouëa n'est qu'un modeste corps de garde +en rez-de-chaussée, avec une cour au centre, quatre +pavillons saillants aux quatre angles, des murs bas, +seulement percés de meurtrières, une porte pleine et +ferrée. Un grand noyer qui s'élève en forme de boule +de l'autre côté de la maison, des hangars de chaume +disposés autour, soutenus par des branches mortes et +palissadés de broussailles, le jeu du ciel entre les +vastes rameaux de l'arbre et de gros nuages orageux +roulés en masses étincelantes au-dessus des coteaux +devenus bruns, tout cela formait un ensemble de +tableau peu oriental, mais qui m'a plu, précisément à +cause de sa ressemblance avec la France. Du côté du +sud, il n'y a pas de vue; du côté du nord et du couchant, +nous dominons une assez grande étendue de +collines et de petites vallées, clairsemées de bouquets +de bois, de prairies naturelles et de quelques champs +cultivés. Les collines se couvraient d'ombres, les bois +étaient couleur de bronze, les champs avaient la pâleur +exquise des blés nouveaux, le contour des bois s'indiquait +par un filet d'ombres bleues. On eût dit un tapis +de velours de trois couleurs et d'épaisseur inégale: +rasé court à l'endroit des champs, plus laineux à<a name="page_016" id="page_016"></a> +l'endroit des bois. Dans tout cela, rien de farouche et +qui fasse penser au voisinage des lions.</p> + +<p>Les deux tentes arabes dressées pour nous recevoir +serviront d'asile à nos gens et d'abri pour nos bagages, +car nous avons tout juste de quoi nous loger nous-mêmes. +Je te parlerai de notre <i>galfa</i> (caravane) quand +elle sera complète et organisée sur un pied de long +voyage, quand nous aurons remplacé nos mulets de +montagne par des chameaux, et quand notre <i>klhebbir</i> +(conducteur-chef de caravane), qui, tu le sais, est +M. N***, aura rassemblé toute sa suite de cavaliers et +de serviteurs. Le tout, chameaux, tentes supplémentaires +et gens d'escorte, nous attend à <i>Boghari</i>, où +nous les trouverons demain soir. Jusqu'ici, notre petit +convoi, d'assez vulgaire apparence, se compose, +presque à nombre égal, de burnouss et d'habits français, +et nos muletiers n'ont pas la rude et patiente +allure que je m'attends à trouver dans nos chameliers, +ces intrépides marcheurs du désert.</p> + +<p>Il est huit heures; nous venons de rentrer sous nos +tentes après avoir soupé chez le caïd. <i>Si-Djilali</i> nous +a donné la <i>diffa</i>: il arrivait tout exprès pour nous +recevoir de la tribu qu'il habite à quelques lieues d'ici. +Il est impossible de recevoir au seuil des pays arabes +une hospitalité plus encourageante. Quant à notre +hôte, je retrouve en lui ces grands traits de montagnard +que nous avons déjà pressentis à Medeah et tant +admirés, si tu t'en souviens; et, comme personnage de<a name="page_017" id="page_017"></a> +frontispice, il a déjà sa valeur. C'est une belle tête, +fortement basanée, ardente et pleine de résolution, +quoique souriante, avec de grands yeux doux et une +bouche fréquemment entr'ouverte à la manière des +enfants; cette habitude fait remarquer ses dents qui +sont superbes. Il porte deux <i>burnouss</i>, un noir par-dessus +un blanc. Le <i>burnouss</i> noir, qu'on voit rarement +dans les tribus du littoral et qui disparaît, m'a-t-on +dit, dans le Sud, semble être propre aux régions +intermédiaires que je vais traverser de Medeah à +D'jelfa. Il est de grosse laine ou de poil de chameau; +on dirait du feutre, tant il est lourd, épais, rude au +toucher: il a plus d'ampleur que le burnouss de laine +blanche, et tombe tout d'une pièce quand il est pendant; +relevé sur l'épaule, il forme à peine un ou deux +plis réguliers et cassants. Il fait paraître courts les +hommes les plus grands, tant il les élargit, et leur +donne alors une pesanteur de démarche, une majesté +de port extraordinaires. Ajoute à ce vêtement un peu +monacal, qui tient de la chape par la roideur, et du +froc par le capuchon rabattu dans le dos, des bottes +rouges de cavalier, un chapelet de bois brun, une ceinture +de maroquin bouclée à la taille, usée par le frottement +des pistolets, enfin un long cordon d'amulettes +de bois ou de sachets de cuir rouge descendant +sur un <i>haïk djeridi</i> de fine laine lamée de soie; tout +laine et tout cuir, sans broderie, sans flots de soie, sans +une ganse d'or, telle était la tenue sévère de notre<a name="page_018" id="page_018"></a> +hôte. <i>Si-Djilali</i> est de noblesse militaire; son père, <i>Si-Hadj-Meloud</i>, +est pèlerin de la Mecque. Il y a, comme +tu le vois, du sang de fanatique et de soldat dans ses +veines. C'est un homme de trente ans, ou bien alors +un jeune homme que la fatigue, une grande position, +la guerre peut-être, ou seulement le soleil de son pays +ont mûri de bonne heure. A le regarder de plus près, +on s'aperçoit que ses yeux pleins de flammes ne sont +pas toujours d'accord avec sa bouche, quand celle-ci +sourit, et que cette juvénile hilarité des lèvres n'est +qu'une manière d'être poli.</p> + +<p>La chambre où nous mangions était petite, sans +meubles, avec une cheminée française et des murs +déjà dégradés, quoique la maison soit neuve. Il y avait +du feu dans la cheminée; un tapis de tente, trop grand +pour la chambre et roulé contre un des murs, de +manière à nous faire un dossier; pour tout éclairage, +une bougie tenue par un domestique accroupi devant +nous, et faisant, dans une immobilité absolue, l'office +de chandelier. Si simple que soit la salle à manger, si +mal éclairé que soit le tapis qui sert de table, un repas +arabe est toujours une affaire d'importance.</p> + +<p>Je n'ai pas à t'apprendre que la <i>diffa</i> est le repas +d'hospitalité. La composition en est consacrée par +l'usage et devient une chose d'étiquette. Pour n'avoir +plus à revenir sur ces détails, voici le menu fondamental +d'une <i>diffa</i> d'après le cérémonial le plus rigoureux. +D'abord un ou deux moutons rôtis entiers;<a name="page_019" id="page_019"></a> +on les apporte empalés dans de longues perches et +tout frissonnants de graisse brûlante: il y a sur le tapis +un immense plat de bois de la longueur d'un mouton; +on dresse la broche comme un mât au milieu du plat; +le porte-broche s'en empare à peu près comme d'une +pelle à labourer, donne un coup de son talon nu sur +le derrière du mouton et le fait glisser dans le plat. La +bête a tout le corps balafré de longues entailles faites +au couteau avant qu'on ne la mette au feu; le maître +de la maison l'attaque alors par une des excoriations +les plus délicates, arrache un premier lambeau et +l'offre au plus considérable de ses hôtes. Le reste est +l'affaire des convives. Le mouton rôti est accompagné +de galettes au beurre, feuilletées et servies chaudes; +puis viennent des ragoûts, moitié mouton et moitié +fruits secs, avec une sauce abondante, fortement assaisonnée +de poivre rouge. Enfin arrive le couscoussou, +dans un vaste plat de bois reposant sur un pied en +manière de coupe. La boisson se compose d'eau, de +lait doux (<i>halib</i>), de lait aigre (<i>leben</i>); le lait aigre +semble préférable avec les aliments indigestes; le lait +doux, avec les plus épicés. On prend la viande avec +les doigts, sans couteau ni fourchette; on la déchire; +pour la sauce, on se sert de cuillers de bois, et le plus +souvent d'une seule qui fait le tour du plat. Le couscoussou +se mange indifféremment, soit à la cuiller, +soit avec les doigts; pourtant, il est mieux de le rouler +de la main droite, d'en faire une boulette et de l'avaler<a name="page_020" id="page_020"></a> +au moyen d'un coup de pouce rapide, à peu près +comme on lance une bille. L'usage est de prendre +autour du plat, devant soi, et d'y faire chacun son +trou. Il y a même un précepte arabe qui recommande +de <i>laisser le milieu, car la bénédiction du ciel y descendra</i>. +Pour boire, on n'a qu'une gamelle, celle qui +a servi à traire le lait ou à puiser l'eau. A ce sujet, je +connais encore un précepte: «Celui qui boit ne <i>doit</i> +pas respirer dans la tasse où est la boisson; il <i>doit</i> +l'ôter de ses lèvres pour reprendre haleine; puis il +<i>doit</i> recommencer à boire.» Je souligne le mot +doit, pour lui conserver le sens impératif.</p> + +<p>Si tu te rappelles l'article <i>Hospitalité</i> dans le livre +excellent de M. le général Daumas sur le <i>Grand +Désert</i>, tu dois voir que c'est dans les mœurs arabes +un acte sérieux que de manger et de donner à manger, +et qu'une <i>diffa</i> est une haute leçon de savoir-vivre, de +générosité, de prévenances mutuelles. Et remarque +que ce n'est point en vertu de devoirs sociaux, chose +absolument inconnue de ce peuple antisocial, mais en +vertu d'une recommandation divine, et, pour parler +comme eux, à titre d'<i>envoyé de Dieu</i>, que le voyageur +est ainsi traité par son hôte. Leur politesse repose +donc non sur des conventions, mais sur un principe +religieux. Ils l'exercent avec le respect qu'ils ont pour +tout ce qui touche aux choses saintes, et la pratiquent +comme un acte de dévotion.</p> + +<p>Aussi ce n'est point une chose qui prête à rire, je<a name="page_021" id="page_021"></a> +l'affirme, que de voir ces hommes robustes, avec leur +accoutrement de guerre et leurs amulettes au cou, +remplir gravement ces petits soins de ménage qui +sont en Europe la part des femmes; de voir ces larges +mains, durcies par le maniement du cheval et la pratique +des armes, servir à table, émincer la viande +avant de vous l'offrir, vous indiquer sur le dos du +mouton l'endroit le mieux cuit, tenir l'aiguière ou +présenter, entre chaque service, l'essuie-mains de +laine ouvrée. Ces attentions, qui dans nos usages paraîtraient +puériles, ridicules peut-être, deviennent ici +touchantes par le contraste qui existe entre l'homme +et les menus emplois qu'il fait de sa force et de sa +dignité.</p> + +<p>Et quand on considère que ce même homme, qui +impose aux femmes la peine accablante de tout faire +dans son ménage par paresse ou par excès de pouvoir +domestique, ne dédaigne pas de les suppléer en tout +quand il s'agit d'honorer un hôte, on doit convenir +que c'est, je le répète, une grande et belle leçon qu'il +nous donne, à nous autres gens du Nord. L'hospitalité +exercée de cette manière, par les hommes à l'égard +des hommes, n'est-elle pas la seule digne, la seule +fraternelle, la seule qui, suivant le mot des Arabes, +<i>mette la barbe de l'étranger dans la main de son +hôte</i>? Au reste, tout a été dit là-dessus, excepté peut-être +quelques détails plus ignorés qui prouvent à +l'excès que l'invité est autorisé à se mettre dans le<a name="page_022" id="page_022"></a> +plus grand bien-être possible, et qu'il est permis, +même en compagnie, de témoigner qu'on a l'estomac +plein. C'est une habitude que notre civilité puérile et +honnête n'a pas même imaginé de défendre aux petits +enfants qui ont trop mangé. Elle sera difficile à comprendre, +surtout à excuser, de la part de gens si +graves, et qui jamais ne s'exposent à la moquerie. +Mais il ne faut pas oublier qu'elle est dans les mœurs, +et que ces choses-là se font avec la plus étonnante +bonhomie.</p> + +<p>Le café, le thé et le tabac ne sont servis qu'aux +étrangers chrétiens, et sont totalement inconnus dans +les k'sours et dans les douars arabes du Sud. Un Arabe +qui se respecte s'abstient assez généralement d'en faire +usage. Il y a de pauvres gens qui n'en ont jamais +goûté. On se figure, tout à fait à tort, que chaque +Arabe est armé de sa pipe, comme on voit les Maures +et les Turcs. Les Maures eux-mêmes ne fument pas +tous. J'en connais qui regardent cela comme un vice +presque égal à celui de boire du vin; ceux-là sont les +méthodistes sévères qui se montrent exacts aux mosquées +et ne portent que des vêtements de laine ou de +soie, sans broderie de métal, d'or ni d'argent.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p><i>Onze heures.</i>—J'achève, en regardant la nuit, +cette première veillée de bivouac. L'air n'est plus +humide, mais la terre est toute molle, la toile des +tentes est trempée de rosée; la lune, qui va se lever,<a name="page_023" id="page_023"></a> +commence à blanchir l'horizon au-dessus des bois. +Notre bivouac repose dans une obscurité profonde. Le +feu allumé au milieu des tentes, et près duquel les +Arabes ont jusqu'à présent chuchoté, se racontant je +ne sais quoi, mais assurément pas les histoires d'Antar, +quoi qu'en disent les voyageurs revenus d'Orient; +le feu abandonné s'est éteint et ne répand plus qu'une +vague odeur de résine qui parfume encore tout le camp; +nos chevaux ont de temps en temps, des frissons amoureux +et poussent, vers une femelle invisible qui les +enflamme, des hennissements aigus comme un éclat +de trompette; tandis qu'une chouette, perchée je ne +sais où, exhale à temps égaux, au milieu du plus +grand silence, cette petite note unique, plaintive qui +fait: clou! et semble une respiration sonore plutôt +qu'un chant.</p> + +<p class="date"> +Boghari, 26 mai au matin.<br /> +</p> + +<p>Ou je me trompe fort, ou j'ai sous les yeux l'Afrique +africaine comme on la rêve; et le reste de mon voyage +n'aura plus, sous certains rapports, grand'chose à +m'apprendre d'ici au désert. J'ai fait une vraie découverte +en arrivant ici; car j'ai trouvé qu'à côté de +<i>Boghar</i>, seul point que je connusse de nom, et qui, +pour moi, représentait tout un pays, il en existe un +autre dont personne ne parle, sans doute à cause de +son inutilité stratégique, ou, plus probablement, à +cause de son extraordinaire aridité. Ce pays, qui ne<a name="page_024" id="page_024"></a> +ressemble en rien au premier, s'appelle d'un nom qui +a l'air d'un diminutif de Boghar, <i>Boghari</i>.</p> + +<p>Boghar est une citadelle française, sorte de grand'garde +aventurée sur le sommet d'une haute montagne +boisée de pins sombres et toujours verts; Boghari, au +contraire, est un petit village entièrement arabe, +cramponné sur le dos d'un mamelon soleilleux et +toujours aride; ils se font face à trois quarts de lieue +de distance, séparés seulement par le Chéliff et par +une étroite vallée sans arbres. Je ne suis point monté +à Boghar; ce que j'en vois d'ici me paraît triste, froid, +curieux peut-être, mais ennuyeux comme un belvédère; +quant à Boghari, heureusement pour lui, à +peine habitable pour les Arabes, c'est tout simplement +la vraie terre de Cham. Mais n'anticipons pas; j'y reviendrai. +Nous traverserons ensemble toute cette vallée +du Chéliff, et je m'imagine que derrière ces collines +aplaties et nues qui barrent l'horizon du Sud, et que je +vais franchir aujourd'hui, il y a des choses qui me +surprendront.</p> + +<p>La première partie de l'étape en venant d'El-Gouëa, +d'où nous sommes partis hier au jour levant, se fait +non plus comme celle de la veille à travers des maquis +entremêlés de bouquets d'arbres, mais à travers +une belle forêt de chênes verts; par de vastes clairières +tapissées d'herbes et avec de profondes perspectives +sur les fonds bleus, sur les fonds verts, touffus, +feuillus, d'un pays toujours et toujours boisé. Cette<a name="page_025" id="page_025"></a> +partie de l'étape est très belle. On rêve chasse, on +rêve aboiements de meutes, dans ces solitudes pleines +d'échos.</p> + +<p>Tout à coup la montagne manque sous vos pieds; +l'horizon se dégage, et l'œil embrasse alors à vol d'oiseau, +dans toute sa longueur, une vallée beaucoup +moins riante, d'un gris fauve qui commence à sentir +le feu; elle est comprise entre deux rangées de collines, +celles de droite encore broussailleuses, celles de +gauche à peine couronnées de quelques pins rabougris, +et de plus en plus découvertes.</p> + +<p>La vallée prend son nom de l'<i>Oued-el-Akoum</i>, +petite rivière encaissée, dont le voisinage anime par-ci +par-là d'assez belles cultures, mais ne fait pas pousser +un seul arbre, et qui court, inégalement bordée de +berges terreuses et de lauriers-roses, se jeter dans le +Chéliff au pied de Boghar.</p> + +<p>C'est là qu'à la halte du matin, par une journée +blonde et transparente, j'ai revu les premières tentes +et les premiers troupeaux de chameaux libres, et compris +avec ravissement qu'enfin j'arrivais chez les patriarches.</p> + +<p>Le vieux <i>Hadj-Meloud</i>, tout semblable à son ancêtre +<i>Ibrahim</i>, <i>Ibrahim l'hospitalier</i>, comme disent +les Arabes, nous attendait à sa zmala, où son fils Si-Djilali +était venu nous conduire lui-même, pour que +toute la famille y fût présente. Il nous reçut à côté du +<i>douar</i>, suivant l'usage, dans de grandes tentes dressées<a name="page_026" id="page_026"></a> +pour nous (Guïatin-el-Dyaf, tentes des hôtes), au +milieu de serviteurs nombreux et avec tout l'appareil +convenu. On y mangea beaucoup, et nous y bûmes le +café dans de petites tasses vertes sur lesquelles il y avait +écrit en arabe: «<i>Bois en paix</i>.»</p> + +<p>Je n'ai jamais, en effet, rien vu de plus paisible, ni +qui invitât mieux à boire en paix dans la maison d'un +hôte; je n'ai jamais rien vu de plus simple que le tableau +qui se déroulait devant nous.</p> + +<p>Nos tentes très vastes et, soit dit en passant, déjà +rayées de rouge et de noir comme dans le Sud, occupaient +la largeur d'un petit plateau nu, au bord de la +rivière. Elles étaient grandes ouvertes, et les portes, +relevées par deux bâtons, formaient sur le terrain +fauve et pelé deux carrés d'ombres, les seules qu'il y +eût dans toute l'étendue de cet horizon accablé de +lumière et sur lequel un ciel à demi voilé répandait +comme une pluie d'or pâle. Debout dans cette ombre +grise, et dominant tout le paysage de leur longue +taille, Si-Djilali, son frère et leur vieux père, tous +trois vêtus de noir, assistaient en silence au repas. +Derrière eux, et en plein soleil, se tenait un cercle de +gens accroupis, grandes figures d'un blanc sale, sans +plis, sans voix, sans geste, avec des yeux clignotants +sous l'éclat du jour et qu'on eût dit fermés. Des serviteurs, +vêtus de blanc comme eux et comme eux silencieux, +allaient sans bruit de la tente aux cuisines dont +on voyait la fumée s'élever en deux colonnes onduleuses<a name="page_027" id="page_027"></a> +au revers du plateau, comme deux fumées de +sacrifice.</p> + +<p>Au delà, afin de compléter la scène et comme pour +l'encadrer, je pouvais apercevoir, de la tente où j'étais +couché, un coin du douar, un bout de la rivière où +buvaient des chevaux libres, et, tout à fait au fond, +de longs troupeaux de chameaux bruns, au cou +maigre, couchés sur des mamelons stériles, terre +nue comme le sable et aussi blonde que des moissons.</p> + +<p>Au milieu de tout cela, il n'y avait donc qu'une +petite ombre, celle où reposaient les voyageurs, et +qu'un peu de bruit, celui qui se faisait dans la tente.</p> + +<p>Et de ce tableau, que je copie sur nature, mais auquel +il manquera la grandeur, l'éclat et le silence, et +que je voudrais décrire avec des signes de flammes et +des mots dits tout bas, je ne garderai qu'une seule +note qui contient tout: «<i>Bois en paix</i>.»</p> + +<p>La vallée de l'Oued-el-Akoum, qui se rétrécit et se +dépouille encore à mesure qu'on avance au sud, rencontre +le Chéliff à trois heures de là, et débouche, +comme je te l'ai dit, entre Boghar et Boghari, dans +une autre vallée courant en sens contraire, de l'est à +l'ouest, et celle-ci tout à fait aride.</p> + +<p>Boghar apparaît de fort loin, posée sur sa montagne +pointue, comme une tache grisâtre parmi des massifs +verts. Ce n'est au contraire qu'en entrant dans la +vallée du Chéliff qu'on découvre, à main gauche, au<a name="page_028" id="page_028"></a> +fond d'un amphithéâtre désolé, mais flamboyant de +lumière, le petit village de Boghari, perché sur son +rocher.</p> + +<p>C'est bizarre, frappant; je ne connaissais rien de +pareil, et jusqu'à présent je n'avais rien imaginé +d'aussi complètement fauve,—disons le mot qui me +coûte à dire,—d'aussi jaune. Je serais désolé qu'on +s'emparât du mot, car on a déjà trop abusé de la +chose; le mot d'ailleurs est brutal; il dénature un ton +de toute finesse et qui n'est qu'une apparence. Exprimer +l'action du soleil sur cette terre ardente en +disant que cette terre est jaune, c'est enlaidir et gâter +tout. Autant vaut donc ne pas parler de couleur et +déclarer que c'est très beau; libre à ceux qui n'ont +pas vu Boghari d'en fixer le ton d'après la préférence +de leur esprit.</p> + +<p>Le village est blanc, veiné de brun, veiné de lilas. +Il domine un petit ravin, formant égout, où végètent +par miracle deux ou trois figuiers très verts et autant +de lentisques, et qui semble taillé dans un bloc de +porphyre ou d'agate, tant il est richement marbré de +couleurs, depuis la lie de vin jusqu'au rouge sang. +Hormis ces quelques rejetons poussés sous les gouttières +du village, il n'y a rien autour de Boghari qui +ressemble à un arbre, pas même à de l'herbe. Le sol, +en quelques endroits sablonneux, est partout aussi nu +que de la cendre. Nous campons au pied du village, +sur un terrain battu, qui a l'apparence d'un champ de<a name="page_029" id="page_029"></a> +foire, et où bivouaquent les caravanes du Sud. Depuis +hier, nous y vivons en compagnie des vautours, des +aigles et des corbeaux.</p> + +<p>Ici, point de réception. Le pays est pauvre; et forcés +de pourvoir nous-mêmes à nos divertissements, nous +avons fait venir, cette nuit, de Boghari, des danseuses +et des musiciens.</p> + +<p>Tu sauras que Boghari, qui sert de comptoir et +d'entrepôt aux nomades, est peuplée de jolies femmes, +venues pour la plupart des tribus sahariennes <i>Ouled-Nayl</i>, +<i>A'r'azlia</i>, etc., où les mœurs sont faciles, et +dont les filles ont l'habitude d'aller chercher fortune +dans les tribus environnantes. Les Orientaux ont des +noms charmants pour déguiser l'industrie véritable de +ce genre de femmes; faute de mieux, j'appellerai celles-ci +des danseuses.</p> + +<p>On alluma donc de grands feux en avant de la tente +rouge qui nous sert de salle à manger; et pendant ce +temps on dépêcha quelqu'un vers le village. Tout le +monde y dormait, car il était dix heures, et l'on eut +sans doute quelque peine à réveiller ces pauvres gens; +pourtant, au bout d'une bonne heure d'attente, nous +vîmes un feu, comme une étoile plus rouge que les +autres, se mouvoir dans les ténèbres à hauteur du village; +puis le son languissant de la flûte arabe descendit +à travers la nuit tranquille et vint nous apprendre +que la fête approchait.</p> + +<p>Cinq ou six musiciens armés de tambourins et de<a name="page_030" id="page_030"></a> +flûtes, autant de femmes voilées, escortées d'un grand +nombre d'Arabes qui s'invitaient d'eux-mêmes au +divertissement, apparurent enfin au milieu de nos +feux, y formèrent un grand cercle, et le bal commença.</p> + +<p>Ceci n'était pas du Delacroix. Toute couleur avait +disparu pour ne laisser voir qu'un dessin tantôt +estompé d'ombres confuses, tantôt rayé de larges traits +de lumière, avec une fantaisie, une audace, une furie +d'effet sans pareilles. C'était quelque chose comme la +<i>Ronde de nuit</i> de Rembrandt, ou plutôt, comme une +de ses eaux-fortes inachevées. Des têtes coiffées de +blanc et comme enlevées à vif d'un revers de burin, +des bras sans corps, des mains mobiles, dont on ne +voyait pas les bras, des yeux luisants et des dents +blanches au milieu de visages presque invisibles, la +moitié d'un vêtement attaqué tout à coup en lumière +et dont le reste n'existait pas, émergeaient au hasard +et avec d'effrayants caprices d'une ombre opaque et +noire comme de l'encre. Le son étourdissant des flûtes +sortait on ne voyait pas d'où, et quatre tambourins de +peau, qui se montraient à l'endroit le plus éclairé du +cercle, comme de grands disques dorés, semblaient +s'agiter et retentir d'eux-mêmes. Nos feux, qu'on entretenait +de branchages secs, pétillaient et s'enveloppaient +de longs tourbillons de fumée mêlés de paillettes +de braise. En dehors de cette scène étrange, on +ne voyait ni bivouac, ni ciel, ni terre; au-dessus, autour,<a name="page_031" id="page_031"></a> +partout, il n'y avait plus rien que le noir, ce noir +absolu qui doit exister seulement dans l'œil éteint des +aveugles.</p> + +<p>Aussi, la danseuse, debout au centre de cette assemblée +attentive à l'examiner, se remuant en cadence +avec de longues ondulations de corps ou de petits trépignements +convulsifs, tantôt la tête à moitié renversée +dans une pamoison mystérieuse, tantôt ses +belles mains (les mains sont en général fort belles) +allongées et ouvertes, comme pour une conjuration, la +danseuse, au premier abord, et malgré le sens très +évident de sa danse, avait-elle aussi bien l'air de jouer +une scène de <i>Macbeth</i>, que de représenter autre +chose.</p> + +<p>Cette autre chose est, au fond, l'éternel thème +amoureux sur lequel chaque peuple a brodé ses +propres fantaisies, et dont chaque peuple, excepté +nous, a su faire une danse nationale.</p> + +<p>Tu connais la danse des Mauresques. Elle a son +intérêt, qui vient de la richesse encore plus que du +bon goût des costumes. Mais, en somme, elle est insignifiante +ou tout à fait grossière. Elle fait pendant aux +licencieuses parades de <i>Garageuz</i> et ne peut pas s'empêcher, +dans tous les cas, de sentir un peu le mauvais +lieu.</p> + +<p>La danse arabe, au contraire, la danse du Sud, +exprime avec une grâce beaucoup plus réelle, beaucoup +plus chaste, et dans une langue mimique infiniment<a name="page_032" id="page_032"></a> +plus littéraire, tout un petit drame passionné, +plein de tendres péripéties; elle évite surtout les agaceries +trop libres qui sont un gros contresens de la +part de la femme arabe.</p> + +<p>La danseuse ne montre d'abord qu'à regret son +pâle visage entouré d'épaisses nattes de cheveux +tressés de laines; elle le cache à demi dans son voile; +elle se détourne, hésite, en se sentant sous les regards +des hommes, tout cela avec de doux sourires et des +feintes de pudeur exquises. Puis obéissant à la mesure +qui devient plus vive, elle s'émeut, son pas s'anime, son +geste s'enhardit. Alors commence, entre elle et l'amant +invisible qui lui parle par la voix des flûtes, une action +des plus pathétiques: la femme fuit, elle élude, mais +un mot plus doux la blesse au cœur: elle y porte la +main, moins pour s'en plaindre que pour montrer +qu'elle est atteinte, et de l'autre, avec un geste d'enchanteresse, +elle écarte à regret son doux ennemi. Ce +ne sont plus alors que des élans mêlés de résistance; +on sent qu'elle attire en voulant se défendre; ce long +corps souple et caressant se contourne en des émotions +extrêmes, et ces deux bras jetés en avant, pour les +derniers refus, vont défaillir.</p> + +<p>J'abrège; toute cette pantomime est fort longue et +dure, jusqu'à ce que la musique, qui se fatigue au +moins autant que la danseuse, en ait assez, et termine, +en manière de point d'orgue, par un terrible +charivari des flûtes et des tambourins.<a name="page_033" id="page_033"></a></p> + +<p>Notre danseuse, qui n'était pas jolie, avait ce genre +de beauté qui convenait à la danse. Elle portait à merveille +son long voile blanc et son haïk rouge sur +lequel étincelait toute une profusion de bijoux; et +quand elle étendait ses bras nus ornés de bracelets +jusqu'aux coudes et faisait mouvoir ses longues mains +un peu maigres avec un air de voluptueux effroi, elle +était décidément superbe.</p> + +<p>Il est douteux que j'y prisse un plaisir aussi vif que +nos Arabes; mais j'eus là du moins une vision qui +restera dans mes souvenirs de voyage à côté de la +<i>fileuse</i> dont je t'ai parlé tant de fois.</p> + +<p>Je ne sais point à quelle heure a fini la fête. Au train +dont elle allait, peut-être aurait-elle duré jusqu'au +jour, sans un incident. J'ai su ce matin qu'un de nos +gens s'étant permis une grossière inconvenance à +l'égard de la danseuse, celle-ci s'était retirée, et +qu'après beaucoup d'injures et de menaces échangées +on s'était séparé on ne peut plus mécontent de part et +d'autre.</p> + +<p>Nous montons à cheval dans une heure pour aller +coucher aux <i>Ouled-Moktar</i>. A quatre lieues d'ici, +plein sud, nous trouverons les plaines et nous mettrons +le pied dans le Sahara.</p> + +<p>Comme je l'ai dit, on laisse ici les mulets, et nous +prenons un convoi de vingt-cinq chameaux, qui nous +attendent depuis hier, patiemment couchés près de +nos tentes.<a name="page_034" id="page_034"></a></p> + +<p>Je commence, au milieu du grand nombre de gens +qui encombraient le bivouac, à distinguer ceux qui +font le voyage avec nous. Les chameliers attachent +leurs sandales; les cavaliers chaussent leurs doubles +bottes rouges armées d'éperons. Ce sont tous gens du +sud, <i>Ouled-Moktar</i>, <i>Ouled-Nayl</i>, l'<i>Aghouâti</i>, etc. +Les burnouss bruns appartiennent au <i>Makhzen</i> de +El-Aghouat, sombres cavaliers, coiffés de haïks sales, +maigres comme leurs chevaux, nourris comme eux de +je ne sais quelle rare pitance; comme eux, couchant +je ne sais où, et qui font, avec ces infatigables bêtes, +des courses au delà de toute croyance.</p> + +<p>On charge nos chameaux. Ce sont de grands animaux +bien taillés, moins vastes, mais plus déliés que +les chameaux du Tell, meilleurs pour la course et +aussi bons pour le bât. Ils ont l'œil ardent et les +jambes d'une grande finesse. Ils beuglent horriblement +quand on leur met la charge sur le dos; et je +viens d'apprendre de notre <i>bach'amar</i> ce qu'ils disent +en se plaignant de la sorte.</p> + +<p>Ils disent à celui qui les sangle: «Mets-moi des +coussins pour que je ne me blesse pas.»</p> + +<p class="date"> +D'jelfa, 31 mai.<br /> +</p> + +<p>Nous sommes arrivés hier à D'jelfa, après cinq +journées de marche presque toujours en plaine, par +un beau temps, nuageux encore, mais assez chaud<a name="page_035" id="page_035"></a> +pour me convaincre que nous sommes depuis cinq +jours dans le Sahara.</p> + +<p>Géographiquement, le <i>Sahara</i> commence à Boghar; +c'est-à-dire que là finit la région montagneuse des +terres cultivables, j'aimerais à dire cultivées, qu'on +appelle le <i>Tell</i>. Tu sais qu'on n'est pas d'accord sur +l'étymologie des mots Tell et Sahara. M. le général +Daumas, dans un livre précieux, même après huit ans +de découvertes, <i>le Sahara algérien</i>, propose une étymologie +qui me plaît à cause de son origine arabe, et +dont je me contente. D'après les T'olba, Sahara viendrait +de <i>Sehaur</i>, moment difficile à saisir, qui précède +le point du jour et pendant lequel on peut, en temps +de jeûne, encore manger, boire et fumer; Tell viendrait +de <i>Tali</i>, qui veut dire dernier. Le Sahara serait +donc le pays vaste et plat où le Sehaur est plus facilement +appréciable, et, par analogie, le Tell serait le +pays montueux, en arrière du Sahara, où le Sehaur +n'apparaît qu'en dernier.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, il est certain que Sahara ne veut +point dire <i>Désert</i>. C'est le nom général d'un grand +pays composé de plaines, inhabité sur certains points, +mais très peuplé sur d'autres, et qui prend les noms +de <i>Fiafi</i>, <i>Kifar</i>, ou <i>Falat</i>, suivant qu'il est habité, +temporairement habitable, comme après les pluies +d'hiver, ou inhabité et inhabitable. Or, il y a fort loin +de Boghar au Falat, c'est-à-dire à la mer de sable, qui +ne commence guère qu'au delà du <i>Touat</i>, à quarante<a name="page_036" id="page_036"></a> +journées de marche environ d'Alger. Ainsi, quoique +j'aie à te parler aujourd'hui de lieux très solitaires, tu +sauras qu'il ne s'agit en aucune façon du Falat ou +Grand Désert.</p> + +<p>Encore une explication nécessaire, et j'en aurai +fini avec la géographie. Le Sahara renferme deux +populations distinctes, l'une autochtone, sédentaire, +avec des centres fixes dans des villes ou villages +(<i>k'sour</i>), aux endroits où l'eau constante a permis de +s'établir; l'autre, c'est la race des Arabes conquérants, +nomade et vivant sous la tente. Les premiers sont cultivateurs, +les seconds sont bergers. Une association +conçue dans l'intérêt commun unit ces deux peuples; +ce qui n'empêche pas l'Arabe de mépriser absolument +son utile voisin, ce voisin de lui rendre son mépris. +Ils se partagent les oasis dont ils sont ensemble propriétaires. +L'habitant du k'sour cultive, à titre de fermier, +le jardin du nomade; de son côté, le nomade se +charge des troupeaux communs, les mène aux pâturages +d'hiver; et, l'été, c'est lui qui va chercher, sur +les marchés du Tell, les grains dont l'un et l'autre +ont un besoin égal. En sorte qu'échelonnées ainsi sur +deux ou trois cents lieues de pays, celles-là dans l'oasis, +celles-ci dans les plaines intermédiaires que les pluies +ont rendues habitables, d'immenses populations couvrent +en réalité cette vaste étendue du Sahara, qu'on +aurait grand tort, comme tu le vois, d'appeler désert, +mais où l'on avait cependant supposé toute espèce<a name="page_037" id="page_037"></a> +d'êtres chimériques, excepté l'homme, le plus réel et +le plus nombreux de tous.</p> + +<p>Cela dit, je reprends ces notes de route au bivouac +de Boghari, au moment où je t'ai quitté pour monter +à cheval.</p> + +<p>C'est à midi seulement qu'on se mit en marche, car +Boghari est un lieu d'amorces, d'où les voyageurs +arabes ne s'éloignent pas volontiers; du moins j'ai +cru le comprendre à la lenteur inaccoutumée des préparatifs +de départ. Pourtant, au signal donné par le +<i>bach-amar</i> (chef du convoi), le troupeau mugissant +des chameaux de charge se leva confusément et enfin +s'ébranla; nous prîmes au galop la tête du convoi, et, +quelques minutes après, le petit village redevenu solitaire +disparut derrière la première colline, silencieux +comme à notre arrivée, sérieux malgré le vif éclat de +ses murs crépis, et plus taciturne encore qu'au jour +levant, sous le blanc linceul de midi. Presque aussitôt +nous entrions dans la vallée du <i>Chéliff</i>.</p> + +<p>Cette vallée ou plutôt cette plaine inégale et caillouteuse, +coupée de monticules, et ravinée par le Chéliff, +est à coup sûr un des pays les plus surprenants +qu'on puisse voir. Je n'en connais pas de plus singulièrement +construit, de plus fortement caractérisé, et, +même après Boghari, c'est un spectacle à ne jamais +oublier.</p> + +<p>Imagine un pays tout de terre et de pierres vives, +battu par des vents arides et brûlé jusqu'aux entrailles;<a name="page_038" id="page_038"></a> +une terre marneuse, polie comme de la terre à poterie, +presque luisante à l'œil tant elle est nue, et qui +semble, tant elle est sèche, avoir subi l'action du feu; +sans la moindre trace de culture, sans une herbe, +sans un chardon;—des collines horizontales qu'on +dirait aplaties avec la main ou découpées par une fantaisie +étrange en dentelures aiguës, formant crochet, +comme des cornes tranchantes ou des fers de faux; au +centre, d'étroites vallées, aussi propres, aussi nues +qu'une aire à battre le grain; quelquefois, un morne +bizarre, encore plus désolé, si c'est possible, avec un +bloc informe posé sans adhérence au sommet, comme +un aérolithe tombé là sur un amas de silex en fusion;—et +tout cela, d'un bout à l'autre, aussi loin que la +vue peut s'étendre, ni rouge, ni tout à fait jaune, ni +bistré, mais exactement couleur de peau de lion.</p> + +<p>Quant au Chéliff, qui, quarante lieues plus avant, +dans l'ouest, devient un beau fleuve pacifique et bienfaisant, +ici, c'est un ruisseau tortueux, encaissé, dont +l'hiver fait un torrent, et que les premières ardeurs +de l'été épuisent jusqu'à la dernière goutte. Il s'est +creusé dans la marne molle un lit boueux qui ressemble +à une tranchée, et, même au moment des plus +fortes crues, il traverse sans l'arroser cette vallée +misérable et dévorée de soif. Ses bords taillés à pic +sont aussi arides que le reste; à peine y voit-on, accrochés +à l'intérieur du lit et marquant le niveau des +grandes eaux, quelques rares pieds de lauriers-roses,<a name="page_039" id="page_039"></a> +poudreux, fangeux, salis, et qui expirent de chaleur +au fond de cette étroite ornière, incendiée par le soleil +plongeant du milieu du jour.</p> + +<p>D'ailleurs, ni l'été, ni l'hiver, ni le soleil, ni les +rosées, ni les pluies qui font verdir le sol sablonneux et +salé du désert lui-même ne peuvent rien sur une terre +pareille. Toutes les saisons lui sont inutiles; et de +chacune d'elles, elle ne reçoit que des châtiments.</p> + +<p>Nous mîmes trois heures à traverser ce pays extraordinaire, +par une journée sans vent et sous une +atmosphère tellement immobile que le mouvement de +la marche n'y produisait pas le plus petit souffle d'air. +La poussière soulevée par le convoi se roulait sans +s'élever sous le ventre de nos chevaux en sueur. Le +ciel était, comme paysage, splendide et morne; de +vastes nuées couleur de cuivre y flottaient pesamment +dans un azur douteux, aussi fixes et presque aussi +fauves que le paysage lui-même.</p> + +<p>Rien de vivant, ni autour de nous, ni devant nous, +ni nulle part; seulement, à de grandes hauteurs, on +pouvait, grâce au silence, entendre par moments des +bruits d'ailes et des voix d'oiseaux: c'étaient de noires +volées de corbeaux qui tournaient en cercle autour +des mornes les plus élevés, pareilles à des essaims de +moucherons, et d'innombrables bataillons d'oiseaux +blanchâtres aux ailes pointues, ayant à peu près le vol +et le cri plaintif des courlis. De loin en loin, un aigle, +au ventre rayé de brun, des gypaètes tachés de noir et<a name="page_040" id="page_040"></a> +de gris clair, traversaient lentement cette solitude, +l'interrogeant d'un œil tranquille, et, comme des +chasseurs fatigués, regagnaient les montagnes boisées +de Boghar.</p> + +<p>C'est au delà de Boghari, après une succession de +collines et de vallées symétriques, limite extrême du +Tell, qu'on débouche enfin, par un col étroit, sur la +première plaine du Sud.</p> + +<p>La perspective est immense. Devant nous se développaient +vingt-quatre ou vingt-cinq lieues de terrains +plats sans accidents, sans ondulations visibles. La +plaine, d'un vert douteux, déjà brûlée, était, comme +le ciel, toute rayée dans sa longueur d'ombres grises +et de lumières blafardes. Un orage, formé par le +milieu, la partageait en deux et nous empêchait d'en +mesurer l'étendue. Seulement, à travers un brouillard +inégal, où la terre et le ciel semblaient se confondre, +on devinait par échappées une ligne extrême de +montagnes courant parallèlement au Tell, de l'est +à l'ouest, et, vers leur centre, les sept pitons saillants +ou sept têtes, qui leur ont fait donner le nom de +<i>Seba'Rous</i>.</p> + +<p>Le col franchi, notre petit convoi se déploya dans la +plaine unie et prit son ordre de marche, ordre que +nous conservons depuis le départ, poussant droit du +nord au sud, sur les Sept Têtes, que nous ne devions +atteindre que le surlendemain.—En avant, les cavaliers, +au nombre d'une trentaine environ; derrière,<a name="page_041" id="page_041"></a> +nos chameaux, stimulés par les cris perçants et les +sifflets des chameliers; à l'extrême avant-garde, notre +<i>khrebir</i>, M. N..., se laissant doucement aller au pas +de son grand cheval blanc, qui a toujours quelque +cent mètres d'avance sur les autres; à ses côtés, et le +serrant de près, deux ou trois cavaliers de ses serviteurs, +beaux jeunes gens vêtus de blanc, montés sur +d'agiles petites juments blanches ou grises, mais nonchalants +comme à la promenade, à peine armés, et +dont un seul porte un fusil double, le fusil du maître, +avec sa vaste <i>djebira</i> en peau de lynx pendue à l'arçon +de sa selle.</p> + +<p>Quant à moi, tu me trouverais le plus souvent faisant +route un peu à part ou à côté des plus paisibles, afin +d'être plus à moi; tantôt regardant, pendant des +heures entières, filer sur les longues perspectives les +burnouss blancs, les croupes luisantes, les selles à +dossier rouge; tantôt me détournant pour voir arriver +de loin le peloton roux de nos chameaux marchant en +bataille, avec leurs cous tendus, leurs jambes d'autruche, +et notre pittoresque mobilier de voyage amoncelé +sur leur dos.</p> + +<p>Outre nos cavaliers d'escorte et nos gens de service, +nous emmenons trois <i>amins</i> des Mzabites avec leur +suite, qui vont régler, je crois, quelques difficultés +politiques que nous avons avec le pays du Mzab. L'un +est un grand et rude cavalier, armé en guerre, qui +monte avec aplomb un beau cheval noir richement<a name="page_042" id="page_042"></a> +harnaché de velours pourpre et d'argent, et garni +d'un large devant de poitrail en étoffe écarlate.</p> + +<p>Le second, amin des <i>Beni-Isguen</i>, est un petit vieillard +coiffé bas, à mine affable, aux yeux doux, et dont +la bouche encadrée d'une barbe blanche, bouclée +comme une chevelure, sourit avec plusieurs dents de +moins.</p> + +<p>Le troisième, qui se nomme <i>Si-Bakir</i>, honnête et +joviale figure entre deux âges, fort petit, extrêmement +replet, s'arrondit en boule au-dessus d'un petit mulet +proprement couvert et douillettement sellé d'un épais +matelas de <i>Djerbi</i>. C'est un bon et riche bourgeois, +qui a trois bains maures à Alger et un fils à <i>Berryan</i>, +et qui me parle avec un amour égal de son enfant, de +ses bains et des dattes renommées de son pays. Il est +mis à peu près comme il le serait dans sa chambre: +le bas de ses jambes dans de bonnes chaussettes de +laine, et les pieds dans des souliers de cuir noir. Je ne +lui vois d'ailleurs aucune arme. Son unique défense +est contre le soleil et consiste en un chapeau de paille, +orné à son sommet de plumes d'autruche, le plus grand +chapeau que j'aie jamais vu, vaste comme un parasol, +et qu'il a soin d'ôter et de remettre chaque fois que le +temps très capricieux se couvre ou s'éclaircit.</p> + +<p>Comme il me témoigne assez d'amitié, j'aime à +voyager dans sa compagnie. Il sait juste autant de français +que je sais d'arabe, ce qui rend nos communications +fort amusantes, mais assez rarement instructives.<a name="page_043" id="page_043"></a></p> + +<p>A huit heures, en pleine nuit déjà, nous arrivions +au bivouac,—et nous mettions ensemble pied à terre +au milieu des tentes des <i>Ouled-Moktar</i>, où nous devions +passer la nuit.—Ni la longueur de l'étape +(nous avions fait trois lieues de trop), ni le manque +d'eau depuis le matin, n'avaient distrait Si-Bakir de sa +complaisance à m'entretenir; il achevait alors l'historique +un peu confus de sa fortune commerciale, et me +promettait, pour l'étape suivante, l'histoire de son fils; +enfin cet aimable vieillard scellait notre récente amitié +en me tenant l'étrier, avec une humble courtoisie +dont je voulais en vain me défendre.</p> + +<p>Le lendemain, après une petite marche de cinq ou +six heures, nous campions vers midi à Aïn-Ousera; +triste bivouac, le plus triste sans contredit de toute la +route, au bord d'un marais vaseux, sinistre, dans des +sables blanchâtres, hérissés de joncs verts; à l'endroit +le plus bas de la plaine, avec un horizon de quinze +lieues au nord, de neuf lieues au sud; dans l'est et +dans l'ouest, une étendue sans limite. Une compagnie +nombreuse de vautours gris et de corbeaux monstrueux +occupait la source à notre arrivée: immobiles, +le dos voûté, rangés sur deux lignes au bord de l'eau, +je les pris de loin pour des gens comme nous pressés +de boire; il fallut un coup de fusil pour disperser ces +fauves et noirs pèlerins.</p> + +<p>Une source, dans ce pays avare, est toujours +accueillie comme un bienfait, même quand cette<a name="page_044" id="page_044"></a> +source brûlante et fétide ressemble au triste marais +d'<i>Aïn-Ousera</i>. On y puise avec reconnaissance, et l'on +s'estime heureux d'y remplir ses outres pour la marche +sans eau du lendemain.</p> + +<p>Les oiseaux partis, nous demeurâmes seuls. Il n'y +avait rien en vue dans l'immense plaine; notre bivouac +disparaissait lui-même dans un des plis du terrain. +Vers le soir cependant, un petit convoi de cinq +chameaux, conduits par trois chameliers, vint s'établir +auprès de nous, tout à fait au bord de la source. +Les chameaux déchargés se mirent à paître; les trois +voyageurs firent un seul amas des <i>tellis</i> (sacs en poils +de chameau pour les transports), et se couchèrent +auprès. Ils n'allumèrent point de feu, n'ayant probablement +rien à faire cuire, et je ne les vis plus remuer +jusqu'à la nuit. Le lendemain au point du jour, nous +les aperçûmes déjà à une lieue de nous, s'en allant +dans le sud-est.</p> + +<p>Était-ce fatigue? était-ce un effet du lieu? je ne sais, +mais cette journée-là fut longue, sérieuse, et nous la +passâmes presque tous à dormir sous la tente. Ce premier +aspect d'un pays désert m'avait plongé dans un +singulier abattement. Ce n'était pas l'impression d'un +beau pays frappé de mort et condamné par le soleil à +demeurer stérile; ce n'était plus le squelette osseux de +Boghari, effrayant, bizarre, mais bien construit; c'était +une grande chose sans forme, presque sans couleur, +le rien, le vide et comme un oubli du bon Dieu; des<a name="page_045" id="page_045"></a> +lignes fuyantes, des ondulations indécises; derrière, +au delà, partout, la même couverture d'un vert pâle +étendue sur la terre; çà et là des taches plus grises, ou +plus vertes, ou plus jaunes; d'un côté, les Seba'Rous +à peine éclairées par un pâle soleil couchant; de +l'autre, les hautes montagnes du Tell encore plus +effacées dans les brumes incolores; et là-dessus, un +ciel balayé, brouillé, soucieux, plein de pâleurs fades, +d'où le soleil se retirait sans pompe et comme avec de +froids sourires. Seul, au milieu du silence profond, un +vent doux qui venait du nord-ouest et nous amenait +lentement un orage, formait de légers murmures autour +des joncs du marais. Je passai une heure entière +couché près de la source à regarder ce pays pâle, ce +soleil pâle, à écouter ce vent si doux et si triste. La +nuit qui tombait n'augmenta ni la solitude, ni l'abandon, +ni l'inexprimable désolation de ce lieu.</p> + +<p>On tua, ce jour-là, soit en marche, soit à la source: +un <i>ganga</i>, jolie perdrix au bec et aux pieds rouges, +curieusement peinte de gris et de jaune, avec un collier +marron, chair dure et détestable à manger; un +grand palmipède entièrement gris perle, avec la tête, +le bec et les pieds noirs, les ailes de la mouette longues +et pointues; une petite bécassine toute ronde, plus +grise que la bécassine sourde de France; une tourterelle; +deux ramiers couleur ardoise azurée, et que +j'appellerai dorénavant des pigeons bleus; enfin deux +tadornes, superbes canards plus gros que les nôtres et<a name="page_046" id="page_046"></a> +aussi mieux ornés, avec une belle robe fond couleur +abricot.</p> + +<p>Nous étions à <i>Aïn-Ousera</i>, à plus de la moitié de la +plaine; il ne nous restait que huit ou neuf lieues à +faire pour atteindre le bivouac suivant de <i>Guelt-Esthel</i>. +Le soleil du matin toujours plus gai, la montagne +qui se rapprochait, la plaine un peu moins nue, de +temps en temps égayée de quelques <i>betoum</i>, Aïn-Ousera +même devenu moins lugubre au jour levant, +tout cela m'avait ranimé. Aussi, quoique la grande +halte faite en plein soleil, au beau milieu d'un terrain +d'alfa, n'eût rien de bien aimable, quoique notre déjeuner, +presque sans eau, ressemblât beaucoup trop à +celui de la veille, j'arrivai, sans fatigue et l'âme à peu +près satisfaite, au col des Seba'Rous, qui donne entrée +dans la vallée de Guelt-Esthel.</p> + +<p>Ici, le pays change entièrement d'aspect, au point +qu'on croirait s'être trompé de route et rebrousser +chemin vers le nord. Les montagnes pierreuses et de +la plus vilaine forme, composées de cailloux plutôt +que de rochers, sont couronnées de pins. La vallée, +pareillement couverte de pins et d'assez beaux chênes, +a surtout le grand tort de n'être point à sa place en +plein territoire des <i>Ouled-Nayl</i>, et sur le chemin du +désert.</p> + +<p>Nous trouvons ici non seulement des vivants, mais +un petit poste de tirailleurs français occupés à bâtir un +caravansérail.<a name="page_047" id="page_047"></a></p> + +<p>Pendant trois longs jours passés, soit en marche, +soit au bivouac, dans cette première plaine, avant-goût +des solitudes du Sud, nous avions, en fait de +créatures humaines, rencontré, le premier jour, un +douar nomade; le deuxième, un jeune enfant gardant +dans l'alfa un troupeau de petits chameaux maigres, +et nos trois voyageurs de la source; le troisième, rien. +En entrant dans la gorge, j'avais trouvé un soldat du +génie monté sur un arbre et coupant du bois. J'éprouvai +quelque plaisir en entendant sortir du milieu des +branches une voix française qui me disait bonjour. Je +lui demandai de m'indiquer la source; il me répondit +que je la trouverais à une demi-lieue plus avant dans +la gorge, à l'endroit où je verrais deux gros figuiers, +trois tentes avec des gourbis de paille, et des maçons +en train de bâtir. C'était exact, et voilà tout ce que j'ai +pu noter de Guelt-Esthel. Je dois ajouter que c'est, +malgré sa richesse en bois de chauffage, un pays stérile, +boisé d'arbres aussi tristes que des pierres, qu'il +y neige abondamment l'hiver, et que l'été on y brûle. +J'aurais tort d'oublier pourtant l'hospitalité bien cordiale +que nous avons reçue de M. F. de P..., jeune +officier du génie, emprisonné là avec son petit poste +de travailleurs, et qui se console de sa dure mission en +pensant qu'après cent cinquante ou deux cents veillées +passées à Guelt-Esthel, la solitude n'aura plus de secrets +à lui apprendre, ni d'ennuis au-dessus de sa +patience.<a name="page_048" id="page_048"></a></p> + +<p>On retrouve la plaine en quittant Guelt-Esthel, et +de même qu'en sortant de Boghari, on a devant soi, +pour l'horizon, une nouvelle ligne de petites montagnes, +courant pareillement de l'est à l'ouest et perdues +dans le bleu. Supprime, ce qui ne nuirait pas à +l'intérêt du voyage, ce bourrelet montagneux de +Guelt-Esthel, et tu n'auras plus, de Boghar au <i>Rocher +de sel</i>, qu'une seule et même étendue de trente-quatre +ou trente-cinq lieues. Cette étendue, parfaitement +plate, conserve toujours, malgré les changements du +sol, une couleur générale assez douteuse; les plans les +plus rapprochés de l'œil sont jaunâtres, les parties +fuyantes se fondent dans des gris violets; une dernière +ligne cendrée, mais si mince qu'il faudrait l'exprimer +d'un seul trait, détermine la profondeur réelle du +paysage et quelquefois mesure d'énormes distances. +Le terrain, très variable au contraire, est alternativement +coupé de marécages, sablonneux comme aux +approches du <i>Rocher de Sel</i>, ou bien couvert de graminées +touffues (<i>alfa</i>), d'absinthes (<i>chih</i>), de pourpiers +de mer (<i>k'taf</i>), de romarins odorants, etc...; +tantôt enfin, mais plus rarement, clairsemé d'arbustes +épineux et de quelques pistachiers sauvages.</p> + +<p>Le pistachier (<i>betoum</i>), térébinthe ou lentisque de +la grande espèce, est un arbre providentiel dans ces +pays sans ombre. Il est branchu, touffu, ses rameaux +s'étendent au lieu de s'élever et forment un véritable +parasol, quelquefois de cinquante ou soixante pieds de<a name="page_049" id="page_049"></a> +diamètre. Il produit de petites baies réunies en grappes +rouges, légèrement acides, fraîches à manger, et qui, +faute de mieux, trompent la soif. Chaque fois que +notre convoi passe auprès d'un de ces beaux arbres au +feuillage sombre et lustré, il se rassemble autour du +tronc; ceux des chameliers qui sont montés se dressent +à genoux pour atteindre à hauteur des branches, +arrachent des poignées de fruits et les jettent à leurs +compagnons qui vont à pied; pendant ce temps, les +chameaux, le cou tendu, font de leur côté provision +de fruits et de feuilles. L'arbre reçoit sur sa tête ronde +les rayons blancs de midi; par-dessous, tout paraît +noir; des éclairs de bleu traversent en tous sens le réseau +des branches; la plaine ardente flamboie autour +du groupe obscur, et l'on voit le désert grisâtre se dégrader +sous le ventre roux des dromadaires. On +souffle un moment, puis un coup de sifflet plus aigu +du <i>back'amar</i> (conducteur du convoi) disperse les +bêtes, et le convoi reprend sa marche au grand +soleil.</p> + +<p>L'<i>alfa</i> est une plante utile: il sert de nourriture +aux chevaux; on en fait en Orient des ouvrages de +sparterie, et, dans le Sahara, des nattes, des chapeaux, +des gamelles, des pots à contenir le lait et l'eau, de +larges plats pour servir les fruits, etc. Sur pied, il sert +de retraite au gibier: lièvres, lapins, gangas. Mais +l'alfa est pour un voyageur la plus ennuyeuse végétation +que je connaisse; et, malheureusement, quand il<a name="page_050" id="page_050"></a> +s'empare de la plaine, c'est alors pour des lieues et des +lieues. Imagine-toi toujours la même touffe poussant +au hasard sur un terrain tout bosselé, avec l'aspect et +la couleur d'un petit jonc, s'agitant, ondoyant comme +une chevelure au moindre souffle, si bien qu'il y a +presque toujours du vent dans l'alfa. De loin, on +dirait une immense moisson qui ne veut pas mûrir et +qui se flétrit sans se dorer. De près, c'est un dédale, ce +sont des méandres sans fin où l'on ne va qu'en zigzag, +et où l'on butte à chaque pas. Ajoute à cette +fatigue de marcher en trébuchant la fatigue aussi +grande d'avoir un jour entier devant les yeux ce steppe +décourageant, vert comme un marais, sans point +d'orientation, et qu'on est obligé de jalonner de gros +tas de pierres pour indiquer les routes. Il n'y a jamais +d'eau dans l'alfa; le sol est grisâtre, sablonneux, +rebelle à toute autre végétation.</p> + +<p>Je préfère, quant à moi, les terrains pierreux, secs, +durs et mêlés de salpêtre, où croissent les romarins et +les absinthes; on y marche à l'aise; la couleur en est +belle, l'aspect franchement stérile; et c'est là surtout +qu'on voit grouiller sous ses pieds, ramper, fuir et se +tortiller tout un petit peuple d'animaux amis du soleil +et des longues siestes sur le sable chaud. Les lézards +gris sont innombrables. Ils ressemblent à nos plus +petits lézards de muraille, avec une agilité que paraît +avoir doublée le contentement de vivre sous un pareil +soleil. On en rencontre, mais rarement, qui sont fort<a name="page_051" id="page_051"></a> +gros. Ceux-ci ont la peau lustrée, le ventre jaune, le +dos tacheté, la tête fine et longue comme celle des couleuvres. +Quelquefois, une vipère étendue et semblable +de loin à une baguette de bois tordu, ou bien roulée +sur une souche d'absinthe, se soulève à votre approche, +et, sans vous perdre de vue, rentre avec assurance +dans son trou. Des rats, gros comme de petits lapins, +aussi agiles que les lézards, ne font que se montrer et +disparaître à l'entrée du premier trou qui se présente, +comme s'ils ne se donnaient pas le temps de choisir +leur asile, ou bien comme s'ils étaient à peu près partout +chez eux. Je n'ai encore aperçu d'eux que ce +qu'ils me laissent voir en fuyant; et cela forme une +petite tache blanche sur un pelage gris.</p> + +<p>Mais, au milieu de ce peuple muet, difforme ou venimeux, +sur ce terrain pâle et parmi l'absinthe toujours +grise et le <i>k'taf</i> salé, volent et chantent des +alouettes, et des alouettes de France. Même taille, +même plumage et même chant sonore; c'est l'espèce +huppée qui ne se réunit pas en troupes, mais qui vit +par couples solitaires; tristes promeneuses qu'on voit +dans nos champs en friche et, plus souvent, sur le +bord des grands chemins, en compagnie des casseurs +de pierres et des petits bergers. Elles chantent à une +époque où se taisent presque tous les oiseaux, et aux +heures les plus paisibles de la journée, le soir, un peu +avant le coucher du soleil. Les rouges-gorges, autres +chanteurs d'automne, leur répondent du haut des<a name="page_052" id="page_052"></a> +amandiers sans feuilles; et ces deux voix expriment +avec une étrange douceur toutes les tristesses d'octobre. +L'une est plus mélodique et ressemble à une +petite chanson mêlée de larmes; l'autre est une +phrase en quatre notes, profondes et passionnées. +Doux oiseaux qui me font revoir tout ce que j'aime de +mon pays, que font-ils, je te le demande, dans le +Sahara? Et pour qui donc chantent-ils dans le voisinage +des autruches et dans la morne compagnie des +antilopes, des bubales, des scorpions et des vipères à +cornes? Qui sait? sans eux il n'y aurait plus d'oiseaux +peut-être pour saluer les soleils qui se lèvent.—<i>Allah! +akbar!</i> Dieu est grand et le plus grand!</p> + +<p>A l'heure matinale où me venaient ces souvenirs et +bien d'autres,—souvenirs d'un pays que je reverrai, +<i>s'il plaît à Dieu</i>,—nous étions près d'atteindre la +moitié de la plaine, et nous avions en vue un petit +<i>douar</i> et d'immenses troupeaux appartenant aux +<i>Ouled-d'Hya</i>, fraction des Ouled-Nayl. C'était le premier +<i>douar</i> que nous rencontrions depuis notre entrée +dans le Sahara, et notre halte de nuit chez les Ouled-Moktar.</p> + +<p>Dans cette saison, les nomades commencent à se +rapprocher de leurs pâturages d'été, et la plaine est +déserte.</p> + +<p>On piqua droit sur les tentes; il faisait chaud, et +nous avions encore à traverser une longue lisière de +sables jaunes que nous voyions briller entre la montagne<a name="page_053" id="page_053"></a> +et nous, rude passage en plein midi, sous un +soleil sans nuages.</p> + +<p>Le caïd nous reçut. On ne fit que débrider les chevaux, +et nous prîmes tout juste le temps de nous +reposer à l'ombre, de manger des dattes et de boire du +lait de chamelle, sans eau, l'eau étant ici plus rare +encore et plus détestable qu'ailleurs.</p> + +<p>Le douar ne comptait pas plus de quinze ou vingt +tentes, ce qui représente à peine le plus petit des hameaux +nomades; mais il avait bien le rude aspect des +vrais campements sahariens; et, dans un très petit +exemple, c'était, pour qui ne l'eût pas connue, un +tableau complet de la vie nomade à ses heures de +repos.</p> + +<p>Des tentes rouges, rayées de noir, soutenues pittoresquement +par une multitude de bâtons, et retenues +à terre par une confusion d'amarres et de piquets. +Dedans, et entassés pêle-mêle, la batterie de cuisine, +le mobilier du ménage, le harnais de guerre du maître +de la tente, les meules de pierre à moudre le grain, les +lourds mortiers à piler le poivre, les plats de bois +(<i>sahfa</i>) où l'on pétrit le couscoussou; le crible où on +le passe; les vases percés (<i>keskasse</i>) où on le fait +cuire; les gamelles en alfa tressé, les sacs de voyage +ou <i>tellis</i>; les bâts de chameaux, les <i>djerbi</i>, les tapis +de tente; les métiers à tisser les étoffes de laine; les +larges étrilles de fer qui servent à carder la laine brute +du chameau, etc. Et parmi tout ce désordre d'objets<a name="page_054" id="page_054"></a> +salis et de choses noirâtres, un ou deux coffres carrés +aux vives couleurs, aux serrures de cuivre, garnis de +clous dorés aux angles; cassettes qui doivent contenir, +avec les bijoux de femmes, ce qu'il y a de plus précieux +dans la fortune du maître. Au dehors, un terrain +battu, brouté, dépouillé même de toute racine, +plein de souillures, couvert de débris et de carcasses, +avec des places noircies par le feu; les fourneaux +creusés dans la terre et composés de trois pierres formant +foyer; des amas de broussailles sèches, et les +outres noires à longs poils, pendues à trois bâtons mis +en faisceau. Autour, la plaine immense avec les chameaux +sans gardien, qui se dispersent le jour et qui, le +soir, se rassemblent au son de la trompe et viennent +se coucher dans le douar.</p> + +<p>Voilà donc la maison mobile où le nomade saharien +passe une moitié de sa vie; l'homme à ne rien faire, +car <i>travailler c'est une honte</i>; la femme à tout entretenir, +à tout soigner, pendant que le chien vigilant +fait sentinelle, patient, sobre et soupçonneux comme +son maître. L'autre moitié de sa vie se passe en voyage. +Un autre jour, je te parlerai de la tribu en marche, +<i>nedja</i>; admirable spectacle qui renouvelle ici sous nos +yeux, en plein âge moderne, à deux pas de l'Europe +les migrations d'Israël.</p> + +<p>Que ce dernier mot, écrit d'enthousiasme, ne m'engage +pas surtout au delà de ce que je veux dire. Il +n'est qu'à moitié vrai. Et, comme il effleure une question<a name="page_055" id="page_055"></a> +d'art, question qui, selon moi, n'a pas le sens +commun, mais n'importe, question posée, discutée et +toujours pendante; comme il effleure, dis-je, une +question grave après tout, celle de la <i>couleur locale</i> +appliquée à un certain ordre de sujets, je désire m'expliquer +sur ce qu'il y a de trop contestable dans la +comparaison que j'ai faite.</p> + +<p>Voici la seconde fois que j'introduis la Bible dans +ces notes; ce qui te laisserait croire que je voyage en +vrai pays de Chanaan, moins l'abondance, et que je +rencontre à chaque pas le riche Laban ou le généreux +Booz.</p> + +<p>On a écrit, en effet, bien plus, on a voulu prouver +par des essais, tu sais lesquels, que les anciens maîtres +avaient défiguré la Bible par la peinture, qu'elle avait +rendu l'âme entre leurs mains, et que, s'il restait un +moyen de ressusciter cette chose aujourd'hui morte, +c'était d'aller la contempler toute réelle encore et dans +son effigie vivante, en Orient.</p> + +<p>Cette opinion s'appuie sur un fait vrai en lui-même, +c'est que les Arabes, ayant à peu près conservé les +habitudes des premiers peuples, doivent aussi, mieux +que personne, en garder la ressemblance, non seulement +dans leurs mœurs, mais encore dans leur costume, +costume si favorable d'ailleurs, qu'il a le double +avantage d'être aussi beau que le grec et d'être plus +local. Il est certain, ajoute-t-on, que Rachel et Lia, +filles du pasteur Laban, n'étaient point habillées<a name="page_056" id="page_056"></a> +comme Antigone, fille du roi Œdipe; qu'elles se présentent +à notre esprit dans un tout autre milieu, avec +une forme différente, et aussi sous un tout autre +soleil: il est non moins certain que les patriarches devaient +vivre comme vivent les Arabes, comme eux +gardant leurs moutons, ayant comme eux des maisons +de laine, des chameaux pour le voyage, et le +reste.</p> + +<p>Mon opinion, quant au système, la voici:</p> + +<p>C'est que les hommes de génie ont toujours raison +et que les gens de talent ont souvent tort. Costumer la +Bible, c'est la détruire; comme habiller un demi-dieu, +c'est en faire un homme. La placer en un lieu reconnaissable, +c'est la faire mentir à son esprit; c'est traduire +en histoire un livre antéhistorique. Comme, à +toute force, il faut vêtir l'idée, les maîtres ont compris +que dépouiller la forme et la simplifier, c'est-à-dire +supprimer toute couleur locale, c'était se tenir aussi +près que possible de la vérité... <i>Et ego in Arcadia...</i> +Sont-ce des Grecs? est-ce l'Arcadie? Oui et non: non, +pour le drame; oui, dans le sens de l'éternelle tragédie +de la vie humaine.</p> + +<p>Donc, hors du général, pas de vérité possible, dans +les tableaux tirés de nos origines; et bien décidément +il faut renoncer à la Bible, ou l'exprimer comme l'ont +fait Raphaël et Poussin.</p> + +<p>Remarque que cette opinion se confirme à mesure +que je voyage, et précisément dans le pays qui semblerait<a name="page_057" id="page_057"></a> +devoir produire en moi un entraînement contraire. +N'y a-t-il donc aucun enseignement à tirer de ce peuple +qui, je le reconnais, fait involontairement et souvent +penser à la Bible? N'y a-t-il pas en lui quelque chose +qui met l'âme en mouvement et en quoi l'esprit s'élève +et se complaît comme en des visions d'un autre âge? +Oui, ce peuple possède une vraie grandeur. Il la possède +seul, parce que, seul au milieu des civilisés, il est +demeuré simple dans sa vie, dans ses mœurs, dans ses +voyages. Il est beau de la continuelle beauté des lieux +et des saisons qui l'environnent. Il est beau, surtout +parce que, sans être nu, il arrive à ce dépouillement +presque complet des enveloppes que les maîtres ont +conçu dans la simplicité de leur grande âme. Seul, par +un privilège admirable, il conserve en héritage ce +quelque chose qu'on appelle biblique, comme un parfum +des anciens jours. Mais tout cela n'apparaît que +dans les côtés les plus humbles et les plus effacés de sa +vie. Et si, plus fréquemment que d'autres, il approche +de l'épopée, c'est alors par l'absence même de tout +costume, c'est-à-dire en quelque sorte en cessant d'être +Arabe pour devenir humain. Devant la demi-nudité +d'un gardeur de troupeaux, je rêve assez volontiers de +Jacob. J'affirme au contraire qu'avec le <i>burnouss</i> +saharien ou le <i>mach'la</i> de Syrie, on ne représentera +jamais que des Bédouins.</p> + +<p>Ces réserves admises, s'il m'arrive dorénavant de +m'écrier: <i>O Israël!</i> tu sauras ce qu'il faut entendre<a name="page_058" id="page_058"></a> +et tu me laisseras dire. Maintenant, je reprends ma +route.</p> + +<p>Je supprimerais sans regret le bivouac du Rocher de +Sel, quoique l'eau prise au delà des salines soit bonne, +qu'il y ait du bois en abondance et qu'on y campe +agréablement au bord de la rivière (<i>l'Oued D'jelfa</i>) et +sous de très beaux tamarins.</p> + +<p>Un mot pourtant du rocher. C'est un amas de +choses étranges, colorées de tous les gris possibles, +depuis le gris lilas jusqu'au gris blanchâtre, entassées, +superposées et formant une montagne à deux têtes. Il +en descend une infinité de petits ruisseaux, d'un blanc +laiteux, qui vont se réunir en deux canaux remplis +jusqu'aux bords d'un sel exactement semblable à la +chaux éteinte. Tout autour, la montagne semble avoir +eu des convulsions, tant elle est soulevée, fendue, +crevée dans tous les sens. Ce n'est pas beau, c'est formidable. +Trois grands aigles volaient à moitié hauteur +du rocher et ne paraissaient pas si gros que des corbeaux.</p> + +<p>La nuit était presque venue quand, enfin, on atteignit +les plateaux nus de <i>D'jelfa</i>. La maison du kalifat, +vaste corps de logis élevé carrément au-dessus d'une +enceinte de murs bas, se montrait confusément à +l'extrémité d'une plaine montante, comme une masse +grisâtre un peu plus claire que le terrain tout à fait +sombre, un peu plus foncée que le ciel encore éclairé +d'un vague reflet du jour. A gauche, et fort loin dans<a name="page_059" id="page_059"></a> +un pli de la vallée où brillaient deux petits feux +rouges, et d'où venaient de faibles aboiements de +chiens, on devinait un douar. Plus près, et comme +d'un marais compris entre le douar et le plateau, +s'élevaient d'innombrables murmures de grenouilles. +Tout le reste de cet horizon plat, dominé par le grand +bordj solitaire de Si-Cherif, reposait paisiblement dans +une ombre transparente et brune. De larges étoiles +blanches s'allumaient à tous les coins du ciel; l'air +était humide et doux, une forte rosée ramollissait la +terre sous le pas des chevaux. Je m'orientai sur un +chemin blanchâtre qui menait vers la maison; les +cavaliers m'avaient précédé de quelques minutes, et +j'avais laissé mon domestique en arrière avec le convoi.</p> + +<p>J'arrivai donc seul à la porte du bordj et j'entrai +dans la cour sans savoir où me diriger. De chaque +côté de l'entrée, porte monumentale, et que je trouvai +grande ouverte, j'aperçus des gens, pêle-mêle avec +des chevaux, bivouaquant le long du mur; la cour +était déserte; elle me parut grande; mon cheval qui +flaira des écuries fit entendre un petit hennissement +de satisfaction. Au fond de la cour, apparaissait un +perron de quelques marches, conduisant à une haute +galerie soutenue par des piliers blancs; une porte +entrebâillée dans l'angle droit de la galerie laissait +filtrer un peu de lumière; une fenêtre à demi éclairée, +donnant au rez-de-chaussée sur la cour, permettait +d'entendre un bruit de voix.<a name="page_060" id="page_060"></a></p> + +<p>Je descendis de cheval au pied du perron, et, tout +en jetant la bride à quelqu'un que je vis s'approcher +dans l'ombre, je me dirigeai du côté de la lumière et +j'entrai. Je remarquai que la personne à qui j'avais +tendu la bride n'avait pas mis d'empressement à la +prendre, et j'aperçus vaguement la forme bizarre d'un +tout petit corps surmonté d'un vaste chapeau très +pointu. Un incident de la soirée m'apprit l'erreur que +j'avais failli commettre en traitant le plus saint homme +du bordj comme un valet.</p> + +<p>On soupait dans une grande chambre blanche, +propre, qui n'avait pour tous meubles qu'une cheminée +de marbre noir, de riches tapis du Sud accrochés +aux fenêtres et formant portières plutôt que +rideaux; et, au milieu, une table ronde, entourée de +convives. La cuisine était arabe. Mais la table, joyeusement +éclairée de bougies, était servie, à la française, +couverte d'une belle nappe blanche et irréprochablement +garnie d'argenterie, de vaisselle et de verres, +avec quatre carafes remplies de lait doux et quatre +autres de limonade. Le kalifat <i>Si-Chériff</i>, grand et +gras personnage, presque sans barbe, à figure placide, +avec des yeux saillants, négligemment vêtu du simple +haïk blanc sans burnouss, et le portant en voile, à la +manière des marabouts, Si-Chériff présidait la table et +se versait des deux mains à la fois, dans le même +verre, de la limonade et du lait. Son frère, <i>Bel-Kassem</i>, +doux jeune homme au visage fatigué, assistait au<a name="page_061" id="page_061"></a> +souper debout et donnant des ordres. La chambre +était pleine de serviteurs arabes allant et venant, mais +laissant agir un maigre Tunisien, à turban blanc, aux +yeux vifs, à la bouche fine, au nez pincé, pâle comme +la mort, leste, agile, adroit, avec des mines d'écureuil +et des airs de fiévreux, fantastique et précieux valet, +qui, seul dans la maison de Si-Chériff, paraît avoir le +don de manier la porcelaine et de servir à la française.</p> + +<p>Cette grande maison, perdue dans un désert à plus +de cinquante lieues de Boghar, à trente-deux lieues +environ d'El-Aghouat, une salle à manger remplie +d'odeurs de viandes et encombrée de gens portant des +plats, cette table servie comme en Europe; autour de +laquelle on parlait français, ce personnage en déshabillé +de maison occupé gravement à se composer des +sorbets doux, voilà donc ce que je vis en arrivant à +D'jelfa, chef-lieu des <i>Ouled-Nayl</i>. J'étais au cœur de +cette immense tribu, commerçante, riche et corrompue, +dont le nom posé sur toutes les routes du Sahara résumait +pour moi les curiosités du désert. D'ici, et sans +sortir de leur territoire, je confinais dans le nord-est à +<i>Bouçaada</i>, dans l'ouest, presque au <i>Djebel-Amour</i>, +dans le sud aux k'sours d'El-Aghouat et à l'Oued-D'jedi. +Ces valets d'office, que je voyais essuyant des +assiettes avec un coin de leur haïk en guise de serviette, +avaient porté leurs laines sur les marchés du +Sud et pouvaient me parler de tout le Sahara septentrional,<a name="page_062" id="page_062"></a> +depuis <i>Charef</i> jusqu'à <i>Tuggurt</i>, depuis D'jelfa +jusqu'au <i>M'zab</i>, jusqu'à <i>Metlili</i>, jusqu'à <i>Ouargla</i>.</p> + +<p>Enfin j'avais sous les yeux, dans la personne de ce +grand seigneur débonnaire, un de leurs princes les +plus opulents et les plus braves; le plus considérable +peut-être par sa fortune, sa naissance, sa haute position +politique, et par les antécédents illustres de sa vie +militaire. M. N... essayait d'apprendre à Si-Chériff à +se servir d'une fourchette et d'un couteau. Le kalifat +s'y prêtait avec complaisance, à peu près comme on +s'amuse à des jeux d'enfants; il y mettait beaucoup de +bonhomie, une extrême maladresse qui m'a bien l'air +d'être volontaire, mais n'y compromettait rien de sa +dignité.</p> + +<p>Vers le milieu du repas apparut un nouveau personnage +que je reconnus tout de suite à son chapeau +et à la forme si singulière de son individu. C'était bien +en effet un tout petit corps ramassé sur lui-même, et +qu'on eût dit gonflé; malpropre, difforme, affreux, +marchant comme s'il n'eût pas de jambes, la figure +étriquée dans son haïk comme dans un serre-tête, +coiffé d'un chapeau sans bords, comme d'un énorme +cornet. Il avait, autant que j'en pus juger, une profusion +de sachets de cuir qui lui pendaient sur la poitrine, +et une demi-douzaine de grosses flûtes en roseau +lui descendaient du menton jusqu'au ventre et s'y +balançaient en faisant du bruit; il portait un bâton +noueux dans la main; on ne voyait pas ses pieds, car<a name="page_063" id="page_063"></a> +son burnouss traînait à terre. Personne autre que moi +ne semblait faire attention à lui. Il s'avança tout d'une +pièce, s'approcha de la table et vint par-dessus l'épaule +de Si-Chériff allonger la main dans son assiette. Je me +penchai avec inquiétude vers M. N..., qui se mit à +sourire; Si-Chériff ne se détourna pas et cessa seulement +de manger. Bel-Kassem vit ma surprise et me +dit d'une façon dévote et très grave: <i>Derviche</i>, <i>marabout</i>, +un fou, c'est-à-dire un saint. Je n'en demandai +pas davantage, car je savais la vénération qui s'attache +aux fous dans les pays arabes, et je me gardai bien de +paraître autrement scandalisé des familiarités que +celui-ci se permit jusqu'à la fin du repas. Il ne cessa +point de rôder autour de nous, répétant des mots sans +suite et demandant avec obstination du tabac. Quoiqu'on +lui en eût donné, il en demandait encore, venait +à chacun de nous tendre le creux de sa main noire et +s'acharnait à répéter le mot tabac, tabac, d'une voix +rauque et saccadée comme un aboiement. On l'écartait +sans violence; on le calmait en lui faisant signe de se +taire; Si-Chériff, toujours impassible, avait la mine +sévère et prenait garde évidemment qu'aucun valet +n'offensât son protégé. Pourtant, comme il devenait +importun, le Tunisien le prit par le bras et l'entraîna +doucement vers la porte. Le pauvre insensé s'en alla +en criant: <i>Pourquoi, Mohammed? pourquoi, +Mohammed?</i> (<i>Ouach Mohamm... ouach Mohamm...</i>) +Et pendant longtemps on l'entendit parler sous la<a name="page_064" id="page_064"></a> +galerie. Si-Chériff était, je n'en doute point, fort contrarié +que nous eussions été témoins de cette scène où +nous ne pouvions, comme lui, trouver un sujet d'édification. +Je dois dire cependant que pas un de nous ne +s'oublia. Et, tout en remarquant une fois de plus comment +les Arabes savent détourner le ridicule par l'absence +même de ce que nous appelons respect humain, +je ne m'étonnai point, mais me sentis jaloux de les +trouver si supérieurs à nous, jusqu'au milieu de leurs +superstitions. Je me rappelais avoir rencontré un jour +un chef de tribu du Sahara de l'Est, rentrant chez lui, +suivi d'une escorte assez brillante de cavaliers et +menant en croupe un derviche. Ce chef était un jeune +homme élégant, fort beau, et mis avec cette recherche +un peu féminine particulière aux Sahariens de Constantine. +Le derviche, vieillard amaigri et défiguré par +l'idiotisme, était nu sous une simple gandoura +couleur sang de bœuf, sans coiffure, et balançait au +mouvement du cheval sa tête hideuse, surmontée d'une +longue touffe de cheveux grisonnants. Il tenait le +jeune homme à bras le corps et semblait lui-même, de +ses deux talons maigres, conduire la bête embarrassée +sous sa double charge. Je saluai le jeune homme en +passant; il me dit le bonsoir, et me souhaita les bénédictions +du ciel. Le vieillard ne me répondit point, et +mit le cheval au trot.</p> + +<p>Le derviche de D'jelfa n'a pas d'histoire. J'ignore +même son nom. On m'a dit qu'il passe une partie de<a name="page_065" id="page_065"></a> +l'année chez Si-Chériff, tantôt à la zmala, tantôt au +bordj. Il n'est point embarrassant; il se nourrit sans +qu'on y pourvoie, prenant ce qu'il trouve sous sa +main. Il ne couche nulle part, et ni le jour ni la nuit, +on ne sait au juste ce qu'il devient. Il passe une partie +des nuits à rôder, soit dans la cour ou dans le jardin, +soit dans la campagne, quand il se présente la porte +fermée. Il a dans son burnouss et dans ses petites +gibernes une quantité de chiffons ou de débris +recueillis partout. Quelquefois en pleine nuit, on +l'entend essayer l'une après l'autre toutes ses flûtes. +Le froid ni le soleil ne peuvent rien sur ce corps insouciant +qui semble avoir perdu le don de souffrir. Son +visage, criblé de rides, ne peut plus vieillir; l'âge le +mine insensiblement comme un vieux tronc qui n'a +plus de feuilles; la mort le prend par les jambes, +pourtant il va toujours, s'asseyant rarement, ne se +couchant presque jamais. Un jour il tombera de côté +et ne pourra plus se relever; son âme sera allée +rejoindre sa raison.</p> + +<p class="date"> +D'jelfa, même date, cinq heures.<br /> +</p> + +<p>Nous avons joui d'une journée sans pareille. Je l'ai +passée soit à dessiner dans le bivouac, soit à écrire, +étendu sous mon pavillon de toile. Ma tente est tournée +au midi; car j'aime à l'ouvrir ainsi. Rarement je perds +de vue, même à la halte, ce côté mystérieux que le +ciel couvre de réverbérations plus vives. Tous mes<a name="page_066" id="page_066"></a> +compagnons sont absents ou à peine éveillés de leur +sieste. La journée s'achève dans une paix profonde; +et, demeuré seul, je savoure avec délice un vent tiède +qui souffle faiblement du sud-est. De la place où je +suis couché, j'embrasse à peu près la moitié de l'horizon, +depuis la maison de Si-Chériff, d'où je n'entends +sortir aucun bruit, jusqu'à l'extrémité opposée où, sur +une ligne de terrains pâles, se dessine un groupe de +chameaux bruns. Devant moi, j'ai tout notre campement +étendu au soleil: chevaux, bagages et tentes; +à l'ombre des tentes, quelques gens qui se reposent; +ils font cercle, mais ne parlent pas. S'il arrive qu'un +ramier passe au-dessus de ma tête, je vois son ombre +glisser sur le terrain, tant ce terrain est uni; et +j'entends le bruit de ses ailes, tant le silence qui se +fait autour de moi est grand. Le silence est un des +charmes les plus subtils de ce pays solitaire et vide. Il +communique à l'âme un équilibre que tu ne connais +pas, toi qui as toujours vécu dans le tumulte; loin de +l'accabler, il la dispose aux pensées légères; on croit +qu'il représente l'absence du bruit, comme l'obscurité +résulte de l'absence de la lumière: c'est une erreur. +Si je puis comparer les sensations de l'oreille à celles +de la vue, le silence répandu sur les grands espaces +est plutôt une sorte de transparence aérienne, qui +rend les perceptions plus claires, nous ouvre le monde +ignoré des infiniment petits bruits, et nous révèle une +étendue d'inexprimables jouissances. Je me pénètre<a name="page_067" id="page_067"></a> +ainsi, par tous mes sens satisfaits, du bonheur de vivre +en nomade; rien ne me manque et toute ma fortune +de voyage tient dans deux coffres attachés sur le dos +d'un dromadaire. Mon cheval est étendu près de moi +sur la terre nue, prêt, si je le voulais, à me conduire +au bout du monde; ma maison suffit à me procurer +de l'ombre le jour, un abri la nuit: je la transporte +avec moi, et déjà je la considère avec une émotion +mêlée de regrets.</p> + +<p>La température me paraît encore relativement assez +douce et, même avec dix degrés de plus, je la supporterais +volontiers, si l'air continuait d'être sec, léger, +éminemment respirable, comme il l'est dans ces +régions élevées. Jusqu'à présent, le thermomètre n'a +pas dépassé 30 et 31° à l'ombre. Aujourd'hui, sous la +tente, à deux heures il a atteint le maximum de 32°, +et la lumière, d'une incroyable vivacité, mais diffuse, +ne me cause ni étonnement ni fatigue. Elle vous +baigne également, comme une seconde atmosphère, +de flots impalpables. Elle enveloppe et n'aveugle pas. +D'ailleurs l'éclat du ciel s'adoucit par des bleus si +tendres, la couleur de ces vastes plateaux, couverts +d'un petit foin déjà flétri, est si molle, l'ombre elle-même +de tout ce qui fait ombre se noie de tant de +reflets, que la vue n'éprouve aucune violence, et qu'il +faut presque la réflexion pour comprendre à quel +point cette lumière est intense.</p> + +<p>Peut-être ne sais-tu pas que, depuis notre entrée<a name="page_068" id="page_068"></a> +dans le Sahara, nous n'avons pas cessé de monter +et que nous nous retrouvons à près de huit cents +mètres au-dessus du niveau de la mer. Le plateau que +nous suivons s'élève en effet insensiblement et détermine +ici, par exception, l'écoulement des eaux dans +l'est et dans l'ouest, tandis que, partout ailleurs, le +partage se fait du sud au nord et du nord au sud. Ce +long mouvement du sol, qui prolonge ainsi le climat +du Tell à travers le Sahara, presque indépendamment +du degré, et qui fait qu'à latitude égale l'hiver, au +moins, est plus doux sous le méridien de Constantine +que sous celui d'Alger, se produit jusqu'à El-Aghouat +et même au delà: El-Aghouat donne encore une +hauteur de 600 mètres; Biskra, au contraire, n'est plus +qu'à 73.—Plus avant dans l'est, le Sahara s'abaisse +au-dessous du niveau de la mer, et, entre El-Aghouat +et Biskra, s'étend le bassin descendant de l'<i>Oued-Djeddi</i>, +qui vient du Djebel-Amour, arrose les Zibans +et va se perdre enfin dans le grand <i>Chott</i> de Tunis.—Je +désire que cet aperçu suffise à t'expliquer des +contradictions de climat dont, à première vue, tu +aurais sans doute quelque peine à te rendre compte, +et peut-être comprendras-tu maintenant comment, +nous trouvant tout à l'heure sous le degré d'El-Kantara, +si nous n'y sommes déjà, nous faisons des +feux de branches de pins et de chênes, coupées +dans la gorge du Rocher de Sel, au bord de l'<i>Oued +D'jelfa</i>.<a name="page_069" id="page_069"></a></p> + +<p>Dès aujourd'hui pourtant, nous voilà débarrassés, +non seulement de la végétation du nord, mais encore +de toute végétation. Elle expire au sommet des collines +pierreuses que nous avons derrière nous; et je voudrais +que ce fût pour tout à fait; car c'est par la nudité que +le Sahara reprend sa véritable physionomie. J'en suis +venu à souhaiter qu'il n'y ait pas un arbre dans tout +le pays que je vais voir. Aussi ce qui me plaît dans le +lieu où nous sommes campés, c'est surtout son aspect +stérile. Pour couvrir ces vastes terrains, tantôt frileux, +tantôt brûlés, il n'y a qu'un peu d'herbe. Cette herbe, +sorte de graminée renouvelée par l'hiver, est courte, +rare, et devient grisâtre en se fanant. Elle forme à +peine un duvet transparent mêlé de quelques brins +cotonneux que l'air agite. On y voit jouer la lumière +et vibrer la chaleur comme au-dessus d'un poêle. +Aussi loin que la vue peut s'étendre, je n'y découvre +pas une seule touffe plus fournie qui dépasse le sabot +d'un cheval. La terre a la solidité d'un plancher et se +gerce sans être friable. Nos chameaux s'y promènent +d'un air découragé, la tête haute, le cou tendu vers +un coin plus vert qui se montre assez loin au sud, +entre deux mamelons arides. Cette perspective, à peu +près riante, qui semble les consoler jusqu'à demain, +nous annonce de nouvelles plaines d'alfa. Je distingue +nettement, comme un triangle gris posé sur le vert, +une des ces petites pyramides de pierre dont je t'ai +parlé, et qui servent de point de repère dans le steppe,<a name="page_070" id="page_070"></a> +quand il n'y a ni horizon, ni traces de caravanes pour +y diriger la marche.</p> + +<p>Cette tache lointaine d'alfa s'aperçoit à peine dans +l'ensemble de ce paysage que je ne sais comment +peindre, mais dont il faudrait faire un tableau clair, +somnolent, flétri. Chose admirable et accablante, la +nature détaille et résume tout à la fois. Nous, nous ne +pouvons tout au plus que résumer, heureux quand +nous le savons faire! Les petits esprits préfèrent le +détail. Les maîtres seuls sont d'intelligence avec la +nature; ils l'ont tant observée, qu'à leur tour ils la +font comprendre. Ils ont appris d'elle ce secret de +simplicité, qui est la clef de tant de mystères. Elle leur +a fait voir que le but est d'exprimer, et que, pour y +arriver, les moyens les plus simples sont les meilleurs. +Elle leur a dit que l'idée est légère et demande à être +peu vêtue. Ne t'étonne point de tout cela. Depuis ce +matin je suis à genoux devant les maîtres, et je crois +être tous les jours un peu moins indigne de parler +d'eux. Leur souvenir m'accompagne dans ma route. +Leurs leçons se sont fait entendre aujourd'hui plus +clairement que jamais; et c'est à D'jelfa, sous ma +tente, au milieu des Ouled-Nayl, et pendant que je +regardais passer sur ces fonds d'une candeur historique +de majestueux personnages drapés de noir et de +blanc. Devais-je donc venir si loin du Louvre chercher +cette importante exhortation de voir les choses par le +côté simple, pour en obtenir la forme vraie et grande?<a name="page_071" id="page_071"></a></p> + +<p class="date"> +Sept heures.<br /> +</p> + +<p>Tout le jour, quelques minces traînées de vapeur +sont restées étendues au-dessus de l'horizon, pareilles +à de longs écheveaux de soie blanche. Vers le soir, +elles ont fini par se dissoudre et par former un petit +nuage doré, unique au milieu de l'azur sans rides et +qui s'en va lentement à la dérive, entraîné vers le +soleil couchant. Il diminue à mesure qu'il s'en approche, +et, comme la voile arrondie d'un navire qu'on +voit de loin se rétrécir et s'abattre à l'entrée du port, +il ne tardera pas à disparaître dans le rayonnement de +l'astre. La chaleur s'apaise, la lumière s'adoucit; elle +se retire insensiblement devant la nuit qui s'approche, +sans avoir été précédée d'aucune ombre. Jusqu'à la +dernière minute du jour, le Sahara demeure en pleine +lumière. La nuit vient ici comme un évanouissement.</p> + +<p>Il est sept heures. Notre bivouac est maintenant +sorti de son immobilité. Il y règne un certain mouvement, +toujours paisible, de gens qui allument des +feux et préparent le café du soir, pendant que d'autres +font leur prière, prosternés la figure au levant; on se +rassemble sur des tapis pour prendre le repas; et nos +chevaux, à qui l'on vient de donner l'orge, secouent +joyeusement le poids du soleil qu'ils ont porté douze +heures sans bouger.</p> + +<p>La maison de Si-Cheriff seule continue de rester<a name="page_072" id="page_072"></a> +muette. De l'endroit où je suis, on la dirait inhabitée, +si l'on ne voyait un peu de fumée bleuâtre s'élever à +l'angle du toit. Cette maison, triste blockhaus, donnée +pour citadelle à notre kalifat, est achevée seulement +du mois de novembre dernier.</p> + +<p>Une inscription, sculptée dans la pierre, au-dessus +de la porte d'entrée, m'apprend qu'elle a été bâtie en +cinquante jours, sous le gouvernement de M. le général +Randon, par la colonne expéditionnaire du général +Yusuf. D'autres inscriptions indiquent les divers corps +qui ont pris part à cette construction, avec les noms +des principaux officiers; quelques-unes pourraient déjà +servir d'épitaphes. Le capitaine Bessières, tué glorieusement +à l'assaut du 4 décembre, a son nom sur le +pavillon qui forme l'angle droit du mur de défense.</p> + +<p>Cette habitation est disposée de manière à servir, à +la fois, de résidence au kalifat, de caravansérail et de +forteresse. La cour d'entrée est vaste; un petit convoi +s'y renfermerait au besoin, et elle présente une double +ligne de hangars pavés, sous lesquels une centaine +de chevaux pourraient s'abriter. Par delà s'étend le +jardin, qui n'est encore que tracé.—Au centre de ce +carré long, et séparé du jardin par un chemin de +ronde, s'élève un corps de logis, composé de deux +étages et percé, sur ses quatre faces, de fenêtres +malheureusement françaises; il a sa cour intérieure, +cour réservée, où l'on ne pénètre pas, et que je n'ai +fait qu'entrevoir.<a name="page_073" id="page_073"></a></p> + +<p>Le rez-de-chaussée est abandonné aux voyageurs. +L'appartement privé du kalifat, celui de son cousin et +de son jeune frère Bel-Kassem occupent les deux étages; +c'est là, je ne sais dans quelle partie du bâtiment, +que sont reléguées leurs femmes, avec les servantes.</p> + +<p>Quelques fenêtres ont des barreaux; mais il n'en +est guère qui n'aient une ou plusieurs vitres cassées: +ces nombreux accidents ne surprennent pas, quand on +connaît l'ingénuité des Arabes à l'endroit de ces choses +transparentes. Pour ta plupart, ils n'en ont jamais +vu; et, sans prévoir l'obstacle, ils passent leur poing +au travers.—Si-Cheriff parle seulement des dégâts +causés par le vent et s'en plaint, de manière à laisser +croire qu'il tient à ses vitres: au fond, en homme de +la tente, il s'en inquiète assez peu et laisserait volontiers +tout le bordj s'écrouler, si la petite garnison de +soldats ouvriers, casernée dans un des pavillons, +n'avait aussi pour mission de l'entretenir.</p> + +<p>Cette résidence, que l'on a tâché de rendre habitable, +est-elle, en effet, du goût de Si-Cheriff? Réussira-t-il +à s'y plaire, autant que dans sa tribu?—Il paraît, du +moins, se résigner à ce séjour comme à une nécessité +politique; n'y venant, du reste, qu'à ses heures, quand +il y est mandé, ou qu'il doit y recevoir des hôtes.</p> + +<p>Indépendamment de ce domicile officiel, il a un +domicile réel dans les pâturages voisins du Rocher de +Sel, avec d'immenses troupeaux de moutons, et +quelque chose, m'a-t-on dit, comme six mille chameaux.<a name="page_074" id="page_074"></a> +Il se partage entre sa maison de laine et sa +maison de pierre, et n'amène ici que ses chevaux, sa +suite militaire et sa femme. Je dis <i>sa</i> femme, parce +qu'on parle d'une madame Si-Cheriff, dont l'histoire, +comme tant d'histoires de ce pays, ressemble beaucoup +à un roman. Celui-ci, d'ailleurs, après un prologue +assez sombre, finit heureusement. Est-ce une indiscrétion +que de rapporter ce qu'on raconte?—Cette +femme est Espagnole. Un homme, qui a disparu depuis +et dont la mort subite n'a jamais été bien expliquée, +l'avait conduite, elle et sa sœur, plus jeune qu'elle, à +la Deira d'Abd-el-Kader, peu d'années avant la +soumission de l'émir.—Elles étaient toutes les deux +fort jolies. Abd-el-Kader fit épouser l'aînée à Si-Cheriff, +alors son kalifat, bientôt après devenu le nôtre, et la +plus jeune au cousin de Si-Cheriff.—Toutes deux, +elles ont suivi, sous l'alliance française, la nouvelle +fortune de leurs maris et n'ont jamais songé à réclamer +contre le mariage qui leur fut imposé. Elles ont +adopté, non-seulement le costume, mais aussi la +langue arabe, au point d'avoir oublié la leur. La +femme de Si-Cheriff habite en ce moment le bordj.</p> + +<p>J'ai vu ce matin leur enfant, joli petit garçon de +quatre ans au plus. Il était à la classe, dans une école +fondée par Si-Cheriff et tenue par un taleb, sorte +d'instituteur communal que Si-Cheriff paye de ses +deniers. L'enfant était pieds nus et n'avait pour tout +vêtement, comme ses petits camarades les plus pauvres,<a name="page_075" id="page_075"></a> +qu'une petite soutane blanche on ne peut plus négligée. +M. N..., qui est de ses bons amis, lui rapportait en +cadeau d'Alger un foulard français, un sabre de bois +et une chemise de fine laine. Quant à la sœur de +madame Si-Cheriff, on ne la voit jamais à D'jelfa. Elle +préfère le séjour de la tente et n'abandonne à personne +le soin du ménage nomade ni l'administration des +troupeaux. Tout ce que je sais des affaires domestiques +de Bel-Kassem, c'est qu'il a deux femmes jeunes et qui +passent pour très belles. Il vient, ces jours derniers, +d'épouser la seconde. Et j'ai cru comprendre pendant +le dîner d'hier, qu'on a plaisanté le jeune marié sur +ce qu'il était amaigri depuis son récent mariage, et plus +pâle encore que de coutume. Pour moi, je n'ai rien +aperçu du harem emprisonné là-haut, derrière ces +grillages. J'ai seulement rencontré deux négresses +assez laides, mais de belle tournure, qui puisaient de +l'eau au puits du jardin, pendant que le pauvre fou se +promenait dans les allées sans verdure, et qui le +taquinaient en se tordant de rire et en faisant étinceler +leurs dents.</p> + +<p>Quoique maussade à l'œil au milieu de ce désert +saharien, avec sa façade neuve, son toit de tuiles +jaunes et sa fâcheuse ressemblance avec une caserne, +le bordj, je lui donne ce nom pour l'embellir, éveille +l'idée d'une assez grande vie, et rappelle, au moins +par moments, les mœurs féodales. Les portes revêtues +de fer, restent ouvertes pendant le jour. Un assez grand<a name="page_076" id="page_076"></a> +nombre de chevaux remplit les écuries. On les entend +piaffer, hennir; on les voit s'agiter chaque fois qu'un +nouveau cavalier se présente à l'entrée de la cour. +Chaque arrivant pique droit au perron, s'y arrête court, +et met pied à terre. C'est là, dans l'ombre de la galerie, +qu'accroupi sur un banc, un chapelet dans ses mains, +distrait, le kalifat se laisse embrasser par ses nombreux +clients et leur donne audience. On se précipite à +l'étouffer, pour baiser sa grosse tête emmaillotée de +blanc. Quoiqu'on lui parle debout, quelques familiers +sont assis près de lui, et souvent un homme en haillons, +le dernier des tribus, se mêle à l'entretien du prince +aussi librement que s'il était son favori. Le prestige du +rang, énorme chez les Arabes, n'exclut pas une +familiarité singulière entre le maître et le serviteur. +Quant à la distance établie par l'habit, elle n'existe +pas. J'ai vu là des types surprenants, des visages de +momies à qui l'on aurait mis des yeux de lion. L'audience +achevée, le client s'en va, traînant ses longs +éperons, reprendre sa bête qui, la bouche baveuse, +essoufflée, les flancs saignants, attend, clouée sur +place et comme un cheval de bois. Douce et vaillante +bête, dès que l'homme a posé la main sur son cou pour +empoigner ses crins, son œil s'allume, et l'on voit +courir un frisson dans ses jarrets. Une fois en selle et +la bride haute, l'homme n'a pas besoin de lui faire +sentir l'éperon. Elle secoue la tête un moment, fait +résonner le cuivre ou l'argent de son harnais; son cou<a name="page_077" id="page_077"></a> +se renverse en arrière et se renfle en un pli superbe, +puis la voilà qui s'enlève, emportant son cavalier avec +ses grands mouvements de corps qu'on donne aux +statues équestres des Césars victorieux.</p> + +<p>D'ailleurs le bordj n'est pas constamment silencieux +ou seulement rempli comme aujourd'hui de visiteurs +paisibles. A l'exemple des manoirs anciens, il a ses +moments d'alarme et ses bruits de fête. Quelquefois +c'est le jeune Bel-Kassem, à qui son frère n'a jamais +permis de faire la guerre, qui sort en équipage de +chasse, escorté de ses lévriers, avec ses fauconniers en +habit de fête, ses pages étranges, et portant lui-même +un faucon agrafé sur son gantelet de cuir. S'il arrive +au contraire que l'ennemi soit signalé ou qu'il y ait +par là quelque tribu turbulente à châtier, ce jour-là, +c'est Si-Cheriff en personne qu'on voit sortir du bordj +avec son appareil de guerre. Le goum est rassemblé +devant la porte. Il y a là deux ou trois cents cavaliers +groupés confusément autour de l'étendard aux trois +couleurs, rouge, vert et jaune; tous en tenue de +combat, le haïk en écharpe, le fusil au poing, droits +sur la selle, attendant le kalifat qui va paraître. Lui-même +est botté, éperonné, mais sans armes. On lui +voit seulement à la taille une lourde ceinture pleine +de cartouches et traversée de longs pistolets aux +pommeaux brillants. Il a près de lui deux serviteurs +nègres qui portent, l'un son sabre droit à fourreau +sculpté et son long fusil écaillé de nacre, l'autre son<a name="page_078" id="page_078"></a> +chapeau de paille à flots de soie. Il enfourche pesamment +sa grande jument blanche, dont la croupe et les +pieds sont teints de rose; il rejette son burnouss en +arrière, par un beau geste et pour dégager son bras +droit, celui qui doit agir au besoin, et, dans tous les +cas, commander. Enfin, il donne le signal, entraîne +son goum, prend la tête avec son fanion, ses écuyers +et ses plus fidèles, et, si le danger presse, part au +galop du côté de l'endroit menacé.</p> + +<p>Tu vois que rien ne manque à la vie du bordj, pour +rappeler des mœurs depuis longtemps disparues de +notre histoire. Pour moi, je préfère les mœurs de la +tente à ce spectacle de chevalerie, si séduisant qu'il +soit. Ici, je m'intéresse médiocrement au soldat, beaucoup, +au contraire, au voyageur. Devant un pareil +pays, dans un cadre de cette grandeur, je ne puis +m'empêcher de trouver d'un petit effet la mise en +scène un peu théâtrale de cette vie mêlée de chasse, +de coups de main, de parade, quelquefois de galanterie; +et tout cela, en définitive, me touche moins que +la vue d'une pauvre famille errante au milieu +d'humbles aventures.</p> + +<p>Pourtant je m'estime heureux d'avoir rencontré sur +ma route le bordj de D'jelfa. Le peuple arabe est très +divers, plus divers qu'on ne le croit. Je le vois aujourd'hui +par le côté le plus avancé de sa civilisation; +c'est assurément le plus brillant; il a ce mérite, en +outre, d'être un des moins observés.<a name="page_079" id="page_079"></a></p> + +<p class="date"> +Ham'ra, 1<sup>er</sup> juin 1853.<br /> +</p> + +<p>On a plié les tentes au petit jour. Malgré l'heure +matinale, Si-Cheriff et son frère étaient debout pour +recevoir nos adieux, et nous nous sommes mis en +route gaiement, comme après une journée entière de +repos. Moi seul peut-être je regrettais un peu D'jelfa, +où j'avais eu plus de plaisir assurément que personne +au milieu de mes contemplations solitaires, et je me +détournais pour voir la place abandonnée d'où nos +feux jetaient quelques restes de fumée blanche. Même +en ce perpétuel changement, il en est ainsi pour tous +les lieux que je quitte; je m'y attache vite et n'en +oublie aucun, car il me semble que tous ont été +passagèrement à moi, bien mieux que les maisons de +louage où j'ai vécu. Après des années, le petit espace +où j'ai mis ma tente un soir et d'où je suis parti le +lendemain m'est présent avec tous ses détails. L'endroit +occupé par mon lit, je le vois; il y avait là de l'herbe +ou des cailloux, une touffe d'où j'ai vu sortir un lézard, +des pierres qui m'empêchaient de dormir. Personne +autre que moi peut-être n'y était venu et n'y viendra, +et moi-même, aujourd'hui, je ne saurais plus le +retrouver.</p> + +<p>Nous prîmes la direction de la balise. En moins +d'une demi-heure nous l'avions atteinte et nous +entrions dans l'alfa. Comme je l'avais prévu, la<a name="page_080" id="page_080"></a> +route s'engageait dans une suite de plateaux verts, +tous pareils, de peu d'étendue, se déroulant du nord +au sud et se succédant avec la plus triste régularité. De +loin en loin, mais de manière qu'il y en a toujours au +moins une en vue, la même pyramide grise apparaît +posée sur le bord de l'horizon. Pendant quatre heures +de marche, je n'ai pas aperçu dans aucun sens le +plus petit coin qui ne fût vert comme un champ +d'oseille. Sous le ciel bleu, et quand on se sait dans le +Sahara, cette couleur printanière produit le plus +désagréable étonnement. Le contraste est imprévu, +mais absolument laid. Je t'ai parlé ailleurs de l'alfa; +si j'y reviens, c'est afin de tenir un compte minutieux +de mes impressions d'aujourd'hui.</p> + +<p>A dix heures, nous faisions halte dans le lit profond +d'une rivière. L'été, on se demande où sont les rivières +qui ont pu creuser de pareils lits. Il y reste en ce +moment une petite source, réduite à rien, mais qui ne +tarit pas. Le réservoir n'a pas deux enjambées de large. +Elle sort avec un léger bouillonnement du milieu des +cressons, puis à quelques pas de là se perd ou plutôt +se glisse dans le sable. Je n'avais jamais vu de source +ayant un cours si réduit ni plus pressée de disparaître. +C'est un avertissement que tous les voyageurs comprennent; +j'ai remarqué, en effet, que les bords +n'étaient aucunement piétinés, quoiqu'elle serve de +rendez-vous aux caravanes dans cette saison. On prit +donc exemplairement la provision nécessaire à notre<a name="page_081" id="page_081"></a> +convoi. J'y puisai moi-même avec le plus grand soin, +et j'y remplis nos peaux de bouc d'une eau limpide, +légère et à peu près fraîche. Surtout on empêcha les +chevaux d'y boire. Tout autour, le lit de la rivière est +encombré de rochers blancs, calcinés, désorganisés +comme de la pierre à chaux qui commence à cuire; +leur éclat au soleil est insupportable.</p> + +<p>Vers onze heures, la chaleur devint subitement très +forte. Le ciel, jusque-là sans nuages, commençait à +se tendre de raies blanchâtres, sortes de balayures au +tissu transparent pareilles à d'immenses toiles d'araignée. +Le vent se levait et se fixait au sud. Très faible +encore tant que nous fûmes abrités, dès que nous +remontâmes en plaine, il se fit décidément reconnaître +pour du sirocco. Il mit néanmoins plus de deux heures +à se déclarer dans toute sa violence. D'abord, ce ne +furent que des souffles passagers, tantôt chauds, tantôt +presque frais. Je les recevais en plein visage et pouvais +avec exactitude en mesurer la température, le mouvement +et la durée. Peu à peu, il y eut moins d'intervalle +entre les bouffées; je les sentis venir aussi avec plus de +régularité, mais toujours intermittentes, saccadées +comme la respiration d'un malade accélérée par la +fièvre. A mesure que cette haleine étrange arrivait +plus fréquente et plus chaude, la terre elle-même +s'échauffait; et quoiqu'il n'y eût plus de soleil et que +mon ombre marquât à peine sur le sol éclairé d'une +lumière morne, j'avais encore sur la tête l'impression<a name="page_082" id="page_082"></a> +d'un soleil ardent. Le ciel était d'une couleur rousse +où ne filtrait plus aucune lueur de bleu. L'horizon +cessa bientôt d'être visible et prit la noirceur du plomb. +Enfin, le souffle devint continu, comme l'exhalaison +directe d'un foyer. Alors, la chaleur sembla venir à la +fois de partout, du vent, du ciel, et peut-être encore +plus forte des entrailles du sol, qui véritablement +s'embrasait sous les pieds de mon cheval. Le pauvre +animal se lassait à marcher vent debout, mais souffrait +surtout de cette flamme qui lui montait au ventre. +Quant à moi, sans la fatigue de me maintenir en selle, +j'eusse éprouvé un réel bien-être à me sentir enveloppé +de cette chaleur qui après tout n'excédait pas mes +forces, et toute curiosité de voyageur à part, je n'étais +pas fâché, dusse-je même en souffrir, de respirer cet +ouragan de sable et de feu qui venait du désert.</p> + +<p>J'arrivai de la sorte à Ham'ra sans m'être douté que +j'en approchais. Ham'ra est un amas misérable d'une +trentaine de masures bâties en pisé, ruinées, croulantes, +d'aspect funeste et qu'on dirait abandonnées. On les +confond presque avec les rochers jaunâtres dont la +haute ceinture enferme entièrement le village du côté +du couchant. Au levant s'étendent quelques petits +jardins assez vivaces et que je suis étonné de trouver +trop verts. Le sirocco s'acharnait après cette pauvre +verdure échappée au soleil; et la poussière qui pleuvait +à flots, le jour plombé qui enveloppait tout de sa +couleur de cendre, donnaient à ce tableau, déjà si<a name="page_083" id="page_083"></a> +triste, une physionomie violente et pour ainsi dire +pleine d'angoisse.</p> + +<p>Deux grands gaillards en guenilles, hâves et singulièrement +farouches, qu'on dirait les seuls habitants +du pays, sont venus nous regarder planter nos tentes, +puis se sont retirés à cent pas de là sur une roche plate +en forme de dolmen, et depuis lors y sont restés +accroupis les yeux fixés sur nous. Presque tous les +arbres des jardins sont des abricotiers; j'ai aperçu, en +passant à cheval le long des murs bas, un figuier, un +grenadier d'une belle venue et quelques vignes grimpantes, +mais pas un palmier. J'espérais rencontrer ici +celui que j'ai vu indiqué sur la carte du Sud à quelques +lieues d'El-Aghouat. C'est sans doute à <i>Sidi-Makhelouf</i> +que je le trouverai.</p> + +<p>Heureusement que des rigoles creusées autour des +jardins amènent jusque devant nos tentes une belle +eau, bonne au goût et pas encore trop échauffée. Ç'a +été en arrivant un grand soulagement.</p> + +<p>En ce moment, le vent est plus chaud et souffle +plus violemment que jamais. Il a failli renverser ma +tente. Bakir et ses compagnons ont été pendant quelques +minutes ensevelis sous la leur, et semblaient +même avoir pris le parti de ne pas la relever. Nous +avons dû doubler les cordes et consolider les piquets. +Grâce aux petits murs de clôture qui font abri, on a +pu néanmoins allumer du feu pour le souper. Sous ma +tente, et pendant que j'écris, j'ai sur les mains la chaleur<a name="page_084" id="page_084"></a> +exacte d'un foyer. Il fait déjà presque nuit, quoiqu'il +soit tout au plus six heures. Nos chevaux demeurent +immobiles, la tête pendante, la croupe au vent. +Les chameaux n'ont pas mangé; à peine déchargés, ils +se sont couchés en troupeau serré, le ventre aplati, le +cou allongé sur le sable.</p> + +<p>Par moment, le pied du vent semble s'éclaircir. +L'horizon se dégage, et je découvre entre deux caps de +montagnes coupés carrément, et dont l'un, celui de +droite, tout à fait noyé, doit être à quinze ou dix-huit +lieues d'ici, la ligne insaisissable d'un horizon plat. +Cette ligne plate me fait rêver. Serait-ce le désert?</p> + +<p class="date"> +Ham'ra, même date, la nuit.<br /> +</p> + +<p>Le vent continue; la chaleur n'a en rien diminué. +Vers sept heures, le ciel, un moment auparavant plus +clair, s'est rapidement assombri. Cette fois, c'était la +nuit. Il n'y a pas une étoile. L'obscurité est absolue. +Je distingue à peine un ou deux chevaux blancs attachés +à six pas de ma tente. Toutes les lumières et +presque tous les feux sont éteints. Une troupe de chacals +est venue tout á l'heure hurler si près du bivouac, +que je suis sorti dans l'espoir absurde de les tirer. +Personne ne dort, mais personne ne remue; et je n'entends +pas d'autre bruit que celui du vent dans la toile +des tentes et dans les arbres des jardins.<a name="page_085" id="page_085"></a></p> + +<p class="date"> +2 juin 1853, à la halte, dix heures.<br /> +</p> + +<p>La matinée a été plus calme; le soleil a reparu +dans un ciel riant. Nous avons marché par une petite +brise, toujours en plaine et de nouveau dans l'alfa. +Nous rencontrons un lit de rivière, où l'on s'arrête; +mais cette fois, pas une goutte d'eau. En prévision de +ce qui nous arrive, on avait rempli les outres à +Ham'ra. A ce moment, dix heures, le sirocco recommence +à souffler avec les mêmes symptômes qu'hier, +peut-être encore plus menaçants. Dès son début, il est +déjà très incommode et nous couvre de sable. Nous +déjeunons, couchés à plat ventre sous des lauriers-roses +qui n'ont pas encore de fleurs. Le pain que nous +mangeons, avec la liberté seulement d'y joindre un +oignon (c'est, en fait de vivres frais, tout ce que nous +avons pu nous procurer à Ham'ra), est devenu si dur +après dix jours de voyage dans les <i>tellis</i>, qu'on a besoin +de le ramollir dans l'eau. Il n'y a pas moyen +d'allumer du feu, et nous nous passerons de café. +D'ailleurs, chacun de nous est impatient d'atteindre le +caravansérail de <i>Sidi-Makhelouf</i>. Aussi, nos chevaux +sont restés bridés, et nos chameaux n'ont fait que déposer +deux outres pleines et ont filé en avant. L'intrépidité +de nos chameliers est admirable; singulière +race! par goût, la plus paresseuse de la terre; quand +il le faut, la première pour supporter la fatigue; gourmande<a name="page_086" id="page_086"></a> +au delà de toute expression, et se passant +volontiers de manger comme d'une chose inutile. +Allant toujours du même pas, par longues enjambées, +avec cette élasticité du genou qui est l'art des grands +marcheurs, trottant si les chameaux trottent, quelquefois +montant en croupe derrière la charge, mais deux +ou trois minutes seulement, et berçant les longs +ennuis de la marche par une chanson, toujours la +même, languissante et dite à demi-voix, rarement on +les voit se traîner d'un air de lassitude; plus rarement +encore on les voit manger. Quelquefois, chemin faisant, +il y en a qui prennent un peu de <i>rouina</i> (farine +de blé grillé) dans leur <i>mezouëd</i> (sac en peau de +chèvre tannée) ou dans le capuchon crasseux de leur +burnouss; ils la délayent dans le creux de leur main, +la pétrissent en boulette; et cette unique bouchée +de farine à l'eau compte ordinairement pour un +repas.</p> + +<p>Il y a dans notre caravane un petit enfant du M'zab, +qui vient de Roghar et retourne dans son pays avec +son père, qui est notre bach'amar. Il n'a pas six ans; +on le fait voyager à chameau. Une fois perché sur sa +haute monture, il y reste tout le jour sans en descendre, +les mains cramponnées à un bout de corde, +suspendu parmi les bagages aussi insouciamment que +dans un nid. Quand je passe auprès de lui, il me fait +un signe amical et me crie le bonjour du matin ou le +bonsoir. Cependant, l'animal va son train et semble<a name="page_087" id="page_087"></a> +ignorer qu'il a cet être fragile sur le dos. Le soir, on +met l'enfant à terre; il court alors dans le bivouac, +donne un coup d'œil aux cuisines et s'endort entre +deux sacs à pain. Ne va pas croire que ce dur apprentissage +de la vie du désert soit nuisible à ces santés +vigoureuses. Il est tout rond, avec un ventre énorme et +de petits yeux dans une grosse figure, où la couleur +du sang s'épanouit sous une forte couche de poussière +et de hâle. Il ressemblera à son compatriote Bakir; il +aura, s'il continue, le même embonpoint et la même +jovialité.</p> + +<p>Je m'aperçois, et tout à fait à propos, car c'est lui-même +qui m'interrompt, que je ne t'ai pas encore +parlé de notre compagnon de route <i>Mohammed-el-Chambi</i>. +Mohammed est le chambi qui a fourni à +M. le général Daumas une partie des renseignements +obtenus sur le Sahara central, <i>depuis Metlili jusqu'au +Haoussa</i>, et dans la bouche de qui les auteurs du +<i>Grand Désert</i> ont mis le récit du voyage. L'intérêt de +sa personne est médiocre, et je ne l'aurais pas remarqué +sans la célébrité que lui a donnée ce beau +livre, la seule Odyssée que nous ayons sur le grand +désert. C'est un diable d'homme assez bizarre, grand, +sec, à nez crochu, sanglé, botté, coiffé haut, qui se +déhanche en marchant avec des airs d'acrobate et une +certaine mine de mauvais sujet. On m'apprend que +j'aurais pu le voir à Paris l'année dernière, figurant à +l'Hippodrome, dans je ne sais quel spectacle arabe,<a name="page_088" id="page_088"></a> +avec les autruches, je crois. On me dit aussi qu'il a du +goût pour les bals d'été, et que, pendant une saison, il +a été le lion du Château-Rouge. M. N..., qui me raconte +ces détails au moment même où je les écris, +vient de l'appeler et lui a dit de danser devant nous. +Mohammed ne s'est point fait prier; il a jeté de côté +ses bottines éperonnées, et, chaussé seulement de ses +longs bas de cuir rouge, il s'est mis, nous l'accompagnant +d'un air de quadrille, à nous donner une idée +de son savoir-faire. C'était souverainement grotesque, +et d'une fantaisie difficile à rendre. Ce danseur en +tenue de guerrier, ce sauvage battant un entrechat +imité de Brididi, je ne sais quoi de ressemblant et de +bien saisi qui positivement rappelait la danse défendue +et faisait penser aux sublimes mascarades de Gavarni; +surtout, le contraste du lieu, le choix singulier du +moment, le sable qui l'aveuglait sans l'interrompre, le +vent qui faisait voler son haïk, nos Arabes attentifs à +le regarder, mais à peine surpris et ne souriant pas, +enfin le désert à deux pas de nous, voilà des antithèses +que je n'inventerais point, et j'ai rarement éprouvé un +plus grand renversement d'idées. D'où vient-il à présent? +Où va-t-il? Si, comme je le crois, il retourne à +<i>Metlili</i>, il pourra parler de mademoiselle Palanquin à +la belle <i>Meçaouda</i>.</p> + +<p>Puisque je reviens incidemment aux figures, encore +un mot. La galerie n'est pas complète; il y manque +un personnage, le plus muet de la bande, peut-être<a name="page_089" id="page_089"></a> +aussi le seul de tous qui soit charmant. C'est un des +serviteurs de M. N... Il s'appelle <i>Iah'-iah</i>, joli nom +qu'il faut prononcer en deux syllabes bien distinctes, +en ayant soin d'insister sur l'a final par une légère +aspiration. Il est tout jeune, assez grand, mince et +d'une indolence absolue dans ses mouvements. Il n'a +pas de barbe, à peine une ombre au coin des lèvres; +il a le sourire triste, une pâleur d'Indien et de grands +yeux sans étincelles formant deux taches sombres +dans son visage. Il est vêtu de blanc et très enveloppé, +comme une femme. Les bottes de cavalier lui vont +mal, et le burnouss lui ôte un peu de sa grâce. Aussitôt +descendu de cheval, il se déchausse, déboucle son +ceinturon et s'étend. On ne peut pas dire qu'il soit +mou, car il se fatigue beaucoup sans se plaindre, ni +qu'il soit petit-maître, quoiqu'il aime à se couvrir de +musc. Il ne fume point, et c'est lui qui fait nos cigarettes; +il ne prend pas de café, et c'est lui qui prépare le +meilleur que nous buvions; il est marié, mais ne parle +jamais de femmes; il fait régulièrement ses prières, se +montre très susceptible à l'endroit de sa religion, ce +qui ne l'empêcherait pas de se faire hacher pour +M. N... Il se produit peu, sort rarement de la tente et +y passe tout le temps de la halte. En marche, il est +d'avant-garde avec son maître. C'est lui qui porte la +gibecière de peau de lynx et le fusil. Il manie modestement +sa petite jument maigre, la tenant toujours au +pas qu'il faut pour être aux ordres de M. N... On s'est<a name="page_090" id="page_090"></a> +essayé à la cible, et personne n'a tiré mieux que lui. +On me dit que c'est un fils de grande tente des environs +de Boghar. Il a quitté sa femme pour suivre +M. N... dans le Sud; et maintenant il mourrait, dit-il, +de chagrin, s'il devait renoncer à le suivre. On va toutefois +le remarier à El-Aghouat, afin de rendre son +exil volontaire plus doux.</p> + +<p>Iah'-iah voyage en compagnie de deux amis, comme +lui de bonne famille, et mis avec recherche, mais qui +sont loin de le valoir. Le plus jeune, quoique Saharien, +a l'allure espiègle des enfants de Paris. Il se nomme +<i>Makhelouf</i>, comme le marabout qui a baptisé l'endroit +où nous coucherons ce soir; et, pardonne à ces plaisanteries +de bivouac, nous ne l'appelons que saint Maclou, +ou communément M. Maclou. Il conduit, à son +grand dépit, un de nos mulets de cantine, et, malgré +l'infériorité de sa bête, ce qu'il obtient d'elle est incroyable; +il l'estropierait plutôt que de rester dans le +convoi. Il dit qu'il est de naissance à monter mieux +qu'un mulet, et réclame le droit de marcher en ligne +avec les cavaliers; on lui a promis qu'il aurait un cheval +pour faire son entrée à El-Aghouat.</p> + +<p>Aux yeux des Arabes, un bon cheval fait la supériorité +d'un homme. A défaut d'autre signe, il n'est rien +qui vous procure autant d'estime; car leur respect ne +s'attache qu'à ce qui est chez eux la marque convenue +du rang, de la fortune ou du commandement; et venir +après les autres, c'est faire présumer qu'on suit un<a name="page_091" id="page_091"></a> +maître. Ils font peu de cas de nos valets, et cependant +ils consentent à se mettre à nos gages. Au reste, ils se +vengent de leur propre servitude par le mépris qu'ils +ont de la domesticité dans autrui. Leur plaisir, quand +ils sont en service, est de se faire servir eux-mêmes +par un plus pauvre; ils n'y mettent ni oppression, ni +dureté, mais c'est une sorte de sujétion mutuelle qui +relève la dignité de chacun dans ce peuple d'esclaves, +et leur fait tour à tour connaître les douceurs de l'autorité. +Tel est le trait le plus apparent de ces caractères +composés de ruse et de vanité. Leur docilité n'est +que feinte; il faut se défier de leur bonhomie, et surtout +utiliser pour notre propre influence ces petits +moyens de se faire valoir. Quant à moi, je sais +bien que je me déconsidère en négligeant de les employer.</p> + +<p>Je voudrais que tu visses notre fastueux <i>Ali</i>, son +frère <i>Brahim</i> et le <i>Sidi-Embareck</i>, trois de nos valets, +toujours en conflits de service et en perpétuelle émulation +d'importance.</p> + +<p>Sidi-Embareck balance entre ses deux épaules, et +sans jamais s'en servir, un énorme chapeau recouvert +d'une toison noire d'autruche mâle. Ali trouve préférable +de porter immuablement le sien sur sa tête. Déjà +d'une taille peu ordinaire, il aime à se grandir encore +par cette coiffure colossale, qui lui donne environ huit +pieds de haut, et fait qu'entre ses jambes le plus grand +cheval devient un criquet. Sidi-Embareck a son équipage<a name="page_092" id="page_092"></a> +de guerre au complet: fusil, pistolets, yatagan +passé sous la sangle, longue <i>djebira</i> en tissu de laine, +à franges ornées de nœuds. Ali voyage vêtu à la légère, +comme si quelqu'un portait pour lui tout son attirail, +avec une simple veste amarante, chamarrée d'or, et +fort belle encore, quoique fanée, un haïk un peu troué, +mais très fin, les pieds nus dans des souliers arabes de +cuir verni. Sa djebira, la plus vaste et la plus ornée +de toutes, traîne à terre. J'ai cru lui voir un diamant +au petit doigt. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'ils se +ressemblent, quoi qu'ils fassent pour se rendre si différents. +Ils ont tous deux le nez retroussé, le menton +sans barbe, les dents blanches, mais trop grandes, et +de gros yeux insolents. De plus, on les dit aussi paresseux +l'un que l'autre, également vantards, gourmands, +peu délicats, avec un même penchant pour le vin. Et +c'est une égale illusion que de compter sur Sidi-Embareck +ou sur Ali pour un service, pour une aide ou +pour un secours utile. Le cheval d'Ali se trouvant malade +depuis hier, il s'est agi de le remplacer; mais +c'était à qui ne céderait pas le sien, et, en bonne conscience, +on ne pouvait y forcer personne. J'ai donc eu +pendant quelques lieues le spectacle lamentable d'Ali +relégué parmi les bagages et se traînant sur le plus +chétif et le moins envié de nos mulets. Sidi-Embareck +profita de ce moment pour exciter sa jument noire et +faire à lui seul autant d'effet que tout le monde. Heureusement +pour Ali qu'il y avait là son frère Brahim.<a name="page_093" id="page_093"></a> +Brahim, personnage modeste, corps amaigri, figure +souffreteuse, a des airs cauteleux, vicieux et sournois. +Brahim était à cheval, Ali lui persuada de faire un +échange; et depuis ce matin Ali mène au galop un +maigre animal qui semblait mort entre les mains de +Brahim, et Brahim attend sur son mulet l'occasion bien +douteuse de le céder à son tour contre un cheval.</p> + +<p>Je m'amuse à des portraits. Ai-je tort? Je ne les +choisis pas, je les copie, et je m'étonne moi-même de +les trouver si loin de l'idéal qu'on rêve, et si divers; +d'abord, on n'aperçoit que la variété des costumes; +elle séduit et fait oublier l'homme; puis, on s'arrête +aux traits caractéristiques de la race, et, pour empêcher +de la confondre avec une autre, on donne à tous +les individus la même parenté de tournure, d'élégance +et de beauté banales. Ce n'est que plus tard que +l'homme enfin apparaît sous les traits de l'Arabe et +montre qu'il a, comme nous, ses passions, ses difformités, +ses ridicules. Me trompé-je donc en introduisant +la vie commune sous ces traits demeurés vagues et +jusqu'à présent mal définis? N'est-il pas temps de +sortir du bas-relief, d'envisager ces gens-là de face, et +de reconstruire surtout des figures pensantes? Et cependant, +outre le laid, qui est toujours à éviter, n'y a-t-il +pas à craindre le petit? Ce n'est pas moi qui réussirai +dans ce que j'essaye; mais je ne puis laisser à la +réalité qui pose devant moi la splendeur inanimée des +statues.<a name="page_094" id="page_094"></a></p> + +<p class="date"> +Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853.<br /> +</p> + +<p>Même temps qu'hier; même vent, si c'est possible, +encore plus déchaîné. Il était temps d'arriver; hommes +et bêtes, nous étions à bout de nos forces. On a déchargé +les bagages comme on a pu, jetant tout, arrachant +les sangles, car les chameaux étaient exaspérés +et ne voulaient plus rien entendre.</p> + +<p>Le caravansérail est bâti sur un plateau de roches +et de sable, au bord du ravin où sont les sources. Il y +a cinq palmiers espacés dans la longueur du ravin; +leur tête apparaît de loin par-dessus la ligne de la +plaine. Trois ont poussé de la même souche; ils sont +échevelés, à moitié morts, tout jaunes. Le vent, qui +fait un bruit d'enfer dans leurs bouquets de palmes, +les rebrousse entièrement comme un parapluie retourné. +Ils sont horribles et se détachent en lueurs +livides sur le fond du ciel tout à fait noir. A gauche du +caravansérail, au delà, près des trois palmiers, se +trouve le marabout. Il est blanc, carré, avec une corne +à chaque angle, et, au lieu d'être couvert en kouba, il +se termine en pain de sucre. Au pied, on aperçoit une +multitude de tombes serrées, accumulées, empiétant +les unes sur les autres; la foule des morts s'y presse; +c'est à qui dormira le plus près du saint. On vient s'y +faire enterrer des environs, de fort loin, le lieu lui-même +étant un désert; et je pense avec effroi que mes<a name="page_095" id="page_095"></a> +os pourraient être là. A l'opposé du marabout, il n'y a +que des pierres, des pierres au fond du ravin; l'autre +côté se relève encore par des pierres blanches, et l'horizon +se termine par un mur dentelé de rochers, interrompu +vers le milieu. A droite, la montagne entrevue +d'Ham'ra prend des formes colossales, et d'ici représente +un énorme bloc d'acier sali. Je n'ai fait qu'entrevoir +tout cela à l'arrivée, le vent et le sable m'empêchant, +à la lettre, d'ouvrir les yeux.</p> + +<p>On a tout entassé, bagages et harnais, devant la +porte du caravansérail. On y a laissé quelques Arabes +seulement pour gardiens; les autres sont descendus au +ravin, où probablement on n'essayera pas de dresser +les tentes. Quant à nous, nous avons pris pour cette +nuit nos logements dans le <i>fondouk</i>.</p> + +<p>Y sommes-nous plus abrités qu'en plein air? Ce serait +à essayer, si je l'osais. Le caravansérail est formé +d'une cour immense entre quatre murs. Sur deux +faces, une galerie couverte pour les chevaux; aux +quatre angles, une chambre pour les voyageurs. Je +n'ai pas choisi la mienne et ne suis pas tombé sur la +moins exposée au vent. Ces chambres n'ont qu'une +porte, sans fenêtres, et pas de fermeture à la porte. Le +vent qui s'y engouffre y pousse incessamment des flots +de poussière. J'ai essayé vainement d'y clouer une +couverture; dans tous les cas, la précaution serait inutile, +et je me résigne à voir le sable s'amasser sur mes +cantines, sur mes cartons, et se répandre sur toute<a name="page_096" id="page_096"></a> +ma personne, comme si j'étais menacé d'être enseveli +vivant.</p> + +<p>Sidi-Makhelouf est, me dit-on, rempli de scorpions, +et surtout de ces vipères redoutables que les Arabes +appellent <i>lefaa</i>. On m'a recommandé de ne m'asseoir +qu'avec prudence et de visiter ma chambre avant de +m'y endormir.</p> + +<p>Ali vient d'arriver, portant sur son dos une selle et +un harnais de cheval. Il a tué la jument de Brahim et +l'a laissée morte à une demi-lieue d'ici; on l'accuse de +l'avoir fait crever de fatigue ou de l'avoir assommée +de coups. Il s'en défend, et raconte qu'il allait au plus +petit pas, la ménageant à cause du vent, quand la +bête a manqué sous lui, et s'est laissée tomber de côté. +Il a voulu la relever, puis la dessangler, elle ne bougeait +plus; elle avait les yeux ouverts, mais la langue +pendante, et le sang lui coulait de la bouche. Il ne l'a +quittée qu'une heure après, quand elle était froide. Son +opinion, c'est que le <i>cheli</i> (sirocco) l'a étouffée. Son +cheval est hors d'état de le porter. Comment fera-t-il +demain? A moins qu'il ne dérange encore Brahim, et +que Brahim n'aille à pied.</p> + +<p class="date"> +A la halte, 3 juin 1853, neuf heures.<br /> +</p> + +<p>Nous approchons. Dans cinq heures nous verrons +El-Aghouat. Il me paraît étrange qu'à huit lieues d'ici +se trouve une grande ville, sans voisinage avec aucune<a name="page_097" id="page_097"></a> +autre, perdue dans ce désert comme un îlot; un centre +où l'on vit pourtant, aussi simplement qu'ailleurs, +sans se douter de l'effet qu'on produit à distance, ni +de la curiosité qu'on inspire. Nos villes de France se +tiennent toutes; elles se donnent presque la main par +leurs faubourgs; elles correspondent par leurs villages; +on va de l'une à l'autre par des routes ouvertes, +par des campagnes peuplées; il n'y a point de surprise +à les découvrir. Ici, on se croirait en mer; voilà +soixante-quinze lieues que nous faisons sans route +tracée et sans rencontrer un point habité.</p> + +<p>Nous sommes arrêtés sur un terrain plat, parmi des +alfas desséchés et des broussailles épineuses. Nous +descendons de cheval, transis de froid et les mains engourdies; +le vent a sauté cette nuit du sud au nord; ce +n'est plus du sirocco, c'est du mistral. Malgré la force +du soleil déjà haut, on souffre comme par une matinée +de mars. Les premiers arrivés ont mis le feu aux +broussailles; le vent l'a propagé sur une étendue de +plus de cent mètres. L'incendie s'éteindra de lui-même +faute d'aliments, ou quand le vent ne soufflera plus.</p> + +<p>Nous avons à gauche un mur fuyant de collines +rougeâtres; à droite, un mur parallèle, plus élevé, +régulièrement dentelé. Il n'y a pas trace de végétation +ni d'un côté, ni de l'autre. La vallée qui s'engage +entre les deux murailles peut avoir une lieue de large; +elle est accidentée, coupée de brusques ravines, quoique +unie en apparence, d'abord clairsemée de broussailles,<a name="page_098" id="page_098"></a> +elle ne tarde pas à se dépouiller, et peu à peu quitte sa +couleur verdâtre, pour revêtir la couleur rose et dorée +des montagnes.</p> + +<p class="date"> +El-Aghouat, 3 juin au soir.<br /> +</p> + +<p>Regarde bien cette fois d'où j'écris ces notes. Commence, +si tu le veux, par te réjouir de me savoir au +terme; mais fais comme moi, reprends la route de +Sidi-Makhelouf où nous l'avons quittée ce matin, et +laisse-toi conduire à petits pas jusqu'à l'entrée du +désert. C'est une émotion qui perdrait à n'être pas +attendue. Il manquerait quelque chose à mon arrivée +dans ce pays surprenant, si je supprimais la lenteur et +la fatigue extrême des dernières lieues.</p> + +<p>J'ignore le nom de la montagne que j'avais à ma +gauche; celle de droite s'appelle le <i>Djebel-Milah</i>. Elle +s'enfonce directement dans l'ouest, sans inflexion, et +d'autant plus morne qu'à l'heure où je l'ai vue sous le +soleil déjà haut, ses flancs entièrement nus n'avaient +pas une ombre. Elle se découpe régulièrement en +larges dents de scie. Chaque saillie se compose d'une +superposition de couches obliques, et présente au +sommet un bloc indépendant du reste, mais également +posé de côté. Cette architecture bizarre se répète d'un +bout à l'autre avec la plus exacte symétrie. Il est remarquable, +d'ailleurs, que toutes les montagnes et +tous les rochers que j'ai rencontrés depuis ce matin +sont construits de cette façon, comme si le même soulèvement<a name="page_099" id="page_099"></a> +en eût renversé les assises et les eût toutes +inclinées dans le même sens.</p> + +<p>Jamais montagne ne m'avait paru si longue; il y +avait trois heures que je marchais devant elle sans +avoir l'air d'avancer; et, bien que son extrémité ne me +semblât pas éloignée, je n'avais pas encore atteint le +quart de son étendue. Le vent, presque tombé, laissait +au soleil toute sa force; le terrain se desséchait; l'air, +de froid qu'il avait été le matin, commençait à devenir +brûlant. Devant moi, la vallée se prolongeait +indéfiniment et se terminait sur le ciel sans qu'il y eût +place pour une ville; je savais en outre qu'El-Aghouat +était bâti sur des rochers, et d'ailleurs la vallée courant +dans l'ouest, c'était à ma gauche et non devant +moi que je devais l'apercevoir. Tous les cavaliers +avaient pris le devant, et depuis plus d'une heure je +les avais perdus de vue dans la brume ardente de +l'horizon, et j'avais cessé d'entendre les coups de fusil +qui m'annonçaient les joyeuses mousqueteries de l'arrivée. +J'avais pour tout compagnon mon domestique, +harassé de chaleur, et qui ne s'occupait même plus de +savoir de quel côté nous devions avancer.</p> + +<p>Pourtant, je rejoignis un petit convoi de chameaux +chargés de grains. Le convoi prit à gauche et se mit à +monter parmi des mamelons de sable jaune. J'abandonnai +donc la vallée pour le suivre. Je sentais qu'El-Aghouat +était là, et qu'il ne me restait que quelques +pas à faire pour le découvrir. Je n'avais plus autour<a name="page_100" id="page_100"></a> +de moi que du sable; il y avait des pas nombreux et +des traces toutes récentes imprimées à l'endroit où +nous marchions. Le ciel était d'un bleu de cobalt pur; +l'éclat de ce paysage stérile et enflammé le rendait encore +plus extraordinaire. Enfin, le terrain s'abaissa, et +devant moi, mais fort loin encore, je vis apparaître, +au-dessus d'une plaine frappée de lumière, d'abord +un monticule isolé de rochers blancs, avec une multitude +de points obscurs, figurant en noir violet les contours +supérieurs d'une ville armée de tours; au bas +s'alignait un fourré d'un vert froid, compact, légèrement +hérissé comme la surface barbue d'un champ +d'épis. Une barre violette, et qui me parut sombre, se +montrait à gauche, presque au niveau de la ville, reparaissait +à droite, toujours aussi roide, et fermaît +l'horizon. Cette barre tranchait crûment sur un fond +de ciel couleur d'argent mat, et ressemblait, moins le +ton, à une mer sans limites. Dans l'intervalle qui me +séparait encore de la ville, il y avait une étendue +sablonneuse, et quelque chose d'un gris plus bleuâtre, +comme le lit abandonné d'une rivière aussi large que +deux fois la Seine. On y voyait, par places, aux deux +bords, des taches vertes ayant l'air de joncs. Tout à +fait sur le devant, un homme de notre escorte, à +cheval, penché sur sa selle, attendait au repos le convoi +laissé fort loin en arrière; le cheval avait la tête +basse et ne remuait pas.</p> + +<p>Voilà trait pour trait et nettement ce que je vis. Plus<a name="page_101" id="page_101"></a> +tard, cela me fera rêver, et peut-être mon souvenir +adoucira-t-il les couleurs trop crues de ce tableau. Aujourd'hui +je reproduis, sans rien y changer, ce qui +s'est imprimé de soi-même et comme un portrait dans +mon esprit. Je n'éprouvai aucun éblouissement; j'eus +le temps de m'affermir un peu l'âme afin d'embrasser +tout ce tableau d'un coup d'œil sûr, qui demeurât +fidèle, et de m'en emparer pour toujours. Lentement, +j'envisageai cette ville noirâtre, cet horizon plat, cette +solitude embrasée, ce cavalier blanc sur un cheval +blanc, ce ciel sans nuages; puis mon œil, pourtant +fatigué de lumière, tomba sur la petite ombre brune +marquée entre les pieds du cheval et s'y arrêta. Je me +souviens d'avoir, il y a quatre ans, pour la première +fois, aperçu le désert, le soir, et sous un éclat devenu +doux. Cette fois, j'arrivais, comme je l'avais souhaité, +à l'heure sans ombre; il était un peu plus de +midi.</p> + +<p>Nous sortîmes des dunes pour entrer dans ce qui +ressemblait au lit d'une rivière, obliquant, à tout +hasard, dans le sens de la ville et nous dirigeant sur +l'angle nord-est des jardins. Nous avancions avec peine +dans une terre sablonneuse, écrasés sous un ciel de +plomb. A mesure que nous approchions, l'oasis se +développait sur la droite, les aigrettes vertes des palmiers +devenaient plus distinctes, et nous découvrions +un second monticule, comme le premier, couvert de +maisons noires;—on n'y voyait pas de tours;—<a name="page_102" id="page_102"></a>entre +les deux, un monument blanc; plus à droite, un +troisième amas de rochers roses surmontés d'un marabout; +plus à droite encore, une sorte de pyramide +escarpée, plus élevée et plus rose que tout le reste; +dans les intervalles, continuait d'apparaître la ligne +violette du désert. Telle est la vue complète d'El-Aghouat +du côté du nord; la première était plutôt une +vision; celle-ci, plus étendue et dont je crois ne rien +omettre, je te la donne pour une vue. Le point d'où je +l'ai prise s'appelle <i>Rass-el-Aïoun</i> (tête des sources). +C'est l'endroit où prend sa source l'<i>Oued-Lekier</i>, seul +ruisseau qui arrose El-Aghouat.</p> + +<p>A petite distance des jardins, nous vîmes venir à +nous un cavalier en habit français, chaussé de bottes à +l'écuyère. Me voyant en retard et me jugeant embarrassé +de la route à suivre, il arrivait au galop pour +me souhaiter la bienvenue et m'introduire dans la +ville.</p> + +<p>Ce fut donc avec M. C..., officier au bataillon turc, +mon guide obligeant, que j'achevai de tourner les +jardins. La première chose dont nous parlâmes fut le +siège. Je venais de reconnaître en passant les traces +d'un grand bivouac; on pouvait parfaitement distinguer +la place des tentes et l'endroit noirci par les cuisines; +il y avait là d'énormes amas de cendre et des +restes de bûches à moitié brûlées; de longues lignes +piétinées, portant des trous de piquets, des souillures +et des débris de litières indiquaient le bivouac de la<a name="page_103" id="page_103"></a> +cavalerie; M. C... m'apprit que c'était le camp du +général Pélissier, et me montra, sur la rive gauche de +l'<i>Oued-Lekier</i>, en face du premier, le camp de la +division Yusuf. Devant nous s'ouvrait une vaste +étendue sablonneuse; c'était là qu'avait eu lieu la +belle affaire de cavalerie du 21 novembre. Puis il me +parla du combat meurtrier du 3 décembre, de l'assaut +du 4 et de la lutte sanglante qui suivit la prise. Il me +parla de nos pertes et de celles de l'ennemi; il me prévint +que je sentirais peut-être une odeur fétide dans +la ville et que je lui trouverais un air d'abandon. Il fit +le calcul des morts; lui-même avait présidé à leur enfouissement +dans les puits. Nos propres morts n'avaient +guère été mieux enterrés, faute de pioche pour creuser +plus profondément. Chaque jour, tant ils étaient peu +couverts, on en trouvait à la surface du sol que les +chiens avaient exhumés pendant la nuit. Il fallait +s'attendre à marcher sur des débris et à voir partout +pointer des ossements. Tout à l'heure, en venant, il +avait trouvé le corps entier et tout habillé d'un zouave; +il me mena le voir. Le pauvre soldat avait les bras +étendus, la tête renversée de côté, soulevé par un peu +de sable, en manière d'oreiller; le haut du corps à +l'état de squelette était momifié; il conservait son pantalon +rouge, et le bas de ses jambes, engagé dans le +sable, montrait des lambeaux de guêtres; on eût dit +qu'il allait achever de sortir de terre, comme on se +représente une résurrection. Un peu plus loin, il y<a name="page_104" id="page_104"></a> +avait une tête réduite à la sécheresse d'un caillou; et +sur toute notre route on voyait par-ci par-là des os +blanchis.</p> + +<p>Les sables nous menèrent jusqu'à la porte de l'Est, +par où nous entrâmes enfin dans la ville.<a name="page_105" id="page_105"></a></p> + +<h2><a name="II" id="II"></a>II<br /><br /> +<small>EL-AGHOUAT</small></h2> + +<p class="date"> +3 juin 1853, au soir.<br /> +</p> + +<p>Presque toutes les villes arabes, surtout celles du +Sud, sont précédées de cimetières. Ce sont ordinairement +de grands espaces vides, en dehors des portes, +où l'on remarque seulement une multitude de petites +pierres rangées dans un certain ordre, et où tout le +monde passe aussi indifféremment que dans un chemin. +La seule différence ici, c'est qu'au lieu d'un +champ de repos, je trouvais un champ de bataille; et +ce que je venais de voir, ce que je venais d'entendre, +je ne sais quoi de menaçant dans le silence et dans +l'air de cette ville noire et muette sous le soleil, +quelque chose enfin que je devinais dès l'abord, +m'avertissait que j'entrais dans une ville à moitié +morte, et de mort violente.</p> + +<p>Le côté de l'est n'a pas visiblement souffert. Les +murs extérieurs ont à peine reçu quelques boulets, +toute l'attaque ayant porté du côté opposé. Quant à la +porte, qui n'a pas été canonnée, elle conserve ses<a name="page_106" id="page_106"></a> +lourds battants raccommodés avec du fer, son immense +serrure de bois et ses arcs-boutants en troncs de palmiers. +Elle est pratiquée dans l'épaisseur d'une tour +massive et percée de meurtrières. De loin, on dirait un +trou carré et noir, inscrit dans la façade lumineuse de +la tour, et inscrivant lui-même un petit carré de +lumière; c'est le commencement d'une rue qui se +montre à travers la porte. Le porche a dix pas de +long; des enfoncements ménagés de chaque côté dans +la largeur de la tour, avec une double rangée de banquettes, +en font une sorte de vestibule garni de sièges, +ou pour mieux dire, de lits. Ce vestibule, au besoin, +se transforme en corps de garde.</p> + +<p>Une sentinelle du bataillon turc, en veste bleue et +turban blanc, s'y tenait dans l'ombre, affaissée et son +fusil entre les jambes. Quatre autres soldats de garde +dormaient sur les bancs de pierre, un bras passé sous +la tête. Au bruit de nos chevaux la sentinelle se leva +pesamment et salua. Les autres firent à peine un mouvement +de corps pour prouver qu'ils étaient présents.</p> + +<p>Au delà de la porte on voyait fuir un étroit corridor, +entre des murs gris, presque noirs, sans fenêtres, +percés, en guise de portes, de trous carrés, encadrés +de chaux; en bas, un pavé blanc, étincelant comme +de l'acier, avec un imperceptible filet d'ombre sur le +côté droit de la rue; au-dessus, le ciel d'un bleu +sombre; aucun passant, personne aux portes, un +silence aussi pesant que la chaleur.<a name="page_107" id="page_107"></a></p> + +<p>—Voici El-Aghouat à midi, me dit M. N..., en me +montrant le corps de garde et la rue.</p> + +<p>La plupart des portes étaient fermées; quelques-unes, +où je remarquai des trous de balles et des +marques de baïonnettes, semblaient l'être, comme on +dit en France, après décès. Celles qui, par hasard, se +trouvaient ouvertes, donnaient sur des antichambres +privées de jour ou sur des cours ressemblant à des +écuries. J'aperçus des hommes dormant sous le porche +obscur de ces maisons pleines de souvenirs redoutables.</p> + +<p>La rue s'enfonçait, avec de légers détours, dans la +profondeur de la ville, et sur un pavé raboteux, inégal +et dallé de roches. La roche, presque partout à fleur +de terre, avait la sonorité et l'éclat du marbre. A droite +et à gauche s'ouvraient des ruelles se faisant suite, +celles de gauche remontant vers le sommet de la ville +et s'arrêtant contre un mur continu de calcaires +blancs, celles de droite encadrant à leur extrémité une +échappée de vue plus riante sur les cimes vertes de +l'oasis. En face de nous, au fond de cette étroite +avenue frappée d'aplomb par le soleil perpendiculaire, +je voyais monter en s'étageant toute la partie occidentale +de la ville, comme un amas de bâtisses grisâtres. +En avant, se détachaient deux constructions blanches. +Une ou deux aigrettes de palmiers pointaient au-dessus +des terrasses; et, quoique privés de mouvement, +car il n'y avait plus un souffle dans l'air, quoique +éclairés par le sommet et ne présentant qu'une<a name="page_108" id="page_108"></a> +silhouette obscure, ces minces bouquets de palmes, +épanouis dans l'air bleu, rappelaient du moins quelque +chose des gaietés de l'Orient.</p> + +<p>La rue était si étroite que nos deux chevaux ne pouvaient +pas toujours y marcher de front. M. N... me +précédait, me montrant du bout de sa cravache les +portes trouées, les murs lézardés, les maisons vides.</p> + +<p>Un peu plus loin, nous passâmes devant des boutiques +et devant des cafés; des toiles tendues au-dessus +de la rue y formaient de l'ombre. Là, se trouvait une +assemblée de fumeurs, accroupis sur des bancs garnis +de nattes, pendant que les cafetiers arrosaient le devant +de leurs portes. La compagnie, rassemblée dans +ce petit espace, où semblait s'être réfugiée toute l'animation +de la ville, se composait de spahis, de cavaliers +du <i>Makhzen</i>, et de quelques Arabes vêtus de blanc, +dont on semblait fêter le retour.</p> + +<p>Je reconnus quelques-uns de mes compagnons de +voyage, entre autres Ali, Embareck et le petit Maklouf. +Celui-ci prenait son café tout botté, éperonné, +avec un air viril que je ne lui connaissais pas; quant +aux deux valets, ils étaient en habits frais et installés +sur leurs talons devant un jeu de dames.</p> + +<p>M. N... me conduisit droit à la maison du commandant. +Elle est située sur une place fort irrégulière, à +l'angle de laquelle coule un ruisseau, servant d'un côté de +fontaine et de l'autre d'abreuvoir. A l'entrée de la place, +s'élève un palmier gigantesque, droit comme un mât.<a name="page_109" id="page_109"></a> +Au centre, sommeillait paisiblement un troupeau de +chameaux jaunâtres. Autour, et dans les endroits où +l'ombre commençait à se montrer, on voyait, allongée +contre le pied des murs, la forme enveloppée d'Arabes +endormis. Une vieille femme en haillons, chargée +d'une outre, une petite fille à peine vêtue, tenant une +écuelle et coiffée d'un entonnoir en tissu de palmes, +filaient devant moi au grand soleil, frappant la terre +de leurs talons nus et laissant dans la poussière une +trace humide.</p> + +<p>Le soleil était dévorant; le cuir de mes fontes me +brûlait les mains, et de toutes parts régnait le plus +grand silence. La garnison faisait la sieste, enfermée +par consigne dans ses casernes, jusqu'à la diane de +deux heures.</p> + +<p>—Voici la maison du commandant, me dit +M. N..., en me montrant une sorte de bâtisse carrée à +façade multicolore; et probablement la vôtre, ajouta-t-il, +en m'indiquant une haute façade de terre grise +avec deux ouvertures tendues de toile.</p> + +<p>A droite de cette maison, une pièce de canon était +adossée au mur et braquée sur le centre de la place.</p> + +<p class="date"> +4 juin 1853.<br /> +</p> + +<p>Je suis installé depuis hier deux heures dans la +<i>Maison des hôtes</i>; je dirais que mes habitudes y sont +prises, si je n'avais à peu près gardé celles du bivouac.<a name="page_110" id="page_110"></a></p> + +<p>J'ai, dans mes antécédents de voyage, le souvenir +de séjours assez étranges; depuis les nids à scorpions +de <i>Bouchagroun</i>, jusqu'au <i>Dar Dief</i> de <i>T'olga</i>, où +j'eus pour camarades de chambre une jeune autruche +et une antilope; cependant, j'en suis encore à +m'étonner de l'indigence et du dénûment grandiose +de ce logis. Sache, au surplus, qu'il vient d'être +réparé pour recevoir les étrangers de distinction, et +qu'il est question d'y établir le bureau arabe.</p> + +<p>—Je suis très content, me dit obligeamment M. N... +en m'y introduisant, parce qu'au moins vous aurez un +des meilleurs logements d'El-Aghouat.</p> + +<p>J'y trouvai une troupe de balayeurs arabes en train +de préparer les chambres, c'est-à-dire de précipiter de +la terrasse dans la cour, et de la cour dans la rue, une +masse extraordinaire de fumier, de paille sèche et de +poussière.</p> + +<p>La maison se compose d'une cour, avec quatre +compartiments au rez-de-chaussée, dont l'un sert +d'écurie; à l'étage, de deux chambres et de deux +réduits à peu près en ruine, où se sont logés mes +deux domestiques; car j'ai pris un domestique arabe +qui me servira d'interprète, de guide et de valet de +chambre, l'autre n'ayant pas trop de tout son temps +pour les chevaux; je ne parle pas d'une galerie à trois +fenêtres, que j'abandonne en toute jouissance aux souris +et aux lézards.</p> + +<p>Quant à l'état des lieux, imagine des murs élevés,<a name="page_111" id="page_111"></a> +couleur de suie, troués en vingt endroits de brèches +béantes; et, comme si ce n'était pas assez de tant +d'issues, toutes les portes grandes ouvertes, depuis la +rue jusqu'à ma chambre; en sorte que je suis un peu +moins bien gardé chez moi que sur la voie publique. +Dans la cour, au pied d'un palmier, un coin plus +enfumé que tout le reste marque la place des cuisines; +nous y avons trouvé un amas de cendres, refroidies +depuis le 4 décembre, et quatre pierres calcinées +formant fourneau. Le feu n'a pu encore entamer le +vieil arbre; il pousse droit le long du mur et couvre à +moitié ce petit préau sinistre d'un large éventail de +feuilles jaunies. Un escalier de vingt-cinq marches +conduit à l'étage; très élevé, très raide, sans rampe, il +est tellement étroit, si endommagé, si singulièrement +construit, que j'ai dû positivement l'apprendre par +cœur afin de pouvoir, la nuit, l'escalader sans danger. +Je pourrais t'indiquer de mémoire les deux marches +qui manquent; te dire que la cinquième est cassée en +deux du côté de la cour et n'offre plus qu'un point +d'appui des plus scabreux, que la vingtième et la vingt-troisième +sont deux fois plus hautes que les autres, +qu'enfin on ne peut, sur toute sa longueur, y poser +que le bout du pied quand on monte, et le talon quand +on descend. Dans la chambre des domestiques, une +moitié seulement du plafond, et de même une moitié +de plancher; ces deux trous, ouverts sur la tête et sous +les pieds, se correspondent. Est-ce un obus qui a<a name="page_112" id="page_112"></a> +traversé le tout à la fois? Que s'est-il passé il y a six +mois à cette même place où j'écris? Les maisons +arabes ont tant de cicatrices, qu'on ne peut reconnaître, +et ici moins qu'ailleurs, si c'est le temps, la +négligence ou la main d'un ennemi qui les a faites.</p> + +<p>Enfin, une chambre, petite, à murs blancs, avec +son plancher de terre battue, qui se change en boue, +quand pour abattre la poussière j'y fais répandre un +bidon d'eau; une fenêtre fermée par une toile d'emballage +tendue sur châssis; une porte masquée par +une couverture de cheval clouée au mur; puis, ma +sangle sur mes deux cantines; le burnouss qui me +sert à la fois de couverture et de matelas; une musette +bourrée d'orge, en guise d'oreiller; tout ainsi que +sous la tente: telle est à peu près, cher ami, avec +son mobilier de peintre et de voyageur, la résidence +où je suis convenu, vis-à-vis de moi-même, d'attendre +d'un cœur ferme les fortes chaleurs de l'été.</p> + +<p>Avec tant soit peu d'industrie, j'aurais pu me procurer +plus d'aise, et surtout m'enfermer davantage; +mais à quoi bon? La sûreté de ma personne est ce qui +m'occupe le moins; j'ai peine à supposer que mon +maigre bagage fasse envie à qui que ce soit; et, en +attendant que leur utilité me soit démontrée, mes +pistolets ne sortiront pas de leur fourreau de serge. +Somme toute, et malgré le regret que me cause le +séjour infiniment plus gai de la tente, j'éprouve +toujours le même soulagement d'esprit à me sentir à<a name="page_113" id="page_113"></a> +ce point dénué de tout, sans être en réalité privé de +rien.</p> + +<p>Dès le soir, je me suis hissé sur la terrasse pour +assister au coucher du soleil et reconnaître en même +temps le voisinage.</p> + +<p>De ce point élevé, et me tournant de manière à +regarder le nord, j'avais à mes pieds la place, avec la +maison du commandant en face de moi, la fontaine et +le lavoir; par-dessus se déployait l'oasis. Derrière +l'oasis, mais bien au delà, j'embrassais trois rangs +successifs de collines; le premier, marbré de bronze +et d'or; le second, lilas; le troisième, couleur d'améthyste, +courant ensemble horizontalement, presque +sans échancrure, depuis le nord-ouest, où le soleil +plongeait, jusqu'au nord-est. La plus rapprochée de +ces collines est le prolongement des dunes de Rass-el-Aïoun, +et je voyais, dans un pli de sable étincelant, +le lit grisâtre de l'Oued-M'zi, par où j'avais débouché +le matin; la seconde s'appelle, je crois, le Djebel-Milah; +et je la reconnus pour la montagne interminable +que j'avais longée pendant une partie de +l'étape; la dernière enfin, très éloignée, s'appelle d'un +nom que j'aime à entendre et qui la peint, <i>Djebel-Lazrag</i> +(Montagnes-Bleues).</p> + +<p>A droite, se développait toute la partie orientale de +la ville, sur le plan relevé des rochers, sous la forme +d'une pyramide à peu près régulière et de couleur +fauve, dont le sommet est représenté par la tour de<a name="page_114" id="page_114"></a> +l'est. A gauche, la vue est masquée par les maisons de +la place. Par le sud, enfin, je confine aux premiers +jardins, et en me tournant je voyais commencer au +bord de ma terrasse, pour ne plus finir, un taillis de +dattiers superposé à des masses confuses de feuillages.</p> + +<p>La maison du commandant, qui tranche au milieu +des autres constructions arabes par la symétrie presque +européenne de ses fenêtres et le badigeonnage de sa +façade, était un bain maure que le dernier kalifat, +Ben-Salem, avait fait construire, peu d'années avant +sa mort, par des ouvriers italiens. A côté, je remarquai +une construction basse, écrasée, autrefois peinte en +blanc, percée d'ouvertures allongées et surmontée +d'une mince croix de fer: c'est une ancienne mosquée +transformée en église. Un peu plus à gauche, et sur +la terrasse d'une informe masure en pisé, se promenait +une figure en robe noire, avec quelque chose de large +et de noir sur la tête; cette demeure est le presbytère, +et ce petit personnage obscur, dont la vue d'abord me +surprit, c'est le curé.</p> + +<p>Le spectacle de la place était animé, et me rappelait, +avec un certain mélange de costumes et quelques +nouveautés dans les bruits, le mouvement d'une +garnison française, dans cet encadrement singulièrement +africain. Des chevaux de cavalerie vinrent boire +au ruisseau, pêle-mêle avec des ânes, des chameaux +et de maigres juments arabes menées par des palefreniers<a name="page_115" id="page_115"></a> +en guenilles; la fontaine au delà était peuplée +de toutes sortes de figures remplissant toutes sortes de +vases, bidons, gamelles, outres noires, tonneaux. Des +sonneries militaires se faisaient entendre à tous les +coins de la ville.</p> + +<p>Le crépuscule dura peu; des lueurs orangées +irradièrent un moment le couchant au-dessus des +montagnes plus sombres. Puis tout se décolora. Un +insensible brouillard s'éleva du sol, remonta le long +des dattiers et se répandit sur les cimes, qui devinrent +d'un vert froid; et la nuit tomba presque subitement.</p> + +<p>Je voulus passer cette soirée-là seul et chez moi; et, +quand la nuit fut tout à fait venue, je regagnai ma +chambre. Il y faisait chaud; mon thermomètre se +soutenait à trente et un degrés. Le ciel était magnifique; +jamais je n'avais vu tant d'étoiles, ni d'aussi +grandes; j'eus de la peine à retrouver la grande Ourse +au milieu de cette multitude de feux presque égaux et +de même éclat. J'entendis mon domestique ramener +les chevaux, les entraver; puis, un pas lourd et un pas +plus leste montèrent ensemble l'escalier de pierre.—«Bonne +nuit, monsieur, me dit M... en passant +devant ma chambre.—Que ta nuit soit bonne, Sidi,» +me dit Ahmet. Et je n'entendis plus rien dans ma +maison.</p> + +<p>Le vent se leva; les palmiers faisaient le bruit de la +mer, bruit qu'accompagnaient quelques aboiements +de chiens fort éloignés et d'innombrables murmures<a name="page_116" id="page_116"></a> +de griffons et de grenouilles; à chaque instant la +couverture étendue devant ma porte se soulevait, +comme si quelqu'un voulait entrer.</p> + +<p>Vers dix heures, un clairon de cavalerie vint sous +mes fenêtres sonner le couvre-feu. C'est un air lent et +doux, finissant par une note aiguë destinée à se faire +entendre de loin.</p> + +<p>—Allons, me dis-je, je ne suis pas tout à fait hors +de France!</p> + +<p>Le musicien répéta l'air une seconde fois, en y +introduisant à la reprise, des modulations d'un goût +bizarre; et, pendant quelques minutes, il s'y complut, +comme s'il eût joué pour son plaisir.</p> + +<p>J'étais étendu sur ma sangle, la bougie allumée, +regardant autour de moi mon attirail de route, les +murs blancs, le plafond noir et toute l'étrange nouveauté +de ce séjour; je me levai; j'aperçus, par les +crevasses du mur, une étincelle rouge au fond de la +chambre d'Ahmet: c'était l'Arabe qui fumait en attendant +le sommeil.</p> + +<p>Puis le clairon se tut. D'autres clairons lui répondirent +aux extrémités de la ville, plus faibles ou plus +distincts; peu à peu ces notes légères du cuivre se +dispersèrent une à une, et je n'entendis plus que le +bruit des palmes. Alors, me sentant comme une faiblesse +au cœur et comme une envie épouvantable de +m'attendrir, je soufflai ma bougie, me roulai sur ma +sangle, et me dis:<a name="page_117" id="page_117"></a></p> + +<p>—Eh bien! quoi? ne suis-je pas au lit? chez moi? +et ne vais-je pas dormir?</p> + +<p>Malheureusement, je ne dormis pas, car j'étais +brisé de fatigue, et il y avait avec moi, dans la <i>Maison +des hôtes</i>, des hôtes sur lesquels je ne comptais pas.</p> + +<p class="date"> +Juin 1853.<br /> +</p> + +<p>Aujourd'hui, dans la matinée, je me suis laissé conduire +au marabout de <i>Sidi-El-Hadj-Aïca</i>, théâtre +du combat du 3 décembre; et, pour en finir tout +de suite, avec une histoire étrangère à mes idées de +voyage, je te dirai, aussi brièvement que possible, ce +que j'ai vu, c'est-à-dire, les traces de la bataille et les +lieux qui ont été témoins du siège.</p> + +<p>El-Aghouat se développe, de l'est à l'ouest, sur trois +collines, sorte d'arête rocheuse, isolée, entre une +plaine au nord et le désert sans limite au sud. La +pente nord de la ville est entièrement couverte de +maisons; celle du sud, plus escarpée, quelquefois à +pic, n'est bâtie que de distance en distance et présente, +à l'une de ses extrémités, un revers caillouteux; +à l'autre, une longue dune de sable jaune.</p> + +<p>Les deux sommets extrêmes étaient, au moment du +siège, armés chacun d'une tour et de remparts. L'éminence +intermédiaire est couronnée par une vaste construction +de maçonnerie solide, blanche, sans aucune +fenêtre extérieure, aujourd'hui l'hôpital, autrefois la<a name="page_118" id="page_118"></a> +demeure du kalifat Ben-Salem, et nommée <i>Dar-Sfah</i>, +<i>maison du rocher</i>, à cause de l'énorme piédestal de +rochers bruts sur lequel ce palais-forteresse est planté +avec assez d'audace.</p> + +<p>Le Dar-Sfah partage la ville en deux parties à peu +près égales, et sépare, ou plutôt commande à la fois +deux quartiers jadis ennemis: à l'est, les <i>Hallaf</i>; à +l'ouest, les <i>Ouled-Serrin</i>; ces deux quartiers, qui ont +en chacun ses chefs, son gouvernement, ses intérêts à +part, n'ont cessé de se battre que le jour où le Dar-Sfah +les a réunis sous l'autorité d'un pouvoir central.</p> + +<p>Le mur de séparation existe encore ainsi qu'une +porte, de tournure égyptienne, qui s'ouvrait ou se fermait, +suivant l'état de paix ou de guerre où vivaient +ces deux petites républiques jalouses et toujours prêtes +à se fusiller par-dessus leur mur mitoyen.</p> + +<p>La tradition de ces querelles, qui peut-être ont duré +trois siècles, est, tu l'imagines, à demi fabuleuse, +et représente en quelque sorte la mythologie d'El-Aghouat.</p> + +<p>Ce que j'en connais à peu près, c'est que l'on continua +de se mitrailler d'un quartier à l'autre, de la +tour des Serrin à la tour des Halaff, jusqu'en 1828, +époque où le parti d'<i>Achmet-Ben-Salem</i>, le dernier +kalifat, massacra un <i>Lakdar</i>, chef des Ouled-Serrin, +et resta maître de la ville.—Dix ans plus tard, en +1838, la lutte recommença. A cette époque, de grands<a name="page_119" id="page_119"></a> +événements se passaient dans le Sud; Abd-el-Kader +canonnait depuis neuf mois Aïn-Mahdy, que défendait +Tedjini, le marabout, le héros des K'sours de l'Ouest. +Les Ben-Salem ayant pris parti pour Tedjini, Abd-el-Kader +se mêle alors à la querelle et fait appuyer, par +ses lieutenants, les Ouled-Serrin dépossédés.—Enfin, +les nomades interviennent à leur tour, et les belliqueux +voisins des L'Aghouati, les <i>L'Arba</i>, fournissent +des contingents, tantôt à l'un, tantôt à l'autre des +deux partis, parfois aux deux ensemble.</p> + +<p>Alors, se succède une série de coups de main tentés +par les Ben-Salem, tentés par les kalifats de l'émir, et +chacun se terminant par un massacre et par des fuites +à bride abattue vers le Sud. D'abord, c'est Ben-Salem +qui se sauve chez les Beni-Mzab, laissant El-Aghouat +aux mains d'un marabout, El-Arbi; plus tard, c'est ce +même El-Arbi, un chef réintégré des Serrin, qui quitte +la place à son tour et qu'on voit, à quatre lieues de là, +s'enfermer dans le petit k'sar d'El-Assafia, avec trois +cents fantassins, seul reste de l'armée d'invasion que +lui avait confiée l'émir. Puis, des escarmouches sans +nombre, et, finalement, sous les murs de la ville, trois +batailles rangées, livrées coup sur coup, dont la dernière, +perdue pour le compte de l'émir, achève de +ruiner sa cause, déjà compromise devant Aïn-Mahdy, +coûte la vie à El-Arbi, et assure définitivement le pouvoir +dans la famille des Ben-Salem.</p> + +<p>Enfin, en 1844, Achmet demande au gouvernement<a name="page_120" id="page_120"></a> +français l'investiture d'El-Aghouat, et obtient la confirmation +du titre de kalifat.</p> + +<p>Jusque-là tout s'était passé à cent quinze lieues de +nous et sans nous. Pour la première fois, nous apparaissons, +aussitôt après l'appel qui nous est fait; et ce +fut à cette époque qu'on vit arriver du Nord, par ce +petit passage que tu connais maintenant, l'avant-garde +d'une colonne française.</p> + +<p>Vers le commencement du siècle dernier, peut-être +avant, car je ne réponds d'aucune date dans cette histoire, +un marabout du nom de <i>Si-el-Hadj-Aïca</i>, exaspéré +contre ses concitoyens par je ne sais quelle grave +offense faite à Dieu, une danse autour d'un veau d'or +quelconque, leur avait dit:</p> + +<p>«Or, écoutez: je vous condamne à vous entre-dévorer +comme des lions forcés d'habiter la même +cage, jusqu'au jour où les chrétiens (je crois même +qu'il a dit les Français), ces dompteurs de lions, viendront +vous prendre tous ensemble et vous museler.»</p> + +<p>En 1844, le vieux prophète enterré là, à la place +où je te mène et sous le marabout qui porte son nom, +n'entendit que des fanfares, et d'un peu loin, car +l'armée campa, regarda la ville et repartit. En 1852, il +devait cette fois entendre le canon, et de près, car on +prit ses marabout pour batterie, et l'affût d'un canon +français posa sur sa tombe.</p> + +<p>Entre ces deux époques, il se passa des faits que +j'ignore. Ben-Salem mourut, un de ses fils prit sa<a name="page_121" id="page_121"></a> +place; nous eûmes un agent près de lui, par le fait, +une sorte de régent. Un jour, on apprit que Ben-Salem, +l'agent français et toute la chancellerie s'étaient +sauvés presque sans chemise à D'jelfa, et que notre +ennemi, le scheriff d'Ouaregla, occupait la ville. Mais +précisément une colonne partie de Medeah était en +train de construire à Djelfa la maison de commandement +dont je t'ai parlé. On ne prit que le temps +d'achever ce travail, et l'on marcha sur El-Aghouat. +Vingt jours plus tard, une autre colonne arrivait d'El-Biod, +celle-ci par un défilé du nord-ouest; presque +aussitôt le siège commença. Dans l'intervalle de ces +deux arrivées, le 21 novembre, avait eu lieu le combat +de cavalerie, dont j'ai vu les traces et le magnifique +emplacement.</p> + +<p>Outre ses deux tours, plus habituées à se menacer +que prêtes à la défendre contre l'extérieur, la ville +avait, en cas de siège, une enceinte rectangulaire, crénelée, +percée de meurtrières. De plus, elle est protégée +sur chaque flanc par toute l'épaisseur de jardins; enfin +la tour de l'est domine de haut la plaine et le +désert, sans être commandée par rien.</p> + +<p>La tour de l'ouest, au contraire, celle des Serrin, +est commandée par le marabout de Hadj-Aïca; car ce +marabout couronne un quatrième mamelon faisant +suite aux trois premiers occupés par la ville, à une +petite portée de fusil du rempart, au niveau des fortifications +supérieures, et forme ainsi, pour me résumer,<a name="page_122" id="page_122"></a> +le quatrième angle saillant de la même arête, dont la +tour des Serrin, le Dar-Sfah et la tour des Hallaff forment +successivement les trois autres.</p> + +<p>Voilà comment, cher ami, la sépulture de ce saint +homme devint, sans qu'il l'eût prévu, le théâtre d'un +combat terrible, et comment, en annonçant une catastrophe, +il avait oublié de dire qu'il aurait la douleur +d'y contribuer.</p> + +<p>D'abord, et pendant un long jour ensanglanté, le +marabout fut pris et repris. C'était le point faible; il +fut énergiquement défendu. Le mamelon, sans être +escarpé, est roide à monter, surtout hérissé de gros +cailloux, de volume à cacher aisément un homme. On +l'aborda par le sud; tout le sommet, toute la pente +opposée étaient garnis de combattants, couchés à plat +ventre, ajustant entre les pierres et tirant à coup sûr. +Il fallut viser à chaque pierre, puis monter quand +même; par moments se battre corps à corps. C'est un +genre de guerre qui plaît aux Arabes; et depuis +Zaatcha, jamais ils ne l'avaient pratiqué avec plus de +fureur, ni avec un succès plus long. Ce ne fut qu'à la +troisième tentative qu'on put enfin garder le marabout, +le hérisser de feux, tirer en plongeant sur tout +le revers du nord et faire évacuer cette formidable redoute.</p> + +<p>Une fois maître du terrain, on creva le marabout, +on y poussa une pièce d'artillerie, on fit une embrasure +en perçant le mur qui regarde la ville, et la<a name="page_123" id="page_123"></a> +pièce, une fois mise en batterie dans le ventre de ce +petit monument qui n'a pas quatre mètres carrés, ouvrit +son feu contre la tour de l'est. Un petit mur élevé +à la hâte servait d'épaulement.</p> + +<p>La ville alors se garnit de fusils, couvrit à son tour +de balles ce petit point blanc, au centre duquel on +voyait un trou noir d'où sortait régulièrement, sans +relâche, un boulet dans un flocon de fumée, et cribla +tout le plateau, intrépidement gardé, malgré d'énormes +pertes. Ce fut le moment le plus meurtrier pour +nous.</p> + +<p>L'assaut ne nous coûta que peu de monde; il n'y +eut pas de résistance dans les jardins; et quant à la +lutte qui se prolongea dans la ville et se répéta de +maison en maison, elle fut désespérée de la part des +Arabes, mais courte, et terrible seulement pour eux. +Sur les deux mille et quelques cents cadavres qu'on +releva les jours suivants, plus des deux tiers furent +trouvés dans la ville. La guerre des rues est atroce, +et l'homme y devient fou, soit qu'il se défende ou qu'il +attaque.</p> + +<p>Il était à peu près huit heures quand, après avoir +longé le Dar-Sfah, tourné par le sud les anciens murs +des Serrin, nous arrivâmes au sommet de ce petit plateau, +rayonnant au soleil du matin et tout couleur de +rose. Il n'y avait personne, personne aux environs, et +nous en montions doucement les pentes, le lieutenant +N... me parlant du siège, et moi l'écoutant.<a name="page_124" id="page_124"></a></p> + +<p>Il n'y a pas une pierre qui ne soit labourée de plusieurs +balles et marquée de bleu comme une plaque +de tir. Le plus grand nombre est effleuré par le bord, +car ce n'était pas à la pierre qu'on tirait, mais à +quelque chose, tête ou corps, qui débordait par un +côté. Le marabout a reçu trois boulets lancés de la +ville: l'un a écorné un des angles; un autre a fait +sauter un éclat de plâtre de la kouba, le troisième l'a +frappé en plein, à six pieds à peu près du sol, et l'a +traversé de part en part. J'oubliais de te dire que ce +marabout est un petit cube de plâtre autrefois blanc, +devenu jaune, avec une kouba conique et une saillie +dentelée à chaque angle.</p> + +<p>L'intérieur était assez curieusement peint et enjolivé +de légendes arabes. Nos soldats en ont balafré les +murs à coups de couteau, et l'on y voit plusieurs fois +répétée la liste des officiers tués et blessés ce jour-là. +Une de ces listes entre autres, datée du <i>3 décembre</i>, +m'a paru curieuse; elle est écrite de mains différentes +et conçue de manière à faire croire que c'était un +registre où l'on inscrivait le nom de nos soldats, à +mesure qu'ils tombaient; il y a une barre au-dessous, +peut-être faite à la nuit, et quand la liste de la journée +s'est trouvée complète. A côté, et pour ainsi dire au +verso de ce livre de compte mortuaire, on lit: <i>4 décembre</i>; +puis, plus bas, et comme pour indiquer qu'il +y eut quelque relâche dans les coups reçus, tout à +coup, en gros caractères: <span class="smcap">Général Bouskaren</span>.<a name="page_125" id="page_125"></a></p> + +<p>—Tenez, me dit le lieutenant en se plaçant en +face du trou qui servit d'embrasure au canon, et dans +la position d'un pointeur à sa pièce, c'est ici que le +pauvre Millot a reçu le coup. Qui diable aurait dit +cela? A travers ce trou, juste une balle au front! C'est +une chance! Pour tous les autres, ajouta-t-il, c'était +prévu. Qu'en dites-vous?</p> + +<p>Et il me montrait à la fois le rempart et la place +où nous étions absolument à découvert et formant +cible.</p> + +<p>—Ici, continua-t-il, c'est le commandant Morand; +ici, ce brave Frantz, un brave ami; ici, Bessières. Et +je vis sur une pierre plate: <i>Capitaine Bessières, +1<sup>er</sup> zouaves, telle compagnie, tel bataillon, 3 décembre</i>. +Là, sur la pente, à l'endroit où il n'y a plus +de pierres, c'est le général Bouskaren. Il descendait en +courant avec sa colonne d'assaut et se retournait pour +crier: «En avant.»</p> + +<p>Le champ de bataille est si étroit, qu'il n'y a pas un +pied carré de cette terre, vraiment à nous, car elle +nous a coûté cher, qui n'ait recueilli quelques gouttes +d'un sang regrettable.</p> + +<p>Nous restâmes longtemps assis au pied du marabout, +appuyés contre l'embrasure, noire de poudre, +dominant la ville, les jardins à droite et à gauche, au +delà, l'immense perspective du désert prise à revers +par le soleil montant. Il n'y a plus qu'une tour, celle +de l'est. Sur le bastion démantelé, puis rasé, des<a name="page_126" id="page_126"></a> +Ouled-Serrin, commence à s'élever une citadelle française. +On entendait piocher, tailler, scier des pierres, +ou tinter contre le roc sonore la pique des mineurs, et +des files de petits ânes, chargés de moellons, trottaient +sur l'emplacement de la brèche.</p> + +<p>Vers dix heures, la mine a joué. Un premier roulement +de tambour ayant dispersé les travailleurs, la +place demeura vide. Quelques minutes après, un second +avertissement se fit entendre, et, presque aussitôt, +fut suivi de cinq ou six explosions, pareilles à des +décharges de grosse artillerie; en même temps, un +nombre égal de décharges moins retentissantes éclata +du côté de la tour de l'est, qu'on s'occupe aussi de +démolir. Aucun écho ne les répéta; chaque détonation +résonna sèchement dans l'air rare et pur du matin et +s'indiqua seulement, avant de se faire entendre, par +une légère secousse imprimée au sol. De longues +gerbes de fumée, mêlées de poussière et de pierres, +firent éruption dans le ciel bleu; puis, arrivée à sa +limite d'impulsion, la fumée se roula sur elle-même, +et la masse confuse des projectiles redescendit comme +une pluie de mitraille, tandis que quelques éclats plus +lourds continuaient de monter à perte de vue, pour +aller, par une immense parabole, s'abattre en sifflant +aux deux pentes de la ville. Le vent, qui s'empara de +la fumée, la poussa vers le sud-ouest; bientôt il n'y +eut plus dans le ciel parfaitement pur que d'imperceptibles +rousseurs, et le silence retomba lui-même de<a name="page_127" id="page_127"></a> +tout son poids sur cette solitude un moment troublée.</p> + +<p>La brèche étant fermée, il nous fallut rentrer par +<i>Bab-el-Gharbi</i> (porte de l'ouest) et remonter en dedans +du rempart pour visiter le petit cimetière où sont +déposés côte à côte les officiers tués pendant le siège +ou morts depuis de leurs blessures. En attendant le +monument qu'on doit leur élever, ils sont enfermés +dans un petit carré de terre entouré d'une simple banquette. +Aucune inscription n'indique encore les noms +de ces morts réunis là, sans distinction de grade, et +par un droit égal à d'unanimes regrets. Ils reposent +sur la brèche, entre la poudrière et le rempart, à l'endroit +d'où la mort est partie pour les atteindre, et si +près de celui où ils sont tombés, qu'il n'y a pas entre +les deux, je te l'ai dit, la portée d'une balle.</p> + +<p>A présent, venez dans la ville, me dit le lieutenant +en m'entraînant dans la rue qui fait suite à <i>Bab-el-Gharbi</i>. +Autant vaut en avoir le cœur net tout de +suite.</p> + +<p>Nous suivions à peu près le chemin tracé par les +balles et les baïonnettes de nos soldats. Chaque maison +témoignait d'une lutte acharnée. C'était bien pis que +vers la porte de l'est. On sentait que le courant était +entré par ici et n'avait fait que se répandre ensuite +jusque là-bas.</p> + +<p>—Tout cela n'est rien, me dit le lieutenant, +Dieu merci, vous ne connaîtrez jamais chose pareille!<a name="page_128" id="page_128"></a></p> + +<p>Ce que le lieutenant ne me dit pas, je le savais. On +marchait dans le sang; il y avait là des cadavres par +centaines; les cadavres empêchaient de passer.</p> + +<p>Vers le milieu de la rue que nous suivions, on rencontre +deux voûtes, à cinquante pas l'une de l'autre; +elles sont longues, obscures, juste assez hautes pour +donner passage à un chameau. «Sous la seconde +voûte, me disait le lieutenant, l'encombrement était +plus grand que partout ailleurs; ce fut l'endroit qu'on +déblaya d'abord. Toute la couche des morts enlevée, +on trouva dessous un nègre superbe, à moitié nu, décoiffé, +couché sur un cheval, et qui tenait encore à la +main un fusil cassé dont il s'était servi comme d'une +massue. Il était tellement criblé de balles qu'on l'aurait +dit fusillé par jugement. On l'avait vu sur la +brèche un des derniers; il avait battu en retraite pied +à pied et ne lâchant pas, le pauvre diable! comme s'il +avait eu sa femme et ses enfants sur ses talons pour +lui dire de tenir bon. A la fin, n'en pouvant plus, il +avait sauté sur un cheval, et il fuyait avec l'idée de +sortir par <i>Bab-el-Chergui</i>, quand il donna dans une +compagnie tout entière qui débouchait au pas de +course, faisant jonction avec les compagnies d'assaut. +La bête, aussi mutilée que l'homme, était tombée sous +lui et barrait la route. Ce fut un commencement de +barricade. Une demi-heure après, la barricade était +plus haute qu'un homme debout.»</p> + +<p>Ce ne fut que deux jours après qu'on s'occupa de<a name="page_129" id="page_129"></a> +l'inhumation; tu sais comment. On se servit des cordes +à fourrages, de la longe des chevaux, les hommes s'y +attelèrent, il fallait à tout prix se débarrasser des +morts; on les empila comme on put, où l'on put, surtout +dans les puits. Un seul, près duquel on m'a fait +passer, en reçut deux cent cinquante-six, sans compter +les animaux et le reste. On dit que pendant longtemps +la ville sentit la mort; et je ne suis pas bien sûr que +l'odeur ait entièrement disparu. Au surplus, rassure-toi; +la Providence a fait ce pays-ci très sain; en cas +d'orage, il y aurait, dit-on, à craindre l'infiltration +des eaux de pluie; mais, à le supposer réel, c'est un +danger que l'extrême sécheresse diminue de jour en +jour et rendra bientôt tout à fait imaginaire.</p> + +<p>—Tenez, me dit le lieutenant en s'arrêtant devant +une maison de la plus pauvre apparence, habitée par +une famille juive, voilà une méchante masure que je +voudrais bien voir par terre.</p> + +<p>Et chemin faisant, il me raconta l'histoire suivante +en quelques mots brefs, empreints d'un triste retour +sur les hasards cruels de la guerre.</p> + +<p>Dans cette maison qui, depuis la prise de la ville, +a changé de maîtres, habitaient deux <i>Nayliettes</i> fort +jolies. Pendant le séjour qu'une colonne expéditionnaire +fit sous les murs d'El-Aghouat, quelques +mois avant le siège, le lieutenant N... avait pu pénétrer +dans la ville; il avait avec lui un sergent de sa +compagnie; un L'Aghouati, qui leur servait de guide,<a name="page_130" id="page_130"></a> +les mena chez ces deux femmes, qui les reçurent alors +tout autrement qu'en ennemis. L'une se nommait +Fatma, l'autre M'riem. Le lieutenant et son compagnon +d'aventures gardèrent de cette visite nocturne un +souvenir également tendre, et sortirent d'El-Aghouat +en se disant: Si jamais nous y revenons, voilà une +connaissance toute faite.</p> + +<p>Le 4, au moment de l'assaut, le lieutenant s'était +rappelé les Nayliettes. Il était d'une compagnie d'attaque, +et entra, par conséquent, un des premiers dans +la ville. D'abord, il fit son devoir, dirigea ses hommes +et ne s'occupa que de les entraîner; mais, au bout d'un +instant, il comprit que ce qui lui restait de mieux à +faire, c'était de les contenir. Chacun d'ailleurs donnant +pour son propre compte, il se trouva bientôt +presque seul avec son sergent. L'idée leur vint alors, +en même temps, de courir à la maison de Fatma. Ils +eurent de la peine à la reconnaître; les coups de fusil +pleuvaient dans les rues; on se battait jusqu'au cœur +de la ville. Ils arrivèrent pourtant, mais trop tard.</p> + +<p>Un soldat, debout devant la porte, rechargeait +précipitamment son fusil; la baïonnette était rouge +jusqu'à la garde; le sang s'égouttait dans le canon. +Deux autres soldats sortaient en courant et fourraient +dans leurs képis un mouchoir et des bijoux de femmes.—«Le +mal est fait, mon lieutenant, dit le sergent, +entrons-nous tout de même?» Ils entrèrent.</p> + +<p>Les deux pauvres filles étaient étendues sans mouvement,<a name="page_131" id="page_131"></a> +l'une sur le pavé de la cour, l'autre au bas +de l'escalier, d'où elle avait roulé la tête en bas. Fatma +était morte; M'riem expirait. L'une et l'autre n'avaient +plus ni turban, ni pendants d'oreilles, ni anneaux aux +pieds, ni épingles de haïk; elles étaient presque +déshabillées, et leurs vêtements ne tenaient plus que +par la ceinture autour de leurs hanches mises à nu.</p> + +<p>—Les malheureuses! dit le lieutenant.</p> + +<p>—Les s.. voleurs! dit le sergent, qui remarqua, le +premier, que les bijoux manquaient.</p> + +<p>Ils trouvèrent dans la cour un fourneau allumé, un +plat tout préparé de kouskoussou, un fuseau chargé +de laine et un petit coffre vide dont on avait arraché +les charnières. Au-dessus des deux femmes, la tête et +les bras pendants en dehors de la terrasse, on voyait +le corps d'un homme qui venait d'être atteint au +moment de fuir et dont la résistance avait, sans doute, +provoqué ce massacre. M'riem, en expirant, laissa +tomber de sa main un bouton d'uniforme arraché à +son meurtrier.</p> + +<p>—Le voici, me dit le lieutenant; et il me le fit +passer sous les yeux.</p> + +<p>Connaissant le lieutenant, je ne fus pas surpris +qu'il attachât plus d'un sens à ce souvenir.</p> + +<p>Quand on eut enfoui tous les morts, il ne resta +presque plus personne dans la ville, excepté les douze +cents hommes de garnison. Tous les survivants avaient +pris la fuite et s'étaient répandus dans le Sud. Le<a name="page_132" id="page_132"></a> +schériff, échappé on ne sait comment, ne s'évada que +dans la nuit qui suivit la prise, et, tout blessé qu'on le +disait, après l'avoir dit mort, il ne fit qu'une traite +d'El-Aghouat à Ouaregla. Femmes, enfants, tout le +monde s'était expatrié. Les chiens eux-mêmes, épouvantés, +privés de leurs maîtres, émigrèrent en masse +et ne sont pas revenus. Ce fut donc pendant quelque +temps une solitude terrible, et bien plus menaçante +que ne l'eût été le voisinage d'une population hostile +et difficile à contenir. Dès le premier soir, des nuées +de corbeaux et de vautours arrivèrent on ne sait d'où, +car il n'en avait pas paru un seul avant la bataille. +Pendant un mois, ils volèrent sur la ville comme au-dessus +d'un charnier, en si grand nombre, qu'il fallut +organiser des chasses pour écarter ces bêtes incommodes. +Ils s'en allèrent enfin d'eux-mêmes. Mais toute +cette mousqueterie succédant aux canonnades du siège +avait si bien détruit la tranquillité des jardins, que les +pigeons des palmiers,—il y en avait des milliers,—finirent +aussi par s'exiler; de sorte que la même +solitude s'étendit jusque dans l'oasis. Aujourd'hui, la +chasse ayant été défendue, les tourterelles sont revenues +presque en aussi grand nombre. Quelques +vautours solitaires étaient demeurés au milieu de cette +panique générale, et n'ont pas cessé d'habiter les +hauteurs de l'est, comme pour attendre une curée +nouvelle.</p> + +<p>La ville se repeuple aussi, mais lentement. A mesure<a name="page_133" id="page_133"></a> +qu'ils rentrent, les Beni-l'Aghouat sont confinés +dans les bas quartiers. Ils y font peu de bruit et y +tiennent aussi peu de place que possible. Toutes les +propriétés confisquées ont été provisoirement mises +sous le séquestre. Quant à cet immense butin: tapis, +armes, bijoux, le tout, il faut l'avouer, plus abondant +que précieux, on peut dire qu'il n'en reste plus rien +dans El-Aghouat, pas même entre les mains des +vainqueurs. Toutes les maisons sont vides, depuis la +plus pauvre jusqu'à la plus riche: on dirait une ville +entièrement déménagée.</p> + +<p>—Eh bien! en conscience, ces gens-là ne sont pas +méchants, disait le lieutenant en me montrant quelques +groupes d'individus qui se levaient sur notre passage +et nous disaient presque affectueusement bonjour. On +les a mis dans l'impossibilité de bouger, mais non de +nuire. Avez-vous vu les rues hier soir! En France, +on les appellerait des coupe-gorge. Après cela, chez +nous on se venge tout de suite, ou l'on oublie; la +différence ici, c'est qu'on ne sait jamais le temps que +peut durer une forte rancune. A les voir, on les dirait +incapables de se souvenir; et je ne jurerais pas que le +jour venu de régler leurs comptes, ils n'auraient pas +le plus grand plaisir à me remplir le ventre de cailloux, +ou à m'écorcher vivant, pour faire un tambour avec +ma peau. En attendant:—Dieu l'avait écrit, Si-el-Hadj-Aïca +l'avait annoncé.<a name="page_134" id="page_134"></a></p> + +<p class="date"> +Juin 1853.<br /> +</p> + +<p>Comme toutes les villes du désert, El-Aghouat est +bâti sur un plan simple, qui consiste à diminuer l'espace +au profit de l'ombre. C'est un composé de ruelles, +de corridors, d'impasses, de fondouks entourés d'arcades. +Au milieu de ce réseau de passages étranglés, +où l'on a eu soin de multiplier les angles et de briser +les lignes afin de laisser encore moins de chances au +soleil, il n'y a pour vraies voies de circulation que +deux rues directes: l'une au nord, l'autre au sud.</p> + +<p>La première, la seule dont j'aie à parler, prend à +<i>Bab-el-Chergui</i> et aboutit à <i>Bab-el-Gharbi</i>; traversant +ainsi la ville dans sa longueur, de l'est à l'ouest, à +mi-côte à peu près de la colline, de manière à séparer +la haute ville de la basse, en réunissant les deux +quartiers. Elle est étroite, raboteuse, glissante, pavée +de blanc, et flamboyante à midi. Il faut avoir l'aplomb +des cavaliers arabes pour y lancer un cheval au galop; +et, quand on y rencontre par malheur un convoi de +chameaux, on doit alors, ou rebrousser chemin, ou se +glisser comme on peut entre les jambes des animaux, +ou attendre sous les portes que le convoi ait achevé de +défiler; ce qui dure quelquefois une heure, pour peu +qu'il y ait une trentaine de bêtes, chargées large et +venant des tribus. On reconnaît en effet à leur allure +les chameaux qui n'ont jamais vu de villes. Ils regardent<a name="page_135" id="page_135"></a> +avec étonnement les hautes murailles de droite +et de gauche, et quand ils s'accrochent, leur effroi +redouble. Souvent, la bête qui marche en tête hésite +à s'aventurer plus loin et s'arrête; il se produit alors +comme un reflux dans toute la ligne, les bêtes épouvantées +se pressent, s'empilent; non seulement la rue +est barrée, mais elle est bouchée et l'on a devant soi +une sorte d'obstacle confus, hérissé de jambes, surmonté +de têtes, d'où sortent des cris, des beuglements, +des plaintes, et qu'il n'est plus possible d'affronter. +Imagine ce que cela doit être, à l'entrée des voûtes, ou +lorsque deux convois se rencontrent.</p> + +<p>Cette rue n'en est pas moins la rue <i>marchande</i>, et +presque la seule où l'on ait ouvert des boutiques; ces +boutiques sont des cafés, des échoppes de mercerie, ou +de petits magasins d'étoffes et de tailleurs tenus par +des M'zabites. On y voit en outre, aux endroits les plus +écartés, quelques loges étroites, un peu plus enfumées +que les autres, où de maigres vieillards, à barbe en +pointe, soufflent sur des charbons, avec un petit +soufflet tenu en main, ou façonnent, à coups de +marteau, sur une enclume basse posée à terre entre +leurs talons, de petits objets de métal ayant l'air de +joujoux de plomb. Ces vieillards portent le turban +noir, sont fort sales, et l'on remarque qu'aucun Arabe +ne vient s'asseoir à leurs boutiques. Leurs femmes ont +pour coiffure un voile assez richement bariolé, et +quelques-unes sont belles et tristes, mais, je l'avoue,<a name="page_136" id="page_136"></a> +ne rappellent que de très loin la Rachel de la Bible. +Ce soufflet, en manière de forge, cette enclume large +de deux doigts, un peu de limaille dans des godets de +terre; enfin, ces peignes, ces anneaux de bras, d'argent +grossier, ces boutons en filigrane pour colliers, ces +épingles pour haïk, voilà, comme fabrication et +comme produit, toute la bijouterie d'El-Aghouat.</p> + +<p>Comme les Juifs, les M'zabites font le commerce +dans un pays ou le commerce est aussi méprisé que +l'industrie. Ils ont, comme eux, des traits qui les font +reconnaître: le teint des Maures, de beaux yeux, +l'ovale arrondi, un peu d'embonpoint qui révèle une +race marchande fixée dans les villes et boutiquière. +On leur reproche d'aimer plus le trafic que la guerre, +et de pratiquer l'usure. Ils sont en général polis, +sociables avec les étrangers. Ailleurs et dans les grands +centres où le commerce est honoré, on les dit très +honnêtes; et tous les gouvernements ont eu successivement +les mêmes égards pour eux. Nous n'avons +fait en cela que suivre la politique turque. Tu sais +d'ailleurs que, à tort ou à raison, par antipathie pour +les compatriotes de mon ami Bakir, les Arabes les +appellent les juifs du désert.</p> + +<p>Tontes les maisons sont en boue. Cette boue, prise +dans les jardins, délayée, puis coupée par tranches et +séchée au soleil, est superposée par assises, à peu près +comme de la brique, et mastiquée avec la boue liquide, +en guise de mortier.<a name="page_137" id="page_137"></a></p> + +<p>Parmi toutes ces constructions couleur de terre, il +n'y a que le <i>Dar-Sfah</i> qui soit blanc et l'ancien bain +de Ben-Salem qui soit peint. Le reste est gris, d'un +gris qui, le matin, devient rose; à midi, violet; et, le +soir, orangé. Quelques portes ont un encadrement +blanchi au lait de chaux; d'autres sont surmontées +d'une sorte d'image, peinte en bleu, représentant +une main ouverte; d'autres, d'un damier de diverses +couleurs, avec un semis de points rouges, bleus et +verts, dans chaque losange.</p> + +<p>Il y a quatre mois encore, deux grands marchés se +tenaient à El-Aghouat; chaque quartier avait le sien à +côté de sa porte. Ce sont de vastes terrains où l'on +remarque seulement que le sol a dû être pendant +longtemps battu par une grande foule d'hommes et +d'animaux, et qui, dit-on, suffisaient à peine au +commerce de cette ligne frontière. Comme point +central entre l'Est et l'Ouest, entre le Tell et le désert, +El-Aghouat ne pouvait être qu'un rendez-vous d'échange +et qu'un entrepôt. Non seulement c'était sa +prospérité: géographiquement, c'était sa seule raison +d'être. Je suis allé visiter l'emplacement du marché +des <i>Serrin</i>. D'abord, je ne vis qu'une plaine vide +dévorée de soleil. Tout au fond cependant et contre un +mur de jardin, j'avisai un petit groupe, où l'on semblait +parler affaires. Il y avait là quelques moutons amenés +par la boucherie, deux chèvres laitières, dont un +Arabe examinait les mamelles, et une paire de poulets,<a name="page_138" id="page_138"></a> +coq et poule: tu sauras qu'il n'y a point de volaille +dans El-Aghouat, et qu'on s'occupe depuis la conquête +de l'y naturaliser. A côté, deux ou trois l'Aghouati, +étrangers à la vente, regardaient voler dans le ciel un +vautour qui flairait l'abattoir, et devait, lui aussi, +trouver le marché d'El-Aghouat bien changé.</p> + +<p>Je t'ai parlé de la place, celle qu'on nomme la +Grande-Place, pour la distinguer de deux fondouks, +aussi déserts que les marchés. C'est, avec le quartier +des cafés et une ruelle où, depuis le Rhamadan, je +passe la soirée en compagnie des jeunes élégants du +pays, le seul point qui soit animé, et cela grâce au +ruisseau. Ce ruisseau sans lequel l'oasis mourrait +de soif, mais qui heureusement ne tarit jamais, débouche +à l'un des angles de la place, coule au soleil +pendant un moment, puis s'échappe à l'autre angle +par un mur de jardin. C'est un petit fossé limoneux, +noirâtre, peu propre à consoler la vue de la sécheresse +universelle, et qui, soit dit sans ingratitude, n'est rien +moins qu'encourageant pour la soif.</p> + +<p>On y vient puiser deux fois par jour, mais surtout +depuis trois heures du soir jusqu'à la nuit. Le va-et-vient +commence dès que la grande chaleur est un peu +tombée; et successivement j'y vois descendre presque +toutes les femmes de la ville accompagnées des jeunes +filles, et traînant encore après elles toute une escorte +d'enfants bizarres.</p> + +<p>Mon premier mouvement en apercevant ces formes<a name="page_139" id="page_139"></a> +blanchâtres, vêtues de loques, sans bijoux, et qui ont +l'air d'être tout habillées de poussière, a été du désappointement. +Je me souvenais des vêtements bariolés +du sud de Constantine, des voiles gris ou blancs, des +turbans noirs, des laines pourpres entortillées dans les +cheveux, surtout des fameux haïks rouges, <i>haïk-ahmeur</i>, +sur lesquels étincelait une confuse orfèvrerie +composée de peignes, de mains, de coffrets, de miroirs; +je me rappelais ma rue aux femmes de <i>T'olga</i>, +et cette double rangée de figures charmantes collées +au mur comme des bas-reliefs peints; je revoyais +l'effet de ces costumes ardents en plein soleil, sur le +sable lilas des chemins, ou parmi le vert sombre des +abricotiers; et même, je ne pensais pas sans quelque +regret à cette fille si bien vêtue, si chargée d'ornements, +qui vint un jour, pendant que j'étais là, planter +sa tente sous les palmiers de <i>Sidi-Okba</i>, et qui n'avait +qu'un tort, celui d'arriver de <i>Dra-el-Guemel</i> (montagne +des poux) de Tuggurt.—Depuis, la part faite +aux regrets, j'ai presque oublié que je comptais sur +autre chose; au point que je ne saurais plus dire aujourd'hui +si cette enveloppe sévère n'est pas ce qui +convient à un pareil milieu, et si je souhaiterais d'y +introduire le moindre agrément. Rien n'est plus simple, +et voici, une fois pour toutes, ce costume en quelques +mots.</p> + +<p>Il se compose d'un haïk, d'un voile, d'un turban, +quelquefois, en outre, d'une mante ou <i>mehlafa</i>. Le<a name="page_140" id="page_140"></a> +haïk est d'une étoffe de coton cassante et légère, de +couleur incertaine entre le blanc, le jaune et le gris. +Il se porte à peu près comme le vêtement des statues +grecques, agrafé sur les pectoraux ou sur les épaules, +et retenu à la taille par une ceinture. Le voile, de +même étoffe et de couleur plus douteuse encore, surtout +aux environs de la tête, est pris sous le turban, +fait guimpe autour du visage, s'attache au moyen +d'une épingle au-dessus du sein, puis découvre la poitrine, +descend le long des bras, et, par derrière, enveloppe +le corps de la tête aux pieds. Quelquefois, il est +plus long que le haïk et fait alors l'effet d'un manteau +de cour. La ligne oblique et soutenue, qui descend de +la nuque à l'extrémité de l'étoffe, est superbe; et le +mouvement de la marche y produit des frissonnements +et des ondulations de plis de la plus grande élégance. +Quant au turban, il est de cotonnade un peu +plus blanche et seulement rayé sur le bord, quelquefois +à franges; on le roule à la mode du turban turc +avec un bout sur l'oreille, très bas par devant, touchant +au sourcil; il devient d'autant plus beau qu'il +est plus vaste et plus négligé. La mante, ou voile de +sortie n'est pas de rigueur. Il est adopté par les moins +pauvres, et j'imagine aussi par les plus jolies. Enfin, +quand elles ne vont pas pieds nus, elles ont pour +chaussure un brodequin ou bas de cuir lacé, piqué de +soie de couleur, de maroquin rouge et tout à fait semblable +au brodequin, moitié asiatique et moitié grec,<a name="page_141" id="page_141"></a> +que certains maîtres de la Renaissance donnent à leurs +figures de femmes.</p> + +<p>Représente-toi maintenant sous cette couverture +abondante en plis, mais légère, de grandes femmes +aux formes viriles, avec des yeux cerclés de noir, le +regard un peu louche, les cheveux nattés, qui se +perdent dans le voile en flots obscurs, et encadrant un +visage mièvre, flétri, de couleur neutre et qui semble +ne pouvoir ni s'animer ni pâlir davantage; des bras +nus jusqu'à l'épaule avec des bracelets jusqu'au coude, +cercles d'argent, de corne ou de bois noir travaillé. +Parfois le haïk, qui s'entr'ouvre, laisse à nu tout un +côté du corps: la poitrine, qu'elles portent en avant, +et leurs reins fortement cambrés. Elles ont la marche +droite, le pas souple et faisant peu de bruit; quelque +chose enfin de gauche et à la fois de magnifique dans +les habitudes du corps qui leur permet de prendre, +accroupies, des postures de singe, et debout, des attitudes +de statues.</p> + +<p>Au demeurant, si l'on voit peu de femmes qui soient +belles, on en rencontre encore moins qui n'aient ce +côté grand ou pittoresque de la tournure. Ce serait ici +le cas ou jamais de faire une théorie sur la beauté des +haillons, car, il faut le dire, beaucoup de ces draperies, +qui abusent de loin, vues de près sont des guenilles. +Ce qu'il y a de vrai, c'est que les peuples à +vêtements flottants n'offrent rien de comparable à la +pauvreté sans ressources d'un habit troué. Ils conservent,<a name="page_142" id="page_142"></a> +quand même, ceci d'héroïque, que, bien ou +mal, ils sont drapés; et ceci d'à peu près semblable +aux divinités, qu'un peu plus ils seraient nus comme +elles.</p> + +<p>Entre la femme et l'enfant, il n'y a pas d'âge intermédiaire; +et la jeune fille, ici, c'est la petite fille. +Fiancée à dix ans, mariée à douze; à seize ans, la +femme a pu être trois fois mère. Toutes les saisons de +la vie sont en quelque sorte confondues. En dehors de +ce plein été, qui fane aussi vite qu'il mûrit, à peine +aperçoit-on deux saisons distinctes et aussi courtes +l'une que l'autre: l'enfance et la vieillesse. Les petites +filles sont vêtues comme leurs mères, mais un peu +moins bien et un peu moins, ce qui rarement les intimide. +Au lieu de turbans, elles ont des mouchoirs; +souvent même, pour seule coiffure, une forêt de cheveux +coupés courts, teints de rouge et formant toison. +J'en connais de jolies; presque toutes sont charmantes; +elles ont, en petit, la dignité de la femme +avec les gentillesses farouches des enfants sauvages; je +n'ai jamais vu tant de jolis pieds, tant de mains parfaites, +ni rencontré plus de sourires tristes, à côté de +rires plus gais.</p> + +<p>Il y en a une que je poursuis, mais qui se refuse à +toute proposition de demeurer tranquille à quatre pas +de moi, avec la seule obligation de me regarder. Tu +connais le mépris des Arabes pour la profession que +j'exerce; chez les enfants, c'est de l'inquiétude, avec<a name="page_143" id="page_143"></a> +une foule de suppositions effrayantes pour leur sexe.—Fatma +est toujours tête nue; ses cheveux, peu soignés, +lui font une tête énorme avec un tout petit +visage, au-dessus d'un cou grêle et d'un corps délicat. +Elle a d'énormes yeux noirs qui se ferment presque +tout à fait quand elle sourit; avec cela, des expressions +furieuses, et tout à coup des airs de chat sauvage. +Quand je la rencontre dans le trajet de sa maison à la +fontaine, elle hésite d'abord entre ces trois partis: +rentrer chez elle, gagner la place à toutes jambes, ou +bien venir prendre dans ma main l'argent que je lui +présente comme une bouchée à un oiseau qu'on veut +apprivoiser. Le plus souvent, l'avidité l'emporte; mais +après quels efforts! Pour comprendre à quel point +cette enfant me hait dans ces moments-là, il faut la +voir s'avancer à petits pas, mais droite, la tête haute, +son grand œil hardiment levé sur moi, étincelant d'ardeur, +effaré, méchant, plein de surveillance craintive +et de menace. Elle devine que je lui tends un piège; et +confusément elle sent bien que je m'amuse de sa +frayeur. Aussi, dès qu'elle a saisi l'argent, l'effroi de +s'être risquée de si près, le succès de m'avoir échappé, +la peur que je ne la poursuive, que sais-je encore? +toutes les épouvantes réunies lui font prendre une +course folle. N'importe par quelle rue, au hasard, +pourvu qu'elle fuie, elle s'élance, en agitant son outre +vide, et jetant un éclat de rire saccadé qui est à la fois +un signe de plaisir et le paroxysme de l'effroi.—<a name="page_144" id="page_144"></a>Quand, +au contraire, nous nous trouvons à la fontaine, +elle me dénonce aussitôt aux femmes, aux enfants; et +j'entends qu'on se répète à l'oreille le nom arabe de +peintre, nom malsonnant que j'ai confondu longtemps +avec un autre qui veut dire voleur. L'alarme une fois +donnée, je n'ai plus qu'à quitter la place, car il est +évident que ces pauvres femmes sont désespérées de +me voir examiner leurs enfants. D'autres petites filles +du même âge ressemblent, au contraire, tant elles ont +l'air dolent, au portrait d'une jeune douleur.—J'en +connais une, avec une simple bandelette autour de ses +cheveux pendants, un front bombé, un œil taciturne, +qui me rappelle la <i>Mélancolie</i> d'Albert Dürer.</p> + +<p>Femmes, enfants, sont là penchés sur l'eau sombre, +le dos dans le soleil, leurs haïks retroussés au-dessus +du genou, leur voile attaché par derrière, emplissant +et vidant les écuelles, faisant ruisseler les entonnoirs, +ficelant les outres gonflées. Tout ce monde +grouille, agit, s'empresse; mais avec si peu de paroles, +que, pour la plupart, on les dirait muets. Cette eau +remuée répand dans l'air une apparence de fraîcheur; +et la poussière détrempée exhale, jusqu'au soir, une +trompeuse odeur de pluie d'orage. A chaque instant, +c'est une famille nouvelle qui arrive, pendant qu'une +autre, sa provision faite, regagne à petits pas la haute +ville: la femme pliée en deux et portant l'outre, pareille +à une énorme vessie noire; la petite fille, c'est +décidément l'usage, coiffée de l'entonnoir en paille de<a name="page_145" id="page_145"></a> +palmier, ou de l'écuelle d'écorce. Au milieu de cette +foule humide, la tête rasée et nue, car tous n'ont pas +le luxe de la <i>chechia</i>, et répandant l'eau de toutes +parts, circulent les plus petits. Leur chemise, trop +courte ou trop longue, est toujours prête à descendre +sur leurs talons; et un gros ventre, des jambes grêles, +un teint poussiéreux; et, me permettras-tu ce détail, +un peu trop local? des paquets de mouches fixés aux +coins des yeux, des narines et des lèvres, font de ces +singuliers rejetons, moins précoces que leurs sœurs, +des enfants beaucoup moins aimables. On s'étonne +qu'il puisse en sortir les hommes beaux et vaillants +que nous voyons.</p> + +<p>Quelquefois la corvée est faite par un petit âne à +maigre échine, poilu comme une chèvre, qu'un enfant, +mis en surcharge entre deux outres, stimule en +lui piquant les plaies du cou. Peu à peu, cependant, le +soleil qui descend derrière les palmiers n'éclaire plus +que le fond de la place. Le premier plan rentre alors +dans une ombre douteuse, où l'on ne voit plus distinctement +aucune couleur, hormis les coiffures écarlates +de quelques petits garçons, qui continuent à briller +exactement comme des coquelicots.</p> + +<p>Pendant ce temps, à l'opposé de la fontaine, se +passe une scène toute différente. Si je la place ici, +malgré le faux air qu'elle a d'une antithèse, c'est uniquement +parce qu'elle appartient encore au ruisseau.</p> + +<p>Avant de quitter la ville pour rentrer dans les<a name="page_146" id="page_146"></a> +jardins, le ruisseau se partage en deux conduits +destinés à le répandre alternativement sur la droite +ou sur la gauche, après un certain nombre d'heures +déterminé. Chaque propriétaire a, plus loin, sa prise +d'eau sur le canal principal de son quartier, et dispose +ainsi, tant de temps par semaine, d'un bras de ce +petit fleuve appelé l'<i>Oued-Lekier</i>. Le barrage est +gardé par un agent municipal, institué gardien des +eaux. Ce répartiteur n'est pas un des personnages les +moins intéressants de la ville, et je le vois à toute +heure; car, le barrage étant devant ma maison, il +habite ordinairement le seuil de ma porte et jouit de +l'ombre de mon mur. A midi seulement, il se réfugie +discrètement sous la voûte et me salue alors, quand je +passe, d'un salut amical.</p> + +<p>C'est un vieillard à barbe grisonnante, une sorte de +Saturne armé d'une pioche en guise de faux, avec un +sablier dans la main. Une ficelle tenant au sablier, et +divisée par nœuds, lui sert à marquer le nombre de +fois qu'il a retourné son horloge. Je le retrouve tous +les jours, à la même place, ayant devant lui ces deux +tristes fossés, dont l'un est à sec quand l'autre est +plein, regardant à la fois couler l'eau et descendre +grain à grain le sable qui mesure le temps, tout en +égrenant sous ses doigts déjà tremblants ce singulier +chapelet composé de quarts d'heure. Je n'ai jamais vu +de visage plus tranquille que celui de ce vieillard condamné +à additionner, nœud par nœud, tous les quarts<a name="page_147" id="page_147"></a> +d'heure qu'il a vécu. Quand il est au bout de sa ficelle, +c'est que les jardins du canton <i>ont assez bu</i> et que le +moment est venu de changer le cours de l'eau. Alors il +se lève, démolit d'un coup de pioche le barrage et +reconstruit l'autre avec des cailloux, de la terre et de +la paille de litière; puis il revient s'asseoir au mur et +reprendre son calcul mélancolique.</p> + +<p class="date"> +Juin 1853.<br /> +</p> + +<p>—La famille arabe est ainsi faite qu'on voit rarement +ensemble le mari, la femme et les enfants, et +qu'on est obligé de les prendre, chacun à son tour, +où on les trouve. Ce que je pourrais te dire de la dure +condition de la femme arabe ne serait pas nouveau; tu +sais la part qui lui est faite par le mariage; elle est à +la fois la mère, la nourrice, l'ouvrière, l'artisan, le +palefrenier, la servante, et à peu près la bête de somme +de la maison.</p> + +<p>Quant à l'homme, qui dans ce partage exorbitant +s'est attribué le rôle facile d'époux et de maître, sa vie +se passe, a dit je ne sais quel géographe en belle humeur: +«<i>à fumer pipette et à ne rien faire</i>». La +définition n'est qu'à moitié vraie, si je l'applique aux +gens de ce pays; car je te l'ai dit, je crois, que les +Arabes du Sud ne font point usage du tabac; à peine +voit-on quelques jeunes gens sans mœurs fumer le +<i>tekrouri</i> dans de petits fourneaux de terre rouge; et<a name="page_148" id="page_148"></a> +j'aimerais mieux dire, pour l'exactitude: «à chercher +l'ombre et à ne rien faire».</p> + +<p>Une ville du désert est, tu le vois, un lieu aride et +brûlé, où la Providence a, par exception, mis de l'eau, +où l'industrie de l'homme a créé de l'ombre: la fontaine +où sont les femmes, l'ombre d'une rue où dorment +les hommes, voilà des traits bien vulgaires et +qui, pourtant, résument tout l'Orient.</p> + +<p>Tu trouveras donc ici les hommes établis dans tous +les endroits sombres, sous les voûtes, sur les places, +dans les rues, partout excepté chez eux. Le ménage +se réunit seulement pour le repas et pour la nuit.</p> + +<p>La rue Bab-el-Gharbi est un de mes boulevards. En +attendant que la chaleur me force à abandonner la +ville pour les jardins, il est rare qu'on ne m'y voie pas +à quelque moment que ce soit de la journée. Vers une +heure, l'ombre commence à se dessiner faiblement +sur le pavé; assis, on n'en a pas encore sur les pieds; +debout, le soleil vous effleure encore la tête; il faut se +coller contre la muraille et se faire étroit. La réverbération +du sol et des murs est épouvantable; les chiens +poussent de petits cris quand il leur arrive de +passer sur ce pavé métallique; toutes les boutiques +exposées au soleil sont fermées: l'extrémité de la rue, +vers le couchant, ondoie dans des flammes blanches; +on sent vibrer dans l'air de faibles bruits qu'on prendrait +pour la respiration de la terre haletante. Peu à +peu cependant, tu vois sortir des porches entre-bâillés<a name="page_149" id="page_149"></a> +de grandes figures pâles, mornes, vêtues de blanc, +avec l'air plutôt exténué que pensif; elles arrivent les +yeux clignotants, la tête basse, et se faisant de l'ombre +de leur voile un abri pour tout le corps, sous ce soleil +perpendiculaire. L'une après l'autre, elles se rangent +au mur, assises ou couchées quand elles en trouvent +la place. Ce sont les maris, les frères, les jeunes gens, +qui viennent achever leur journée. Ils l'ont commencée +du côté gauche du pavé, ils la continuent du +côté droit; c'est la seule différence qu'il y ait dans +leurs habitudes entre le matin et le soir.—A deux +heures, tous les habitants d'El-Aghouat sont dans la +rue.</p> + +<p>Une remarque de peintre, que je note en passant, +c'est qu'à l'inverse de ce qu'on voit en Europe, ici les +tableaux se composent dans l'ombre avec un centre +obscur et des coins de lumière. C'est, en quelque +sorte, du Rembrandt transposé; rien n'est plus mystérieux.</p> + +<p>Cette ombre des pays de lumière, tu la connais. +Elle est inexprimable; c'est quelque chose d'obscur et +de transparent, de limpide et de coloré; on dirait une +eau profonde. Elle paraît noire, et, quand l'œil y +plonge, on est tout surpris d'y voir clair. Supprimez le +soleil, et cette ombre elle-même deviendra du jour. +Les figures y flottent dans je ne sais quelle blonde +atmosphère qui fait évanouir les contours. Regardez-les +maintenant qu'elles y sont assises; les vêtements<a name="page_150" id="page_150"></a> +blanchâtres se confondent presque avec les murailles; +les pieds nus marquent à peine sur le terrain, et, sauf +le visage qui fait tache en brun au milieu de ce vague +ensemble, c'est à croire à des statues pétries de boue +et, comme les maisons, cuites au soleil. Par moments +seulement, un pli qui se déplace, un geste rappelant +la vie, un filet de fumée qui s'échappe des lèvres d'un +fumeur de <i>tekrouri</i> et l'enveloppe de nébulosités mouvantes, +révèlent une assemblée de gens qui se reposent.</p> + +<p>Les enfants ne figurent point dans ces groupes; ils +sortent rarement ou se hasardent seulement jusqu'au +seuil, tout prêts à se cacher dès qu'un étranger paraît. +Les vieillards sont en petit nombre, et, quoiqu'on dise +de la durée des jours dans le Sahara, les Nestors n'y +sont respectés que parce qu'on y compte peu de barbes +blanches. Ici enfin, même observation pour les femmes; +entre l'homme et l'enfant, on remarque à peine le +jeune homme; entre le petit garçon à tête nue et son +grand frère encore imberbe, mais déjà coiffé du <i>ghaët</i> +viril et chaussé des <i>tmags</i>, à peine observe-t-on le +type indécis de l'adolescent.</p> + +<p>Tous mes habitués de la rue Bab-el-Gharbi sont +donc d'âge à faire la guerre. Et cependant, à considérer +dans leurs moments d'apathie la rareté de leurs +gestes, la lassitude de leur air et de leurs mouvements, +à les voir s'interroger de la main, et se répondre, sans +ouvrir la bouche, par la syllabe sourde du <i>oui</i> arabe,<a name="page_151" id="page_151"></a> +par une inclination de tête, ou par un faible abaissement +des paupières; à les écouter parler, quand ils +parlent, on les prendrait pour des ancêtres. Tout en +eux est pesant ou nonchalant; et cette fatigue ajoute à +la dignité des personnes, et cette dignité devient +épique. Je trouve qu'à part une ou deux exceptions +illustres, le côté grandiose de ce peuple n'est pas représenté +dans la peinture anecdotique de notre temps. +L'Arabe, comme beaucoup de types entrevus par la +silhouette, est tombé dans la mascarade. On en est las +parce qu'il est devenu commun, avant d'être bien +connu. Te souviens-tu d'avoir vu passer, un jour que +nous étions ensemble, ces étranges figures, épaisses, +incultes, vêtements bruts, visages camards,—des +médaillons de la colonne Trajane,—tout brûlés, et +ressemblant doublement à du vieux marbre ou à du +bronze? Ils avaient planté leur tente rouge sur une +esplanade hérissée de tiges sèches de maïs; des chevaux +maigres, des dromadaires aux jambes nouées se +promenant au soleil parmi les échalas; bêtes et gens +avaient l'air de venir de loin et témoignaient d'un +climat indigent, rude et enflammé. Ces voyageurs du +Sud, qui t'ont frappé comme des nouveautés, même +en pays arabe, voilà l'Arabe. Tu l'as aperçu ce jour-là +vaguement, petit dans un grand paysage; je voudrais +te le montrer aujourd'hui tel que je le vois, de près et +de grandeur naturelle, isolé comme un portrait dans +son cadre.<a name="page_152" id="page_152"></a></p> + +<p>Le cadre est si petit, que leur taille y paraît colossale. +Quelquefois un passant s'arrête, barrant la rue +de son ample manteau rejeté en arrière. Il échange +une accolade, un salut de la main. S'il passe, on entend +un moment le bruit mou de ses sandales; s'il +s'arrête, on le voit s'asseoir, un bras roulé dans son +burnouss, le bras droit libre pour chasser les mouches, +égrener son chapelet, se peigner la barbe. Pendant +quelques minutes, on entend revenir les formules de +politesse:</p> + +<p>—Comment es-tu?</p> + +<p>—Bien.</p> + +<p>—Et comment, toi?</p> + +<p>—Très bien.</p> + +<p>Puis, c'est fini; éveillés ou non, ils se taisent. C'est +le même repos, dans toutes les attitudes possibles. Les +uns dorment rassemblés sur eux-mêmes et le menton +sur leurs genoux; d'autres, la nuque appuyée contre +le mur, le cou faussé, les bras étendus, les mains ouvertes, +le corps tout d'une pièce et les pieds droits, +dans un sommeil violent qui ressemble à de l'apoplexie; +d'autres, la tête entièrement voilée comme +César mourant, qui se sont retournés sur le ventre, et +dont on voit s'allonger sur le pavé blanc les jambes +brunes et les talons gris; d'autres, penchés sur le +coude, le menton dans la main, les doigts passés dans +la barbe. Ailleurs, des jeunes gens sommeillent, +appuyés l'un sur l'épaule de l'autre avec une certaine<a name="page_153" id="page_153"></a> +grâce, et sans cesser de se tenir par le petit doigt.</p> + +<p>Tous ces visages somnolents ont de grands traits: +même hébétés, ils conservent la beauté d'une sculpture; +même incorrects, ils offrent l'intérêt d'une forte +ébauche. La barbe amincie vers l'oreille dessine les +os maxillaires; il est impossible de voir une barbe +mieux plantée: la nôtre, quand elle est noire sur un +teint blanc, a l'air d'être postiche; la leur adhère au +visage et s'insinue dans la peau par d'insensibles transitions +brunes. Le nez, droit quand il est pur, s'élargit +vers la base quand il n'y a qu'un faible mélange de +sang nègre; la bouche est charnue et saillante; enfin, +les pommettes, le cadre de l'œil, tout en eux est robuste, +construit largement, et semble sortir d'un +moule au-dessus de nature.—Quant aux yeux, c'est +là que la vie se retrouve: ils sont grands, obscurs; on +y voit passer des lueurs fauves; à mesure que les cils +s'écartent, la prunelle noire se dilate et les remplit; à +peine reste-t-il un point plus clair à l'angle externe +des paupières, un point couleur de sang à l'angle intérieur; +on dirait deux trous noirs ouverts dans un +masque discret, et par où l'âme, à certains moments, +qu'on prévoit, peut se manifester par des jets de +flammes.</p> + +<p>Le costume, on le connaît, et il serait presque +inutile de le décrire. Peu importe les noms de <i>gandoura</i>, +<i>haïk</i>, <i>burnouss</i>, <i>ghaët</i>, etc.; rien n'est plus +simple, il se réduit à trois pièces d'étoffes superposées;<a name="page_154" id="page_154"></a> +une chemise de dessous qu'on ne voit pas; un voile +qui encadre le visage et fait deux ou trois fois le tour +du corps en écharpe; un manteau qui recouvre le tout, +dont le capuchon peut en outre abriter la tête. Tout +cela est blanc, d'une étoffe lourde, épaisse, et forme +de gros plis. Le voile est retenu autour de la tête par +une corde en laine grise; la coiffure est basse, collante, +et ne fait qu'élargir le crâne sans l'élever. Le tout +ensemble représente une seule draperie. C'est le pendant +du costume des femmes, et, comme celui-ci, c'est +le plus simple et le plus grandiose que j'aie vu nulle +part.</p> + +<p>A côté de ce vêtement digne d'être porté par un +patriarche, les costumes de guerre ou d'apparat des +Sahariens ont un certain air de <i>fantasia</i>, comme +disent les Arabes, c'est à dire de faux luxe qui sent un +peu le théâtre. Par bonheur, on ne leur voit pas de pipe +dans la main, mais un chapelet de noyaux de dattes, +enfilés dans de la laine, avec quelques grains de verroterie +ou des morceaux bruts de lapis-lazzuli; au bout, +un petit peigne en os ou une amulette. Ce chapelet +pend sur leur poitrine, et leur main droite est sans +cesse occupée à en compter les grains. Ils n'ont pas +d'armes; ils portent seulement à la ceinture et dans +un étui de cuir un petit couteau de fer battu qui leur +sert à se raser; à cheval, ils prennent la double botte, +le grand chapeau de paille attaché par une mentonnière +de cuir, le grand fusil, et un sabre turc, kabyle<a name="page_155" id="page_155"></a> +espagnol ou <i>targui</i>, passé sous la selle ou pendant le +long d'une épaule.</p> + +<p>Malgré ce peu de différence dans l'habit, rien ne se +ressemble moins que ces deux hommes, suivant qu'ils +sont à pied ou à cheval. En quoi ils diffèrent n'est pas +aisé à définir, mais peut-être me comprendras-tu quand +je te dirai que l'un est plus historique que l'autre. +L'Arabe à pied, drapé, chaussé de sandales, est +l'homme de tous les temps et de tous les pays; de +la Bible, si tu veux, de Rome, des Gaules, avec un +trait de la race orientale et la physionomie propre aux +gens du désert. Il peut figurer dans quelque scène que +ce soit, grande ou petite; et c'est une figure que +Poussin ne désavouerait pas.—Le cavalier, au contraire, +debout sur son cheval efflanqué, lui serrant les +côtes, lui rendant la bride, poussant un cri du gosier +et partant au galop, penché sur le cou de sa bête, une +main à l'arçon de la selle, l'autre au fusil, voilà +l'homme du Sahara; tout au plus, pourrait-on le confondre +avec le cavalier de Syrie. Il a moins de style que +le premier et plus de physionomie. Au surplus, il ne +s'agit point de préférer l'un à l'autre: l'un est l'histoire, +l'autre le genre; et la <i>Noce juive</i> a bien son prix, +même après les <i>Sept Sacrements</i>. Que suis-je venu +chercher ici, d'ailleurs? Qu'espérais-je y trouver? Est-ce +l'Arabe? Est-ce l'homme?</p> + +<p>L'autre jour, j'ai vu passer ici même, venant de la +place et filant vers Bab-el-Gharbi, une cinquantaine<a name="page_156" id="page_156"></a> +de cavaliers du goum. C'était le matin; on les avait +convoqués à la hâte, sur la nouvelle qu'un convoi de +marchands du Sud, allant dans le Tell, prenait par +l'ouest pour éviter El-Aghouat. Chacun montant à +cheval à sa porte, ils arrivaient au rendez-vous un +par un. Je les voyais accourir du fond de la rue, coupée +à vingt pas de moi par une voûte; se courber une +seconde, pour passer dessous, puis reparaître tout +droits, non plus en selle, mais debout sur l'étrier, +lancés au galop de charge, et venant sur moi comme +une tempête. La rue est si étroite, qu'à chaque fois je +sentais le vent du cheval; et, comme elle est à peu +près en escalier, c'étaient des écarts et des efforts de +jarrets effrayants. Le pavé retentissait; on entendait +cliqueter, contre le flanc des bêtes, les étriers de fer et +les longs éperons; le torse humain du centaure ne +bronchait pas. Chaque cavalier passait, riant à des +amis qui étaient sur leurs portes, les yeux en flammes +et agitant son long fusil, comme s'il allait avoir à s'en +servir. Cette chose si simple, et qu'on voit si communément, +un cavalier au galop dans une rue, je ne +saurais dire pourquoi, à cet endroit-là particulièrement, +elle m'a frappé. Mais je l'ai notée comme une des +belles scènes équestres que j'ai vues, et j'ai compris +ce que peuvent devenir ces fainéants, à l'air endormi, +quand on les met à cheval.<a name="page_157" id="page_157"></a></p> + +<p class="date"> +Juin 1853.<br /> +</p> + +<p>—Grâce au lieutenant N..., devenu désormais mon +compagnon de promenade et je crois pouvoir le dire, +mon ami, je commence à me faire des connaissances. +On me salue quand je passe; on m'appelle, ainsi que +lui, lieutenant de préférence à <i>sidi</i>; il n'est pas +jusqu'aux factionnaires indigènes qui, habitués à nous +voir ensemble, et trompés sur ma vraie qualité, ne me +rendent les honneurs militaires.</p> + +<p>Le lieutenant N... a beaucoup d'amis dans la ville; +il connaît ces gens-là par cœur; il sait leur histoire, +leurs antécédents, leurs affaires de ménage, leur +parenté; il est un peu le médecin des infirmes, le +protecteur des pauvres; à ce titre, et quoique très +redouté pour sa vigueur à sévir quand il le faut, il a +ses entrées dans un grand nombre de maisons qui +seraient fermées pour tout autre; privilège précieux +pour moi, car il m'en fait obligeamment profiter.</p> + +<p>Parmi ses «faux amis», comme il les appelle, avec +la connaissance exacte des amitiés arabes, se trouve un +vieux chasseur d'autruches et de gazelles. C'est le +premier qui m'ait admis familièrement chez lui, sa +femme n'étant ni d'âge ni de visage à le rendre jaloux. +D'ailleurs, c'est un caractère enjoué, qui me paraît +plein de bonne humeur, de philosophie, et au-dessus +de certains préjugés; comme un homme qui se moquerait<a name="page_158" id="page_158"></a> +enfin des choses humaines, après y avoir +longtemps réfléchi.</p> + +<p>On lui donnerait cinquante ans passés, à voir les +poils gris de sa barbe. Il a le visage en museau de +loup; de petits yeux bridés, sans cils, dont les ophtalmies +ont enflammé les paupières; mais avec un regard +perçant et qui semble aiguisé comme une flèche, dans +le but de porter plus loin. Il est borgne et boite +un peu d'une jambe, par suite d'une blessure à la +cuisse; un coup de feu, dit-on; lui l'explique autrement; +mais, comme un vieux sanglier dur à mourir, +il n'en est pas moins alerte. Son histoire serait longue, +s'il la voulait raconter, et sûrement on y trouverait +autre chose que des aventures de chasse. Ce que je +sais de lui, c'est qu'il n'est pas d'El-Aghouat; qu'il a +passé de longues années chez les Chambaa, creusant, +dit-il, des puits artésiens, et chassant; il parle en +outre de l'<i>Oued-Ghir</i> et du <i>Djebel-Amour</i>, comme s'il +avait successivement habité tout le désert, depuis la +frontière de Tunis jusqu'au Maroc; mais, surtout, il +parle de la poudre avec la passion d'un homme qui +n'aurait pas renoncé à s'en servir.</p> + +<p>Il demeure dans la basse ville, à l'extrémité d'une +rue silencieuse, dans le voisinage des jardins. C'est un +intérieur misérable, et que j'ai cru des plus pauvres, +avant de m'être assuré qu'il ressemblait à tous les +autres; car, à ce point général d'incurie et de malpropreté, +le degré de misère est peu sensible. Le spectacle,<a name="page_159" id="page_159"></a> +au reste, est trop curieux pour que je le néglige; il +achève énergiquement la physionomie de ce peuple +plein de contrastes; peut-être est-il encore plus terrible +que repoussant.</p> + +<p>Les maisons de ce quartier, communes en général, +à deux ou trois ménages, se composent d'une cour +carrée avec un logement sur chaque face. Ce logement, +formé d'une ou de deux chambres au plus, est une galerie +sombre ne tirant le jour que d'une porte toujours +ouverte. La porte est basse, et ne laisse entrer le soleil +que lorsqu'il devient tout à fait oblique, le matin ou +le soir. Jamais la lumière n'y pénètre autrement que +par reflet; les murs sont noirs et enduits d'une sorte +de bitume épais qui ressemble à de longs dépôts de +fumée, bien qu'en général on ne fasse de feu que dans +la cour. Quant au plafond, perdu dans une obscurité +perpétuelle, il sert de retraite effrayante à des animaux +de toute sorte.</p> + +<p>Quand on entre dans ces cours vides, souillées d'ordures +comme des cours d'étables, d'abord on ne voit +personne; tout au plus une femme qui disparaît dans +le trou noir d'une porte, le bout du vêtement traînant +derrière au soleil. Seulement on entend un petit bruit +sec et régulier qui vient des chambres et qui ressemble +à des coups de marteau de tapissier; puis, on +aperçoit vaguement, dressé dans chaque chambre et +dans le carré de lumière mesuré par la porte, un vaste +métier debout, à charpente bizarre, tout rayé de fils<a name="page_160" id="page_160"></a> +tendus, où l'on voit courir des doigts bruns, et passer +les dents aiguës d'un outil de fer semblable à un +peigne; enfin, peu à peu, l'œil s'accoutumant aux +ténèbres du lieu, on finit par découvrir, derrière ce +rideau de fils blancs, la forme un peu fantastique +d'ouvrières, assises et tissant, et de grands yeux stupéfiés +fixés sur vous.</p> + +<p>La fabrication des étoffes n'est ici, surtout depuis la +prise, qu'une industrie de ménage; encore se réduit-elle +à des tissus grossiers et aux objets de première +nécessité; des haïks de laine, des burnouss à bas prix, +et quelques djerbi, ou couvertures, tout unis.</p> + +<p>Quelquefois, plusieurs femmes rangées côte à côte +sont occupées à la même pièce d'étoffe; l'étoffe est +tendue dans la longueur de la chambre, le centre vis-à-vis +la porte, les deux bouts dans l'obscurité; les +femmes sont accroupies derrière, le dos au mur, les +mains glissant à travers la trame, ou frappant le tissu +pour le serrer, les pieds parmi les écheveaux de laine, +leurs nourrissons sur leurs genoux. La plus âgée, +assise à l'écart, carde la laine brute, en la déchirant +sur une large étrille de fer. De maigres petites filles, +plus pâles encore que leurs mères, juchées sur de +hautes encoignures, filent avec une petite quenouille +enjolivée de plumes d'autruches et laissent, du bout +de leurs doigts jaunes, pendre jusqu'à terre le long fil +qui se tord et se pelotonne autour du fuseau; d'autres +le dévident. Il y a là de tout petits enfants couchés<a name="page_161" id="page_161"></a> +dans les coins, nus, avec un lambeau de laine sur la +figure, afin de les préserver des mouches. Mais, excepté +ceux-ci que leur âge excuse de dormir, tout le monde +travaille; seulement on parle peu; on voit la sueur qui +perle sur ces fronts arides, et plus la chaleur est forte, +plus les visages deviennent pâles.</p> + +<p>Chaque ménage a dans la cour un coin particulier, +où l'on fait le repas contre le mur noir de fumée; +puis, à côté, la place où l'on mange. On y voit l'outre +vide, l'outre gonflée, l'autre à moitié vide contenant +du lait qu'on laisse aigrir et que de temps en temps +l'on vient battre; par terre, des plats de bois, des gamelles, +quelques poteries grossières, des lambeaux de +tellis, des restes de djerbi, des tessons, des os rongés, +des pelures de légumes, plus les débris accumulés des +repas. Là-dessus, répands des millions de mouches; +mais en si grand nombre que le sol en est noir, et +pour ainsi dire mouvant à l'œil; fais-y descendre un +large carré de soleil blanc qui excite et met en rumeur +cet innombrable essaim; place en sentinelle au-dessus +de la porte un chien jaune à queue de renard, à museau +pointu, à oreilles droites, qui aboie contre les +passants, prêt à sauter sur la tête de ceux qui s'arrêtent; +imagine enfin l'indescriptible résultat de ce +soleil échauffant tant d'immondices, une chaleur +atmosphérique à peu près constante en ce moment de +40 ou 42°, et peut-être connaîtras-tu, moins les odeurs +dont je te fais grâce, les étranges domiciles où le lieutenant<a name="page_162" id="page_162"></a> +N... et moi nous allons visiter nos amis.</p> + +<p>La journée s'écoule ainsi dans le plus grand silence; +le mari absent, les femmes au travail, les plus petits +sommeillant, le chien veillant. Pas de chants, pas de +bruit; on entend distinctement le bourdonnement des +mouches qui continue, quand cesse le cliquetis des +métiers.</p> + +<p>Quelquefois, un épervier apparaît dans le carré de +ciel bleu compris entre les murs gris de la cour. Tout +à coup, son ombre, qui flotte un moment sur le pavé, +fait lever la tête au chien de garde, et lui arrache un +rauque aboiement. L'oiseau se laisse tomber, comme +s'il était mort, prend un débris, donne un coup d'aile +et remonte; il s'élève en formant de grands cercles; +arrivé très haut, il se fixe. On le distingue encore, +comme un point jaune taché de points obscurs, immobile, +les ailes étendues, cloué pour ainsi dire comme +un oiseau d'or sur du bleu.</p> + +<p>Le soir venu, les fourneaux s'allument; les outres +sont pleines, on prépare le repas; le mari rentre pour +manger, et la famille se trouve un moment réunie +sous ce beau ciel de nuit, presque aussi lumineux que +certains jours d'Europe.</p> + +<p>—Hier, après le dîner, précisément à l'heure du +sien, nous sommes entrés chez le chasseur d'autruches. +Le soleil venait de se coucher; de petites fumées roussâtres, +d'odeur fétide, commençaient à se répandre au-dessus +des terrasses. C'était la seule odeur de repas<a name="page_163" id="page_163"></a> +qui s'exhalât de toutes ces maisons où l'on soupait. Les +rues devenaient désertes; on n'y rencontrait plus que +ce petit nombre d'individus de condition plus pauvre +encore, qui ne soupent jamais, même en temps de +Rhamadan.</p> + +<p>Le vieux borgne était en gaieté, et nous restâmes +avec lui plus de deux heures à causer chasse. Le lieutenant +N..., dont c'est aussi la passion, a quelque faiblesse +pour ce vieux coureur de routes. Il va sans dire +qu'il ne s'agit point de la chasse à courre avec les +<i>slougui</i>; notre homme n'a jamais pratiqué que la +chasse à pied, autrement dit l'affût. Il appartient à +cette classe, nombreuse ici, des piétons du désert. En +fait de monture, il est douteux qu'il en connaisse +d'autre que le dromadaire; il ne porte point aux +jambes la marque des cavaliers; d'ailleurs, quand il +parle de son équipage de chasse, et dans la pantomime +intraduisible dont il accompagne ses récits, +il n'est jamais question que de ceci et de cela, +comme il dit, en montrant sa jambe valide et son bon +œil.</p> + +<p>En homme qui vient du pays des autruches, il +affecte pour celui-ci un mépris légitime. Les autruches, +en effet, y sont rares, et ne font qu'y apparaître au +moment des fortes chaleurs, quand, l'eau venant à +manquer dans tout le Sud, la soif les oblige à se disperser +pour trouver des sources. Il en vient alors jusqu'à +Rass-el-Aïoun, non pas se fixer, mais y faire des<a name="page_164" id="page_164"></a> +pointes la nuit. Vers la même époque, on en rencontre +un peu partout dans les environs; à l'est, aux +fontaines d'<i>El-Assafia</i>; à l'ouest, et sur la route du +Djebel-Amour, vers les taillis sablonneux de <i>Recheg</i>; +mais c'est par hasard, irrégulièrement; il faut les +guetter et revenir souvent pour une occasion toujours +douteuse. En revanche, la gazelle abonde sur toute la +ligne des K'sours, partout où il y a un peu d'herbe, +surtout des romarins. Tu connais le goût des gazelles +pour certaines plantes odorantes de ce climat, et le +genre de produit qu'on recueille sur les terrains +qu'elles fréquentent. Ces petites boulettes brunes, et +parfumées plus ou moins, suivant la qualité des +plantes dont elles se nourrissent, sont fort appréciées +des Arabes; on les mêle au tabac, on les brûle en +guise de pastilles; l'odeur en est âcre, mais rappelle +le musc. Il suffit de passer le soir devant le café de +notre ami <i>Djeridi</i>, pour apprendre qu'El-Aghouat est +au centre d'un pays de gazelles. C'est sur ce gibier, +assez mesquin en comparaison de l'autre, que notre +chasseur est obligé de se rabattre depuis son séjour +ici, séjour qu'il a l'air de considérer comme un exil ou +comme un emprisonnement.</p> + +<p>Mais, comme un vieux soldat qui, dans un temps +d'escarmouches, se consolerait en racontant les +grandes guerres qu'il a faites jadis, notre ami se rajeunissait +en nous parlant des autruches, et quand il +disait <i>delim</i> (l'autruche mâle), on comprenait, à son<a name="page_165" id="page_165"></a> +accent, qu'il estimait, alors seulement, citer une aventure +digne de lui.</p> + +<p>Pour peu que l'imagination s'en mêle, il est aisé, je +te le jure, de faire un merveilleux voyage en compagnie +d'un pareil conteur. Quant à moi, j'entrevoyais, +en l'écoutant, des mœurs, des tableaux, tout un pays +encore nouveau, tout ce monde merveilleux et lointain +que jamais je ne connaîtrai. Des régions plus mornes +encore que celles-ci; de longues marches sans eau, +sans routes, sans bois, sans abri; puis les dunes +chaudes, les <i>areq</i>, où l'oiseau dépose ses œufs; çà et +là des traces aussi larges que celles du lion et bizarres; +puis l'embuscade pendant le jour avec le soleil, pendant +la nuit avec ses longues veilles; et toujours le +même silence; quelquefois, plusieurs journées de suite +passées dans le sable enflammé à attendre une nuit +propice; ce point imperceptible d'un petit homme +blotti dans le grand espace et guettant: par-dessus +tout, enfin, cette lutte héroïque entre une passion de +sauvage et le désert tout entier qui conspire à le +décourager.</p> + +<p>Le vieux borgne mettait lui-même ces grandes +scènes en action, à sa manière, et quoique ce fût +d'une façon grotesque, en vérité l'on voyait tout. Le +long djerid qui lui sert de canne lui tenait lieu de +fusil. Il partait, de sa bonne jambe, tombant sur la +mauvaise, et se relevant de l'une sur l'autre à chaque +pas, comme par un élan. On oublie qu'il boite, tant il<a name="page_166" id="page_166"></a> +y a d'énergie dans son allure et d'élasticité dans ce +pied invalide; on dirait d'un ressort fait pour accélérer +sa marche et dont chaque impulsion le porte irrésistiblement +en avant. Surtout, on admet qu'il puisse aller +loin, car cette singulière infirmité a l'air de le rendre +infatigable. Il avait son haïk tordu derrière l'oreille, +et, de son œil unique qui le force à se retourner plus +fréquemment d'un côté que de l'autre, de ses narines +ouvertes, de ses oreilles tendues au vent, il semblait +interroger les bruits, les odeurs, les traces. Tout à +coup il se laissa tomber à plat ventre, son arme +collée au corps, et pendant un moment il ne bougea +plus.</p> + +<p>N'oublie pas le lieu de la scène: c'était à deux pas +du cercle des femmes et dans le coin de la cour où la +famille avait pris son repas. Le feu, alimenté avec des +fientes de chameaux, faute de bois, ne jetait plus que +de maigres lueurs. Les femmes rangées autour, et je +ne sais par quelle habitude, car malgré la nuit on +étouffait, le regardaient tristement s'éteindre avec des +yeux fixes qu'on devinait sans trop les voir. A peine +apercevait-on, un peu au delà, les enfants couchés +près du mur et dormant. Le plus profond silence +régnait dans la cour, et ni le lieutenant, ni moi, +n'avions envie de l'interrompre.</p> + +<p>Après un moment d'immobilité complète, le vieux +chasseur se souleva sur un coude, et se mit à ramper, +le menton à fleur de terre, allongé comme un reptile;<a name="page_167" id="page_167"></a> +insensiblement, le bâton passa dans sa main gauche; +on le vit ajuster longtemps, prudemment, avec la certitude +d'un homme qui entend ne pas manquer un +coup si rare; enfin, il fit feu, en imitant l'explosion +par un: boum! poussé d'un voix de tonnerre. En un +éclair il fut debout et se mit à bondir. Là, je le crus +fou, tant il mettait d'action dans son rôle. Il imitait à +la fois la bête blessée qui fuit et le chasseur qui court +après elle; de son burnouss, qu'il agitait à deux mains, +il représentait l'immense envergure de l'oiseau et le +mouvement des ailes battant pesamment la terre; enfin, +jetant un petit cri d'angoisse, de joie, de possession, +il prit un dernier élan et sembla donner tête +baissée contre la bête; puis, se retournant vers nous, +il partit d'un grand éclat de rire.</p> + +<p>On voyait luire ses petits yeux devenus couleur de +braise, et, dans ses mâchoires ouvertes tout à coup par +ce large accès de gaieté, je vis luire des dents pareilles +à des crocs de carnassiers.</p> + +<p>—Que dites-vous de cet animal-là? me demanda +le lieutenant.</p> + +<p>—Je dis que tout borgne et tout boiteux qu'il est, +ce doit être un rude chasseur.</p> + +<p>—Ah bah! on ne sait pas, me dit le lieutenant; le +plus clair de son affaire, c'est qu'il a du plomb dans le +corps.</p> + +<p>Il y avait là, dans la cour, un peu à l'écart, un +homme à burnouss qui venait d'entrer pendant la<a name="page_168" id="page_168"></a> +scène et se tenait assis sans souffler mot. Ce ne fut +qu'au moment de sortir que nous le reconnûmes.</p> + +<p>—Ah! c'est toi, <i>Tahar</i>; bonsoir, lui dit le lieutenant. +Qui est-ce qui garde les eaux?</p> + +<p>Le vieillard se leva, répondit que c'était un tel, nous +dit bonsoir, et se rassit.</p> + +<p>Quant au chasseur, il nous accompagna jusque +dans la rue, en appelant sur nous toutes les bénédictions +du ciel.</p> + +<p>—Est-ce que le gardien des eaux est de la famille? +demandai-je quand nous fûmes seuls.</p> + +<p>—C'est le frère du borgne, me répondit le lieutenant. +On ne s'en douterait guère, n'est-ce pas? Encore +un émigré rentré; mais celui-là, c'est un brave +homme.</p> + +<p>—Vous le connaissez?</p> + +<p>—La première fois que nous nous sommes rencontrés, +c'était le 4 décembre, à la nuit, là-bas, dans +ce petit enclos, près de <i>Bab-el-Chettet</i>, où je vous ai +dit qu'on avait fait un accroc à ma capote. La bataille +était finie dans la ville; on ne tirait plus que dans les +palmiers. Ils étaient là embusqués derrière un mur, +lui, Tahar, son fils, et un autre vieux. Ils firent feu +ensemble et se sauvèrent. Je dis à mon sergent: Tire +au jeune. Le jeune homme roula comme un lièvre, +puis se releva et se mit à courir. La nuit venait; on +sonnait le ralliement; il était inutile de le poursuivre. +Le troisième étant blessé à mort, nous n'eûmes que<a name="page_169" id="page_169"></a> +Tahar. Il ne voulait pas se rendre; à la fin, je lui fis +entendre raison, et il se laissa emmener. Mais le lendemain, +il avait filé, et je me dis qu'il avait bien fait.</p> + +<p>Deux mois après, on le trouva rôdant dans les environs; +il était en loques et n'avait plus de chaussures; +le pauvre vieux cherchait son fils. On lui fit +grâce; et son frère étant déjà rentré, il alla demeurer +chez lui.</p> + +<p>Depuis, je lui ai fait avoir son emploi. On lui a dit +de se tenir tranquille; que son fils était enterré avec +les autres; et qu'il n'y avait pas moyen de le lui +rendre;—à moins qu'il ne se soit traîné, ajouta le +lieutenant; car on en a trouvé plus d'un sur la colline, +là-bas; et je sais qu'il y a quatorze corps dans le rocher +aux chiens, que personne n'a ramassés.</p> + +<p>Au moment où nous nous séparions, quelqu'un +passa près de nous et nous dit bonsoir d'une voix +charmante. C'était Aouïmer, le joueur de flûte, qui +descendait nonchalamment la place, se dirigeant vers +les cafés. Il était tout en blanc, sans burnouss, et +portait son haïk relevé à l'égyptienne; à son air +comme à sa voix, on eût dit une femme. Il allait +achever sa nuit chez <i>Djeridi</i>.</p> + +<p>—<i>Ya Aouïmer</i>, as-tu ta flûte? lui cria le lieutenant.</p> + +<p>—Oui, sidi, répondit de loin Aouïmer.</p> + +<p>—Alors, suivons-le, dis-je, et si nous ne tenons pas +plus l'un que l'autre à rentrer chez nous, restons chez +Djeridi le plus tard possible.<a name="page_170" id="page_170"></a></p> + +<p>Aouïmer est un type peu commun. De tous les jeunes +beaux de la ville, c'est le plus à la mode et le plus +avenant. Il a de la grâce et du feu; chose plus rare, il +a de la nonchalance et de la gaieté; une grande +bouche, un beau teint, peu de barbe, des yeux faits +pour sourire; avec cela, l'air d'être toujours en bonne +fortune. On le dit fidèle, ardent, brave, excellent +soldat et très brillant cavalier. Mais sa vraie place est +au café maure, où nous le voyons chaque soir, négligé +de tenue, pâli par son jeûne, jouant avec des langueurs +étranges de sa flûte de roseau, ou dansant, en se +faisant accompagner de la voix, la danse molle des +almées du Sud. A cheval, il perd son charme de +musicien et de danseur, et ressemble trop à tout le +monde. Je ne sais à quel point la poudre peut l'enivrer, +mais il est positif que le son de sa flûte a sur lui des +effets puissants. Sa propre musique est celle qu'il +préfère; il aime à s'en griser.</p> + +<p>On prenait beaucoup de café dans la rue voisine; +et, malgré l'heure avancée, il y avait foule à la porte +de Djeridi; c'est-à-dire qu'on y voyait sur deux bancs +de pierre et moitié du côté du café, moitié du côté de +l'échoppe à tabac—Djeridi fait ce double commerce—une +douzaine de figures toutes en blanc, toutes +une tasse à côté d'elles, quelques-unes fumant la +cigarette, toutes exhalant une odeur de <i>sbed</i>, de musc +ou de benjoin, et leurs pieds nus se touchant d'un bord +à l'autre de la rue, tant la rue est étroite. Je t'ai dit que<a name="page_171" id="page_171"></a> +le café de Djeridi est le cercle le mieux fréquenté d'El-Aghouat, +ou, si tu veux, celui des jeunes, des parfumés +et des fringants. On y fume un peu plus +qu'ailleurs; on s'y amuse un peu plus tard.</p> + +<p>L'échoppe à tabac était fermée; le café lui-même +n'était guère éclairé que par le reflet rouge du +fourneau: il était près de minuit. Un vent très doux +faisait bruire, au bout de la rue, deux ou trois palmiers +dont on voyait vaguement les éventails noirs se +mouvoir sur le ciel violet constellé de diamants. La +voie lactée passait au-dessus de nos têtes dans la +longueur de la rue; il en descendait comme une sorte +de demi-clair de lune.</p> + +<p>Aouïmer joua de sa flûte, d'abord assez froidement, +puis avec plus d'âme, et bientôt avec une passion sans +égale. Je voyais seulement le balancement de son +corps et de ses bras, et les mouvements étrangement +amoureux de sa tête; pendant une heure qu'il joua +sans s'interrompre, tantôt plus fort, tantôt avec des +sons si faibles qu'on eût cru que son souffle expirait, +on n'entendit pas un bruit, pas une parole; à peine +s'apercevait-on que Djeridi allait et venait prenant les +tasses ou les rapportant pleines; il avait ôté ses +sandales et marchait comme marchent les Arabes +quand ils craignent de faire du bruit; de temps en +temps seulement, la voix languissante d'un chanteur, +inspiré par de si doux airs, se mêlait en sourdine aux +tendres roucoulements du roseau.<a name="page_172" id="page_172"></a></p> + +<p>L'heure était en effet si belle, la nuit si tranquille, +un si calmant éclat descendait des étoiles, il y avait +tant de bien-être à se sentir vivre et penser dans un +tel accord de sensations et de rêves, que je ne me +rappelle pas avoir été plus satisfait de ma vie, et que +je trouvais, moi aussi, la musique d'Aouïmer admirable.</p> + +<p>Le lieutenant fumait gravement sa cigarette, la tête +appuyée au mur; je voyais son grand front nu et poli, +sa rude figure et ses yeux fermés comme s'il réfléchissait.</p> + +<p>Je me penchai vers lui et je lui dis:</p> + +<p>—A quoi pensez-vous?</p> + +<p>—A rien, me répondit-il.</p> + +<p>—Et que dites-vous de cette nuit?</p> + +<p>—Je dis qu'on s'y habitue. Mon cher ami, reprit-il, +si toutes les nuits où il a fait chaud, où j'ai veillé +dehors, où je me suis trouvé à peu près bien, j'avais +pensé à quelque chose, je serais devenu un trop grand +philosophe pour un soldat.</p> + +<p>Puis il interrompit Aouïmer pour lui dire:</p> + +<p>—Mon petit Aouïmer, si tu dansais un peu?</p> + +<p>Aouïmer passa sa flûte à son voisin, se voila la +moitié du visage, depuis le menton jusqu'au nez, +dénoua son écharpe de mousseline et la fit descendre +sur ses pieds comme une robe; puis, prenant de +chaque main un des bouts de son foulard, il se mit à +danser.<a name="page_173" id="page_173"></a></p> + +<p>La danse d'Aouïmer est exactement celle des +femmes, avec certaines parodies dont les indulgents +spectateurs parurent se divertir beaucoup.</p> + +<p>Peu à peu cependant la pantomime se ralentit et les +chants s'épuisèrent; quelques-uns de nos amis s'en +allèrent, d'autres s'étendirent sur les bancs; Djeridi +ronflait depuis longtemps en travers de la rue, touchant +à la fois de la tête et des pieds le seuil de ses +deux boutiques. La nuit devenait plus fraîche; on sentait +courir dans l'air quelque chose de pareil à des +frissons. Je regardai l'heure à ma montre, il était trois +heures et demie.</p> + +<p>—Allons dormir, me dit le lieutenant.</p> + +<p>—Où ça? demandai-je.</p> + +<p>—Sur la place, si vous voulez.</p> + +<p>Et prenant dans la boutique de Djeridi une natte +pour chacun de nous, nous allâmes achever notre nuit +sur la place d'armes.</p> + +<p class="date"> +Juin 1853.<br /> +</p> + +<p>Le temps est magnifique. La chaleur s'accroît rapidement, +mais elle ne fait encore que m'exciter au lieu +de m'abattre. Depuis huit jours, aucun nuage n'a paru +sur tout l'horizon. Le ciel est de ce bleu ardent et stérile +qui fait penser aux longues sécheresses. Le vent, +fixé à l'est et presque aussi chaud que l'air, souffle par +intermittences le matin et le soir, mais toujours très<a name="page_174" id="page_174"></a> +faible, et comme pour entretenir seulement dans les +palmes un doux balancement pareil à celui du <i>panka</i> +indien. Depuis longtemps, tout le monde a pris les +vestes légères, les coiffures à larges bords; on ne vit +plus qu'à l'ombre. Je ne puis cependant me résoudre +à faire la sieste; ce serait perdre un des plus beaux +moments de la journée, et pour un médiocre plaisir, +car ma chambre est décidément, de tous les lieux que +je fréquente ici, le moins agréable à occuper, et cela, +pour toutes sortes de raisons que je t'expliquerai un +soir où je n'aurai rien de mieux à faire que de me +plaindre. Bref, et quoi qu'on fasse autour de moi pour +me conseiller les douceurs du repos à l'ombre, je m'y +refuse, et n'en continue pas moins de vivre, avec les +lézards, dans les sables, sur les hauteurs, ou de courir +la ville en plein midi.</p> + +<p>Les Sahariens adorent leur pays, et, pour ma part, +je serais bien près de justifier un sentiment si passionné, +surtout quand s'y mêle l'attachement au sol +natal. Les étrangers, ceux du Nord, en font au contraire +un pays redoutable, où l'on meurt de nostalgie, +quand ce n'est pas de chaleur ou de soif. Quelques-uns +s'étonnent de m'y voir, et, presque unanimement, on +me détournait de m'y arrêter plus de quelques jours, +sous peine d'y perdre mon temps, ma peine, ma santé +et, ce qui est pis, tout mon bon sens. Au demeurant +ce pays, très simple et très beau, est peu propre à +charmer, je l'avoue, mais, si je ne me trompe, il est<a name="page_175" id="page_175"></a> +aussi capable d'émouvoir fortement que n'importe +quelle contrée du monde. C'est une terre sans grâce, +sans douceurs, mais sévère, ce qui n'est pas un tort, +et dont la première influence est de rendre sérieux, +effet que beaucoup de gens confondent avec l'ennui. +Un grand pays de collines expirant dans un pays plus +grand encore et plat, baigné d'une éternelle lumière; +assez vide, assez désolé pour donner l'idée de cette +chose surprenante qu'on appelle le désert; avec un +ciel toujours à peu près semblable, du silence, et, de +tous côtés, des horizons tranquilles. Au centre, une +sorte de ville perdue, environnée de solitude; puis un +peu de verdure, des îlots sablonneux, enfin quelques +récifs de calcaires blanchâtres ou de schistes noirs, au +bord d'une étendue qui ressemble à la mer;—dans +tout cela, peu de variété, peu d'accidents, peu de nouveautés, +sinon le soleil qui se lève sur le désert et va +se coucher derrière les collines, toujours calme, dévorant +sans rayons; ou bien des bancs de sable qui ont +changé de place et de forme aux derniers vents du +sud. De courtes aurores, des midis plus longs, plus +pesants qu'ailleurs, presque pas de crépuscule; quelquefois, +une expansion soudaine de lumière et de chaleur, +des vents brûlants qui donnent momentanément +au paysage une physionomie menaçante et qui peuvent +produire alors des sensations accablantes; mais, plus +ordinairement, une immobilité radieuse, la fixité un +peu morne du beau temps, enfin une sorte d'impassibilité<a name="page_176" id="page_176"></a> +qui, du ciel, semble être descendue dans les +choses, et des choses, avoir passé dans les visages.</p> + +<p>La première impression qui résulte de ce tableau +aident et inanimé, composé de soleil, d'étendue et de +solitude, est poignante et ne saurait être comparée à +aucune autre. Peu à peu cependant, l'œil s'accoutume +à la grandeur des lignes, au vide de l'espace, au dénûment +de la terre, et si l'on s'étonne encore de quelque +chose, c'est de demeurer sensible à des effets aussi peu +changeants, et d'être aussi vivement remué par les +spectacles, en réalité les plus simples.</p> + +<p>Jusqu'à présent, je n'ai rien vu d'exagéré ni de violent +qui réponde à l'idée extraordinaire qu'on se fait communément +de ce pays. Il n'y a qu'un degré de plus dans la +lumière; et le ciel, pour être plus limpide et plus profond +qu'à Alger, ne m'a pas causé le moindre étonnement. +C'est un ciel de pays sec et chaud, tout différent—j'insiste +avec intention sur cette remarque,—de +celui de l'Égypte, sol arrosé, inondé et chauffé tout à +la fois, qui possède un grand fleuve, de vastes lagunes, +où les nuits sont toujours humides, où la terre est en +continuelle transpiration. Celui-ci est clair, aride, invariable; +le contact des terrains fauves ou blancs, des +montagnes roses, le maintien d'un bleu franc dans sa +plus grande étendue; et quand il se dore à l'opposé du +soleil couchant, la base est violette et à peine plombée. +Je n'ai pas vu non plus de beaux mirages. Excepte +pendant le sirocco, l'horizon se montre toujours distinct<a name="page_177" id="page_177"></a> +et se détache du ciel; il y a seulement une dernière +rayure d'un bleu tendre qui, le matin, s'accuse +vigoureusement, mais qui, dans le milieu du jour, se +confond un peu avec le ciel, et qui semble trembler +dans la fluidité de l'air. Vers le plein sud, dans la +direction du M'zab et à une grande distance, on aperçoit +une ligne inégale formée par des bois de tamarins. +Un faible mirage, qui tous les jours se produit dans +cette partie du désert, fait paraître ces bois plus près +et plus grands; encore l'illusion est-elle peu frappante, +et faut-il être averti pour s'en rendre compte.</p> + +<p>C'est sur les hauteurs, le plus souvent au pied de la +tour de l'Est, en face de cet énorme horizon libre de +toutes parts, sans obstacles pour la vue, dominant +tout, de l'est à l'ouest, du sud au nord; montagnes, +ville, oasis et désert, que je passe mes meilleures +heures, celles qui seront un jour pour moi les plus +regrettables. J'y suis le matin, j'y suis à midi, j'y retourne +le soir; j'y suis seul et n'y vois personne, hormis +de rares visiteurs qui s'approchent, attirés par le +signal blanc de mon ombrelle, et sans doute étonnés +du goût que j'ai pour ces lieux élevés. C'est une sorte +de plate-forme entourée de murs à hauteur d'appui, où +l'on parvient, du côté de la ville, par une pente assez +roide, encombrée de rochers, mais sans issue du côté +sud, et d'où l'on tomberait presque à pic dans les jardins. +A l'heure où j'arrive, un peu après le lever du +soleil, j'y trouve une sentinelle indigène encore endormie<a name="page_178" id="page_178"></a> +et couchée contre le pied de la tour. Presque +aussitôt, on vient la relever, car ce poste n'est gardé +que la nuit. A cette heure-là, le pays tout entier est +rose, d'un rose vif, avec des fonds fleur de pêcher; la +ville est criblée de points d'ombre, et quelques petits +marabouts blancs, répandus sur la lisière des palmiers, +brillent assez gaiement dans cette morne campagne +qui semble, pendant un court moment de fraîcheur, +sourire au soleil levant. Il y a dans l'air de +vagues bruits et je ne sais quoi de presque chantant +qui fait comprendre que tous les pays du monde ont le +réveil joyeux.</p> + +<p>Alors, et presque à la même minute, tous les jours, +on entend arriver du Sud d'innombrables chuchotements +d'oiseaux. Ce sont les <i>gangas</i> qui viennent du +désert et vont boire aux sources. Ils passent au-dessus +de la ville, divisés par bandes, et, pour ainsi dire, par +petits bataillons. Ils ont le vol rapide; on distingue le +battement précipité de leurs ailes aiguës, et leur cri +bizarre et tumultueux se ralentit ou s'accélère avec +leur vol. J'éprouve une émotion véritable à reconnaître +de loin leur avant-garde; je compte les légions +qui se succèdent; il y en a presque toujours le même +nombre; ils filent toujours dans le même sens, du sud +au nord, et m'arrivent par la diagonale de la ville. +Leur plume, colorée par le soleil, couvre un moment +le ciel bleu de paillettes lumineuses; je les suis de +l'œil du côté de Rass-el-Aïoun; je les perds de vue<a name="page_179" id="page_179"></a> +quand ils ont atteint la moitié de l'oasis, mais je continue +souvent de les entendre, jusqu'au moment où la +dernière bande est descendue à l'abreuvoir. Il est alors +six heures et demie. Une heure après, les mêmes cris +se réveillent tout à coup dans le nord; les mêmes +bandes repassent une à une sur ma tête, dans le même +ordre, en nombre égal, et, l'une après l'autre, regagnent +leurs plaines désertes; cette fois seulement, au +lieu de cesser brusquement, le bruit s'affaiblit, diminue, +et par degrés s'évanouit dans le silence.—On +peut dire que la matinée est finie; et la seule heure à +peu près riante de la journée s'est écoulée entre l'aller +et le retour des <i>gangas</i>. Le paysage, de rose qu'il +était, est déjà devenu fauve; la ville a beaucoup moins +de petites ombres; elle devient grise à mesure que le +soleil s'élève; à mesure qu'il s'éclaire davantage, le +désert paraît s'assombrir; les collines seules restent +rougeâtres. S'il y avait du vent, il tombe; des exhalaisons +chaudes commencent à se répandre dans l'air, +comme si elles montaient des sables. Deux heures +après, on entend sonner la retraite; tout mouvement +cesse à la fois, et au dernier son du clairon, c'est le +midi qui commence.</p> + +<p>A cette heure-là, je n'ai plus à craindre aucune +visite, car personne autre que moi n'aurait l'idée de +s'aventurer là-haut. Le soleil monte, abrégeant +l'ombre de la tour, et finit par être directement sur +ma tête. Je n'ai plus que l'abri étroit de mon parasol,<a name="page_180" id="page_180"></a> +et je m'y rassemble; mes pieds posent dans le sable ou +sur des grès étincelants; mon carton se tord à côté de +moi sous le soleil; ma boîte à couleurs craque, comme +du bois qui brûle. On n'entend plus rien. Il y a là +quatre heures d'un calme et d'une stupeur incroyables. +La ville dort au-dessous de moi, muette et comme une +masse alors toute violette, avec ses terrasses vides, où +le soleil éclaire une multitude de claies pleines de +petits abricots roses, exposés là pour sécher;—çà et +là, quelques trous noirs marquent des fenêtres, des +portes intérieures, et de minces lignes d'un violet foncé +indiquent qu'il n'y a plus qu'une ou deux raies +d'ombre dans toutes les rues de la ville. Un filet de +lumière plus vive, qui borde le contour des terrasses, +aide à distinguer les unes des autres toutes ces constructions +de boue, amoncelées plutôt que bâties sur +leurs trois collines.</p> + +<p>De chaque côté de la ville s'étend l'oasis, aussi +muette et comme endormie de même sous la pesanteur +du jour. Elle paraît toute petite, et se presse +contre les deux flancs de la ville, avec l'air de vouloir +la défendre au besoin, plutôt que l'égayer. Je l'embrasse +en entier: elle ressemble à deux carrés de +feuilles enveloppés d'un long mur, comme un parc, et +dessinés crûment sur la plaine stérile. Bien que +divisée par compartiments en une multitude de petits +vergers, tous également clos de murs, vue de cette +hauteur, elle apparaît comme une nappe verte; on ne<a name="page_181" id="page_181"></a> +distingue aucun arbre, on remarque seulement comme +un double étage de forêts: le premier, de massifs à +têtes rondes; le second, de bouquets de palmes. De +loin en loin, quelques maigres carrés d'orge, dont il +ne reste plus aujourd'hui que le chaume, forment, +parmi les feuillages, des parties rasées d'un jaune +ardent; ailleurs, et dans de rares clairières, on voit +poindre une terre sèche, poudreuse et couleur de +cendre. Enfin, du côté sud, quelques bourrelets de +sable, amassés par le vent, ont passé par-dessus le +mur d'enceinte; c'est le désert qui essaye d'envahir les +jardins. Les arbres ne remuent pas; on devine, dans +l'épaisseur de la forêt, certaines trouées sombres où +l'on peut supposer qu'il y a des oiseaux cachés, et qui +dorment en attendant leur second réveil du soir.</p> + +<p>C'est aussi l'heure, je l'avais remarqué dès le jour +de mon arrivée, où le désert se transforme en une +plaine obscure. Le soleil, suspendu à son centre, +l'inscrit dans un cercle de lumière dont les rayons +égaux le frappent en plein, dans tous les sens et partout +à la fois. Ce n'est plus ni de la clarté, ni de +l'ombre; la perspective indiquée par les couleurs +fuyantes cesse à peu près de mesurer les distances, +tout se couvre d'un ton brun, prolongé sans rayure, +sans mélange; ce sont quinze ou vingt lieues d'un +pays uniforme et plat comme un plancher. Il semble +que le plus petit objet saillant y devrait apparaître, +pourtant on n'y découvre rien; même, on ne saurait<a name="page_182" id="page_182"></a> +plus dire où il y a du sable, de la terre ou des parties +pierreuses, et l'immobilité de cette mer solide devient +alors plus frappante que jamais. On se demande, en le +voyant commencer à ses pieds, puis s'étendre, s'enfoncer +vers le sud, vers l'est, vers l'ouest, sans route +tracée, sans inflexion, quel peut être ce pays silencieux, +revêtu d'un ton douteux qui semble la couleur +du vide; d'où personne ne vient, où personne ne s'en +va, et qui se termine par une raie si droite et si nette +sur le ciel;—l'ignorât-on, on sent qu'il ne finit pas +là et que ce n'est, pour ainsi dire, que l'entrée de la +haute mer.</p> + +<p>Alors, ajoute à toutes ces rêveries le prestige des +noms qu'on a vus sur la carte, des lieux qu'on sait être +là-bas, dans telle ou telle direction, à cinq, à dix, à +vingt, à cinquante journées de marche, les uns connus, +les autres seulement indiqués, puis d'autres de plus en +plus obscurs:—d'abord, droit au plein sud, les +<i>Beni-Mzab</i>, avec leur confédération de sept villes, +dont trois sont, dit-on, aussi grandes qu'Alger, qui +comptent leurs palmiers par cent mille et nous apportent +leurs dattes, les meilleures du monde; puis les +<i>Chambaa</i>, colporteurs et marchands, voisins du <i>Touat</i>;—puis +le <i>Touat</i>, immense archipel saharien, fertile, +arrosé, populeux, qui confine aux <i>Touareks</i>; puis les +<i>Touareks</i>, qui remplissent vaguement ce grand pays +de dimension inconnue dont on a fixé seulement les +extrémités, <i>Tembektou</i> et <i>Ghadmes</i>, <i>Timimoun</i> et le<a name="page_183" id="page_183"></a> +<i>Haoussa</i>; puis, le pays nègre dont on n'entrevoit que +le bord; deux ou trois noms de villes, avec une capitale +comme pour un royaume; des lacs, des forêts, +grande mer à gauche, peut-être de grands fleuves, des +intempéries extraordinaires sous l'équateur, des produits +bizarres, des animaux monstrueux, des moutons +à poils, des éléphants; et puis quoi? plus rien de distinct, +des distances qu'on ignore, une incertitude, une +énigme. J'ai devant moi le commencement de cette +énigme, et le spectacle est étrange sous ce clair +soleil de midi. C'est ici que je voudrais voir le sphinx +égyptien.</p> + +<p>On a beau regarder tout autour de soi, près ou +loin, on ne distingue rien qui bouge. Quelquefois, par +hasard, un petit convoi de chameaux chargés apparaît, +comme une file de points noirâtres, montant +avec lenteur les pentes sablonneuses; on l'aperçoit +seulement quand il aborde aux pieds des collines. Ce +sont des voyageurs; qui sont-ils? d'où viennent-ils? Ils +ont traversé, sans qu'on les ait vus, tout l'horizon que +j'ai sous les yeux.—Ou bien, c'est une trombe de +sable qui tout à coup se détache du sol comme une +mince fumée, s'élève en spirale, parcourt un certain +espace inclinée sous le vent, puis s'évapore au bout de +quelques secondes.</p> + +<p>La journée est lente à s'écouler; elle finit, comme +elle a commencé, par des demi-rougeurs, un ciel +ambré, des fonds qui se colorent, de longues flammes<a name="page_184" id="page_184"></a> +obliques qui vont empourprer à leur tour les montagnes, +les sables, les rochers de l'est; l'ombre s'empare +du côté du pays que la chaleur a fatigué pendant +l'autre moitié du jour; tout semble un peu soulagé. +Les moineaux et les tourterelles se mettent à chanter +dans les palmiers; il se fait comme un mouvement de +résurrection dans la ville; on voit des gens qui se +montrent sur les terrasses et viennent secouer les +claies; on entend des voix d'animaux sur les places, +des chevaux qu'on mène boire et qui hennissent, des +chameaux qui beuglent; le désert ressemble à une +plaque d'or; le soleil descend sur des montagnes violettes, +et la nuit s'apprête à venir.</p> + +<p>Quand je rentre, après une journée passée ainsi, +j'éprouve comme une certaine ivresse causée, je crois, +par la quantité de lumière que j'ai absorbée pendant +cette immersion solaire de plus de douze heures, et je +suis dans un état d'esprit que je voudrais te bien +expliquer.</p> + +<p>C'est une sorte de clarté intérieure qui demeure, +après le soir venu, et se réfracte encore pendant mon +sommeil. Je ne cesse pas de rêver de lumière; je +ferme les yeux et je vois des flammes, des orbes rayonnants, +ou bien de vagues réverbérations qui grandissent, +pareilles aux approches de l'aube; je n'ai, +pour ainsi dire, pas de nuit. Cette perception du jour, +même en l'absence du soleil, ce repos transparent traversé +de lueurs comme les nuits d'été le sont de météores,<a name="page_185" id="page_185"></a> +ce cauchemar singulier qui ne m'accorde aucun +moment d'obscurité, tout cela ressemble beaucoup à la +fièvre. Pourtant je ne ressens aucune fatigue; je devais +m'y attendre, et je ne m'en plains pas.</p> + +<p class="date"> +La nuit, fin de juin 1853.<br /> +</p> + +<p>Cher ami, j'ai eu peur aujourd'hui, car, pendant +une heure, je me suis cru aveugle. Est-ce la suite des +derniers jours du soleil? Faut-il m'en prendre au vent +du désert qui souffle depuis trois fois vingt-quatre +heures sans relâche et qui met du feu dans le sang? +Est-ce fatigue de l'œil, fatigue de tête? De tout un +peu, je crois.</p> + +<p>J'étais sur une terrasse au-dessus de l'oasis, en vue +du désert, au plein sud, peignant malgré le vent, malgré +le sable, malgré les dalles qui me brûlaient les +pieds, les murs qui me brûlaient le dos, ma boîte à +couleurs qui ne tenait pas sur mes genoux, peignant, +comme tu te l'imagines, avec des couleurs à l'état de +mortier, tant elles étaient mêlées de sable.</p> + +<p>J'ai commencé par voir tout bleu, puis j'ai vu +trouble; au bout de cinq minutes, je ne voyais plus du +tout.—Le désert était extraordinaire; à chaque instant +une nouvelle trombe de poussière passait sur +l'oasis et venait s'abattre sur la ville; toute la forêt de +palmiers s'aplatissait alors comme un champ de blé.</p> + +<p>J'attendis un quart d'heure, toujours assis, les yeux<a name="page_186" id="page_186"></a> +fermés pour essayer l'effet d'un peu de repos; et ne +faisant plus qu'entendre le bruit sinistre du vent dans +cette masse de feuilles et de palmes. Ce temps passé, +j'ouvris les yeux; j'étais décidément presque aveugle; +à peine me resta-t-il assez de vue pour fermer ma +boîte, descendre, en me cramponnant, l'escalier en +ruines et rentrer chez moi pour ainsi dire, à tâtons.</p> + +<p>En reconnaissant mon pas dans la cour, mon cheval +se mit à hennir. Mon domestique français, couché +dans l'écurie, malade depuis trois jours et accablé par +ce temps funeste, me cria: Est-ce vous, Monsieur?—Oui, +c'est moi, lui dis-je, ne bougez pas.—Quant à +Ahmet, il est absent par congé jusqu'à demain.</p> + +<p>En cet état d'abandon, ma maison me parut lugubre. +J'entendis, en entrant dans ma chambre, l'insupportable +bourdonnement des mouches et le bruit de +souris qui s'enfuyaient autour de moi. Il y faisait une +chaleur asphyxiante; je pris mon couteau, et je fendis +toutes mes vitres de toile; puis, je n'eus que la force +de me jeter sur ma sangle, en pensant que c'était tant +pis pour moi. J'entendis vaguement les sonneries de +six heures; ce fut à peine si je m'aperçus que le jour +baissait, et je finis par m'endormir.</p> + +<p>Je viens de m'éveiller, et après de longs efforts, j'ai +allumé ma bougie. J'y vois. Il me reste encore un +poids énorme au cerveau, comme si ma tête avait +doublé de volume; mais la peur est passée, je puis en +rire et te l'avouer.<a name="page_187" id="page_187"></a></p> + +<p>Il est onze heures. J'ai bouché, tant bien que mal, +mon châssis crevé, pour arrêter le vent qui continue; +j'écris sur mes genoux, à la lueur de ma bougie qui +se tourmente et fait courir des ombres folles sur les +murs blancs de ma chambre. Jamais, depuis un mois +que je l'habite, je ne l'ai trouvée si bizarre; le mur est +tapissé de mouches du haut en bas; mes pantalons de +couleur claire, mes vestes de toile, mon chapeau de +paille, pendus à des piquets, en sont couverts; on les +dirait soutachés de broderies noires. Le mouvement de +l'air et ma bougie allumée les inquiètent, et je les vois +se mouvoir sur place, mais heureusement sans voler. +Je m'amuse à compter les souris qui passent, allant et +venant de ma caisse à papier à mes cantines, de mes +cantines à mon oreiller plein de paille d'<i>alfa</i>.</p> + +<p>J'entends dans ma toiture des bruits plus inquiétants +que de coutume, car il semble que toutes les bêtes +nocturnes dont elle est peuplée soient mises en émoi +par l'ouragan. Ce sont de faibles cris pareils à ceux +des souris, mais plus doux, que je reconnais pour +appartenir à de petits animaux de la famille des <i>sauriens</i>, +qu'on appelle ici des <i>tarentes</i>; d'autres soupirs +encore plus plaintifs et d'une douceur particulièrement +sinistre, me font craindre, pour cette nuit, des +visiteurs moins inoffensifs. Depuis les grandes chaleurs, +les serpents ont envahi les maisons. J'ai tué +l'autre jour, devant ma porte, un reptile jaune à +rayures noires, d'une espèce très douteuse; on l'appelle<a name="page_188" id="page_188"></a> +ici <i>guern-ghzel</i> (cornes de gazelles) à cause de la +ressemblance des taches avec des petites cornes recourbées; +et Ahmet m'a prévenu qu'il en avait vu un +de la même espèce et plus grand s'introduire dans la +terrasse.</p> + +<p>Quant aux <i>tarentes</i>, je les redoute un peu moins, +quoiqu'elles me causent encore, même après un mois +de connaissance, un insurmontable dégoût. Ce sont de +petits lézards plats, larges, jaunâtres, visqueux, qu'on +dirait transparents, avec une tête triangulaire, des +yeux clairs, beaucoup plus laids que les salamandres +que tu connais. Toute la nuit, elles courent la tête en +bas, collées aux poutrelles de palmier du plafond, faisant +pleuvoir le sable, se poursuivant d'un soliveau sur +l'autre; j'assiste à leurs jeux, et je suis témoin de +luttes qui, soit dit en passant, ressemblent beaucoup à +des amours.</p> + +<p>Je viens de m'interrompre, ne pouvant résister à +l'envie de leur donner la chasse. Il y en avait deux, +peut-être un couple, qui s'étaient aventurées jusqu'à +moitié hauteur du mur, et qui là, la tête inclinée vers +moi, semblaient se demander ce que j'allais faire si +elles descendaient un peu plus bas. D'un coup de +pique appliqué à plat, je les ai fait tomber toutes les +deux, mortes ou à peu près. Une minute après, elles +n'étaient plus là; j'aperçus seulement une souris qui +fuyait, traînant quelque chose de lourd, qu'elle avait +de la peine à tirer.<a name="page_189" id="page_189"></a></p> + +<p>Je ne te parle pas des chauves-souris qui profitent, +pour entrer chez moi, du moindre petit moment +où la tenture demeure ouverte; celles-là, j'en suis +quitte pour les mettre à la porte à grands coups de +palmes.</p> + +<p>Je me console en pensant que plus tard tout cela me +paraîtra peut-être assez drôle.</p> + +<p>Quand, par hasard, je fais la revue de mon carton, +et qu'au milieu d'un fouillis de croquis informes, je +vois ce petit nombre de figures à peu près <i>rendues</i>, les +seules qui me soient d'un renseignement utile, je me +désespère. Tu me demandes si je trouve ici plus de +bonne volonté qu'à Alger, et si je puis enfin mettre la +main sur des modèles. Hélas! mon ami, voici la liste +des dessins que j'ai faits chez moi ou ailleurs à peu près +posément, tu les reconnaîtras: le chasseur borgne; +Ya-Hia, rentré dans ses habitudes de ville, marié et +toujours soigné, parfumé, taciturne et soumis; un +petit juif, exempt des préjugés arabes; un désœuvré +raccolé dans la rue, emmené presque de force, et qui +m'a fait entendre qu'on ne l'y reprendrait plus, n'importe +à quel prix; enfin, le fils bouffi du Bach-Amar, +qui n'est pas encore parti pour le M'zab, et qui abuse +de ma générosité. Toutes complaisances d'amis, comme +tu le vois. Le reste, je l'ai fait, pour ainsi dire volé +dans les rues où ces gens-là posent alors sans le vouloir.</p> + +<p>Quant aux femmes, démarches, pourparlers, raisonnements,<a name="page_190" id="page_190"></a> +rien ne réussit; et quand on voit que +l'argent n'a pas prise sur elles, on peut être sûr que +toute autre tentative échouera.</p> + +<p>En désespoir de cause, je fais agir les plus vilains +drôles du pays auprès des femmes présumées les plus +complaisantes. Elles acceptent tout, jusqu'au moment +où comprenant mieux ce dont il s'agit, leur pudeur se +révolte, un peu tard, si tu veux, et mal à propos; mais +c'est ainsi qu'elles l'entendent.</p> + +<p>L'autre jour j'ai été éconduit, de manière à ne pas +insister, d'une maison de la basse ville où, pour mon +coup d'essai, je m'étais aventuré en personne. Par +hasard la femme était jolie, ou belle si tu veux; car le +beau est plus contestable, et peut, aux yeux de certaines +gens, paraître laid, ce qui est précisément le +cas de la femme dont je parle.</p> + +<p>Elle appartient à un M'zabite, mercier dans la rue +des Marchands. Il entra tout à coup, essoufflé comme +s'il avait couru.</p> + +<p>—Ce n'était pas la peine de courir, lui dit le lieutenant. +Il ne répondit pas, se donna l'air de sourire; +mais il nous fit un salut trop court et s'assit en face de +nous, nous regardant avec des yeux veinés de rouge +et promenant ses doigts carrés dans sa large barbe en +éventail.</p> + +<p>Au bout d'un instant le lieutenant me dit:</p> + +<p>—Ce gueux-là m'agace, allons-nous-en, et qu'il +nous laisse tranquilles.<a name="page_191" id="page_191"></a></p> + +<p>Depuis je l'ai surpris en conversation très animée +avec Ahmet. Ils se turent en m'apercevant. Le soir, je +demandai à Ahmet:</p> + +<p>—Est-ce que tu connais Karra, le marchand?</p> + +<p>Ahmet alors m'expliqua qu'il avait son père à El-Biod, +avec des tentes et beaucoup de troupeaux; que +son père était riche et lui envoyait de l'argent; qu'il +tenait peu à celui que je lui donnais, et que s'il était +entré à mon service, c'est qu'il aimait à vivre avec les +Français; qu'ayant reçu une certaine somme, il était +en affaire avec Karra, et qu'il allait prendre un intérêt +dans son commerce; mais qu'ils n'étaient pas d'accord +sur les conditions; et que je les avais trouvés +occupés d'en discuter.</p> + +<p>Puis, quand je lui parlai de la femme, il rapprocha +ses cinq doigts, les mit au niveau de sa bouche, comme +s'il soufflait dessus; et par ce geste indescriptible qui +veut dire à peu près: C'est beaucoup; ou: Que me +dites-vous là! il me fit comprendre que je ne devais +plus y penser.</p> + +<p>Au fond, je soupçonne Ahmet d'être contre moi et +de trahir directement mes intérêts. Quant à ce qu'il +m'a dit de sa fortune paternelle, je n'en crois pas le +premier mot, et je lui ai dit:</p> + +<p>—Si tu as des rentes, tu devrais bien t'acheter +un burnouss et ne pas coucher toutes les nuits dans le +mien.</p> + +<p>Ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, c'est que je<a name="page_192" id="page_192"></a> +suis signalé à la surveillance des maris, et qu'on épie +tous les pas que je fais dans la ville.</p> + +<p class="date"> +1<sup>er</sup> juillet 1853.<br /> +</p> + +<p>Nous voilà en pleine canicule. Le thermomètre +donne à l'ombre sur ma terrasse, au nord, un maximum +soutenu de 44°, de neuf heures du matin à +quatre heures du soir. Les nuits ne sont guère plus +fraîches. Après les grands vents des jours derniers, +nous sommes entrés dans des calmes plats, et les +nuages se sont dissipés d'eux-mêmes comme un rideau +de gaze blanche qui se serait peu à peu replié du sud +au nord. Pendant un jour encore, on les aperçut roulés +sur le <i>Djebel-Lazrag</i>. Le lendemain, nous nagions de +nouveau dans le bleu.</p> + +<p>La canicule, compliquée du Rhamadan, semble avoir +ôté le peu de forces et le peu de sang qui restaient aux +pâles habitants d'El-Aghouat. On ne rencontre plus, +le jour, que des visages maigres, des teints sans vie; +on se traîne entre deux coups de soleil, de l'ombre à +l'ombre. Aouïmer est malade. Djeridi ne quitte plus le +pavé de sa boutique; à peine laisse-t-il sa porte entrebâillée, +comme pour prouver qu'il n'est pas mort. +Mais on a beau le secouer, il ne bouge pas, et quand +on lui dit: Eh bien! Djeridi, et le café? il montre son +fourneau éteint depuis le matin, ses bidons vides, ses +tasses rangées sur l'étagère, et répond: <i>Makan</i>, il n'y +en a plus.<a name="page_193" id="page_193"></a></p> + +<p>En temps ordinaire, on dort quatre heures; aujourd'hui, +tout homme qui jeûne s'autorise de son +abstinence pour dormir douze heures.</p> + +<p>Je me réveille avant l'aube, au <i>fedjer</i>. Un peu +après, je sens comme une secousse dans mon lit, et +j'entends le coup de canon qui annonce le point du +jour; à cette minute-là commence le jeûne, jeûne +absolu, comme tu sais, car on ne peut ni manger, ni +fumer, ni boire; les voyageurs seuls ont une dispense, +à la condition de faire à certains marabouts autant +d'aumônes qu'ils ont bu de fois.</p> + +<p>A ce moment-là même, je suis sûr de voir entrer +Ahmet, mâchant encore sa dernière bouchée, et tenant +une gamelle pleine d'eau; il a l'air satisfait, quoique +éreinté par ses excès de la nuit.</p> + +<p>Le soir, la ville est suspendue dans l'attente du +canon de sept heures; et nous croyons remarquer que +tous les jours il avance de quelques minutes, bien que +nous soyons à huit jours à peine du solstice.</p> + +<p>On ne sait plus à qui parler, ni que faire de ces +gens-là, soit qu'ils festoient ou qu'ils jeûnent, la nuit +comme le jour, on les dirait en dévotion.</p> + +<p>Il me prend des envies de m'arracher à cette universelle +torpeur. Peut-être, avant huit jours, me mettrai-je +en course, pour l'Est d'abord, ensuite pour l'Ouest. +Je t'ai promis de ne pas quitter le pays sans voir +Aïn-Mahdy, et je tiendrai ma parole. La route est +sûre, et je ne me consolerais pas de laisser à vingt<a name="page_194" id="page_194"></a> +lieues de moi la ville sainte de Tedjini, sans y faire, +moi aussi, mon pèlerinage.</p> + +<p class="date"> +Juillet 1853.<br /> +</p> + +<p>Il y a deux jours, à la nuit close, le lieutenant me +dit:</p> + +<p>—Que faisons-nous, ce soir?</p> + +<p>—Ce que vous voudrez.</p> + +<p>—Où allons-nous?</p> + +<p>—Où vous voudrez.</p> + +<p>Tous les soirs, c'est la même demande et la même +réponse, faites toutes les deux dans les mêmes termes. +Puis, sans rien résoudre, il se trouve que l'ennui de +chercher du nouveau, la pente de l'habitude, souvent +la soif, nous mènent soit chez Djeridi, soit dans un +petit café peu connu où nous avons découvert la meilleure +eau qu'on boive ici, c'est-à-dire une eau claire, +sans mauvais goût, sans magnésie, et renouvelée +deux fois par jour par des bidons d'une propreté satisfaisante.</p> + +<p>Ce soir-là, je ne sais comment il arriva qu'au lieu +de nous arrêter chez Djeridi, nous passâmes, et que de +détours en détours, allant toujours devant nous, nous +nous trouvâmes à la porte des Dunes.</p> + +<p>—Tiens, me dit le lieutenant, en aspirant une +faible bouffée de brise qui venait de l'est, il y a de l'air +de ce côté.</p> + +<p>Cinq minutes après, nous étions, sans nous en<a name="page_195" id="page_195"></a> +douter, dans les dunes. Quelqu'un nous croisa; c'était +le chasseur d'autruches qui regagnait la ville, une +pioche à la main.</p> + +<p>—D'où viens-tu? lui demanda le lieutenant.</p> + +<p>—De mon jardin, répondit le borgne, qui passa +sans plus attendre.</p> + +<p>—Remarquez qu'il n'a pas plus de jardin que moi, +me dit le lieutenant.</p> + +<p>Quoiqu'en dehors de la ville, il faisait cruellement +chaud, et nous étions sans veste et nu-tête, n'ayant +rien à craindre d'un air aussi sec que la terre. Nous +avions de la peine à nous tirer du sable, et nous cheminions +bras dessus, bras dessous, habitude apportée +des trottoirs de Paris, et que le lieutenant a adoptée +par complaisance. Il n'y avait pas un mouvement de +feuilles sur toute la ligne des jardins que nous suivions +à droite; pas un bruit sur toute la corniche de collines +qui dominaient à gauche la longue dune de sable uni +où nous marchions sans entendre le bruit de nos pas, +comme dans la neige.</p> + +<p>Cependant, le terrain devint solide; nous dépassâmes +les jardins; nous traversâmes, sans y prendre +garde, le lit de l'Oued-M'zi, et ce ne fut qu'en remontant +les premiers mouvements de sable de l'autre rive, +que je reconnus à cinquante pas devant nous la +forme étrange, surtout à pareille heure, du rocher aux +chiens.</p> + +<p>Je t'ai dit que les chiens avaient émigré le jour<a name="page_196" id="page_196"></a> +même du siège. Depuis lors, on n'a pu ni les faire +rentrer, ni les expulser tout à fait du pays. Tant +qu'ils ont eu de quoi manger autour du champ de +bataille ou dans les cimetières, on était tranquille; +aujourd'hui, pour un rien, ces bêtes, redevenues +sauvages, attaqueraient les passants, comme les loups +l'hiver.</p> + +<p>Ils sont logés dans des rochers au nord et à l'est, +surtout un peu au delà des dunes, dans un fragment +de collines hérissées de schistes difformes et noirs +comme de la houille.</p> + +<p>On les voit de loin allant et venant sur le couronnement +des rochers, galopant sur la pente de sable +jaune, pour descendre vers l'angle le plus rapproché +des jardins, ou remontant comme des gens qui rentrent +chez eux. Presque toujours, ils ont plusieurs +sentinelles établies en avant de la colline dans le lit à +sec de l'Oued. Du point où souvent je vais m'asseoir, +je les distingue accroupis, l'oreille droite et surveillant +d'un air farouche les approches désertes de leur citadelle. +Par moments, ou entend là-dedans des luttes +effroyables; on voit le sable qui vole; puis c'est un +tumulte de points fauves agglomérés tout à coup sur +une roche noire; il en sort de partout; et les sentinelles +elles-mêmes accourent pour se mêler au +combat.</p> + +<p>La nuit, ils battent la campagne, faisant la ronde +autour des jardins, chassant dans les enclos, déterrant<a name="page_197" id="page_197"></a> +ce qu'ils trouvent, et depuis la tombée du jour jusqu'au +matin, poussant des aboiements de meute qu'on +est tout étonné d'entendre de la ville.</p> + +<p>—Ils sont en chasse, dit le lieutenant; écoutez: +les voilà qui font le tour par <i>Bab-el-Chettet</i>.</p> + +<p>En effet, des cris lointains nous arrivaient par-dessus +l'oasis; la meute était déjà à une demi-lieue de +son chenil. A peine en vîmes-nous deux ou trois en +retard filer à notre approche à toutes jambes, et sans +plus de bruit que des chacals.</p> + +<p>—Dans tous les cas, reprit le lieutenant, avec cela +je réponds de vous. Il me montrait une canne énorme, +d'un bois noueux, poli, verdâtre, cueillie je ne sais où, +qui doit dater de fort loin et qu'il ne quitte jamais, sinon +pour se mettre en tenue.</p> + +<p>Nous continuâmes de monter. Arrivés à mi-côte et +après avoir hésité entre le sable et le rocher, nous +nous décidâmes pour un siège de pierres, trouvant le +sable trop chaud, et nous nous assîmes, avec regret de +ne pouvoir nous étendre.</p> + +<p>A cette hauteur, nous aurions pu nous croire entourés +de sable. L'oasis se dressait en noir à quelques +cents mètres de nous; au delà régnait une ligne grisâtre +représentant l'épaisseur des collines et de la +ville, de même couleur que le ciel, mais au-dessus de +laquelle seulement commençaient les étoiles. La nuit +était si tranquille qu'on entendait distinctement les +grenouilles chanter dans le marais de Rass-el-Aïoun.<a name="page_198" id="page_198"></a> +La voix des chiens continuait, en s'éloignant de minute +en minute.</p> + +<p>—A la bonne heure, dit le lieutenant; voilà qui, +de temps en temps, nous vaudra mieux que le cabaret.</p> + +<p>C'est une brave et bonne nature que le lieutenant +N... Un esprit bien fait, clair, exact, rigide, peu sentimental, +et au fond très sensible, quoi qu'il en dise; +assujetti volontairement, plus encore que discipliné, et +auprès duquel il est aussi agréable de parler quand +il vous écoute, que de se taire quand il veut bien +parler.</p> + +<p>Ce soir-là, il avait repris une longue histoire interrompue +dix fois, dix fois recommencée depuis un +mois, et qui, tôt ou tard, finira, je l'espère, par une +confidence.</p> + +<p>Tout à coup, il me toucha le bras et me dit:</p> + +<p>—Ne bougez pas, je vois là quelque chose de +louche.</p> + +<p>Il se leva, me laissa sa veste, prit son bâton, et fit +rapidement quelques pas en avant.</p> + +<p>A ce moment, je vis apparaître la forme d'un homme +habillé de blanc, portant sur la tête un objet semblable +à un gros pavé.</p> + +<p>Le lieutenant s'était arrêté, et presque aussitôt je +l'entendis crier d'une voix tranquille:</p> + +<p>—<i>Ache-Koun?</i>—Qui est là?</p> + +<p>—C'est moi, lieutenant, répondit de même en +arabe une voix que je reconnus.<a name="page_199" id="page_199"></a></p> + +<p>Après quelques minutes de conférence, le lieutenant +revint près de moi.</p> + +<p>—C'est Tahar, me dit-il; le pauvre diable s'imagine +avoir retrouvé son fils; parce qu'avec des débris +humains méconnaissables, il a ramassé des loques et +un ceinturon qu'il prétend avoir reconnu. Il a enterré +le tout ensemble dans le sable, et de temps en temps +il revient ici, à ce qu'il paraît, pour voir si les chiens +n'ont pas dérangé le trou. Laissons-le faire et allons +plus loin, car nous le gênerions.</p> + +<p>—Tiens, reprit-il tout à coup, le borgne aura aidé +à cacher son neveu; il est encore plus sournois que je +ne croyais.</p> + +<p>Le lendemain matin, je retrouvai le <i>gardien des +eaux</i> à sa place accoutumée, son sablier sur les genoux, +sa corde à nœuds passée dans les doigts.</p> + +<p class="date"> +Juillet 1853.<br /> +</p> + +<p>On s'étonne peut-être de ne plus me voir ni dans +les rues, ni à la fontaine, car j'ai tout à fait changé +mes habitudes. Aussitôt le jour venu, je me glisse dans +les jardins, soit au nord, soit au sud, suivant la direction +du vent, quand il en fait, ce qui est de plus en +plus rare. J'y suis à l'ombre, à l'abri des mouches; et +de midi à trois heures, j'y puis dormir sous les figuiers, +étendu sur une terre poudreuse et molle, à +défaut d'herbes.<a name="page_200" id="page_200"></a></p> + +<p>Malheureusement, l'oasis ressemble à la ville; elle +est resserrée, compacte, sans clairières, et subdivisée à +l'infini. Chaque enclos est entouré de murs, et de +murs trop élevés pour que la vue s'étende de l'un dans +l'autre. Il en résulte qu'une fois enfermé dans un de +ces jardins, on est enfoui dans de la verdure, avec +quatre murs gris pour horizon. Tous ces petits vergers +contigus, au-dessus desquels on voit se déployer, +comme une multitude de bouquets verts, quinze ou +dix-huit mille dattiers, sont traversés par un système +bizarre de ruelles, formant comme un jeu de patience, +avec une ou deux issues pour ce vaste labyrinthe, et +dont il faut posséder la clef sous peine de ne pouvoir +en sortir autrement qu'en retrouvant l'entrée. Souvent, +dans la partie arrosée par l'Oued, le ruisseau +coule au fond des rues; on doit alors suivre le lit de la +rivière dans l'eau jusqu'à mi-jambe ou se promener à +dos d'homme, comme je l'ai fait sur le dos d'Ahmet +un jour qu'il m'y avait égaré. Ces ruelles inondées +servent à certains endroits de lavoir; ailleurs, on rencontre +des touffes de lauriers-roses presque aussi +hautes que les murs et qui ont poussé dans le joint des +pierres, pareilles à d'énormes gerbes de fleurs qu'on +aurait mis tremper dans l'eau. Chaque enclos s'ouvre, +soit sur la rue, soit sur le jardin voisin, par une porte +de deux ou trois pieds de haut, barricadée de <i>djerid</i> ou +seulement barrée au moyen de deux traverses, et sous +laquelle on passe à genoux.<a name="page_201" id="page_201"></a></p> + +<p>On n'y voit ni oliviers, ni cyprès, ni citronniers, ni +orangers; mais on est surpris d'y trouver beaucoup +des essences d'Europe, pêchers, poiriers, pommiers, +abricotiers, figuiers, grenadiers, puis des vignes, et +dans de petits carrés cultivés, la plus grande partie +des légumes de France, surtout des oignons.</p> + +<p>Si tu te souviens des jardins de l'Est, dont je t'ai +parlé, si tu revois encore, comme moi, les vastes perspectives +de Bisk'ra, la lisière du bois allant expirer +dans les sables, sans mur d'enceinte, et faute de terre +et d'eau; les derniers palmiers engloutis jusqu'à moitié +du tronc; puis les clairières avec les moissons, les +pelouses vertes; les étangs de T'olga dormants et profonds +avec la silhouette renversée des arbres dans une +eau bleue; puis au loin, presque partout, et pour +enfermer cette Normandie saharienne, le désert se +montrant entre les dattiers; peut-être trouveras-tu, +comme moi, qu'il manque quelque chose à ce pays +pour résumer toutes les poésies de l'Orient.</p> + +<p>Aussi, faute de mieux, je prends ces petits jardins +comme autant de retraites, et tous ces arbres comme +des parasols mouvants.</p> + +<p class="date"> +Juillet 1853.<br /> +</p> + +<p>Ce soir, en rentrant pour préparer mon bagage (car +c'est décidément demain que je me mets en course), je +n'entendis rien résonner au fond de la cantine où +j'avais déposé mon argent; et l'ayant vidée, je reconnus<a name="page_202" id="page_202"></a> +qu'on m'avait volé; mais, si bien volé, qu'il ne restait +que cinq francs cachés entre deux tablettes de chocolat. +Nous nous regardâmes, le lieutenant et moi; il +me dit:</p> + +<p>—C'est bien, ne perdons pas de temps et venez sur +la place, où vous m'attendrez.</p> + +<p>Au même instant, mon domestique Ahmet arrivait, +montant l'escalier quatre à quatre; il put voir la cantine +vide et mon linge étalé par terre. Nous sortîmes +tous trois.</p> + +<p>Dans la rue, le lieutenant me dit:</p> + +<p>—Maintenez-le près de vous pendant trois minutes, +et s'il veut fuir, saisissez-le ou appelez.</p> + +<p>Ahmet mâchonnait une cigarette, tout en fredonnant +un petit air; il avait le bras passé dans l'ouverture +de son burnouss; il me regardait du coin de l'œil, +et je faisais de même. Il n'y avait que peu de monde +sur la place, car la nuit tombait. J'hésitais à m'emparer +de lui sur un simple soupçon.</p> + +<p>Trois minutes après, le lieutenant revint et me +cria:</p> + +<p>—Qu'en avez-vous fait?</p> + +<p>Je me retournai: Ahmet n'était plus là.</p> + +<p>—J'étais bien sûr que c'était lui, me dit le lieutenant.</p> + +<p>Nous reprîmes la ruelle en courant. A deux pas de +ma porte, il y a un détour, puis un second, puis un +troisième; arrivés au bout du zigzag nous avions,—<a name="page_203" id="page_203"></a>à +droite la rue qui conduit au Dar-Sfah; et, devant +nous, un couloir profond, plein d'eau, menant directement +vers le Sud entre les jardins; un Arabe tout nu +y lavait son linge.</p> + +<p>—As-tu vu quelqu'un passer en courant, avec une +veste rouge et son burnouss autour du bras?</p> + +<p>—Oui, dit l'Arabe en montrant le fond du +canal, il s'en va par là, il est entré dans l'eau et il +court.</p> + +<p>—Laissez-le faire, me dit le lieutenant; il va se +cacher pour la nuit dans les jardins; demain, au jour, +on le trouvera.</p> + +<p>—Mais s'il n'attend pas le jour pour aller plus +loin?</p> + +<p>—Où diable voulez-vous qu'il aille? A moins qu'il +ne prenne par El-Assafia, et il ne s'y risquera pas; il a +à choisir entre deux, ou quatre, ou six jours de +marche, pour trouver une datte à manger. Vous +savez bien qu'on ne sort pas d'ici comme on veut, +et que, quand on voyage, il faut emporter de quoi +vivre.</p> + +<p>Cependant, on prit quelques mesures; on lança +deux cavaliers sur le contour de l'oasis, on commanda +une patrouille de nuit. Pendant ce temps nous allâmes, +à tout hasard, faire une perquisition dans quelques +maisons de la basse ville, où nous pensions qu'Ahmet +avait des intelligences.</p> + +<p>—J'ai interrogé le cafetier, me dit le lieutenant;<a name="page_204" id="page_204"></a> +Ahmet a passé la nuit dernière au café; il avait sa +djebira pleine d'argent; il a régalé tous ses amis, en +disant que cette fortune venait des moutons de son père.</p> + +<p>—Très bien, dis-je, je connais l'histoire, et j'aurais +dû en prévoir la fin.</p> + +<p>Nos démarches dans la basse ville causèrent beaucoup +d'effroi, mais n'aboutirent à rien. Les hommes +étaient absents; les jeunes femmes effrayées s'enfuyaient, +sans vouloir répondre; les vieilles demandaient +grâce, comme si nous les eussions menacées du +supplice.</p> + +<p>—L'enquête est nulle, dis-je au lieutenant, attendons +à demain.</p> + +<p>Deux heures après, vers dix heures, nous passions +devant ma porte, lorsque nous vîmes une forme +blanche se détacher du mur et, précipitamment, se +retirer sous la voûte.</p> + +<p>—Qui est là? criâmes-nous ensemble, et nous +fîmes deux pas en avant, les bras étendus. Personne +ne répondit. Il faisait si noir sous le porche, qu'on ne +voyait pas même l'issue donnant sur la cour. Tout à +coup le lieutenant me dit:</p> + +<p>—Je le tiens. Il venait, en tâtonnant dans l'ombre, +de saisir un burnouss. Il y eut une seconde de silence, +pendant laquelle mon ami poussa une sorte de cri très +aigu qui fit résonner la voûte et alla retentir jusque +sur la place. L'inconnu ne soufflait mot et s'était collé +contre la muraille.<a name="page_205" id="page_205"></a></p> + +<p>—Veux-tu bien parler? Qui es-tu? reprit le lieutenant, +dont la main remontant le long du corps avait +pris l'homme à la gorge.</p> + +<p>—Je suis Ahmet, répondit enfin une voix étranglée; +et presque aussitôt:</p> + +<p>—Lâche-moi, mon lieutenant, ou je te tue.</p> + +<p>A peine eut-il achevé, que je vis quelque chose +passer devant moi; et Ahmet alla rouler dans la rue, +lancé par un coup de poing prodigieux. Le lieutenant +ne fit qu'un bond, et lui appuyant son bâton sur la +poitrine lui dit tranquillement:</p> + +<p>—Tu as eu tort de menacer, tu gâtes ton affaire.</p> + +<p>Presque au même instant, quelqu'un arrivait, courant +a perdre haleine; c'était le robuste Moloud qui +avait entendu l'appel de son maître.</p> + +<p>—Pauvre Ahmet, soupira Moloud en considérant +la funeste folie de son ami, allons, viens; et il l'entraîna. +Sur la place, cependant, il y eut une petite +scène de résistance, dans laquelle Moloud, à son grand +regret, fut obligé de se montrer sévère. Il n'en continua +pas moins de répéter: «Pauvre Ahmet! de sa +voix de mulâtre, une singulière voix qui s'adoucit jusqu'à +devenir des plus tendres quand ce mauvais musulman +cède à sa passion pour la liqueur. En un +moment, la nouvelle avait fait le tour des cafés, et +quand notre prisonnier arriva chez Djeridi, une certaine +foule arrivait sur nos pas. L'interrogatoire eut +lieu séance tenante et dans la rue. Ahmet nia d'abord<a name="page_206" id="page_206"></a> +qu'il eût volé, puis il avoua seulement une partie de +la somme.</p> + +<p>—Où as-tu mis l'argent? lui demandai-je.</p> + +<p>—Viens, me dit-il, on va te le remettre.</p> + +<p>Et il nous conduisit chez Karra, ce qui me surprit +médiocrement d'après les soupçons que j'avais sur lui.</p> + +<p>L'œil du M'zabite s'anima d'une singulière expression +quand il nous vit paraître devant sa petite échoppe, +et qu'Ahmet lui-même lui dit:</p> + +<p>—Donne l'argent.</p> + +<p>Il regarda d'abord la force assez imposante qui +entourait son futur associé; puis, après quelques minutes +d'hésitation pendant lesquelles je reconnus son +vilain sourire et j'entrevis des rancunes d'amant sous +la cupidité du recéleur, il allongea la main vers le +fond de sa boutique, y prit une vieille <i>darbouka</i> +pleine de chiffons, en tira comme avec effort une +chaussette en laine, et enfin vida la bourse sur la banquette. +C'était à peu près la moitié de l'argent volé; le +reste avait payé magnifiquement deux ou trois joyeuses +nuits de Rhamadan.</p> + +<p>Quant à Ahmet, il était fort pâle, et son regard +assez doux d'habitude se fixa sur moi d'une façon +haineuse. Moloud, qui ne l'avait pas lâché, lui dit +amicalement:</p> + +<p>—Qu'avais-tu besoin de voler?</p> + +<p>—L'argent était devant moi, je l'ai pris, répondit +Ahmet; c'était écrit.<a name="page_207" id="page_207"></a></p> + +<p>Et il se laissa emmener.</p> + +<p>—Combien croyez-vous qu'on lui fasse donner de +coups de bâton? demandai-je au lieutenant.</p> + +<p>—Oh! pas beaucoup, mais il faut qu'ils soient +bons; je dirai qu'on en charge Moloud.</p> + +<p>Ce petit incident, qui me sépare d'un domestique +que j'aimais, m'a fait réfléchir. Avec des valets fatalistes, +les négligences sont dangereuses; et je me suis +promis, à l'avenir, de ne plus tenter personne.<a name="page_208" id="page_208"></a></p> + +<h2><a name="III" id="III"></a>III<br /><br /> +<small>TADJEMOUT-AIN-MAHDY</small></h2> + +<p class="date"> +Aïn-Mahdy.—Vendredi, juillet 1853<br /> +</p> + +<p>Mercredi, dans la matinée, le commandant nous +donnait nos passeports, sous forme de deux petits +carrés de papier écrits de droite à gauche, pliés et +cachetés à l'arabe; l'un adressé au caïd de <i>Tadjemout</i>, +l'autre au caïd d'<i>Aïn-Mahdy</i>. Il nous autorisait +en outre à prendre deux cavaliers d'escorte, à notre +choix.</p> + +<p>—Prenons Aouïmer, me dit le lieutenant, il nous +amusera, et son ami, le grand <i>Ben-Ameur</i>, qui dort +toujours, il ne nous ennuiera pas. Et maintenant +allons boire, en attendant que la chaleur soit tombée.</p> + +<p>La chaleur ne tomba point de tout le jour. A quatre +heures, il y avait encore 46 degrés à l'ombre et 66 au +soleil. Nous achevions une orangeade, étendus dans +une cour sombre couverte d'un velarium en poil de +chèvre noir. Nos chevaux attendaient tout sellés depuis +midi, et nous n'avions encore, ni guide pour nous +conduire, ni mulet pour porter nos bagages.<a name="page_209" id="page_209"></a></p> + +<p>De quatre heures à six, on trouva le mulet. C'était +un petit animal de couleur isabelle, menu, fringant, +dont il fallut bander les yeux pour parvenir à le bâter. +Il portait, outre nos cantines, une tente avec ses montants, +le sac aux piquets, les bidons, deux outres, une +gamelle. L'énorme <i>Moloud</i> s'offrit pour le conduire, +mais à la condition de le monter; proposition inacceptable, +car il l'aurait écrasé. Il y avait du monde sur la +place où se faisaient nos préparatifs; on nous regardait +partir.</p> + +<p>—Dis donc, petit, es-tu allé à Aïn-Mahdy? demanda +le lieutenant à un gamin de douze ans qui se +trouvait là.</p> + +<p>—Oui, Sidi, répondit l'enfant.</p> + +<p>—Tu connais le chemin?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Alors, en route, dit le lieutenant.</p> + +<p>Et, prenant l'enfant par le milieu du corps, il le +souleva de terre, le posa sur le sommet de la charge, +un pied sur chaque cantine, et lui remit en main la +longe du mulet; puis il enfourcha lestement sa grande +jument jaune, à selle turque; j'en fis autant de mon +cheval; nos deux spahis, en selle depuis une heure, +avaient déjà pris la tête.</p> + +<p>—Maintenant, va devant, dit-il au petit, qui ne +s'attendait guère à être du voyage; tu auras des +pommes, plus un franc par chaque journée de marche. +Comment t'appelles-tu?<a name="page_210" id="page_210"></a></p> + +<p>—Ali.</p> + +<p>—Fils de qui?</p> + +<p>—Ben-Abdallah-bel-Hadj.</p> + +<p>—Où demeures-tu?</p> + +<p>—Bab-el-Chettet.</p> + +<p>—Ya, Moloud! cria le lieutenant à son robuste +serviteur, va chez Abdallah-bel-Hadj, Bab-el-Chettet, +préviens-le que le lieutenant N... emmène son fils à +Aïn-Mahdy.</p> + +<p>—Lui dirai-je pour combien de temps? demanda +Moloud.</p> + +<p>—C'est inutile; dis qu'on aura soin de lui.</p> + +<p>Et notre petit convoi se mit en marche par la rue des +Marchands. Elle était déjà déserte; toutes les ruelles +l'étaient de même. A travers les portes, on devinait +des préparatifs extraordinaires et des odeurs inaccoutumées +de viandes rôties qui prouvaient que le jeûne +allait finir et qu'on n'attendait plus que le dernier +signal du canon pour entrer à pleine bouche dans les +réjouissances du <i>Baïram</i>, <i>aïd-el-seghir</i>, <i>petite fête</i>, +qui suit le Rhamadan.</p> + +<p>—Et nous qui les emmenons à un pareil moment! +pensais-je en voyant l'air contrarié de nos spahis +et la mine encore plus désespérée du petit Ali, dont le +cœur semblait faiblir.</p> + +<p>—Nous partons une heure trop tard, dit le lieutenant; +arrachons-les à ce spectacle.—Et il donna un +coup de canne au mulet, qui prit le trot jusqu'à Bab-<a name="page_211" id="page_211"></a>el-Gharbi. +La voûte franchie, nous débouchâmes sur +la vallée dans l'ordre suivant: Aouïmer et Ben-Ameur +formant l'avant-garde et chevauchant botte à botte; au +centre, les bagages avec Ali, puis le lieutenant et moi; +mon domestique M... à l'arrière-garde, mais à une +bonne distance de la jument jaune du lieutenant; son +terrible cheval étant déjà dans la plus grande agitation.</p> + +<p>Il était alors sept heures, la journée allait finir; une +brise lente et faible commençait à se lever sur la +plaine, comme le vol appesanti du <i>houbahrah</i>, qui +bat des ailes longtemps avant de s'envoler; pourtant +on respirait. Nous faisions route au couchant; obliquant +pour joindre les collines, et directement contre +le soleil. Une petite ouverture en forme de coin se dessinait +à une lieue devant nous, dans l'écartement de +deux mamelons violets.</p> + +<p>—<i>Chouf el trek</i>, vois le chemin! dit Ali en nous +montrant l'étroite coupure où précisément l'astre +allait plonger. C'était en effet le défilé du nord-ouest +et la route d'Aïn-Mahdy.</p> + +<p>—Le soleil y va, ajouta poétiquement Aouïmer.</p> + +<p>Pendant quelques minutes il continua de nous enflammer +le visage, et je marchai les yeux fermés pour +en adoucir l'insupportable éclat. Peu à peu, je me +sentis moins d'ardeur aux joues, moins de feu sous les +paupières, et quand je les ouvris, je ne vis plus qu'un +disque écarlate, échancré par le bas, qui descendait<a name="page_212" id="page_212"></a> +rapidement dans le défilé; puis le disque devint +pourpre, et, pour parler comme Aouïmer, le céleste +voyageur disparut. Moins d'une minute après, nous +entendîmes le canon de la ville, et le mulet d'Ali et les +deux chevaux des spahis en reçurent à la fois comme +une secousse.</p> + +<p>—Mon lieutenant, j'ai oublié ma flûte, dit Aouïmer +en faisant tout à coup volte-face.</p> + +<p>Et sans attendre la réponse, il poussa son cri de +<i>rr...</i> et piqua ventre à terre vers Bab-el-Gharbi. Nous +nous retournâmes pour le suivre de l'œil; un flocon +de fumée blanche se balançait au-dessus de l'ancien +bastion des Serrin, la nuit tombait sur la ville.</p> + +<p>—Ce qui m'inquiète, dit le lieutenant en regardant +attentivement le couchant, c'est qu'on ne voit +pas la moindre apparence de lune.</p> + +<p>Tu sais que le Rhamadan, qui est le carême des +Arabes, dure l'espace compris entre deux lunes, c'est-à-dire +un peu moins d'un mois solaire. Le jeûne quotidien +commence et finit à cette minute très fictive où +l'on est présumé: «<i>ne pouvoir plus distinguer un fil +noir d'un fil blanc</i>.» Quant au mois d'abstinence, il +expire au moment non moins contestable où trois +<i>Adouls</i> déclarent avoir vu la lune nouvelle. Or, la +lune, à son premier jour, se lève et se couche avec le +soleil; à peine est-elle visible pendant un très court +moment de crépuscule. Eût-elle paru, il suffirait d'un +léger nuage, du moindre brouillard pour la cacher et<a name="page_213" id="page_213"></a> +pour allonger le Rhamadan de vingt-quatre heures. Il +y a donc de quoi douter; mais c'est une question trop +grave et qui touche à trop d'impatiences pour qu'à la +fin du vingt-huitième jour tout le monde, y compris +les <i>T'olba</i>, ne soit pas du même avis.</p> + +<p>Il faisait presque nuit quand nous atteignîmes le +col, marchant à la file et lentement sur un terrain +rocailleux, dur au pas des chevaux comme un pavé +de granit, et tellement sonore qu'on l'aurait cru creusé +par-dessous. Presque aussitôt nous entendîmes un +galop retentissant, et Aouïmer passa près de nous, +escaladant, sans aucun souci, les dalles glissantes du +sentier; il avait sa flûte et fumait une cigarette.</p> + +<p>—Donne-moi du feu, lui dit le lieutenant.</p> + +<p>Aouïmer se pencha sur sa selle, et, le feu donné, +reprit la tête à côté de Ben-Ameur.</p> + +<p>Le lieutenant se tourna vers moi et me dit:</p> + +<p>—Il sent le mouton! j'étais sûr que c'était pour +aller manger.</p> + +<p>—Eh bien! cria-t-il, et le Rhamadan?</p> + +<p>—Fini, mon lieutenant, répondit Aouïmer d'une +voix joyeuse.</p> + +<p>—Et la lune?</p> + +<p>—On l'a vue.</p> + +<p>—Qui ça?</p> + +<p>—Tout le monde.</p> + +<p>—Allons, tant mieux, dis-je au lieutenant, les +gens d'Aïn-Mahdy n'auront plus faim quand nous<a name="page_214" id="page_214"></a> +arriverons, et nous sommes sûrs d'être bien reçus.</p> + +<p>Pendant un moment nous suivîmes la silhouette +brune des deux cavaliers, dont la tête encapuchonnée +se dessinait à trente pas de nous, sur un ciel encore +éclairé de rouge; puis la silhouette elle-même devint +plus vague, le ciel en s'assombrissant la fit évanouir, +la croupe argentée du cheval blanc de Ben-Ameur +nous servit encore quelques instants de point de mire; +enfin, le cheval à son tour acheva de disparaître avec +son cavalier, et nous n'eûmes plus pour nous diriger +que le pas sec et trottinant du mulet, et de temps en +temps, pareil à un signal de route, le tintement métallique +d'un étrier.</p> + +<p>Nous traversions un pays inégal, mamelonné, laissant +à nos chevaux le soin de nous conduire; même +aux endroits les plus difficiles, ils y marchaient la +bride sur le cou avec autant de sûreté qu'en plein +jour, sans glissade et sans étincelles, car aucun d'eux +n'était ferré. Tantôt, on devinait un pavé de roches au +bruit résonnant de leur sabot, à la résistance du sol, à +leur allure courte et saccadée; tantôt, au contraire, un +mouvement plus souple, infiniment agréable à sentir, +et comme un bercement d'avant en arrière, nous +avertissait que le terrain changeait de nature et que +nous entrions dans le sable. Alors on voyait vaguement +s'étendre à droite de longues dunes blafardes, +clairsemées de bouquets sombres.</p> + +<p>La nuit était admirable, calme, chaude, ardemment<a name="page_215" id="page_215"></a> +étoilée comme une nuit de canicule; c'était, depuis +l'horizon jusqu'au zénith, le même scintillement partout, +et comme une sorte de phosphorescence confuse +au milieu de laquelle étincelaient de grands astres +blancs et couraient d'innombrables météores; quelques-uns +avec tant d'éclat, que mon cheval secouait +la tête, inquiété par ces traînées de feu. Il n'y avait +dans l'air immobile ni mouvement, ni bruit, mais je +ne sais quel murmure indéfinissable qui venait du +ciel et qu'on eût dit produit par la palpitation des +étoiles.</p> + +<p>Nous nous acheminions dans le plus profond silence. +Le lieutenant, dont la jument paisible se maintenait +au pas de mon cheval, avait croisé les étriers +sur le cou de sa bête et s'était accroupi dans sa large +selle, les jambes autour du pommeau. On n'apercevait +rien du petit Ali qui, probablement, s'inquiétait peu +de la route; M..., toujours à l'arrière, s'occupait de +calmer son cheval, toujours agité; Aouïmer avait essayé +de sa flûte, puis avait fredonné, puis s'était tu; +quant à Ben-Ameur, il était impossible, depuis le +commencement de la nuit, d'imaginer s'il veillait encore, +ou si, fidèle à son habitude, il dormait. On eût +pu le croire absent, excepté quand de loin en loin la +voix claire d'Aouïmer disait:—«Ya, Ben-Ameur, +donne le tabac;» et quand la voix plus sourde de l'indolent +cavalier répondait, comme à travers un rêve:—«Prends +garde aux abricots,» la djebira de Ben-<a name="page_216" id="page_216"></a>Ameur +étant en effet bourrée de fruits. Pour moi, je +pensais à tout ce que la vie a de plus agréable, et je +m'entretenais mentalement avec ceux de mes souvenirs +qui me paraissaient les plus propres à me tenir +éveillé.</p> + +<p>Vers dix heures, la nuit était si claire que je pus +voir l'heure à ma montre; nous tournâmes un rocher +grisâtre, en forme de pyramide, au sommet duquel on +voyait une tache sombre.</p> + +<p>—Regarde le B'étoum, dit Ali; nous voici à moitié +route.</p> + +<p>—Si nous nous couchions? dit le lieutenant qui +rêvait.</p> + +<p>—Où ça? demandai-je.</p> + +<p>—Ici.</p> + +<p>—Mon lieutenant, dit le guide; allons plus loin, +l'Oued-M'zi est tout près.</p> + +<p>Et nous continuâmes.</p> + +<p>—Décidément le cheval m'engourdit, reprit le +lieutenant après une nouvelle heure de silence.</p> + +<p>Et il me fit une théorie sur les inconvénients du +cheval, pendant les étapes de nuit; théorie qui tendait +à prouver que la marche forcée est le plus efficace des +divertissements quand on s'endort.</p> + +<p>Vers minuit et demi, le terrain, qui montait sensiblement +depuis une heure, parut s'aplanir. De larges +bouffées d'air, venant d'un horizon plus éloigné, nous +apportaient comme une saveur humide. Nous dominions<a name="page_217" id="page_217"></a> +un vaste pays où l'on pouvait distinguer des +bois; on entendait à une assez grande distance encore, +mais devant nous, de faibles et rares coassements.</p> + +<p>—Allons, il reste de l'eau dans l'Oued, dit le lieutenant, +que cet avertissement des grenouilles parut +consoler d'être venu si loin.</p> + +<p>Une demi-heure après nous mettions pied à terre +sur un large lit de sable encore tiède, et nous sentions, +sans trop le voir, le voisinage d'un petit filet d'eau. +De chaque côté s'alignait une haie épaisse de roseaux; +au delà, régnait un taillis d'arbres bas et sombres dont +on aurait pu, malgré la nuit, distinguer la couleur et +la forme; c'étaient les bois de tamarins de <i>Recheg</i>; et, +pour la première fois, je rencontrais de l'eau dans +cette rivière avare appelée l'<i>Oued-M'zi</i>.</p> + +<p>—Prenons-nous la tente? demanda le lieutenant.</p> + +<p>—Ce n'est pas la peine.</p> + +<p>—Ni le tapis non plus, n'est-ce pas?</p> + +<p>—A quoi bon?</p> + +<p>Seulement on entrava mon cheval et celui de M...; +quant aux deux chevaux des spahis, ils furent lâchés +dans le bois, en compagnie de la jument jaune et du +mulet. Après quoi, nous fîmes cercle autour d'une +bougie allumée et piquée dans le sable. Ben-Ameur +ouvrit sa djebira et se mit, sans rien dire, à manger +des abricots. Aouïmer s'abstint, comme s'il avait déjà +dîné. La nuit était si calme que la bougie brûlait sans +que sa flamme vacillât.<a name="page_218" id="page_218"></a></p> + +<p>—Le dernier couché la soufflera, dit le lieutenant.</p> + +<p>Et chacun de nous se roula dans son burnouss et +s'étendit.</p> + +<p>—Et qui nous gardera? demandai-je.</p> + +<p>—Le bon Dieu, dit en français Aouïmer, avec un +sourire délicieux.</p> + +<p>Je ne puis dire lequel de nous s'éveilla le premier; +car, en ouvrant les yeux, je vis que mes quatre compagnons +avaient, eux aussi, les yeux ouverts et considéraient +le soleil qui se levait paisiblement au-dessus +d'un pays tout rose, et, déjà, bordait d'aigrettes d'or le +feuillage aigu des tamarins. La rivière, presque à sec, +s'étendait comme un chemin de sable, couleur de +lavande, entre deux rangées verdoyantes de roseaux et +un double taillis de bois touffus. A peine y restait-il +assez d'eau pour justifier la présence des grenouilles +que nous avions entendues la veille. A un quart de +lieue plus au nord, la rivière faisait un coude, et, par-dessus +les berges tapissées de joncs, on découvrait une +mince ligne de montagnes très éloignées, roses et lilas +tendre. Des gangas, par petites bandes, des couples de +pigeons bleus volaient sur la rivière avec inquiétude, +et semblaient plutôt surpris qu'effrayés de nous voir. +On entendait dans le taillis la voix du petit Ali qui +ralliait les bêtes. C'était très joli, très riant, quoiqu'on +se sentît fort abandonné.</p> + +<p>—Il n'y a rien de tel que la campagne, me dit le<a name="page_219" id="page_219"></a> +lieutenant à qui l'Oued-M'zi rappelait évidemment les +petits ruisseaux sablonneux de son pays. C'est dommage +que l'eau soit si salée.</p> + +<p>—On eût dit en effet de l'eau de mer, ou plutôt +quelque chose d'astringent comme une forte solution +d'alun.</p> + +<p>Moins d'un quart d'heure après, nous sortions du +lit de la rivière et nous apercevions Tadjemout, à trois +heures de marche encore, dans l'ouest. Toute la +plaine intermédiaire était unie, plate et vide; l'Oued-M'zi +s'y déroulait comme un long ruban vert. A deux +lieues à peu près dans l'est, on remarquait quelques +palmiers mêlés à des végétations chétives, derniers +restes d'une oasis morte de soif ou ruinée par la +guerre; le petit Ali ne put rien m'en apprendre, sinon +qu'il y avait eu là des jardins. Nous laissions en arrière +les derniers mamelons du Djebel-Milah; à droite la +chaîne élevée, plus robuste et parfaitement bleue, du +Djebel-Lazrag; devant nous enfin, à l'extrémité de +cette immense campagne stérile, l'arête vaporeuse du +Djebel-Amour se découpait sur un ciel d'une extraordinaire +transparence.</p> + +<p>Nous marchions depuis une heure assez silencieusement, +et déjà appesantis par le soleil qui nous embrasait +les épaules, quand une bouffée de vent, venant +du large, nous apporta le son lointain d'une musique +arabe. A ce bruit fort inattendu dans ce pays solitaire, +les deux spahis firent demi-tour, pour indiquer qu'ils<a name="page_220" id="page_220"></a> +entendaient; et le petit Ali, presque tout debout sur +son mulet, se mit à regarder dans la direction du +vent. Une ligne de poussière commençait à se former +au-dessus de la plaine, entre Tadjemout et nous.</p> + +<p>—C'est une tribu qui voyage, dit Ali; <i>rakil</i>, un +déplacement.</p> + +<p>En effet, le bruit ne tarda pas à se rapprocher, et +l'on put bientôt reconnaître l'aigre fanfare des cornemuses +jouant un de ces airs bizarres qui servent aussi +bien pour la danse que pour la marche; la mesure +était marquée par des coups réguliers frappés sur des +tambourins; on entendait aussi, par moments, des +aboiements de chiens. Puis, la poussière sembla +prendre une forme, et l'on vit se dessiner une longue +file de cavaliers et de chameaux chargés, qui venaient +à nous, et se disposaient à traverser l'Oued, à peu +près vers l'endroit où nous nous dirigions nous-mêmes.</p> + +<p>Enfin, il nous fut possible de distinguer l'ordre de +marche et la composition de la caravane.</p> + +<p>Elle était nombreuse et se développait sur une ligne +étroite et longue au moins d'un grand quart de lieue. +Les cavaliers venaient en tête, en peloton serré, escortant +un étendard aux trois couleurs: rouge, vert et +jaune, avec trois boules de cuivre et le croissant à l'extrémité +de la hampe. Au delà et sur le dos des dromadaires +blancs ou d'un fauve très clair, on voyait se +balancer quatre ou cinq <i>atatiches</i> de couleur éclatante;<a name="page_221" id="page_221"></a> +puis, arrivait un bataillon tout brun de chameaux +de charge, stimulés par la caravane à pied; +enfin, tout à fait derrière, accourait, pour suivre le +pas allongé des dromadaires, un énorme troupeau de +moutons et de chèvres noires divisé par petites +bandes, dont chacune était conduite par des femmes +ou par des nègres, surveillée par un homme à cheval +et flanquée de chiens.</p> + +<p>—Ce sont des <i>Arba</i>, dit Ali.</p> + +<p>—Ça m'est égal, dit le lieutenant, du moment que +ce n'est pas le Scheriff.</p> + +<p>La grande tribu des Arba, qui campe aux environs +d'El-Aghouat, est une des plus importantes du sud de +nos possessions; c'est avec la fameuse tribu noble des +<i>Ouled-Sidi-Scheik</i>, la plus forte, la plus brave, la +plus aguerrie, la plus opulente, enfin la mieux montée +peut-être des tribus sahariennes: «Les Arba, dit +M. le général Daumas dans son livre-itinéraire du +<i>Sahara algérien</i>, sont très braves et peu soucieux +d'éviter les rencontres à main armée. Ils mettent un +grand luxe dans leurs armes. Leur vie est aventureuse, +et d'ailleurs leur instinct violent et pillard les +met trop souvent en contact avec d'autres tribus +pour ne pas leur avoir fait des ennemis nombreux...» +J'ajoute qu'on les cite avec les <i>Saïd</i> +pour leur inhospitalité. Ils ont pris part à toutes les +luttes qui ont agité le désert; depuis quinze ans surtout, +on les trouve mêlés à toutes les affaires de<a name="page_222" id="page_222"></a> +guerre; nous les avions contre nous derrière les murs +d'El-Aghouat; un grand nombre d'entre eux a suivi +jusqu'à Ouaregla la fortune errante du Scheriff; et +c'est encore chez les Arba que ce chef de partisans +continue de recruter ses meilleurs cavaliers.</p> + +<p>Au moment où nous atteignions le bord de la rivière, +l'avant-garde à cheval y était déjà tout entière +engagée, et le premier chameau blanc porteur +d'<i>atouche</i> commençait à descendre majestueusement +la rive opposée.</p> + +<p>Les cavaliers étaient armés en guerre et costumés, +parés, équipés comme pour un carrousel; tous, avec +leurs longs fusils à capucines d'argent, ou pendus par +la bretelle en travers des épaules, ou posés horizontalement +sur la selle, ou tenus de la main droite, la +crosse appuyée sur le genou. Quelques-uns portaient +le chapeau de paille conique empanaché de plumes +noires; d'autres avaient leur burnouss rabattu jusqu'aux +yeux, le haïk relevé jusqu'au nez; et ceux dont +on ne voyait pas la barbe ressemblaient ainsi à des +femmes maigres et basanées; d'autres, plus étrangement +coiffés de hauts kolbaks sans bord en toison +d'autruche mâle, nus jusqu'à la ceinture, avec le haïk +roulé en écharpe, le ceinturon garni de pistolets et de +couteaux, et le vaste pantalon de forme turque en drap +rouge, orange, vert ou bleu, soutaché d'or ou d'argent, +paradaient superbement sur de grands chevaux +habillés de soie comme on les voyait au moyen âge, et<a name="page_223" id="page_223"></a> +dont les longs <i>chelils</i>, ou caparaçons rayés et tout +garnis de grelots de cuivre, bruissaient au mouvement +de leur croupe et de leur queue flottante. Il y avait là +de fort beaux chevaux; mais ce qui me frappa plus +que leur beauté, ce fut la franchise inattendue de tant +de couleurs étranges. Je retrouvais ces nuances +bizarres si bien observées par les Arabes, si hardiment +exprimées par les comparaisons de leurs poètes.—Je +reconnus ces chevaux noirs à reflets bleus, qu'ils comparent +au pigeon dans l'ombre; ces chevaux couleur +de roseau, ces chevaux écarlates comme le premier +sang d'une blessure. Les blancs étaient couleur de +neige et les alezans couleur d'or fin. D'autres, d'un +gris foncé, sous le lustre de la sueur, devenaient exactement +violets; d'autres encore, d'un gris très clair, et +dont la peau se laissait voir à travers leur poil humide +et rasé, se veinaient de tons humains et auraient pu +audacieusement s'appeler des chevaux roses. Tandis +que cette cavalcade si magnifiquement colorée s'approchait +de nous, je pensais à certains tableaux +équestres devenus célèbres à cause du scandale qu'ils +ont causé, et je compris la différence qu'il y a entre le +langage des peintres et le vocabulaire des maquignons.</p> + +<p>Au centre de ce brillant état-major, à quelques pas +en avant de l'étendard, chevauchaient, l'un près de +l'autre et dans la tenue la plus simple, un vieillard à +barbe grisonnante, un tout jeune homme sans barbe.<a name="page_224" id="page_224"></a> +Le vieillard était vêtu de grosse laine et n'avait rien +qui le distinguât que la modestie même et l'irréprochable +propreté de ses vêtements, sa grande taille, +l'épaisseur de sa tournure, l'ampleur extraordinaire +de ses burnouss, surtout le volume de sa tête coiffée +de trois ou quatre capuchons superposés. Enfoui plutôt +qu'assis dans sa vaste selle en velours cramoisi +brodé d'or, ses larges pieds chaussés de babouches, +enfoncés dans des étriers damasquinés d'or et les deux +mains posées sur le pommeau étincelant de la selle, il +menait à petits pas une jument grise à queue sombre, +avec les naseaux ardents et un bel œil doux encadré de +poils noirs, comme un œil de musulmane agrandi par +le <i>koheul</i>. Un cavalier nègre, en livrée verte, conduisait +en main son cheval de bataille, superbe animal à +la robe de satin blanc, vêtu de brocard et tout harnaché +d'or, qui dansait au son de la musique et faisait +résonner fièrement les grelots de son <i>chelil</i>, les amulettes +de son poitrail et l'orfèvrerie splendide de sa +bride. Un autre écuyer portait son sabre et son fusil +de luxe.</p> + +<p>Le jeune homme était habillé de blanc et montait +un cheval tout noir, énorme d'encolure, à queue traînante, +la tête à moitié cachée dans sa crinière. Il était +fluet, assez blanc, très pâle, et c'était étrange de voir +une si robuste bête entre les mains d'un adolescent si +délicat. Il avait l'air efféminé, rusé, impérieux et insolent. +Il clignotait en nous regardant de loin; et ses<a name="page_225" id="page_225"></a> +yeux, bordés d'antimoine, avec son teint sans couleur, +lui donnaient encore plus de ressemblance avec une +jolie fille. Il ne portait aucun insigne, pas la moindre +broderie sur ses vêtements; et de toute sa personne, +soigneusement enveloppée dans un burnouss de fine +laine, on ne voyait que l'extrémité de ses bottes sans +éperons et la main qui tenait la bride, une petite main +maigre ornée d'un gros diamant. Il arrivait renversé +sur le dossier de sa selle en velours violet brodé d'argent, +escorté de deux lévriers magnifiques, aux jarrets +marqués de feu, qui bondissaient gaiement entre les +jambes de son cheval.</p> + +<p>Aussitôt qu'il aperçut ce vieux grand seigneur et +son fils, le petit Ali fit un mouvement pour se jeter +à terre et courir se prosterner devant eux; mais le +lieutenant lui posa la main sur l'épaule; l'enfant +étonné comprit le geste et ne bougea pas.</p> + +<p>Pendant ce temps, je regardai ce jeune cavalier à +mine impériale, au milieu de son cortège barbare, +avec des guerriers pour valets et des vieillards à barbe +grise pour pages; je jetai les yeux sur le charmant +Aouïmer, qui me fit l'effet d'un histrion, puis je +considérai assez tristement la tenue du lieutenant; +j'imaginai ce que devait être la mienne pour un œil +difficile en fait d'élégance, et je ne pus m'empêcher +de dire au lieutenant:</p> + +<p>—Comment trouvez-vous que nous représentions +la France?<a name="page_226" id="page_226"></a></p> + +<p>Le vieillard passa et nous salua froidement de la +main; nous y répondîmes avec autant de supériorité +que nous le pûmes. Quant au jeune homme, arrivé à +deux pas de nous, il fit cabrer sa bête; l'animal, +enlevé des quatre pieds par ce saut prodigieux où +excellent les cavaliers arabes, nous frôla presque de +sa crinière et alla retomber deux pas plus loin; le +petit prince s'était habilement dispensé du salut, et +son escorte acheva de défiler sans même jeter les yeux +sur nous.</p> + +<p>Les musiciens venaient ensuite, marchant sur deux +rangs, la bride passée dans le bras, les uns frappant +d'un geste martial sur de petits châssis carrés tendus +de peau, d'autres tambourinant avec des crochets de +bois sur des timbales du diamètre d'un petit tambour, +les autres soufflant dans de longues musettes en forme +de hautbois. Puis arrivaient, sur deux de front, et les +deux plus richement équipés tenant la tête, les +chameaux porteurs d'atatiches; c'étaient de grands +animaux efflanqués, nerveux, lustrés, presque aussi +blancs que de vrais <i>mahara</i> et marchant, comme +disent les Arabes: «du pas noble de l'autruche.» Ils +avaient des mouchoirs de satin noir passés au cou et +des anneaux d'argent aux pieds de devant. Les <i>atatiches</i>, +sorte de corbeilles enveloppées d'étoffes avec +un fond plat garni de coussins et de tapis, dont les +extrémités retombent en manière de rideaux sur les +deux flancs du dromadaire, faisaient plutôt l'effet de<a name="page_227" id="page_227"></a> +dais promenés dans une procession que de litières de +voyage. Imagine un assortiment de toute espèce +d'étoffes précieuses, un assemblage de toutes les +couleurs: du damas citron, rayé de satin noir, avec +des arabesques d'or sur le fond noir, et des fleurs +d'argent sur le fond citron; tout un atouche en soie +écarlate traversé de deux bandes de couleur olive; +l'orange à côté du violet, des roses croisés avec des +bleus, des bleus tendres avec des verts froids; puis +des coussins mi-partie cerise et émeraude, des tapis de +haute laine et de couleur plus grave, cramoisis, +pourpres et grenats, tout cela marié avec cette fantaisie +naturelle aux Orientaux, les seuls coloristes du monde. +C'était le point le plus brillant et le centre éclatant +de la caravane. Vu de face et d'un peu loin, ce haut +appareil s'élevait comme une sorte de mitre étincelante +au-dessus de la tête vénérable des dromadaires blancs, +et complétait cette physionomie sacerdotale que tu leur +connais. On n'entrevoyait rien des voyageuses de +distinction suspendues dans ces somptueux berceaux; +mais un nègre à pied, qui se tenait au-dessous de +chaque litière, de temps en temps levait la tête et +s'entretenait avec une voix qui lui parlait à travers les +tapisseries.</p> + +<p>Là s'arrêtaient le luxe des étoffes et l'éclat des +couleurs; car, immédiatement après, venaient les +chameaux de charge, portant les tentes, le mobilier, +la batterie de cuisine de chaque famille, accompagnés<a name="page_228" id="page_228"></a> +par les femmes, les enfants, quelques serviteurs à +pied, et les plus pauvres de la tribu. Des coffres, des +tellis au ventre arrondi, rayés de jaune et de brun, +des plats de kouskoussou, des bassins de cuivre, des +armes en faisceaux, des ustensiles de toute nature +cliquetant au mouvement de la marche; de chaque +côté, des outres noires pendues pêle-mêle avec des +douzaines de poulets liés ensemble par les pattes, et +qui battaient des ailes en jetant des cris de détresse; +par-dessus tout cela la tente roulée autour de ses +montants comme une voile autour de sa vergue; puis +un bâton qui se trouvait mis en l'air et retenu par des +amarres à peu près comme un mât avec ses agrès; tel +était l'aspect uniforme offert par le dos montueux des +chameaux. Il y en avait cent cinquante ou deux cents +pour transporter les bagages et les «maisons de poil» +de cette petite cité nomade en déménagement. On +voyait, en outre, de jeunes garçons, assis tout à fait à +l'arrière des bêtes, juste au-dessus de la queue, qui +poussaient de grands cris, quand les animaux trop +pressés s'embarrassaient l'un dans l'autre; ou bien de +petits enfants tout nus, suspendus à l'extrémité de la +charge, quelquefois couchés dans un grand plat de +cuisine et s'y laissant balancer comme dans un berceau. +A l'exception du harem, qui voyageait en litière +fermée, toutes les femmes venaient à pied sur les deux +flancs de la caravane, sans voiles, leur quenouille à la +ceinture et filant. De petites filles suivaient, entraînant<a name="page_229" id="page_229"></a> +ou portant, attachés dans leur voile, les plus jeunes et +les moins alertes de la bande. De vieilles femmes, +exténuées par l'âge, cheminaient appuyées sur de +longs bâtons; tandis que de grands vieillards se +faisaient porter par de tout petits ânes, leurs jambes +traînant à terre. Il y avait des nègres qui, dans leurs +bras d'ébène, tenaient de jolis nourrissons coiffés de +la chechia rouge; d'autres menaient par la longe des +juments couvertes, depuis le poitrail jusqu'à la queue, +de <i>djellale</i> à grands ramages, et suivies de leurs +poulains; j'en remarquai qui conduisaient par les +cornes des béliers farouches, comme s'ils les traînaient +aux sacrifices: c'était aussi beau qu'un bas-relief +antique. Des cavaliers galopaient au milieu de la foule, +et de loin donnaient des ordres à ceux qui, tout à fait +à l'arrière, amenaient le troupeau des chameaux libres +et les moutons. C'était là que se tenait la meute +hurlant, aboyant, harcelant sans cesse la queue du +troupeau; notre approche augmentant encore la rage +des chiens et ajoutant à l'épouvante des moutons, +nous prîmes le trot, et bientôt nous eûmes dépassé +l'extrême arrière-garde de la caravane.</p> + +<p>Pendant une heure encore, on entendit le bruit des +cornemuses, et nous continuâmes de voir la poussière +qui s'éloignait dans la direction des montagnes de +l'Est.</p> + +<p>—Avouez, dis-je au lieutenant, que voilà une +manière de déménager qui vaut mieux que la nôtre.<a name="page_230" id="page_230"></a></p> + +<p>Et je lui rappelai, car il l'avait oublié, comment +s'effectue un changement de domicile chez le peuple +le plus spirituel et le plus policé du monde.</p> + +<p>Je ne connais pas de village arabe qui se présente +avec plus de correction ni dans des conditions de +panorama plus heureuses que Tadjemout, quand on +l'approche en venant d'El-Aghouat. Il couvre un petit +plateau pierreux qui n'est qu'un renflement de la +plaine et s'y développe en forme de triangle allongé. +La base est occupée par un rideau vert d'arbres +fruitiers et de palmiers; les saillies anguleuses d'un +monument ruiné en marquent le sommet. Un mur +d'enceinte collé contre la ville suit la pente du coteau +et vient, par une descente rapide, se relier, au moyen +d'une tour carrée, aux murs extérieurs des jardins. +Ces murs sont armés, de distance en distance, de tours +semblables; ce sont de petits forts crénelés, légèrement +coupés en pyramides et percés de meurtrières. +La ligne générale est élégante et se compose par des +intersections pleines de style avec la ligne accentuée +des montagnes du fond. Le ton local est gris, d'un +gris sourd que la vive lumière du matin parvenait à +peine à dorer. Une multitude de points d'ombre et de +points de lumière mettait en relief le détail intérieur +de la ville et, de loin, lui donnait l'aspect d'un damier +irrégulier de deux couleurs: gris et bleu. Deux marabouts +posés à droite, sur la croupe même du mamelon, +l'un rouge et l'autre blanc, faisaient mieux<a name="page_231" id="page_231"></a> +apparaître encore, par deux touches brillantes, la +monochromie sérieuse du tableau.</p> + +<p>A une demi-lieue de la ville, nous dépêchâmes +Aouïmer avec la lettre adressée au caïd, et nous lui +recommandâmes de veiller à ce que la <i>diffa</i> fût très +simple, car nous avions affaire à des gens pauvres. +Puis le lieutenant s'approcha d'Ali et lui fit la leçon +suivante:</p> + +<p>—En quelque endroit que nous soyons, souviens-toi +que c'est monsieur et moi qui sommes les maîtres; +ainsi n'embrasse les genoux de personne;—tu me +comprends?</p> + +<p>Le petit Ali porta la main droite à sa poitrine et +répondit: Oui, <i>Sidna</i>.—Formule presque inusitée +de respect, qui ne s'adresse qu'aux puissants de la +terre.</p> + +<p>A mesure que nous approchions, tournant les +jardins pour entrer par l'est, l'aspect de Tadjemout +changeait, les montagnes s'abaissaient derrière la +ville; et tout ce tableau oriental se décomposant de +lui-même, il ne resta plus, quand nous en fûmes tout +près, qu'une pauvre ville, mise en ruines par un siège, +brûlée, aride, abandonnée, et que la solitude du +désert semblait avoir envahie. Il était neuf heures; le +soleil déjà haut, la frappait d'aplomb. Nous arrivions, +par un cimetière, au-delà duquel on voyait une porte +carrée, pareille à toutes les portes arabes, ménagée +dans la tour qui relie les remparts aux murs des<a name="page_232" id="page_232"></a> +jardins. Un Arabe à mine farouche, chaussé de brodequins +poudreux et portant un long fusil pendu dans +le dos, suivait en même temps que nous ce chemin +hérissé de pierres tumulaires, poussant devant lui un +âne boiteux chargé de deux outres vides. A droite, et +vers le sommet du mamelon traversé par de longues +assises de rochers rougeâtres, on voyait deux chevaux +étiques, la tête pendante et plantés sur leurs quatre +pieds comme sur des piquets. Rien de plus, personne +au-dessus des murailles; pas un bruit. A gauche et +dans des massifs d'abricotiers, on entendait roucouler +des tourterelles.</p> + +<p>Après un assez long circuit dans des rues sans soleil, +plus étroites encore que celles d'El-Aghouat et pavées +de dalles encore plus glissantes, nous prîmes une +petite ruelle au bout de laquelle on voyait des gens +occupés à desseller le cheval d'Aouïmer. Arrivés là, +nous mîmes pied à terre, et l'on nous fit entrer sous +un vestibule fort obscur, et dans lequel s'enfonçait, +suivant l'usage, un divan en maçonnerie élevé de +quatre pieds au-dessus du sol. Le vestibule était +encombré de gens qui se démenaient beaucoup sans +le moindre cri. Il y avait déjà quelqu'un étendu sur le +dos au beau milieu du divan, et autour duquel tout le +monde s'empressait. Au moment où nous apparûmes, +un Arabe, assez proprement vêtu d'un burnouss +couleur amadou, lui présentait d'une main une gamelle +de lait, tandis que de l'autre il l'invitait à choisir au<a name="page_233" id="page_233"></a> +milieu d'un boisseau au moins de petites pommes +vertes amoncelées sur le tapis. C'était Aouïmer qui se +faisait servir par le caïd de Tadjemout: Il se mit à +sourire en nous voyant et nous dit en français, de sa +voix la plus claire:—Bonjour, mon lieutenant, +comme s'il ne nous avait pas vus depuis un mois.</p> + +<p>Notre arrivée avait attiré une certaine foule devant +la maison du caïd. Aussi, le vestibule ne tarda pas à +se trouver rempli; et bientôt, la porte obstruée ne +pouvant suffire à la curiosité de tous ceux qui, privés +d'entrer, auraient voulu voir, le plus grand nombre +des visiteurs demeura dehors, et fit bien inutilement +galerie dans la rue. Au bout d'un instant, il n'y eut +plus moyen de respirer, et j'avais perdu tout espoir de +prendre un seul moment de repos. D'ailleurs, ce n'est +jamais un séjour bien délicieux que celui du divan +chez les pauvres habitants des ksours du Sud. On n'y +échappe aux coups de soleil,—danger réel, il faut +l'avouer, pendant la canicule,—qu'avec la chance +d'y rencontrer toutes les incommodités imaginables. +Et quant à celui-ci, j'avais jugé, dès l'abord, qu'il +renfermait une combinaison de petits supplices dont +le moindre était, sans contredit, la chaleur épouvantable +d'une étuve sèche; et je m'étais tout de suite +aperçu, à de cruelles démangeaisons qui m'envahirent +tout le corps, que les mouches avaient ici, dans les +tapis, toute une armée d'odieux auxiliaires.</p> + +<p>Une hirondelle avait son nid dans le plafond, juste<a name="page_234" id="page_234"></a> +au-dessus du divan. Les petits étaient nés, et, toutes +les cinq minutes, l'hirondelle arrivait avec un brin de +quelque chose dans le bec. La porte était basse; entre +le cintre et la tête des gens attroupés sur le seuil, il ne +restait que juste assez d'espace pour elle; elle s'y +glissait en poussant un léger cri. Aussitôt, je regardais +en l'air et je voyais six petites têtes rondes coiffées +d'un duvet noir avancer au bord du nid six becs +ouverts et pépiants; de petits becs d'oiseaux naissants +avec un bourrelet jaune qui les fait ressembler à des +lèvres. L'oiseau partageait de son mieux entre tous ses +nourrissons; puis, l'une après l'autre, les têtes se +retiraient dans le nid. La mère, un peu surprise de +voir son asile occupé par tant de monde, hésitait +pour s'en aller, entre la porte de la cour et celle de la +rue; sans doute elle avait des raisons pour préférer +la seconde, car c'était celle qu'elle choisissait, bien +que l'autre fût à peu près libre. Chaque fois c'était la +même incertitude, et chaque fois j'entendais du milieu +des Arabes une voix grave qui disait: <i>balek!</i> (prends +garde!) Alors il y en avait qui se courbaient en deux +pour lui faire place, d'autres encore plus complaisants +qui s'écartaient tout à fait; l'oiseau prenait son élan +et filait en jetant un nouveau cri.</p> + +<p>Grâce à ce trait de caractère assurément touchant, +j'aurais volontiers pardonné à ces braves gens de nous +faire étouffer par leur politesse malentendue, mais, +quoique endurci déjà contre beaucoup de misères, je<a name="page_235" id="page_235"></a> +trouvai cette manière de se reposer si pénible, que +j'aimai mieux marcher. La <i>diffa</i> ne pouvait manquer +de se faire attendre, car c'est une cérémonie qui, dans +tous les cas, demande certains préparatifs et dont la +solennité dépend en grande partie de la lenteur qu'on +y apporte. Tous les visages étaient ruisselants; les +burnouss transpiraient comme des langes de bain. Je +ressentais, en outre, d'intolérables piqûres, et je dis +au lieutenant, qui me paraissait ne rien éprouver de +semblable: Sentez-vous?—Non, mon ami, me dis le +lieutenant, mais je les vois. Si j'ai un conseil à vous +donner, c'est d'aller vous promener.—Au moment +où je sortais, je me trouvai face à face avec le caïd, +qui portait dans ses bras un petit mouton noir tout +frémissant de se trouver pris et qui bêlait. Un autre +grand gaillard, vêtu comme le caïd d'un burnouss de +fantaisie jaunâtre, et lui ressemblant un peu, le suivait +d'un air enjoué, un couteau à la main. Le caïd, +croyant m'être agréable, me présenta le pauvre animal, +écarta sa laine à l'endroit des côtes et me montra +qu'il était gras et blanc. De mon côté, je fus obligé, +par convenance, de palper cette chair vivante qu'on +allait mettre à la broche et que j'allais manger dans +une heure. Mais je me fis un peu l'effet d'un sauvage, +et la <i>diffa</i> de Tadjemout ne m'inspira plus le moindre +appétit.</p> + +<p>Les rues étaient silencieuses, presque désertes, +l'ombre y décroissait rapidement, et je n'y rencontrai<a name="page_236" id="page_236"></a> +que de rares habitants étendus déjà sous le porche +obscur des maisons. J'entrevis un ou deux enfants qui +se cachaient, et je pus entendre, en passant, le tic-tac +des métiers, comme dans certaines cours d'El-Aghouat. +Je fis le tour de la ville par l'est et m'acheminai, +malgré la chaleur, vers le marabout blanc qu'on voit +de loin briller dans ce tableau décoloré. C'est la +sépulture de <i>Sidi-Atallah</i>, un des patrons de Tadjemout +et l'ancêtre des <i>Ouled-Sidi-Atallah</i>, petite +tribu d'une centaine de tentes qui campe aux environs +de Tadjemout, et y dépose ses grains. Le marabout +commande la ville à l'est, à peu près comme celui de +Si-Hadj-Aïca commande un quartier d'El-Aghouat. Il +est entouré d'un petit mur en pierres sèches et +barricadé de manière à ce qu'on n'y puisse entrer. Il +y avait une multitude de loques accrochées au mur +par dévotion.—Puis, suivant l'arête du mamelon, je +rentrai dans la ville par le nord.</p> + +<p>Tadjemout ne s'est point relevé du siège qu'il a +subi en même temps que sa voisine <i>Aïn-Mahdy</i>. Ce +débris noirâtre, qu'on voit de loin denteler le sommet +de la ville, c'est, avec une enceinte assez vaste, mais +rasée à fleur de terre, et quelques pans de murs encore +tachés par le feu, tout ce qui reste de l'ancienne +kasbah démantelée pendant la guerre. Toutes ces +maisons si bien groupées à distance sont dans le plus +triste état de misère et s'en vont en ruines. On a seulement +relevé les tours et réparé l'enceinte des jardins,<a name="page_237" id="page_237"></a> +car la grande affaire était de protéger les plantations.</p> + +<p>Ces jardins entourent la ville de trois côtés. +L'Oued M'zi la contourne en décrivant comme eux +trois quarts de cercle; son lit est large; il est contenu, +du côté des jardins, par une berge élevée, de terre +rougeâtre, sans cailloux; de l'autre, il paraît s'étendre +assez loin dans la plaine, au moment de la crue des +eaux; mais, dans cette saison de sécheresse, il devient +inutile, et n'arrose ni ne protège plus rien. On n'y +voit pas la moindre place humide. De même qu'à El-Aghouat, +il disparaît sous le sable pour ne se montrer +qu'à l'époque des pluies.</p> + +<p>Le soleil était déjà presque perpendiculaire quand +je m'arrêtai sur les débris de l'ancienne kasbah, devant +le panorama de la plaine. Je retrouvais El-Aghouat +à la même heure, avec le désert de moins, +mais avec une stupeur encore plus grande dans l'intérieur +de cette ville accablée de chaleur. On n'entendait +rien, on ne voyait rien remuer. Au delà de l'îlot vert +des jardins, l'œil découvrait un horizon de terrains +nus, caillouteux, brûlés, fuyant dans toutes les directions +vers un cercle de montagnes fauves ou cendrées, +d'un ton charmant, mais où l'on devinait l'aridité de +la pierre sous la tendresse inexprimable des couleurs. +Un petit nuage unique flottait au-dessus d'un piton +bleuâtre du Djebel-Amour. La ville, environnée de +pentes grisâtres, sans aucune ombre, enflammée de +soleil, ne donnait plus signe de vie. Les deux chevaux<a name="page_238" id="page_238"></a> +que j'avais aperçus en arrivant n'avaient pas changé +de place; seulement, ils s'étaient couchés, la tête du +côté du nord. Il y avait une tente en poil noir plantée +parmi les ruines, et sous laquelle une femme en +haillons battait du lait dans une outre. La nuit la plus +profonde est pleine de gaieté à côté de ce tableau +désolé. On ne connaît point en France l'effet de cette +solitude et de ce silence sous le plus beau soleil qui +puisse éclairer le monde. Dans nos pays tempérés, le +soleil de midi fait sortir de terre tout ce qu'elle a de vie +et de bruits, et semble exaspérer toutes les passions +joyeuses de la campagne. Ici, le soleil de midi consterne, +écrase, mortifie, et c'est l'ombre de minuit qui +répare et à son tour redonne la vie.</p> + +<p>Une seule chose, grâce à des ressources de sève +inconcevables, résiste à la consomption de ces terribles +étés, qui dessèchent les rivières, corrompent les eaux +qu'ils ne peuvent tarir, et ne donnent qu'à peu de +gens le temps de vieillir,—c'est la couleur verte des +feuillages; couleur extraordinaire dont nous n'avons +pas d'expression dans les harmonies ordinaires de la +palette. Je me suis rappelé les taillis de chêne les plus +verts, les potagers normands les mieux arrosés, à +l'époque la plus épanouie de l'année, aussitôt après la +frondaison, sans trouver quelque chose de comparable +à ce badigeonnage de vert émeraude, entier, +agaçant, et qui fait ressembler tous ces arbres à des +joujoux de papier vert qu'on planterait sur du bois<a name="page_239" id="page_239"></a> +jaune. Ce qui rend le désaccord plus bizarre et aussi +la comparaison plus juste, c'est que le pied des arbres +repose en effet sur un terrain presque tout à fait nu, +couleur de chaume, où l'on ne voit que quelques +petits carrés de légumes mal arrosés et plus mal +venus, des haricots et des fèves à feuilles flétries.</p> + +<p>Ces jardins, si desséchés par le pied, si verdoyants +par le sommet, sont toute la fortune et toute la gaieté +de Tadjemout. On les dit fertiles. Pour moi, je n'y ai +vu que des pommes et des abricots. Les pommes sont +petites, de couleur fade, et pareilles à des pommes à +cidre, pour la grosseur et pour le goût. Quant à l'abricotier +du sud, c'est un bel arbre, de haute taille, d'un +port sérieux, d'un feuillage élégant, régulier, et qui +conviendrait aux paysagistes de style; voilà pourquoi +je le signale en passant. C'est un feuillage arrondi par +masses compactes ou développé en longues grappes +traînantes, et dont l'exécution, naturellement indiquée, +s'exprime par un travail serré de touches rondes +posées symétriquement, comme des points de broderie. +Cela rappelle exactement l'exécution calme et +savante du <i>Diogène</i> et du <i>Raisin de Chanaan</i>. A l'automne, +quand l'arbre est devenu brun, la ressemblance +doit être parfaite. L'abricotier, comme les +pommiers normands et les orangers, se couvre de +fruits en si grand nombre, que chaque feuille verte est +accompagnée d'un fruit d'or. Cet arbre, d'aspect mythologique, +est, après les dattiers, ce qu'il y a de plus<a name="page_240" id="page_240"></a> +précieux dans les vergers du Sud. Les abricots secs +forment, tu le sais, le fond de la cuisine arabe; on les +fait sécher sur des claies, et, pendant tout le reste de +l'année, on en compose, avec fort peu de viande et +beaucoup de sauce au <i>fel-fel</i>, toute sorte de ragoûts, +entre autres le <i>hamiss</i>.</p> + +<p>Des grenadiers, dont les fleurs commençaient à faire +place au fruit; des poiriers; des figuiers bas, à feuilles +plus petites et plus foncées que les figuiers d'Europe; +quelques pêchers, au feuillage grêle un peu plus doré +que le reste; des vignes poussant en tout sens avec les +plus grands caprices et portant déjà des verjus monstrueux; +par-dessus tout cela les aigrettes des palmiers +d'un vert froid, légèrement jaunes ou rougissantes au +point de jonction des palmes, voilà les jardins de Tadjemout, +c'est-à-dire de tous les ksours du Sud.</p> + +<p>Somme toute, ici les oiseaux sont plus heureux que +les hommes; car ils se nourrissent aussi bien et vivent +plus commodément. Ils ont le peu de fraîcheur que la +végétation parvient à exprimer du sol, et le moindre +vent qui remue cette atmosphère inerte et brûlante de +midi, ils le recueillent en paix dans leurs maisons +mouvantes de feuillages. On ne les aperçoit pas, et +c'est à peine si on les entend se déranger dans les +feuilles quand on passe à côté d'eux. Quelquefois, une +petite tourterelle fauve, à collier lilas, s'envole et se +réfugie sur un palmier; elle agite, en s'y posant, le +djerid flexible; on la voit un moment se balancer sur<a name="page_241" id="page_241"></a> +le ciel bleu, puis elle se retire au cœur de l'arbre, elle +y pousse un ou deux roucoulements, fait mouvoir encore +les dards aigus des palmes, et tout se tait, en +même temps que tout redevient immobile.</p> + +<p>Quand j'entrai dans le vestibule, où l'odeur du repas +semblait avoir rassemblé toutes les mouches et tous les +affamés du quartier, le caïd, qui n'attendait plus que +mon retour, fit un signal du côté des cuisines, et je +vis apparaître, au bout d'un bâton, le cadavre rissolé +et tout fumant du petit agneau noir.</p> + +<p>Aouïmer fut d'une gaieté folle pendant tout le repas, +et Ben-Ameur essaya de nous persuader que les habitants +de Tadjemout seraient heureux de nous retenir +jusqu'au lendemain; mais nos pauvres chevaux expiraient +de chaleur dans la cour, et c'était nous soulager +tous que de nous mettre en route. Avant trois heures, +nous prenions congé du caïd et nous sortions par +<i>Bab-Sfaïn</i>, porte qui s'ouvre du côté d'Aïn-Mahdy.</p> + +<p class="date"> +Aïn-Mahdy, juillet 1853.<br /> +</p> + +<p>—J'accomplissais en ce moment un de mes plus +vieux rêves de voyage; rêve est le mot, car à l'époque +où je le faisais, en examinant la carte du Sahara, il +était plus que douteux qu'il pût jamais se réaliser. Ce +n'était ni son éloignement, ni la nouveauté du pays +qui m'attiraient vers ce lieu-là, de préférence à tant +d'autres, tout aussi propres à m'émouvoir; c'était je<a name="page_242" id="page_242"></a> +ne sais quoi de séduisant dans le nom, quelques lambeaux +appris de son histoire, le bruit d'un grand personnage +religieux luttant derrière ces remparts contre +le premier homme de guerre de l'Afrique moderne, +beaucoup d'imaginations colorant une vague perspective +de faits et de paysage; enfin, je ne sais quelle +singulière intuition du vrai qui m'avait fait imaginer +une sorte de ville abbatiale, dévote, sérieuse, hautaine +et dominée, comme Avignon, par un palais de pape. +Chemin faisant, je me rappelais le temps où El-Aghouat +était encore pour Alger un pays fort mystérieux, +et je pensais au nombre d'événements, petits +ou grands, que le hasard avait dû combiner pour faciliter +ma promenade; et ce qui m'étonnait le plus dans +tout cela, c'était d'en être aussi peu surpris et de +trouver tout simple que j'eusse déjeuné le matin à Tadjemout +et que j'allasse à présent dîner à Aïn-Mahdy.</p> + +<p>Nous avions devant nous une plaine unie, pierreuse, +sans aucun accident de terrain et sans variété +d'aspect. A droite et à gauche, fuyaient parallèlement +deux bourrelets d'une couleur exquise et seulement +tachés d'ombres pareilles à des gouttes d'eau bleue. A +l'extrémité de la plaine, on distinguait un renflement +dans la ligne droite de l'horizon; c'était derrière ce +mouvement du sol que nous allions voir apparaître +Aïn-Mahdy. La montagne au delà devenait plus +bleuâtre à mesure que le soleil inclinait de son côté. +De petits sentiers grisâtres se dirigeaient en droite<a name="page_243" id="page_243"></a> +ligne dans la plaine et menaient sans détours de Tadjemout +à Aïn-Mahdy. Il n'en fallait pas davantage +pour indiquer le voisinage d'une ville fréquentée.—Ces +deux ou trois sentiers, séparés par des intervalles +presque égaux, où la terre est battue, où il y a moins +de cailloux qu'ailleurs, c'est une grande route de caravane. +Le gros de la troupe marche à la file dans le +sillon du milieu, le plus poudreux, le seul qui ne soit +jamais interrompu; les cavaliers d'escorte, les conducteurs +de chameaux vont parallèlement dans les petits +sentiers latéraux, à la file aussi, car il n'y en a guère +où l'on remarque le passage ordinaire de plus de deux +cavaliers de front. La route se trouve ainsi tracée dans +la direction la plus courte. Quand on rencontre une +touffe d'<i>alfa</i>, de <i>chih</i> ou de <i>k'tâf</i>, on la tourne; +l'herbe continue de pousser; et c'est le chemin qui +fait un circuit, grâce à l'imperturbable régularité des +voyageurs. Je m'amusais à reconnaître la large empreinte +des chameaux, le pied des chevaux, celui des +hommes. De loin en loin, nous retrouvions des marques +de roues, presque effacées par les pluies d'hiver. +N'était-ce pas la voie des canons qui sont venus d'<i>El-Biod</i> +mitrailler les murs d'El-Aghouat? De rares +gangas, qu'on ne voyait pas, faisaient entendre au-dessus +de nos têtes de faibles cris perdus dans le +silence. A gauche, et sur des plans inclinés qui remontaient +vers les collines, on distinguait de temps en +temps des points fauves tachés en dessous de blanc.<a name="page_244" id="page_244"></a> +Ces points fauves étaient mobiles, et malgré l'énorme +distance, on voyait le lustre du poil. C'étaient des +gazelles qui paissaient parmi des <i>alfa</i> jaunissants. Le +chemin que nous suivions était couvert de leurs +traces; on eût pu dire que <i>la terre exhalait le musc</i>.</p> + +<p>A moitié chemin à peu près, nous vîmes venir à +nous deux voyageurs à pied, conduisant trois petits +ânes. Deux de ces ânes étaient chargés; le troisième, +velu comme un ours et de la taille d'un gros +mouton, trottait gaiement en avant des autres et s'arrêtait +fréquemment pour accrocher au passage un rameau +pâle de <i>k'tâf</i>. Les hommes étaient nègres, mais +de vrais nègres pur sang, d'un noir de jais, avec des +rugosités sur les jambes et des plissures sur le visage, +que le hâle du désert avait rendues grisâtres: on eût +dit une écorce. Ils étaient en turban, en jaquette et en +culotte flottante, tout habillés de blanc, de rose et de +jonquille, avec d'étranges bottines ressemblant à de +vieux brodequins d'acrobates. C'étaient presque des +vieillards, et la gaieté de leur costume, l'effet de ces +couleurs tendres accompagnant ces corps de momies +me surprirent tout de suite infiniment. L'un avait au +cou un chapelet de flûtes en roseau, comme le fou de +D'jelfa; il tenait à la main une musette en bois travaillé, +incrustée de nacre, et fort enjolivée de coquillages. +L'autre portait en sautoir une guitare formée +d'une carapace de tortue, emmanchée dans un bâton +brut.<a name="page_245" id="page_245"></a></p> + +<p>Quant aux ânes, je fus longtemps à deviner ce +qu'ils avaient sur le dos. Outre plusieurs tambourins +ornés de grelots, d'autres instruments de musique, +reconnaissables à leur long manche, et un amas de +loques fanées, je voyais, à distance, quelque chose +comme une quantité de paquets de plumes ondoyer +au-dessus de la charge et flotter confusément jusque +sur leurs oreilles. En approchant, je m'aperçus que +ces paquets étaient de toutes les couleurs et de la plus +singulière apparence; c'étaient à peu près des oiseaux +par le plumage; par la forme, c'étaient des bêtes +impossibles; et, ce qui m'étonna le plus, ce fut de +voir que chacun de ces monstres avait positivement un +bec et deux pattes. Il y en avait un grand nombre de +tailles diverses, et tous d'une composition plus ou +moins propre à frapper l'esprit; les uns petits, armés +d'un bec énorme et montés sur des échasses de +flamands; les autres, pesants comme une outarde, +avec une tête imperceptible et des pieds filiformes; +d'autres d'un air tout à fait farouche, auxquels il ne +manquait que le cri pour être l'idéal de ce qui fait +peur.—Imagine, mon cher ami, ce qui peut sortir +de la fantaisie d'un nègre, quand il s'amuse à refaire +des oiseaux avec des peaux cousues, des pattes et des +têtes rapportées.</p> + +<p>C'étaient donc des bateleurs avec leurs marionnettes. +Ils sortaient d'Aïn-Mahdy, où je doutai qu'ils eussent +fait leurs frais, et s'en allaient par Tadjemout, chez<a name="page_246" id="page_246"></a> +les Ouled-Nayls d'abord, puis dans les douars du Tell, +essayer l'effet de leur innocente industrie. Je dis à +Aouïmer de les questionner: mais ils parlaient fort +peu l'arabe, et faute de nous comprendre, je ne pus +savoir d'où ils venaient. Le seul nom que je reconnus +dans le récit fait en langue nègre de leur longue +odyssée fut <i>Ouaregla</i>.—«C'est une ville où l'on +aime beaucoup à rire,» dit Aouïmer.—A tout hasard, +je leur criai: <i>Kouka</i>, <i>Kano</i>, et tout ce que je connaissais +de noms appartenant au <i>Bernou</i>. Ils se mirent +à rire avec cette aimable gaieté des nègres, les plus +francs rieurs de tous hommes, et ils répétèrent: +<i>Kouka</i>, <i>Kano</i>, d'un air de connaissance: j'en conclus, +peut-être à tort, qu'ils pouvaient bien avoir des +relations avec le lac <i>Tchad</i> ou le <i>Haoussa</i>. Ils nous +demandèrent de l'eau. Heureusement que l'outre était +pleine. Après quoi, nous nous souhaitâmes mutuellement +bon voyage, et je me retournai pour les voir +s'éloigner dans la direction de Tadjemout, qui n'apparaissait +plus au fond de la plaine, à présent dorée, +que comme une tache grise au-dessus d'une ligne +verte.</p> + +<p>La première fois que je traversai la Metidja, pour +aller d'Alger à Blidah, je fus d'abord étonné (j'étais +débarqué de la veille) de faire ce trajet en diligence, +à peu près comme sur une route de France; mais je +le fus bien davantage de rencontrer, au milieu de la +plaine, un Auvergnat en veste de velours olive et<a name="page_247" id="page_247"></a> +coiffé d'une casquette de loutre, qui portait devant lui +un orgue de Barbarie et en jouait tout en marchant. +C'était à peu près à l'endroit qu'on appelle les Quatre-Chemins: +la plaine était verte, hérissée de palmiers +nains; on voyait çà et là, entre la route et la montagne, +pointer une tête isolée de palmier en éventail; le +magnifique encadrement de l'Atlas enfermait l'horizon +dans un cercle veiné de bleu, couronné de neiges, et +d'une imposante tournure; c'était une admirable +entrée. Je venais d'apercevoir un chacal qui traversait +la route, comme aurait fait chez nous un renard; et +je voyais de loin, posées parmi les joncs, deux cigognes +dont l'une, comme l'ibis antique, tenait dans son bec +quelque chose qu'on pouvait prendre pour un serpent. +L'Auvergnat jouait l'air de la <i>Grâce de Dieu</i>. Ce jour-là +je fus indigné.—Hier, en me séparant des musiciens +nègres, ce souvenir m'est revenu, et je l'ai pris +avec moins d'amertume. Il m'a semblé que cette +nouvelle rencontre donnait un sens philosophique à la +première. Je comparais ces pauvres émigrants venus, +l'un de <i>Bernou</i>, l'autre du Cantal ou de la Savoie, et +je n'ai pu m'empêcher d'admirer encore davantage les +combinaisons du hasard, en pensant qu'un jour ils se +rencontreraient peut-être, l'un avec sa guitare d'écaille, +l'autre avec son coffre à musique, et qu'ils joueraient +ensemble des airs nègres et des airs parisiens, au +milieu d'une ville arabe devenue française.</p> + +<p>Vers six heures, nous perdîmes Tadjemout de vue;<a name="page_248" id="page_248"></a> +et presque aussitôt, nous découvrions devant nous la +silhouette massive, écrasée, légèrement renflée vers le +milieu, d'une ville solitaire, de couleur brune, marquée +de deux points plus clairs vers le centre: c'était Aïn-Mahdy. +A ce moment, le soleil, qui déclinait vers les +montagnes, prenait déjà la ville à revers, en dessinait +seulement les contours dentelés, et noyait dans un +rayonnement mêlé de violet et de bleu verdâtre les +premiers échelons du Djebel-Amour. A mesure que +nous approchions, le jour baissait; l'heure ne pouvait +être mieux choisie pour entrer dans cette ville longtemps +mystérieuse et demeurée sainte. Cette demi-clarté +du soir qui n'allait nous la montrer que confusément, +l'ombre qui commençait à l'envelopper avant +que nous en fussions trop près, tout cela convenait à +merveille au sentiment particulier mêlé de curiosité et +de respect que m'inspirait Aïn-Mahdy.</p> + +<p>Il était sept heures quand nous atteignîmes le pied +du rempart. C'est une muraille en maçonnerie solide, +avec des créneaux très rapprochés, et coiffés de petits +chapiteaux en pyramides. Aouïmer nous avait précédés +pour prévenir le caïd de notre arrivée, et nous +entrâmes dans la ville très modestement escortés d'un +seul cavalier. En deçà du rempart règne un mur +moins élevé, qui forme l'enceinte intérieure des +jardins, de sorte que les jardins ont, comme la ville, +une ceinture continue. Entre ce mur et le rempart +passe un chemin de ronde étroit et sinueux. C'est par<a name="page_249" id="page_249"></a> +là que le guide nous fit tourner pour aller gagner la +grande porte: <i>Bab-el-Kebir</i>. Cette porte a l'air d'une +entrée de forteresse; elle est pratiquée dans une haute +muraille et flanquée de deux grosses tours carrées. +Elle est beaucoup plus élevée que ne le sont d'habitude +les portes des villes arabes; elle a de solides battants +armés de ferrures; un encadrement de chaux en +dessine le contour, presque aussi large que haut; une +banquette dallée de pierres grises, polies comme du +fer usé, garnit extérieurement le pied du mur. Le +porche est profond, avec des enfoncements ménagés +dans l'épaisseur des tours latérales, et forme à l'intérieur +une véritable place d'armes.</p> + +<p>La rue sur laquelle on débouche après avoir +franchi la voûte complète cette entrée monumentale. +Elle est très large pour une rue arabe, comprise entre +deux grands murs sévères, bâtis de pierres, sans +ouvertures, et si propre qu'on la dirait balayée. Au +bout de cent pas, elle tourne à angle droit au pied +d'une maison blanche, d'architecture mauresque, et +dont la forme singulière rappelle à la fois le palais +et la mosquée. Cette maison blanche, élevée, percée à +l'étage supérieur de fenêtres en ogives précieusement +sculptées, est l'une des maisons du marabout Tedjini; +c'est aussi le lieu de sa sépulture et la mosquée d'Aïn-Mahdy. +Ce nom de Tedjini, qui n'éveillera chez toi, +quand tu me liras, qu'un intérêt bien vague, ce seul +nom, quand je l'entendis sortir avec componction des<a name="page_250" id="page_250"></a> +lèvres du petit Ali, me fit éprouver, mon cher ami, +une émotion très sincère. Il imprimait à ce qui +m'entourait un caractère précis de grandeur, d'héroïsme +et de sainteté. Je sentis que l'âme de cet +homme vaillant animait encore cette ville à l'air si +hautain et si recueilli. Mes imaginations d'autrefois ne +m'avaient pas trompé, Aïn-Mahdy ne ressemblait à +rien de ce que j'avais vu et répondait à tout ce que +j'avais rêvé.</p> + +<p>Une troupe de chameaux sans gardien encombrait +la rue dans toute sa largeur. En deçà et au delà de ce +groupe silencieux, il n'y avait personne. La rue déserte +se remplissait paisiblement de cette ombre poudreuse +et de couleur rousse, ombre palpable, chargée de +chaleur, d'odeurs confuses, qu'on ne trouve que dans +les villages arabes du Sud, à la tombée de la nuit. La +terrasse de la maison de Tedjini était occupée par un +petit nombre de gens qui tous regardaient du même +côté, du côté des montagnes. Ils nous virent entrer, +tourner l'angle de la rue, sans distraire leur attention +de l'objet qui paraissait l'attirer dans la direction du +couchant.</p> + +<p>Le caïd prévenu nous attendait à quelques pas de +là, devant une maison de belle apparence, sorte de +<i>Dar-dyaf</i>, où l'on nous fit entrer, et que nous occupons +seuls. La cour est grande, et nos chevaux sont logés +dans des écuries spacieuses; un escalier bien construit +mène à l'étage, où nous avons une chambre en galerie<a name="page_251" id="page_251"></a> +pour le jour, et une belle terrasse garnie de tapis pour +la nuit.</p> + +<p>Le caïd actuel d'Aïn-Mahdy n'a rien de frappant, +ni dans les traits ni dans les manières; mais il représente +convenablement l'autorité civile, dans cette +municipalité, aujourd'hui bourgeoise et dévote. C'est +un homme simple et digne, dont la physionomie fine, +quoique très placide, le vêtement de grosse laine +blanche, le chapelet de bois noir et la coiffure basse +font penser au magistrat et au prêtre, beaucoup +plus qu'au chef militaire. Son accueil fut grave et froid +comme sa personne; et j'y remarquai tout de suite une +sorte de distraction mêlée d'égards, qui n'était pas de +l'impolitesse, mais qui, bien évidemment, ne marquait +aucun empressement. A peine avions-nous eu le temps +de lui répéter l'objet de notre visite, il l'avait appris +déjà par la lettre d'introduction, qu'il nous quitta. +C'était contre tous les usages, et je m'en étonnai. +Quelques minutes après, vint la diffa.—Les deux +spahis soulevèrent les langes bleus qui, suivant la +coutume, couvraient les plats, et je vis, à leur visage, +qu'il se passait quelque chose de grave. C'étaient du +kouskoussou d'orge et des mets de la dernière qualité. +Aouïmer se leva, d'un air important, prit un des plats +et dit à l'un des serviteurs: Emporte, et dis au caïd +qu'on s'est trompé. Y avait-il erreur? C'est ce qu'on +ne put savoir; mais, au bout d'un instant, le caïd lui-même +reparut, accompagnant un souper qui équivalait<a name="page_252" id="page_252"></a> +à des excuses, et suivi cette fois d'un cortège assez +nombreux de serviteurs et d'amis.</p> + +<p>Ils demeurèrent tous debout à l'angle de la terrasse; +et bientôt j'entendis qu'ils discutaient entre eux en +considérant le soleil couchant.</p> + +<p>—Savez-vous ce qui se passe? me dit tout à coup +le lieutenant: ils attendent encore la lune, et le +Rhamadan n'est pas fini.—Aouïmer jeta fort irréligieusement +un éclat de rire de <i>giaour</i> et continua +d'affirmer que tout le monde à L'Aghouat l'avait vue +la veille au soir, à sept heures trente-cinq minutes.</p> + +<p>—Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous les ennuyons +beaucoup, dis-je au lieutenant; cela se voit, et je crois +convenable de nous expliquer.</p> + +<p>Nous exposâmes donc que nous avions calculé notre +départ de manière à ne les point gêner; que nous +étions parti d'El-Aghouat à sept heures trente-cinq +minutes du soir et au coup de canon qui avait annoncé +la fin du jeûne, pour être plus certains de n'arriver à +Aïn-Mahdy que le premier jour du <i>Baïram</i>. Je racontai +les préparatifs qu'on faisait à ce moment chez +leurs voisins; que toutes les cuisines fumaient; que la +ville était pleine de l'odeur des viandes; et je pris à +témoin les deux spahis et le petit Ali. Mais à tout cela +on nous répondit que si les Beni-l'Aghouat avaient vu +la lune nouvelle, c'est qu'ils y regardaient de moins +près qu'ailleurs; que dans Aïn-Mahdy on était plus +formaliste, et que le jeûne durait encore.<a name="page_253" id="page_253"></a></p> + +<p>A ce moment, le caïd étendit le bras vers l'horizon; +et nous vîmes, tous ensemble, apparaître dans la +pâleur du couchant le demi-cercle mince et long de la +lune naissante. Il se découpait, avec la précision d'un +fil d'argent, sur un ciel parfaitement pur, couleur +d'or vert. Au-dessous d'elle, scintillait une petite +étoile brillante comme un œil qui se dilate en souriant. +On regarda quelques minutes ce signal charmant +de la fin d'un long jeûne. L'astre était si près +des montagnes qu'un moment plus tard il cacha un +des bouts effilés de son disque, puis disparut tout à +fait.</p> + +<p>Le caïd, plus occupé de ce qu'il venait de voir que +de notre présence, descendit alors, suivi de ses serviteurs, +et s'en alla proclamer que le Rhamadan était +accompli pour l'an de l'hégire 1269. Son fils, un +grand enfant, doux de visage et déjà grave dans son +maintien, se coucha, sans rien dire, sur le tapis, afin +de passer la nuit près de nous. Quant à moi, le sommeil +ne tarda pas à me prendre; j'entendis vaguement +des chants qui ressemblaient à des cantiques et +des psalmodies qui n'avaient rien de joyeux sortir de +la maison mortuaire de Tedjini; je regardai, pendant +un moment, luire les étoiles au-dessus de ma tête; et, +sans attendre la fin du repas, pêle-mêle avec les plats +de bois et les <i>mardjel</i> de lait, je m'endormis au milieu +de la table à manger qui était en même temps +notre lit.<a name="page_254" id="page_254"></a></p> + +<p class="date"> +Aïn-Mahdy, juillet 1853.<br /> +</p> + +<p>—La première impression demeure; Aïn-Mahdy +me rappelle Avignon; je ne saurais expliquer pourquoi, +car une ville arabe est ce qu'il y a de moins +comparable à une ville française; et la seule analogie +d'aspect qu'il y ait entre ces deux villes consiste dans +une ligne de remparts dentelés, une couleur à peu +près semblable, d'un brun chaud, un monument qui +se voit de loin et couronne avec majesté l'une et +l'autre, mais c'est une sorte d'analogie morale, une +physionomie également taciturne; un air de commandement +avec des dispositions de défense, quelque +chose de religieux, d'austère; je ne sais quel même +aspect féodal qui participe à la fois de la forteresse et +de l'abbaye. Elles se ressemblent par l'effet produit, +et peut-être cette comparaison tout imaginaire te donnera-t-elle +une idée juste de ce qui est.</p> + +<p>La ville est posée sur un renflement de la plaine et +décrit une ellipse. On trouve qu'elle a la forme «d'un +œuf d'autruche coupé en deux dans le sens de sa +longueur». Toute la partie des fortifications est +admirablement construite et dans un superbe état +d'entretien. Le tableau général, au lieu de chanceler +en tous sens et d'incliner sous tous les angles, suivant +l'habitude des villages sahariens, garde un aplomb de +lignes et se dessine par des angles droits très satisfaisants +pour l'œil.<a name="page_255" id="page_255"></a></p> + +<p>Les jardins qui ont été rasés dépassent à peine le +sommet des murs de clôture, sous forme d'un bourrelet +vert. Un seul arbre a survécu; il s'élève assez +tristement dans un enclos désert. Le pauvre k'sour +d'<i>El-Outaya</i>, abandonné sans verdure et sans abri +dans sa plaine ingrate, entre El-Kantara et Bisk'ra, +témoigne de cette manière générale d'entendre la +guerre. J'y ai vu l'unique palmier qui fut laissé debout, +pour apprendre à l'étranger qu'il y avait eu là +une oasis. Aïn-Mahdy en a conservé deux, l'un au +nord, l'autre au sud des jardins.</p> + +<p>Aïn-Mahdy n'a point de rivière, mais on voit de +loin entre la ville et la montagne un point blanc de +maçonnerie qui indique la tête de la source <i>Aïn-Mahdy</i>. +Arrivé à la porte Bab-el-Sakia, le ruisseau se +déverse dans un bassin d'où il va, par deux écluses, +arroser les jardins. Ici, comme à El-Aghouat, il y a le +répartiteur des eaux, avec son sablier qui sert d'horloge +à toute la ville.</p> + +<p>C'est à un kilomètre à peu près des jardins qu'était +campée l'armée d'Abd-el-Kader. On montre encore, +près de l'<i>Aïn</i>, la place occupée par la tente de l'émir. +Elle est marquée par une assise de pierres rangées +circulairement, comme autour des tentes dans les +<i>douars</i> sédentaires; c'était annoncer d'avance l'intention +de ne pas lâcher pied. Comme tu le sais, le siège +dura neuf mois. Mais la ville avait des puits; elle était +armée, approvisionnée de tout, débarrassée des<a name="page_256" id="page_256"></a> +bouches inutiles; Tedjini n'y avait gardé avec lui que +trois cent cinquante hommes, les meilleurs tireurs du +désert; l'assaut fut impossible. Il y eut un moment où, +fatigué de la canonnade et voyant sous ses yeux +couper ses eaux, dévaster ses jardins, Tedjini fit offrir +à son ennemi de vider la querelle dans un combat singulier. +Mais «il était couvert d'amulettes», prétendirent +les T'olba du camp d'Abd-el-Kader, et, la partie +étant jugée inégale, le combat n'eut pas lieu. Ce fut +toute une Iliade; et cela finit par un traité qui fut +aussi perfide que le cheval de Troie.—L'émir avait +juré, écrivait-il, d'aller faire sa prière à la mosquée +d'Aïn-Mahdy. Cette considération pieuse alla droit à +l'âme du marabout. Les conventions arrêtées, leur +exécution jurée sur le Coran, Tedjini se retira à El-Aghouat, +avec ses femmes et sa suite. Abd-el-Kader +entra dans la ville, fit abattre les murs et saccager les +maisons; il respecta pourtant celle du marabout. Puis, +pressé par les événements, il se retira et, presque aussitôt, +retourna contre nous son épée déshonorée par +cette guerre impie. Tous ces faits, historiquement très +petits, ne te semblent-ils pas préparés pour la légende? +Et vois-tu ce «<span title="Mênin aeide thea">Μηνιν αειδε, +θεα</span>» entonné par +leur poète arabe... «O muse! chante la colère de +Si-Hadj-Abd-el-Kader, fils de Mahieddin»?</p> + +<p>Tedjini est mort, il y a quatre mois, laissant un +jeune fils et douze filles; il avait eu quinze ans de +paix pour rebâtir sa ville et relever ses remparts.<a name="page_257" id="page_257"></a> +Après ce court et glorieux moment d'exaltation guerrière, +il reprit paisiblement sa vie de reclus et ne +voulut plus la consacrer qu'aux bonnes œuvres, ne +s'occupant des affaires de personne, mais ne voulant +point qu'on se mêlât des siennes et demandant qu'on +le laissât libre dans l'administration intérieure de son +petit État, j'allais dire de son diocèse. «Je ne suis +plus de ce monde», écrivait-il bien des années avant +de le quitter. Un jour qu'il était seul en prière dans +son oratoire, on entendit un grand cri. Son domestique +de confiance, qui se tenait dehors, entra et le +trouva étendu et sans parole, et expirant.</p> + +<p>Cependant on eut quelques doutes sur la réalité de +cet événement; et, pour prévenir toute supercherie, +un officier d'El-Aghouat fut envoyé à Aïn-Mahdy, +avec mission de se faire ouvrir le cercueil et de constater +que ce grand personnage était bien réellement +mort. L'identité reconnue, on la fit publiquement +proclamer; ce qui n'empêcherait pas, dit-on, qu'on ne +le ressuscitât, si les événements y donnaient lieu.</p> + +<p>Tedjini laisse dans tout le désert une immense +renommée; et l'autorité religieuse de son nom lui survivra +jusqu'au jour où le peuple arabe perdra la mémoire +de ses marabouts. C'est maintenant un privilège +à perpétuité. Tedjini n'est plus un saint homme, c'est +un saint, et sa maison devient une chapelle. Selon la +coutume des marabouts, il a achevé sa vie à côté de +son tombeau, et il n'a pas eu à changer de place pour<a name="page_258" id="page_258"></a> +passer d'un asile à l'autre. Le mausolée qui servait de +sépulture à ses ancêtres est très richement entouré de +balustrades sculptées, peintes et dorées; il a été fait à +Tunis, puis apporté à Aïn-Mahdy et monté pièce à +pièce.</p> + +<p>C'était hier le jour des dévotions arabes; et, toute la +matinée, de longues files de femmes et d'hommes se +sont rendues processionnellement à la mosquée. Nous +allons à nos églises en France à peu près comme les +écoliers vont à la classe: un par un pour entrer; la +messe dite, on sort en foule. A la porte des mosquées +arabes, c'est un va-et-vient continuel de croyants qui +vont prier et de croyants qui en reviennent; toujours +le même silence et pas plus d'empressement après +qu'avant. Tous ces gens-là sont fort beaux, pleins de +la même gravité, trop propres pour des pauvres, trop +peu luxueux pour des riches. A leur voir à tous le +même vêtement de grosse laine, le même haïk épais +sur la tête, maintenu par une simple corde grise, un +chapelet pareil au cou, le même air d'austérité calme, +la même indifférence pour l'étranger, on dirait un +séminaire de vieillards qui se rend aux plus graves +cérémonies.</p> + +<p>Rien ne rappelle ici la vie de la tente, pastorale et +guerrière, ni la vie seigneuriale et armée du bordj. +J'ai pu étudier dans différents lieux ces côtés bien +distincts de l'existence arabe, et j'ai toujours trouvé la +poudre, le cheval, les armes de combat ou de chasse<a name="page_259" id="page_259"></a> +mêlés plus ou moins aux scènes les plus familières. +Ici, nulle <i>fantasia</i>, surtout quand il s'agit d'acte de +piété. Depuis mon arrivée, je n'ai pas entendu le pas +d'un cheval; on dirait un pavé de sanctuaire, où ne +marchent que des gens d'église. Je n'ai vu ni ceinturon +armé, ni bottes à éperons; tous portent la sandale du +bourgeois, et ceux du dehors le brodequin lacé des +voyageurs. Un trait de caractère que je trouve gravé +sur ces physionomies placides, c'est une grande confiance +en eux-mêmes. Ils parlent avec un sourire plein +de comparaisons orgueilleuses des pauvres murailles +d'El-Aghouat qui sont tombées devant nos canons; et +c'est alors pour considérer les leurs avec la sécurité de +gens qui sont en possession de deux sentiments: la +volonté d'être inoffensifs, la certitude de résister.</p> + +<p>Les femmes vont aux mosquées, ce que je n'avais +vu nulle part. Elles se rendaient en foule au marabout +avec autant de solennité et d'une marche encore plus +dévote que les hommes. C'est le même costume qu'à +El-Aghouat, avec ce détail de plus que toutes portent +la <i>melhafa</i> (mante), et sont hermétiquement voilées.</p> + +<p>Je m'étais assis au fond de la rue de manière à les +voir descendre de l'intérieur de la ville; elles passaient +devant moi pour entrer dans la ruelle qui conduit au +lieu des prières. Une grande ombre, projetée par la +maison de Tedjini, descendait sur la voie, très large +en cet endroit, remontait sur les piliers d'un fondouk +construit en face, et ne laissait, dans la lumière dorée<a name="page_260" id="page_260"></a> +du soleil, que la partie supérieure du fondouk et des +maisons qui le suivent. L'ombre tournait avec la rue, +montait avec elle, s'allongeant ou se rétrécissant selon +le mouvement du terrain. Une plaque d'un bleu +violent servait de plafond à ce tableau, éclairé de +manière à donner plus de mystère à la rue et à mettre +tout l'éclat dans le ciel. Du côté de l'ombre, et contre +le pied du mur, s'alignait une rangée d'Arabes assis, +couchés, rassemblés sur eux-mêmes ou posés de côté +dans ces attitudes de repos grandioses qui sont +maniérées à l'Académie, et qui sont tout simplement +vraies, chez les maîtres comme dans la nature.</p> + +<p>Les femmes arrivaient du côté du soleil, longeant +les murs, hâtant le pas, surtout en passant devant +nous, pour échapper le plus vite possible aux regards +des infidèles; tantôt deux ensemble, côte à côte, +traînant après elles une toute petite fille en haillons, +pendue aux bouts flottants de leur haïk; tantôt par +groupes nombreux, avec une ampleur de vêtements et +une abondance de plis qui remplissaient la rue d'un +tumulte léger, très mystérieux à entendre. Quelquefois, +un groupe de trois venait isolément: celle du milieu, +peut-être la plus jeune, semblait soutenue par les +deux autres, chacune d'elles ayant un bras passé +autour de sa taille et l'abritant sous un pan de son +voile. Ce groupe, magnifiquement composé, s'avançait +tout d'une pièce, sans qu'on vît ni geste, ni pas qui le +fît mouvoir, par un mouvement simultané qui semblait<a name="page_261" id="page_261"></a> +unique; les trois voiles n'en formaient plus qu'un, et +l'on devinait confusément la forme des corps sous ce +même vêtement d'une ampleur démesurée.</p> + +<p>Peut-être m'eût-il été possible d'entrer dans la +mosquée; mais je ne l'essayai point. Pénétrer plus +avant qu'il n'est permis dans la vie arabe me semble +d'une curiosité mal entendue. Il faut regarder ce +peuple à la distance où il lui convient de se montrer: +les hommes de près, les femmes de loin; la chambre +à coucher et la mosquée, jamais. Décrire un appartement +de femmes ou peindre les cérémonies du +culte arabe est à mon avis plus grave qu'une fraude: +c'est commettre, sous le rapport de l'art, une erreur +de point de vue.</p> + +<p>Bab-el-Kebir, l'entrée de la principale rue, les +abords de la maison de Tedjini, voilà, au surplus, +tout ce qu'il y a d'intéressant et d'inusité dans la +physionomie intérieure d'Aïn-Mahdy. Le reste se +ressent de la négligence et de l'incurie du peuple +arabe, et le haut quartier n'est guère mieux bâti +qu'El-Aghouat. Là, comme partout, ce sont des portes +à claire-voie, des ruelles malpropres et des maisons en +pisé, consumées par le soleil; des enfants postés en +embuscade et qui fuient devant nous; des femmes un +peu plus sauvages qu'ailleurs, qui se lèvent à notre +approche et rentrent précipitamment sous le porche +obscur des maisons; des hommes indifférents, qui se +soulèvent pesamment de leurs lits de repos et nous<a name="page_262" id="page_262"></a> +saluent d'un air un peu superbe pour de simples petits +bourgeois.</p> + +<p>Notre maison confine aux jardins du côté du sud-ouest. +De ma terrasse, en m'accoudant sur un mur +crénelé qui fait partie du rempart, j'embrasse une +grande moitié de l'oasis et toute la plaine, depuis le +sud, où le ciel enflammé vibre sous la réverbération +lointaine du désert, jusqu'au nord-ouest, où la plaine +aride, brûlée, couleur de cendre chaude, se relève +insensiblement vers les montagnes. Ces vues de haut +me plaisent toujours, et toujours j'ai rêvé de grandes +figures dans une action simple, exposées sur le ciel et +dominant un vaste pays. Hélène et Priam, au sommet +de la tour, nommant les chefs de l'armée grecque; +Antigone amenée par son gouverneur sur la terrasse +du palais d'Œdipe et cherchant à reconnaître son frère +au milieu du camp des sept chefs, voilà des tableaux +qui me passionnent et qui me semblent contenir +toutes les solennités possibles de la nature et du drame +humain. «Quel est ce guerrier au panache blanc qui +marche en tête de l'armée?...—Princesse, c'est un +chef.—Mais où est donc ce frère chéri?—Il est +debout à côté d'Adraste, près du tombeau des sept +filles de Niobé. Le vois-tu?—Je le vois, mais pas +trop distinctement.»</p> + +<p>Je pense en ce moment qu'il y eut des scènes pareilles, +avec les mêmes sentiments peut-être, sur cette +terrasse où je t'écris. Je regarde la place vide où était<a name="page_263" id="page_263"></a> +le camp, et je vois le bloc carré et blanc de l'<i>Aïn</i>, +pareil au tombeau de <i>Zethus</i>.</p> + +<p>J'oubliais de te dire que dans ma promenade de ce +matin, j'ai trouvé un éclat d'obus tombé près des +murs des jardins, pendant le siège de 1838; et dans +la ville, un gant français apporté je ne sais par qui et +jeté sur un fumier, où barbotaient trois oies grises, +oiseaux plus rares ici que les autruches.</p> + +<p class="date"> +Tadjemout, juillet, au soir.<br /> +</p> + +<p>—Revenus ce soir à Tadjemout. Pour éviter l'hospitalité +du caïd, nous avons pris le parti de camper +en dehors de la ville près du ruisseau, au pied d'un +mur de jardin. Au moment où nous arrivions, un +Arabe était assis par terre, au centre d'un cercle formé +par cinq dromadaires. Il avait dans son burnouss une +brassée d'herbe et la leur distribuait brin à brin. Les +cinq bêtes, couchées le cou en avant, promenaient +autour de ses genoux leur tête bizarre, et se disputaient +avec de sourds grognements cette maigre pâture, +souvenir de la saison fertile. Le chamelier nous a cédé +sa place; c'est une pente en terre battue, sans cailloux, +bien choisie pour recevoir un tapis.</p> + +<p>Cette fois, ce fut à mon tour de dire au lieutenant: +Prenons-nous la tente? Le lieutenant s'empressa +de répondre: Ce n'est pas la peine. Et je dis +en riant au petit Ali: C'est bien, ne défais rien, le<a name="page_264" id="page_264"></a> +paquet sera tout ficelé pour le prochain voyage.</p> + +<p>En réalité, nous aurions pu simplifier encore nos +bagages, et supprimer du même coup le guide et le +mulet.</p> + +<p>Mais le lieutenant prétend qu'ils font bien ensemble, +et que, sans eux, nous aurions eu l'air de +pauvres.</p> + +<p>La nuit descend tiède et tranquille sur ce triste pays +toujours paisible, quoiqu'un peu moins inanimé qu'en +plein jour. Au lieu de n'avoir pas d'ombre, il n'a +presque plus de lumière, et le brouillard gris qui +s'amasse au-dessus de la ville ressemble à de la fraîcheur. +Des silhouettes silencieuses passent au sommet +d'un mamelon aride, découpées sur un ciel orangé, et +disparaissent dans le chemin déjà sombre qui mène à +<i>Bab-Sfain</i>. Par moments, les palmiers se balançent +comme pour secouer la poussière du jour; et l'on +entend dans la ruelle voisine un bruit d'écuelles remuant +de l'eau, et le ruissellement des outres qu'on +remplit.</p> + +<p>Il nous sera difficile d'éviter la diffa; car nous remarquons +qu'un certain mouvement de gens affairés +s'établit de la ville à notre bivouac. Le caïd, qui s'est +rendu près de nous, a l'air de donner des ordres. Il +porte encore ce disgracieux burnouss de couleur jaune; +il est riant, et sa figure presque rose, sans barbe, +avec des yeux bleu clair, manifeste par une expression +joviale le plaisir qu'il a de nous revoir. A notre<a name="page_265" id="page_265"></a> +gauche, et sur le mamelon qui nous domine, on voit +s'assembler des curieux qui pourraient bien être +attirés par les préparatifs d'un repas.</p> + +<p>En attendant, et pour n'être pas en retard de politesse +avec lui, nous offrons au caïd une bougie, un +pain qui date d'El-Aghouat, deux citrons et une pleine +gamelle de café. On forme le cercle. Il est devenu +nombreux. Je me demande comment tout ce monde +va s'en tirer avec deux citrons et trois gobelets.</p> + +<p>Le caïd prend un des citrons, un seul, l'autre est +mis de côté, y fait un petit trou, y appuie ses lèvres, +et, discrètement, en exprime un peu de jus, puis il le +passe à son voisin. De bouche en bouche, le citron +fait le tour du cercle et revient, n'ayant plus que +l'écorce, entre les mains du caïd, qui, précieusement, +le dépose dans le capuchon de son burnouss, comme +pour le faire servir à plus d'un régal. Quant aux trois +gobelets, remplis jusqu'aux bords, chacun y boit de +même, à son tour et avec économie. Après qu'on les +eut déposés, bien vidés, tu peux le croire, au milieu +du cercle, un des mieux mis de nos convives, et qui +semblait des mieux nourris, s'est assuré, en les +essuyant de la langue et du doigt, qu'il n'y restait +plus rien que l'odeur du café bu.</p> + +<p>La fête se complique; voici maintenant des musiciens +et des chanteurs. Nous allumons une bougie de +plus. J'apprends que c'est Aouïmer et Ben-Ameur qui +se font donner de la musique et payent cette partie du<a name="page_266" id="page_266"></a> +divertissement. Un grand feu s'allume à dix pas de +nous. Je distingue de ma place la forme obscure d'un +gros mouton qu'on fait tourner au milieu de la +flamme; autour, sont penchées des figures attentives +de cuisiniers, avec des airs si avides, que je me demande +s'ils sont là pour faire cuire le mouton ou pour +le manger.</p> + +<p>Il est onze heures. Je donnerais toutes les diffa du +monde pour un peu de sommeil. Cette fois j'abandonne +ma part du dîner, et je dois dire que personne +n'a l'air offensé de ce défaut d'usage.</p> + +<p>Si quelque chose égale la sobriété des Arabes, c'est +leur gloutonnerie. Admirables estomacs, qui tantôt ne +mangent pas de quoi satisfaire un enfant, et tantôt se +satisfont tout juste avec ce qui étoufferait un ogre. +Rien ne peut rendre la précipitation des mâchoires, le +jeu rapide des doigts dépeçant la viande, ou roulant la +farine en grain du kouskoussou, et l'effrayante gourmandise +des visages. Notre amateur de café fait des +prodiges; il ne se sert plus de ses dents; des deux +mains, comme un jongleur se sert de ses billés, il jette +bouchée sur bouchée dans sa bouche grande ouverte; +ce n'est plus manger, on dirait qu'il boit. Le caïd ne +le cède à personne.</p> + +<p>Il y a trois tables: la première, composée des personnages, +a le privilège de prélever le meilleur du +plat et d'arracher toute la peau rissolée du rôti; la +seconde, à son tour, a droit à tant de minutes de coups<a name="page_267" id="page_267"></a> +de dents; je m'inquiète de ce qui va rester à la troisième, +composée des serviteurs, des tout jeunes gens +et des musiciens, quand le dîner sortira des mains des +notables.—Tout le monde a l'air profondément +repu; et des bruits de satisfaction se font entendre. +L'auteur de ces inconvenances dit avec sang-froid +l'<i>hamdoullah</i>, je remercie Dieu; on lui répond de +même <i>Allah iaatiksaha</i>, que Dieu te donne la santé; +les chants interrompus recommencent avec plus d'entrain, +et l'on nous laisse une garde bien superflue de +huit hommes, qui veilleront près de nous, c'est-à-dire, +je le crains, qui nous obligeront de veiller avec +eux.</p> + +<p class="date"> +El-Aghouat, juillet 1853.<br /> +</p> + +<p>—J'ai vu disparaître derrière moi Tadjemout, +comme j'avais vu disparaître Aïn-Mahdy, avec le cœur +serré par cette certitude de ne jamais les revoir. +Grande halte pendant le jour au milieu de l'Oued-M'zi, +sous un soleil de plomb, dans une solitude accablante, +n'ayant que de l'eau détestable et ne pouvant +dormir, à cause de l'extrême chaleur. C'est le seul endroit +peut-être d'où je me suis éloigné sans regrets. +Aucun incident dans le reste de la route. Nos cavaliers +se sont amusés à courir des gazelles, et ce grand enfant +d'Aouïmer, joyeux comme un cheval qui sent +l'écurie, debout sur ses étriers, le sabre nu, avec de +grands cris, poussait des charges à fond de train<a name="page_268" id="page_268"></a> +contre de pauvres lièvres qui, vers le soir, prenaient le +frais dans l'alfa.</p> + +<p>Les dunes de sables, aperçues la nuit, sont mouvantes; +on y voit de petits plis réguliers, comme sur +une mer calme, ridée par le vent; leur surface était +d'une admirable pureté, et personne ne les avait +foulées depuis le dernier simoun.</p> + +<p>Au moment où nous repassions le col, et où se +montrait tendue devant nous la ligne mystérieuse du +désert, la température devint tout à coup plus chaude, +l'air moins respirable. Le soleil venait de disparaître. +Un orage qui nous avait menacés tout le jour, et s'était +lentement avancé du Djebel-Amour jusque sur les +bois de Recheg, avait fini par s'évaporer sans pluie, +sans tonnerre ni éclairs, et le ciel avait repris sa sérénité +ardente. El-Aghouat se déployait à une lieue de +nous, au-dessus de l'oasis et sur le dos de ses rochers +blanchâtres.</p> + +<p>Cette grande ville triste, et qui bien véritablement +sent la mort, s'enveloppait d'ombres violettes pareilles +à des voiles de deuil. En approchant des jardins, +nous aperçûmes, près de trous fraîchement +remués, trois objets informes étendus à terre. C'étaient +trois cadavres de femmes que les chiens avaient arrachés +de leurs fosses. Blessées pendant la prise ou +atteintes dans leur fuite, sans doute elles étaient +venues tomber là, et la piété des passants les avait recouvertes +d'un peu de terre. Je descendis de cheval<a name="page_269" id="page_269"></a> +pour examiner de plus près ces corps momifiés, consumés +jusqu'aux os, mais tout vêtus encore de leurs +haïks de cotonnade grise. La terre n'avait rien laissé à +ronger sur ces carcasses desséchées, et une fois +exhumées, les chiens n'avaient pas même essayé de +les déshabiller. Une main se détachait de l'un des +cadavres et ne tenait plus au bras que par un lambeau +déchiré, sec, dur et noir comme de la peau de chagrin. +Elle était à demi fermée, crispée comme dans +une dernière lutte avec la mort. Je la pris et l'accrochai +à l'arçon de ma selle; c'était une relique funèbre +à rapporter du triste ossuaire d'El-Aghouat. Je me +rappelai le corps du zouave découvert du côté de l'est +le jour de mon entrée, et je trouvai la symétrie de ces +rencontres assez fatale. Décidément, pensai-je, ce +n'est pas ici qu'on écrira les bucoliques de la vie +arabe. La main se balançait à côté de la mienne; +c'était une petite main allongée, étroite, aux ongles +blancs, qui peut-être n'avait pas été sans grâce, qui +peut-être était jeune, il y avait quelque chose de vivant +encore dans le geste effrayant de ces doigts contractés; +je finis par en avoir peur, et je la déposai en +passant dans le cimetière arabe qui s'étend au-dessous +du marabout historique de Si-Hadj-Aïca.</p> + +<p>La chaleur s'est accrue de six degrés pendant notre +absence. Voici le thermomètre à 49° et demi à l'ombre. +C'est à peu près la température du Sénégal. Toujours +même beauté dans l'air, une netteté plus grande encore<a name="page_270" id="page_270"></a> +dans le contour des montagnes du nord, des +colorations plus mornes que jamais sur la surface +incendiée du désert. Quand on traverse la place, à +midi, le soleil direct vous transperce le crâne, comme +avec des vrilles ardentes. La ville semble, pendant six +heures du jour, recevoir une douche de feu. Un M'zabite +de mes amis vient de partir pour son pays; je l'ai +vu faire avec épouvante sa provision d'eau, sa provision +d'alcool pour remplacer le bois; ce qu'il y avait +pour ainsi dire de moins précieux dans son bagage, +c'étaient les vivres. Il s'est mis en route le matin, car, +sous un pareil soleil, il est encore moins pénible de +voyager le jour que de s'arrêter, même à l'abri d'une +tente. Il me racontait qu'à pareille époque, il y a trois +ans, un convoi de vingt hommes avait été surpris par +le vent du désert à moitié chemin d'El-Aghouat à +Gardaïa. Les outres avaient éclaté par l'effet de l'évaporation; +huit des voyageurs étaient morts, avec les +trois quarts des animaux. Je l'accompagnai jusqu'à +une lieue des jardins. Il montait un grand dromadaire +presque blanc, tout entouré d'outres, gonflées +comme des appareils de sauvetage. Une large peau +d'autruche lui servait de selle. Je le vis prendre la +route du Sud avec un sentiment mêlé de regret pour +moi-même et de quelque appréhension pour lui. Puis +je revins vers la ville au galop, et quand je remontai +les dunes, la petite caravane avait disparu sous le niveau +de la plaine.<a name="page_271" id="page_271"></a></p> + +<p>Les visages qu'on rencontre sont encore plus pâles +que de coutume; on se traîne avec épuisement dans +l'air étouffant des rues. Les cafés, même le soir, sont +abandonnés. Chacun se renferme comme il peut, tant +que dure le soleil; la nuit, c'est une inquiétude de +savoir où l'on ira dormir; il y en a qui s'établissent +dans les jardins, d'autres sur leurs terrasses, d'autres +sur la banquette extérieure des maisons. Moloud nous +installe une natte d'alfa dans un coin de la place, et +le lieutenant et moi nous y restons étendus, de huit +heures du soir à minuit. Moloud asperge la poussière +autour de nous; le plus souvent le sommeil nous y +prend, et c'est là que nous passons le reste de la +nuit.</p> + +<p>L'aube a des lueurs exquises; on entend des chants +d'oiseaux, le ciel est couleur d'améthyste; et quand +j'ouvre les yeux, sous l'impression plus douce du matin, +je vois des frémissements de bien-être courir à +l'extrémité des palmiers.</p> + +<p>Mais je sens que la paresse m'envahit et que peu à +peu toute ma cervelle se résout en vapeur. La soif +qu'on éprouve ne ressemble à rien de ce que tu connais; +elle est incessante, toujours égale; tout ce qu'on +boit ici l'irrite au lieu de l'apaiser; et l'idée d'un verre +d'eau pure et froide devient une épouvantable tentation +qui tient du cauchemar. Je calcule déjà comment +je me satisferai en descendant de cheval à Médéah. Je +me représente avec des spasmes inouïs une immense<a name="page_272" id="page_272"></a> +coupe remplie jusqu'aux bords de cette eau limpide et +glacée de la montagne. C'est une idée fixe que je ne +puis chasser. Tout en moi se transforme en appétit +sensuel; tout cède à cette unique préoccupation de se +désaltérer.</p> + +<p>N'importe, il y a dans ce pays je ne sais quoi d'incomparable +qui me le fait chérir.</p> + +<p>Je pense avec effroi qu'il faudra bientôt regagner le +Nord; et le jour où je sortirai de la porte de l'est pour +n'y plus rentrer jamais, je me retournerai amèrement +du côté de cette étrange ville, et je saluerai d'un regret +profond cet horizon menaçant, si désolé et qu'on +a si justement nommé—<i>Pays de la soif</i>.<a name="page_273" id="page_273"></a></p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td colspan="3" align="center"><a name="CONTENTS" id="CONTENTS"></a><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a><big>TABLE DES MATIÈRES</big></td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td> </td><td colspan="2"><span class="smcap"><a href="#DEDICACE">Dédicace.</a></span>—A Armand du Mesnil.</td></tr> + +<tr><td> </td><td><span class="smcap"><a href="#PREFACE">Préface</a></span></td><td align="right"><a href="#DEDICACE"> I</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" rowspan="13"><a href="#I">I.</a>—</td><td><span class="smcap">De Medeah a El-Aghouat</span> </td><td align="right"><a href="#page_001">1</a></td></tr> + +<tr><td>Medeah, 22 mai 1853</td><td align="right"><a href="#page_001">1</a></td></tr> + +<tr><td>El-Gouëa, 24 mai au soir</td><td align="right"><a href="#page_010">10</a></td></tr> + +<tr><td>Boghari, 26 mai au matin</td><td align="right"><a href="#page_023">23</a></td></tr> + +<tr><td>D'jelfa, 31 mai</td><td align="right"><a href="#page_034">34</a></td></tr> + +<tr><td>D'jelfa, même date, cinq heures</td><td align="right"><a href="#page_065">65</a></td></tr> + +<tr><td>D'jelfa, même date, sept heures</td><td align="right"><a href="#page_071">71</a></td></tr> + +<tr><td>Ham'ra, 1<sup>er</sup> juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_079">79</a></td></tr> + +<tr><td>Ham'ra, même date, la nuit</td><td align="right"><a href="#page_084">84</a></td></tr> + +<tr><td>2 juin 1853, à la halte, dix heures</td><td align="right"><a href="#page_085">85</a></td></tr> + +<tr><td>Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_094">94</a></td></tr> + +<tr><td>A la halte, 3 juin 1853, neuf heures</td><td align="right"><a href="#page_096">96</a></td></tr> + +<tr><td>El-Aghouat, 3 juin au soir</td><td align="right"><a href="#page_098">98</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" rowspan="12"><a href="#II">II.</a>—</td><td><span class="smcap">El-Aghouat</span></td><td align="right"><a href="#page_105">105</a></td></tr> + +<tr><td>3 juin 1853, au soir</td><td align="right"><a href="#page_105">105</a></td></tr> + +<tr><td>4 juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_109">109</a></td></tr> + +<tr><td>Juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_117">117</a></td></tr> + +<tr><td>Juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_134">134</a></td></tr> + +<tr><td>Juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_147">147</a></td></tr> + +<tr><td>Juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_157">157</a></td></tr> + +<tr><td>Juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_173">173</a></td></tr> + +<tr><td>La nuit, fin de juin 1853</td><td align="right"><a href="#page_185">185</a><a name="page_274" id="page_274"></a></td></tr> + +<tr><td>1<sup>er</sup> juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_192">192</a></td></tr> + +<tr><td>Juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_199">199</a></td></tr> + +<tr><td>Juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_201">201</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" rowspan="6"><a href="#III">III.</a>—</td><td><span class="smcap">Tadjemout-Aïn-Mahdy</span></td><td align="right"><a href="#page_208">208</a></td></tr> + +<tr><td>Aïn-Mahdy.—Vendredi, juillet 1853 </td><td align="right"><a href="#page_208">208</a></td></tr> + +<tr><td>Aïn-Mahdy, juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_241">241</a></td></tr> + +<tr><td>Aïn-Mahdy, juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_254">254</a></td></tr> + +<tr><td>Tadjemout, juillet, au soir</td><td align="right"><a href="#page_263">263</a></td></tr> + +<tr><td>El-Aghouat, juillet 1853</td><td align="right"><a href="#page_267">267</a></td></tr> +</table> + +<p><a name="page_275" id="page_275"></a></p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">———</p> + +<p class="c"> +PARIS<br /> +TYPOGRAPHIE PLON<br /> +8, rue Garancière<br /> +</p> + +<p class="cb">———</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<div class="nind"> +<p> +Dépôt légal: 1877.<br /> +Mise en vente: 1877.<br /> +Numéro de publication: 7303.<br /> +Numéro d'impression: 5559.<br /> +Nouveau tirage: 1952.<br /> +</p> +</div> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="c">A LA MÊME LIBRAIRIE</p> + +<p class="cb">————</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Maurice Andrieux.</span>—<b>Le Père Bugeaud (1784-1849).</b> In-8º +soleil.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Marthe Bassenne.</span>—<b>Aurélie Tedjani, princesse des +sables.</b> Édition revue et augmentée. In-16 avec 8 gravures.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">François Charles-Roux.</span>—<b>Thiers et Méhémet Ali.</b> In-8º +soleil.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Pierre Croidys.</span>—<b>Guy de Larigaudie.</b> <i>Le Chevalier de la +foi et de l'aventure.</i> In-16 avec 1 gravure.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Général Gouraud.</span>—<b>Mauritanie-Adrar.</b> <i>Souvenirs d'un +Africain.</i> In-8º (14X19), avec 16 pages de gravures.</p> + +<p class="hang">—<b>Zinder-Tchad.</b> <i>Souvenirs d'un Africain.</i> In-8º (14X20), avec +23 gravures hors texte et une carte.</p> + +<p class="hang">—<b>Au Maroc (1911-1914).</b> <i>Souvenirs d'un Africain.</i> In-8º soleil +avec 16 gravures hors texte et 2 cartes.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Serge Groussard.</span>—<b>Solitude espagnole.</b> In-16.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Robert Hérisson.</span>—<b>Avec le Père de Foucauld et le +général Laperrine.</b> <i>Carnet d'un Saharien (1909-1911).</i> In-8º +(40X56) avec 29 gravures hors texte et une carte dans le texte.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Guy de Larigaudie.</span>—<b>Résonances du sud.</b> In-16 avec +21 gravures hors texte et 2 cartes dans le texte.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Jacques Le Bourgeois.</span>—<b>Saïgon sans la France.</b> <i>Des Japonais +au Viet-Minh.</i> In-16.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">B. de Massimi.</span>—<b>Vent debout.</b> <i>Histoire de la première ligne +aérienne française.</i> In-8º soleil avec 21 illustrations hors texte.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">René Pottier.</span>—<i>Un prince saharien méconnu.</i> <b>Henri Duveyrier.</b> +Préface de Conrad Lilian. In-8º écu avec un frontispice.</p> + +<p class="hang">—<b>La Vocation saharienne du Père de Foucauld.</b> +In-8º (14X20) avec 25 gravures hors texte.</p> + +<p class="hang">Mme <span class="smcap">Saint-René Taillandier.</span>—<b>Ce monde disparu.</b> <i>Syrie, +Palestine, Liban, Maroc.</i> In-8º soleil.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Henri Terrasse.</span>—<b>Histoire du Maroc.</b> <i>Des origines à l'établissement +du protectorat français.</i> 2 vol. in-8º carré avec +6 cartes dans le texte.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Bernard Vernier.</span>—<b>Qédar.</b> <i>Carnets d'un méhariste syrien.</i> +In-16 avec 8 gravures hors texte et une carte.</p> + +<p class="hang"><span class="smcap">Chez les dissidents du Sud-Marocain et du Rio-de-Oro.</span> <b>Smara</b>, +Carnet de route de Michel <span class="smcap">Vieuchange</span>, publié par Jean +<span class="smcap">Vieuchange</span>. In-16 avec 53 gravures et une carte.</p> + +<hr /> + +<p class="c"> +<span class="smcap">Imprimé en France.</span>—<span class="smcap">TYP. PLON, PARIS.</span>—1952. 63120—<span class="smcap">XXVII</span>—11.<br /> +<i>Printed in France.</i><br /> +420 fr.<br /> +</p> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Un été dans le Sahara, by Eugène Fromentin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN ÉTÉ DANS LE SAHARA *** + +***** This file should be named 37914-h.htm or 37914-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/9/1/37914/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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