summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--17345-0.txt6641
-rw-r--r--17345-0.zipbin0 -> 115526 bytes
-rw-r--r--17345-8.txt6642
-rw-r--r--17345-8.zipbin0 -> 114412 bytes
-rw-r--r--17345-h.zipbin0 -> 119706 bytes
-rw-r--r--17345-h/17345-h.htm8824
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
9 files changed, 22123 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/17345-0.txt b/17345-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..26f1eaa
--- /dev/null
+++ b/17345-0.txt
@@ -0,0 +1,6641 @@
+The Project Gutenberg EBook of Histoire comique, by Anatole France
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire comique
+
+Author: Anatole France
+
+Release Date: December 18, 2005 [EBook #17345]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+ANATOLE FRANCE
+
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+HISTOIRE COMIQUE
+
+
+
+QUATORZIÈME ÉDITION
+PARIS
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+3, RUE AUBER, 3
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+Format grand in-18.
+
+ BALTHASAR 1 vol.
+ LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD (_Ouvrage couronné
+ par l'Académie française_) 1 --
+ L'ÉTUI DE NACRE 1 --
+ LE JARDIN D'ÉPICURE 1 --
+ JOCASTE ET LE CHAT MAIGRE 1 --
+ LE LIVRE DE MON AMI 1 --
+ LE LYS ROUGE 1 --
+ LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD 1 --
+ LE PUITS DE SAINTE-CLAIRE 1 --
+ LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE 1 --
+ THAÏS 1 --
+ LA VIE LITTÉRAIRE 4 --
+
+ HISTOIRE CONTEMPORAINE
+
+ I.--L'ORME DU MAIL 1 vol.
+ II.--LE MANNEQUIN D'OSIER 1 --
+ III.--L'ANNEAU D'AMÉTHYSTE 1 --
+ IV.--MONSIEUR BERGERET À PARIS 1 --
+
+ ÉDITION ILLUSTRÉE
+
+ CLIO (_Illustrations en couleurs de Mucha_) 1 vol.
+
+
+
+
+HISTOIRE COMIQUE
+
+
+
+
+I
+
+
+C'était dans une loge d'actrice, à l'Odéon. Sous la lampe
+électrique, Félicie Nanteuil, la tête poudrée, du bleu aux
+paupières, du rouge aux joues et aux oreilles, du blanc au cou et
+aux épaules, donnait le pied à madame Michon, l'habilleuse, qui lui
+mettait de petits souliers noirs à talons rouges. Le docteur Trublet,
+médecin du théâtre et ami des actrices, appuyait sur un coussin du
+divan son crâne chauve, et, les mains jointes sur le ventre, croisait
+ses jambes courtes. Il interrogeait:
+
+--Quoi encore, ma chère enfant?
+
+--Est-ce que je sais!... Des étouffements... des vertiges... Tout
+d'un coup, une angoisse comme si j'allais mourir. C'est même ça le
+plus pénible.
+
+--Êtes-vous prise quelquefois d'une soudaine envie de rire ou de
+pleurer, sans cause apparente, sans raison?
+
+--Ça, je ne peux pas vous dire, parce que, dans la vie, on a tant de
+raisons de rire ou de pleurer!...
+
+--Êtes-vous sujette à des éblouissements?
+
+--Non... Mais imaginez-vous, docteur, que je crois voir, la nuit, sous
+les meubles, un chat qui me regarde avec des yeux de braise.
+
+--Tâchez de ne plus rêver de chat, dit madame Michon; parce que
+c'est mauvais signe... Voir un chat, ça annonce trahison par des amis
+et perfidie de femme.
+
+--Mais ce n'est pas en rêvant que je vois un chat! C'est tout
+éveillée.
+
+Trublet, qui n'était de service à l'Odéon qu'une fois par mois, y
+venait en voisin presque tous les soirs. Il aimait les comédiennes,
+prenait plaisir à causer avec elles, leur donnait des conseils et
+jouissait de leur confiance avec délicatesse. Il promit à Félicie
+de lui faire tout de suite une ordonnance:
+
+--Ma chère enfant, nous soignerons l'estomac et vous ne verrez plus
+de chats sous les meubles.
+
+Madame Michon rectifiait le corset. Et le docteur, subitement
+assombri, la regardait qui tirait sur les lacets.
+
+--Ne froncez pas le sourcil, docteur, dit Félicie, je ne me serre
+jamais. Avec la taille que j'ai, ce serait vraiment bête de ma part.
+
+Elle ajouta, pensant à sa meilleure camarade du théâtre:
+
+--C'est bon pour Fagette, qui n'a ni épaules ni hanches... Elle est
+toute droite... Michon, tu peux gagner encore un peu... Je sais que
+vous êtes l'ennemi des corsets, docteur. Je ne peux pourtant pas
+m'habiller comme les femmes esthètes, avec des langes... Venez passer
+votre main, vous verrez que je ne me serre pas trop.
+
+Il se défendit d'être l'ennemi des corsets, ne condamnant que les
+corsets trop serrés. Il déplora que les femmes n'eussent aucun sens
+de l'harmonie des lignes et qu'elles attachassent à la finesse de la
+taille une idée de grâce et de beauté, sans comprendre que cette
+beauté consistait tout entière dans les molles inflexions par
+lesquelles le corps, après avoir fourni le superbe épanouissement
+de la poitrine, s'amincit lentement au-dessous du thorax pour se
+magnifier ensuite dans l'ample et tranquille évasement des flancs.
+
+--La taille, dit-il, la taille, puisqu'il faut employer ce mot
+affreux, doit être un passage lent, insensible, et doux entre
+les deux gloires de la femme, sa poitrine et son ventre. Et vous
+l'étranglez stupidement, vous vous défoncez le thorax, qui entraîne
+les seins dans sa ruine, vous vous aplatissez les fausses côtes, vous
+vous creusez un horrible sillon au-dessus du nombril. Les négresses,
+qui se taillent les dents en pointe et qui se fendent les lèvres pour
+y introduire un disque de bois, se défigurent avec moins de barbarie.
+Car, enfin, on conçoit qu'il reste encore de la splendeur féminine
+à une créature qui s'est passé un anneau dans les cartilages du nez
+et dont la lèvre est distendue par une rondelle d'acajou grande comme
+ce pot de pommade. Mais la dévastation est entière quand la femme
+exerce ses ravages dans le centre sacré de son empire.
+
+Insistant sur un sujet qui lui tenait à cœur, il reprit une à une
+les déformations du squelette et des muscles causées par le corset,
+et fit des descriptions imagées et précises, des peintures lugubres
+et bouffonnes. Nanteuil riait en l'écoutant. Elle riait parce que,
+étant femme, elle avait du penchant à rire des laideurs et des
+misères physiques, parce que, rapportant tout à son petit monde
+d'artistes, chaque difformité décrite par le docteur lui rappelait
+une camarade du théâtre et s'imprimait dans son esprit en
+caricature, et parce que, se sachant bien faite, elle se réjouissait
+de son jeune corps, en se représentant toutes ces disgrâces de la
+chair. Riant d'un rire clair, elle allait par la loge vers le docteur,
+entraînant madame Michon, qui tenait les lacets comme des rênes,
+avec un air de sorcière emportée au sabbat.
+
+--Restez donc tranquille! fit-elle.
+
+Et elle objecta que les femmes de la campagne, qui ne mettaient pas de
+corset, étaient encore plus abîmées que les femmes de la ville.
+
+Le docteur reprocha amèrement aux civilisations occidentales leur
+mépris et leur ignorance de la beauté vivante.
+
+Trublet, né dans l'ombre des tours de Saint-Sulpice, était allé,
+jeune, exercer la médecine au Caire. Il en avait rapporté un peu
+d'argent, une maladie de foie et la connaissance des mœurs diverses
+des hommes. En son âge mûr, de retour au pays natal, il ne quittait
+plus guère sa vieille rue de Seine et prenait grand plaisir à vivre,
+un peu triste seulement de voir ses contemporains si malhabiles à
+se reconnaître dans le déplorable malentendu qui, voilà dix-huit
+siècles, brouilla l'humanité avec la nature.
+
+On frappa; une voix de femme cria du couloir:
+
+--C'est moi!
+
+Félicie, tandis qu'elle passait sa jupe rose, pria le docteur
+d'ouvrir la porte. Madame Doulce entra, pesante, laissant à l'abandon
+son corps massif, qu'elle avait su longtemps rassembler sur la scène,
+et tendre à la dignité des mères nobles.
+
+--Bonjour, mignonne. Bonjour, docteur... Tu sais, Félicie, je ne suis
+pas complimenteuse. Eh bien! je t'ai vue avant-hier et je t'assure
+que dans le «deux» de _la Mère confidente_ tu fais des choses très
+bien et qui ne sont pas faciles.
+
+Nanteuil sourit des yeux, et, comme il arrive toujours quand on
+reçoit un compliment, elle en attendit un autre.
+
+Madame Doulce, invitée par le silence de Nanteuil, murmura de
+nouvelles louanges:
+
+--... des choses excellentes, des choses personnelles.
+
+--Vous trouvez, madame Doulce? Tant mieux! parce que je ne sens pas
+bien ce rôle-là. Et puis la grande Perrin m'ôte tous mes moyens.
+C'est vrai! quand je m'assois sur les genoux de cette femme-là, ça
+me fait un effet... Vous ne savez pas toutes les horreurs qu'elle
+me dit à l'oreille pendant que nous sommes en scène. Elle est
+enragée... Je comprends tout, mais il y a des choses qui me
+dégoûtent... Michon, est-ce que le corsage ne fronce pas dans le
+dos, à droite?
+
+--Ma chère enfant, s'écria Trublet avec enthousiasme, vous venez de
+prononcer une parole admirable.
+
+--Laquelle? demanda simplement Nanteuil.
+
+--Vous avez dit: «Je comprends tout, mais il y a des choses qui me
+dégoûtent.» Vous comprenez tout; les actions et les pensées des
+hommes vous apparaissent comme des cas particuliers de la mécanique
+universelle, vous n'en concevez ni colère ni haine. Mais il y a des
+choses qui vous dégoûtent; vous avez de la délicatesse, et il est
+bien vrai que la morale est affaire de goût. Mon enfant, je voudrais
+qu'on pensât aussi sainement que vous à l'Académie des Sciences
+morales. Oui, vous avez raison. Les instincts que vous attribuez
+à votre camarade, il est aussi vain de les lui reprocher que de
+reprocher à l'acide lactique d'être un acide à fonctions mixtes.
+
+--Qu'est-ce que vous dites?
+
+--Je dis que nous ne pouvons plus louer ni blâmer aucune pensée,
+aucune action humaine, une fois que la nécessité de ces actions et
+de ces pensées nous est démontrée.
+
+--Alors, vous approuvez les mœurs de la grande Perrin, vous, un homme
+décoré! C'est du propre!
+
+Le docteur se souleva et dit:
+
+--Mon enfant, prêtez-moi, je vous prie, un moment d'attention. Je
+vais vous faire un récit instructif:
+
+»Autrefois, la nature humaine était différente de ce qu'elle est
+aujourd'hui. Il y avait non seulement des hommes et des femmes, mais
+aussi des androgynes, c'est-à-dire des êtres qui réunissaient en
+eux les deux sexes. Ces trois sortes d'hommes avaient quatre bras,
+quatre jambes et deux visages. Ils étaient robustes et tournaient
+rapidement sur eux-mêmes comme des roues. Leur force leur inspira
+l'audace de combattre les dieux à l'exemple des Géants. Jupiter, ne
+pouvant souffrir une telle insolence...
+
+--Michon, est-ce que la jupe ne traîne pas trop à gauche? demanda
+Nanteuil.
+
+--... résolut, poursuivit le docteur, de les rendre moins forts et
+moins hardis. Il sépara chaque homme en deux, de manière qu'il n'eut
+plus que deux bras, deux jambes et une tête, et la race humaine fut
+dès lors ce qu'elle est aujourd'hui. Chacun de nous n'est donc qu'une
+moitié d'homme qui a été séparée de son tout comme on divise une
+sole en deux parts. Ces moitiés cherchent toujours leurs moitiés.
+L'amour que nous avons les uns pour les autres n'est que la force
+qui nous pousse à réunir nos deux moitiés pour nous rétablir
+dans notre ancienne perfection. Les hommes qui proviennent de la
+séparation des androgynes aiment les femmes; les femmes qui ont cette
+même origine aiment les hommes. Mais les femmes qui proviennent de la
+séparation des femmes primitives n'accordent pas grande attention aux
+hommes et sont portées vers les femmes. Ne soyez donc plus surprise
+quand vous voyez...
+
+--C'est vous, docteur, qui avez imaginé cette histoire-là? demanda
+Nanteuil, en piquant une rose à son corsage.
+
+Le docteur se défendit avec force d'en avoir rien inventé. Au
+contraire, il en avait, disait-il, retranché une partie.
+
+--Tant mieux! s'écria Nanteuil. Parce que je vais vous dire: Celui
+qui a trouvé ça n'est pas malin.
+
+--Il est mort, dit Trublet.
+
+Nanteuil exprima de nouveau le dégoût que lui inspirait sa
+partenaire; mais madame Doulce, qui était prudente et déjeunait
+quelquefois chez Jeanne Perrin, détourna la conversation.
+
+--Enfin, mignonne, tu le tiens, le rôle d'Angélique. Seulement,
+rappelle-toi ce que je t'ai dit: il faut garder le geste un peu
+étroit, la taille un peu raide. C'est le secret des ingénues.
+Défie-toi de ta jolie souplesse naturelle. Les jeunes filles du
+répertoire doivent être un rien poupée. C'est de style. Le costume
+le veut. Vois-tu, Félicie, ce que tu dois observer avant tout, quand
+tu joues dans _la Mère confidente_, qui est une délicieuse pièce...
+
+Félicie l'interrompit:
+
+--Moi, vous savez, pourvu que j'aie un bon rôle, la pièce, je m'en
+fiche. Et puis, je n'aime pas bien Marivaux... Vous riez, docteur?
+Est-ce que j'ai fait une gaffe? Ce n'est pas de Marivaux, _la Mère
+confidente_?
+
+--Mais si!
+
+--Alors!... Vous cherchez toujours à m'embrouiller... Je disais que
+cette Angélique m'agace. Je voudrais quelque chose de plus étoffé,
+de plus en dehors... Ce soir, surtout, ce rôle m'horripile.
+
+--C'est une raison de croire que tu le joueras très bien, ma
+mignonne, dit madame Doulce.
+
+Et elle professa:
+
+--Nous n'entrons jamais mieux dans nos rôles que lorsque nous
+y entrons de force et malgré nous. Je pourrais vous en citer de
+nombreux exemples. Et moi-même, dans _la Vivandière d'Austerlitz_,
+j'ai étonné la salle entière par l'accent de ma gaieté, au moment
+où l'on venait de m'annoncer que mon pauvre Doulce, si grand artiste
+et si bon mari, avait été foudroyé d'apoplexie, à l'orchestre de
+l'Opéra, en saisissant son cornet à piston.
+
+--Pourquoi veut-on absolument que je ne sois qu'une ingénue? demanda
+Nanteuil, qui voulait être aussi une amoureuse, une grande coquette
+et jouer tous les rôles.
+
+--Et cela se comprend, poursuivit obstinément madame Doulce. L'art
+de la comédie est un art d'imitation. Or, ce qu'on n'éprouve pas, on
+l'imite d'autant mieux.
+
+--Ne vous faites pas d'illusions, mon enfant, dit le docteur à
+Félicie. Quand on est une ingénue, on le reste à jamais. On naît
+Angélique ou Dorine, Célimène ou madame Pernelle. Au théâtre, les
+unes ont toujours vingt ans, les autres toujours trente, les autres
+toujours soixante... Vous, mademoiselle Nanteuil, vous aurez toujours
+dix-huit ans et vous serez toujours une ingénue.
+
+--Je suis très contente de mon emploi, répondit Nanteuil, mais vous
+ne pouvez pas exiger que j'interprète avec le même plaisir toutes
+les ingénues. Il y a un rôle, par exemple, que je voudrais bien
+jouer! C'est Agnès de _l'École des femmes_.
+
+Au seul nom d'Agnès! le docteur, ravi, murmura dans ses coussins:
+
+ Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?
+
+--Agnès, voilà un beau rôle! s'écria Nanteuil. Je l'ai demandé à
+Pradel.
+
+Pradel, directeur du théâtre, était un ancien comédien, avisé
+et bonhomme, dépouillé d'illusions et ne nourrissant point de trop
+hautes espérances. Il aimait la paix, les livres et les femmes.
+Nanteuil n'avait qu'à se louer de Pradel et elle parlait de lui sans
+malveillance, avec une honnête liberté.
+
+--Il a été ignoble, il a été dégoûtant, infect, dit-elle; il
+m'a refusé le rôle d'Agnès pour le donner à Falempin. Il faut dire
+aussi que je ne lui avais pas demandé comme il fallait. Tandis que
+Falempin, elle sait la manière, elle! je vous en réponds. Mais ça
+m'est égal: si Pradel ne me laisse pas jouer Agnès, je l'envoie
+promener, lui et son sale guignol!
+
+Madame Doulce continua de prodiguer ses enseignements inécoutés.
+Comédienne de mérite, mais vieillie, usée, jamais plus engagée,
+elle donnait des conseils aux débutantes, leur écrivait leurs
+lettres, et gagnait ainsi l'unique repas qu'elle faisait presque
+chaque jour, le matin ou le soir.
+
+Félicie, tandis que madame Michon lui nouait un velours noir autour
+du cou, interrogea Trublet:
+
+--Docteur, vous dites que mes vertiges viennent de l'estomac: vous
+êtes sûr?
+
+Avant que Trublet eût pu répondre, madame Doulce s'écria que les
+vertiges venaient toujours de l'estomac, et qu'elle avait au sien,
+deux ou trois heures après les repas, des gonflements douloureux.
+Puis, elle demanda un remède au docteur.
+
+Cependant Félicie réfléchissait, car elle était capable de
+réflexion. Tout à coup:
+
+--Docteur, je voudrais vous faire une question que vous trouverez
+peut-être drôle... mais je voudrais bien savoir si, de connaître
+tout ce qu'il y a dans le corps, d'avoir vu toutes les affaires que
+nous avons au dedans de nous, ça ne vous gêne pas, des moments, avec
+les femmes. Il me semble que, d'avoir l'idée de tout ça, ça devrait
+vous dégoûter.
+
+Trublet, du fond de ses coussins, envoya un baiser à Félicie:
+
+--Ma chère enfant, il n'y a pas de plus fin, de plus riche, de plus
+beau tissu que la peau d'une jolie femme. C'est ce que je me disais à
+l'instant, en contemplant votre nuque, et vous concevez aisément que,
+sous cette impression...
+
+Elle lui fit une grimace de guenon dédaigneuse.
+
+--Croyez-vous que c'est spirituel, de répondre par des imbécillités
+à une question sérieuse?
+
+--Eh bien, mademoiselle, puisque vous le voulez, je vais vous faire
+une réponse instructive. Il y a vingt ans, nous avions à l'hôpital
+Saint-Joseph, dans la salle d'autopsie, une vieux surveillant ivrogne,
+le père Rousseau, qui, tous les jours, à onze heures du matin,
+déjeunait au bord de la table sur laquelle le cadavre était étendu.
+Il déjeunait parce qu'il avait faim. Ceux qui ont faim, rien ne
+les empêche de manger, dès qu'ils ont de quoi. Seulement, le père
+Rousseau disait: «Je ne sais pas si c'est l'air de la salle qui le
+veut, mais je ne peux rien manger que de frais et d'appétissant.»
+
+--Je comprends, dit Félicie. Il vous faut des petites
+bouquetières... C'est défendu, vous savez... Mais vous êtes là
+assis comme un Turc, et vous ne m'avez pas écrit mon ordonnance.
+
+Elle l'interrogea du regard.
+
+--L'estomac, où est-ce au juste?
+
+La porte était restée entr'ouverte. Un jeune homme très joli, très
+élégant, la poussa, et, après avoir fait deux pas dans la loge,
+demanda gentiment s'il pouvait entrer.
+
+--Vous, dit Nanteuil.
+
+Et elle lui tendit la main, qu'il baisa avec plaisir, correction et
+fatuité.
+
+Il traita madame Doulce sans égards particuliers, et demanda:
+
+--Comment vous portez-vous, docteur Socrate?
+
+C'est ainsi qu'on appelait parfois Trublet, à cause de sa face camuse
+et de sa parole subtile.
+
+Trublet, lui désignant Nanteuil:
+
+--Monsieur de Ligny, voici une jeune personne qui ne sait pas
+précisément si elle a un estomac. La question est grave. Nous lui
+conseillons de s'en rapporter, pour la réponse, à la petite fille
+qui mangeait trop de confitures. Sa maman lui disait: «Tu te feras
+mal à l'estomac.» Et elle répondit: «C'est les dames qui ont des
+estomacs; les petites filles n'en n'ont pas.»
+
+--Mon Dieu! que vous êtes bête, docteur! s'écria Nanteuil.
+
+--Puissiez-vous dire vrai, mademoiselle. La bêtise, c'est l'aptitude
+au bonheur. C'est le souverain contentement. C'est le premier des
+biens dans une société policée.
+
+--Vous êtes paradoxal, mon cher docteur, observa M. de Ligny. Mais
+je vous accorde qu'il vaut mieux être bête comme tout le monde que
+d'avoir de l'esprit comme personne.
+
+--C'est vrai, ce qu'il dit là, Robert! s'écria Nanteuil, sincère et
+pénétrée.
+
+Et elle ajouta, d'un ton méditatif:
+
+--Il y a au moins une chose certaine, docteur. C'est que la bêtise
+empêche souvent de faire des bêtises. Je l'ai remarqué bien des
+fois. Hommes ou femmes, ce ne sont pas les plus bêtes qui agissent
+le plus bêtement. Ainsi, il y a des femmes intelligentes qui sont
+stupides avec les hommes.
+
+--Vous voulez dire celles qui ne peuvent pas s'en passer.
+
+--On ne peut rien te cacher, mon petit Socrate.
+
+--Ah! soupira la grande Doulce, quelle terrible servitude! Toute femme
+qui ne domine pas ses sens est perdue pour l'art.
+
+Nanteuil haussa ses jolies épaules, encore un peu pointues de
+jeunesse:
+
+--Oh! oh! la grande aïeule, n'essayez donc pas d'abrutir la petite
+classe. En voilà, des idées! De votre temps, est-ce que les
+comédiennes dominaient leurs... comment avez-vous dit ça? Allons
+donc! elles les dominaient pas du tout.
+
+S'apercevant que Nanteuil devenait orageuse, la grande Doulce se
+retira avec prudence et dignité. Et, dans le couloir, elle fit encore
+une recommandation:
+
+--Ma mignonne, souviens-toi de jouer Angélique en bouton de rose. Le
+rôle l'exige.
+
+Mais Nanteuil, agacée, ne l'écoutait pas.
+
+--C'est vrai, dit-elle en s'asseyant devant sa toilette, elle me
+fait bouillir, la vieille Doulce, avec sa morale! Elle croit qu'on a
+oublié ses histoires? Elle se trompe. Madame Ravaud les raconte
+six fois par semaine. Tout le monde sait qu'elle avait réduit son
+musicien de mari à un tel état d'épuisement qu'un soir il tomba
+dans son cornet à piston. Et ses amants, des hommes superbes,
+demandez à Michon, en moins de deux ans elle en faisait des souffles,
+des ombres. Voilà comment elle les dominait, ses... Et si on était
+venu lui dire qu'elle était perdue pour l'art!...
+
+Le docteur Trublet tendit vers Nanteuil, comme pour l'arrêter, ses
+deux mains ouvertes:
+
+--Ne vous indignez pas, mon enfant. Madame Doulce est sincère. Elle
+aimait les hommes, maintenant elle aime Dieu. On aime ce qu'on peut,
+comme on peut et avec ce qu'on a. Elle est devenue chaste et pieuse
+à l'âge congruent. Elle observe toutes les pratiques de la religion:
+elle va à la messe les dimanches et fêtes, elle...
+
+--Eh bien! elle a raison d'aller à la messe, déclara Nanteuil.
+Michon, allume-moi une bougie pour chauffer mon rouge. Il faut que je
+me refasse les lèvres... Certainement, elle a raison d'aller à la
+messe. Mais la religion ne défend pas d'avoir un amant.
+
+--Vous croyez? demanda le docteur.
+
+--Ah! je connais ma religion mieux que vous, bien sûr!
+
+Une cloche lugubre sonna, et la voix lamentable de l'avertisseur monta
+dans les couloirs:
+
+--La petite pièce est terminée!...
+
+Nanteuil se leva et passa à son poignet un ruban de velours avec un
+médaillon d'acier.
+
+Agenouillée, madame Michon arrangeait les trois plis Watteau de
+la robe rose et, la bouche pleine d'épingles, d'un coin de lèvres
+exprimait cette maxime:
+
+--Ce qu'il y a de bon quand on est vieille, c'est que les hommes ne
+peuvent plus vous faire souffrir.
+
+Robert de Ligny tira de son étui une cigarette:
+
+--Vous permettez?...
+
+Et il s'approcha de la bougie allumée sur la toilette.
+
+Nanteuil, qui ne le quittait pas des yeux, vit, sous les moustaches
+ardentes et légères comme des flammes, les lèvres empourprées par
+la lumière aspirer et puis souffler la fumée. Elle en sentit une
+petite chaleur aux oreilles. Feignant de chercher ses bijoux, elle
+effleura de sa bouche le cou de Ligny et lui murmura:
+
+--Attends-moi après le spectacle, dans un fiacre, au coin de la rue
+de Tournon.
+
+A ce moment un bruit de voix et de pas monta du corridor. Les acteurs
+de la petite pièce regagnaient leurs loges.
+
+--Docteur, passez-moi votre journal.
+
+--Il est bien ennuyeux, mademoiselle.
+
+--Passez-le-moi tout de même.
+
+Elle le prit et le tint en abat-jour au-dessus de sa tête.
+
+--La lumière me fait mal aux yeux.
+
+Il était vrai que, parfois, une clarté trop vive lui donnait
+la migraine. Mais elle venait de se regarder dans la glace. Les
+paupières bleues, les cils enduits d'une pâte noire, les joues
+peintes, les lèvres dessinées au rouge en petit cœur, elle se
+trouvait un air de morte fardée avec des yeux de verre, et ne voulait
+pas que Ligny la vît ainsi.
+
+Tandis qu'elle tenait son visage dans l'ombre, un grand maigre garçon
+entra dans la loge en se dandinant. Ses yeux sombres se creusaient
+au-dessus d'un nez en bec de corbeau; sa bouche riait d'un rire
+immobile; à son long cou, la pomme d'Adam faisait une grande ombre
+sur son rabat. Il était costumé en huissier du répertoire.
+
+--C'est vous, Chevalier? Bonjour, mon ami, dit gaiement le docteur
+Trublet, qui aimait les cabots, préférait les mauvais et avait un
+goût spécial pour Chevalier.
+
+--Tout le monde, alors! s'écria Nanteuil. Ce n'est plus une loge,
+c'est un moulin.
+
+--Mes compliments tout de même à la meunière, dit Chevalier.
+Figurez-vous qu'il y a dans la salle un tas d'idiots. Vous ne le
+croiriez pas? ils m'ont emboîté.
+
+--Ce n'est pas une raison pour entrer sans frapper, répondit
+Nanteuil, hargneuse.
+
+Le docteur fit remarquer que M. de Ligny avait laissé la porte
+ouverte. Alors Nanteuil à Ligny, avec un accent de tendre reproche:
+
+--Vraiment, vous avez fait cela?... Mais, quand on est entré, on
+ferme la porte aux autres: c'est élémentaire.
+
+Elle s'enveloppa d'un manteau de flanelle blanche.
+
+L'avertisseur appela les artistes en scène.
+
+Elle prit la main que lui tendit Ligny et, cherchant des doigts le
+poignet, elle enfonça l'ongle à l'endroit où la peau, près des
+veines, est tendre. Puis elle disparut dans le corridor sombre.
+
+
+
+
+II
+
+
+Chevalier, après avoir remis son costume de ville, s'assit dans une
+baignoire, à côté de madame Doulce. Il contemplait Félicie, menue
+et lointaine sur la scène. Et, se rappelant qu'il l'avait tenue entre
+ses bras dans sa mansarde de la rue des Martyrs, il pleura de douleur
+et de rage.
+
+Ils s'étaient rencontrés, l'année précédente, dans une fête
+donnée sous le patronage du député Lecureuil, au bénéfice des
+artistes pauvres du neuvième arrondissement. Il avait rôdé autour
+d'elle, muet, affamé, les dents longues et les yeux flamboyants. Et,
+durant quinze jours, il l'avait poursuivie sans repos. Elle, froide et
+tranquille, avait semblé l'ignorer; puis elle avait cédé tout d'un
+coup et si brusquement que, ce jour-là, en la quittant, radieux et
+surpris encore, il lui avait dit une bêtise. Il lui avait dit: «Moi,
+qui te croyais en porcelaine!...» Durant trois mois entiers, il
+avait goûté des joies aiguës comme la douleur. Puis Félicie était
+devenue fuyante, lointaine, étrangère. Maintenant, elle ne l'aimait
+plus. Il en cherchait la raison sans pouvoir la trouver. Il souffrait
+de n'être plus aimé; il souffrait plus encore d'être jaloux. Sans
+doute, aux premières et belles heures de son amour, il n'avait
+pas ignoré que Félicie eût un amant, Girmandel, huissier rue de
+Provence; et il en avait été malheureux. Mais, ne le voyant jamais,
+il s'en faisait une idée si confuse et si mal déterminée que
+sa jalousie se perdait dans le vague. Félicie lui disait qu'avec
+Girmandel elle n'avait jamais pris aucune part à ce qui se passait,
+ni même essayé de feindre; il la croyait. Et c'était pour lui une
+vive satisfaction. Elle lui disait encore que depuis longtemps, depuis
+des mois, Girmandel n'était pour elle qu'un ami, et il la croyait.
+Enfin, il trompait l'huissier et sentait agréablement cet avantage.
+Il avait appris aussi que Félicie, qui achevait sa seconde année
+de Conservatoire, ne s'était pas refusée à son professeur. Mais la
+peine qu'il en avait ressentie était adoucie par la considération
+d'un usage auguste et séculaire. Maintenant, Robert de Ligny lui
+causait d'intolérables souffrances. Depuis quelque temps, il le
+trouvait sans cesse près d'elle. Qu'elle aimât Robert, il n'en
+pouvait douter. Et si parfois il pensait qu'elle ne s'était pas
+encore donnée à cet homme, c'était sans raison et seulement pour
+soulager de temps en temps sa souffrance.
+
+Des applaudissements réguliers éclatèrent au fond du théâtre et
+quelques messieurs de l'orchestre, avec un léger murmure des lèvres,
+battirent des mains lentement et sans bruit. Nanteuil venait de donner
+sa dernière réplique à Jeanne Perrin.
+
+--_Brava! brava!_ Elle est délicieuse, cette petite, soupira madame
+Doulce.
+
+Dans sa jalouse rage, Chevalier fut mauvais camarade. Il posa un doigt
+sur son front:
+
+--Elle joue avec ça.
+
+Puis, étendant la main sur son cœur:
+
+--C'est avec ça qu'il faut jouer.
+
+--Merci, mon ami, merci! murmura madame Doulce, reconnaissant dans ces
+maximes sa louange manifeste.
+
+Elle disait, en effet, qu'on ne joue bien qu'en jouant avec son cœur
+elle professait que, pour exprimer fortement une passion, il faut
+l'éprouver, et qu'il est nécessaire de sentir les impressions qu'on
+doit rendre. Elle se donnait volontiers en exemple. Reine tragique,
+après avoir vidé sur la scène une coupe de poison, elle avait eu
+toute la nuit les entrailles en feu. Elle disait néanmoins: «L'art
+dramatique est un art d'imitation, et l'on imite d'autant mieux un
+sentiment qu'on ne l'éprouve pas.» Et, pour illustrer cette maxime,
+elle trouvait encore des exemples dans sa carrière triomphale.
+
+Elle poussa un long soupir:
+
+--Cette petite est admirablement douée. Mais il faut la plaindre:
+elle vient dans de mauvais jours. Il n'y a plus de public, plus de
+critique, plus de pièces, plus de théâtres, plus d'artistes. C'est
+la décadence de l'art.
+
+Chevalier secoua la tête:
+
+--Ne la plaignez pas: elle aura tout ce qu'on peut désirer, le
+succès, la fortune. Elle est rosse. La rosserie mène à tout. Tandis
+que les gens de cœur n'ont qu'à se mettre une pierre au cou et à
+se jeter dans la rivière. Mais moi aussi, j'irai loin, moi aussi, je
+monterai haut. Moi aussi, je serai rosse.
+
+Il se leva et sortit sans attendre la fin du spectacle. Il ne remonta
+pas à la loge de Félicie, de peur d'y rencontrer Ligny dont la
+vue lui était insupportable, et parce que, de la sorte, il pouvait
+s'imaginer que Ligny n'y était pas revenu.
+
+Éprouvant un malaise physique à s'éloigner d'elle, il fit cinq
+ou six tours sous les galeries éteintes et désertes de l'Odéon,
+descendit les degrés dans la nuit et prit la rue de Médicis. Les
+cochers sommeillaient sur leurs sièges, en attendant la fin du
+spectacle, et, sur la cime des platanes, la lune courait dans les
+nuées. Gardant un reste d'espoir absurde et doux, cette nuit-là
+comme les autres nuits, il allait attendre Félicie chez sa mère.
+
+
+
+
+III
+
+
+Madame Nanteuil habitait avec sa fille, au cinquième étage d'une
+maison du boulevard Saint-Michel, un petit appartement dont les
+fenêtres s'ouvraient sur le jardin du Luxembourg. Elle reçut
+Chevalier avec bienveillance, lui sachant gré d'aimer Félicie et de
+n'être pas aimé d'elle, et ignorant, par principe, qu'il eût été
+l'amant de sa fille. Elle le fit asseoir près d'elle, dans la salle
+à manger où brûlait dans le poêle un feu de coke. A la clarté de
+la lampe, des revolvers d'ordonnance, des sabres avec la dragonne à
+glands d'or, luisaient sur le mur, autour d'une cuirasse de femme,
+armée de rondelles de fer-blanc à l'endroit des seins, pièce
+d'armure que, l'hiver précédent, Félicie, encore élève du
+Conservatoire, avait portée pour représenter Jeanne d'Arc chez
+une duchesse spirite. Veuve d'officier et mère d'actrice, madame
+Nanteuil, de son vrai nom madame Nanteau, conservait ces trophées.
+
+--Félicie n'est pas encore rentrée, monsieur Chevalier. Je ne
+l'attends pas avant minuit. Elle est en scène jusqu'à la fin du
+spectacle.
+
+--Je le sais: j'étais de la première pièce. J'ai quitté le
+théâtre après le «un» de _la Mère confidente_.
+
+--Oh! monsieur Chevalier, pourquoi n'êtes-vous pas resté jusqu'à la
+fin? Ma fille aurait été bien contente si vous étiez resté. Quand
+on joue, on aime à avoir des amis dans la salle.
+
+Chevalier répondit d'une façon ambiguë:
+
+--Oh! les amis, ce n'est pas ce qui manque.
+
+--Vous vous trompez, monsieur Chevalier; les bons amis sont rares.
+Madame Doulce était là, sans doute? A-t-elle été contente de
+Félicie?
+
+Et elle ajouta très humblement:
+
+--Je serais vraiment heureuse qu'elle eût du succès. Il est si
+difficile de percer dans son état, quand on est seule, sans appui,
+sans protections! Et elle a bien besoin de réussir, la pauvre petite!
+
+Chevalier n'avait pas le cœur à s'apitoyer sur Félicie. Il dit
+brusquement, en haussant les épaules:
+
+--Ah! ne vous inquiétez donc pas. Elle réussira. Elle est
+comédienne dans l'âme. Elle a le théâtre dans le corps. Elle l'a
+dans les jambes.
+
+Madame Nanteuil sourit paisiblement:
+
+--La pauvre enfant! Elles ne sont pas bien grosses, ses jambes.
+Félicie n'a pas une mauvaise santé. Mais il ne faut pas qu'elle se
+fatigue. Elle a souvent des vertiges, des migraines.
+
+La bonne vint mettre sur la table un plat de charcuterie, une
+bouteille et des assiettes.
+
+Cependant Chevalier cherchait dans son esprit le moyen d'amener à
+propos une question qu'il avait sur les lèvres depuis le bas
+de l'escalier. Il voulait savoir si Félicie fréquentait encore
+Girmandel, dont il n'entendait plus parler. Nous formons des souhaits
+proportionnés à notre état. Maintenant, dans la misère de son
+existence, dans la détresse de son cœur, il désirait ardemment que
+Félicie, qui ne l'aimait plus, aimât Girmandel qu'elle aimait peu,
+et toute son espérance était que Girmandel la gardât pour lui, la
+prît toute et ne laissât rien d'elle à Robert de Ligny. L'idée
+que la jeune fille était avec Girmandel soulageait sa jalousie, et il
+tremblait d'apprendre qu'elle avait quitté l'huissier.
+
+Certes, il ne se serait jamais permis d'interroger une mère sur les
+amants de sa fille. Mais on pouvait parler de Girmandel à madame
+Nanteuil, qui ne voyait rien que d'honorable dans ses relations de
+famille avec l'officier ministériel, homme riche, marié et père de
+deux filles charmantes. Il fallait seulement, pour amener le nom de
+l'huissier dans la conversation, user d'un artifice. Chevalier en
+trouva un qui lui parut ingénieux.
+
+--A propos, dit-il, j'ai rencontré Girmandel en voiture.
+
+Madame Nanteuil ne fit point de réponse.
+
+--Il passait en fiacre sur le boulevard Saint-Michel. J'ai bien cru le
+reconnaître. Je serais surpris si ce n'était pas lui.
+
+Madame Nanteuil ne fit point de réponse.
+
+--Sa barbe blonde, son visage rouge... Il est très reconnaissable,
+Girmandel.
+
+Madame Nanteuil ne fit point de réponse.
+
+--Vous étiez très liées avec lui, dans le temps, vous et Félicie.
+Est-ce que vous le voyez toujours?
+
+Madame Nanteuil répondit mollement:
+
+--Monsieur Girmandel? mais oui, nous le voyons toujours...
+
+A cette parole, Chevalier ressentit presque de la joie. Mais elle
+l'avait trompé; elle n'avait pas dit la vérité. Elle avait menti
+par amour-propre et pour ne pas révéler un secret domestique,
+qu'elle ne jugeait point à l'honneur de sa maison. Ce qui était
+vrai, c'est que, dans l'emportement de son amour pour Ligny, Félicie
+avait plaqué Girmandel, et l'huissier, qui pourtant était homme du
+monde, avait cessé net d'éclairer. Madame Nanteuil, à son âge,
+avait repris un amant par amour maternel et pour que sa fille ne fût
+pas dans le besoin. Elle avait renoué sa vieille liaison avec Tony
+Meyer, le marchand de tableaux de la rue de Clichy. Tony Meyer ne
+remplaçait pas avantageusement Girmandel: il donnait peu d'argent.
+Madame Nanteuil, qui était sage et savait le prix des choses, n'en
+murmurait pas, et elle était récompensée de son dévouement,
+car, depuis six semaines qu'elle était aimée à nouveau, elle
+rajeunissait.
+
+Chevalier, qui suivait son idée, demanda:
+
+--Girmandel, il n'est plus jeune?
+
+--Il n'est pas vieux, dit madame Nanteuil. Un homme n'est pas vieux à
+quarante ans.
+
+--Est-ce qu'il n'est pas ramolli?
+
+--Mais non, répondit madame Nanteuil avec tranquillité.
+
+Chevalier, songeur, se tut. Madame Nanteuil s'assoupit. Puis, tirée
+de sa somnolence par la bonne qui apportait la salière et la carafe,
+elle demanda:
+
+--Et vous, monsieur Chevalier, êtes-vous content?
+
+Non, il n'était pas content. Les critiques s'entendaient pour lui
+casser les reins. Et la preuve qu'ils étaient coalisés contre lui,
+c'est qu'ils disaient tous la même chose: ils disaient qu'il avait le
+masque ingrat.
+
+--Un masque ingrat! s'écriait-il indigné, ils devraient dire: un
+masque prédestiné... Je vais vous expliquer, madame Nanteuil. Je
+vois grand: c'est ce qui me fait du tort. Ainsi, dans _la Nuit du
+23 octobre_, qu'on répète en ce moment, je fais Florentin:
+six répliques, une panne... Mais j'ai grandi le personnage
+démesurément. Durville est furieux. Il me coupe tous mes effets.
+
+Madame Nanteuil, placide et bienveillante, trouva de bonnes paroles.
+Il y avait des obstacles, mais on finissait par les surmonter.
+Sa fille aussi s'était heurtée au mauvais vouloir de certains
+critiques.
+
+--Minuit et demi! dit Chevalier assombri. Félicie est en retard.
+
+Madame Nanteuil supposait qu'elle avait été retenue par madame
+Doulce.
+
+--Madame Doulce se charge ordinairement de la ramener, et vous savez
+qu'elle n'est jamais pressée.
+
+Chevalier se leva et fit mine de s'en aller, pour montrer qu'il avait
+de l'usage. Madame Nanteuil le retint.
+
+--Restez donc: Félicie ne va pas tarder à rentrer. Elle sera bien
+contente de vous trouver ici. Vous souperez avec elle.
+
+Madame Nanteuil s'assoupit de nouveau sur sa chaise. Chevalier,
+silencieux, attachait son regard au cartel pendu contre la muraille
+et, à mesure que l'aiguille s'avançait sur le cadran, il sentait une
+plaie brûlante s'agrandir dans sa poitrine, et chaque menu coup du
+balancier le touchait au vif, aiguillonnait sa jalousie, en marquant
+les moments que Nanteuil passait avec Ligny. Car il était sûr,
+maintenant, qu'ils étaient ensemble. Le silence de la nuit,
+interrompu seulement par le bruit sourd des fiacres qui roulaient
+sur le boulevard, favorisait les images et les réflexions qui le
+torturaient. Il les voyait.
+
+Réveillée en sursaut par des chants montés du trottoir, madame
+Nanteuil confirma la pensée sur laquelle elle s'était endormie.
+
+--C'est ce que je dis toujours à Félicie: on ne doit pas se
+décourager. Il y a dans la vie de mauvais jours...
+
+Chevalier fit signe qu'il y en avait.
+
+--Mais ceux qui souffrent, dit-il, n'ont que ce qu'ils méritent. Il
+ne faut qu'un moment pour s'ôter tous les ennuis, pas vrai?
+
+Elle approuva: certainement il y avait des chances subites, surtout au
+théâtre.
+
+Il reprit d'une voix profonde, intérieure:
+
+
+--Si l'on croit que c'est pour le théâtre que je me fais du mauvais
+sang... Le théâtre, je suis bien sûr de m'y faire une place, un
+jour, et belle!... Mais à quoi sert d'être un grand artiste, si l'on
+n'est pas heureux? Il y a des ennuis bêtes qui sont terribles.
+Des douleurs qui vous battent les tempes par petits coups égaux et
+réguliers comme le tic tac de cette pendule et qui rendent fou.
+
+Il s'arrêta; le regard sombre de ses yeux creux contemplait la
+panoplie suspendue au mur. Puis il reprit:
+
+--Ces ennuis bêtes, ces douleurs ridicules, si on les supporte trop
+longtemps, c'est qu'on est un lâche.
+
+Et il tâta l'étui du revolver qu'il portait constamment dans sa
+poche.
+
+Madame Nanteuil l'écoutait, sereine, avec cette douce volonté de ne
+rien savoir, qui était tout son génie dans la vie.
+
+--Une chose terrible aussi, dit-elle, c'est la cuisine. Félicie est
+dégoûtée de tout. On ne sait que lui faire.
+
+A partir de ce moment, la conversation languissante se traîna en
+paroles détachées, qui n'avaient que peu de sens. Madame Nanteuil,
+la bonne, le feu de coke, la lampe, l'assiette de charcuterie,
+dans une tristesse morne, attendaient Félicie. Une heure sonna. La
+souffrance de Chevalier était maintenant abondante et tranquille.
+Il possédait la certitude. Les voitures, plus rares, roulaient plus
+sonores sur la chaussée. Le bruit d'une de ces voitures s'arrêta
+devant la maison. Quelques instants après, il entendit le petit
+grillotis de la clé dans la serrure, le choc d'une porte, des pas
+légers dans l'antichambre.
+
+La pendule marquait une heure vingt-trois minutes. Il fut tout à coup
+agité de trouble et d'espérance. C'était elle! Qui sait ce qu'elle
+dirait? Peut-être qu'elle expliquerait ce retard de la façon la plus
+naturelle.
+
+Félicie entra dans la salle à manger, les cheveux en désordre,
+l'œil brillant, les joues blanches, les lèvres avivées et
+froissées, lasse, indifférente, muette, heureuse, jolie, ayant l'ait
+de garder sous son manteau, qu'elle tenait des deux mains fermé sur
+elle, un reste de chaleur et de volupté.
+
+Sa mère lui dit:
+
+--Je commençais à être inquiète... Tu ne te défais pas? Elle
+répondit:
+
+--J'ai faim.
+
+Elle se laissa tomber sur une chaise, devant la petite table ronde.
+Rejetant son manteau sur le dossier, elle découvrit son buste fin
+dans sa petite robe noire de pensionnaire, et, le coude gauche sur la
+toile cirée de la table, elle se mit à piquer de sa fourchette les
+tranches de saucisson.
+
+--Est-ce que ça a bien marché ce soir? demanda madame Nanteuil.
+
+--Très bien.
+
+--Tu vois: Chevalier est venu te tenir compagnie. C'est gentil à lui,
+n'est-ce pas?
+
+--Ah! Chevalier... eh bien! qu'il se mette à table.
+
+Et, sans plus répondre aux questions de sa mère, elle mangeait,
+avide et charmante, comme Cérès chez la vieille femme. Puis elle
+repoussa son assiette et, renversée sur sa chaise, les paupières
+mi-closes, la bouche entr'ouverte, elle sourit d'un sourire qui
+ressemblait à un baiser.
+
+Madame Nanteuil, ayant pris son vin chaud, se leva.
+
+--Vous m'excuserez, monsieur Chevalier: j'ai mes comptes à mettre à
+jour.
+
+Tels étaient les termes par lesquels elle annonçait ordinairement
+qu'elle allait se coucher.
+
+Resté seul avec Félicie, Chevalier lui dit violemment:
+
+--C'est bête! c'est lâche! mais je t'aime à en devenir fou... Tu
+entends, Félicie?
+
+--Pour sûr, que j'entends! Tu n'as pas besoin de parler si haut.
+
+--C'est ridicule, n'est-ce pas?
+
+--Non, ce n'est pas ridicule, c'est...
+
+Elle n'acheva pas.
+
+Il s'approcha d'elle, tirant sa chaise sous lui.
+
+--Tu es rentrée à une heure vingt-cinq. C'est Ligny qui t'a
+reconduite, j'en suis sûr. Il t'a reconduite en fiacre. J'ai entendu
+la voiture s'arrêter devant ta maison.
+
+Comme elle ne répondait pas, il reprit:
+
+--Dis le contraire!
+
+Elle se tut. Et il répéta d'une voix pressante et comme suppliante:
+
+--Dis que non!...
+
+Si elle avait voulu, d'une parole, d'un seul mot, d'un petit mouvement
+de la tête et des épaules, elle l'aurait rendu très doux et presque
+heureux. Mais elle garda un silence méchant. Les lèvres serrées, le
+regard lointain, elle semblait perdue dans un rêve.
+
+Il poussa un soupir rauque:
+
+--Imbécile que j'étais, je ne pensais pas à cela! Je me disais que
+tu reviendrais chez toi, comme les autres jours, avec madame Doulce,
+ou toute seule... Ah! si j'avais su que tu te ferais reconduire par
+cet individu!...
+
+--Eh bien! qu'est-ce que tu aurais fait si tu avais su?
+
+--Je vous aurais suivis, pardi!
+
+Elle arrêta durement sur lui ses prunelles trop claires:
+
+--Ça, je te le défends, tu m'entends! Si j'apprends que tu m'as
+suivie une seule fois, je ne te revois plus. D'abord, tu n'as pas le
+droit de me suivre. Je suis libre de faire ce que je veux, peut-être!
+
+Suffoqué de surprise et de colère, il balbutia:
+
+--Pas le droit? Pas le droit?... Tu dis que je n'ai pas le droit?...
+
+--Non, tu n'as pas le droit... Et puis, je ne veux pas.
+
+Son visage prit une expression de dégoût:
+
+--C'est ignoble d'espionner une femme. Si tu essayes seulement une
+fois de savoir où je vais, je te fiche à la porte, et ce ne sera pas
+long.
+
+--Alors, murmura-t-il, plein de stupeur, nous ne sommes rien l'un
+pour l'autre, je ne suis rien pour toi... Nous n'avons pas été
+ensemble... Voyons, Félicie, rappelle-toi...
+
+Mais elle, impatientée:
+
+--Ah! qu'est-ce que tu veux que je me rappelle?...
+
+--Félicie, pense que tu t'es donnée à moi!
+
+--Tu ne veux pas pourtant, mon cher, que j'y pense toute la journée.
+Ce serait abusif.
+
+Il la regarda quelque temps avec plus de curiosité que de colère et
+lui dit, moitié amer et moitié doux:
+
+--On peut dire que tu es rosse!... Sois-le, Félicie! Sois-le, tant
+que tu voudras! Qu'est-ce que ça fait, puisque je t'aime? Tu es à
+moi, je te reprends; je te reprends et je te garde. Voyons! je ne peux
+pas souffrir toujours comme une pauvre bête. Écoute: Je passerai
+l'éponge. Nous recommencerons notre amour. Et, cette fois, ce sera
+très bien. Et tu seras à moi pour toujours, à moi seul. Je suis
+un honnête homme, tu sais. Tu peux compter sur moi. Je t'épouserai
+quand j'aurai une position.
+
+Elle le regarda avec une surprise dédaigneuse. Il crut qu'elle avait
+des doutes sur son avenir dramatique, et, pour les dissiper, il dit,
+dressé sur ses longues jambes:
+
+--Tu ne crois pas à mon étoile, Félicie? Tu as tort. Je me sens
+capable de grandes créations. Qu'on me donne un rôle, et on verra.
+Et je n'ai pas seulement la comédie en moi, j'ai le drame, j'ai la
+tragédie... Oui, la tragédie. Je sais dire les vers. Et c'est un
+talent qui se fait rare aujourd'hui... Aussi ne crois pas, Félicie,
+que je te fasse un affront en t'offrant de t'épouser. Loin de là!...
+Nous nous marierons plus tard, quand ce sera possible et convenable.
+Rien ne presse, bien sûr. En attendant, nous reprendrons nos bonnes
+habitudes de la rue des Martyrs... Tu te souviens, Félicie: nous y
+avons été si heureux! Le lit n'était pas large, mais nous disions:
+«Ça ne fait rien...» J'ai maintenant deux belles chambres dans
+la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, derrière
+Saint-Étienne-du-Mont. Il y a ton portrait sur tous les murs... Tu
+y retrouveras le petit lit de la rue des Martyrs... Mais écoute-moi
+bien, j'ai trop souffert; je ne veux plus souffrir. J'exige que tu
+sois à moi, à moi seul.
+
+Tandis qu'il parlait, Félicie était allée prendre sur la cheminée
+les cartes avec lesquelles sa mère jouait tous les soirs et elle les
+étalait sur la table.
+
+--A moi seul... Tu m'entends, Félicie.
+
+--Laisse-moi tranquille, je fais une réussite.
+
+--Écoute-moi, Félicie. J'exige que tu ne reçoives plus dans ta loge
+cet imbécile...
+
+Examinant ses cartes, elle murmura:
+
+--Toutes les noires sont en bas.
+
+--Cet imbécile, parfaitement. C'est un diplomate, et le ministère
+des Affaires étrangères, aujourd'hui, c'est le refuge des
+incapables.
+
+Il haussa la voix:
+
+--Félicie, dans ton intérêt comme dans le mien, écoute-moi.
+
+--Ne crie donc pas: maman dort.
+
+Il reprit d'une voix sourde:
+
+--Sache bien que je ne veux pas que Ligny devienne ton amant.
+
+Elle releva sa petite tête méchante:
+
+--Et s'il l'est?
+
+Il fit un pas vers elle, sa chaise levée, la regarda d'un œil fou en
+riant d'un rire fêlé:
+
+--S'il l'est, il ne le sera pas longtemps.
+
+Et il laissa retomber sa chaise.
+
+Maintenant elle avait peur. Elle s'efforça de sourire.
+
+--Tu vois bien que je plaisante.
+
+Elle réussit, sans trop de peine, à lui faire croire qu'elle lui
+avait parlé de cette manière seulement pour le punir, parce qu'il
+devenait insupportable. Il se calma. Elle lui dit alors qu'elle était
+lasse, qu'elle tombait de sommeil. Il se décida enfin à s'en aller.
+Sur le palier, il se retourna et dit:
+
+--Félicie, je te conseille, pour éviter un malheur, de ne plus
+revoir Ligny.
+
+Elle lui cria par la porte entre-bâillée:
+
+--Tape au carreau de la loge pour qu'on t'ouvre!
+
+
+
+
+IV
+
+
+Dans la salle obscure, de grands pans de toile couvraient le balcon
+et les loges. L'orchestre était revêtu d'une housse immense, qui,
+retroussée sur les bords, laissait place à quelques figures humaines
+pâlissant en cette ombre, comédiens, machinistes, costumiers, amis
+du directeur, mères et amants d'actrices. Des yeux s'allumaient çà
+et là dans le creux noir des baignoires.
+
+On répétait pour la cinquante-sixième fois _la Nuit du 23 octobre
+1812_, drame célèbre, vieux de vingt ans, et qui n'avait pas encore
+été représenté à ce théâtre. La pièce était sue et l'on avait
+fixé au lendemain cette dernière répétition particulière que, sur
+les scènes moins austères que l'Odéon, on nomme la «répétition
+des couturières».
+
+Nanteuil n'était pas de la pièce. Mais elle avait eu affaire ce
+jour-là au théâtre, et comme on lui avait dit que Marie-Claire
+était exécrable dans le rôle de la générale Malet, elle était
+venue voir un peu, cachée au fond d'une baignoire.
+
+La grande scène du «deux» commençait. Le décor représentait une
+mansarde de la maison de santé où le conspirateur était détenu
+en 1812. Durville, qui tenait le rôle du général Malet, venait de
+faire son entrée. Il répétait en costume: longue redingote bleue,
+avec le collet par-dessus les oreilles, culotte chamois à pont. Et
+déjà même il s'était fait une tête, la tête glabre et martiale
+des généraux de l'Empire, avec la patte de lièvre qui passa des
+vainqueurs d'Austerlitz à leurs fils les bourgeois de Juillet.
+Debout, le coude droit dans la main gauche et le front dans la main
+droite, il exhalait l'orgueil de sa voix profonde et de sa culotte
+collante.
+
+»--Seul, sans argent, du fond d'une prison, s'attaquer à ce colosse
+qui commande un million de soldats et qui fait trembler tous
+les peuples et tous les rois de l'Europe... Eh bien! ce colosse
+s'écroulera.
+
+Du fond de la scène, le vieux Maury, qui faisait le conspirateur
+Jacquemont, donna la réplique:
+
+»--Il peut, en tombant, nous écraser dans sa chute.
+
+Soudain des cris à la fois plaintifs et furieux s'élevèrent de
+l'orchestre.
+
+L'auteur éclatait. C'était un homme de soixante-dix ans, qui
+bouillait de jeunesse.
+
+--Qu'est-ce que je vois là, au fond? Ce n'est pas un acteur, c'est
+une cheminée. Il faudra faire venir les fumistes, les marbriers pour
+l'ôter de là... Maury, remuez-vous donc, sacrebleu!
+
+Maury passa.
+
+»--Il peut, en tombant, nous écraser dans sa chute... Je reconnais
+que ce ne sera pas de votre faute, général. Votre proclamation
+est excellente. Vous leur promettez une constitution, la liberté,
+l'égalité... C'est du machiavélisme!
+
+Durville répliqua:
+
+»--Et du meilleur. Race incorrigible, ils s'apprêtent à violer les
+serments qu'ils n'ont pas faits encore, et, parce qu'ils mentent, ils
+se croient des Machiavels... Le pouvoir absolu, qu'en ferez-vous donc,
+imbéciles?...
+
+La voix stridente de l'auteur grinça:
+
+--Vous n'y êtes pas, Dauville.
+
+--Moi? demanda Durville étonné.
+
+--Oui, vous, Dauville, vous ne comprenez pas un mot de ce que vous
+dites.
+
+Pour humilier les cabots, pour abattre leur superbe, cet homme qui,
+de sa vie, n'avait oublié le nom d'une crémière ou d'un portier,
+dédaignait de retenir les noms des plus illustres comédiens.
+
+--Dauville, mon ami, reprenez-moi ça.
+
+Il jouait tous les rôles. Joyeux, funèbre, violent, tendre,
+impétueux, caressant, il prenait une voix tour à tour grave et
+flûtée; il soupirait, il rugissait, il riait, il pleurait. Il se
+transformait, ainsi que l'homme du conte populaire, en flamme, en
+fleuve, en femme, en tigre.
+
+Dans les coulisses, les comédiens n'échangeaient entre eux que des
+propos insignifiants et brefs. Leur liberté de parole, leur facilité
+de mœurs, la familiarité de leurs habitudes ne les empêchaient pas
+de garder ce que, dans toute réunion d'hommes, il faut d'hypocrisie
+pour que les gens puissent se regarder les uns les autres sans horreur
+et sans dégoût. Même il régnait dans cet atelier d'art en pleine
+activité une belle apparence d'accord et d'union, un sentiment
+unanime créé par la pensée, haute ou médiocre, de l'auteur, un
+esprit d'ordre qui obligeait toutes les rivalités et tous les mauvais
+vouloirs à se changer en bonne volonté et en harmonieux concours.
+
+Nanteuil, dans sa loge, se sentait mal à l'aise en pensant que
+Chevalier était là tout près. Depuis l'avant-veille, depuis la nuit
+où il avait proféré d'obscures menaces, elle ne l'avait pas revu
+et la peur qu'il lui avait faite restait en elle. «Félicie, pour
+éviter un malheur, je te conseille de ne plus revoir Ligny»:
+qu'est-ce que cela voulait dire? Elle réfléchissait sur lui
+sérieusement. Ce garçon qui, l'avant-veille encore, lui semblait
+insignifiant et banal, qu'elle avait bien trop vu, qu'elle savait par
+cœur, comme il lui apparaissait maintenant mystérieux et plein
+de secrets! Comme elle s'apercevait tout à coup qu'elle ne le
+connaissait pas! De quoi était-il capable? Elle s'efforçait de le
+deviner. Qu'allait-il faire? Rien, sans doute. Tous les hommes qu'on
+quitte menacent et ne font rien. Mais Chevalier était-il un homme
+tout à fait comme les autres? On le disait fou. C'était une manière
+de parler. Mais elle ignorait elle-même s'il n'y avait pas en lui un
+peu de folie. A présent, elle l'étudiait avec un sincère intérêt.
+Très intelligente, elle ne lui avait jamais trouvé beaucoup
+d'intelligence; mais il l'avait surprise plusieurs fois par
+l'obstination de sa volonté. Elle se rappelait de lui des actes
+d'énergie sauvage. Naturellement jaloux, il y avait des choses qu'il
+comprenait. Il savait à quoi une femme est obligée, pour se faire
+une place au théâtre, ou pour avoir des toilettes; mais il ne
+voulait pas qu'on le trompât par amour. Était-ce un homme à
+commettre un crime, à faire un malheur? Voilà ce qu'elle ne pouvait
+découvrir. Elle se rappelait la manie que ce garçon avait de
+manier des armes. Quand elle allait le voir, rue des Martyrs, elle
+le trouvait toujours dans sa chambre démontant et nettoyant un
+vieux fusil. Pourtant il ne chassait jamais. Il se vantait d'être un
+excellent tireur et portait un revolver sur lui. Mais qu'est-ce que
+cela prouvait? Jamais encore elle n'avait tant pensé à lui.
+
+Nanteuil s'inquiétait ainsi, dans sa baignoire, quand Jenny Fagette
+vint l'y rejoindre, Jenny Fagette, fine et frêle, la Muse d'Alfred de
+Musset, qui, la nuit, brûlait ses yeux de pervenche à rédiger des
+courriers mondains et des articles de modes. Comédienne médiocre,
+mais femme adroite, merveilleusement active, c'était la meilleure
+amie de Nanteuil. Elles se reconnaissaient l'une à l'autre de
+grandes qualités, et des qualités différentes de celles qu'elles se
+trouvaient à elles-mêmes, et elles agissaient de concert comme les
+deux grandes puissances de l'Odéon. Cependant Fagette faisait tout
+son possible pour prendre Ligny à son amie, non par goût, car elle
+était sèche comme un cotret et méprisait les hommes, mais dans
+l'idée qu'une liaison avec un diplomate lui procurerait certains
+avantages et surtout pour ne pas perdre l'occasion d'être rosse.
+Nanteuil le savait. Elle savait que toutes ses camarades, Ellen Midi,
+Duvernet, Herschell, Falempin, Stella, Marie-Claire, voulaient
+lui prendre Ligny. Elle avait vu Louise Dalle, habillée comme une
+maîtresse de piano, ayant toujours l'air d'escalader l'omnibus et
+gardant jusque dans ses provocations et ses frôlements les apparences
+d'une irrémédiable honnêteté, poursuivre Ligny de ses jambes trop
+longues et l'obséder de ses regards de Pasiphaé pauvre. Et elle
+avait surpris, dans un couloir, la doyenne, cette bonne mère Ravaud,
+découvrant à l'approche de Ligny ce qui lui restait encore, ses
+magnifiques bras, depuis quarante ans illustres.
+
+Fagette montra à Nanteuil avec dégoût, d'un bout de doigt ganté,
+la scène sur laquelle s'agitaient Durville, le vieux Maury et
+Marie-Claire.
+
+--Regarde-moi ces gens-là. Ils ont l'air de jouer à soixante mètres
+sous l'eau.
+
+--C'est parce que les herses ne sont pas allumées, observa Nanteuil.
+
+--Non, non. Ce théâtre a toujours l'air d'être au fond de l'eau. Et
+dire que moi aussi, tout à l'heure, je vais entrer dans l'aquarium...
+Nanteuil, il ne faut pas que tu restes plus d'une saison dans ce
+théâtre. On s'y noie. Mais regarde-les, regarde-les donc!
+
+Durville devenait presque ventriloque, pour paraître plus grave et
+plus mâle:
+
+»--La paix, l'abolition des droits réunis et de la conscription, une
+haute solde pour la troupe; à défaut d'argent, quelques mandats
+sur la banque, quelques grades distribués à propos, ce sont là des
+moyens infaillibles.
+
+Madame Doulce entra dans la loge. Ayant entr'ouvert son manteau
+tragiquement doublé d'antiques peaux de lapin, elle découvrit un
+petit livre écorné.
+
+--Ce sont les lettres de madame de Sévigné, dit-elle. Vous savez
+que je fais, dimanche prochain, une lecture des plus belles lettres de
+madame de Sévigné.
+
+--Où ça? demanda Fagette.
+
+--Salle Renard.
+
+Ce devait être une salle ignorée et lointaine. Nanteuil et Fagette
+ne la connaissaient pas.
+
+--Je donne cette lecture au bénéfice des trois pauvres orphelins
+qu'a laissés l'artiste Lacour, mort si tristement de phtisie, cet
+hiver. Mes mignonnes, je compte sur vous pour placer des billets.
+
+--C'est vrai, tout de même, qu'elle est ridicule, Marie-Claire! dit
+Nanteuil.
+
+On gratta à la porte de la baignoire. C'était Constantin Marc, le
+jeune auteur d'une pièce que l'Odéon allait mettre tout de suite en
+répétition, _la Grille_, et Constantin Marc, bien que campagnard et
+vivant dans les bois, ne pouvait plus désormais respirer que dans le
+théâtre. Nanteuil devait jouer le grand rôle de la pièce: il
+la regardait avec émotion, comme l'amphore précieuse destinée à
+contenir sa pensée.
+
+Cependant Durville s'enrouait:
+
+»--Et si la France ne peut être sauvée qu'au prix de notre vie
+et de notre honneur, je dirai avec l'homme de 93: «Périsse notre
+mémoire!»
+
+Fagette désigna du doigt un jeune homme bouffi qui se tenait, la
+canne sous le menton, à l'orchestre.
+
+--Est-ce que ce n'est pas le baron Deutz?
+
+--Tu le demandes! répondit Nanteuil. Ellen Midi est de la pièce.
+Elle joue dans le quatre. Le baron Deutz est venu se montrer.
+
+--Attendez un peu, mes enfants, je vais dire un mot à ce malotru,
+qui m'a rencontrée hier sur la place de la Concorde et qui ne m'a pas
+saluée.
+
+--Le baron Deutz?... Il ne t'a pas vue!...
+
+--Il m'a parfaitement vue. Mais il était en famille. Je vais le
+moucher; vous allez voir, mes amis.
+
+Elle l'appela tout doucement:
+
+--Deutz! Deutz!
+
+Le baron s'approcha et vint s'accouder, souriant et satisfait, au
+rebord de la baignoire.
+
+--Dites donc, monsieur Deutz, hier, quand vous m'avez rencontrée,
+vous étiez donc en bien mauvaise compagnie, que vous ne m'avez pas
+saluée?
+
+Il la regarda, surpris:
+
+--Moi? J'étais avec ma sœur.
+
+--Ah!...
+
+Et, sur la scène, Marie-Claire, suspendue au cou de Durville,
+s'écriait:
+
+»--Va! triomphe ou succombe; dans la bonne ou la mauvaise fortune,
+ta gloire est égale. Et, quoi qu'il arrive, je saurai me montrer la
+femme d'un héros.
+
+--Passez, madame Marie-Claire! dit Pradel.
+
+A ce moment, Chevalier fit son entrée, et tout aussitôt l'auteur,
+s'arrachant les cheveux, vomit des imprécations:
+
+--Ce n'est pas une entrée, c'est un écroulement, c'est une
+catastrophe, c'est un cataclysme. Bonté divine! un bolide, un
+aérolithe, un morceau de la lune tomberait sur la scène que ce
+ne serait pas un si effroyable désastre... Je retire ma pièce!...
+Chevalier, recommencez votre entrée, mon garçon.
+
+Le peintre qui avait dessiné les costumes Michel, jeune homme blond
+à la barbe mystique, était assis à la première travée, sur un
+bras de fauteuil. Il se pencha à l'oreille de Roger, le décorateur:
+
+--Et dire que c'est la cinquante-sixième fois qu'il attrape Chevalier
+avec cette impétuosité, l'auteur!
+
+--Tu sais: il est bigrement mauvais, Chevalier, répondit Roger sans
+hésitation.
+
+--Ce n'est pas qu'il est mauvais, reprit Michel avec indulgence. Mais
+il a toujours l'air de rire, et il n'y a rien de pis pour un comique.
+Je l'ai connu tout petit à Montmartre. A la pension, ses maîtres lui
+demandaient: «Pourquoi riez-vous?» Il ne riait pas, il n'avait pas
+envie de rire: il recevait des gifles toute la journée. Ses parents
+voulaient le mettre dans les produits chimiques. Mais il rêvait le
+théâtre et passait ses journées sur la butte, dans l'atelier du
+peintre Montalent. Montalent travaillait alors, nuit et jour, à sa
+_Mort de saint Louis_, une grande machine qui lui était commandée
+pour la cathédrale de Carthage. Un jour, Montalent lui dit...
+
+--Un peu de silence! cria Pradel.
+
+--... lui dit: «Chevalier, puisque tu n'as rien à faire, pose-moi
+donc Philippe le Hardi.--Je veux bien», dit Chevalier. Montalent lui
+fit prendre l'attitude d'un homme accablé de douleur. De plus, il lui
+plaqua sur les joues deux larmes grandes comme des verres de lunettes.
+Il termine son tableau, l'expédie à Carthage et fait monter six
+bouteilles de Champagne. Trois mois après, il recevait du Père
+Cornemuse, chef des missions françaises en Tunisie, une lettre lui
+annonçant que le tableau de la _Mort de saint Louis_, ayant été
+mis sous les yeux du cardinal-archevêque, avait été refusé par Son
+Éminence à cause de l'expression indécente de Philippe le Hardi,
+qui regardait en riant le saint roi, son père, expirant sur la
+paille. Montalent n'y comprenait rien; il était furieux et voulait
+faire un procès au cardinal-archevêque. Il reçoit son tableau, le
+déballe, le contemple dans un sombre silence, et s'écrie tout à
+coup: «C'est vrai que Philippe le Hardi a l'air de se gondoler. J'ai
+été stupide: je lui ai donné la tête de Chevalier, qui a toujours
+l'air de rire, l'animal!»
+
+--Taisez-vous donc! hurla Pradel.
+
+Et l'auteur s'écria:
+
+--Pradel, mon bon ami, jetez-moi tout ce monde-là dehors.
+
+Il mettait en scène infatigablement:
+
+--Un peu plus en arrière, Trouville, là... Chevalier, vous vous
+approchez de la table, vous prenez les papiers les uns après les
+autres, et vous dites: «Sénatus-consulte... ordre du jour...
+dépêches pour les départements... proclamation...» Comprenez-vous?
+
+--Oui, maître... «Sénatus-consulte... ordre du jour... dépêches
+pour les départements... proclamation...»
+
+--Allons, Marie-Claire, mon enfant, du mouvement, sacrebleu! passez...
+C'est ça, très bien... Repassez; très bien, très bien, hardi
+donc!... Ah! la misérable; elle f... tout par terre!...
+
+Il appela le directeur de la scène:
+
+--Romilly, donnez un peu de lumière. On n'y voit goutte. Dauville,
+mon bon ami, qu'est-ce que vous faites là devant le trou du
+souffleur? Vous n'en bougez pas! Mettez-vous donc une fois pour toutes
+dans la tête que vous n'êtes pas la statue du général Malet, que
+vous êtes le général Malet lui-même, et que ma pièce n'est pas un
+catalogue de figures de cire, mais une tragédie vivante, émouvante,
+qui vous arrache des larmes et...
+
+Il ne put achever et sanglota longtemps dans son mouchoir. Puis il
+rugit:
+
+--Sacré tonnerre! Pradel!... Romilly!... où est Romilly? Ah! le
+voilà, le gredin... Romilly, je vous avais dit de rapprocher le
+poêle de la lucarne. Vous ne l'avez pas fait. A quoi pensez-vous, mon
+ami?
+
+On se trouvait arrêté tout à coup par une difficulté grave.
+Chevalier, porteur de papiers d'où dépendait le sort de l'Empire,
+devait s'échapper de la maison d'arrêt par la lucarne, Le jeu de
+scène n'avait pas été réglé encore: il n'avait pu l'être avant
+la plantation du décor. Et l'on s'apercevait que les mesures avaient
+été mal prises et que la lucarne n'était pas praticable.
+
+L'auteur sauta sur la scène.
+
+--Romilly, mon ami, le poêle n'est pas au repère. Comment
+voulez-vous que Chevalier passe par la lucarne? Poussez-moi tout de
+suite ce poêle à droite.
+
+--Je veux bien, dit Romilly; mais nous boucherons la porte.
+
+--Comment, nous boucherons la porte?
+
+--Parfaitement.
+
+Le directeur du théâtre, le directeur de la scène, les machinistes,
+examinaient le décor avec une morne attention et l'auteur se taisait.
+
+--Ne vous inquiétez pas, maître, dit Chevalier. Il n'y a besoin de
+rien changer: je sauterai bien.
+
+Monté sur le poêle, il parvint en effet à saisir le bord de la
+lucarne et à s'élever sur les coudes, ce qui n'avait pas semblé
+possible.
+
+Un murmure d'admiration s'éleva de la scène, des coulisses et de la
+salle: Chevalier avait donné une idée étonnante de sa force et de
+son adresse.
+
+--Très bien! s'écria l'auteur. Chevalier, c'est parfait, mon ami...
+Cet animal-là est agile comme un singe. Pas un de vous ne serait
+fichu d'en faire autant. Si tous les rôles étaient tenus comme celui
+de Florentin, la pièce irait aux nues.
+
+Nanteuil, dans sa loge, l'admirait presque. Pendant une seconde, il
+lui était apparu plus qu'homme, homme et gorille, et la peur qu'elle
+avait de lui s'était démesurément agrandie. Elle ne l'aimait pas,
+elle ne l'avait jamais aimé; elle ne le désirait pas; le temps
+était loin où elle avait bien voulu de lui, et, depuis quelques
+jours, elle n'imaginait pas le plaisir avec un autre que Ligny; mais
+si elle s'était trouvée, en ce moment, seule avec Chevalier, elle se
+serait sentie sans force, et elle aurait tâché de l'apaiser par sa
+soumission comme on apaise une puissance surnaturelle.
+
+Sur la scène, pendant qu'un salon Empire descendait des frises,
+l'auteur, dans le bruit de la manœuvre, sous la chute des portants,
+tenait à la fois dans sa main toute la troupe et tous les figurants
+et donnait en même temps à tous des conseils ou des exemples.
+
+--Vous, la grosse, la marchande de gâteaux, madame Ravaud,
+vous n'avez donc jamais entendu crier dans les Champs-Élysées:
+«Régalez-vous! V'là le plaisir, mesdames!» Ça se chante.
+Apprenez-moi cet air-là pour demain... Et toi, le tapin, passe-moi
+ta caisse: je vais t'enseigner comment on fait un roulement,
+sacrebleu!... Fagette, mon enfant, qu'est-ce que tu viens fiche au
+bal du Ministre de la police, si tu n'as pas de bas à coins d'or?
+Enfile-toi des bas de laine tricotée, tout de suite... C'est bien la
+dernière pièce que je donne à ce théâtre... Où est le colonel
+de la dixième cohorte? C'est toi?... Eh bien! mon ami, tes soldats
+défilent comme des porcs... Madame Marie-Claire, approchez un peu,
+que je vous apprenne à faire la révérence.
+
+Il avait cent yeux, cent bouches, et des bras, des mains partout.
+
+Dans la salle, Romilly serrait la main à M. Gombaut, des Sciences
+morales, venu en voisin.
+
+--Vous direz ce que vous voudrez, monsieur Gombaut, ce n'est
+peut-être pas exact au point de vue des faits, mais c'est théâtre.
+
+--La conspiration de Malet, répondit M. Gombaut, reste, et restera
+sans doute longtemps encore, une énigme historique. L'auteur de ce
+drame a profité des points obscurs pour y introduire des éléments
+dramatiques. Mais ce qui, pour moi, est hors de doute c'est que le
+général Malet, bien qu'associé à des royalistes, était lui-même
+républicain et travaillait à rétablir le gouvernement populaire.
+Il prononça dans son interrogatoire une parole sublime et profonde.
+Quand le président du conseil de guerre lui demanda: «Quels étaient
+vos complices?» Malet répondit: «Toute la France, et vous-même, si
+j'avais réussi.»
+
+Appuyé à la loge de Nanteuil, un vieux sculpteur, vénérable et
+beau comme un satyre antique, contemplait, l'œil humide et la bouche
+riante, la scène en ce moment agitée et bouleversée.
+
+--Êtes-vous content de la pièce, maître? lui demanda Nanteuil.
+
+Et le maître, qui ne connaissait au monde que des os, des tendons et
+des muscles, répondit:
+
+--Oh! oui, mademoiselle, oh! oui. Il y a là une petite, la petite
+Midi, qui a une attache d'épaule, un joyau...
+
+Il la dessina du pouce. Des larmes lui venaient aux yeux.
+
+Chevalier demanda s'il pouvait entrer dans la baignoire. Il était
+content, moins encore de son prodigieux succès que de voir Félicie.
+Il s'imaginait, dans sa folie, qu'elle était venue pour lui, qu'elle
+l'aimait, qu'elle se redonnait.
+
+Elle le craignait, et, comme elle était peureuse, elle le flatta:
+
+--Mes compliments, Chevalier. Tu as été étourdissant. Ta sortie
+est étonnante. Tu peux me croire. Je ne suis pas seule à le dire.
+Fagette t'a trouvé prodigieux.
+
+--Vrai? demanda Chevalier.
+
+Ce moment fut un des plus heureux de sa vie.
+
+Une voix stridente, partie des hauteurs désertes des troisièmes
+galeries, traversa la salle comme un sifflet de locomotive.
+
+--On ne vous entend pas du tout, mes enfants; parlez plus haut et
+prononcez distinctement.
+
+Et l'auteur apparut, infiniment petit, dans les ténèbres de la
+coupole.
+
+Alors la voix des acteurs, groupés sur le devant de la scène, autour
+d'un flambeau de bouillotte, s'éleva plus distincte:
+
+»--L'Empereur laissera reposer trois semaines les troupes à
+Moscou; puis il s'élancera avec la rapidité de l'aigle à
+Saint-Pétersbourg.
+
+»--Pique, trèfle, atout, je marque deux points.
+
+»--Là, nous passerons l'hiver, et, au printemps prochain, nous
+pénétrerons dans l'Inde, en traversant la Perse, et c'en sera fait
+de la puissance britannique.
+
+»--Trente-six en carreau.
+
+»--Et moi, impériale d'as.
+
+»--A propos, messieurs, que dites-vous du décret impérial sur
+les comédiens de Paris, daté du Kremlin? Voilà les querelles de
+mademoiselle Mars et de mademoiselle Leverd terminées!
+
+--Regardez donc, dit Nanteuil, elle est très gentille, Fagette, dans
+sa robe bleue Marie-Louise, garnie de chinchilla.
+
+Madame Doulce tira de dessous ses fourrures une botte de billets
+fanés déjà pour s'être trop offerts.
+
+--Maître, dit-elle à Constantin Marc, vous savez que je fais
+dimanche prochain une lecture des plus belles lettres de madame de
+Sévigné, avec commentaire, au bénéfice des trois pauvres orphelins
+qu'a laissés l'artiste Lacour, qui est mort cet hiver d'une manière
+si déplorable.
+
+--Avait-il du talent? demanda Constantin Marc.
+
+--Pas du tout, dit Nanteuil.
+
+--Eh bien, alors, en quoi sa mort est-elle déplorable?
+
+--Oh! maître, soupira madame Doulce, n'affectez pas l'insensibilité.
+
+--Je n'affecte pas l'insensibilité. Mais il y a une chose qui me
+surprend, c'est le prix que nous attachons à des existences qui ne
+nous intéressent en rien. Nous avons l'air de croire que la vie est
+en elle-même quelque chose de précieux. Pourtant la nature nous
+enseigne assez que rien n'est plus vil ni plus méprisable. Autrefois,
+on était moins barbouillé de sentimentalisme. Chacun tenait sa
+propre vie pour infiniment précieuse, mais ne professait aucun
+respect pour la vie d'autrui. On était alors plus près de la nature:
+nous sommes faits pour nous manger les uns les autres. Mais notre race
+faible, énervée, hypocrite, se plaît dans un cannibalisme sournois.
+Tout en nous entre-dévorant, nous proclamons que la vie est sacrée,
+et nous n'osons plus avouer que la vie c'est le meurtre.
+
+--La vie, c'est le meurtre, répéta Chevalier songeur et sans
+comprendre.
+
+Puis il jaillit en idées fumeuses.
+
+--Le meurtre et le carnage, peut-être! Mais le carnage amusant et
+le meurtre drôle. La vie, c'est la catastrophe burlesque, c'est
+le comique terrible, c'est le masque de carnaval sur des joues
+sanglantes. Voilà ce que c'est que la vie pour l'artiste; l'artiste
+au théâtre et l'artiste en action!
+
+Nanteuil inquiète cherchait un sens à ces paroles confuses.
+
+L'acteur exalté poursuivit:
+
+--La vie, c'est autre chose encore: c'est la fleur et le couteau,
+c'est de voir rouge un jour et bleu le lendemain, c'est la haine et
+l'amour, la haine délicieuse et ravissante, l'amour cruel.
+
+--Monsieur Chevalier, demanda Constantin Marc, du ton le plus
+tranquille, ne trouvez-vous pas naturel d'être meurtrier et ne
+croyez-vous pas que c'est seulement la peur d'être tué qui nous
+empêche de tuer?
+
+Chevalier répondit d'une voix pensive et profonde:
+
+--Certes, non! ce n'est pas la peur d'être tué qui m'empêcherait
+de tuer. Je n'ai pas peur de la mort. Mais j'ai le respect de la vie
+d'autrui. Je suis humain, c'est plus fort que moi. J'ai sérieusement
+examiné depuis quelque temps la question que vous me posez, monsieur
+Constantin Marc. J'y ai réfléchi pendant des jours et des nuits, et
+je sais maintenant que je ne pourrais tuer personne.
+
+Alors Nanteuil, joyeuse, versa sur lui un regard de mépris. Elle
+ne le craignait plus et elle ne lui pardonnait pas de lui avoir fait
+peur.
+
+Elle se leva.
+
+--Bonsoir, j'ai mal à la tête... A demain, monsieur Constantin Marc.
+
+Et elle sortit lestement.
+
+
+Chevalier la poursuivit dans le couloir, dévala derrière elle
+l'escalier de la scène, et la rejoignit devant la loge du concierge.
+
+--Félicie, viens dîner ce soir avec moi au cabaret. Je serai si
+content! Veux-tu?
+
+--Oh! non, par exemple!
+
+--Pourquoi ne veux-tu pas?
+
+--Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies.
+
+Elle voulut s'échapper. Il la retint.
+
+--Je t'aime tant! ne me fais pas trop souffrir.
+
+Elle s'avança sur lui, et, les lèvres retroussées, serrant les
+dents, lui siffla aux oreilles:
+
+--C'est fini! fini! fini! tu entends. J'en ai soupé, de toi.
+
+Alors, très doux, très grave:
+
+--C'est la dernière fois que nous causons nous deux. Écoute,
+Félicie, avant qu'il y ait un malheur, je dois t'avertir. Je ne
+peux pas te forcer à m'aimer. Mais je ne veux pas que tu en aimes
+un autre. Pour la dernière fois, je te conseille de ne pas revoir
+monsieur de Ligny. Je t'empêcherai d'être à lui.
+
+--Tu m'empêcheras, toi? Pauvre ami!
+
+Plus doucement, encore il répondit:
+
+--Je le veux, je le ferai. On obtient ce qu'on veut; seulement, il
+faut y mettre le prix.
+
+
+
+
+V
+
+
+Rentrée chez elle, Félicie eut une crise de larmes. Elle revoyait
+Chevalier l'implorant d'une voix lamentable, avec un air de pauvre.
+Elle avait entendu cette voix et vu cette mine aux chemineaux
+exténués sur la route, quand sa mère, craignant que sa poitrine ne
+se prît, l'avait emmenée passer l'hiver à Antibes, chez une tante
+riche. Elle méprisait Chevalier de sa douceur et de sa tranquillité.
+Mais le souvenir de ce visage et de cette voix lui faisait mal.
+Elle ne put rien manger. Elle avait des étouffements. Le soir, une
+angoisse si cruelle la prit aux entrailles qu'elle eut peur de mourir.
+Elle pensa qu'elle éprouvait un tel énervement parce qu'elle était
+restée deux jours sans voir Robert. Il était neuf heures. Elle
+espéra le trouver encore chez lui et mit son chapeau.
+
+--Maman, il faut que j'aille ce soir au théâtre. Je file.
+
+Par égard pour sa mère, elle usait ainsi d'un langage voilé.
+
+--Va, mon enfant, et ne rentre pas trop tard.
+
+Ligny habitait chez ses parents. Il avait, sous les combles du joli
+hôtel de la rue Vernet, un petit appartement de garçon, éclairé
+par des fenêtres rondes, et qu'il appelait «son œil-de-bœuf».
+Félicie le fit avertir par le portier qu'on l'attendait dans une
+voiture. Ligny n'aimait pas que les femmes vinssent trop souvent le
+relancer dans sa famille. Son père, diplomate de carrière, très
+occupé des intérêts extérieurs de la France, demeurait dans une
+ignorance incroyable de ce qui se passait chez lui. Mais madame de
+Ligny se montrait attentive à faire observer les convenances dans sa
+maison. Et son fils était soucieux de satisfaire des exigences qui
+portaient sur les formes, sans jamais s'étendre au fond des choses.
+Elle le laissait entièrement libre d'aimer qui il voulait et c'est
+à peine si parfois, en de graves épanchements, elle lui donnait
+à entendre que la fréquentation des femmes du monde est utile aux
+jeunes gens. Aussi Robert avait-il toujours détourné Félicie de
+venir rue Vernet. Il avait loué, boulevard de Villiers, une petite
+maison où ils pouvaient se voir tout à l'aise. Mais, cette fois,
+après deux jours passés sans elle, il fut très content de sa visite
+imprévue et descendit tout de suite.
+
+Blottis dans le fiacre, ils allèrent à travers l'ombre et la neige,
+au pas tranquille du canasson, par les rues et les boulevards, et
+l'épaisse nuit enveloppa leurs amours.
+
+L'ayant ramenée à sa porte:
+
+--A demain, dit-il.
+
+--Oui, à demain, boulevard de Villiers. Viens de bonne heure.
+
+Elle s'appuyait sur lui pour descendre de voiture. Brusquement, elle
+se rejeta en arrière.
+
+--La! là! entre les arbres... Il nous a vus... Il nous guettait.
+
+--Qui donc?
+
+--Un homme... que je ne connais pas.
+
+Elle venait de reconnaître Chevalier.
+
+Elle descendit, sonna et, tremblante, attendit, plongée dans la
+pelisse de Robert, que la porte s'ouvrît. Puis elle le retint.
+
+--Robert, monte avec moi. J'ai peur.
+
+Non sans un peu d'impatience, il la suivit dans l'escalier.
+
+Chevalier avait attendu Félicie, dans la petite salle à manger,
+devant l'armure de Jeanne d'Arc, en compagnie de madame Nanteuil,
+jusqu'à une heure du matin. Puis il était descendu et l'avait
+guettée sur le trottoir, et, quand il avait vu le fiacre s'arrêter
+devant la porte, il s'était dissimulé derrière un arbre. Il savait
+bien qu'elle reviendrait avec Ligny; mais, en les voyant ensemble, il
+lui avait semblé que la terre s'entr'ouvrait, et, pour ne pas tomber,
+il s'était retenu au tronc de l'arbre. Il resta jusqu'à ce que Ligny
+fût sorti de la maison; il l'observa qui, serré dans sa pelisse,
+gagnait sa voiture, fit deux pas pour s'élancer sur lui, s'arrêta,
+puis à grands pas descendit le boulevard.
+
+Il allait, chassé par la pluie et le vent. Ayant trop chaud, il ôta
+son feutre et prit plaisir à sentir les gouttes d'eau froide sur son
+front. Il eut une vague conscience que des maisons, des arbres, des
+murs, des lumières passaient indéfiniment à ses côtés; il allait,
+songeant.
+
+Il se trouva, sans savoir comment il y était venu, sur un pont
+qu'il connaissait à peine et au milieu duquel se dressait une statue
+colossale de femme. Maintenant il était tranquille, il avait pris
+une résolution. C'était une vieille idée qu'il avait cette fois
+enfoncée dans son cerveau comme un clou, et qui le traversait de part
+en part. Il ne l'examinait même plus. Il calculait froidement les
+moyens d'exécuter ce qu'il avait résolu. Il marcha devant lui, au
+hasard, absorbé, pensif, calme comme un géomètre.
+
+Sur le pont des Arts, il s'aperçut qu'un chien le suivait. C'était
+un grand chien rustique à long poil, dont les yeux vairons, pleins de
+douceur, exprimaient une détresse infinie. Il lui parla:
+
+--Tu n'as pas de collier. Tu n'es pas heureux. Mon pauvre ami, je ne
+peux rien pour toi.
+
+A quatre heures du matin, il se trouva dans l'avenue de
+l'Observatoire. Découvrant les maisons du boulevard Saint-Michel,
+il en ressentit une impression douloureuse et, brusquement, rebroussa
+vers l'Observatoire. Le chien avait disparu. Près du Lion de Belfort,
+Chevalier s'arrêta devant une tranchée profonde qui coupait la
+chaussée. Contre le remblai, sous une bâche soutenue par quatre
+pieux, un vieil homme veillait devant un brasier. Les oreilles de
+son bonnet de poil de lapin étaient rabattues; son nez énorme
+flamboyait. Il leva la tête; ses yeux, qui pleuraient, paraissaient
+tout blancs, sans prunelles dans un cercle de feu et de larmes. Il
+fourrait au fond de son brûle-gueule quelques brins de tabac de
+cantine, mêlés à des mies de pain, qui ne remplissaient pas même
+à demi le fourneau de la petite pipe.
+
+--Voulez-vous du tabac, le vieux? demanda Chevalier en lui tendant sa
+blague.
+
+L'homme fut lent à répondre. Il ne comprenait pas vite, et les
+politesses l'étonnaient.
+
+Enfin il ouvrit une bouche toute noire:
+
+--C'est pas de refus, dit-il.
+
+Et il se souleva à demi. Un de ses pieds était chaussé d'un
+vieux soulier, l'autre entouré de linges. Lentement, de ses mains
+engourdies, il bourrait sa pipe. De la neige fondue tombait.
+
+--Vous permettez? dit Chevalier.
+
+Et il se coula, sous la bâche, à côté du vieil homme. De temps en
+temps, ils échangeaient une parole.
+
+--Sale temps!
+
+--C'est un temps de saison. L'hiver est dur. L'été est préférable.
+
+--Alors vous gardez le chantier, la nuit, mon bonhomme?
+
+Le vieux répondait volontiers aux questions. Avant qu'il parlât, sa
+gorge faisait entendre un susurrement très long et très doux:
+
+--Je fais un jour une chose, un jour l'autre. Je bricole, quoi!
+
+--Vous n'êtes pas de Paris?
+
+--Je suis natif de la Creuse. J'ai travaillé comme terrassier dans
+les Vosges. Je m'en suis parti l'année qu'il est venu des Prussiens
+et d'autres peuples... Il y en avait des milliers. On ne peut pas
+comprendre d'où ils venaient... Tu as peut-être entendu parler de
+cette guerre des Prussiens, mon garçon?
+
+Il resta longtemps sans parler, puis:
+
+--Comme ça tu es en bordée, mon garçon. Tu ne veux pas rentrer au
+chantier?
+
+--Je suis artiste dramatique, répondit Chevalier.
+
+Le vieux, qui ne comprenait pas, demanda:
+
+--Où qu'il est, ton chantier?
+
+Chevalier voulut être admiré du vieillard:
+
+--Je joue la comédie dans un grand théâtre, dit-il; je suis un des
+principaux acteurs de l'Odéon. Vous connaissez l'Odéon?
+
+Le gardien secoua la tête. Il ne connaissait pas l'Odéon. Après un
+très long silence, il rouvrit sa bouche noire:
+
+--Comme ça, mon garçon, tu es en bordée. Tu veux pas rentrer au
+chantier, pas vrai?
+
+Chevalier lui répondit:
+
+--Lisez le journal après-demain. Vous y verrez mon nom.
+
+Le vieil homme essaya de trouver un sens à ces paroles; mais c'était
+trop difficile, il y renonça et revint à ses pensées familières.
+
+--Quand on est en bordée, c'est, des fois, pour des semaines et des
+mois...
+
+Au petit jour, Chevalier reprit sa course. Le ciel était de lait.
+Les roues lourdes réveillaient les pavés. Des voix, çà et là,
+résonnaient dans l'air frais. La neige ne tombait plus. Il allait au
+hasard devant lui. A voir renaître la vie, il s'égayait presque. Sur
+le pont des Arts, il regarda longtemps couler la Seine, puis il reprit
+sa course. Sur la place du Havre, il vit un café ouvert. Une faible
+lueur d'aurore rougissait les glaces de la façade. Les garçons
+sablaient le carrelage et posaient les tables. Il se jeta sur une
+chaise:
+
+--Garçon, une verte!
+
+
+
+
+VI
+
+
+Dans le fiacre, par delà les fortifications où s'allongeait le
+boulevard désert, Félicie et Robert se tenaient pressés l'un contre
+l'autre.
+
+--Tu ne l'aimes pas ta Félicie, dis?... Est-ce que ça ne te flatte
+pas d'avoir une petite femme qu'on acclame, qu'on applaudit et dont
+on parle dans les journaux?... Maman colle dans un album les articles
+qu'on fait sur moi. L'album est déjà rempli.
+
+Il lui répondit qu'il n'avait pas attendu qu'elle eût du succès
+pour la trouver charmante. Et, de fait, leur liaison avait commencé
+lorsqu'elle débutait obscurément à l'Odéon dans une reprise
+ignorée.
+
+--Quand tu m'as dit que tu me voulais, je ne t'ai pas fait attendre,
+hein? Ça a été fait tout de suite. N'est-ce pas que j'ai eu
+raison? Tu es trop intelligent pour me juger mal de ce que je n'ai pas
+traîné les choses. En te voyant pour la première fois, j'ai senti
+que je serais à toi. Alors, ce n'était pas la peine de tarder. Je ne
+regrette pas. Et toi?
+
+Le fiacre s'arrêta, à peu de distance des fortifications, devant une
+grille de jardin.
+
+La grille, qui n'avait pas été peinte depuis longtemps, posait sur
+un mur enduit de cailloutage, assez bas et assez large pour que les
+enfants vinssent s'y percher. Elle était aveuglée à mi-hauteur par
+une plaque de tôle dentelée, et ne haussait pas à plus de trois
+mètres du sol ses pointes rouillées. Au milieu, entre deux piliers
+de maçonnerie surmontés de vases de fonte, cette grille formait une
+porte à double battant, pleine à sa partie inférieure et garnie, au
+dedans, d'une jalousie vermoulue.
+
+Ils descendirent de voiture. Les arbres du boulevard dressaient sur
+quatre lignes, dans la brume, leurs légers squelettes. On entendait,
+à travers un vaste silence, le bruit décroissant de leur fiacre, qui
+regagnait la barrière, et le trot d'un cheval venant de Paris.
+
+Elle dit en frissonnant:
+
+--Comme c'est triste, la campagne!
+
+--Mais, ma chérie, le boulevard de Villiers, ce n'est pas la
+campagne!
+
+Il ne réussissait pas à ouvrir la grille, et la serrure grinçait.
+
+Agacée elle lui dit:
+
+--Ouvre, je t'en prie: ce bruit me fait mal aux nerfs.
+
+Elle s'aperçut que le fiacre venu de Paris était arrêté près de
+leur maison, à la distance d'une dizaine d'arbres; elle observa le
+cheval maigre et fumant, le cocher sordide, et demanda:
+
+--Qu'est-ce que c'est que cette voiture?
+
+--C'est un fiacre, ma chérie.
+
+--Pourquoi s'arrête-t-il ici?
+
+--Il ne s'arrête pas ici. Il s'arrête devant la maison à côté.
+
+--Il n'y a pas de maison à côté; il y a un terrain vague.
+
+--Eh bien! il s'arrête devant un terrain vague; qu'est-ce que tu veux
+que je te dise?...
+
+--Je ne vois personne en sortir.
+
+--Le cocher attend peut-être un voyageur.
+
+--Devant le terrain vague?
+
+--Sans doute, ma chérie... Cette serrure est rouillée.
+
+Elle alla, en se dissimulant derrière les arbres, jusqu'à l'endroit
+où le fiacre était arrêté, puis elle revint vers Ligny qui avait
+enfin réussi à ouvrir la grille.
+
+--Robert, les stores sont baissés.
+
+--C'est qu'il y a des amoureux dedans.
+
+--Est-ce que tu ne trouves pas que ce fiacre est bizarre?
+
+--Il n'est pas beau. Mais tous les fiacres sont vilains. Entre.
+
+--Est-ce que ce n'est pas quelqu'un qui nous suit?
+
+--Qui veux-tu qui nous suive?
+
+--Je ne sais pas... Une de tes femmes.
+
+Mais elle ne disait pas ce qu'elle pensait.
+
+--Entre donc, ma chérie.
+
+Quand elle fut entrée:
+
+--Referme bien la grille, Robert.
+
+Devant eux s'étendait une petite pelouse ovale. Au fond s'élevait la
+maison, avec son perron de trois marches, sa marquise de zinc, ses six
+fenêtres et son toit d'ardoise.
+
+Ligny l'avait prise en location, pour une année, à un vieil employé
+de commerce, dégoûté de ce que les rôdeurs lui volaient la nuit
+ses poules et ses lapins. Des deux côtés de la pelouse, une allée
+sablée conduisait au perron. Ils prirent l'allée qui était à leur
+droite. Le sable criait sous leurs pas.
+
+--Aujourd'hui encore, dit Ligny, madame Simonneau a oublié de fermer
+les volets.
+
+Madame Simonneau était une femme de Neuilly qui venait tous les
+matins faire le ménage.
+
+Un grand arbre de Judée, tout penché et qui semblait mort,
+allongeait jusqu'à la marquise une de ses branches rondes et noires.
+
+--Je n'aime pas bien cet arbre, dit Félicie; ses branches ont l'air
+de gros serpents. Il y en a une qui entre presque dans notre chambre.
+
+Ils montèrent les trois marches du perron. Et, tandis qu'il cherchait
+dans le trousseau la clé de la porte, elle posa sa tête sur son
+épaule.
+
+
+Félicie avait dans ses dévoilements une fierté tranquille qui la
+rendait adorable. Elle montrait un si paisible orgueil de sa nudité
+que sa chemise, à ses pieds, semblait un paon blanc.
+
+Et quand Robert la vit nue et claire comme les ruisseaux et les
+étoiles:
+
+--Au moins, lui dit-il, tu ne te fais pas prier, toi!... C'est
+singulier: il y a des femmes qui, sans même qu'on leur demande rien,
+font tout ce qu'il est possible de faire et ne veulent pas qu'on leur
+voie pendant ce temps-là seulement un petit bout de peau.
+
+--Pourquoi? demanda Félicie, en jouant avec les fils légers de sa
+chevelure.
+
+Robert de Ligny avait la pratique des femmes. Pourtant il ne sentit
+pas combien cette question était insidieuse. Il avait reçu
+des enseignements moraux et il s'inspira, dans sa réponse, des
+professeurs dont il avait suivi les cours.
+
+--Cela tient sans doute, dit-il, à l'éducation, à des principes
+religieux, à un sentiment inné qui subsiste alors même que...
+
+Ce n'était point ainsi qu'il fallait répondre, car Félicie,
+haussant les épaules et mettant les poings sur ses hanches polies,
+l'interrompit vivement:
+
+--Tu es naïf, toi... C'est qu'elles sont mal faites... l'éducation!
+la religion!... Ça me fait bouillir, d'entendre des choses
+pareilles... Est-ce que j'ai été plus mal élevée que les autres?
+Est-ce que j'ai moins de religion qu'elles?... Dis donc, Robert,
+combien en as-tu vu de femmes bien faites? Compte un peu sur tes
+doigts... Oui, il y en a des tas de femmes qui ne montrent ni leurs
+épaules, ni rien! Tiens, Fagette, elle ne se montre pas même aux
+femmes: pendant qu'elle passe une chemise blanche, elle tient la
+vieille entre ses dents. Bien sûr, que j'en ferais autant, si
+j'étais bâtie comme elle!
+
+Elle se tut, s'apaisa et, tranquille dans son orgueil, elle coula
+lentement la paume de ses mains sur ses flancs, sur ses reins, et dit
+fièrement:
+
+--Et ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il n'y en a pas trop.
+
+Elle savait ce que l'élégante minceur de ses formes donnait de
+grâce à sa beauté.
+
+Maintenant sa tête renversée baignait dans la chevelure blonde qui
+coulait de toutes parts; son corps gracile, un peu soulevé par un
+oreiller glissé sous les reins, était étendu sans mouvement; une
+jambe allongée au bord du lit brillait et le pied aigu la terminait
+en pointe d'épée. La clarté du grand feu allumé dans la cheminée
+dorait cette chair, faisait palpiter des lumières et des ombres sur
+ce corps inerte, le revêtait de splendeur et de mystère, tandis que
+les vêtements et le linge, couchés sur les meubles, sur le tapis,
+attendaient comme un troupeau docile.
+
+Elle se souleva sur son coude, et, la joue dans la main:
+
+--Ah! tu es bien le premier. Je ne te mens pas: les autres, ça
+n'existe pas.
+
+Il n'était pas jaloux du passé et ne craignait pas les comparaisons,
+il la questionna.
+
+--Alors, les autres?...
+
+--D'abord, il n'y en a que deux: mon professeur, et, naturellement,
+celui-là ne compte pas, et puis celui que je t'ai dit, un homme
+sérieux, que ma mère m'avait donné.
+
+--Pas d'autre?
+
+--Je te jure.
+
+--Et Chevalier?
+
+--Lui? Ah! non, par exemple!... Tu ne voudrais pas!
+
+--Et l'homme sérieux, que ta mère t'avait donné, il ne compte pas
+non plus?
+
+--Je t'assure qu'avec toi, je suis une autre femme. Ah! bien vrai! tu
+es le premier qui m'ait eue... C'est drôle, tout de même. Dès
+que je t'ai vu, je t'ai voulu. Tout de suite, j'ai eu envie de toi.
+J'avais deviné. A quoi? Je serais bien embarrassée de le dire...
+Oh! je n'ai pas réfléchi!... Avec tes manières correctes, sèches,
+froides, ton air de petit loup bichonné, tu m'as plu, voila!...
+Maintenant, je ne pourrais pas me passer de toi. Oh! non, je ne le
+pourrais pas.
+
+Il l'assura qu'en la possédant il avait eu de délicieuses surprises
+et il lui dit des choses caressantes et jolies, qui toutes avaient
+été dites avant lui.
+
+Elle lui prit la tête dans ses mains:
+
+--C'est vrai que tu as des dents de loup. Je crois que c'est tes
+dents, qui, le premier jour, m'avaient donné envie de toi. Mords-moi.
+
+Il la pressa contre lui et sentit ce corps souple et ferme répondre
+à son étreinte. Tout à coup elle se dégagea:
+
+--Est-ce que tu n'entends pas crier le sable?
+
+--Non.
+
+--Écoute: j'entends un bruit de pas dans l'allée.
+
+Assise, repliée sur elle-même, elle tendait l'oreille.
+
+Il était déçu, agacé, irrité, et peut-être un peu blessé dans
+son amour-propre.
+
+--Qu'est-ce qui te prend? C'est stupide. Elle lui cria très sec:
+
+--Tais-toi donc!
+
+Elle épiait un bruit léger et proche comme de branches cassées.
+
+Tout à coup elle sauta du lit avec une telle vivacité d'instinct et
+un mouvement si rapide de jeune animal que Ligny, bien qu'il fût peu
+littéraire, songea à la chatte métamorphosée en femme.
+
+--Tu es folle! où vas-tu?
+
+Elle souleva un bord du rideau, essuya la buée sur un coin de vitre
+et regarda par la fenêtre. Elle ne vit rien que la nuit. Tout bruit
+avait cessé.
+
+Pendant ce temps, Ligny, rencogné dans la ruelle, maussade, grognait:
+
+--Comme tu voudras, mais, si tu attrapes un rhume, tant pis pour toi!
+
+Elle se recoula dans le lit. D'abord il lui garda un peu rancune; mais
+elle l'enveloppa d'une fraîcheur délicieuse.
+
+Et quand ils revinrent à eux, ils furent étonnés de voir à la
+montre qu'il était sept heures.
+
+Il alluma la lampe, une lampe à pétrole en forme de colonne, avec
+une ampoule de cristal, dans laquelle la mèche s'enroulait comme
+un ténia. Elle se rhabilla très vite. Ils avaient un étage à
+descendre par un escalier de bois étroit et noir. Il passa le
+premier, la lampe à la main, et s'arrêta dans le couloir.
+
+--Sors, ma chérie, avant que j'éteigne.
+
+Elle ouvrit la porte, et, aussitôt, elle recula en poussant un grand
+cri. Elle venait de voir Chevalier sur le perron, les bras étendus,
+long, noir, dressé comme une croix. Il tenait un revolver à la main.
+L'arme ne brillait pas. Pourtant elle la vit très distinctement.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? demanda Ligny qui baissait la mèche de la
+lampe.
+
+--Écoutez, et n'approchez pas! cria Chevalier d'une voix forte. Je
+vous défends d'être l'un à l'autre. C'est ma dernière volonté.
+Adieu, Félicie.
+
+Et il mit dans sa bouche le canon du revolver.
+
+Blottie au mur du couloir, elle ferma les yeux... Quand elle les
+rouvrit, Chevalier était couché sur le côté en travers de la
+porte. Il avait les paupières grandes ouvertes, l'air de regarder et
+de rire. Un filet de sang coulait de sa bouche sur la dalle du perron.
+Un tremblement convulsif agitait son bras. Puis il ne bougea plus.
+Replié sur lui-même, il avait l'air plus petit qu'avant.
+
+Au coup de revolver, Ligny était accouru. Il souleva le corps dans la
+nuit noire. Et, tout de suite, le reposant doucement sur la dalle, il
+frotta des allumettes que le vent soufflait aussitôt. Enfin, dans une
+lueur, il vit que la balle avait emporté un morceau du crâne et
+que les méninges étaient mises à découvert sur une surface
+grande comme le creux de la main, grise et sanguinolente, très
+irrégulière, et dont les contours lui rappelèrent l'Afrique telle
+qu'elle est figurée dans les atlas. Et il fut pris devant ce mort
+d'un respect subit. Il le tira par les aisselles avec des précautions
+minutieuses jusque dans l'antichambre. Là, il l'abandonna et courut
+par la maison, cherchant et appelant Félicie.
+
+Il la trouva dans la chambre à coucher qui, la tête sous les draps
+du lit défait, criait: «Maman! maman!» et récitait des prières.
+
+--Ne reste pas là, Félicie.
+
+Elle descendit avec lui l'escalier. Mais dans le corridor:
+
+--Tu sais bien qu'on ne peut pas passer. Il la fit sortir par la porte
+de la cuisine.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Demeuré seul dans la maison silencieuse, Robert de Ligny ralluma la
+lampe. Il commençait à entendre des voix graves, et même un peu
+solennelles, qui parlaient au dedans de lui. Formé dès l'enfance
+aux règles de la responsabilité morale, il éprouvait un regret
+douloureux, qui ressemblait à un remords. Songeant qu'il avait causé
+la mort de cet homme, bien que c'eût été sans le vouloir et sans
+le savoir, il ne se sentait pas tout à fait innocent. Des lambeaux
+d'enseignement philosophique et religieux revenaient troubler sa
+conscience. Des phrases de moralistes et de sermonnaires, apprises
+au collège et tombées tout au fond de sa mémoire, lui remontaient
+subitement à la pensée. Ses voix intérieures les lui récitaient.
+Elles disaient, d'après quelque vieil orateur sacré: «En se
+livrant aux désordres les moins coupables dans l'opinion du monde, on
+s'expose à commettre les actes les plus condamnables... Nous voyons
+par d'effroyables exemples que la volupté conduit au crime.» Ces
+maximes, sur lesquelles il n'avait jamais réfléchi, prenaient
+pour lui, tout à coup, un sens précis et rigoureux. Il y songea
+sérieusement. Mais, parce qu'il n'avait pas l'esprit profondément
+religieux et qu'il n'était pas capable de nourrir des scrupules
+exagérés, il n'en conçut qu'une édification médiocre, et sans
+cesse décroissante. Bientôt, il les jugea importunes et sans
+application possible à sa situation. «En se livrant aux désordres
+les moins coupables dans l'opinion du monde... Nous voyons par
+d'effroyables exemples...» Ces phrases, qui tout à l'heure
+retentissaient dans son âme comme un grondement de tonnerre, il les
+percevait maintenant dans les nasillements et les grasseyements des
+professeurs et des prêtres qui les lui avaient apprises et il les
+trouvait un peu ridicules. Par une naturelle association d'idées il
+se rappela un passage d'une vieille histoire romaine, qu'il avait
+lu, en seconde, pendant une étude, et qui l'avait frappé, quelques
+lignes sur une dame convaincue d'adultère et accusée d'avoir mis le
+feu à Rome. «Tant il est vrai, disait l'historien, qu'une personne
+qui trahit la pudeur est capable de tous les crimes.» A ce souvenir,
+il sourit intérieurement et pensa que les moralistes avaient tout de
+même de drôles d'idées sur la vie.
+
+La mèche, qui charbonnait, éclairait mal. Il ne parvenait pas à la
+moucher et elle répandait une infecte odeur de pétrole. Songeant à
+l'auteur de la phrase sur la dame romaine, il se disait:
+
+«Vrai! Celui-là, il en avait une couche!...»
+
+Il était rassuré sur son innocence. Ses légers remords s'étaient
+entièrement dissipés, et il ne concevait pas qu'il eût pu se croire
+un moment responsable de la mort de Chevalier. Toutefois cette affaire
+l'ennuyait...
+
+Subitement il pensa:
+
+--S'il vivait encore!
+
+Tout à l'heure, l'espace d'une seconde, à la lueur d'une allumette
+soufflée aussitôt qu'éprise, il avait vu le crâne troué du
+comédien. Mais s'il avait mal vu? S'il avait pris pour un ravage
+de la cervelle et du crâne une déchirure de la peau? Garde-t-on
+le jugement dans ces premiers moments de surprise et d'horreur? Une
+blessure peut être hideuse sans être mortelle, ni même très grave.
+Il lui avait bien paru que cet homme était mort. Mais était-il
+médecin pour en juger sûrement?
+
+Il s'impatienta après la mèche qui charbonnait encore et murmura:
+
+--Cette lampe empoisonne.
+
+Puis se rappelant une manière de dire habituelle au docteur Socrate
+et dont il ignorait l'origine, il la répéta mentalement:
+
+--Cette lampe pue comme trente-six mille charretées de diables.
+
+Les exemples lui revinrent à l'esprit de plusieurs suicides manqués.
+Il se rappela avoir lu dans un journal qu'un mari, après avoir tué
+sa femme, s'était tiré, comme Chevalier, un coup de revolver dans
+la bouche et n'avait réussi qu'à se fracasser la mâchoire; il se
+rappela qu'à son cercle, après un scandale de jeu, un sportsman
+connu, ayant voulu se brûler la cervelle, s'était fait sauter
+l'oreille. Ces exemples s'appliquaient au cas de Chevalier avec une
+exactitude frappante.
+
+--S'il n'était pas mort?...
+
+Il désirait, espérait contre toute évidence, que ce malheureux
+respirât encore et pût être sauvé. Il songeait à chercher des
+linges et à faire les premiers pansements. Pour examiner de nouveau
+l'homme étendu dans l'antichambre, il souleva trop brusquement la
+lampe encore mal allumée et l'éteignit.
+
+Alors, surpris par les ténèbres subites, il perdit patience et
+s'écria:
+
+--La rosse!
+
+En la rallumant, il se flattait de l'idée que Chevalier, porté à
+l'hôpital, reprendrait connaissance, vivrait. Et le voyant déjà
+debout, juché sur ses longues jambes, criant, toussant, ricanant, il
+désirait moins ardemment cette guérison, il commençait même à ne
+plus la souhaiter, à la trouver importune et désobligeante. Il se
+demandait avec inquiétude, dans un véritable malaise:
+
+--Que reviendrait-il faire en ce monde, le sombre cabot? Rentrerait-il
+à l'Odéon? Promènerait-il dans les couloirs sa grande cicatrice?
+Faudrait-il le voir rôder encore autour de Félicie?
+
+Il approcha du corps la lampe allumée et reconnut la plaie livide et
+sanguinolente dont les contours irréguliers lui rappelaient l'Afrique
+de ses cartes d'écolier.
+
+Visiblement la mort avait été instantanée, et il ne comprenait pas
+comment il avait pu en douter un moment.
+
+Il sortit de la maison et se mit à marcher à grands pas dans
+le jardin. L'image de la blessure flottait devant ses yeux comme
+l'impression d'une lumière trop vive. Elle allait et grandissait;
+elle formait dans la nuit sur le ciel noir un continent pâle d'où il
+voyait jaillir éperdus des négrillons armés de flèches.
+
+Il jugea que la première chose à faire était d'appeler madame
+Simonneau, qui demeurait tout près, sur le boulevard Bineau, dans la
+maison du café. Il ferma soigneusement la porte de la grille et alla
+chercher la femme de ménage. Sur le boulevard il retrouva le calme de
+l'esprit et des sens. Il s'accommoda de l'événement. Il acceptait le
+fait accompli, mais il chicanait la destinée sur les circonstances.
+Puisqu'il fallait un mort, il consentait à ce qu'il y en eût un,
+mais il en aurait préféré un autre. Il éprouvait à l'égard
+de celui-ci un sentiment de dégoût et de répulsion. Il se disait
+vaguement:
+
+--J'admets un suicide. Mais à quoi bon un suicide ridicule
+et déclamatoire? Cet homme ne pouvait-il se tuer chez lui? Ne
+pouvait-il, si sa résolution était inébranlable, l'exécuter avec
+une vraie fierté, d'une façon discrète? C'est ainsi qu'à sa place
+eût agi un galant homme. On aurait plaint et respecté sa mémoire.
+
+Il se rappela mot pour mot les paroles que, dans la chambre à
+coucher, une heure avant le drame, il avait échangées avec Félicie.
+Il lui avait demandé si elle n'avait pas été un peu avec Chevalier.
+Il le lui avait demandé, non pour le savoir, car il n'en doutait
+guère, mais pour montrer qu'il le savait. Et elle lui avait répondu,
+indignée: «Lui! Ah! non, par exemple... Tu ne voudrais pas!...»
+
+Il ne la blâmait pas d'avoir menti. Toutes les femmes mentent. Il
+goûtait plutôt la jolie désinvolture avec laquelle elle avait
+jeté ce garçon hors de son passé. Mais il lui en voulait de s'être
+donnée à un bas cabot. Sa délicatesse en était blessée. Chevalier
+lui gâtait Félicie. Pourquoi prenait-elle des amants de cette
+espèce? Elle manquait donc de goût? Elle ne choisissait donc pas?
+Elle faisait donc comme les filles? Elle n'avait donc pas le sens
+d'une certaine propreté qui avertit les femmes de ce qu'elles peuvent
+faire et de ce qu'elles ne peuvent pas faire? Elle ne savait donc pas
+se tenir? Eh bien! voilà ce qui arrive quand on n'a pas de tenue! Il
+la chargea du malheur advenu et fut soulagé d'un grand poids.
+
+Madame Simonneau n'était pas chez elle. Il la demanda aux garçons du
+café, aux garçons de l'épicier, aux filles de la blanchisseuse,
+aux gardiens de la paix, au facteur. Enfin, sur l'indication d'une
+voisine, il la trouva qui mettait des cataplasmes à une vieille dame,
+car elle était garde-malade. Son visage était pourpre et elle puait
+l'eau-de-vie. Il l'envoya veiller le mort. Il lui recommanda de le
+recouvrir d'un drap et de se tenir à la disposition du commissaire et
+du médecin qui viendraient pour les constatations. Elle répondit, un
+peu blessée, qu'elle savait, Dieu merci, ce qu'elle avait à faire.
+Elle le savait, en effet. Madame Simonneau était née dans une
+société soumise aux autorités constituées et qui respecte les
+morts. Mais lorsque ayant interrogé M. de Ligny, elle apprit qu'il
+avait traîné le corps dans l'antichambre, elle ne put lui cacher
+que cette façon d'agir était imprudente et l'exposait à des
+désagréments.
+
+--Vous ne deviez pas, lui dit-elle. Quand une personne s'est
+détruite, il ne faut jamais y toucher avant que la police arrive.
+
+Ligny alla ensuite avertir le commissaire. La première émotion
+passée, il n'éprouvait aucune surprise, sans doute parce que les
+événements qui, de loin, eussent semblé étranges, quand ils sont
+accomplis près de nous, paraissent naturels, comme ils le sont en
+effet, se développent d'une façon commune, se décomposent en
+une succession de petits faits et vont se perdre dans la banalité
+courante de la vie. Il était distrait de la mort violente d'un
+malheureux par les circonstances mêmes de cette mort, par la part
+qu'il y avait et l'occupation qu'elle lui donnait. En se rendant chez
+le commissaire, il se sentait aussi tranquille et libre d'esprit que
+lorsqu'il allait au ministère pour y déchiffrer des dépêches.
+
+A neuf heures du soir, le commissaire de police pénétra dans le
+jardin avec son secrétaire et un agent de police. Le médecin de la
+ville, M. Hibry, arriva au même moment. Déjà, par l'industrie de
+madame Simonneau, toujours intéressée aux fournitures, la maison
+exhalait une violente odeur de phénol et brillait de bougies
+allumées. Et madame Simonneau s'agitait dans un pressant désir de
+procurer au mort un crucifix et un rameau de buis bénit. A la clarté
+d'une bougie, le médecin examina le cadavre.
+
+C'était un gros homme, au teint rouge et à la respiration forte, qui
+venait de dîner.
+
+--La balle, de gros calibre, dit-il, a pénétré par la voûte
+palatine, elle a traversé le cerveau, et elle est venue briser le
+pariétal gauche, emportant une partie de la substance cérébrale et
+faisant sauter un morceau du crâne. La mort a été instantanée.
+
+Il remit la bougie à madame Simonneau, et poursuivit:
+
+--Des éclats du crâne ont été projetés à une certaine distance.
+On pourra les retrouver dans le jardin. Je conjecture que la balle
+était ronde. Une balle conique aurait causé moins de ravages.
+
+Cependant le commissaire, M. Josse-Arbrissel, grand et maigre, à
+longue moustache grise, ne semblait ni voir ni entendre. Un chien
+hurlait devant la grille.
+
+--La direction de la blessure, dit le médecin, ainsi que les doigts
+de la main droite encore repliés, prouvent surabondamment le suicide.
+
+Il alluma un cigare.
+
+--Nous sommes suffisamment édifiés, dit le commissaire.
+
+--Je regrette, messieurs, de vous avoir dérangés, dit Robert de
+Ligny, et je vous remercie de la bonne grâce avec laquelle vous avez
+rempli votre office.
+
+Le secrétaire du commissariat et l'agent de police, conduits par
+madame Simonneau, montèrent le corps au premier étage.
+
+M. Josse-Arbrissel se mordait les ongles et regardait dans le vague.
+
+--Un drame de la jalousie, dit-il, rien de plus commun. Nous avons
+ici, à Neuilly, une moyenne constante de morts volontaires. Sur
+cent suicides, trente ont pour cause le jeu. Le reste est dû à des
+désespoirs d'amour, à la misère ou à des maladies incurables.
+
+--Chevalier? demanda le docteur Hibry, qui était amateur de
+spectacles, Chevalier? attendez donc, je l'ai vu... Je l'ai vu dans un
+bénéfice, aux Variétés. Parfaitement. Il récitait un monologue.
+
+Le chien hurlait devant la grille.
+
+--On ne peut s'imaginer, reprit le commissaire, les ravages que le
+pari mutuel exerce dans cette commune. Je n'exagère pas, trente pour
+cent au bas mot des suicides que je constate sont causés par le jeu.
+Tout le monde joue, ici. Autant de boutiques de coiffeurs, autant
+d'agences clandestines. Pas plus tard que la semaine dernière, un
+concierge de l'avenue du Roule a été trouvé pendu dans le Bois.
+Encore, les ouvriers, les domestiques, les petits employés qui
+jouent, ne sont pas réduits à se tuer. Ils changent de quartier, ils
+disparaissent. Mais un homme établi, un fonctionnaire que le jeu a
+ruiné, qui est accablé de dettes criardes, menacé de saisie et
+sous le coup de plaintes au parquet, il ne peut pas disparaître. Que
+voulez-vous qu'il devienne?
+
+--J'y suis! s'écria le docteur. Il récita _le Duel dans la Savane_.
+On est un peu fatigué des monologues; mais celui-là est très
+drôle. Vous vous rappelez: «Voulez-vous vous battre à l'épée?
+Non, monsieur. Au pistolet? Non, monsieur. Au sabre, au couteau?
+Non, monsieur. Alors je vois ce que vous voulez. Vous n'êtes pas
+dégoûté. Vous voulez le duel dans la savane. J'y consens. Nous
+remplacerons la savane par une maison à cinq étages. Vous êtes
+autorisé à vous dissimuler dans le feuillage.» Chevalier disait
+très drôlement _le Duel dans la Savane_. Il m'a beaucoup amusé ce
+soir-là. Il est vrai que je suis bon public. J'adore le théâtre.
+
+Le commissaire de police n'entendait pas. Il suivait sa pensée.
+
+--On ne saura jamais ce que le pari mutuel dévore par année de
+fortunes et d'existences. Le jeu ne lâche jamais ses victimes; quand
+il leur a tout pris, il reste leur unique espérance. En effet, par
+quel autre moyen peut-on espérer?...
+
+Il s'arrêta de parler, tendit l'oreille au cri lointain d'un
+camelot, se jeta sur l'avenue à la poursuite de l'ombre fuyante
+et glapissante, l'appela, lui arracha un journal de courses qu'il
+déploya sous un bec de gaz pour y chercher des noms de chevaux,
+_Fleur-des-pois_, _la Châtelaine_, _Lucrèce_. Puis, l'œil hagard,
+les mains tremblantes, stupide, assommé, il laissa tomber la feuille:
+son cheval ne gagnait pas.
+
+Et le docteur Hibry, en l'observant de loin, songeait que, médecin
+des morts, il pourrait bien être appelé un jour à constater le
+suicide de son commissaire de police, et il se déterminait par avance
+à conclure autant que possible à la mort accidentelle.
+
+Tout à coup, saisissant son parapluie:
+
+--Je file. On m'a donné pour ce soir une place à l'Opéra-Comique.
+Ce serait dommage de la perdre.
+
+
+Avant de quitter la maison, Ligny demanda à madame Simonneau:
+
+--Où l'avez-vous mis?
+
+--Dans le lit, répondit madame Simonneau. C'était plus convenable.
+
+Il ne fit point d'objection, et, levant les yeux sur la façade de la
+maison, il vit aux fenêtres de la chambre à coucher, à travers
+les rideaux de mousseline, la lueur des deux bougies que la femme de
+ménage avait allumées sur la table de nuit.
+
+--On pourrait peut-être, dit-il, faire venir une religieuse pour le
+veiller.
+
+--C'est inutile, répondit madame Simonneau qui avait invité des
+voisines et commandé son vin et son fricot, c'est inutile: je le
+veillerai moi-même.
+
+Ligny n'insista pas.
+
+Le chien hurlait encore devant la grille.
+
+En regagnant à pied la barrière, il vit sur Paris une lueur rouge
+qui remplissait tout le ciel. Aux faîtes des cheminées, les tuyaux
+se dressaient, grotesques et noirs, devant cette brume ardente et
+semblaient regarder avec une familiarité ridicule l'embrasement
+mystérieux d'un monde. Les rares passants qu'il rencontra sur le
+boulevard allaient tranquillement, sans lever la tête. Bien qu'il
+sût que, dans les nuits des villes, souvent l'air humide reflète les
+lumières et se colore de cette lueur égale qui ne palpite pas, il
+s'imaginait voir le reflet d'un immense incendie. Il acceptait sans
+réflexion que Paris s'abîmât dans une conflagration prodigieuse;
+il trouvait naturel que la catastrophe intime à laquelle il était
+mêlé se confondît avec un désastre public et que cette nuit,
+enfin, fût pour tout un peuple, comme pour lui-même, une nuit
+sinistre.
+
+Ayant très faim, il prit une voiture à la barrière et se fit
+conduire à une taverne de la rue Royale. Dans la salle lumineuse et
+chaude, il ressentit une impression de bien-être. Après avoir fait
+son menu, il ouvrit un journal du soir et vit, dans le compte rendu
+des Chambres, que son ministre avait prononcé un discours. En
+parcourant ce discours, il étouffa un petit rire; il se rappelait
+certaines histoires, contées au quai d'Orsay. Le ministre des
+Affaires étrangères était amoureux de madame de Neuilles, cocotte
+vieillie, haussée par la rumeur publique à l'état d'aventurière et
+d'espionne. Il essayait, disait-on, sur elle les discours qu'il devait
+prononcer devant le Parlement. Ligny, qui avait été un peu l'amant,
+autrefois, de madame de Neuilles, se figurait l'homme d'État en
+chemise récitant à son amie cette déclaration: «Non certes, je
+ne méconnais pas les justes susceptibilités du sentiment national.
+Résolument pacifique, mais soucieux de l'honneur de la France, le
+gouvernement saura, etc.» Et cette vision le mettait en gaieté.
+Il tourna la page et lut: «Demain, à l'Odéon, première
+représentation (à ce théâtre) de: _La Nuit du 23 octobre 1812_,
+avec messieurs Durville, Maury, Romilly, Destrée, Vicar, Léon Clim,
+Valroche, Aman, Chevalier...
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le lendemain, à une heure, au foyer du théâtre, on répétait _la
+Grille_ pour la première fois. Une lumière triste s'amortissait sur
+les pierres grises de la voûte, des tribunes et des colonnes. Dans
+la majesté maussade de cette pâle architecture, sous la statue
+de Racine, les acteurs principaux lisaient leurs rôles, qu'ils ne
+savaient pas encore, devant Pradel, directeur du théâtre, Romilly,
+directeur de la scène, et Constantin Marc, auteur de la pièce,
+assis tous trois sur un canapé de velours rouge, tandis que, d'une
+banquette reculée dans un entre-colonnement, s'exhalaient les haines
+attentives et les jalousies chuchotantes des actrices sacrifiées.
+L'amoureux, Paul Delage, déchiffrait péniblement une réplique:
+
+»--Je reconnais le château aux murs de brique, aux toits d'ardoise,
+le parc où j'ai si souvent enlacé, sur l'écorce des arbres, son
+chiffre et le mien, l'étang dont les eaux endormies...
+
+Fagette reprenait:
+
+»--Craignez, Aimeri, que le château ne vous reconnaisse pas, que
+le parc ait oublié votre nom, que l'étang murmure: «Quel est cet
+étranger?»
+
+Mais elle était enrhumée et lisait sur une copie pleine de fautes.
+
+--Ne restez pas là, Fagette: c'est le pavillon rustique, dit Romilly.
+
+--Comment voulez-vous que je le sache?
+
+--On a mis une chaise.
+
+»--... Que l'étang murmure: «Quel est cet étranger?»
+
+--Mademoiselle Nanteuil, à vous... Où est donc Nanteuil?...
+Nanteuil!
+
+Nanteuil parut, emmitouflée dans ses fourrures, son petit sac et son
+rôle à la main, blanche comme un linge, les yeux battus, les
+jambes molles. Elle avait passé une nuit pleine d'épouvantes. Tout
+éveillée, elle avait vu le mort entrer dans sa chambre.
+
+Elle demanda:
+
+--Par où est-ce que j'entre?
+
+--Par la droite.
+
+--C'est bon.
+
+Et elle lut:
+
+»--Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin. Je n'en
+sais pas la cause. Pourriez-vous me la dire?
+
+Delage lut sa réplique;
+
+»--C'est peut-être, Cécile, par une permission spéciale de la
+Providence ou de la destinée. Le Dieu qui vous aime vous laisse le
+sourire à l'heure des larmes et des grincements de dents.
+
+--Nanteuil, tu passes, ma mignonne, dit Romilly. Delage, efface-toi un
+peu pour la laisser passer.
+
+Nanteuil passa:
+
+»--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? Nos jours sont ce que
+nous les faisons. Ils ne sont terribles que pour les méchants.
+
+Romilly interrompit:
+
+--Delage, efface-toi un peu, fais attention de ne pas la cacher aux
+spectateurs... Reprends, Nanteuil.
+
+Nanteuil reprit:
+
+»--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? Nos jours sont ce que
+nous les faisons. Ils ne sont terribles que pour les méchants.
+
+Constantin Marc ne reconnaissait plus son œuvre, n'entendait plus
+même le son de ses phrases bien-aimées, qu'il s'était répétées
+tant de fois à lui-même dans ses bois du Vivarais. Étonné,
+stupide, il se taisait.
+
+Nanteuil passa gentiment et se remit à lire:
+
+»--Vous me jugerez peut-être bien folle, Aimeri; dans le couvent où
+j'ai été élevée, j'ai souvent envié le sort des victimes.
+
+Delage donna sa réplique; mais il sauta un feuillet de la copie:
+
+»--Le temps est superbe. Déjà les invités vont et viennent dans le
+jardin.
+
+Il fallut tout reprendre:
+
+»--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri...
+
+Et ils allaient, sans s'inquiéter de comprendre, mais attentifs
+à régler leurs mouvements, comme s'ils étudiaient des figures de
+danse.
+
+--Dans l'intérêt de la pièce, il faudra faire des coupures, dit
+Pradel à l'auteur consterné.
+
+Et Delage poursuivait:
+
+»--Ne m'accusez point, Cécile: j'eus pour vous une amitié
+d'enfance, une de ces amitiés fraternelles, qui donnent à l'amour
+qu'elles font naître l'apparence inquiétante de l'inceste.
+
+--L'inceste! s'écria Pradel. Vous ne pouvez pas laisser l'inceste,
+monsieur Constantin Marc. Le public a des susceptibilités que vous
+ne soupçonnez, pas. Et puis, il faut intervertir l'ordre des deux
+répliques qui viennent ensuite. L'optique de la scène l'exige.
+
+La répétition fut interrompue. Romilly, avisant Durville qui, dans
+une embrasure, contait des histoires joyeuses:
+
+--Durville, vous pouvez vous en aller. On ne répétera pas le
+«deux» aujourd'hui.
+
+Avant de se retirer, le vieux comédien alla serrer la main à
+Nanteuil. Jugeant opportun de lui apporter l'expression de sa
+douloureuse sympathie, il se fit des yeux noyés, comme eût fait à
+sa place tout porteur de condoléances. Mais il se les fit bien. Ses
+prunelles nageaient dans leurs orbites, pareilles à la lune dans
+les nuées. Les coins abattus de ses lèvres tombaient dans deux plis
+profonds qui les prolongeaient jusqu'au bas du menton. Il avait l'air
+vraiment affligé.
+
+--Ma pauvre mignonne, soupira-t-il, je te plains, va!... De voir un
+être pour lequel on a éprouvé un... sentiment... avec lequel on
+a... vécu dans l'intimité... de le voir emporté par un coup...
+tragique, c'est rude... c'est terrible!...
+
+Et il lui tendait ses mains compatissantes.
+
+Nanteuil, énervée, serrant dans ses poings son petit mouchoir et son
+manuscrit, lui tourna le dos et siffla entre ses dents:
+
+--Vieil idiot!
+
+Fagette la prit par la taille, la mena doucement à l'écart au pied
+de la statue de Racine et lui souffla dans l'oreille:
+
+--Ma chérie, écoute-moi! Il faut absolument étouffer cette
+affaire-là. On ne parle pas d'autre chose. Si tu laisses dire le
+monde, on fera de toi la veuve Chevalier pour la vie.
+
+Et, comme elle avait du style, elle ajouta:
+
+--Je te connais, je suis ta meilleure amie. Je sais ce que tu vaux.
+Mais prends garde, Félicie: les femmes ont le prix qu'elles se
+donnent.
+
+Tous les traits de Fagette portèrent. Nanteuil, les joues en feu,
+retint ses larmes. Trop jeune pour posséder ou même souhaiter la
+prudence qui vient aux comédiennes célèbres quand elles sont en
+âge de passer femmes du monde, elle était pleine d'amour-propre, et,
+depuis qu'elle aimait, elle avait envie d'effacer de son passé toute
+inélégance; elle sentait que Chevalier, en se suicidant pour elle,
+avait agi publiquement à son égard avec une familiarité qui la
+rendait ridicule. Ne sachant pas encore que tout s'oublie et se perd
+au cours rapide des heures, que toutes nos actions coulent comme l'eau
+des fleuves entre des rivages sans mémoire, elle songeait, irritée
+et triste, aux pieds de Jean Racine, qui entendait ses douleurs.
+
+--Regarde-la donc, dit madame Marie-Laure au jeune Delage. Elle a
+envie de pleurer. Je la comprends. Un homme s'est tué pour moi. J'en
+ai été très ennuyée. C'était un comte.
+
+--Reprenons, dit Pradel... Mademoiselle Nanteuil, allons! donnez votre
+réplique.
+
+Et Nanteuil:
+
+»--Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin...
+
+Soudain, madame Doulce parut. Grande et douloureuse, elle laissa
+tomber ces mots:
+
+--Une bien triste nouvelle. Le curé lui refuse l'entrée de son
+église.
+
+Chevalier n'ayant plus de parents, hors une sœur ouvrière à Pantin,
+madame Doulce s'était chargée de commander l'enterrement, aux frais
+des comédiens.
+
+On l'entourait. Elle reprit:
+
+--L'Église le repousse comme un maudit. C'est affreux!
+
+--Pourquoi? demanda Romilly.
+
+Madame Doulce répondit très bas et comme à regret:
+
+--Parce qu'il s'est suicidé.
+
+--Il faut arranger ça, dit Pradel.
+
+Romilly montra de l'empressement.
+
+--Le curé me connaît, dit-il; c'est un brave homme. Je vais donner
+un coup de pied jusqu'à Saint-Étienne-du-Mont et je serais bien
+surpris si...
+
+Madame Doulce secoua tristement la tête;
+
+--Tout est inutile.
+
+--Il faut pourtant que nous ayons un service religieux, dit Romilly,
+avec l'autorité d'un directeur de la scène.
+
+--Certes, dit madame Doulce.
+
+Madame Marie-Laure, agitée, pensait qu'on pouvait forcer les prêtres
+à dire une messe.
+
+--Restons calmes, dit Pradel, en caressant sa barbe vénérable. Sous
+Louis XVIII, le peuple enfonça les portes de Saint-Roch, fermées au
+cercueil de mademoiselle Raucourt. Les temps et les circonstances sont
+autres. Usons de moyens plus doux.
+
+Constantin Marc, voyant, plein de regrets, sa pièce abandonnée,
+s'était approché, lui aussi, de madame Doulce; il lui demanda:
+
+--Pourquoi voulez-vous que Chevalier soit béni par l'Église? Pour
+ma part, je suis catholique. Chez moi, ce n'est pas une foi, c'est un
+système, et je considère comme un devoir de participer à toutes les
+pratiques extérieures du culte. Je suis pour toutes les autorités,
+pour le juge, pour le soldat, pour le prêtre. Je ne puis donc être
+suspect de favoriser les enterrements civils. Mais je ne
+comprends guère que vous vous obstiniez à offrir au curé de
+Saint-Étienne-du-Mont un mort qu'il repousse. Pourquoi voulez-vous
+donc que ce malheureux Chevalier aille à l'église?
+
+--Pourquoi? répondit madame Doulce. Pour le salut de son âme et
+parce que c'est plus convenable.
+
+--Ce qui serait convenable, répliqua Constantin Marc, ce serait
+d'obéir aux lois de l'Église, qui excommunie les suicidés.
+
+--Monsieur Constantin Marc, avez-vous lu _les Soirées de Neuilly_?
+demanda Pradel qui était grand bouquineur et liseur. Vous n'avez pas
+lu _les Soirées de Neuilly_, par M. de Fongeray? Vous avez eu tort.
+C'est un livre curieux, qu'on trouve parfois encore sur les quais. Il
+est orné d'une lithographie d'Henry Monnier représentant, je ne sais
+pourquoi, Stendhal en caricature. Fongeray est le pseudonyme de deux
+libéraux de la Restauration, Dittmer et Cavé. Cet ouvrage se compose
+de comédies et de drames qui ne peuvent être joués, mais qui
+contiennent des scènes de mœurs fort intéressantes. Vous y verrez
+comment, sous le règne de Charles X, un vicaire d'une des églises de
+Paris, l'abbé Mouchaud, refusa d'enterrer une dame pieuse et voulut
+à toute force enterrer un athée. Madame d'Hautefeuille était
+pieuse, mais elle possédait des biens nationaux. Elle mourut
+administrée par un prêtre janséniste. C'est pourquoi après sa mort
+elle ne fut pas reçue par l'abbé Mouchaud dans l'église où elle
+avait passé sa vie. En même temps que madame d'Hautefeuille, sur la
+même paroisse, un gros banquier, monsieur Dubourg, se laissa mourir.
+Par son testament, il avait ordonné qu'on le portât directement au
+cimetière. «C'est un catholique, pensa l'abbé Mouchaud, il nous
+appartient.» Aussitôt il fit un paquet de son étole et de son
+surplis, courut chez le mort, lui donna l'extrême-onction et l'amena
+dans son église.
+
+--Eh bien! répondit Constantin Marc, ce vicaire était un excellent
+politique. Les athées ne sont pas pour l'Église des ennemis
+redoutables. Ce ne sont pas des adversaires. Ils ne peuvent élever
+une Église contre elle, et ils n'y songent pas. Il y a eu de tout
+temps des athées parmi les chefs et les princes de l'Église, et
+plusieurs d'entre eux ont rendu à la papauté d'éclatants services.
+Au contraire, quiconque ne se soumet pas strictement à la discipline
+ecclésiastique et rompt sur un point avec la tradition, quiconque
+oppose une foi à la foi, une opinion, une pratique à l'opinion
+reçue et à la pratique commune, est une cause de désordre, une
+menace de péril, et doit être extirpé. Le vicaire Mouchaud l'avait
+compris. Il fallait en faire un évêque et un cardinal.
+
+Madame Doulce avait eu l'art de ne pas tout dire à la fois; elle
+ajouta:
+
+--Je ne me suis pas laissé abattre par la résistance de monsieur le
+curé. J'ai prié, j'ai supplié. Et il m'a répondu: «Nous sommes
+respectueusement soumis à l'ordinaire. Allez à l'archevêché. Je
+ferai ce que Monseigneur m'ordonnera.» Il ne me reste plus qu'à
+suivre ce conseil. Je cours à l'archevêché.
+
+--Travaillons, dit Pradel.
+
+Romilly appela Nanteuil:
+
+--Nanteuil, allons, Nanteuil, reprends toute ta scène.
+
+Et Nanteuil reprit:
+
+»--Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin...
+
+
+
+
+IX
+
+
+Ce qui rendait difficiles les négociations du Théâtre avec
+l'Église, c'était l'éclat donné par les journaux au suicide du
+boulevard de Villiers. Les reporters en avaient publié toutes les
+circonstances, et, comme le disait M. l'abbé Mirabelle, second
+vicaire de l'archevêque, au point où en étaient les choses, ouvrir
+à Chevalier les portes de sa paroisse, c'était publier le droit des
+excommuniés aux prières de l'Église.
+
+D'ailleurs M. Mirabelle qui se montra, dans cette affaire, plein de
+sagesse et de prudence, indiqua la voie.
+
+--Vous comprenez bien, dit-il à madame Doulce, que ce n'est pas
+l'opinion des journaux qui peut nous toucher. Elle nous est absolument
+indifférente, et nous ne nous inquiétons en aucune matière de ce
+que cinquante feuilles publiques disent de ce malheureux jeune homme.
+Que les journalistes aient servi ou trahi la vérité, c'est leur
+affaire et non la mienne. J'ignore et veux ignorer ce qu'ils ont
+écrit. Mais le fait du suicide est notoire. Vous ne pouvez le
+contester. Il conviendrait maintenant d'examiner de près, avec les
+lumières de la science, les circonstances dans lesquelles ce fait a
+été accompli. Ne vous étonnez pas que j'invoque ainsi la science.
+Elle n'a pas de meilleure amie que la religion. Or la science
+médicale peut nous être ici d'un grand secours. Vous allez tout de
+suite le comprendre. L'Église ne retranche de son sein le suicidé
+qu'en tant que le suicide constitue un acte de désespoir. Les fous
+qui attentent à leur vie ne sont pas des désespérés, et l'Église
+ne leur refuse point ses prières: elle prie pour tous les malheureux.
+Ah! s'il pouvait être établi que ce pauvre enfant a agi sous
+l'influence d'une fièvre chaude ou d'une maladie mentale, si un
+médecin était à même de certifier que cet infortuné ne jouissait
+pas de sa raison lorsqu'il se détruisit de ses propres mains, le
+service religieux serait célébré sans obstacle.
+
+Ayant recueilli ces paroles de M. l'abbé Mirabelle, madame Doulce
+courut au théâtre. La répétition de _la Grille_ était terminée.
+Elle trouva Pradel dans son cabinet avec deux jeunes actrices, qui
+lui demandaient l'une un engagement, l'autre un congé. Il refusait,
+conformément à son principe de ne jamais accueillir une demande
+qu'après l'avoir d'abord rejetée. Il donnait ainsi du prix aux
+moindres choses qu'il accordait. Ses yeux luisants et sa barbe de
+patriarche, ses façons à la fois amoureuses et paternelles le
+faisaient ressembler à Loth, tel qu'on le voit entre ses deux filles
+dans les estampes des vieux maîtres. Posée sur la table, une amphore
+de carton doré aidait à l'illusion.
+
+--Ce n'est pas possible, disait-il à chacune; ce n'est vraiment pas
+possible, mon enfant... Enfin revenez demain.
+
+Après les avoir congédiées, il demanda, tout en signant des
+lettres:
+
+--Eh bien! madame Doulce, quelles nouvelles?
+
+Constantin Marc, survenu avec Nanteuil, s'écria précipitamment:
+
+--Et mes décors? Monsieur Pradel!
+
+Puis il décrivit pour la vingtième fois le paysage sur lequel devait
+se lever la toile.
+
+--Au premier plan, un vieux parc. Les troncs des grands arbres,
+du côté du nord, sont verdis par la mousse. Il faut qu'on sente
+l'humidité de la terre.
+
+Et le directeur répondit:
+
+--Soyez sûr qu'on fera tout ce qu'il sera possible de faire et que ce
+sera très convenable... Eh bien! madame Doulce, quelles nouvelles?
+
+--Il y a une lueur d'espérance, répondit-elle.
+
+--Au fond, dans une brume légère, dit l'auteur, les pierres grises
+et les toits d'ardoise fine de l'Abbaye-aux-Dames...
+
+--Parfaitement. Asseyez-vous donc, madame Doulce, je suis à vous.
+
+--J'ai reçu, à l'archevêché, le meilleur accueil, dit madame
+Doulce.
+
+--Monsieur Pradel, il est nécessaire que les murs de l'Abbaye
+paraissent sourds, profonds et pourtant subtilisés par la brume du
+soir. Un ciel d'or pâle...
+
+--Monsieur l'abbé Mirabelle, reprit madame Doulce, est un prêtre de
+la plus haute distinction...
+
+--Monsieur Marc, vous tenez beaucoup à votre ciel d'or pâle? demanda
+le directeur. Continuez, madame Doulce, continuez, je vous écoute...
+
+--... Et, d'une politesse exquise. Il a fait une délicate allusion
+aux indiscrétions des journaux...
+
+A ce moment, M. Marchegeay, le régisseur, bondit dans le cabinet. Ses
+yeux verts étincelaient et ses moustaches rouges dansaient comme des
+flammes. Il parla avec volubilité:
+
+--Ça recommence!... Lydie, la petite figurante, pousse des cris de
+putois dans les escaliers. Elle dit que Delage a voulu la violer.
+C'est bien la dixième fois depuis un mois qu'elle nous recommence
+cette histoire-là. En voilà une scie!
+
+--Ce n'est pas tolérable dans une maison comme celle-ci, dit Pradel.
+Vous ficherez Delage à l'amende... Madame Doulce, continuez, je vous
+prie.
+
+--Monsieur l'abbé Mirabelle m'a expliqué avec une parfaite clarté
+que le suicide est un acte de désespoir.
+
+Mais Constantin Marc demanda avec intérêt à Pradel si Lydie, la
+petite figurante, était jolie.
+
+--Vous l'avez vue, dans _la Nuit du 23 octobre_, elle fait la femme du
+peuple qui, sur la plaine de Grenelle, achète des plaisirs à madame
+Ravaud.
+
+--Il me semble que c'est une très belle fille, dit Constantin Marc.
+
+--Certainement, répondit Pradel. Mais elle serait une plus belle
+fille encore si elle n'avait pas les chevilles comme des poteaux.
+
+Constantin Marc, méditatif, reprit:
+
+--Et Delage l'a violée... Cet homme a le sens de l'amour. L'amour
+est un acte simple et primitif. C'est la lutte, c'est la haine. La
+violence y est nécessaire. L'amour par le consentement mutuel n'est
+qu'une fastidieuse corvée.
+
+Et il s'écria, très excité:
+
+--Delage est prodigieux!
+
+--Ne vous emballez pas, dit Pradel. Cette petite Lydie aguiche mes
+acteurs dans sa loge, puis, tout à coup, elle crie qu'on la viole
+pour qu'on lui donne de l'argent... C'est son amant qui lui a
+appris le truc, et qui touche la galette... Vous disiez donc, madame
+Doulce...
+
+--Après une longue et intéressante conversation, reprit madame
+Doulce, monsieur l'abbé Mirabelle m'a fait entrevoir une solution
+favorable. Il m'a donné à entendre que, pour lever toutes les
+difficultés, il suffirait qu'un médecin attestât que Chevalier
+n'avait pas toute sa raison et n'était pas responsable de ses actes.
+
+--Mais, observa Pradel, Chevalier n'était pas fou. Il avait toute sa
+raison.
+
+--Ce n'est pas à nous de le dire, répliqua madame Doulce. Et qu'en
+savons-nous?
+
+--Non, dit Nanteuil, il n'avait pas toute sa raison.
+
+Pradel haussa les épaules:
+
+--Après tout, c'est possible. La folie et la raison, c'est affaire
+d'appréciation... A qui pourrait-on bien demander un certificat?
+
+Madame Doulce et Pradel se rappelèrent successivement trois
+médecins; mais ils ne purent trouver l'adresse du premier; le second
+avait un mauvais caractère et l'on reconnut que le troisième était
+mort.
+
+Nanteuil dit qu'il fallait s'adresser au docteur Trublet.
+
+--C'est une idée! s'écria Pradel. Allons demander un certificat au
+docteur Socrate... Quel jour sommes-nous?... Vendredi. C'est son jour
+de consultation. Nous le trouverons chez lui.
+
+
+Le docteur Trublet logeait dans une vieille maison, au plus haut de
+la rue de Seine. Pradel emmena Nanteuil, dans l'idée que Socrate ne
+refuserait rien à une jolie femme. Constantin Marc, qui ne pouvait
+vivre, à Paris, loin des comédiens, les accompagna. L'affaire
+Chevalier commençait à l'amuser. Il la trouvait comique,
+c'est-à-dire appartenant aux comédiens. Bien que l'heure de la
+consultation fût passée, le salon du docteur était encore plein de
+gens qui voulaient être guéris. Trublet les renvoya et reçut, dans
+son cabinet, les gens de théâtre. Il se tenait devant une table
+encombrée de livres et de papiers. Contre la fenêtre, un fauteuil
+articulé s'étalait, infirme et cynique. Le directeur de l'Odéon
+exposa l'objet de sa visite, et il conclut:
+
+--Le service de Chevalier ne sera célébré à l'église que si
+vous attestez que ce malheureux garçon ne jouissait pas de toute sa
+raison.
+
+Le docteur Trublet déclara que Chevalier pouvait bien se passer du
+service religieux.
+
+--Adrienne Lecouvreur, qui valait mieux que lui, s'en est passée.
+Mademoiselle Monime, après sa mort, n'eut point de messe et, comme
+vous savez, on lui refusa «l'honneur de pourrir dans un vilain
+cimetière, avec tous les gueux du quartier». Elle ne s'en trouva pas
+plus mal.
+
+--Vous n'ignorez pas, docteur Socrate, répondit Pradel, que les
+comédiens sont les plus religieux des hommes. Mes pensionnaires
+seraient désolés s'ils ne pouvaient assister à la messe de leur
+camarade. Ils se sont déjà assuré le concours de plusieurs artistes
+lyriques et la musique sera très belle.
+
+--Ça, c'est une raison, dit Trublet. Je n'y contredis pas. Charles
+Monselet, qui était un homme d'esprit, songea, peu d'heures avant
+sa mort, à sa messe en musique. «Je connais beaucoup d'artistes de
+l'Opéra, dit-il, j'aurai un _Pie Jesu_ aux truffes.» Mais, puisque
+l'archevêché n'autorise pas, cette fois, le concert spirituel, il
+conviendrait de le remettre à une autre occasion.
+
+--Pour ce qui est de moi, répliqua le directeur, je n'ai aucune
+croyance religieuse. Mais je considère que l'Église et le Théâtre
+sont deux grandes puissances sociales et qu'il y a intérêt à ce
+qu'elles soient amies et alliées. Je ne manque jamais, pour ma part,
+une occasion de sceller l'alliance. Au prochain carême, je ferai lire
+par Durville un sermon de Bourdaloue. Je suis subventionné: je dois
+être concordataire.
+
+»Et puis, quoi qu'on en dise, le catholicisme est encore la forme la
+plus acceptable de l'indifférence religieuse.
+
+--Eh bien! objecta Constantin Marc, si vous voulez montrer de la
+déférence à l'Église, pourquoi lui poussez-vous, de force ou de
+ruse, un cercueil dont elle ne veut pas?
+
+Le docteur parla dans le même sentiment et finit par dire:
+
+--Mon cher Pradel, ne vous occupez donc pas de cette affaire-là.
+
+Mais alors Nanteuil, les yeux ardents, la voix sifflante:
+
+--Il faut qu'il aille à l'église, docteur; signez ce qu'on vous
+demande, écrivez qu'il n'avait pas sa raison. Je vous en prie.
+
+Il n'y avait pas que de la religion dans ce désir. Il s'y mêlait un
+sentiment intime et un fond obscur de vieilles croyances, ignorées
+d'elle-même. Elle espérait que, porté à l'église, aspergé d'eau
+bénite, Chevalier serait apaisé, deviendrait un bon mort et ne
+la tourmenterait plus. Elle craignait, au contraire, que, privé de
+bénédictions et de prières, il n'errât sans cesse autour d'elle,
+maudit et malfaisant. Et, plus simplement, dans sa peur de le revoir,
+elle voulait que les prêtres aussi prissent soin de l'enterrer, que
+tout le monde s'y mît, pour qu'il le fût davantage, autant qu'il
+était possible et tout à fait. Ses lèvres tremblaient; elle tordait
+ses mains jointes.
+
+Trublet, vieux connaisseur, la regardait avec intérêt. Il avait
+l'intelligence et le goût de la machine féminine. Celle-ci le
+ravissait. En l'observant, sa face camuse brillait de plaisir.
+
+--Soyez tranquille, mon enfant. Il y a toujours moyen de s'entendre
+avec l'Église. Ce que vous me demandez n'est pas dans mes
+attributions; je suis un médecin laïque. Mais nous avons
+aujourd'hui, Dieu merci! des médecins religieux qui envoient leurs
+malades aux eaux ecclésiastiques et dont la fonction spéciale est de
+constater les guérisons miraculeuses. J'en connais un qui loge
+dans le quartier; je vais vous donner son adresse. Allez le voir,
+l'évêché n'a rien à lui refuser. Il arrangera votre affaire.
+
+--Non pas, dit Pradel, vous avez donné vos soins à ce malheureux
+Chevalier. C'est à vous de délivrer un certificat.
+
+Romilly approuva:
+
+--Évidemment, docteur. Vous êtes médecin du théâtre. Il faut
+laver son linge sale en famille.
+
+Et Nanteuil tourna vers Socrate un regard de prière.
+
+--Mais, demanda Trublet, qu'est-ce que vous voulez que je dise?
+
+--C'est bien simple, répondit Pradel. Dites qu'il était, dans une
+certaine mesure, irresponsable.
+
+--Vous me sollicitez bonnement à parler comme un médecin des
+tribunaux. C'est trop exiger de moi.
+
+--Vous croyez donc, docteur, que Chevalier était en possession de sa
+pleine et entière responsabilité morale?
+
+--Je crois, au contraire, qu'il n'était responsable de ses actes à
+aucun degré.
+
+--Alors?...
+
+--Mais je crois aussi qu'il ne différait nullement en cela de
+vous, de moi, de tous les autres hommes. Mes confrères légistes
+distinguent entre les responsabilités individuelles. Ils ont des
+procédés pour reconnaître les responsabilités pleines et celles
+auxquelles il manque un ou plusieurs quartiers. Il est remarquable,
+d'ailleurs, que, pour faire condamner un malheureux, ils lui trouvent
+toujours une pleine responsabilité... Et la leur, elle est donc
+pleine... comme la lune?
+
+Et le docteur Socrate développa devant les gens de théâtre
+étonnés une ample théorie du déterminisme universel. Il remonta
+jusqu'aux origines de la vie. Et, semblable au Silène de Virgile qui,
+barbouillé du suc des mûres, chantait à des bergers de Sicile et
+à la naïade Églé l'origine du monde, il se répandit en paroles
+abondantes:
+
+--Appeler un malheureux à répondre de ses actes!... mais quand le
+système solaire n'était encore qu'une pâle nébuleuse, formant dans
+l'éther une couronne légère d'une circonférence mille fois plus
+vaste que l'orbite de Neptune, il y avait belle lurette que nous
+étions tous conditionnés, déterminés, destinés irrévocablement
+et que votre responsabilité, ma chère enfant, la mienne, celle de
+Chevalier, celle de tous les hommes, était, non pas atténuée,
+mais abolie d'avance. Tous nos mouvements, causés par des mouvements
+antérieurs de la matière, sont soumis aux lois qui gouvernent les
+forces cosmiques, et la mécanique humaine n'est qu'un cas particulier
+de la mécanique universelle.
+
+Il montra de la main une armoire fermée:
+
+--J'ai là, en bouteilles, de quoi transformer, abolir ou exaspérer
+la volonté de cinquante mille hommes.
+
+--Ce ne serait pas de jeu, objecta Pradel.
+
+--J'en conviens, ce ne serait pas de jeu. Mais ces substances ne
+sont pas essentiellement des produits de laboratoire. Le laboratoire
+combine, il ne crée rien. Ces substances sont éparses dans la
+nature. A l'état libre, elles nous enveloppent et nous pénètrent,
+elles déterminent notre volonté: elles conditionnent notre libre
+arbitre, qui n'est que l'illusion causée en nous par l'ignorance de
+nos déterminations.
+
+--Qu'est-ce que vous dites? demanda Pradel ahuri.
+
+--Je dis que la volonté est une illusion causée par l'ignorance où
+nous sommes des causes qui nous obligent à vouloir. Ce qui veut
+en nous, ce n'est pas nous, ce sont des myriades de cellules d'une
+activité prodigieuse, que nous ne connaissons pas, qui ne nous
+connaissent pas, qui s'ignorent les unes les autres, et qui pourtant
+nous constituent. Elles produisent par leur agitation d'innombrables
+courants que nous appelons nos passions, nos pensées, nos joies, nos
+souffrances, nos désirs, nos craintes et notre volonté. Nous nous
+croyons maîtres de nous, et seulement une goutte d'alcool excite,
+pour les engourdir ensuite, ces éléments par lesquels nous sentons
+et voulons.
+
+Constantin Marc interrompit le docteur:
+
+--Pardon! Puisque vous parlez de l'action de l'alcool, je voudrais
+vous consulter à ce sujet. Je bois un petit verre d'armagnac après
+chaque repas. Ce n'est pas trop, dites-moi?
+
+--C'est beaucoup trop. L'alcool est un poison. Si vous avez chez vous
+une bouteille d'eau-de-vie, jetez-la par la fenêtre.
+
+Pradel était pensif. Il estimait qu'en supprimant la volonté et la
+responsabilité chez tous les hommes, le docteur Socrate lui faisait
+un tort personnel.
+
+--Vous direz ce que vous voudrez. La volonté et la responsabilité ne
+sont pas des illusions. Ce sont des réalités tangibles et fortes. Je
+sais à quoi m'engage mon cahier des charges, et j'impose ma volonté
+à mon personnel.
+
+Et il ajouta avec amertume:
+
+--Je crois à la volonté, à la responsabilité morale, à la
+distinction du bien et du mal. Sans doute, selon vous, ce sont des
+idées bêtes...
+
+--Assurément, répondit le docteur, ce sont des idées bêtes. Mais
+elles nous sont très convenables, puisque nous sommes des bêtes. On
+l'oublie toujours. Ce sont des idées bêtes, augustes et salutaires.
+Les hommes ont senti que, sans ces idées, ils deviendraient tous
+fous. Ils n'avaient que le choix de la bêtise ou de la fureur. Ils
+ont raisonnablement choisi la bêtise. Tel est le fondement des idées
+morales.
+
+--Quel paradoxe! s'écria Romilly.
+
+Le docteur poursuivit avec sérénité:
+
+--La distinction du bien et du mal dans les sociétés humaines
+n'est jamais sortie de l'empirisme le plus grossier. Elle a été
+constituée dans un esprit tout pratique et par simple commodité.
+Nous ne nous en préoccupons pas pour un cristal ou pour un arbre.
+Nous pratiquons l'indifférence morale à l'endroit des animaux.
+Nous la pratiquons à l'endroit des sauvages. Cela nous permet de
+les exterminer sans remords. C'est ce qu'on appelle la politique
+coloniale. On ne voit pas non plus que les croyants exigent de leur
+dieu une haute moralité. Dans l'état actuel de la société, ils
+n'admettraient pas volontiers qu'il fût libidineux et se compromît
+avec des femmes; mais ils trouvent bon qu'il soit vindicatif et cruel.
+La morale est le consentement mutuel à garder ce qu'on a, terre,
+maisons, meubles, femmes, et notre vie. Elle n'implique chez ceux
+qui s'y soumettent aucun effort particulier d'intelligence ou de
+caractère. Elle est instinctive et féroce. La loi écrite la suit de
+près et s'accorde assez bien avec elle. Aussi voit-on que les hommes
+d'un grand cœur ou d'un beau génie furent presque tous accusés
+d'impiété et, comme Socrate, fils de Phénarète, et Benoît Malon,
+frappés par la justice de leur pays. Et l'on peut dire qu'un
+homme qui n'a pas été condamné tout au moins à la prison honore
+médiocrement sa patrie.
+
+--Il y a des exceptions, dit Pradel.
+
+--Il y en a peu, répondit le docteur Trublet.
+
+Mais Nanteuil suivait son idée:
+
+--Mon petit Socrate, vous pouvez bien attester qu'il était fou. C'est
+la vérité. Il n'avait pas sa raison. Je le sais bien, moi.
+
+--Sans doute, il était fou, ma chère enfant. Mais c'est une question
+de savoir s'il l'était plus que les autres hommes. L'histoire
+tout entière de l'humanité, remplie de supplices, d'extases et de
+massacres, est une histoire de déments et de furieux.
+
+--Docteur, demanda Constantin Marc, est-ce que par hasard vous
+n'admireriez pas la guerre? C'est pourtant une chose splendide, quand
+on y pense. Les animaux se dévorent simplement entre eux. Les
+hommes ont imaginé de se massacrer en beauté. Ils ont appris à
+s'entre-tuer avec des cuirasses étincelantes, sous des casques
+surmontés de panaches et desquels tombent des crinières peintes en
+rouge. Par l'usage de l'artillerie et l'art des fortifications, ils
+ont introduit la chimie et les mathématiques dans la destruction
+nécessaire. C'est une invention sublime. Et, puisque l'extermination
+des êtres nous apparaît comme le but unique de la vie, la sagesse de
+l'homme est d'avoir fait de cette extermination une jouissance et une
+splendeur... Car enfin vous ne pouvez nier, docteur, que le meurtre
+est une loi de la nature, et que, par conséquent, il est divin.
+
+A quoi le docteur Socrate répondit:
+
+--Nous ne sommes que de malheureux animaux et pourtant nous sommes à
+nous-mêmes notre providence et nos dieux. Les animaux inférieurs,
+dont les règnes immémoriaux ont précédé le nôtre sur cette
+planète, l'ont transformée par leur génie et leur courage. Les
+insectes ont tracé des chemins, fouillé la terre, creusé les troncs
+d'arbres et les rochers, bâti des maisons, fondé des cités,
+changé le sol, l'air et les eaux. Le travail des plus humbles, des
+madrépores, a créé des îles et des continents. Tout changement
+matériel produit un changement moral, puisque les mœurs dépendent
+du milieu. La transformation que l'homme à son tour fait subir à
+la terre est certes plus profonde et plus harmonieuse que les
+transformations opérées par les autres animaux. Pourquoi l'humanité
+ne parviendrait-elle pas à changer la nature jusqu'à la rendre
+pacifique? Pourquoi l'humanité, tout infime qu'elle est et sera, ne
+réussirait-elle pas un jour à supprimer ou, du moins, à régler
+la concurrence vitale? Pourquoi n'abolirait-elle pas enfin la loi du
+meurtre? On peut beaucoup attendre de la chimie. Pourtant je ne vous
+réponds de rien. Il est possible que notre race persiste dans la
+mélancolie, le délire, la manie, la démence et la stupeur jusqu'à
+sa fin lamentable dans la glace et les ténèbres. Ce monde est
+peut-être irrémédiablement mauvais. En tout cas, je m'y serai
+bien amusé. On y jouit d'un spectacle divertissant et je commence
+à croire que Chevalier était plus fou que les autres hommes d'avoir
+volontairement quitté sa place.
+
+Nanteuil prit une plume sur le bureau et la tendit, trempée d'encre,
+au docteur.
+
+Il commença d'écrire:
+
+«Ayant été plusieurs fois appelé à donner mes soins à...
+
+Il s'interrompit et demanda le prénom de Chevalier:
+
+--Aimé, répondit Nanteuil.
+
+»... à Aimé Chevalier, j'ai pu constater dans son économie
+certains troubles de la sensibilité, de la vue et de la motilité,
+indices ordinaires...
+
+Il alla prendre un livre sur un rayon de sa bibliothèque.
+
+--Ce serait un grand hasard si je ne découvrais pas de quoi confirmer
+mon diagnostic dans ces leçons du professeur Ball sur les maladies
+mentales.
+
+Il feuilleta le livre.
+
+--Et tenez, mon cher Romilly, voici ce que je trouve pour commencer;
+à la dix-huitième leçon, page 389: «On rencontre beaucoup de fous
+parmi les acteurs.» Cette observation du professeur Ball me rappelle
+que l'illustre Cabanis demanda un jour au docteur Esprit Blanche si le
+théâtre n'était pas une cause de folie.
+
+--Vraiment? demanda Romilly, inquiet.
+
+--N'en doutez point, répondit Trublet. Mais écoutez ce que dit à
+cette même page le professeur Ball: «Il est incontestable que les
+médecins sont extrêmement prédisposés à l'aliénation mentale.»
+Et rien n'est plus vrai. Parmi les médecins, les prédestinés entre
+tous sont les aliénistes. Il est souvent difficile de décider lequel
+est le plus fou, du fou ou de son médecin. On dit aussi que les
+hommes de génie sont enclins à la folie. C'est certain. Toutefois il
+ne suffit pas d'être un imbécile pour être raisonnable.
+
+Il feuilleta un moment encore les _Leçons_ du professeur Ball, puis
+il se remit à écrire:
+
+»... indices ordinaires de l'excitation maniaque, et, si l'on
+considère que le sujet était d'un tempérament névropathique, on
+aura lieu de croire que sa constitution le conduisit à la folie, qui,
+selon les professeurs les plus autorisés, n'est que l'exagération
+du caractère habituel de l'individu, et il n'est pas possible de lui
+accorder une entière responsabilité morale.»
+
+Il signa et tendit le papier à Pradel:
+
+--Voilà qui est innocent et trop vide de sens pour contenir le
+moindre mensonge.
+
+Pradel se leva:
+
+--Croyez bien, cher docteur, que nous ne vous aurions pas demandé de
+mentir.
+
+--Pourquoi? Je suis médecin. Je tiens boutique de mensonges. Je
+soulage, je console. Peut-on consoler et soulager sans mentir?
+
+Puis, regardant Nanteuil avec sympathie:
+
+--Les femmes et les médecins savent seuls combien le mensonge est
+nécessaire et bienfaisant aux hommes.
+
+Et, comme Pradel, Constantin Marc et Romilly prenaient congé:
+
+--Passez donc par la salle à manger. J'ai reçu un petit fût de
+vieil armagnac. Vous allez m'en dire des nouvelles.
+
+
+Nanteuil était restée dans le cabinet du docteur.
+
+--Mon petit Socrate, j'ai passé une nuit affreuse. Je l'ai vu...
+
+--Pendant votre sommeil?
+
+--Non, tout éveillée.
+
+--Vous êtes sûre que vous ne dormiez pas?
+
+--J'en suis sûre.
+
+Il pensa lui demander si la vision avait parlé. Mais il retint la
+question sur ses lèvres, de peur de suggérer à un sujet si sensible
+des hallucinations de l'ouïe, qu'en raison de leur caractère
+impérieux, il redoutait bien plus que les hallucinations de la vue.
+Il savait la docilité des malades à obéir aux ordres que des voix
+leur donnent. Renonçant à interroger Félicie, il s'avisa, à
+tout hasard, de lever les scrupules de conscience qui pouvaient la
+troubler. Toutefois, ayant observé que, d'ordinaire, le sentiment de
+la responsabilité morale est faible chez les femmes, il n'y fit pas
+grand effort et se contenta de dire légèrement:
+
+--Ma chère enfant, il ne faut pas vous croire responsable de la mort
+de ce malheureux. Le suicide passionnel est l'aboutissant fatal d'un
+état pathologique. Tout individu qui se suicide devait se suicider.
+Vous n'êtes que la cause occasionnelle d'un accident déplorable
+assurément, mais dont il ne faut pas exagérer l'importance.
+
+Il jugea que c'en était assez sur ce point et s'appliqua tout de
+suite à dissiper les terreurs dont elle était environnée. Il
+s'efforça de la persuader par des raisonnements simples qu'elle
+voyait des images sans réalité, purs reflets de sa propre
+pensée. Pour illustrer sa démonstration, il lui conta une histoire
+rassurante:
+
+--Un médecin anglais, lui dit-il, soignait une dame, comme vous très
+intelligente, qui, comme vous, voyait des chats sous les meubles et
+était visitée par des fantômes. Il la persuada que ces apparences
+ne répondaient à rien. Elle le crut et ne se troubla point. Un jour
+qu'après une longue retraite elle reparaissait dans le monde, entrant
+dans un salon, elle vit la maîtresse de la maison qui lui montrait un
+fauteuil et l'invitait à s'asseoir. Elle vit aussi, dans ce fauteuil,
+un vieux gentleman narquois. Elle se dit que de ces deux personnes,
+l'une était nécessairement imaginaire et, décidant que le gentleman
+n'existait pas, elle s'assit dans le fauteuil. En touchant le fond,
+elle respira. A compter de ce jour, elle ne vit plus aucun fantôme
+d'homme ni de bête. Avec le vieux gentleman narquois, elle les avait
+étouffés tous sous son séant.
+
+Félicie secoua la tête:
+
+--Ça n'a pas de rapport.
+
+Elle voulait dire que son fantôme à elle n'était point un vieux
+monsieur falot, sur lequel on s'assied, que c'était un mort jaloux,
+qui ne la visitait pas sans dessein. Mais elle craignait de parler de
+ces choses, et, laissant tomber ses bras sur ses genoux, elle se tut.
+
+La voyant ainsi accablée et morne, il lui représenta que ces
+troubles de la vision n'étaient ni rares ni bien graves, et qu'ils se
+dissipaient promptement sans laisser de traces.
+
+--Moi aussi, ajouta-t-il, j'ai eu une vision.
+
+--Vous?
+
+--Oui, j'ai eu une vision, il y a une vingtaine d'années, en Égypte.
+
+Il s'aperçut qu'elle le regardait avec curiosité et il commença le
+récit de son hallucination, après avoir allumé toutes les lampes
+électriques, pour dissiper les fantômes de l'ombre.
+
+--Du temps que j'étais médecin au Caire, chaque année, au mois de
+février, je remontais le Nil jusqu'à Louksor, et de là, j'allais,
+avec des amis, visiter dans le désert les tombeaux et les temples.
+Ces promenades à travers les sables se font à dos d'âne. La
+dernière fois que je me rendis à Louksor, je louai un jeune ânier,
+dont l'âne blanc, Rhamsès, était plus vigoureux que les autres. Cet
+ânier, qui se nommait Sélim, était aussi plus robuste, plus svelte
+et plus beau que les autres âniers. Il avait quinze ans. Ses yeux
+doux et farouches brillaient sous un voile magnifique de longs cils
+noirs; son visage brun était d'un ovale ferme et pur. Il marchait
+pieds nus dans le désert, d'un pas qui faisait songer à ces danses
+de guerriers dont parle la Bible. Tous ses mouvements avaient de la
+grâce; sa gaieté de jeune animal était charmante. En piquant de la
+pointe de son bâton l'échine de Rhamsès, il causait avec moi
+dans un langage court, mêlé d'anglais, de français et d'arabe; il
+parlait volontiers des voyageurs qu'il avait conduits et qu'il croyait
+être tous des princes ou des princesses; mais si je le questionnais
+sur ses parents et ses compagnons, il se taisait, d'un air
+d'indifférence et d'ennui. Quand il mendiait la promesse d'un
+bon baschich, le nasillement de sa voix prenait des inflexions
+caressantes. Il méditait des ruses subtiles et dépensait des
+trésors de prières pour se faire donner une cigarette. S'apercevant
+qu'il m'était agréable que les âniers traitassent leurs animaux
+avec douceur, il baisait devant moi Rhamsès sur les naseaux, et,
+durant les haltes, valsait avec lui. Il se montrait parfois ingénieux
+à obtenir ce qu'il désirait. Mais il était trop imprévoyant pour
+jamais témoigner la moindre reconnaissance de ce qu'il avait obtenu.
+Avide de piastres, il convoitait plus ardemment encore les menus
+objets qui brillent et qu'on peut cacher, les épingles d'or, les
+bagues, les boutons de manchettes, les briquets en nickel; quand
+il voyait une chaîne d'or, son visage s'éclairait d'une lueur de
+volupté.
+
+»L'été qui suivit fut le temps le plus dur de ma vie. Une
+épidémie de choléra avait éclaté dans la Basse-Égypte. Je
+courais la ville du matin au soir dans un air embrasé. Les étés
+du Caire sont accablants pour les Européens. Nous traversions les
+semaines les plus chaudes que j'eusse encore connues. J'appris un
+jour que Sélim, amené devant le tribunal indigène du Caire, venait
+d'être condamné à mort. Il avait assassiné une enfant de fellahs,
+une petite fille de neuf ans, pour lui voler ses anneaux d'oreilles,
+et il l'avait jetée dans une citerne. Les anneaux, tachés de sang,
+avaient été retrouvés sous une grosse pierre, dans la vallée
+des Rois. C'était de ces bijoux sauvages que les nubiens nomades
+façonnent au marteau avec des shellings ou des pièces de quarante
+sous. On me dit que Sélim serait certainement pendu, parce que la
+mère de la fillette refusait le prix du sang. Le khédive en effet
+n'a pas le droit de grâce, et le meurtrier, selon la loi musulmane,
+ne peut racheter sa vie que si les parents de la victime acceptent
+de lui une somme d'argent en compensation. J'étais trop occupé pour
+penser à cette affaire. Je m'expliquai facilement que Sélim, rusé,
+mais irréfléchi, caressant, insensible, eût joué avec la fillette,
+lui eût arraché ses anneaux, l'eût tuée et cachée. Bientôt je
+n'y songeai plus. Du vieux Caire l'épidémie s'étendait sur les
+quartiers européens. Je visitais trente et quarante malades par
+jour et je faisais à chacun d'abondantes injections veineuses.
+Je souffrais de désordres au foie, j'étais ravagé d'anémie, je
+tombais de fatigue. Pour ménager mes forces, il me fallait prendre
+un peu de repos à midi. Je m'étendais, après le déjeuner, dans la
+cour intérieure de ma maison et, là, je me baignais pour une heure
+dans cette ombre africaine épaisse et fraîche comme de l'eau. Un
+jour que j'étais couché de la sorte dans ma cour sur mon divan, au
+moment où j'allumais une cigarette, je vis venir Sélim. Il souleva
+de son beau bras de bronze la tenture de la porte et s'approcha de
+moi, dans sa robe bleue. Il ne parlait pas, mais il souriait de
+son sourire innocent et sauvage et ses lèvres d'un rouge sombre
+découvraient des dents éclatantes. Ses yeux, sous l'ombre azurée
+des cils, brillaient de désir en regardant ma montre posée sur la
+table.
+
+»Je pensai qu'il s'était échappé. Et j'en étais surpris, non
+que les captifs soient étroitement surveillés dans ces prisons
+orientales où les hommes, les femmes, les chevaux et les chiens sont
+mêlés dans des cours mal closes, sous la garde d'un soldat armé
+d'un bâton. Mais les musulmans ne sont jamais tentés de fuir leur
+sort. Sélim s'agenouilla avec une grâce suppliante, et approcha ses
+lèvres de ma main, pour la baiser selon la coutume antique. Je
+ne dormais pas et j'en eus la preuve. J'eus aussi la preuve que
+l'apparition avait été courte. Quand Sélim disparut, je remarquai
+que ma cigarette qui brûlait, n'avait pas encore de cendre.
+
+--Est-ce qu'il était mort quand vous l'avez vu? demanda Nanteuil.
+
+--Non pas, répondit le docteur. J'appris quelques jours après que
+Sélim, dans sa prison, tressait de petites corbeilles, ou qu'il
+jouait pendant de longues heures, avec un chapelet de boules de verre,
+et qu'aux visiteurs européens, surpris de la douceur caressante de
+ses yeux, il demandait une piastre en souriant: la justice musulmane
+est lente. Il fut pendu six mois plus tard. Personne, ni lui-même,
+n'y fit grande attention. J'étais alors en Europe.
+
+--Et depuis il n'est pas revenu?
+
+--Jamais.
+
+Nanteuil le regarda, déçue.
+
+--J'avais cru qu'il était venu quand il était mort. Mais du moment
+qu'il était en prison, bien sûr que vous ne pouviez pas le voir chez
+vous, et que c'était une idée.
+
+Le docteur, comprenant la pensée de Félicie, se hâta d'y répondre:
+
+--Ma petite Nanteuil, croyez-moi. Les fantômes des morts n'ont pas
+plus de réalité que les fantômes des vivants.
+
+Sans prendre garde à ce qu'il disait, elle lui demanda si vraiment
+c'était parce qu'il souffrait du foie qu'il avait eu une vision. Il
+répondit qu'il pensait que le mauvais état des organes digestifs,
+une fatigue diffuse, une tendance à la congestion, l'avaient
+prédisposé.
+
+--Il y eut, je crois, ajouta-t-il, une cause plus immédiate. Étendu
+sur mon divan, j'avais la tête très basse. Je la soulevai pour
+allumer une cigarette et la laissai retomber aussitôt. Cette attitude
+favorise singulièrement les hallucinations. Il suffit parfois de se
+coucher la tête renversée, pour voir, pour entendre, des formes,
+des sons imaginaires. C'est pourquoi je vous conseille, mon enfant, de
+dormir avec un traversin et un gros oreiller.
+
+Elle se mit à rire.
+
+--Comme maman, alors!... majestueusement!
+
+Puis, sautant sur une autre idée:
+
+--Dites donc, Socrate, ce sale individu, pourquoi l'avez-vous vu
+plutôt qu'un autre? Vous lui aviez loué un âne, vous n'y pensiez
+plus. Et il est venu. C'est tout de même drôle.
+
+--Vous me demandez pourquoi celui-là plutôt qu'un autre. Je serais
+bien embarrassé de vous le dire. Souvent nos visions, liées avec nos
+pensées intimes, nous en présentent l'image; parfois, elles ne s'y
+rattachent en rien et nous montrent une figure inattendue.
+
+Il l'exhorta de nouveau à ne pas se laisser effrayer par des
+fantômes.
+
+--Les morts ne reviennent pas. Quand l'un d'eux vous apparaît, soyez
+assurée que vous voyez une imagination de votre cerveau.
+
+Elle demanda:
+
+--Pouvez-vous me garantir qu'il n'y a rien après la mort?
+
+--Mon enfant, il n'y a rien après la mort qui puisse vous effrayer.
+
+Elle se leva, prit son petit sac et son manuscrit, tendit la main au
+docteur:
+
+--Vous ne croyez à rien, vous, mon vieux Socrate.
+
+Il la retint un moment dans l'antichambre lui recommanda de se
+ménager, de mener une vie calme et rafraîchissante, de prendre du
+repos.
+
+--Si vous croyez que c'est facile dans notre métier!... Demain, j'ai
+une répétition au foyer, une répétition sur la scène, une robe à
+essayer; ce soir, je joue. Et voilà plus d'un an que je mène cette
+vie-là.
+
+
+
+
+X
+
+
+Sous le grand vide réservé par la hauteur des voûtes au vol des
+prières moutonnait le troupeau bigarré des êtres humains.
+
+Ils étaient là, tous, au pied du catafalque entouré de lumières et
+couvert de fleurs: Durville, le vieux Maury, Delage, Vicar, Destrée,
+Léon Clim, Valroche, Aman, Regnard, Pradel et Romilly, et Marchegeay,
+le régisseur. Elles étaient là toutes, madame Ravaud, madame
+Doulce, Ellen Midi, Duvernet, Herschell, Falempin, Stella,
+Marie-Claire, Louise Dalle, Fagette, Nanteuil, agenouillées et
+vêtues de noir, comme des élégies. Quelques-unes lisaient dans des
+livres de messe. Il y en avait qui pleuraient. Toutes apportaient au
+moins au cercueil de leur camarade leurs paupières battues et leur
+teint blêmi par le froid du matin. Des journalistes, des acteurs, des
+auteurs dramatiques, des familles entières de ces artisans qui vivent
+du théâtre et une foule de curieux emplissaient la nef.
+
+Les chantres poussaient les cris lamentables du _Kyrie eleison_; le
+prêtre baisa l'autel, se tourna vers le peuple et dit:
+
+--_Dominus vobiscum._
+
+Romilly, enveloppant du regard le public:
+
+--Chevalier a une bonne salle.
+
+--Regarde donc Louise Dalle, dit Fagette. Pour avoir l'air en deuil,
+elle a mis un waterproof en caoutchouc noir.
+
+Demeuré un peu en arrière avec Pradel et Constantin Marc, le docteur
+Trublet faisait, à voix basse, selon sa coutume, ses essais moraux:
+
+--Remarquez, dit-il, que sur l'autel et autour du cercueil, on allume,
+en guise de cierges, de petites veilleuses sur des queues de billard
+et qu'ainsi l'on offre au Seigneur de l'huile à quinquet pour de la
+cire vierge. Les hommes pieux qui vivent dans le sanctuaire ont été
+de tout temps enclins à faire à leur dieu de ces petites tromperies.
+L'observation n'est pas de moi; elle est, je crois, de Renan.
+
+Le célébrant, à droite de l'autel, récitait à voix basse:
+
+--_Nolumus autem vos ignorare fratres de dormientibus, ut non
+contristemini, sicut et cœteri qui spem non habent._
+
+--Qui est-ce qui prend le rôle de Florentin? demanda Durville à
+Romilly.
+
+--C'est Regnard: il n'y sera pas plus mauvais que Chevalier.
+
+Pradel tira Trublet par la manche:
+
+--Docteur Socrate, je vous prie de me dire si, comme savant, comme
+physiologiste, vous voyez de graves difficultés à ce que l'âme soit
+immortelle.
+
+Il demandait cela en homme affairé et pratique qui a besoin d'un
+renseignement personnel.
+
+--Vous savez sans doute, mon cher ami, répondit Trublet, ce que
+disait à ce sujet l'oiseau de Cyrano. Un jour Cyrano de Bergerac
+entendit deux oiseaux converser dans un arbre. L'un disait: «L'âme
+des oiseaux est immortelle.--Ce n'est pas douteux, répliqua l'autre.
+Mais ce qui ne se conçoit pas, c'est que des êtres qui n'ont ni
+bec ni plumes, qui n'ont pas d'ailes et qui marchent sur deux pieds,
+croient avoir, comme les oiseaux, une âme immortelle.»
+
+--C'est égal, dit Pradel, d'entendre l'orgue, ça me f... des idées
+pieuses.
+
+--_Requiem æternam dona eis, Domine._
+
+L'auteur célèbre de la _Nuit du 23 octobre 1812_ apparut dans
+l'église, et, au même moment, il fut partout à la fois, dans la
+nef, sous le porche et dans le chœur. Comme le Diable boiteux, il
+fallait qu'enfourchant sa béquille, il volât par-dessus les têtes
+pour passer comme il le fit en un clin d'œil du député Morlot qui,
+libre penseur, restait sur le parvis, à Marie-Claire agenouillée
+sous le catafalque.
+
+Dans la même seconde, il chuchota aux oreilles de tous et de toutes
+des paroles agiles:
+
+--Pradel, concevez-vous ce garçon qui plante là son rôle, un
+rôle excellent, et va se suicider comme une gourde? Il se brûle la
+cervelle l'avant-veille de la première. Il nous oblige à faire
+un raccord et nous retarde de huit jours. Quel crétin! Il était
+diablement mauvais. Mais c'est une justice à lui rendre: il sautait
+bien, l'animal. Mon bon Romilly, nous faisons le raccord aujourd'hui
+à deux heures. Veillez à ce que Regnard ait la copie de son rôle et
+sache grimper sur les toits. Pourvu qu'il ne nous claque pas dans les
+mains, comme Chevalier! S'il allait aussi se suicider, celui-là! Ne
+riez pas. Il y a un sort sur certains rôles. Ainsi, dans mon _Marino
+Faliero_, le gondolier Sandro se casse le bras à la répétition
+générale. On me donne un autre Sandro. Il se foule le pied à la
+première représentation. On m'en donne un troisième, il attrape
+la fièvre typhoïde... Ma petite Nanteuil, je te confierai une
+magnifique création quand tu seras aux Français. Mais j'ai juré
+mes grands dieux de ne plus faire jouer une seule pièce dans ce
+théâtre-ci.
+
+Et tout aussitôt, sous la petite porte qui ferme le chœur du côté
+de l'Épitre, montrant à des confrères l'épitaphe de Racine,
+scellée dans le mur, en parisien curieux des antiquités de sa ville,
+il rappelait l'histoire de cette pierre; il disait que le poète avait
+été enseveli, selon son désir, à Port-Royal-des-Champs, au pied
+de la fosse de M. Hamon, et qu'après la destruction de l'abbaye et la
+violation des sépulcres, le corps de messire Jean Racine, secrétaire
+du roi, gentilhomme ordinaire de sa chambre, avait été transporté
+sans honneurs à Saint-Étienne-du-Mont. Et il contait comment la
+pierre tombale, portant, sous le cimier de chevalier et l'écu au
+cygne d'argent, l'inscription composée par Boileau et mise en latin
+par M. Dodart, avait servi de dalle dans le chœur de la petite
+église de Magny-Lessart, où elle avait été trouvée en 1808.
+
+--La voici! ajouta-t-il. Elle était brisée en six morceaux et le
+nom de Racine effacé par les souliers des paysans. On a rajusté les
+fragments et refait les lettres qui manquaient.
+
+Sur ce sujet il s'étendait avec sa vivacité et son abondance
+coutumières, tirant de sa prodigieuse mémoire une multitude de faits
+curieux et d'amusantes historiettes, animant l'histoire et passionnant
+l'archéologie. Son admiration et sa colère jaillissaient coup sur
+coup, avec violence dans la solennité du lieu, à travers la pompe de
+la cérémonie.
+
+--Je voudrais bien savoir, par exemple, quels sont les goujats
+stupides qui ont scellé cette pierre dans ce mur. _Hic jacet nobilis
+vir Johannes Racine._ Ce n'est pas vrai! Ils font mentir l'épitaphe
+de l'honnête Boileau. Le corps de Racine n'est pas à cette place.
+Il a été déposé dans la troisième chapelle à gauche en entrant.
+Quels idiots!
+
+Et, soudain tranquille, il montra la pierre tombale de Pascal.
+
+--Elle provient du musée des Petits-Augustins. On n'aura jamais
+assez de louanges pour Lenoir, qui, sous la Révolution, recueillit,
+conserva...
+
+Il improvisa un second cours familier d'archéologie lapidaire, plus
+brillant que le premier, fit de l'histoire de Pascal un drame amusant
+et terrible, et disparut. Il était resté en tout dix minutes dans
+l'église.
+
+Sur ces têtes pleines de soucis mondains et de désirs profanes le
+_Dies iræ_ grondait comme un orage:
+
+ _Mors stupebit et natura,
+ Quum resurget creatura
+ Judicanti responsura._
+
+--Dites donc, Dutil: comment cette petite Nanteuil, qui est jolie
+et intelligente, a-t-elle pu se mettre avec un sale cabot comme
+Chevalier?
+
+--Votre ignorance du cœur des femmes m'étonne.
+
+--Herschell était plus jolie quand elle était brune.
+
+ _Qui Mariam absolvisti
+ Et latronem exaudisti
+ Mihi quoque spem dedisti_.
+
+--Il faut que j'aille déjeuner.
+
+--Est-ce que vous connaissez quelqu'un qui connaisse le ministre?
+
+--Durville est claqué. Il souffle comme un phoque.
+
+--Faites-moi donc passer une petite note sur Marie Falempin. Elle a
+été délicieuse dans _les Trois Magots_, je vous assure.
+
+ _Inter oves locum presta,
+ Et ab hœdis me sequestra,
+ Statuens in parte dextra._
+
+--Alors, c'est pour Nanteuil qu'il s'est fait sauter le caisson? Une
+petite grue qui ne vaut pas son derrière plein d'eau chaude!
+
+Le célébrant mit le vin et l'eau dans le calice et dit:
+
+--_Deus qui humanæ substantiæ dignitatem mirabiliter condidisti_...
+
+--Est-ce que, vraiment, docteur, il s'est tué parce que Nanteuil ne
+voulait plus de lui?
+
+--Il s'est tué, répondit Trublet, parce qu'elle en aimait un autre.
+L'obsession des images génétiques détermine parfois la manie et la
+mélancolie.
+
+--Vous ne connaissez pas les cabots, docteur Socrate, dit Pradel. Il
+s'est tué pour faire un effet, pas pour autre chose.
+
+--Il n'y a pas que les cabots, dit Constantin Marc, qui éprouvent
+un besoin irrésistible d'attirer à tout prix l'attention sur eux.
+L'année dernière, chez moi, à Saint-Bartholomé, pendant qu'on
+battait à la machine, un enfant de treize ans mit dans l'engrenage
+son bras, qui fut broyé jusqu'à l'épaule. Le médecin qui l'avait
+amputé lui demanda, en faisant un pansement, pourquoi il s'était
+ainsi mutilé. L'enfant avoua que c'était pour qu'on fît attention
+à lui.
+
+Cependant Nanteuil, les yeux secs et les lèvres serrées, regardait
+fixement le drap noir qui recouvrait le cercueil et attendait avec
+impatience qu'il y eût assez d'eau bénite, de cierges et de prières
+latines sur le mort pour qu'il s'en allât bon et résigné. Elle
+l'avait revu, cette nuit, et elle pensait qu'il était revenu parce
+que les prêtres n'avaient pas encore prononcé sur lui les paroles de
+paix. Puis, songeant qu'un jour elle mourrait aussi et serait couchée
+comme cet homme dans un cercueil, sous un drap noir, elle frissonna
+d'épouvante et ferma les yeux. L'idée de la vie était si puissante
+en elle qu'elle se figurait la mort comme une vie affreuse. Elle eut
+peur de mourir, et elle pria pour vivre longuement. Agenouillée, la
+tête inclinée et la cendre voluptueuse de ses cheveux légers lui
+tombant sur le front, elle lisait, pénitente profane, dans son livre,
+des paroles qu'elle ne comprenait pas et qui la rassuraient:
+
+«Seigneur Jésus-Christ, Roi de gloire, délivrez les âmes de tous
+les fidèles défunts des peines de l'enfer et des profondeurs de
+l'abîme. Délivrez-les de la gueule du lion. Que l'enfer ne les
+ensevelisse pas et qu'ils ne tombent pas dans les ténèbres; mais que
+saint Michel, le prince des Anges, les conduise à la lumière sainte,
+que vous avez promise à Abraham et à sa postérité...»
+
+Au moment de l'Élévation, l'assistance, pénétrée d'un
+vague sentiment que le mystère devenait plus auguste, cessa
+les conversations particulières et affecta quelque apparence de
+recueillement. Et dans le silence des orgues, au tintement de la
+clochette agitée par un enfant, les têtes se courbèrent. Puis,
+après le dernier évangile, quand, l'office terminé, le prêtre,
+suivi de ses acolytes, s'approcha du catafalque au chant du _Libera_,
+il y eut dans la foule un mouvement de délivrance et l'on se bouscula
+un peu pour défiler devant le cercueil. Les femmes, dont la piété,
+la tristesse et la contrition dépendaient de leur immobilité et de
+leur agenouillement, furent tout de suite ramenées à leurs idées
+coutumières par le mouvement et les rencontres du défilé. Elles
+échangèrent entre elles et avec les hommes les propos de leur état:
+
+--Tu sais, dit Ellen Midi à Falempin, que Nanteuil entre à la
+Comédie-Française.
+
+--Pas possible!
+
+--L'engagement est signé.
+
+--Comment a-t-elle obtenu ça?...
+
+--C'est pas en jouant la comédie, bien sûr, répondit Ellen qui
+commença une histoire très scandaleuse.
+
+--Prends garde, dit Falempin, elle est derrière toi.
+
+--Je la vois bien! Elle en a eu, un front, de venir ici, crois-tu?
+
+Marie-Claire coula dans l'oreille de Durville une nouvelle
+extraordinaire:
+
+--On dit qu'il s'est suicidé. Eh bien! ce n'est pas vrai. Il ne
+s'est pas suicidé du tout. Et la preuve, c'est qu'on l'enterre à
+l'église.
+
+--Alors? demanda Durville.
+
+--Monsieur de Ligny l'a surpris avec Nanteuil et l'a tué.
+
+--Allons donc!
+
+--Je t'assure que je suis bien informée.
+
+Les conversations devenaient vives et familières.
+
+--Vous voilà, vieux marcheur!
+
+--La recette baisse déjà.
+
+--Stella s'est fait recommander par dix-sept députés, dont neuf de
+la commission du budget.
+
+--Je lui avais pourtant dit, à Herschell: «Le petit Bocquet, ce
+n'est pas votre affaire. Il vous faut un homme sérieux.»
+
+Quand la bière, aux bras des croque-morts, passa sous le portail, les
+rayons délicieux d'un soleil d'hiver descendirent sur les visages
+des femmes et sur les roses du cercueil. Rangés des deux côtés
+du parvis, quelques jeunes gens des Écoles cherchaient les figures
+célèbres; les petites ouvrières des ateliers voisins, se tenant
+deux à deux enlacées, méditaient les toilettes des actrices. Et,
+dressés contre le porche sur leurs pieds endoloris, deux vagabonds,
+accoutumés à vivre sous le grand ciel doux ou farouche, tournaient
+lentement des regards mornes, tandis qu'un collégien contemplait avec
+ivresse les cheveux ardents qui tordaient leurs flammes sur la nuque
+de Fagette.
+
+Arrêtée devant les portes, au plus haut des degrés, elle causait
+avec Constantin Marc et quelques journalistes:
+
+--... Monsieur de Ligny? Il était assidu chez moi bien avant de
+connaître Nanteuil. Il me regardait des heures entières, avec des
+yeux passionnés, sans oser rien me dire. Je le recevais volontiers
+parce qu'il était très convenable. C'est une justice à lui rendre:
+il a d'excellentes manières. Il se montrait aussi réservé que
+possible. Enfin, un jour, il me déclara qu'il était amoureux fou
+de moi. Je lui répondis que, puisqu'il me parlait sérieusement, je
+ferais de même; que j'éprouvais un vrai chagrin de le voir dans
+cet état; que, chaque fois que pareille chose arrivait, j'en étais
+vivement contrariée; que j'étais une femme sérieuse, que j'avais
+arrangé ma vie et que je ne pouvais rien pour lui. Il était
+désespéré. Il m'annonça, qu'il partait pour Constantinople, qu'il
+ne reviendrait plus. Il ne se décidait ni à rester ni à s'en aller.
+Il tomba malade. Nanteuil, qui croyait que je l'aimais et que je
+voulais le garder, se donna tout le mal possible pour me le prendre.
+Elle lui fit des avances folles. Je la trouvais parfois un peu
+ridicule, mais, comme vous pensez bien, je ne faisais aucun obstacle
+à ses projets. De son côté, monsieur de Ligny, pour me donner du
+regret, du dépit, que sais-je? dans l'espoir de me rendre jalouse,
+répondait très clairement aux avances de Nanteuil. Voilà comment
+ils se mirent ensemble. J'en fus enchantée. Nanteuil et moi, nous
+sommes les meilleures amies du monde.
+
+Madame Doulce, entre la haie des curieux, descendait lentement les
+degrés et se donnait l'illusion d'entendre la foule murmurer: «C'est
+la Doulce!»
+
+Elle saisit Nanteuil au passage, la pressa sur son cœur, et dans un
+beau mouvement de charité chrétienne, l'enveloppa de son manteau, en
+disant avec des sanglots:
+
+--Essaie de prier, mon enfant, et prends cette médaille. Elle a été
+bénie par le pape. C'est un père dominicain qui me l'a donnée.
+
+Madame Nanteuil, un peu essoufflée, mais qui rajeunissait depuis
+qu'elle recommençait d'aimer, sortit la dernière. Durville lui serra
+la main.
+
+--Ce pauvre Chevalier! murmura-t-il.
+
+--Ce n'était pas une mauvaise nature, répondit madame Nanteuil. Mais
+il a manqué de tact. Un homme du monde ne se suicide pas de cette
+manière. Ce garçon n'avait pas d'éducation.
+
+Le corbillard se mit en mouvement dans l'ombre colossale du Panthéon
+et descendit la rue Soufflot, bordée de librairies. Les camarades
+de Chevalier, les employés du théâtre, le directeur, le docteur
+Socrate, Constantin Marc, quelques journalistes et quelques curieux
+suivirent. Le clergé et les actrices prirent place dans les voitures.
+Nanteuil, malgré l'avis contraire de madame Doulce, suivit avec
+Fagette dans un coupé de place.
+
+Le temps était beau. On causait familièrement derrière le
+corbillard.
+
+--Mais c'est au diable bouilli, le cimetière!
+
+--Montparnasse? Trente minutes au plus.
+
+--Tu sais que Nanteuil est engagée à la Comédie-Française?
+
+--Est-ce que nous répétons aujourd'hui? demanda Constantin Marc à
+Romilly.
+
+--Certainement, à trois heures, au foyer. Nous répétons jusqu'à
+cinq heures. Ce soir, je joue; demain, je joue; dimanche, je joue en
+matinée et le soir... Nous autres comédiens, nous n'avons jamais
+fini, il faut toujours recommencer, toujours donner de sa personne...
+
+Le poète Adolphe Meunier lui mit la main sur l'épaule:
+
+--Ça va bien, Romilly?
+
+--Et vous, Meunier?... Toujours pousser le rocher de Sisyphe. Et ce
+ne serait rien. Mais le succès ne dépend point que de nous. Si la
+pièce est mauvaise et tombe, tout ce que nous y avons mis, notre
+travail, notre talent, un morceau de notre vie s'écroule avec... Et
+ce que j'en ai vu de ces éboulements! Que de fois la pièce s'est
+abattue sous moi, comme une rosse, et m'a fichu par terre! Ah! si l'on
+n'était puni que de ses fautes!...
+
+--Mon cher Romilly, répliqua vivement Meunier, croyez-vous que notre
+fortune, à nous auteurs dramatiques, ne dépende pas des comédiens
+autant que de nous-mêmes? Croyez-vous que jamais ils ne jettent bas,
+par leur imprudence ou leur maladresse, une œuvre qui s'élançait de
+haut vol? Est-ce que nous aussi, comme le légionnaire de César, nous
+ne sommes pas saisis de trouble et d'angoisse à cette pensée que
+notre sort n'est pas assuré par notre propre valeur, mais qu'il
+dépend de ceux qui combattent avec nous?
+
+--C'est la vie, cela! dit Constantin Marc. En toute entreprise,
+partout et toujours, nous payons pour les fautes des autres.
+
+--Il n'est que trop vrai, reprit Meunier, qui venait de voir tomber
+son drame lyrique de _Pandolphe et Clarimonde_. Mais cette iniquité
+nous révolte.
+
+--Elle ne doit nullement nous révolter, répliqua Constantin Marc.
+Il y a une loi sacrée qui gouverne le monde, à laquelle nous devons
+obéir, que nous devons adorer, c'est l'injustice, l'auguste, la
+sainte injustice. Elle est bénie partout sous les noms de bonheur,
+fortune, génie et grâce. C'est une faiblesse de ne pas la
+reconnaître et la vénérer sous son vrai nom.
+
+--C'est bizarre, ce que vous dites là! fit le doux Meunier.
+
+--Réfléchissez, reprit Constantin Marc. Vous aussi, vous êtes du
+parti de l'injustice, puisque vous recherchez les honneurs, et que
+vous voulez raisonnablement étouffer vos concurrents, désir naturel,
+injuste et légitime. Connaissez-vous rien de plus stupide et de plus
+odieux que ces gens que nous avons vu réclamer la justice? L'opinion
+publique, qui n'est pourtant pas bien intelligente, le sens commun,
+qui n'est pourtant pas un sens supérieur, a senti qu'ils étaient au
+rebours de la nature, de la société, de la vie.
+
+--Certainement, dit Meunier, mais la justice...
+
+--La justice n'est que le rêve de quelques imbéciles. L'injustice,
+c'est la pensée même de Dieu. La doctrine du péché originel
+suffirait seule à me rendre chrétien, et la doctrine de la grâce
+renferme en elle toutes les vérités humaines et divines.
+
+--Vous avez la foi? demanda respectueusement Romilly.
+
+--Je n'ai pas la foi, mais je voudrais l'avoir. Je la considère
+comme le bien le plus précieux dont on puisse jouir en ce monde. A
+Saint-Bartholomé, je vais à la messe tous les dimanches et fêtes,
+et je n'ai pas entendu une seule fois le curé faire son prône, sans
+me dire: «Je donnerais tout ce que j'ai, ma maison, mes champs, mes
+bois, pour être aussi bête que cet animal-là.»
+
+Michel, le jeune peintre à la barbe mystique, disait à Roger, le
+décorateur:
+
+--Ce pauvre Chevalier avait des idées. Mais toutes n'étaient pas
+bonnes. Un soir, il entra radieux et transfiguré dans la brasserie,
+s'assit près de nous, et, tordant son vieux feutre entre ses longs
+doigts rouges, s'écria: «J'ai découvert la vraie manière de
+jouer le drame. Personne jusqu'ici n'a su jouer le drame, personne,
+entendez-vous!» Et il nous conta sa découverte: «Je viens de la
+Chambre. On m'avait fait grimper à l'amphithéâtre. Je voyais les
+députés grouiller comme des insectes noirs au fond d'un puits. Tout
+à coup un petit homme, trapu, monte à la tribune. Il avait l'air
+de porter sur son dos un sac de charbon. Il écartait les coudes
+et fermait les poings. Il était comique, quoi! Il avait l'accent
+méridional et faisait des fautes de diction. Il parla des
+travailleurs, des prolétaires, de la justice sociale. C'était
+superbe; sa voix, son geste, vous prenaient aux entrailles; la salle
+faillit crouler sous les applaudissements. Je me suis dit: «Ce qu'il
+fait, je le ferai au théâtre, et mieux. Moi, un comique, je jouerai
+le drame. Les grands rôles de drame doivent, pour produire leur
+effet, être tenus par un comique, mais qui ait de l'âme.» Et le
+pauvre garçon croyait avoir conçu un art nouveau. «On verra»,
+disait-il.
+
+A l'angle du boulevard Saint-Michel, un journaliste s'approcha de
+Meunier:
+
+--Est-ce vrai que Robert de Ligny a été amoureux fou de Fagette?
+
+--S'il l'aime, ce n'est pas depuis longtemps. Il y a quinze jours,
+au théâtre, il m'a demandé: «Qu'est-ce que c'est que cette petite
+blonde?» Et il montrait Fagette.
+
+--Je ne sais d'où vient, disait le courriériste d'un journal du soir
+au courriériste d'un journal du matin, cette manie que nous avons de
+calomnier l'humanité. Je suis étonné, au contraire, du nombre de
+braves gens que je découvre. C'est à croire que les hommes ont la
+pudeur du bien qu'ils font, et qu'ils se cachent pour accomplir des
+actes de dévouement et de générosité... N'est-ce pas votre avis?
+
+--Moi, répondit le courriériste d'un journal du matin, chaque fois
+que j'ai ouvert une porte par méprise, je le dis au propre et au
+figuré, j'ai découvert une ignominie insoupçonnée. Si tout à coup
+la société se retournait comme un gant et qu'on en vît le dedans,
+nous tomberions tous évanouis de dégoût et d'effroi.
+
+--Dans le temps, dit Roger au peintre Michel, j'ai connu sur la Butte
+l'oncle de Chevalier. Il était photographe et s'habillait comme un
+astrologue. C'était un vieux fou qui envoyait toujours à un client
+le portrait d'un autre. Les clients réclamaient... Mais pas tous. Il
+y en avait même qui se trouvaient ressemblants.
+
+--Qu'est-ce qu'il est devenu?
+
+--Il a fait faillite et il s'est pendu.
+
+Sur le boulevard Saint-Michel, Pradel, qui marchait au côté de
+Trublet, profitait encore de l'occasion pour se renseigner sur
+l'immortalité de l'âme et la destinée de l'homme après la mort. Il
+n'obtenait rien qui lui parût suffisamment positif et répétait:
+
+--Je voudrais savoir.
+
+A quoi le docteur Socrate répondait:
+
+--Les hommes ne sont pas faits pour savoir; les hommes ne sont pas
+faits pour comprendre. Ils n'ont pas ce qu'il faut pour cela. Un
+cerveau d'homme est plus grand et plus riche en circonvolutions
+qu'un cerveau de gorille, mais il n'y a de l'un à l'autre aucune
+différence essentielle. Nos plus hautes pensées et nos plus vastes
+systèmes ne seront jamais que le prolongement magnifique des idées
+que contient la tête des singes. Ce que nous savons de plus que le
+chien sur l'univers nous amuse et nous flatte; c'est peu de chose en
+soi et nos illusions croissent avec nos connaissances.
+
+Mais Pradel n'écoutait plus. Il récitait mentalement le discours
+qu'il devait prononcer sur la tombe de Chevalier.
+
+Quand le convoi tourna vers les pelouses défleuries qui couvrent
+l'avenue de l'Observatoire, le tramway lui céda le passage, par
+respect pour la mort.
+
+Trublet en fit la remarque.
+
+--Les hommes, dit-il, respectent la mort, parce qu'ils estiment
+justement que, s'il est respectable de mourir, chacun est assuré
+d'être respectable du moins en cela.
+
+Les comédiens émus s'entretenaient entre eux de la mort de
+Chevalier. Durville, mystérieusement, d'une voix profonde, révélait
+le drame:
+
+--Ce n'est pas un suicide. C'est un crime passionnel. Monsieur de
+Ligny a surpris Chevalier avec Nanteuil. Il lui a tiré sept balles
+de revolver. Deux balles ont atteint notre malheureux camarade à la
+tête et à la poitrine, quatre se sont perdues et la cinquième a
+effleuré Nanteuil au-dessous du sein gauche.
+
+--Nanteuil est blessée?
+
+--Légèrement.
+
+--Monsieur de Ligny sera poursuivi?
+
+--On étouffera l'affaire, et l'on aura raison. Mais je suis
+exactement informé.
+
+Dans les voitures aussi, les comédiennes semaient des bruits divers.
+Les unes croyaient à un meurtre, les autres à un suicide.
+
+--Il s'est tiré un coup de revolver dans la poitrine, assurait
+Falempin. Il n'était que blessé. Le médecin l'a dit: si on lui
+avait donné des soins à temps, on l'aurait sauvé. Mais ils l'ont
+laissé sur le plancher, baignant dans son sang.
+
+Et madame Doulce dit à Ellen Midi:
+
+--Moi, il m'est arrivé bien souvent de m'approcher d'un lit de mort.
+Alors je m'agenouille et je prie. Aussitôt, je me sens pénétrée
+d'une sérénité céleste.
+
+--Vous avez de la chance! lui répondit Ellen Midi.
+
+Au bout de la rue Campagne-Première, sur les boulevards larges
+et gris, ils sentirent tous la longueur du chemin parcouru et la
+tristesse du passage. Ils sentirent que derrière ce cercueil ils
+avaient franchi les confins de la vie et qu'ils étaient chez les
+morts. A leur droite, s'étendaient les marbriers et les fleuristes
+funéraires, des étalages de pots de fleurs et le mobilier
+économique des tombes, jardinières en zinc, couronnes d'immortelles
+en ciment, anges gardiens en plâtre. A leur gauche, ils voyaient
+derrière le mur bas du cimetière se dresser les croix blanches
+entre les têtes nues des tilleuls et partout ils respiraient, dans la
+poussière pâle, la mort, la mort banale, régulière, administrée
+par la Ville et l'État et pauvrement enjolivée par la piété des
+familles.
+
+Entre les deux lourds piliers de pierre, surmontés de sabliers
+ailés, ils passèrent. Le char s'avança lentement sur le sable qui
+criait dans le silence. Il semblait, au milieu des maisons des morts,
+avoir doublé de hauteur. Les gens du cortège lisaient sur les tombes
+des noms célèbres ou regardaient la statue d'une jeune fille assise,
+un livre à la main. Le vieux Maury déchiffrait sur les épitaphes
+l'âge des défunts. Les vies courtes et plus encore les vies moyennes
+l'affligeaient comme un mauvais présage. Mais, quand il rencontrait
+des morts exemplaires par leur grand âge, il en recevait avec joie
+l'espérance et la probabilité d'un long reste de vie.
+
+Le char s'arrêta au milieu d'une allée latérale. Le clergé et les
+femmes descendirent de voiture. Delage reçut dans ses bras, du haut
+du marchepied, la bonne madame Ravaud, qui devenait un peu lourde,
+et tout à coup, moitié railleur, moitié sérieux, il lui fit des
+propositions. Elle n'était plus jeune; elle avait un demi-siècle de
+théâtre. Delage, en ses vingt-cinq ans, la trouvait prodigieusement
+vieille. Et, tout en lui parlant à l'oreille, il s'excitait,
+s'entêtait, devenait sincère, la désirait vraiment, par curiosité
+perverse, par envie de faire quelque chose d'extraordinaire et
+certitude d'être de force à le faire, peut-être par instinct
+professionnel de joli garçon, et parce qu'enfin, ayant d'abord
+demandé ce qu'il ne voulait pas, il commençait à vouloir ce qu'il
+avait demandé. Madame Ravaud s'échappa, indignée et flattée.
+
+Et le cercueil allait à bras d'homme par un chemin étroit bordé de
+cyprès nains, sous un bourdonnement de prières:
+
+_In paradisum deducant te Angeli, in tuo adventu suscipiant te
+Martyres et perducant te in civitatem sanctam Jerusalem, Chorus
+Angelorum te suscipiat et cum Lazaro, quondam paupere, aeternam habeas
+requiem._
+
+Bientôt il n'y eut plus de voie tracée. Il fallut, à la suite du
+cercueil agile, du prêtre et des enfants de chœur, s'éparpiller,
+enjamber les pierres couchées et se couler entre les cippes et
+les stèles. On perdait, on retrouvait le mort. Nanteuil mettait de
+l'ardeur à le poursuivre, inquiète, brusque, son livre à la main,
+tirant sa jupe accrochée aux grilles, et frôlant les couronnes
+sèches qui laissaient sur sa robe des têtes d'immortelles. Enfin,
+les premiers arrivés sentirent l'âcre odeur de la terre fraîche et,
+du haut des dalles voisines, virent la fosse dans laquelle descendait
+le cercueil.
+
+Les comédiens avaient fait libéralement les frais de l'enterrement;
+ils s'étaient cotisés pour acheter à leur camarade ce qu'il lui
+fallait de terre, deux mètres concédés pour cinq ans. Romilly,
+au nom des acteurs de l'Odéon, avait versé à l'Administration 300
+francs, exactement 301 fr. 80 centimes. Il avait même dessiné
+un projet de monument, une stèle brisée à laquelle des masques
+comiques étaient suspendus. Mais à ce sujet on n'avait pas pris de
+décision.
+
+Le célébrant bénit la fosse. Et le prêtre et les enfants
+murmurèrent des paroles alternées:
+
+--_Requiem aeternam dona ei, Domine._
+
+--_Et lux perpetua luceat ei._
+
+--_Requiescat in pace._
+
+--_Amen._
+
+--_Anima ejus et animae omnium fidelium defunctorum, per misericordiam
+Dei, requiescant in pace._
+
+--_Amen._
+
+--_De profundis..._
+
+Chacun vint jeter de l'eau bénite sur le cercueil. Nanteuil surveilla
+tout, les prières, les pelletées de terre, les aspersions, puis,
+agenouillée sur un coin de tombe, à l'écart, elle récita avec
+ferveur: «Notre Père qui êtes aux cieux...»
+
+Pradel, au bord de la fosse parla. Il se défendit de faire un
+discours. Mais le théâtre de l'Odéon ne pouvait pas laisser partir
+sans une parole d'adieu un jeune artiste aimé de tous.
+
+--Je dirai donc, au nom de la grande et cordiale famille dramatique,
+les mots qui sont dans tous les cœurs...
+
+Groupés autour de l'orateur dans des attitudes classées, les
+comédiens écoutaient avec une science profonde. Ils écoutaient en
+action, de l'oreille, de la bouche, de l'œil, des bras, des jambes.
+Ils écoutaient chacun dans sa manière, avec noblesse, ingénuité,
+douleur ou révolte, selon son emploi.
+
+Non, le directeur du théâtre ne laisserait pas partir sans une
+parole d'adieu le vaillant comédien qui, dans sa trop courte
+carrière, avait donné plus que des espérances.
+
+--Chevalier, fougueux, inégal, inquiet, communiquait à ses
+créations un caractère particulier, une physionomie distinctive.
+Nous l'avons vu, il y a bien peu de jours, je pourrais dire: il y
+a bien peu d'heures, imprimer à une figure épisodique un relief
+puissant. L'illustre auteur de la pièce en était frappé. Chevalier
+touchait au succès. Il avait le feu sacré. On s'est demandé la
+cause de sa fin si cruelle. Ne cherchez pas. Chevalier est mort de son
+art: il est mort de la fièvre dramatique. Il est mort dévoré par la
+flamme qui tous nous consume lentement. Hélas! le théâtre, dont le
+public voit seulement les sourires et les larmes aussi douces que
+les sourires, est un maître jaloux qui exige de ses serviteurs un
+dévouement absolu, les plus douloureux sacrifices, et qui parfois
+demande des victimes. Adieu, Chevalier, au nom de tous vos camarades.
+Adieu!
+
+Les mouchoirs essuyèrent des larmes. Les comédiens pleuraient
+sincèrement; ils pleuraient sur eux.
+
+Quand ils se furent tous écoulés, le docteur Trublet, resté
+seul dans le cimetière avec Constantin Marc, embrassa du regard la
+multitude des tombes.
+
+--Vous rappelez-vous, dit-il, une réflexion d'Auguste Comte:
+«L'humanité est composée de morts et de vivants. Les morts sont de
+beaucoup les plus nombreux»? Certes, les morts sont de beaucoup les
+plus nombreux. Par leur multitude et la grandeur du travail accompli,
+ils sont les plus puissants. Ce sont eux qui gouvernent; nous leur
+obéissons. Nos maîtres sont sous ces pierres. Voici le législateur
+qui a fait la loi que je subis aujourd'hui, l'architecte qui a bâti
+ma maison, le poète qui a créé les illusions qui nous troublent
+encore, l'orateur qui nous a persuadés avant notre naissance. Voici
+tous les artisans de nos connaissances vraies ou fausses, de notre
+sagesse et de nos folies. Ils sont là, les chefs inflexibles,
+auxquels on ne désobéit pas. En eux est la force, la suite et la
+durée... Qu'est-ce qu'une génération de vivants, en comparaison
+des générations innombrables des morts? Qu'est-ce que notre volonté
+d'un jour, devant leur volonté mille fois séculaire?... Nous
+révolter contre eux, le pouvons-nous? Nous n'avons pas seulement le
+temps de leur désobéir!
+
+--Enfin, vous y venez, docteur Socrate! s'écria Constantin Marc; vous
+renoncez au progrès, à la justice nouvelle, à la paix du monde,
+à la libre pensée, vous vous soumettez à la tradition... Vous
+consentez à la vieille erreur, à la bonne ignorance, à la
+vénérable iniquité de nos pères. Vous rentrez dans la tradition
+française, vous vous soumettez à la coutume antique, à l'autorité
+des ancêtres.
+
+--Où prenez-vous la coutume et la tradition? demanda Trublet; où
+prenez-vous l'autorité? Il y a des traditions inconciliables,
+des coutumes diverses, des autorités opposées. Les morts ne nous
+imposent pas une volonté. Ils nous soumettent à des volontés
+contradictoires. Les opinions du passé qui pèsent sur nous sont
+incertaines et confuses. En nous écrasant, elles se détruisent les
+unes les autres. Tous ces morts ont vécu, comme nous, dans le trouble
+et la contradiction. Chacun en son temps a fait à sa manière, dans
+la haine ou l'amour, le songe de la vie. Faisons ce rêve à notre
+tour, avec bienveillance et joie, s'il est possible, et allons
+déjeuner. Je vais vous mener dans un petit bouchon de la rue Vavin,
+chez Clémence, qui ne fait qu'un plat, mais un plat prodigieux:
+le cassoulet de Castelnaudary, qu'il ne faut pas confondre avec
+le cassoulet à la mode de Carcassonne, simple gigot de mouton aux
+haricots. Le cassoulet de Castelnaudary contient des cuisses d'oie
+confites, des haricots préalablement blanchis, du lard et un petit
+saucisson. Pour être bon, il faut qu'il ait cuit longuement sur un
+feu doux. Le cassoulet de Clémence cuit depuis vingt ans. Elle remet
+dans le poêlon tantôt de l'oie ou du lard, tantôt un saucisson ou
+des haricots, mais c'est toujours le même cassoulet. Le fond reste;
+et ce fond antique et précieux lui donne la saveur que, dans les
+tableaux des vieux maîtres vénitiens, on trouve aux chairs ambrées
+des femmes. Venez, je veux vous faire goûter le cassoulet de
+Clémence.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Après avoir fait sa prière, Nanteuil, sans écouter le discours de
+Pradel, sauta dans une voiture pour rejoindre Robert de Ligny, qui
+l'attendait devant la gare Montparnasse. Au milieu des passants, ils
+se donnèrent la main et se regardèrent sans se rien dire. Mieux que
+jamais ils se sentirent liés l'un à l'autre. Robert l'aimait.
+
+Il l'aimait sans le savoir. Elle n'était pour lui, à ce qu'il
+croyait, qu'un plaisir dans la série infinie des plaisirs possibles.
+Mais le plaisir avait pris pour lui la forme de Félicie, et, s'il
+avait mieux réfléchi aux innombrables femmes qu'il se promettait
+dans la vaste suite de sa vie nouvellement commencée, il aurait
+reconnu que, maintenant, c'était toutes des Félicies. Il aurait pu
+du moins s'apercevoir que, sans intention de lui être fidèle, il ne
+songeait pas à la tromper, et que, depuis qu'elle s'était donnée,
+il n'en avait pas désiré une autre. Il ne s'en apercevait pas.
+
+Cette fois pourtant, sur cette place agitée et banale, en la voyant,
+non plus dans l'ombre voluptueuse de la nuit, ni sous ces lueurs
+caressantes de l'alcôve, qui donnaient à sa forme nue le vague
+délicieux d'une voie lactée, mais sous la dure lumière d'un jour
+diffus, aux clartés minutieuses d'un soleil sans gloire et sans
+ombres qui accusait sous la voilette les paupières brûlées de
+larmes, les joues nacrées et les lèvres froissées, il sentit qu'il
+éprouvait pour cette chair un goût mystérieux et profond.
+
+Il ne l'interrogea pas. Ils se dirent des mots tendres. Et, comme elle
+avait très faim, il la mena déjeuner dans un cabaret connu, dont le
+nom brillait en lettres d'or sur une des vieilles maisons de la place.
+Ils se firent servir dans un jardin d'hiver, dont les rochers, le
+bassin et l'arbre étaient multipliés par des glaces encadrées de
+treillis vert. Devant la nappe, en consultant le menu, ils causèrent
+avec plus d'abandon qu'ils n'avaient fait jusque-là. Il lui disait
+que les émotions et les tracas de ces trois derniers jours l'avaient
+énervé, mais qu'il n'y pensait plus et que ce serait absurde de
+s'occuper encore de cette affaire. Elle lui parlait de sa santé, se
+plaignait de ne pouvoir dormir que d'un mauvais sommeil et d'avoir des
+rêves. Mais elle ne lui disait pas ce qu'elle voyait dans ses rêves,
+et elle évitait de parler du mort. Il lui demanda si elle n'avait
+pas eu une matinée fatigante et pourquoi elle était allée jusqu'au
+cimetière, ce qui ne servait à rien.
+
+Incapable de lui expliquer les profondeurs de son âme soumise aux
+rites, aux cérémonies propitiatoires et aux incantations, elle
+secoua la tête comme pour dire: «Fallait».
+
+Tandis qu'aux tables voisines des déjeuneurs achevaient leur repas,
+ils causèrent longtemps, tous deux à voix basse, en attendant
+d'être servis.
+
+Robert s'était promis, il s'était juré de ne jamais reprocher à
+Félicie d'avoir eu Chevalier pour amant, ou même de lui faire une
+seule question à ce sujet. Et pourtant, par une sourde rancune, par
+une mauvaise humeur remontée, par une naturelle curiosité, et aussi
+parce qu'il l'aimait trop pour se contenir, il lui dit d'une voix
+amère:
+
+--Tu as été avec lui, autrefois.
+
+Elle se tut et ne nia pas. Non qu'elle sentît qu'il était désormais
+inutile de mentir. Au contraire, elle avait l'habitude de nier
+l'évidence, et, certes, elle avait trop le sens des hommes pour
+ignorer qu'en amour il n'y a pas de mensonge si grossier qu'ils ne
+puissent croire s'ils en ont envie. Mais cette fois, contre sa nature
+et son habitude, elle ne mentit pas. Elle avait peur d'offenser
+le mort. Elle pensait que le renier ce serait lui faire tort, lui
+retrancher sa part, l'irriter. Elle se tut, craignant de le voir venir
+s'accouder à la table avec son rire fixe et sa tête trouée, et de
+l'entendre dire de sa voix plaintive: «Félicie, tu n'as pas oublié,
+pourtant, notre petite chambre de la rue des Martyrs!...»
+
+Ce que, depuis sa mort, il était devenu pour elle, elle n'aurait pu
+le dire, tant c'était hors de ses croyances et contraire à sa
+raison et tant les mots qui l'eussent exprimé lui semblaient vieux,
+ridicules et hors d'usage. Mais, d'une hérédité lointaine ou
+plutôt de quelques récits entendus dans son enfance, elle tirait le
+sentiment confus qu'il était au nombre de ces morts qui tourmentaient
+autrefois les vivants et qu'exorcisaient les prêtres: car, en pensant
+à lui, elle commençait instinctivement le signe de la croix et ne
+s'arrêtait que pour ne pas paraître ridicule.
+
+Ligny, la voyant triste et troublée, se reprocha ses paroles dures
+et inutiles, et, dans le moment même où il se les reprochait, il en
+ajoutait d'aussi dures et d'aussi inutiles:
+
+--Tu m'avais pourtant dit que ce n'était pas vrai!
+
+Elle répondit avec ferveur:
+
+--C'est que je voulais, vois-tu, que ce ne fût pas vrai.
+
+Elle ajouta:
+
+--Ah! mon chéri, depuis que je suis à toi, je t'assure bien que je
+n'ai pas été à un autre. Je n'y ai pas de mérite: ça me serait
+impossible.
+
+Comme les jeunes animaux, elle avait besoin de gaieté. Le vin, qui
+brillait dans son verre ainsi que de l'ambre liquide, fut une joie
+pour ses yeux et elle en mouilla sa langue avec volupté. Elle
+s'intéressa aux plats qu'on lui servait, et surtout aux pommes
+soufflées, semblables à des ampoules d'or. Puis elle observa les
+déjeuneurs attablés dans la salle et s'amusa d'eux, leur prêtant,
+sur leur mine, des sentiments ridicules ou des passions grotesques.
+Elle remarquait les regards malveillants que lui jetaient les femmes,
+et les efforts que faisaient les hommes pour lui paraître beaux et
+considérables. Et elle fit une réflexion générale:
+
+--Robert, as-tu remarqué que les gens ne sont jamais naturels? Ils
+ne disent pas une chose parce qu'ils la pensent. Ils la disent parce
+qu'ils croient que c'est celle-là qu'il fallait dire. Cette habitude
+les rend très ennuyeux. Et il est extrêmement rare de trouver
+quelqu'un de naturel. Toi, tu es naturel.
+
+--En effet, je ne crois pas être poseur.
+
+--Tu poses comme les autres. Mais tu poses dans ta nature. Je vois
+bien quand tu veux m'épater...
+
+Elle lui parla de lui-même, et, ramenée par le cours involontaire de
+ses idées au drame de Neuilly, elle demanda:
+
+--Ta mère ne t'a rien dit?
+
+--Non.
+
+--Elle a su, pourtant...
+
+--C'est probable.
+
+--Est-ce que tu t'entends bien avec elle?
+
+--Mais oui!
+
+--On dit qu'elle est encore très belle, ta mère. Est-ce vrai?
+
+Il ne répondit pas et essaya de changer la conversation. Il n'aimait
+pas que Félicie lui parlât de sa mère ni s'occupât de sa
+famille. Monsieur et madame de Ligny jouissaient de la plus haute
+considération dans la société parisienne. M. de Ligny, diplomate
+d'origine et de carrière, était en soi très honorable. Il l'était
+même avant que de naître par les services diplomatiques que ses
+ancêtres avaient rendus à la France. Son bisaïeul avait signé
+l'abandon de Pondichéry à l'Angleterre. Madame de Ligny vivait très
+correctement avec son mari. Mais, sans aucune fortune, elle menait
+grand train et ses toilettes étaient une des dernières gloires de
+la France. Elle recevait dans son intimité un ancien ambassadeur. Le
+vieillard, son âge, sa situation, ses opinions, ses titres, sa grande
+fortune rendaient cette liaison respectable. Madame de Ligny tenait
+à distance les dames de la République, et leur donnait, quand il lui
+plaisait, des leçons de convenances. Elle n'avait rien à redouter
+de l'opinion élégante. Robert savait qu'elle était respectable
+aux gens du monde. Mais il craignait toujours qu'en parlant d'elle,
+Félicie ne le fît pas avec toute la réserve nécessaire. Il avait
+peur que, n'étant pas du monde, elle ne dît ce qu'il ne fallait
+pas dire. Il avait tort: Félicie ne connaissait pas la vie intime
+de madame de Ligny; et, si elle l'avait connue, elle ne l'aurait
+pas blâmée. Cette dame lui inspirait une curiosité naïve et une
+admiration mêlée de crainte. Son amant ne voulant pas lui parler de
+sa mère, elle voyait dans cette réserve une morgue aristocratique et
+même une marque de mésestime qui révoltaient son orgueil de fille
+libre et de plébéienne. Elle lui disait avec aigreur: «Je peux bien
+te parler de ta mère.» La première fois, elle avait ajouté:
+«La mienne la vaut bien.» Mais elle s'était aperçue que c'était
+commun, et elle ne le disait plus.
+
+Maintenant la salle était vide.
+
+Elle regarda sa montre, et, voyant qu'il était trois heures:
+
+--Il faut que je file. On répète _la Grille_, cet après-midi.
+Constantin Marc doit être déjà au théâtre... En voilà encore un
+drôle de garçon! Il raconte que, dans le Vivarais, il culbute toutes
+les femmes. Et il est si timide qu'il n'ose seulement pas causer avec
+Fagette et Falempin. Je lui fais peur. Ça m'amuse.
+
+Elle était si lasse qu'elle n'avait pas le courage de se lever.
+
+--C'est bizarre! on dit partout que je suis engagée aux Français. Ce
+n'est pas vrai. Il n'en est même pas question... Bien sûr que je
+ne pourrai pas rester indéfiniment où je suis. A la longue, on
+s'abrutirait là dedans. Mais rien ne presse. J'ai un grand rôle
+à créer dans _la Grille_. On verra après. Ce que je demande, moi,
+c'est à jouer la comédie. Je n'ai pas envie d'entrer aux Français
+pour n'y rien faire.
+
+Tout à coup, regardant devant elle avec des yeux pleins d'épouvante,
+elle se rejeta en arrière, pâlit et poussa un cri aigu. Puis ses
+paupières battirent, et elle murmura qu'elle étouffait.
+
+Robert lui ouvrit son corsage et lui mouilla les tempes d'un peu
+d'eau.
+
+Elle dit:
+
+--Un prêtre! j'ai vu un prêtre... Il était en surplis... Ses
+lèvres remuaient et ne faisaient pas de bruit... Il m'a regardée.
+
+Il tâcha de la rassurer:
+
+--Voyons, ma chérie, comment veux-tu qu'un prêtre, un prêtre en
+surplis, passe dans le restaurant?
+
+Elle écoutait, docile, et se laissait persuader:
+
+--Tu as raison, tu as raison, je sais bien.
+
+Très vite, dans sa petite tête, les illusions se dissipaient. Elle
+était née deux cent trente ans après la mort de Descartes,
+dont elle n'avait jamais entendu parler, et qui lui avait pourtant
+enseigné l'usage de la raison, comme aurait dit le docteur Socrate.
+
+A six heures, Robert la prit, au sortir de la répétition, sous les
+arcades et l'emmena en voiture.
+
+Elle demanda:
+
+--Où allons-nous?
+
+Il hésita un peu.
+
+--Tu ne veux pas retourner là-bas, dans notre maison?
+
+Elle se récria:
+
+--Ah! non, par exemple! Jamais!
+
+Il lui répondit qu'il l'avait pensé, qu'il chercherait autre chose:
+un petit rez-de-chaussée à Paris; qu'en attendant, pour aujourd'hui,
+ils se contenteraient d'un logis de hasard.
+
+Elle le regarda, les yeux fixes et lourds, l'attira violemment à
+elle, et lui brûla l'oreille et le cou du souffle de son désir. Puis
+ses bras se détachèrent, elle retomba molle et triste à son côté.
+
+Quand le fiacre s'arrêta:
+
+--Tu ne m'en voudras pas, n'est-ce pas? mon Robert, de ce que je vais
+te dire: Pas aujourd'hui... demain...
+
+Elle avait jugé nécessaire de faire ce sacrifice au mort jaloux.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Le lendemain, il la mena dans une chambre meublée, qu'il avait
+choisie banale, mais gaie, au premier étage d'un hôtel donnant sur
+un square, près de la Bibliothèque. Au milieu du square s'élevait,
+soutenue par des nymphes robustes, la vasque d'une fontaine. Les
+allées bordées de lauriers et de fusains étaient désertes et,
+de la place peu fréquentée, on entendait le murmure énorme et
+rassurant de la ville. La répétition avait fini très tard. Quand
+ils entrèrent dans la chambre, la nuit, déjà plus lente à venir en
+cette saison de neiges fondues, commençait d'assombrir les tentures.
+Les grandes glaces de l'armoire et de la cheminée s'emplissaient de
+lueurs vagues et d'ombres.
+
+Elle ôta sa veste de fourrure, alla regarder à la fenêtre, entre
+les rideaux, et dit:
+
+--Robert, les marches du perron sont mouillées.
+
+Il lui répondit qu'il n'y avait pas de perron, mais le trottoir et la
+chaussée, puis un autre trottoir et la grille du square.
+
+--Tu es une Parisienne, tu connais bien cette place. Il y a au milieu,
+dans les arbres, une fontaine monumentale, avec des femmes énormes
+qui n'ont pas des seins aussi jolis que les tiens.
+
+Dans son impatience, il l'aida à défaire sa robe de drap. Mais il ne
+trouvait pas les agrafes et s'égratignait aux épingles.
+
+Il dit:
+
+--Je suis maladroit.
+
+Elle répondit en riant:
+
+--Bien sûr que tu n'es pas aussi habile que madame Michon!... Ce
+n'est pas tant la maladresse; mais tu as peur de te piquer. Les
+hommes, c'est lâche. Tandis que les femmes, il faut bien qu'elles
+s'habituent à souffrir... C'est vrai! une femme, ça a mal presque
+tout le temps.
+
+Il ne remarqua pas qu'elle était pâle, avec un cercle d'ombre autour
+des yeux. Il la désirait trop et ne la voyait plus.
+
+Il lui dit:
+
+--Elles sont très sensibles à la douleur, elles sont aussi très
+sensibles au plaisir... Connais-tu Claude Bernard?
+
+--Non!
+
+--C'était un grand savant. Il a dit qu'il n'hésitait pas à
+reconnaître à la femme la suprématie dans le domaine de la
+sensibilité physique et morale.
+
+Nanteuil en dégrafant son corset:
+
+--S'il a voulu dire par là que toutes les femmes sont sensibles,
+c'est un rude cornichon. Il aurait fallu lui envoyer Fagette, et
+il aurait vu s'il est facile d'en obtenir quoi que ce soit, dans
+le domaine... comment dit-il ça?... de la sensibilité physique et
+morale.
+
+Et elle ajouta, avec un orgueil très doux:
+
+--Ne t'y trompe pas, mon Robert, des femmes comme moi, il n'y en a pas
+des tas.
+
+Comme il l'attirait dans ses bras, elle se dégagea:
+
+--Tu me retardes.
+
+Puis, assise et repliée sur elle-même pour défaire ses bottines.
+
+--Tu ne sais pas? Le docteur Socrate m'a raconté, l'autre jour, qu'il
+avait eu une apparition. Il a vu un ânier qui avait assassiné une
+petite fille. J'ai rêvé cette nuit, de cette histoire-là, seulement
+dans mon rêve, je ne savais jamais si l'ânier était un homme ou une
+femme. Ce qu'il était embrouillé, mon rêve!... A propos du docteur
+Socrate, devine de qui il est l'amant... de la dame qui tient le
+cabinet de lecture de la rue Mazarine. Elle n'est plus très jeune,
+mais elle est très intelligente. Est-ce que tu crois qu'il la
+trompe?... J'ôte mes bas, c'est plus convenable. Et elle lui conta
+une histoire de théâtre:
+
+--Je crois que, décidément, je ne resterai pas longtemps à
+l'Odéon.
+
+--Pourquoi?
+
+--Tu vas voir. Pradel m'a dit aujourd'hui, avant la répétition:
+«Ma petite Nanteuil, il n'y a jamais rien eu entre nous. C'est
+ridicule...» Il a été très convenable, mais il m'a fait comprendre
+que nous étions, l'un vis-à-vis de l'autre, dans une situation
+irrégulière qui ne pouvait se prolonger indéfiniment... Parce que
+tu sais que Pradel a établi une règle. Autrefois il choisissait
+parmi ses pensionnaires. Il avait des favorites, on criait.
+Maintenant, pour la bonne administration du théâtre, il les prend
+toutes, même celles qui ne lui plaisent pas, même celles qui lui
+déplaisent. Il n'y a plus de favorites. Tout va bien. Ah! c'est un
+vrai directeur, cet homme-là.
+
+Comme Robert, dans le lit, écoutait sans rien dire, elle alla le
+secouer:
+
+--Alors, ça te serait égal que je me mette avec Pradel?
+
+--Non, ma chérie, non ça ne me serait pas égal. Mais ce n'est pas
+ce que je dirais qui l'empêcherait.
+
+Penchée sur lui, elle lui donnait des caresses ardentes, en forme de
+menaces et de châtiment, et elle lui criait:
+
+--Tu ne m'aimes donc pas, que tu n'es pas jaloux? Je veux que tu sois
+jaloux.
+
+Puis, brusquement, elle s'éloigna de lui, et, retenant sur son
+épaule gauche la chemise qui avait glissé sous le sein droit, elle
+s'attarda devant la table de toilette et demanda avec inquiétude:
+
+--Robert, tu n'as rien apporté ici de l'autre chambre?
+
+--Rien.
+
+Alors, doucement, timidement, elle se coula dans le lit. Mais, à
+peine y était-elle étendue, qu'elle s'accouda à l'oreiller, et, le
+cou tendu, la bouche entr'ouverte, écouta. Il lui semblait entendre
+ce bruit léger de pas dans le sable qu'elle avait entendu dans la
+maison du boulevard de Villiers. Elle courut à la fenêtre, vit
+l'arbre de Judée, la pelouse, la grille. Sachant ce qu'elle allait
+voir encore, elle voulut se cacher la tête dans les mains. Mais elle
+ne put soulever les bras, et le visage de Chevalier se dressa devant
+elle.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Elle était rentrée chez elle avec une fièvre ardente. Robert,
+ayant dîné en famille regagna son grenier. Dans l'état où Nanteuil
+l'avait laissé, il était agacé et de très mauvaise humeur.
+
+Sa chemise et son habit, préparés sur le lit par le valet de
+chambre, avaient l'air de l'attendre dans une attitude domestique et
+servile. Il commença de s'habiller avec une vivacité un peu rageuse.
+Il était impatient de sortir. Il ouvrit son œil-de-bœuf, écouta
+la rumeur de la ville et vit au-dessus des toits la lueur que faisait
+Paris dans le ciel. Il aspira toute la chair amoureuse amassée, par
+cette nuit d'hiver, dans les théâtres et les grands cabarets, les
+cafés-concerts et les bars.
+
+Irrité de ce que Félicie avait déçu son désir, il était décidé
+à se contenter ailleurs, et, ne se sentant point de préférence,
+il se croyait seulement embarrassé de choisir; mais il s'aperçut
+bientôt qu'il n'avait envie d'aucune des femmes qu'il connaissait et
+qu'il n'avait même pas envie des inconnues. Il ferma sa fenêtre et
+s'assit devant le feu.
+
+C'était un feu de coke: madame de Ligny, qui portait des manteaux de
+vingt-cinq mille francs, économisait sur la table et les feux. Elle
+ne souffrait pas qu'on brûlât du bois dans les chambres.
+
+Il réfléchit à ses affaires dont, jusque-là, il s'était peu
+soucié, à la carrière où il était entré et qu'il voyait obscure
+devant lui. Le ministre était grand ami de sa famille. Montagnard
+cévenol, nourri de châtaignes, ses yeux éblouis clignaient aux
+tables fleuries. Trop fin pourtant et trop habile pour ne pas garder
+sur la vieille aristocratie qui l'accueillait l'avantage des dures
+volontés et des refus hautains. Ligny le connaissait et n'attendait
+de lui nulle faveur. En cela plus perspicace que sa mère, qui se
+croyait quelque pouvoir sur ce petit homme noir et velu, submergé
+par ses jupes impérieuses, chaque jeudi, du salon à la table. Il
+le jugeait désobligeant. Et puis il y avait quelque chose entre eux.
+Robert, par malchance, avait précédé son ministre dans l'intimité
+d'une personne que celui-ci aimait jusqu'à l'absurdité, madame de
+Neuilles, une femme galante. Et il croyait voir que le petit homme
+velu s'en doutait et l'en regardait de travers. Enfin il s'était fait
+au quai d'Orsay l'idée que les ministres ne peuvent et ne veulent
+jamais grand'chose. Mais il n'exagérait rien et croyait très
+possible de se faire attacher au cabinet. Jusqu'ici ç'avait été
+son désir. Il tenait beaucoup à ne pas quitter Paris. Sa mère, au
+contraire, eût préféré qu'il allât à La Haye, où un poste de
+troisième secrétaire était vacant. Maintenant il se décidait tout
+à coup pour La Haye. «Je partirai, se dit-il. Le plus tôt sera le
+meilleur.» Sa résolution prise, il en examina les motifs. D'abord,
+c'était excellent pour son avenir. Ensuite, le poste de La
+Haye était agréable. Un camarade, qui l'avait occupé, vantait
+l'hypocrisie délicieuse de la petite capitale endormie, où tout
+était machiné, truqué pour l'agrément du corps diplomatique. Il
+considéra même que La Haye était l'auguste berceau d'un nouveau
+droit international, et il alla jusqu'à décrocher cette raison qu'il
+ferait plaisir à sa mère. Après quoi il s'aperçut qu'il voulait
+partir seulement à cause de Félicie.
+
+Il eut sur elle des pensées qui n'étaient pas bienveillantes. Il
+la savait menteuse et peureuse, méchante pour ses amies. Il avait
+la preuve qu'elle aimait les plus sales cabots ou que, tout au moins,
+elle s'en arrangeait. Il n'était pas certain qu'elle ne le trompât
+pas, non qu'il eût rien découvert de suspect dans la vie qu'elle
+menait, mais parce qu'il doutait raisonnablement de toutes les femmes.
+Il se représenta tout le mal qu'il savait d'elle et se persuada que
+c'était une petite rosse; et, sentant qu'il l'aimait, il pensa qu'il
+l'aimait seulement parce qu'elle était très jolie. Cette raison lui
+parut bonne, mais, en y regardant, il s'aperçut qu'elle n'expliquait
+rien; qu'il aimait cette fille, non parce qu'elle était très jolie,
+mais parce qu'elle était jolie d'une certaine manière, parce qu'elle
+l'était à sa façon, étrangement, qu'il l'aimait pour ce qu'il y
+avait en elle de rare et d'incomparable, parce qu'enfin c'était une
+merveilleuse chose d'art et de volupté, un joyau vivant d'un prix
+inestimable. Alors, se sentant faible, il pleura, il pleura sa
+liberté perdue, sa pensée captive, son âme troublée, sa chair et
+son sang dévoués à un petit être faible et perfide.
+
+A regarder le coke rouge dans la grille de la cheminée, il s'était
+brûlé les yeux. Il les ferma de douleur et vit, sous ses paupières
+closes, des nègres qui s'agitaient dans un tumulte obscène et
+sanglant. Tandis qu'il cherchait de quel livre de voyages, lu dans des
+années d'adolescence, sortaient ces noirs, il les vit diminuer, se
+résoudre en points imperceptibles et disparaître dans une Afrique
+rouge, qui peu à peu représenta la blessure aperçue à la lueur
+d'une allumette la nuit du suicide. Il songea:
+
+--Cet imbécile de Chevalier. Je n'y pensais guère.
+
+Tout à coup, sur ce fond de sang et de flamme parut la forme cambrée
+de Félicie, et il sentit en lui se tendre un désir cruel et chaud.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Il l'alla voir le lendemain, dans le petit appartement du boulevard
+Saint-Michel. Ce n'était pas son habitude. Il n'aimait guère à se
+rencontrer avec madame Nanteuil, qui était pourtant à son égard
+très polie et même obséquieuse, mais qui l'ennuyait et le gênait.
+
+Ce fut elle qui le reçut dans le salon modique. Elle le remercia de
+l'intérêt qu'il portait à la santé de Félicie, l'instruisit
+que la pauvre enfant avait été, la veille au soir, agitée et
+souffrante, mais qu'elle allait mieux.
+
+--Elle travaille son rôle, dans sa chambre. Je vais l'avertir que
+vous êtes ici. Elle sera bien contente de vous voir, monsieur de
+Ligny. Elle sait que vous l'aimez bien. Et les vrais amis sont rares,
+surtout dans le monde du théâtre.
+
+Robert observait madame Nanteuil avec une attention qu'il ne lui avait
+pas encore prêtée. Il cherchait à voir en elle la figure que sa
+fille aurait plus tard. Volontiers il lisait en passant sur le visage
+des mères la bonne aventure des filles. Et cette fois il déchiffrait
+obstinément les traits et les formes de cette dame comme une
+intéressante prophétie. Il n'y lut rien qui fût de mauvais
+augure, ni de bon. Madame Nanteuil, grasse, le teint reposé, la peau
+fraîche, n'était pas désagréable, dans le mol empâtement de ses
+chairs. Mais sa fille ne lui ressemblait pas du tout.
+
+La voyant toute calme et placide, il lui dit:
+
+--Vous n'êtes pas nerveuse, vous?
+
+--Je ne l'ai jamais été. Ma fille ne tient pas de moi. C'est tout
+le portrait de son père. Il était délicat, sans avoir une mauvaise
+santé. Il est mort d'une chute de cheval... Vous prendrez bien une
+tasse de thé, monsieur de Ligny.
+
+Félicie entra. Les cheveux répandus sur les épaules, elle était
+enveloppée d'un peignoir de laine blanche, retenu très lâche à la
+taille par une grosse cordelière de passementerie, et traînait ses
+mules rouges; elle avait l'air d'un enfant. L'ami de la maison, Tony
+Meyer, marchand de tableaux, quand il la voyait dans ce vêtement,
+d'aspect un peu monacal, l'appelait frère Ange de Charolais, parce
+qu'il lui trouvait de la ressemblance avec un portrait de Nattier
+représentant mademoiselle de Charolais dans l'habit franciscain.
+Robert restait surpris et muet devant cette fillette.
+
+--C'est gentil à vous, fit-elle, d'être venu prendre de mes
+nouvelles. Je vous remercie. Je vais mieux.
+
+--Elle travaille beaucoup, elle travaille trop, dit madame Nanteuil.
+Son rôle de _la Grille_ la fatigue.
+
+--Mais non, maman.
+
+On parla théâtre, et la conversation fut pauvre.
+
+Dans un silence, madame Nanteuil demanda à M. de Ligny s'il
+recherchait toujours les vieilles gravures de modes.
+
+Félicie et Robert la regardèrent sans comprendre. Ils lui avaient
+naguère parlé de gravures de modes pour expliquer des rendez-vous
+qu'ils n'avaient pu cacher. Mais ils n'y songeaient plus. Depuis lors,
+un morceau de la lune, comme disait le vieil auteur, était tombé
+dans leur amour; seule, madame Nanteuil, en son respect profond des
+fictions, se rappelait:
+
+--Ma fille m'a dit que vous aviez beaucoup de ces gravures anciennes
+et qu'elle y trouvait des idées pour ses costumes.
+
+--Parfaitement, madame, parfaitement.
+
+--Venez, monsieur de Ligny, dit Félicie. Je voudrais vous montrer un
+projet de costume pour Cécile de Rochemaure.
+
+Et elle l'entraîna dans sa chambre.
+
+C'était une petite chambre tendue de papier fleuri, meublée d'une
+armoire à glace, de deux chaises de crin et d'un lit de fer à
+courtepointe de piqué blanc, surmonté d'un bénitier et d'un rameau
+de buis.
+
+Elle lui donna un long baiser sur la bouche.
+
+--Je t'aime, tu sais!
+
+--C'est bien sûr?
+
+--Oh! oui. Et toi?
+
+--Moi aussi je t'aime. Je n'aurais pas cru que je t'aimerais autant.
+
+--Alors, c'est venu après.
+
+--Ça vient toujours après.
+
+--C'est vrai, ce que tu dis là, Robert. Avant on ne sait pas.
+
+Elle secoua la tête.
+
+--J'ai été bien malade hier.
+
+--Tu as vu Trublet? Qu'est-ce qu'il t'a dit?
+
+--Il m'a dit que le repos, le calme m'était nécessaire... Mon
+chéri, il faudra que nous soyons raisonnables une quinzaine de jours
+encore. Ça t'ennuie?
+
+--Mais oui.
+
+--Moi aussi, ça m'ennuie. Mais qu'est-ce que tu veux?...
+
+Il fit deux ou trois tours, furetant dans les coins. Elle le regardait
+avec un peu d'inquiétude, craignant qu'il ne l'interrogeât sur ses
+pauvres bijoux et ses pauvres bibelots, cadeaux modestes, mais dont on
+ne peut pas toujours expliquer l'origine. On dit ce qu'on veut, bien
+sûr, mais on peut se couper, avoir des ennuis, et vraiment ça n'en
+vaut pas la peine. Elle détourna son attention.
+
+--Robert, ouvre ma boîte à gants.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a dans ta boîte à gants?
+
+--Les violettes que tu m'as données la première fois. Mon chéri,
+ne me quitte pas. Ne t'en va pas!... Quand je pense que tu peux t'en
+aller d'un jour à l'autre dans des pays étrangers, à Londres, à
+Constantinople, je deviens folle.
+
+Il la rassura, lui dit qu'on avait pensé l'envoyer à La Haye. Mais
+qu'il n'irait pas, qu'il se ferait attacher au cabinet du ministre.
+
+--Tu me promets?
+
+Il promit sincèrement. Et elle devint très gaie.
+
+Lui montrant la petite armoire à glace:
+
+--Vois-tu, mon chéri, c'est là que j'étudie mon rôle. Quand tu es
+venu, je travaillais ma scène du quatre. Je profite de ce que je suis
+seule pour chercher le ton juste. Je tâche de dire large et fondu.
+Si j'écoutais Romilly, je détaillerais et ce serait mesquin. J'ai
+à dire: «Je ne vous crains pas.» C'est le grand effet du rôle.
+Sais-tu comment Romilly voudrait que je dise: «Je ne vous crains
+pas.» Je vais t'expliquer. Je mets la main sous le nez, j'écarte
+les doigts et je dis un mot à chaque doigt, séparément, sur un ton
+particulier, avec une physionomie spéciale: «Je, ne, vous, crains,
+pas», comme si je montrais les marionnettes! Un peu plus, je mettrais
+à tous mes doigts un petit chapeau en papier. C'est fin, c'est
+spirituel, crois-tu?
+
+Puis, soulevant ses cheveux et découvrant son front courageux:
+
+--Je vais te montrer comment je fais ça.
+
+Subitement transfigurée et grandie, elle dit avec un air de fierté
+ingénue et de tranquille innocence:
+
+»--Non, monsieur, je ne vous crains pas. Pourquoi vous craindrais-je!
+Vous avez pensé me prendre à votre piège et vous vous êtes mis à
+ma merci. Vous êtes un homme d'honneur. Maintenant que je suis sous
+votre toit, vous me direz ce que vous avez dit au chevalier d'Amberre,
+votre ennemi, quand il eut franchi cette grille. Vous me direz: «Vous
+êtes chez vous: commandez.»
+
+Elle avait le don mystérieux de changer d'âme et de visage. Ligny
+était sous le charme du beau mensonge.
+
+--Tu es étonnante!
+
+--Écoute-moi, mon chat. J'aurai un grand bonnet de linon, avec des
+barbes qui me descendront en étages sur les joues. Parce que, tu
+sais, dans la pièce, je suis une jeune fille de la Révolution. Et il
+faut que je le fasse sentir. Il faut que j'aie la Révolution en moi,
+tu comprends?
+
+--Tu connais la Révolution?
+
+--Mais oui!... Je ne sais pas les dates, bien sûr. Mais j'ai le
+sentiment de l'époque. Pour moi, la révolution c'est d'avoir la
+poitrine fière sous un fichu croisé et les genoux bien libres dans
+une jupe rayée, et c'est d'avoir un petit feu aux pommettes. Voilà!
+
+Il l'interrogea sur la pièce. Et il s'aperçut qu'elle ne la
+connaissait pas. Elle n'avait pas besoin de la connaître. Elle
+devinait, elle trouvait d'instinct tout ce qu'il lui fallait.
+
+--Dans les répétitions, je n'indique pas un seul de mes effets. Je
+garde tout pour le public. Romilly en sera bleu... Ce qu'ils seront
+tous embêtés... Ah! mon chéri, Fagette en fera une maladie.
+
+Elle s'assit sur une mauvaise petite chaise. Son front, tout à
+l'heure d'un blanc de marbre, était rose; elle avait repris son air
+de gamine.
+
+Il s'approcha, il la regarda dans le gris charmant des yeux, et, comme
+la veille au soir, devant le feu de coke, il pensa qu'elle était
+menteuse et peureuse, méchante pour ses amies; mais il le pensa avec
+indulgence. Il pensa qu'elle aimait les plus sales cabots ou tout au
+moins qu'elle s'en arrangeait: mais il le pensa avec une douce pitié;
+il se rappela tout le mal qu'il savait d'elle, mais sans amertume. Il
+sentit qu'il l'aimait, que c'était moins parce qu'elle était jolie
+que parce qu'elle l'était à sa manière, qu'il l'aimait enfin parce
+qu'elle était un joyau vivant et une incomparable chose d'art et
+de volupté. Il la regarda dans le gris charmant des yeux, dans les
+prunelles où nageaient sous une eau lumineuse comme de petits signes
+astrologiques. Il la regarda d'un regard si profond qu'elle en sentit
+le fil la traverser tout entière. Et sûre qu'il avait vu en elle,
+elle lui dit, les yeux dans les yeux, en lui tenant la tête serrée
+entre ses deux mains:
+
+--Eh bien! oui, je suis une sale cabotine; mais je t'aime et je me
+fiche de l'argent. Et il n'y en a pas beaucoup qui me valent. Et tu le
+sais bien.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Ils se voyaient tous les jours au théâtre et faisaient ensemble des
+promenades à pied.
+
+Nanteuil jouait presque chaque soir et travaillait avec ardeur le
+rôle de Cécile. Elle retrouvait peu à peu la tranquillité, passait
+des nuits moins agitées, n'obligeait plus sa mère à lui tenir
+la main pendant qu'elle s'endormait, et n'étouffait plus dans des
+cauchemars. Une quinzaine de jours s'écoulèrent ainsi. Puis, un
+matin, tandis qu'assise devant sa toilette elle se peignait les
+cheveux, comme le temps était sombre, elle avança la tête vers la
+glace, et elle y vit, non pas son visage, mais celui du mort. Un filet
+de sang lui coulait d'un coin de la lèvre; il riait et la regardait.
+
+Alors elle se décida à faire ce qu'elle croyait utile et bon.
+Elle prit une voiture et alla le voir. En passant sur le boulevard
+Saint-Michel, elle avait acheté chez sa fleuriste une botte de roses.
+Elle les lui apportait. Elle se mit à genoux devant la petite croix
+noire qui marquait l'endroit où on l'avait mis. Elle lui parla. Et le
+pria d'être raisonnable, de la laisser tranquille. Elle lui demanda
+pardon de l'avoir traité autrefois avec dureté. On ne s'entend
+pas toujours dans la vie. Mais il devait comprendre maintenant et
+pardonner. A quoi lui servait-il de la tourmenter? Elle ne demandait
+pas mieux que de garder de lui un bon souvenir. Elle irait le voir
+de temps en temps. Mais qu'il renonçât à la poursuivre et à
+l'effrayer.
+
+Elle s'efforça de le flatter et de l'endormir par de douces paroles:
+
+--Je comprends que tu aies voulu te venger. C'est naturel. Mais tu
+n'es pas méchant au fond. Ne sois plus fâché. Ne me fais plus peur.
+Ne viens plus. Je viendrai, moi, je viendrai souvent. Je t'apporterai
+des fleurs.
+
+Elle avait bien envie de le tromper, de l'endormir par de fausses
+promesses, de lui dire: «Reste, ne t'agite plus, reste, et je te jure
+de ne plus rien faire qui te déplaise, je te promets d'obéir à ta
+volonté.» Mais elle n'osait pas mentir sur une tombe, et elle était
+sûre que ce serait inutile, que les morts savent tout.
+
+Un peu lasse, elle prolongea quelques moments encore, plus mollement,
+ses supplications et ses prières, et elle s'aperçut que l'horreur
+que lui causaient les tombes, elle ne l'éprouvait pas, cette fois,
+et qu'elle n'avait pas peur du mort. Elle en chercha la raison et
+découvrit qu'il ne l'effrayait pas parce qu'il n'était pas là.
+
+Et elle songea:
+
+--Il n'est pas là; il n'est jamais là; il est partout, excepté
+là où on l'a mis. Il est dans les rues, dans les maisons, dans les
+chambres.
+
+Et elle se leva désespérée, sûre maintenant de le rencontrer
+partout, excepté dans le cimetière.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Après quinze jours de patience, Ligny la pressa de reprendre la vie
+d'autrefois. Le terme était échu, qu'elle-même avait fixé. Il ne
+voulait pas attendre davantage. Elle souffrait autant que lui de ne
+plus se donner. Mais elle craignait de voir revenir le mort. Elle
+trouva des prétextes gauches pour différer les rendez-vous, et puis
+elle avoua qu'elle avait peur. Il la méprisait de montrer si peu de
+raison et de courage. Il ne sentait plus qu'elle l'aimait et il lui
+disait des paroles dures. Et il la poursuivait sans cesse de son
+désir.
+
+Alors vinrent les jours âpres et les heures ingrates. Comme elle
+n'osait plus entrer avec lui sous un toit, ils montaient en fiacre et,
+après avoir roulé longuement dans les banlieues, ils descendaient
+sur de mornes avenues, s'y enfonçaient sous l'âpre vent d'est,
+marchant à grands pas, comme flagellés par le souffle d'une
+invisible colère.
+
+Une fois pourtant, le jour était si doux, qu'il les pénétra de sa
+douceur. Ils suivaient côte à côte les allées désertes du Bois.
+Les bourgeons, qui commençaient à se gonfler à la pointe des
+branches fines et noires, faisaient aux arbres, sous le ciel rose,
+des cimes violettes. A leur gauche, s'étendait la prairie semée de
+bouquets d'arbres nus, et l'on voyait les maisons d'Auteuil. Les lents
+coupés clos des vieillards passaient sur la route, et les
+nourrices poussaient des voitures d'enfants. Un auto traversa de son
+bourdonnement le silence du Bois.
+
+--Tu aimes ces machines-là? demanda Félicie.
+
+--Je trouve ça commode, voilà tout. C'est vrai qu'il n'était pas
+chauffeur. Il n'avait de goût pour aucun sport et ne s'occupait que
+des femmes.
+
+Montrant un fiacre qui venait de les dépasser:
+
+--Robert, tu as vu?
+
+--Non.
+
+--Il y avait dedans Jeanne Perrin avec une femme.
+
+Et, comme il montrait une paisible indifférence, elle lui dit sur un
+ton de reproche:
+
+--Tu es comme le docteur Socrate: tu trouves ça naturel?
+
+Le lac dormait clair et tranquille entre ses murailles sombres de
+sapins. Ils prirent à leur droite le sentier qui longe la berge où
+les oies blanches et les cygnes lissent leurs plumes.
+
+A leur approche, une flottille de canards, comme des nacelles
+vivantes, le col en forme de proue, cingla vers eux.
+
+Félicie leur dit, d'un ton de regret, qu'elle n'avait rien à leur
+donner.
+
+--Lorsque j'étais petite, ajouta-t-elle, papa me menait le dimanche
+donner du pain aux bêtes. C'était ma récompense, quand j'avais bien
+étudié toute la semaine. Papa se plaisait à la campagne. Il aimait
+les chiens, les chevaux, toutes les bêtes. Il était très doux,
+très intelligent. Il travaillait beaucoup. Mais l'existence est
+difficile pour un officier qui n'a pas de fortune. Il souffrait de
+ne pas pouvoir faire comme les officiers riches, et puis il ne
+s'entendait pas avec maman. Il n'a pas été heureux dans la vie,
+papa. Il était souvent triste. Il parlait peu, sans nous parler, nous
+nous comprenions tous les deux. Il m'aimait bien... Mon Robert, plus
+tard, dans longtemps, dans bien longtemps, j'aurai une maisonnette à
+la campagne. Et quand tu y viendras, mon chéri, tu me trouveras en
+jupe courte donnant du grain à mes poules.
+
+Il lui demanda comment l'idée lui était venue d'entrer au théâtre.
+
+--Je savais bien que je ne me marierais pas, puisque je n'avais pas
+de dot. Et de voir mes grandes amies dans les modes ou dans les
+télégraphes, ça ne m'encourageait pas à faire comme elles. Déjà
+toute petite, je trouvais joli d'être actrice. J'avais joué à la
+pension dans une petite pièce, pour la saint Nicolas. Ça m'avait
+amusée. La maîtresse disait que je ne jouais pas bien; mais c'était
+parce que maman lui devait trois mois. Dès l'âge de quinze ans, j'ai
+pensé sérieusement au théâtre. Je suis entrée au Conservatoire.
+J'ai travaillé, j'ai beaucoup travaillé. C'est éreintant notre
+métier. Mais de réussir, ça repose.
+
+A la hauteur du chalet de l'île, ils trouvèrent le bac amarré à
+l'estacade. Il y sauta entraînant Félicie.
+
+--Ces grands arbres sont beaux, même sans feuilles, dit-elle; mais je
+croyais que, dans cette saison, le chalet était fermé.
+
+Le passeur lui répondit que, par les beaux jours d'hiver, les
+promeneurs aimaient à aller dans l'île, parce qu'on y était
+tranquille et qu'à l'instant même, il venait encore d'y conduire
+deux dames.
+
+Un garçon, qui habitait la solitude de l'île, leur servit du thé,
+dans un salon rustique, meublé de deux chaises, d'une table, d'un
+piano et d'un divan. Les lambris étaient moisis, les parquets
+disjoints. Elle regarda par la fenêtre la pelouse et les grands
+arbres.
+
+--Qu'est-ce que c'est, demanda-t-elle, que cette grosse boule sombre
+dans le peuplier?
+
+--C'est du gui, ma chérie.
+
+--On dirait un animal pelotonné autour de la branche, et qui la
+ronge. C'est désagréable à voir.
+
+Elle posa la tête sur l'épaule de son ami et lui dit languissamment:
+
+--Je t'aime.
+
+Il l'entraîna sur le divan. Elle le sentait qui, glissant à ses
+pieds, coulait sur elle des mains inhabiles d'impatience, et elle le
+laissait faire, inerte, découragée, prévoyant que c'était inutile.
+Les oreilles lui tintaient comme, une clochette. Le tintement cessa et
+elle entendit à sa droite une voix étrange, claire, glaciale, dire:
+«Je vous défends d'être l'un à l'autre.» Il lui sembla que la
+voix parlait de haut dans une lueur, mais elle n'osa tourner la tête.
+C'était une voix inconnue. Involontairement et, malgré elle, elle
+chercha à se rappeler sa voix à lui, et elle s'aperçut qu'elle en
+avait oublié le son, qu'elle ne pourrait jamais le retrouver. Elle
+pensa: «C'est peut-être la voix qu'il a maintenant.» Effrayée,
+elle ramena vivement sa jupe sur ses genoux. Mais elle se retint de
+crier et ne parla pas de ce qu'elle venait d'entendre, de peur qu'on
+ne la crût folle et parce qu'elle discernait tout de même que ce
+n'était pas réel.
+
+Ligny s'éloigna:
+
+--Si tu ne veux plus de moi, dis-le franchement. Je ne te prendrai pas
+de force.
+
+Assise le buste droit et les genoux serrés, elle lui dit:
+
+--Tant que nous sommes dans la foule, tant qu'il y a du monde autour
+de nous, je te désire, je te veux; et dès que nous sommes seuls,
+j'ai peur.
+
+Il lui répondit par une moquerie facile et méchante:
+
+--Ah! si pour t'exciter, il te faut un public!...
+
+Elle se leva et se remit à la fenêtre. Une larme coulait sur sa
+joue. Elle pleura longtemps en silence. Puis vivement elle l'appela:
+
+--Regarde donc!
+
+Et elle lui montra Jeanne Perrin qui se promenait sur la pelouse avec
+une jeune femme. Elles se tenaient enlacées, se donnaient l'une à
+l'autre des violettes à respirer et souriaient.
+
+--Vois! elle est heureuse, tranquille, cette femme.
+
+Et Jeanne Perrin, goûtant la paix des longues habitudes, allait
+satisfaite et tranquille, ne laissant pas même paraître l'orgueil de
+ses préférences étranges.
+
+Félicie la regardait avec une curiosité qu'elle ne s'avouait pas à
+elle-même et l'enviait de son calme.
+
+--Elle n'a pas peur, elle.
+
+--Laisse-la donc. Quel mal nous fait-elle?
+
+Et il la prit violemment par la taille.
+
+Elle se dégagea en frissonnant. A la fin, déçu, frustré, humilié,
+il se mit en colère, la traita de sotte, jura qu'il ne supporterait
+pas plus longtemps ces façons ridicules.
+
+Elle ne lui répondit rien et recommença de pleurer.
+
+Irrité de ces larmes, il lui parla durement:
+
+--Puisque tu ne peux plus me donner ce que je te demande, c'est
+inutile de nous revoir. Nous n'avons plus rien à nous dire.
+D'ailleurs, je vois bien que tu ne m'aimes plus. Et tu l'avouerais,
+si tu pouvais une fois dire la vérité: tu n'as jamais aimé que ce
+misérable cabotin.
+
+Alors elle éclata de colère et gémit de désespoir:
+
+--Menteur! menteur! C'est abominable ce que tu dis là. Tu vois que je
+pleure et tu veux me faire souffrir davantage. Tu profites de ce que
+je t'aime pour me rendre malheureuse. C'est lâche! Eh bien, non,
+je ne t'aime plus. Va-t'en! Je ne veux plus te voir. Va-t'en... Mais
+c'est vrai, qu'est-ce que nous faisons là? Est-ce que nous allons
+passer notre vie à nous regarder comme ça avec fureur, avec
+désespoir, avec rage. Ce n'est pas de ma faute... Je ne peux pas,
+je ne peux pas. Pardonne-moi, mon chéri, mon amour. Je t'aime, je
+t'adore, je te veux. Mais chasse-le, toi. Tu es un homme, tu sais ce
+qu'il faut faire. Chasse-le. Tu l'as tué, ce n'est pas moi. C'est
+toi. Tue-le donc tout à fait... Je deviens folle, mon Dieu! je
+deviens folle.
+
+
+Le lendemain, Ligny demanda à être envoyé comme troisième
+secrétaire à La Haye. Il fut nommé huit jours après et partit
+aussitôt, sans avoir revu Félicie.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Madame Nanteuil ne pensait qu'à sa fille. Sa liaison avec Tony Meyer,
+le marchand de tableaux de la rue de Clichy, lui laissait des loisirs
+et la liberté du cœur. Elle rencontra au théâtre un fabricant
+d'appareils électriques, encore jeune, au-dessus de ses affaires
+et d'une extrême politesse, M. Bondois. Il était d'un tempérament
+amoureux et d'un caractère timide, et, comme les femmes belles et
+jeunes lui faisaient peur, il s'était accoutumé à ne désirer que
+les autres. Madame Nanteuil était encore très agréable. Mais,
+un soir qu'elle était mal habillée et n'avait pas bonne mine, il
+s'offrit. Elle l'accepta pour faire aller un peu la maison et pour que
+sa fille ne manquât de rien. Son dévouement lui procura le bonheur.
+M. Bondois l'aimait et la cultivait ardemment. Étonnée d'abord, elle
+en fut ensuite heureuse et tranquille; il lui parut naturel et bon
+d'être aimée, et elle ne devait pas croire qu'elle en eût passé la
+saison, quand on lui prouvait le contraire.
+
+Elle s'était toujours montrée bienveillante, d'un caractère facile
+et d'une humeur égale. Mais jamais encore elle n'avait fait paraître
+dans sa maison un si heureux génie et de si gracieuses pensées.
+Douce aux autres et à elle-même, gardant au cours des heures
+changeantes le sourire qui découvrait ses belles dents et creusait
+des fossettes dans ses joues grasses, reconnaissante à la vie de ce
+qu'elle lui donnait, fleurie, épanouie, abondante, elle était la
+joie et la jeunesse de la maison.
+
+Tandis que madame Nanteuil ne concevait et n'exprimait que des idées
+riantes et claires, Félicie devenait sombre, maussade et chagrine.
+Des plis se creusaient dans son joli visage; sa voix grinçait. Elle
+avait connu tout de suite la situation qu'occupait M. Bondois dans sa
+famille et, soit qu'elle eût préféré que sa mère ne vécût et ne
+respirât que pour elle, soit qu'elle souffrît en sa piété filiale
+d'être forcée de l'estimer moins, soit qu'elle lui enviât un
+plaisir, soit qu'elle éprouvât seulement ce malaise que nous
+causent les choses de l'amour quand elles se font trop près de nous,
+Félicie, tous les jours, de préférence durant les repas, reprochait
+amèrement à madame Nanteuil, par allusions très claires et en
+termes mal voilés, le nouvel ami de la maison, et témoignait à M.
+Bondois lui-même, chaque fois qu'elle le rencontrait, un dégoût
+expansif et une abondante aversion. Madame Nanteuil n'en ressentait
+qu'une affliction légère et elle excusait sa fille en considérant
+que cette enfant n'avait encore aucune expérience de la vie. Et
+M. Bondois, à qui Félicie inspirait une terreur surhumaine,
+s'efforçait de l'apaiser par des signes respectueux et de menus
+présents.
+
+Elle était violente parce qu'elle souffrait. Les lettres qu'elle
+recevait de La Haye irritaient son amour et le rendaient douloureux.
+Elle se desséchait, en proie aux images brûlantes. Quand elle voyait
+trop précisément son ami absent, ses tempes bourdonnaient, son cœur
+battait violemment, puis une ombre lourde s'épaississait dans sa
+tête; toute la sensibilité de ses nerfs, toute la chaleur de son
+sang, toutes les forces de son être coulaient en elle et descendaient
+pour s'amasser en désir dans les profondeurs de sa chair. Alors
+elle ne songeait plus qu'à retrouver Ligny. C'est lui seul qu'elle
+voulait, et elle s'étonnait elle-même du dégoût qu'elle ressentait
+pour tout autre que lui. Car elle n'avait pas toujours eu l'instinct
+si exclusif. Elle se promettait d'aller tout de suite demander de
+l'argent à Bondois et de prendre le train pour La Haye. Et elle ne
+le faisait pas. Ce qui l'arrêtait, c'était moins la pensée de
+déplaire à son amant, qui eût trouvé ce voyage incorrect, qu'une
+vague peur de réveiller l'ombre endormie.
+
+Elle ne l'avait pas revue depuis le départ de Ligny. Mais il se
+passait encore en elle et autour d'elle des choses troublantes. Dans
+la rue, un barbet la suivait qui apparaissait et s'évanouissait tout
+à coup. Un matin qu'elle était couchée, sa mère lui dit: «Je vais
+chez la modiste», et sortit. Deux ou trois minutes après, Félicie
+la vit, qui rentrait dans la chambre comme si elle y avait oublié
+quelque chose. Mais l'apparition s'avança sans regard, sans paroles,
+sans bruit et disparut en touchant le lit.
+
+Elle eut des illusions plus inquiétantes. Un dimanche, elle jouait en
+matinée, dans _Athalie_, le rôle du jeune Zacharie. Comme elle
+avait de très jolies jambes, ce travesti lui plaisait, et elle était
+contente aussi de montrer qu'elle savait dire les vers. Mais elle
+remarqua qu'il y avait à l'orchestre un prêtre en soutane. Ce
+n'était pas la première fois qu'un ecclésiastique assistait à une
+représentation matinale de cette tragédie tirée de l'Écriture.
+Pourtant elle en éprouva une impression pénible. Quand elle entra
+en scène, elle vit distinctement Louise Dalle, coiffée du turban de
+Jozabeth, charger un revolver devant le trou du souffleur. Elle eut
+le jugement assez ferme et l'esprit assez présent pour écarter cette
+vision absurde, qui disparut. Mais elle dit ses premiers vers d'une
+voix éteinte.
+
+Elle se sentait à l'estomac des brûlures. Elle souffrait
+d'étouffements; parfois, sans cause, une angoisse indicible la
+prenait aux entrailles, son cœur battait d'un mouvement fou, et elle
+craignait de mourir.
+
+Le docteur Trublet la soignait avec une prudence attentive. Elle le
+voyait souvent au théâtre et parfois elle allait le consulter dans
+le vieux logis de la rue de Seine. Elle ne passait pas par le salon
+d'attente; le domestique la faisait entrer tout de suite dans la
+petite salle à manger où luisaient dans l'ombre des faïences
+arabes, et elle passait toujours la première. Un jour Socrate parvint
+à lui faire comprendre la manière dont les images se forment dans
+le cerveau et comment ces images ne correspondent pas toujours à des
+objets extérieurs, ou du moins n'y correspondent pas toujours avec
+exactitude.
+
+--Les hallucinations, ajouta-t-il, ne sont le plus souvent que de
+fausses perceptions. On voit ce qui est, mais on le voit mal, et l'on
+fait d'un plumeau une tête hérissée, d'un œillet rouge la
+gueule d'un monstre, d'une chemise un fantôme dans son linceul.
+Insignifiantes erreurs.
+
+Elle trouva dans ces raisons la force de mépriser et de dissiper ses
+visions de chiens, de chats ou de personnes vivantes et familières.
+Mais elle craignait de revoir le mort. Et les terreurs mystiques
+nichées dans des plis obscurs de son cerveau étaient plus fortes que
+les démonstrations du savant. On avait beau lui dire que les morts ne
+revenaient jamais, elle savait bien le contraire.
+
+Socrate lui recommanda cette fois encore de prendre des distractions,
+de voir des amis, et de préférence des amis agréables, et de fuir,
+comme ses deux plus perfides ennemies, l'ombre et la solitude.
+
+Et il ajouta cette prescription:
+
+--Surtout évitez les personnes et les choses qui peuvent avoir
+quelque rapport avec l'objet de vos visions.
+
+Il ne s'apercevait pas que c'était impossible. Et Nanteuil ne s'en
+aperçut pas non plus.
+
+--Alors vous me guérirez, mon bon Socrate? dit-elle en tournant vers
+lui ses jolis yeux gris, pleins de prières.
+
+--Vous vous guérirez vous-même, mon enfant. Vous vous guérirez,
+parce que vous êtes laborieuse, raisonnable et courageuse... Mais
+oui, vous êtes à la fois peureuse et brave. Vous avez peur du
+danger, mais vous avez du cœur à vivre. Vous guérirez, parce que
+vous n'êtes pas en sympathie avec le mal et la souffrance. Vous
+guérirez, parce que vous voulez guérir.
+
+--Vous croyez qu'on guérit quand on veut?
+
+--Quand on veut d'une certaine façon intime et profonde, quand ce
+sont nos cellules qui veulent en nous, quand c'est notre inconscient
+qui veut; quand on veut avec la volonté sourde, abondante et pleine
+de l'arbre vigoureux qui veut reverdir au printemps.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Cette nuit-là, ne pouvant s'endormir, elle se retournait dans son lit
+et rejetait les couvertures. Elle sentait que le sommeil était loin
+encore, qu'il viendrait sur les premiers rayons, pleins de poussières
+dansantes, que le matin darde aux fentes des rideaux. La veilleuse,
+dont le petit cœur ardent luisait à travers sa chair de porcelaine,
+lui faisait une compagne mystique et familière. Félicie souleva les
+paupières et but d'un regard cette lueur blanche et laiteuse qui la
+tranquillisait. Puis, refermant les yeux, elle retomba dans l'ennui
+tumultueux de l'insomnie. Par instants, il lui venait à la mémoire
+une phrase de son rôle, à laquelle elle n'attachait aucune
+signification et qui l'obsédait: «Nos jours sont ce que nous les
+faisons.» Et son esprit se fatiguait à retourner sans cesse quatre
+ou cinq idées.
+
+--Il faudra, demain, que j'aille essayer ma robe chez madame
+Royaumont. Hier, je suis entrée avec Fagette dans la loge de Jeanne
+Perrin, qui s'habillait, et qui a montré ses jambes velues, comme
+si elle en était fière. Elle n'est pas laide, Jeanne Perrin; elle
+a même une belle tête; mais c'est son expression qui me déplaît.
+Comment madame Colbert fait-elle pour me réclamer trente-deux francs?
+Quatorze et trois, dix-sept, et neuf, vingt-six. Je ne lui dois que
+vingt-six francs. «Nos jours sont ce que nous les faisons.» Que j'ai
+chaud!
+
+D'un bond de ses reins souples, elle se retourna et ses bras nus
+s'ouvrirent pour étreindre l'air comme un corps subtil et frais.
+
+--Il me semble qu'il y a un siècle que Robert est parti. C'est mal de
+sa part de m'avoir laissée seule. Je m'ennuie après lui.
+
+Et, pelotonnée dans son lit, elle se rappelait studieusement comme
+c'était quand ils se tenaient pressés l'un contre l'autre. Elle
+l'appelait:
+
+--Mon chat! mon petit loup!
+
+Aussitôt les idées recommençaient dans sa tête leur manège
+fatigant.
+
+--«Nos jours sont ce que nous les faisons. Nos jours sont ce que
+nous les faisons. Nos jours...» Quatorze et trois, dix-sept, et neuf,
+vingt-six. J'ai bien vu que Jeanne Perrin faisait exprès de montrer
+ses longues jambes d'homme, toutes sombres de poils. Est-ce vrai, ce
+qu'on dit, que Jeanne Perrin donne de l'argent aux femmes? Il faudra
+que demain, à quatre heures, j'aille essayer ma robe. Il y a une
+chose terrible, c'est que madame Royaumont ne sait jamais bien monter
+les manches. Que j'ai chaud! Socrate est un bon médecin. Mais, des
+moments, il s'amuse à abrutir les personnes.
+
+Tout à coup elle pensa à Chevalier et elle sentit comme une
+influence de lui qui se coulait le long des murs de la chambre. Elle
+crut voir que la clarté de la veilleuse en était obscurcie. C'était
+moins qu'une ombre et c'était inquiétant. L'idée la traversa tout
+à coup que cette chose subtile venait des portraits du mort. Elle
+n'en avait gardé aucun dans sa chambre. Mais l'appartement en
+contenait encore, qu'elle n'avait pas détruits. Elle en fit le compte
+avec soin et trouva qu'il devait en rester trois: un premier, très
+jeune, sur un fond nuageux; un autre, rieur et familier, à cheval sur
+une chaise; un troisième, en don César de Bazan. Dans sa hâte de
+les anéantir, elle sauta du lit, alluma une bougie et, traînant
+ses mules, glissa, en chemise, dans le salon, jusqu'à la table
+de palissandre, surmontée d'un palmier phénix, souleva le tapis,
+fouilla le tiroir. Il contenait des jetons, des bobèches, quelques
+morceaux de bois décollés des meubles, deux ou trois pendeloques
+du lustre et quelques photographies, parmi lesquelles elle ne trouva
+qu'un seul Chevalier, le plus jeune, sur un fond nuageux.
+
+Elle chercha les deux autres dans un petit meuble façon de Boulle qui
+ornait l'intervalle des fenêtres et portait les lampes de Chine. Là
+dormaient des globes de verre dépoli, des abat-jour, des coupes de
+cristal garnies de bronze doré, un porte-allumettes en porcelaine
+peinte, orné d'un enfant endormi près d'un chien, contre un tambour,
+des livres débrochés, des partitions en lambeaux, deux éventails
+brisés, une flûte et un petit tas de portraits-cartes. Elle y
+découvrit un deuxième Chevalier, le don César de Bazan. Le dernier
+n'y était pas. Elle se demanda inutilement où on avait bien pu le
+fourrer. En vain elle fouilla les boîtes, les coupes, les cache-pots,
+le casier à musique. Et tandis qu'elle le recherchait ardemment, le
+portrait grandissait et se précisait dans son imagination, atteignait
+la taille humaine, prenait un air moqueur et la narguait. Elle avait
+la tête en feu, les pieds glacés et sentait la peur lui entrer dans
+le creux de l'estomac. Au moment de renoncer et d'aller cacher sa
+tête dans l'oreiller, elle se rappela que sa mère gardait des
+photographies dans son armoire à glace. Elle reprit courage.
+Doucement, elle entra dans la chambre de madame Nanteuil endormie,
+à pas muets gagna l'armoire, l'ouvrit avec lenteur, sans bruit, et,
+montée sur une chaise, explora la plus haute tablette, chargée de
+vieux cartons. Elle mit la main sur un album qui datait du second
+Empire et qu'on n'avait pas ouvert depuis vingt ans. Elle remua des
+tas de lettres, des liasses de papier timbré et de reconnaissances
+du Mont-de-Piété. Réveillée par la lumière de la bougie et par le
+bruit de souris que faisait la chercheuse, madame Nanteuil demanda:
+
+--Qui est là?
+
+Aussitôt, voyant juché sur une chaise, en longue chemise de nuit,
+une grosse natte dans le dos, le petit fantôme familier:
+
+--C'est toi, Félicie? Tu n'es pas malade?... Qu'est-ce que tu fais
+là?
+
+--Je cherche quelque chose.
+
+--Dans mon armoire?
+
+--Oui, maman.
+
+--Veux-tu bien aller te coucher! tu vas t'enrhumer... Dis-moi ce que
+tu cherches, au moins. Si c'est le chocolat, il est sur la planche du
+milieu, à côté du sucrier en argent.
+
+Mais Félicie avait saisi un paquet de photographies qu'elle
+feuilletait rapidement.
+
+Sous ses doigts impatients passaient madame Doulce, couverte de
+dentelles; Fagette, éclatante et les cheveux dévorés de lumière;
+Tony Meyer, les yeux rapprochés l'un de l'autre et le nez tombant sur
+les lèvres; Pradel, à la barbe fleurie; Trublet, chauve et camus; M.
+Bondois, l'œil craintif et le nez roide sur une moustache épaisse.
+Bien qu'elle n'eût point la tête à s'occuper de M. Bondois, elle
+lui donna au passage un regard hostile et, d'aventure, lui fit tomber
+sur le nez une goutte de bougie.
+
+Madame Nanteuil, tout à fait réveillée, s'étonnait:
+
+--Félicie, qu'est-ce que tu as à fourgonner comme ça dans mon
+armoire?
+
+Félicie, qui tenait enfin le portrait tant cherché, ne répondit que
+par un cri de joie sauvage et s'envola de la chaise emportant son mort
+et, par mégarde, M. Bondois avec.
+
+Rentrée dans le salon, elle s'accroupit devant la cheminée et fit
+un feu de papier dans lequel elle jeta les trois photographies de
+Chevalier. Elle les regarda flamber, et quand les trois cartes,
+tordues et noircies, se furent envolées sans forme ni matière, elle
+respira largement. Elle croyait bien, cette fois, avoir ôté au
+mort jaloux la substance de ses apparitions et s'être délivrée de
+l'obsession.
+
+En reprenant son bougeoir, elle vit M. Bondois dont le nez
+disparaissait sous un rond de cire blanche. Ne sachant qu'en faire,
+elle le jeta en riant dans la cheminée encore flambante.
+
+Rentrée dans sa chambre, elle se mit devant sa glace et serra sa
+chemise sur elle, pour marquer ses formes. Une réflexion, qui lui
+traversait parfois la tête, s'y arrêta cette fois un peu plus
+longtemps qu'à l'ordinaire. Elle se disait à elle-même:
+
+--Pourquoi est-on faite comme ça, avec une tête, des bras, des
+jambes, des mains, des pieds, une poitrine, un ventre? Pourquoi comme
+ça et pas autrement? C'est drôle!
+
+En cet instant, la forme humaine lui apparaissait arbitraire, bizarre,
+étrange. Mais son étonnement cessa vite. Et, se regardant, elle se
+plut. Elle avait d'elle un goût vif et profond. Elle découvrit ses
+seins, les tint délicatement sur le creux de ses mains, les contempla
+dans la glace avec tendresse, comme s'ils eussent été non pas
+d'elle, mais à elle, comme deux êtres animés, comme une couple de
+colombes.
+
+Après leur avoir souri, elle se recoucha. Se réveillant à une heure
+tardive de la matinée, elle éprouva une seconde de surprise d'être
+couchée seule. Parfois, en songe, elle se dédoublait et, sentant sa
+propre chair, rêvait qu'elle recevait les caresses d'une femme.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+La répétition générale de _la Grille_ était annoncée pour
+deux heures. Dès une heure, le docteur Trublet avait pris sa place
+accoutumée dans la loge de Nanteuil.
+
+Félicie, aux mains de madame Michon, reprochait à son docteur de ne
+rien lui dire. Mais c'est elle qui, préoccupée, l'esprit tendu sur
+le rôle qu'elle allait jouer, n'écoutait pas. Elle recommanda qu'on
+ne laissât entrer personne dans la loge. Pourtant elle reçut avec
+plaisir Constantin Marc, se trouvant en sympathie avec lui.
+
+Il était très ému. Pour cacher son trouble, il affectait de parler
+de ses bois du Vivarais, il commençait des histoires de chasse et des
+contes de paysans, qu'il n'achevait pas.
+
+--J'ai le trac, dit Nanteuil. Et vous, monsieur Marc, est-ce que vous
+ne sentez pas des coups dans l'estomac?
+
+Il se défendit d'éprouver aucune émotion.
+
+Elle insista:
+
+--Avouez que vous voudriez bien que ce soit fini.
+
+--Eh bien, puisque vous y tenez, peut-être que j'aimerais mieux que
+ce fût fini.
+
+Sur quoi, le docteur Socrate, d'un air simple et d'une voix
+tranquille, lui adressa cette parole interrogative:
+
+--Ne pensez-vous pas que ce qui doit s'accomplir ne soit déjà
+accompli et n'ait été de tout temps accompli?
+
+Et, sans attendre de réponse, il ajouta:
+
+--Si les phénomènes du monde parviennent successivement à notre
+connaissance, nous n'en devons pas conclure qu'ils sont en réalité
+successifs, et nous avons encore moins de raisons de croire qu'ils se
+produisent au moment où nous les percevons.
+
+--C'est évident, dit Constantin Marc, qui n'avait pas écouté.
+
+--L'univers, poursuivit le docteur, nous apparaît sans cesse
+imparfait, et nous avons l'illusion qu'il s'achève sans cesse. Comme
+nous percevons les phénomènes successivement, nous croyons qu'en
+effet ils succèdent les uns aux autres. Nous nous imaginons que ceux
+que nous ne voyons plus sont passés et que ceux que nous ne voyons
+pas encore sont futurs. Mais on peut concevoir des êtres construits
+de telle façon qu'ils découvrent simultanément ce qui pour nous
+est le passé et l'avenir. On en peut concevoir qui perçoivent les
+phénomènes dans un ordre rétrograde et les voient se dérouler
+de notre futur à notre passé. Des animaux disposant de l'espace
+autrement que nous et capables, par exemple, de se mouvoir avec
+une vitesse plus grande que celle de la lumière, se feraient de la
+succession des phénomènes une idée très différente de celle que
+nous en avons.
+
+--Pourvu qu'aujourd'hui Durville ne me fasse pas de blagues en scène!
+s'écria Félicie pendant que madame Michon lui passait ses bas sous
+sa jupe.
+
+Constantin Marc l'assura que Durville n'y songeait même pas et il la
+supplia de ne pas s'inquiéter.
+
+Et le docteur Socrate reprit sa démonstration.
+
+--Nous-mêmes, par une nuit claire, le regard sur l'Épi de la Vierge,
+qui palpite à la cime d'un peuplier, nous voyons à la fois ce qui
+fut et ce qui est. Et l'on peut dire également que nous voyons ce qui
+est et ce qui sera. Car, si l'étoile, telle qu'elle nous apparaît,
+est le passé par rapport à l'arbre, l'arbre est l'avenir par rapport
+à l'étoile. Cependant l'astre qui, de loin, nous montre son petit
+visage de feu, non tel qu'il est aujourd'hui, mais tel qu'il était
+lors de notre jeunesse, peut-être même avant notre naissance, et le
+peuplier, dont les jeunes feuilles tremblent dans l'air frais du
+soir, se rejoignent en nous dans un même moment du temps et nous sont
+présents l'un et l'autre à la fois. Nous disons d'une chose qu'elle
+est dans le présent quand nous la percevons précisément. Nous
+disons qu'elle est dans le passé lorsque nous n'en gardons qu'une
+image indistincte. Une chose fût-elle accomplie depuis des millions
+d'années, si nous en recevons une impression aussi forte que
+possible, ce ne sera pas pour nous une chose passée: elle nous sera
+présente. L'ordre dans lequel roulent les choses dans les abîmes
+de l'univers nous est inconnu. Nous ne connaissons que l'ordre de
+nos perceptions. Croire que l'avenir n'est pas, parce que nous ne le
+connaissons pas, c'est croire qu'un livre est inachevé parce que nous
+n'avons pas fini de le lire.
+
+Ici le docteur s'arrêta un moment. Et Nanteuil, dans le silence,
+entendit battre son cœur. Elle s'écria:
+
+--Continuez, mon bon Socrate, continuez, je vous en prie. Si vous
+saviez comme vous me faites du bien en causant!... Vous pensez que je
+n'écoute pas un mot de ce que vous dites. Mais de vous entendre dire
+des choses lointaines, ça me distrait; ça me fait sentir qu'il n'y a
+pas que mon entrée; ça m'empêche de m'enfoncer dans le trou noir...
+Dites n'importe quoi, mais ne vous arrêtez pas...
+
+Le sage Socrate, qui sans doute avait prévu la bonne influence que sa
+parole exerçait sur la comédienne, poursuivit son discours:
+
+--L'univers se construit aussi fatalement qu'un triangle dont
+un côté et deux angles sont donnés. Les choses futures sont
+déterminées. Elles sont dès lors terminées. Elles sont comme si
+elles existaient. Elles existent déjà. Elles existent si bien que
+nous les connaissons en partie. Et, si cette partie est infime par
+rapport à leur immensité, elle est en proportion très appréciable
+avec la partie que nous pouvons connaître des choses accomplies. Il
+nous est permis de dire que, pour nous, l'avenir n'est pas beaucoup
+plus obscur que le passé. Nous savons que les générations
+succéderont aux générations dans le travail, la joie et la
+souffrance. J'étends mes regards par delà la durée de la race
+humaine. Je vois les constellations changer lentement dans le ciel
+leurs formes, qui semblaient immuables; je regarde le chariot
+dételer son antique attelage, le bouclier d'Orion se rompre, Sirius
+s'éteindre. Nous savons que le soleil se lèvera demain et que
+longtemps encore, dans les nuées épaisses ou les vapeurs légères,
+il se lèvera tous les matins.
+
+Adolphe Meunier entra discrètement sur la pointe des pieds.
+
+Le docteur lui serra la main:
+
+--Bonjour, monsieur Meunier. Nous voyons la nouvelle lune du mois
+prochain. Nous ne la voyons pas aussi distinctement que la nouvelle
+lune de cette nuit, parce que nous ne savons pas dans quel ciel gris
+ou roux elle montrera son derrière de vieille casserole sur mon
+toit, parmi les tuyaux coiffés de chapeaux pointus et de capotes
+romantiques, aux regards des chats amoureux. Mais ce lever de la lune
+prochaine, si nous étions assez savants pour le connaître d'avance
+dans ses moindres circonstances, toutes nécessaires, nous nous
+ferions une idée aussi nette de la nuit dont je parle que de celle
+où nous sommes: l'une et l'autre nous seraient également présentes.
+
+»La connaissance que nous avons des faits est l'unique raison qui
+nous porte à croire à leur réalité. Nous connaissons certains
+faits à venir. Nous devons donc les tenir pour réels. Et s'ils sont
+réels, ils sont réalisés. Ainsi donc il est croyable, mon cher
+Constantin Marc, que votre pièce est jouée, depuis mille ans, ou
+depuis une demi-heure, ce qui revient absolument au même. Il est
+croyable que nous sommes tous morts depuis longtemps. Pensez-le, et
+vous serez tranquille.
+
+Constantin Marc, qui avait très mal suivi ces raisons et qui n'en
+sentait ni l'à-propos ni la convenance, répondit un peu agacé que
+tout cela était dans Bossuet.
+
+--Dans Bossuet! s'écria le docteur outré, je vous défie bien d'y
+trouver rien de semblable. Bossuet n'avait aucune philosophie.
+
+Nanteuil se tourna vers le docteur. Elle était coiffée d'un grand
+bonnet de linon, à haute coiffe arrondie, serré sur la tête par
+un large ruban bleu et dont les barbes descendant en étages lui
+ombrageaient le front et les joues. Elle s'était changée en une
+blonde ardente. Des cheveux roux lui tombaient en boucles sur les
+épaules. Sur son sein se croisait un fichu d'organdi pris dans une
+large ceinture violette. Sa jupe blanche rayée de rose, coulant
+comme mouillée de la taille un peu haute, la faisait paraître très
+longue. Et elle apparaissait en figure de rêve.
+
+--Delage aussi, dit-elle, fait de sales blagues: savez-vous celle
+qu'il a faite à Marie-Claire? Ils jouaient tous les deux dans les
+_Femmes savantes_. En scène, il lui a mis un œuf dans la main. Elle
+n'a pas pu s'en débarrasser de tout l'acte.
+
+A l'appel de l'avertisseur, elle descendit, suivie de Constantin Marc.
+Ils entendaient le bruit de la salle, la rumeur du monstre, et il
+leur semblait qu'ils entraient dans la gueule ardente de la bête
+apocalyptique.
+
+
+_La Grille_ fut bien accueillie. Venue en fin de saison, sans espoir
+d'une longue durée, elle trouva grâce devant tous. Vers le milieu du
+premier acte, on y sentit du style, de la poésie et, çà et là, des
+obscurités. Dès lors on la respecta, on affecta de s'y plaire, on
+voulut l'avoir comprise. On lui passa de n'être guère dramatique.
+Elle était littéraire, et, cette fois, on admettait le genre.
+
+Constantin Marc ne connaissait encore personne à Paris. Il avait
+fait venir au théâtre trois ou quatre propriétaires du Vivarais qui
+rougeoyaient à l'orchestre, dans leurs cravates blanches, roulaient
+des yeux ronds et n'osaient applaudir. Comme il n'avait pas d'amis,
+personne ne pensa à nuire à son succès. Et même, dans les
+couloirs, on le faisait homme de talent contre d'autres. Très
+ému cependant, il errait de loge en loge ou s'abattait au fond de
+l'avant-scène du directeur. Il s'inquiétait des critiques.
+
+--Soyez tranquille, lui dit Romilly. Ils diront de votre pièce le
+bien ou le mal qu'ils pensent de Pradel. Et, dans ce moment-ci, ils en
+pensent plus de mal que de bien.
+
+Adolphe Meunier l'avertit, avec un pâle sourire, que la salle était
+bonne et que les critiques trouvaient l'écriture de la pièce très
+soignée. Il attendit en retour quelques paroles obligeantes sur
+_Pandolphe et Clarimonde_. Mais Constantin Marc ne songea pas à les
+lui adresser.
+
+Romilly secoua la tête:
+
+--Il faut prévoir les éreintements. Monsieur Meunier le sait bien.
+La presse a été envers lui d'une injustice féroce.
+
+--Hélas! soupira Meunier, on ne dira jamais autant de mal de nous
+qu'on en a dit de Shakespeare et de Molière.
+
+Le succès de Nanteuil fut grand, et marqué moins encore par de
+bruyants rappels que par l'approbation plus discrète et plus profonde
+des amateurs délicats. Elle avait montré des qualités qu'on ne
+lui connaissait pas encore, la pureté de la diction, la noblesse des
+attitudes, une grâce chaste et fière.
+
+Sur la scène, pendant le dernier entr'acte, le ministre lui adressa
+ses félicitations. C'était signe que la salle était favorable: car
+les ministres n'expriment jamais des opinions singulières. Derrière
+le grand-maître de l'Université, se pressait une foule flatteuse de
+fonctionnaires, de gens du monde et d'auteurs dramatiques. Les bras
+allongés vers elle comme des pompes, ils lui exprimaient tous à la
+fois leur admiration. Et madame Doulce, étouffée par leur nombre,
+abandonnait aux boutons des vêtements d'hommes des lambeaux de ses
+innombrables dentelles de coton.
+
+Le dernier acte fut le triomphe de Nanteuil. Elle eut mieux du public
+que des pleurs et des cris. Elle obtint de tous les yeux ces regards
+humides et pourtant sans larmes, de toutes les poitrines ce murmure
+profond et presque muet, que seule arrache la beauté.
+
+Elle sentit qu'elle avait démesurément grandi en un moment et, la
+toile tombée, elle murmura:
+
+--Cette fois, ça y est!
+
+Elle se déshabillait dans sa loge pleine de corbeilles d'orchidées,
+de bouquets de roses et de gerbes de lilas, quand on lui apporta une
+dépêche. Elle l'ouvrit. C'était un télégramme de La Haye qui
+contenait ces mots:
+
+ _M'associe de cœur à succès certain.
+ ROBERT._
+
+Au moment où elle achevait de lire, le docteur Trublet entra dans la
+loge.
+
+Elle lui jeta au cou ses bras ardents de fatigue et de joie, l'attira
+contre sa poitrine moite et mit sur ce visage de Silène méditatif un
+plein baiser de sa bouche enivrée.
+
+Socrate, qui était un sage, reçut ce baiser comme un présent du
+sort, sachant bien qu'il n'était pas pour lui, mais qu'il était
+dédié à la gloire et à l'amour.
+
+Nanteuil s'aperçut elle-même que dans son ivresse elle avait
+peut-être chargé ses lèvres d'un souffle trop ardent, car elle dit
+en jetant les bras dans le vague:
+
+--Tant pis! je suis si heureuse!
+
+
+
+
+XX
+
+
+A Pâques, un événement considérable accrut sa joie. Elle fut
+engagée à la Comédie-Française. Depuis quelque temps, sans le
+dire, elle sollicitait pour cela. Sa mère l'avait aidée dans ses
+démarches. Madame Nanteuil était aimable, depuis qu'elle était
+aimée. Maintenant elle portait des corsets droits et avait des
+jupons qu'elle pouvait montrer partout. Elle fréquenta les bureaux
+du ministère, et l'on croit que, sollicitée par un sous-chef
+aux beaux-arts, elle céda de très bonne grâce. Du moins, Pradel
+l'affirmait. Il s'écriait tout réjoui:
+
+--On ne la reconnaît plus, la maman Nanteuil! Elle est devenue très
+désirable, et je l'aime mieux que sa petite rosse de fille. Elle a
+meilleur caractère.
+
+Comme les autres, Félicie Nanteuil avait dédaigné, méprisé,
+dénigré la Comédie-Française. Elle avait dit comme les autres:
+«Je n'ai guère envie d'entrer dans cette maison-là.» Et quand elle
+fut de la maison, elle exulta de joie et d'orgueil. Ce qui doublait
+son plaisir, c'est qu'elle devait débuter dans _l'École des Femmes_.
+Déjà elle travaillait le rôle d'Agnès avec un vieux professeur
+obscur qu'elle estimait parce qu'il avait toutes les traditions, M.
+Maxime. Elle jouait, le soir, Cécile de _la Grille_ et vivait dans
+une fièvre de travail, quand elle reçut une lettre par laquelle
+Robert de Ligny lui annonçait qu'il revenait à Paris.
+
+Durant son séjour à La Haye, il avait fait quelques expériences qui
+lui avaient démontré la force de son amour pour Félicie. Il avait
+eu des femmes qui passaient pour agréables et jolies. Mais ni madame
+Boumdernoot, de Bruxelles, grande et fraîche, ni les sœurs van
+Cruysen, modistes sur le Vyver, ni Suzette Berger, des Folies-Marigny,
+alors en tournée par l'Europe septentrionale, ne lui avaient donné
+dans le plaisir un sentiment de plénitude. Près d'elles, il avait
+regretté Félicie et découvert que, de toutes les femmes, il ne
+désirait que celle-là. Sans madame Boumdernoot, les sœurs van
+Cruysen et Suzette Berger, il n'aurait jamais connu tout le prix
+qu'avait pour lui Félicie Nanteuil. Si l'on s'en tient aux mots, on
+dira qu'il l'avait trompée. C'est le terme propre. Il y en a d'autres
+qui reviennent à celui-là et sont d'un moins bon usage. Mais si
+l'on y regarde de plus près, il ne l'avait pas trompée. Il l'avait
+cherchée, il l'avait cherchée hors d'elle et avait appris qu'il ne
+la trouverait qu'en elle. Dans son inutile sagesse, il en éprouvait
+presque de la colère et de l'effroi, inquiet de mettre désormais la
+multitude de ses désirs sur si peu de substance et dans un endroit
+unique et fragile. Et il aimait d'autant plus Félicie qu'il l'aimait
+avec quelque rage et quelque haine.
+
+Le jour même de son arrivée, il lui donna rendez-vous dans une
+garçonnière qu'un collègue riche du ministère des Affaires
+étrangères lui avait prêtée. C'était, sur l'avenue de l'Alma, au
+rez-de-chaussée d'une maison avenante, deux petites pièces tendues
+de soleils aux cœurs bruns, aux pétales d'or, qui montaient égaux,
+tranquilles et sans ombre, sur le mur réjoui. Modernes de style, les
+meubles d'un vert pâle, décorés de tiges fleuries, suivaient dans
+leurs contours les courbes molles des liliacées et prenaient la
+douceur des végétations humides. La psyché s'inclinait légèrement
+dans son cadre de plantes bulbeuses aux formes souples, terminées par
+des corolles closes, et, dans ce cadre, la glace avait la fraîcheur
+de l'eau. Une peau d'ours blanc s'allongeait, au pied du lit.
+
+--Toi! toi!... C'est toi!...
+
+Elle ne pouvait dire autre chose.
+
+Elle lui voyait des prunelles luisantes et lourdes de désir, et,
+tandis qu'elle le regardait, un nuage s'épaississait sur ses yeux, le
+feu subtil de son sang, la brûlure de ses reins, le souffle chaud de
+sa poitrine, l'ardeur fumeuse de son front lui vinrent ensemble à
+la bouche, et elle appuya longuement sur les lèvres de son amant un
+baiser rempli de toutes ces flammes et frais comme une fleur dans la
+rosée.
+
+Ils se demandaient l'un à l'autre vingt choses à la fois et
+entremêlaient leurs questions.
+
+--Est-ce que tu t'ennuyais loin de moi, Robert?
+
+--Alors, tu débutes à la Comédie?
+
+--Est-ce que c'est joli, La Haye?
+
+--Oui, une petite ville paisible. Des maisons rouges, grises, jaunes,
+avec des pignons en escalier, des volets verts, des géraniums aux
+fenêtres.
+
+--Qu'est-ce que tu faisais là dedans?
+
+--Pas grand'chose... Je faisais le tour du Vyver.
+
+--Tu n'allais pas avec des femmes, au moins?
+
+--Ah! ma foi, non... Comme tu es jolie, ma chérie! Tu es guérie
+maintenant?
+
+--Oui, oui, je suis guérie.
+
+Et, tout à coup suppliante:
+
+--Robert, je t'aime. Ne me quitte pas. Si tu me quittais, bien sûr
+que je n'en prendrais pas un autre. Et qu'est-ce que je deviendrais?
+Tu sais que je ne peux pas me passer d'amour.
+
+Il lui répondit brusquement, d'un ton rude, qu'il ne l'aimait que
+trop, qu'il ne pensait qu'à elle.
+
+--J'en deviens stupide!
+
+Cette rudesse la ravit et la rassura mieux que n'eût fait la molle
+douceur des serments et des promesses. Elle sourit et commença à se
+déshabiller généreusement.
+
+--Quand débutes-tu à la Comédie?
+
+--Ce mois-ci.
+
+Elle ouvrit son petit sac et en tira, avec sa poudre de riz, son
+bulletin de répétition, qu'elle tendit à Robert. Ce qu'elle ne
+se lassait pas d'admirer dans ce papier, c'était qu'il portait
+l'en-tête de la Comédie, avec la date lointaine, auguste, de la
+fondation.
+
+--Tu vois. Je débute dans Agnès de _l'École des Femmes_.
+
+--C'est un joli rôle.
+
+--Je te crois!
+
+Et, en se déshabillant, des vers lui venaient aux lèvres, et elle
+les murmurait:
+
+ «Moi, j'ai blessé quelqu'un? fis-je tout étonnée.
+ Oui, dit-elle, blessé; mais blessé tout de bon;
+ Et c'est l'homme qu'hier vous vîtes du balcon.
+ Las! qui pourrait, lui dis-je, en avoir été cause?
+ Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose?...»
+
+Tu vois, je n'ai pas maigri...
+
+ «Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal,
+ Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal...»
+
+J'ai plutôt engraissé, mais pas trop.
+
+ «Hé, mon Dieu! ma surprise est, fis-je, sans seconde;
+ Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?»
+
+Il écoutait ces vers avec plaisir. S'il n'avait pas beaucoup plus
+de lettres antiques ni de tradition française que ses jeunes
+contemporains, il avait plus de goût et des curiosités plus vives.
+Et, comme tous les Français, il aimait Molière, le comprenait, le
+sentait profondément.
+
+--C'est délicieux, dit-il. Maintenant viens.
+
+Elle laissa couler sa chemise avec une grâce tranquille et
+bienfaisante. Mais, parce qu'elle voulait se faire désirer, et pour
+l'amour de la comédie, elle commença le récit d'Agnès:
+
+ «J'étais sur le balcon à travailler au frais,
+ Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès
+ Un jeune homme bien fait qui, rencontrant ma vue...»
+
+Il l'appela, l'attira à lui. Elle lui glissa des bras, et,
+s'approchant de la psyché, elle continua de réciter et de jouer
+devant la glace:
+
+ «D'une humble révérence aussitôt me salue.»
+
+Elle fléchit le genou, une première fois légèrement, ensuite un
+peu plus bas, puis, la jambe gauche en avant, et rejetant la jambe
+droite en arrière, elle salua profondément:
+
+ «Moi, pour ne point manquer à la civilité,
+ Je fis la révérence aussi de mon côté...»
+
+Il l'appela, plus pressant. Mais elle fit une seconde révérence,
+dont elle marqua les temps avec une amusante précision. Et elle ne
+s'arrêta plus de réciter ni de faire des révérences aux endroits
+où le texte et la tradition les indiquent.
+
+ «Soudain il me refait une autre révérence;
+ Moi, j'en refais de même une autre en diligence;
+ Et lui, d'une troisième aussitôt repartant,
+ D'une troisième aussi j'y repars à l'instant...»
+
+Elle exécutait tous les jeux de scène sérieusement, avec
+conscience et le soin de bien faire. Ses attitudes, dont quelques-unes
+déconcertaient parce qu'il eût fallu une jupe pour les expliquer,
+étaient presque toutes jolies et toutes intéressantes, en ce
+qu'elles accusaient dans un corps jeune des muscles fermes sous
+leur molle enveloppe, et révélaient, à chaque mouvement, des
+correspondances et des harmonies qu'on n'observe pas d'ordinaire.
+
+En revêtant sa nudité de la bienséance des attitudes et de
+l'ingénuité des expressions, elle réalisait par fortune et
+caprice un joyau d'art, une allégorie de l'Innocence dans le goût
+d'Allegrain ou de Clodion. Et, dans cette figurine animée résonnait
+avec une pureté délicieuse le grand vers comique. Robert, charmé
+malgré lui, la laissa aller jusqu'au bout. Ce qui l'amusait surtout,
+c'était que la chose la plus publique de toutes, une scène de
+théâtre, lui fût offerte ainsi d'une façon privée et secrète.
+Et, en observant les façons cérémonieuses de cette fille toute nue,
+il se donnait aussi le plaisir philosophique de découvrir avec quoi
+l'on fait de la dignité dans les meilleures compagnies.
+
+ «Il passe, vient, repasse et toujours de plus belle
+ Me fait à chaque fois révérence nouvelle;
+ Et moi, qui tous ses tours fixement regardais,
+ Nouvelle révérence aussi je lui rendais...»
+
+Cependant elle admirait dans la glace ses seins fraîchement éclos,
+sa taille agile, ses bras un peu minces, ronds et fuselés, ses jambes
+fines, ses beaux genoux polis, et, voyant tout cela servir au bel
+art de la comédie, elle s'animait, s'exaltait; une légère rougeur,
+comme un fard, colorait ses joues.
+
+ «Tant que si sur ce point la nuit ne fût venue,
+ Toujours comme cela je me serais tenue,
+ Ne voulant point céder, ni recevoir l'ennui
+ Qu'il me pût estimer moins civile que lui...»
+
+Il lui cria, du lit, où il était accoudé:
+
+--Maintenant, viens!
+
+Alors, tout animée et empourprée:
+
+--Et moi, tu crois donc que je ne t'aime pas!...
+
+Elle se jeta au côté de son ami. Abandonnée et souple, elle
+renversa la tête, offrant aux baisers ses yeux voilés de cils
+ombreux et sa bouche entr'ouverte où luisait un humide éclair.
+
+Tout à coup elle se dressa sur ses genoux. Ses prunelles fixes
+étaient pleines d'une horreur indicible. De sa gorge sortit un cri
+rauque, suivi d'une plainte douce et longue comme un son d'orgue. Elle
+montra du doigt, en détournant la tête, la fourrure blanche étendue
+au pied du lit.
+
+--Là! là!... Il est couché en chien de fusil, la tête trouée...
+Il me regarde en riant avec du sang au coin de la bouche...
+
+Ses yeux, grands ouverts, roulèrent tout blancs. Son corps se tendit
+en arc, et quand il eut repris sa souplesse, elle tomba comme morte.
+
+Il lui mouilla les tempes d'eau froide et la ranima. D'une voix
+enfantine, elle se plaignit d'être brisée à toutes les jointures.
+Sentant une brûlure au creux de ses mains, elle regarda et vit que la
+paume était coupée et saignait.
+
+Elle dit:
+
+--C'est mes ongles qui sont entrés dans ma main. Ils sont pleins de
+sang, mes ongles, vois!
+
+Elle le remercia tendrement des soins qu'il lui avait donnés, et
+s'excusa avec douceur de lui causer tous ces ennuis.
+
+--C'est pas pour ça que tu étais venu, hein?
+
+Elle essaya de sourire et regarda autour d'elle.
+
+--C'est joli, ici.
+
+Son regard rencontra le bulletin de répétition ouvert sur la table
+de nuit, et elle soupira:
+
+--Qu'est-ce que ça fait que je sois une grande artiste, si je ne suis
+pas heureuse?
+
+Sans le savoir, elle répétait mot pour mot ce que Chevalier avait
+dit quand elle l'avait repoussé.
+
+Puis, soulevant sa tête encore lourde au-dessus de l'oreiller qu'elle
+avait creusé, elle tourna vers son amant ses yeux tristes et lui dit
+avec résignation:
+
+--Nous nous aimions bien, nous deux. C'est fini. Nous ne serons plus
+jamais l'un à l'autre, plus jamais... Il ne veut pas!
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire comique, by Anatole France
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE ***
+
+***** This file should be named 17345-0.txt or 17345-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/7/3/4/17345/
+
+Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/17345-0.zip b/17345-0.zip
new file mode 100644
index 0000000..e2253bf
--- /dev/null
+++ b/17345-0.zip
Binary files differ
diff --git a/17345-8.txt b/17345-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..fb3cc66
--- /dev/null
+++ b/17345-8.txt
@@ -0,0 +1,6642 @@
+The Project Gutenberg EBook of Histoire comique, by Anatole France
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire comique
+
+Author: Anatole France
+
+Release Date: December 18, 2005 [EBook #17345]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+ANATOLE FRANCE
+
+DE L'ACADMIE FRANAISE
+
+HISTOIRE COMIQUE
+
+
+
+QUATORZIME DITION
+PARIS
+CALMANN-LVY, DITEURS
+3, RUE AUBER, 3
+
+DU MME AUTEUR
+
+Format grand in-18.
+
+ BALTHASAR 1 vol.
+ LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD (_Ouvrage couronn
+ par l'Acadmie franaise_) 1 --
+ L'TUI DE NACRE 1 --
+ LE JARDIN D'PICURE 1 --
+ JOCASTE ET LE CHAT MAIGRE 1 --
+ LE LIVRE DE MON AMI 1 --
+ LE LYS ROUGE 1 --
+ LES OPINIONS DE M. JRME COIGNARD 1 --
+ LE PUITS DE SAINTE-CLAIRE 1 --
+ LA RTISSERIE DE LA REINE PDAUQUE 1 --
+ THAS 1 --
+ LA VIE LITTRAIRE 4 --
+
+ HISTOIRE CONTEMPORAINE
+
+ I.--L'ORME DU MAIL 1 vol.
+ II.--LE MANNEQUIN D'OSIER 1 --
+ III.--L'ANNEAU D'AMTHYSTE 1 --
+ IV.--MONSIEUR BERGERET PARIS 1 --
+
+ DITION ILLUSTRE
+
+ CLIO (_Illustrations en couleurs de Mucha_) 1 vol.
+
+
+
+
+HISTOIRE COMIQUE
+
+
+
+
+I
+
+
+C'tait dans une loge d'actrice, l'Odon. Sous la lampe
+lectrique, Flicie Nanteuil, la tte poudre, du bleu aux
+paupires, du rouge aux joues et aux oreilles, du blanc au cou et
+aux paules, donnait le pied madame Michon, l'habilleuse, qui lui
+mettait de petits souliers noirs talons rouges. Le docteur Trublet,
+mdecin du thtre et ami des actrices, appuyait sur un coussin du
+divan son crne chauve, et, les mains jointes sur le ventre, croisait
+ses jambes courtes. Il interrogeait:
+
+--Quoi encore, ma chre enfant?
+
+--Est-ce que je sais!... Des touffements... des vertiges... Tout
+d'un coup, une angoisse comme si j'allais mourir. C'est mme a le
+plus pnible.
+
+--tes-vous prise quelquefois d'une soudaine envie de rire ou de
+pleurer, sans cause apparente, sans raison?
+
+--a, je ne peux pas vous dire, parce que, dans la vie, on a tant de
+raisons de rire ou de pleurer!...
+
+--tes-vous sujette des blouissements?
+
+--Non... Mais imaginez-vous, docteur, que je crois voir, la nuit, sous
+les meubles, un chat qui me regarde avec des yeux de braise.
+
+--Tchez de ne plus rver de chat, dit madame Michon; parce que
+c'est mauvais signe... Voir un chat, a annonce trahison par des amis
+et perfidie de femme.
+
+--Mais ce n'est pas en rvant que je vois un chat! C'est tout
+veille.
+
+Trublet, qui n'tait de service l'Odon qu'une fois par mois, y
+venait en voisin presque tous les soirs. Il aimait les comdiennes,
+prenait plaisir causer avec elles, leur donnait des conseils et
+jouissait de leur confiance avec dlicatesse. Il promit Flicie
+de lui faire tout de suite une ordonnance:
+
+--Ma chre enfant, nous soignerons l'estomac et vous ne verrez plus
+de chats sous les meubles.
+
+Madame Michon rectifiait le corset. Et le docteur, subitement
+assombri, la regardait qui tirait sur les lacets.
+
+--Ne froncez pas le sourcil, docteur, dit Flicie, je ne me serre
+jamais. Avec la taille que j'ai, ce serait vraiment bte de ma part.
+
+Elle ajouta, pensant sa meilleure camarade du thtre:
+
+--C'est bon pour Fagette, qui n'a ni paules ni hanches... Elle est
+toute droite... Michon, tu peux gagner encore un peu... Je sais que
+vous tes l'ennemi des corsets, docteur. Je ne peux pourtant pas
+m'habiller comme les femmes esthtes, avec des langes... Venez passer
+votre main, vous verrez que je ne me serre pas trop.
+
+Il se dfendit d'tre l'ennemi des corsets, ne condamnant que les
+corsets trop serrs. Il dplora que les femmes n'eussent aucun sens
+de l'harmonie des lignes et qu'elles attachassent la finesse de la
+taille une ide de grce et de beaut, sans comprendre que cette
+beaut consistait tout entire dans les molles inflexions par
+lesquelles le corps, aprs avoir fourni le superbe panouissement
+de la poitrine, s'amincit lentement au-dessous du thorax pour se
+magnifier ensuite dans l'ample et tranquille vasement des flancs.
+
+--La taille, dit-il, la taille, puisqu'il faut employer ce mot
+affreux, doit tre un passage lent, insensible, et doux entre
+les deux gloires de la femme, sa poitrine et son ventre. Et vous
+l'tranglez stupidement, vous vous dfoncez le thorax, qui entrane
+les seins dans sa ruine, vous vous aplatissez les fausses ctes, vous
+vous creusez un horrible sillon au-dessus du nombril. Les ngresses,
+qui se taillent les dents en pointe et qui se fendent les lvres pour
+y introduire un disque de bois, se dfigurent avec moins de barbarie.
+Car, enfin, on conoit qu'il reste encore de la splendeur fminine
+ une crature qui s'est pass un anneau dans les cartilages du nez
+et dont la lvre est distendue par une rondelle d'acajou grande comme
+ce pot de pommade. Mais la dvastation est entire quand la femme
+exerce ses ravages dans le centre sacr de son empire.
+
+Insistant sur un sujet qui lui tenait coeur, il reprit une une
+les dformations du squelette et des muscles causes par le corset,
+et fit des descriptions images et prcises, des peintures lugubres
+et bouffonnes. Nanteuil riait en l'coutant. Elle riait parce que,
+tant femme, elle avait du penchant rire des laideurs et des
+misres physiques, parce que, rapportant tout son petit monde
+d'artistes, chaque difformit dcrite par le docteur lui rappelait
+une camarade du thtre et s'imprimait dans son esprit en
+caricature, et parce que, se sachant bien faite, elle se rjouissait
+de son jeune corps, en se reprsentant toutes ces disgrces de la
+chair. Riant d'un rire clair, elle allait par la loge vers le docteur,
+entranant madame Michon, qui tenait les lacets comme des rnes,
+avec un air de sorcire emporte au sabbat.
+
+--Restez donc tranquille! fit-elle.
+
+Et elle objecta que les femmes de la campagne, qui ne mettaient pas de
+corset, taient encore plus abmes que les femmes de la ville.
+
+Le docteur reprocha amrement aux civilisations occidentales leur
+mpris et leur ignorance de la beaut vivante.
+
+Trublet, n dans l'ombre des tours de Saint-Sulpice, tait all,
+jeune, exercer la mdecine au Caire. Il en avait rapport un peu
+d'argent, une maladie de foie et la connaissance des moeurs diverses
+des hommes. En son ge mr, de retour au pays natal, il ne quittait
+plus gure sa vieille rue de Seine et prenait grand plaisir vivre,
+un peu triste seulement de voir ses contemporains si malhabiles
+se reconnatre dans le dplorable malentendu qui, voil dix-huit
+sicles, brouilla l'humanit avec la nature.
+
+On frappa; une voix de femme cria du couloir:
+
+--C'est moi!
+
+Flicie, tandis qu'elle passait sa jupe rose, pria le docteur
+d'ouvrir la porte. Madame Doulce entra, pesante, laissant l'abandon
+son corps massif, qu'elle avait su longtemps rassembler sur la scne,
+et tendre la dignit des mres nobles.
+
+--Bonjour, mignonne. Bonjour, docteur... Tu sais, Flicie, je ne suis
+pas complimenteuse. Eh bien! je t'ai vue avant-hier et je t'assure
+que dans le deux de _la Mre confidente_ tu fais des choses trs
+bien et qui ne sont pas faciles.
+
+Nanteuil sourit des yeux, et, comme il arrive toujours quand on
+reoit un compliment, elle en attendit un autre.
+
+Madame Doulce, invite par le silence de Nanteuil, murmura de
+nouvelles louanges:
+
+--... des choses excellentes, des choses personnelles.
+
+--Vous trouvez, madame Doulce? Tant mieux! parce que je ne sens pas
+bien ce rle-l. Et puis la grande Perrin m'te tous mes moyens.
+C'est vrai! quand je m'assois sur les genoux de cette femme-l, a
+me fait un effet... Vous ne savez pas toutes les horreurs qu'elle
+me dit l'oreille pendant que nous sommes en scne. Elle est
+enrage... Je comprends tout, mais il y a des choses qui me
+dgotent... Michon, est-ce que le corsage ne fronce pas dans le
+dos, droite?
+
+--Ma chre enfant, s'cria Trublet avec enthousiasme, vous venez de
+prononcer une parole admirable.
+
+--Laquelle? demanda simplement Nanteuil.
+
+--Vous avez dit: Je comprends tout, mais il y a des choses qui me
+dgotent. Vous comprenez tout; les actions et les penses des
+hommes vous apparaissent comme des cas particuliers de la mcanique
+universelle, vous n'en concevez ni colre ni haine. Mais il y a des
+choses qui vous dgotent; vous avez de la dlicatesse, et il est
+bien vrai que la morale est affaire de got. Mon enfant, je voudrais
+qu'on penst aussi sainement que vous l'Acadmie des Sciences
+morales. Oui, vous avez raison. Les instincts que vous attribuez
+ votre camarade, il est aussi vain de les lui reprocher que de
+reprocher l'acide lactique d'tre un acide fonctions mixtes.
+
+--Qu'est-ce que vous dites?
+
+--Je dis que nous ne pouvons plus louer ni blmer aucune pense,
+aucune action humaine, une fois que la ncessit de ces actions et
+de ces penses nous est dmontre.
+
+--Alors, vous approuvez les moeurs de la grande Perrin, vous, un homme
+dcor! C'est du propre!
+
+Le docteur se souleva et dit:
+
+--Mon enfant, prtez-moi, je vous prie, un moment d'attention. Je
+vais vous faire un rcit instructif:
+
+Autrefois, la nature humaine tait diffrente de ce qu'elle est
+aujourd'hui. Il y avait non seulement des hommes et des femmes, mais
+aussi des androgynes, c'est--dire des tres qui runissaient en
+eux les deux sexes. Ces trois sortes d'hommes avaient quatre bras,
+quatre jambes et deux visages. Ils taient robustes et tournaient
+rapidement sur eux-mmes comme des roues. Leur force leur inspira
+l'audace de combattre les dieux l'exemple des Gants. Jupiter, ne
+pouvant souffrir une telle insolence...
+
+--Michon, est-ce que la jupe ne trane pas trop gauche? demanda
+Nanteuil.
+
+--... rsolut, poursuivit le docteur, de les rendre moins forts et
+moins hardis. Il spara chaque homme en deux, de manire qu'il n'eut
+plus que deux bras, deux jambes et une tte, et la race humaine fut
+ds lors ce qu'elle est aujourd'hui. Chacun de nous n'est donc qu'une
+moiti d'homme qui a t spare de son tout comme on divise une
+sole en deux parts. Ces moitis cherchent toujours leurs moitis.
+L'amour que nous avons les uns pour les autres n'est que la force
+qui nous pousse runir nos deux moitis pour nous rtablir
+dans notre ancienne perfection. Les hommes qui proviennent de la
+sparation des androgynes aiment les femmes; les femmes qui ont cette
+mme origine aiment les hommes. Mais les femmes qui proviennent de la
+sparation des femmes primitives n'accordent pas grande attention aux
+hommes et sont portes vers les femmes. Ne soyez donc plus surprise
+quand vous voyez...
+
+--C'est vous, docteur, qui avez imagin cette histoire-l? demanda
+Nanteuil, en piquant une rose son corsage.
+
+Le docteur se dfendit avec force d'en avoir rien invent. Au
+contraire, il en avait, disait-il, retranch une partie.
+
+--Tant mieux! s'cria Nanteuil. Parce que je vais vous dire: Celui
+qui a trouv a n'est pas malin.
+
+--Il est mort, dit Trublet.
+
+Nanteuil exprima de nouveau le dgot que lui inspirait sa
+partenaire; mais madame Doulce, qui tait prudente et djeunait
+quelquefois chez Jeanne Perrin, dtourna la conversation.
+
+--Enfin, mignonne, tu le tiens, le rle d'Anglique. Seulement,
+rappelle-toi ce que je t'ai dit: il faut garder le geste un peu
+troit, la taille un peu raide. C'est le secret des ingnues.
+Dfie-toi de ta jolie souplesse naturelle. Les jeunes filles du
+rpertoire doivent tre un rien poupe. C'est de style. Le costume
+le veut. Vois-tu, Flicie, ce que tu dois observer avant tout, quand
+tu joues dans _la Mre confidente_, qui est une dlicieuse pice...
+
+Flicie l'interrompit:
+
+--Moi, vous savez, pourvu que j'aie un bon rle, la pice, je m'en
+fiche. Et puis, je n'aime pas bien Marivaux... Vous riez, docteur?
+Est-ce que j'ai fait une gaffe? Ce n'est pas de Marivaux, _la Mre
+confidente_?
+
+--Mais si!
+
+--Alors!... Vous cherchez toujours m'embrouiller... Je disais que
+cette Anglique m'agace. Je voudrais quelque chose de plus toff,
+de plus en dehors... Ce soir, surtout, ce rle m'horripile.
+
+--C'est une raison de croire que tu le joueras trs bien, ma
+mignonne, dit madame Doulce.
+
+Et elle professa:
+
+--Nous n'entrons jamais mieux dans nos rles que lorsque nous
+y entrons de force et malgr nous. Je pourrais vous en citer de
+nombreux exemples. Et moi-mme, dans _la Vivandire d'Austerlitz_,
+j'ai tonn la salle entire par l'accent de ma gaiet, au moment
+o l'on venait de m'annoncer que mon pauvre Doulce, si grand artiste
+et si bon mari, avait t foudroy d'apoplexie, l'orchestre de
+l'Opra, en saisissant son cornet piston.
+
+--Pourquoi veut-on absolument que je ne sois qu'une ingnue? demanda
+Nanteuil, qui voulait tre aussi une amoureuse, une grande coquette
+et jouer tous les rles.
+
+--Et cela se comprend, poursuivit obstinment madame Doulce. L'art
+de la comdie est un art d'imitation. Or, ce qu'on n'prouve pas, on
+l'imite d'autant mieux.
+
+--Ne vous faites pas d'illusions, mon enfant, dit le docteur
+Flicie. Quand on est une ingnue, on le reste jamais. On nat
+Anglique ou Dorine, Climne ou madame Pernelle. Au thtre, les
+unes ont toujours vingt ans, les autres toujours trente, les autres
+toujours soixante... Vous, mademoiselle Nanteuil, vous aurez toujours
+dix-huit ans et vous serez toujours une ingnue.
+
+--Je suis trs contente de mon emploi, rpondit Nanteuil, mais vous
+ne pouvez pas exiger que j'interprte avec le mme plaisir toutes
+les ingnues. Il y a un rle, par exemple, que je voudrais bien
+jouer! C'est Agns de _l'cole des femmes_.
+
+Au seul nom d'Agns! le docteur, ravi, murmura dans ses coussins:
+
+ Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?
+
+--Agns, voil un beau rle! s'cria Nanteuil. Je l'ai demand
+Pradel.
+
+Pradel, directeur du thtre, tait un ancien comdien, avis
+et bonhomme, dpouill d'illusions et ne nourrissant point de trop
+hautes esprances. Il aimait la paix, les livres et les femmes.
+Nanteuil n'avait qu' se louer de Pradel et elle parlait de lui sans
+malveillance, avec une honnte libert.
+
+--Il a t ignoble, il a t dgotant, infect, dit-elle; il
+m'a refus le rle d'Agns pour le donner Falempin. Il faut dire
+aussi que je ne lui avais pas demand comme il fallait. Tandis que
+Falempin, elle sait la manire, elle! je vous en rponds. Mais a
+m'est gal: si Pradel ne me laisse pas jouer Agns, je l'envoie
+promener, lui et son sale guignol!
+
+Madame Doulce continua de prodiguer ses enseignements incouts.
+Comdienne de mrite, mais vieillie, use, jamais plus engage,
+elle donnait des conseils aux dbutantes, leur crivait leurs
+lettres, et gagnait ainsi l'unique repas qu'elle faisait presque
+chaque jour, le matin ou le soir.
+
+Flicie, tandis que madame Michon lui nouait un velours noir autour
+du cou, interrogea Trublet:
+
+--Docteur, vous dites que mes vertiges viennent de l'estomac: vous
+tes sr?
+
+Avant que Trublet et pu rpondre, madame Doulce s'cria que les
+vertiges venaient toujours de l'estomac, et qu'elle avait au sien,
+deux ou trois heures aprs les repas, des gonflements douloureux.
+Puis, elle demanda un remde au docteur.
+
+Cependant Flicie rflchissait, car elle tait capable de
+rflexion. Tout coup:
+
+--Docteur, je voudrais vous faire une question que vous trouverez
+peut-tre drle... mais je voudrais bien savoir si, de connatre
+tout ce qu'il y a dans le corps, d'avoir vu toutes les affaires que
+nous avons au dedans de nous, a ne vous gne pas, des moments, avec
+les femmes. Il me semble que, d'avoir l'ide de tout a, a devrait
+vous dgoter.
+
+Trublet, du fond de ses coussins, envoya un baiser Flicie:
+
+--Ma chre enfant, il n'y a pas de plus fin, de plus riche, de plus
+beau tissu que la peau d'une jolie femme. C'est ce que je me disais
+l'instant, en contemplant votre nuque, et vous concevez aisment que,
+sous cette impression...
+
+Elle lui fit une grimace de guenon ddaigneuse.
+
+--Croyez-vous que c'est spirituel, de rpondre par des imbcillits
+ une question srieuse?
+
+--Eh bien, mademoiselle, puisque vous le voulez, je vais vous faire
+une rponse instructive. Il y a vingt ans, nous avions l'hpital
+Saint-Joseph, dans la salle d'autopsie, une vieux surveillant ivrogne,
+le pre Rousseau, qui, tous les jours, onze heures du matin,
+djeunait au bord de la table sur laquelle le cadavre tait tendu.
+Il djeunait parce qu'il avait faim. Ceux qui ont faim, rien ne
+les empche de manger, ds qu'ils ont de quoi. Seulement, le pre
+Rousseau disait: Je ne sais pas si c'est l'air de la salle qui le
+veut, mais je ne peux rien manger que de frais et d'apptissant.
+
+--Je comprends, dit Flicie. Il vous faut des petites
+bouquetires... C'est dfendu, vous savez... Mais vous tes l
+assis comme un Turc, et vous ne m'avez pas crit mon ordonnance.
+
+Elle l'interrogea du regard.
+
+--L'estomac, o est-ce au juste?
+
+La porte tait reste entr'ouverte. Un jeune homme trs joli, trs
+lgant, la poussa, et, aprs avoir fait deux pas dans la loge,
+demanda gentiment s'il pouvait entrer.
+
+--Vous, dit Nanteuil.
+
+Et elle lui tendit la main, qu'il baisa avec plaisir, correction et
+fatuit.
+
+Il traita madame Doulce sans gards particuliers, et demanda:
+
+--Comment vous portez-vous, docteur Socrate?
+
+C'est ainsi qu'on appelait parfois Trublet, cause de sa face camuse
+et de sa parole subtile.
+
+Trublet, lui dsignant Nanteuil:
+
+--Monsieur de Ligny, voici une jeune personne qui ne sait pas
+prcisment si elle a un estomac. La question est grave. Nous lui
+conseillons de s'en rapporter, pour la rponse, la petite fille
+qui mangeait trop de confitures. Sa maman lui disait: Tu te feras
+mal l'estomac. Et elle rpondit: C'est les dames qui ont des
+estomacs; les petites filles n'en n'ont pas.
+
+--Mon Dieu! que vous tes bte, docteur! s'cria Nanteuil.
+
+--Puissiez-vous dire vrai, mademoiselle. La btise, c'est l'aptitude
+au bonheur. C'est le souverain contentement. C'est le premier des
+biens dans une socit police.
+
+--Vous tes paradoxal, mon cher docteur, observa M. de Ligny. Mais
+je vous accorde qu'il vaut mieux tre bte comme tout le monde que
+d'avoir de l'esprit comme personne.
+
+--C'est vrai, ce qu'il dit l, Robert! s'cria Nanteuil, sincre et
+pntre.
+
+Et elle ajouta, d'un ton mditatif:
+
+--Il y a au moins une chose certaine, docteur. C'est que la btise
+empche souvent de faire des btises. Je l'ai remarqu bien des
+fois. Hommes ou femmes, ce ne sont pas les plus btes qui agissent
+le plus btement. Ainsi, il y a des femmes intelligentes qui sont
+stupides avec les hommes.
+
+--Vous voulez dire celles qui ne peuvent pas s'en passer.
+
+--On ne peut rien te cacher, mon petit Socrate.
+
+--Ah! soupira la grande Doulce, quelle terrible servitude! Toute femme
+qui ne domine pas ses sens est perdue pour l'art.
+
+Nanteuil haussa ses jolies paules, encore un peu pointues de
+jeunesse:
+
+--Oh! oh! la grande aeule, n'essayez donc pas d'abrutir la petite
+classe. En voil, des ides! De votre temps, est-ce que les
+comdiennes dominaient leurs... comment avez-vous dit a? Allons
+donc! elles les dominaient pas du tout.
+
+S'apercevant que Nanteuil devenait orageuse, la grande Doulce se
+retira avec prudence et dignit. Et, dans le couloir, elle fit encore
+une recommandation:
+
+--Ma mignonne, souviens-toi de jouer Anglique en bouton de rose. Le
+rle l'exige.
+
+Mais Nanteuil, agace, ne l'coutait pas.
+
+--C'est vrai, dit-elle en s'asseyant devant sa toilette, elle me
+fait bouillir, la vieille Doulce, avec sa morale! Elle croit qu'on a
+oubli ses histoires? Elle se trompe. Madame Ravaud les raconte
+six fois par semaine. Tout le monde sait qu'elle avait rduit son
+musicien de mari un tel tat d'puisement qu'un soir il tomba
+dans son cornet piston. Et ses amants, des hommes superbes,
+demandez Michon, en moins de deux ans elle en faisait des souffles,
+des ombres. Voil comment elle les dominait, ses... Et si on tait
+venu lui dire qu'elle tait perdue pour l'art!...
+
+Le docteur Trublet tendit vers Nanteuil, comme pour l'arrter, ses
+deux mains ouvertes:
+
+--Ne vous indignez pas, mon enfant. Madame Doulce est sincre. Elle
+aimait les hommes, maintenant elle aime Dieu. On aime ce qu'on peut,
+comme on peut et avec ce qu'on a. Elle est devenue chaste et pieuse
+ l'ge congruent. Elle observe toutes les pratiques de la religion:
+elle va la messe les dimanches et ftes, elle...
+
+--Eh bien! elle a raison d'aller la messe, dclara Nanteuil.
+Michon, allume-moi une bougie pour chauffer mon rouge. Il faut que je
+me refasse les lvres... Certainement, elle a raison d'aller la
+messe. Mais la religion ne dfend pas d'avoir un amant.
+
+--Vous croyez? demanda le docteur.
+
+--Ah! je connais ma religion mieux que vous, bien sr!
+
+Une cloche lugubre sonna, et la voix lamentable de l'avertisseur monta
+dans les couloirs:
+
+--La petite pice est termine!...
+
+Nanteuil se leva et passa son poignet un ruban de velours avec un
+mdaillon d'acier.
+
+Agenouille, madame Michon arrangeait les trois plis Watteau de
+la robe rose et, la bouche pleine d'pingles, d'un coin de lvres
+exprimait cette maxime:
+
+--Ce qu'il y a de bon quand on est vieille, c'est que les hommes ne
+peuvent plus vous faire souffrir.
+
+Robert de Ligny tira de son tui une cigarette:
+
+--Vous permettez?...
+
+Et il s'approcha de la bougie allume sur la toilette.
+
+Nanteuil, qui ne le quittait pas des yeux, vit, sous les moustaches
+ardentes et lgres comme des flammes, les lvres empourpres par
+la lumire aspirer et puis souffler la fume. Elle en sentit une
+petite chaleur aux oreilles. Feignant de chercher ses bijoux, elle
+effleura de sa bouche le cou de Ligny et lui murmura:
+
+--Attends-moi aprs le spectacle, dans un fiacre, au coin de la rue
+de Tournon.
+
+A ce moment un bruit de voix et de pas monta du corridor. Les acteurs
+de la petite pice regagnaient leurs loges.
+
+--Docteur, passez-moi votre journal.
+
+--Il est bien ennuyeux, mademoiselle.
+
+--Passez-le-moi tout de mme.
+
+Elle le prit et le tint en abat-jour au-dessus de sa tte.
+
+--La lumire me fait mal aux yeux.
+
+Il tait vrai que, parfois, une clart trop vive lui donnait
+la migraine. Mais elle venait de se regarder dans la glace. Les
+paupires bleues, les cils enduits d'une pte noire, les joues
+peintes, les lvres dessines au rouge en petit coeur, elle se
+trouvait un air de morte farde avec des yeux de verre, et ne voulait
+pas que Ligny la vt ainsi.
+
+Tandis qu'elle tenait son visage dans l'ombre, un grand maigre garon
+entra dans la loge en se dandinant. Ses yeux sombres se creusaient
+au-dessus d'un nez en bec de corbeau; sa bouche riait d'un rire
+immobile; son long cou, la pomme d'Adam faisait une grande ombre
+sur son rabat. Il tait costum en huissier du rpertoire.
+
+--C'est vous, Chevalier? Bonjour, mon ami, dit gaiement le docteur
+Trublet, qui aimait les cabots, prfrait les mauvais et avait un
+got spcial pour Chevalier.
+
+--Tout le monde, alors! s'cria Nanteuil. Ce n'est plus une loge,
+c'est un moulin.
+
+--Mes compliments tout de mme la meunire, dit Chevalier.
+Figurez-vous qu'il y a dans la salle un tas d'idiots. Vous ne le
+croiriez pas? ils m'ont embot.
+
+--Ce n'est pas une raison pour entrer sans frapper, rpondit
+Nanteuil, hargneuse.
+
+Le docteur fit remarquer que M. de Ligny avait laiss la porte
+ouverte. Alors Nanteuil Ligny, avec un accent de tendre reproche:
+
+--Vraiment, vous avez fait cela?... Mais, quand on est entr, on
+ferme la porte aux autres: c'est lmentaire.
+
+Elle s'enveloppa d'un manteau de flanelle blanche.
+
+L'avertisseur appela les artistes en scne.
+
+Elle prit la main que lui tendit Ligny et, cherchant des doigts le
+poignet, elle enfona l'ongle l'endroit o la peau, prs des
+veines, est tendre. Puis elle disparut dans le corridor sombre.
+
+
+
+
+II
+
+
+Chevalier, aprs avoir remis son costume de ville, s'assit dans une
+baignoire, ct de madame Doulce. Il contemplait Flicie, menue
+et lointaine sur la scne. Et, se rappelant qu'il l'avait tenue entre
+ses bras dans sa mansarde de la rue des Martyrs, il pleura de douleur
+et de rage.
+
+Ils s'taient rencontrs, l'anne prcdente, dans une fte
+donne sous le patronage du dput Lecureuil, au bnfice des
+artistes pauvres du neuvime arrondissement. Il avait rd autour
+d'elle, muet, affam, les dents longues et les yeux flamboyants. Et,
+durant quinze jours, il l'avait poursuivie sans repos. Elle, froide et
+tranquille, avait sembl l'ignorer; puis elle avait cd tout d'un
+coup et si brusquement que, ce jour-l, en la quittant, radieux et
+surpris encore, il lui avait dit une btise. Il lui avait dit: Moi,
+qui te croyais en porcelaine!... Durant trois mois entiers, il
+avait got des joies aigus comme la douleur. Puis Flicie tait
+devenue fuyante, lointaine, trangre. Maintenant, elle ne l'aimait
+plus. Il en cherchait la raison sans pouvoir la trouver. Il souffrait
+de n'tre plus aim; il souffrait plus encore d'tre jaloux. Sans
+doute, aux premires et belles heures de son amour, il n'avait
+pas ignor que Flicie et un amant, Girmandel, huissier rue de
+Provence; et il en avait t malheureux. Mais, ne le voyant jamais,
+il s'en faisait une ide si confuse et si mal dtermine que
+sa jalousie se perdait dans le vague. Flicie lui disait qu'avec
+Girmandel elle n'avait jamais pris aucune part ce qui se passait,
+ni mme essay de feindre; il la croyait. Et c'tait pour lui une
+vive satisfaction. Elle lui disait encore que depuis longtemps, depuis
+des mois, Girmandel n'tait pour elle qu'un ami, et il la croyait.
+Enfin, il trompait l'huissier et sentait agrablement cet avantage.
+Il avait appris aussi que Flicie, qui achevait sa seconde anne
+de Conservatoire, ne s'tait pas refuse son professeur. Mais la
+peine qu'il en avait ressentie tait adoucie par la considration
+d'un usage auguste et sculaire. Maintenant, Robert de Ligny lui
+causait d'intolrables souffrances. Depuis quelque temps, il le
+trouvait sans cesse prs d'elle. Qu'elle aimt Robert, il n'en
+pouvait douter. Et si parfois il pensait qu'elle ne s'tait pas
+encore donne cet homme, c'tait sans raison et seulement pour
+soulager de temps en temps sa souffrance.
+
+Des applaudissements rguliers clatrent au fond du thtre et
+quelques messieurs de l'orchestre, avec un lger murmure des lvres,
+battirent des mains lentement et sans bruit. Nanteuil venait de donner
+sa dernire rplique Jeanne Perrin.
+
+--_Brava! brava!_ Elle est dlicieuse, cette petite, soupira madame
+Doulce.
+
+Dans sa jalouse rage, Chevalier fut mauvais camarade. Il posa un doigt
+sur son front:
+
+--Elle joue avec a.
+
+Puis, tendant la main sur son coeur:
+
+--C'est avec a qu'il faut jouer.
+
+--Merci, mon ami, merci! murmura madame Doulce, reconnaissant dans ces
+maximes sa louange manifeste.
+
+Elle disait, en effet, qu'on ne joue bien qu'en jouant avec son coeur
+elle professait que, pour exprimer fortement une passion, il faut
+l'prouver, et qu'il est ncessaire de sentir les impressions qu'on
+doit rendre. Elle se donnait volontiers en exemple. Reine tragique,
+aprs avoir vid sur la scne une coupe de poison, elle avait eu
+toute la nuit les entrailles en feu. Elle disait nanmoins: L'art
+dramatique est un art d'imitation, et l'on imite d'autant mieux un
+sentiment qu'on ne l'prouve pas. Et, pour illustrer cette maxime,
+elle trouvait encore des exemples dans sa carrire triomphale.
+
+Elle poussa un long soupir:
+
+--Cette petite est admirablement doue. Mais il faut la plaindre:
+elle vient dans de mauvais jours. Il n'y a plus de public, plus de
+critique, plus de pices, plus de thtres, plus d'artistes. C'est
+la dcadence de l'art.
+
+Chevalier secoua la tte:
+
+--Ne la plaignez pas: elle aura tout ce qu'on peut dsirer, le
+succs, la fortune. Elle est rosse. La rosserie mne tout. Tandis
+que les gens de coeur n'ont qu' se mettre une pierre au cou et
+se jeter dans la rivire. Mais moi aussi, j'irai loin, moi aussi, je
+monterai haut. Moi aussi, je serai rosse.
+
+Il se leva et sortit sans attendre la fin du spectacle. Il ne remonta
+pas la loge de Flicie, de peur d'y rencontrer Ligny dont la
+vue lui tait insupportable, et parce que, de la sorte, il pouvait
+s'imaginer que Ligny n'y tait pas revenu.
+
+prouvant un malaise physique s'loigner d'elle, il fit cinq
+ou six tours sous les galeries teintes et dsertes de l'Odon,
+descendit les degrs dans la nuit et prit la rue de Mdicis. Les
+cochers sommeillaient sur leurs siges, en attendant la fin du
+spectacle, et, sur la cime des platanes, la lune courait dans les
+nues. Gardant un reste d'espoir absurde et doux, cette nuit-l
+comme les autres nuits, il allait attendre Flicie chez sa mre.
+
+
+
+
+III
+
+
+Madame Nanteuil habitait avec sa fille, au cinquime tage d'une
+maison du boulevard Saint-Michel, un petit appartement dont les
+fentres s'ouvraient sur le jardin du Luxembourg. Elle reut
+Chevalier avec bienveillance, lui sachant gr d'aimer Flicie et de
+n'tre pas aim d'elle, et ignorant, par principe, qu'il et t
+l'amant de sa fille. Elle le fit asseoir prs d'elle, dans la salle
+ manger o brlait dans le pole un feu de coke. A la clart de
+la lampe, des revolvers d'ordonnance, des sabres avec la dragonne
+glands d'or, luisaient sur le mur, autour d'une cuirasse de femme,
+arme de rondelles de fer-blanc l'endroit des seins, pice
+d'armure que, l'hiver prcdent, Flicie, encore lve du
+Conservatoire, avait porte pour reprsenter Jeanne d'Arc chez
+une duchesse spirite. Veuve d'officier et mre d'actrice, madame
+Nanteuil, de son vrai nom madame Nanteau, conservait ces trophes.
+
+--Flicie n'est pas encore rentre, monsieur Chevalier. Je ne
+l'attends pas avant minuit. Elle est en scne jusqu' la fin du
+spectacle.
+
+--Je le sais: j'tais de la premire pice. J'ai quitt le
+thtre aprs le un de _la Mre confidente_.
+
+--Oh! monsieur Chevalier, pourquoi n'tes-vous pas rest jusqu' la
+fin? Ma fille aurait t bien contente si vous tiez rest. Quand
+on joue, on aime avoir des amis dans la salle.
+
+Chevalier rpondit d'une faon ambigu:
+
+--Oh! les amis, ce n'est pas ce qui manque.
+
+--Vous vous trompez, monsieur Chevalier; les bons amis sont rares.
+Madame Doulce tait l, sans doute? A-t-elle t contente de
+Flicie?
+
+Et elle ajouta trs humblement:
+
+--Je serais vraiment heureuse qu'elle et du succs. Il est si
+difficile de percer dans son tat, quand on est seule, sans appui,
+sans protections! Et elle a bien besoin de russir, la pauvre petite!
+
+Chevalier n'avait pas le coeur s'apitoyer sur Flicie. Il dit
+brusquement, en haussant les paules:
+
+--Ah! ne vous inquitez donc pas. Elle russira. Elle est
+comdienne dans l'me. Elle a le thtre dans le corps. Elle l'a
+dans les jambes.
+
+Madame Nanteuil sourit paisiblement:
+
+--La pauvre enfant! Elles ne sont pas bien grosses, ses jambes.
+Flicie n'a pas une mauvaise sant. Mais il ne faut pas qu'elle se
+fatigue. Elle a souvent des vertiges, des migraines.
+
+La bonne vint mettre sur la table un plat de charcuterie, une
+bouteille et des assiettes.
+
+Cependant Chevalier cherchait dans son esprit le moyen d'amener
+propos une question qu'il avait sur les lvres depuis le bas
+de l'escalier. Il voulait savoir si Flicie frquentait encore
+Girmandel, dont il n'entendait plus parler. Nous formons des souhaits
+proportionns notre tat. Maintenant, dans la misre de son
+existence, dans la dtresse de son coeur, il dsirait ardemment que
+Flicie, qui ne l'aimait plus, aimt Girmandel qu'elle aimait peu,
+et toute son esprance tait que Girmandel la gardt pour lui, la
+prt toute et ne laisst rien d'elle Robert de Ligny. L'ide
+que la jeune fille tait avec Girmandel soulageait sa jalousie, et il
+tremblait d'apprendre qu'elle avait quitt l'huissier.
+
+Certes, il ne se serait jamais permis d'interroger une mre sur les
+amants de sa fille. Mais on pouvait parler de Girmandel madame
+Nanteuil, qui ne voyait rien que d'honorable dans ses relations de
+famille avec l'officier ministriel, homme riche, mari et pre de
+deux filles charmantes. Il fallait seulement, pour amener le nom de
+l'huissier dans la conversation, user d'un artifice. Chevalier en
+trouva un qui lui parut ingnieux.
+
+--A propos, dit-il, j'ai rencontr Girmandel en voiture.
+
+Madame Nanteuil ne fit point de rponse.
+
+--Il passait en fiacre sur le boulevard Saint-Michel. J'ai bien cru le
+reconnatre. Je serais surpris si ce n'tait pas lui.
+
+Madame Nanteuil ne fit point de rponse.
+
+--Sa barbe blonde, son visage rouge... Il est trs reconnaissable,
+Girmandel.
+
+Madame Nanteuil ne fit point de rponse.
+
+--Vous tiez trs lies avec lui, dans le temps, vous et Flicie.
+Est-ce que vous le voyez toujours?
+
+Madame Nanteuil rpondit mollement:
+
+--Monsieur Girmandel? mais oui, nous le voyons toujours...
+
+A cette parole, Chevalier ressentit presque de la joie. Mais elle
+l'avait tromp; elle n'avait pas dit la vrit. Elle avait menti
+par amour-propre et pour ne pas rvler un secret domestique,
+qu'elle ne jugeait point l'honneur de sa maison. Ce qui tait
+vrai, c'est que, dans l'emportement de son amour pour Ligny, Flicie
+avait plaqu Girmandel, et l'huissier, qui pourtant tait homme du
+monde, avait cess net d'clairer. Madame Nanteuil, son ge,
+avait repris un amant par amour maternel et pour que sa fille ne ft
+pas dans le besoin. Elle avait renou sa vieille liaison avec Tony
+Meyer, le marchand de tableaux de la rue de Clichy. Tony Meyer ne
+remplaait pas avantageusement Girmandel: il donnait peu d'argent.
+Madame Nanteuil, qui tait sage et savait le prix des choses, n'en
+murmurait pas, et elle tait rcompense de son dvouement,
+car, depuis six semaines qu'elle tait aime nouveau, elle
+rajeunissait.
+
+Chevalier, qui suivait son ide, demanda:
+
+--Girmandel, il n'est plus jeune?
+
+--Il n'est pas vieux, dit madame Nanteuil. Un homme n'est pas vieux
+quarante ans.
+
+--Est-ce qu'il n'est pas ramolli?
+
+--Mais non, rpondit madame Nanteuil avec tranquillit.
+
+Chevalier, songeur, se tut. Madame Nanteuil s'assoupit. Puis, tire
+de sa somnolence par la bonne qui apportait la salire et la carafe,
+elle demanda:
+
+--Et vous, monsieur Chevalier, tes-vous content?
+
+Non, il n'tait pas content. Les critiques s'entendaient pour lui
+casser les reins. Et la preuve qu'ils taient coaliss contre lui,
+c'est qu'ils disaient tous la mme chose: ils disaient qu'il avait le
+masque ingrat.
+
+--Un masque ingrat! s'criait-il indign, ils devraient dire: un
+masque prdestin... Je vais vous expliquer, madame Nanteuil. Je
+vois grand: c'est ce qui me fait du tort. Ainsi, dans _la Nuit du
+23 octobre_, qu'on rpte en ce moment, je fais Florentin:
+six rpliques, une panne... Mais j'ai grandi le personnage
+dmesurment. Durville est furieux. Il me coupe tous mes effets.
+
+Madame Nanteuil, placide et bienveillante, trouva de bonnes paroles.
+Il y avait des obstacles, mais on finissait par les surmonter.
+Sa fille aussi s'tait heurte au mauvais vouloir de certains
+critiques.
+
+--Minuit et demi! dit Chevalier assombri. Flicie est en retard.
+
+Madame Nanteuil supposait qu'elle avait t retenue par madame
+Doulce.
+
+--Madame Doulce se charge ordinairement de la ramener, et vous savez
+qu'elle n'est jamais presse.
+
+Chevalier se leva et fit mine de s'en aller, pour montrer qu'il avait
+de l'usage. Madame Nanteuil le retint.
+
+--Restez donc: Flicie ne va pas tarder rentrer. Elle sera bien
+contente de vous trouver ici. Vous souperez avec elle.
+
+Madame Nanteuil s'assoupit de nouveau sur sa chaise. Chevalier,
+silencieux, attachait son regard au cartel pendu contre la muraille
+et, mesure que l'aiguille s'avanait sur le cadran, il sentait une
+plaie brlante s'agrandir dans sa poitrine, et chaque menu coup du
+balancier le touchait au vif, aiguillonnait sa jalousie, en marquant
+les moments que Nanteuil passait avec Ligny. Car il tait sr,
+maintenant, qu'ils taient ensemble. Le silence de la nuit,
+interrompu seulement par le bruit sourd des fiacres qui roulaient
+sur le boulevard, favorisait les images et les rflexions qui le
+torturaient. Il les voyait.
+
+Rveille en sursaut par des chants monts du trottoir, madame
+Nanteuil confirma la pense sur laquelle elle s'tait endormie.
+
+--C'est ce que je dis toujours Flicie: on ne doit pas se
+dcourager. Il y a dans la vie de mauvais jours...
+
+Chevalier fit signe qu'il y en avait.
+
+--Mais ceux qui souffrent, dit-il, n'ont que ce qu'ils mritent. Il
+ne faut qu'un moment pour s'ter tous les ennuis, pas vrai?
+
+Elle approuva: certainement il y avait des chances subites, surtout au
+thtre.
+
+Il reprit d'une voix profonde, intrieure:
+
+
+--Si l'on croit que c'est pour le thtre que je me fais du mauvais
+sang... Le thtre, je suis bien sr de m'y faire une place, un
+jour, et belle!... Mais quoi sert d'tre un grand artiste, si l'on
+n'est pas heureux? Il y a des ennuis btes qui sont terribles.
+Des douleurs qui vous battent les tempes par petits coups gaux et
+rguliers comme le tic tac de cette pendule et qui rendent fou.
+
+Il s'arrta; le regard sombre de ses yeux creux contemplait la
+panoplie suspendue au mur. Puis il reprit:
+
+--Ces ennuis btes, ces douleurs ridicules, si on les supporte trop
+longtemps, c'est qu'on est un lche.
+
+Et il tta l'tui du revolver qu'il portait constamment dans sa
+poche.
+
+Madame Nanteuil l'coutait, sereine, avec cette douce volont de ne
+rien savoir, qui tait tout son gnie dans la vie.
+
+--Une chose terrible aussi, dit-elle, c'est la cuisine. Flicie est
+dgote de tout. On ne sait que lui faire.
+
+A partir de ce moment, la conversation languissante se trana en
+paroles dtaches, qui n'avaient que peu de sens. Madame Nanteuil,
+la bonne, le feu de coke, la lampe, l'assiette de charcuterie,
+dans une tristesse morne, attendaient Flicie. Une heure sonna. La
+souffrance de Chevalier tait maintenant abondante et tranquille.
+Il possdait la certitude. Les voitures, plus rares, roulaient plus
+sonores sur la chausse. Le bruit d'une de ces voitures s'arrta
+devant la maison. Quelques instants aprs, il entendit le petit
+grillotis de la cl dans la serrure, le choc d'une porte, des pas
+lgers dans l'antichambre.
+
+La pendule marquait une heure vingt-trois minutes. Il fut tout coup
+agit de trouble et d'esprance. C'tait elle! Qui sait ce qu'elle
+dirait? Peut-tre qu'elle expliquerait ce retard de la faon la plus
+naturelle.
+
+Flicie entra dans la salle manger, les cheveux en dsordre,
+l'oeil brillant, les joues blanches, les lvres avives et
+froisses, lasse, indiffrente, muette, heureuse, jolie, ayant l'ait
+de garder sous son manteau, qu'elle tenait des deux mains ferm sur
+elle, un reste de chaleur et de volupt.
+
+Sa mre lui dit:
+
+--Je commenais tre inquite... Tu ne te dfais pas? Elle
+rpondit:
+
+--J'ai faim.
+
+Elle se laissa tomber sur une chaise, devant la petite table ronde.
+Rejetant son manteau sur le dossier, elle dcouvrit son buste fin
+dans sa petite robe noire de pensionnaire, et, le coude gauche sur la
+toile cire de la table, elle se mit piquer de sa fourchette les
+tranches de saucisson.
+
+--Est-ce que a a bien march ce soir? demanda madame Nanteuil.
+
+--Trs bien.
+
+--Tu vois: Chevalier est venu te tenir compagnie. C'est gentil lui,
+n'est-ce pas?
+
+--Ah! Chevalier... eh bien! qu'il se mette table.
+
+Et, sans plus rpondre aux questions de sa mre, elle mangeait,
+avide et charmante, comme Crs chez la vieille femme. Puis elle
+repoussa son assiette et, renverse sur sa chaise, les paupires
+mi-closes, la bouche entr'ouverte, elle sourit d'un sourire qui
+ressemblait un baiser.
+
+Madame Nanteuil, ayant pris son vin chaud, se leva.
+
+--Vous m'excuserez, monsieur Chevalier: j'ai mes comptes mettre
+jour.
+
+Tels taient les termes par lesquels elle annonait ordinairement
+qu'elle allait se coucher.
+
+Rest seul avec Flicie, Chevalier lui dit violemment:
+
+--C'est bte! c'est lche! mais je t'aime en devenir fou... Tu
+entends, Flicie?
+
+--Pour sr, que j'entends! Tu n'as pas besoin de parler si haut.
+
+--C'est ridicule, n'est-ce pas?
+
+--Non, ce n'est pas ridicule, c'est...
+
+Elle n'acheva pas.
+
+Il s'approcha d'elle, tirant sa chaise sous lui.
+
+--Tu es rentre une heure vingt-cinq. C'est Ligny qui t'a
+reconduite, j'en suis sr. Il t'a reconduite en fiacre. J'ai entendu
+la voiture s'arrter devant ta maison.
+
+Comme elle ne rpondait pas, il reprit:
+
+--Dis le contraire!
+
+Elle se tut. Et il rpta d'une voix pressante et comme suppliante:
+
+--Dis que non!...
+
+Si elle avait voulu, d'une parole, d'un seul mot, d'un petit mouvement
+de la tte et des paules, elle l'aurait rendu trs doux et presque
+heureux. Mais elle garda un silence mchant. Les lvres serres, le
+regard lointain, elle semblait perdue dans un rve.
+
+Il poussa un soupir rauque:
+
+--Imbcile que j'tais, je ne pensais pas cela! Je me disais que
+tu reviendrais chez toi, comme les autres jours, avec madame Doulce,
+ou toute seule... Ah! si j'avais su que tu te ferais reconduire par
+cet individu!...
+
+--Eh bien! qu'est-ce que tu aurais fait si tu avais su?
+
+--Je vous aurais suivis, pardi!
+
+Elle arrta durement sur lui ses prunelles trop claires:
+
+--a, je te le dfends, tu m'entends! Si j'apprends que tu m'as
+suivie une seule fois, je ne te revois plus. D'abord, tu n'as pas le
+droit de me suivre. Je suis libre de faire ce que je veux, peut-tre!
+
+Suffoqu de surprise et de colre, il balbutia:
+
+--Pas le droit? Pas le droit?... Tu dis que je n'ai pas le droit?...
+
+--Non, tu n'as pas le droit... Et puis, je ne veux pas.
+
+Son visage prit une expression de dgot:
+
+--C'est ignoble d'espionner une femme. Si tu essayes seulement une
+fois de savoir o je vais, je te fiche la porte, et ce ne sera pas
+long.
+
+--Alors, murmura-t-il, plein de stupeur, nous ne sommes rien l'un
+pour l'autre, je ne suis rien pour toi... Nous n'avons pas t
+ensemble... Voyons, Flicie, rappelle-toi...
+
+Mais elle, impatiente:
+
+--Ah! qu'est-ce que tu veux que je me rappelle?...
+
+--Flicie, pense que tu t'es donne moi!
+
+--Tu ne veux pas pourtant, mon cher, que j'y pense toute la journe.
+Ce serait abusif.
+
+Il la regarda quelque temps avec plus de curiosit que de colre et
+lui dit, moiti amer et moiti doux:
+
+--On peut dire que tu es rosse!... Sois-le, Flicie! Sois-le, tant
+que tu voudras! Qu'est-ce que a fait, puisque je t'aime? Tu es
+moi, je te reprends; je te reprends et je te garde. Voyons! je ne peux
+pas souffrir toujours comme une pauvre bte. coute: Je passerai
+l'ponge. Nous recommencerons notre amour. Et, cette fois, ce sera
+trs bien. Et tu seras moi pour toujours, moi seul. Je suis
+un honnte homme, tu sais. Tu peux compter sur moi. Je t'pouserai
+quand j'aurai une position.
+
+Elle le regarda avec une surprise ddaigneuse. Il crut qu'elle avait
+des doutes sur son avenir dramatique, et, pour les dissiper, il dit,
+dress sur ses longues jambes:
+
+--Tu ne crois pas mon toile, Flicie? Tu as tort. Je me sens
+capable de grandes crations. Qu'on me donne un rle, et on verra.
+Et je n'ai pas seulement la comdie en moi, j'ai le drame, j'ai la
+tragdie... Oui, la tragdie. Je sais dire les vers. Et c'est un
+talent qui se fait rare aujourd'hui... Aussi ne crois pas, Flicie,
+que je te fasse un affront en t'offrant de t'pouser. Loin de l!...
+Nous nous marierons plus tard, quand ce sera possible et convenable.
+Rien ne presse, bien sr. En attendant, nous reprendrons nos bonnes
+habitudes de la rue des Martyrs... Tu te souviens, Flicie: nous y
+avons t si heureux! Le lit n'tait pas large, mais nous disions:
+a ne fait rien... J'ai maintenant deux belles chambres dans
+la rue de la Montagne-Sainte-Genevive, derrire
+Saint-tienne-du-Mont. Il y a ton portrait sur tous les murs... Tu
+y retrouveras le petit lit de la rue des Martyrs... Mais coute-moi
+bien, j'ai trop souffert; je ne veux plus souffrir. J'exige que tu
+sois moi, moi seul.
+
+Tandis qu'il parlait, Flicie tait alle prendre sur la chemine
+les cartes avec lesquelles sa mre jouait tous les soirs et elle les
+talait sur la table.
+
+--A moi seul... Tu m'entends, Flicie.
+
+--Laisse-moi tranquille, je fais une russite.
+
+--coute-moi, Flicie. J'exige que tu ne reoives plus dans ta loge
+cet imbcile...
+
+Examinant ses cartes, elle murmura:
+
+--Toutes les noires sont en bas.
+
+--Cet imbcile, parfaitement. C'est un diplomate, et le ministre
+des Affaires trangres, aujourd'hui, c'est le refuge des
+incapables.
+
+Il haussa la voix:
+
+--Flicie, dans ton intrt comme dans le mien, coute-moi.
+
+--Ne crie donc pas: maman dort.
+
+Il reprit d'une voix sourde:
+
+--Sache bien que je ne veux pas que Ligny devienne ton amant.
+
+Elle releva sa petite tte mchante:
+
+--Et s'il l'est?
+
+Il fit un pas vers elle, sa chaise leve, la regarda d'un oeil fou en
+riant d'un rire fl:
+
+--S'il l'est, il ne le sera pas longtemps.
+
+Et il laissa retomber sa chaise.
+
+Maintenant elle avait peur. Elle s'effora de sourire.
+
+--Tu vois bien que je plaisante.
+
+Elle russit, sans trop de peine, lui faire croire qu'elle lui
+avait parl de cette manire seulement pour le punir, parce qu'il
+devenait insupportable. Il se calma. Elle lui dit alors qu'elle tait
+lasse, qu'elle tombait de sommeil. Il se dcida enfin s'en aller.
+Sur le palier, il se retourna et dit:
+
+--Flicie, je te conseille, pour viter un malheur, de ne plus
+revoir Ligny.
+
+Elle lui cria par la porte entre-bille:
+
+--Tape au carreau de la loge pour qu'on t'ouvre!
+
+
+
+
+IV
+
+
+Dans la salle obscure, de grands pans de toile couvraient le balcon
+et les loges. L'orchestre tait revtu d'une housse immense, qui,
+retrousse sur les bords, laissait place quelques figures humaines
+plissant en cette ombre, comdiens, machinistes, costumiers, amis
+du directeur, mres et amants d'actrices. Des yeux s'allumaient
+et l dans le creux noir des baignoires.
+
+On rptait pour la cinquante-sixime fois _la Nuit du 23 octobre
+1812_, drame clbre, vieux de vingt ans, et qui n'avait pas encore
+t reprsent ce thtre. La pice tait sue et l'on avait
+fix au lendemain cette dernire rptition particulire que, sur
+les scnes moins austres que l'Odon, on nomme la rptition
+des couturires.
+
+Nanteuil n'tait pas de la pice. Mais elle avait eu affaire ce
+jour-l au thtre, et comme on lui avait dit que Marie-Claire
+tait excrable dans le rle de la gnrale Malet, elle tait
+venue voir un peu, cache au fond d'une baignoire.
+
+La grande scne du deux commenait. Le dcor reprsentait une
+mansarde de la maison de sant o le conspirateur tait dtenu
+en 1812. Durville, qui tenait le rle du gnral Malet, venait de
+faire son entre. Il rptait en costume: longue redingote bleue,
+avec le collet par-dessus les oreilles, culotte chamois pont. Et
+dj mme il s'tait fait une tte, la tte glabre et martiale
+des gnraux de l'Empire, avec la patte de livre qui passa des
+vainqueurs d'Austerlitz leurs fils les bourgeois de Juillet.
+Debout, le coude droit dans la main gauche et le front dans la main
+droite, il exhalait l'orgueil de sa voix profonde et de sa culotte
+collante.
+
+--Seul, sans argent, du fond d'une prison, s'attaquer ce colosse
+qui commande un million de soldats et qui fait trembler tous
+les peuples et tous les rois de l'Europe... Eh bien! ce colosse
+s'croulera.
+
+Du fond de la scne, le vieux Maury, qui faisait le conspirateur
+Jacquemont, donna la rplique:
+
+--Il peut, en tombant, nous craser dans sa chute.
+
+Soudain des cris la fois plaintifs et furieux s'levrent de
+l'orchestre.
+
+L'auteur clatait. C'tait un homme de soixante-dix ans, qui
+bouillait de jeunesse.
+
+--Qu'est-ce que je vois l, au fond? Ce n'est pas un acteur, c'est
+une chemine. Il faudra faire venir les fumistes, les marbriers pour
+l'ter de l... Maury, remuez-vous donc, sacrebleu!
+
+Maury passa.
+
+--Il peut, en tombant, nous craser dans sa chute... Je reconnais
+que ce ne sera pas de votre faute, gnral. Votre proclamation
+est excellente. Vous leur promettez une constitution, la libert,
+l'galit... C'est du machiavlisme!
+
+Durville rpliqua:
+
+--Et du meilleur. Race incorrigible, ils s'apprtent violer les
+serments qu'ils n'ont pas faits encore, et, parce qu'ils mentent, ils
+se croient des Machiavels... Le pouvoir absolu, qu'en ferez-vous donc,
+imbciles?...
+
+La voix stridente de l'auteur grina:
+
+--Vous n'y tes pas, Dauville.
+
+--Moi? demanda Durville tonn.
+
+--Oui, vous, Dauville, vous ne comprenez pas un mot de ce que vous
+dites.
+
+Pour humilier les cabots, pour abattre leur superbe, cet homme qui,
+de sa vie, n'avait oubli le nom d'une crmire ou d'un portier,
+ddaignait de retenir les noms des plus illustres comdiens.
+
+--Dauville, mon ami, reprenez-moi a.
+
+Il jouait tous les rles. Joyeux, funbre, violent, tendre,
+imptueux, caressant, il prenait une voix tour tour grave et
+flte; il soupirait, il rugissait, il riait, il pleurait. Il se
+transformait, ainsi que l'homme du conte populaire, en flamme, en
+fleuve, en femme, en tigre.
+
+Dans les coulisses, les comdiens n'changeaient entre eux que des
+propos insignifiants et brefs. Leur libert de parole, leur facilit
+de moeurs, la familiarit de leurs habitudes ne les empchaient pas
+de garder ce que, dans toute runion d'hommes, il faut d'hypocrisie
+pour que les gens puissent se regarder les uns les autres sans horreur
+et sans dgot. Mme il rgnait dans cet atelier d'art en pleine
+activit une belle apparence d'accord et d'union, un sentiment
+unanime cr par la pense, haute ou mdiocre, de l'auteur, un
+esprit d'ordre qui obligeait toutes les rivalits et tous les mauvais
+vouloirs se changer en bonne volont et en harmonieux concours.
+
+Nanteuil, dans sa loge, se sentait mal l'aise en pensant que
+Chevalier tait l tout prs. Depuis l'avant-veille, depuis la nuit
+o il avait profr d'obscures menaces, elle ne l'avait pas revu
+et la peur qu'il lui avait faite restait en elle. Flicie, pour
+viter un malheur, je te conseille de ne plus revoir Ligny:
+qu'est-ce que cela voulait dire? Elle rflchissait sur lui
+srieusement. Ce garon qui, l'avant-veille encore, lui semblait
+insignifiant et banal, qu'elle avait bien trop vu, qu'elle savait par
+coeur, comme il lui apparaissait maintenant mystrieux et plein
+de secrets! Comme elle s'apercevait tout coup qu'elle ne le
+connaissait pas! De quoi tait-il capable? Elle s'efforait de le
+deviner. Qu'allait-il faire? Rien, sans doute. Tous les hommes qu'on
+quitte menacent et ne font rien. Mais Chevalier tait-il un homme
+tout fait comme les autres? On le disait fou. C'tait une manire
+de parler. Mais elle ignorait elle-mme s'il n'y avait pas en lui un
+peu de folie. A prsent, elle l'tudiait avec un sincre intrt.
+Trs intelligente, elle ne lui avait jamais trouv beaucoup
+d'intelligence; mais il l'avait surprise plusieurs fois par
+l'obstination de sa volont. Elle se rappelait de lui des actes
+d'nergie sauvage. Naturellement jaloux, il y avait des choses qu'il
+comprenait. Il savait quoi une femme est oblige, pour se faire
+une place au thtre, ou pour avoir des toilettes; mais il ne
+voulait pas qu'on le trompt par amour. tait-ce un homme
+commettre un crime, faire un malheur? Voil ce qu'elle ne pouvait
+dcouvrir. Elle se rappelait la manie que ce garon avait de
+manier des armes. Quand elle allait le voir, rue des Martyrs, elle
+le trouvait toujours dans sa chambre dmontant et nettoyant un
+vieux fusil. Pourtant il ne chassait jamais. Il se vantait d'tre un
+excellent tireur et portait un revolver sur lui. Mais qu'est-ce que
+cela prouvait? Jamais encore elle n'avait tant pens lui.
+
+Nanteuil s'inquitait ainsi, dans sa baignoire, quand Jenny Fagette
+vint l'y rejoindre, Jenny Fagette, fine et frle, la Muse d'Alfred de
+Musset, qui, la nuit, brlait ses yeux de pervenche rdiger des
+courriers mondains et des articles de modes. Comdienne mdiocre,
+mais femme adroite, merveilleusement active, c'tait la meilleure
+amie de Nanteuil. Elles se reconnaissaient l'une l'autre de
+grandes qualits, et des qualits diffrentes de celles qu'elles se
+trouvaient elles-mmes, et elles agissaient de concert comme les
+deux grandes puissances de l'Odon. Cependant Fagette faisait tout
+son possible pour prendre Ligny son amie, non par got, car elle
+tait sche comme un cotret et mprisait les hommes, mais dans
+l'ide qu'une liaison avec un diplomate lui procurerait certains
+avantages et surtout pour ne pas perdre l'occasion d'tre rosse.
+Nanteuil le savait. Elle savait que toutes ses camarades, Ellen Midi,
+Duvernet, Herschell, Falempin, Stella, Marie-Claire, voulaient
+lui prendre Ligny. Elle avait vu Louise Dalle, habille comme une
+matresse de piano, ayant toujours l'air d'escalader l'omnibus et
+gardant jusque dans ses provocations et ses frlements les apparences
+d'une irrmdiable honntet, poursuivre Ligny de ses jambes trop
+longues et l'obsder de ses regards de Pasipha pauvre. Et elle
+avait surpris, dans un couloir, la doyenne, cette bonne mre Ravaud,
+dcouvrant l'approche de Ligny ce qui lui restait encore, ses
+magnifiques bras, depuis quarante ans illustres.
+
+Fagette montra Nanteuil avec dgot, d'un bout de doigt gant,
+la scne sur laquelle s'agitaient Durville, le vieux Maury et
+Marie-Claire.
+
+--Regarde-moi ces gens-l. Ils ont l'air de jouer soixante mtres
+sous l'eau.
+
+--C'est parce que les herses ne sont pas allumes, observa Nanteuil.
+
+--Non, non. Ce thtre a toujours l'air d'tre au fond de l'eau. Et
+dire que moi aussi, tout l'heure, je vais entrer dans l'aquarium...
+Nanteuil, il ne faut pas que tu restes plus d'une saison dans ce
+thtre. On s'y noie. Mais regarde-les, regarde-les donc!
+
+Durville devenait presque ventriloque, pour paratre plus grave et
+plus mle:
+
+--La paix, l'abolition des droits runis et de la conscription, une
+haute solde pour la troupe; dfaut d'argent, quelques mandats
+sur la banque, quelques grades distribus propos, ce sont l des
+moyens infaillibles.
+
+Madame Doulce entra dans la loge. Ayant entr'ouvert son manteau
+tragiquement doubl d'antiques peaux de lapin, elle dcouvrit un
+petit livre corn.
+
+--Ce sont les lettres de madame de Svign, dit-elle. Vous savez
+que je fais, dimanche prochain, une lecture des plus belles lettres de
+madame de Svign.
+
+--O a? demanda Fagette.
+
+--Salle Renard.
+
+Ce devait tre une salle ignore et lointaine. Nanteuil et Fagette
+ne la connaissaient pas.
+
+--Je donne cette lecture au bnfice des trois pauvres orphelins
+qu'a laisss l'artiste Lacour, mort si tristement de phtisie, cet
+hiver. Mes mignonnes, je compte sur vous pour placer des billets.
+
+--C'est vrai, tout de mme, qu'elle est ridicule, Marie-Claire! dit
+Nanteuil.
+
+On gratta la porte de la baignoire. C'tait Constantin Marc, le
+jeune auteur d'une pice que l'Odon allait mettre tout de suite en
+rptition, _la Grille_, et Constantin Marc, bien que campagnard et
+vivant dans les bois, ne pouvait plus dsormais respirer que dans le
+thtre. Nanteuil devait jouer le grand rle de la pice: il
+la regardait avec motion, comme l'amphore prcieuse destine
+contenir sa pense.
+
+Cependant Durville s'enrouait:
+
+--Et si la France ne peut tre sauve qu'au prix de notre vie
+et de notre honneur, je dirai avec l'homme de 93: Prisse notre
+mmoire!
+
+Fagette dsigna du doigt un jeune homme bouffi qui se tenait, la
+canne sous le menton, l'orchestre.
+
+--Est-ce que ce n'est pas le baron Deutz?
+
+--Tu le demandes! rpondit Nanteuil. Ellen Midi est de la pice.
+Elle joue dans le quatre. Le baron Deutz est venu se montrer.
+
+--Attendez un peu, mes enfants, je vais dire un mot ce malotru,
+qui m'a rencontre hier sur la place de la Concorde et qui ne m'a pas
+salue.
+
+--Le baron Deutz?... Il ne t'a pas vue!...
+
+--Il m'a parfaitement vue. Mais il tait en famille. Je vais le
+moucher; vous allez voir, mes amis.
+
+Elle l'appela tout doucement:
+
+--Deutz! Deutz!
+
+Le baron s'approcha et vint s'accouder, souriant et satisfait, au
+rebord de la baignoire.
+
+--Dites donc, monsieur Deutz, hier, quand vous m'avez rencontre,
+vous tiez donc en bien mauvaise compagnie, que vous ne m'avez pas
+salue?
+
+Il la regarda, surpris:
+
+--Moi? J'tais avec ma soeur.
+
+--Ah!...
+
+Et, sur la scne, Marie-Claire, suspendue au cou de Durville,
+s'criait:
+
+--Va! triomphe ou succombe; dans la bonne ou la mauvaise fortune,
+ta gloire est gale. Et, quoi qu'il arrive, je saurai me montrer la
+femme d'un hros.
+
+--Passez, madame Marie-Claire! dit Pradel.
+
+A ce moment, Chevalier fit son entre, et tout aussitt l'auteur,
+s'arrachant les cheveux, vomit des imprcations:
+
+--Ce n'est pas une entre, c'est un croulement, c'est une
+catastrophe, c'est un cataclysme. Bont divine! un bolide, un
+arolithe, un morceau de la lune tomberait sur la scne que ce
+ne serait pas un si effroyable dsastre... Je retire ma pice!...
+Chevalier, recommencez votre entre, mon garon.
+
+Le peintre qui avait dessin les costumes Michel, jeune homme blond
+ la barbe mystique, tait assis la premire trave, sur un
+bras de fauteuil. Il se pencha l'oreille de Roger, le dcorateur:
+
+--Et dire que c'est la cinquante-sixime fois qu'il attrape Chevalier
+avec cette imptuosit, l'auteur!
+
+--Tu sais: il est bigrement mauvais, Chevalier, rpondit Roger sans
+hsitation.
+
+--Ce n'est pas qu'il est mauvais, reprit Michel avec indulgence. Mais
+il a toujours l'air de rire, et il n'y a rien de pis pour un comique.
+Je l'ai connu tout petit Montmartre. A la pension, ses matres lui
+demandaient: Pourquoi riez-vous? Il ne riait pas, il n'avait pas
+envie de rire: il recevait des gifles toute la journe. Ses parents
+voulaient le mettre dans les produits chimiques. Mais il rvait le
+thtre et passait ses journes sur la butte, dans l'atelier du
+peintre Montalent. Montalent travaillait alors, nuit et jour, sa
+_Mort de saint Louis_, une grande machine qui lui tait commande
+pour la cathdrale de Carthage. Un jour, Montalent lui dit...
+
+--Un peu de silence! cria Pradel.
+
+--... lui dit: Chevalier, puisque tu n'as rien faire, pose-moi
+donc Philippe le Hardi.--Je veux bien, dit Chevalier. Montalent lui
+fit prendre l'attitude d'un homme accabl de douleur. De plus, il lui
+plaqua sur les joues deux larmes grandes comme des verres de lunettes.
+Il termine son tableau, l'expdie Carthage et fait monter six
+bouteilles de Champagne. Trois mois aprs, il recevait du Pre
+Cornemuse, chef des missions franaises en Tunisie, une lettre lui
+annonant que le tableau de la _Mort de saint Louis_, ayant t
+mis sous les yeux du cardinal-archevque, avait t refus par Son
+minence cause de l'expression indcente de Philippe le Hardi,
+qui regardait en riant le saint roi, son pre, expirant sur la
+paille. Montalent n'y comprenait rien; il tait furieux et voulait
+faire un procs au cardinal-archevque. Il reoit son tableau, le
+dballe, le contemple dans un sombre silence, et s'crie tout
+coup: C'est vrai que Philippe le Hardi a l'air de se gondoler. J'ai
+t stupide: je lui ai donn la tte de Chevalier, qui a toujours
+l'air de rire, l'animal!
+
+--Taisez-vous donc! hurla Pradel.
+
+Et l'auteur s'cria:
+
+--Pradel, mon bon ami, jetez-moi tout ce monde-l dehors.
+
+Il mettait en scne infatigablement:
+
+--Un peu plus en arrire, Trouville, l... Chevalier, vous vous
+approchez de la table, vous prenez les papiers les uns aprs les
+autres, et vous dites: Snatus-consulte... ordre du jour...
+dpches pour les dpartements... proclamation... Comprenez-vous?
+
+--Oui, matre... Snatus-consulte... ordre du jour... dpches
+pour les dpartements... proclamation...
+
+--Allons, Marie-Claire, mon enfant, du mouvement, sacrebleu! passez...
+C'est a, trs bien... Repassez; trs bien, trs bien, hardi
+donc!... Ah! la misrable; elle f... tout par terre!...
+
+Il appela le directeur de la scne:
+
+--Romilly, donnez un peu de lumire. On n'y voit goutte. Dauville,
+mon bon ami, qu'est-ce que vous faites l devant le trou du
+souffleur? Vous n'en bougez pas! Mettez-vous donc une fois pour toutes
+dans la tte que vous n'tes pas la statue du gnral Malet, que
+vous tes le gnral Malet lui-mme, et que ma pice n'est pas un
+catalogue de figures de cire, mais une tragdie vivante, mouvante,
+qui vous arrache des larmes et...
+
+Il ne put achever et sanglota longtemps dans son mouchoir. Puis il
+rugit:
+
+--Sacr tonnerre! Pradel!... Romilly!... o est Romilly? Ah! le
+voil, le gredin... Romilly, je vous avais dit de rapprocher le
+pole de la lucarne. Vous ne l'avez pas fait. A quoi pensez-vous, mon
+ami?
+
+On se trouvait arrt tout coup par une difficult grave.
+Chevalier, porteur de papiers d'o dpendait le sort de l'Empire,
+devait s'chapper de la maison d'arrt par la lucarne, Le jeu de
+scne n'avait pas t rgl encore: il n'avait pu l'tre avant
+la plantation du dcor. Et l'on s'apercevait que les mesures avaient
+t mal prises et que la lucarne n'tait pas praticable.
+
+L'auteur sauta sur la scne.
+
+--Romilly, mon ami, le pole n'est pas au repre. Comment
+voulez-vous que Chevalier passe par la lucarne? Poussez-moi tout de
+suite ce pole droite.
+
+--Je veux bien, dit Romilly; mais nous boucherons la porte.
+
+--Comment, nous boucherons la porte?
+
+--Parfaitement.
+
+Le directeur du thtre, le directeur de la scne, les machinistes,
+examinaient le dcor avec une morne attention et l'auteur se taisait.
+
+--Ne vous inquitez pas, matre, dit Chevalier. Il n'y a besoin de
+rien changer: je sauterai bien.
+
+Mont sur le pole, il parvint en effet saisir le bord de la
+lucarne et s'lever sur les coudes, ce qui n'avait pas sembl
+possible.
+
+Un murmure d'admiration s'leva de la scne, des coulisses et de la
+salle: Chevalier avait donn une ide tonnante de sa force et de
+son adresse.
+
+--Trs bien! s'cria l'auteur. Chevalier, c'est parfait, mon ami...
+Cet animal-l est agile comme un singe. Pas un de vous ne serait
+fichu d'en faire autant. Si tous les rles taient tenus comme celui
+de Florentin, la pice irait aux nues.
+
+Nanteuil, dans sa loge, l'admirait presque. Pendant une seconde, il
+lui tait apparu plus qu'homme, homme et gorille, et la peur qu'elle
+avait de lui s'tait dmesurment agrandie. Elle ne l'aimait pas,
+elle ne l'avait jamais aim; elle ne le dsirait pas; le temps
+tait loin o elle avait bien voulu de lui, et, depuis quelques
+jours, elle n'imaginait pas le plaisir avec un autre que Ligny; mais
+si elle s'tait trouve, en ce moment, seule avec Chevalier, elle se
+serait sentie sans force, et elle aurait tch de l'apaiser par sa
+soumission comme on apaise une puissance surnaturelle.
+
+Sur la scne, pendant qu'un salon Empire descendait des frises,
+l'auteur, dans le bruit de la manoeuvre, sous la chute des portants,
+tenait la fois dans sa main toute la troupe et tous les figurants
+et donnait en mme temps tous des conseils ou des exemples.
+
+--Vous, la grosse, la marchande de gteaux, madame Ravaud,
+vous n'avez donc jamais entendu crier dans les Champs-lyses:
+Rgalez-vous! V'l le plaisir, mesdames! a se chante.
+Apprenez-moi cet air-l pour demain... Et toi, le tapin, passe-moi
+ta caisse: je vais t'enseigner comment on fait un roulement,
+sacrebleu!... Fagette, mon enfant, qu'est-ce que tu viens fiche au
+bal du Ministre de la police, si tu n'as pas de bas coins d'or?
+Enfile-toi des bas de laine tricote, tout de suite... C'est bien la
+dernire pice que je donne ce thtre... O est le colonel
+de la dixime cohorte? C'est toi?... Eh bien! mon ami, tes soldats
+dfilent comme des porcs... Madame Marie-Claire, approchez un peu,
+que je vous apprenne faire la rvrence.
+
+Il avait cent yeux, cent bouches, et des bras, des mains partout.
+
+Dans la salle, Romilly serrait la main M. Gombaut, des Sciences
+morales, venu en voisin.
+
+--Vous direz ce que vous voudrez, monsieur Gombaut, ce n'est
+peut-tre pas exact au point de vue des faits, mais c'est thtre.
+
+--La conspiration de Malet, rpondit M. Gombaut, reste, et restera
+sans doute longtemps encore, une nigme historique. L'auteur de ce
+drame a profit des points obscurs pour y introduire des lments
+dramatiques. Mais ce qui, pour moi, est hors de doute c'est que le
+gnral Malet, bien qu'associ des royalistes, tait lui-mme
+rpublicain et travaillait rtablir le gouvernement populaire.
+Il pronona dans son interrogatoire une parole sublime et profonde.
+Quand le prsident du conseil de guerre lui demanda: Quels taient
+vos complices? Malet rpondit: Toute la France, et vous-mme, si
+j'avais russi.
+
+Appuy la loge de Nanteuil, un vieux sculpteur, vnrable et
+beau comme un satyre antique, contemplait, l'oeil humide et la bouche
+riante, la scne en ce moment agite et bouleverse.
+
+--tes-vous content de la pice, matre? lui demanda Nanteuil.
+
+Et le matre, qui ne connaissait au monde que des os, des tendons et
+des muscles, rpondit:
+
+--Oh! oui, mademoiselle, oh! oui. Il y a l une petite, la petite
+Midi, qui a une attache d'paule, un joyau...
+
+Il la dessina du pouce. Des larmes lui venaient aux yeux.
+
+Chevalier demanda s'il pouvait entrer dans la baignoire. Il tait
+content, moins encore de son prodigieux succs que de voir Flicie.
+Il s'imaginait, dans sa folie, qu'elle tait venue pour lui, qu'elle
+l'aimait, qu'elle se redonnait.
+
+Elle le craignait, et, comme elle tait peureuse, elle le flatta:
+
+--Mes compliments, Chevalier. Tu as t tourdissant. Ta sortie
+est tonnante. Tu peux me croire. Je ne suis pas seule le dire.
+Fagette t'a trouv prodigieux.
+
+--Vrai? demanda Chevalier.
+
+Ce moment fut un des plus heureux de sa vie.
+
+Une voix stridente, partie des hauteurs dsertes des troisimes
+galeries, traversa la salle comme un sifflet de locomotive.
+
+--On ne vous entend pas du tout, mes enfants; parlez plus haut et
+prononcez distinctement.
+
+Et l'auteur apparut, infiniment petit, dans les tnbres de la
+coupole.
+
+Alors la voix des acteurs, groups sur le devant de la scne, autour
+d'un flambeau de bouillotte, s'leva plus distincte:
+
+--L'Empereur laissera reposer trois semaines les troupes
+Moscou; puis il s'lancera avec la rapidit de l'aigle
+Saint-Ptersbourg.
+
+--Pique, trfle, atout, je marque deux points.
+
+--L, nous passerons l'hiver, et, au printemps prochain, nous
+pntrerons dans l'Inde, en traversant la Perse, et c'en sera fait
+de la puissance britannique.
+
+--Trente-six en carreau.
+
+--Et moi, impriale d'as.
+
+--A propos, messieurs, que dites-vous du dcret imprial sur
+les comdiens de Paris, dat du Kremlin? Voil les querelles de
+mademoiselle Mars et de mademoiselle Leverd termines!
+
+--Regardez donc, dit Nanteuil, elle est trs gentille, Fagette, dans
+sa robe bleue Marie-Louise, garnie de chinchilla.
+
+Madame Doulce tira de dessous ses fourrures une botte de billets
+fans dj pour s'tre trop offerts.
+
+--Matre, dit-elle Constantin Marc, vous savez que je fais
+dimanche prochain une lecture des plus belles lettres de madame de
+Svign, avec commentaire, au bnfice des trois pauvres orphelins
+qu'a laisss l'artiste Lacour, qui est mort cet hiver d'une manire
+si dplorable.
+
+--Avait-il du talent? demanda Constantin Marc.
+
+--Pas du tout, dit Nanteuil.
+
+--Eh bien, alors, en quoi sa mort est-elle dplorable?
+
+--Oh! matre, soupira madame Doulce, n'affectez pas l'insensibilit.
+
+--Je n'affecte pas l'insensibilit. Mais il y a une chose qui me
+surprend, c'est le prix que nous attachons des existences qui ne
+nous intressent en rien. Nous avons l'air de croire que la vie est
+en elle-mme quelque chose de prcieux. Pourtant la nature nous
+enseigne assez que rien n'est plus vil ni plus mprisable. Autrefois,
+on tait moins barbouill de sentimentalisme. Chacun tenait sa
+propre vie pour infiniment prcieuse, mais ne professait aucun
+respect pour la vie d'autrui. On tait alors plus prs de la nature:
+nous sommes faits pour nous manger les uns les autres. Mais notre race
+faible, nerve, hypocrite, se plat dans un cannibalisme sournois.
+Tout en nous entre-dvorant, nous proclamons que la vie est sacre,
+et nous n'osons plus avouer que la vie c'est le meurtre.
+
+--La vie, c'est le meurtre, rpta Chevalier songeur et sans
+comprendre.
+
+Puis il jaillit en ides fumeuses.
+
+--Le meurtre et le carnage, peut-tre! Mais le carnage amusant et
+le meurtre drle. La vie, c'est la catastrophe burlesque, c'est
+le comique terrible, c'est le masque de carnaval sur des joues
+sanglantes. Voil ce que c'est que la vie pour l'artiste; l'artiste
+au thtre et l'artiste en action!
+
+Nanteuil inquite cherchait un sens ces paroles confuses.
+
+L'acteur exalt poursuivit:
+
+--La vie, c'est autre chose encore: c'est la fleur et le couteau,
+c'est de voir rouge un jour et bleu le lendemain, c'est la haine et
+l'amour, la haine dlicieuse et ravissante, l'amour cruel.
+
+--Monsieur Chevalier, demanda Constantin Marc, du ton le plus
+tranquille, ne trouvez-vous pas naturel d'tre meurtrier et ne
+croyez-vous pas que c'est seulement la peur d'tre tu qui nous
+empche de tuer?
+
+Chevalier rpondit d'une voix pensive et profonde:
+
+--Certes, non! ce n'est pas la peur d'tre tu qui m'empcherait
+de tuer. Je n'ai pas peur de la mort. Mais j'ai le respect de la vie
+d'autrui. Je suis humain, c'est plus fort que moi. J'ai srieusement
+examin depuis quelque temps la question que vous me posez, monsieur
+Constantin Marc. J'y ai rflchi pendant des jours et des nuits, et
+je sais maintenant que je ne pourrais tuer personne.
+
+Alors Nanteuil, joyeuse, versa sur lui un regard de mpris. Elle
+ne le craignait plus et elle ne lui pardonnait pas de lui avoir fait
+peur.
+
+Elle se leva.
+
+--Bonsoir, j'ai mal la tte... A demain, monsieur Constantin Marc.
+
+Et elle sortit lestement.
+
+
+Chevalier la poursuivit dans le couloir, dvala derrire elle
+l'escalier de la scne, et la rejoignit devant la loge du concierge.
+
+--Flicie, viens dner ce soir avec moi au cabaret. Je serai si
+content! Veux-tu?
+
+--Oh! non, par exemple!
+
+--Pourquoi ne veux-tu pas?
+
+--Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies.
+
+Elle voulut s'chapper. Il la retint.
+
+--Je t'aime tant! ne me fais pas trop souffrir.
+
+Elle s'avana sur lui, et, les lvres retrousses, serrant les
+dents, lui siffla aux oreilles:
+
+--C'est fini! fini! fini! tu entends. J'en ai soup, de toi.
+
+Alors, trs doux, trs grave:
+
+--C'est la dernire fois que nous causons nous deux. coute,
+Flicie, avant qu'il y ait un malheur, je dois t'avertir. Je ne
+peux pas te forcer m'aimer. Mais je ne veux pas que tu en aimes
+un autre. Pour la dernire fois, je te conseille de ne pas revoir
+monsieur de Ligny. Je t'empcherai d'tre lui.
+
+--Tu m'empcheras, toi? Pauvre ami!
+
+Plus doucement, encore il rpondit:
+
+--Je le veux, je le ferai. On obtient ce qu'on veut; seulement, il
+faut y mettre le prix.
+
+
+
+
+V
+
+
+Rentre chez elle, Flicie eut une crise de larmes. Elle revoyait
+Chevalier l'implorant d'une voix lamentable, avec un air de pauvre.
+Elle avait entendu cette voix et vu cette mine aux chemineaux
+extnus sur la route, quand sa mre, craignant que sa poitrine ne
+se prt, l'avait emmene passer l'hiver Antibes, chez une tante
+riche. Elle mprisait Chevalier de sa douceur et de sa tranquillit.
+Mais le souvenir de ce visage et de cette voix lui faisait mal.
+Elle ne put rien manger. Elle avait des touffements. Le soir, une
+angoisse si cruelle la prit aux entrailles qu'elle eut peur de mourir.
+Elle pensa qu'elle prouvait un tel nervement parce qu'elle tait
+reste deux jours sans voir Robert. Il tait neuf heures. Elle
+espra le trouver encore chez lui et mit son chapeau.
+
+--Maman, il faut que j'aille ce soir au thtre. Je file.
+
+Par gard pour sa mre, elle usait ainsi d'un langage voil.
+
+--Va, mon enfant, et ne rentre pas trop tard.
+
+Ligny habitait chez ses parents. Il avait, sous les combles du joli
+htel de la rue Vernet, un petit appartement de garon, clair
+par des fentres rondes, et qu'il appelait son oeil-de-boeuf.
+Flicie le fit avertir par le portier qu'on l'attendait dans une
+voiture. Ligny n'aimait pas que les femmes vinssent trop souvent le
+relancer dans sa famille. Son pre, diplomate de carrire, trs
+occup des intrts extrieurs de la France, demeurait dans une
+ignorance incroyable de ce qui se passait chez lui. Mais madame de
+Ligny se montrait attentive faire observer les convenances dans sa
+maison. Et son fils tait soucieux de satisfaire des exigences qui
+portaient sur les formes, sans jamais s'tendre au fond des choses.
+Elle le laissait entirement libre d'aimer qui il voulait et c'est
+ peine si parfois, en de graves panchements, elle lui donnait
+ entendre que la frquentation des femmes du monde est utile aux
+jeunes gens. Aussi Robert avait-il toujours dtourn Flicie de
+venir rue Vernet. Il avait lou, boulevard de Villiers, une petite
+maison o ils pouvaient se voir tout l'aise. Mais, cette fois,
+aprs deux jours passs sans elle, il fut trs content de sa visite
+imprvue et descendit tout de suite.
+
+Blottis dans le fiacre, ils allrent travers l'ombre et la neige,
+au pas tranquille du canasson, par les rues et les boulevards, et
+l'paisse nuit enveloppa leurs amours.
+
+L'ayant ramene sa porte:
+
+--A demain, dit-il.
+
+--Oui, demain, boulevard de Villiers. Viens de bonne heure.
+
+Elle s'appuyait sur lui pour descendre de voiture. Brusquement, elle
+se rejeta en arrire.
+
+--La! l! entre les arbres... Il nous a vus... Il nous guettait.
+
+--Qui donc?
+
+--Un homme... que je ne connais pas.
+
+Elle venait de reconnatre Chevalier.
+
+Elle descendit, sonna et, tremblante, attendit, plonge dans la
+pelisse de Robert, que la porte s'ouvrt. Puis elle le retint.
+
+--Robert, monte avec moi. J'ai peur.
+
+Non sans un peu d'impatience, il la suivit dans l'escalier.
+
+Chevalier avait attendu Flicie, dans la petite salle manger,
+devant l'armure de Jeanne d'Arc, en compagnie de madame Nanteuil,
+jusqu' une heure du matin. Puis il tait descendu et l'avait
+guette sur le trottoir, et, quand il avait vu le fiacre s'arrter
+devant la porte, il s'tait dissimul derrire un arbre. Il savait
+bien qu'elle reviendrait avec Ligny; mais, en les voyant ensemble, il
+lui avait sembl que la terre s'entr'ouvrait, et, pour ne pas tomber,
+il s'tait retenu au tronc de l'arbre. Il resta jusqu' ce que Ligny
+ft sorti de la maison; il l'observa qui, serr dans sa pelisse,
+gagnait sa voiture, fit deux pas pour s'lancer sur lui, s'arrta,
+puis grands pas descendit le boulevard.
+
+Il allait, chass par la pluie et le vent. Ayant trop chaud, il ta
+son feutre et prit plaisir sentir les gouttes d'eau froide sur son
+front. Il eut une vague conscience que des maisons, des arbres, des
+murs, des lumires passaient indfiniment ses cts; il allait,
+songeant.
+
+Il se trouva, sans savoir comment il y tait venu, sur un pont
+qu'il connaissait peine et au milieu duquel se dressait une statue
+colossale de femme. Maintenant il tait tranquille, il avait pris
+une rsolution. C'tait une vieille ide qu'il avait cette fois
+enfonce dans son cerveau comme un clou, et qui le traversait de part
+en part. Il ne l'examinait mme plus. Il calculait froidement les
+moyens d'excuter ce qu'il avait rsolu. Il marcha devant lui, au
+hasard, absorb, pensif, calme comme un gomtre.
+
+Sur le pont des Arts, il s'aperut qu'un chien le suivait. C'tait
+un grand chien rustique long poil, dont les yeux vairons, pleins de
+douceur, exprimaient une dtresse infinie. Il lui parla:
+
+--Tu n'as pas de collier. Tu n'es pas heureux. Mon pauvre ami, je ne
+peux rien pour toi.
+
+A quatre heures du matin, il se trouva dans l'avenue de
+l'Observatoire. Dcouvrant les maisons du boulevard Saint-Michel,
+il en ressentit une impression douloureuse et, brusquement, rebroussa
+vers l'Observatoire. Le chien avait disparu. Prs du Lion de Belfort,
+Chevalier s'arrta devant une tranche profonde qui coupait la
+chausse. Contre le remblai, sous une bche soutenue par quatre
+pieux, un vieil homme veillait devant un brasier. Les oreilles de
+son bonnet de poil de lapin taient rabattues; son nez norme
+flamboyait. Il leva la tte; ses yeux, qui pleuraient, paraissaient
+tout blancs, sans prunelles dans un cercle de feu et de larmes. Il
+fourrait au fond de son brle-gueule quelques brins de tabac de
+cantine, mls des mies de pain, qui ne remplissaient pas mme
+ demi le fourneau de la petite pipe.
+
+--Voulez-vous du tabac, le vieux? demanda Chevalier en lui tendant sa
+blague.
+
+L'homme fut lent rpondre. Il ne comprenait pas vite, et les
+politesses l'tonnaient.
+
+Enfin il ouvrit une bouche toute noire:
+
+--C'est pas de refus, dit-il.
+
+Et il se souleva demi. Un de ses pieds tait chauss d'un
+vieux soulier, l'autre entour de linges. Lentement, de ses mains
+engourdies, il bourrait sa pipe. De la neige fondue tombait.
+
+--Vous permettez? dit Chevalier.
+
+Et il se coula, sous la bche, ct du vieil homme. De temps en
+temps, ils changeaient une parole.
+
+--Sale temps!
+
+--C'est un temps de saison. L'hiver est dur. L't est prfrable.
+
+--Alors vous gardez le chantier, la nuit, mon bonhomme?
+
+Le vieux rpondait volontiers aux questions. Avant qu'il parlt, sa
+gorge faisait entendre un susurrement trs long et trs doux:
+
+--Je fais un jour une chose, un jour l'autre. Je bricole, quoi!
+
+--Vous n'tes pas de Paris?
+
+--Je suis natif de la Creuse. J'ai travaill comme terrassier dans
+les Vosges. Je m'en suis parti l'anne qu'il est venu des Prussiens
+et d'autres peuples... Il y en avait des milliers. On ne peut pas
+comprendre d'o ils venaient... Tu as peut-tre entendu parler de
+cette guerre des Prussiens, mon garon?
+
+Il resta longtemps sans parler, puis:
+
+--Comme a tu es en borde, mon garon. Tu ne veux pas rentrer au
+chantier?
+
+--Je suis artiste dramatique, rpondit Chevalier.
+
+Le vieux, qui ne comprenait pas, demanda:
+
+--O qu'il est, ton chantier?
+
+Chevalier voulut tre admir du vieillard:
+
+--Je joue la comdie dans un grand thtre, dit-il; je suis un des
+principaux acteurs de l'Odon. Vous connaissez l'Odon?
+
+Le gardien secoua la tte. Il ne connaissait pas l'Odon. Aprs un
+trs long silence, il rouvrit sa bouche noire:
+
+--Comme a, mon garon, tu es en borde. Tu veux pas rentrer au
+chantier, pas vrai?
+
+Chevalier lui rpondit:
+
+--Lisez le journal aprs-demain. Vous y verrez mon nom.
+
+Le vieil homme essaya de trouver un sens ces paroles; mais c'tait
+trop difficile, il y renona et revint ses penses familires.
+
+--Quand on est en borde, c'est, des fois, pour des semaines et des
+mois...
+
+Au petit jour, Chevalier reprit sa course. Le ciel tait de lait.
+Les roues lourdes rveillaient les pavs. Des voix, et l,
+rsonnaient dans l'air frais. La neige ne tombait plus. Il allait au
+hasard devant lui. A voir renatre la vie, il s'gayait presque. Sur
+le pont des Arts, il regarda longtemps couler la Seine, puis il reprit
+sa course. Sur la place du Havre, il vit un caf ouvert. Une faible
+lueur d'aurore rougissait les glaces de la faade. Les garons
+sablaient le carrelage et posaient les tables. Il se jeta sur une
+chaise:
+
+--Garon, une verte!
+
+
+
+
+VI
+
+
+Dans le fiacre, par del les fortifications o s'allongeait le
+boulevard dsert, Flicie et Robert se tenaient presss l'un contre
+l'autre.
+
+--Tu ne l'aimes pas ta Flicie, dis?... Est-ce que a ne te flatte
+pas d'avoir une petite femme qu'on acclame, qu'on applaudit et dont
+on parle dans les journaux?... Maman colle dans un album les articles
+qu'on fait sur moi. L'album est dj rempli.
+
+Il lui rpondit qu'il n'avait pas attendu qu'elle et du succs
+pour la trouver charmante. Et, de fait, leur liaison avait commenc
+lorsqu'elle dbutait obscurment l'Odon dans une reprise
+ignore.
+
+--Quand tu m'as dit que tu me voulais, je ne t'ai pas fait attendre,
+hein? a a t fait tout de suite. N'est-ce pas que j'ai eu
+raison? Tu es trop intelligent pour me juger mal de ce que je n'ai pas
+tran les choses. En te voyant pour la premire fois, j'ai senti
+que je serais toi. Alors, ce n'tait pas la peine de tarder. Je ne
+regrette pas. Et toi?
+
+Le fiacre s'arrta, peu de distance des fortifications, devant une
+grille de jardin.
+
+La grille, qui n'avait pas t peinte depuis longtemps, posait sur
+un mur enduit de cailloutage, assez bas et assez large pour que les
+enfants vinssent s'y percher. Elle tait aveugle mi-hauteur par
+une plaque de tle dentele, et ne haussait pas plus de trois
+mtres du sol ses pointes rouilles. Au milieu, entre deux piliers
+de maonnerie surmonts de vases de fonte, cette grille formait une
+porte double battant, pleine sa partie infrieure et garnie, au
+dedans, d'une jalousie vermoulue.
+
+Ils descendirent de voiture. Les arbres du boulevard dressaient sur
+quatre lignes, dans la brume, leurs lgers squelettes. On entendait,
+ travers un vaste silence, le bruit dcroissant de leur fiacre, qui
+regagnait la barrire, et le trot d'un cheval venant de Paris.
+
+Elle dit en frissonnant:
+
+--Comme c'est triste, la campagne!
+
+--Mais, ma chrie, le boulevard de Villiers, ce n'est pas la
+campagne!
+
+Il ne russissait pas ouvrir la grille, et la serrure grinait.
+
+Agace elle lui dit:
+
+--Ouvre, je t'en prie: ce bruit me fait mal aux nerfs.
+
+Elle s'aperut que le fiacre venu de Paris tait arrt prs de
+leur maison, la distance d'une dizaine d'arbres; elle observa le
+cheval maigre et fumant, le cocher sordide, et demanda:
+
+--Qu'est-ce que c'est que cette voiture?
+
+--C'est un fiacre, ma chrie.
+
+--Pourquoi s'arrte-t-il ici?
+
+--Il ne s'arrte pas ici. Il s'arrte devant la maison ct.
+
+--Il n'y a pas de maison ct; il y a un terrain vague.
+
+--Eh bien! il s'arrte devant un terrain vague; qu'est-ce que tu veux
+que je te dise?...
+
+--Je ne vois personne en sortir.
+
+--Le cocher attend peut-tre un voyageur.
+
+--Devant le terrain vague?
+
+--Sans doute, ma chrie... Cette serrure est rouille.
+
+Elle alla, en se dissimulant derrire les arbres, jusqu' l'endroit
+o le fiacre tait arrt, puis elle revint vers Ligny qui avait
+enfin russi ouvrir la grille.
+
+--Robert, les stores sont baisss.
+
+--C'est qu'il y a des amoureux dedans.
+
+--Est-ce que tu ne trouves pas que ce fiacre est bizarre?
+
+--Il n'est pas beau. Mais tous les fiacres sont vilains. Entre.
+
+--Est-ce que ce n'est pas quelqu'un qui nous suit?
+
+--Qui veux-tu qui nous suive?
+
+--Je ne sais pas... Une de tes femmes.
+
+Mais elle ne disait pas ce qu'elle pensait.
+
+--Entre donc, ma chrie.
+
+Quand elle fut entre:
+
+--Referme bien la grille, Robert.
+
+Devant eux s'tendait une petite pelouse ovale. Au fond s'levait la
+maison, avec son perron de trois marches, sa marquise de zinc, ses six
+fentres et son toit d'ardoise.
+
+Ligny l'avait prise en location, pour une anne, un vieil employ
+de commerce, dgot de ce que les rdeurs lui volaient la nuit
+ses poules et ses lapins. Des deux cts de la pelouse, une alle
+sable conduisait au perron. Ils prirent l'alle qui tait leur
+droite. Le sable criait sous leurs pas.
+
+--Aujourd'hui encore, dit Ligny, madame Simonneau a oubli de fermer
+les volets.
+
+Madame Simonneau tait une femme de Neuilly qui venait tous les
+matins faire le mnage.
+
+Un grand arbre de Jude, tout pench et qui semblait mort,
+allongeait jusqu' la marquise une de ses branches rondes et noires.
+
+--Je n'aime pas bien cet arbre, dit Flicie; ses branches ont l'air
+de gros serpents. Il y en a une qui entre presque dans notre chambre.
+
+Ils montrent les trois marches du perron. Et, tandis qu'il cherchait
+dans le trousseau la cl de la porte, elle posa sa tte sur son
+paule.
+
+
+Flicie avait dans ses dvoilements une fiert tranquille qui la
+rendait adorable. Elle montrait un si paisible orgueil de sa nudit
+que sa chemise, ses pieds, semblait un paon blanc.
+
+Et quand Robert la vit nue et claire comme les ruisseaux et les
+toiles:
+
+--Au moins, lui dit-il, tu ne te fais pas prier, toi!... C'est
+singulier: il y a des femmes qui, sans mme qu'on leur demande rien,
+font tout ce qu'il est possible de faire et ne veulent pas qu'on leur
+voie pendant ce temps-l seulement un petit bout de peau.
+
+--Pourquoi? demanda Flicie, en jouant avec les fils lgers de sa
+chevelure.
+
+Robert de Ligny avait la pratique des femmes. Pourtant il ne sentit
+pas combien cette question tait insidieuse. Il avait reu
+des enseignements moraux et il s'inspira, dans sa rponse, des
+professeurs dont il avait suivi les cours.
+
+--Cela tient sans doute, dit-il, l'ducation, des principes
+religieux, un sentiment inn qui subsiste alors mme que...
+
+Ce n'tait point ainsi qu'il fallait rpondre, car Flicie,
+haussant les paules et mettant les poings sur ses hanches polies,
+l'interrompit vivement:
+
+--Tu es naf, toi... C'est qu'elles sont mal faites... l'ducation!
+la religion!... a me fait bouillir, d'entendre des choses
+pareilles... Est-ce que j'ai t plus mal leve que les autres?
+Est-ce que j'ai moins de religion qu'elles?... Dis donc, Robert,
+combien en as-tu vu de femmes bien faites? Compte un peu sur tes
+doigts... Oui, il y en a des tas de femmes qui ne montrent ni leurs
+paules, ni rien! Tiens, Fagette, elle ne se montre pas mme aux
+femmes: pendant qu'elle passe une chemise blanche, elle tient la
+vieille entre ses dents. Bien sr, que j'en ferais autant, si
+j'tais btie comme elle!
+
+Elle se tut, s'apaisa et, tranquille dans son orgueil, elle coula
+lentement la paume de ses mains sur ses flancs, sur ses reins, et dit
+firement:
+
+--Et ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il n'y en a pas trop.
+
+Elle savait ce que l'lgante minceur de ses formes donnait de
+grce sa beaut.
+
+Maintenant sa tte renverse baignait dans la chevelure blonde qui
+coulait de toutes parts; son corps gracile, un peu soulev par un
+oreiller gliss sous les reins, tait tendu sans mouvement; une
+jambe allonge au bord du lit brillait et le pied aigu la terminait
+en pointe d'pe. La clart du grand feu allum dans la chemine
+dorait cette chair, faisait palpiter des lumires et des ombres sur
+ce corps inerte, le revtait de splendeur et de mystre, tandis que
+les vtements et le linge, couchs sur les meubles, sur le tapis,
+attendaient comme un troupeau docile.
+
+Elle se souleva sur son coude, et, la joue dans la main:
+
+--Ah! tu es bien le premier. Je ne te mens pas: les autres, a
+n'existe pas.
+
+Il n'tait pas jaloux du pass et ne craignait pas les comparaisons,
+il la questionna.
+
+--Alors, les autres?...
+
+--D'abord, il n'y en a que deux: mon professeur, et, naturellement,
+celui-l ne compte pas, et puis celui que je t'ai dit, un homme
+srieux, que ma mre m'avait donn.
+
+--Pas d'autre?
+
+--Je te jure.
+
+--Et Chevalier?
+
+--Lui? Ah! non, par exemple!... Tu ne voudrais pas!
+
+--Et l'homme srieux, que ta mre t'avait donn, il ne compte pas
+non plus?
+
+--Je t'assure qu'avec toi, je suis une autre femme. Ah! bien vrai! tu
+es le premier qui m'ait eue... C'est drle, tout de mme. Ds
+que je t'ai vu, je t'ai voulu. Tout de suite, j'ai eu envie de toi.
+J'avais devin. A quoi? Je serais bien embarrasse de le dire...
+Oh! je n'ai pas rflchi!... Avec tes manires correctes, sches,
+froides, ton air de petit loup bichonn, tu m'as plu, voila!...
+Maintenant, je ne pourrais pas me passer de toi. Oh! non, je ne le
+pourrais pas.
+
+Il l'assura qu'en la possdant il avait eu de dlicieuses surprises
+et il lui dit des choses caressantes et jolies, qui toutes avaient
+t dites avant lui.
+
+Elle lui prit la tte dans ses mains:
+
+--C'est vrai que tu as des dents de loup. Je crois que c'est tes
+dents, qui, le premier jour, m'avaient donn envie de toi. Mords-moi.
+
+Il la pressa contre lui et sentit ce corps souple et ferme rpondre
+ son treinte. Tout coup elle se dgagea:
+
+--Est-ce que tu n'entends pas crier le sable?
+
+--Non.
+
+--coute: j'entends un bruit de pas dans l'alle.
+
+Assise, replie sur elle-mme, elle tendait l'oreille.
+
+Il tait du, agac, irrit, et peut-tre un peu bless dans
+son amour-propre.
+
+--Qu'est-ce qui te prend? C'est stupide. Elle lui cria trs sec:
+
+--Tais-toi donc!
+
+Elle piait un bruit lger et proche comme de branches casses.
+
+Tout coup elle sauta du lit avec une telle vivacit d'instinct et
+un mouvement si rapide de jeune animal que Ligny, bien qu'il ft peu
+littraire, songea la chatte mtamorphose en femme.
+
+--Tu es folle! o vas-tu?
+
+Elle souleva un bord du rideau, essuya la bue sur un coin de vitre
+et regarda par la fentre. Elle ne vit rien que la nuit. Tout bruit
+avait cess.
+
+Pendant ce temps, Ligny, rencogn dans la ruelle, maussade, grognait:
+
+--Comme tu voudras, mais, si tu attrapes un rhume, tant pis pour toi!
+
+Elle se recoula dans le lit. D'abord il lui garda un peu rancune; mais
+elle l'enveloppa d'une fracheur dlicieuse.
+
+Et quand ils revinrent eux, ils furent tonns de voir la
+montre qu'il tait sept heures.
+
+Il alluma la lampe, une lampe ptrole en forme de colonne, avec
+une ampoule de cristal, dans laquelle la mche s'enroulait comme
+un tnia. Elle se rhabilla trs vite. Ils avaient un tage
+descendre par un escalier de bois troit et noir. Il passa le
+premier, la lampe la main, et s'arrta dans le couloir.
+
+--Sors, ma chrie, avant que j'teigne.
+
+Elle ouvrit la porte, et, aussitt, elle recula en poussant un grand
+cri. Elle venait de voir Chevalier sur le perron, les bras tendus,
+long, noir, dress comme une croix. Il tenait un revolver la main.
+L'arme ne brillait pas. Pourtant elle la vit trs distinctement.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? demanda Ligny qui baissait la mche de la
+lampe.
+
+--coutez, et n'approchez pas! cria Chevalier d'une voix forte. Je
+vous dfends d'tre l'un l'autre. C'est ma dernire volont.
+Adieu, Flicie.
+
+Et il mit dans sa bouche le canon du revolver.
+
+Blottie au mur du couloir, elle ferma les yeux... Quand elle les
+rouvrit, Chevalier tait couch sur le ct en travers de la
+porte. Il avait les paupires grandes ouvertes, l'air de regarder et
+de rire. Un filet de sang coulait de sa bouche sur la dalle du perron.
+Un tremblement convulsif agitait son bras. Puis il ne bougea plus.
+Repli sur lui-mme, il avait l'air plus petit qu'avant.
+
+Au coup de revolver, Ligny tait accouru. Il souleva le corps dans la
+nuit noire. Et, tout de suite, le reposant doucement sur la dalle, il
+frotta des allumettes que le vent soufflait aussitt. Enfin, dans une
+lueur, il vit que la balle avait emport un morceau du crne et
+que les mninges taient mises dcouvert sur une surface
+grande comme le creux de la main, grise et sanguinolente, trs
+irrgulire, et dont les contours lui rappelrent l'Afrique telle
+qu'elle est figure dans les atlas. Et il fut pris devant ce mort
+d'un respect subit. Il le tira par les aisselles avec des prcautions
+minutieuses jusque dans l'antichambre. L, il l'abandonna et courut
+par la maison, cherchant et appelant Flicie.
+
+Il la trouva dans la chambre coucher qui, la tte sous les draps
+du lit dfait, criait: Maman! maman! et rcitait des prires.
+
+--Ne reste pas l, Flicie.
+
+Elle descendit avec lui l'escalier. Mais dans le corridor:
+
+--Tu sais bien qu'on ne peut pas passer. Il la fit sortir par la porte
+de la cuisine.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Demeur seul dans la maison silencieuse, Robert de Ligny ralluma la
+lampe. Il commenait entendre des voix graves, et mme un peu
+solennelles, qui parlaient au dedans de lui. Form ds l'enfance
+aux rgles de la responsabilit morale, il prouvait un regret
+douloureux, qui ressemblait un remords. Songeant qu'il avait caus
+la mort de cet homme, bien que c'et t sans le vouloir et sans
+le savoir, il ne se sentait pas tout fait innocent. Des lambeaux
+d'enseignement philosophique et religieux revenaient troubler sa
+conscience. Des phrases de moralistes et de sermonnaires, apprises
+au collge et tombes tout au fond de sa mmoire, lui remontaient
+subitement la pense. Ses voix intrieures les lui rcitaient.
+Elles disaient, d'aprs quelque vieil orateur sacr: En se
+livrant aux dsordres les moins coupables dans l'opinion du monde, on
+s'expose commettre les actes les plus condamnables... Nous voyons
+par d'effroyables exemples que la volupt conduit au crime. Ces
+maximes, sur lesquelles il n'avait jamais rflchi, prenaient
+pour lui, tout coup, un sens prcis et rigoureux. Il y songea
+srieusement. Mais, parce qu'il n'avait pas l'esprit profondment
+religieux et qu'il n'tait pas capable de nourrir des scrupules
+exagrs, il n'en conut qu'une dification mdiocre, et sans
+cesse dcroissante. Bientt, il les jugea importunes et sans
+application possible sa situation. En se livrant aux dsordres
+les moins coupables dans l'opinion du monde... Nous voyons par
+d'effroyables exemples... Ces phrases, qui tout l'heure
+retentissaient dans son me comme un grondement de tonnerre, il les
+percevait maintenant dans les nasillements et les grasseyements des
+professeurs et des prtres qui les lui avaient apprises et il les
+trouvait un peu ridicules. Par une naturelle association d'ides il
+se rappela un passage d'une vieille histoire romaine, qu'il avait
+lu, en seconde, pendant une tude, et qui l'avait frapp, quelques
+lignes sur une dame convaincue d'adultre et accuse d'avoir mis le
+feu Rome. Tant il est vrai, disait l'historien, qu'une personne
+qui trahit la pudeur est capable de tous les crimes. A ce souvenir,
+il sourit intrieurement et pensa que les moralistes avaient tout de
+mme de drles d'ides sur la vie.
+
+La mche, qui charbonnait, clairait mal. Il ne parvenait pas la
+moucher et elle rpandait une infecte odeur de ptrole. Songeant
+l'auteur de la phrase sur la dame romaine, il se disait:
+
+Vrai! Celui-l, il en avait une couche!...
+
+Il tait rassur sur son innocence. Ses lgers remords s'taient
+entirement dissips, et il ne concevait pas qu'il et pu se croire
+un moment responsable de la mort de Chevalier. Toutefois cette affaire
+l'ennuyait...
+
+Subitement il pensa:
+
+--S'il vivait encore!
+
+Tout l'heure, l'espace d'une seconde, la lueur d'une allumette
+souffle aussitt qu'prise, il avait vu le crne trou du
+comdien. Mais s'il avait mal vu? S'il avait pris pour un ravage
+de la cervelle et du crne une dchirure de la peau? Garde-t-on
+le jugement dans ces premiers moments de surprise et d'horreur? Une
+blessure peut tre hideuse sans tre mortelle, ni mme trs grave.
+Il lui avait bien paru que cet homme tait mort. Mais tait-il
+mdecin pour en juger srement?
+
+Il s'impatienta aprs la mche qui charbonnait encore et murmura:
+
+--Cette lampe empoisonne.
+
+Puis se rappelant une manire de dire habituelle au docteur Socrate
+et dont il ignorait l'origine, il la rpta mentalement:
+
+--Cette lampe pue comme trente-six mille charretes de diables.
+
+Les exemples lui revinrent l'esprit de plusieurs suicides manqus.
+Il se rappela avoir lu dans un journal qu'un mari, aprs avoir tu
+sa femme, s'tait tir, comme Chevalier, un coup de revolver dans
+la bouche et n'avait russi qu' se fracasser la mchoire; il se
+rappela qu' son cercle, aprs un scandale de jeu, un sportsman
+connu, ayant voulu se brler la cervelle, s'tait fait sauter
+l'oreille. Ces exemples s'appliquaient au cas de Chevalier avec une
+exactitude frappante.
+
+--S'il n'tait pas mort?...
+
+Il dsirait, esprait contre toute vidence, que ce malheureux
+respirt encore et pt tre sauv. Il songeait chercher des
+linges et faire les premiers pansements. Pour examiner de nouveau
+l'homme tendu dans l'antichambre, il souleva trop brusquement la
+lampe encore mal allume et l'teignit.
+
+Alors, surpris par les tnbres subites, il perdit patience et
+s'cria:
+
+--La rosse!
+
+En la rallumant, il se flattait de l'ide que Chevalier, port
+l'hpital, reprendrait connaissance, vivrait. Et le voyant dj
+debout, juch sur ses longues jambes, criant, toussant, ricanant, il
+dsirait moins ardemment cette gurison, il commenait mme ne
+plus la souhaiter, la trouver importune et dsobligeante. Il se
+demandait avec inquitude, dans un vritable malaise:
+
+--Que reviendrait-il faire en ce monde, le sombre cabot? Rentrerait-il
+ l'Odon? Promnerait-il dans les couloirs sa grande cicatrice?
+Faudrait-il le voir rder encore autour de Flicie?
+
+Il approcha du corps la lampe allume et reconnut la plaie livide et
+sanguinolente dont les contours irrguliers lui rappelaient l'Afrique
+de ses cartes d'colier.
+
+Visiblement la mort avait t instantane, et il ne comprenait pas
+comment il avait pu en douter un moment.
+
+Il sortit de la maison et se mit marcher grands pas dans
+le jardin. L'image de la blessure flottait devant ses yeux comme
+l'impression d'une lumire trop vive. Elle allait et grandissait;
+elle formait dans la nuit sur le ciel noir un continent ple d'o il
+voyait jaillir perdus des ngrillons arms de flches.
+
+Il jugea que la premire chose faire tait d'appeler madame
+Simonneau, qui demeurait tout prs, sur le boulevard Bineau, dans la
+maison du caf. Il ferma soigneusement la porte de la grille et alla
+chercher la femme de mnage. Sur le boulevard il retrouva le calme de
+l'esprit et des sens. Il s'accommoda de l'vnement. Il acceptait le
+fait accompli, mais il chicanait la destine sur les circonstances.
+Puisqu'il fallait un mort, il consentait ce qu'il y en et un,
+mais il en aurait prfr un autre. Il prouvait l'gard
+de celui-ci un sentiment de dgot et de rpulsion. Il se disait
+vaguement:
+
+--J'admets un suicide. Mais quoi bon un suicide ridicule
+et dclamatoire? Cet homme ne pouvait-il se tuer chez lui? Ne
+pouvait-il, si sa rsolution tait inbranlable, l'excuter avec
+une vraie fiert, d'une faon discrte? C'est ainsi qu' sa place
+et agi un galant homme. On aurait plaint et respect sa mmoire.
+
+Il se rappela mot pour mot les paroles que, dans la chambre
+coucher, une heure avant le drame, il avait changes avec Flicie.
+Il lui avait demand si elle n'avait pas t un peu avec Chevalier.
+Il le lui avait demand, non pour le savoir, car il n'en doutait
+gure, mais pour montrer qu'il le savait. Et elle lui avait rpondu,
+indigne: Lui! Ah! non, par exemple... Tu ne voudrais pas!...
+
+Il ne la blmait pas d'avoir menti. Toutes les femmes mentent. Il
+gotait plutt la jolie dsinvolture avec laquelle elle avait
+jet ce garon hors de son pass. Mais il lui en voulait de s'tre
+donne un bas cabot. Sa dlicatesse en tait blesse. Chevalier
+lui gtait Flicie. Pourquoi prenait-elle des amants de cette
+espce? Elle manquait donc de got? Elle ne choisissait donc pas?
+Elle faisait donc comme les filles? Elle n'avait donc pas le sens
+d'une certaine propret qui avertit les femmes de ce qu'elles peuvent
+faire et de ce qu'elles ne peuvent pas faire? Elle ne savait donc pas
+se tenir? Eh bien! voil ce qui arrive quand on n'a pas de tenue! Il
+la chargea du malheur advenu et fut soulag d'un grand poids.
+
+Madame Simonneau n'tait pas chez elle. Il la demanda aux garons du
+caf, aux garons de l'picier, aux filles de la blanchisseuse,
+aux gardiens de la paix, au facteur. Enfin, sur l'indication d'une
+voisine, il la trouva qui mettait des cataplasmes une vieille dame,
+car elle tait garde-malade. Son visage tait pourpre et elle puait
+l'eau-de-vie. Il l'envoya veiller le mort. Il lui recommanda de le
+recouvrir d'un drap et de se tenir la disposition du commissaire et
+du mdecin qui viendraient pour les constatations. Elle rpondit, un
+peu blesse, qu'elle savait, Dieu merci, ce qu'elle avait faire.
+Elle le savait, en effet. Madame Simonneau tait ne dans une
+socit soumise aux autorits constitues et qui respecte les
+morts. Mais lorsque ayant interrog M. de Ligny, elle apprit qu'il
+avait tran le corps dans l'antichambre, elle ne put lui cacher
+que cette faon d'agir tait imprudente et l'exposait des
+dsagrments.
+
+--Vous ne deviez pas, lui dit-elle. Quand une personne s'est
+dtruite, il ne faut jamais y toucher avant que la police arrive.
+
+Ligny alla ensuite avertir le commissaire. La premire motion
+passe, il n'prouvait aucune surprise, sans doute parce que les
+vnements qui, de loin, eussent sembl tranges, quand ils sont
+accomplis prs de nous, paraissent naturels, comme ils le sont en
+effet, se dveloppent d'une faon commune, se dcomposent en
+une succession de petits faits et vont se perdre dans la banalit
+courante de la vie. Il tait distrait de la mort violente d'un
+malheureux par les circonstances mmes de cette mort, par la part
+qu'il y avait et l'occupation qu'elle lui donnait. En se rendant chez
+le commissaire, il se sentait aussi tranquille et libre d'esprit que
+lorsqu'il allait au ministre pour y dchiffrer des dpches.
+
+A neuf heures du soir, le commissaire de police pntra dans le
+jardin avec son secrtaire et un agent de police. Le mdecin de la
+ville, M. Hibry, arriva au mme moment. Dj, par l'industrie de
+madame Simonneau, toujours intresse aux fournitures, la maison
+exhalait une violente odeur de phnol et brillait de bougies
+allumes. Et madame Simonneau s'agitait dans un pressant dsir de
+procurer au mort un crucifix et un rameau de buis bnit. A la clart
+d'une bougie, le mdecin examina le cadavre.
+
+C'tait un gros homme, au teint rouge et la respiration forte, qui
+venait de dner.
+
+--La balle, de gros calibre, dit-il, a pntr par la vote
+palatine, elle a travers le cerveau, et elle est venue briser le
+parital gauche, emportant une partie de la substance crbrale et
+faisant sauter un morceau du crne. La mort a t instantane.
+
+Il remit la bougie madame Simonneau, et poursuivit:
+
+--Des clats du crne ont t projets une certaine distance.
+On pourra les retrouver dans le jardin. Je conjecture que la balle
+tait ronde. Une balle conique aurait caus moins de ravages.
+
+Cependant le commissaire, M. Josse-Arbrissel, grand et maigre,
+longue moustache grise, ne semblait ni voir ni entendre. Un chien
+hurlait devant la grille.
+
+--La direction de la blessure, dit le mdecin, ainsi que les doigts
+de la main droite encore replis, prouvent surabondamment le suicide.
+
+Il alluma un cigare.
+
+--Nous sommes suffisamment difis, dit le commissaire.
+
+--Je regrette, messieurs, de vous avoir drangs, dit Robert de
+Ligny, et je vous remercie de la bonne grce avec laquelle vous avez
+rempli votre office.
+
+Le secrtaire du commissariat et l'agent de police, conduits par
+madame Simonneau, montrent le corps au premier tage.
+
+M. Josse-Arbrissel se mordait les ongles et regardait dans le vague.
+
+--Un drame de la jalousie, dit-il, rien de plus commun. Nous avons
+ici, Neuilly, une moyenne constante de morts volontaires. Sur
+cent suicides, trente ont pour cause le jeu. Le reste est d des
+dsespoirs d'amour, la misre ou des maladies incurables.
+
+--Chevalier? demanda le docteur Hibry, qui tait amateur de
+spectacles, Chevalier? attendez donc, je l'ai vu... Je l'ai vu dans un
+bnfice, aux Varits. Parfaitement. Il rcitait un monologue.
+
+Le chien hurlait devant la grille.
+
+--On ne peut s'imaginer, reprit le commissaire, les ravages que le
+pari mutuel exerce dans cette commune. Je n'exagre pas, trente pour
+cent au bas mot des suicides que je constate sont causs par le jeu.
+Tout le monde joue, ici. Autant de boutiques de coiffeurs, autant
+d'agences clandestines. Pas plus tard que la semaine dernire, un
+concierge de l'avenue du Roule a t trouv pendu dans le Bois.
+Encore, les ouvriers, les domestiques, les petits employs qui
+jouent, ne sont pas rduits se tuer. Ils changent de quartier, ils
+disparaissent. Mais un homme tabli, un fonctionnaire que le jeu a
+ruin, qui est accabl de dettes criardes, menac de saisie et
+sous le coup de plaintes au parquet, il ne peut pas disparatre. Que
+voulez-vous qu'il devienne?
+
+--J'y suis! s'cria le docteur. Il rcita _le Duel dans la Savane_.
+On est un peu fatigu des monologues; mais celui-l est trs
+drle. Vous vous rappelez: Voulez-vous vous battre l'pe?
+Non, monsieur. Au pistolet? Non, monsieur. Au sabre, au couteau?
+Non, monsieur. Alors je vois ce que vous voulez. Vous n'tes pas
+dgot. Vous voulez le duel dans la savane. J'y consens. Nous
+remplacerons la savane par une maison cinq tages. Vous tes
+autoris vous dissimuler dans le feuillage. Chevalier disait
+trs drlement _le Duel dans la Savane_. Il m'a beaucoup amus ce
+soir-l. Il est vrai que je suis bon public. J'adore le thtre.
+
+Le commissaire de police n'entendait pas. Il suivait sa pense.
+
+--On ne saura jamais ce que le pari mutuel dvore par anne de
+fortunes et d'existences. Le jeu ne lche jamais ses victimes; quand
+il leur a tout pris, il reste leur unique esprance. En effet, par
+quel autre moyen peut-on esprer?...
+
+Il s'arrta de parler, tendit l'oreille au cri lointain d'un
+camelot, se jeta sur l'avenue la poursuite de l'ombre fuyante
+et glapissante, l'appela, lui arracha un journal de courses qu'il
+dploya sous un bec de gaz pour y chercher des noms de chevaux,
+_Fleur-des-pois_, _la Chtelaine_, _Lucrce_. Puis, l'oeil hagard,
+les mains tremblantes, stupide, assomm, il laissa tomber la feuille:
+son cheval ne gagnait pas.
+
+Et le docteur Hibry, en l'observant de loin, songeait que, mdecin
+des morts, il pourrait bien tre appel un jour constater le
+suicide de son commissaire de police, et il se dterminait par avance
+ conclure autant que possible la mort accidentelle.
+
+Tout coup, saisissant son parapluie:
+
+--Je file. On m'a donn pour ce soir une place l'Opra-Comique.
+Ce serait dommage de la perdre.
+
+
+Avant de quitter la maison, Ligny demanda madame Simonneau:
+
+--O l'avez-vous mis?
+
+--Dans le lit, rpondit madame Simonneau. C'tait plus convenable.
+
+Il ne fit point d'objection, et, levant les yeux sur la faade de la
+maison, il vit aux fentres de la chambre coucher, travers
+les rideaux de mousseline, la lueur des deux bougies que la femme de
+mnage avait allumes sur la table de nuit.
+
+--On pourrait peut-tre, dit-il, faire venir une religieuse pour le
+veiller.
+
+--C'est inutile, rpondit madame Simonneau qui avait invit des
+voisines et command son vin et son fricot, c'est inutile: je le
+veillerai moi-mme.
+
+Ligny n'insista pas.
+
+Le chien hurlait encore devant la grille.
+
+En regagnant pied la barrire, il vit sur Paris une lueur rouge
+qui remplissait tout le ciel. Aux fates des chemines, les tuyaux
+se dressaient, grotesques et noirs, devant cette brume ardente et
+semblaient regarder avec une familiarit ridicule l'embrasement
+mystrieux d'un monde. Les rares passants qu'il rencontra sur le
+boulevard allaient tranquillement, sans lever la tte. Bien qu'il
+st que, dans les nuits des villes, souvent l'air humide reflte les
+lumires et se colore de cette lueur gale qui ne palpite pas, il
+s'imaginait voir le reflet d'un immense incendie. Il acceptait sans
+rflexion que Paris s'abmt dans une conflagration prodigieuse;
+il trouvait naturel que la catastrophe intime laquelle il tait
+ml se confondt avec un dsastre public et que cette nuit,
+enfin, ft pour tout un peuple, comme pour lui-mme, une nuit
+sinistre.
+
+Ayant trs faim, il prit une voiture la barrire et se fit
+conduire une taverne de la rue Royale. Dans la salle lumineuse et
+chaude, il ressentit une impression de bien-tre. Aprs avoir fait
+son menu, il ouvrit un journal du soir et vit, dans le compte rendu
+des Chambres, que son ministre avait prononc un discours. En
+parcourant ce discours, il touffa un petit rire; il se rappelait
+certaines histoires, contes au quai d'Orsay. Le ministre des
+Affaires trangres tait amoureux de madame de Neuilles, cocotte
+vieillie, hausse par la rumeur publique l'tat d'aventurire et
+d'espionne. Il essayait, disait-on, sur elle les discours qu'il devait
+prononcer devant le Parlement. Ligny, qui avait t un peu l'amant,
+autrefois, de madame de Neuilles, se figurait l'homme d'tat en
+chemise rcitant son amie cette dclaration: Non certes, je
+ne mconnais pas les justes susceptibilits du sentiment national.
+Rsolument pacifique, mais soucieux de l'honneur de la France, le
+gouvernement saura, etc. Et cette vision le mettait en gaiet.
+Il tourna la page et lut: Demain, l'Odon, premire
+reprsentation ( ce thtre) de: _La Nuit du 23 octobre 1812_,
+avec messieurs Durville, Maury, Romilly, Destre, Vicar, Lon Clim,
+Valroche, Aman, Chevalier...
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le lendemain, une heure, au foyer du thtre, on rptait _la
+Grille_ pour la premire fois. Une lumire triste s'amortissait sur
+les pierres grises de la vote, des tribunes et des colonnes. Dans
+la majest maussade de cette ple architecture, sous la statue
+de Racine, les acteurs principaux lisaient leurs rles, qu'ils ne
+savaient pas encore, devant Pradel, directeur du thtre, Romilly,
+directeur de la scne, et Constantin Marc, auteur de la pice,
+assis tous trois sur un canap de velours rouge, tandis que, d'une
+banquette recule dans un entre-colonnement, s'exhalaient les haines
+attentives et les jalousies chuchotantes des actrices sacrifies.
+L'amoureux, Paul Delage, dchiffrait pniblement une rplique:
+
+--Je reconnais le chteau aux murs de brique, aux toits d'ardoise,
+le parc o j'ai si souvent enlac, sur l'corce des arbres, son
+chiffre et le mien, l'tang dont les eaux endormies...
+
+Fagette reprenait:
+
+--Craignez, Aimeri, que le chteau ne vous reconnaisse pas, que
+le parc ait oubli votre nom, que l'tang murmure: Quel est cet
+tranger?
+
+Mais elle tait enrhume et lisait sur une copie pleine de fautes.
+
+--Ne restez pas l, Fagette: c'est le pavillon rustique, dit Romilly.
+
+--Comment voulez-vous que je le sache?
+
+--On a mis une chaise.
+
+--... Que l'tang murmure: Quel est cet tranger?
+
+--Mademoiselle Nanteuil, vous... O est donc Nanteuil?...
+Nanteuil!
+
+Nanteuil parut, emmitoufle dans ses fourrures, son petit sac et son
+rle la main, blanche comme un linge, les yeux battus, les
+jambes molles. Elle avait pass une nuit pleine d'pouvantes. Tout
+veille, elle avait vu le mort entrer dans sa chambre.
+
+Elle demanda:
+
+--Par o est-ce que j'entre?
+
+--Par la droite.
+
+--C'est bon.
+
+Et elle lut:
+
+--Mon cousin, je me suis veille toute joyeuse ce matin. Je n'en
+sais pas la cause. Pourriez-vous me la dire?
+
+Delage lut sa rplique;
+
+--C'est peut-tre, Ccile, par une permission spciale de la
+Providence ou de la destine. Le Dieu qui vous aime vous laisse le
+sourire l'heure des larmes et des grincements de dents.
+
+--Nanteuil, tu passes, ma mignonne, dit Romilly. Delage, efface-toi un
+peu pour la laisser passer.
+
+Nanteuil passa:
+
+--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? Nos jours sont ce que
+nous les faisons. Ils ne sont terribles que pour les mchants.
+
+Romilly interrompit:
+
+--Delage, efface-toi un peu, fais attention de ne pas la cacher aux
+spectateurs... Reprends, Nanteuil.
+
+Nanteuil reprit:
+
+--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? Nos jours sont ce que
+nous les faisons. Ils ne sont terribles que pour les mchants.
+
+Constantin Marc ne reconnaissait plus son oeuvre, n'entendait plus
+mme le son de ses phrases bien-aimes, qu'il s'tait rptes
+tant de fois lui-mme dans ses bois du Vivarais. tonn,
+stupide, il se taisait.
+
+Nanteuil passa gentiment et se remit lire:
+
+--Vous me jugerez peut-tre bien folle, Aimeri; dans le couvent o
+j'ai t leve, j'ai souvent envi le sort des victimes.
+
+Delage donna sa rplique; mais il sauta un feuillet de la copie:
+
+--Le temps est superbe. Dj les invits vont et viennent dans le
+jardin.
+
+Il fallut tout reprendre:
+
+--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri...
+
+Et ils allaient, sans s'inquiter de comprendre, mais attentifs
+ rgler leurs mouvements, comme s'ils tudiaient des figures de
+danse.
+
+--Dans l'intrt de la pice, il faudra faire des coupures, dit
+Pradel l'auteur constern.
+
+Et Delage poursuivait:
+
+--Ne m'accusez point, Ccile: j'eus pour vous une amiti
+d'enfance, une de ces amitis fraternelles, qui donnent l'amour
+qu'elles font natre l'apparence inquitante de l'inceste.
+
+--L'inceste! s'cria Pradel. Vous ne pouvez pas laisser l'inceste,
+monsieur Constantin Marc. Le public a des susceptibilits que vous
+ne souponnez, pas. Et puis, il faut intervertir l'ordre des deux
+rpliques qui viennent ensuite. L'optique de la scne l'exige.
+
+La rptition fut interrompue. Romilly, avisant Durville qui, dans
+une embrasure, contait des histoires joyeuses:
+
+--Durville, vous pouvez vous en aller. On ne rptera pas le
+deux aujourd'hui.
+
+Avant de se retirer, le vieux comdien alla serrer la main
+Nanteuil. Jugeant opportun de lui apporter l'expression de sa
+douloureuse sympathie, il se fit des yeux noys, comme et fait
+sa place tout porteur de condolances. Mais il se les fit bien. Ses
+prunelles nageaient dans leurs orbites, pareilles la lune dans
+les nues. Les coins abattus de ses lvres tombaient dans deux plis
+profonds qui les prolongeaient jusqu'au bas du menton. Il avait l'air
+vraiment afflig.
+
+--Ma pauvre mignonne, soupira-t-il, je te plains, va!... De voir un
+tre pour lequel on a prouv un... sentiment... avec lequel on
+a... vcu dans l'intimit... de le voir emport par un coup...
+tragique, c'est rude... c'est terrible!...
+
+Et il lui tendait ses mains compatissantes.
+
+Nanteuil, nerve, serrant dans ses poings son petit mouchoir et son
+manuscrit, lui tourna le dos et siffla entre ses dents:
+
+--Vieil idiot!
+
+Fagette la prit par la taille, la mena doucement l'cart au pied
+de la statue de Racine et lui souffla dans l'oreille:
+
+--Ma chrie, coute-moi! Il faut absolument touffer cette
+affaire-l. On ne parle pas d'autre chose. Si tu laisses dire le
+monde, on fera de toi la veuve Chevalier pour la vie.
+
+Et, comme elle avait du style, elle ajouta:
+
+--Je te connais, je suis ta meilleure amie. Je sais ce que tu vaux.
+Mais prends garde, Flicie: les femmes ont le prix qu'elles se
+donnent.
+
+Tous les traits de Fagette portrent. Nanteuil, les joues en feu,
+retint ses larmes. Trop jeune pour possder ou mme souhaiter la
+prudence qui vient aux comdiennes clbres quand elles sont en
+ge de passer femmes du monde, elle tait pleine d'amour-propre, et,
+depuis qu'elle aimait, elle avait envie d'effacer de son pass toute
+inlgance; elle sentait que Chevalier, en se suicidant pour elle,
+avait agi publiquement son gard avec une familiarit qui la
+rendait ridicule. Ne sachant pas encore que tout s'oublie et se perd
+au cours rapide des heures, que toutes nos actions coulent comme l'eau
+des fleuves entre des rivages sans mmoire, elle songeait, irrite
+et triste, aux pieds de Jean Racine, qui entendait ses douleurs.
+
+--Regarde-la donc, dit madame Marie-Laure au jeune Delage. Elle a
+envie de pleurer. Je la comprends. Un homme s'est tu pour moi. J'en
+ai t trs ennuye. C'tait un comte.
+
+--Reprenons, dit Pradel... Mademoiselle Nanteuil, allons! donnez votre
+rplique.
+
+Et Nanteuil:
+
+--Mon cousin, je me suis veille toute joyeuse ce matin...
+
+Soudain, madame Doulce parut. Grande et douloureuse, elle laissa
+tomber ces mots:
+
+--Une bien triste nouvelle. Le cur lui refuse l'entre de son
+glise.
+
+Chevalier n'ayant plus de parents, hors une soeur ouvrire Pantin,
+madame Doulce s'tait charge de commander l'enterrement, aux frais
+des comdiens.
+
+On l'entourait. Elle reprit:
+
+--L'glise le repousse comme un maudit. C'est affreux!
+
+--Pourquoi? demanda Romilly.
+
+Madame Doulce rpondit trs bas et comme regret:
+
+--Parce qu'il s'est suicid.
+
+--Il faut arranger a, dit Pradel.
+
+Romilly montra de l'empressement.
+
+--Le cur me connat, dit-il; c'est un brave homme. Je vais donner
+un coup de pied jusqu' Saint-tienne-du-Mont et je serais bien
+surpris si...
+
+Madame Doulce secoua tristement la tte;
+
+--Tout est inutile.
+
+--Il faut pourtant que nous ayons un service religieux, dit Romilly,
+avec l'autorit d'un directeur de la scne.
+
+--Certes, dit madame Doulce.
+
+Madame Marie-Laure, agite, pensait qu'on pouvait forcer les prtres
+ dire une messe.
+
+--Restons calmes, dit Pradel, en caressant sa barbe vnrable. Sous
+Louis XVIII, le peuple enfona les portes de Saint-Roch, fermes au
+cercueil de mademoiselle Raucourt. Les temps et les circonstances sont
+autres. Usons de moyens plus doux.
+
+Constantin Marc, voyant, plein de regrets, sa pice abandonne,
+s'tait approch, lui aussi, de madame Doulce; il lui demanda:
+
+--Pourquoi voulez-vous que Chevalier soit bni par l'glise? Pour
+ma part, je suis catholique. Chez moi, ce n'est pas une foi, c'est un
+systme, et je considre comme un devoir de participer toutes les
+pratiques extrieures du culte. Je suis pour toutes les autorits,
+pour le juge, pour le soldat, pour le prtre. Je ne puis donc tre
+suspect de favoriser les enterrements civils. Mais je ne
+comprends gure que vous vous obstiniez offrir au cur de
+Saint-tienne-du-Mont un mort qu'il repousse. Pourquoi voulez-vous
+donc que ce malheureux Chevalier aille l'glise?
+
+--Pourquoi? rpondit madame Doulce. Pour le salut de son me et
+parce que c'est plus convenable.
+
+--Ce qui serait convenable, rpliqua Constantin Marc, ce serait
+d'obir aux lois de l'glise, qui excommunie les suicids.
+
+--Monsieur Constantin Marc, avez-vous lu _les Soires de Neuilly_?
+demanda Pradel qui tait grand bouquineur et liseur. Vous n'avez pas
+lu _les Soires de Neuilly_, par M. de Fongeray? Vous avez eu tort.
+C'est un livre curieux, qu'on trouve parfois encore sur les quais. Il
+est orn d'une lithographie d'Henry Monnier reprsentant, je ne sais
+pourquoi, Stendhal en caricature. Fongeray est le pseudonyme de deux
+libraux de la Restauration, Dittmer et Cav. Cet ouvrage se compose
+de comdies et de drames qui ne peuvent tre jous, mais qui
+contiennent des scnes de moeurs fort intressantes. Vous y verrez
+comment, sous le rgne de Charles X, un vicaire d'une des glises de
+Paris, l'abb Mouchaud, refusa d'enterrer une dame pieuse et voulut
+ toute force enterrer un athe. Madame d'Hautefeuille tait
+pieuse, mais elle possdait des biens nationaux. Elle mourut
+administre par un prtre jansniste. C'est pourquoi aprs sa mort
+elle ne fut pas reue par l'abb Mouchaud dans l'glise o elle
+avait pass sa vie. En mme temps que madame d'Hautefeuille, sur la
+mme paroisse, un gros banquier, monsieur Dubourg, se laissa mourir.
+Par son testament, il avait ordonn qu'on le portt directement au
+cimetire. C'est un catholique, pensa l'abb Mouchaud, il nous
+appartient. Aussitt il fit un paquet de son tole et de son
+surplis, courut chez le mort, lui donna l'extrme-onction et l'amena
+dans son glise.
+
+--Eh bien! rpondit Constantin Marc, ce vicaire tait un excellent
+politique. Les athes ne sont pas pour l'glise des ennemis
+redoutables. Ce ne sont pas des adversaires. Ils ne peuvent lever
+une glise contre elle, et ils n'y songent pas. Il y a eu de tout
+temps des athes parmi les chefs et les princes de l'glise, et
+plusieurs d'entre eux ont rendu la papaut d'clatants services.
+Au contraire, quiconque ne se soumet pas strictement la discipline
+ecclsiastique et rompt sur un point avec la tradition, quiconque
+oppose une foi la foi, une opinion, une pratique l'opinion
+reue et la pratique commune, est une cause de dsordre, une
+menace de pril, et doit tre extirp. Le vicaire Mouchaud l'avait
+compris. Il fallait en faire un vque et un cardinal.
+
+Madame Doulce avait eu l'art de ne pas tout dire la fois; elle
+ajouta:
+
+--Je ne me suis pas laiss abattre par la rsistance de monsieur le
+cur. J'ai pri, j'ai suppli. Et il m'a rpondu: Nous sommes
+respectueusement soumis l'ordinaire. Allez l'archevch. Je
+ferai ce que Monseigneur m'ordonnera. Il ne me reste plus qu'
+suivre ce conseil. Je cours l'archevch.
+
+--Travaillons, dit Pradel.
+
+Romilly appela Nanteuil:
+
+--Nanteuil, allons, Nanteuil, reprends toute ta scne.
+
+Et Nanteuil reprit:
+
+--Mon cousin, je me suis veille toute joyeuse ce matin...
+
+
+
+
+IX
+
+
+Ce qui rendait difficiles les ngociations du Thtre avec
+l'glise, c'tait l'clat donn par les journaux au suicide du
+boulevard de Villiers. Les reporters en avaient publi toutes les
+circonstances, et, comme le disait M. l'abb Mirabelle, second
+vicaire de l'archevque, au point o en taient les choses, ouvrir
+ Chevalier les portes de sa paroisse, c'tait publier le droit des
+excommunis aux prires de l'glise.
+
+D'ailleurs M. Mirabelle qui se montra, dans cette affaire, plein de
+sagesse et de prudence, indiqua la voie.
+
+--Vous comprenez bien, dit-il madame Doulce, que ce n'est pas
+l'opinion des journaux qui peut nous toucher. Elle nous est absolument
+indiffrente, et nous ne nous inquitons en aucune matire de ce
+que cinquante feuilles publiques disent de ce malheureux jeune homme.
+Que les journalistes aient servi ou trahi la vrit, c'est leur
+affaire et non la mienne. J'ignore et veux ignorer ce qu'ils ont
+crit. Mais le fait du suicide est notoire. Vous ne pouvez le
+contester. Il conviendrait maintenant d'examiner de prs, avec les
+lumires de la science, les circonstances dans lesquelles ce fait a
+t accompli. Ne vous tonnez pas que j'invoque ainsi la science.
+Elle n'a pas de meilleure amie que la religion. Or la science
+mdicale peut nous tre ici d'un grand secours. Vous allez tout de
+suite le comprendre. L'glise ne retranche de son sein le suicid
+qu'en tant que le suicide constitue un acte de dsespoir. Les fous
+qui attentent leur vie ne sont pas des dsesprs, et l'glise
+ne leur refuse point ses prires: elle prie pour tous les malheureux.
+Ah! s'il pouvait tre tabli que ce pauvre enfant a agi sous
+l'influence d'une fivre chaude ou d'une maladie mentale, si un
+mdecin tait mme de certifier que cet infortun ne jouissait
+pas de sa raison lorsqu'il se dtruisit de ses propres mains, le
+service religieux serait clbr sans obstacle.
+
+Ayant recueilli ces paroles de M. l'abb Mirabelle, madame Doulce
+courut au thtre. La rptition de _la Grille_ tait termine.
+Elle trouva Pradel dans son cabinet avec deux jeunes actrices, qui
+lui demandaient l'une un engagement, l'autre un cong. Il refusait,
+conformment son principe de ne jamais accueillir une demande
+qu'aprs l'avoir d'abord rejete. Il donnait ainsi du prix aux
+moindres choses qu'il accordait. Ses yeux luisants et sa barbe de
+patriarche, ses faons la fois amoureuses et paternelles le
+faisaient ressembler Loth, tel qu'on le voit entre ses deux filles
+dans les estampes des vieux matres. Pose sur la table, une amphore
+de carton dor aidait l'illusion.
+
+--Ce n'est pas possible, disait-il chacune; ce n'est vraiment pas
+possible, mon enfant... Enfin revenez demain.
+
+Aprs les avoir congdies, il demanda, tout en signant des
+lettres:
+
+--Eh bien! madame Doulce, quelles nouvelles?
+
+Constantin Marc, survenu avec Nanteuil, s'cria prcipitamment:
+
+--Et mes dcors? Monsieur Pradel!
+
+Puis il dcrivit pour la vingtime fois le paysage sur lequel devait
+se lever la toile.
+
+--Au premier plan, un vieux parc. Les troncs des grands arbres,
+du ct du nord, sont verdis par la mousse. Il faut qu'on sente
+l'humidit de la terre.
+
+Et le directeur rpondit:
+
+--Soyez sr qu'on fera tout ce qu'il sera possible de faire et que ce
+sera trs convenable... Eh bien! madame Doulce, quelles nouvelles?
+
+--Il y a une lueur d'esprance, rpondit-elle.
+
+--Au fond, dans une brume lgre, dit l'auteur, les pierres grises
+et les toits d'ardoise fine de l'Abbaye-aux-Dames...
+
+--Parfaitement. Asseyez-vous donc, madame Doulce, je suis vous.
+
+--J'ai reu, l'archevch, le meilleur accueil, dit madame
+Doulce.
+
+--Monsieur Pradel, il est ncessaire que les murs de l'Abbaye
+paraissent sourds, profonds et pourtant subtiliss par la brume du
+soir. Un ciel d'or ple...
+
+--Monsieur l'abb Mirabelle, reprit madame Doulce, est un prtre de
+la plus haute distinction...
+
+--Monsieur Marc, vous tenez beaucoup votre ciel d'or ple? demanda
+le directeur. Continuez, madame Doulce, continuez, je vous coute...
+
+--... Et, d'une politesse exquise. Il a fait une dlicate allusion
+aux indiscrtions des journaux...
+
+A ce moment, M. Marchegeay, le rgisseur, bondit dans le cabinet. Ses
+yeux verts tincelaient et ses moustaches rouges dansaient comme des
+flammes. Il parla avec volubilit:
+
+--a recommence!... Lydie, la petite figurante, pousse des cris de
+putois dans les escaliers. Elle dit que Delage a voulu la violer.
+C'est bien la dixime fois depuis un mois qu'elle nous recommence
+cette histoire-l. En voil une scie!
+
+--Ce n'est pas tolrable dans une maison comme celle-ci, dit Pradel.
+Vous ficherez Delage l'amende... Madame Doulce, continuez, je vous
+prie.
+
+--Monsieur l'abb Mirabelle m'a expliqu avec une parfaite clart
+que le suicide est un acte de dsespoir.
+
+Mais Constantin Marc demanda avec intrt Pradel si Lydie, la
+petite figurante, tait jolie.
+
+--Vous l'avez vue, dans _la Nuit du 23 octobre_, elle fait la femme du
+peuple qui, sur la plaine de Grenelle, achte des plaisirs madame
+Ravaud.
+
+--Il me semble que c'est une trs belle fille, dit Constantin Marc.
+
+--Certainement, rpondit Pradel. Mais elle serait une plus belle
+fille encore si elle n'avait pas les chevilles comme des poteaux.
+
+Constantin Marc, mditatif, reprit:
+
+--Et Delage l'a viole... Cet homme a le sens de l'amour. L'amour
+est un acte simple et primitif. C'est la lutte, c'est la haine. La
+violence y est ncessaire. L'amour par le consentement mutuel n'est
+qu'une fastidieuse corve.
+
+Et il s'cria, trs excit:
+
+--Delage est prodigieux!
+
+--Ne vous emballez pas, dit Pradel. Cette petite Lydie aguiche mes
+acteurs dans sa loge, puis, tout coup, elle crie qu'on la viole
+pour qu'on lui donne de l'argent... C'est son amant qui lui a
+appris le truc, et qui touche la galette... Vous disiez donc, madame
+Doulce...
+
+--Aprs une longue et intressante conversation, reprit madame
+Doulce, monsieur l'abb Mirabelle m'a fait entrevoir une solution
+favorable. Il m'a donn entendre que, pour lever toutes les
+difficults, il suffirait qu'un mdecin attestt que Chevalier
+n'avait pas toute sa raison et n'tait pas responsable de ses actes.
+
+--Mais, observa Pradel, Chevalier n'tait pas fou. Il avait toute sa
+raison.
+
+--Ce n'est pas nous de le dire, rpliqua madame Doulce. Et qu'en
+savons-nous?
+
+--Non, dit Nanteuil, il n'avait pas toute sa raison.
+
+Pradel haussa les paules:
+
+--Aprs tout, c'est possible. La folie et la raison, c'est affaire
+d'apprciation... A qui pourrait-on bien demander un certificat?
+
+Madame Doulce et Pradel se rappelrent successivement trois
+mdecins; mais ils ne purent trouver l'adresse du premier; le second
+avait un mauvais caractre et l'on reconnut que le troisime tait
+mort.
+
+Nanteuil dit qu'il fallait s'adresser au docteur Trublet.
+
+--C'est une ide! s'cria Pradel. Allons demander un certificat au
+docteur Socrate... Quel jour sommes-nous?... Vendredi. C'est son jour
+de consultation. Nous le trouverons chez lui.
+
+
+Le docteur Trublet logeait dans une vieille maison, au plus haut de
+la rue de Seine. Pradel emmena Nanteuil, dans l'ide que Socrate ne
+refuserait rien une jolie femme. Constantin Marc, qui ne pouvait
+vivre, Paris, loin des comdiens, les accompagna. L'affaire
+Chevalier commenait l'amuser. Il la trouvait comique,
+c'est--dire appartenant aux comdiens. Bien que l'heure de la
+consultation ft passe, le salon du docteur tait encore plein de
+gens qui voulaient tre guris. Trublet les renvoya et reut, dans
+son cabinet, les gens de thtre. Il se tenait devant une table
+encombre de livres et de papiers. Contre la fentre, un fauteuil
+articul s'talait, infirme et cynique. Le directeur de l'Odon
+exposa l'objet de sa visite, et il conclut:
+
+--Le service de Chevalier ne sera clbr l'glise que si
+vous attestez que ce malheureux garon ne jouissait pas de toute sa
+raison.
+
+Le docteur Trublet dclara que Chevalier pouvait bien se passer du
+service religieux.
+
+--Adrienne Lecouvreur, qui valait mieux que lui, s'en est passe.
+Mademoiselle Monime, aprs sa mort, n'eut point de messe et, comme
+vous savez, on lui refusa l'honneur de pourrir dans un vilain
+cimetire, avec tous les gueux du quartier. Elle ne s'en trouva pas
+plus mal.
+
+--Vous n'ignorez pas, docteur Socrate, rpondit Pradel, que les
+comdiens sont les plus religieux des hommes. Mes pensionnaires
+seraient dsols s'ils ne pouvaient assister la messe de leur
+camarade. Ils se sont dj assur le concours de plusieurs artistes
+lyriques et la musique sera trs belle.
+
+--a, c'est une raison, dit Trublet. Je n'y contredis pas. Charles
+Monselet, qui tait un homme d'esprit, songea, peu d'heures avant
+sa mort, sa messe en musique. Je connais beaucoup d'artistes de
+l'Opra, dit-il, j'aurai un _Pie Jesu_ aux truffes. Mais, puisque
+l'archevch n'autorise pas, cette fois, le concert spirituel, il
+conviendrait de le remettre une autre occasion.
+
+--Pour ce qui est de moi, rpliqua le directeur, je n'ai aucune
+croyance religieuse. Mais je considre que l'glise et le Thtre
+sont deux grandes puissances sociales et qu'il y a intrt ce
+qu'elles soient amies et allies. Je ne manque jamais, pour ma part,
+une occasion de sceller l'alliance. Au prochain carme, je ferai lire
+par Durville un sermon de Bourdaloue. Je suis subventionn: je dois
+tre concordataire.
+
+Et puis, quoi qu'on en dise, le catholicisme est encore la forme la
+plus acceptable de l'indiffrence religieuse.
+
+--Eh bien! objecta Constantin Marc, si vous voulez montrer de la
+dfrence l'glise, pourquoi lui poussez-vous, de force ou de
+ruse, un cercueil dont elle ne veut pas?
+
+Le docteur parla dans le mme sentiment et finit par dire:
+
+--Mon cher Pradel, ne vous occupez donc pas de cette affaire-l.
+
+Mais alors Nanteuil, les yeux ardents, la voix sifflante:
+
+--Il faut qu'il aille l'glise, docteur; signez ce qu'on vous
+demande, crivez qu'il n'avait pas sa raison. Je vous en prie.
+
+Il n'y avait pas que de la religion dans ce dsir. Il s'y mlait un
+sentiment intime et un fond obscur de vieilles croyances, ignores
+d'elle-mme. Elle esprait que, port l'glise, asperg d'eau
+bnite, Chevalier serait apais, deviendrait un bon mort et ne
+la tourmenterait plus. Elle craignait, au contraire, que, priv de
+bndictions et de prires, il n'errt sans cesse autour d'elle,
+maudit et malfaisant. Et, plus simplement, dans sa peur de le revoir,
+elle voulait que les prtres aussi prissent soin de l'enterrer, que
+tout le monde s'y mt, pour qu'il le ft davantage, autant qu'il
+tait possible et tout fait. Ses lvres tremblaient; elle tordait
+ses mains jointes.
+
+Trublet, vieux connaisseur, la regardait avec intrt. Il avait
+l'intelligence et le got de la machine fminine. Celle-ci le
+ravissait. En l'observant, sa face camuse brillait de plaisir.
+
+--Soyez tranquille, mon enfant. Il y a toujours moyen de s'entendre
+avec l'glise. Ce que vous me demandez n'est pas dans mes
+attributions; je suis un mdecin laque. Mais nous avons
+aujourd'hui, Dieu merci! des mdecins religieux qui envoient leurs
+malades aux eaux ecclsiastiques et dont la fonction spciale est de
+constater les gurisons miraculeuses. J'en connais un qui loge
+dans le quartier; je vais vous donner son adresse. Allez le voir,
+l'vch n'a rien lui refuser. Il arrangera votre affaire.
+
+--Non pas, dit Pradel, vous avez donn vos soins ce malheureux
+Chevalier. C'est vous de dlivrer un certificat.
+
+Romilly approuva:
+
+--videmment, docteur. Vous tes mdecin du thtre. Il faut
+laver son linge sale en famille.
+
+Et Nanteuil tourna vers Socrate un regard de prire.
+
+--Mais, demanda Trublet, qu'est-ce que vous voulez que je dise?
+
+--C'est bien simple, rpondit Pradel. Dites qu'il tait, dans une
+certaine mesure, irresponsable.
+
+--Vous me sollicitez bonnement parler comme un mdecin des
+tribunaux. C'est trop exiger de moi.
+
+--Vous croyez donc, docteur, que Chevalier tait en possession de sa
+pleine et entire responsabilit morale?
+
+--Je crois, au contraire, qu'il n'tait responsable de ses actes
+aucun degr.
+
+--Alors?...
+
+--Mais je crois aussi qu'il ne diffrait nullement en cela de
+vous, de moi, de tous les autres hommes. Mes confrres lgistes
+distinguent entre les responsabilits individuelles. Ils ont des
+procds pour reconnatre les responsabilits pleines et celles
+auxquelles il manque un ou plusieurs quartiers. Il est remarquable,
+d'ailleurs, que, pour faire condamner un malheureux, ils lui trouvent
+toujours une pleine responsabilit... Et la leur, elle est donc
+pleine... comme la lune?
+
+Et le docteur Socrate dveloppa devant les gens de thtre
+tonns une ample thorie du dterminisme universel. Il remonta
+jusqu'aux origines de la vie. Et, semblable au Silne de Virgile qui,
+barbouill du suc des mres, chantait des bergers de Sicile et
+ la naade gl l'origine du monde, il se rpandit en paroles
+abondantes:
+
+--Appeler un malheureux rpondre de ses actes!... mais quand le
+systme solaire n'tait encore qu'une ple nbuleuse, formant dans
+l'ther une couronne lgre d'une circonfrence mille fois plus
+vaste que l'orbite de Neptune, il y avait belle lurette que nous
+tions tous conditionns, dtermins, destins irrvocablement
+et que votre responsabilit, ma chre enfant, la mienne, celle de
+Chevalier, celle de tous les hommes, tait, non pas attnue,
+mais abolie d'avance. Tous nos mouvements, causs par des mouvements
+antrieurs de la matire, sont soumis aux lois qui gouvernent les
+forces cosmiques, et la mcanique humaine n'est qu'un cas particulier
+de la mcanique universelle.
+
+Il montra de la main une armoire ferme:
+
+--J'ai l, en bouteilles, de quoi transformer, abolir ou exasprer
+la volont de cinquante mille hommes.
+
+--Ce ne serait pas de jeu, objecta Pradel.
+
+--J'en conviens, ce ne serait pas de jeu. Mais ces substances ne
+sont pas essentiellement des produits de laboratoire. Le laboratoire
+combine, il ne cre rien. Ces substances sont parses dans la
+nature. A l'tat libre, elles nous enveloppent et nous pntrent,
+elles dterminent notre volont: elles conditionnent notre libre
+arbitre, qui n'est que l'illusion cause en nous par l'ignorance de
+nos dterminations.
+
+--Qu'est-ce que vous dites? demanda Pradel ahuri.
+
+--Je dis que la volont est une illusion cause par l'ignorance o
+nous sommes des causes qui nous obligent vouloir. Ce qui veut
+en nous, ce n'est pas nous, ce sont des myriades de cellules d'une
+activit prodigieuse, que nous ne connaissons pas, qui ne nous
+connaissent pas, qui s'ignorent les unes les autres, et qui pourtant
+nous constituent. Elles produisent par leur agitation d'innombrables
+courants que nous appelons nos passions, nos penses, nos joies, nos
+souffrances, nos dsirs, nos craintes et notre volont. Nous nous
+croyons matres de nous, et seulement une goutte d'alcool excite,
+pour les engourdir ensuite, ces lments par lesquels nous sentons
+et voulons.
+
+Constantin Marc interrompit le docteur:
+
+--Pardon! Puisque vous parlez de l'action de l'alcool, je voudrais
+vous consulter ce sujet. Je bois un petit verre d'armagnac aprs
+chaque repas. Ce n'est pas trop, dites-moi?
+
+--C'est beaucoup trop. L'alcool est un poison. Si vous avez chez vous
+une bouteille d'eau-de-vie, jetez-la par la fentre.
+
+Pradel tait pensif. Il estimait qu'en supprimant la volont et la
+responsabilit chez tous les hommes, le docteur Socrate lui faisait
+un tort personnel.
+
+--Vous direz ce que vous voudrez. La volont et la responsabilit ne
+sont pas des illusions. Ce sont des ralits tangibles et fortes. Je
+sais quoi m'engage mon cahier des charges, et j'impose ma volont
+ mon personnel.
+
+Et il ajouta avec amertume:
+
+--Je crois la volont, la responsabilit morale, la
+distinction du bien et du mal. Sans doute, selon vous, ce sont des
+ides btes...
+
+--Assurment, rpondit le docteur, ce sont des ides btes. Mais
+elles nous sont trs convenables, puisque nous sommes des btes. On
+l'oublie toujours. Ce sont des ides btes, augustes et salutaires.
+Les hommes ont senti que, sans ces ides, ils deviendraient tous
+fous. Ils n'avaient que le choix de la btise ou de la fureur. Ils
+ont raisonnablement choisi la btise. Tel est le fondement des ides
+morales.
+
+--Quel paradoxe! s'cria Romilly.
+
+Le docteur poursuivit avec srnit:
+
+--La distinction du bien et du mal dans les socits humaines
+n'est jamais sortie de l'empirisme le plus grossier. Elle a t
+constitue dans un esprit tout pratique et par simple commodit.
+Nous ne nous en proccupons pas pour un cristal ou pour un arbre.
+Nous pratiquons l'indiffrence morale l'endroit des animaux.
+Nous la pratiquons l'endroit des sauvages. Cela nous permet de
+les exterminer sans remords. C'est ce qu'on appelle la politique
+coloniale. On ne voit pas non plus que les croyants exigent de leur
+dieu une haute moralit. Dans l'tat actuel de la socit, ils
+n'admettraient pas volontiers qu'il ft libidineux et se compromt
+avec des femmes; mais ils trouvent bon qu'il soit vindicatif et cruel.
+La morale est le consentement mutuel garder ce qu'on a, terre,
+maisons, meubles, femmes, et notre vie. Elle n'implique chez ceux
+qui s'y soumettent aucun effort particulier d'intelligence ou de
+caractre. Elle est instinctive et froce. La loi crite la suit de
+prs et s'accorde assez bien avec elle. Aussi voit-on que les hommes
+d'un grand coeur ou d'un beau gnie furent presque tous accuss
+d'impit et, comme Socrate, fils de Phnarte, et Benot Malon,
+frapps par la justice de leur pays. Et l'on peut dire qu'un
+homme qui n'a pas t condamn tout au moins la prison honore
+mdiocrement sa patrie.
+
+--Il y a des exceptions, dit Pradel.
+
+--Il y en a peu, rpondit le docteur Trublet.
+
+Mais Nanteuil suivait son ide:
+
+--Mon petit Socrate, vous pouvez bien attester qu'il tait fou. C'est
+la vrit. Il n'avait pas sa raison. Je le sais bien, moi.
+
+--Sans doute, il tait fou, ma chre enfant. Mais c'est une question
+de savoir s'il l'tait plus que les autres hommes. L'histoire
+tout entire de l'humanit, remplie de supplices, d'extases et de
+massacres, est une histoire de dments et de furieux.
+
+--Docteur, demanda Constantin Marc, est-ce que par hasard vous
+n'admireriez pas la guerre? C'est pourtant une chose splendide, quand
+on y pense. Les animaux se dvorent simplement entre eux. Les
+hommes ont imagin de se massacrer en beaut. Ils ont appris
+s'entre-tuer avec des cuirasses tincelantes, sous des casques
+surmonts de panaches et desquels tombent des crinires peintes en
+rouge. Par l'usage de l'artillerie et l'art des fortifications, ils
+ont introduit la chimie et les mathmatiques dans la destruction
+ncessaire. C'est une invention sublime. Et, puisque l'extermination
+des tres nous apparat comme le but unique de la vie, la sagesse de
+l'homme est d'avoir fait de cette extermination une jouissance et une
+splendeur... Car enfin vous ne pouvez nier, docteur, que le meurtre
+est une loi de la nature, et que, par consquent, il est divin.
+
+A quoi le docteur Socrate rpondit:
+
+--Nous ne sommes que de malheureux animaux et pourtant nous sommes
+nous-mmes notre providence et nos dieux. Les animaux infrieurs,
+dont les rgnes immmoriaux ont prcd le ntre sur cette
+plante, l'ont transforme par leur gnie et leur courage. Les
+insectes ont trac des chemins, fouill la terre, creus les troncs
+d'arbres et les rochers, bti des maisons, fond des cits,
+chang le sol, l'air et les eaux. Le travail des plus humbles, des
+madrpores, a cr des les et des continents. Tout changement
+matriel produit un changement moral, puisque les moeurs dpendent
+du milieu. La transformation que l'homme son tour fait subir
+la terre est certes plus profonde et plus harmonieuse que les
+transformations opres par les autres animaux. Pourquoi l'humanit
+ne parviendrait-elle pas changer la nature jusqu' la rendre
+pacifique? Pourquoi l'humanit, tout infime qu'elle est et sera, ne
+russirait-elle pas un jour supprimer ou, du moins, rgler
+la concurrence vitale? Pourquoi n'abolirait-elle pas enfin la loi du
+meurtre? On peut beaucoup attendre de la chimie. Pourtant je ne vous
+rponds de rien. Il est possible que notre race persiste dans la
+mlancolie, le dlire, la manie, la dmence et la stupeur jusqu'
+sa fin lamentable dans la glace et les tnbres. Ce monde est
+peut-tre irrmdiablement mauvais. En tout cas, je m'y serai
+bien amus. On y jouit d'un spectacle divertissant et je commence
+ croire que Chevalier tait plus fou que les autres hommes d'avoir
+volontairement quitt sa place.
+
+Nanteuil prit une plume sur le bureau et la tendit, trempe d'encre,
+au docteur.
+
+Il commena d'crire:
+
+Ayant t plusieurs fois appel donner mes soins ...
+
+Il s'interrompit et demanda le prnom de Chevalier:
+
+--Aim, rpondit Nanteuil.
+
+... Aim Chevalier, j'ai pu constater dans son conomie
+certains troubles de la sensibilit, de la vue et de la motilit,
+indices ordinaires...
+
+Il alla prendre un livre sur un rayon de sa bibliothque.
+
+--Ce serait un grand hasard si je ne dcouvrais pas de quoi confirmer
+mon diagnostic dans ces leons du professeur Ball sur les maladies
+mentales.
+
+Il feuilleta le livre.
+
+--Et tenez, mon cher Romilly, voici ce que je trouve pour commencer;
+ la dix-huitime leon, page 389: On rencontre beaucoup de fous
+parmi les acteurs. Cette observation du professeur Ball me rappelle
+que l'illustre Cabanis demanda un jour au docteur Esprit Blanche si le
+thtre n'tait pas une cause de folie.
+
+--Vraiment? demanda Romilly, inquiet.
+
+--N'en doutez point, rpondit Trublet. Mais coutez ce que dit
+cette mme page le professeur Ball: Il est incontestable que les
+mdecins sont extrmement prdisposs l'alination mentale.
+Et rien n'est plus vrai. Parmi les mdecins, les prdestins entre
+tous sont les alinistes. Il est souvent difficile de dcider lequel
+est le plus fou, du fou ou de son mdecin. On dit aussi que les
+hommes de gnie sont enclins la folie. C'est certain. Toutefois il
+ne suffit pas d'tre un imbcile pour tre raisonnable.
+
+Il feuilleta un moment encore les _Leons_ du professeur Ball, puis
+il se remit crire:
+
+... indices ordinaires de l'excitation maniaque, et, si l'on
+considre que le sujet tait d'un temprament nvropathique, on
+aura lieu de croire que sa constitution le conduisit la folie, qui,
+selon les professeurs les plus autoriss, n'est que l'exagration
+du caractre habituel de l'individu, et il n'est pas possible de lui
+accorder une entire responsabilit morale.
+
+Il signa et tendit le papier Pradel:
+
+--Voil qui est innocent et trop vide de sens pour contenir le
+moindre mensonge.
+
+Pradel se leva:
+
+--Croyez bien, cher docteur, que nous ne vous aurions pas demand de
+mentir.
+
+--Pourquoi? Je suis mdecin. Je tiens boutique de mensonges. Je
+soulage, je console. Peut-on consoler et soulager sans mentir?
+
+Puis, regardant Nanteuil avec sympathie:
+
+--Les femmes et les mdecins savent seuls combien le mensonge est
+ncessaire et bienfaisant aux hommes.
+
+Et, comme Pradel, Constantin Marc et Romilly prenaient cong:
+
+--Passez donc par la salle manger. J'ai reu un petit ft de
+vieil armagnac. Vous allez m'en dire des nouvelles.
+
+
+Nanteuil tait reste dans le cabinet du docteur.
+
+--Mon petit Socrate, j'ai pass une nuit affreuse. Je l'ai vu...
+
+--Pendant votre sommeil?
+
+--Non, tout veille.
+
+--Vous tes sre que vous ne dormiez pas?
+
+--J'en suis sre.
+
+Il pensa lui demander si la vision avait parl. Mais il retint la
+question sur ses lvres, de peur de suggrer un sujet si sensible
+des hallucinations de l'oue, qu'en raison de leur caractre
+imprieux, il redoutait bien plus que les hallucinations de la vue.
+Il savait la docilit des malades obir aux ordres que des voix
+leur donnent. Renonant interroger Flicie, il s'avisa,
+tout hasard, de lever les scrupules de conscience qui pouvaient la
+troubler. Toutefois, ayant observ que, d'ordinaire, le sentiment de
+la responsabilit morale est faible chez les femmes, il n'y fit pas
+grand effort et se contenta de dire lgrement:
+
+--Ma chre enfant, il ne faut pas vous croire responsable de la mort
+de ce malheureux. Le suicide passionnel est l'aboutissant fatal d'un
+tat pathologique. Tout individu qui se suicide devait se suicider.
+Vous n'tes que la cause occasionnelle d'un accident dplorable
+assurment, mais dont il ne faut pas exagrer l'importance.
+
+Il jugea que c'en tait assez sur ce point et s'appliqua tout de
+suite dissiper les terreurs dont elle tait environne. Il
+s'effora de la persuader par des raisonnements simples qu'elle
+voyait des images sans ralit, purs reflets de sa propre
+pense. Pour illustrer sa dmonstration, il lui conta une histoire
+rassurante:
+
+--Un mdecin anglais, lui dit-il, soignait une dame, comme vous trs
+intelligente, qui, comme vous, voyait des chats sous les meubles et
+tait visite par des fantmes. Il la persuada que ces apparences
+ne rpondaient rien. Elle le crut et ne se troubla point. Un jour
+qu'aprs une longue retraite elle reparaissait dans le monde, entrant
+dans un salon, elle vit la matresse de la maison qui lui montrait un
+fauteuil et l'invitait s'asseoir. Elle vit aussi, dans ce fauteuil,
+un vieux gentleman narquois. Elle se dit que de ces deux personnes,
+l'une tait ncessairement imaginaire et, dcidant que le gentleman
+n'existait pas, elle s'assit dans le fauteuil. En touchant le fond,
+elle respira. A compter de ce jour, elle ne vit plus aucun fantme
+d'homme ni de bte. Avec le vieux gentleman narquois, elle les avait
+touffs tous sous son sant.
+
+Flicie secoua la tte:
+
+--a n'a pas de rapport.
+
+Elle voulait dire que son fantme elle n'tait point un vieux
+monsieur falot, sur lequel on s'assied, que c'tait un mort jaloux,
+qui ne la visitait pas sans dessein. Mais elle craignait de parler de
+ces choses, et, laissant tomber ses bras sur ses genoux, elle se tut.
+
+La voyant ainsi accable et morne, il lui reprsenta que ces
+troubles de la vision n'taient ni rares ni bien graves, et qu'ils se
+dissipaient promptement sans laisser de traces.
+
+--Moi aussi, ajouta-t-il, j'ai eu une vision.
+
+--Vous?
+
+--Oui, j'ai eu une vision, il y a une vingtaine d'annes, en gypte.
+
+Il s'aperut qu'elle le regardait avec curiosit et il commena le
+rcit de son hallucination, aprs avoir allum toutes les lampes
+lectriques, pour dissiper les fantmes de l'ombre.
+
+--Du temps que j'tais mdecin au Caire, chaque anne, au mois de
+fvrier, je remontais le Nil jusqu' Louksor, et de l, j'allais,
+avec des amis, visiter dans le dsert les tombeaux et les temples.
+Ces promenades travers les sables se font dos d'ne. La
+dernire fois que je me rendis Louksor, je louai un jeune nier,
+dont l'ne blanc, Rhamss, tait plus vigoureux que les autres. Cet
+nier, qui se nommait Slim, tait aussi plus robuste, plus svelte
+et plus beau que les autres niers. Il avait quinze ans. Ses yeux
+doux et farouches brillaient sous un voile magnifique de longs cils
+noirs; son visage brun tait d'un ovale ferme et pur. Il marchait
+pieds nus dans le dsert, d'un pas qui faisait songer ces danses
+de guerriers dont parle la Bible. Tous ses mouvements avaient de la
+grce; sa gaiet de jeune animal tait charmante. En piquant de la
+pointe de son bton l'chine de Rhamss, il causait avec moi
+dans un langage court, ml d'anglais, de franais et d'arabe; il
+parlait volontiers des voyageurs qu'il avait conduits et qu'il croyait
+tre tous des princes ou des princesses; mais si je le questionnais
+sur ses parents et ses compagnons, il se taisait, d'un air
+d'indiffrence et d'ennui. Quand il mendiait la promesse d'un
+bon baschich, le nasillement de sa voix prenait des inflexions
+caressantes. Il mditait des ruses subtiles et dpensait des
+trsors de prires pour se faire donner une cigarette. S'apercevant
+qu'il m'tait agrable que les niers traitassent leurs animaux
+avec douceur, il baisait devant moi Rhamss sur les naseaux, et,
+durant les haltes, valsait avec lui. Il se montrait parfois ingnieux
+ obtenir ce qu'il dsirait. Mais il tait trop imprvoyant pour
+jamais tmoigner la moindre reconnaissance de ce qu'il avait obtenu.
+Avide de piastres, il convoitait plus ardemment encore les menus
+objets qui brillent et qu'on peut cacher, les pingles d'or, les
+bagues, les boutons de manchettes, les briquets en nickel; quand
+il voyait une chane d'or, son visage s'clairait d'une lueur de
+volupt.
+
+L't qui suivit fut le temps le plus dur de ma vie. Une
+pidmie de cholra avait clat dans la Basse-gypte. Je
+courais la ville du matin au soir dans un air embras. Les ts
+du Caire sont accablants pour les Europens. Nous traversions les
+semaines les plus chaudes que j'eusse encore connues. J'appris un
+jour que Slim, amen devant le tribunal indigne du Caire, venait
+d'tre condamn mort. Il avait assassin une enfant de fellahs,
+une petite fille de neuf ans, pour lui voler ses anneaux d'oreilles,
+et il l'avait jete dans une citerne. Les anneaux, tachs de sang,
+avaient t retrouvs sous une grosse pierre, dans la valle
+des Rois. C'tait de ces bijoux sauvages que les nubiens nomades
+faonnent au marteau avec des shellings ou des pices de quarante
+sous. On me dit que Slim serait certainement pendu, parce que la
+mre de la fillette refusait le prix du sang. Le khdive en effet
+n'a pas le droit de grce, et le meurtrier, selon la loi musulmane,
+ne peut racheter sa vie que si les parents de la victime acceptent
+de lui une somme d'argent en compensation. J'tais trop occup pour
+penser cette affaire. Je m'expliquai facilement que Slim, rus,
+mais irrflchi, caressant, insensible, et jou avec la fillette,
+lui et arrach ses anneaux, l'et tue et cache. Bientt je
+n'y songeai plus. Du vieux Caire l'pidmie s'tendait sur les
+quartiers europens. Je visitais trente et quarante malades par
+jour et je faisais chacun d'abondantes injections veineuses.
+Je souffrais de dsordres au foie, j'tais ravag d'anmie, je
+tombais de fatigue. Pour mnager mes forces, il me fallait prendre
+un peu de repos midi. Je m'tendais, aprs le djeuner, dans la
+cour intrieure de ma maison et, l, je me baignais pour une heure
+dans cette ombre africaine paisse et frache comme de l'eau. Un
+jour que j'tais couch de la sorte dans ma cour sur mon divan, au
+moment o j'allumais une cigarette, je vis venir Slim. Il souleva
+de son beau bras de bronze la tenture de la porte et s'approcha de
+moi, dans sa robe bleue. Il ne parlait pas, mais il souriait de
+son sourire innocent et sauvage et ses lvres d'un rouge sombre
+dcouvraient des dents clatantes. Ses yeux, sous l'ombre azure
+des cils, brillaient de dsir en regardant ma montre pose sur la
+table.
+
+Je pensai qu'il s'tait chapp. Et j'en tais surpris, non
+que les captifs soient troitement surveills dans ces prisons
+orientales o les hommes, les femmes, les chevaux et les chiens sont
+mls dans des cours mal closes, sous la garde d'un soldat arm
+d'un bton. Mais les musulmans ne sont jamais tents de fuir leur
+sort. Slim s'agenouilla avec une grce suppliante, et approcha ses
+lvres de ma main, pour la baiser selon la coutume antique. Je
+ne dormais pas et j'en eus la preuve. J'eus aussi la preuve que
+l'apparition avait t courte. Quand Slim disparut, je remarquai
+que ma cigarette qui brlait, n'avait pas encore de cendre.
+
+--Est-ce qu'il tait mort quand vous l'avez vu? demanda Nanteuil.
+
+--Non pas, rpondit le docteur. J'appris quelques jours aprs que
+Slim, dans sa prison, tressait de petites corbeilles, ou qu'il
+jouait pendant de longues heures, avec un chapelet de boules de verre,
+et qu'aux visiteurs europens, surpris de la douceur caressante de
+ses yeux, il demandait une piastre en souriant: la justice musulmane
+est lente. Il fut pendu six mois plus tard. Personne, ni lui-mme,
+n'y fit grande attention. J'tais alors en Europe.
+
+--Et depuis il n'est pas revenu?
+
+--Jamais.
+
+Nanteuil le regarda, due.
+
+--J'avais cru qu'il tait venu quand il tait mort. Mais du moment
+qu'il tait en prison, bien sr que vous ne pouviez pas le voir chez
+vous, et que c'tait une ide.
+
+Le docteur, comprenant la pense de Flicie, se hta d'y rpondre:
+
+--Ma petite Nanteuil, croyez-moi. Les fantmes des morts n'ont pas
+plus de ralit que les fantmes des vivants.
+
+Sans prendre garde ce qu'il disait, elle lui demanda si vraiment
+c'tait parce qu'il souffrait du foie qu'il avait eu une vision. Il
+rpondit qu'il pensait que le mauvais tat des organes digestifs,
+une fatigue diffuse, une tendance la congestion, l'avaient
+prdispos.
+
+--Il y eut, je crois, ajouta-t-il, une cause plus immdiate. tendu
+sur mon divan, j'avais la tte trs basse. Je la soulevai pour
+allumer une cigarette et la laissai retomber aussitt. Cette attitude
+favorise singulirement les hallucinations. Il suffit parfois de se
+coucher la tte renverse, pour voir, pour entendre, des formes,
+des sons imaginaires. C'est pourquoi je vous conseille, mon enfant, de
+dormir avec un traversin et un gros oreiller.
+
+Elle se mit rire.
+
+--Comme maman, alors!... majestueusement!
+
+Puis, sautant sur une autre ide:
+
+--Dites donc, Socrate, ce sale individu, pourquoi l'avez-vous vu
+plutt qu'un autre? Vous lui aviez lou un ne, vous n'y pensiez
+plus. Et il est venu. C'est tout de mme drle.
+
+--Vous me demandez pourquoi celui-l plutt qu'un autre. Je serais
+bien embarrass de vous le dire. Souvent nos visions, lies avec nos
+penses intimes, nous en prsentent l'image; parfois, elles ne s'y
+rattachent en rien et nous montrent une figure inattendue.
+
+Il l'exhorta de nouveau ne pas se laisser effrayer par des
+fantmes.
+
+--Les morts ne reviennent pas. Quand l'un d'eux vous apparat, soyez
+assure que vous voyez une imagination de votre cerveau.
+
+Elle demanda:
+
+--Pouvez-vous me garantir qu'il n'y a rien aprs la mort?
+
+--Mon enfant, il n'y a rien aprs la mort qui puisse vous effrayer.
+
+Elle se leva, prit son petit sac et son manuscrit, tendit la main au
+docteur:
+
+--Vous ne croyez rien, vous, mon vieux Socrate.
+
+Il la retint un moment dans l'antichambre lui recommanda de se
+mnager, de mener une vie calme et rafrachissante, de prendre du
+repos.
+
+--Si vous croyez que c'est facile dans notre mtier!... Demain, j'ai
+une rptition au foyer, une rptition sur la scne, une robe
+essayer; ce soir, je joue. Et voil plus d'un an que je mne cette
+vie-l.
+
+
+
+
+X
+
+
+Sous le grand vide rserv par la hauteur des votes au vol des
+prires moutonnait le troupeau bigarr des tres humains.
+
+Ils taient l, tous, au pied du catafalque entour de lumires et
+couvert de fleurs: Durville, le vieux Maury, Delage, Vicar, Destre,
+Lon Clim, Valroche, Aman, Regnard, Pradel et Romilly, et Marchegeay,
+le rgisseur. Elles taient l toutes, madame Ravaud, madame
+Doulce, Ellen Midi, Duvernet, Herschell, Falempin, Stella,
+Marie-Claire, Louise Dalle, Fagette, Nanteuil, agenouilles et
+vtues de noir, comme des lgies. Quelques-unes lisaient dans des
+livres de messe. Il y en avait qui pleuraient. Toutes apportaient au
+moins au cercueil de leur camarade leurs paupires battues et leur
+teint blmi par le froid du matin. Des journalistes, des acteurs, des
+auteurs dramatiques, des familles entires de ces artisans qui vivent
+du thtre et une foule de curieux emplissaient la nef.
+
+Les chantres poussaient les cris lamentables du _Kyrie eleison_; le
+prtre baisa l'autel, se tourna vers le peuple et dit:
+
+--_Dominus vobiscum._
+
+Romilly, enveloppant du regard le public:
+
+--Chevalier a une bonne salle.
+
+--Regarde donc Louise Dalle, dit Fagette. Pour avoir l'air en deuil,
+elle a mis un waterproof en caoutchouc noir.
+
+Demeur un peu en arrire avec Pradel et Constantin Marc, le docteur
+Trublet faisait, voix basse, selon sa coutume, ses essais moraux:
+
+--Remarquez, dit-il, que sur l'autel et autour du cercueil, on allume,
+en guise de cierges, de petites veilleuses sur des queues de billard
+et qu'ainsi l'on offre au Seigneur de l'huile quinquet pour de la
+cire vierge. Les hommes pieux qui vivent dans le sanctuaire ont t
+de tout temps enclins faire leur dieu de ces petites tromperies.
+L'observation n'est pas de moi; elle est, je crois, de Renan.
+
+Le clbrant, droite de l'autel, rcitait voix basse:
+
+--_Nolumus autem vos ignorare fratres de dormientibus, ut non
+contristemini, sicut et coeteri qui spem non habent._
+
+--Qui est-ce qui prend le rle de Florentin? demanda Durville
+Romilly.
+
+--C'est Regnard: il n'y sera pas plus mauvais que Chevalier.
+
+Pradel tira Trublet par la manche:
+
+--Docteur Socrate, je vous prie de me dire si, comme savant, comme
+physiologiste, vous voyez de graves difficults ce que l'me soit
+immortelle.
+
+Il demandait cela en homme affair et pratique qui a besoin d'un
+renseignement personnel.
+
+--Vous savez sans doute, mon cher ami, rpondit Trublet, ce que
+disait ce sujet l'oiseau de Cyrano. Un jour Cyrano de Bergerac
+entendit deux oiseaux converser dans un arbre. L'un disait: L'me
+des oiseaux est immortelle.--Ce n'est pas douteux, rpliqua l'autre.
+Mais ce qui ne se conoit pas, c'est que des tres qui n'ont ni
+bec ni plumes, qui n'ont pas d'ailes et qui marchent sur deux pieds,
+croient avoir, comme les oiseaux, une me immortelle.
+
+--C'est gal, dit Pradel, d'entendre l'orgue, a me f... des ides
+pieuses.
+
+--_Requiem ternam dona eis, Domine._
+
+L'auteur clbre de la _Nuit du 23 octobre 1812_ apparut dans
+l'glise, et, au mme moment, il fut partout la fois, dans la
+nef, sous le porche et dans le choeur. Comme le Diable boiteux, il
+fallait qu'enfourchant sa bquille, il volt par-dessus les ttes
+pour passer comme il le fit en un clin d'oeil du dput Morlot qui,
+libre penseur, restait sur le parvis, Marie-Claire agenouille
+sous le catafalque.
+
+Dans la mme seconde, il chuchota aux oreilles de tous et de toutes
+des paroles agiles:
+
+--Pradel, concevez-vous ce garon qui plante l son rle, un
+rle excellent, et va se suicider comme une gourde? Il se brle la
+cervelle l'avant-veille de la premire. Il nous oblige faire
+un raccord et nous retarde de huit jours. Quel crtin! Il tait
+diablement mauvais. Mais c'est une justice lui rendre: il sautait
+bien, l'animal. Mon bon Romilly, nous faisons le raccord aujourd'hui
+ deux heures. Veillez ce que Regnard ait la copie de son rle et
+sache grimper sur les toits. Pourvu qu'il ne nous claque pas dans les
+mains, comme Chevalier! S'il allait aussi se suicider, celui-l! Ne
+riez pas. Il y a un sort sur certains rles. Ainsi, dans mon _Marino
+Faliero_, le gondolier Sandro se casse le bras la rptition
+gnrale. On me donne un autre Sandro. Il se foule le pied la
+premire reprsentation. On m'en donne un troisime, il attrape
+la fivre typhode... Ma petite Nanteuil, je te confierai une
+magnifique cration quand tu seras aux Franais. Mais j'ai jur
+mes grands dieux de ne plus faire jouer une seule pice dans ce
+thtre-ci.
+
+Et tout aussitt, sous la petite porte qui ferme le choeur du ct
+de l'pitre, montrant des confrres l'pitaphe de Racine,
+scelle dans le mur, en parisien curieux des antiquits de sa ville,
+il rappelait l'histoire de cette pierre; il disait que le pote avait
+t enseveli, selon son dsir, Port-Royal-des-Champs, au pied
+de la fosse de M. Hamon, et qu'aprs la destruction de l'abbaye et la
+violation des spulcres, le corps de messire Jean Racine, secrtaire
+du roi, gentilhomme ordinaire de sa chambre, avait t transport
+sans honneurs Saint-tienne-du-Mont. Et il contait comment la
+pierre tombale, portant, sous le cimier de chevalier et l'cu au
+cygne d'argent, l'inscription compose par Boileau et mise en latin
+par M. Dodart, avait servi de dalle dans le choeur de la petite
+glise de Magny-Lessart, o elle avait t trouve en 1808.
+
+--La voici! ajouta-t-il. Elle tait brise en six morceaux et le
+nom de Racine effac par les souliers des paysans. On a rajust les
+fragments et refait les lettres qui manquaient.
+
+Sur ce sujet il s'tendait avec sa vivacit et son abondance
+coutumires, tirant de sa prodigieuse mmoire une multitude de faits
+curieux et d'amusantes historiettes, animant l'histoire et passionnant
+l'archologie. Son admiration et sa colre jaillissaient coup sur
+coup, avec violence dans la solennit du lieu, travers la pompe de
+la crmonie.
+
+--Je voudrais bien savoir, par exemple, quels sont les goujats
+stupides qui ont scell cette pierre dans ce mur. _Hic jacet nobilis
+vir Johannes Racine._ Ce n'est pas vrai! Ils font mentir l'pitaphe
+de l'honnte Boileau. Le corps de Racine n'est pas cette place.
+Il a t dpos dans la troisime chapelle gauche en entrant.
+Quels idiots!
+
+Et, soudain tranquille, il montra la pierre tombale de Pascal.
+
+--Elle provient du muse des Petits-Augustins. On n'aura jamais
+assez de louanges pour Lenoir, qui, sous la Rvolution, recueillit,
+conserva...
+
+Il improvisa un second cours familier d'archologie lapidaire, plus
+brillant que le premier, fit de l'histoire de Pascal un drame amusant
+et terrible, et disparut. Il tait rest en tout dix minutes dans
+l'glise.
+
+Sur ces ttes pleines de soucis mondains et de dsirs profanes le
+_Dies ir_ grondait comme un orage:
+
+ _Mors stupebit et natura,
+ Quum resurget creatura
+ Judicanti responsura._
+
+--Dites donc, Dutil: comment cette petite Nanteuil, qui est jolie
+et intelligente, a-t-elle pu se mettre avec un sale cabot comme
+Chevalier?
+
+--Votre ignorance du coeur des femmes m'tonne.
+
+--Herschell tait plus jolie quand elle tait brune.
+
+ _Qui Mariam absolvisti
+ Et latronem exaudisti
+ Mihi quoque spem dedisti_.
+
+--Il faut que j'aille djeuner.
+
+--Est-ce que vous connaissez quelqu'un qui connaisse le ministre?
+
+--Durville est claqu. Il souffle comme un phoque.
+
+--Faites-moi donc passer une petite note sur Marie Falempin. Elle a
+t dlicieuse dans _les Trois Magots_, je vous assure.
+
+ _Inter oves locum presta,
+ Et ab hoedis me sequestra,
+ Statuens in parte dextra._
+
+--Alors, c'est pour Nanteuil qu'il s'est fait sauter le caisson? Une
+petite grue qui ne vaut pas son derrire plein d'eau chaude!
+
+Le clbrant mit le vin et l'eau dans le calice et dit:
+
+--_Deus qui human substanti dignitatem mirabiliter condidisti_...
+
+--Est-ce que, vraiment, docteur, il s'est tu parce que Nanteuil ne
+voulait plus de lui?
+
+--Il s'est tu, rpondit Trublet, parce qu'elle en aimait un autre.
+L'obsession des images gntiques dtermine parfois la manie et la
+mlancolie.
+
+--Vous ne connaissez pas les cabots, docteur Socrate, dit Pradel. Il
+s'est tu pour faire un effet, pas pour autre chose.
+
+--Il n'y a pas que les cabots, dit Constantin Marc, qui prouvent
+un besoin irrsistible d'attirer tout prix l'attention sur eux.
+L'anne dernire, chez moi, Saint-Bartholom, pendant qu'on
+battait la machine, un enfant de treize ans mit dans l'engrenage
+son bras, qui fut broy jusqu' l'paule. Le mdecin qui l'avait
+amput lui demanda, en faisant un pansement, pourquoi il s'tait
+ainsi mutil. L'enfant avoua que c'tait pour qu'on ft attention
+ lui.
+
+Cependant Nanteuil, les yeux secs et les lvres serres, regardait
+fixement le drap noir qui recouvrait le cercueil et attendait avec
+impatience qu'il y et assez d'eau bnite, de cierges et de prires
+latines sur le mort pour qu'il s'en allt bon et rsign. Elle
+l'avait revu, cette nuit, et elle pensait qu'il tait revenu parce
+que les prtres n'avaient pas encore prononc sur lui les paroles de
+paix. Puis, songeant qu'un jour elle mourrait aussi et serait couche
+comme cet homme dans un cercueil, sous un drap noir, elle frissonna
+d'pouvante et ferma les yeux. L'ide de la vie tait si puissante
+en elle qu'elle se figurait la mort comme une vie affreuse. Elle eut
+peur de mourir, et elle pria pour vivre longuement. Agenouille, la
+tte incline et la cendre voluptueuse de ses cheveux lgers lui
+tombant sur le front, elle lisait, pnitente profane, dans son livre,
+des paroles qu'elle ne comprenait pas et qui la rassuraient:
+
+Seigneur Jsus-Christ, Roi de gloire, dlivrez les mes de tous
+les fidles dfunts des peines de l'enfer et des profondeurs de
+l'abme. Dlivrez-les de la gueule du lion. Que l'enfer ne les
+ensevelisse pas et qu'ils ne tombent pas dans les tnbres; mais que
+saint Michel, le prince des Anges, les conduise la lumire sainte,
+que vous avez promise Abraham et sa postrit...
+
+Au moment de l'lvation, l'assistance, pntre d'un
+vague sentiment que le mystre devenait plus auguste, cessa
+les conversations particulires et affecta quelque apparence de
+recueillement. Et dans le silence des orgues, au tintement de la
+clochette agite par un enfant, les ttes se courbrent. Puis,
+aprs le dernier vangile, quand, l'office termin, le prtre,
+suivi de ses acolytes, s'approcha du catafalque au chant du _Libera_,
+il y eut dans la foule un mouvement de dlivrance et l'on se bouscula
+un peu pour dfiler devant le cercueil. Les femmes, dont la pit,
+la tristesse et la contrition dpendaient de leur immobilit et de
+leur agenouillement, furent tout de suite ramenes leurs ides
+coutumires par le mouvement et les rencontres du dfil. Elles
+changrent entre elles et avec les hommes les propos de leur tat:
+
+--Tu sais, dit Ellen Midi Falempin, que Nanteuil entre la
+Comdie-Franaise.
+
+--Pas possible!
+
+--L'engagement est sign.
+
+--Comment a-t-elle obtenu a?...
+
+--C'est pas en jouant la comdie, bien sr, rpondit Ellen qui
+commena une histoire trs scandaleuse.
+
+--Prends garde, dit Falempin, elle est derrire toi.
+
+--Je la vois bien! Elle en a eu, un front, de venir ici, crois-tu?
+
+Marie-Claire coula dans l'oreille de Durville une nouvelle
+extraordinaire:
+
+--On dit qu'il s'est suicid. Eh bien! ce n'est pas vrai. Il ne
+s'est pas suicid du tout. Et la preuve, c'est qu'on l'enterre
+l'glise.
+
+--Alors? demanda Durville.
+
+--Monsieur de Ligny l'a surpris avec Nanteuil et l'a tu.
+
+--Allons donc!
+
+--Je t'assure que je suis bien informe.
+
+Les conversations devenaient vives et familires.
+
+--Vous voil, vieux marcheur!
+
+--La recette baisse dj.
+
+--Stella s'est fait recommander par dix-sept dputs, dont neuf de
+la commission du budget.
+
+--Je lui avais pourtant dit, Herschell: Le petit Bocquet, ce
+n'est pas votre affaire. Il vous faut un homme srieux.
+
+Quand la bire, aux bras des croque-morts, passa sous le portail, les
+rayons dlicieux d'un soleil d'hiver descendirent sur les visages
+des femmes et sur les roses du cercueil. Rangs des deux cts
+du parvis, quelques jeunes gens des coles cherchaient les figures
+clbres; les petites ouvrires des ateliers voisins, se tenant
+deux deux enlaces, mditaient les toilettes des actrices. Et,
+dresss contre le porche sur leurs pieds endoloris, deux vagabonds,
+accoutums vivre sous le grand ciel doux ou farouche, tournaient
+lentement des regards mornes, tandis qu'un collgien contemplait avec
+ivresse les cheveux ardents qui tordaient leurs flammes sur la nuque
+de Fagette.
+
+Arrte devant les portes, au plus haut des degrs, elle causait
+avec Constantin Marc et quelques journalistes:
+
+--... Monsieur de Ligny? Il tait assidu chez moi bien avant de
+connatre Nanteuil. Il me regardait des heures entires, avec des
+yeux passionns, sans oser rien me dire. Je le recevais volontiers
+parce qu'il tait trs convenable. C'est une justice lui rendre:
+il a d'excellentes manires. Il se montrait aussi rserv que
+possible. Enfin, un jour, il me dclara qu'il tait amoureux fou
+de moi. Je lui rpondis que, puisqu'il me parlait srieusement, je
+ferais de mme; que j'prouvais un vrai chagrin de le voir dans
+cet tat; que, chaque fois que pareille chose arrivait, j'en tais
+vivement contrarie; que j'tais une femme srieuse, que j'avais
+arrang ma vie et que je ne pouvais rien pour lui. Il tait
+dsespr. Il m'annona, qu'il partait pour Constantinople, qu'il
+ne reviendrait plus. Il ne se dcidait ni rester ni s'en aller.
+Il tomba malade. Nanteuil, qui croyait que je l'aimais et que je
+voulais le garder, se donna tout le mal possible pour me le prendre.
+Elle lui fit des avances folles. Je la trouvais parfois un peu
+ridicule, mais, comme vous pensez bien, je ne faisais aucun obstacle
+ ses projets. De son ct, monsieur de Ligny, pour me donner du
+regret, du dpit, que sais-je? dans l'espoir de me rendre jalouse,
+rpondait trs clairement aux avances de Nanteuil. Voil comment
+ils se mirent ensemble. J'en fus enchante. Nanteuil et moi, nous
+sommes les meilleures amies du monde.
+
+Madame Doulce, entre la haie des curieux, descendait lentement les
+degrs et se donnait l'illusion d'entendre la foule murmurer: C'est
+la Doulce!
+
+Elle saisit Nanteuil au passage, la pressa sur son coeur, et dans un
+beau mouvement de charit chrtienne, l'enveloppa de son manteau, en
+disant avec des sanglots:
+
+--Essaie de prier, mon enfant, et prends cette mdaille. Elle a t
+bnie par le pape. C'est un pre dominicain qui me l'a donne.
+
+Madame Nanteuil, un peu essouffle, mais qui rajeunissait depuis
+qu'elle recommenait d'aimer, sortit la dernire. Durville lui serra
+la main.
+
+--Ce pauvre Chevalier! murmura-t-il.
+
+--Ce n'tait pas une mauvaise nature, rpondit madame Nanteuil. Mais
+il a manqu de tact. Un homme du monde ne se suicide pas de cette
+manire. Ce garon n'avait pas d'ducation.
+
+Le corbillard se mit en mouvement dans l'ombre colossale du Panthon
+et descendit la rue Soufflot, borde de librairies. Les camarades
+de Chevalier, les employs du thtre, le directeur, le docteur
+Socrate, Constantin Marc, quelques journalistes et quelques curieux
+suivirent. Le clerg et les actrices prirent place dans les voitures.
+Nanteuil, malgr l'avis contraire de madame Doulce, suivit avec
+Fagette dans un coup de place.
+
+Le temps tait beau. On causait familirement derrire le
+corbillard.
+
+--Mais c'est au diable bouilli, le cimetire!
+
+--Montparnasse? Trente minutes au plus.
+
+--Tu sais que Nanteuil est engage la Comdie-Franaise?
+
+--Est-ce que nous rptons aujourd'hui? demanda Constantin Marc
+Romilly.
+
+--Certainement, trois heures, au foyer. Nous rptons jusqu'
+cinq heures. Ce soir, je joue; demain, je joue; dimanche, je joue en
+matine et le soir... Nous autres comdiens, nous n'avons jamais
+fini, il faut toujours recommencer, toujours donner de sa personne...
+
+Le pote Adolphe Meunier lui mit la main sur l'paule:
+
+--a va bien, Romilly?
+
+--Et vous, Meunier?... Toujours pousser le rocher de Sisyphe. Et ce
+ne serait rien. Mais le succs ne dpend point que de nous. Si la
+pice est mauvaise et tombe, tout ce que nous y avons mis, notre
+travail, notre talent, un morceau de notre vie s'croule avec... Et
+ce que j'en ai vu de ces boulements! Que de fois la pice s'est
+abattue sous moi, comme une rosse, et m'a fichu par terre! Ah! si l'on
+n'tait puni que de ses fautes!...
+
+--Mon cher Romilly, rpliqua vivement Meunier, croyez-vous que notre
+fortune, nous auteurs dramatiques, ne dpende pas des comdiens
+autant que de nous-mmes? Croyez-vous que jamais ils ne jettent bas,
+par leur imprudence ou leur maladresse, une oeuvre qui s'lanait de
+haut vol? Est-ce que nous aussi, comme le lgionnaire de Csar, nous
+ne sommes pas saisis de trouble et d'angoisse cette pense que
+notre sort n'est pas assur par notre propre valeur, mais qu'il
+dpend de ceux qui combattent avec nous?
+
+--C'est la vie, cela! dit Constantin Marc. En toute entreprise,
+partout et toujours, nous payons pour les fautes des autres.
+
+--Il n'est que trop vrai, reprit Meunier, qui venait de voir tomber
+son drame lyrique de _Pandolphe et Clarimonde_. Mais cette iniquit
+nous rvolte.
+
+--Elle ne doit nullement nous rvolter, rpliqua Constantin Marc.
+Il y a une loi sacre qui gouverne le monde, laquelle nous devons
+obir, que nous devons adorer, c'est l'injustice, l'auguste, la
+sainte injustice. Elle est bnie partout sous les noms de bonheur,
+fortune, gnie et grce. C'est une faiblesse de ne pas la
+reconnatre et la vnrer sous son vrai nom.
+
+--C'est bizarre, ce que vous dites l! fit le doux Meunier.
+
+--Rflchissez, reprit Constantin Marc. Vous aussi, vous tes du
+parti de l'injustice, puisque vous recherchez les honneurs, et que
+vous voulez raisonnablement touffer vos concurrents, dsir naturel,
+injuste et lgitime. Connaissez-vous rien de plus stupide et de plus
+odieux que ces gens que nous avons vu rclamer la justice? L'opinion
+publique, qui n'est pourtant pas bien intelligente, le sens commun,
+qui n'est pourtant pas un sens suprieur, a senti qu'ils taient au
+rebours de la nature, de la socit, de la vie.
+
+--Certainement, dit Meunier, mais la justice...
+
+--La justice n'est que le rve de quelques imbciles. L'injustice,
+c'est la pense mme de Dieu. La doctrine du pch originel
+suffirait seule me rendre chrtien, et la doctrine de la grce
+renferme en elle toutes les vrits humaines et divines.
+
+--Vous avez la foi? demanda respectueusement Romilly.
+
+--Je n'ai pas la foi, mais je voudrais l'avoir. Je la considre
+comme le bien le plus prcieux dont on puisse jouir en ce monde. A
+Saint-Bartholom, je vais la messe tous les dimanches et ftes,
+et je n'ai pas entendu une seule fois le cur faire son prne, sans
+me dire: Je donnerais tout ce que j'ai, ma maison, mes champs, mes
+bois, pour tre aussi bte que cet animal-l.
+
+Michel, le jeune peintre la barbe mystique, disait Roger, le
+dcorateur:
+
+--Ce pauvre Chevalier avait des ides. Mais toutes n'taient pas
+bonnes. Un soir, il entra radieux et transfigur dans la brasserie,
+s'assit prs de nous, et, tordant son vieux feutre entre ses longs
+doigts rouges, s'cria: J'ai dcouvert la vraie manire de
+jouer le drame. Personne jusqu'ici n'a su jouer le drame, personne,
+entendez-vous! Et il nous conta sa dcouverte: Je viens de la
+Chambre. On m'avait fait grimper l'amphithtre. Je voyais les
+dputs grouiller comme des insectes noirs au fond d'un puits. Tout
+ coup un petit homme, trapu, monte la tribune. Il avait l'air
+de porter sur son dos un sac de charbon. Il cartait les coudes
+et fermait les poings. Il tait comique, quoi! Il avait l'accent
+mridional et faisait des fautes de diction. Il parla des
+travailleurs, des proltaires, de la justice sociale. C'tait
+superbe; sa voix, son geste, vous prenaient aux entrailles; la salle
+faillit crouler sous les applaudissements. Je me suis dit: Ce qu'il
+fait, je le ferai au thtre, et mieux. Moi, un comique, je jouerai
+le drame. Les grands rles de drame doivent, pour produire leur
+effet, tre tenus par un comique, mais qui ait de l'me. Et le
+pauvre garon croyait avoir conu un art nouveau. On verra,
+disait-il.
+
+A l'angle du boulevard Saint-Michel, un journaliste s'approcha de
+Meunier:
+
+--Est-ce vrai que Robert de Ligny a t amoureux fou de Fagette?
+
+--S'il l'aime, ce n'est pas depuis longtemps. Il y a quinze jours,
+au thtre, il m'a demand: Qu'est-ce que c'est que cette petite
+blonde? Et il montrait Fagette.
+
+--Je ne sais d'o vient, disait le courririste d'un journal du soir
+au courririste d'un journal du matin, cette manie que nous avons de
+calomnier l'humanit. Je suis tonn, au contraire, du nombre de
+braves gens que je dcouvre. C'est croire que les hommes ont la
+pudeur du bien qu'ils font, et qu'ils se cachent pour accomplir des
+actes de dvouement et de gnrosit... N'est-ce pas votre avis?
+
+--Moi, rpondit le courririste d'un journal du matin, chaque fois
+que j'ai ouvert une porte par mprise, je le dis au propre et au
+figur, j'ai dcouvert une ignominie insouponne. Si tout coup
+la socit se retournait comme un gant et qu'on en vt le dedans,
+nous tomberions tous vanouis de dgot et d'effroi.
+
+--Dans le temps, dit Roger au peintre Michel, j'ai connu sur la Butte
+l'oncle de Chevalier. Il tait photographe et s'habillait comme un
+astrologue. C'tait un vieux fou qui envoyait toujours un client
+le portrait d'un autre. Les clients rclamaient... Mais pas tous. Il
+y en avait mme qui se trouvaient ressemblants.
+
+--Qu'est-ce qu'il est devenu?
+
+--Il a fait faillite et il s'est pendu.
+
+Sur le boulevard Saint-Michel, Pradel, qui marchait au ct de
+Trublet, profitait encore de l'occasion pour se renseigner sur
+l'immortalit de l'me et la destine de l'homme aprs la mort. Il
+n'obtenait rien qui lui part suffisamment positif et rptait:
+
+--Je voudrais savoir.
+
+A quoi le docteur Socrate rpondait:
+
+--Les hommes ne sont pas faits pour savoir; les hommes ne sont pas
+faits pour comprendre. Ils n'ont pas ce qu'il faut pour cela. Un
+cerveau d'homme est plus grand et plus riche en circonvolutions
+qu'un cerveau de gorille, mais il n'y a de l'un l'autre aucune
+diffrence essentielle. Nos plus hautes penses et nos plus vastes
+systmes ne seront jamais que le prolongement magnifique des ides
+que contient la tte des singes. Ce que nous savons de plus que le
+chien sur l'univers nous amuse et nous flatte; c'est peu de chose en
+soi et nos illusions croissent avec nos connaissances.
+
+Mais Pradel n'coutait plus. Il rcitait mentalement le discours
+qu'il devait prononcer sur la tombe de Chevalier.
+
+Quand le convoi tourna vers les pelouses dfleuries qui couvrent
+l'avenue de l'Observatoire, le tramway lui cda le passage, par
+respect pour la mort.
+
+Trublet en fit la remarque.
+
+--Les hommes, dit-il, respectent la mort, parce qu'ils estiment
+justement que, s'il est respectable de mourir, chacun est assur
+d'tre respectable du moins en cela.
+
+Les comdiens mus s'entretenaient entre eux de la mort de
+Chevalier. Durville, mystrieusement, d'une voix profonde, rvlait
+le drame:
+
+--Ce n'est pas un suicide. C'est un crime passionnel. Monsieur de
+Ligny a surpris Chevalier avec Nanteuil. Il lui a tir sept balles
+de revolver. Deux balles ont atteint notre malheureux camarade la
+tte et la poitrine, quatre se sont perdues et la cinquime a
+effleur Nanteuil au-dessous du sein gauche.
+
+--Nanteuil est blesse?
+
+--Lgrement.
+
+--Monsieur de Ligny sera poursuivi?
+
+--On touffera l'affaire, et l'on aura raison. Mais je suis
+exactement inform.
+
+Dans les voitures aussi, les comdiennes semaient des bruits divers.
+Les unes croyaient un meurtre, les autres un suicide.
+
+--Il s'est tir un coup de revolver dans la poitrine, assurait
+Falempin. Il n'tait que bless. Le mdecin l'a dit: si on lui
+avait donn des soins temps, on l'aurait sauv. Mais ils l'ont
+laiss sur le plancher, baignant dans son sang.
+
+Et madame Doulce dit Ellen Midi:
+
+--Moi, il m'est arriv bien souvent de m'approcher d'un lit de mort.
+Alors je m'agenouille et je prie. Aussitt, je me sens pntre
+d'une srnit cleste.
+
+--Vous avez de la chance! lui rpondit Ellen Midi.
+
+Au bout de la rue Campagne-Premire, sur les boulevards larges
+et gris, ils sentirent tous la longueur du chemin parcouru et la
+tristesse du passage. Ils sentirent que derrire ce cercueil ils
+avaient franchi les confins de la vie et qu'ils taient chez les
+morts. A leur droite, s'tendaient les marbriers et les fleuristes
+funraires, des talages de pots de fleurs et le mobilier
+conomique des tombes, jardinires en zinc, couronnes d'immortelles
+en ciment, anges gardiens en pltre. A leur gauche, ils voyaient
+derrire le mur bas du cimetire se dresser les croix blanches
+entre les ttes nues des tilleuls et partout ils respiraient, dans la
+poussire ple, la mort, la mort banale, rgulire, administre
+par la Ville et l'tat et pauvrement enjolive par la pit des
+familles.
+
+Entre les deux lourds piliers de pierre, surmonts de sabliers
+ails, ils passrent. Le char s'avana lentement sur le sable qui
+criait dans le silence. Il semblait, au milieu des maisons des morts,
+avoir doubl de hauteur. Les gens du cortge lisaient sur les tombes
+des noms clbres ou regardaient la statue d'une jeune fille assise,
+un livre la main. Le vieux Maury dchiffrait sur les pitaphes
+l'ge des dfunts. Les vies courtes et plus encore les vies moyennes
+l'affligeaient comme un mauvais prsage. Mais, quand il rencontrait
+des morts exemplaires par leur grand ge, il en recevait avec joie
+l'esprance et la probabilit d'un long reste de vie.
+
+Le char s'arrta au milieu d'une alle latrale. Le clerg et les
+femmes descendirent de voiture. Delage reut dans ses bras, du haut
+du marchepied, la bonne madame Ravaud, qui devenait un peu lourde,
+et tout coup, moiti railleur, moiti srieux, il lui fit des
+propositions. Elle n'tait plus jeune; elle avait un demi-sicle de
+thtre. Delage, en ses vingt-cinq ans, la trouvait prodigieusement
+vieille. Et, tout en lui parlant l'oreille, il s'excitait,
+s'enttait, devenait sincre, la dsirait vraiment, par curiosit
+perverse, par envie de faire quelque chose d'extraordinaire et
+certitude d'tre de force le faire, peut-tre par instinct
+professionnel de joli garon, et parce qu'enfin, ayant d'abord
+demand ce qu'il ne voulait pas, il commenait vouloir ce qu'il
+avait demand. Madame Ravaud s'chappa, indigne et flatte.
+
+Et le cercueil allait bras d'homme par un chemin troit bord de
+cyprs nains, sous un bourdonnement de prires:
+
+_In paradisum deducant te Angeli, in tuo adventu suscipiant te
+Martyres et perducant te in civitatem sanctam Jerusalem, Chorus
+Angelorum te suscipiat et cum Lazaro, quondam paupere, aeternam habeas
+requiem._
+
+Bientt il n'y eut plus de voie trace. Il fallut, la suite du
+cercueil agile, du prtre et des enfants de choeur, s'parpiller,
+enjamber les pierres couches et se couler entre les cippes et
+les stles. On perdait, on retrouvait le mort. Nanteuil mettait de
+l'ardeur le poursuivre, inquite, brusque, son livre la main,
+tirant sa jupe accroche aux grilles, et frlant les couronnes
+sches qui laissaient sur sa robe des ttes d'immortelles. Enfin,
+les premiers arrivs sentirent l'cre odeur de la terre frache et,
+du haut des dalles voisines, virent la fosse dans laquelle descendait
+le cercueil.
+
+Les comdiens avaient fait libralement les frais de l'enterrement;
+ils s'taient cotiss pour acheter leur camarade ce qu'il lui
+fallait de terre, deux mtres concds pour cinq ans. Romilly,
+au nom des acteurs de l'Odon, avait vers l'Administration 300
+francs, exactement 301 fr. 80 centimes. Il avait mme dessin
+un projet de monument, une stle brise laquelle des masques
+comiques taient suspendus. Mais ce sujet on n'avait pas pris de
+dcision.
+
+Le clbrant bnit la fosse. Et le prtre et les enfants
+murmurrent des paroles alternes:
+
+--_Requiem aeternam dona ei, Domine._
+
+--_Et lux perpetua luceat ei._
+
+--_Requiescat in pace._
+
+--_Amen._
+
+--_Anima ejus et animae omnium fidelium defunctorum, per misericordiam
+Dei, requiescant in pace._
+
+--_Amen._
+
+--_De profundis..._
+
+Chacun vint jeter de l'eau bnite sur le cercueil. Nanteuil surveilla
+tout, les prires, les pelletes de terre, les aspersions, puis,
+agenouille sur un coin de tombe, l'cart, elle rcita avec
+ferveur: Notre Pre qui tes aux cieux...
+
+Pradel, au bord de la fosse parla. Il se dfendit de faire un
+discours. Mais le thtre de l'Odon ne pouvait pas laisser partir
+sans une parole d'adieu un jeune artiste aim de tous.
+
+--Je dirai donc, au nom de la grande et cordiale famille dramatique,
+les mots qui sont dans tous les coeurs...
+
+Groups autour de l'orateur dans des attitudes classes, les
+comdiens coutaient avec une science profonde. Ils coutaient en
+action, de l'oreille, de la bouche, de l'oeil, des bras, des jambes.
+Ils coutaient chacun dans sa manire, avec noblesse, ingnuit,
+douleur ou rvolte, selon son emploi.
+
+Non, le directeur du thtre ne laisserait pas partir sans une
+parole d'adieu le vaillant comdien qui, dans sa trop courte
+carrire, avait donn plus que des esprances.
+
+--Chevalier, fougueux, ingal, inquiet, communiquait ses
+crations un caractre particulier, une physionomie distinctive.
+Nous l'avons vu, il y a bien peu de jours, je pourrais dire: il y
+a bien peu d'heures, imprimer une figure pisodique un relief
+puissant. L'illustre auteur de la pice en tait frapp. Chevalier
+touchait au succs. Il avait le feu sacr. On s'est demand la
+cause de sa fin si cruelle. Ne cherchez pas. Chevalier est mort de son
+art: il est mort de la fivre dramatique. Il est mort dvor par la
+flamme qui tous nous consume lentement. Hlas! le thtre, dont le
+public voit seulement les sourires et les larmes aussi douces que
+les sourires, est un matre jaloux qui exige de ses serviteurs un
+dvouement absolu, les plus douloureux sacrifices, et qui parfois
+demande des victimes. Adieu, Chevalier, au nom de tous vos camarades.
+Adieu!
+
+Les mouchoirs essuyrent des larmes. Les comdiens pleuraient
+sincrement; ils pleuraient sur eux.
+
+Quand ils se furent tous couls, le docteur Trublet, rest
+seul dans le cimetire avec Constantin Marc, embrassa du regard la
+multitude des tombes.
+
+--Vous rappelez-vous, dit-il, une rflexion d'Auguste Comte:
+L'humanit est compose de morts et de vivants. Les morts sont de
+beaucoup les plus nombreux? Certes, les morts sont de beaucoup les
+plus nombreux. Par leur multitude et la grandeur du travail accompli,
+ils sont les plus puissants. Ce sont eux qui gouvernent; nous leur
+obissons. Nos matres sont sous ces pierres. Voici le lgislateur
+qui a fait la loi que je subis aujourd'hui, l'architecte qui a bti
+ma maison, le pote qui a cr les illusions qui nous troublent
+encore, l'orateur qui nous a persuads avant notre naissance. Voici
+tous les artisans de nos connaissances vraies ou fausses, de notre
+sagesse et de nos folies. Ils sont l, les chefs inflexibles,
+auxquels on ne dsobit pas. En eux est la force, la suite et la
+dure... Qu'est-ce qu'une gnration de vivants, en comparaison
+des gnrations innombrables des morts? Qu'est-ce que notre volont
+d'un jour, devant leur volont mille fois sculaire?... Nous
+rvolter contre eux, le pouvons-nous? Nous n'avons pas seulement le
+temps de leur dsobir!
+
+--Enfin, vous y venez, docteur Socrate! s'cria Constantin Marc; vous
+renoncez au progrs, la justice nouvelle, la paix du monde,
+ la libre pense, vous vous soumettez la tradition... Vous
+consentez la vieille erreur, la bonne ignorance, la
+vnrable iniquit de nos pres. Vous rentrez dans la tradition
+franaise, vous vous soumettez la coutume antique, l'autorit
+des anctres.
+
+--O prenez-vous la coutume et la tradition? demanda Trublet; o
+prenez-vous l'autorit? Il y a des traditions inconciliables,
+des coutumes diverses, des autorits opposes. Les morts ne nous
+imposent pas une volont. Ils nous soumettent des volonts
+contradictoires. Les opinions du pass qui psent sur nous sont
+incertaines et confuses. En nous crasant, elles se dtruisent les
+unes les autres. Tous ces morts ont vcu, comme nous, dans le trouble
+et la contradiction. Chacun en son temps a fait sa manire, dans
+la haine ou l'amour, le songe de la vie. Faisons ce rve notre
+tour, avec bienveillance et joie, s'il est possible, et allons
+djeuner. Je vais vous mener dans un petit bouchon de la rue Vavin,
+chez Clmence, qui ne fait qu'un plat, mais un plat prodigieux:
+le cassoulet de Castelnaudary, qu'il ne faut pas confondre avec
+le cassoulet la mode de Carcassonne, simple gigot de mouton aux
+haricots. Le cassoulet de Castelnaudary contient des cuisses d'oie
+confites, des haricots pralablement blanchis, du lard et un petit
+saucisson. Pour tre bon, il faut qu'il ait cuit longuement sur un
+feu doux. Le cassoulet de Clmence cuit depuis vingt ans. Elle remet
+dans le polon tantt de l'oie ou du lard, tantt un saucisson ou
+des haricots, mais c'est toujours le mme cassoulet. Le fond reste;
+et ce fond antique et prcieux lui donne la saveur que, dans les
+tableaux des vieux matres vnitiens, on trouve aux chairs ambres
+des femmes. Venez, je veux vous faire goter le cassoulet de
+Clmence.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Aprs avoir fait sa prire, Nanteuil, sans couter le discours de
+Pradel, sauta dans une voiture pour rejoindre Robert de Ligny, qui
+l'attendait devant la gare Montparnasse. Au milieu des passants, ils
+se donnrent la main et se regardrent sans se rien dire. Mieux que
+jamais ils se sentirent lis l'un l'autre. Robert l'aimait.
+
+Il l'aimait sans le savoir. Elle n'tait pour lui, ce qu'il
+croyait, qu'un plaisir dans la srie infinie des plaisirs possibles.
+Mais le plaisir avait pris pour lui la forme de Flicie, et, s'il
+avait mieux rflchi aux innombrables femmes qu'il se promettait
+dans la vaste suite de sa vie nouvellement commence, il aurait
+reconnu que, maintenant, c'tait toutes des Flicies. Il aurait pu
+du moins s'apercevoir que, sans intention de lui tre fidle, il ne
+songeait pas la tromper, et que, depuis qu'elle s'tait donne,
+il n'en avait pas dsir une autre. Il ne s'en apercevait pas.
+
+Cette fois pourtant, sur cette place agite et banale, en la voyant,
+non plus dans l'ombre voluptueuse de la nuit, ni sous ces lueurs
+caressantes de l'alcve, qui donnaient sa forme nue le vague
+dlicieux d'une voie lacte, mais sous la dure lumire d'un jour
+diffus, aux clarts minutieuses d'un soleil sans gloire et sans
+ombres qui accusait sous la voilette les paupires brles de
+larmes, les joues nacres et les lvres froisses, il sentit qu'il
+prouvait pour cette chair un got mystrieux et profond.
+
+Il ne l'interrogea pas. Ils se dirent des mots tendres. Et, comme elle
+avait trs faim, il la mena djeuner dans un cabaret connu, dont le
+nom brillait en lettres d'or sur une des vieilles maisons de la place.
+Ils se firent servir dans un jardin d'hiver, dont les rochers, le
+bassin et l'arbre taient multiplis par des glaces encadres de
+treillis vert. Devant la nappe, en consultant le menu, ils causrent
+avec plus d'abandon qu'ils n'avaient fait jusque-l. Il lui disait
+que les motions et les tracas de ces trois derniers jours l'avaient
+nerv, mais qu'il n'y pensait plus et que ce serait absurde de
+s'occuper encore de cette affaire. Elle lui parlait de sa sant, se
+plaignait de ne pouvoir dormir que d'un mauvais sommeil et d'avoir des
+rves. Mais elle ne lui disait pas ce qu'elle voyait dans ses rves,
+et elle vitait de parler du mort. Il lui demanda si elle n'avait
+pas eu une matine fatigante et pourquoi elle tait alle jusqu'au
+cimetire, ce qui ne servait rien.
+
+Incapable de lui expliquer les profondeurs de son me soumise aux
+rites, aux crmonies propitiatoires et aux incantations, elle
+secoua la tte comme pour dire: Fallait.
+
+Tandis qu'aux tables voisines des djeuneurs achevaient leur repas,
+ils causrent longtemps, tous deux voix basse, en attendant
+d'tre servis.
+
+Robert s'tait promis, il s'tait jur de ne jamais reprocher
+Flicie d'avoir eu Chevalier pour amant, ou mme de lui faire une
+seule question ce sujet. Et pourtant, par une sourde rancune, par
+une mauvaise humeur remonte, par une naturelle curiosit, et aussi
+parce qu'il l'aimait trop pour se contenir, il lui dit d'une voix
+amre:
+
+--Tu as t avec lui, autrefois.
+
+Elle se tut et ne nia pas. Non qu'elle sentt qu'il tait dsormais
+inutile de mentir. Au contraire, elle avait l'habitude de nier
+l'vidence, et, certes, elle avait trop le sens des hommes pour
+ignorer qu'en amour il n'y a pas de mensonge si grossier qu'ils ne
+puissent croire s'ils en ont envie. Mais cette fois, contre sa nature
+et son habitude, elle ne mentit pas. Elle avait peur d'offenser
+le mort. Elle pensait que le renier ce serait lui faire tort, lui
+retrancher sa part, l'irriter. Elle se tut, craignant de le voir venir
+s'accouder la table avec son rire fixe et sa tte troue, et de
+l'entendre dire de sa voix plaintive: Flicie, tu n'as pas oubli,
+pourtant, notre petite chambre de la rue des Martyrs!...
+
+Ce que, depuis sa mort, il tait devenu pour elle, elle n'aurait pu
+le dire, tant c'tait hors de ses croyances et contraire sa
+raison et tant les mots qui l'eussent exprim lui semblaient vieux,
+ridicules et hors d'usage. Mais, d'une hrdit lointaine ou
+plutt de quelques rcits entendus dans son enfance, elle tirait le
+sentiment confus qu'il tait au nombre de ces morts qui tourmentaient
+autrefois les vivants et qu'exorcisaient les prtres: car, en pensant
+ lui, elle commenait instinctivement le signe de la croix et ne
+s'arrtait que pour ne pas paratre ridicule.
+
+Ligny, la voyant triste et trouble, se reprocha ses paroles dures
+et inutiles, et, dans le moment mme o il se les reprochait, il en
+ajoutait d'aussi dures et d'aussi inutiles:
+
+--Tu m'avais pourtant dit que ce n'tait pas vrai!
+
+Elle rpondit avec ferveur:
+
+--C'est que je voulais, vois-tu, que ce ne ft pas vrai.
+
+Elle ajouta:
+
+--Ah! mon chri, depuis que je suis toi, je t'assure bien que je
+n'ai pas t un autre. Je n'y ai pas de mrite: a me serait
+impossible.
+
+Comme les jeunes animaux, elle avait besoin de gaiet. Le vin, qui
+brillait dans son verre ainsi que de l'ambre liquide, fut une joie
+pour ses yeux et elle en mouilla sa langue avec volupt. Elle
+s'intressa aux plats qu'on lui servait, et surtout aux pommes
+souffles, semblables des ampoules d'or. Puis elle observa les
+djeuneurs attabls dans la salle et s'amusa d'eux, leur prtant,
+sur leur mine, des sentiments ridicules ou des passions grotesques.
+Elle remarquait les regards malveillants que lui jetaient les femmes,
+et les efforts que faisaient les hommes pour lui paratre beaux et
+considrables. Et elle fit une rflexion gnrale:
+
+--Robert, as-tu remarqu que les gens ne sont jamais naturels? Ils
+ne disent pas une chose parce qu'ils la pensent. Ils la disent parce
+qu'ils croient que c'est celle-l qu'il fallait dire. Cette habitude
+les rend trs ennuyeux. Et il est extrmement rare de trouver
+quelqu'un de naturel. Toi, tu es naturel.
+
+--En effet, je ne crois pas tre poseur.
+
+--Tu poses comme les autres. Mais tu poses dans ta nature. Je vois
+bien quand tu veux m'pater...
+
+Elle lui parla de lui-mme, et, ramene par le cours involontaire de
+ses ides au drame de Neuilly, elle demanda:
+
+--Ta mre ne t'a rien dit?
+
+--Non.
+
+--Elle a su, pourtant...
+
+--C'est probable.
+
+--Est-ce que tu t'entends bien avec elle?
+
+--Mais oui!
+
+--On dit qu'elle est encore trs belle, ta mre. Est-ce vrai?
+
+Il ne rpondit pas et essaya de changer la conversation. Il n'aimait
+pas que Flicie lui parlt de sa mre ni s'occupt de sa
+famille. Monsieur et madame de Ligny jouissaient de la plus haute
+considration dans la socit parisienne. M. de Ligny, diplomate
+d'origine et de carrire, tait en soi trs honorable. Il l'tait
+mme avant que de natre par les services diplomatiques que ses
+anctres avaient rendus la France. Son bisaeul avait sign
+l'abandon de Pondichry l'Angleterre. Madame de Ligny vivait trs
+correctement avec son mari. Mais, sans aucune fortune, elle menait
+grand train et ses toilettes taient une des dernires gloires de
+la France. Elle recevait dans son intimit un ancien ambassadeur. Le
+vieillard, son ge, sa situation, ses opinions, ses titres, sa grande
+fortune rendaient cette liaison respectable. Madame de Ligny tenait
+ distance les dames de la Rpublique, et leur donnait, quand il lui
+plaisait, des leons de convenances. Elle n'avait rien redouter
+de l'opinion lgante. Robert savait qu'elle tait respectable
+aux gens du monde. Mais il craignait toujours qu'en parlant d'elle,
+Flicie ne le ft pas avec toute la rserve ncessaire. Il avait
+peur que, n'tant pas du monde, elle ne dt ce qu'il ne fallait
+pas dire. Il avait tort: Flicie ne connaissait pas la vie intime
+de madame de Ligny; et, si elle l'avait connue, elle ne l'aurait
+pas blme. Cette dame lui inspirait une curiosit nave et une
+admiration mle de crainte. Son amant ne voulant pas lui parler de
+sa mre, elle voyait dans cette rserve une morgue aristocratique et
+mme une marque de msestime qui rvoltaient son orgueil de fille
+libre et de plbienne. Elle lui disait avec aigreur: Je peux bien
+te parler de ta mre. La premire fois, elle avait ajout:
+La mienne la vaut bien. Mais elle s'tait aperue que c'tait
+commun, et elle ne le disait plus.
+
+Maintenant la salle tait vide.
+
+Elle regarda sa montre, et, voyant qu'il tait trois heures:
+
+--Il faut que je file. On rpte _la Grille_, cet aprs-midi.
+Constantin Marc doit tre dj au thtre... En voil encore un
+drle de garon! Il raconte que, dans le Vivarais, il culbute toutes
+les femmes. Et il est si timide qu'il n'ose seulement pas causer avec
+Fagette et Falempin. Je lui fais peur. a m'amuse.
+
+Elle tait si lasse qu'elle n'avait pas le courage de se lever.
+
+--C'est bizarre! on dit partout que je suis engage aux Franais. Ce
+n'est pas vrai. Il n'en est mme pas question... Bien sr que je
+ne pourrai pas rester indfiniment o je suis. A la longue, on
+s'abrutirait l dedans. Mais rien ne presse. J'ai un grand rle
+ crer dans _la Grille_. On verra aprs. Ce que je demande, moi,
+c'est jouer la comdie. Je n'ai pas envie d'entrer aux Franais
+pour n'y rien faire.
+
+Tout coup, regardant devant elle avec des yeux pleins d'pouvante,
+elle se rejeta en arrire, plit et poussa un cri aigu. Puis ses
+paupires battirent, et elle murmura qu'elle touffait.
+
+Robert lui ouvrit son corsage et lui mouilla les tempes d'un peu
+d'eau.
+
+Elle dit:
+
+--Un prtre! j'ai vu un prtre... Il tait en surplis... Ses
+lvres remuaient et ne faisaient pas de bruit... Il m'a regarde.
+
+Il tcha de la rassurer:
+
+--Voyons, ma chrie, comment veux-tu qu'un prtre, un prtre en
+surplis, passe dans le restaurant?
+
+Elle coutait, docile, et se laissait persuader:
+
+--Tu as raison, tu as raison, je sais bien.
+
+Trs vite, dans sa petite tte, les illusions se dissipaient. Elle
+tait ne deux cent trente ans aprs la mort de Descartes,
+dont elle n'avait jamais entendu parler, et qui lui avait pourtant
+enseign l'usage de la raison, comme aurait dit le docteur Socrate.
+
+A six heures, Robert la prit, au sortir de la rptition, sous les
+arcades et l'emmena en voiture.
+
+Elle demanda:
+
+--O allons-nous?
+
+Il hsita un peu.
+
+--Tu ne veux pas retourner l-bas, dans notre maison?
+
+Elle se rcria:
+
+--Ah! non, par exemple! Jamais!
+
+Il lui rpondit qu'il l'avait pens, qu'il chercherait autre chose:
+un petit rez-de-chausse Paris; qu'en attendant, pour aujourd'hui,
+ils se contenteraient d'un logis de hasard.
+
+Elle le regarda, les yeux fixes et lourds, l'attira violemment
+elle, et lui brla l'oreille et le cou du souffle de son dsir. Puis
+ses bras se dtachrent, elle retomba molle et triste son ct.
+
+Quand le fiacre s'arrta:
+
+--Tu ne m'en voudras pas, n'est-ce pas? mon Robert, de ce que je vais
+te dire: Pas aujourd'hui... demain...
+
+Elle avait jug ncessaire de faire ce sacrifice au mort jaloux.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Le lendemain, il la mena dans une chambre meuble, qu'il avait
+choisie banale, mais gaie, au premier tage d'un htel donnant sur
+un square, prs de la Bibliothque. Au milieu du square s'levait,
+soutenue par des nymphes robustes, la vasque d'une fontaine. Les
+alles bordes de lauriers et de fusains taient dsertes et,
+de la place peu frquente, on entendait le murmure norme et
+rassurant de la ville. La rptition avait fini trs tard. Quand
+ils entrrent dans la chambre, la nuit, dj plus lente venir en
+cette saison de neiges fondues, commenait d'assombrir les tentures.
+Les grandes glaces de l'armoire et de la chemine s'emplissaient de
+lueurs vagues et d'ombres.
+
+Elle ta sa veste de fourrure, alla regarder la fentre, entre
+les rideaux, et dit:
+
+--Robert, les marches du perron sont mouilles.
+
+Il lui rpondit qu'il n'y avait pas de perron, mais le trottoir et la
+chausse, puis un autre trottoir et la grille du square.
+
+--Tu es une Parisienne, tu connais bien cette place. Il y a au milieu,
+dans les arbres, une fontaine monumentale, avec des femmes normes
+qui n'ont pas des seins aussi jolis que les tiens.
+
+Dans son impatience, il l'aida dfaire sa robe de drap. Mais il ne
+trouvait pas les agrafes et s'gratignait aux pingles.
+
+Il dit:
+
+--Je suis maladroit.
+
+Elle rpondit en riant:
+
+--Bien sr que tu n'es pas aussi habile que madame Michon!... Ce
+n'est pas tant la maladresse; mais tu as peur de te piquer. Les
+hommes, c'est lche. Tandis que les femmes, il faut bien qu'elles
+s'habituent souffrir... C'est vrai! une femme, a a mal presque
+tout le temps.
+
+Il ne remarqua pas qu'elle tait ple, avec un cercle d'ombre autour
+des yeux. Il la dsirait trop et ne la voyait plus.
+
+Il lui dit:
+
+--Elles sont trs sensibles la douleur, elles sont aussi trs
+sensibles au plaisir... Connais-tu Claude Bernard?
+
+--Non!
+
+--C'tait un grand savant. Il a dit qu'il n'hsitait pas
+reconnatre la femme la suprmatie dans le domaine de la
+sensibilit physique et morale.
+
+Nanteuil en dgrafant son corset:
+
+--S'il a voulu dire par l que toutes les femmes sont sensibles,
+c'est un rude cornichon. Il aurait fallu lui envoyer Fagette, et
+il aurait vu s'il est facile d'en obtenir quoi que ce soit, dans
+le domaine... comment dit-il a?... de la sensibilit physique et
+morale.
+
+Et elle ajouta, avec un orgueil trs doux:
+
+--Ne t'y trompe pas, mon Robert, des femmes comme moi, il n'y en a pas
+des tas.
+
+Comme il l'attirait dans ses bras, elle se dgagea:
+
+--Tu me retardes.
+
+Puis, assise et replie sur elle-mme pour dfaire ses bottines.
+
+--Tu ne sais pas? Le docteur Socrate m'a racont, l'autre jour, qu'il
+avait eu une apparition. Il a vu un nier qui avait assassin une
+petite fille. J'ai rv cette nuit, de cette histoire-l, seulement
+dans mon rve, je ne savais jamais si l'nier tait un homme ou une
+femme. Ce qu'il tait embrouill, mon rve!... A propos du docteur
+Socrate, devine de qui il est l'amant... de la dame qui tient le
+cabinet de lecture de la rue Mazarine. Elle n'est plus trs jeune,
+mais elle est trs intelligente. Est-ce que tu crois qu'il la
+trompe?... J'te mes bas, c'est plus convenable. Et elle lui conta
+une histoire de thtre:
+
+--Je crois que, dcidment, je ne resterai pas longtemps
+l'Odon.
+
+--Pourquoi?
+
+--Tu vas voir. Pradel m'a dit aujourd'hui, avant la rptition:
+Ma petite Nanteuil, il n'y a jamais rien eu entre nous. C'est
+ridicule... Il a t trs convenable, mais il m'a fait comprendre
+que nous tions, l'un vis--vis de l'autre, dans une situation
+irrgulire qui ne pouvait se prolonger indfiniment... Parce que
+tu sais que Pradel a tabli une rgle. Autrefois il choisissait
+parmi ses pensionnaires. Il avait des favorites, on criait.
+Maintenant, pour la bonne administration du thtre, il les prend
+toutes, mme celles qui ne lui plaisent pas, mme celles qui lui
+dplaisent. Il n'y a plus de favorites. Tout va bien. Ah! c'est un
+vrai directeur, cet homme-l.
+
+Comme Robert, dans le lit, coutait sans rien dire, elle alla le
+secouer:
+
+--Alors, a te serait gal que je me mette avec Pradel?
+
+--Non, ma chrie, non a ne me serait pas gal. Mais ce n'est pas
+ce que je dirais qui l'empcherait.
+
+Penche sur lui, elle lui donnait des caresses ardentes, en forme de
+menaces et de chtiment, et elle lui criait:
+
+--Tu ne m'aimes donc pas, que tu n'es pas jaloux? Je veux que tu sois
+jaloux.
+
+Puis, brusquement, elle s'loigna de lui, et, retenant sur son
+paule gauche la chemise qui avait gliss sous le sein droit, elle
+s'attarda devant la table de toilette et demanda avec inquitude:
+
+--Robert, tu n'as rien apport ici de l'autre chambre?
+
+--Rien.
+
+Alors, doucement, timidement, elle se coula dans le lit. Mais,
+peine y tait-elle tendue, qu'elle s'accouda l'oreiller, et, le
+cou tendu, la bouche entr'ouverte, couta. Il lui semblait entendre
+ce bruit lger de pas dans le sable qu'elle avait entendu dans la
+maison du boulevard de Villiers. Elle courut la fentre, vit
+l'arbre de Jude, la pelouse, la grille. Sachant ce qu'elle allait
+voir encore, elle voulut se cacher la tte dans les mains. Mais elle
+ne put soulever les bras, et le visage de Chevalier se dressa devant
+elle.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Elle tait rentre chez elle avec une fivre ardente. Robert,
+ayant dn en famille regagna son grenier. Dans l'tat o Nanteuil
+l'avait laiss, il tait agac et de trs mauvaise humeur.
+
+Sa chemise et son habit, prpars sur le lit par le valet de
+chambre, avaient l'air de l'attendre dans une attitude domestique et
+servile. Il commena de s'habiller avec une vivacit un peu rageuse.
+Il tait impatient de sortir. Il ouvrit son oeil-de-boeuf, couta
+la rumeur de la ville et vit au-dessus des toits la lueur que faisait
+Paris dans le ciel. Il aspira toute la chair amoureuse amasse, par
+cette nuit d'hiver, dans les thtres et les grands cabarets, les
+cafs-concerts et les bars.
+
+Irrit de ce que Flicie avait du son dsir, il tait dcid
+ se contenter ailleurs, et, ne se sentant point de prfrence,
+il se croyait seulement embarrass de choisir; mais il s'aperut
+bientt qu'il n'avait envie d'aucune des femmes qu'il connaissait et
+qu'il n'avait mme pas envie des inconnues. Il ferma sa fentre et
+s'assit devant le feu.
+
+C'tait un feu de coke: madame de Ligny, qui portait des manteaux de
+vingt-cinq mille francs, conomisait sur la table et les feux. Elle
+ne souffrait pas qu'on brlt du bois dans les chambres.
+
+Il rflchit ses affaires dont, jusque-l, il s'tait peu
+souci, la carrire o il tait entr et qu'il voyait obscure
+devant lui. Le ministre tait grand ami de sa famille. Montagnard
+cvenol, nourri de chtaignes, ses yeux blouis clignaient aux
+tables fleuries. Trop fin pourtant et trop habile pour ne pas garder
+sur la vieille aristocratie qui l'accueillait l'avantage des dures
+volonts et des refus hautains. Ligny le connaissait et n'attendait
+de lui nulle faveur. En cela plus perspicace que sa mre, qui se
+croyait quelque pouvoir sur ce petit homme noir et velu, submerg
+par ses jupes imprieuses, chaque jeudi, du salon la table. Il
+le jugeait dsobligeant. Et puis il y avait quelque chose entre eux.
+Robert, par malchance, avait prcd son ministre dans l'intimit
+d'une personne que celui-ci aimait jusqu' l'absurdit, madame de
+Neuilles, une femme galante. Et il croyait voir que le petit homme
+velu s'en doutait et l'en regardait de travers. Enfin il s'tait fait
+au quai d'Orsay l'ide que les ministres ne peuvent et ne veulent
+jamais grand'chose. Mais il n'exagrait rien et croyait trs
+possible de se faire attacher au cabinet. Jusqu'ici 'avait t
+son dsir. Il tenait beaucoup ne pas quitter Paris. Sa mre, au
+contraire, et prfr qu'il allt La Haye, o un poste de
+troisime secrtaire tait vacant. Maintenant il se dcidait tout
+ coup pour La Haye. Je partirai, se dit-il. Le plus tt sera le
+meilleur. Sa rsolution prise, il en examina les motifs. D'abord,
+c'tait excellent pour son avenir. Ensuite, le poste de La
+Haye tait agrable. Un camarade, qui l'avait occup, vantait
+l'hypocrisie dlicieuse de la petite capitale endormie, o tout
+tait machin, truqu pour l'agrment du corps diplomatique. Il
+considra mme que La Haye tait l'auguste berceau d'un nouveau
+droit international, et il alla jusqu' dcrocher cette raison qu'il
+ferait plaisir sa mre. Aprs quoi il s'aperut qu'il voulait
+partir seulement cause de Flicie.
+
+Il eut sur elle des penses qui n'taient pas bienveillantes. Il
+la savait menteuse et peureuse, mchante pour ses amies. Il avait
+la preuve qu'elle aimait les plus sales cabots ou que, tout au moins,
+elle s'en arrangeait. Il n'tait pas certain qu'elle ne le trompt
+pas, non qu'il et rien dcouvert de suspect dans la vie qu'elle
+menait, mais parce qu'il doutait raisonnablement de toutes les femmes.
+Il se reprsenta tout le mal qu'il savait d'elle et se persuada que
+c'tait une petite rosse; et, sentant qu'il l'aimait, il pensa qu'il
+l'aimait seulement parce qu'elle tait trs jolie. Cette raison lui
+parut bonne, mais, en y regardant, il s'aperut qu'elle n'expliquait
+rien; qu'il aimait cette fille, non parce qu'elle tait trs jolie,
+mais parce qu'elle tait jolie d'une certaine manire, parce qu'elle
+l'tait sa faon, trangement, qu'il l'aimait pour ce qu'il y
+avait en elle de rare et d'incomparable, parce qu'enfin c'tait une
+merveilleuse chose d'art et de volupt, un joyau vivant d'un prix
+inestimable. Alors, se sentant faible, il pleura, il pleura sa
+libert perdue, sa pense captive, son me trouble, sa chair et
+son sang dvous un petit tre faible et perfide.
+
+A regarder le coke rouge dans la grille de la chemine, il s'tait
+brl les yeux. Il les ferma de douleur et vit, sous ses paupires
+closes, des ngres qui s'agitaient dans un tumulte obscne et
+sanglant. Tandis qu'il cherchait de quel livre de voyages, lu dans des
+annes d'adolescence, sortaient ces noirs, il les vit diminuer, se
+rsoudre en points imperceptibles et disparatre dans une Afrique
+rouge, qui peu peu reprsenta la blessure aperue la lueur
+d'une allumette la nuit du suicide. Il songea:
+
+--Cet imbcile de Chevalier. Je n'y pensais gure.
+
+Tout coup, sur ce fond de sang et de flamme parut la forme cambre
+de Flicie, et il sentit en lui se tendre un dsir cruel et chaud.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Il l'alla voir le lendemain, dans le petit appartement du boulevard
+Saint-Michel. Ce n'tait pas son habitude. Il n'aimait gure se
+rencontrer avec madame Nanteuil, qui tait pourtant son gard
+trs polie et mme obsquieuse, mais qui l'ennuyait et le gnait.
+
+Ce fut elle qui le reut dans le salon modique. Elle le remercia de
+l'intrt qu'il portait la sant de Flicie, l'instruisit
+que la pauvre enfant avait t, la veille au soir, agite et
+souffrante, mais qu'elle allait mieux.
+
+--Elle travaille son rle, dans sa chambre. Je vais l'avertir que
+vous tes ici. Elle sera bien contente de vous voir, monsieur de
+Ligny. Elle sait que vous l'aimez bien. Et les vrais amis sont rares,
+surtout dans le monde du thtre.
+
+Robert observait madame Nanteuil avec une attention qu'il ne lui avait
+pas encore prte. Il cherchait voir en elle la figure que sa
+fille aurait plus tard. Volontiers il lisait en passant sur le visage
+des mres la bonne aventure des filles. Et cette fois il dchiffrait
+obstinment les traits et les formes de cette dame comme une
+intressante prophtie. Il n'y lut rien qui ft de mauvais
+augure, ni de bon. Madame Nanteuil, grasse, le teint repos, la peau
+frache, n'tait pas dsagrable, dans le mol emptement de ses
+chairs. Mais sa fille ne lui ressemblait pas du tout.
+
+La voyant toute calme et placide, il lui dit:
+
+--Vous n'tes pas nerveuse, vous?
+
+--Je ne l'ai jamais t. Ma fille ne tient pas de moi. C'est tout
+le portrait de son pre. Il tait dlicat, sans avoir une mauvaise
+sant. Il est mort d'une chute de cheval... Vous prendrez bien une
+tasse de th, monsieur de Ligny.
+
+Flicie entra. Les cheveux rpandus sur les paules, elle tait
+enveloppe d'un peignoir de laine blanche, retenu trs lche la
+taille par une grosse cordelire de passementerie, et tranait ses
+mules rouges; elle avait l'air d'un enfant. L'ami de la maison, Tony
+Meyer, marchand de tableaux, quand il la voyait dans ce vtement,
+d'aspect un peu monacal, l'appelait frre Ange de Charolais, parce
+qu'il lui trouvait de la ressemblance avec un portrait de Nattier
+reprsentant mademoiselle de Charolais dans l'habit franciscain.
+Robert restait surpris et muet devant cette fillette.
+
+--C'est gentil vous, fit-elle, d'tre venu prendre de mes
+nouvelles. Je vous remercie. Je vais mieux.
+
+--Elle travaille beaucoup, elle travaille trop, dit madame Nanteuil.
+Son rle de _la Grille_ la fatigue.
+
+--Mais non, maman.
+
+On parla thtre, et la conversation fut pauvre.
+
+Dans un silence, madame Nanteuil demanda M. de Ligny s'il
+recherchait toujours les vieilles gravures de modes.
+
+Flicie et Robert la regardrent sans comprendre. Ils lui avaient
+nagure parl de gravures de modes pour expliquer des rendez-vous
+qu'ils n'avaient pu cacher. Mais ils n'y songeaient plus. Depuis lors,
+un morceau de la lune, comme disait le vieil auteur, tait tomb
+dans leur amour; seule, madame Nanteuil, en son respect profond des
+fictions, se rappelait:
+
+--Ma fille m'a dit que vous aviez beaucoup de ces gravures anciennes
+et qu'elle y trouvait des ides pour ses costumes.
+
+--Parfaitement, madame, parfaitement.
+
+--Venez, monsieur de Ligny, dit Flicie. Je voudrais vous montrer un
+projet de costume pour Ccile de Rochemaure.
+
+Et elle l'entrana dans sa chambre.
+
+C'tait une petite chambre tendue de papier fleuri, meuble d'une
+armoire glace, de deux chaises de crin et d'un lit de fer
+courtepointe de piqu blanc, surmont d'un bnitier et d'un rameau
+de buis.
+
+Elle lui donna un long baiser sur la bouche.
+
+--Je t'aime, tu sais!
+
+--C'est bien sr?
+
+--Oh! oui. Et toi?
+
+--Moi aussi je t'aime. Je n'aurais pas cru que je t'aimerais autant.
+
+--Alors, c'est venu aprs.
+
+--a vient toujours aprs.
+
+--C'est vrai, ce que tu dis l, Robert. Avant on ne sait pas.
+
+Elle secoua la tte.
+
+--J'ai t bien malade hier.
+
+--Tu as vu Trublet? Qu'est-ce qu'il t'a dit?
+
+--Il m'a dit que le repos, le calme m'tait ncessaire... Mon
+chri, il faudra que nous soyons raisonnables une quinzaine de jours
+encore. a t'ennuie?
+
+--Mais oui.
+
+--Moi aussi, a m'ennuie. Mais qu'est-ce que tu veux?...
+
+Il fit deux ou trois tours, furetant dans les coins. Elle le regardait
+avec un peu d'inquitude, craignant qu'il ne l'interroget sur ses
+pauvres bijoux et ses pauvres bibelots, cadeaux modestes, mais dont on
+ne peut pas toujours expliquer l'origine. On dit ce qu'on veut, bien
+sr, mais on peut se couper, avoir des ennuis, et vraiment a n'en
+vaut pas la peine. Elle dtourna son attention.
+
+--Robert, ouvre ma bote gants.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a dans ta bote gants?
+
+--Les violettes que tu m'as donnes la premire fois. Mon chri,
+ne me quitte pas. Ne t'en va pas!... Quand je pense que tu peux t'en
+aller d'un jour l'autre dans des pays trangers, Londres,
+Constantinople, je deviens folle.
+
+Il la rassura, lui dit qu'on avait pens l'envoyer La Haye. Mais
+qu'il n'irait pas, qu'il se ferait attacher au cabinet du ministre.
+
+--Tu me promets?
+
+Il promit sincrement. Et elle devint trs gaie.
+
+Lui montrant la petite armoire glace:
+
+--Vois-tu, mon chri, c'est l que j'tudie mon rle. Quand tu es
+venu, je travaillais ma scne du quatre. Je profite de ce que je suis
+seule pour chercher le ton juste. Je tche de dire large et fondu.
+Si j'coutais Romilly, je dtaillerais et ce serait mesquin. J'ai
+ dire: Je ne vous crains pas. C'est le grand effet du rle.
+Sais-tu comment Romilly voudrait que je dise: Je ne vous crains
+pas. Je vais t'expliquer. Je mets la main sous le nez, j'carte
+les doigts et je dis un mot chaque doigt, sparment, sur un ton
+particulier, avec une physionomie spciale: Je, ne, vous, crains,
+pas, comme si je montrais les marionnettes! Un peu plus, je mettrais
+ tous mes doigts un petit chapeau en papier. C'est fin, c'est
+spirituel, crois-tu?
+
+Puis, soulevant ses cheveux et dcouvrant son front courageux:
+
+--Je vais te montrer comment je fais a.
+
+Subitement transfigure et grandie, elle dit avec un air de fiert
+ingnue et de tranquille innocence:
+
+--Non, monsieur, je ne vous crains pas. Pourquoi vous craindrais-je!
+Vous avez pens me prendre votre pige et vous vous tes mis
+ma merci. Vous tes un homme d'honneur. Maintenant que je suis sous
+votre toit, vous me direz ce que vous avez dit au chevalier d'Amberre,
+votre ennemi, quand il eut franchi cette grille. Vous me direz: Vous
+tes chez vous: commandez.
+
+Elle avait le don mystrieux de changer d'me et de visage. Ligny
+tait sous le charme du beau mensonge.
+
+--Tu es tonnante!
+
+--coute-moi, mon chat. J'aurai un grand bonnet de linon, avec des
+barbes qui me descendront en tages sur les joues. Parce que, tu
+sais, dans la pice, je suis une jeune fille de la Rvolution. Et il
+faut que je le fasse sentir. Il faut que j'aie la Rvolution en moi,
+tu comprends?
+
+--Tu connais la Rvolution?
+
+--Mais oui!... Je ne sais pas les dates, bien sr. Mais j'ai le
+sentiment de l'poque. Pour moi, la rvolution c'est d'avoir la
+poitrine fire sous un fichu crois et les genoux bien libres dans
+une jupe raye, et c'est d'avoir un petit feu aux pommettes. Voil!
+
+Il l'interrogea sur la pice. Et il s'aperut qu'elle ne la
+connaissait pas. Elle n'avait pas besoin de la connatre. Elle
+devinait, elle trouvait d'instinct tout ce qu'il lui fallait.
+
+--Dans les rptitions, je n'indique pas un seul de mes effets. Je
+garde tout pour le public. Romilly en sera bleu... Ce qu'ils seront
+tous embts... Ah! mon chri, Fagette en fera une maladie.
+
+Elle s'assit sur une mauvaise petite chaise. Son front, tout
+l'heure d'un blanc de marbre, tait rose; elle avait repris son air
+de gamine.
+
+Il s'approcha, il la regarda dans le gris charmant des yeux, et, comme
+la veille au soir, devant le feu de coke, il pensa qu'elle tait
+menteuse et peureuse, mchante pour ses amies; mais il le pensa avec
+indulgence. Il pensa qu'elle aimait les plus sales cabots ou tout au
+moins qu'elle s'en arrangeait: mais il le pensa avec une douce piti;
+il se rappela tout le mal qu'il savait d'elle, mais sans amertume. Il
+sentit qu'il l'aimait, que c'tait moins parce qu'elle tait jolie
+que parce qu'elle l'tait sa manire, qu'il l'aimait enfin parce
+qu'elle tait un joyau vivant et une incomparable chose d'art et
+de volupt. Il la regarda dans le gris charmant des yeux, dans les
+prunelles o nageaient sous une eau lumineuse comme de petits signes
+astrologiques. Il la regarda d'un regard si profond qu'elle en sentit
+le fil la traverser tout entire. Et sre qu'il avait vu en elle,
+elle lui dit, les yeux dans les yeux, en lui tenant la tte serre
+entre ses deux mains:
+
+--Eh bien! oui, je suis une sale cabotine; mais je t'aime et je me
+fiche de l'argent. Et il n'y en a pas beaucoup qui me valent. Et tu le
+sais bien.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Ils se voyaient tous les jours au thtre et faisaient ensemble des
+promenades pied.
+
+Nanteuil jouait presque chaque soir et travaillait avec ardeur le
+rle de Ccile. Elle retrouvait peu peu la tranquillit, passait
+des nuits moins agites, n'obligeait plus sa mre lui tenir
+la main pendant qu'elle s'endormait, et n'touffait plus dans des
+cauchemars. Une quinzaine de jours s'coulrent ainsi. Puis, un
+matin, tandis qu'assise devant sa toilette elle se peignait les
+cheveux, comme le temps tait sombre, elle avana la tte vers la
+glace, et elle y vit, non pas son visage, mais celui du mort. Un filet
+de sang lui coulait d'un coin de la lvre; il riait et la regardait.
+
+Alors elle se dcida faire ce qu'elle croyait utile et bon.
+Elle prit une voiture et alla le voir. En passant sur le boulevard
+Saint-Michel, elle avait achet chez sa fleuriste une botte de roses.
+Elle les lui apportait. Elle se mit genoux devant la petite croix
+noire qui marquait l'endroit o on l'avait mis. Elle lui parla. Et le
+pria d'tre raisonnable, de la laisser tranquille. Elle lui demanda
+pardon de l'avoir trait autrefois avec duret. On ne s'entend
+pas toujours dans la vie. Mais il devait comprendre maintenant et
+pardonner. A quoi lui servait-il de la tourmenter? Elle ne demandait
+pas mieux que de garder de lui un bon souvenir. Elle irait le voir
+de temps en temps. Mais qu'il renont la poursuivre et
+l'effrayer.
+
+Elle s'effora de le flatter et de l'endormir par de douces paroles:
+
+--Je comprends que tu aies voulu te venger. C'est naturel. Mais tu
+n'es pas mchant au fond. Ne sois plus fch. Ne me fais plus peur.
+Ne viens plus. Je viendrai, moi, je viendrai souvent. Je t'apporterai
+des fleurs.
+
+Elle avait bien envie de le tromper, de l'endormir par de fausses
+promesses, de lui dire: Reste, ne t'agite plus, reste, et je te jure
+de ne plus rien faire qui te dplaise, je te promets d'obir ta
+volont. Mais elle n'osait pas mentir sur une tombe, et elle tait
+sre que ce serait inutile, que les morts savent tout.
+
+Un peu lasse, elle prolongea quelques moments encore, plus mollement,
+ses supplications et ses prires, et elle s'aperut que l'horreur
+que lui causaient les tombes, elle ne l'prouvait pas, cette fois,
+et qu'elle n'avait pas peur du mort. Elle en chercha la raison et
+dcouvrit qu'il ne l'effrayait pas parce qu'il n'tait pas l.
+
+Et elle songea:
+
+--Il n'est pas l; il n'est jamais l; il est partout, except
+l o on l'a mis. Il est dans les rues, dans les maisons, dans les
+chambres.
+
+Et elle se leva dsespre, sre maintenant de le rencontrer
+partout, except dans le cimetire.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Aprs quinze jours de patience, Ligny la pressa de reprendre la vie
+d'autrefois. Le terme tait chu, qu'elle-mme avait fix. Il ne
+voulait pas attendre davantage. Elle souffrait autant que lui de ne
+plus se donner. Mais elle craignait de voir revenir le mort. Elle
+trouva des prtextes gauches pour diffrer les rendez-vous, et puis
+elle avoua qu'elle avait peur. Il la mprisait de montrer si peu de
+raison et de courage. Il ne sentait plus qu'elle l'aimait et il lui
+disait des paroles dures. Et il la poursuivait sans cesse de son
+dsir.
+
+Alors vinrent les jours pres et les heures ingrates. Comme elle
+n'osait plus entrer avec lui sous un toit, ils montaient en fiacre et,
+aprs avoir roul longuement dans les banlieues, ils descendaient
+sur de mornes avenues, s'y enfonaient sous l'pre vent d'est,
+marchant grands pas, comme flagells par le souffle d'une
+invisible colre.
+
+Une fois pourtant, le jour tait si doux, qu'il les pntra de sa
+douceur. Ils suivaient cte cte les alles dsertes du Bois.
+Les bourgeons, qui commenaient se gonfler la pointe des
+branches fines et noires, faisaient aux arbres, sous le ciel rose,
+des cimes violettes. A leur gauche, s'tendait la prairie seme de
+bouquets d'arbres nus, et l'on voyait les maisons d'Auteuil. Les lents
+coups clos des vieillards passaient sur la route, et les
+nourrices poussaient des voitures d'enfants. Un auto traversa de son
+bourdonnement le silence du Bois.
+
+--Tu aimes ces machines-l? demanda Flicie.
+
+--Je trouve a commode, voil tout. C'est vrai qu'il n'tait pas
+chauffeur. Il n'avait de got pour aucun sport et ne s'occupait que
+des femmes.
+
+Montrant un fiacre qui venait de les dpasser:
+
+--Robert, tu as vu?
+
+--Non.
+
+--Il y avait dedans Jeanne Perrin avec une femme.
+
+Et, comme il montrait une paisible indiffrence, elle lui dit sur un
+ton de reproche:
+
+--Tu es comme le docteur Socrate: tu trouves a naturel?
+
+Le lac dormait clair et tranquille entre ses murailles sombres de
+sapins. Ils prirent leur droite le sentier qui longe la berge o
+les oies blanches et les cygnes lissent leurs plumes.
+
+A leur approche, une flottille de canards, comme des nacelles
+vivantes, le col en forme de proue, cingla vers eux.
+
+Flicie leur dit, d'un ton de regret, qu'elle n'avait rien leur
+donner.
+
+--Lorsque j'tais petite, ajouta-t-elle, papa me menait le dimanche
+donner du pain aux btes. C'tait ma rcompense, quand j'avais bien
+tudi toute la semaine. Papa se plaisait la campagne. Il aimait
+les chiens, les chevaux, toutes les btes. Il tait trs doux,
+trs intelligent. Il travaillait beaucoup. Mais l'existence est
+difficile pour un officier qui n'a pas de fortune. Il souffrait de
+ne pas pouvoir faire comme les officiers riches, et puis il ne
+s'entendait pas avec maman. Il n'a pas t heureux dans la vie,
+papa. Il tait souvent triste. Il parlait peu, sans nous parler, nous
+nous comprenions tous les deux. Il m'aimait bien... Mon Robert, plus
+tard, dans longtemps, dans bien longtemps, j'aurai une maisonnette
+la campagne. Et quand tu y viendras, mon chri, tu me trouveras en
+jupe courte donnant du grain mes poules.
+
+Il lui demanda comment l'ide lui tait venue d'entrer au thtre.
+
+--Je savais bien que je ne me marierais pas, puisque je n'avais pas
+de dot. Et de voir mes grandes amies dans les modes ou dans les
+tlgraphes, a ne m'encourageait pas faire comme elles. Dj
+toute petite, je trouvais joli d'tre actrice. J'avais jou la
+pension dans une petite pice, pour la saint Nicolas. a m'avait
+amuse. La matresse disait que je ne jouais pas bien; mais c'tait
+parce que maman lui devait trois mois. Ds l'ge de quinze ans, j'ai
+pens srieusement au thtre. Je suis entre au Conservatoire.
+J'ai travaill, j'ai beaucoup travaill. C'est reintant notre
+mtier. Mais de russir, a repose.
+
+A la hauteur du chalet de l'le, ils trouvrent le bac amarr
+l'estacade. Il y sauta entranant Flicie.
+
+--Ces grands arbres sont beaux, mme sans feuilles, dit-elle; mais je
+croyais que, dans cette saison, le chalet tait ferm.
+
+Le passeur lui rpondit que, par les beaux jours d'hiver, les
+promeneurs aimaient aller dans l'le, parce qu'on y tait
+tranquille et qu' l'instant mme, il venait encore d'y conduire
+deux dames.
+
+Un garon, qui habitait la solitude de l'le, leur servit du th,
+dans un salon rustique, meubl de deux chaises, d'une table, d'un
+piano et d'un divan. Les lambris taient moisis, les parquets
+disjoints. Elle regarda par la fentre la pelouse et les grands
+arbres.
+
+--Qu'est-ce que c'est, demanda-t-elle, que cette grosse boule sombre
+dans le peuplier?
+
+--C'est du gui, ma chrie.
+
+--On dirait un animal pelotonn autour de la branche, et qui la
+ronge. C'est dsagrable voir.
+
+Elle posa la tte sur l'paule de son ami et lui dit languissamment:
+
+--Je t'aime.
+
+Il l'entrana sur le divan. Elle le sentait qui, glissant ses
+pieds, coulait sur elle des mains inhabiles d'impatience, et elle le
+laissait faire, inerte, dcourage, prvoyant que c'tait inutile.
+Les oreilles lui tintaient comme, une clochette. Le tintement cessa et
+elle entendit sa droite une voix trange, claire, glaciale, dire:
+Je vous dfends d'tre l'un l'autre. Il lui sembla que la
+voix parlait de haut dans une lueur, mais elle n'osa tourner la tte.
+C'tait une voix inconnue. Involontairement et, malgr elle, elle
+chercha se rappeler sa voix lui, et elle s'aperut qu'elle en
+avait oubli le son, qu'elle ne pourrait jamais le retrouver. Elle
+pensa: C'est peut-tre la voix qu'il a maintenant. Effraye,
+elle ramena vivement sa jupe sur ses genoux. Mais elle se retint de
+crier et ne parla pas de ce qu'elle venait d'entendre, de peur qu'on
+ne la crt folle et parce qu'elle discernait tout de mme que ce
+n'tait pas rel.
+
+Ligny s'loigna:
+
+--Si tu ne veux plus de moi, dis-le franchement. Je ne te prendrai pas
+de force.
+
+Assise le buste droit et les genoux serrs, elle lui dit:
+
+--Tant que nous sommes dans la foule, tant qu'il y a du monde autour
+de nous, je te dsire, je te veux; et ds que nous sommes seuls,
+j'ai peur.
+
+Il lui rpondit par une moquerie facile et mchante:
+
+--Ah! si pour t'exciter, il te faut un public!...
+
+Elle se leva et se remit la fentre. Une larme coulait sur sa
+joue. Elle pleura longtemps en silence. Puis vivement elle l'appela:
+
+--Regarde donc!
+
+Et elle lui montra Jeanne Perrin qui se promenait sur la pelouse avec
+une jeune femme. Elles se tenaient enlaces, se donnaient l'une
+l'autre des violettes respirer et souriaient.
+
+--Vois! elle est heureuse, tranquille, cette femme.
+
+Et Jeanne Perrin, gotant la paix des longues habitudes, allait
+satisfaite et tranquille, ne laissant pas mme paratre l'orgueil de
+ses prfrences tranges.
+
+Flicie la regardait avec une curiosit qu'elle ne s'avouait pas
+elle-mme et l'enviait de son calme.
+
+--Elle n'a pas peur, elle.
+
+--Laisse-la donc. Quel mal nous fait-elle?
+
+Et il la prit violemment par la taille.
+
+Elle se dgagea en frissonnant. A la fin, du, frustr, humili,
+il se mit en colre, la traita de sotte, jura qu'il ne supporterait
+pas plus longtemps ces faons ridicules.
+
+Elle ne lui rpondit rien et recommena de pleurer.
+
+Irrit de ces larmes, il lui parla durement:
+
+--Puisque tu ne peux plus me donner ce que je te demande, c'est
+inutile de nous revoir. Nous n'avons plus rien nous dire.
+D'ailleurs, je vois bien que tu ne m'aimes plus. Et tu l'avouerais,
+si tu pouvais une fois dire la vrit: tu n'as jamais aim que ce
+misrable cabotin.
+
+Alors elle clata de colre et gmit de dsespoir:
+
+--Menteur! menteur! C'est abominable ce que tu dis l. Tu vois que je
+pleure et tu veux me faire souffrir davantage. Tu profites de ce que
+je t'aime pour me rendre malheureuse. C'est lche! Eh bien, non,
+je ne t'aime plus. Va-t'en! Je ne veux plus te voir. Va-t'en... Mais
+c'est vrai, qu'est-ce que nous faisons l? Est-ce que nous allons
+passer notre vie nous regarder comme a avec fureur, avec
+dsespoir, avec rage. Ce n'est pas de ma faute... Je ne peux pas,
+je ne peux pas. Pardonne-moi, mon chri, mon amour. Je t'aime, je
+t'adore, je te veux. Mais chasse-le, toi. Tu es un homme, tu sais ce
+qu'il faut faire. Chasse-le. Tu l'as tu, ce n'est pas moi. C'est
+toi. Tue-le donc tout fait... Je deviens folle, mon Dieu! je
+deviens folle.
+
+
+Le lendemain, Ligny demanda tre envoy comme troisime
+secrtaire La Haye. Il fut nomm huit jours aprs et partit
+aussitt, sans avoir revu Flicie.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Madame Nanteuil ne pensait qu' sa fille. Sa liaison avec Tony Meyer,
+le marchand de tableaux de la rue de Clichy, lui laissait des loisirs
+et la libert du coeur. Elle rencontra au thtre un fabricant
+d'appareils lectriques, encore jeune, au-dessus de ses affaires
+et d'une extrme politesse, M. Bondois. Il tait d'un temprament
+amoureux et d'un caractre timide, et, comme les femmes belles et
+jeunes lui faisaient peur, il s'tait accoutum ne dsirer que
+les autres. Madame Nanteuil tait encore trs agrable. Mais,
+un soir qu'elle tait mal habille et n'avait pas bonne mine, il
+s'offrit. Elle l'accepta pour faire aller un peu la maison et pour que
+sa fille ne manqut de rien. Son dvouement lui procura le bonheur.
+M. Bondois l'aimait et la cultivait ardemment. tonne d'abord, elle
+en fut ensuite heureuse et tranquille; il lui parut naturel et bon
+d'tre aime, et elle ne devait pas croire qu'elle en et pass la
+saison, quand on lui prouvait le contraire.
+
+Elle s'tait toujours montre bienveillante, d'un caractre facile
+et d'une humeur gale. Mais jamais encore elle n'avait fait paratre
+dans sa maison un si heureux gnie et de si gracieuses penses.
+Douce aux autres et elle-mme, gardant au cours des heures
+changeantes le sourire qui dcouvrait ses belles dents et creusait
+des fossettes dans ses joues grasses, reconnaissante la vie de ce
+qu'elle lui donnait, fleurie, panouie, abondante, elle tait la
+joie et la jeunesse de la maison.
+
+Tandis que madame Nanteuil ne concevait et n'exprimait que des ides
+riantes et claires, Flicie devenait sombre, maussade et chagrine.
+Des plis se creusaient dans son joli visage; sa voix grinait. Elle
+avait connu tout de suite la situation qu'occupait M. Bondois dans sa
+famille et, soit qu'elle et prfr que sa mre ne vct et ne
+respirt que pour elle, soit qu'elle souffrt en sa pit filiale
+d'tre force de l'estimer moins, soit qu'elle lui envit un
+plaisir, soit qu'elle prouvt seulement ce malaise que nous
+causent les choses de l'amour quand elles se font trop prs de nous,
+Flicie, tous les jours, de prfrence durant les repas, reprochait
+amrement madame Nanteuil, par allusions trs claires et en
+termes mal voils, le nouvel ami de la maison, et tmoignait M.
+Bondois lui-mme, chaque fois qu'elle le rencontrait, un dgot
+expansif et une abondante aversion. Madame Nanteuil n'en ressentait
+qu'une affliction lgre et elle excusait sa fille en considrant
+que cette enfant n'avait encore aucune exprience de la vie. Et
+M. Bondois, qui Flicie inspirait une terreur surhumaine,
+s'efforait de l'apaiser par des signes respectueux et de menus
+prsents.
+
+Elle tait violente parce qu'elle souffrait. Les lettres qu'elle
+recevait de La Haye irritaient son amour et le rendaient douloureux.
+Elle se desschait, en proie aux images brlantes. Quand elle voyait
+trop prcisment son ami absent, ses tempes bourdonnaient, son coeur
+battait violemment, puis une ombre lourde s'paississait dans sa
+tte; toute la sensibilit de ses nerfs, toute la chaleur de son
+sang, toutes les forces de son tre coulaient en elle et descendaient
+pour s'amasser en dsir dans les profondeurs de sa chair. Alors
+elle ne songeait plus qu' retrouver Ligny. C'est lui seul qu'elle
+voulait, et elle s'tonnait elle-mme du dgot qu'elle ressentait
+pour tout autre que lui. Car elle n'avait pas toujours eu l'instinct
+si exclusif. Elle se promettait d'aller tout de suite demander de
+l'argent Bondois et de prendre le train pour La Haye. Et elle ne
+le faisait pas. Ce qui l'arrtait, c'tait moins la pense de
+dplaire son amant, qui et trouv ce voyage incorrect, qu'une
+vague peur de rveiller l'ombre endormie.
+
+Elle ne l'avait pas revue depuis le dpart de Ligny. Mais il se
+passait encore en elle et autour d'elle des choses troublantes. Dans
+la rue, un barbet la suivait qui apparaissait et s'vanouissait tout
+ coup. Un matin qu'elle tait couche, sa mre lui dit: Je vais
+chez la modiste, et sortit. Deux ou trois minutes aprs, Flicie
+la vit, qui rentrait dans la chambre comme si elle y avait oubli
+quelque chose. Mais l'apparition s'avana sans regard, sans paroles,
+sans bruit et disparut en touchant le lit.
+
+Elle eut des illusions plus inquitantes. Un dimanche, elle jouait en
+matine, dans _Athalie_, le rle du jeune Zacharie. Comme elle
+avait de trs jolies jambes, ce travesti lui plaisait, et elle tait
+contente aussi de montrer qu'elle savait dire les vers. Mais elle
+remarqua qu'il y avait l'orchestre un prtre en soutane. Ce
+n'tait pas la premire fois qu'un ecclsiastique assistait une
+reprsentation matinale de cette tragdie tire de l'criture.
+Pourtant elle en prouva une impression pnible. Quand elle entra
+en scne, elle vit distinctement Louise Dalle, coiffe du turban de
+Jozabeth, charger un revolver devant le trou du souffleur. Elle eut
+le jugement assez ferme et l'esprit assez prsent pour carter cette
+vision absurde, qui disparut. Mais elle dit ses premiers vers d'une
+voix teinte.
+
+Elle se sentait l'estomac des brlures. Elle souffrait
+d'touffements; parfois, sans cause, une angoisse indicible la
+prenait aux entrailles, son coeur battait d'un mouvement fou, et elle
+craignait de mourir.
+
+Le docteur Trublet la soignait avec une prudence attentive. Elle le
+voyait souvent au thtre et parfois elle allait le consulter dans
+le vieux logis de la rue de Seine. Elle ne passait pas par le salon
+d'attente; le domestique la faisait entrer tout de suite dans la
+petite salle manger o luisaient dans l'ombre des faences
+arabes, et elle passait toujours la premire. Un jour Socrate parvint
+ lui faire comprendre la manire dont les images se forment dans
+le cerveau et comment ces images ne correspondent pas toujours des
+objets extrieurs, ou du moins n'y correspondent pas toujours avec
+exactitude.
+
+--Les hallucinations, ajouta-t-il, ne sont le plus souvent que de
+fausses perceptions. On voit ce qui est, mais on le voit mal, et l'on
+fait d'un plumeau une tte hrisse, d'un oeillet rouge la
+gueule d'un monstre, d'une chemise un fantme dans son linceul.
+Insignifiantes erreurs.
+
+Elle trouva dans ces raisons la force de mpriser et de dissiper ses
+visions de chiens, de chats ou de personnes vivantes et familires.
+Mais elle craignait de revoir le mort. Et les terreurs mystiques
+niches dans des plis obscurs de son cerveau taient plus fortes que
+les dmonstrations du savant. On avait beau lui dire que les morts ne
+revenaient jamais, elle savait bien le contraire.
+
+Socrate lui recommanda cette fois encore de prendre des distractions,
+de voir des amis, et de prfrence des amis agrables, et de fuir,
+comme ses deux plus perfides ennemies, l'ombre et la solitude.
+
+Et il ajouta cette prescription:
+
+--Surtout vitez les personnes et les choses qui peuvent avoir
+quelque rapport avec l'objet de vos visions.
+
+Il ne s'apercevait pas que c'tait impossible. Et Nanteuil ne s'en
+aperut pas non plus.
+
+--Alors vous me gurirez, mon bon Socrate? dit-elle en tournant vers
+lui ses jolis yeux gris, pleins de prires.
+
+--Vous vous gurirez vous-mme, mon enfant. Vous vous gurirez,
+parce que vous tes laborieuse, raisonnable et courageuse... Mais
+oui, vous tes la fois peureuse et brave. Vous avez peur du
+danger, mais vous avez du coeur vivre. Vous gurirez, parce que
+vous n'tes pas en sympathie avec le mal et la souffrance. Vous
+gurirez, parce que vous voulez gurir.
+
+--Vous croyez qu'on gurit quand on veut?
+
+--Quand on veut d'une certaine faon intime et profonde, quand ce
+sont nos cellules qui veulent en nous, quand c'est notre inconscient
+qui veut; quand on veut avec la volont sourde, abondante et pleine
+de l'arbre vigoureux qui veut reverdir au printemps.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Cette nuit-l, ne pouvant s'endormir, elle se retournait dans son lit
+et rejetait les couvertures. Elle sentait que le sommeil tait loin
+encore, qu'il viendrait sur les premiers rayons, pleins de poussires
+dansantes, que le matin darde aux fentes des rideaux. La veilleuse,
+dont le petit coeur ardent luisait travers sa chair de porcelaine,
+lui faisait une compagne mystique et familire. Flicie souleva les
+paupires et but d'un regard cette lueur blanche et laiteuse qui la
+tranquillisait. Puis, refermant les yeux, elle retomba dans l'ennui
+tumultueux de l'insomnie. Par instants, il lui venait la mmoire
+une phrase de son rle, laquelle elle n'attachait aucune
+signification et qui l'obsdait: Nos jours sont ce que nous les
+faisons. Et son esprit se fatiguait retourner sans cesse quatre
+ou cinq ides.
+
+--Il faudra, demain, que j'aille essayer ma robe chez madame
+Royaumont. Hier, je suis entre avec Fagette dans la loge de Jeanne
+Perrin, qui s'habillait, et qui a montr ses jambes velues, comme
+si elle en tait fire. Elle n'est pas laide, Jeanne Perrin; elle
+a mme une belle tte; mais c'est son expression qui me dplat.
+Comment madame Colbert fait-elle pour me rclamer trente-deux francs?
+Quatorze et trois, dix-sept, et neuf, vingt-six. Je ne lui dois que
+vingt-six francs. Nos jours sont ce que nous les faisons. Que j'ai
+chaud!
+
+D'un bond de ses reins souples, elle se retourna et ses bras nus
+s'ouvrirent pour treindre l'air comme un corps subtil et frais.
+
+--Il me semble qu'il y a un sicle que Robert est parti. C'est mal de
+sa part de m'avoir laisse seule. Je m'ennuie aprs lui.
+
+Et, pelotonne dans son lit, elle se rappelait studieusement comme
+c'tait quand ils se tenaient presss l'un contre l'autre. Elle
+l'appelait:
+
+--Mon chat! mon petit loup!
+
+Aussitt les ides recommenaient dans sa tte leur mange
+fatigant.
+
+--Nos jours sont ce que nous les faisons. Nos jours sont ce que
+nous les faisons. Nos jours... Quatorze et trois, dix-sept, et neuf,
+vingt-six. J'ai bien vu que Jeanne Perrin faisait exprs de montrer
+ses longues jambes d'homme, toutes sombres de poils. Est-ce vrai, ce
+qu'on dit, que Jeanne Perrin donne de l'argent aux femmes? Il faudra
+que demain, quatre heures, j'aille essayer ma robe. Il y a une
+chose terrible, c'est que madame Royaumont ne sait jamais bien monter
+les manches. Que j'ai chaud! Socrate est un bon mdecin. Mais, des
+moments, il s'amuse abrutir les personnes.
+
+Tout coup elle pensa Chevalier et elle sentit comme une
+influence de lui qui se coulait le long des murs de la chambre. Elle
+crut voir que la clart de la veilleuse en tait obscurcie. C'tait
+moins qu'une ombre et c'tait inquitant. L'ide la traversa tout
+ coup que cette chose subtile venait des portraits du mort. Elle
+n'en avait gard aucun dans sa chambre. Mais l'appartement en
+contenait encore, qu'elle n'avait pas dtruits. Elle en fit le compte
+avec soin et trouva qu'il devait en rester trois: un premier, trs
+jeune, sur un fond nuageux; un autre, rieur et familier, cheval sur
+une chaise; un troisime, en don Csar de Bazan. Dans sa hte de
+les anantir, elle sauta du lit, alluma une bougie et, tranant
+ses mules, glissa, en chemise, dans le salon, jusqu' la table
+de palissandre, surmonte d'un palmier phnix, souleva le tapis,
+fouilla le tiroir. Il contenait des jetons, des bobches, quelques
+morceaux de bois dcolls des meubles, deux ou trois pendeloques
+du lustre et quelques photographies, parmi lesquelles elle ne trouva
+qu'un seul Chevalier, le plus jeune, sur un fond nuageux.
+
+Elle chercha les deux autres dans un petit meuble faon de Boulle qui
+ornait l'intervalle des fentres et portait les lampes de Chine. L
+dormaient des globes de verre dpoli, des abat-jour, des coupes de
+cristal garnies de bronze dor, un porte-allumettes en porcelaine
+peinte, orn d'un enfant endormi prs d'un chien, contre un tambour,
+des livres dbrochs, des partitions en lambeaux, deux ventails
+briss, une flte et un petit tas de portraits-cartes. Elle y
+dcouvrit un deuxime Chevalier, le don Csar de Bazan. Le dernier
+n'y tait pas. Elle se demanda inutilement o on avait bien pu le
+fourrer. En vain elle fouilla les botes, les coupes, les cache-pots,
+le casier musique. Et tandis qu'elle le recherchait ardemment, le
+portrait grandissait et se prcisait dans son imagination, atteignait
+la taille humaine, prenait un air moqueur et la narguait. Elle avait
+la tte en feu, les pieds glacs et sentait la peur lui entrer dans
+le creux de l'estomac. Au moment de renoncer et d'aller cacher sa
+tte dans l'oreiller, elle se rappela que sa mre gardait des
+photographies dans son armoire glace. Elle reprit courage.
+Doucement, elle entra dans la chambre de madame Nanteuil endormie,
+ pas muets gagna l'armoire, l'ouvrit avec lenteur, sans bruit, et,
+monte sur une chaise, explora la plus haute tablette, charge de
+vieux cartons. Elle mit la main sur un album qui datait du second
+Empire et qu'on n'avait pas ouvert depuis vingt ans. Elle remua des
+tas de lettres, des liasses de papier timbr et de reconnaissances
+du Mont-de-Pit. Rveille par la lumire de la bougie et par le
+bruit de souris que faisait la chercheuse, madame Nanteuil demanda:
+
+--Qui est l?
+
+Aussitt, voyant juch sur une chaise, en longue chemise de nuit,
+une grosse natte dans le dos, le petit fantme familier:
+
+--C'est toi, Flicie? Tu n'es pas malade?... Qu'est-ce que tu fais
+l?
+
+--Je cherche quelque chose.
+
+--Dans mon armoire?
+
+--Oui, maman.
+
+--Veux-tu bien aller te coucher! tu vas t'enrhumer... Dis-moi ce que
+tu cherches, au moins. Si c'est le chocolat, il est sur la planche du
+milieu, ct du sucrier en argent.
+
+Mais Flicie avait saisi un paquet de photographies qu'elle
+feuilletait rapidement.
+
+Sous ses doigts impatients passaient madame Doulce, couverte de
+dentelles; Fagette, clatante et les cheveux dvors de lumire;
+Tony Meyer, les yeux rapprochs l'un de l'autre et le nez tombant sur
+les lvres; Pradel, la barbe fleurie; Trublet, chauve et camus; M.
+Bondois, l'oeil craintif et le nez roide sur une moustache paisse.
+Bien qu'elle n'et point la tte s'occuper de M. Bondois, elle
+lui donna au passage un regard hostile et, d'aventure, lui fit tomber
+sur le nez une goutte de bougie.
+
+Madame Nanteuil, tout fait rveille, s'tonnait:
+
+--Flicie, qu'est-ce que tu as fourgonner comme a dans mon
+armoire?
+
+Flicie, qui tenait enfin le portrait tant cherch, ne rpondit que
+par un cri de joie sauvage et s'envola de la chaise emportant son mort
+et, par mgarde, M. Bondois avec.
+
+Rentre dans le salon, elle s'accroupit devant la chemine et fit
+un feu de papier dans lequel elle jeta les trois photographies de
+Chevalier. Elle les regarda flamber, et quand les trois cartes,
+tordues et noircies, se furent envoles sans forme ni matire, elle
+respira largement. Elle croyait bien, cette fois, avoir t au
+mort jaloux la substance de ses apparitions et s'tre dlivre de
+l'obsession.
+
+En reprenant son bougeoir, elle vit M. Bondois dont le nez
+disparaissait sous un rond de cire blanche. Ne sachant qu'en faire,
+elle le jeta en riant dans la chemine encore flambante.
+
+Rentre dans sa chambre, elle se mit devant sa glace et serra sa
+chemise sur elle, pour marquer ses formes. Une rflexion, qui lui
+traversait parfois la tte, s'y arrta cette fois un peu plus
+longtemps qu' l'ordinaire. Elle se disait elle-mme:
+
+--Pourquoi est-on faite comme a, avec une tte, des bras, des
+jambes, des mains, des pieds, une poitrine, un ventre? Pourquoi comme
+a et pas autrement? C'est drle!
+
+En cet instant, la forme humaine lui apparaissait arbitraire, bizarre,
+trange. Mais son tonnement cessa vite. Et, se regardant, elle se
+plut. Elle avait d'elle un got vif et profond. Elle dcouvrit ses
+seins, les tint dlicatement sur le creux de ses mains, les contempla
+dans la glace avec tendresse, comme s'ils eussent t non pas
+d'elle, mais elle, comme deux tres anims, comme une couple de
+colombes.
+
+Aprs leur avoir souri, elle se recoucha. Se rveillant une heure
+tardive de la matine, elle prouva une seconde de surprise d'tre
+couche seule. Parfois, en songe, elle se ddoublait et, sentant sa
+propre chair, rvait qu'elle recevait les caresses d'une femme.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+La rptition gnrale de _la Grille_ tait annonce pour
+deux heures. Ds une heure, le docteur Trublet avait pris sa place
+accoutume dans la loge de Nanteuil.
+
+Flicie, aux mains de madame Michon, reprochait son docteur de ne
+rien lui dire. Mais c'est elle qui, proccupe, l'esprit tendu sur
+le rle qu'elle allait jouer, n'coutait pas. Elle recommanda qu'on
+ne laisst entrer personne dans la loge. Pourtant elle reut avec
+plaisir Constantin Marc, se trouvant en sympathie avec lui.
+
+Il tait trs mu. Pour cacher son trouble, il affectait de parler
+de ses bois du Vivarais, il commenait des histoires de chasse et des
+contes de paysans, qu'il n'achevait pas.
+
+--J'ai le trac, dit Nanteuil. Et vous, monsieur Marc, est-ce que vous
+ne sentez pas des coups dans l'estomac?
+
+Il se dfendit d'prouver aucune motion.
+
+Elle insista:
+
+--Avouez que vous voudriez bien que ce soit fini.
+
+--Eh bien, puisque vous y tenez, peut-tre que j'aimerais mieux que
+ce ft fini.
+
+Sur quoi, le docteur Socrate, d'un air simple et d'une voix
+tranquille, lui adressa cette parole interrogative:
+
+--Ne pensez-vous pas que ce qui doit s'accomplir ne soit dj
+accompli et n'ait t de tout temps accompli?
+
+Et, sans attendre de rponse, il ajouta:
+
+--Si les phnomnes du monde parviennent successivement notre
+connaissance, nous n'en devons pas conclure qu'ils sont en ralit
+successifs, et nous avons encore moins de raisons de croire qu'ils se
+produisent au moment o nous les percevons.
+
+--C'est vident, dit Constantin Marc, qui n'avait pas cout.
+
+--L'univers, poursuivit le docteur, nous apparat sans cesse
+imparfait, et nous avons l'illusion qu'il s'achve sans cesse. Comme
+nous percevons les phnomnes successivement, nous croyons qu'en
+effet ils succdent les uns aux autres. Nous nous imaginons que ceux
+que nous ne voyons plus sont passs et que ceux que nous ne voyons
+pas encore sont futurs. Mais on peut concevoir des tres construits
+de telle faon qu'ils dcouvrent simultanment ce qui pour nous
+est le pass et l'avenir. On en peut concevoir qui peroivent les
+phnomnes dans un ordre rtrograde et les voient se drouler
+de notre futur notre pass. Des animaux disposant de l'espace
+autrement que nous et capables, par exemple, de se mouvoir avec
+une vitesse plus grande que celle de la lumire, se feraient de la
+succession des phnomnes une ide trs diffrente de celle que
+nous en avons.
+
+--Pourvu qu'aujourd'hui Durville ne me fasse pas de blagues en scne!
+s'cria Flicie pendant que madame Michon lui passait ses bas sous
+sa jupe.
+
+Constantin Marc l'assura que Durville n'y songeait mme pas et il la
+supplia de ne pas s'inquiter.
+
+Et le docteur Socrate reprit sa dmonstration.
+
+--Nous-mmes, par une nuit claire, le regard sur l'pi de la Vierge,
+qui palpite la cime d'un peuplier, nous voyons la fois ce qui
+fut et ce qui est. Et l'on peut dire galement que nous voyons ce qui
+est et ce qui sera. Car, si l'toile, telle qu'elle nous apparat,
+est le pass par rapport l'arbre, l'arbre est l'avenir par rapport
+ l'toile. Cependant l'astre qui, de loin, nous montre son petit
+visage de feu, non tel qu'il est aujourd'hui, mais tel qu'il tait
+lors de notre jeunesse, peut-tre mme avant notre naissance, et le
+peuplier, dont les jeunes feuilles tremblent dans l'air frais du
+soir, se rejoignent en nous dans un mme moment du temps et nous sont
+prsents l'un et l'autre la fois. Nous disons d'une chose qu'elle
+est dans le prsent quand nous la percevons prcisment. Nous
+disons qu'elle est dans le pass lorsque nous n'en gardons qu'une
+image indistincte. Une chose ft-elle accomplie depuis des millions
+d'annes, si nous en recevons une impression aussi forte que
+possible, ce ne sera pas pour nous une chose passe: elle nous sera
+prsente. L'ordre dans lequel roulent les choses dans les abmes
+de l'univers nous est inconnu. Nous ne connaissons que l'ordre de
+nos perceptions. Croire que l'avenir n'est pas, parce que nous ne le
+connaissons pas, c'est croire qu'un livre est inachev parce que nous
+n'avons pas fini de le lire.
+
+Ici le docteur s'arrta un moment. Et Nanteuil, dans le silence,
+entendit battre son coeur. Elle s'cria:
+
+--Continuez, mon bon Socrate, continuez, je vous en prie. Si vous
+saviez comme vous me faites du bien en causant!... Vous pensez que je
+n'coute pas un mot de ce que vous dites. Mais de vous entendre dire
+des choses lointaines, a me distrait; a me fait sentir qu'il n'y a
+pas que mon entre; a m'empche de m'enfoncer dans le trou noir...
+Dites n'importe quoi, mais ne vous arrtez pas...
+
+Le sage Socrate, qui sans doute avait prvu la bonne influence que sa
+parole exerait sur la comdienne, poursuivit son discours:
+
+--L'univers se construit aussi fatalement qu'un triangle dont
+un ct et deux angles sont donns. Les choses futures sont
+dtermines. Elles sont ds lors termines. Elles sont comme si
+elles existaient. Elles existent dj. Elles existent si bien que
+nous les connaissons en partie. Et, si cette partie est infime par
+rapport leur immensit, elle est en proportion trs apprciable
+avec la partie que nous pouvons connatre des choses accomplies. Il
+nous est permis de dire que, pour nous, l'avenir n'est pas beaucoup
+plus obscur que le pass. Nous savons que les gnrations
+succderont aux gnrations dans le travail, la joie et la
+souffrance. J'tends mes regards par del la dure de la race
+humaine. Je vois les constellations changer lentement dans le ciel
+leurs formes, qui semblaient immuables; je regarde le chariot
+dteler son antique attelage, le bouclier d'Orion se rompre, Sirius
+s'teindre. Nous savons que le soleil se lvera demain et que
+longtemps encore, dans les nues paisses ou les vapeurs lgres,
+il se lvera tous les matins.
+
+Adolphe Meunier entra discrtement sur la pointe des pieds.
+
+Le docteur lui serra la main:
+
+--Bonjour, monsieur Meunier. Nous voyons la nouvelle lune du mois
+prochain. Nous ne la voyons pas aussi distinctement que la nouvelle
+lune de cette nuit, parce que nous ne savons pas dans quel ciel gris
+ou roux elle montrera son derrire de vieille casserole sur mon
+toit, parmi les tuyaux coiffs de chapeaux pointus et de capotes
+romantiques, aux regards des chats amoureux. Mais ce lever de la lune
+prochaine, si nous tions assez savants pour le connatre d'avance
+dans ses moindres circonstances, toutes ncessaires, nous nous
+ferions une ide aussi nette de la nuit dont je parle que de celle
+o nous sommes: l'une et l'autre nous seraient galement prsentes.
+
+La connaissance que nous avons des faits est l'unique raison qui
+nous porte croire leur ralit. Nous connaissons certains
+faits venir. Nous devons donc les tenir pour rels. Et s'ils sont
+rels, ils sont raliss. Ainsi donc il est croyable, mon cher
+Constantin Marc, que votre pice est joue, depuis mille ans, ou
+depuis une demi-heure, ce qui revient absolument au mme. Il est
+croyable que nous sommes tous morts depuis longtemps. Pensez-le, et
+vous serez tranquille.
+
+Constantin Marc, qui avait trs mal suivi ces raisons et qui n'en
+sentait ni l'-propos ni la convenance, rpondit un peu agac que
+tout cela tait dans Bossuet.
+
+--Dans Bossuet! s'cria le docteur outr, je vous dfie bien d'y
+trouver rien de semblable. Bossuet n'avait aucune philosophie.
+
+Nanteuil se tourna vers le docteur. Elle tait coiffe d'un grand
+bonnet de linon, haute coiffe arrondie, serr sur la tte par
+un large ruban bleu et dont les barbes descendant en tages lui
+ombrageaient le front et les joues. Elle s'tait change en une
+blonde ardente. Des cheveux roux lui tombaient en boucles sur les
+paules. Sur son sein se croisait un fichu d'organdi pris dans une
+large ceinture violette. Sa jupe blanche raye de rose, coulant
+comme mouille de la taille un peu haute, la faisait paratre trs
+longue. Et elle apparaissait en figure de rve.
+
+--Delage aussi, dit-elle, fait de sales blagues: savez-vous celle
+qu'il a faite Marie-Claire? Ils jouaient tous les deux dans les
+_Femmes savantes_. En scne, il lui a mis un oeuf dans la main. Elle
+n'a pas pu s'en dbarrasser de tout l'acte.
+
+A l'appel de l'avertisseur, elle descendit, suivie de Constantin Marc.
+Ils entendaient le bruit de la salle, la rumeur du monstre, et il
+leur semblait qu'ils entraient dans la gueule ardente de la bte
+apocalyptique.
+
+
+_La Grille_ fut bien accueillie. Venue en fin de saison, sans espoir
+d'une longue dure, elle trouva grce devant tous. Vers le milieu du
+premier acte, on y sentit du style, de la posie et, et l, des
+obscurits. Ds lors on la respecta, on affecta de s'y plaire, on
+voulut l'avoir comprise. On lui passa de n'tre gure dramatique.
+Elle tait littraire, et, cette fois, on admettait le genre.
+
+Constantin Marc ne connaissait encore personne Paris. Il avait
+fait venir au thtre trois ou quatre propritaires du Vivarais qui
+rougeoyaient l'orchestre, dans leurs cravates blanches, roulaient
+des yeux ronds et n'osaient applaudir. Comme il n'avait pas d'amis,
+personne ne pensa nuire son succs. Et mme, dans les
+couloirs, on le faisait homme de talent contre d'autres. Trs
+mu cependant, il errait de loge en loge ou s'abattait au fond de
+l'avant-scne du directeur. Il s'inquitait des critiques.
+
+--Soyez tranquille, lui dit Romilly. Ils diront de votre pice le
+bien ou le mal qu'ils pensent de Pradel. Et, dans ce moment-ci, ils en
+pensent plus de mal que de bien.
+
+Adolphe Meunier l'avertit, avec un ple sourire, que la salle tait
+bonne et que les critiques trouvaient l'criture de la pice trs
+soigne. Il attendit en retour quelques paroles obligeantes sur
+_Pandolphe et Clarimonde_. Mais Constantin Marc ne songea pas les
+lui adresser.
+
+Romilly secoua la tte:
+
+--Il faut prvoir les reintements. Monsieur Meunier le sait bien.
+La presse a t envers lui d'une injustice froce.
+
+--Hlas! soupira Meunier, on ne dira jamais autant de mal de nous
+qu'on en a dit de Shakespeare et de Molire.
+
+Le succs de Nanteuil fut grand, et marqu moins encore par de
+bruyants rappels que par l'approbation plus discrte et plus profonde
+des amateurs dlicats. Elle avait montr des qualits qu'on ne
+lui connaissait pas encore, la puret de la diction, la noblesse des
+attitudes, une grce chaste et fire.
+
+Sur la scne, pendant le dernier entr'acte, le ministre lui adressa
+ses flicitations. C'tait signe que la salle tait favorable: car
+les ministres n'expriment jamais des opinions singulires. Derrire
+le grand-matre de l'Universit, se pressait une foule flatteuse de
+fonctionnaires, de gens du monde et d'auteurs dramatiques. Les bras
+allongs vers elle comme des pompes, ils lui exprimaient tous la
+fois leur admiration. Et madame Doulce, touffe par leur nombre,
+abandonnait aux boutons des vtements d'hommes des lambeaux de ses
+innombrables dentelles de coton.
+
+Le dernier acte fut le triomphe de Nanteuil. Elle eut mieux du public
+que des pleurs et des cris. Elle obtint de tous les yeux ces regards
+humides et pourtant sans larmes, de toutes les poitrines ce murmure
+profond et presque muet, que seule arrache la beaut.
+
+Elle sentit qu'elle avait dmesurment grandi en un moment et, la
+toile tombe, elle murmura:
+
+--Cette fois, a y est!
+
+Elle se dshabillait dans sa loge pleine de corbeilles d'orchides,
+de bouquets de roses et de gerbes de lilas, quand on lui apporta une
+dpche. Elle l'ouvrit. C'tait un tlgramme de La Haye qui
+contenait ces mots:
+
+ _M'associe de coeur succs certain.
+ ROBERT._
+
+Au moment o elle achevait de lire, le docteur Trublet entra dans la
+loge.
+
+Elle lui jeta au cou ses bras ardents de fatigue et de joie, l'attira
+contre sa poitrine moite et mit sur ce visage de Silne mditatif un
+plein baiser de sa bouche enivre.
+
+Socrate, qui tait un sage, reut ce baiser comme un prsent du
+sort, sachant bien qu'il n'tait pas pour lui, mais qu'il tait
+ddi la gloire et l'amour.
+
+Nanteuil s'aperut elle-mme que dans son ivresse elle avait
+peut-tre charg ses lvres d'un souffle trop ardent, car elle dit
+en jetant les bras dans le vague:
+
+--Tant pis! je suis si heureuse!
+
+
+
+
+XX
+
+
+A Pques, un vnement considrable accrut sa joie. Elle fut
+engage la Comdie-Franaise. Depuis quelque temps, sans le
+dire, elle sollicitait pour cela. Sa mre l'avait aide dans ses
+dmarches. Madame Nanteuil tait aimable, depuis qu'elle tait
+aime. Maintenant elle portait des corsets droits et avait des
+jupons qu'elle pouvait montrer partout. Elle frquenta les bureaux
+du ministre, et l'on croit que, sollicite par un sous-chef
+aux beaux-arts, elle cda de trs bonne grce. Du moins, Pradel
+l'affirmait. Il s'criait tout rjoui:
+
+--On ne la reconnat plus, la maman Nanteuil! Elle est devenue trs
+dsirable, et je l'aime mieux que sa petite rosse de fille. Elle a
+meilleur caractre.
+
+Comme les autres, Flicie Nanteuil avait ddaign, mpris,
+dnigr la Comdie-Franaise. Elle avait dit comme les autres:
+Je n'ai gure envie d'entrer dans cette maison-l. Et quand elle
+fut de la maison, elle exulta de joie et d'orgueil. Ce qui doublait
+son plaisir, c'est qu'elle devait dbuter dans _l'cole des Femmes_.
+Dj elle travaillait le rle d'Agns avec un vieux professeur
+obscur qu'elle estimait parce qu'il avait toutes les traditions, M.
+Maxime. Elle jouait, le soir, Ccile de _la Grille_ et vivait dans
+une fivre de travail, quand elle reut une lettre par laquelle
+Robert de Ligny lui annonait qu'il revenait Paris.
+
+Durant son sjour La Haye, il avait fait quelques expriences qui
+lui avaient dmontr la force de son amour pour Flicie. Il avait
+eu des femmes qui passaient pour agrables et jolies. Mais ni madame
+Boumdernoot, de Bruxelles, grande et frache, ni les soeurs van
+Cruysen, modistes sur le Vyver, ni Suzette Berger, des Folies-Marigny,
+alors en tourne par l'Europe septentrionale, ne lui avaient donn
+dans le plaisir un sentiment de plnitude. Prs d'elles, il avait
+regrett Flicie et dcouvert que, de toutes les femmes, il ne
+dsirait que celle-l. Sans madame Boumdernoot, les soeurs van
+Cruysen et Suzette Berger, il n'aurait jamais connu tout le prix
+qu'avait pour lui Flicie Nanteuil. Si l'on s'en tient aux mots, on
+dira qu'il l'avait trompe. C'est le terme propre. Il y en a d'autres
+qui reviennent celui-l et sont d'un moins bon usage. Mais si
+l'on y regarde de plus prs, il ne l'avait pas trompe. Il l'avait
+cherche, il l'avait cherche hors d'elle et avait appris qu'il ne
+la trouverait qu'en elle. Dans son inutile sagesse, il en prouvait
+presque de la colre et de l'effroi, inquiet de mettre dsormais la
+multitude de ses dsirs sur si peu de substance et dans un endroit
+unique et fragile. Et il aimait d'autant plus Flicie qu'il l'aimait
+avec quelque rage et quelque haine.
+
+Le jour mme de son arrive, il lui donna rendez-vous dans une
+garonnire qu'un collgue riche du ministre des Affaires
+trangres lui avait prte. C'tait, sur l'avenue de l'Alma, au
+rez-de-chausse d'une maison avenante, deux petites pices tendues
+de soleils aux coeurs bruns, aux ptales d'or, qui montaient gaux,
+tranquilles et sans ombre, sur le mur rjoui. Modernes de style, les
+meubles d'un vert ple, dcors de tiges fleuries, suivaient dans
+leurs contours les courbes molles des liliaces et prenaient la
+douceur des vgtations humides. La psych s'inclinait lgrement
+dans son cadre de plantes bulbeuses aux formes souples, termines par
+des corolles closes, et, dans ce cadre, la glace avait la fracheur
+de l'eau. Une peau d'ours blanc s'allongeait, au pied du lit.
+
+--Toi! toi!... C'est toi!...
+
+Elle ne pouvait dire autre chose.
+
+Elle lui voyait des prunelles luisantes et lourdes de dsir, et,
+tandis qu'elle le regardait, un nuage s'paississait sur ses yeux, le
+feu subtil de son sang, la brlure de ses reins, le souffle chaud de
+sa poitrine, l'ardeur fumeuse de son front lui vinrent ensemble
+la bouche, et elle appuya longuement sur les lvres de son amant un
+baiser rempli de toutes ces flammes et frais comme une fleur dans la
+rose.
+
+Ils se demandaient l'un l'autre vingt choses la fois et
+entremlaient leurs questions.
+
+--Est-ce que tu t'ennuyais loin de moi, Robert?
+
+--Alors, tu dbutes la Comdie?
+
+--Est-ce que c'est joli, La Haye?
+
+--Oui, une petite ville paisible. Des maisons rouges, grises, jaunes,
+avec des pignons en escalier, des volets verts, des graniums aux
+fentres.
+
+--Qu'est-ce que tu faisais l dedans?
+
+--Pas grand'chose... Je faisais le tour du Vyver.
+
+--Tu n'allais pas avec des femmes, au moins?
+
+--Ah! ma foi, non... Comme tu es jolie, ma chrie! Tu es gurie
+maintenant?
+
+--Oui, oui, je suis gurie.
+
+Et, tout coup suppliante:
+
+--Robert, je t'aime. Ne me quitte pas. Si tu me quittais, bien sr
+que je n'en prendrais pas un autre. Et qu'est-ce que je deviendrais?
+Tu sais que je ne peux pas me passer d'amour.
+
+Il lui rpondit brusquement, d'un ton rude, qu'il ne l'aimait que
+trop, qu'il ne pensait qu' elle.
+
+--J'en deviens stupide!
+
+Cette rudesse la ravit et la rassura mieux que n'et fait la molle
+douceur des serments et des promesses. Elle sourit et commena se
+dshabiller gnreusement.
+
+--Quand dbutes-tu la Comdie?
+
+--Ce mois-ci.
+
+Elle ouvrit son petit sac et en tira, avec sa poudre de riz, son
+bulletin de rptition, qu'elle tendit Robert. Ce qu'elle ne
+se lassait pas d'admirer dans ce papier, c'tait qu'il portait
+l'en-tte de la Comdie, avec la date lointaine, auguste, de la
+fondation.
+
+--Tu vois. Je dbute dans Agns de _l'cole des Femmes_.
+
+--C'est un joli rle.
+
+--Je te crois!
+
+Et, en se dshabillant, des vers lui venaient aux lvres, et elle
+les murmurait:
+
+ Moi, j'ai bless quelqu'un? fis-je tout tonne.
+ Oui, dit-elle, bless; mais bless tout de bon;
+ Et c'est l'homme qu'hier vous vtes du balcon.
+ Las! qui pourrait, lui dis-je, en avoir t cause?
+ Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose?...
+
+Tu vois, je n'ai pas maigri...
+
+ Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal,
+ Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal...
+
+J'ai plutt engraiss, mais pas trop.
+
+ H, mon Dieu! ma surprise est, fis-je, sans seconde;
+ Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?
+
+Il coutait ces vers avec plaisir. S'il n'avait pas beaucoup plus
+de lettres antiques ni de tradition franaise que ses jeunes
+contemporains, il avait plus de got et des curiosits plus vives.
+Et, comme tous les Franais, il aimait Molire, le comprenait, le
+sentait profondment.
+
+--C'est dlicieux, dit-il. Maintenant viens.
+
+Elle laissa couler sa chemise avec une grce tranquille et
+bienfaisante. Mais, parce qu'elle voulait se faire dsirer, et pour
+l'amour de la comdie, elle commena le rcit d'Agns:
+
+ J'tais sur le balcon travailler au frais,
+ Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprs
+ Un jeune homme bien fait qui, rencontrant ma vue...
+
+Il l'appela, l'attira lui. Elle lui glissa des bras, et,
+s'approchant de la psych, elle continua de rciter et de jouer
+devant la glace:
+
+ D'une humble rvrence aussitt me salue.
+
+Elle flchit le genou, une premire fois lgrement, ensuite un
+peu plus bas, puis, la jambe gauche en avant, et rejetant la jambe
+droite en arrire, elle salua profondment:
+
+ Moi, pour ne point manquer la civilit,
+ Je fis la rvrence aussi de mon ct...
+
+Il l'appela, plus pressant. Mais elle fit une seconde rvrence,
+dont elle marqua les temps avec une amusante prcision. Et elle ne
+s'arrta plus de rciter ni de faire des rvrences aux endroits
+o le texte et la tradition les indiquent.
+
+ Soudain il me refait une autre rvrence;
+ Moi, j'en refais de mme une autre en diligence;
+ Et lui, d'une troisime aussitt repartant,
+ D'une troisime aussi j'y repars l'instant...
+
+Elle excutait tous les jeux de scne srieusement, avec
+conscience et le soin de bien faire. Ses attitudes, dont quelques-unes
+dconcertaient parce qu'il et fallu une jupe pour les expliquer,
+taient presque toutes jolies et toutes intressantes, en ce
+qu'elles accusaient dans un corps jeune des muscles fermes sous
+leur molle enveloppe, et rvlaient, chaque mouvement, des
+correspondances et des harmonies qu'on n'observe pas d'ordinaire.
+
+En revtant sa nudit de la biensance des attitudes et de
+l'ingnuit des expressions, elle ralisait par fortune et
+caprice un joyau d'art, une allgorie de l'Innocence dans le got
+d'Allegrain ou de Clodion. Et, dans cette figurine anime rsonnait
+avec une puret dlicieuse le grand vers comique. Robert, charm
+malgr lui, la laissa aller jusqu'au bout. Ce qui l'amusait surtout,
+c'tait que la chose la plus publique de toutes, une scne de
+thtre, lui ft offerte ainsi d'une faon prive et secrte.
+Et, en observant les faons crmonieuses de cette fille toute nue,
+il se donnait aussi le plaisir philosophique de dcouvrir avec quoi
+l'on fait de la dignit dans les meilleures compagnies.
+
+ Il passe, vient, repasse et toujours de plus belle
+ Me fait chaque fois rvrence nouvelle;
+ Et moi, qui tous ses tours fixement regardais,
+ Nouvelle rvrence aussi je lui rendais...
+
+Cependant elle admirait dans la glace ses seins frachement clos,
+sa taille agile, ses bras un peu minces, ronds et fusels, ses jambes
+fines, ses beaux genoux polis, et, voyant tout cela servir au bel
+art de la comdie, elle s'animait, s'exaltait; une lgre rougeur,
+comme un fard, colorait ses joues.
+
+ Tant que si sur ce point la nuit ne ft venue,
+ Toujours comme cela je me serais tenue,
+ Ne voulant point cder, ni recevoir l'ennui
+ Qu'il me pt estimer moins civile que lui...
+
+Il lui cria, du lit, o il tait accoud:
+
+--Maintenant, viens!
+
+Alors, tout anime et empourpre:
+
+--Et moi, tu crois donc que je ne t'aime pas!...
+
+Elle se jeta au ct de son ami. Abandonne et souple, elle
+renversa la tte, offrant aux baisers ses yeux voils de cils
+ombreux et sa bouche entr'ouverte o luisait un humide clair.
+
+Tout coup elle se dressa sur ses genoux. Ses prunelles fixes
+taient pleines d'une horreur indicible. De sa gorge sortit un cri
+rauque, suivi d'une plainte douce et longue comme un son d'orgue. Elle
+montra du doigt, en dtournant la tte, la fourrure blanche tendue
+au pied du lit.
+
+--L! l!... Il est couch en chien de fusil, la tte troue...
+Il me regarde en riant avec du sang au coin de la bouche...
+
+Ses yeux, grands ouverts, roulrent tout blancs. Son corps se tendit
+en arc, et quand il eut repris sa souplesse, elle tomba comme morte.
+
+Il lui mouilla les tempes d'eau froide et la ranima. D'une voix
+enfantine, elle se plaignit d'tre brise toutes les jointures.
+Sentant une brlure au creux de ses mains, elle regarda et vit que la
+paume tait coupe et saignait.
+
+Elle dit:
+
+--C'est mes ongles qui sont entrs dans ma main. Ils sont pleins de
+sang, mes ongles, vois!
+
+Elle le remercia tendrement des soins qu'il lui avait donns, et
+s'excusa avec douceur de lui causer tous ces ennuis.
+
+--C'est pas pour a que tu tais venu, hein?
+
+Elle essaya de sourire et regarda autour d'elle.
+
+--C'est joli, ici.
+
+Son regard rencontra le bulletin de rptition ouvert sur la table
+de nuit, et elle soupira:
+
+--Qu'est-ce que a fait que je sois une grande artiste, si je ne suis
+pas heureuse?
+
+Sans le savoir, elle rptait mot pour mot ce que Chevalier avait
+dit quand elle l'avait repouss.
+
+Puis, soulevant sa tte encore lourde au-dessus de l'oreiller qu'elle
+avait creus, elle tourna vers son amant ses yeux tristes et lui dit
+avec rsignation:
+
+--Nous nous aimions bien, nous deux. C'est fini. Nous ne serons plus
+jamais l'un l'autre, plus jamais... Il ne veut pas!
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire comique, by Anatole France
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE ***
+
+***** This file should be named 17345-8.txt or 17345-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/7/3/4/17345/
+
+Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/17345-8.zip b/17345-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..f47e436
--- /dev/null
+++ b/17345-8.zip
Binary files differ
diff --git a/17345-h.zip b/17345-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..338208e
--- /dev/null
+++ b/17345-h.zip
Binary files differ
diff --git a/17345-h/17345-h.htm b/17345-h/17345-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..e64ace0
--- /dev/null
+++ b/17345-h/17345-h.htm
@@ -0,0 +1,8824 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=utf-8">
+ <title>The book</title>
+ <meta name="author" content=" ">
+
+<style type="text/css">
+<!--
+ body {margin-left: 10%; margin-right: 10%;}
+ p {text-align: justify;}
+ blockquote {text-align: justify;}
+ h1,h2,h3,h4 {text-align: center;}
+ h5,h6 {text-align: left;}
+ pre {font-size: 0.7em;}
+ .sc {font-variant: small-caps;}
+
+
+ .poem
+ {margin-left:10%; margin-right:10%; margin-bottom: 1em; text-align: left;}
+ .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;}
+ .poem p {margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
+ .poem p.i2 {margin-left: 1em;}
+ .poem p.i4 {margin-left: 2em;}
+ .poem p.i6 {margin-left: 3em;}
+ .poem p.i8 {margin-left: 4em;}
+ .poem p.i10 {margin-left: 5em;}
+
+
+
+ -->
+ </style>
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Histoire comique, by Anatole France
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire comique
+
+Author: Anatole France
+
+Release Date: December 18, 2005 [EBook #17345]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+Character set for HTML: UTF-8
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<h1>ANATOLE FRANCE</h1>
+
+<h4>DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</h4>
+
+<h1>HISTOIRE COMIQUE</h1>
+
+
+
+<p>QUATORZIÈME ÉDITION</p>
+
+<p>PARIS</p>
+
+<p>CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p>
+
+<p>3, RUE AUBER, 3</p>
+
+<p>CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p>
+
+<h2>DU MÊME AUTEUR</h2>
+
+<p>Format grand in-18.</p>
+<table summary="oeuvres">
+<tr><td valign="top" width="60%"> BALTHASAR </td> <td> 1 vol.</td></tr>
+<tr><td>LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD (<i>Ouvrage couronné</i></td><td></td></tr>
+<tr><td><i>par l'Académie française</i>) </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+
+<tr><td>L'ÉTUI DE NACRE </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>LE JARDIN D'ÉPICURE </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>JOCASTE ET LE CHAT MAIGRE </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>LE LIVRE DE MON AMI </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>LE LYS ROUGE </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>LE PUITS DE SAINTE-CLAIRE </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>THAÏS </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>LA VIE LITTÉRAIRE </td> <td> 4 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>HISTOIRE CONTEMPORAINE</td></tr>
+
+<tr><td>I.&mdash;L'ORME DU MAIL </td> <td> 1 vol.</td></tr>
+<tr><td>II.&mdash;LE MANNEQUIN D'OSIER </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>III.&mdash;L'ANNEAU D'AMÉTHYSTE </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>IV.&mdash;MONSIEUR BERGERET À PARIS </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>ÉDITION ILLUSTRÉE</td></tr>
+<tr><td>CLIO (<i>Illustrations en couleurs de Mucha</i>) </td> <td> 1 vol.</td></tr>
+</table>
+
+
+<h1>HISTOIRE COMIQUE</h1>
+
+
+
+
+<h2>I</h2>
+
+
+<p>C'était dans une loge d'actrice, à l'Odéon.
+Sous la lampe électrique, Félicie Nanteuil,
+la tête poudrée, du bleu aux paupières, du
+rouge aux joues et aux oreilles, du blanc
+au cou et aux épaules, donnait le pied à
+madame Michon, l'habilleuse, qui lui mettait
+de petits souliers noirs à talons rouges.
+Le docteur Trublet, médecin du théâtre et
+ami des actrices, appuyait sur un coussin
+du divan son crâne chauve, et, les mains
+jointes sur le ventre, croisait ses jambes
+courtes. Il interrogeait:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi encore, ma chère enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais!... Des étouffements...
+des vertiges... Tout d'un coup, une angoisse
+comme si j'allais mourir. C'est même ça le
+plus pénible.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous prise quelquefois d'une soudaine
+envie de rire ou de pleurer, sans cause
+apparente, sans raison?</p>
+
+<p>&mdash;Ça, je ne peux pas vous dire, parce
+que, dans la vie, on a tant de raisons de
+rire ou de pleurer!...</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous sujette à des éblouissements?</p>
+
+<p>&mdash;Non... Mais imaginez-vous, docteur,
+que je crois voir, la nuit, sous les meubles,
+un chat qui me regarde avec des yeux de
+braise.</p>
+
+<p>&mdash;Tâchez de ne plus rêver de chat, dit
+madame Michon; parce que c'est mauvais
+signe... Voir un chat, ça annonce trahison
+par des amis et perfidie de femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas en rêvant que je vois
+un chat! C'est tout éveillée.</p>
+
+<p>Trublet, qui n'était de service à l'Odéon
+qu'une fois par mois, y venait en voisin
+presque tous les soirs. Il aimait les comédiennes,
+prenait plaisir à causer avec elles,
+leur donnait des conseils et jouissait de leur
+confiance avec délicatesse. Il promit à Félicie
+de lui faire tout de suite une ordonnance:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, nous soignerons l'estomac
+et vous ne verrez plus de chats sous
+les meubles.</p>
+
+<p>Madame Michon rectifiait le corset. Et le
+docteur, subitement assombri, la regardait
+qui tirait sur les lacets.</p>
+
+<p>&mdash;Ne froncez pas le sourcil, docteur, dit
+Félicie, je ne me serre jamais. Avec la taille
+que j'ai, ce serait vraiment bête de ma part.</p>
+
+<p>Elle ajouta, pensant à sa meilleure camarade
+du théâtre:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon pour Fagette, qui n'a ni
+épaules ni hanches... Elle est toute droite...
+Michon, tu peux gagner encore un peu... Je
+sais que vous êtes l'ennemi des corsets,
+docteur. Je ne peux pourtant pas m'habiller
+comme les femmes esthètes, avec des langes...
+Venez passer votre main, vous verrez que je
+ne me serre pas trop.</p>
+
+<p>Il se défendit d'être l'ennemi des corsets,
+ne condamnant que les corsets trop serrés.
+Il déplora que les femmes n'eussent aucun
+sens de l'harmonie des lignes et qu'elles
+attachassent à la finesse de la taille une
+idée de grâce et de beauté, sans comprendre
+que cette beauté consistait tout entière dans
+les molles inflexions par lesquelles le corps,
+après avoir fourni le superbe épanouissement
+de la poitrine, s'amincit lentement au-dessous
+du thorax pour se magnifier ensuite dans
+l'ample et tranquille évasement des flancs.</p>
+
+<p>&mdash;La taille, dit-il, la taille, puisqu'il
+faut employer ce mot affreux, doit être un
+passage lent, insensible, et doux entre les
+deux gloires de la femme, sa poitrine et son
+ventre. Et vous l'étranglez stupidement,
+vous vous défoncez le thorax, qui entraîne
+les seins dans sa ruine, vous vous aplatissez
+les fausses côtes, vous vous creusez un horrible
+sillon au-dessus du nombril. Les négresses,
+qui se taillent les dents en pointe
+et qui se fendent les lèvres pour y introduire
+un disque de bois, se défigurent avec
+moins de barbarie. Car, enfin, on conçoit
+qu'il reste encore de la splendeur féminine à
+une créature qui s'est passé un anneau dans
+les cartilages du nez et dont la lèvre est
+distendue par une rondelle d'acajou grande
+comme ce pot de pommade. Mais la dévastation
+est entière quand la femme exerce ses
+ravages dans le centre sacré de son empire.</p>
+
+<p>Insistant sur un sujet qui lui tenait à
+cœur, il reprit une à une les déformations
+du squelette et des muscles causées par le
+corset, et fit des descriptions imagées et
+précises, des peintures lugubres et bouffonnes.
+Nanteuil riait en l'écoutant. Elle
+riait parce que, étant femme, elle avait du
+penchant à rire des laideurs et des misères
+physiques, parce que, rapportant tout à son
+petit monde d'artistes, chaque difformité
+décrite par le docteur lui rappelait une
+camarade du théâtre et s'imprimait dans
+son esprit en caricature, et parce que, se
+sachant bien faite, elle se réjouissait de son
+jeune corps, en se représentant toutes ces
+disgrâces de la chair. Riant d'un rire clair,
+elle allait par la loge vers le docteur, entraînant
+madame Michon, qui tenait les lacets
+comme des rênes, avec un air de sorcière
+emportée au sabbat.</p>
+
+<p>&mdash;Restez donc tranquille! fit-elle.</p>
+
+<p>Et elle objecta que les femmes de la campagne,
+qui ne mettaient pas de corset,
+étaient encore plus abîmées que les femmes
+de la ville.</p>
+
+<p>Le docteur reprocha amèrement aux civilisations
+occidentales leur mépris et leur
+ignorance de la beauté vivante.</p>
+
+<p>Trublet, né dans l'ombre des tours de
+Saint-Sulpice, était allé, jeune, exercer la
+médecine au Caire. Il en avait rapporté un
+peu d'argent, une maladie de foie et la connaissance
+des mœurs diverses des hommes.
+En son âge mûr, de retour au pays natal,
+il ne quittait plus guère sa vieille rue de
+Seine et prenait grand plaisir à vivre, un
+peu triste seulement de voir ses contemporains
+si malhabiles à se reconnaître dans
+le déplorable malentendu qui, voilà dix-huit
+siècles, brouilla l'humanité avec la
+nature.</p>
+
+<p>On frappa; une voix de femme cria du
+couloir:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi!</p>
+
+<p>Félicie, tandis qu'elle passait sa jupe rose,
+pria le docteur d'ouvrir la porte. Madame
+Doulce entra, pesante, laissant à l'abandon
+son corps massif, qu'elle avait su longtemps
+rassembler sur la scène, et tendre à la
+dignité des mères nobles.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mignonne. Bonjour, docteur...
+Tu sais, Félicie, je ne suis pas complimenteuse.
+Eh bien! je t'ai vue avant-hier et je
+t'assure que dans le «deux» de <i>la Mère
+confidente</i> tu fais des choses très bien et qui
+ne sont pas faciles.</p>
+
+<p>Nanteuil sourit des yeux, et, comme il
+arrive toujours quand on reçoit un compliment,
+elle en attendit un autre.</p>
+
+<p>Madame Doulce, invitée par le silence de
+Nanteuil, murmura de nouvelles louanges:</p>
+
+<p>&mdash;... des choses excellentes, des choses
+personnelles.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez, madame Doulce? Tant
+mieux! parce que je ne sens pas bien ce
+rôle-là. Et puis la grande Perrin m'ôte tous
+mes moyens. C'est vrai! quand je m'assois
+sur les genoux de cette femme-là, ça me
+fait un effet... Vous ne savez pas toutes les
+horreurs qu'elle me dit à l'oreille pendant
+que nous sommes en scène. Elle est enragée...
+Je comprends tout, mais il y a des
+choses qui me dégoûtent... Michon, est-ce
+que le corsage ne fronce pas dans le dos, à
+droite?</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, s'écria Trublet avec
+enthousiasme, vous venez de prononcer une
+parole admirable.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? demanda simplement Nanteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dit: «Je comprends tout,
+mais il y a des choses qui me dégoûtent.»
+Vous comprenez tout; les actions et les pensées
+des hommes vous apparaissent comme
+des cas particuliers de la mécanique universelle,
+vous n'en concevez ni colère ni haine.
+Mais il y a des choses qui vous dégoûtent;
+vous avez de la délicatesse, et il est bien
+vrai que la morale est affaire de goût. Mon
+enfant, je voudrais qu'on pensât aussi sainement
+que vous à l'Académie des Sciences
+morales. Oui, vous avez raison. Les instincts
+que vous attribuez à votre camarade, il est
+aussi vain de les lui reprocher que de reprocher
+à l'acide lactique d'être un acide à fonctions
+mixtes.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que nous ne pouvons plus louer
+ni blâmer aucune pensée, aucune action
+humaine, une fois que la nécessité de ces
+actions et de ces pensées nous est démontrée.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous approuvez les mœurs de
+la grande Perrin, vous, un homme décoré!
+C'est du propre!</p>
+
+<p>Le docteur se souleva et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, prêtez-moi, je vous prie,
+un moment d'attention. Je vais vous faire
+un récit instructif:</p>
+
+<p>»Autrefois, la nature humaine était différente
+de ce qu'elle est aujourd'hui. Il y avait
+non seulement des hommes et des femmes,
+mais aussi des androgynes, c'est-à-dire des
+êtres qui réunissaient en eux les deux sexes.
+Ces trois sortes d'hommes avaient quatre
+bras, quatre jambes et deux visages. Ils
+étaient robustes et tournaient rapidement
+sur eux-mêmes comme des roues. Leur force
+leur inspira l'audace de combattre les dieux
+à l'exemple des Géants. Jupiter, ne pouvant
+souffrir une telle insolence...</p>
+
+<p>&mdash;Michon, est-ce que la jupe ne traîne
+pas trop à gauche? demanda Nanteuil.</p>
+
+<p>&mdash;... résolut, poursuivit le docteur, de
+les rendre moins forts et moins hardis. Il
+sépara chaque homme en deux, de manière
+qu'il n'eut plus que deux bras, deux
+jambes et une tête, et la race humaine fut
+dès lors ce qu'elle est aujourd'hui. Chacun
+de nous n'est donc qu'une moitié d'homme
+qui a été séparée de son tout comme on
+divise une sole en deux parts. Ces moitiés
+cherchent toujours leurs moitiés. L'amour
+que nous avons les uns pour les autres n'est
+que la force qui nous pousse à réunir nos
+deux moitiés pour nous rétablir dans notre
+ancienne perfection. Les hommes qui proviennent
+de la séparation des androgynes
+aiment les femmes; les femmes qui ont
+cette même origine aiment les hommes. Mais
+les femmes qui proviennent de la séparation
+des femmes primitives n'accordent pas grande
+attention aux hommes et sont portées vers
+les femmes. Ne soyez donc plus surprise
+quand vous voyez...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, docteur, qui avez imaginé
+cette histoire-là? demanda Nanteuil, en
+piquant une rose à son corsage.</p>
+
+<p>Le docteur se défendit avec force d'en
+avoir rien inventé. Au contraire, il en avait,
+disait-il, retranché une partie.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! s'écria Nanteuil. Parce
+que je vais vous dire: Celui qui a trouvé
+ça n'est pas malin.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort, dit Trublet.</p>
+
+<p>Nanteuil exprima de nouveau le dégoût
+que lui inspirait sa partenaire; mais madame
+Doulce, qui était prudente et déjeunait quelquefois
+chez Jeanne Perrin, détourna la
+conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, mignonne, tu le tiens, le rôle
+d'Angélique. Seulement, rappelle-toi ce que
+je t'ai dit: il faut garder le geste un peu
+étroit, la taille un peu raide. C'est le secret
+des ingénues. Défie-toi de ta jolie souplesse
+naturelle. Les jeunes filles du répertoire doivent
+être un rien poupée. C'est de style. Le
+costume le veut. Vois-tu, Félicie, ce que tu
+dois observer avant tout, quand tu joues
+dans <i>la Mère confidente</i>, qui est une délicieuse
+pièce...</p>
+
+<p>Félicie l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, vous savez, pourvu que j'aie un
+bon rôle, la pièce, je m'en fiche. Et puis, je
+n'aime pas bien Marivaux... Vous riez, docteur?
+Est-ce que j'ai fait une gaffe? Ce n'est
+pas de Marivaux, <i>la Mère confidente</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Mais si!</p>
+
+<p>&mdash;Alors!... Vous cherchez toujours à
+m'embrouiller... Je disais que cette Angélique
+m'agace. Je voudrais quelque chose
+de plus étoffé, de plus en dehors... Ce soir,
+surtout, ce rôle m'horripile.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une raison de croire que tu le
+joueras très bien, ma mignonne, dit madame
+Doulce.</p>
+
+<p>Et elle professa:</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'entrons jamais mieux dans nos
+rôles que lorsque nous y entrons de force et
+malgré nous. Je pourrais vous en citer de
+nombreux exemples. Et moi-même, dans <i>la
+Vivandière d'Austerlitz</i>, j'ai étonné la salle entière
+par l'accent de ma gaieté, au moment où
+l'on venait de m'annoncer que mon pauvre
+Doulce, si grand artiste et si bon mari, avait
+été foudroyé d'apoplexie, à l'orchestre de
+l'Opéra, en saisissant son cornet à piston.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi veut-on absolument que je
+ne sois qu'une ingénue? demanda Nanteuil,
+qui voulait être aussi une amoureuse, une
+grande coquette et jouer tous les rôles.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela se comprend, poursuivit obstinément
+madame Doulce. L'art de la
+comédie est un art d'imitation. Or, ce qu'on
+n'éprouve pas, on l'imite d'autant mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous faites pas d'illusions, mon
+enfant, dit le docteur à Félicie. Quand on
+est une ingénue, on le reste à jamais. On
+naît Angélique ou Dorine, Célimène ou madame
+Pernelle. Au théâtre, les unes ont
+toujours vingt ans, les autres toujours
+trente, les autres toujours soixante... Vous,
+mademoiselle Nanteuil, vous aurez toujours
+dix-huit ans et vous serez toujours une
+ingénue.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis très contente de mon emploi,
+répondit Nanteuil, mais vous ne pouvez pas
+exiger que j'interprète avec le même plaisir
+toutes les ingénues. Il y a un rôle, par
+exemple, que je voudrais bien jouer! C'est
+Agnès de <i>l'École des femmes</i>.</p>
+
+<p>Au seul nom d'Agnès! le docteur, ravi,
+murmura dans ses coussins:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Agnès, voilà un beau rôle! s'écria Nanteuil.
+Je l'ai demandé à Pradel.</p>
+
+<p>Pradel, directeur du théâtre, était un
+ancien comédien, avisé et bonhomme, dépouillé
+d'illusions et ne nourrissant point de
+trop hautes espérances. Il aimait la paix,
+les livres et les femmes. Nanteuil n'avait
+qu'à se louer de Pradel et elle parlait de
+lui sans malveillance, avec une honnête
+liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Il a été ignoble, il a été dégoûtant,
+infect, dit-elle; il m'a refusé le rôle d'Agnès
+pour le donner à Falempin. Il faut dire
+aussi que je ne lui avais pas demandé
+comme il fallait. Tandis que Falempin, elle
+sait la manière, elle! je vous en réponds.
+Mais ça m'est égal: si Pradel ne me laisse
+pas jouer Agnès, je l'envoie promener, lui
+et son sale guignol!</p>
+
+<p>Madame Doulce continua de prodiguer ses
+enseignements inécoutés. Comédienne de
+mérite, mais vieillie, usée, jamais plus engagée,
+elle donnait des conseils aux débutantes,
+leur écrivait leurs lettres, et gagnait
+ainsi l'unique repas qu'elle faisait presque
+chaque jour, le matin ou le soir.</p>
+
+<p>Félicie, tandis que madame Michon lui
+nouait un velours noir autour du cou, interrogea
+Trublet:</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, vous dites que mes vertiges
+viennent de l'estomac: vous êtes sûr?</p>
+
+<p>Avant que Trublet eût pu répondre, madame
+Doulce s'écria que les vertiges venaient
+toujours de l'estomac, et qu'elle avait au sien,
+deux ou trois heures après les repas, des
+gonflements douloureux. Puis, elle demanda
+un remède au docteur.</p>
+
+<p>Cependant Félicie réfléchissait, car elle
+était capable de réflexion. Tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, je voudrais vous faire une
+question que vous trouverez peut-être drôle...
+mais je voudrais bien savoir si, de connaître
+tout ce qu'il y a dans le corps, d'avoir vu
+toutes les affaires que nous avons au
+dedans de nous, ça ne vous gêne pas, des
+moments, avec les femmes. Il me semble
+que, d'avoir l'idée de tout ça, ça devrait vous
+dégoûter.</p>
+
+<p>Trublet, du fond de ses coussins, envoya
+un baiser à Félicie:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, il n'y a pas de plus
+fin, de plus riche, de plus beau tissu que
+la peau d'une jolie femme. C'est ce que je
+me disais à l'instant, en contemplant votre
+nuque, et vous concevez aisément que, sous
+cette impression...</p>
+
+<p>Elle lui fit une grimace de guenon dédaigneuse.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous que c'est spirituel, de
+répondre par des imbécillités à une question
+sérieuse?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mademoiselle, puisque vous
+le voulez, je vais vous faire une réponse instructive.
+Il y a vingt ans, nous avions à
+l'hôpital Saint-Joseph, dans la salle d'autopsie,
+une vieux surveillant ivrogne, le père
+Rousseau, qui, tous les jours, à onze heures
+du matin, déjeunait au bord de la table sur
+laquelle le cadavre était étendu. Il déjeunait
+parce qu'il avait faim. Ceux qui ont faim,
+rien ne les empêche de manger, dès qu'ils
+ont de quoi. Seulement, le père Rousseau
+disait: «Je ne sais pas si c'est l'air de la
+salle qui le veut, mais je ne peux rien
+manger que de frais et d'appétissant.»</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit Félicie. Il vous faut
+des petites bouquetières... C'est défendu,
+vous savez... Mais vous êtes là assis comme
+un Turc, et vous ne m'avez pas écrit mon
+ordonnance.</p>
+
+<p>Elle l'interrogea du regard.</p>
+
+<p>&mdash;L'estomac, où est-ce au juste?</p>
+
+<p>La porte était restée entr'ouverte. Un
+jeune homme très joli, très élégant, la
+poussa, et, après avoir fait deux pas dans
+la loge, demanda gentiment s'il pouvait
+entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, dit Nanteuil.</p>
+
+<p>Et elle lui tendit la main, qu'il baisa avec
+plaisir, correction et fatuité.</p>
+
+<p>Il traita madame Doulce sans égards particuliers,
+et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous portez-vous, docteur
+Socrate?</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'on appelait parfois Trublet, à
+cause de sa face camuse et de sa parole subtile.</p>
+
+<p>Trublet, lui désignant Nanteuil:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Ligny, voici une jeune
+personne qui ne sait pas précisément si elle
+a un estomac. La question est grave. Nous
+lui conseillons de s'en rapporter, pour la
+réponse, à la petite fille qui mangeait trop
+de confitures. Sa maman lui disait: «Tu te
+feras mal à l'estomac.» Et elle répondit:
+«C'est les dames qui ont des estomacs; les
+petites filles n'en n'ont pas.»</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que vous êtes bête, docteur!
+s'écria Nanteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Puissiez-vous dire vrai, mademoiselle.
+La bêtise, c'est l'aptitude au bonheur. C'est
+le souverain contentement. C'est le premier
+des biens dans une société policée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes paradoxal, mon cher docteur,
+observa M. de Ligny. Mais je vous accorde
+qu'il vaut mieux être bête comme tout le
+monde que d'avoir de l'esprit comme
+personne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, ce qu'il dit là, Robert! s'écria
+Nanteuil, sincère et pénétrée.</p>
+
+<p>Et elle ajouta, d'un ton méditatif:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a au moins une chose certaine,
+docteur. C'est que la bêtise empêche souvent
+de faire des bêtises. Je l'ai remarqué bien
+des fois. Hommes ou femmes, ce ne sont pas
+les plus bêtes qui agissent le plus bêtement.
+Ainsi, il y a des femmes intelligentes qui
+sont stupides avec les hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire celles qui ne peuvent
+pas s'en passer.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut rien te cacher, mon petit
+Socrate.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! soupira la grande Doulce, quelle
+terrible servitude! Toute femme qui ne
+domine pas ses sens est perdue pour l'art.</p>
+
+<p>Nanteuil haussa ses jolies épaules, encore
+un peu pointues de jeunesse:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! la grande aïeule, n'essayez
+donc pas d'abrutir la petite classe. En voilà,
+des idées! De votre temps, est-ce que les
+comédiennes dominaient leurs... comment
+avez-vous dit ça? Allons donc! elles les
+dominaient pas du tout.</p>
+
+<p>S'apercevant que Nanteuil devenait orageuse,
+la grande Doulce se retira avec prudence
+et dignité. Et, dans le couloir, elle fit
+encore une recommandation:</p>
+
+<p>&mdash;Ma mignonne, souviens-toi de jouer
+Angélique en bouton de rose. Le rôle l'exige.</p>
+
+<p>Mais Nanteuil, agacée, ne l'écoutait pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit-elle en s'asseyant devant
+sa toilette, elle me fait bouillir, la vieille
+Doulce, avec sa morale! Elle croit qu'on a
+oublié ses histoires? Elle se trompe. Madame
+Ravaud les raconte six fois par semaine.
+Tout le monde sait qu'elle avait réduit son
+musicien de mari à un tel état d'épuisement
+qu'un soir il tomba dans son cornet à piston.
+Et ses amants, des hommes superbes, demandez
+à Michon, en moins de deux ans elle
+en faisait des souffles, des ombres. Voilà
+comment elle les dominait, ses... Et si on
+était venu lui dire qu'elle était perdue pour
+l'art!...</p>
+
+<p>Le docteur Trublet tendit vers Nanteuil,
+comme pour l'arrêter, ses deux mains
+ouvertes:</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous indignez pas, mon enfant.
+Madame Doulce est sincère. Elle aimait les
+hommes, maintenant elle aime Dieu. On
+aime ce qu'on peut, comme on peut et avec
+ce qu'on a. Elle est devenue chaste et pieuse
+à l'âge congruent. Elle observe toutes les
+pratiques de la religion: elle va à la messe
+les dimanches et fêtes, elle...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! elle a raison d'aller à la
+messe, déclara Nanteuil. Michon, allume-moi
+une bougie pour chauffer mon rouge. Il faut
+que je me refasse les lèvres... Certainement,
+elle a raison d'aller à la messe. Mais la
+religion ne défend pas d'avoir un amant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez? demanda le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je connais ma religion mieux que
+vous, bien sûr!</p>
+
+<p>Une cloche lugubre sonna, et la voix lamentable
+de l'avertisseur monta dans les
+couloirs:</p>
+
+<p>&mdash;La petite pièce est terminée!...</p>
+
+<p>Nanteuil se leva et passa à son poignet
+un ruban de velours avec un médaillon
+d'acier.</p>
+
+<p>Agenouillée, madame Michon arrangeait
+les trois plis Watteau de la robe rose et, la
+bouche pleine d'épingles, d'un coin de lèvres
+exprimait cette maxime:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a de bon quand on est vieille,
+c'est que les hommes ne peuvent plus vous
+faire souffrir.</p>
+
+<p>Robert de Ligny tira de son étui une
+cigarette:</p>
+
+<p>&mdash;Vous permettez?...</p>
+
+<p>Et il s'approcha de la bougie allumée sur
+la toilette.</p>
+
+<p>Nanteuil, qui ne le quittait pas des yeux,
+vit, sous les moustaches ardentes et légères
+comme des flammes, les lèvres empourprées
+par la lumière aspirer et puis souffler la
+fumée. Elle en sentit une petite chaleur aux
+oreilles. Feignant de chercher ses bijoux,
+elle effleura de sa bouche le cou de Ligny et
+lui murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Attends-moi après le spectacle, dans
+un fiacre, au coin de la rue de Tournon.</p>
+
+<p>A ce moment un bruit de voix et de pas
+monta du corridor. Les acteurs de la petite
+pièce regagnaient leurs loges.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, passez-moi votre journal.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien ennuyeux, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Passez-le-moi tout de même.</p>
+
+<p>Elle le prit et le tint en abat-jour au-dessus
+de sa tête.</p>
+
+<p>&mdash;La lumière me fait mal aux yeux.</p>
+
+<p>Il était vrai que, parfois, une clarté trop
+vive lui donnait la migraine. Mais elle venait
+de se regarder dans la glace. Les paupières
+bleues, les cils enduits d'une pâte noire, les
+joues peintes, les lèvres dessinées au rouge
+en petit cœur, elle se trouvait un air de
+morte fardée avec des yeux de verre, et ne
+voulait pas que Ligny la vît ainsi.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle tenait son visage dans l'ombre,
+un grand maigre garçon entra dans la
+loge en se dandinant. Ses yeux sombres se
+creusaient au-dessus d'un nez en bec de corbeau;
+sa bouche riait d'un rire immobile;
+à son long cou, la pomme d'Adam faisait
+une grande ombre sur son rabat. Il était
+costumé en huissier du répertoire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, Chevalier? Bonjour, mon
+ami, dit gaiement le docteur Trublet, qui
+aimait les cabots, préférait les mauvais et
+avait un goût spécial pour Chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde, alors! s'écria Nanteuil.
+Ce n'est plus une loge, c'est un moulin.</p>
+
+<p>&mdash;Mes compliments tout de même à la
+meunière, dit Chevalier. Figurez-vous qu'il
+y a dans la salle un tas d'idiots. Vous ne le
+croiriez pas? ils m'ont emboîté.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une raison pour entrer
+sans frapper, répondit Nanteuil, hargneuse.</p>
+
+<p>Le docteur fit remarquer que M. de Ligny
+avait laissé la porte ouverte. Alors Nanteuil
+à Ligny, avec un accent de tendre reproche:</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, vous avez fait cela?... Mais,
+quand on est entré, on ferme la porte aux
+autres: c'est élémentaire.</p>
+
+<p>Elle s'enveloppa d'un manteau de flanelle
+blanche.</p>
+
+<p>L'avertisseur appela les artistes en scène.</p>
+
+<p>Elle prit la main que lui tendit Ligny et,
+cherchant des doigts le poignet, elle enfonça
+l'ongle à l'endroit où la peau, près des
+veines, est tendre. Puis elle disparut dans
+le corridor sombre.</p>
+
+
+
+
+<h2>II</h2>
+
+
+<p>Chevalier, après avoir remis son costume
+de ville, s'assit dans une baignoire, à côté
+de madame Doulce. Il contemplait Félicie,
+menue et lointaine sur la scène. Et, se rappelant
+qu'il l'avait tenue entre ses bras dans
+sa mansarde de la rue des Martyrs, il pleura
+de douleur et de rage.</p>
+
+<p>Ils s'étaient rencontrés, l'année précédente,
+dans une fête donnée sous le patronage du
+député Lecureuil, au bénéfice des artistes
+pauvres du neuvième arrondissement. Il
+avait rôdé autour d'elle, muet, affamé, les
+dents longues et les yeux flamboyants. Et,
+durant quinze jours, il l'avait poursuivie
+sans repos. Elle, froide et tranquille, avait
+semblé l'ignorer; puis elle avait cédé tout
+d'un coup et si brusquement que, ce jour-là,
+en la quittant, radieux et surpris encore, il
+lui avait dit une bêtise. Il lui avait dit:
+«Moi, qui te croyais en porcelaine!...»
+Durant trois mois entiers, il avait goûté des
+joies aiguës comme la douleur. Puis Félicie
+était devenue fuyante, lointaine, étrangère.
+Maintenant, elle ne l'aimait plus. Il en cherchait
+la raison sans pouvoir la trouver. Il
+souffrait de n'être plus aimé; il souffrait
+plus encore d'être jaloux. Sans doute, aux
+premières et belles heures de son amour, il
+n'avait pas ignoré que Félicie eût un amant,
+Girmandel, huissier rue de Provence; et il
+en avait été malheureux. Mais, ne le voyant
+jamais, il s'en faisait une idée si confuse et
+si mal déterminée que sa jalousie se perdait
+dans le vague. Félicie lui disait qu'avec Girmandel
+elle n'avait jamais pris aucune part
+à ce qui se passait, ni même essayé de feindre;
+il la croyait. Et c'était pour lui une
+vive satisfaction. Elle lui disait encore que
+depuis longtemps, depuis des mois, Girmandel
+n'était pour elle qu'un ami, et il la
+croyait. Enfin, il trompait l'huissier et sentait
+agréablement cet avantage. Il avait appris aussi
+que Félicie, qui achevait sa seconde
+année de Conservatoire, ne s'était pas refusée
+à son professeur. Mais la peine qu'il en avait
+ressentie était adoucie par la considération
+d'un usage auguste et séculaire. Maintenant,
+Robert de Ligny lui causait d'intolérables
+souffrances. Depuis quelque temps, il le trouvait
+sans cesse près d'elle. Qu'elle aimât
+Robert, il n'en pouvait douter. Et si parfois
+il pensait qu'elle ne s'était pas encore donnée
+à cet homme, c'était sans raison et seulement
+pour soulager de temps en temps sa souffrance.</p>
+
+<p>Des applaudissements réguliers éclatèrent
+au fond du théâtre et quelques messieurs
+de l'orchestre, avec un léger murmure des
+lèvres, battirent des mains lentement et sans
+bruit. Nanteuil venait de donner sa dernière
+réplique à Jeanne Perrin.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Brava! brava!</i> Elle est délicieuse, cette
+petite, soupira madame Doulce.</p>
+
+<p>Dans sa jalouse rage, Chevalier fut mauvais
+camarade. Il posa un doigt sur son
+front:</p>
+
+<p>&mdash;Elle joue avec ça.</p>
+
+<p>Puis, étendant la main sur son cœur:</p>
+
+<p>&mdash;C'est avec ça qu'il faut jouer.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon ami, merci! murmura
+madame Doulce, reconnaissant dans ces
+maximes sa louange manifeste.</p>
+
+<p>Elle disait, en effet, qu'on ne joue bien
+qu'en jouant avec son cœur elle professait
+que, pour exprimer fortement une passion,
+il faut l'éprouver, et qu'il est nécessaire de
+sentir les impressions qu'on doit rendre.
+Elle se donnait volontiers en exemple. Reine
+tragique, après avoir vidé sur la scène une
+coupe de poison, elle avait eu toute la nuit
+les entrailles en feu. Elle disait néanmoins:
+«L'art dramatique est un art d'imitation,
+et l'on imite d'autant mieux un sentiment
+qu'on ne l'éprouve pas.» Et, pour illustrer
+cette maxime, elle trouvait encore des exemples
+dans sa carrière triomphale.</p>
+
+<p>Elle poussa un long soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Cette petite est admirablement douée.
+Mais il faut la plaindre: elle vient dans de
+mauvais jours. Il n'y a plus de public, plus
+de critique, plus de pièces, plus de théâtres,
+plus d'artistes. C'est la décadence de l'art.</p>
+
+<p>Chevalier secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Ne la plaignez pas: elle aura tout ce
+qu'on peut désirer, le succès, la fortune.
+Elle est rosse. La rosserie mène à tout. Tandis
+que les gens de cœur n'ont qu'à se
+mettre une pierre au cou et à se jeter dans la
+rivière. Mais moi aussi, j'irai loin, moi aussi,
+je monterai haut. Moi aussi, je serai rosse.</p>
+
+<p>Il se leva et sortit sans attendre la fin du
+spectacle. Il ne remonta pas à la loge de
+Félicie, de peur d'y rencontrer Ligny dont
+la vue lui était insupportable, et parce que,
+de la sorte, il pouvait s'imaginer que Ligny
+n'y était pas revenu.</p>
+
+<p>Éprouvant un malaise physique à s'éloigner
+d'elle, il fit cinq ou six tours sous les
+galeries éteintes et désertes de l'Odéon, descendit
+les degrés dans la nuit et prit la rue
+de Médicis. Les cochers sommeillaient sur
+leurs sièges, en attendant la fin du spectacle,
+et, sur la cime des platanes, la lune courait
+dans les nuées. Gardant un reste d'espoir
+absurde et doux, cette nuit-là comme les
+autres nuits, il allait attendre Félicie chez
+sa mère.</p>
+
+
+
+
+<h2>III</h2>
+
+
+<p>Madame Nanteuil habitait avec sa fille,
+au cinquième étage d'une maison du boulevard
+Saint-Michel, un petit appartement
+dont les fenêtres s'ouvraient sur le jardin
+du Luxembourg. Elle reçut Chevalier avec
+bienveillance, lui sachant gré d'aimer Félicie
+et de n'être pas aimé d'elle, et ignorant, par
+principe, qu'il eût été l'amant de sa fille.
+Elle le fit asseoir près d'elle, dans la salle à
+manger où brûlait dans le poêle un feu de
+coke. A la clarté de la lampe, des revolvers
+d'ordonnance, des sabres avec la dragonne à
+glands d'or, luisaient sur le mur, autour
+d'une cuirasse de femme, armée de rondelles
+de fer-blanc à l'endroit des seins, pièce d'armure
+que, l'hiver précédent, Félicie, encore
+élève du Conservatoire, avait portée pour
+représenter Jeanne d'Arc chez une duchesse
+spirite. Veuve d'officier et mère d'actrice,
+madame Nanteuil, de son vrai nom madame
+Nanteau, conservait ces trophées.</p>
+
+<p>&mdash;Félicie n'est pas encore rentrée, monsieur
+Chevalier. Je ne l'attends pas avant
+minuit. Elle est en scène jusqu'à la fin du
+spectacle.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais: j'étais de la première pièce.
+J'ai quitté le théâtre après le «un» de <i>la
+Mère confidente</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Chevalier, pourquoi
+n'êtes-vous pas resté jusqu'à la fin? Ma fille
+aurait été bien contente si vous étiez resté.
+Quand on joue, on aime à avoir des amis
+dans la salle.</p>
+
+<p>Chevalier répondit d'une façon ambiguë:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les amis, ce n'est pas ce qui
+manque.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, monsieur Chevalier;
+les bons amis sont rares. Madame Doulce
+était là, sans doute? A-t-elle été contente de
+Félicie?</p>
+
+<p>Et elle ajouta très humblement:</p>
+
+<p>&mdash;Je serais vraiment heureuse qu'elle eût
+du succès. Il est si difficile de percer dans
+son état, quand on est seule, sans appui,
+sans protections! Et elle a bien besoin de
+réussir, la pauvre petite!</p>
+
+<p>Chevalier n'avait pas le cœur à s'apitoyer
+sur Félicie. Il dit brusquement, en haussant
+les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne vous inquiétez donc pas. Elle
+réussira. Elle est comédienne dans l'âme.
+Elle a le théâtre dans le corps. Elle l'a dans
+les jambes.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil sourit paisiblement:</p>
+
+<p>&mdash;La pauvre enfant! Elles ne sont pas
+bien grosses, ses jambes. Félicie n'a pas une
+mauvaise santé. Mais il ne faut pas qu'elle
+se fatigue. Elle a souvent des vertiges, des
+migraines.</p>
+
+<p>La bonne vint mettre sur la table un plat
+de charcuterie, une bouteille et des assiettes.</p>
+
+<p>Cependant Chevalier cherchait dans son
+esprit le moyen d'amener à propos une
+question qu'il avait sur les lèvres depuis le
+bas de l'escalier. Il voulait savoir si Félicie
+fréquentait encore Girmandel, dont il n'entendait
+plus parler. Nous formons des souhaits
+proportionnés à notre état. Maintenant,
+dans la misère de son existence, dans la
+détresse de son cœur, il désirait ardemment
+que Félicie, qui ne l'aimait plus, aimât
+Girmandel qu'elle aimait peu, et toute son
+espérance était que Girmandel la gardât
+pour lui, la prît toute et ne laissât rien
+d'elle à Robert de Ligny. L'idée que la jeune
+fille était avec Girmandel soulageait sa
+jalousie, et il tremblait d'apprendre qu'elle
+avait quitté l'huissier.</p>
+
+<p>Certes, il ne se serait jamais permis d'interroger
+une mère sur les amants de sa fille.
+Mais on pouvait parler de Girmandel à
+madame Nanteuil, qui ne voyait rien que
+d'honorable dans ses relations de famille
+avec l'officier ministériel, homme riche,
+marié et père de deux filles charmantes. Il
+fallait seulement, pour amener le nom de
+l'huissier dans la conversation, user d'un
+artifice. Chevalier en trouva un qui lui parut
+ingénieux.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, dit-il, j'ai rencontré Girmandel
+en voiture.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil ne fit point de réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Il passait en fiacre sur le boulevard
+Saint-Michel. J'ai bien cru le reconnaître.
+Je serais surpris si ce n'était pas lui.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil ne fit point de réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Sa barbe blonde, son visage rouge...
+Il est très reconnaissable, Girmandel.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil ne fit point de réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez très liées avec lui, dans le
+temps, vous et Félicie. Est-ce que vous le
+voyez toujours?</p>
+
+<p>Madame Nanteuil répondit mollement:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Girmandel? mais oui, nous
+le voyons toujours...</p>
+
+<p>A cette parole, Chevalier ressentit presque
+de la joie. Mais elle l'avait trompé; elle
+n'avait pas dit la vérité. Elle avait menti
+par amour-propre et pour ne pas révéler
+un secret domestique, qu'elle ne jugeait
+point à l'honneur de sa maison. Ce qui était
+vrai, c'est que, dans l'emportement de son
+amour pour Ligny, Félicie avait plaqué Girmandel,
+et l'huissier, qui pourtant était
+homme du monde, avait cessé net d'éclairer.
+Madame Nanteuil, à son âge, avait
+repris un amant par amour maternel et
+pour que sa fille ne fût pas dans le besoin.
+Elle avait renoué sa vieille liaison avec Tony
+Meyer, le marchand de tableaux de la rue
+de Clichy. Tony Meyer ne remplaçait pas
+avantageusement Girmandel: il donnait peu
+d'argent. Madame Nanteuil, qui était sage
+et savait le prix des choses, n'en murmurait
+pas, et elle était récompensée de son dévouement,
+car, depuis six semaines qu'elle était
+aimée à nouveau, elle rajeunissait.</p>
+
+<p>Chevalier, qui suivait son idée, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Girmandel, il n'est plus jeune?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas vieux, dit madame Nanteuil.
+Un homme n'est pas vieux à quarante
+ans.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il n'est pas ramolli?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, répondit madame Nanteuil
+avec tranquillité.</p>
+
+<p>Chevalier, songeur, se tut. Madame Nanteuil
+s'assoupit. Puis, tirée de sa somnolence
+par la bonne qui apportait la salière et la
+carafe, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, monsieur Chevalier, êtes-vous
+content?</p>
+
+<p>Non, il n'était pas content. Les critiques
+s'entendaient pour lui casser les reins. Et la
+preuve qu'ils étaient coalisés contre lui,
+c'est qu'ils disaient tous la même chose: ils
+disaient qu'il avait le masque ingrat.</p>
+
+<p>&mdash;Un masque ingrat! s'écriait-il indigné,
+ils devraient dire: un masque prédestiné... Je
+vais vous expliquer, madame Nanteuil. Je vois
+grand: c'est ce qui me fait du tort. Ainsi,
+dans <i>la Nuit du 23 octobre</i>, qu'on répète en
+ce moment, je fais Florentin: six répliques,
+une panne... Mais j'ai grandi le personnage
+démesurément. Durville est furieux. Il me
+coupe tous mes effets.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil, placide et bienveillante,
+trouva de bonnes paroles. Il y avait des obstacles,
+mais on finissait par les surmonter.
+Sa fille aussi s'était heurtée au mauvais vouloir
+de certains critiques.</p>
+
+<p>&mdash;Minuit et demi! dit Chevalier assombri.
+Félicie est en retard.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil supposait qu'elle avait
+été retenue par madame Doulce.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Doulce se charge ordinairement
+de la ramener, et vous savez qu'elle
+n'est jamais pressée.</p>
+
+<p>Chevalier se leva et fit mine de s'en aller,
+pour montrer qu'il avait de l'usage. Madame
+Nanteuil le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Restez donc: Félicie ne va pas tarder
+à rentrer. Elle sera bien contente de vous
+trouver ici. Vous souperez avec elle.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil s'assoupit de nouveau
+sur sa chaise. Chevalier, silencieux, attachait
+son regard au cartel pendu contre la muraille
+et, à mesure que l'aiguille s'avançait
+sur le cadran, il sentait une plaie brûlante
+s'agrandir dans sa poitrine, et chaque menu
+coup du balancier le touchait au vif, aiguillonnait
+sa jalousie, en marquant les moments
+que Nanteuil passait avec Ligny. Car il était
+sûr, maintenant, qu'ils étaient ensemble.
+Le silence de la nuit, interrompu seulement
+par le bruit sourd des fiacres qui roulaient
+sur le boulevard, favorisait les images et
+les réflexions qui le torturaient. Il les voyait.</p>
+
+<p>Réveillée en sursaut par des chants montés
+du trottoir, madame Nanteuil confirma la
+pensée sur laquelle elle s'était endormie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je dis toujours à Félicie:
+on ne doit pas se décourager. Il y a dans la
+vie de mauvais jours...</p>
+
+<p>Chevalier fit signe qu'il y en avait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ceux qui souffrent, dit-il, n'ont
+que ce qu'ils méritent. Il ne faut qu'un
+moment pour s'ôter tous les ennuis, pas
+vrai?</p>
+
+<p>Elle approuva: certainement il y avait
+des chances subites, surtout au théâtre.</p>
+
+<p>Il reprit d'une voix profonde, intérieure:</p>
+
+
+<p>&mdash;Si l'on croit que c'est pour le théâtre
+que je me fais du mauvais sang... Le théâtre,
+je suis bien sûr de m'y faire une place,
+un jour, et belle!... Mais à quoi sert d'être
+un grand artiste, si l'on n'est pas heureux?
+Il y a des ennuis bêtes qui sont terribles.
+Des douleurs qui vous battent les tempes
+par petits coups égaux et réguliers comme
+le tic tac de cette pendule et qui rendent
+fou.</p>
+
+<p>Il s'arrêta; le regard sombre de ses yeux
+creux contemplait la panoplie suspendue au
+mur. Puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ces ennuis bêtes, ces douleurs ridicules,
+si on les supporte trop longtemps, c'est
+qu'on est un lâche.</p>
+
+<p>Et il tâta l'étui du revolver qu'il portait
+constamment dans sa poche.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil l'écoutait, sereine, avec
+cette douce volonté de ne rien savoir, qui
+était tout son génie dans la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Une chose terrible aussi, dit-elle, c'est
+la cuisine. Félicie est dégoûtée de tout. On
+ne sait que lui faire.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, la conversation
+languissante se traîna en paroles détachées,
+qui n'avaient que peu de sens. Madame
+Nanteuil, la bonne, le feu de coke, la
+lampe, l'assiette de charcuterie, dans une
+tristesse morne, attendaient Félicie. Une
+heure sonna. La souffrance de Chevalier
+était maintenant abondante et tranquille.
+Il possédait la certitude. Les voitures,
+plus rares, roulaient plus sonores sur la
+chaussée. Le bruit d'une de ces voitures
+s'arrêta devant la maison. Quelques instants
+après, il entendit le petit grillotis de la clé
+dans la serrure, le choc d'une porte, des pas
+légers dans l'antichambre.</p>
+
+<p>La pendule marquait une heure vingt-trois
+minutes. Il fut tout à coup agité de
+trouble et d'espérance. C'était elle! Qui sait
+ce qu'elle dirait? Peut-être qu'elle expliquerait
+ce retard de la façon la plus naturelle.</p>
+
+<p>Félicie entra dans la salle à manger, les
+cheveux en désordre, l'œil brillant, les joues
+blanches, les lèvres avivées et froissées,
+lasse, indifférente, muette, heureuse, jolie,
+ayant l'ait de garder sous son manteau,
+qu'elle tenait des deux mains fermé sur elle,
+un reste de chaleur et de volupté.</p>
+
+<p>Sa mère lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je commençais à être inquiète... Tu ne
+te défais pas? Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai faim.</p>
+
+<p>Elle se laissa tomber sur une chaise,
+devant la petite table ronde. Rejetant son
+manteau sur le dossier, elle découvrit son
+buste fin dans sa petite robe noire de pensionnaire,
+et, le coude gauche sur la toile
+cirée de la table, elle se mit à piquer de sa
+fourchette les tranches de saucisson.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ça a bien marché ce soir?
+demanda madame Nanteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois: Chevalier est venu te tenir
+compagnie. C'est gentil à lui, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Chevalier... eh bien! qu'il se
+mette à table.</p>
+
+<p>Et, sans plus répondre aux questions de
+sa mère, elle mangeait, avide et charmante,
+comme Cérès chez la vieille femme. Puis elle
+repoussa son assiette et, renversée sur sa
+chaise, les paupières mi-closes, la bouche
+entr'ouverte, elle sourit d'un sourire qui
+ressemblait à un baiser.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil, ayant pris son vin
+chaud, se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'excuserez, monsieur Chevalier:
+j'ai mes comptes à mettre à jour.</p>
+
+<p>Tels étaient les termes par lesquels elle
+annonçait ordinairement qu'elle allait se
+coucher.</p>
+
+<p>Resté seul avec Félicie, Chevalier lui dit
+violemment:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bête! c'est lâche! mais je t'aime
+à en devenir fou... Tu entends, Félicie?</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr, que j'entends! Tu n'as pas
+besoin de parler si haut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ridicule, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas ridicule, c'est...</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas.</p>
+
+<p>Il s'approcha d'elle, tirant sa chaise sous
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es rentrée à une heure vingt-cinq.
+C'est Ligny qui t'a reconduite, j'en suis sûr.
+Il t'a reconduite en fiacre. J'ai entendu la
+voiture s'arrêter devant ta maison.</p>
+
+<p>Comme elle ne répondait pas, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Dis le contraire!</p>
+
+<p>Elle se tut. Et il répéta d'une voix pressante
+et comme suppliante:</p>
+
+<p>&mdash;Dis que non!...</p>
+
+<p>Si elle avait voulu, d'une parole, d'un seul
+mot, d'un petit mouvement de la tête et des
+épaules, elle l'aurait rendu très doux et
+presque heureux. Mais elle garda un silence
+méchant. Les lèvres serrées, le regard lointain,
+elle semblait perdue dans un rêve.</p>
+
+<p>Il poussa un soupir rauque:</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile que j'étais, je ne pensais pas
+à cela! Je me disais que tu reviendrais chez
+toi, comme les autres jours, avec madame
+Doulce, ou toute seule... Ah! si j'avais su que
+tu te ferais reconduire par cet individu!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'est-ce que tu aurais fait
+si tu avais su?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aurais suivis, pardi!</p>
+
+<p>Elle arrêta durement sur lui ses prunelles
+trop claires:</p>
+
+<p>&mdash;Ça, je te le défends, tu m'entends! Si
+j'apprends que tu m'as suivie une seule fois,
+je ne te revois plus. D'abord, tu n'as pas le
+droit de me suivre. Je suis libre de faire ce
+que je veux, peut-être!</p>
+
+<p>Suffoqué de surprise et de colère, il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Pas le droit? Pas le droit?... Tu dis
+que je n'ai pas le droit?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu n'as pas le droit... Et puis, je
+ne veux pas.</p>
+
+<p>Son visage prit une expression de dégoût:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ignoble d'espionner une femme.
+Si tu essayes seulement une fois de savoir
+où je vais, je te fiche à la porte, et ce ne
+sera pas long.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, murmura-t-il, plein de stupeur,
+nous ne sommes rien l'un pour l'autre, je
+ne suis rien pour toi... Nous n'avons pas
+été ensemble... Voyons, Félicie, rappelle-toi...</p>
+
+<p>Mais elle, impatientée:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! qu'est-ce que tu veux que je me
+rappelle?...</p>
+
+<p>&mdash;Félicie, pense que tu t'es donnée à moi!</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas pourtant, mon cher,
+que j'y pense toute la journée. Ce serait
+abusif.</p>
+
+<p>Il la regarda quelque temps avec plus de
+curiosité que de colère et lui dit, moitié
+amer et moitié doux:</p>
+
+<p>&mdash;On peut dire que tu es rosse!... Sois-le,
+Félicie! Sois-le, tant que tu voudras!
+Qu'est-ce que ça fait, puisque je t'aime? Tu
+es à moi, je te reprends; je te reprends et
+je te garde. Voyons! je ne peux pas souffrir
+toujours comme une pauvre bête. Écoute:
+Je passerai l'éponge. Nous recommencerons
+notre amour. Et, cette fois, ce sera très bien.
+Et tu seras à moi pour toujours, à moi seul.
+Je suis un honnête homme, tu sais. Tu peux
+compter sur moi. Je t'épouserai quand
+j'aurai une position.</p>
+
+<p>Elle le regarda avec une surprise dédaigneuse.
+Il crut qu'elle avait des doutes sur
+son avenir dramatique, et, pour les dissiper,
+il dit, dressé sur ses longues jambes:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne crois pas à mon étoile, Félicie?
+Tu as tort. Je me sens capable de grandes
+créations. Qu'on me donne un rôle, et on
+verra. Et je n'ai pas seulement la comédie
+en moi, j'ai le drame, j'ai la tragédie... Oui,
+la tragédie. Je sais dire les vers. Et c'est un
+talent qui se fait rare aujourd'hui... Aussi
+ne crois pas, Félicie, que je te fasse un
+affront en t'offrant de t'épouser. Loin de là!...
+Nous nous marierons plus tard, quand ce
+sera possible et convenable. Rien ne presse,
+bien sûr. En attendant, nous reprendrons nos
+bonnes habitudes de la rue des Martyrs...
+Tu te souviens, Félicie: nous y avons été si
+heureux! Le lit n'était pas large, mais nous
+disions: «Ça ne fait rien...» J'ai maintenant
+deux belles chambres dans la rue de la
+Montagne-Sainte-Geneviève, derrière Saint-Étienne-du-Mont.
+Il y a ton portrait sur
+tous les murs... Tu y retrouveras le petit lit
+de la rue des Martyrs... Mais écoute-moi
+bien, j'ai trop souffert; je ne veux plus souffrir.
+J'exige que tu sois à moi, à moi seul.</p>
+
+<p>Tandis qu'il parlait, Félicie était allée
+prendre sur la cheminée les cartes avec lesquelles
+sa mère jouait tous les soirs et elle
+les étalait sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;A moi seul... Tu m'entends, Félicie.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi tranquille, je fais une réussite.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi, Félicie. J'exige que tu ne
+reçoives plus dans ta loge cet imbécile...</p>
+
+<p>Examinant ses cartes, elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Toutes les noires sont en bas.</p>
+
+<p>&mdash;Cet imbécile, parfaitement. C'est un
+diplomate, et le ministère des Affaires étrangères,
+aujourd'hui, c'est le refuge des incapables.</p>
+
+<p>Il haussa la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Félicie, dans ton intérêt comme dans
+le mien, écoute-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crie donc pas: maman dort.</p>
+
+<p>Il reprit d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Sache bien que je ne veux pas que
+Ligny devienne ton amant.</p>
+
+<p>Elle releva sa petite tête méchante:</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il l'est?</p>
+
+<p>Il fit un pas vers elle, sa chaise levée,
+la regarda d'un œil fou en riant d'un rire
+fêlé:</p>
+
+<p>&mdash;S'il l'est, il ne le sera pas longtemps.</p>
+
+<p>Et il laissa retomber sa chaise.</p>
+
+<p>Maintenant elle avait peur. Elle s'efforça
+de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien que je plaisante.</p>
+
+<p>Elle réussit, sans trop de peine, à lui faire
+croire qu'elle lui avait parlé de cette manière
+seulement pour le punir, parce qu'il devenait
+insupportable. Il se calma. Elle lui dit alors
+qu'elle était lasse, qu'elle tombait de sommeil.
+Il se décida enfin à s'en aller. Sur le
+palier, il se retourna et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Félicie, je te conseille, pour éviter un
+malheur, de ne plus revoir Ligny.</p>
+
+<p>Elle lui cria par la porte entre-bâillée:</p>
+
+<p>&mdash;Tape au carreau de la loge pour qu'on
+t'ouvre!</p>
+
+
+
+
+<h2>IV</h2>
+
+
+<p>Dans la salle obscure, de grands pans de
+toile couvraient le balcon et les loges. L'orchestre
+était revêtu d'une housse immense,
+qui, retroussée sur les bords, laissait place
+à quelques figures humaines pâlissant en
+cette ombre, comédiens, machinistes, costumiers,
+amis du directeur, mères et amants
+d'actrices. Des yeux s'allumaient çà et là
+dans le creux noir des baignoires.</p>
+
+<p>On répétait pour la cinquante-sixième fois
+<i>la Nuit du 23 octobre 1812</i>, drame célèbre,
+vieux de vingt ans, et qui n'avait pas encore
+été représenté à ce théâtre. La pièce était
+sue et l'on avait fixé au lendemain cette
+dernière répétition particulière que, sur les
+scènes moins austères que l'Odéon, on nomme
+la «répétition des couturières».</p>
+
+<p>Nanteuil n'était pas de la pièce. Mais elle
+avait eu affaire ce jour-là au théâtre, et
+comme on lui avait dit que Marie-Claire
+était exécrable dans le rôle de la générale
+Malet, elle était venue voir un peu, cachée
+au fond d'une baignoire.</p>
+
+<p>La grande scène du «deux» commençait.
+Le décor représentait une mansarde de la
+maison de santé où le conspirateur était
+détenu en 1812. Durville, qui tenait le rôle
+du général Malet, venait de faire son entrée.
+Il répétait en costume: longue redingote
+bleue, avec le collet par-dessus les oreilles,
+culotte chamois à pont. Et déjà même il
+s'était fait une tête, la tête glabre et martiale
+des généraux de l'Empire, avec la patte
+de lièvre qui passa des vainqueurs d'Austerlitz
+à leurs fils les bourgeois de Juillet.
+Debout, le coude droit dans la main gauche
+et le front dans la main droite, il exhalait
+l'orgueil de sa voix profonde et de sa culotte
+collante.</p>
+
+<p>»&mdash;Seul, sans argent, du fond d'une
+prison, s'attaquer à ce colosse qui commande
+un million de soldats et qui fait trembler
+tous les peuples et tous les rois de l'Europe...
+Eh bien! ce colosse s'écroulera.</p>
+
+<p>Du fond de la scène, le vieux Maury, qui
+faisait le conspirateur Jacquemont, donna la
+réplique:</p>
+
+<p>»&mdash;Il peut, en tombant, nous écraser
+dans sa chute.</p>
+
+<p>Soudain des cris à la fois plaintifs et
+furieux s'élevèrent de l'orchestre.</p>
+
+<p>L'auteur éclatait. C'était un homme de
+soixante-dix ans, qui bouillait de jeunesse.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je vois là, au fond? Ce
+n'est pas un acteur, c'est une cheminée. Il
+faudra faire venir les fumistes, les marbriers
+pour l'ôter de là... Maury, remuez-vous donc,
+sacrebleu!</p>
+
+<p>Maury passa.</p>
+
+<p>»&mdash;Il peut, en tombant, nous écraser
+dans sa chute... Je reconnais que ce ne sera
+pas de votre faute, général. Votre proclamation
+est excellente. Vous leur promettez une
+constitution, la liberté, l'égalité... C'est du
+machiavélisme!</p>
+
+<p>Durville répliqua:</p>
+
+<p>»&mdash;Et du meilleur. Race incorrigible, ils
+s'apprêtent à violer les serments qu'ils n'ont
+pas faits encore, et, parce qu'ils mentent,
+ils se croient des Machiavels... Le pouvoir
+absolu, qu'en ferez-vous donc, imbéciles?...</p>
+
+<p>La voix stridente de l'auteur grinça:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y êtes pas, Dauville.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? demanda Durville étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous, Dauville, vous ne comprenez
+pas un mot de ce que vous dites.</p>
+
+<p>Pour humilier les cabots, pour abattre
+leur superbe, cet homme qui, de sa vie,
+n'avait oublié le nom d'une crémière ou
+d'un portier, dédaignait de retenir les noms
+des plus illustres comédiens.</p>
+
+<p>&mdash;Dauville, mon ami, reprenez-moi ça.</p>
+
+<p>Il jouait tous les rôles. Joyeux, funèbre,
+violent, tendre, impétueux, caressant, il
+prenait une voix tour à tour grave et
+flûtée; il soupirait, il rugissait, il riait, il
+pleurait. Il se transformait, ainsi que
+l'homme du conte populaire, en flamme, en
+fleuve, en femme, en tigre.</p>
+
+<p>Dans les coulisses, les comédiens n'échangeaient
+entre eux que des propos insignifiants
+et brefs. Leur liberté de parole, leur
+facilité de mœurs, la familiarité de leurs
+habitudes ne les empêchaient pas de garder
+ce que, dans toute réunion d'hommes, il
+faut d'hypocrisie pour que les gens puissent
+se regarder les uns les autres sans horreur
+et sans dégoût. Même il régnait dans cet
+atelier d'art en pleine activité une belle
+apparence d'accord et d'union, un sentiment
+unanime créé par la pensée, haute ou médiocre,
+de l'auteur, un esprit d'ordre qui
+obligeait toutes les rivalités et tous les mauvais
+vouloirs à se changer en bonne volonté
+et en harmonieux concours.</p>
+
+<p>Nanteuil, dans sa loge, se sentait mal à
+l'aise en pensant que Chevalier était là tout
+près. Depuis l'avant-veille, depuis la nuit
+où il avait proféré d'obscures menaces,
+elle ne l'avait pas revu et la peur qu'il lui
+avait faite restait en elle. «Félicie, pour
+éviter un malheur, je te conseille de ne
+plus revoir Ligny»: qu'est-ce que cela voulait
+dire? Elle réfléchissait sur lui sérieusement.
+Ce garçon qui, l'avant-veille encore,
+lui semblait insignifiant et banal, qu'elle
+avait bien trop vu, qu'elle savait par cœur,
+comme il lui apparaissait maintenant mystérieux
+et plein de secrets! Comme elle
+s'apercevait tout à coup qu'elle ne le connaissait
+pas! De quoi était-il capable? Elle
+s'efforçait de le deviner. Qu'allait-il faire?
+Rien, sans doute. Tous les hommes qu'on
+quitte menacent et ne font rien. Mais Chevalier
+était-il un homme tout à fait comme les
+autres? On le disait fou. C'était une manière
+de parler. Mais elle ignorait elle-même
+s'il n'y avait pas en lui un peu de folie.
+A présent, elle l'étudiait avec un sincère
+intérêt. Très intelligente, elle ne lui avait
+jamais trouvé beaucoup d'intelligence; mais
+il l'avait surprise plusieurs fois par l'obstination
+de sa volonté. Elle se rappelait de
+lui des actes d'énergie sauvage. Naturellement
+jaloux, il y avait des choses qu'il
+comprenait. Il savait à quoi une femme est
+obligée, pour se faire une place au théâtre,
+ou pour avoir des toilettes; mais il ne voulait
+pas qu'on le trompât par amour. Était-ce
+un homme à commettre un crime, à faire
+un malheur? Voilà ce qu'elle ne pouvait
+découvrir. Elle se rappelait la manie que
+ce garçon avait de manier des armes. Quand
+elle allait le voir, rue des Martyrs, elle le
+trouvait toujours dans sa chambre démontant
+et nettoyant un vieux fusil. Pourtant
+il ne chassait jamais. Il se vantait d'être un
+excellent tireur et portait un revolver sur
+lui. Mais qu'est-ce que cela prouvait? Jamais
+encore elle n'avait tant pensé à lui.</p>
+
+<p>Nanteuil s'inquiétait ainsi, dans sa baignoire,
+quand Jenny Fagette vint l'y rejoindre,
+Jenny Fagette, fine et frêle, la Muse
+d'Alfred de Musset, qui, la nuit, brûlait ses
+yeux de pervenche à rédiger des courriers
+mondains et des articles de modes. Comédienne
+médiocre, mais femme adroite, merveilleusement
+active, c'était la meilleure amie
+de Nanteuil. Elles se reconnaissaient l'une
+à l'autre de grandes qualités, et des qualités
+différentes de celles qu'elles se trouvaient à
+elles-mêmes, et elles agissaient de concert
+comme les deux grandes puissances de
+l'Odéon. Cependant Fagette faisait tout son
+possible pour prendre Ligny à son amie,
+non par goût, car elle était sèche comme un
+cotret et méprisait les hommes, mais dans
+l'idée qu'une liaison avec un diplomate lui
+procurerait certains avantages et surtout
+pour ne pas perdre l'occasion d'être rosse.
+Nanteuil le savait. Elle savait que toutes ses
+camarades, Ellen Midi, Duvernet, Herschell,
+Falempin, Stella, Marie-Claire, voulaient
+lui prendre Ligny. Elle avait vu Louise
+Dalle, habillée comme une maîtresse de
+piano, ayant toujours l'air d'escalader
+l'omnibus et gardant jusque dans ses provocations
+et ses frôlements les apparences
+d'une irrémédiable honnêteté, poursuivre
+Ligny de ses jambes trop longues et l'obséder
+de ses regards de Pasiphaé pauvre. Et
+elle avait surpris, dans un couloir, la
+doyenne, cette bonne mère Ravaud, découvrant
+à l'approche de Ligny ce qui lui
+restait encore, ses magnifiques bras, depuis
+quarante ans illustres.</p>
+
+<p>Fagette montra à Nanteuil avec dégoût,
+d'un bout de doigt ganté, la scène sur
+laquelle s'agitaient Durville, le vieux Maury
+et Marie-Claire.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde-moi ces gens-là. Ils ont l'air
+de jouer à soixante mètres sous l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que les herses ne sont pas
+allumées, observa Nanteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non. Ce théâtre a toujours l'air
+d'être au fond de l'eau. Et dire que moi
+aussi, tout à l'heure, je vais entrer dans
+l'aquarium... Nanteuil, il ne faut pas que
+tu restes plus d'une saison dans ce théâtre.
+On s'y noie. Mais regarde-les, regarde-les
+donc!</p>
+
+<p>Durville devenait presque ventriloque,
+pour paraître plus grave et plus mâle:</p>
+
+<p>»&mdash;La paix, l'abolition des droits réunis
+et de la conscription, une haute solde pour
+la troupe; à défaut d'argent, quelques
+mandats sur la banque, quelques grades
+distribués à propos, ce sont là des moyens
+infaillibles.</p>
+
+<p>Madame Doulce entra dans la loge. Ayant
+entr'ouvert son manteau tragiquement doublé
+d'antiques peaux de lapin, elle découvrit
+un petit livre écorné.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les lettres de madame de Sévigné,
+dit-elle. Vous savez que je fais, dimanche
+prochain, une lecture des plus belles lettres
+de madame de Sévigné.</p>
+
+<p>&mdash;Où ça? demanda Fagette.</p>
+
+<p>&mdash;Salle Renard.</p>
+
+<p>Ce devait être une salle ignorée et lointaine.
+Nanteuil et Fagette ne la connaissaient
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je donne cette lecture au bénéfice des
+trois pauvres orphelins qu'a laissés l'artiste
+Lacour, mort si tristement de phtisie, cet
+hiver. Mes mignonnes, je compte sur vous
+pour placer des billets.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, tout de même, qu'elle est
+ridicule, Marie-Claire! dit Nanteuil.</p>
+
+<p>On gratta à la porte de la baignoire.
+C'était Constantin Marc, le jeune auteur
+d'une pièce que l'Odéon allait mettre tout
+de suite en répétition, <i>la Grille</i>, et Constantin
+Marc, bien que campagnard et vivant
+dans les bois, ne pouvait plus désormais
+respirer que dans le théâtre. Nanteuil devait
+jouer le grand rôle de la pièce: il la regardait
+avec émotion, comme l'amphore précieuse
+destinée à contenir sa pensée.</p>
+
+<p>Cependant Durville s'enrouait:</p>
+
+<p>»&mdash;Et si la France ne peut être sauvée
+qu'au prix de notre vie et de notre honneur,
+je dirai avec l'homme de 93: «Périsse
+notre mémoire!»</p>
+
+<p>Fagette désigna du doigt un jeune homme
+bouffi qui se tenait, la canne sous le menton,
+à l'orchestre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce n'est pas le baron Deutz?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le demandes! répondit Nanteuil.
+Ellen Midi est de la pièce. Elle joue dans
+le quatre. Le baron Deutz est venu se
+montrer.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez un peu, mes enfants, je vais
+dire un mot à ce malotru, qui m'a rencontrée
+hier sur la place de la Concorde et qui
+ne m'a pas saluée.</p>
+
+<p>&mdash;Le baron Deutz?... Il ne t'a pas vue!...</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a parfaitement vue. Mais il était
+en famille. Je vais le moucher; vous allez
+voir, mes amis.</p>
+
+<p>Elle l'appela tout doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Deutz! Deutz!</p>
+
+<p>Le baron s'approcha et vint s'accouder,
+souriant et satisfait, au rebord de la baignoire.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, monsieur Deutz, hier,
+quand vous m'avez rencontrée, vous étiez
+donc en bien mauvaise compagnie, que vous
+ne m'avez pas saluée?</p>
+
+<p>Il la regarda, surpris:</p>
+
+<p>&mdash;Moi? J'étais avec ma sœur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>Et, sur la scène, Marie-Claire, suspendue
+au cou de Durville, s'écriait:</p>
+
+<p>»&mdash;Va! triomphe ou succombe; dans la
+bonne ou la mauvaise fortune, ta gloire est
+égale. Et, quoi qu'il arrive, je saurai me
+montrer la femme d'un héros.</p>
+
+<p>&mdash;Passez, madame Marie-Claire! dit
+Pradel.</p>
+
+<p>A ce moment, Chevalier fit son entrée, et
+tout aussitôt l'auteur, s'arrachant les cheveux,
+vomit des imprécations:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une entrée, c'est un écroulement,
+c'est une catastrophe, c'est un cataclysme.
+Bonté divine! un bolide, un aérolithe,
+un morceau de la lune tomberait sur la
+scène que ce ne serait pas un si effroyable
+désastre... Je retire ma pièce!... Chevalier,
+recommencez votre entrée, mon garçon.</p>
+
+<p>Le peintre qui avait dessiné les costumes
+Michel, jeune homme blond à la barbe mystique,
+était assis à la première travée, sur
+un bras de fauteuil. Il se pencha à l'oreille
+de Roger, le décorateur:</p>
+
+<p>&mdash;Et dire que c'est la cinquante-sixième
+fois qu'il attrape Chevalier avec cette impétuosité,
+l'auteur!</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais: il est bigrement mauvais,
+Chevalier, répondit Roger sans hésitation.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas qu'il est mauvais, reprit
+Michel avec indulgence. Mais il a toujours
+l'air de rire, et il n'y a rien de pis pour un
+comique. Je l'ai connu tout petit à Montmartre.
+A la pension, ses maîtres lui demandaient:
+«Pourquoi riez-vous?» Il ne riait
+pas, il n'avait pas envie de rire: il recevait
+des gifles toute la journée. Ses parents voulaient
+le mettre dans les produits chimiques.
+Mais il rêvait le théâtre et passait ses
+journées sur la butte, dans l'atelier du peintre
+Montalent. Montalent travaillait alors, nuit
+et jour, à sa <i>Mort de saint Louis</i>, une grande
+machine qui lui était commandée pour la
+cathédrale de Carthage. Un jour, Montalent
+lui dit...</p>
+
+<p>&mdash;Un peu de silence! cria Pradel.</p>
+
+<p>&mdash;... lui dit: «Chevalier, puisque tu
+n'as rien à faire, pose-moi donc Philippe le
+Hardi.&mdash;Je veux bien», dit Chevalier. Montalent
+lui fit prendre l'attitude d'un homme
+accablé de douleur. De plus, il lui plaqua
+sur les joues deux larmes grandes comme
+des verres de lunettes. Il termine son tableau,
+l'expédie à Carthage et fait monter six bouteilles
+de Champagne. Trois mois après, il
+recevait du Père Cornemuse, chef des missions
+françaises en Tunisie, une lettre lui
+annonçant que le tableau de la <i>Mort de saint
+Louis</i>, ayant été mis sous les yeux du cardinal-archevêque,
+avait été refusé par Son
+Éminence à cause de l'expression indécente
+de Philippe le Hardi, qui regardait en riant
+le saint roi, son père, expirant sur la paille.
+Montalent n'y comprenait rien; il était furieux
+et voulait faire un procès au cardinal-archevêque.
+Il reçoit son tableau, le déballe,
+le contemple dans un sombre silence, et
+s'écrie tout à coup: «C'est vrai que Philippe
+le Hardi a l'air de se gondoler. J'ai été stupide:
+je lui ai donné la tête de Chevalier,
+qui a toujours l'air de rire, l'animal!»</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous donc! hurla Pradel.</p>
+
+<p>Et l'auteur s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Pradel, mon bon ami, jetez-moi tout
+ce monde-là dehors.</p>
+
+<p>Il mettait en scène infatigablement:</p>
+
+<p>&mdash;Un peu plus en arrière, Trouville, là... Chevalier,
+vous vous approchez de la table,
+vous prenez les papiers les uns après les
+autres, et vous dites: «Sénatus-consulte... ordre
+du jour... dépêches pour les départements... proclamation...»
+Comprenez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maître... «Sénatus-consulte... ordre
+du jour... dépêches pour les départements... proclamation...»</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Marie-Claire, mon enfant, du
+mouvement, sacrebleu! passez... C'est ça,
+très bien... Repassez; très bien, très bien,
+hardi donc!... Ah! la misérable; elle f... tout
+par terre!...</p>
+
+<p>Il appela le directeur de la scène:</p>
+
+<p>&mdash;Romilly, donnez un peu de lumière.
+On n'y voit goutte. Dauville, mon bon ami,
+qu'est-ce que vous faites là devant le trou
+du souffleur? Vous n'en bougez pas! Mettez-vous
+donc une fois pour toutes dans la tête
+que vous n'êtes pas la statue du général
+Malet, que vous êtes le général Malet lui-même,
+et que ma pièce n'est pas un catalogue
+de figures de cire, mais une tragédie
+vivante, émouvante, qui vous arrache des
+larmes et...</p>
+
+<p>Il ne put achever et sanglota longtemps
+dans son mouchoir. Puis il rugit:</p>
+
+<p>&mdash;Sacré tonnerre! Pradel!... Romilly!... où
+est Romilly? Ah! le voilà, le gredin... Romilly,
+je vous avais dit de rapprocher le
+poêle de la lucarne. Vous ne l'avez pas fait.
+A quoi pensez-vous, mon ami?</p>
+
+<p>On se trouvait arrêté tout à coup par une
+difficulté grave. Chevalier, porteur de papiers
+d'où dépendait le sort de l'Empire, devait
+s'échapper de la maison d'arrêt par la lucarne,
+Le jeu de scène n'avait pas été réglé encore:
+il n'avait pu l'être avant la plantation du
+décor. Et l'on s'apercevait que les mesures
+avaient été mal prises et que la lucarne
+n'était pas praticable.</p>
+
+<p>L'auteur sauta sur la scène.</p>
+
+<p>&mdash;Romilly, mon ami, le poêle n'est pas
+au repère. Comment voulez-vous que Chevalier
+passe par la lucarne? Poussez-moi
+tout de suite ce poêle à droite.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien, dit Romilly; mais nous
+boucherons la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, nous boucherons la porte?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>Le directeur du théâtre, le directeur de la
+scène, les machinistes, examinaient le décor
+avec une morne attention et l'auteur se
+taisait.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas, maître, dit
+Chevalier. Il n'y a besoin de rien changer:
+je sauterai bien.</p>
+
+<p>Monté sur le poêle, il parvint en effet à
+saisir le bord de la lucarne et à s'élever sur
+les coudes, ce qui n'avait pas semblé possible.</p>
+
+<p>Un murmure d'admiration s'éleva de la
+scène, des coulisses et de la salle: Chevalier
+avait donné une idée étonnante de sa force
+et de son adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! s'écria l'auteur. Chevalier,
+c'est parfait, mon ami... Cet animal-là est
+agile comme un singe. Pas un de vous ne
+serait fichu d'en faire autant. Si tous les
+rôles étaient tenus comme celui de Florentin,
+la pièce irait aux nues.</p>
+
+<p>Nanteuil, dans sa loge, l'admirait presque.
+Pendant une seconde, il lui était apparu
+plus qu'homme, homme et gorille, et
+la peur qu'elle avait de lui s'était démesurément
+agrandie. Elle ne l'aimait pas, elle
+ne l'avait jamais aimé; elle ne le désirait
+pas; le temps était loin où elle avait bien
+voulu de lui, et, depuis quelques jours, elle
+n'imaginait pas le plaisir avec un autre que
+Ligny; mais si elle s'était trouvée, en ce
+moment, seule avec Chevalier, elle se serait
+sentie sans force, et elle aurait tâché de
+l'apaiser par sa soumission comme on apaise
+une puissance surnaturelle.</p>
+
+<p>Sur la scène, pendant qu'un salon Empire
+descendait des frises, l'auteur, dans le bruit
+de la manœuvre, sous la chute des portants,
+tenait à la fois dans sa main toute la troupe
+et tous les figurants et donnait en même
+temps à tous des conseils ou des exemples.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, la grosse, la marchande de gâteaux,
+madame Ravaud, vous n'avez donc
+jamais entendu crier dans les Champs-Élysées:
+«Régalez-vous! V'là le plaisir, mesdames!»
+Ça se chante. Apprenez-moi cet
+air-là pour demain... Et toi, le tapin, passe-moi
+ta caisse: je vais t'enseigner comment
+on fait un roulement, sacrebleu!... Fagette,
+mon enfant, qu'est-ce que tu viens fiche au
+bal du Ministre de la police, si tu n'as pas
+de bas à coins d'or? Enfile-toi des bas de
+laine tricotée, tout de suite... C'est bien la
+dernière pièce que je donne à ce théâtre...
+Où est le colonel de la dixième cohorte?
+C'est toi?... Eh bien! mon ami, tes soldats
+défilent comme des porcs... Madame Marie-Claire,
+approchez un peu, que je vous apprenne
+à faire la révérence.</p>
+
+<p>Il avait cent yeux, cent bouches, et des
+bras, des mains partout.</p>
+
+<p>Dans la salle, Romilly serrait la main
+à M. Gombaut, des Sciences morales, venu
+en voisin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous direz ce que vous voudrez, monsieur
+Gombaut, ce n'est peut-être pas exact
+au point de vue des faits, mais c'est théâtre.</p>
+
+<p>&mdash;La conspiration de Malet, répondit
+M. Gombaut, reste, et restera sans doute
+longtemps encore, une énigme historique.
+L'auteur de ce drame a profité des points
+obscurs pour y introduire des éléments dramatiques.
+Mais ce qui, pour moi, est hors
+de doute c'est que le général Malet, bien
+qu'associé à des royalistes, était lui-même
+républicain et travaillait à rétablir le gouvernement
+populaire. Il prononça dans son
+interrogatoire une parole sublime et profonde.
+Quand le président du conseil de
+guerre lui demanda: «Quels étaient vos
+complices?» Malet répondit: «Toute la
+France, et vous-même, si j'avais réussi.»</p>
+
+<p>Appuyé à la loge de Nanteuil, un vieux
+sculpteur, vénérable et beau comme un satyre
+antique, contemplait, l'œil humide et la
+bouche riante, la scène en ce moment agitée
+et bouleversée.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous content de la pièce, maître?
+lui demanda Nanteuil.</p>
+
+<p>Et le maître, qui ne connaissait au monde
+que des os, des tendons et des muscles,
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, mademoiselle, oh! oui. Il y
+a là une petite, la petite Midi, qui a une
+attache d'épaule, un joyau...</p>
+
+<p>Il la dessina du pouce. Des larmes lui
+venaient aux yeux.</p>
+
+<p>Chevalier demanda s'il pouvait entrer dans
+la baignoire. Il était content, moins encore de
+son prodigieux succès que de voir Félicie. Il
+s'imaginait, dans sa folie, qu'elle était venue
+pour lui, qu'elle l'aimait, qu'elle se redonnait.</p>
+
+<p>Elle le craignait, et, comme elle était
+peureuse, elle le flatta:</p>
+
+<p>&mdash;Mes compliments, Chevalier. Tu as été
+étourdissant. Ta sortie est étonnante. Tu
+peux me croire. Je ne suis pas seule à le
+dire. Fagette t'a trouvé prodigieux.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai? demanda Chevalier.</p>
+
+<p>Ce moment fut un des plus heureux de
+sa vie.</p>
+
+<p>Une voix stridente, partie des hauteurs
+désertes des troisièmes galeries, traversa la
+salle comme un sifflet de locomotive.</p>
+
+<p>&mdash;On ne vous entend pas du tout, mes
+enfants; parlez plus haut et prononcez distinctement.</p>
+
+<p>Et l'auteur apparut, infiniment petit, dans
+les ténèbres de la coupole.</p>
+
+<p>Alors la voix des acteurs, groupés sur le
+devant de la scène, autour d'un flambeau
+de bouillotte, s'éleva plus distincte:</p>
+
+<p>»&mdash;L'Empereur laissera reposer trois semaines
+les troupes à Moscou; puis il s'élancera
+avec la rapidité de l'aigle à Saint-Pétersbourg.</p>
+
+<p>»&mdash;Pique, trèfle, atout, je marque deux
+points.</p>
+
+<p>»&mdash;Là, nous passerons l'hiver, et, au
+printemps prochain, nous pénétrerons dans
+l'Inde, en traversant la Perse, et c'en sera
+fait de la puissance britannique.</p>
+
+<p>»&mdash;Trente-six en carreau.</p>
+
+<p>»&mdash;Et moi, impériale d'as.</p>
+
+<p>»&mdash;A propos, messieurs, que dites-vous
+du décret impérial sur les comédiens de
+Paris, daté du Kremlin? Voilà les querelles
+de mademoiselle Mars et de mademoiselle
+Leverd terminées!</p>
+
+<p>&mdash;Regardez donc, dit Nanteuil, elle est
+très gentille, Fagette, dans sa robe bleue
+Marie-Louise, garnie de chinchilla.</p>
+
+<p>Madame Doulce tira de dessous ses fourrures
+une botte de billets fanés déjà pour
+s'être trop offerts.</p>
+
+<p>&mdash;Maître, dit-elle à Constantin Marc, vous
+savez que je fais dimanche prochain une
+lecture des plus belles lettres de madame de
+Sévigné, avec commentaire, au bénéfice des
+trois pauvres orphelins qu'a laissés l'artiste
+Lacour, qui est mort cet hiver d'une manière
+si déplorable.</p>
+
+<p>&mdash;Avait-il du talent? demanda Constantin
+Marc.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, dit Nanteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, en quoi sa mort est-elle
+déplorable?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maître, soupira madame Doulce,
+n'affectez pas l'insensibilité.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'affecte pas l'insensibilité. Mais il
+y a une chose qui me surprend, c'est le prix
+que nous attachons à des existences qui ne
+nous intéressent en rien. Nous avons l'air
+de croire que la vie est en elle-même quelque
+chose de précieux. Pourtant la nature
+nous enseigne assez que rien n'est plus vil
+ni plus méprisable. Autrefois, on était moins
+barbouillé de sentimentalisme. Chacun tenait
+sa propre vie pour infiniment précieuse,
+mais ne professait aucun respect pour la vie
+d'autrui. On était alors plus près de la nature:
+nous sommes faits pour nous manger
+les uns les autres. Mais notre race faible,
+énervée, hypocrite, se plaît dans un cannibalisme
+sournois. Tout en nous entre-dévorant,
+nous proclamons que la vie est sacrée,
+et nous n'osons plus avouer que la vie c'est
+le meurtre.</p>
+
+<p>&mdash;La vie, c'est le meurtre, répéta Chevalier
+songeur et sans comprendre.</p>
+
+<p>Puis il jaillit en idées fumeuses.</p>
+
+<p>&mdash;Le meurtre et le carnage, peut-être!
+Mais le carnage amusant et le meurtre
+drôle. La vie, c'est la catastrophe burlesque,
+c'est le comique terrible, c'est le masque
+de carnaval sur des joues sanglantes. Voilà
+ce que c'est que la vie pour l'artiste; l'artiste
+au théâtre et l'artiste en action!</p>
+
+<p>Nanteuil inquiète cherchait un sens à ces
+paroles confuses.</p>
+
+<p>L'acteur exalté poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;La vie, c'est autre chose encore: c'est
+la fleur et le couteau, c'est de voir rouge un
+jour et bleu le lendemain, c'est la haine et
+l'amour, la haine délicieuse et ravissante,
+l'amour cruel.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Chevalier, demanda Constantin
+Marc, du ton le plus tranquille, ne trouvez-vous
+pas naturel d'être meurtrier et ne
+croyez-vous pas que c'est seulement la peur
+d'être tué qui nous empêche de tuer?</p>
+
+<p>Chevalier répondit d'une voix pensive et
+profonde:</p>
+
+<p>&mdash;Certes, non! ce n'est pas la peur d'être
+tué qui m'empêcherait de tuer. Je n'ai pas
+peur de la mort. Mais j'ai le respect de la
+vie d'autrui. Je suis humain, c'est plus fort
+que moi. J'ai sérieusement examiné depuis
+quelque temps la question que vous me
+posez, monsieur Constantin Marc. J'y ai
+réfléchi pendant des jours et des nuits, et
+je sais maintenant que je ne pourrais tuer
+personne.</p>
+
+<p>Alors Nanteuil, joyeuse, versa sur lui un
+regard de mépris. Elle ne le craignait plus
+et elle ne lui pardonnait pas de lui avoir
+fait peur.</p>
+
+<p>Elle se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, j'ai mal à la tête... A demain,
+monsieur Constantin Marc.</p>
+
+<p>Et elle sortit lestement.</p>
+
+<br />
+
+<p>Chevalier la poursuivit dans le couloir,
+dévala derrière elle l'escalier de la scène, et
+la rejoignit devant la loge du concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Félicie, viens dîner ce soir avec moi
+au cabaret. Je serai si content! Veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, par exemple!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne veux-tu pas?</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies.</p>
+
+<p>Elle voulut s'échapper. Il la retint.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime tant! ne me fais pas trop
+souffrir.</p>
+
+<p>Elle s'avança sur lui, et, les lèvres retroussées,
+serrant les dents, lui siffla aux oreilles:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini! fini! fini! tu entends. J'en
+ai soupé, de toi.</p>
+
+<p>Alors, très doux, très grave:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la dernière fois que nous causons
+nous deux. Écoute, Félicie, avant qu'il y ait
+un malheur, je dois t'avertir. Je ne peux pas
+te forcer à m'aimer. Mais je ne veux pas que
+tu en aimes un autre. Pour la dernière fois,
+je te conseille de ne pas revoir monsieur de
+Ligny. Je t'empêcherai d'être à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'empêcheras, toi? Pauvre ami!</p>
+
+<p>Plus doucement, encore il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux, je le ferai. On obtient ce
+qu'on veut; seulement, il faut y mettre le
+prix.</p>
+
+
+
+
+<h2>V</h2>
+
+
+<p>Rentrée chez elle, Félicie eut une crise de
+larmes. Elle revoyait Chevalier l'implorant
+d'une voix lamentable, avec un air de pauvre.
+Elle avait entendu cette voix et vu cette mine
+aux chemineaux exténués sur la route, quand
+sa mère, craignant que sa poitrine ne se
+prît, l'avait emmenée passer l'hiver à Antibes,
+chez une tante riche. Elle méprisait Chevalier
+de sa douceur et de sa tranquillité. Mais
+le souvenir de ce visage et de cette voix lui
+faisait mal. Elle ne put rien manger. Elle
+avait des étouffements. Le soir, une angoisse
+si cruelle la prit aux entrailles qu'elle eut
+peur de mourir. Elle pensa qu'elle éprouvait
+un tel énervement parce qu'elle était restée
+deux jours sans voir Robert. Il était neuf
+heures. Elle espéra le trouver encore chez
+lui et mit son chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, il faut que j'aille ce soir au
+théâtre. Je file.</p>
+
+<p>Par égard pour sa mère, elle usait ainsi
+d'un langage voilé.</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon enfant, et ne rentre pas trop
+tard.</p>
+
+<p>Ligny habitait chez ses parents. Il avait,
+sous les combles du joli hôtel de la rue
+Vernet, un petit appartement de garçon,
+éclairé par des fenêtres rondes, et qu'il appelait
+«son œil-de-bœuf». Félicie le fit avertir
+par le portier qu'on l'attendait dans une
+voiture. Ligny n'aimait pas que les femmes
+vinssent trop souvent le relancer dans sa
+famille. Son père, diplomate de carrière,
+très occupé des intérêts extérieurs de la
+France, demeurait dans une ignorance incroyable
+de ce qui se passait chez lui. Mais
+madame de Ligny se montrait attentive à
+faire observer les convenances dans sa maison.
+Et son fils était soucieux de satisfaire
+des exigences qui portaient sur les formes,
+sans jamais s'étendre au fond des choses.
+Elle le laissait entièrement libre d'aimer qui
+il voulait et c'est à peine si parfois, en de
+graves épanchements, elle lui donnait à
+entendre que la fréquentation des femmes du
+monde est utile aux jeunes gens. Aussi Robert
+avait-il toujours détourné Félicie de venir
+rue Vernet. Il avait loué, boulevard de Villiers,
+une petite maison où ils pouvaient se
+voir tout à l'aise. Mais, cette fois, après deux
+jours passés sans elle, il fut très content de
+sa visite imprévue et descendit tout de suite.</p>
+
+<p>Blottis dans le fiacre, ils allèrent à travers
+l'ombre et la neige, au pas tranquille du
+canasson, par les rues et les boulevards, et
+l'épaisse nuit enveloppa leurs amours.</p>
+
+<p>L'ayant ramenée à sa porte:</p>
+
+<p>&mdash;A demain, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à demain, boulevard de Villiers.
+Viens de bonne heure.</p>
+
+<p>Elle s'appuyait sur lui pour descendre de
+voiture. Brusquement, elle se rejeta en arrière.</p>
+
+<p>&mdash;La! là! entre les arbres... Il nous a
+vus... Il nous guettait.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Un homme... que je ne connais pas.</p>
+
+<p>Elle venait de reconnaître Chevalier.</p>
+
+<p>Elle descendit, sonna et, tremblante, attendit,
+plongée dans la pelisse de Robert, que
+la porte s'ouvrît. Puis elle le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Robert, monte avec moi. J'ai peur.</p>
+
+<p>Non sans un peu d'impatience, il la suivit
+dans l'escalier.</p>
+
+<p>Chevalier avait attendu Félicie, dans la
+petite salle à manger, devant l'armure de
+Jeanne d'Arc, en compagnie de madame
+Nanteuil, jusqu'à une heure du matin. Puis
+il était descendu et l'avait guettée sur le
+trottoir, et, quand il avait vu le fiacre s'arrêter
+devant la porte, il s'était dissimulé
+derrière un arbre. Il savait bien qu'elle
+reviendrait avec Ligny; mais, en les voyant
+ensemble, il lui avait semblé que la terre
+s'entr'ouvrait, et, pour ne pas tomber, il s'était
+retenu au tronc de l'arbre. Il resta jusqu'à ce
+que Ligny fût sorti de la maison; il l'observa
+qui, serré dans sa pelisse, gagnait sa voiture,
+fit deux pas pour s'élancer sur lui, s'arrêta,
+puis à grands pas descendit le boulevard.</p>
+
+<p>Il allait, chassé par la pluie et le vent.
+Ayant trop chaud, il ôta son feutre et prit
+plaisir à sentir les gouttes d'eau froide sur
+son front. Il eut une vague conscience que
+des maisons, des arbres, des murs, des
+lumières passaient indéfiniment à ses côtés;
+il allait, songeant.</p>
+
+<p>Il se trouva, sans savoir comment il y était
+venu, sur un pont qu'il connaissait à peine
+et au milieu duquel se dressait une statue
+colossale de femme. Maintenant il était tranquille,
+il avait pris une résolution. C'était
+une vieille idée qu'il avait cette fois enfoncée
+dans son cerveau comme un clou, et qui le
+traversait de part en part. Il ne l'examinait
+même plus. Il calculait froidement les moyens
+d'exécuter ce qu'il avait résolu. Il marcha
+devant lui, au hasard, absorbé, pensif, calme
+comme un géomètre.</p>
+
+<p>Sur le pont des Arts, il s'aperçut qu'un
+chien le suivait. C'était un grand chien rustique
+à long poil, dont les yeux vairons,
+pleins de douceur, exprimaient une détresse
+infinie. Il lui parla:</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas de collier. Tu n'es pas
+heureux. Mon pauvre ami, je ne peux rien
+pour toi.</p>
+
+<p>A quatre heures du matin, il se trouva
+dans l'avenue de l'Observatoire. Découvrant
+les maisons du boulevard Saint-Michel, il
+en ressentit une impression douloureuse et,
+brusquement, rebroussa vers l'Observatoire.
+Le chien avait disparu. Près du Lion de
+Belfort, Chevalier s'arrêta devant une tranchée
+profonde qui coupait la chaussée. Contre
+le remblai, sous une bâche soutenue par
+quatre pieux, un vieil homme veillait devant
+un brasier. Les oreilles de son bonnet de
+poil de lapin étaient rabattues; son nez
+énorme flamboyait. Il leva la tête; ses yeux,
+qui pleuraient, paraissaient tout blancs,
+sans prunelles dans un cercle de feu et de
+larmes. Il fourrait au fond de son brûle-gueule
+quelques brins de tabac de cantine,
+mêlés à des mies de pain, qui ne remplissaient
+pas même à demi le fourneau de la
+petite pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous du tabac, le vieux? demanda
+Chevalier en lui tendant sa blague.</p>
+
+<p>L'homme fut lent à répondre. Il ne comprenait
+pas vite, et les politesses l'étonnaient.</p>
+
+<p>Enfin il ouvrit une bouche toute noire:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas de refus, dit-il.</p>
+
+<p>Et il se souleva à demi. Un de ses pieds était
+chaussé d'un vieux soulier, l'autre entouré
+de linges. Lentement, de ses mains engourdies,
+il bourrait sa pipe. De la neige fondue
+tombait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous permettez? dit Chevalier.</p>
+
+<p>Et il se coula, sous la bâche, à côté du
+vieil homme. De temps en temps, ils échangeaient
+une parole.</p>
+
+<p>&mdash;Sale temps!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un temps de saison. L'hiver est
+dur. L'été est préférable.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous gardez le chantier, la nuit,
+mon bonhomme?</p>
+
+<p>Le vieux répondait volontiers aux questions.
+Avant qu'il parlât, sa gorge faisait
+entendre un susurrement très long et très
+doux:</p>
+
+<p>&mdash;Je fais un jour une chose, un jour l'autre.
+Je bricole, quoi!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis natif de la Creuse. J'ai travaillé
+comme terrassier dans les Vosges. Je m'en
+suis parti l'année qu'il est venu des Prussiens
+et d'autres peuples... Il y en avait des milliers.
+On ne peut pas comprendre d'où ils
+venaient... Tu as peut-être entendu parler
+de cette guerre des Prussiens, mon garçon?</p>
+
+<p>Il resta longtemps sans parler, puis:</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça tu es en bordée, mon garçon.
+Tu ne veux pas rentrer au chantier?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis artiste dramatique, répondit
+Chevalier.</p>
+
+<p>Le vieux, qui ne comprenait pas, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Où qu'il est, ton chantier?</p>
+
+<p>Chevalier voulut être admiré du vieillard:</p>
+
+<p>&mdash;Je joue la comédie dans un grand
+théâtre, dit-il; je suis un des principaux
+acteurs de l'Odéon. Vous connaissez l'Odéon?</p>
+
+<p>Le gardien secoua la tête. Il ne connaissait
+pas l'Odéon. Après un très long silence,
+il rouvrit sa bouche noire:</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça, mon garçon, tu es en bordée.
+Tu veux pas rentrer au chantier, pas vrai?</p>
+
+<p>Chevalier lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Lisez le journal après-demain. Vous y
+verrez mon nom.</p>
+
+<p>Le vieil homme essaya de trouver un sens
+à ces paroles; mais c'était trop difficile, il y
+renonça et revint à ses pensées familières.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on est en bordée, c'est, des fois,
+pour des semaines et des mois...</p>
+
+<p>Au petit jour, Chevalier reprit sa course.
+Le ciel était de lait. Les roues lourdes réveillaient
+les pavés. Des voix, çà et là, résonnaient
+dans l'air frais. La neige ne tombait
+plus. Il allait au hasard devant lui. A voir
+renaître la vie, il s'égayait presque. Sur le
+pont des Arts, il regarda longtemps couler
+la Seine, puis il reprit sa course. Sur la
+place du Havre, il vit un café ouvert. Une
+faible lueur d'aurore rougissait les glaces de
+la façade. Les garçons sablaient le carrelage et
+posaient les tables. Il se jeta sur une chaise:</p>
+
+<p>&mdash;Garçon, une verte!</p>
+
+
+
+
+<h2>VI</h2>
+
+
+<p>Dans le fiacre, par delà les fortifications
+où s'allongeait le boulevard désert, Félicie
+et Robert se tenaient pressés l'un contre
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne l'aimes pas ta Félicie, dis?...
+Est-ce que ça ne te flatte pas d'avoir une
+petite femme qu'on acclame, qu'on applaudit
+et dont on parle dans les journaux?...
+Maman colle dans un album les articles
+qu'on fait sur moi. L'album est déjà rempli.</p>
+
+<p>Il lui répondit qu'il n'avait pas attendu
+qu'elle eût du succès pour la trouver charmante.
+Et, de fait, leur liaison avait commencé
+lorsqu'elle débutait obscurément à
+l'Odéon dans une reprise ignorée.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu m'as dit que tu me voulais,
+je ne t'ai pas fait attendre, hein? Ça a été
+fait tout de suite. N'est-ce pas que j'ai eu
+raison? Tu es trop intelligent pour me juger
+mal de ce que je n'ai pas traîné les choses.
+En te voyant pour la première fois, j'ai senti
+que je serais à toi. Alors, ce n'était pas la
+peine de tarder. Je ne regrette pas. Et toi?</p>
+
+<p>Le fiacre s'arrêta, à peu de distance des
+fortifications, devant une grille de jardin.</p>
+
+<p>La grille, qui n'avait pas été peinte depuis
+longtemps, posait sur un mur enduit de
+cailloutage, assez bas et assez large pour que
+les enfants vinssent s'y percher. Elle était
+aveuglée à mi-hauteur par une plaque de tôle
+dentelée, et ne haussait pas à plus de trois
+mètres du sol ses pointes rouillées. Au milieu,
+entre deux piliers de maçonnerie surmontés
+de vases de fonte, cette grille formait
+une porte à double battant, pleine à sa
+partie inférieure et garnie, au dedans, d'une
+jalousie vermoulue.</p>
+
+<p>Ils descendirent de voiture. Les arbres du
+boulevard dressaient sur quatre lignes, dans
+la brume, leurs légers squelettes. On entendait,
+à travers un vaste silence, le bruit
+décroissant de leur fiacre, qui regagnait la
+barrière, et le trot d'un cheval venant de
+Paris.</p>
+
+<p>Elle dit en frissonnant:</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est triste, la campagne!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chérie, le boulevard de Villiers,
+ce n'est pas la campagne!</p>
+
+<p>Il ne réussissait pas à ouvrir la grille, et
+la serrure grinçait.</p>
+
+<p>Agacée elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre, je t'en prie: ce bruit me fait
+mal aux nerfs.</p>
+
+<p>Elle s'aperçut que le fiacre venu de Paris
+était arrêté près de leur maison, à la distance
+d'une dizaine d'arbres; elle observa le
+cheval maigre et fumant, le cocher sordide,
+et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cette voiture?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un fiacre, ma chérie.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi s'arrête-t-il ici?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'arrête pas ici. Il s'arrête devant
+la maison à côté.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de maison à côté; il y a un
+terrain vague.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il s'arrête devant un terrain
+vague; qu'est-ce que tu veux que je te dise?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois personne en sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Le cocher attend peut-être un voyageur.</p>
+
+<p>&mdash;Devant le terrain vague?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, ma chérie... Cette serrure
+est rouillée.</p>
+
+<p>Elle alla, en se dissimulant derrière les
+arbres, jusqu'à l'endroit où le fiacre était
+arrêté, puis elle revint vers Ligny qui avait
+enfin réussi à ouvrir la grille.</p>
+
+<p>&mdash;Robert, les stores sont baissés.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il y a des amoureux dedans.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu ne trouves pas que ce
+fiacre est bizarre?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas beau. Mais tous les fiacres
+sont vilains. Entre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce n'est pas quelqu'un qui
+nous suit?</p>
+
+<p>&mdash;Qui veux-tu qui nous suive?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... Une de tes femmes.</p>
+
+<p>Mais elle ne disait pas ce qu'elle pensait.</p>
+
+<p>&mdash;Entre donc, ma chérie.</p>
+
+<p>Quand elle fut entrée:</p>
+
+<p>&mdash;Referme bien la grille, Robert.</p>
+
+<p>Devant eux s'étendait une petite pelouse
+ovale. Au fond s'élevait la maison, avec son
+perron de trois marches, sa marquise de
+zinc, ses six fenêtres et son toit d'ardoise.</p>
+
+<p>Ligny l'avait prise en location, pour une
+année, à un vieil employé de commerce,
+dégoûté de ce que les rôdeurs lui volaient
+la nuit ses poules et ses lapins. Des deux
+côtés de la pelouse, une allée sablée conduisait
+au perron. Ils prirent l'allée qui
+était à leur droite. Le sable criait sous
+leurs pas.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui encore, dit Ligny, madame
+Simonneau a oublié de fermer les
+volets.</p>
+
+<p>Madame Simonneau était une femme de
+Neuilly qui venait tous les matins faire le
+ménage.</p>
+
+<p>Un grand arbre de Judée, tout penché et
+qui semblait mort, allongeait jusqu'à la marquise
+une de ses branches rondes et noires.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas bien cet arbre, dit
+Félicie; ses branches ont l'air de gros serpents.
+Il y en a une qui entre presque
+dans notre chambre.</p>
+
+<p>Ils montèrent les trois marches du perron.
+Et, tandis qu'il cherchait dans le
+trousseau la clé de la porte, elle posa sa tête
+sur son épaule.</p>
+
+
+<br />
+
+<p>Félicie avait dans ses dévoilements une
+fierté tranquille qui la rendait adorable.
+Elle montrait un si paisible orgueil de sa
+nudité que sa chemise, à ses pieds, semblait
+un paon blanc.</p>
+
+<p>Et quand Robert la vit nue et claire
+comme les ruisseaux et les étoiles:</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, lui dit-il, tu ne te fais pas
+prier, toi!... C'est singulier: il y a des
+femmes qui, sans même qu'on leur demande
+rien, font tout ce qu'il est possible de faire
+et ne veulent pas qu'on leur voie pendant
+ce temps-là seulement un petit bout de
+peau.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda Félicie, en jouant
+avec les fils légers de sa chevelure.</p>
+
+<p>Robert de Ligny avait la pratique des
+femmes. Pourtant il ne sentit pas combien
+cette question était insidieuse. Il avait reçu
+des enseignements moraux et il s'inspira,
+dans sa réponse, des professeurs dont il
+avait suivi les cours.</p>
+
+<p>&mdash;Cela tient sans doute, dit-il, à l'éducation,
+à des principes religieux, à un
+sentiment inné qui subsiste alors même
+que...</p>
+
+<p>Ce n'était point ainsi qu'il fallait répondre,
+car Félicie, haussant les épaules et mettant
+les poings sur ses hanches polies, l'interrompit
+vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es naïf, toi... C'est qu'elles sont
+mal faites... l'éducation! la religion!... Ça
+me fait bouillir, d'entendre des choses
+pareilles... Est-ce que j'ai été plus mal
+élevée que les autres? Est-ce que j'ai moins
+de religion qu'elles?... Dis donc, Robert,
+combien en as-tu vu de femmes bien faites?
+Compte un peu sur tes doigts... Oui, il y
+en a des tas de femmes qui ne montrent
+ni leurs épaules, ni rien! Tiens, Fagette,
+elle ne se montre pas même aux femmes:
+pendant qu'elle passe une chemise blanche,
+elle tient la vieille entre ses dents. Bien sûr,
+que j'en ferais autant, si j'étais bâtie
+comme elle!</p>
+
+<p>Elle se tut, s'apaisa et, tranquille dans
+son orgueil, elle coula lentement la paume
+de ses mains sur ses flancs, sur ses reins,
+et dit fièrement:</p>
+
+<p>&mdash;Et ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il
+n'y en a pas trop.</p>
+
+<p>Elle savait ce que l'élégante minceur de
+ses formes donnait de grâce à sa beauté.</p>
+
+<p>Maintenant sa tête renversée baignait
+dans la chevelure blonde qui coulait de
+toutes parts; son corps gracile, un peu
+soulevé par un oreiller glissé sous les reins,
+était étendu sans mouvement; une jambe
+allongée au bord du lit brillait et le pied
+aigu la terminait en pointe d'épée. La clarté
+du grand feu allumé dans la cheminée dorait
+cette chair, faisait palpiter des lumières et
+des ombres sur ce corps inerte, le revêtait
+de splendeur et de mystère, tandis que les
+vêtements et le linge, couchés sur les meubles,
+sur le tapis, attendaient comme un
+troupeau docile.</p>
+
+<p>Elle se souleva sur son coude, et, la joue
+dans la main:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu es bien le premier. Je ne te
+mens pas: les autres, ça n'existe pas.</p>
+
+<p>Il n'était pas jaloux du passé et ne craignait
+pas les comparaisons, il la questionna.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, les autres?...</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, il n'y en a que deux: mon
+professeur, et, naturellement, celui-là ne
+compte pas, et puis celui que je t'ai dit, un
+homme sérieux, que ma mère m'avait donné.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Je te jure.</p>
+
+<p>&mdash;Et Chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Lui? Ah! non, par exemple!... Tu ne
+voudrais pas!</p>
+
+<p>&mdash;Et l'homme sérieux, que ta mère
+t'avait donné, il ne compte pas non plus?</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assure qu'avec toi, je suis une
+autre femme. Ah! bien vrai! tu es le premier
+qui m'ait eue... C'est drôle, tout de
+même. Dès que je t'ai vu, je t'ai voulu.
+Tout de suite, j'ai eu envie de toi. J'avais
+deviné. A quoi? Je serais bien embarrassée
+de le dire... Oh! je n'ai pas réfléchi!... Avec
+tes manières correctes, sèches, froides, ton
+air de petit loup bichonné, tu m'as plu,
+voila!... Maintenant, je ne pourrais pas me
+passer de toi. Oh! non, je ne le pourrais
+pas.</p>
+
+<p>Il l'assura qu'en la possédant il avait eu
+de délicieuses surprises et il lui dit des
+choses caressantes et jolies, qui toutes avaient
+été dites avant lui.</p>
+
+<p>Elle lui prit la tête dans ses mains:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai que tu as des dents de loup.
+Je crois que c'est tes dents, qui, le premier
+jour, m'avaient donné envie de toi. Mords-moi.</p>
+
+<p>Il la pressa contre lui et sentit ce corps
+souple et ferme répondre à son étreinte.
+Tout à coup elle se dégagea:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu n'entends pas crier le
+sable?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute: j'entends un bruit de pas dans
+l'allée.</p>
+
+<p>Assise, repliée sur elle-même, elle tendait
+l'oreille.</p>
+
+<p>Il était déçu, agacé, irrité, et peut-être
+un peu blessé dans son amour-propre.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui te prend? C'est stupide.
+Elle lui cria très sec:</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi donc!</p>
+
+<p>Elle épiait un bruit léger et proche comme
+de branches cassées.</p>
+
+<p>Tout à coup elle sauta du lit avec une
+telle vivacité d'instinct et un mouvement si
+rapide de jeune animal que Ligny, bien
+qu'il fût peu littéraire, songea à la chatte
+métamorphosée en femme.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es folle! où vas-tu?</p>
+
+<p>Elle souleva un bord du rideau, essuya la
+buée sur un coin de vitre et regarda par la
+fenêtre. Elle ne vit rien que la nuit. Tout
+bruit avait cessé.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Ligny, rencogné dans
+la ruelle, maussade, grognait:</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras, mais, si tu attrapes
+un rhume, tant pis pour toi!</p>
+
+<p>Elle se recoula dans le lit. D'abord il lui
+garda un peu rancune; mais elle l'enveloppa
+d'une fraîcheur délicieuse.</p>
+
+<p>Et quand ils revinrent à eux, ils furent
+étonnés de voir à la montre qu'il était sept
+heures.</p>
+
+<p>Il alluma la lampe, une lampe à pétrole
+en forme de colonne, avec une ampoule de
+cristal, dans laquelle la mèche s'enroulait
+comme un ténia. Elle se rhabilla très vite. Ils
+avaient un étage à descendre par un escalier
+de bois étroit et noir. Il passa le premier, la
+lampe à la main, et s'arrêta dans le couloir.</p>
+
+<p>&mdash;Sors, ma chérie, avant que j'éteigne.</p>
+
+<p>Elle ouvrit la porte, et, aussitôt, elle recula
+en poussant un grand cri. Elle venait de voir
+Chevalier sur le perron, les bras étendus,
+long, noir, dressé comme une croix. Il tenait
+un revolver à la main. L'arme ne brillait
+pas. Pourtant elle la vit très distinctement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a? demanda Ligny
+qui baissait la mèche de la lampe.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, et n'approchez pas! cria Chevalier
+d'une voix forte. Je vous défends d'être
+l'un à l'autre. C'est ma dernière volonté.
+Adieu, Félicie.</p>
+
+<p>Et il mit dans sa bouche le canon du
+revolver.</p>
+
+<p>Blottie au mur du couloir, elle ferma les
+yeux... Quand elle les rouvrit, Chevalier
+était couché sur le côté en travers de la
+porte. Il avait les paupières grandes ouvertes,
+l'air de regarder et de rire. Un filet de sang
+coulait de sa bouche sur la dalle du perron.
+Un tremblement convulsif agitait son bras.
+Puis il ne bougea plus. Replié sur lui-même,
+il avait l'air plus petit qu'avant.</p>
+
+<p>Au coup de revolver, Ligny était accouru.
+Il souleva le corps dans la nuit noire. Et,
+tout de suite, le reposant doucement sur la
+dalle, il frotta des allumettes que le vent
+soufflait aussitôt. Enfin, dans une lueur, il
+vit que la balle avait emporté un morceau
+du crâne et que les méninges étaient mises
+à découvert sur une surface grande comme
+le creux de la main, grise et sanguinolente,
+très irrégulière, et dont les contours lui rappelèrent
+l'Afrique telle qu'elle est figurée
+dans les atlas. Et il fut pris devant ce mort
+d'un respect subit. Il le tira par les aisselles
+avec des précautions minutieuses jusque dans
+l'antichambre. Là, il l'abandonna et courut
+par la maison, cherchant et appelant Félicie.</p>
+
+<p>Il la trouva dans la chambre à coucher qui,
+la tête sous les draps du lit défait, criait:
+«Maman! maman!» et récitait des prières.</p>
+
+<p>&mdash;Ne reste pas là, Félicie.</p>
+
+<p>Elle descendit avec lui l'escalier. Mais dans
+le corridor:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien qu'on ne peut pas passer.
+Il la fit sortir par la porte de la cuisine.</p>
+
+
+
+
+<h2>VII</h2>
+
+
+<p>Demeuré seul dans la maison silencieuse,
+Robert de Ligny ralluma la lampe. Il commençait
+à entendre des voix graves, et même
+un peu solennelles, qui parlaient au dedans
+de lui. Formé dès l'enfance aux règles de la
+responsabilité morale, il éprouvait un regret
+douloureux, qui ressemblait à un remords.
+Songeant qu'il avait causé la mort de cet
+homme, bien que c'eût été sans le vouloir et
+sans le savoir, il ne se sentait pas tout à fait
+innocent. Des lambeaux d'enseignement philosophique
+et religieux revenaient troubler sa
+conscience. Des phrases de moralistes et de
+sermonnaires, apprises au collège et tombées
+tout au fond de sa mémoire, lui remontaient
+subitement à la pensée. Ses voix intérieures
+les lui récitaient. Elles disaient, d'après quelque
+vieil orateur sacré: «En se livrant aux
+désordres les moins coupables dans l'opinion
+du monde, on s'expose à commettre les actes
+les plus condamnables... Nous voyons par
+d'effroyables exemples que la volupté conduit
+au crime.» Ces maximes, sur lesquelles il
+n'avait jamais réfléchi, prenaient pour lui,
+tout à coup, un sens précis et rigoureux. Il y
+songea sérieusement. Mais, parce qu'il n'avait
+pas l'esprit profondément religieux et qu'il
+n'était pas capable de nourrir des scrupules
+exagérés, il n'en conçut qu'une édification
+médiocre, et sans cesse décroissante. Bientôt,
+il les jugea importunes et sans application
+possible à sa situation. «En se livrant aux
+désordres les moins coupables dans l'opinion
+du monde... Nous voyons par d'effroyables
+exemples...» Ces phrases, qui tout à l'heure
+retentissaient dans son âme comme un grondement
+de tonnerre, il les percevait maintenant
+dans les nasillements et les grasseyements
+des professeurs et des prêtres qui
+les lui avaient apprises et il les trouvait un
+peu ridicules. Par une naturelle association
+d'idées il se rappela un passage d'une vieille
+histoire romaine, qu'il avait lu, en seconde,
+pendant une étude, et qui l'avait frappé,
+quelques lignes sur une dame convaincue
+d'adultère et accusée d'avoir mis le feu à Rome.
+«Tant il est vrai, disait l'historien, qu'une
+personne qui trahit la pudeur est capable de
+tous les crimes.» A ce souvenir, il sourit intérieurement
+et pensa que les moralistes avaient
+tout de même de drôles d'idées sur la vie.</p>
+
+<p>La mèche, qui charbonnait, éclairait mal.
+Il ne parvenait pas à la moucher et elle
+répandait une infecte odeur de pétrole. Songeant
+à l'auteur de la phrase sur la dame
+romaine, il se disait:</p>
+
+<p>«Vrai! Celui-là, il en avait une couche!...»</p>
+
+<p>Il était rassuré sur son innocence. Ses
+légers remords s'étaient entièrement dissipés,
+et il ne concevait pas qu'il eût pu se croire
+un moment responsable de la mort de Chevalier.
+Toutefois cette affaire l'ennuyait...</p>
+
+<p>Subitement il pensa:</p>
+
+<p>&mdash;S'il vivait encore!</p>
+
+<p>Tout à l'heure, l'espace d'une seconde, à
+la lueur d'une allumette soufflée aussitôt
+qu'éprise, il avait vu le crâne troué du comédien.
+Mais s'il avait mal vu? S'il avait
+pris pour un ravage de la cervelle et du crâne
+une déchirure de la peau? Garde-t-on le jugement
+dans ces premiers moments de surprise
+et d'horreur? Une blessure peut être hideuse
+sans être mortelle, ni même très grave. Il lui
+avait bien paru que cet homme était mort.
+Mais était-il médecin pour en juger sûrement?</p>
+
+<p>Il s'impatienta après la mèche qui charbonnait
+encore et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Cette lampe empoisonne.</p>
+
+<p>Puis se rappelant une manière de dire
+habituelle au docteur Socrate et dont il
+ignorait l'origine, il la répéta mentalement:</p>
+
+<p>&mdash;Cette lampe pue comme trente-six mille
+charretées de diables.</p>
+
+<p>Les exemples lui revinrent à l'esprit de
+plusieurs suicides manqués. Il se rappela
+avoir lu dans un journal qu'un mari, après
+avoir tué sa femme, s'était tiré, comme Chevalier,
+un coup de revolver dans la bouche
+et n'avait réussi qu'à se fracasser la mâchoire;
+il se rappela qu'à son cercle, après
+un scandale de jeu, un sportsman connu,
+ayant voulu se brûler la cervelle, s'était fait
+sauter l'oreille. Ces exemples s'appliquaient
+au cas de Chevalier avec une exactitude
+frappante.</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'était pas mort?...</p>
+
+<p>Il désirait, espérait contre toute évidence,
+que ce malheureux respirât encore et pût
+être sauvé. Il songeait à chercher des linges
+et à faire les premiers pansements. Pour
+examiner de nouveau l'homme étendu dans
+l'antichambre, il souleva trop brusquement
+la lampe encore mal allumée et l'éteignit.</p>
+
+<p>Alors, surpris par les ténèbres subites, il
+perdit patience et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;La rosse!</p>
+
+<p>En la rallumant, il se flattait de l'idée
+que Chevalier, porté à l'hôpital, reprendrait
+connaissance, vivrait. Et le voyant déjà
+debout, juché sur ses longues jambes, criant,
+toussant, ricanant, il désirait moins ardemment
+cette guérison, il commençait même à
+ne plus la souhaiter, à la trouver importune
+et désobligeante. Il se demandait avec inquiétude,
+dans un véritable malaise:</p>
+
+<p>&mdash;Que reviendrait-il faire en ce monde,
+le sombre cabot? Rentrerait-il à l'Odéon?
+Promènerait-il dans les couloirs sa grande
+cicatrice? Faudrait-il le voir rôder encore
+autour de Félicie?</p>
+
+<p>Il approcha du corps la lampe allumée et
+reconnut la plaie livide et sanguinolente
+dont les contours irréguliers lui rappelaient
+l'Afrique de ses cartes d'écolier.</p>
+
+<p>Visiblement la mort avait été instantanée,
+et il ne comprenait pas comment il avait pu
+en douter un moment.</p>
+
+<p>Il sortit de la maison et se mit à marcher
+à grands pas dans le jardin. L'image de la
+blessure flottait devant ses yeux comme
+l'impression d'une lumière trop vive. Elle
+allait et grandissait; elle formait dans la
+nuit sur le ciel noir un continent pâle d'où
+il voyait jaillir éperdus des négrillons armés
+de flèches.</p>
+
+<p>Il jugea que la première chose à faire était
+d'appeler madame Simonneau, qui demeurait
+tout près, sur le boulevard Bineau,
+dans la maison du café. Il ferma soigneusement
+la porte de la grille et alla chercher
+la femme de ménage. Sur le boulevard il
+retrouva le calme de l'esprit et des sens. Il
+s'accommoda de l'événement. Il acceptait le
+fait accompli, mais il chicanait la destinée
+sur les circonstances. Puisqu'il fallait un
+mort, il consentait à ce qu'il y en eût un,
+mais il en aurait préféré un autre. Il éprouvait
+à l'égard de celui-ci un sentiment de
+dégoût et de répulsion. Il se disait vaguement:</p>
+
+<p>&mdash;J'admets un suicide. Mais à quoi bon
+un suicide ridicule et déclamatoire? Cet
+homme ne pouvait-il se tuer chez lui? Ne
+pouvait-il, si sa résolution était inébranlable,
+l'exécuter avec une vraie fierté, d'une façon
+discrète? C'est ainsi qu'à sa place eût agi un
+galant homme. On aurait plaint et respecté
+sa mémoire.</p>
+
+<p>Il se rappela mot pour mot les paroles
+que, dans la chambre à coucher, une heure
+avant le drame, il avait échangées avec
+Félicie. Il lui avait demandé si elle n'avait
+pas été un peu avec Chevalier. Il le lui avait
+demandé, non pour le savoir, car il n'en
+doutait guère, mais pour montrer qu'il le
+savait. Et elle lui avait répondu, indignée:
+«Lui! Ah! non, par exemple... Tu ne
+voudrais pas!...»</p>
+
+<p>Il ne la blâmait pas d'avoir menti. Toutes
+les femmes mentent. Il goûtait plutôt la
+jolie désinvolture avec laquelle elle avait jeté
+ce garçon hors de son passé. Mais il lui en
+voulait de s'être donnée à un bas cabot. Sa
+délicatesse en était blessée. Chevalier lui
+gâtait Félicie. Pourquoi prenait-elle des
+amants de cette espèce? Elle manquait donc
+de goût? Elle ne choisissait donc pas? Elle
+faisait donc comme les filles? Elle n'avait
+donc pas le sens d'une certaine propreté qui
+avertit les femmes de ce qu'elles peuvent
+faire et de ce qu'elles ne peuvent pas faire?
+Elle ne savait donc pas se tenir? Eh bien!
+voilà ce qui arrive quand on n'a pas de
+tenue! Il la chargea du malheur advenu et
+fut soulagé d'un grand poids.</p>
+
+<p>Madame Simonneau n'était pas chez elle. Il
+la demanda aux garçons du café, aux garçons
+de l'épicier, aux filles de la blanchisseuse,
+aux gardiens de la paix, au facteur.
+Enfin, sur l'indication d'une voisine, il la
+trouva qui mettait des cataplasmes à une
+vieille dame, car elle était garde-malade.
+Son visage était pourpre et elle puait l'eau-de-vie.
+Il l'envoya veiller le mort. Il lui
+recommanda de le recouvrir d'un drap et de
+se tenir à la disposition du commissaire et
+du médecin qui viendraient pour les constatations.
+Elle répondit, un peu blessée, qu'elle
+savait, Dieu merci, ce qu'elle avait à faire.
+Elle le savait, en effet. Madame Simonneau
+était née dans une société soumise aux autorités
+constituées et qui respecte les morts.
+Mais lorsque ayant interrogé M. de Ligny, elle
+apprit qu'il avait traîné le corps dans l'antichambre,
+elle ne put lui cacher que cette
+façon d'agir était imprudente et l'exposait à
+des désagréments.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne deviez pas, lui dit-elle. Quand
+une personne s'est détruite, il ne faut
+jamais y toucher avant que la police arrive.</p>
+
+<p>Ligny alla ensuite avertir le commissaire.
+La première émotion passée, il n'éprouvait
+aucune surprise, sans doute parce que les
+événements qui, de loin, eussent semblé
+étranges, quand ils sont accomplis près de
+nous, paraissent naturels, comme ils le sont
+en effet, se développent d'une façon commune,
+se décomposent en une succession de
+petits faits et vont se perdre dans la banalité
+courante de la vie. Il était distrait de la
+mort violente d'un malheureux par les
+circonstances mêmes de cette mort, par la
+part qu'il y avait et l'occupation qu'elle lui
+donnait. En se rendant chez le commissaire,
+il se sentait aussi tranquille et libre d'esprit
+que lorsqu'il allait au ministère pour y déchiffrer
+des dépêches.</p>
+
+<p>A neuf heures du soir, le commissaire de
+police pénétra dans le jardin avec son secrétaire
+et un agent de police. Le médecin de
+la ville, M. Hibry, arriva au même moment.
+Déjà, par l'industrie de madame Simonneau,
+toujours intéressée aux fournitures, la maison
+exhalait une violente odeur de phénol
+et brillait de bougies allumées. Et madame
+Simonneau s'agitait dans un pressant désir
+de procurer au mort un crucifix et un rameau
+de buis bénit. A la clarté d'une bougie,
+le médecin examina le cadavre.</p>
+
+<p>C'était un gros homme, au teint rouge et
+à la respiration forte, qui venait de dîner.</p>
+
+<p>&mdash;La balle, de gros calibre, dit-il, a pénétré
+par la voûte palatine, elle a traversé
+le cerveau, et elle est venue briser le pariétal
+gauche, emportant une partie de la substance
+cérébrale et faisant sauter un morceau
+du crâne. La mort a été instantanée.</p>
+
+<p>Il remit la bougie à madame Simonneau,
+et poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Des éclats du crâne ont été projetés à
+une certaine distance. On pourra les retrouver
+dans le jardin. Je conjecture que la balle
+était ronde. Une balle conique aurait causé
+moins de ravages.</p>
+
+<p>Cependant le commissaire, M. Josse-Arbrissel,
+grand et maigre, à longue moustache
+grise, ne semblait ni voir ni entendre.
+Un chien hurlait devant la grille.</p>
+
+<p>&mdash;La direction de la blessure, dit le médecin,
+ainsi que les doigts de la main droite
+encore repliés, prouvent surabondamment
+le suicide.</p>
+
+<p>Il alluma un cigare.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes suffisamment édifiés, dit
+le commissaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette, messieurs, de vous avoir
+dérangés, dit Robert de Ligny, et je vous
+remercie de la bonne grâce avec laquelle
+vous avez rempli votre office.</p>
+
+<p>Le secrétaire du commissariat et l'agent
+de police, conduits par madame Simonneau,
+montèrent le corps au premier étage.</p>
+
+<p>M. Josse-Arbrissel se mordait les ongles
+et regardait dans le vague.</p>
+
+<p>&mdash;Un drame de la jalousie, dit-il, rien
+de plus commun. Nous avons ici, à Neuilly,
+une moyenne constante de morts volontaires.
+Sur cent suicides, trente ont pour cause le
+jeu. Le reste est dû à des désespoirs d'amour,
+à la misère ou à des maladies incurables.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier? demanda le docteur Hibry,
+qui était amateur de spectacles, Chevalier?
+attendez donc, je l'ai vu... Je l'ai vu dans
+un bénéfice, aux Variétés. Parfaitement. Il
+récitait un monologue.</p>
+
+<p>Le chien hurlait devant la grille.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut s'imaginer, reprit le commissaire,
+les ravages que le pari mutuel
+exerce dans cette commune. Je n'exagère
+pas, trente pour cent au bas mot des suicides
+que je constate sont causés par le jeu.
+Tout le monde joue, ici. Autant de boutiques
+de coiffeurs, autant d'agences clandestines.
+Pas plus tard que la semaine dernière,
+un concierge de l'avenue du Roule a été
+trouvé pendu dans le Bois. Encore, les ouvriers,
+les domestiques, les petits employés
+qui jouent, ne sont pas réduits à se tuer.
+Ils changent de quartier, ils disparaissent.
+Mais un homme établi, un fonctionnaire que
+le jeu a ruiné, qui est accablé de dettes
+criardes, menacé de saisie et sous le coup
+de plaintes au parquet, il ne peut pas disparaître.
+Que voulez-vous qu'il devienne?</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis! s'écria le docteur. Il récita
+<i>le Duel dans la Savane</i>. On est un peu fatigué
+des monologues; mais celui-là est très
+drôle. Vous vous rappelez: «Voulez-vous
+vous battre à l'épée? Non, monsieur. Au
+pistolet? Non, monsieur. Au sabre, au couteau?
+Non, monsieur. Alors je vois ce que
+vous voulez. Vous n'êtes pas dégoûté. Vous
+voulez le duel dans la savane. J'y consens.
+Nous remplacerons la savane par une maison
+à cinq étages. Vous êtes autorisé à vous
+dissimuler dans le feuillage.» Chevalier
+disait très drôlement <i>le Duel dans la Savane</i>.
+Il m'a beaucoup amusé ce soir-là. Il est
+vrai que je suis bon public. J'adore le
+théâtre.</p>
+
+<p>Le commissaire de police n'entendait pas.
+Il suivait sa pensée.</p>
+
+<p>&mdash;On ne saura jamais ce que le pari
+mutuel dévore par année de fortunes et
+d'existences. Le jeu ne lâche jamais ses victimes;
+quand il leur a tout pris, il reste
+leur unique espérance. En effet, par quel
+autre moyen peut-on espérer?...</p>
+
+<p>Il s'arrêta de parler, tendit l'oreille au
+cri lointain d'un camelot, se jeta sur l'avenue
+à la poursuite de l'ombre fuyante et
+glapissante, l'appela, lui arracha un journal
+de courses qu'il déploya sous un bec de gaz
+pour y chercher des noms de chevaux, <i>Fleur-des-pois</i>,
+<i>la Châtelaine</i>, <i>Lucrèce</i>. Puis, l'œil
+hagard, les mains tremblantes, stupide,
+assommé, il laissa tomber la feuille: son
+cheval ne gagnait pas.</p>
+
+<p>Et le docteur Hibry, en l'observant de
+loin, songeait que, médecin des morts, il
+pourrait bien être appelé un jour à constater
+le suicide de son commissaire de police,
+et il se déterminait par avance à conclure
+autant que possible à la mort accidentelle.</p>
+
+<p>Tout à coup, saisissant son parapluie:</p>
+
+<p>&mdash;Je file. On m'a donné pour ce soir
+une place à l'Opéra-Comique. Ce serait dommage
+de la perdre.</p>
+
+
+<br />
+
+<p>Avant de quitter la maison, Ligny demanda
+à madame Simonneau:</p>
+
+<p>&mdash;Où l'avez-vous mis?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le lit, répondit madame Simonneau.
+C'était plus convenable.</p>
+
+<p>Il ne fit point d'objection, et, levant les
+yeux sur la façade de la maison, il vit aux
+fenêtres de la chambre à coucher, à travers
+les rideaux de mousseline, la lueur des deux
+bougies que la femme de ménage avait allumées
+sur la table de nuit.</p>
+
+<p>&mdash;On pourrait peut-être, dit-il, faire
+venir une religieuse pour le veiller.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, répondit madame Simonneau
+qui avait invité des voisines et commandé
+son vin et son fricot, c'est inutile:
+je le veillerai moi-même.</p>
+
+<p>Ligny n'insista pas.</p>
+
+<p>Le chien hurlait encore devant la grille.</p>
+
+<p>En regagnant à pied la barrière, il vit
+sur Paris une lueur rouge qui remplissait
+tout le ciel. Aux faîtes des cheminées, les
+tuyaux se dressaient, grotesques et noirs,
+devant cette brume ardente et semblaient
+regarder avec une familiarité ridicule l'embrasement
+mystérieux d'un monde. Les rares
+passants qu'il rencontra sur le boulevard
+allaient tranquillement, sans lever la tête.
+Bien qu'il sût que, dans les nuits des villes,
+souvent l'air humide reflète les lumières et
+se colore de cette lueur égale qui ne palpite
+pas, il s'imaginait voir le reflet d'un
+immense incendie. Il acceptait sans réflexion
+que Paris s'abîmât dans une conflagration
+prodigieuse; il trouvait naturel que la catastrophe
+intime à laquelle il était mêlé se
+confondît avec un désastre public et que
+cette nuit, enfin, fût pour tout un peuple,
+comme pour lui-même, une nuit sinistre.</p>
+
+<p>Ayant très faim, il prit une voiture à la
+barrière et se fit conduire à une taverne de
+la rue Royale. Dans la salle lumineuse et
+chaude, il ressentit une impression de bien-être.
+Après avoir fait son menu, il ouvrit
+un journal du soir et vit, dans le compte
+rendu des Chambres, que son ministre avait
+prononcé un discours. En parcourant ce discours,
+il étouffa un petit rire; il se rappelait
+certaines histoires, contées au quai d'Orsay.
+Le ministre des Affaires étrangères était
+amoureux de madame de Neuilles, cocotte
+vieillie, haussée par la rumeur publique à
+l'état d'aventurière et d'espionne. Il essayait,
+disait-on, sur elle les discours qu'il devait
+prononcer devant le Parlement. Ligny, qui
+avait été un peu l'amant, autrefois, de
+madame de Neuilles, se figurait l'homme
+d'État en chemise récitant à son amie cette
+déclaration: «Non certes, je ne méconnais
+pas les justes susceptibilités du sentiment
+national. Résolument pacifique, mais soucieux
+de l'honneur de la France, le gouvernement
+saura, etc.» Et cette vision le mettait
+en gaieté. Il tourna la page et lut: «Demain,
+à l'Odéon, première représentation (à ce
+théâtre) de: <i>La Nuit du 23 octobre 1812</i>, avec
+messieurs Durville, Maury, Romilly, Destrée,
+Vicar, Léon Clim, Valroche, Aman, Chevalier...</p>
+
+
+
+
+<h2>VIII</h2>
+
+
+<p>Le lendemain, à une heure, au foyer du
+théâtre, on répétait <i>la Grille</i> pour la première
+fois. Une lumière triste s'amortissait
+sur les pierres grises de la voûte, des tribunes
+et des colonnes. Dans la majesté
+maussade de cette pâle architecture, sous la
+statue de Racine, les acteurs principaux
+lisaient leurs rôles, qu'ils ne savaient pas
+encore, devant Pradel, directeur du théâtre,
+Romilly, directeur de la scène, et Constantin
+Marc, auteur de la pièce, assis tous trois
+sur un canapé de velours rouge, tandis
+que, d'une banquette reculée dans un
+entre-colonnement, s'exhalaient les haines
+attentives et les jalousies chuchotantes
+des actrices sacrifiées. L'amoureux, Paul
+Delage, déchiffrait péniblement une réplique:</p>
+
+<p>»&mdash;Je reconnais le château aux murs de
+brique, aux toits d'ardoise, le parc où j'ai
+si souvent enlacé, sur l'écorce des arbres,
+son chiffre et le mien, l'étang dont les eaux
+endormies...</p>
+
+<p>Fagette reprenait:</p>
+
+<p>»&mdash;Craignez, Aimeri, que le château ne
+vous reconnaisse pas, que le parc ait oublié
+votre nom, que l'étang murmure: «Quel
+est cet étranger?»</p>
+
+<p>Mais elle était enrhumée et lisait sur une
+copie pleine de fautes.</p>
+
+<p>&mdash;Ne restez pas là, Fagette: c'est le pavillon
+rustique, dit Romilly.</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous que je le sache?</p>
+
+<p>&mdash;On a mis une chaise.</p>
+
+<p>»&mdash;... Que l'étang murmure: «Quel est
+cet étranger?»</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Nanteuil, à vous... Où est
+donc Nanteuil?... Nanteuil!</p>
+
+<p>Nanteuil parut, emmitouflée dans ses
+fourrures, son petit sac et son rôle à la
+main, blanche comme un linge, les yeux
+battus, les jambes molles. Elle avait passé
+une nuit pleine d'épouvantes. Tout éveillée,
+elle avait vu le mort entrer dans sa chambre.</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Par où est-ce que j'entre?</p>
+
+<p>&mdash;Par la droite.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon.</p>
+
+<p>Et elle lut:</p>
+
+<p>»&mdash;Mon cousin, je me suis éveillée toute
+joyeuse ce matin. Je n'en sais pas la cause.
+Pourriez-vous me la dire?</p>
+
+<p>Delage lut sa réplique;</p>
+
+<p>»&mdash;C'est peut-être, Cécile, par une permission
+spéciale de la Providence ou de la
+destinée. Le Dieu qui vous aime vous laisse
+le sourire à l'heure des larmes et des grincements
+de dents.</p>
+
+<p>&mdash;Nanteuil, tu passes, ma mignonne, dit
+Romilly. Delage, efface-toi un peu pour la
+laisser passer.</p>
+
+<p>Nanteuil passa:</p>
+
+<p>»&mdash;Des jours terribles, dites-vous, Aimeri?
+Nos jours sont ce que nous les faisons. Ils
+ne sont terribles que pour les méchants.</p>
+
+<p>Romilly interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Delage, efface-toi un peu, fais attention
+de ne pas la cacher aux spectateurs...
+Reprends, Nanteuil.</p>
+
+<p>Nanteuil reprit:</p>
+
+<p>»&mdash;Des jours terribles, dites-vous, Aimeri?
+Nos jours sont ce que nous les faisons. Ils
+ne sont terribles que pour les méchants.</p>
+
+<p>Constantin Marc ne reconnaissait plus son
+œuvre, n'entendait plus même le son de ses
+phrases bien-aimées, qu'il s'était répétées
+tant de fois à lui-même dans ses bois du
+Vivarais. Étonné, stupide, il se taisait.</p>
+
+<p>Nanteuil passa gentiment et se remit à
+lire:</p>
+
+<p>»&mdash;Vous me jugerez peut-être bien folle,
+Aimeri; dans le couvent où j'ai été élevée,
+j'ai souvent envié le sort des victimes.</p>
+
+<p>Delage donna sa réplique; mais il sauta
+un feuillet de la copie:</p>
+
+<p>»&mdash;Le temps est superbe. Déjà les invités
+vont et viennent dans le jardin.</p>
+
+<p>Il fallut tout reprendre:</p>
+
+<p>»&mdash;Des jours terribles, dites-vous,
+Aimeri...</p>
+
+<p>Et ils allaient, sans s'inquiéter de comprendre,
+mais attentifs à régler leurs mouvements,
+comme s'ils étudiaient des figures
+de danse.</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'intérêt de la pièce, il faudra
+faire des coupures, dit Pradel à l'auteur
+consterné.</p>
+
+<p>Et Delage poursuivait:</p>
+
+<p>»&mdash;Ne m'accusez point, Cécile: j'eus
+pour vous une amitié d'enfance, une de ces
+amitiés fraternelles, qui donnent à l'amour
+qu'elles font naître l'apparence inquiétante
+de l'inceste.</p>
+
+<p>&mdash;L'inceste! s'écria Pradel. Vous ne pouvez
+pas laisser l'inceste, monsieur Constantin
+Marc. Le public a des susceptibilités que
+vous ne soupçonnez, pas. Et puis, il faut
+intervertir l'ordre des deux répliques qui
+viennent ensuite. L'optique de la scène
+l'exige.</p>
+
+<p>La répétition fut interrompue. Romilly,
+avisant Durville qui, dans une embrasure,
+contait des histoires joyeuses:</p>
+
+<p>&mdash;Durville, vous pouvez vous en aller.
+On ne répétera pas le «deux» aujourd'hui.</p>
+
+<p>Avant de se retirer, le vieux comédien
+alla serrer la main à Nanteuil. Jugeant
+opportun de lui apporter l'expression de sa
+douloureuse sympathie, il se fit des yeux
+noyés, comme eût fait à sa place tout porteur
+de condoléances. Mais il se les fit bien.
+Ses prunelles nageaient dans leurs orbites,
+pareilles à la lune dans les nuées. Les coins
+abattus de ses lèvres tombaient dans deux
+plis profonds qui les prolongeaient jusqu'au
+bas du menton. Il avait l'air vraiment
+affligé.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre mignonne, soupira-t-il, je
+te plains, va!... De voir un être pour lequel
+on a éprouvé un... sentiment... avec lequel
+on a... vécu dans l'intimité... de le voir
+emporté par un coup... tragique, c'est rude...
+c'est terrible!...</p>
+
+<p>Et il lui tendait ses mains compatissantes.</p>
+
+<p>Nanteuil, énervée, serrant dans ses poings
+son petit mouchoir et son manuscrit, lui
+tourna le dos et siffla entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Vieil idiot!</p>
+
+<p>Fagette la prit par la taille, la mena doucement
+à l'écart au pied de la statue de
+Racine et lui souffla dans l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chérie, écoute-moi! Il faut absolument
+étouffer cette affaire-là. On ne parle
+pas d'autre chose. Si tu laisses dire le
+monde, on fera de toi la veuve Chevalier
+pour la vie.</p>
+
+<p>Et, comme elle avait du style, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je te connais, je suis ta meilleure
+amie. Je sais ce que tu vaux. Mais prends
+garde, Félicie: les femmes ont le prix
+qu'elles se donnent.</p>
+
+<p>Tous les traits de Fagette portèrent. Nanteuil,
+les joues en feu, retint ses larmes.
+Trop jeune pour posséder ou même souhaiter
+la prudence qui vient aux comédiennes célèbres
+quand elles sont en âge de passer
+femmes du monde, elle était pleine d'amour-propre,
+et, depuis qu'elle aimait, elle avait
+envie d'effacer de son passé toute inélégance;
+elle sentait que Chevalier, en se suicidant
+pour elle, avait agi publiquement à son
+égard avec une familiarité qui la rendait
+ridicule. Ne sachant pas encore que tout
+s'oublie et se perd au cours rapide des
+heures, que toutes nos actions coulent
+comme l'eau des fleuves entre des rivages
+sans mémoire, elle songeait, irritée et triste,
+aux pieds de Jean Racine, qui entendait ses
+douleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde-la donc, dit madame Marie-Laure
+au jeune Delage. Elle a envie de
+pleurer. Je la comprends. Un homme s'est
+tué pour moi. J'en ai été très ennuyée. C'était
+un comte.</p>
+
+<p>&mdash;Reprenons, dit Pradel... Mademoiselle
+Nanteuil, allons! donnez votre réplique.</p>
+
+<p>Et Nanteuil:</p>
+
+<p>»&mdash;Mon cousin, je me suis éveillée toute
+joyeuse ce matin...</p>
+
+<p>Soudain, madame Doulce parut. Grande
+et douloureuse, elle laissa tomber ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Une bien triste nouvelle. Le curé lui
+refuse l'entrée de son église.</p>
+
+<p>Chevalier n'ayant plus de parents, hors
+une sœur ouvrière à Pantin, madame Doulce
+s'était chargée de commander l'enterrement,
+aux frais des comédiens.</p>
+
+<p>On l'entourait. Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;L'Église le repousse comme un maudit.
+C'est affreux!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda Romilly.</p>
+
+<p>Madame Doulce répondit très bas et comme
+à regret:</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il s'est suicidé.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut arranger ça, dit Pradel.</p>
+
+<p>Romilly montra de l'empressement.</p>
+
+<p>&mdash;Le curé me connaît, dit-il; c'est un
+brave homme. Je vais donner un coup de
+pied jusqu'à Saint-Étienne-du-Mont et je
+serais bien surpris si...</p>
+
+<p>Madame Doulce secoua tristement la tête;</p>
+
+<p>&mdash;Tout est inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant que nous ayons un
+service religieux, dit Romilly, avec l'autorité
+d'un directeur de la scène.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, dit madame Doulce.</p>
+
+<p>Madame Marie-Laure, agitée, pensait qu'on
+pouvait forcer les prêtres à dire une messe.</p>
+
+<p>&mdash;Restons calmes, dit Pradel, en caressant
+sa barbe vénérable. Sous Louis XVIII,
+le peuple enfonça les portes de Saint-Roch,
+fermées au cercueil de mademoiselle Raucourt.
+Les temps et les circonstances sont
+autres. Usons de moyens plus doux.</p>
+
+<p>Constantin Marc, voyant, plein de regrets,
+sa pièce abandonnée, s'était approché, lui
+aussi, de madame Doulce; il lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi voulez-vous que Chevalier soit
+béni par l'Église? Pour ma part, je suis catholique.
+Chez moi, ce n'est pas une foi,
+c'est un système, et je considère comme un
+devoir de participer à toutes les pratiques
+extérieures du culte. Je suis pour toutes les
+autorités, pour le juge, pour le soldat, pour
+le prêtre. Je ne puis donc être suspect de
+favoriser les enterrements civils. Mais je ne
+comprends guère que vous vous obstiniez à
+offrir au curé de Saint-Étienne-du-Mont un
+mort qu'il repousse. Pourquoi voulez-vous
+donc que ce malheureux Chevalier aille à
+l'église?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? répondit madame Doulce.
+Pour le salut de son âme et parce que c'est
+plus convenable.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui serait convenable, répliqua
+Constantin Marc, ce serait d'obéir aux lois
+de l'Église, qui excommunie les suicidés.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Constantin Marc, avez-vous
+lu <i>les Soirées de Neuilly</i>? demanda Pradel qui
+était grand bouquineur et liseur. Vous n'avez
+pas lu <i>les Soirées de Neuilly</i>, par M. de
+Fongeray? Vous avez eu tort. C'est un livre
+curieux, qu'on trouve parfois encore sur les
+quais. Il est orné d'une lithographie d'Henry
+Monnier représentant, je ne sais pourquoi,
+Stendhal en caricature. Fongeray est le pseudonyme
+de deux libéraux de la Restauration,
+Dittmer et Cavé. Cet ouvrage se compose de
+comédies et de drames qui ne peuvent être
+joués, mais qui contiennent des scènes de
+mœurs fort intéressantes. Vous y verrez
+comment, sous le règne de Charles X, un
+vicaire d'une des églises de Paris, l'abbé
+Mouchaud, refusa d'enterrer une dame
+pieuse et voulut à toute force enterrer un
+athée. Madame d'Hautefeuille était pieuse,
+mais elle possédait des biens nationaux. Elle
+mourut administrée par un prêtre janséniste.
+C'est pourquoi après sa mort elle ne fut pas
+reçue par l'abbé Mouchaud dans l'église où
+elle avait passé sa vie. En même temps que
+madame d'Hautefeuille, sur la même paroisse,
+un gros banquier, monsieur Dubourg, se laissa
+mourir. Par son testament, il avait ordonné
+qu'on le portât directement au cimetière.
+«C'est un catholique, pensa l'abbé Mouchaud,
+il nous appartient.» Aussitôt il fit
+un paquet de son étole et de son surplis,
+courut chez le mort, lui donna l'extrême-onction
+et l'amena dans son église.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! répondit Constantin Marc, ce
+vicaire était un excellent politique. Les
+athées ne sont pas pour l'Église des ennemis
+redoutables. Ce ne sont pas des adversaires.
+Ils ne peuvent élever une Église contre elle,
+et ils n'y songent pas. Il y a eu de tout
+temps des athées parmi les chefs et les
+princes de l'Église, et plusieurs d'entre eux
+ont rendu à la papauté d'éclatants services.
+Au contraire, quiconque ne se soumet pas
+strictement à la discipline ecclésiastique et
+rompt sur un point avec la tradition, quiconque
+oppose une foi à la foi, une opinion,
+une pratique à l'opinion reçue et à la pratique
+commune, est une cause de désordre,
+une menace de péril, et doit être extirpé. Le
+vicaire Mouchaud l'avait compris. Il fallait
+en faire un évêque et un cardinal.</p>
+
+<p>Madame Doulce avait eu l'art de ne pas
+tout dire à la fois; elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me suis pas laissé abattre par la
+résistance de monsieur le curé. J'ai prié, j'ai
+supplié. Et il m'a répondu: «Nous sommes
+respectueusement soumis à l'ordinaire. Allez
+à l'archevêché. Je ferai ce que Monseigneur
+m'ordonnera.» Il ne me reste plus qu'à suivre
+ce conseil. Je cours à l'archevêché.</p>
+
+<p>&mdash;Travaillons, dit Pradel.</p>
+
+<p>Romilly appela Nanteuil:</p>
+
+<p>&mdash;Nanteuil, allons, Nanteuil, reprends
+toute ta scène.</p>
+
+<p>Et Nanteuil reprit:</p>
+
+<p>»&mdash;Mon cousin, je me suis éveillée toute
+joyeuse ce matin...</p>
+
+
+
+
+<h2>IX</h2>
+
+
+<p>Ce qui rendait difficiles les négociations du
+Théâtre avec l'Église, c'était l'éclat donné par
+les journaux au suicide du boulevard de Villiers.
+Les reporters en avaient publié toutes les
+circonstances, et, comme le disait M. l'abbé
+Mirabelle, second vicaire de l'archevêque, au
+point où en étaient les choses, ouvrir à Chevalier
+les portes de sa paroisse, c'était publier le
+droit des excommuniés aux prières de l'Église.</p>
+
+<p>D'ailleurs M. Mirabelle qui se montra,
+dans cette affaire, plein de sagesse et de
+prudence, indiqua la voie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez bien, dit-il à madame
+Doulce, que ce n'est pas l'opinion des journaux
+qui peut nous toucher. Elle nous est
+absolument indifférente, et nous ne nous
+inquiétons en aucune matière de ce que
+cinquante feuilles publiques disent de ce
+malheureux jeune homme. Que les journalistes
+aient servi ou trahi la vérité, c'est
+leur affaire et non la mienne. J'ignore et
+veux ignorer ce qu'ils ont écrit. Mais le fait
+du suicide est notoire. Vous ne pouvez le
+contester. Il conviendrait maintenant d'examiner
+de près, avec les lumières de la
+science, les circonstances dans lesquelles ce
+fait a été accompli. Ne vous étonnez pas que
+j'invoque ainsi la science. Elle n'a pas de
+meilleure amie que la religion. Or la science
+médicale peut nous être ici d'un grand
+secours. Vous allez tout de suite le comprendre.
+L'Église ne retranche de son sein
+le suicidé qu'en tant que le suicide constitue
+un acte de désespoir. Les fous qui attentent à
+leur vie ne sont pas des désespérés, et
+l'Église ne leur refuse point ses prières:
+elle prie pour tous les malheureux. Ah! s'il
+pouvait être établi que ce pauvre enfant a
+agi sous l'influence d'une fièvre chaude ou
+d'une maladie mentale, si un médecin était
+à même de certifier que cet infortuné ne
+jouissait pas de sa raison lorsqu'il se détruisit
+de ses propres mains, le service religieux
+serait célébré sans obstacle.</p>
+
+<p>Ayant recueilli ces paroles de M. l'abbé
+Mirabelle, madame Doulce courut au théâtre.
+La répétition de <i>la Grille</i> était terminée.
+Elle trouva Pradel dans son cabinet avec
+deux jeunes actrices, qui lui demandaient
+l'une un engagement, l'autre un congé. Il
+refusait, conformément à son principe de ne
+jamais accueillir une demande qu'après
+l'avoir d'abord rejetée. Il donnait ainsi du
+prix aux moindres choses qu'il accordait. Ses
+yeux luisants et sa barbe de patriarche, ses
+façons à la fois amoureuses et paternelles
+le faisaient ressembler à Loth, tel qu'on le
+voit entre ses deux filles dans les estampes
+des vieux maîtres. Posée sur la table,
+une amphore de carton doré aidait à l'illusion.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas possible, disait-il à chacune;
+ce n'est vraiment pas possible, mon
+enfant... Enfin revenez demain.</p>
+
+<p>Après les avoir congédiées, il demanda,
+tout en signant des lettres:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame Doulce, quelles
+nouvelles?</p>
+
+<p>Constantin Marc, survenu avec Nanteuil,
+s'écria précipitamment:</p>
+
+<p>&mdash;Et mes décors? Monsieur Pradel!</p>
+
+<p>Puis il décrivit pour la vingtième fois
+le paysage sur lequel devait se lever la
+toile.</p>
+
+<p>&mdash;Au premier plan, un vieux parc. Les
+troncs des grands arbres, du côté du nord,
+sont verdis par la mousse. Il faut qu'on
+sente l'humidité de la terre.</p>
+
+<p>Et le directeur répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sûr qu'on fera tout ce qu'il sera
+possible de faire et que ce sera très convenable...
+Eh bien! madame Doulce, quelles
+nouvelles?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une lueur d'espérance, répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Au fond, dans une brume légère, dit
+l'auteur, les pierres grises et les toits d'ardoise
+fine de l'Abbaye-aux-Dames...</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. Asseyez-vous donc, madame
+Doulce, je suis à vous.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai reçu, à l'archevêché, le meilleur
+accueil, dit madame Doulce.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Pradel, il est nécessaire que
+les murs de l'Abbaye paraissent sourds, profonds
+et pourtant subtilisés par la brume
+du soir. Un ciel d'or pâle...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abbé Mirabelle, reprit
+madame Doulce, est un prêtre de la plus
+haute distinction...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Marc, vous tenez beaucoup à
+votre ciel d'or pâle? demanda le directeur.
+Continuez, madame Doulce, continuez, je
+vous écoute...</p>
+
+<p>&mdash;... Et, d'une politesse exquise. Il a fait
+une délicate allusion aux indiscrétions des
+journaux...</p>
+
+<p>A ce moment, M. Marchegeay, le régisseur,
+bondit dans le cabinet. Ses yeux verts
+étincelaient et ses moustaches rouges dansaient
+comme des flammes. Il parla avec
+volubilité:</p>
+
+<p>&mdash;Ça recommence!... Lydie, la petite
+figurante, pousse des cris de putois dans les
+escaliers. Elle dit que Delage a voulu la
+violer. C'est bien la dixième fois depuis un
+mois qu'elle nous recommence cette histoire-là.
+En voilà une scie!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tolérable dans une maison
+comme celle-ci, dit Pradel. Vous ficherez
+Delage à l'amende... Madame Doulce, continuez,
+je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abbé Mirabelle m'a expliqué
+avec une parfaite clarté que le suicide est
+un acte de désespoir.</p>
+
+<p>Mais Constantin Marc demanda avec
+intérêt à Pradel si Lydie, la petite figurante,
+était jolie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez vue, dans <i>la Nuit du
+23 octobre</i>, elle fait la femme du peuple
+qui, sur la plaine de Grenelle, achète des
+plaisirs à madame Ravaud.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que c'est une très belle
+fille, dit Constantin Marc.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondit Pradel. Mais
+elle serait une plus belle fille encore si
+elle n'avait pas les chevilles comme des
+poteaux.</p>
+
+<p>Constantin Marc, méditatif, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Et Delage l'a violée... Cet homme a le
+sens de l'amour. L'amour est un acte simple
+et primitif. C'est la lutte, c'est la haine. La
+violence y est nécessaire. L'amour par le
+consentement mutuel n'est qu'une fastidieuse
+corvée.</p>
+
+<p>Et il s'écria, très excité:</p>
+
+<p>&mdash;Delage est prodigieux!</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous emballez pas, dit Pradel. Cette
+petite Lydie aguiche mes acteurs dans sa loge,
+puis, tout à coup, elle crie qu'on la viole pour
+qu'on lui donne de l'argent... C'est son amant
+qui lui a appris le truc, et qui touche la galette...
+Vous disiez donc, madame Doulce...</p>
+
+<p>&mdash;Après une longue et intéressante conversation,
+reprit madame Doulce, monsieur
+l'abbé Mirabelle m'a fait entrevoir une solution
+favorable. Il m'a donné à entendre que,
+pour lever toutes les difficultés, il suffirait
+qu'un médecin attestât que Chevalier n'avait
+pas toute sa raison et n'était pas responsable
+de ses actes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, observa Pradel, Chevalier n'était
+pas fou. Il avait toute sa raison.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas à nous de le dire, répliqua
+madame Doulce. Et qu'en savons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Nanteuil, il n'avait pas toute
+sa raison.</p>
+
+<p>Pradel haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, c'est possible. La folie
+et la raison, c'est affaire d'appréciation...
+A qui pourrait-on bien demander un certificat?</p>
+
+<p>Madame Doulce et Pradel se rappelèrent
+successivement trois médecins; mais ils ne
+purent trouver l'adresse du premier; le
+second avait un mauvais caractère et l'on
+reconnut que le troisième était mort.</p>
+
+<p>Nanteuil dit qu'il fallait s'adresser au
+docteur Trublet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une idée! s'écria Pradel. Allons
+demander un certificat au docteur Socrate...
+Quel jour sommes-nous?... Vendredi. C'est
+son jour de consultation. Nous le trouverons
+chez lui.</p>
+
+
+<br />
+
+<p>Le docteur Trublet logeait dans une
+vieille maison, au plus haut de la rue de
+Seine. Pradel emmena Nanteuil, dans l'idée
+que Socrate ne refuserait rien à une jolie
+femme. Constantin Marc, qui ne pouvait
+vivre, à Paris, loin des comédiens, les
+accompagna. L'affaire Chevalier commençait
+à l'amuser. Il la trouvait comique, c'est-à-dire
+appartenant aux comédiens. Bien que
+l'heure de la consultation fût passée, le salon
+du docteur était encore plein de gens qui
+voulaient être guéris. Trublet les renvoya et
+reçut, dans son cabinet, les gens de théâtre.
+Il se tenait devant une table encombrée de
+livres et de papiers. Contre la fenêtre, un
+fauteuil articulé s'étalait, infirme et cynique.
+Le directeur de l'Odéon exposa l'objet de sa
+visite, et il conclut:</p>
+
+<p>&mdash;Le service de Chevalier ne sera célébré
+à l'église que si vous attestez que ce malheureux
+garçon ne jouissait pas de toute sa
+raison.</p>
+
+<p>Le docteur Trublet déclara que Chevalier
+pouvait bien se passer du service religieux.</p>
+
+<p>&mdash;Adrienne Lecouvreur, qui valait mieux
+que lui, s'en est passée. Mademoiselle Monime,
+après sa mort, n'eut point de messe
+et, comme vous savez, on lui refusa «l'honneur
+de pourrir dans un vilain cimetière,
+avec tous les gueux du quartier». Elle ne
+s'en trouva pas plus mal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'ignorez pas, docteur Socrate,
+répondit Pradel, que les comédiens sont les
+plus religieux des hommes. Mes pensionnaires
+seraient désolés s'ils ne pouvaient
+assister à la messe de leur camarade. Ils se
+sont déjà assuré le concours de plusieurs
+artistes lyriques et la musique sera très
+belle.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est une raison, dit Trublet. Je
+n'y contredis pas. Charles Monselet, qui
+était un homme d'esprit, songea, peu d'heures
+avant sa mort, à sa messe en musique.
+«Je connais beaucoup d'artistes de l'Opéra,
+dit-il, j'aurai un <i>Pie Jesu</i> aux truffes.»
+Mais, puisque l'archevêché n'autorise pas,
+cette fois, le concert spirituel, il conviendrait
+de le remettre à une autre occasion.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ce qui est de moi, répliqua le
+directeur, je n'ai aucune croyance religieuse.
+Mais je considère que l'Église et le Théâtre
+sont deux grandes puissances sociales et
+qu'il y a intérêt à ce qu'elles soient amies
+et alliées. Je ne manque jamais, pour ma
+part, une occasion de sceller l'alliance.
+Au prochain carême, je ferai lire par Durville
+un sermon de Bourdaloue. Je suis
+subventionné: je dois être concordataire.</p>
+
+<p>»Et puis, quoi qu'on en dise, le catholicisme
+est encore la forme la plus acceptable
+de l'indifférence religieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! objecta Constantin Marc, si
+vous voulez montrer de la déférence à
+l'Église, pourquoi lui poussez-vous, de force
+ou de ruse, un cercueil dont elle ne veut
+pas?</p>
+
+<p>Le docteur parla dans le même sentiment
+et finit par dire:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Pradel, ne vous occupez donc
+pas de cette affaire-là.</p>
+
+<p>Mais alors Nanteuil, les yeux ardents, la
+voix sifflante:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'il aille à l'église, docteur;
+signez ce qu'on vous demande, écrivez qu'il
+n'avait pas sa raison. Je vous en prie.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas que de la religion dans
+ce désir. Il s'y mêlait un sentiment intime
+et un fond obscur de vieilles croyances,
+ignorées d'elle-même. Elle espérait que,
+porté à l'église, aspergé d'eau bénite, Chevalier
+serait apaisé, deviendrait un bon mort
+et ne la tourmenterait plus. Elle craignait,
+au contraire, que, privé de bénédictions et
+de prières, il n'errât sans cesse autour d'elle,
+maudit et malfaisant. Et, plus simplement,
+dans sa peur de le revoir, elle voulait que les
+prêtres aussi prissent soin de l'enterrer, que
+tout le monde s'y mît, pour qu'il le fût
+davantage, autant qu'il était possible et tout
+à fait. Ses lèvres tremblaient; elle tordait ses
+mains jointes.</p>
+
+<p>Trublet, vieux connaisseur, la regardait
+avec intérêt. Il avait l'intelligence et le goût de
+la machine féminine. Celle-ci le ravissait. En
+l'observant, sa face camuse brillait de plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, mon enfant. Il y a toujours
+moyen de s'entendre avec l'Église. Ce
+que vous me demandez n'est pas dans mes
+attributions; je suis un médecin laïque.
+Mais nous avons aujourd'hui, Dieu merci!
+des médecins religieux qui envoient leurs
+malades aux eaux ecclésiastiques et dont la
+fonction spéciale est de constater les guérisons
+miraculeuses. J'en connais un qui
+loge dans le quartier; je vais vous donner
+son adresse. Allez le voir, l'évêché n'a rien
+à lui refuser. Il arrangera votre affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dit Pradel, vous avez donné
+vos soins à ce malheureux Chevalier. C'est
+à vous de délivrer un certificat.</p>
+
+<p>Romilly approuva:</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment, docteur. Vous êtes médecin
+du théâtre. Il faut laver son linge sale
+en famille.</p>
+
+<p>Et Nanteuil tourna vers Socrate un regard
+de prière.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda Trublet, qu'est-ce que
+vous voulez que je dise?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple, répondit Pradel.
+Dites qu'il était, dans une certaine mesure,
+irresponsable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me sollicitez bonnement à parler
+comme un médecin des tribunaux. C'est
+trop exiger de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez donc, docteur, que Chevalier
+était en possession de sa pleine et entière
+responsabilité morale?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, au contraire, qu'il n'était responsable
+de ses actes à aucun degré.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je crois aussi qu'il ne différait
+nullement en cela de vous, de moi, de tous
+les autres hommes. Mes confrères légistes
+distinguent entre les responsabilités individuelles.
+Ils ont des procédés pour reconnaître
+les responsabilités pleines et celles auxquelles
+il manque un ou plusieurs quartiers. Il est
+remarquable, d'ailleurs, que, pour faire
+condamner un malheureux, ils lui trouvent
+toujours une pleine responsabilité... Et la
+leur, elle est donc pleine... comme la lune?</p>
+
+<p>Et le docteur Socrate développa devant
+les gens de théâtre étonnés une ample
+théorie du déterminisme universel. Il remonta
+jusqu'aux origines de la vie. Et, semblable
+au Silène de Virgile qui, barbouillé
+du suc des mûres, chantait à des bergers
+de Sicile et à la naïade Églé l'origine du
+monde, il se répandit en paroles abondantes:</p>
+
+<p>&mdash;Appeler un malheureux à répondre de
+ses actes!... mais quand le système solaire
+n'était encore qu'une pâle nébuleuse, formant
+dans l'éther une couronne légère d'une
+circonférence mille fois plus vaste que l'orbite
+de Neptune, il y avait belle lurette que
+nous étions tous conditionnés, déterminés,
+destinés irrévocablement et que votre responsabilité,
+ma chère enfant, la mienne,
+celle de Chevalier, celle de tous les hommes,
+était, non pas atténuée, mais abolie d'avance.
+Tous nos mouvements, causés par des
+mouvements antérieurs de la matière, sont
+soumis aux lois qui gouvernent les forces
+cosmiques, et la mécanique humaine n'est
+qu'un cas particulier de la mécanique universelle.</p>
+
+<p>Il montra de la main une armoire fermée:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai là, en bouteilles, de quoi transformer,
+abolir ou exaspérer la volonté de
+cinquante mille hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne serait pas de jeu, objecta Pradel.</p>
+
+<p>&mdash;J'en conviens, ce ne serait pas de jeu.
+Mais ces substances ne sont pas essentiellement
+des produits de laboratoire. Le laboratoire
+combine, il ne crée rien. Ces substances
+sont éparses dans la nature. A l'état
+libre, elles nous enveloppent et nous pénètrent,
+elles déterminent notre volonté: elles
+conditionnent notre libre arbitre, qui n'est
+que l'illusion causée en nous par l'ignorance
+de nos déterminations.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites? demanda
+Pradel ahuri.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que la volonté est une illusion
+causée par l'ignorance où nous sommes des
+causes qui nous obligent à vouloir. Ce qui
+veut en nous, ce n'est pas nous, ce sont des
+myriades de cellules d'une activité prodigieuse,
+que nous ne connaissons pas, qui
+ne nous connaissent pas, qui s'ignorent les
+unes les autres, et qui pourtant nous constituent.
+Elles produisent par leur agitation
+d'innombrables courants que nous appelons
+nos passions, nos pensées, nos joies, nos
+souffrances, nos désirs, nos craintes et notre
+volonté. Nous nous croyons maîtres de nous,
+et seulement une goutte d'alcool excite, pour
+les engourdir ensuite, ces éléments par lesquels
+nous sentons et voulons.</p>
+
+<p>Constantin Marc interrompit le docteur:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! Puisque vous parlez de l'action
+de l'alcool, je voudrais vous consulter à ce
+sujet. Je bois un petit verre d'armagnac
+après chaque repas. Ce n'est pas trop, dites-moi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est beaucoup trop. L'alcool est un
+poison. Si vous avez chez vous une bouteille
+d'eau-de-vie, jetez-la par la fenêtre.</p>
+
+<p>Pradel était pensif. Il estimait qu'en supprimant
+la volonté et la responsabilité chez
+tous les hommes, le docteur Socrate lui
+faisait un tort personnel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous direz ce que vous voudrez. La
+volonté et la responsabilité ne sont pas des
+illusions. Ce sont des réalités tangibles et
+fortes. Je sais à quoi m'engage mon cahier
+des charges, et j'impose ma volonté à mon
+personnel.</p>
+
+<p>Et il ajouta avec amertume:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois à la volonté, à la responsabilité
+morale, à la distinction du bien et du
+mal. Sans doute, selon vous, ce sont des
+idées bêtes...</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, répondit le docteur, ce
+sont des idées bêtes. Mais elles nous sont
+très convenables, puisque nous sommes des
+bêtes. On l'oublie toujours. Ce sont des
+idées bêtes, augustes et salutaires. Les hommes
+ont senti que, sans ces idées, ils deviendraient
+tous fous. Ils n'avaient que le choix
+de la bêtise ou de la fureur. Ils ont raisonnablement
+choisi la bêtise. Tel est le fondement
+des idées morales.</p>
+
+<p>&mdash;Quel paradoxe! s'écria Romilly.</p>
+
+<p>Le docteur poursuivit avec sérénité:</p>
+
+<p>&mdash;La distinction du bien et du mal dans
+les sociétés humaines n'est jamais sortie de
+l'empirisme le plus grossier. Elle a été constituée
+dans un esprit tout pratique et par
+simple commodité. Nous ne nous en préoccupons
+pas pour un cristal ou pour un
+arbre. Nous pratiquons l'indifférence morale
+à l'endroit des animaux. Nous la pratiquons
+à l'endroit des sauvages. Cela nous permet
+de les exterminer sans remords. C'est ce
+qu'on appelle la politique coloniale. On ne
+voit pas non plus que les croyants exigent
+de leur dieu une haute moralité. Dans l'état
+actuel de la société, ils n'admettraient pas
+volontiers qu'il fût libidineux et se compromît
+avec des femmes; mais ils trouvent bon
+qu'il soit vindicatif et cruel. La morale est
+le consentement mutuel à garder ce qu'on
+a, terre, maisons, meubles, femmes, et notre
+vie. Elle n'implique chez ceux qui s'y soumettent
+aucun effort particulier d'intelligence
+ou de caractère. Elle est instinctive
+et féroce. La loi écrite la suit de près et
+s'accorde assez bien avec elle. Aussi voit-on
+que les hommes d'un grand cœur ou d'un
+beau génie furent presque tous accusés d'impiété
+et, comme Socrate, fils de Phénarète,
+et Benoît Malon, frappés par la justice de
+leur pays. Et l'on peut dire qu'un homme
+qui n'a pas été condamné tout au moins à
+la prison honore médiocrement sa patrie.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des exceptions, dit Pradel.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a peu, répondit le docteur
+Trublet.</p>
+
+<p>Mais Nanteuil suivait son idée:</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit Socrate, vous pouvez bien
+attester qu'il était fou. C'est la vérité. Il
+n'avait pas sa raison. Je le sais bien, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, il était fou, ma chère
+enfant. Mais c'est une question de savoir
+s'il l'était plus que les autres hommes.
+L'histoire tout entière de l'humanité, remplie
+de supplices, d'extases et de massacres,
+est une histoire de déments et de furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, demanda Constantin Marc,
+est-ce que par hasard vous n'admireriez pas
+la guerre? C'est pourtant une chose splendide,
+quand on y pense. Les animaux se
+dévorent simplement entre eux. Les hommes
+ont imaginé de se massacrer en beauté. Ils
+ont appris à s'entre-tuer avec des cuirasses
+étincelantes, sous des casques surmontés de
+panaches et desquels tombent des crinières
+peintes en rouge. Par l'usage de l'artillerie
+et l'art des fortifications, ils ont introduit
+la chimie et les mathématiques dans la destruction
+nécessaire. C'est une invention
+sublime. Et, puisque l'extermination des
+êtres nous apparaît comme le but unique
+de la vie, la sagesse de l'homme est d'avoir
+fait de cette extermination une jouissance et
+une splendeur... Car enfin vous ne pouvez
+nier, docteur, que le meurtre est une loi de
+la nature, et que, par conséquent, il est
+divin.</p>
+
+<p>A quoi le docteur Socrate répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes que de malheureux
+animaux et pourtant nous sommes à nous-mêmes
+notre providence et nos dieux. Les
+animaux inférieurs, dont les règnes immémoriaux
+ont précédé le nôtre sur cette planète,
+l'ont transformée par leur génie et
+leur courage. Les insectes ont tracé des
+chemins, fouillé la terre, creusé les troncs
+d'arbres et les rochers, bâti des maisons,
+fondé des cités, changé le sol, l'air et les
+eaux. Le travail des plus humbles, des madrépores,
+a créé des îles et des continents.
+Tout changement matériel produit un changement
+moral, puisque les mœurs dépendent
+du milieu. La transformation que
+l'homme à son tour fait subir à la terre est
+certes plus profonde et plus harmonieuse
+que les transformations opérées par les
+autres animaux. Pourquoi l'humanité ne
+parviendrait-elle pas à changer la nature
+jusqu'à la rendre pacifique? Pourquoi l'humanité,
+tout infime qu'elle est et sera, ne
+réussirait-elle pas un jour à supprimer ou,
+du moins, à régler la concurrence vitale?
+Pourquoi n'abolirait-elle pas enfin la loi du
+meurtre? On peut beaucoup attendre de la
+chimie. Pourtant je ne vous réponds de rien.
+Il est possible que notre race persiste dans
+la mélancolie, le délire, la manie, la démence
+et la stupeur jusqu'à sa fin lamentable dans
+la glace et les ténèbres. Ce monde est peut-être
+irrémédiablement mauvais. En tout cas,
+je m'y serai bien amusé. On y jouit d'un spectacle
+divertissant et je commence à croire que
+Chevalier était plus fou que les autres hommes
+d'avoir volontairement quitté sa place.</p>
+
+<p>Nanteuil prit une plume sur le bureau et
+la tendit, trempée d'encre, au docteur.</p>
+
+<p>Il commença d'écrire:</p>
+
+<p>«Ayant été plusieurs fois appelé à donner
+mes soins à...</p>
+
+<p>Il s'interrompit et demanda le prénom de
+Chevalier:</p>
+
+<p>&mdash;Aimé, répondit Nanteuil.</p>
+
+<p>»... à Aimé Chevalier, j'ai pu constater
+dans son économie certains troubles de la
+sensibilité, de la vue et de la motilité, indices
+ordinaires...</p>
+
+<p>Il alla prendre un livre sur un rayon de
+sa bibliothèque.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait un grand hasard si je ne
+découvrais pas de quoi confirmer mon diagnostic
+dans ces leçons du professeur Ball
+sur les maladies mentales.</p>
+
+<p>Il feuilleta le livre.</p>
+
+<p>&mdash;Et tenez, mon cher Romilly, voici ce
+que je trouve pour commencer; à la dix-huitième
+leçon, page 389: «On rencontre
+beaucoup de fous parmi les acteurs.» Cette
+observation du professeur Ball me rappelle
+que l'illustre Cabanis demanda un jour au
+docteur Esprit Blanche si le théâtre n'était
+pas une cause de folie.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? demanda Romilly, inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;N'en doutez point, répondit Trublet.
+Mais écoutez ce que dit à cette même page
+le professeur Ball: «Il est incontestable
+que les médecins sont extrêmement prédisposés
+à l'aliénation mentale.» Et rien n'est
+plus vrai. Parmi les médecins, les prédestinés
+entre tous sont les aliénistes. Il est
+souvent difficile de décider lequel est le plus
+fou, du fou ou de son médecin. On dit aussi
+que les hommes de génie sont enclins à la
+folie. C'est certain. Toutefois il ne suffit pas
+d'être un imbécile pour être raisonnable.</p>
+
+<p>Il feuilleta un moment encore les <i>Leçons</i>
+du professeur Ball, puis il se remit à
+écrire:</p>
+
+<p>»... indices ordinaires de l'excitation
+maniaque, et, si l'on considère que le sujet
+était d'un tempérament névropathique, on
+aura lieu de croire que sa constitution le
+conduisit à la folie, qui, selon les professeurs
+les plus autorisés, n'est que l'exagération
+du caractère habituel de l'individu,
+et il n'est pas possible de lui accorder une
+entière responsabilité morale.»</p>
+
+<p>Il signa et tendit le papier à Pradel:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est innocent et trop vide de
+sens pour contenir le moindre mensonge.</p>
+
+<p>Pradel se leva:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez bien, cher docteur, que nous
+ne vous aurions pas demandé de mentir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Je suis médecin. Je tiens
+boutique de mensonges. Je soulage, je console.
+Peut-on consoler et soulager sans
+mentir?</p>
+
+<p>Puis, regardant Nanteuil avec sympathie:</p>
+
+<p>&mdash;Les femmes et les médecins savent
+seuls combien le mensonge est nécessaire et
+bienfaisant aux hommes.</p>
+
+<p>Et, comme Pradel, Constantin Marc et
+Romilly prenaient congé:</p>
+
+<p>&mdash;Passez donc par la salle à manger. J'ai
+reçu un petit fût de vieil armagnac. Vous
+allez m'en dire des nouvelles.</p>
+
+
+<br />
+
+<p>Nanteuil était restée dans le cabinet du
+docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit Socrate, j'ai passé une nuit
+affreuse. Je l'ai vu...</p>
+
+<p>&mdash;Pendant votre sommeil?</p>
+
+<p>&mdash;Non, tout éveillée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sûre que vous ne dormiez
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûre.</p>
+
+<p>Il pensa lui demander si la vision avait
+parlé. Mais il retint la question sur ses
+lèvres, de peur de suggérer à un sujet si
+sensible des hallucinations de l'ouïe, qu'en
+raison de leur caractère impérieux, il redoutait
+bien plus que les hallucinations de la
+vue. Il savait la docilité des malades à
+obéir aux ordres que des voix leur donnent.
+Renonçant à interroger Félicie, il s'avisa, à
+tout hasard, de lever les scrupules de conscience
+qui pouvaient la troubler. Toutefois,
+ayant observé que, d'ordinaire, le sentiment
+de la responsabilité morale est faible chez les
+femmes, il n'y fit pas grand effort et se
+contenta de dire légèrement:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, il ne faut pas vous
+croire responsable de la mort de ce malheureux.
+Le suicide passionnel est l'aboutissant
+fatal d'un état pathologique. Tout individu
+qui se suicide devait se suicider. Vous n'êtes
+que la cause occasionnelle d'un accident
+déplorable assurément, mais dont il ne faut
+pas exagérer l'importance.</p>
+
+<p>Il jugea que c'en était assez sur ce point
+et s'appliqua tout de suite à dissiper les
+terreurs dont elle était environnée. Il s'efforça
+de la persuader par des raisonnements
+simples qu'elle voyait des images sans réalité,
+purs reflets de sa propre pensée. Pour
+illustrer sa démonstration, il lui conta une
+histoire rassurante:</p>
+
+<p>&mdash;Un médecin anglais, lui dit-il, soignait
+une dame, comme vous très intelligente,
+qui, comme vous, voyait des chats sous les
+meubles et était visitée par des fantômes. Il
+la persuada que ces apparences ne répondaient
+à rien. Elle le crut et ne se troubla
+point. Un jour qu'après une longue retraite
+elle reparaissait dans le monde, entrant dans
+un salon, elle vit la maîtresse de la maison
+qui lui montrait un fauteuil et l'invitait à
+s'asseoir. Elle vit aussi, dans ce fauteuil, un
+vieux gentleman narquois. Elle se dit que de
+ces deux personnes, l'une était nécessairement
+imaginaire et, décidant que le gentleman
+n'existait pas, elle s'assit dans le fauteuil.
+En touchant le fond, elle respira. A compter
+de ce jour, elle ne vit plus aucun fantôme
+d'homme ni de bête. Avec le vieux
+gentleman narquois, elle les avait étouffés
+tous sous son séant.</p>
+
+<p>Félicie secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'a pas de rapport.</p>
+
+<p>Elle voulait dire que son fantôme à elle
+n'était point un vieux monsieur falot, sur
+lequel on s'assied, que c'était un mort jaloux,
+qui ne la visitait pas sans dessein. Mais
+elle craignait de parler de ces choses, et,
+laissant tomber ses bras sur ses genoux,
+elle se tut.</p>
+
+<p>La voyant ainsi accablée et morne, il lui
+représenta que ces troubles de la vision
+n'étaient ni rares ni bien graves, et qu'ils
+se dissipaient promptement sans laisser de
+traces.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, ajouta-t-il, j'ai eu une vision.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai eu une vision, il y a une
+vingtaine d'années, en Égypte.</p>
+
+<p>Il s'aperçut qu'elle le regardait avec curiosité
+et il commença le récit de son hallucination,
+après avoir allumé toutes les lampes
+électriques, pour dissiper les fantômes de
+l'ombre.</p>
+
+<p>&mdash;Du temps que j'étais médecin au Caire,
+chaque année, au mois de février, je remontais
+le Nil jusqu'à Louksor, et de là, j'allais,
+avec des amis, visiter dans le désert les
+tombeaux et les temples. Ces promenades à
+travers les sables se font à dos d'âne. La
+dernière fois que je me rendis à Louksor,
+je louai un jeune ânier, dont l'âne blanc,
+Rhamsès, était plus vigoureux que les
+autres. Cet ânier, qui se nommait Sélim,
+était aussi plus robuste, plus svelte et
+plus beau que les autres âniers. Il avait
+quinze ans. Ses yeux doux et farouches
+brillaient sous un voile magnifique de longs
+cils noirs; son visage brun était d'un ovale
+ferme et pur. Il marchait pieds nus dans le
+désert, d'un pas qui faisait songer à ces
+danses de guerriers dont parle la Bible.
+Tous ses mouvements avaient de la grâce;
+sa gaieté de jeune animal était charmante.
+En piquant de la pointe de son bâton
+l'échine de Rhamsès, il causait avec moi
+dans un langage court, mêlé d'anglais, de
+français et d'arabe; il parlait volontiers des
+voyageurs qu'il avait conduits et qu'il
+croyait être tous des princes ou des princesses;
+mais si je le questionnais sur ses
+parents et ses compagnons, il se taisait, d'un
+air d'indifférence et d'ennui. Quand il mendiait
+la promesse d'un bon baschich, le nasillement
+de sa voix prenait des inflexions caressantes.
+Il méditait des ruses subtiles et
+dépensait des trésors de prières pour se faire
+donner une cigarette. S'apercevant qu'il
+m'était agréable que les âniers traitassent
+leurs animaux avec douceur, il baisait devant
+moi Rhamsès sur les naseaux, et, durant les
+haltes, valsait avec lui. Il se montrait parfois
+ingénieux à obtenir ce qu'il désirait.
+Mais il était trop imprévoyant pour jamais
+témoigner la moindre reconnaissance de ce
+qu'il avait obtenu. Avide de piastres, il convoitait
+plus ardemment encore les menus
+objets qui brillent et qu'on peut cacher,
+les épingles d'or, les bagues, les boutons de
+manchettes, les briquets en nickel; quand il
+voyait une chaîne d'or, son visage s'éclairait
+d'une lueur de volupté.</p>
+
+<p>»L'été qui suivit fut le temps le plus dur
+de ma vie. Une épidémie de choléra avait
+éclaté dans la Basse-Égypte. Je courais la
+ville du matin au soir dans un air embrasé.
+Les étés du Caire sont accablants pour les
+Européens. Nous traversions les semaines
+les plus chaudes que j'eusse encore connues.
+J'appris un jour que Sélim, amené devant le
+tribunal indigène du Caire, venait d'être
+condamné à mort. Il avait assassiné une
+enfant de fellahs, une petite fille de neuf
+ans, pour lui voler ses anneaux d'oreilles,
+et il l'avait jetée dans une citerne. Les anneaux,
+tachés de sang, avaient été retrouvés
+sous une grosse pierre, dans la vallée des
+Rois. C'était de ces bijoux sauvages que les
+nubiens nomades façonnent au marteau avec
+des shellings ou des pièces de quarante
+sous. On me dit que Sélim serait certainement
+pendu, parce que la mère de la fillette
+refusait le prix du sang. Le khédive en effet
+n'a pas le droit de grâce, et le meurtrier,
+selon la loi musulmane, ne peut racheter sa
+vie que si les parents de la victime acceptent
+de lui une somme d'argent en compensation.
+J'étais trop occupé pour penser à cette
+affaire. Je m'expliquai facilement que Sélim,
+rusé, mais irréfléchi, caressant, insensible,
+eût joué avec la fillette, lui eût arraché ses
+anneaux, l'eût tuée et cachée. Bientôt je n'y
+songeai plus. Du vieux Caire l'épidémie
+s'étendait sur les quartiers européens. Je
+visitais trente et quarante malades par jour
+et je faisais à chacun d'abondantes injections
+veineuses. Je souffrais de désordres
+au foie, j'étais ravagé d'anémie, je tombais
+de fatigue. Pour ménager mes forces, il me
+fallait prendre un peu de repos à midi. Je
+m'étendais, après le déjeuner, dans la cour
+intérieure de ma maison et, là, je me baignais
+pour une heure dans cette ombre
+africaine épaisse et fraîche comme de l'eau.
+Un jour que j'étais couché de la sorte dans
+ma cour sur mon divan, au moment où
+j'allumais une cigarette, je vis venir Sélim.
+Il souleva de son beau bras de bronze la
+tenture de la porte et s'approcha de moi,
+dans sa robe bleue. Il ne parlait pas, mais
+il souriait de son sourire innocent et sauvage
+et ses lèvres d'un rouge sombre découvraient
+des dents éclatantes. Ses yeux, sous l'ombre
+azurée des cils, brillaient de désir en regardant
+ma montre posée sur la table.</p>
+
+<p>»Je pensai qu'il s'était échappé. Et j'en
+étais surpris, non que les captifs soient étroitement
+surveillés dans ces prisons orientales
+où les hommes, les femmes, les chevaux et
+les chiens sont mêlés dans des cours mal
+closes, sous la garde d'un soldat armé d'un
+bâton. Mais les musulmans ne sont jamais
+tentés de fuir leur sort. Sélim s'agenouilla
+avec une grâce suppliante, et approcha ses
+lèvres de ma main, pour la baiser selon la
+coutume antique. Je ne dormais pas et j'en
+eus la preuve. J'eus aussi la preuve que
+l'apparition avait été courte. Quand Sélim
+disparut, je remarquai que ma cigarette qui
+brûlait, n'avait pas encore de cendre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il était mort quand vous l'avez
+vu? demanda Nanteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, répondit le docteur. J'appris
+quelques jours après que Sélim, dans sa prison,
+tressait de petites corbeilles, ou qu'il
+jouait pendant de longues heures, avec un
+chapelet de boules de verre, et qu'aux visiteurs
+européens, surpris de la douceur
+caressante de ses yeux, il demandait une
+piastre en souriant: la justice musulmane
+est lente. Il fut pendu six mois plus tard.
+Personne, ni lui-même, n'y fit grande attention.
+J'étais alors en Europe.</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis il n'est pas revenu?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>Nanteuil le regarda, déçue.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais cru qu'il était venu quand il
+était mort. Mais du moment qu'il était en
+prison, bien sûr que vous ne pouviez pas le
+voir chez vous, et que c'était une idée.</p>
+
+<p>Le docteur, comprenant la pensée de Félicie,
+se hâta d'y répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Ma petite Nanteuil, croyez-moi. Les
+fantômes des morts n'ont pas plus de réalité
+que les fantômes des vivants.</p>
+
+<p>Sans prendre garde à ce qu'il disait, elle
+lui demanda si vraiment c'était parce qu'il
+souffrait du foie qu'il avait eu une vision.
+Il répondit qu'il pensait que le mauvais
+état des organes digestifs, une fatigue diffuse,
+une tendance à la congestion, l'avaient
+prédisposé.</p>
+
+<p>&mdash;Il y eut, je crois, ajouta-t-il, une cause
+plus immédiate. Étendu sur mon divan,
+j'avais la tête très basse. Je la soulevai pour
+allumer une cigarette et la laissai retomber
+aussitôt. Cette attitude favorise singulièrement
+les hallucinations. Il suffit parfois de
+se coucher la tête renversée, pour voir, pour
+entendre, des formes, des sons imaginaires.
+C'est pourquoi je vous conseille, mon enfant,
+de dormir avec un traversin et un gros
+oreiller.</p>
+
+<p>Elle se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Comme maman, alors!... majestueusement!</p>
+
+<p>Puis, sautant sur une autre idée:</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, Socrate, ce sale individu,
+pourquoi l'avez-vous vu plutôt qu'un autre?
+Vous lui aviez loué un âne, vous n'y pensiez
+plus. Et il est venu. C'est tout de même
+drôle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me demandez pourquoi celui-là
+plutôt qu'un autre. Je serais bien embarrassé
+de vous le dire. Souvent nos visions,
+liées avec nos pensées intimes, nous en
+présentent l'image; parfois, elles ne s'y
+rattachent en rien et nous montrent une
+figure inattendue.</p>
+
+<p>Il l'exhorta de nouveau à ne pas se laisser
+effrayer par des fantômes.</p>
+
+<p>&mdash;Les morts ne reviennent pas. Quand
+l'un d'eux vous apparaît, soyez assurée que
+vous voyez une imagination de votre cerveau.</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous me garantir qu'il n'y a
+rien après la mort?</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, il n'y a rien après la mort
+qui puisse vous effrayer.</p>
+
+<p>Elle se leva, prit son petit sac et son manuscrit,
+tendit la main au docteur:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne croyez à rien, vous, mon vieux
+Socrate.</p>
+
+<p>Il la retint un moment dans l'antichambre
+lui recommanda de se ménager, de mener
+une vie calme et rafraîchissante, de prendre
+du repos.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous croyez que c'est facile dans
+notre métier!... Demain, j'ai une répétition
+au foyer, une répétition sur la scène, une
+robe à essayer; ce soir, je joue. Et voilà
+plus d'un an que je mène cette vie-là.</p>
+
+
+
+
+<h2>X</h2>
+
+
+<p>Sous le grand vide réservé par la hauteur
+des voûtes au vol des prières moutonnait
+le troupeau bigarré des êtres humains.</p>
+
+<p>Ils étaient là, tous, au pied du catafalque
+entouré de lumières et couvert de fleurs:
+Durville, le vieux Maury, Delage, Vicar,
+Destrée, Léon Clim, Valroche, Aman, Regnard,
+Pradel et Romilly, et Marchegeay, le
+régisseur. Elles étaient là toutes, madame Ravaud,
+madame Doulce, Ellen Midi, Duvernet,
+Herschell, Falempin, Stella, Marie-Claire,
+Louise Dalle, Fagette, Nanteuil, agenouillées
+et vêtues de noir, comme des élégies. Quelques-unes
+lisaient dans des livres de messe.
+Il y en avait qui pleuraient. Toutes apportaient
+au moins au cercueil de leur camarade
+leurs paupières battues et leur teint
+blêmi par le froid du matin. Des journalistes,
+des acteurs, des auteurs dramatiques,
+des familles entières de ces artisans qui
+vivent du théâtre et une foule de curieux
+emplissaient la nef.</p>
+
+<p>Les chantres poussaient les cris lamentables
+du <i>Kyrie eleison</i>; le prêtre baisa l'autel,
+se tourna vers le peuple et dit:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Dominus vobiscum.</i></p>
+
+<p>Romilly, enveloppant du regard le public:</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier a une bonne salle.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde donc Louise Dalle, dit Fagette.
+Pour avoir l'air en deuil, elle a mis un
+waterproof en caoutchouc noir.</p>
+
+<p>Demeuré un peu en arrière avec Pradel et
+Constantin Marc, le docteur Trublet faisait,
+à voix basse, selon sa coutume, ses essais
+moraux:</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez, dit-il, que sur l'autel et
+autour du cercueil, on allume, en guise de
+cierges, de petites veilleuses sur des queues
+de billard et qu'ainsi l'on offre au Seigneur
+de l'huile à quinquet pour de la cire vierge.
+Les hommes pieux qui vivent dans le sanctuaire
+ont été de tout temps enclins à faire
+à leur dieu de ces petites tromperies. L'observation
+n'est pas de moi; elle est, je crois, de
+Renan.</p>
+
+<p>Le célébrant, à droite de l'autel, récitait
+à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Nolumus autem vos ignorare fratres de
+dormientibus, ut non contristemini, sicut et cœteri
+qui spem non habent.</i></p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui prend le rôle de Florentin?
+demanda Durville à Romilly.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Regnard: il n'y sera pas plus
+mauvais que Chevalier.</p>
+
+<p>Pradel tira Trublet par la manche:</p>
+
+<p>&mdash;Docteur Socrate, je vous prie de me
+dire si, comme savant, comme physiologiste,
+vous voyez de graves difficultés à ce que
+l'âme soit immortelle.</p>
+
+<p>Il demandait cela en homme affairé et
+pratique qui a besoin d'un renseignement
+personnel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez sans doute, mon cher ami,
+répondit Trublet, ce que disait à ce sujet
+l'oiseau de Cyrano. Un jour Cyrano de Bergerac
+entendit deux oiseaux converser dans
+un arbre. L'un disait: «L'âme des oiseaux est
+immortelle.&mdash;Ce n'est pas douteux, répliqua
+l'autre. Mais ce qui ne se conçoit pas, c'est
+que des êtres qui n'ont ni bec ni plumes,
+qui n'ont pas d'ailes et qui marchent sur
+deux pieds, croient avoir, comme les oiseaux,
+une âme immortelle.»</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, dit Pradel, d'entendre
+l'orgue, ça me f... des idées pieuses.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Requiem æternam dona eis, Domine.</i></p>
+
+<p>L'auteur célèbre de la <i>Nuit du 23 octobre
+1812</i> apparut dans l'église, et, au même moment,
+il fut partout à la fois, dans la nef,
+sous le porche et dans le chœur. Comme le
+Diable boiteux, il fallait qu'enfourchant sa
+béquille, il volât par-dessus les têtes pour
+passer comme il le fit en un clin d'œil du
+député Morlot qui, libre penseur, restait sur
+le parvis, à Marie-Claire agenouillée sous le
+catafalque.</p>
+
+<p>Dans la même seconde, il chuchota aux
+oreilles de tous et de toutes des paroles
+agiles:</p>
+
+<p>&mdash;Pradel, concevez-vous ce garçon qui
+plante là son rôle, un rôle excellent, et va
+se suicider comme une gourde? Il se brûle
+la cervelle l'avant-veille de la première.
+Il nous oblige à faire un raccord et nous
+retarde de huit jours. Quel crétin! Il était
+diablement mauvais. Mais c'est une justice
+à lui rendre: il sautait bien, l'animal. Mon
+bon Romilly, nous faisons le raccord aujourd'hui
+à deux heures. Veillez à ce que
+Regnard ait la copie de son rôle et sache
+grimper sur les toits. Pourvu qu'il ne nous
+claque pas dans les mains, comme Chevalier!
+S'il allait aussi se suicider, celui-là! Ne riez
+pas. Il y a un sort sur certains rôles. Ainsi,
+dans mon <i>Marino Faliero</i>, le gondolier Sandro
+se casse le bras à la répétition générale. On
+me donne un autre Sandro. Il se foule le
+pied à la première représentation. On m'en
+donne un troisième, il attrape la fièvre
+typhoïde... Ma petite Nanteuil, je te confierai
+une magnifique création quand tu seras aux
+Français. Mais j'ai juré mes grands dieux
+de ne plus faire jouer une seule pièce dans
+ce théâtre-ci.</p>
+
+<p>Et tout aussitôt, sous la petite porte qui
+ferme le chœur du côté de l'Épitre, montrant
+à des confrères l'épitaphe de Racine,
+scellée dans le mur, en parisien curieux des
+antiquités de sa ville, il rappelait l'histoire
+de cette pierre; il disait que le poète avait
+été enseveli, selon son désir, à Port-Royal-des-Champs,
+au pied de la fosse de M. Hamon,
+et qu'après la destruction de l'abbaye et la
+violation des sépulcres, le corps de messire
+Jean Racine, secrétaire du roi, gentilhomme
+ordinaire de sa chambre, avait été transporté
+sans honneurs à Saint-Étienne-du-Mont.
+Et il contait comment la pierre tombale,
+portant, sous le cimier de chevalier
+et l'écu au cygne d'argent, l'inscription
+composée par Boileau et mise en latin par
+M. Dodart, avait servi de dalle dans le chœur
+de la petite église de Magny-Lessart, où elle
+avait été trouvée en 1808.</p>
+
+<p>&mdash;La voici! ajouta-t-il. Elle était brisée en
+six morceaux et le nom de Racine effacé par
+les souliers des paysans. On a rajusté les fragments
+et refait les lettres qui manquaient.</p>
+
+<p>Sur ce sujet il s'étendait avec sa vivacité
+et son abondance coutumières, tirant de sa
+prodigieuse mémoire une multitude de faits
+curieux et d'amusantes historiettes, animant
+l'histoire et passionnant l'archéologie. Son
+admiration et sa colère jaillissaient coup
+sur coup, avec violence dans la solennité du
+lieu, à travers la pompe de la cérémonie.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien savoir, par exemple,
+quels sont les goujats stupides qui ont scellé
+cette pierre dans ce mur. <i>Hic jacet nobilis vir
+Johannes Racine.</i> Ce n'est pas vrai! Ils font
+mentir l'épitaphe de l'honnête Boileau. Le
+corps de Racine n'est pas à cette place. Il a
+été déposé dans la troisième chapelle à gauche
+en entrant. Quels idiots!</p>
+
+<p>Et, soudain tranquille, il montra la pierre
+tombale de Pascal.</p>
+
+<p>&mdash;Elle provient du musée des Petits-Augustins.
+On n'aura jamais assez de louanges
+pour Lenoir, qui, sous la Révolution, recueillit,
+conserva...</p>
+
+<p>Il improvisa un second cours familier
+d'archéologie lapidaire, plus brillant que le
+premier, fit de l'histoire de Pascal un drame
+amusant et terrible, et disparut. Il était
+resté en tout dix minutes dans l'église.</p>
+
+<p>Sur ces têtes pleines de soucis mondains
+et de désirs profanes le <i>Dies iræ</i> grondait
+comme un orage:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Mors stupebit et natura,</i></p>
+<p><i>Quum resurget creatura</i></p>
+<p><i>Judicanti responsura.</i></p>
+</div> </div>
+
+<p>&mdash;Dites donc, Dutil: comment cette
+petite Nanteuil, qui est jolie et intelligente,
+a-t-elle pu se mettre avec un sale cabot
+comme Chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Votre ignorance du cœur des femmes
+m'étonne.</p>
+
+<p>&mdash;Herschell était plus jolie quand elle
+était brune.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Qui Mariam absolvisti</i></p>
+<p><i>Et latronem exaudisti</i></p>
+<p><i>Mihi quoque spem dedisti</i>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Il faut que j'aille déjeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous connaissez quelqu'un
+qui connaisse le ministre?</p>
+
+<p>&mdash;Durville est claqué. Il souffle comme un
+phoque.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi donc passer une petite
+note sur Marie Falempin. Elle a été délicieuse
+dans <i>les Trois Magots</i>, je vous assure.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Inter oves locum presta,</i></p>
+<p><i>Et ab hœdis me sequestra,</i></p>
+<p><i>Statuens in parte dextra.</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est pour Nanteuil qu'il s'est
+fait sauter le caisson? Une petite grue
+qui ne vaut pas son derrière plein d'eau
+chaude!</p>
+
+<p>Le célébrant mit le vin et l'eau dans le
+calice et dit:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Deus qui humanæ substantiæ dignitatem
+mirabiliter condidisti</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que, vraiment, docteur, il s'est
+tué parce que Nanteuil ne voulait plus de
+lui?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est tué, répondit Trublet, parce
+qu'elle en aimait un autre. L'obsession des
+images génétiques détermine parfois la manie
+et la mélancolie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez pas les cabots, docteur
+Socrate, dit Pradel. Il s'est tué pour
+faire un effet, pas pour autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas que les cabots, dit Constantin
+Marc, qui éprouvent un besoin irrésistible
+d'attirer à tout prix l'attention sur
+eux. L'année dernière, chez moi, à Saint-Bartholomé,
+pendant qu'on battait à la
+machine, un enfant de treize ans mit dans
+l'engrenage son bras, qui fut broyé jusqu'à
+l'épaule. Le médecin qui l'avait amputé lui
+demanda, en faisant un pansement, pourquoi
+il s'était ainsi mutilé. L'enfant avoua
+que c'était pour qu'on fît attention à lui.</p>
+
+<p>Cependant Nanteuil, les yeux secs et les
+lèvres serrées, regardait fixement le drap
+noir qui recouvrait le cercueil et attendait
+avec impatience qu'il y eût assez d'eau
+bénite, de cierges et de prières latines sur
+le mort pour qu'il s'en allât bon et résigné.
+Elle l'avait revu, cette nuit, et elle pensait
+qu'il était revenu parce que les prêtres
+n'avaient pas encore prononcé sur lui les
+paroles de paix. Puis, songeant qu'un jour
+elle mourrait aussi et serait couchée comme
+cet homme dans un cercueil, sous un drap
+noir, elle frissonna d'épouvante et ferma les
+yeux. L'idée de la vie était si puissante en
+elle qu'elle se figurait la mort comme une
+vie affreuse. Elle eut peur de mourir, et elle
+pria pour vivre longuement. Agenouillée, la
+tête inclinée et la cendre voluptueuse de ses
+cheveux légers lui tombant sur le front, elle
+lisait, pénitente profane, dans son livre, des
+paroles qu'elle ne comprenait pas et qui la
+rassuraient:</p>
+
+<p>«Seigneur Jésus-Christ, Roi de gloire,
+délivrez les âmes de tous les fidèles défunts
+des peines de l'enfer et des profondeurs de
+l'abîme. Délivrez-les de la gueule du lion.
+Que l'enfer ne les ensevelisse pas et qu'ils
+ne tombent pas dans les ténèbres; mais que
+saint Michel, le prince des Anges, les conduise
+à la lumière sainte, que vous avez promise
+à Abraham et à sa postérité...»</p>
+
+<p>Au moment de l'Élévation, l'assistance,
+pénétrée d'un vague sentiment que le mystère
+devenait plus auguste, cessa les conversations
+particulières et affecta quelque apparence
+de recueillement. Et dans le silence
+des orgues, au tintement de la clochette
+agitée par un enfant, les têtes se courbèrent.
+Puis, après le dernier évangile, quand,
+l'office terminé, le prêtre, suivi de ses acolytes,
+s'approcha du catafalque au chant du
+<i>Libera</i>, il y eut dans la foule un mouvement
+de délivrance et l'on se bouscula un peu pour
+défiler devant le cercueil. Les femmes, dont
+la piété, la tristesse et la contrition dépendaient
+de leur immobilité et de leur
+agenouillement, furent tout de suite ramenées
+à leurs idées coutumières par le mouvement
+et les rencontres du défilé. Elles
+échangèrent entre elles et avec les hommes
+les propos de leur état:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, dit Ellen Midi à Falempin,
+que Nanteuil entre à la Comédie-Française.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;L'engagement est signé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment a-t-elle obtenu ça?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas en jouant la comédie, bien
+sûr, répondit Ellen qui commença une histoire
+très scandaleuse.</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde, dit Falempin, elle est
+derrière toi.</p>
+
+<p>&mdash;Je la vois bien! Elle en a eu, un
+front, de venir ici, crois-tu?</p>
+
+<p>Marie-Claire coula dans l'oreille de Durville
+une nouvelle extraordinaire:</p>
+
+<p>&mdash;On dit qu'il s'est suicidé. Eh bien! ce
+n'est pas vrai. Il ne s'est pas suicidé du
+tout. Et la preuve, c'est qu'on l'enterre à
+l'église.</p>
+
+<p>&mdash;Alors? demanda Durville.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Ligny l'a surpris avec
+Nanteuil et l'a tué.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assure que je suis bien informée.</p>
+
+<p>Les conversations devenaient vives et
+familières.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voilà, vieux marcheur!</p>
+
+<p>&mdash;La recette baisse déjà.</p>
+
+<p>&mdash;Stella s'est fait recommander par dix-sept
+députés, dont neuf de la commission
+du budget.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui avais pourtant dit, à Herschell:
+«Le petit Bocquet, ce n'est pas votre affaire.
+Il vous faut un homme sérieux.»</p>
+
+<p>Quand la bière, aux bras des croque-morts,
+passa sous le portail, les rayons délicieux
+d'un soleil d'hiver descendirent sur
+les visages des femmes et sur les roses du
+cercueil. Rangés des deux côtés du parvis,
+quelques jeunes gens des Écoles cherchaient
+les figures célèbres; les petites ouvrières des
+ateliers voisins, se tenant deux à deux enlacées,
+méditaient les toilettes des actrices.
+Et, dressés contre le porche sur leurs pieds
+endoloris, deux vagabonds, accoutumés à
+vivre sous le grand ciel doux ou farouche,
+tournaient lentement des regards mornes,
+tandis qu'un collégien contemplait avec
+ivresse les cheveux ardents qui tordaient
+leurs flammes sur la nuque de Fagette.</p>
+
+<p>Arrêtée devant les portes, au plus haut
+des degrés, elle causait avec Constantin
+Marc et quelques journalistes:</p>
+
+<p>&mdash;... Monsieur de Ligny? Il était assidu
+chez moi bien avant de connaître Nanteuil.
+Il me regardait des heures entières, avec des
+yeux passionnés, sans oser rien me dire. Je
+le recevais volontiers parce qu'il était très
+convenable. C'est une justice à lui rendre:
+il a d'excellentes manières. Il se montrait
+aussi réservé que possible. Enfin, un jour,
+il me déclara qu'il était amoureux fou de
+moi. Je lui répondis que, puisqu'il me parlait
+sérieusement, je ferais de même; que
+j'éprouvais un vrai chagrin de le voir dans
+cet état; que, chaque fois que pareille chose
+arrivait, j'en étais vivement contrariée; que
+j'étais une femme sérieuse, que j'avais
+arrangé ma vie et que je ne pouvais rien
+pour lui. Il était désespéré. Il m'annonça,
+qu'il partait pour Constantinople, qu'il ne
+reviendrait plus. Il ne se décidait ni à rester
+ni à s'en aller. Il tomba malade. Nanteuil,
+qui croyait que je l'aimais et que je voulais
+le garder, se donna tout le mal possible
+pour me le prendre. Elle lui fit des avances
+folles. Je la trouvais parfois un peu ridicule,
+mais, comme vous pensez bien, je ne faisais
+aucun obstacle à ses projets. De son côté,
+monsieur de Ligny, pour me donner du
+regret, du dépit, que sais-je? dans l'espoir
+de me rendre jalouse, répondait très clairement
+aux avances de Nanteuil. Voilà comment
+ils se mirent ensemble. J'en fus
+enchantée. Nanteuil et moi, nous sommes
+les meilleures amies du monde.</p>
+
+<p>Madame Doulce, entre la haie des curieux,
+descendait lentement les degrés et se donnait
+l'illusion d'entendre la foule murmurer:
+«C'est la Doulce!»</p>
+
+<p>Elle saisit Nanteuil au passage, la pressa
+sur son cœur, et dans un beau mouvement
+de charité chrétienne, l'enveloppa de son
+manteau, en disant avec des sanglots:</p>
+
+<p>&mdash;Essaie de prier, mon enfant, et prends
+cette médaille. Elle a été bénie par le pape.
+C'est un père dominicain qui me l'a donnée.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil, un peu essoufflée, mais
+qui rajeunissait depuis qu'elle recommençait
+d'aimer, sortit la dernière. Durville lui serra
+la main.</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre Chevalier! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas une mauvaise nature,
+répondit madame Nanteuil. Mais il a manqué
+de tact. Un homme du monde ne se suicide
+pas de cette manière. Ce garçon n'avait pas
+d'éducation.</p>
+
+<p>Le corbillard se mit en mouvement dans
+l'ombre colossale du Panthéon et descendit
+la rue Soufflot, bordée de librairies. Les
+camarades de Chevalier, les employés du
+théâtre, le directeur, le docteur Socrate,
+Constantin Marc, quelques journalistes et
+quelques curieux suivirent. Le clergé et les
+actrices prirent place dans les voitures.
+Nanteuil, malgré l'avis contraire de madame
+Doulce, suivit avec Fagette dans un coupé
+de place.</p>
+
+<p>Le temps était beau. On causait familièrement
+derrière le corbillard.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est au diable bouilli, le cimetière!</p>
+
+<p>&mdash;Montparnasse? Trente minutes au plus.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que Nanteuil est engagée à la
+Comédie-Française?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que nous répétons aujourd'hui?
+demanda Constantin Marc à Romilly.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, à trois heures, au foyer.
+Nous répétons jusqu'à cinq heures. Ce soir,
+je joue; demain, je joue; dimanche, je joue
+en matinée et le soir... Nous autres comédiens,
+nous n'avons jamais fini, il faut toujours
+recommencer, toujours donner de sa
+personne...</p>
+
+<p>Le poète Adolphe Meunier lui mit la main
+sur l'épaule:</p>
+
+<p>&mdash;Ça va bien, Romilly?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Meunier?... Toujours pousser
+le rocher de Sisyphe. Et ce ne serait rien.
+Mais le succès ne dépend point que de nous.
+Si la pièce est mauvaise et tombe, tout ce
+que nous y avons mis, notre travail, notre
+talent, un morceau de notre vie s'écroule
+avec... Et ce que j'en ai vu de ces éboulements!
+Que de fois la pièce s'est abattue
+sous moi, comme une rosse, et m'a fichu
+par terre! Ah! si l'on n'était puni que de
+ses fautes!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Romilly, répliqua vivement
+Meunier, croyez-vous que notre fortune,
+à nous auteurs dramatiques, ne dépende
+pas des comédiens autant que de nous-mêmes?
+Croyez-vous que jamais ils ne
+jettent bas, par leur imprudence ou leur
+maladresse, une œuvre qui s'élançait de haut
+vol? Est-ce que nous aussi, comme le légionnaire
+de César, nous ne sommes pas saisis
+de trouble et d'angoisse à cette pensée que
+notre sort n'est pas assuré par notre propre
+valeur, mais qu'il dépend de ceux qui combattent
+avec nous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vie, cela! dit Constantin Marc.
+En toute entreprise, partout et toujours,
+nous payons pour les fautes des autres.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est que trop vrai, reprit Meunier,
+qui venait de voir tomber son drame lyrique
+de <i>Pandolphe et Clarimonde</i>. Mais cette iniquité
+nous révolte.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne doit nullement nous révolter,
+répliqua Constantin Marc. Il y a une loi
+sacrée qui gouverne le monde, à laquelle
+nous devons obéir, que nous devons adorer,
+c'est l'injustice, l'auguste, la sainte injustice.
+Elle est bénie partout sous les noms de
+bonheur, fortune, génie et grâce. C'est une
+faiblesse de ne pas la reconnaître et la vénérer
+sous son vrai nom.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bizarre, ce que vous dites là! fit
+le doux Meunier.</p>
+
+<p>&mdash;Réfléchissez, reprit Constantin Marc.
+Vous aussi, vous êtes du parti de l'injustice,
+puisque vous recherchez les honneurs, et
+que vous voulez raisonnablement étouffer
+vos concurrents, désir naturel, injuste et
+légitime. Connaissez-vous rien de plus stupide
+et de plus odieux que ces gens que
+nous avons vu réclamer la justice? L'opinion
+publique, qui n'est pourtant pas bien intelligente,
+le sens commun, qui n'est pourtant
+pas un sens supérieur, a senti qu'ils étaient
+au rebours de la nature, de la société, de la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, dit Meunier, mais la
+justice...</p>
+
+<p>&mdash;La justice n'est que le rêve de quelques
+imbéciles. L'injustice, c'est la pensée même
+de Dieu. La doctrine du péché originel
+suffirait seule à me rendre chrétien, et la
+doctrine de la grâce renferme en elle toutes
+les vérités humaines et divines.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez la foi? demanda respectueusement
+Romilly.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas la foi, mais je voudrais
+l'avoir. Je la considère comme le bien le
+plus précieux dont on puisse jouir en ce
+monde. A Saint-Bartholomé, je vais à la
+messe tous les dimanches et fêtes, et je n'ai
+pas entendu une seule fois le curé faire son
+prône, sans me dire: «Je donnerais tout
+ce que j'ai, ma maison, mes champs, mes
+bois, pour être aussi bête que cet animal-là.»</p>
+
+<p>Michel, le jeune peintre à la barbe mystique,
+disait à Roger, le décorateur:</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre Chevalier avait des idées.
+Mais toutes n'étaient pas bonnes. Un soir, il
+entra radieux et transfiguré dans la brasserie,
+s'assit près de nous, et, tordant son vieux
+feutre entre ses longs doigts rouges, s'écria:
+«J'ai découvert la vraie manière de jouer le
+drame. Personne jusqu'ici n'a su jouer le
+drame, personne, entendez-vous!» Et il
+nous conta sa découverte: «Je viens de la
+Chambre. On m'avait fait grimper à l'amphithéâtre.
+Je voyais les députés grouiller
+comme des insectes noirs au fond d'un puits.
+Tout à coup un petit homme, trapu, monte
+à la tribune. Il avait l'air de porter sur son
+dos un sac de charbon. Il écartait les coudes
+et fermait les poings. Il était comique, quoi!
+Il avait l'accent méridional et faisait des fautes
+de diction. Il parla des travailleurs, des prolétaires,
+de la justice sociale. C'était superbe;
+sa voix, son geste, vous prenaient aux
+entrailles; la salle faillit crouler sous les
+applaudissements. Je me suis dit: «Ce qu'il
+fait, je le ferai au théâtre, et mieux. Moi,
+un comique, je jouerai le drame. Les grands
+rôles de drame doivent, pour produire leur
+effet, être tenus par un comique, mais qui
+ait de l'âme.» Et le pauvre garçon croyait
+avoir conçu un art nouveau. «On verra»,
+disait-il.</p>
+
+<p>A l'angle du boulevard Saint-Michel, un
+journaliste s'approcha de Meunier:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai que Robert de Ligny a été
+amoureux fou de Fagette?</p>
+
+<p>&mdash;S'il l'aime, ce n'est pas depuis longtemps.
+Il y a quinze jours, au théâtre, il m'a
+demandé: «Qu'est-ce que c'est que cette
+petite blonde?» Et il montrait Fagette.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais d'où vient, disait le courriériste
+d'un journal du soir au courriériste
+d'un journal du matin, cette manie que nous
+avons de calomnier l'humanité. Je suis
+étonné, au contraire, du nombre de braves
+gens que je découvre. C'est à croire que les
+hommes ont la pudeur du bien qu'ils font,
+et qu'ils se cachent pour accomplir des actes
+de dévouement et de générosité... N'est-ce
+pas votre avis?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, répondit le courriériste d'un journal
+du matin, chaque fois que j'ai ouvert
+une porte par méprise, je le dis au propre
+et au figuré, j'ai découvert une ignominie
+insoupçonnée. Si tout à coup la société se
+retournait comme un gant et qu'on en vît le
+dedans, nous tomberions tous évanouis de
+dégoût et d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le temps, dit Roger au peintre
+Michel, j'ai connu sur la Butte l'oncle de
+Chevalier. Il était photographe et s'habillait
+comme un astrologue. C'était un vieux fou
+qui envoyait toujours à un client le portrait
+d'un autre. Les clients réclamaient... Mais
+pas tous. Il y en avait même qui se trouvaient
+ressemblants.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il est devenu?</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait faillite et il s'est pendu.</p>
+
+<p>Sur le boulevard Saint-Michel, Pradel, qui
+marchait au côté de Trublet, profitait encore
+de l'occasion pour se renseigner sur l'immortalité
+de l'âme et la destinée de l'homme
+après la mort. Il n'obtenait rien qui lui parût
+suffisamment positif et répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais savoir.</p>
+
+<p>A quoi le docteur Socrate répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Les hommes ne sont pas faits pour
+savoir; les hommes ne sont pas faits pour
+comprendre. Ils n'ont pas ce qu'il faut pour
+cela. Un cerveau d'homme est plus grand et
+plus riche en circonvolutions qu'un cerveau
+de gorille, mais il n'y a de l'un à l'autre aucune
+différence essentielle. Nos plus hautes
+pensées et nos plus vastes systèmes ne seront
+jamais que le prolongement magnifique des
+idées que contient la tête des singes. Ce que
+nous savons de plus que le chien sur l'univers
+nous amuse et nous flatte; c'est peu de
+chose en soi et nos illusions croissent avec
+nos connaissances.</p>
+
+<p>Mais Pradel n'écoutait plus. Il récitait
+mentalement le discours qu'il devait prononcer
+sur la tombe de Chevalier.</p>
+
+<p>Quand le convoi tourna vers les pelouses
+défleuries qui couvrent l'avenue de l'Observatoire,
+le tramway lui céda le passage, par
+respect pour la mort.</p>
+
+<p>Trublet en fit la remarque.</p>
+
+<p>&mdash;Les hommes, dit-il, respectent la mort,
+parce qu'ils estiment justement que, s'il est
+respectable de mourir, chacun est assuré
+d'être respectable du moins en cela.</p>
+
+<p>Les comédiens émus s'entretenaient entre
+eux de la mort de Chevalier. Durville, mystérieusement,
+d'une voix profonde, révélait
+le drame:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un suicide. C'est un crime
+passionnel. Monsieur de Ligny a surpris
+Chevalier avec Nanteuil. Il lui a tiré sept
+balles de revolver. Deux balles ont atteint
+notre malheureux camarade à la tête et à la
+poitrine, quatre se sont perdues et la cinquième
+a effleuré Nanteuil au-dessous du
+sein gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Nanteuil est blessée?</p>
+
+<p>&mdash;Légèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Ligny sera poursuivi?</p>
+
+<p>&mdash;On étouffera l'affaire, et l'on aura
+raison. Mais je suis exactement informé.</p>
+
+<p>Dans les voitures aussi, les comédiennes
+semaient des bruits divers. Les unes croyaient
+à un meurtre, les autres à un suicide.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est tiré un coup de revolver dans
+la poitrine, assurait Falempin. Il n'était
+que blessé. Le médecin l'a dit: si on lui
+avait donné des soins à temps, on l'aurait
+sauvé. Mais ils l'ont laissé sur le plancher,
+baignant dans son sang.</p>
+
+<p>Et madame Doulce dit à Ellen Midi:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, il m'est arrivé bien souvent de
+m'approcher d'un lit de mort. Alors je
+m'agenouille et je prie. Aussitôt, je me sens
+pénétrée d'une sérénité céleste.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez de la chance! lui répondit
+Ellen Midi.</p>
+
+<p>Au bout de la rue Campagne-Première,
+sur les boulevards larges et gris, ils sentirent
+tous la longueur du chemin parcouru et la
+tristesse du passage. Ils sentirent que derrière
+ce cercueil ils avaient franchi les confins de
+la vie et qu'ils étaient chez les morts. A leur
+droite, s'étendaient les marbriers et les
+fleuristes funéraires, des étalages de pots de
+fleurs et le mobilier économique des tombes,
+jardinières en zinc, couronnes d'immortelles
+en ciment, anges gardiens en plâtre. A leur
+gauche, ils voyaient derrière le mur bas du
+cimetière se dresser les croix blanches entre
+les têtes nues des tilleuls et partout ils respiraient,
+dans la poussière pâle, la mort, la
+mort banale, régulière, administrée par la
+Ville et l'État et pauvrement enjolivée par
+la piété des familles.</p>
+
+<p>Entre les deux lourds piliers de pierre,
+surmontés de sabliers ailés, ils passèrent.
+Le char s'avança lentement sur le sable qui
+criait dans le silence. Il semblait, au milieu
+des maisons des morts, avoir doublé de
+hauteur. Les gens du cortège lisaient sur
+les tombes des noms célèbres ou regardaient
+la statue d'une jeune fille assise, un livre à
+la main. Le vieux Maury déchiffrait sur les
+épitaphes l'âge des défunts. Les vies courtes
+et plus encore les vies moyennes l'affligeaient
+comme un mauvais présage. Mais,
+quand il rencontrait des morts exemplaires
+par leur grand âge, il en recevait avec joie
+l'espérance et la probabilité d'un long reste
+de vie.</p>
+
+<p>Le char s'arrêta au milieu d'une allée
+latérale. Le clergé et les femmes descendirent
+de voiture. Delage reçut dans ses
+bras, du haut du marchepied, la bonne madame
+Ravaud, qui devenait un peu lourde, et
+tout à coup, moitié railleur, moitié sérieux,
+il lui fit des propositions. Elle n'était plus
+jeune; elle avait un demi-siècle de théâtre.
+Delage, en ses vingt-cinq ans, la trouvait
+prodigieusement vieille. Et, tout en lui parlant
+à l'oreille, il s'excitait, s'entêtait, devenait
+sincère, la désirait vraiment, par curiosité
+perverse, par envie de faire quelque
+chose d'extraordinaire et certitude d'être de
+force à le faire, peut-être par instinct professionnel
+de joli garçon, et parce qu'enfin,
+ayant d'abord demandé ce qu'il ne voulait
+pas, il commençait à vouloir ce qu'il avait
+demandé. Madame Ravaud s'échappa, indignée
+et flattée.</p>
+
+<p>Et le cercueil allait à bras d'homme par
+un chemin étroit bordé de cyprès nains,
+sous un bourdonnement de prières:</p>
+
+<p><i>In paradisum deducant te Angeli, in tuo adventu
+suscipiant te Martyres et perducant te in
+civitatem sanctam Jerusalem, Chorus Angelorum
+te suscipiat et cum Lazaro, quondam paupere,
+aeternam habeas requiem.</i></p>
+
+<p>Bientôt il n'y eut plus de voie tracée. Il
+fallut, à la suite du cercueil agile, du prêtre
+et des enfants de chœur, s'éparpiller, enjamber
+les pierres couchées et se couler entre
+les cippes et les stèles. On perdait, on retrouvait
+le mort. Nanteuil mettait de l'ardeur à
+le poursuivre, inquiète, brusque, son livre
+à la main, tirant sa jupe accrochée aux
+grilles, et frôlant les couronnes sèches qui
+laissaient sur sa robe des têtes d'immortelles.
+Enfin, les premiers arrivés sentirent
+l'âcre odeur de la terre fraîche et, du haut
+des dalles voisines, virent la fosse dans
+laquelle descendait le cercueil.</p>
+
+<p>Les comédiens avaient fait libéralement
+les frais de l'enterrement; ils s'étaient cotisés
+pour acheter à leur camarade ce qu'il
+lui fallait de terre, deux mètres concédés
+pour cinq ans. Romilly, au nom des acteurs
+de l'Odéon, avait versé à l'Administration
+300 francs, exactement 301 fr. 80 centimes.
+Il avait même dessiné un projet de monument,
+une stèle brisée à laquelle des masques
+comiques étaient suspendus. Mais à ce
+sujet on n'avait pas pris de décision.</p>
+
+<p>Le célébrant bénit la fosse. Et le prêtre
+et les enfants murmurèrent des paroles
+alternées:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Requiem aeternam dona ei, Domine.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Et lux perpetua luceat ei.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Requiescat in pace.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Amen.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Anima ejus et animae omnium fidelium
+defunctorum, per misericordiam Dei, requiescant
+in pace.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Amen.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>De profundis...</i></p>
+
+<p>Chacun vint jeter de l'eau bénite sur le
+cercueil. Nanteuil surveilla tout, les prières,
+les pelletées de terre, les aspersions, puis,
+agenouillée sur un coin de tombe, à l'écart,
+elle récita avec ferveur: «Notre Père qui
+êtes aux cieux...»</p>
+
+<p>Pradel, au bord de la fosse parla. Il se
+défendit de faire un discours. Mais le théâtre
+de l'Odéon ne pouvait pas laisser partir
+sans une parole d'adieu un jeune artiste
+aimé de tous.</p>
+
+<p>&mdash;Je dirai donc, au nom de la grande et
+cordiale famille dramatique, les mots qui
+sont dans tous les cœurs...</p>
+
+<p>Groupés autour de l'orateur dans des attitudes
+classées, les comédiens écoutaient
+avec une science profonde. Ils écoutaient en
+action, de l'oreille, de la bouche, de l'œil,
+des bras, des jambes. Ils écoutaient chacun
+dans sa manière, avec noblesse, ingénuité,
+douleur ou révolte, selon son emploi.</p>
+
+<p>Non, le directeur du théâtre ne laisserait
+pas partir sans une parole d'adieu le vaillant
+comédien qui, dans sa trop courte carrière,
+avait donné plus que des espérances.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, fougueux, inégal, inquiet,
+communiquait à ses créations un caractère
+particulier, une physionomie distinctive.
+Nous l'avons vu, il y a bien peu de jours,
+je pourrais dire: il y a bien peu d'heures,
+imprimer à une figure épisodique un relief
+puissant. L'illustre auteur de la pièce en
+était frappé. Chevalier touchait au succès.
+Il avait le feu sacré. On s'est demandé la
+cause de sa fin si cruelle. Ne cherchez pas.
+Chevalier est mort de son art: il est mort
+de la fièvre dramatique. Il est mort dévoré
+par la flamme qui tous nous consume lentement.
+Hélas! le théâtre, dont le public
+voit seulement les sourires et les larmes
+aussi douces que les sourires, est un maître
+jaloux qui exige de ses serviteurs un dévouement
+absolu, les plus douloureux sacrifices,
+et qui parfois demande des victimes. Adieu,
+Chevalier, au nom de tous vos camarades.
+Adieu!</p>
+
+<p>Les mouchoirs essuyèrent des larmes. Les
+comédiens pleuraient sincèrement; ils pleuraient
+sur eux.</p>
+
+<p>Quand ils se furent tous écoulés, le docteur
+Trublet, resté seul dans le cimetière
+avec Constantin Marc, embrassa du regard
+la multitude des tombes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous rappelez-vous, dit-il, une réflexion
+d'Auguste Comte: «L'humanité est composée
+de morts et de vivants. Les morts sont
+de beaucoup les plus nombreux»? Certes,
+les morts sont de beaucoup les plus nombreux.
+Par leur multitude et la grandeur
+du travail accompli, ils sont les plus puissants.
+Ce sont eux qui gouvernent; nous
+leur obéissons. Nos maîtres sont sous ces
+pierres. Voici le législateur qui a fait la loi
+que je subis aujourd'hui, l'architecte qui a
+bâti ma maison, le poète qui a créé les illusions
+qui nous troublent encore, l'orateur
+qui nous a persuadés avant notre naissance.
+Voici tous les artisans de nos connaissances
+vraies ou fausses, de notre sagesse et de nos
+folies. Ils sont là, les chefs inflexibles, auxquels
+on ne désobéit pas. En eux est la
+force, la suite et la durée... Qu'est-ce qu'une
+génération de vivants, en comparaison des
+générations innombrables des morts? Qu'est-ce
+que notre volonté d'un jour, devant leur
+volonté mille fois séculaire?... Nous révolter
+contre eux, le pouvons-nous? Nous n'avons
+pas seulement le temps de leur désobéir!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous y venez, docteur Socrate!
+s'écria Constantin Marc; vous renoncez au
+progrès, à la justice nouvelle, à la paix du
+monde, à la libre pensée, vous vous soumettez
+à la tradition... Vous consentez à la
+vieille erreur, à la bonne ignorance, à la
+vénérable iniquité de nos pères. Vous rentrez
+dans la tradition française, vous vous soumettez
+à la coutume antique, à l'autorité
+des ancêtres.</p>
+
+<p>&mdash;Où prenez-vous la coutume et la tradition?
+demanda Trublet; où prenez-vous
+l'autorité? Il y a des traditions inconciliables,
+des coutumes diverses, des autorités
+opposées. Les morts ne nous imposent
+pas une volonté. Ils nous soumettent à des
+volontés contradictoires. Les opinions du
+passé qui pèsent sur nous sont incertaines
+et confuses. En nous écrasant, elles se détruisent
+les unes les autres. Tous ces morts ont
+vécu, comme nous, dans le trouble et la
+contradiction. Chacun en son temps a fait à
+sa manière, dans la haine ou l'amour, le
+songe de la vie. Faisons ce rêve à notre
+tour, avec bienveillance et joie, s'il est possible,
+et allons déjeuner. Je vais vous mener
+dans un petit bouchon de la rue Vavin, chez
+Clémence, qui ne fait qu'un plat, mais un
+plat prodigieux: le cassoulet de Castelnaudary,
+qu'il ne faut pas confondre avec le
+cassoulet à la mode de Carcassonne, simple
+gigot de mouton aux haricots. Le cassoulet
+de Castelnaudary contient des cuisses d'oie
+confites, des haricots préalablement blanchis,
+du lard et un petit saucisson. Pour
+être bon, il faut qu'il ait cuit longuement
+sur un feu doux. Le cassoulet de Clémence
+cuit depuis vingt ans. Elle remet dans le
+poêlon tantôt de l'oie ou du lard, tantôt un
+saucisson ou des haricots, mais c'est toujours
+le même cassoulet. Le fond reste; et
+ce fond antique et précieux lui donne la
+saveur que, dans les tableaux des vieux
+maîtres vénitiens, on trouve aux chairs ambrées
+des femmes. Venez, je veux vous faire
+goûter le cassoulet de Clémence.</p>
+
+
+
+
+<h2>XI</h2>
+
+
+<p>Après avoir fait sa prière, Nanteuil, sans
+écouter le discours de Pradel, sauta dans une
+voiture pour rejoindre Robert de Ligny, qui
+l'attendait devant la gare Montparnasse. Au
+milieu des passants, ils se donnèrent la main
+et se regardèrent sans se rien dire. Mieux
+que jamais ils se sentirent liés l'un à l'autre.
+Robert l'aimait.</p>
+
+<p>Il l'aimait sans le savoir. Elle n'était pour
+lui, à ce qu'il croyait, qu'un plaisir dans
+la série infinie des plaisirs possibles. Mais
+le plaisir avait pris pour lui la forme de
+Félicie, et, s'il avait mieux réfléchi aux
+innombrables femmes qu'il se promettait
+dans la vaste suite de sa vie nouvellement
+commencée, il aurait reconnu que, maintenant,
+c'était toutes des Félicies. Il aurait pu
+du moins s'apercevoir que, sans intention
+de lui être fidèle, il ne songeait pas à la
+tromper, et que, depuis qu'elle s'était donnée,
+il n'en avait pas désiré une autre. Il
+ne s'en apercevait pas.</p>
+
+<p>Cette fois pourtant, sur cette place agitée et
+banale, en la voyant, non plus dans l'ombre
+voluptueuse de la nuit, ni sous ces lueurs
+caressantes de l'alcôve, qui donnaient à sa
+forme nue le vague délicieux d'une voie lactée,
+mais sous la dure lumière d'un jour diffus,
+aux clartés minutieuses d'un soleil sans gloire
+et sans ombres qui accusait sous la voilette
+les paupières brûlées de larmes, les joues
+nacrées et les lèvres froissées, il sentit qu'il
+éprouvait pour cette chair un goût mystérieux
+et profond.</p>
+
+<p>Il ne l'interrogea pas. Ils se dirent des
+mots tendres. Et, comme elle avait très faim,
+il la mena déjeuner dans un cabaret connu,
+dont le nom brillait en lettres d'or sur une
+des vieilles maisons de la place. Ils se firent
+servir dans un jardin d'hiver, dont les
+rochers, le bassin et l'arbre étaient multipliés
+par des glaces encadrées de treillis vert.
+Devant la nappe, en consultant le menu,
+ils causèrent avec plus d'abandon qu'ils n'avaient
+fait jusque-là. Il lui disait que les
+émotions et les tracas de ces trois derniers
+jours l'avaient énervé, mais qu'il n'y pensait
+plus et que ce serait absurde de s'occuper
+encore de cette affaire. Elle lui parlait de sa
+santé, se plaignait de ne pouvoir dormir que
+d'un mauvais sommeil et d'avoir des rêves.
+Mais elle ne lui disait pas ce qu'elle voyait
+dans ses rêves, et elle évitait de parler du
+mort. Il lui demanda si elle n'avait pas eu une
+matinée fatigante et pourquoi elle était allée
+jusqu'au cimetière, ce qui ne servait à rien.</p>
+
+<p>Incapable de lui expliquer les profondeurs
+de son âme soumise aux rites, aux cérémonies
+propitiatoires et aux incantations, elle
+secoua la tête comme pour dire: «Fallait».</p>
+
+<p>Tandis qu'aux tables voisines des déjeuneurs
+achevaient leur repas, ils causèrent
+longtemps, tous deux à voix basse, en attendant
+d'être servis.</p>
+
+<p>Robert s'était promis, il s'était juré de ne
+jamais reprocher à Félicie d'avoir eu Chevalier
+pour amant, ou même de lui faire une
+seule question à ce sujet. Et pourtant, par
+une sourde rancune, par une mauvaise
+humeur remontée, par une naturelle curiosité,
+et aussi parce qu'il l'aimait trop pour
+se contenir, il lui dit d'une voix amère:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as été avec lui, autrefois.</p>
+
+<p>Elle se tut et ne nia pas. Non qu'elle sentît
+qu'il était désormais inutile de mentir.
+Au contraire, elle avait l'habitude de nier
+l'évidence, et, certes, elle avait trop le sens
+des hommes pour ignorer qu'en amour il n'y
+a pas de mensonge si grossier qu'ils ne
+puissent croire s'ils en ont envie. Mais cette
+fois, contre sa nature et son habitude, elle
+ne mentit pas. Elle avait peur d'offenser le
+mort. Elle pensait que le renier ce serait lui
+faire tort, lui retrancher sa part, l'irriter.
+Elle se tut, craignant de le voir venir s'accouder
+à la table avec son rire fixe et sa
+tête trouée, et de l'entendre dire de sa voix
+plaintive: «Félicie, tu n'as pas oublié, pourtant,
+notre petite chambre de la rue des
+Martyrs!...»</p>
+
+<p>Ce que, depuis sa mort, il était devenu
+pour elle, elle n'aurait pu le dire, tant c'était
+hors de ses croyances et contraire à sa raison
+et tant les mots qui l'eussent exprimé
+lui semblaient vieux, ridicules et hors d'usage.
+Mais, d'une hérédité lointaine ou plutôt de
+quelques récits entendus dans son enfance,
+elle tirait le sentiment confus qu'il était au
+nombre de ces morts qui tourmentaient
+autrefois les vivants et qu'exorcisaient les
+prêtres: car, en pensant à lui, elle commençait
+instinctivement le signe de la croix
+et ne s'arrêtait que pour ne pas paraître
+ridicule.</p>
+
+<p>Ligny, la voyant triste et troublée, se
+reprocha ses paroles dures et inutiles, et,
+dans le moment même où il se les reprochait,
+il en ajoutait d'aussi dures et d'aussi
+inutiles:</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'avais pourtant dit que ce n'était
+pas vrai!</p>
+
+<p>Elle répondit avec ferveur:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je voulais, vois-tu, que ce ne
+fût pas vrai.</p>
+
+<p>Elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon chéri, depuis que je suis à
+toi, je t'assure bien que je n'ai pas été à un
+autre. Je n'y ai pas de mérite: ça me serait
+impossible.</p>
+
+<p>Comme les jeunes animaux, elle avait besoin
+de gaieté. Le vin, qui brillait dans son verre
+ainsi que de l'ambre liquide, fut une joie
+pour ses yeux et elle en mouilla sa langue
+avec volupté. Elle s'intéressa aux plats qu'on
+lui servait, et surtout aux pommes soufflées,
+semblables à des ampoules d'or. Puis
+elle observa les déjeuneurs attablés dans la
+salle et s'amusa d'eux, leur prêtant, sur leur
+mine, des sentiments ridicules ou des passions
+grotesques. Elle remarquait les regards
+malveillants que lui jetaient les femmes, et
+les efforts que faisaient les hommes pour lui
+paraître beaux et considérables. Et elle fit
+une réflexion générale:</p>
+
+<p>&mdash;Robert, as-tu remarqué que les gens
+ne sont jamais naturels? Ils ne disent pas
+une chose parce qu'ils la pensent. Ils la
+disent parce qu'ils croient que c'est celle-là
+qu'il fallait dire. Cette habitude les rend
+très ennuyeux. Et il est extrêmement rare
+de trouver quelqu'un de naturel. Toi, tu es
+naturel.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, je ne crois pas être poseur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu poses comme les autres. Mais tu
+poses dans ta nature. Je vois bien quand tu
+veux m'épater...</p>
+
+<p>Elle lui parla de lui-même, et, ramenée
+par le cours involontaire de ses idées au
+drame de Neuilly, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Ta mère ne t'a rien dit?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a su, pourtant...</p>
+
+<p>&mdash;C'est probable.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu t'entends bien avec elle?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui!</p>
+
+<p>&mdash;On dit qu'elle est encore très belle, ta
+mère. Est-ce vrai?</p>
+
+<p>Il ne répondit pas et essaya de changer la
+conversation. Il n'aimait pas que Félicie lui
+parlât de sa mère ni s'occupât de sa famille.
+Monsieur et madame de Ligny jouissaient de
+la plus haute considération dans la société
+parisienne. M. de Ligny, diplomate d'origine
+et de carrière, était en soi très honorable. Il
+l'était même avant que de naître par les
+services diplomatiques que ses ancêtres
+avaient rendus à la France. Son bisaïeul
+avait signé l'abandon de Pondichéry à l'Angleterre.
+Madame de Ligny vivait très correctement
+avec son mari. Mais, sans aucune
+fortune, elle menait grand train et ses toilettes
+étaient une des dernières gloires de la
+France. Elle recevait dans son intimité un
+ancien ambassadeur. Le vieillard, son âge,
+sa situation, ses opinions, ses titres, sa
+grande fortune rendaient cette liaison respectable.
+Madame de Ligny tenait à distance
+les dames de la République, et leur donnait,
+quand il lui plaisait, des leçons de convenances.
+Elle n'avait rien à redouter de l'opinion
+élégante. Robert savait qu'elle était
+respectable aux gens du monde. Mais il
+craignait toujours qu'en parlant d'elle, Félicie
+ne le fît pas avec toute la réserve nécessaire.
+Il avait peur que, n'étant pas du
+monde, elle ne dît ce qu'il ne fallait pas
+dire. Il avait tort: Félicie ne connaissait
+pas la vie intime de madame de Ligny; et,
+si elle l'avait connue, elle ne l'aurait pas
+blâmée. Cette dame lui inspirait une curiosité
+naïve et une admiration mêlée de crainte.
+Son amant ne voulant pas lui parler de sa
+mère, elle voyait dans cette réserve une
+morgue aristocratique et même une marque
+de mésestime qui révoltaient son orgueil de
+fille libre et de plébéienne. Elle lui disait
+avec aigreur: «Je peux bien te parler de
+ta mère.» La première fois, elle avait
+ajouté: «La mienne la vaut bien.» Mais
+elle s'était aperçue que c'était commun, et
+elle ne le disait plus.</p>
+
+<p>Maintenant la salle était vide.</p>
+
+<p>Elle regarda sa montre, et, voyant qu'il
+était trois heures:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je file. On répète <i>la Grille</i>,
+cet après-midi. Constantin Marc doit être
+déjà au théâtre... En voilà encore un drôle
+de garçon! Il raconte que, dans le Vivarais,
+il culbute toutes les femmes. Et il est si
+timide qu'il n'ose seulement pas causer avec
+Fagette et Falempin. Je lui fais peur. Ça
+m'amuse.</p>
+
+<p>Elle était si lasse qu'elle n'avait pas le
+courage de se lever.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bizarre! on dit partout que je suis
+engagée aux Français. Ce n'est pas vrai. Il
+n'en est même pas question... Bien sûr que je
+ne pourrai pas rester indéfiniment où je suis.
+A la longue, on s'abrutirait là dedans. Mais
+rien ne presse. J'ai un grand rôle à créer dans
+<i>la Grille</i>. On verra après. Ce que je demande,
+moi, c'est à jouer la comédie. Je n'ai pas
+envie d'entrer aux Français pour n'y rien faire.</p>
+
+<p>Tout à coup, regardant devant elle avec
+des yeux pleins d'épouvante, elle se rejeta
+en arrière, pâlit et poussa un cri aigu. Puis
+ses paupières battirent, et elle murmura
+qu'elle étouffait.</p>
+
+<p>Robert lui ouvrit son corsage et lui
+mouilla les tempes d'un peu d'eau.</p>
+
+<p>Elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Un prêtre! j'ai vu un prêtre... Il était
+en surplis... Ses lèvres remuaient et ne faisaient
+pas de bruit... Il m'a regardée.</p>
+
+<p>Il tâcha de la rassurer:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ma chérie, comment veux-tu
+qu'un prêtre, un prêtre en surplis, passe
+dans le restaurant?</p>
+
+<p>Elle écoutait, docile, et se laissait persuader:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, tu as raison, je sais
+bien.</p>
+
+<p>Très vite, dans sa petite tête, les illusions
+se dissipaient. Elle était née deux
+cent trente ans après la mort de Descartes,
+dont elle n'avait jamais entendu parler, et
+qui lui avait pourtant enseigné l'usage de la
+raison, comme aurait dit le docteur Socrate.</p>
+
+<p>A six heures, Robert la prit, au sortir de
+la répétition, sous les arcades et l'emmena
+en voiture.</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Où allons-nous?</p>
+
+<p>Il hésita un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas retourner là-bas, dans
+notre maison?</p>
+
+<p>Elle se récria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, par exemple! Jamais!</p>
+
+<p>Il lui répondit qu'il l'avait pensé, qu'il
+chercherait autre chose: un petit rez-de-chaussée
+à Paris; qu'en attendant, pour
+aujourd'hui, ils se contenteraient d'un logis
+de hasard.</p>
+
+<p>Elle le regarda, les yeux fixes et lourds,
+l'attira violemment à elle, et lui brûla
+l'oreille et le cou du souffle de son désir.
+Puis ses bras se détachèrent, elle retomba
+molle et triste à son côté.</p>
+
+<p>Quand le fiacre s'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne m'en voudras pas, n'est-ce pas?
+mon Robert, de ce que je vais te dire: Pas
+aujourd'hui... demain...</p>
+
+<p>Elle avait jugé nécessaire de faire ce sacrifice
+au mort jaloux.</p>
+
+
+
+
+<h2>XII</h2>
+
+
+<p>Le lendemain, il la mena dans une chambre
+meublée, qu'il avait choisie banale, mais gaie,
+au premier étage d'un hôtel donnant sur un
+square, près de la Bibliothèque. Au milieu
+du square s'élevait, soutenue par des nymphes
+robustes, la vasque d'une fontaine. Les
+allées bordées de lauriers et de fusains
+étaient désertes et, de la place peu fréquentée,
+on entendait le murmure énorme
+et rassurant de la ville. La répétition avait
+fini très tard. Quand ils entrèrent dans la
+chambre, la nuit, déjà plus lente à venir en
+cette saison de neiges fondues, commençait
+d'assombrir les tentures. Les grandes glaces
+de l'armoire et de la cheminée s'emplissaient
+de lueurs vagues et d'ombres.</p>
+
+<p>Elle ôta sa veste de fourrure, alla regarder
+à la fenêtre, entre les rideaux, et
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Robert, les marches du perron sont
+mouillées.</p>
+
+<p>Il lui répondit qu'il n'y avait pas de perron,
+mais le trottoir et la chaussée, puis un
+autre trottoir et la grille du square.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es une Parisienne, tu connais bien
+cette place. Il y a au milieu, dans les arbres,
+une fontaine monumentale, avec des femmes
+énormes qui n'ont pas des seins aussi jolis
+que les tiens.</p>
+
+<p>Dans son impatience, il l'aida à défaire sa
+robe de drap. Mais il ne trouvait pas les
+agrafes et s'égratignait aux épingles.</p>
+
+<p>Il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis maladroit.</p>
+
+<p>Elle répondit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr que tu n'es pas aussi habile
+que madame Michon!... Ce n'est pas tant la
+maladresse; mais tu as peur de te piquer.
+Les hommes, c'est lâche. Tandis que les
+femmes, il faut bien qu'elles s'habituent à
+souffrir... C'est vrai! une femme, ça a mal
+presque tout le temps.</p>
+
+<p>Il ne remarqua pas qu'elle était pâle,
+avec un cercle d'ombre autour des yeux. Il
+la désirait trop et ne la voyait plus.</p>
+
+<p>Il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont très sensibles à la douleur,
+elles sont aussi très sensibles au plaisir...
+Connais-tu Claude Bernard?</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;C'était un grand savant. Il a dit qu'il
+n'hésitait pas à reconnaître à la femme la
+suprématie dans le domaine de la sensibilité
+physique et morale.</p>
+
+<p>Nanteuil en dégrafant son corset:</p>
+
+<p>&mdash;S'il a voulu dire par là que toutes les
+femmes sont sensibles, c'est un rude cornichon.
+Il aurait fallu lui envoyer Fagette, et il
+aurait vu s'il est facile d'en obtenir quoi que
+ce soit, dans le domaine... comment dit-il
+ça?... de la sensibilité physique et morale.</p>
+
+<p>Et elle ajouta, avec un orgueil très doux:</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'y trompe pas, mon Robert, des
+femmes comme moi, il n'y en a pas des tas.</p>
+
+<p>Comme il l'attirait dans ses bras, elle se
+dégagea:</p>
+
+<p>&mdash;Tu me retardes.</p>
+
+<p>Puis, assise et repliée sur elle-même pour
+défaire ses bottines.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais pas? Le docteur Socrate m'a
+raconté, l'autre jour, qu'il avait eu une apparition.
+Il a vu un ânier qui avait assassiné
+une petite fille. J'ai rêvé cette nuit, de cette
+histoire-là, seulement dans mon rêve, je ne
+savais jamais si l'ânier était un homme ou
+une femme. Ce qu'il était embrouillé, mon
+rêve!... A propos du docteur Socrate, devine
+de qui il est l'amant... de la dame qui
+tient le cabinet de lecture de la rue Mazarine.
+Elle n'est plus très jeune, mais elle
+est très intelligente. Est-ce que tu crois qu'il
+la trompe?... J'ôte mes bas, c'est plus convenable.
+Et elle lui conta une histoire de théâtre:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que, décidément, je ne resterai
+pas longtemps à l'Odéon.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir. Pradel m'a dit aujourd'hui,
+avant la répétition: «Ma petite Nanteuil,
+il n'y a jamais rien eu entre nous.
+C'est ridicule...» Il a été très convenable,
+mais il m'a fait comprendre que nous étions,
+l'un vis-à-vis de l'autre, dans une situation
+irrégulière qui ne pouvait se prolonger indéfiniment...
+Parce que tu sais que Pradel a
+établi une règle. Autrefois il choisissait
+parmi ses pensionnaires. Il avait des favorites,
+on criait. Maintenant, pour la bonne
+administration du théâtre, il les prend
+toutes, même celles qui ne lui plaisent pas,
+même celles qui lui déplaisent. Il n'y a
+plus de favorites. Tout va bien. Ah! c'est
+un vrai directeur, cet homme-là.</p>
+
+<p>Comme Robert, dans le lit, écoutait sans
+rien dire, elle alla le secouer:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ça te serait égal que je me mette
+avec Pradel?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma chérie, non ça ne me serait
+pas égal. Mais ce n'est pas ce que je dirais
+qui l'empêcherait.</p>
+
+<p>Penchée sur lui, elle lui donnait des
+caresses ardentes, en forme de menaces et
+de châtiment, et elle lui criait:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne m'aimes donc pas, que tu n'es
+pas jaloux? Je veux que tu sois jaloux.</p>
+
+<p>Puis, brusquement, elle s'éloigna de lui,
+et, retenant sur son épaule gauche la chemise
+qui avait glissé sous le sein droit, elle
+s'attarda devant la table de toilette et demanda
+avec inquiétude:</p>
+
+<p>&mdash;Robert, tu n'as rien apporté ici de
+l'autre chambre?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>Alors, doucement, timidement, elle se
+coula dans le lit. Mais, à peine y était-elle
+étendue, qu'elle s'accouda à l'oreiller, et, le
+cou tendu, la bouche entr'ouverte, écouta.
+Il lui semblait entendre ce bruit léger de
+pas dans le sable qu'elle avait entendu dans
+la maison du boulevard de Villiers. Elle
+courut à la fenêtre, vit l'arbre de Judée, la
+pelouse, la grille. Sachant ce qu'elle allait
+voir encore, elle voulut se cacher la tête dans
+les mains. Mais elle ne put soulever les bras,
+et le visage de Chevalier se dressa devant
+elle.</p>
+
+
+
+
+<h2>XIII</h2>
+
+
+<p>Elle était rentrée chez elle avec une fièvre
+ardente. Robert, ayant dîné en famille
+regagna son grenier. Dans l'état où Nanteuil
+l'avait laissé, il était agacé et de très mauvaise
+humeur.</p>
+
+<p>Sa chemise et son habit, préparés sur le
+lit par le valet de chambre, avaient l'air de
+l'attendre dans une attitude domestique et
+servile. Il commença de s'habiller avec une
+vivacité un peu rageuse. Il était impatient
+de sortir. Il ouvrit son œil-de-bœuf, écouta
+la rumeur de la ville et vit au-dessus des
+toits la lueur que faisait Paris dans le ciel.
+Il aspira toute la chair amoureuse amassée,
+par cette nuit d'hiver, dans les théâtres et
+les grands cabarets, les cafés-concerts et les
+bars.</p>
+
+<p>Irrité de ce que Félicie avait déçu son
+désir, il était décidé à se contenter ailleurs,
+et, ne se sentant point de préférence, il se
+croyait seulement embarrassé de choisir;
+mais il s'aperçut bientôt qu'il n'avait envie
+d'aucune des femmes qu'il connaissait et
+qu'il n'avait même pas envie des inconnues.
+Il ferma sa fenêtre et s'assit devant le feu.</p>
+
+<p>C'était un feu de coke: madame de Ligny,
+qui portait des manteaux de vingt-cinq
+mille francs, économisait sur la table et les
+feux. Elle ne souffrait pas qu'on brûlât du
+bois dans les chambres.</p>
+
+<p>Il réfléchit à ses affaires dont, jusque-là,
+il s'était peu soucié, à la carrière où il était
+entré et qu'il voyait obscure devant lui. Le
+ministre était grand ami de sa famille. Montagnard cévenol,
+nourri de châtaignes, ses
+yeux éblouis clignaient aux tables fleuries.
+Trop fin pourtant et trop habile pour ne
+pas garder sur la vieille aristocratie qui l'accueillait
+l'avantage des dures volontés et des
+refus hautains. Ligny le connaissait et n'attendait
+de lui nulle faveur. En cela plus
+perspicace que sa mère, qui se croyait
+quelque pouvoir sur ce petit homme noir
+et velu, submergé par ses jupes impérieuses,
+chaque jeudi, du salon à la table.
+Il le jugeait désobligeant. Et puis il y avait
+quelque chose entre eux. Robert, par malchance,
+avait précédé son ministre dans
+l'intimité d'une personne que celui-ci aimait
+jusqu'à l'absurdité, madame de Neuilles,
+une femme galante. Et il croyait voir que le
+petit homme velu s'en doutait et l'en regardait
+de travers. Enfin il s'était fait au quai
+d'Orsay l'idée que les ministres ne peuvent
+et ne veulent jamais grand'chose. Mais il
+n'exagérait rien et croyait très possible de
+se faire attacher au cabinet. Jusqu'ici ç'avait
+été son désir. Il tenait beaucoup à ne pas
+quitter Paris. Sa mère, au contraire, eût
+préféré qu'il allât à La Haye, où un poste
+de troisième secrétaire était vacant. Maintenant
+il se décidait tout à coup pour La
+Haye. «Je partirai, se dit-il. Le plus tôt
+sera le meilleur.» Sa résolution prise, il
+en examina les motifs. D'abord, c'était excellent
+pour son avenir. Ensuite, le poste de
+La Haye était agréable. Un camarade, qui
+l'avait occupé, vantait l'hypocrisie délicieuse
+de la petite capitale endormie, où tout était
+machiné, truqué pour l'agrément du corps
+diplomatique. Il considéra même que La
+Haye était l'auguste berceau d'un nouveau
+droit international, et il alla jusqu'à décrocher
+cette raison qu'il ferait plaisir à sa
+mère. Après quoi il s'aperçut qu'il voulait
+partir seulement à cause de Félicie.</p>
+
+<p>Il eut sur elle des pensées qui n'étaient
+pas bienveillantes. Il la savait menteuse et
+peureuse, méchante pour ses amies. Il avait
+la preuve qu'elle aimait les plus sales cabots
+ou que, tout au moins, elle s'en arrangeait.
+Il n'était pas certain qu'elle ne le trompât
+pas, non qu'il eût rien découvert de suspect
+dans la vie qu'elle menait, mais parce
+qu'il doutait raisonnablement de toutes les
+femmes. Il se représenta tout le mal qu'il
+savait d'elle et se persuada que c'était une
+petite rosse; et, sentant qu'il l'aimait, il
+pensa qu'il l'aimait seulement parce qu'elle
+était très jolie. Cette raison lui parut bonne,
+mais, en y regardant, il s'aperçut qu'elle
+n'expliquait rien; qu'il aimait cette fille,
+non parce qu'elle était très jolie, mais parce
+qu'elle était jolie d'une certaine manière,
+parce qu'elle l'était à sa façon, étrangement,
+qu'il l'aimait pour ce qu'il y avait en elle
+de rare et d'incomparable, parce qu'enfin
+c'était une merveilleuse chose d'art et de
+volupté, un joyau vivant d'un prix inestimable.
+Alors, se sentant faible, il pleura,
+il pleura sa liberté perdue, sa pensée captive,
+son âme troublée, sa chair et son sang
+dévoués à un petit être faible et perfide.</p>
+
+<p>A regarder le coke rouge dans la grille de la
+cheminée, il s'était brûlé les yeux. Il les ferma
+de douleur et vit, sous ses paupières closes,
+des nègres qui s'agitaient dans un tumulte
+obscène et sanglant. Tandis qu'il cherchait
+de quel livre de voyages, lu dans des années
+d'adolescence, sortaient ces noirs, il les vit
+diminuer, se résoudre en points imperceptibles
+et disparaître dans une Afrique rouge,
+qui peu à peu représenta la blessure aperçue
+à la lueur d'une allumette la nuit du suicide.
+Il songea:</p>
+
+<p>&mdash;Cet imbécile de Chevalier. Je n'y pensais
+guère.</p>
+
+<p>Tout à coup, sur ce fond de sang et de
+flamme parut la forme cambrée de Félicie,
+et il sentit en lui se tendre un désir cruel
+et chaud.</p>
+
+
+
+
+<h2>XIV</h2>
+
+
+<p>Il l'alla voir le lendemain, dans le petit
+appartement du boulevard Saint-Michel. Ce
+n'était pas son habitude. Il n'aimait guère
+à se rencontrer avec madame Nanteuil, qui
+était pourtant à son égard très polie et même
+obséquieuse, mais qui l'ennuyait et le gênait.</p>
+
+<p>Ce fut elle qui le reçut dans le salon
+modique. Elle le remercia de l'intérêt qu'il
+portait à la santé de Félicie, l'instruisit que
+la pauvre enfant avait été, la veille au soir,
+agitée et souffrante, mais qu'elle allait mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Elle travaille son rôle, dans sa chambre.
+Je vais l'avertir que vous êtes ici. Elle sera
+bien contente de vous voir, monsieur de
+Ligny. Elle sait que vous l'aimez bien. Et
+les vrais amis sont rares, surtout dans le
+monde du théâtre.</p>
+
+<p>Robert observait madame Nanteuil avec
+une attention qu'il ne lui avait pas encore
+prêtée. Il cherchait à voir en elle la figure
+que sa fille aurait plus tard. Volontiers il
+lisait en passant sur le visage des mères la
+bonne aventure des filles. Et cette fois il
+déchiffrait obstinément les traits et les
+formes de cette dame comme une intéressante
+prophétie. Il n'y lut rien qui fût de
+mauvais augure, ni de bon. Madame Nanteuil,
+grasse, le teint reposé, la peau fraîche,
+n'était pas désagréable, dans le mol empâtement
+de ses chairs. Mais sa fille ne lui
+ressemblait pas du tout.</p>
+
+<p>La voyant toute calme et placide, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas nerveuse, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai jamais été. Ma fille ne tient
+pas de moi. C'est tout le portrait de son
+père. Il était délicat, sans avoir une mauvaise
+santé. Il est mort d'une chute de cheval...
+Vous prendrez bien une tasse de thé,
+monsieur de Ligny.</p>
+
+<p>Félicie entra. Les cheveux répandus sur
+les épaules, elle était enveloppée d'un peignoir
+de laine blanche, retenu très lâche à
+la taille par une grosse cordelière de passementerie,
+et traînait ses mules rouges; elle
+avait l'air d'un enfant. L'ami de la maison,
+Tony Meyer, marchand de tableaux, quand
+il la voyait dans ce vêtement, d'aspect un
+peu monacal, l'appelait frère Ange de Charolais,
+parce qu'il lui trouvait de la ressemblance
+avec un portrait de Nattier représentant
+mademoiselle de Charolais dans
+l'habit franciscain. Robert restait surpris et
+muet devant cette fillette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est gentil à vous, fit-elle, d'être
+venu prendre de mes nouvelles. Je vous
+remercie. Je vais mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Elle travaille beaucoup, elle travaille
+trop, dit madame Nanteuil. Son rôle de <i>la
+Grille</i> la fatigue.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, maman.</p>
+
+<p>On parla théâtre, et la conversation fut
+pauvre.</p>
+
+<p>Dans un silence, madame Nanteuil demanda
+à M. de Ligny s'il recherchait toujours
+les vieilles gravures de modes.</p>
+
+<p>Félicie et Robert la regardèrent sans
+comprendre. Ils lui avaient naguère parlé de
+gravures de modes pour expliquer des rendez-vous
+qu'ils n'avaient pu cacher. Mais ils
+n'y songeaient plus. Depuis lors, un morceau
+de la lune, comme disait le vieil auteur,
+était tombé dans leur amour; seule, madame
+Nanteuil, en son respect profond des
+fictions, se rappelait:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille m'a dit que vous aviez beaucoup
+de ces gravures anciennes et qu'elle y
+trouvait des idées pour ses costumes.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, madame, parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, monsieur de Ligny, dit Félicie.
+Je voudrais vous montrer un projet de costume
+pour Cécile de Rochemaure.</p>
+
+<p>Et elle l'entraîna dans sa chambre.</p>
+
+<p>C'était une petite chambre tendue de
+papier fleuri, meublée d'une armoire à glace,
+de deux chaises de crin et d'un lit de fer à
+courtepointe de piqué blanc, surmonté d'un
+bénitier et d'un rameau de buis.</p>
+
+<p>Elle lui donna un long baiser sur la
+bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime, tu sais!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui. Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi je t'aime. Je n'aurais pas
+cru que je t'aimerais autant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est venu après.</p>
+
+<p>&mdash;Ça vient toujours après.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, ce que tu dis là, Robert.
+Avant on ne sait pas.</p>
+
+<p>Elle secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été bien malade hier.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as vu Trublet? Qu'est-ce qu'il t'a
+dit?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a dit que le repos, le calme
+m'était nécessaire... Mon chéri, il faudra
+que nous soyons raisonnables une quinzaine
+de jours encore. Ça t'ennuie?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, ça m'ennuie. Mais qu'est-ce
+que tu veux?...</p>
+
+<p>Il fit deux ou trois tours, furetant dans
+les coins. Elle le regardait avec un peu d'inquiétude,
+craignant qu'il ne l'interrogeât
+sur ses pauvres bijoux et ses pauvres bibelots,
+cadeaux modestes, mais dont on ne
+peut pas toujours expliquer l'origine. On
+dit ce qu'on veut, bien sûr, mais on peut
+se couper, avoir des ennuis, et vraiment ça
+n'en vaut pas la peine. Elle détourna son
+attention.</p>
+
+<p>&mdash;Robert, ouvre ma boîte à gants.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a dans ta boîte à
+gants?</p>
+
+<p>&mdash;Les violettes que tu m'as données
+la première fois. Mon chéri, ne me quitte
+pas. Ne t'en va pas!... Quand je pense que
+tu peux t'en aller d'un jour à l'autre dans
+des pays étrangers, à Londres, à Constantinople,
+je deviens folle.</p>
+
+<p>Il la rassura, lui dit qu'on avait pensé
+l'envoyer à La Haye. Mais qu'il n'irait pas,
+qu'il se ferait attacher au cabinet du ministre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me promets?</p>
+
+<p>Il promit sincèrement. Et elle devint très
+gaie.</p>
+
+<p>Lui montrant la petite armoire à glace:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, mon chéri, c'est là que j'étudie
+mon rôle. Quand tu es venu, je travaillais
+ma scène du quatre. Je profite de
+ce que je suis seule pour chercher le ton
+juste. Je tâche de dire large et fondu. Si
+j'écoutais Romilly, je détaillerais et ce serait
+mesquin. J'ai à dire: «Je ne vous crains
+pas.» C'est le grand effet du rôle. Sais-tu
+comment Romilly voudrait que je dise:
+«Je ne vous crains pas.» Je vais t'expliquer.
+Je mets la main sous le nez, j'écarte
+les doigts et je dis un mot à chaque doigt,
+séparément, sur un ton particulier, avec
+une physionomie spéciale: «Je, ne, vous,
+crains, pas», comme si je montrais les
+marionnettes! Un peu plus, je mettrais à
+tous mes doigts un petit chapeau en papier.
+C'est fin, c'est spirituel, crois-tu?</p>
+
+<p>Puis, soulevant ses cheveux et découvrant
+son front courageux:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te montrer comment je fais ça.</p>
+
+<p>Subitement transfigurée et grandie, elle
+dit avec un air de fierté ingénue et de tranquille
+innocence:</p>
+
+<p>»&mdash;Non, monsieur, je ne vous crains
+pas. Pourquoi vous craindrais-je! Vous avez
+pensé me prendre à votre piège et vous
+vous êtes mis à ma merci. Vous êtes un
+homme d'honneur. Maintenant que je suis
+sous votre toit, vous me direz ce que vous
+avez dit au chevalier d'Amberre, votre
+ennemi, quand il eut franchi cette grille.
+Vous me direz: «Vous êtes chez vous: commandez.»</p>
+
+<p>Elle avait le don mystérieux de changer
+d'âme et de visage. Ligny était sous le
+charme du beau mensonge.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es étonnante!</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi, mon chat. J'aurai un
+grand bonnet de linon, avec des barbes qui
+me descendront en étages sur les joues.
+Parce que, tu sais, dans la pièce, je suis
+une jeune fille de la Révolution. Et il faut
+que je le fasse sentir. Il faut que j'aie la
+Révolution en moi, tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais la Révolution?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui!... Je ne sais pas les dates,
+bien sûr. Mais j'ai le sentiment de l'époque.
+Pour moi, la révolution c'est d'avoir la poitrine
+fière sous un fichu croisé et les genoux
+bien libres dans une jupe rayée, et c'est
+d'avoir un petit feu aux pommettes. Voilà!</p>
+
+<p>Il l'interrogea sur la pièce. Et il s'aperçut
+qu'elle ne la connaissait pas. Elle n'avait
+pas besoin de la connaître. Elle devinait,
+elle trouvait d'instinct tout ce qu'il lui fallait.</p>
+
+<p>&mdash;Dans les répétitions, je n'indique pas
+un seul de mes effets. Je garde tout pour
+le public. Romilly en sera bleu... Ce qu'ils
+seront tous embêtés... Ah! mon chéri, Fagette
+en fera une maladie.</p>
+
+<p>Elle s'assit sur une mauvaise petite chaise.
+Son front, tout à l'heure d'un blanc de
+marbre, était rose; elle avait repris son air
+de gamine.</p>
+
+<p>Il s'approcha, il la regarda dans le gris
+charmant des yeux, et, comme la veille au
+soir, devant le feu de coke, il pensa qu'elle
+était menteuse et peureuse, méchante pour
+ses amies; mais il le pensa avec indulgence.
+Il pensa qu'elle aimait les plus sales
+cabots ou tout au moins qu'elle s'en arrangeait:
+mais il le pensa avec une douce pitié;
+il se rappela tout le mal qu'il savait d'elle,
+mais sans amertume. Il sentit qu'il l'aimait,
+que c'était moins parce qu'elle était jolie
+que parce qu'elle l'était à sa manière, qu'il
+l'aimait enfin parce qu'elle était un joyau
+vivant et une incomparable chose d'art et
+de volupté. Il la regarda dans le gris charmant
+des yeux, dans les prunelles où
+nageaient sous une eau lumineuse comme
+de petits signes astrologiques. Il la regarda
+d'un regard si profond qu'elle en sentit le
+fil la traverser tout entière. Et sûre qu'il
+avait vu en elle, elle lui dit, les yeux dans
+les yeux, en lui tenant la tête serrée entre
+ses deux mains:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, je suis une sale cabotine;
+mais je t'aime et je me fiche de
+l'argent. Et il n'y en a pas beaucoup qui
+me valent. Et tu le sais bien.</p>
+
+
+
+
+<h2>XV</h2>
+
+
+<p>Ils se voyaient tous les jours au théâtre
+et faisaient ensemble des promenades à pied.</p>
+
+<p>Nanteuil jouait presque chaque soir et
+travaillait avec ardeur le rôle de Cécile.
+Elle retrouvait peu à peu la tranquillité,
+passait des nuits moins agitées, n'obligeait
+plus sa mère à lui tenir la main pendant
+qu'elle s'endormait, et n'étouffait plus dans
+des cauchemars. Une quinzaine de jours
+s'écoulèrent ainsi. Puis, un matin, tandis
+qu'assise devant sa toilette elle se peignait
+les cheveux, comme le temps était sombre,
+elle avança la tête vers la glace, et elle y vit,
+non pas son visage, mais celui du mort. Un
+filet de sang lui coulait d'un coin de la
+lèvre; il riait et la regardait.</p>
+
+<p>Alors elle se décida à faire ce qu'elle
+croyait utile et bon. Elle prit une voiture et
+alla le voir. En passant sur le boulevard
+Saint-Michel, elle avait acheté chez sa fleuriste
+une botte de roses. Elle les lui apportait.
+Elle se mit à genoux devant la petite
+croix noire qui marquait l'endroit où on
+l'avait mis. Elle lui parla. Et le pria d'être
+raisonnable, de la laisser tranquille. Elle
+lui demanda pardon de l'avoir traité autrefois
+avec dureté. On ne s'entend pas toujours
+dans la vie. Mais il devait comprendre
+maintenant et pardonner. A quoi lui servait-il
+de la tourmenter? Elle ne demandait
+pas mieux que de garder de lui un bon
+souvenir. Elle irait le voir de temps en
+temps. Mais qu'il renonçât à la poursuivre
+et à l'effrayer.</p>
+
+<p>Elle s'efforça de le flatter et de l'endormir
+par de douces paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends que tu aies voulu te
+venger. C'est naturel. Mais tu n'es pas
+méchant au fond. Ne sois plus fâché. Ne me
+fais plus peur. Ne viens plus. Je viendrai,
+moi, je viendrai souvent. Je t'apporterai des
+fleurs.</p>
+
+<p>Elle avait bien envie de le tromper, de
+l'endormir par de fausses promesses, de lui
+dire: «Reste, ne t'agite plus, reste, et je te
+jure de ne plus rien faire qui te déplaise, je
+te promets d'obéir à ta volonté.» Mais elle
+n'osait pas mentir sur une tombe, et elle
+était sûre que ce serait inutile, que les
+morts savent tout.</p>
+
+<p>Un peu lasse, elle prolongea quelques
+moments encore, plus mollement, ses supplications
+et ses prières, et elle s'aperçut que
+l'horreur que lui causaient les tombes, elle
+ne l'éprouvait pas, cette fois, et qu'elle
+n'avait pas peur du mort. Elle en chercha
+la raison et découvrit qu'il ne l'effrayait pas
+parce qu'il n'était pas là.</p>
+
+<p>Et elle songea:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas là; il n'est jamais là; il est
+partout, excepté là où on l'a mis. Il est dans
+les rues, dans les maisons, dans les chambres.</p>
+
+<p>Et elle se leva désespérée, sûre maintenant
+de le rencontrer partout, excepté dans
+le cimetière.</p>
+
+
+
+
+<h2>XVI</h2>
+
+
+<p>Après quinze jours de patience, Ligny la
+pressa de reprendre la vie d'autrefois. Le
+terme était échu, qu'elle-même avait fixé. Il
+ne voulait pas attendre davantage. Elle
+souffrait autant que lui de ne plus se donner.
+Mais elle craignait de voir revenir le mort.
+Elle trouva des prétextes gauches pour différer
+les rendez-vous, et puis elle avoua qu'elle
+avait peur. Il la méprisait de montrer si peu de
+raison et de courage. Il ne sentait plus qu'elle
+l'aimait et il lui disait des paroles dures.
+Et il la poursuivait sans cesse de son désir.</p>
+
+<p>Alors vinrent les jours âpres et les heures
+ingrates. Comme elle n'osait plus entrer
+avec lui sous un toit, ils montaient en
+fiacre et, après avoir roulé longuement dans
+les banlieues, ils descendaient sur de
+mornes avenues, s'y enfonçaient sous l'âpre
+vent d'est, marchant à grands pas, comme
+flagellés par le souffle d'une invisible colère.</p>
+
+<p>Une fois pourtant, le jour était si doux,
+qu'il les pénétra de sa douceur. Ils suivaient
+côte à côte les allées désertes du Bois. Les
+bourgeons, qui commençaient à se gonfler à
+la pointe des branches fines et noires, faisaient
+aux arbres, sous le ciel rose, des
+cimes violettes. A leur gauche, s'étendait la
+prairie semée de bouquets d'arbres nus, et
+l'on voyait les maisons d'Auteuil. Les lents
+coupés clos des vieillards passaient sur la
+route, et les nourrices poussaient des voitures
+d'enfants. Un auto traversa de son
+bourdonnement le silence du Bois.</p>
+
+<p>&mdash;Tu aimes ces machines-là? demanda
+Félicie.</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve ça commode, voilà tout.
+C'est vrai qu'il n'était pas chauffeur. Il
+n'avait de goût pour aucun sport et ne s'occupait
+que des femmes.</p>
+
+<p>Montrant un fiacre qui venait de les dépasser:</p>
+
+<p>&mdash;Robert, tu as vu?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait dedans Jeanne Perrin avec
+une femme.</p>
+
+<p>Et, comme il montrait une paisible indifférence,
+elle lui dit sur un ton de reproche:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es comme le docteur Socrate: tu
+trouves ça naturel?</p>
+
+<p>Le lac dormait clair et tranquille entre
+ses murailles sombres de sapins. Ils prirent
+à leur droite le sentier qui longe la berge où
+les oies blanches et les cygnes lissent leurs
+plumes.</p>
+
+<p>A leur approche, une flottille de canards,
+comme des nacelles vivantes, le col en forme
+de proue, cingla vers eux.</p>
+
+<p>Félicie leur dit, d'un ton de regret, qu'elle
+n'avait rien à leur donner.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque j'étais petite, ajouta-t-elle,
+papa me menait le dimanche donner du
+pain aux bêtes. C'était ma récompense,
+quand j'avais bien étudié toute la semaine.
+Papa se plaisait à la campagne. Il aimait les
+chiens, les chevaux, toutes les bêtes. Il était
+très doux, très intelligent. Il travaillait beaucoup.
+Mais l'existence est difficile pour un
+officier qui n'a pas de fortune. Il souffrait
+de ne pas pouvoir faire comme les officiers
+riches, et puis il ne s'entendait pas avec
+maman. Il n'a pas été heureux dans la vie,
+papa. Il était souvent triste. Il parlait peu,
+sans nous parler, nous nous comprenions
+tous les deux. Il m'aimait bien... Mon
+Robert, plus tard, dans longtemps, dans
+bien longtemps, j'aurai une maisonnette à
+la campagne. Et quand tu y viendras, mon
+chéri, tu me trouveras en jupe courte donnant
+du grain à mes poules.</p>
+
+<p>Il lui demanda comment l'idée lui était
+venue d'entrer au théâtre.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien que je ne me marierais
+pas, puisque je n'avais pas de dot. Et de
+voir mes grandes amies dans les modes ou
+dans les télégraphes, ça ne m'encourageait
+pas à faire comme elles. Déjà toute petite, je
+trouvais joli d'être actrice. J'avais joué à la
+pension dans une petite pièce, pour la saint
+Nicolas. Ça m'avait amusée. La maîtresse
+disait que je ne jouais pas bien; mais c'était
+parce que maman lui devait trois mois. Dès
+l'âge de quinze ans, j'ai pensé sérieusement
+au théâtre. Je suis entrée au Conservatoire.
+J'ai travaillé, j'ai beaucoup travaillé. C'est
+éreintant notre métier. Mais de réussir, ça
+repose.</p>
+
+<p>A la hauteur du chalet de l'île, ils trouvèrent
+le bac amarré à l'estacade. Il y sauta
+entraînant Félicie.</p>
+
+<p>&mdash;Ces grands arbres sont beaux, même
+sans feuilles, dit-elle; mais je croyais que,
+dans cette saison, le chalet était fermé.</p>
+
+<p>Le passeur lui répondit que, par les beaux
+jours d'hiver, les promeneurs aimaient à
+aller dans l'île, parce qu'on y était tranquille
+et qu'à l'instant même, il venait
+encore d'y conduire deux dames.</p>
+
+<p>Un garçon, qui habitait la solitude de
+l'île, leur servit du thé, dans un salon rustique,
+meublé de deux chaises, d'une table,
+d'un piano et d'un divan. Les lambris
+étaient moisis, les parquets disjoints. Elle
+regarda par la fenêtre la pelouse et les grands
+arbres.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est, demanda-t-elle,
+que cette grosse boule sombre dans le peuplier?</p>
+
+<p>&mdash;C'est du gui, ma chérie.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait un animal pelotonné autour
+de la branche, et qui la ronge. C'est désagréable
+à voir.</p>
+
+<p>Elle posa la tête sur l'épaule de son ami
+et lui dit languissamment:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime.</p>
+
+<p>Il l'entraîna sur le divan. Elle le sentait
+qui, glissant à ses pieds, coulait sur elle des
+mains inhabiles d'impatience, et elle le laissait
+faire, inerte, découragée, prévoyant que
+c'était inutile. Les oreilles lui tintaient
+comme, une clochette. Le tintement cessa et
+elle entendit à sa droite une voix étrange,
+claire, glaciale, dire: «Je vous défends
+d'être l'un à l'autre.» Il lui sembla que la
+voix parlait de haut dans une lueur, mais
+elle n'osa tourner la tête. C'était une voix
+inconnue. Involontairement et, malgré elle,
+elle chercha à se rappeler sa voix à lui, et
+elle s'aperçut qu'elle en avait oublié le son,
+qu'elle ne pourrait jamais le retrouver. Elle
+pensa: «C'est peut-être la voix qu'il a
+maintenant.» Effrayée, elle ramena vivement
+sa jupe sur ses genoux. Mais elle se
+retint de crier et ne parla pas de ce qu'elle
+venait d'entendre, de peur qu'on ne la crût
+folle et parce qu'elle discernait tout de même
+que ce n'était pas réel.</p>
+
+<p>Ligny s'éloigna:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu ne veux plus de moi, dis-le franchement.
+Je ne te prendrai pas de force.</p>
+
+<p>Assise le buste droit et les genoux serrés,
+elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tant que nous sommes dans la foule,
+tant qu'il y a du monde autour de nous, je
+te désire, je te veux; et dès que nous sommes
+seuls, j'ai peur.</p>
+
+<p>Il lui répondit par une moquerie facile et
+méchante:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si pour t'exciter, il te faut un
+public!...</p>
+
+<p>Elle se leva et se remit à la fenêtre. Une
+larme coulait sur sa joue. Elle pleura
+longtemps en silence. Puis vivement elle
+l'appela:</p>
+
+<p>&mdash;Regarde donc!</p>
+
+<p>Et elle lui montra Jeanne Perrin qui se
+promenait sur la pelouse avec une jeune
+femme. Elles se tenaient enlacées, se donnaient
+l'une à l'autre des violettes à respirer
+et souriaient.</p>
+
+<p>&mdash;Vois! elle est heureuse, tranquille,
+cette femme.</p>
+
+<p>Et Jeanne Perrin, goûtant la paix des
+longues habitudes, allait satisfaite et tranquille,
+ne laissant pas même paraître l'orgueil
+de ses préférences étranges.</p>
+
+<p>Félicie la regardait avec une curiosité
+qu'elle ne s'avouait pas à elle-même et l'enviait
+de son calme.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a pas peur, elle.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-la donc. Quel mal nous fait-elle?</p>
+
+<p>Et il la prit violemment par la taille.</p>
+
+<p>Elle se dégagea en frissonnant. A la fin,
+déçu, frustré, humilié, il se mit en colère,
+la traita de sotte, jura qu'il ne supporterait
+pas plus longtemps ces façons ridicules.</p>
+
+<p>Elle ne lui répondit rien et recommença
+de pleurer.</p>
+
+<p>Irrité de ces larmes, il lui parla durement:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu ne peux plus me donner ce
+que je te demande, c'est inutile de nous
+revoir. Nous n'avons plus rien à nous dire.
+D'ailleurs, je vois bien que tu ne m'aimes
+plus. Et tu l'avouerais, si tu pouvais une
+fois dire la vérité: tu n'as jamais aimé que
+ce misérable cabotin.</p>
+
+<p>Alors elle éclata de colère et gémit de
+désespoir:</p>
+
+<p>&mdash;Menteur! menteur! C'est abominable
+ce que tu dis là. Tu vois que je pleure et tu
+veux me faire souffrir davantage. Tu profites
+de ce que je t'aime pour me rendre malheureuse.
+C'est lâche! Eh bien, non, je ne t'aime
+plus. Va-t'en! Je ne veux plus te voir. Va-t'en...
+Mais c'est vrai, qu'est-ce que nous
+faisons là? Est-ce que nous allons passer
+notre vie à nous regarder comme ça avec
+fureur, avec désespoir, avec rage. Ce n'est
+pas de ma faute... Je ne peux pas, je ne
+peux pas. Pardonne-moi, mon chéri, mon
+amour. Je t'aime, je t'adore, je te veux. Mais
+chasse-le, toi. Tu es un homme, tu sais ce
+qu'il faut faire. Chasse-le. Tu l'as tué, ce
+n'est pas moi. C'est toi. Tue-le donc tout à
+fait... Je deviens folle, mon Dieu! je deviens
+folle.</p>
+
+
+<br />
+
+<p>Le lendemain, Ligny demanda à être
+envoyé comme troisième secrétaire à La
+Haye. Il fut nommé huit jours après et partit
+aussitôt, sans avoir revu Félicie.</p>
+
+
+
+
+<h2>XVII</h2>
+
+
+<p>Madame Nanteuil ne pensait qu'à sa fille.
+Sa liaison avec Tony Meyer, le marchand
+de tableaux de la rue de Clichy, lui laissait
+des loisirs et la liberté du cœur. Elle rencontra
+au théâtre un fabricant d'appareils
+électriques, encore jeune, au-dessus de ses
+affaires et d'une extrême politesse, M. Bondois.
+Il était d'un tempérament amoureux
+et d'un caractère timide, et, comme les
+femmes belles et jeunes lui faisaient peur,
+il s'était accoutumé à ne désirer que les
+autres. Madame Nanteuil était encore très
+agréable. Mais, un soir qu'elle était mal
+habillée et n'avait pas bonne mine, il s'offrit.
+Elle l'accepta pour faire aller un peu la
+maison et pour que sa fille ne manquât de
+rien. Son dévouement lui procura le bonheur.
+M. Bondois l'aimait et la cultivait
+ardemment. Étonnée d'abord, elle en fut
+ensuite heureuse et tranquille; il lui parut
+naturel et bon d'être aimée, et elle ne devait
+pas croire qu'elle en eût passé la saison,
+quand on lui prouvait le contraire.</p>
+
+<p>Elle s'était toujours montrée bienveillante,
+d'un caractère facile et d'une humeur égale.
+Mais jamais encore elle n'avait fait paraître
+dans sa maison un si heureux génie et de
+si gracieuses pensées. Douce aux autres et à
+elle-même, gardant au cours des heures changeantes
+le sourire qui découvrait ses belles
+dents et creusait des fossettes dans ses joues
+grasses, reconnaissante à la vie de ce qu'elle
+lui donnait, fleurie, épanouie, abondante,
+elle était la joie et la jeunesse de la maison.</p>
+
+<p>Tandis que madame Nanteuil ne concevait
+et n'exprimait que des idées riantes et
+claires, Félicie devenait sombre, maussade et
+chagrine. Des plis se creusaient dans son joli
+visage; sa voix grinçait. Elle avait connu tout
+de suite la situation qu'occupait M. Bondois
+dans sa famille et, soit qu'elle eût préféré que
+sa mère ne vécût et ne respirât que pour elle,
+soit qu'elle souffrît en sa piété filiale d'être
+forcée de l'estimer moins, soit qu'elle lui
+enviât un plaisir, soit qu'elle éprouvât seulement
+ce malaise que nous causent les
+choses de l'amour quand elles se font trop
+près de nous, Félicie, tous les jours, de préférence
+durant les repas, reprochait amèrement
+à madame Nanteuil, par allusions très
+claires et en termes mal voilés, le nouvel
+ami de la maison, et témoignait à M. Bondois
+lui-même, chaque fois qu'elle le rencontrait,
+un dégoût expansif et une abondante aversion.
+Madame Nanteuil n'en ressentait qu'une
+affliction légère et elle excusait sa fille en considérant
+que cette enfant n'avait encore aucune
+expérience de la vie. Et M. Bondois, à qui
+Félicie inspirait une terreur surhumaine,
+s'efforçait de l'apaiser par des signes respectueux
+et de menus présents.</p>
+
+<p>Elle était violente parce qu'elle souffrait.
+Les lettres qu'elle recevait de La Haye
+irritaient son amour et le rendaient douloureux.
+Elle se desséchait, en proie aux images
+brûlantes. Quand elle voyait trop précisément
+son ami absent, ses tempes bourdonnaient,
+son cœur battait violemment, puis
+une ombre lourde s'épaississait dans sa
+tête; toute la sensibilité de ses nerfs, toute
+la chaleur de son sang, toutes les forces de
+son être coulaient en elle et descendaient
+pour s'amasser en désir dans les profondeurs
+de sa chair. Alors elle ne songeait
+plus qu'à retrouver Ligny. C'est lui seul
+qu'elle voulait, et elle s'étonnait elle-même
+du dégoût qu'elle ressentait pour tout autre
+que lui. Car elle n'avait pas toujours eu
+l'instinct si exclusif. Elle se promettait
+d'aller tout de suite demander de l'argent
+à Bondois et de prendre le train pour La
+Haye. Et elle ne le faisait pas. Ce qui l'arrêtait,
+c'était moins la pensée de déplaire
+à son amant, qui eût trouvé ce voyage incorrect,
+qu'une vague peur de réveiller l'ombre
+endormie.</p>
+
+<p>Elle ne l'avait pas revue depuis le départ
+de Ligny. Mais il se passait encore en elle et
+autour d'elle des choses troublantes. Dans
+la rue, un barbet la suivait qui apparaissait
+et s'évanouissait tout à coup. Un matin qu'elle
+était couchée, sa mère lui dit: «Je vais chez
+la modiste», et sortit. Deux ou trois minutes
+après, Félicie la vit, qui rentrait dans la
+chambre comme si elle y avait oublié quelque
+chose. Mais l'apparition s'avança sans
+regard, sans paroles, sans bruit et disparut
+en touchant le lit.</p>
+
+<p>Elle eut des illusions plus inquiétantes.
+Un dimanche, elle jouait en matinée, dans
+<i>Athalie</i>, le rôle du jeune Zacharie. Comme
+elle avait de très jolies jambes, ce travesti
+lui plaisait, et elle était contente aussi de
+montrer qu'elle savait dire les vers. Mais elle
+remarqua qu'il y avait à l'orchestre un prêtre
+en soutane. Ce n'était pas la première fois
+qu'un ecclésiastique assistait à une représentation
+matinale de cette tragédie tirée de
+l'Écriture. Pourtant elle en éprouva une
+impression pénible. Quand elle entra en
+scène, elle vit distinctement Louise Dalle,
+coiffée du turban de Jozabeth, charger un
+revolver devant le trou du souffleur. Elle
+eut le jugement assez ferme et l'esprit assez
+présent pour écarter cette vision absurde,
+qui disparut. Mais elle dit ses premiers vers
+d'une voix éteinte.</p>
+
+<p>Elle se sentait à l'estomac des brûlures.
+Elle souffrait d'étouffements; parfois, sans
+cause, une angoisse indicible la prenait aux
+entrailles, son cœur battait d'un mouvement
+fou, et elle craignait de mourir.</p>
+
+<p>Le docteur Trublet la soignait avec une
+prudence attentive. Elle le voyait souvent au
+théâtre et parfois elle allait le consulter dans
+le vieux logis de la rue de Seine. Elle ne
+passait pas par le salon d'attente; le domestique
+la faisait entrer tout de suite dans la
+petite salle à manger où luisaient dans
+l'ombre des faïences arabes, et elle passait
+toujours la première. Un jour Socrate parvint
+à lui faire comprendre la manière dont
+les images se forment dans le cerveau et
+comment ces images ne correspondent pas
+toujours à des objets extérieurs, ou du
+moins n'y correspondent pas toujours avec
+exactitude.</p>
+
+<p>&mdash;Les hallucinations, ajouta-t-il, ne sont
+le plus souvent que de fausses perceptions.
+On voit ce qui est, mais on le voit mal, et
+l'on fait d'un plumeau une tête hérissée,
+d'un œillet rouge la gueule d'un monstre,
+d'une chemise un fantôme dans son linceul.
+Insignifiantes erreurs.</p>
+
+<p>Elle trouva dans ces raisons la force de
+mépriser et de dissiper ses visions de
+chiens, de chats ou de personnes vivantes
+et familières. Mais elle craignait de revoir
+le mort. Et les terreurs mystiques nichées
+dans des plis obscurs de son cerveau étaient
+plus fortes que les démonstrations du savant.
+On avait beau lui dire que les morts
+ne revenaient jamais, elle savait bien le
+contraire.</p>
+
+<p>Socrate lui recommanda cette fois encore
+de prendre des distractions, de voir des
+amis, et de préférence des amis agréables,
+et de fuir, comme ses deux plus perfides
+ennemies, l'ombre et la solitude.</p>
+
+<p>Et il ajouta cette prescription:</p>
+
+<p>&mdash;Surtout évitez les personnes et les
+choses qui peuvent avoir quelque rapport
+avec l'objet de vos visions.</p>
+
+<p>Il ne s'apercevait pas que c'était impossible.
+Et Nanteuil ne s'en aperçut pas non
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous me guérirez, mon bon
+Socrate? dit-elle en tournant vers lui ses
+jolis yeux gris, pleins de prières.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous guérirez vous-même, mon
+enfant. Vous vous guérirez, parce que vous
+êtes laborieuse, raisonnable et courageuse...
+Mais oui, vous êtes à la fois peureuse et
+brave. Vous avez peur du danger, mais vous
+avez du cœur à vivre. Vous guérirez, parce
+que vous n'êtes pas en sympathie avec le
+mal et la souffrance. Vous guérirez, parce
+que vous voulez guérir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez qu'on guérit quand on
+veut?</p>
+
+<p>&mdash;Quand on veut d'une certaine façon
+intime et profonde, quand ce sont nos cellules
+qui veulent en nous, quand c'est notre
+inconscient qui veut; quand on veut avec la
+volonté sourde, abondante et pleine de
+l'arbre vigoureux qui veut reverdir au printemps.</p>
+
+
+
+
+<h2>XVIII</h2>
+
+
+<p>Cette nuit-là, ne pouvant s'endormir, elle
+se retournait dans son lit et rejetait les
+couvertures. Elle sentait que le sommeil était
+loin encore, qu'il viendrait sur les premiers
+rayons, pleins de poussières dansantes, que
+le matin darde aux fentes des rideaux. La
+veilleuse, dont le petit cœur ardent luisait
+à travers sa chair de porcelaine, lui faisait
+une compagne mystique et familière. Félicie
+souleva les paupières et but d'un regard
+cette lueur blanche et laiteuse qui la tranquillisait.
+Puis, refermant les yeux, elle
+retomba dans l'ennui tumultueux de l'insomnie.
+Par instants, il lui venait à la
+mémoire une phrase de son rôle, à laquelle
+elle n'attachait aucune signification et qui
+l'obsédait: «Nos jours sont ce que nous les
+faisons.» Et son esprit se fatiguait à retourner
+sans cesse quatre ou cinq idées.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra, demain, que j'aille essayer
+ma robe chez madame Royaumont. Hier, je
+suis entrée avec Fagette dans la loge de
+Jeanne Perrin, qui s'habillait, et qui a
+montré ses jambes velues, comme si elle en
+était fière. Elle n'est pas laide, Jeanne
+Perrin; elle a même une belle tête; mais
+c'est son expression qui me déplaît. Comment
+madame Colbert fait-elle pour me
+réclamer trente-deux francs? Quatorze et
+trois, dix-sept, et neuf, vingt-six. Je ne lui
+dois que vingt-six francs. «Nos jours sont
+ce que nous les faisons.» Que j'ai chaud!</p>
+
+<p>D'un bond de ses reins souples, elle se
+retourna et ses bras nus s'ouvrirent pour
+étreindre l'air comme un corps subtil et
+frais.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'il y a un siècle que
+Robert est parti. C'est mal de sa part de
+m'avoir laissée seule. Je m'ennuie après lui.</p>
+
+<p>Et, pelotonnée dans son lit, elle se rappelait
+studieusement comme c'était quand
+ils se tenaient pressés l'un contre l'autre.
+Elle l'appelait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon chat! mon petit loup!</p>
+
+<p>Aussitôt les idées recommençaient dans
+sa tête leur manège fatigant.</p>
+
+<p>&mdash;«Nos jours sont ce que nous les faisons.
+Nos jours sont ce que nous les faisons.
+Nos jours...» Quatorze et trois, dix-sept,
+et neuf, vingt-six. J'ai bien vu que
+Jeanne Perrin faisait exprès de montrer ses
+longues jambes d'homme, toutes sombres
+de poils. Est-ce vrai, ce qu'on dit, que
+Jeanne Perrin donne de l'argent aux femmes?
+Il faudra que demain, à quatre heures,
+j'aille essayer ma robe. Il y a une chose
+terrible, c'est que madame Royaumont ne
+sait jamais bien monter les manches. Que
+j'ai chaud! Socrate est un bon médecin.
+Mais, des moments, il s'amuse à abrutir les
+personnes.</p>
+
+<p>Tout à coup elle pensa à Chevalier et elle
+sentit comme une influence de lui qui se
+coulait le long des murs de la chambre.
+Elle crut voir que la clarté de la veilleuse
+en était obscurcie. C'était moins qu'une
+ombre et c'était inquiétant. L'idée la traversa
+tout à coup que cette chose subtile
+venait des portraits du mort. Elle n'en
+avait gardé aucun dans sa chambre. Mais
+l'appartement en contenait encore, qu'elle
+n'avait pas détruits. Elle en fit le compte
+avec soin et trouva qu'il devait en rester
+trois: un premier, très jeune, sur un fond
+nuageux; un autre, rieur et familier, à
+cheval sur une chaise; un troisième, en
+don César de Bazan. Dans sa hâte de les
+anéantir, elle sauta du lit, alluma une
+bougie et, traînant ses mules, glissa, en
+chemise, dans le salon, jusqu'à la table de
+palissandre, surmontée d'un palmier phénix,
+souleva le tapis, fouilla le tiroir. Il
+contenait des jetons, des bobèches, quelques
+morceaux de bois décollés des meubles,
+deux ou trois pendeloques du lustre et
+quelques photographies, parmi lesquelles
+elle ne trouva qu'un seul Chevalier, le plus
+jeune, sur un fond nuageux.</p>
+
+<p>Elle chercha les deux autres dans un
+petit meuble façon de Boulle qui ornait
+l'intervalle des fenêtres et portait les lampes
+de Chine. Là dormaient des globes de verre
+dépoli, des abat-jour, des coupes de cristal
+garnies de bronze doré, un porte-allumettes
+en porcelaine peinte, orné d'un enfant
+endormi près d'un chien, contre un tambour,
+des livres débrochés, des partitions
+en lambeaux, deux éventails brisés, une
+flûte et un petit tas de portraits-cartes.
+Elle y découvrit un deuxième Chevalier, le
+don César de Bazan. Le dernier n'y était
+pas. Elle se demanda inutilement où on
+avait bien pu le fourrer. En vain elle fouilla
+les boîtes, les coupes, les cache-pots, le
+casier à musique. Et tandis qu'elle le
+recherchait ardemment, le portrait grandissait
+et se précisait dans son imagination,
+atteignait la taille humaine, prenait un air
+moqueur et la narguait. Elle avait la tête
+en feu, les pieds glacés et sentait la peur
+lui entrer dans le creux de l'estomac. Au
+moment de renoncer et d'aller cacher sa
+tête dans l'oreiller, elle se rappela que sa
+mère gardait des photographies dans son
+armoire à glace. Elle reprit courage. Doucement,
+elle entra dans la chambre de madame
+Nanteuil endormie, à pas muets gagna l'armoire,
+l'ouvrit avec lenteur, sans bruit, et,
+montée sur une chaise, explora la plus
+haute tablette, chargée de vieux cartons.
+Elle mit la main sur un album qui datait
+du second Empire et qu'on n'avait pas
+ouvert depuis vingt ans. Elle remua des tas
+de lettres, des liasses de papier timbré et
+de reconnaissances du Mont-de-Piété. Réveillée
+par la lumière de la bougie et par le
+bruit de souris que faisait la chercheuse,
+madame Nanteuil demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là?</p>
+
+<p>Aussitôt, voyant juché sur une chaise, en
+longue chemise de nuit, une grosse natte
+dans le dos, le petit fantôme familier:</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi, Félicie? Tu n'es pas malade?...
+Qu'est-ce que tu fais là?</p>
+
+<p>&mdash;Je cherche quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Dans mon armoire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maman.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu bien aller te coucher! tu vas
+t'enrhumer... Dis-moi ce que tu cherches,
+au moins. Si c'est le chocolat, il est sur la
+planche du milieu, à côté du sucrier en
+argent.</p>
+
+<p>Mais Félicie avait saisi un paquet de photographies
+qu'elle feuilletait rapidement.</p>
+
+<p>Sous ses doigts impatients passaient madame
+Doulce, couverte de dentelles; Fagette,
+éclatante et les cheveux dévorés de lumière;
+Tony Meyer, les yeux rapprochés l'un de
+l'autre et le nez tombant sur les lèvres;
+Pradel, à la barbe fleurie; Trublet, chauve
+et camus; M. Bondois, l'œil craintif et le
+nez roide sur une moustache épaisse. Bien
+qu'elle n'eût point la tête à s'occuper de
+M. Bondois, elle lui donna au passage un
+regard hostile et, d'aventure, lui fit tomber
+sur le nez une goutte de bougie.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil, tout à fait réveillée,
+s'étonnait:</p>
+
+<p>&mdash;Félicie, qu'est-ce que tu as à fourgonner
+comme ça dans mon armoire?</p>
+
+<p>Félicie, qui tenait enfin le portrait tant
+cherché, ne répondit que par un cri de joie
+sauvage et s'envola de la chaise emportant
+son mort et, par mégarde, M. Bondois avec.</p>
+
+<p>Rentrée dans le salon, elle s'accroupit
+devant la cheminée et fit un feu de papier
+dans lequel elle jeta les trois photographies
+de Chevalier. Elle les regarda flamber, et
+quand les trois cartes, tordues et noircies,
+se furent envolées sans forme ni matière,
+elle respira largement. Elle croyait bien,
+cette fois, avoir ôté au mort jaloux la substance
+de ses apparitions et s'être délivrée de
+l'obsession.</p>
+
+<p>En reprenant son bougeoir, elle vit
+M. Bondois dont le nez disparaissait sous un
+rond de cire blanche. Ne sachant qu'en
+faire, elle le jeta en riant dans la cheminée
+encore flambante.</p>
+
+<p>Rentrée dans sa chambre, elle se mit
+devant sa glace et serra sa chemise sur
+elle, pour marquer ses formes. Une réflexion,
+qui lui traversait parfois la tête, s'y arrêta
+cette fois un peu plus longtemps qu'à l'ordinaire.
+Elle se disait à elle-même:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi est-on faite comme ça, avec
+une tête, des bras, des jambes, des mains,
+des pieds, une poitrine, un ventre? Pourquoi
+comme ça et pas autrement? C'est
+drôle!</p>
+
+<p>En cet instant, la forme humaine lui
+apparaissait arbitraire, bizarre, étrange.
+Mais son étonnement cessa vite. Et, se regardant,
+elle se plut. Elle avait d'elle un goût
+vif et profond. Elle découvrit ses seins, les
+tint délicatement sur le creux de ses mains,
+les contempla dans la glace avec tendresse,
+comme s'ils eussent été non pas d'elle, mais
+à elle, comme deux êtres animés, comme
+une couple de colombes.</p>
+
+<p>Après leur avoir souri, elle se recoucha.
+Se réveillant à une heure tardive de la
+matinée, elle éprouva une seconde de surprise
+d'être couchée seule. Parfois, en songe,
+elle se dédoublait et, sentant sa propre
+chair, rêvait qu'elle recevait les caresses
+d'une femme.</p>
+
+
+
+
+<h2>XIX</h2>
+
+
+<p>La répétition générale de <i>la Grille</i> était
+annoncée pour deux heures. Dès une heure,
+le docteur Trublet avait pris sa place accoutumée
+dans la loge de Nanteuil.</p>
+
+<p>Félicie, aux mains de madame Michon,
+reprochait à son docteur de ne rien lui dire.
+Mais c'est elle qui, préoccupée, l'esprit tendu
+sur le rôle qu'elle allait jouer, n'écoutait pas.
+Elle recommanda qu'on ne laissât entrer
+personne dans la loge. Pourtant elle reçut
+avec plaisir Constantin Marc, se trouvant en
+sympathie avec lui.</p>
+
+<p>Il était très ému. Pour cacher son trouble,
+il affectait de parler de ses bois du Vivarais,
+il commençait des histoires de chasse et des
+contes de paysans, qu'il n'achevait pas.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai le trac, dit Nanteuil. Et vous,
+monsieur Marc, est-ce que vous ne sentez pas
+des coups dans l'estomac?</p>
+
+<p>Il se défendit d'éprouver aucune émotion.</p>
+
+<p>Elle insista:</p>
+
+<p>&mdash;Avouez que vous voudriez bien que ce
+soit fini.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, puisque vous y tenez, peut-être
+que j'aimerais mieux que ce fût fini.</p>
+
+<p>Sur quoi, le docteur Socrate, d'un air
+simple et d'une voix tranquille, lui adressa
+cette parole interrogative:</p>
+
+<p>&mdash;Ne pensez-vous pas que ce qui doit
+s'accomplir ne soit déjà accompli et n'ait été
+de tout temps accompli?</p>
+
+<p>Et, sans attendre de réponse, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Si les phénomènes du monde parviennent
+successivement à notre connaissance,
+nous n'en devons pas conclure qu'ils sont en
+réalité successifs, et nous avons encore moins
+de raisons de croire qu'ils se produisent au
+moment où nous les percevons.</p>
+
+<p>&mdash;C'est évident, dit Constantin Marc, qui
+n'avait pas écouté.</p>
+
+<p>&mdash;L'univers, poursuivit le docteur, nous
+apparaît sans cesse imparfait, et nous avons
+l'illusion qu'il s'achève sans cesse. Comme
+nous percevons les phénomènes successivement,
+nous croyons qu'en effet ils succèdent
+les uns aux autres. Nous nous imaginons
+que ceux que nous ne voyons plus sont
+passés et que ceux que nous ne voyons pas
+encore sont futurs. Mais on peut concevoir
+des êtres construits de telle façon qu'ils
+découvrent simultanément ce qui pour nous
+est le passé et l'avenir. On en peut concevoir
+qui perçoivent les phénomènes dans un
+ordre rétrograde et les voient se dérouler de
+notre futur à notre passé. Des animaux disposant
+de l'espace autrement que nous et
+capables, par exemple, de se mouvoir avec
+une vitesse plus grande que celle de la
+lumière, se feraient de la succession des
+phénomènes une idée très différente de celle
+que nous en avons.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'aujourd'hui Durville ne me
+fasse pas de blagues en scène! s'écria Félicie
+pendant que madame Michon lui passait ses
+bas sous sa jupe.</p>
+
+<p>Constantin Marc l'assura que Durville n'y
+songeait même pas et il la supplia de ne pas
+s'inquiéter.</p>
+
+<p>Et le docteur Socrate reprit sa démonstration.</p>
+
+<p>&mdash;Nous-mêmes, par une nuit claire, le
+regard sur l'Épi de la Vierge, qui palpite à la
+cime d'un peuplier, nous voyons à la fois ce
+qui fut et ce qui est. Et l'on peut dire également
+que nous voyons ce qui est et ce qui
+sera. Car, si l'étoile, telle qu'elle nous
+apparaît, est le passé par rapport à l'arbre,
+l'arbre est l'avenir par rapport à l'étoile.
+Cependant l'astre qui, de loin, nous montre
+son petit visage de feu, non tel qu'il est aujourd'hui,
+mais tel qu'il était lors de notre
+jeunesse, peut-être même avant notre naissance,
+et le peuplier, dont les jeunes feuilles
+tremblent dans l'air frais du soir, se rejoignent
+en nous dans un même moment du
+temps et nous sont présents l'un et l'autre à
+la fois. Nous disons d'une chose qu'elle est
+dans le présent quand nous la percevons
+précisément. Nous disons qu'elle est dans le
+passé lorsque nous n'en gardons qu'une
+image indistincte. Une chose fût-elle accomplie
+depuis des millions d'années, si nous en
+recevons une impression aussi forte que
+possible, ce ne sera pas pour nous une chose
+passée: elle nous sera présente. L'ordre dans
+lequel roulent les choses dans les abîmes de
+l'univers nous est inconnu. Nous ne connaissons
+que l'ordre de nos perceptions. Croire
+que l'avenir n'est pas, parce que nous ne le
+connaissons pas, c'est croire qu'un livre est
+inachevé parce que nous n'avons pas fini de
+le lire.</p>
+
+<p>Ici le docteur s'arrêta un moment. Et
+Nanteuil, dans le silence, entendit battre
+son cœur. Elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, mon bon Socrate, continuez,
+je vous en prie. Si vous saviez comme vous me
+faites du bien en causant!... Vous pensez que
+je n'écoute pas un mot de ce que vous dites.
+Mais de vous entendre dire des choses lointaines,
+ça me distrait; ça me fait sentir
+qu'il n'y a pas que mon entrée; ça m'empêche
+de m'enfoncer dans le trou noir...
+Dites n'importe quoi, mais ne vous arrêtez
+pas...</p>
+
+<p>Le sage Socrate, qui sans doute avait prévu
+la bonne influence que sa parole exerçait sur
+la comédienne, poursuivit son discours:</p>
+
+<p>&mdash;L'univers se construit aussi fatalement
+qu'un triangle dont un côté et deux angles
+sont donnés. Les choses futures sont déterminées.
+Elles sont dès lors terminées. Elles
+sont comme si elles existaient. Elles existent
+déjà. Elles existent si bien que nous les
+connaissons en partie. Et, si cette partie est
+infime par rapport à leur immensité, elle est
+en proportion très appréciable avec la partie
+que nous pouvons connaître des choses accomplies.
+Il nous est permis de dire que, pour
+nous, l'avenir n'est pas beaucoup plus obscur
+que le passé. Nous savons que les générations
+succéderont aux générations dans le
+travail, la joie et la souffrance. J'étends mes
+regards par delà la durée de la race humaine.
+Je vois les constellations changer lentement
+dans le ciel leurs formes, qui semblaient
+immuables; je regarde le chariot dételer
+son antique attelage, le bouclier d'Orion se
+rompre, Sirius s'éteindre. Nous savons que
+le soleil se lèvera demain et que longtemps
+encore, dans les nuées épaisses ou les vapeurs
+légères, il se lèvera tous les matins.</p>
+
+<p>Adolphe Meunier entra discrètement sur
+la pointe des pieds.</p>
+
+<p>Le docteur lui serra la main:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, monsieur Meunier. Nous
+voyons la nouvelle lune du mois prochain.
+Nous ne la voyons pas aussi distinctement
+que la nouvelle lune de cette nuit, parce que
+nous ne savons pas dans quel ciel gris ou
+roux elle montrera son derrière de vieille
+casserole sur mon toit, parmi les tuyaux
+coiffés de chapeaux pointus et de capotes
+romantiques, aux regards des chats amoureux.
+Mais ce lever de la lune prochaine, si
+nous étions assez savants pour le connaître
+d'avance dans ses moindres circonstances,
+toutes nécessaires, nous nous ferions une idée
+aussi nette de la nuit dont je parle que de
+celle où nous sommes: l'une et l'autre nous
+seraient également présentes.</p>
+
+<p>»La connaissance que nous avons des faits
+est l'unique raison qui nous porte à croire à
+leur réalité. Nous connaissons certains faits
+à venir. Nous devons donc les tenir pour
+réels. Et s'ils sont réels, ils sont réalisés. Ainsi
+donc il est croyable, mon cher Constantin
+Marc, que votre pièce est jouée, depuis mille
+ans, ou depuis une demi-heure, ce qui
+revient absolument au même. Il est croyable
+que nous sommes tous morts depuis longtemps.
+Pensez-le, et vous serez tranquille.</p>
+
+<p>Constantin Marc, qui avait très mal suivi
+ces raisons et qui n'en sentait ni l'à-propos
+ni la convenance, répondit un peu agacé que
+tout cela était dans Bossuet.</p>
+
+<p>&mdash;Dans Bossuet! s'écria le docteur outré,
+je vous défie bien d'y trouver rien de semblable.
+Bossuet n'avait aucune philosophie.</p>
+
+<p>Nanteuil se tourna vers le docteur. Elle
+était coiffée d'un grand bonnet de linon, à
+haute coiffe arrondie, serré sur la tête par
+un large ruban bleu et dont les barbes
+descendant en étages lui ombrageaient le
+front et les joues. Elle s'était changée en
+une blonde ardente. Des cheveux roux lui
+tombaient en boucles sur les épaules. Sur
+son sein se croisait un fichu d'organdi pris
+dans une large ceinture violette. Sa jupe
+blanche rayée de rose, coulant comme mouillée
+de la taille un peu haute, la faisait
+paraître très longue. Et elle apparaissait en
+figure de rêve.</p>
+
+<p>&mdash;Delage aussi, dit-elle, fait de sales blagues:
+savez-vous celle qu'il a faite à Marie-Claire?
+Ils jouaient tous les deux dans les
+<i>Femmes savantes</i>. En scène, il lui a mis un
+œuf dans la main. Elle n'a pas pu s'en
+débarrasser de tout l'acte.</p>
+
+<p>A l'appel de l'avertisseur, elle descendit,
+suivie de Constantin Marc. Ils entendaient le
+bruit de la salle, la rumeur du monstre, et
+il leur semblait qu'ils entraient dans la
+gueule ardente de la bête apocalyptique.</p>
+
+
+<br />
+
+<p><i>La Grille</i> fut bien accueillie. Venue en
+fin de saison, sans espoir d'une longue
+durée, elle trouva grâce devant tous. Vers
+le milieu du premier acte, on y sentit du
+style, de la poésie et, çà et là, des obscurités.
+Dès lors on la respecta, on affecta de
+s'y plaire, on voulut l'avoir comprise. On
+lui passa de n'être guère dramatique. Elle
+était littéraire, et, cette fois, on admettait le
+genre.</p>
+
+<p>Constantin Marc ne connaissait encore
+personne à Paris. Il avait fait venir au
+théâtre trois ou quatre propriétaires du Vivarais
+qui rougeoyaient à l'orchestre, dans leurs
+cravates blanches, roulaient des yeux ronds
+et n'osaient applaudir. Comme il n'avait pas
+d'amis, personne ne pensa à nuire à son
+succès. Et même, dans les couloirs, on le
+faisait homme de talent contre d'autres. Très
+ému cependant, il errait de loge en loge ou
+s'abattait au fond de l'avant-scène du directeur.
+Il s'inquiétait des critiques.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, lui dit Romilly. Ils
+diront de votre pièce le bien ou le mal
+qu'ils pensent de Pradel. Et, dans ce moment-ci,
+ils en pensent plus de mal que de
+bien.</p>
+
+<p>Adolphe Meunier l'avertit, avec un pâle
+sourire, que la salle était bonne et que les
+critiques trouvaient l'écriture de la pièce
+très soignée. Il attendit en retour quelques
+paroles obligeantes sur <i>Pandolphe et Clarimonde</i>.
+Mais Constantin Marc ne songea pas
+à les lui adresser.</p>
+
+<p>Romilly secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut prévoir les éreintements. Monsieur
+Meunier le sait bien. La presse a été
+envers lui d'une injustice féroce.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! soupira Meunier, on ne dira
+jamais autant de mal de nous qu'on en a
+dit de Shakespeare et de Molière.</p>
+
+<p>Le succès de Nanteuil fut grand, et
+marqué moins encore par de bruyants
+rappels que par l'approbation plus discrète
+et plus profonde des amateurs délicats. Elle
+avait montré des qualités qu'on ne lui
+connaissait pas encore, la pureté de la diction,
+la noblesse des attitudes, une grâce
+chaste et fière.</p>
+
+<p>Sur la scène, pendant le dernier entr'acte,
+le ministre lui adressa ses félicitations.
+C'était signe que la salle était favorable: car
+les ministres n'expriment jamais des opinions
+singulières. Derrière le grand-maître
+de l'Université, se pressait une foule flatteuse
+de fonctionnaires, de gens du monde et d'auteurs
+dramatiques. Les bras allongés vers elle
+comme des pompes, ils lui exprimaient tous
+à la fois leur admiration. Et madame Doulce,
+étouffée par leur nombre, abandonnait aux
+boutons des vêtements d'hommes des lambeaux
+de ses innombrables dentelles de
+coton.</p>
+
+<p>Le dernier acte fut le triomphe de Nanteuil.
+Elle eut mieux du public que des
+pleurs et des cris. Elle obtint de tous les
+yeux ces regards humides et pourtant sans
+larmes, de toutes les poitrines ce murmure
+profond et presque muet, que seule arrache
+la beauté.</p>
+
+<p>Elle sentit qu'elle avait démesurément
+grandi en un moment et, la toile tombée,
+elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, ça y est!</p>
+
+<p>Elle se déshabillait dans sa loge pleine de
+corbeilles d'orchidées, de bouquets de roses
+et de gerbes de lilas, quand on lui apporta
+une dépêche. Elle l'ouvrit. C'était un télégramme
+de La Haye qui contenait ces mots:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>M'associe de cœur à succès certain.</i></p>
+<p><i>ROBERT.</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p>Au moment où elle achevait de lire, le
+docteur Trublet entra dans la loge.</p>
+
+<p>Elle lui jeta au cou ses bras ardents de
+fatigue et de joie, l'attira contre sa poitrine
+moite et mit sur ce visage de Silène méditatif
+un plein baiser de sa bouche enivrée.</p>
+
+<p>Socrate, qui était un sage, reçut ce baiser
+comme un présent du sort, sachant bien
+qu'il n'était pas pour lui, mais qu'il était
+dédié à la gloire et à l'amour.</p>
+
+<p>Nanteuil s'aperçut elle-même que dans
+son ivresse elle avait peut-être chargé ses
+lèvres d'un souffle trop ardent, car elle dit
+en jetant les bras dans le vague:</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis! je suis si heureuse!</p>
+
+
+
+
+<h2>XX</h2>
+
+
+<p>A Pâques, un événement considérable
+accrut sa joie. Elle fut engagée à la Comédie-Française.
+Depuis quelque temps, sans le
+dire, elle sollicitait pour cela. Sa mère
+l'avait aidée dans ses démarches. Madame
+Nanteuil était aimable, depuis qu'elle était
+aimée. Maintenant elle portait des corsets
+droits et avait des jupons qu'elle pouvait
+montrer partout. Elle fréquenta les bureaux
+du ministère, et l'on croit que, sollicitée par
+un sous-chef aux beaux-arts, elle céda de très
+bonne grâce. Du moins, Pradel l'affirmait.
+Il s'écriait tout réjoui:</p>
+
+<p>&mdash;On ne la reconnaît plus, la maman
+Nanteuil! Elle est devenue très désirable, et
+je l'aime mieux que sa petite rosse de fille.
+Elle a meilleur caractère.</p>
+
+<p>Comme les autres, Félicie Nanteuil avait
+dédaigné, méprisé, dénigré la Comédie-Française.
+Elle avait dit comme les autres:
+«Je n'ai guère envie d'entrer dans cette
+maison-là.» Et quand elle fut de la maison,
+elle exulta de joie et d'orgueil. Ce qui doublait
+son plaisir, c'est qu'elle devait débuter
+dans <i>l'École des Femmes</i>. Déjà elle travaillait
+le rôle d'Agnès avec un vieux professeur
+obscur qu'elle estimait parce qu'il avait
+toutes les traditions, M. Maxime. Elle jouait,
+le soir, Cécile de <i>la Grille</i> et vivait dans
+une fièvre de travail, quand elle reçut une
+lettre par laquelle Robert de Ligny lui annonçait
+qu'il revenait à Paris.</p>
+
+<p>Durant son séjour à La Haye, il avait fait
+quelques expériences qui lui avaient démontré
+la force de son amour pour Félicie. Il
+avait eu des femmes qui passaient pour
+agréables et jolies. Mais ni madame Boumdernoot,
+de Bruxelles, grande et fraîche, ni
+les sœurs van Cruysen, modistes sur le
+Vyver, ni Suzette Berger, des Folies-Marigny,
+alors en tournée par l'Europe septentrionale,
+ne lui avaient donné dans le plaisir un sentiment
+de plénitude. Près d'elles, il avait
+regretté Félicie et découvert que, de toutes
+les femmes, il ne désirait que celle-là. Sans
+madame Boumdernoot, les sœurs van Cruysen
+et Suzette Berger, il n'aurait jamais
+connu tout le prix qu'avait pour lui Félicie
+Nanteuil. Si l'on s'en tient aux mots, on
+dira qu'il l'avait trompée. C'est le terme
+propre. Il y en a d'autres qui reviennent à
+celui-là et sont d'un moins bon usage. Mais
+si l'on y regarde de plus près, il ne l'avait
+pas trompée. Il l'avait cherchée, il l'avait
+cherchée hors d'elle et avait appris qu'il ne
+la trouverait qu'en elle. Dans son inutile
+sagesse, il en éprouvait presque de la colère
+et de l'effroi, inquiet de mettre désormais la
+multitude de ses désirs sur si peu de substance
+et dans un endroit unique et fragile. Et il
+aimait d'autant plus Félicie qu'il l'aimait
+avec quelque rage et quelque haine.</p>
+
+<p>Le jour même de son arrivée, il lui donna
+rendez-vous dans une garçonnière qu'un
+collègue riche du ministère des Affaires
+étrangères lui avait prêtée. C'était, sur l'avenue
+de l'Alma, au rez-de-chaussée d'une
+maison avenante, deux petites pièces tendues
+de soleils aux cœurs bruns, aux pétales d'or,
+qui montaient égaux, tranquilles et sans
+ombre, sur le mur réjoui. Modernes de style,
+les meubles d'un vert pâle, décorés de tiges
+fleuries, suivaient dans leurs contours les
+courbes molles des liliacées et prenaient la
+douceur des végétations humides. La psyché
+s'inclinait légèrement dans son cadre de
+plantes bulbeuses aux formes souples, terminées
+par des corolles closes, et, dans ce
+cadre, la glace avait la fraîcheur de l'eau.
+Une peau d'ours blanc s'allongeait, au pied du
+lit.</p>
+
+<p>&mdash;Toi! toi!... C'est toi!...</p>
+
+<p>Elle ne pouvait dire autre chose.</p>
+
+<p>Elle lui voyait des prunelles luisantes et
+lourdes de désir, et, tandis qu'elle le regardait,
+un nuage s'épaississait sur ses yeux, le
+feu subtil de son sang, la brûlure de ses
+reins, le souffle chaud de sa poitrine, l'ardeur
+fumeuse de son front lui vinrent
+ensemble à la bouche, et elle appuya longuement
+sur les lèvres de son amant un baiser
+rempli de toutes ces flammes et frais comme
+une fleur dans la rosée.</p>
+
+<p>Ils se demandaient l'un à l'autre vingt
+choses à la fois et entremêlaient leurs questions.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu t'ennuyais loin de moi,
+Robert?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu débutes à la Comédie?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que c'est joli, La Haye?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une petite ville paisible. Des maisons
+rouges, grises, jaunes, avec des pignons
+en escalier, des volets verts, des géraniums
+aux fenêtres.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu faisais là dedans?</p>
+
+<p>&mdash;Pas grand'chose... Je faisais le tour du
+Vyver.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'allais pas avec des femmes, au
+moins?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma foi, non... Comme tu es jolie,
+ma chérie! Tu es guérie maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je suis guérie.</p>
+
+<p>Et, tout à coup suppliante:</p>
+
+<p>&mdash;Robert, je t'aime. Ne me quitte pas.
+Si tu me quittais, bien sûr que je n'en
+prendrais pas un autre. Et qu'est-ce que je
+deviendrais? Tu sais que je ne peux pas me
+passer d'amour.</p>
+
+<p>Il lui répondit brusquement, d'un ton
+rude, qu'il ne l'aimait que trop, qu'il ne
+pensait qu'à elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'en deviens stupide!</p>
+
+<p>Cette rudesse la ravit et la rassura mieux
+que n'eût fait la molle douceur des serments
+et des promesses. Elle sourit et commença
+à se déshabiller généreusement.</p>
+
+<p>&mdash;Quand débutes-tu à la Comédie?</p>
+
+<p>&mdash;Ce mois-ci.</p>
+
+<p>Elle ouvrit son petit sac et en tira, avec
+sa poudre de riz, son bulletin de répétition,
+qu'elle tendit à Robert. Ce qu'elle ne se lassait
+pas d'admirer dans ce papier, c'était
+qu'il portait l'en-tête de la Comédie, avec la
+date lointaine, auguste, de la fondation.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois. Je débute dans Agnès de
+<i>l'École des Femmes</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un joli rôle.</p>
+
+<p>&mdash;Je te crois!</p>
+
+<p>Et, en se déshabillant, des vers lui venaient
+aux lèvres, et elle les murmurait:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Moi, j'ai blessé quelqu'un? fis-je tout étonnée.</p>
+<p>Oui, dit-elle, blessé; mais blessé tout de bon;</p>
+<p>Et c'est l'homme qu'hier vous vîtes du balcon.</p>
+<p>Las! qui pourrait, lui dis-je, en avoir été cause?</p>
+<p>Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose?...»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Tu vois, je n'ai pas maigri...</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal,</p>
+<p>Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal...»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>J'ai plutôt engraissé, mais pas trop.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Hé, mon Dieu! ma surprise est, fis-je, sans seconde;</p>
+<p>Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il écoutait ces vers avec plaisir. S'il n'avait
+pas beaucoup plus de lettres antiques ni de
+tradition française que ses jeunes contemporains,
+il avait plus de goût et des curiosités
+plus vives. Et, comme tous les Français,
+il aimait Molière, le comprenait, le sentait
+profondément.</p>
+
+<p>&mdash;C'est délicieux, dit-il. Maintenant viens.</p>
+
+<p>Elle laissa couler sa chemise avec une grâce
+tranquille et bienfaisante. Mais, parce qu'elle
+voulait se faire désirer, et pour l'amour de
+la comédie, elle commença le récit d'Agnès:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«J'étais sur le balcon à travailler au frais,</p>
+<p>Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès</p>
+<p>Un jeune homme bien fait qui, rencontrant ma vue...»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il l'appela, l'attira à lui. Elle lui glissa
+des bras, et, s'approchant de la psyché, elle
+continua de réciter et de jouer devant la
+glace:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«D'une humble révérence aussitôt me salue.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Elle fléchit le genou, une première fois
+légèrement, ensuite un peu plus bas, puis, la
+jambe gauche en avant, et rejetant la jambe
+droite en arrière, elle salua profondément:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Moi, pour ne point manquer à la civilité,</p>
+<p>Je fis la révérence aussi de mon côté...»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il l'appela, plus pressant. Mais elle fit
+une seconde révérence, dont elle marqua les
+temps avec une amusante précision. Et elle
+ne s'arrêta plus de réciter ni de faire des
+révérences aux endroits où le texte et la
+tradition les indiquent.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Soudain il me refait une autre révérence;</p>
+<p>Moi, j'en refais de même une autre en diligence;</p>
+<p>Et lui, d'une troisième aussitôt repartant,</p>
+<p>D'une troisième aussi j'y repars à l'instant...»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Elle exécutait tous les jeux de scène
+sérieusement, avec conscience et le soin de
+bien faire. Ses attitudes, dont quelques-unes
+déconcertaient parce qu'il eût fallu une jupe
+pour les expliquer, étaient presque toutes
+jolies et toutes intéressantes, en ce qu'elles
+accusaient dans un corps jeune des muscles
+fermes sous leur molle enveloppe, et révélaient,
+à chaque mouvement, des correspondances
+et des harmonies qu'on n'observe pas
+d'ordinaire.</p>
+
+<p>En revêtant sa nudité de la bienséance
+des attitudes et de l'ingénuité des expressions,
+elle réalisait par fortune et caprice
+un joyau d'art, une allégorie de l'Innocence
+dans le goût d'Allegrain ou de Clodion. Et,
+dans cette figurine animée résonnait avec
+une pureté délicieuse le grand vers comique.
+Robert, charmé malgré lui, la laissa aller
+jusqu'au bout. Ce qui l'amusait surtout,
+c'était que la chose la plus publique de
+toutes, une scène de théâtre, lui fût offerte
+ainsi d'une façon privée et secrète. Et, en
+observant les façons cérémonieuses de cette
+fille toute nue, il se donnait aussi le plaisir
+philosophique de découvrir avec quoi l'on
+fait de la dignité dans les meilleures compagnies.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Il passe, vient, repasse et toujours de plus belle</p>
+<p>Me fait à chaque fois révérence nouvelle;</p>
+<p>Et moi, qui tous ses tours fixement regardais,</p>
+<p>Nouvelle révérence aussi je lui rendais...»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Cependant elle admirait dans la glace ses
+seins fraîchement éclos, sa taille agile, ses
+bras un peu minces, ronds et fuselés, ses
+jambes fines, ses beaux genoux polis, et,
+voyant tout cela servir au bel art de la
+comédie, elle s'animait, s'exaltait; une
+légère rougeur, comme un fard, colorait ses
+joues.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Tant que si sur ce point la nuit ne fût venue,</p>
+<p>Toujours comme cela je me serais tenue,</p>
+<p>Ne voulant point céder, ni recevoir l'ennui</p>
+<p>Qu'il me pût estimer moins civile que lui...»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il lui cria, du lit, où il était accoudé:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, viens!</p>
+
+<p>Alors, tout animée et empourprée:</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, tu crois donc que je ne t'aime
+pas!...</p>
+
+<p>Elle se jeta au côté de son ami. Abandonnée
+et souple, elle renversa la tête, offrant
+aux baisers ses yeux voilés de cils ombreux
+et sa bouche entr'ouverte où luisait un
+humide éclair.</p>
+
+<p>Tout à coup elle se dressa sur ses genoux.
+Ses prunelles fixes étaient pleines
+d'une horreur indicible. De sa gorge sortit
+un cri rauque, suivi d'une plainte douce
+et longue comme un son d'orgue. Elle
+montra du doigt, en détournant la tête,
+la fourrure blanche étendue au pied du
+lit.</p>
+
+<p>&mdash;Là! là!... Il est couché en chien de
+fusil, la tête trouée... Il me regarde en riant
+avec du sang au coin de la bouche...</p>
+
+<p>Ses yeux, grands ouverts, roulèrent tout
+blancs. Son corps se tendit en arc, et quand
+il eut repris sa souplesse, elle tomba comme
+morte.</p>
+
+<p>Il lui mouilla les tempes d'eau froide et la
+ranima. D'une voix enfantine, elle se plaignit
+d'être brisée à toutes les jointures. Sentant
+une brûlure au creux de ses mains, elle
+regarda et vit que la paume était coupée et
+saignait.</p>
+
+<p>Elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est mes ongles qui sont entrés dans
+ma main. Ils sont pleins de sang, mes
+ongles, vois!</p>
+
+<p>Elle le remercia tendrement des soins qu'il
+lui avait donnés, et s'excusa avec douceur
+de lui causer tous ces ennuis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas pour ça que tu étais venu,
+hein?</p>
+
+<p>Elle essaya de sourire et regarda autour
+d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est joli, ici.</p>
+
+<p>Son regard rencontra le bulletin de répétition
+ouvert sur la table de nuit, et elle
+soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça fait que je sois une
+grande artiste, si je ne suis pas heureuse?</p>
+
+<p>Sans le savoir, elle répétait mot pour mot
+ce que Chevalier avait dit quand elle l'avait
+repoussé.</p>
+
+<p>Puis, soulevant sa tête encore lourde au-dessus
+de l'oreiller qu'elle avait creusé, elle
+tourna vers son amant ses yeux tristes et lui
+dit avec résignation:</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous aimions bien, nous deux.
+C'est fini. Nous ne serons plus jamais l'un à
+l'autre, plus jamais... Il ne veut pas!</p>
+
+<br />
+
+<h2>FIN</h2>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire comique, by Anatole France
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE ***
+
+***** This file should be named 17345-h.htm or 17345-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/7/3/4/17345/
+
+Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..92aa37e
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #17345 (https://www.gutenberg.org/ebooks/17345)