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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire comique + +Author: Anatole France + +Release Date: December 18, 2005 [EBook #17345] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +ANATOLE FRANCE + +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + +HISTOIRE COMIQUE + + + +QUATORZIÈME ÉDITION +PARIS +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS +3, RUE AUBER, 3 + +DU MÊME AUTEUR + +Format grand in-18. + + BALTHASAR 1 vol. + LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD (_Ouvrage couronné + par l'Académie française_) 1 -- + L'ÉTUI DE NACRE 1 -- + LE JARDIN D'ÉPICURE 1 -- + JOCASTE ET LE CHAT MAIGRE 1 -- + LE LIVRE DE MON AMI 1 -- + LE LYS ROUGE 1 -- + LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD 1 -- + LE PUITS DE SAINTE-CLAIRE 1 -- + LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE 1 -- + THAÏS 1 -- + LA VIE LITTÉRAIRE 4 -- + + HISTOIRE CONTEMPORAINE + + I.--L'ORME DU MAIL 1 vol. + II.--LE MANNEQUIN D'OSIER 1 -- + III.--L'ANNEAU D'AMÉTHYSTE 1 -- + IV.--MONSIEUR BERGERET À PARIS 1 -- + + ÉDITION ILLUSTRÉE + + CLIO (_Illustrations en couleurs de Mucha_) 1 vol. + + + + +HISTOIRE COMIQUE + + + + +I + + +C'était dans une loge d'actrice, à l'Odéon. Sous la lampe +électrique, Félicie Nanteuil, la tête poudrée, du bleu aux +paupières, du rouge aux joues et aux oreilles, du blanc au cou et +aux épaules, donnait le pied à madame Michon, l'habilleuse, qui lui +mettait de petits souliers noirs à talons rouges. Le docteur Trublet, +médecin du théâtre et ami des actrices, appuyait sur un coussin du +divan son crâne chauve, et, les mains jointes sur le ventre, croisait +ses jambes courtes. Il interrogeait: + +--Quoi encore, ma chère enfant? + +--Est-ce que je sais!... Des étouffements... des vertiges... Tout +d'un coup, une angoisse comme si j'allais mourir. C'est même ça le +plus pénible. + +--Êtes-vous prise quelquefois d'une soudaine envie de rire ou de +pleurer, sans cause apparente, sans raison? + +--Ça, je ne peux pas vous dire, parce que, dans la vie, on a tant de +raisons de rire ou de pleurer!... + +--Êtes-vous sujette à des éblouissements? + +--Non... Mais imaginez-vous, docteur, que je crois voir, la nuit, sous +les meubles, un chat qui me regarde avec des yeux de braise. + +--Tâchez de ne plus rêver de chat, dit madame Michon; parce que +c'est mauvais signe... Voir un chat, ça annonce trahison par des amis +et perfidie de femme. + +--Mais ce n'est pas en rêvant que je vois un chat! C'est tout +éveillée. + +Trublet, qui n'était de service à l'Odéon qu'une fois par mois, y +venait en voisin presque tous les soirs. Il aimait les comédiennes, +prenait plaisir à causer avec elles, leur donnait des conseils et +jouissait de leur confiance avec délicatesse. Il promit à Félicie +de lui faire tout de suite une ordonnance: + +--Ma chère enfant, nous soignerons l'estomac et vous ne verrez plus +de chats sous les meubles. + +Madame Michon rectifiait le corset. Et le docteur, subitement +assombri, la regardait qui tirait sur les lacets. + +--Ne froncez pas le sourcil, docteur, dit Félicie, je ne me serre +jamais. Avec la taille que j'ai, ce serait vraiment bête de ma part. + +Elle ajouta, pensant à sa meilleure camarade du théâtre: + +--C'est bon pour Fagette, qui n'a ni épaules ni hanches... Elle est +toute droite... Michon, tu peux gagner encore un peu... Je sais que +vous êtes l'ennemi des corsets, docteur. Je ne peux pourtant pas +m'habiller comme les femmes esthètes, avec des langes... Venez passer +votre main, vous verrez que je ne me serre pas trop. + +Il se défendit d'être l'ennemi des corsets, ne condamnant que les +corsets trop serrés. Il déplora que les femmes n'eussent aucun sens +de l'harmonie des lignes et qu'elles attachassent à la finesse de la +taille une idée de grâce et de beauté, sans comprendre que cette +beauté consistait tout entière dans les molles inflexions par +lesquelles le corps, après avoir fourni le superbe épanouissement +de la poitrine, s'amincit lentement au-dessous du thorax pour se +magnifier ensuite dans l'ample et tranquille évasement des flancs. + +--La taille, dit-il, la taille, puisqu'il faut employer ce mot +affreux, doit être un passage lent, insensible, et doux entre +les deux gloires de la femme, sa poitrine et son ventre. Et vous +l'étranglez stupidement, vous vous défoncez le thorax, qui entraîne +les seins dans sa ruine, vous vous aplatissez les fausses côtes, vous +vous creusez un horrible sillon au-dessus du nombril. Les négresses, +qui se taillent les dents en pointe et qui se fendent les lèvres pour +y introduire un disque de bois, se défigurent avec moins de barbarie. +Car, enfin, on conçoit qu'il reste encore de la splendeur féminine +à une créature qui s'est passé un anneau dans les cartilages du nez +et dont la lèvre est distendue par une rondelle d'acajou grande comme +ce pot de pommade. Mais la dévastation est entière quand la femme +exerce ses ravages dans le centre sacré de son empire. + +Insistant sur un sujet qui lui tenait à cœur, il reprit une à une +les déformations du squelette et des muscles causées par le corset, +et fit des descriptions imagées et précises, des peintures lugubres +et bouffonnes. Nanteuil riait en l'écoutant. Elle riait parce que, +étant femme, elle avait du penchant à rire des laideurs et des +misères physiques, parce que, rapportant tout à son petit monde +d'artistes, chaque difformité décrite par le docteur lui rappelait +une camarade du théâtre et s'imprimait dans son esprit en +caricature, et parce que, se sachant bien faite, elle se réjouissait +de son jeune corps, en se représentant toutes ces disgrâces de la +chair. Riant d'un rire clair, elle allait par la loge vers le docteur, +entraînant madame Michon, qui tenait les lacets comme des rênes, +avec un air de sorcière emportée au sabbat. + +--Restez donc tranquille! fit-elle. + +Et elle objecta que les femmes de la campagne, qui ne mettaient pas de +corset, étaient encore plus abîmées que les femmes de la ville. + +Le docteur reprocha amèrement aux civilisations occidentales leur +mépris et leur ignorance de la beauté vivante. + +Trublet, né dans l'ombre des tours de Saint-Sulpice, était allé, +jeune, exercer la médecine au Caire. Il en avait rapporté un peu +d'argent, une maladie de foie et la connaissance des mœurs diverses +des hommes. En son âge mûr, de retour au pays natal, il ne quittait +plus guère sa vieille rue de Seine et prenait grand plaisir à vivre, +un peu triste seulement de voir ses contemporains si malhabiles à +se reconnaître dans le déplorable malentendu qui, voilà dix-huit +siècles, brouilla l'humanité avec la nature. + +On frappa; une voix de femme cria du couloir: + +--C'est moi! + +Félicie, tandis qu'elle passait sa jupe rose, pria le docteur +d'ouvrir la porte. Madame Doulce entra, pesante, laissant à l'abandon +son corps massif, qu'elle avait su longtemps rassembler sur la scène, +et tendre à la dignité des mères nobles. + +--Bonjour, mignonne. Bonjour, docteur... Tu sais, Félicie, je ne suis +pas complimenteuse. Eh bien! je t'ai vue avant-hier et je t'assure +que dans le «deux» de _la Mère confidente_ tu fais des choses très +bien et qui ne sont pas faciles. + +Nanteuil sourit des yeux, et, comme il arrive toujours quand on +reçoit un compliment, elle en attendit un autre. + +Madame Doulce, invitée par le silence de Nanteuil, murmura de +nouvelles louanges: + +--... des choses excellentes, des choses personnelles. + +--Vous trouvez, madame Doulce? Tant mieux! parce que je ne sens pas +bien ce rôle-là. Et puis la grande Perrin m'ôte tous mes moyens. +C'est vrai! quand je m'assois sur les genoux de cette femme-là, ça +me fait un effet... Vous ne savez pas toutes les horreurs qu'elle +me dit à l'oreille pendant que nous sommes en scène. Elle est +enragée... Je comprends tout, mais il y a des choses qui me +dégoûtent... Michon, est-ce que le corsage ne fronce pas dans le +dos, à droite? + +--Ma chère enfant, s'écria Trublet avec enthousiasme, vous venez de +prononcer une parole admirable. + +--Laquelle? demanda simplement Nanteuil. + +--Vous avez dit: «Je comprends tout, mais il y a des choses qui me +dégoûtent.» Vous comprenez tout; les actions et les pensées des +hommes vous apparaissent comme des cas particuliers de la mécanique +universelle, vous n'en concevez ni colère ni haine. Mais il y a des +choses qui vous dégoûtent; vous avez de la délicatesse, et il est +bien vrai que la morale est affaire de goût. Mon enfant, je voudrais +qu'on pensât aussi sainement que vous à l'Académie des Sciences +morales. Oui, vous avez raison. Les instincts que vous attribuez +à votre camarade, il est aussi vain de les lui reprocher que de +reprocher à l'acide lactique d'être un acide à fonctions mixtes. + +--Qu'est-ce que vous dites? + +--Je dis que nous ne pouvons plus louer ni blâmer aucune pensée, +aucune action humaine, une fois que la nécessité de ces actions et +de ces pensées nous est démontrée. + +--Alors, vous approuvez les mœurs de la grande Perrin, vous, un homme +décoré! C'est du propre! + +Le docteur se souleva et dit: + +--Mon enfant, prêtez-moi, je vous prie, un moment d'attention. Je +vais vous faire un récit instructif: + +»Autrefois, la nature humaine était différente de ce qu'elle est +aujourd'hui. Il y avait non seulement des hommes et des femmes, mais +aussi des androgynes, c'est-à-dire des êtres qui réunissaient en +eux les deux sexes. Ces trois sortes d'hommes avaient quatre bras, +quatre jambes et deux visages. Ils étaient robustes et tournaient +rapidement sur eux-mêmes comme des roues. Leur force leur inspira +l'audace de combattre les dieux à l'exemple des Géants. Jupiter, ne +pouvant souffrir une telle insolence... + +--Michon, est-ce que la jupe ne traîne pas trop à gauche? demanda +Nanteuil. + +--... résolut, poursuivit le docteur, de les rendre moins forts et +moins hardis. Il sépara chaque homme en deux, de manière qu'il n'eut +plus que deux bras, deux jambes et une tête, et la race humaine fut +dès lors ce qu'elle est aujourd'hui. Chacun de nous n'est donc qu'une +moitié d'homme qui a été séparée de son tout comme on divise une +sole en deux parts. Ces moitiés cherchent toujours leurs moitiés. +L'amour que nous avons les uns pour les autres n'est que la force +qui nous pousse à réunir nos deux moitiés pour nous rétablir +dans notre ancienne perfection. Les hommes qui proviennent de la +séparation des androgynes aiment les femmes; les femmes qui ont cette +même origine aiment les hommes. Mais les femmes qui proviennent de la +séparation des femmes primitives n'accordent pas grande attention aux +hommes et sont portées vers les femmes. Ne soyez donc plus surprise +quand vous voyez... + +--C'est vous, docteur, qui avez imaginé cette histoire-là? demanda +Nanteuil, en piquant une rose à son corsage. + +Le docteur se défendit avec force d'en avoir rien inventé. Au +contraire, il en avait, disait-il, retranché une partie. + +--Tant mieux! s'écria Nanteuil. Parce que je vais vous dire: Celui +qui a trouvé ça n'est pas malin. + +--Il est mort, dit Trublet. + +Nanteuil exprima de nouveau le dégoût que lui inspirait sa +partenaire; mais madame Doulce, qui était prudente et déjeunait +quelquefois chez Jeanne Perrin, détourna la conversation. + +--Enfin, mignonne, tu le tiens, le rôle d'Angélique. Seulement, +rappelle-toi ce que je t'ai dit: il faut garder le geste un peu +étroit, la taille un peu raide. C'est le secret des ingénues. +Défie-toi de ta jolie souplesse naturelle. Les jeunes filles du +répertoire doivent être un rien poupée. C'est de style. Le costume +le veut. Vois-tu, Félicie, ce que tu dois observer avant tout, quand +tu joues dans _la Mère confidente_, qui est une délicieuse pièce... + +Félicie l'interrompit: + +--Moi, vous savez, pourvu que j'aie un bon rôle, la pièce, je m'en +fiche. Et puis, je n'aime pas bien Marivaux... Vous riez, docteur? +Est-ce que j'ai fait une gaffe? Ce n'est pas de Marivaux, _la Mère +confidente_? + +--Mais si! + +--Alors!... Vous cherchez toujours à m'embrouiller... Je disais que +cette Angélique m'agace. Je voudrais quelque chose de plus étoffé, +de plus en dehors... Ce soir, surtout, ce rôle m'horripile. + +--C'est une raison de croire que tu le joueras très bien, ma +mignonne, dit madame Doulce. + +Et elle professa: + +--Nous n'entrons jamais mieux dans nos rôles que lorsque nous +y entrons de force et malgré nous. Je pourrais vous en citer de +nombreux exemples. Et moi-même, dans _la Vivandière d'Austerlitz_, +j'ai étonné la salle entière par l'accent de ma gaieté, au moment +où l'on venait de m'annoncer que mon pauvre Doulce, si grand artiste +et si bon mari, avait été foudroyé d'apoplexie, à l'orchestre de +l'Opéra, en saisissant son cornet à piston. + +--Pourquoi veut-on absolument que je ne sois qu'une ingénue? demanda +Nanteuil, qui voulait être aussi une amoureuse, une grande coquette +et jouer tous les rôles. + +--Et cela se comprend, poursuivit obstinément madame Doulce. L'art +de la comédie est un art d'imitation. Or, ce qu'on n'éprouve pas, on +l'imite d'autant mieux. + +--Ne vous faites pas d'illusions, mon enfant, dit le docteur à +Félicie. Quand on est une ingénue, on le reste à jamais. On naît +Angélique ou Dorine, Célimène ou madame Pernelle. Au théâtre, les +unes ont toujours vingt ans, les autres toujours trente, les autres +toujours soixante... Vous, mademoiselle Nanteuil, vous aurez toujours +dix-huit ans et vous serez toujours une ingénue. + +--Je suis très contente de mon emploi, répondit Nanteuil, mais vous +ne pouvez pas exiger que j'interprète avec le même plaisir toutes +les ingénues. Il y a un rôle, par exemple, que je voudrais bien +jouer! C'est Agnès de _l'École des femmes_. + +Au seul nom d'Agnès! le docteur, ravi, murmura dans ses coussins: + + Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde? + +--Agnès, voilà un beau rôle! s'écria Nanteuil. Je l'ai demandé à +Pradel. + +Pradel, directeur du théâtre, était un ancien comédien, avisé +et bonhomme, dépouillé d'illusions et ne nourrissant point de trop +hautes espérances. Il aimait la paix, les livres et les femmes. +Nanteuil n'avait qu'à se louer de Pradel et elle parlait de lui sans +malveillance, avec une honnête liberté. + +--Il a été ignoble, il a été dégoûtant, infect, dit-elle; il +m'a refusé le rôle d'Agnès pour le donner à Falempin. Il faut dire +aussi que je ne lui avais pas demandé comme il fallait. Tandis que +Falempin, elle sait la manière, elle! je vous en réponds. Mais ça +m'est égal: si Pradel ne me laisse pas jouer Agnès, je l'envoie +promener, lui et son sale guignol! + +Madame Doulce continua de prodiguer ses enseignements inécoutés. +Comédienne de mérite, mais vieillie, usée, jamais plus engagée, +elle donnait des conseils aux débutantes, leur écrivait leurs +lettres, et gagnait ainsi l'unique repas qu'elle faisait presque +chaque jour, le matin ou le soir. + +Félicie, tandis que madame Michon lui nouait un velours noir autour +du cou, interrogea Trublet: + +--Docteur, vous dites que mes vertiges viennent de l'estomac: vous +êtes sûr? + +Avant que Trublet eût pu répondre, madame Doulce s'écria que les +vertiges venaient toujours de l'estomac, et qu'elle avait au sien, +deux ou trois heures après les repas, des gonflements douloureux. +Puis, elle demanda un remède au docteur. + +Cependant Félicie réfléchissait, car elle était capable de +réflexion. Tout à coup: + +--Docteur, je voudrais vous faire une question que vous trouverez +peut-être drôle... mais je voudrais bien savoir si, de connaître +tout ce qu'il y a dans le corps, d'avoir vu toutes les affaires que +nous avons au dedans de nous, ça ne vous gêne pas, des moments, avec +les femmes. Il me semble que, d'avoir l'idée de tout ça, ça devrait +vous dégoûter. + +Trublet, du fond de ses coussins, envoya un baiser à Félicie: + +--Ma chère enfant, il n'y a pas de plus fin, de plus riche, de plus +beau tissu que la peau d'une jolie femme. C'est ce que je me disais à +l'instant, en contemplant votre nuque, et vous concevez aisément que, +sous cette impression... + +Elle lui fit une grimace de guenon dédaigneuse. + +--Croyez-vous que c'est spirituel, de répondre par des imbécillités +à une question sérieuse? + +--Eh bien, mademoiselle, puisque vous le voulez, je vais vous faire +une réponse instructive. Il y a vingt ans, nous avions à l'hôpital +Saint-Joseph, dans la salle d'autopsie, une vieux surveillant ivrogne, +le père Rousseau, qui, tous les jours, à onze heures du matin, +déjeunait au bord de la table sur laquelle le cadavre était étendu. +Il déjeunait parce qu'il avait faim. Ceux qui ont faim, rien ne +les empêche de manger, dès qu'ils ont de quoi. Seulement, le père +Rousseau disait: «Je ne sais pas si c'est l'air de la salle qui le +veut, mais je ne peux rien manger que de frais et d'appétissant.» + +--Je comprends, dit Félicie. Il vous faut des petites +bouquetières... C'est défendu, vous savez... Mais vous êtes là +assis comme un Turc, et vous ne m'avez pas écrit mon ordonnance. + +Elle l'interrogea du regard. + +--L'estomac, où est-ce au juste? + +La porte était restée entr'ouverte. Un jeune homme très joli, très +élégant, la poussa, et, après avoir fait deux pas dans la loge, +demanda gentiment s'il pouvait entrer. + +--Vous, dit Nanteuil. + +Et elle lui tendit la main, qu'il baisa avec plaisir, correction et +fatuité. + +Il traita madame Doulce sans égards particuliers, et demanda: + +--Comment vous portez-vous, docteur Socrate? + +C'est ainsi qu'on appelait parfois Trublet, à cause de sa face camuse +et de sa parole subtile. + +Trublet, lui désignant Nanteuil: + +--Monsieur de Ligny, voici une jeune personne qui ne sait pas +précisément si elle a un estomac. La question est grave. Nous lui +conseillons de s'en rapporter, pour la réponse, à la petite fille +qui mangeait trop de confitures. Sa maman lui disait: «Tu te feras +mal à l'estomac.» Et elle répondit: «C'est les dames qui ont des +estomacs; les petites filles n'en n'ont pas.» + +--Mon Dieu! que vous êtes bête, docteur! s'écria Nanteuil. + +--Puissiez-vous dire vrai, mademoiselle. La bêtise, c'est l'aptitude +au bonheur. C'est le souverain contentement. C'est le premier des +biens dans une société policée. + +--Vous êtes paradoxal, mon cher docteur, observa M. de Ligny. Mais +je vous accorde qu'il vaut mieux être bête comme tout le monde que +d'avoir de l'esprit comme personne. + +--C'est vrai, ce qu'il dit là, Robert! s'écria Nanteuil, sincère et +pénétrée. + +Et elle ajouta, d'un ton méditatif: + +--Il y a au moins une chose certaine, docteur. C'est que la bêtise +empêche souvent de faire des bêtises. Je l'ai remarqué bien des +fois. Hommes ou femmes, ce ne sont pas les plus bêtes qui agissent +le plus bêtement. Ainsi, il y a des femmes intelligentes qui sont +stupides avec les hommes. + +--Vous voulez dire celles qui ne peuvent pas s'en passer. + +--On ne peut rien te cacher, mon petit Socrate. + +--Ah! soupira la grande Doulce, quelle terrible servitude! Toute femme +qui ne domine pas ses sens est perdue pour l'art. + +Nanteuil haussa ses jolies épaules, encore un peu pointues de +jeunesse: + +--Oh! oh! la grande aïeule, n'essayez donc pas d'abrutir la petite +classe. En voilà, des idées! De votre temps, est-ce que les +comédiennes dominaient leurs... comment avez-vous dit ça? Allons +donc! elles les dominaient pas du tout. + +S'apercevant que Nanteuil devenait orageuse, la grande Doulce se +retira avec prudence et dignité. Et, dans le couloir, elle fit encore +une recommandation: + +--Ma mignonne, souviens-toi de jouer Angélique en bouton de rose. Le +rôle l'exige. + +Mais Nanteuil, agacée, ne l'écoutait pas. + +--C'est vrai, dit-elle en s'asseyant devant sa toilette, elle me +fait bouillir, la vieille Doulce, avec sa morale! Elle croit qu'on a +oublié ses histoires? Elle se trompe. Madame Ravaud les raconte +six fois par semaine. Tout le monde sait qu'elle avait réduit son +musicien de mari à un tel état d'épuisement qu'un soir il tomba +dans son cornet à piston. Et ses amants, des hommes superbes, +demandez à Michon, en moins de deux ans elle en faisait des souffles, +des ombres. Voilà comment elle les dominait, ses... Et si on était +venu lui dire qu'elle était perdue pour l'art!... + +Le docteur Trublet tendit vers Nanteuil, comme pour l'arrêter, ses +deux mains ouvertes: + +--Ne vous indignez pas, mon enfant. Madame Doulce est sincère. Elle +aimait les hommes, maintenant elle aime Dieu. On aime ce qu'on peut, +comme on peut et avec ce qu'on a. Elle est devenue chaste et pieuse +à l'âge congruent. Elle observe toutes les pratiques de la religion: +elle va à la messe les dimanches et fêtes, elle... + +--Eh bien! elle a raison d'aller à la messe, déclara Nanteuil. +Michon, allume-moi une bougie pour chauffer mon rouge. Il faut que je +me refasse les lèvres... Certainement, elle a raison d'aller à la +messe. Mais la religion ne défend pas d'avoir un amant. + +--Vous croyez? demanda le docteur. + +--Ah! je connais ma religion mieux que vous, bien sûr! + +Une cloche lugubre sonna, et la voix lamentable de l'avertisseur monta +dans les couloirs: + +--La petite pièce est terminée!... + +Nanteuil se leva et passa à son poignet un ruban de velours avec un +médaillon d'acier. + +Agenouillée, madame Michon arrangeait les trois plis Watteau de +la robe rose et, la bouche pleine d'épingles, d'un coin de lèvres +exprimait cette maxime: + +--Ce qu'il y a de bon quand on est vieille, c'est que les hommes ne +peuvent plus vous faire souffrir. + +Robert de Ligny tira de son étui une cigarette: + +--Vous permettez?... + +Et il s'approcha de la bougie allumée sur la toilette. + +Nanteuil, qui ne le quittait pas des yeux, vit, sous les moustaches +ardentes et légères comme des flammes, les lèvres empourprées par +la lumière aspirer et puis souffler la fumée. Elle en sentit une +petite chaleur aux oreilles. Feignant de chercher ses bijoux, elle +effleura de sa bouche le cou de Ligny et lui murmura: + +--Attends-moi après le spectacle, dans un fiacre, au coin de la rue +de Tournon. + +A ce moment un bruit de voix et de pas monta du corridor. Les acteurs +de la petite pièce regagnaient leurs loges. + +--Docteur, passez-moi votre journal. + +--Il est bien ennuyeux, mademoiselle. + +--Passez-le-moi tout de même. + +Elle le prit et le tint en abat-jour au-dessus de sa tête. + +--La lumière me fait mal aux yeux. + +Il était vrai que, parfois, une clarté trop vive lui donnait +la migraine. Mais elle venait de se regarder dans la glace. Les +paupières bleues, les cils enduits d'une pâte noire, les joues +peintes, les lèvres dessinées au rouge en petit cœur, elle se +trouvait un air de morte fardée avec des yeux de verre, et ne voulait +pas que Ligny la vît ainsi. + +Tandis qu'elle tenait son visage dans l'ombre, un grand maigre garçon +entra dans la loge en se dandinant. Ses yeux sombres se creusaient +au-dessus d'un nez en bec de corbeau; sa bouche riait d'un rire +immobile; à son long cou, la pomme d'Adam faisait une grande ombre +sur son rabat. Il était costumé en huissier du répertoire. + +--C'est vous, Chevalier? Bonjour, mon ami, dit gaiement le docteur +Trublet, qui aimait les cabots, préférait les mauvais et avait un +goût spécial pour Chevalier. + +--Tout le monde, alors! s'écria Nanteuil. Ce n'est plus une loge, +c'est un moulin. + +--Mes compliments tout de même à la meunière, dit Chevalier. +Figurez-vous qu'il y a dans la salle un tas d'idiots. Vous ne le +croiriez pas? ils m'ont emboîté. + +--Ce n'est pas une raison pour entrer sans frapper, répondit +Nanteuil, hargneuse. + +Le docteur fit remarquer que M. de Ligny avait laissé la porte +ouverte. Alors Nanteuil à Ligny, avec un accent de tendre reproche: + +--Vraiment, vous avez fait cela?... Mais, quand on est entré, on +ferme la porte aux autres: c'est élémentaire. + +Elle s'enveloppa d'un manteau de flanelle blanche. + +L'avertisseur appela les artistes en scène. + +Elle prit la main que lui tendit Ligny et, cherchant des doigts le +poignet, elle enfonça l'ongle à l'endroit où la peau, près des +veines, est tendre. Puis elle disparut dans le corridor sombre. + + + + +II + + +Chevalier, après avoir remis son costume de ville, s'assit dans une +baignoire, à côté de madame Doulce. Il contemplait Félicie, menue +et lointaine sur la scène. Et, se rappelant qu'il l'avait tenue entre +ses bras dans sa mansarde de la rue des Martyrs, il pleura de douleur +et de rage. + +Ils s'étaient rencontrés, l'année précédente, dans une fête +donnée sous le patronage du député Lecureuil, au bénéfice des +artistes pauvres du neuvième arrondissement. Il avait rôdé autour +d'elle, muet, affamé, les dents longues et les yeux flamboyants. Et, +durant quinze jours, il l'avait poursuivie sans repos. Elle, froide et +tranquille, avait semblé l'ignorer; puis elle avait cédé tout d'un +coup et si brusquement que, ce jour-là, en la quittant, radieux et +surpris encore, il lui avait dit une bêtise. Il lui avait dit: «Moi, +qui te croyais en porcelaine!...» Durant trois mois entiers, il +avait goûté des joies aiguës comme la douleur. Puis Félicie était +devenue fuyante, lointaine, étrangère. Maintenant, elle ne l'aimait +plus. Il en cherchait la raison sans pouvoir la trouver. Il souffrait +de n'être plus aimé; il souffrait plus encore d'être jaloux. Sans +doute, aux premières et belles heures de son amour, il n'avait +pas ignoré que Félicie eût un amant, Girmandel, huissier rue de +Provence; et il en avait été malheureux. Mais, ne le voyant jamais, +il s'en faisait une idée si confuse et si mal déterminée que +sa jalousie se perdait dans le vague. Félicie lui disait qu'avec +Girmandel elle n'avait jamais pris aucune part à ce qui se passait, +ni même essayé de feindre; il la croyait. Et c'était pour lui une +vive satisfaction. Elle lui disait encore que depuis longtemps, depuis +des mois, Girmandel n'était pour elle qu'un ami, et il la croyait. +Enfin, il trompait l'huissier et sentait agréablement cet avantage. +Il avait appris aussi que Félicie, qui achevait sa seconde année +de Conservatoire, ne s'était pas refusée à son professeur. Mais la +peine qu'il en avait ressentie était adoucie par la considération +d'un usage auguste et séculaire. Maintenant, Robert de Ligny lui +causait d'intolérables souffrances. Depuis quelque temps, il le +trouvait sans cesse près d'elle. Qu'elle aimât Robert, il n'en +pouvait douter. Et si parfois il pensait qu'elle ne s'était pas +encore donnée à cet homme, c'était sans raison et seulement pour +soulager de temps en temps sa souffrance. + +Des applaudissements réguliers éclatèrent au fond du théâtre et +quelques messieurs de l'orchestre, avec un léger murmure des lèvres, +battirent des mains lentement et sans bruit. Nanteuil venait de donner +sa dernière réplique à Jeanne Perrin. + +--_Brava! brava!_ Elle est délicieuse, cette petite, soupira madame +Doulce. + +Dans sa jalouse rage, Chevalier fut mauvais camarade. Il posa un doigt +sur son front: + +--Elle joue avec ça. + +Puis, étendant la main sur son cœur: + +--C'est avec ça qu'il faut jouer. + +--Merci, mon ami, merci! murmura madame Doulce, reconnaissant dans ces +maximes sa louange manifeste. + +Elle disait, en effet, qu'on ne joue bien qu'en jouant avec son cœur +elle professait que, pour exprimer fortement une passion, il faut +l'éprouver, et qu'il est nécessaire de sentir les impressions qu'on +doit rendre. Elle se donnait volontiers en exemple. Reine tragique, +après avoir vidé sur la scène une coupe de poison, elle avait eu +toute la nuit les entrailles en feu. Elle disait néanmoins: «L'art +dramatique est un art d'imitation, et l'on imite d'autant mieux un +sentiment qu'on ne l'éprouve pas.» Et, pour illustrer cette maxime, +elle trouvait encore des exemples dans sa carrière triomphale. + +Elle poussa un long soupir: + +--Cette petite est admirablement douée. Mais il faut la plaindre: +elle vient dans de mauvais jours. Il n'y a plus de public, plus de +critique, plus de pièces, plus de théâtres, plus d'artistes. C'est +la décadence de l'art. + +Chevalier secoua la tête: + +--Ne la plaignez pas: elle aura tout ce qu'on peut désirer, le +succès, la fortune. Elle est rosse. La rosserie mène à tout. Tandis +que les gens de cœur n'ont qu'à se mettre une pierre au cou et à +se jeter dans la rivière. Mais moi aussi, j'irai loin, moi aussi, je +monterai haut. Moi aussi, je serai rosse. + +Il se leva et sortit sans attendre la fin du spectacle. Il ne remonta +pas à la loge de Félicie, de peur d'y rencontrer Ligny dont la +vue lui était insupportable, et parce que, de la sorte, il pouvait +s'imaginer que Ligny n'y était pas revenu. + +Éprouvant un malaise physique à s'éloigner d'elle, il fit cinq +ou six tours sous les galeries éteintes et désertes de l'Odéon, +descendit les degrés dans la nuit et prit la rue de Médicis. Les +cochers sommeillaient sur leurs sièges, en attendant la fin du +spectacle, et, sur la cime des platanes, la lune courait dans les +nuées. Gardant un reste d'espoir absurde et doux, cette nuit-là +comme les autres nuits, il allait attendre Félicie chez sa mère. + + + + +III + + +Madame Nanteuil habitait avec sa fille, au cinquième étage d'une +maison du boulevard Saint-Michel, un petit appartement dont les +fenêtres s'ouvraient sur le jardin du Luxembourg. Elle reçut +Chevalier avec bienveillance, lui sachant gré d'aimer Félicie et de +n'être pas aimé d'elle, et ignorant, par principe, qu'il eût été +l'amant de sa fille. Elle le fit asseoir près d'elle, dans la salle +à manger où brûlait dans le poêle un feu de coke. A la clarté de +la lampe, des revolvers d'ordonnance, des sabres avec la dragonne à +glands d'or, luisaient sur le mur, autour d'une cuirasse de femme, +armée de rondelles de fer-blanc à l'endroit des seins, pièce +d'armure que, l'hiver précédent, Félicie, encore élève du +Conservatoire, avait portée pour représenter Jeanne d'Arc chez +une duchesse spirite. Veuve d'officier et mère d'actrice, madame +Nanteuil, de son vrai nom madame Nanteau, conservait ces trophées. + +--Félicie n'est pas encore rentrée, monsieur Chevalier. Je ne +l'attends pas avant minuit. Elle est en scène jusqu'à la fin du +spectacle. + +--Je le sais: j'étais de la première pièce. J'ai quitté le +théâtre après le «un» de _la Mère confidente_. + +--Oh! monsieur Chevalier, pourquoi n'êtes-vous pas resté jusqu'à la +fin? Ma fille aurait été bien contente si vous étiez resté. Quand +on joue, on aime à avoir des amis dans la salle. + +Chevalier répondit d'une façon ambiguë: + +--Oh! les amis, ce n'est pas ce qui manque. + +--Vous vous trompez, monsieur Chevalier; les bons amis sont rares. +Madame Doulce était là, sans doute? A-t-elle été contente de +Félicie? + +Et elle ajouta très humblement: + +--Je serais vraiment heureuse qu'elle eût du succès. Il est si +difficile de percer dans son état, quand on est seule, sans appui, +sans protections! Et elle a bien besoin de réussir, la pauvre petite! + +Chevalier n'avait pas le cœur à s'apitoyer sur Félicie. Il dit +brusquement, en haussant les épaules: + +--Ah! ne vous inquiétez donc pas. Elle réussira. Elle est +comédienne dans l'âme. Elle a le théâtre dans le corps. Elle l'a +dans les jambes. + +Madame Nanteuil sourit paisiblement: + +--La pauvre enfant! Elles ne sont pas bien grosses, ses jambes. +Félicie n'a pas une mauvaise santé. Mais il ne faut pas qu'elle se +fatigue. Elle a souvent des vertiges, des migraines. + +La bonne vint mettre sur la table un plat de charcuterie, une +bouteille et des assiettes. + +Cependant Chevalier cherchait dans son esprit le moyen d'amener à +propos une question qu'il avait sur les lèvres depuis le bas +de l'escalier. Il voulait savoir si Félicie fréquentait encore +Girmandel, dont il n'entendait plus parler. Nous formons des souhaits +proportionnés à notre état. Maintenant, dans la misère de son +existence, dans la détresse de son cœur, il désirait ardemment que +Félicie, qui ne l'aimait plus, aimât Girmandel qu'elle aimait peu, +et toute son espérance était que Girmandel la gardât pour lui, la +prît toute et ne laissât rien d'elle à Robert de Ligny. L'idée +que la jeune fille était avec Girmandel soulageait sa jalousie, et il +tremblait d'apprendre qu'elle avait quitté l'huissier. + +Certes, il ne se serait jamais permis d'interroger une mère sur les +amants de sa fille. Mais on pouvait parler de Girmandel à madame +Nanteuil, qui ne voyait rien que d'honorable dans ses relations de +famille avec l'officier ministériel, homme riche, marié et père de +deux filles charmantes. Il fallait seulement, pour amener le nom de +l'huissier dans la conversation, user d'un artifice. Chevalier en +trouva un qui lui parut ingénieux. + +--A propos, dit-il, j'ai rencontré Girmandel en voiture. + +Madame Nanteuil ne fit point de réponse. + +--Il passait en fiacre sur le boulevard Saint-Michel. J'ai bien cru le +reconnaître. Je serais surpris si ce n'était pas lui. + +Madame Nanteuil ne fit point de réponse. + +--Sa barbe blonde, son visage rouge... Il est très reconnaissable, +Girmandel. + +Madame Nanteuil ne fit point de réponse. + +--Vous étiez très liées avec lui, dans le temps, vous et Félicie. +Est-ce que vous le voyez toujours? + +Madame Nanteuil répondit mollement: + +--Monsieur Girmandel? mais oui, nous le voyons toujours... + +A cette parole, Chevalier ressentit presque de la joie. Mais elle +l'avait trompé; elle n'avait pas dit la vérité. Elle avait menti +par amour-propre et pour ne pas révéler un secret domestique, +qu'elle ne jugeait point à l'honneur de sa maison. Ce qui était +vrai, c'est que, dans l'emportement de son amour pour Ligny, Félicie +avait plaqué Girmandel, et l'huissier, qui pourtant était homme du +monde, avait cessé net d'éclairer. Madame Nanteuil, à son âge, +avait repris un amant par amour maternel et pour que sa fille ne fût +pas dans le besoin. Elle avait renoué sa vieille liaison avec Tony +Meyer, le marchand de tableaux de la rue de Clichy. Tony Meyer ne +remplaçait pas avantageusement Girmandel: il donnait peu d'argent. +Madame Nanteuil, qui était sage et savait le prix des choses, n'en +murmurait pas, et elle était récompensée de son dévouement, +car, depuis six semaines qu'elle était aimée à nouveau, elle +rajeunissait. + +Chevalier, qui suivait son idée, demanda: + +--Girmandel, il n'est plus jeune? + +--Il n'est pas vieux, dit madame Nanteuil. Un homme n'est pas vieux à +quarante ans. + +--Est-ce qu'il n'est pas ramolli? + +--Mais non, répondit madame Nanteuil avec tranquillité. + +Chevalier, songeur, se tut. Madame Nanteuil s'assoupit. Puis, tirée +de sa somnolence par la bonne qui apportait la salière et la carafe, +elle demanda: + +--Et vous, monsieur Chevalier, êtes-vous content? + +Non, il n'était pas content. Les critiques s'entendaient pour lui +casser les reins. Et la preuve qu'ils étaient coalisés contre lui, +c'est qu'ils disaient tous la même chose: ils disaient qu'il avait le +masque ingrat. + +--Un masque ingrat! s'écriait-il indigné, ils devraient dire: un +masque prédestiné... Je vais vous expliquer, madame Nanteuil. Je +vois grand: c'est ce qui me fait du tort. Ainsi, dans _la Nuit du +23 octobre_, qu'on répète en ce moment, je fais Florentin: +six répliques, une panne... Mais j'ai grandi le personnage +démesurément. Durville est furieux. Il me coupe tous mes effets. + +Madame Nanteuil, placide et bienveillante, trouva de bonnes paroles. +Il y avait des obstacles, mais on finissait par les surmonter. +Sa fille aussi s'était heurtée au mauvais vouloir de certains +critiques. + +--Minuit et demi! dit Chevalier assombri. Félicie est en retard. + +Madame Nanteuil supposait qu'elle avait été retenue par madame +Doulce. + +--Madame Doulce se charge ordinairement de la ramener, et vous savez +qu'elle n'est jamais pressée. + +Chevalier se leva et fit mine de s'en aller, pour montrer qu'il avait +de l'usage. Madame Nanteuil le retint. + +--Restez donc: Félicie ne va pas tarder à rentrer. Elle sera bien +contente de vous trouver ici. Vous souperez avec elle. + +Madame Nanteuil s'assoupit de nouveau sur sa chaise. Chevalier, +silencieux, attachait son regard au cartel pendu contre la muraille +et, à mesure que l'aiguille s'avançait sur le cadran, il sentait une +plaie brûlante s'agrandir dans sa poitrine, et chaque menu coup du +balancier le touchait au vif, aiguillonnait sa jalousie, en marquant +les moments que Nanteuil passait avec Ligny. Car il était sûr, +maintenant, qu'ils étaient ensemble. Le silence de la nuit, +interrompu seulement par le bruit sourd des fiacres qui roulaient +sur le boulevard, favorisait les images et les réflexions qui le +torturaient. Il les voyait. + +Réveillée en sursaut par des chants montés du trottoir, madame +Nanteuil confirma la pensée sur laquelle elle s'était endormie. + +--C'est ce que je dis toujours à Félicie: on ne doit pas se +décourager. Il y a dans la vie de mauvais jours... + +Chevalier fit signe qu'il y en avait. + +--Mais ceux qui souffrent, dit-il, n'ont que ce qu'ils méritent. Il +ne faut qu'un moment pour s'ôter tous les ennuis, pas vrai? + +Elle approuva: certainement il y avait des chances subites, surtout au +théâtre. + +Il reprit d'une voix profonde, intérieure: + + +--Si l'on croit que c'est pour le théâtre que je me fais du mauvais +sang... Le théâtre, je suis bien sûr de m'y faire une place, un +jour, et belle!... Mais à quoi sert d'être un grand artiste, si l'on +n'est pas heureux? Il y a des ennuis bêtes qui sont terribles. +Des douleurs qui vous battent les tempes par petits coups égaux et +réguliers comme le tic tac de cette pendule et qui rendent fou. + +Il s'arrêta; le regard sombre de ses yeux creux contemplait la +panoplie suspendue au mur. Puis il reprit: + +--Ces ennuis bêtes, ces douleurs ridicules, si on les supporte trop +longtemps, c'est qu'on est un lâche. + +Et il tâta l'étui du revolver qu'il portait constamment dans sa +poche. + +Madame Nanteuil l'écoutait, sereine, avec cette douce volonté de ne +rien savoir, qui était tout son génie dans la vie. + +--Une chose terrible aussi, dit-elle, c'est la cuisine. Félicie est +dégoûtée de tout. On ne sait que lui faire. + +A partir de ce moment, la conversation languissante se traîna en +paroles détachées, qui n'avaient que peu de sens. Madame Nanteuil, +la bonne, le feu de coke, la lampe, l'assiette de charcuterie, +dans une tristesse morne, attendaient Félicie. Une heure sonna. La +souffrance de Chevalier était maintenant abondante et tranquille. +Il possédait la certitude. Les voitures, plus rares, roulaient plus +sonores sur la chaussée. Le bruit d'une de ces voitures s'arrêta +devant la maison. Quelques instants après, il entendit le petit +grillotis de la clé dans la serrure, le choc d'une porte, des pas +légers dans l'antichambre. + +La pendule marquait une heure vingt-trois minutes. Il fut tout à coup +agité de trouble et d'espérance. C'était elle! Qui sait ce qu'elle +dirait? Peut-être qu'elle expliquerait ce retard de la façon la plus +naturelle. + +Félicie entra dans la salle à manger, les cheveux en désordre, +l'œil brillant, les joues blanches, les lèvres avivées et +froissées, lasse, indifférente, muette, heureuse, jolie, ayant l'ait +de garder sous son manteau, qu'elle tenait des deux mains fermé sur +elle, un reste de chaleur et de volupté. + +Sa mère lui dit: + +--Je commençais à être inquiète... Tu ne te défais pas? Elle +répondit: + +--J'ai faim. + +Elle se laissa tomber sur une chaise, devant la petite table ronde. +Rejetant son manteau sur le dossier, elle découvrit son buste fin +dans sa petite robe noire de pensionnaire, et, le coude gauche sur la +toile cirée de la table, elle se mit à piquer de sa fourchette les +tranches de saucisson. + +--Est-ce que ça a bien marché ce soir? demanda madame Nanteuil. + +--Très bien. + +--Tu vois: Chevalier est venu te tenir compagnie. C'est gentil à lui, +n'est-ce pas? + +--Ah! Chevalier... eh bien! qu'il se mette à table. + +Et, sans plus répondre aux questions de sa mère, elle mangeait, +avide et charmante, comme Cérès chez la vieille femme. Puis elle +repoussa son assiette et, renversée sur sa chaise, les paupières +mi-closes, la bouche entr'ouverte, elle sourit d'un sourire qui +ressemblait à un baiser. + +Madame Nanteuil, ayant pris son vin chaud, se leva. + +--Vous m'excuserez, monsieur Chevalier: j'ai mes comptes à mettre à +jour. + +Tels étaient les termes par lesquels elle annonçait ordinairement +qu'elle allait se coucher. + +Resté seul avec Félicie, Chevalier lui dit violemment: + +--C'est bête! c'est lâche! mais je t'aime à en devenir fou... Tu +entends, Félicie? + +--Pour sûr, que j'entends! Tu n'as pas besoin de parler si haut. + +--C'est ridicule, n'est-ce pas? + +--Non, ce n'est pas ridicule, c'est... + +Elle n'acheva pas. + +Il s'approcha d'elle, tirant sa chaise sous lui. + +--Tu es rentrée à une heure vingt-cinq. C'est Ligny qui t'a +reconduite, j'en suis sûr. Il t'a reconduite en fiacre. J'ai entendu +la voiture s'arrêter devant ta maison. + +Comme elle ne répondait pas, il reprit: + +--Dis le contraire! + +Elle se tut. Et il répéta d'une voix pressante et comme suppliante: + +--Dis que non!... + +Si elle avait voulu, d'une parole, d'un seul mot, d'un petit mouvement +de la tête et des épaules, elle l'aurait rendu très doux et presque +heureux. Mais elle garda un silence méchant. Les lèvres serrées, le +regard lointain, elle semblait perdue dans un rêve. + +Il poussa un soupir rauque: + +--Imbécile que j'étais, je ne pensais pas à cela! Je me disais que +tu reviendrais chez toi, comme les autres jours, avec madame Doulce, +ou toute seule... Ah! si j'avais su que tu te ferais reconduire par +cet individu!... + +--Eh bien! qu'est-ce que tu aurais fait si tu avais su? + +--Je vous aurais suivis, pardi! + +Elle arrêta durement sur lui ses prunelles trop claires: + +--Ça, je te le défends, tu m'entends! Si j'apprends que tu m'as +suivie une seule fois, je ne te revois plus. D'abord, tu n'as pas le +droit de me suivre. Je suis libre de faire ce que je veux, peut-être! + +Suffoqué de surprise et de colère, il balbutia: + +--Pas le droit? Pas le droit?... Tu dis que je n'ai pas le droit?... + +--Non, tu n'as pas le droit... Et puis, je ne veux pas. + +Son visage prit une expression de dégoût: + +--C'est ignoble d'espionner une femme. Si tu essayes seulement une +fois de savoir où je vais, je te fiche à la porte, et ce ne sera pas +long. + +--Alors, murmura-t-il, plein de stupeur, nous ne sommes rien l'un +pour l'autre, je ne suis rien pour toi... Nous n'avons pas été +ensemble... Voyons, Félicie, rappelle-toi... + +Mais elle, impatientée: + +--Ah! qu'est-ce que tu veux que je me rappelle?... + +--Félicie, pense que tu t'es donnée à moi! + +--Tu ne veux pas pourtant, mon cher, que j'y pense toute la journée. +Ce serait abusif. + +Il la regarda quelque temps avec plus de curiosité que de colère et +lui dit, moitié amer et moitié doux: + +--On peut dire que tu es rosse!... Sois-le, Félicie! Sois-le, tant +que tu voudras! Qu'est-ce que ça fait, puisque je t'aime? Tu es à +moi, je te reprends; je te reprends et je te garde. Voyons! je ne peux +pas souffrir toujours comme une pauvre bête. Écoute: Je passerai +l'éponge. Nous recommencerons notre amour. Et, cette fois, ce sera +très bien. Et tu seras à moi pour toujours, à moi seul. Je suis +un honnête homme, tu sais. Tu peux compter sur moi. Je t'épouserai +quand j'aurai une position. + +Elle le regarda avec une surprise dédaigneuse. Il crut qu'elle avait +des doutes sur son avenir dramatique, et, pour les dissiper, il dit, +dressé sur ses longues jambes: + +--Tu ne crois pas à mon étoile, Félicie? Tu as tort. Je me sens +capable de grandes créations. Qu'on me donne un rôle, et on verra. +Et je n'ai pas seulement la comédie en moi, j'ai le drame, j'ai la +tragédie... Oui, la tragédie. Je sais dire les vers. Et c'est un +talent qui se fait rare aujourd'hui... Aussi ne crois pas, Félicie, +que je te fasse un affront en t'offrant de t'épouser. Loin de là!... +Nous nous marierons plus tard, quand ce sera possible et convenable. +Rien ne presse, bien sûr. En attendant, nous reprendrons nos bonnes +habitudes de la rue des Martyrs... Tu te souviens, Félicie: nous y +avons été si heureux! Le lit n'était pas large, mais nous disions: +«Ça ne fait rien...» J'ai maintenant deux belles chambres dans +la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, derrière +Saint-Étienne-du-Mont. Il y a ton portrait sur tous les murs... Tu +y retrouveras le petit lit de la rue des Martyrs... Mais écoute-moi +bien, j'ai trop souffert; je ne veux plus souffrir. J'exige que tu +sois à moi, à moi seul. + +Tandis qu'il parlait, Félicie était allée prendre sur la cheminée +les cartes avec lesquelles sa mère jouait tous les soirs et elle les +étalait sur la table. + +--A moi seul... Tu m'entends, Félicie. + +--Laisse-moi tranquille, je fais une réussite. + +--Écoute-moi, Félicie. J'exige que tu ne reçoives plus dans ta loge +cet imbécile... + +Examinant ses cartes, elle murmura: + +--Toutes les noires sont en bas. + +--Cet imbécile, parfaitement. C'est un diplomate, et le ministère +des Affaires étrangères, aujourd'hui, c'est le refuge des +incapables. + +Il haussa la voix: + +--Félicie, dans ton intérêt comme dans le mien, écoute-moi. + +--Ne crie donc pas: maman dort. + +Il reprit d'une voix sourde: + +--Sache bien que je ne veux pas que Ligny devienne ton amant. + +Elle releva sa petite tête méchante: + +--Et s'il l'est? + +Il fit un pas vers elle, sa chaise levée, la regarda d'un œil fou en +riant d'un rire fêlé: + +--S'il l'est, il ne le sera pas longtemps. + +Et il laissa retomber sa chaise. + +Maintenant elle avait peur. Elle s'efforça de sourire. + +--Tu vois bien que je plaisante. + +Elle réussit, sans trop de peine, à lui faire croire qu'elle lui +avait parlé de cette manière seulement pour le punir, parce qu'il +devenait insupportable. Il se calma. Elle lui dit alors qu'elle était +lasse, qu'elle tombait de sommeil. Il se décida enfin à s'en aller. +Sur le palier, il se retourna et dit: + +--Félicie, je te conseille, pour éviter un malheur, de ne plus +revoir Ligny. + +Elle lui cria par la porte entre-bâillée: + +--Tape au carreau de la loge pour qu'on t'ouvre! + + + + +IV + + +Dans la salle obscure, de grands pans de toile couvraient le balcon +et les loges. L'orchestre était revêtu d'une housse immense, qui, +retroussée sur les bords, laissait place à quelques figures humaines +pâlissant en cette ombre, comédiens, machinistes, costumiers, amis +du directeur, mères et amants d'actrices. Des yeux s'allumaient çà +et là dans le creux noir des baignoires. + +On répétait pour la cinquante-sixième fois _la Nuit du 23 octobre +1812_, drame célèbre, vieux de vingt ans, et qui n'avait pas encore +été représenté à ce théâtre. La pièce était sue et l'on avait +fixé au lendemain cette dernière répétition particulière que, sur +les scènes moins austères que l'Odéon, on nomme la «répétition +des couturières». + +Nanteuil n'était pas de la pièce. Mais elle avait eu affaire ce +jour-là au théâtre, et comme on lui avait dit que Marie-Claire +était exécrable dans le rôle de la générale Malet, elle était +venue voir un peu, cachée au fond d'une baignoire. + +La grande scène du «deux» commençait. Le décor représentait une +mansarde de la maison de santé où le conspirateur était détenu +en 1812. Durville, qui tenait le rôle du général Malet, venait de +faire son entrée. Il répétait en costume: longue redingote bleue, +avec le collet par-dessus les oreilles, culotte chamois à pont. Et +déjà même il s'était fait une tête, la tête glabre et martiale +des généraux de l'Empire, avec la patte de lièvre qui passa des +vainqueurs d'Austerlitz à leurs fils les bourgeois de Juillet. +Debout, le coude droit dans la main gauche et le front dans la main +droite, il exhalait l'orgueil de sa voix profonde et de sa culotte +collante. + +»--Seul, sans argent, du fond d'une prison, s'attaquer à ce colosse +qui commande un million de soldats et qui fait trembler tous +les peuples et tous les rois de l'Europe... Eh bien! ce colosse +s'écroulera. + +Du fond de la scène, le vieux Maury, qui faisait le conspirateur +Jacquemont, donna la réplique: + +»--Il peut, en tombant, nous écraser dans sa chute. + +Soudain des cris à la fois plaintifs et furieux s'élevèrent de +l'orchestre. + +L'auteur éclatait. C'était un homme de soixante-dix ans, qui +bouillait de jeunesse. + +--Qu'est-ce que je vois là, au fond? Ce n'est pas un acteur, c'est +une cheminée. Il faudra faire venir les fumistes, les marbriers pour +l'ôter de là... Maury, remuez-vous donc, sacrebleu! + +Maury passa. + +»--Il peut, en tombant, nous écraser dans sa chute... Je reconnais +que ce ne sera pas de votre faute, général. Votre proclamation +est excellente. Vous leur promettez une constitution, la liberté, +l'égalité... C'est du machiavélisme! + +Durville répliqua: + +»--Et du meilleur. Race incorrigible, ils s'apprêtent à violer les +serments qu'ils n'ont pas faits encore, et, parce qu'ils mentent, ils +se croient des Machiavels... Le pouvoir absolu, qu'en ferez-vous donc, +imbéciles?... + +La voix stridente de l'auteur grinça: + +--Vous n'y êtes pas, Dauville. + +--Moi? demanda Durville étonné. + +--Oui, vous, Dauville, vous ne comprenez pas un mot de ce que vous +dites. + +Pour humilier les cabots, pour abattre leur superbe, cet homme qui, +de sa vie, n'avait oublié le nom d'une crémière ou d'un portier, +dédaignait de retenir les noms des plus illustres comédiens. + +--Dauville, mon ami, reprenez-moi ça. + +Il jouait tous les rôles. Joyeux, funèbre, violent, tendre, +impétueux, caressant, il prenait une voix tour à tour grave et +flûtée; il soupirait, il rugissait, il riait, il pleurait. Il se +transformait, ainsi que l'homme du conte populaire, en flamme, en +fleuve, en femme, en tigre. + +Dans les coulisses, les comédiens n'échangeaient entre eux que des +propos insignifiants et brefs. Leur liberté de parole, leur facilité +de mœurs, la familiarité de leurs habitudes ne les empêchaient pas +de garder ce que, dans toute réunion d'hommes, il faut d'hypocrisie +pour que les gens puissent se regarder les uns les autres sans horreur +et sans dégoût. Même il régnait dans cet atelier d'art en pleine +activité une belle apparence d'accord et d'union, un sentiment +unanime créé par la pensée, haute ou médiocre, de l'auteur, un +esprit d'ordre qui obligeait toutes les rivalités et tous les mauvais +vouloirs à se changer en bonne volonté et en harmonieux concours. + +Nanteuil, dans sa loge, se sentait mal à l'aise en pensant que +Chevalier était là tout près. Depuis l'avant-veille, depuis la nuit +où il avait proféré d'obscures menaces, elle ne l'avait pas revu +et la peur qu'il lui avait faite restait en elle. «Félicie, pour +éviter un malheur, je te conseille de ne plus revoir Ligny»: +qu'est-ce que cela voulait dire? Elle réfléchissait sur lui +sérieusement. Ce garçon qui, l'avant-veille encore, lui semblait +insignifiant et banal, qu'elle avait bien trop vu, qu'elle savait par +cœur, comme il lui apparaissait maintenant mystérieux et plein +de secrets! Comme elle s'apercevait tout à coup qu'elle ne le +connaissait pas! De quoi était-il capable? Elle s'efforçait de le +deviner. Qu'allait-il faire? Rien, sans doute. Tous les hommes qu'on +quitte menacent et ne font rien. Mais Chevalier était-il un homme +tout à fait comme les autres? On le disait fou. C'était une manière +de parler. Mais elle ignorait elle-même s'il n'y avait pas en lui un +peu de folie. A présent, elle l'étudiait avec un sincère intérêt. +Très intelligente, elle ne lui avait jamais trouvé beaucoup +d'intelligence; mais il l'avait surprise plusieurs fois par +l'obstination de sa volonté. Elle se rappelait de lui des actes +d'énergie sauvage. Naturellement jaloux, il y avait des choses qu'il +comprenait. Il savait à quoi une femme est obligée, pour se faire +une place au théâtre, ou pour avoir des toilettes; mais il ne +voulait pas qu'on le trompât par amour. Était-ce un homme à +commettre un crime, à faire un malheur? Voilà ce qu'elle ne pouvait +découvrir. Elle se rappelait la manie que ce garçon avait de +manier des armes. Quand elle allait le voir, rue des Martyrs, elle +le trouvait toujours dans sa chambre démontant et nettoyant un +vieux fusil. Pourtant il ne chassait jamais. Il se vantait d'être un +excellent tireur et portait un revolver sur lui. Mais qu'est-ce que +cela prouvait? Jamais encore elle n'avait tant pensé à lui. + +Nanteuil s'inquiétait ainsi, dans sa baignoire, quand Jenny Fagette +vint l'y rejoindre, Jenny Fagette, fine et frêle, la Muse d'Alfred de +Musset, qui, la nuit, brûlait ses yeux de pervenche à rédiger des +courriers mondains et des articles de modes. Comédienne médiocre, +mais femme adroite, merveilleusement active, c'était la meilleure +amie de Nanteuil. Elles se reconnaissaient l'une à l'autre de +grandes qualités, et des qualités différentes de celles qu'elles se +trouvaient à elles-mêmes, et elles agissaient de concert comme les +deux grandes puissances de l'Odéon. Cependant Fagette faisait tout +son possible pour prendre Ligny à son amie, non par goût, car elle +était sèche comme un cotret et méprisait les hommes, mais dans +l'idée qu'une liaison avec un diplomate lui procurerait certains +avantages et surtout pour ne pas perdre l'occasion d'être rosse. +Nanteuil le savait. Elle savait que toutes ses camarades, Ellen Midi, +Duvernet, Herschell, Falempin, Stella, Marie-Claire, voulaient +lui prendre Ligny. Elle avait vu Louise Dalle, habillée comme une +maîtresse de piano, ayant toujours l'air d'escalader l'omnibus et +gardant jusque dans ses provocations et ses frôlements les apparences +d'une irrémédiable honnêteté, poursuivre Ligny de ses jambes trop +longues et l'obséder de ses regards de Pasiphaé pauvre. Et elle +avait surpris, dans un couloir, la doyenne, cette bonne mère Ravaud, +découvrant à l'approche de Ligny ce qui lui restait encore, ses +magnifiques bras, depuis quarante ans illustres. + +Fagette montra à Nanteuil avec dégoût, d'un bout de doigt ganté, +la scène sur laquelle s'agitaient Durville, le vieux Maury et +Marie-Claire. + +--Regarde-moi ces gens-là. Ils ont l'air de jouer à soixante mètres +sous l'eau. + +--C'est parce que les herses ne sont pas allumées, observa Nanteuil. + +--Non, non. Ce théâtre a toujours l'air d'être au fond de l'eau. Et +dire que moi aussi, tout à l'heure, je vais entrer dans l'aquarium... +Nanteuil, il ne faut pas que tu restes plus d'une saison dans ce +théâtre. On s'y noie. Mais regarde-les, regarde-les donc! + +Durville devenait presque ventriloque, pour paraître plus grave et +plus mâle: + +»--La paix, l'abolition des droits réunis et de la conscription, une +haute solde pour la troupe; à défaut d'argent, quelques mandats +sur la banque, quelques grades distribués à propos, ce sont là des +moyens infaillibles. + +Madame Doulce entra dans la loge. Ayant entr'ouvert son manteau +tragiquement doublé d'antiques peaux de lapin, elle découvrit un +petit livre écorné. + +--Ce sont les lettres de madame de Sévigné, dit-elle. Vous savez +que je fais, dimanche prochain, une lecture des plus belles lettres de +madame de Sévigné. + +--Où ça? demanda Fagette. + +--Salle Renard. + +Ce devait être une salle ignorée et lointaine. Nanteuil et Fagette +ne la connaissaient pas. + +--Je donne cette lecture au bénéfice des trois pauvres orphelins +qu'a laissés l'artiste Lacour, mort si tristement de phtisie, cet +hiver. Mes mignonnes, je compte sur vous pour placer des billets. + +--C'est vrai, tout de même, qu'elle est ridicule, Marie-Claire! dit +Nanteuil. + +On gratta à la porte de la baignoire. C'était Constantin Marc, le +jeune auteur d'une pièce que l'Odéon allait mettre tout de suite en +répétition, _la Grille_, et Constantin Marc, bien que campagnard et +vivant dans les bois, ne pouvait plus désormais respirer que dans le +théâtre. Nanteuil devait jouer le grand rôle de la pièce: il +la regardait avec émotion, comme l'amphore précieuse destinée à +contenir sa pensée. + +Cependant Durville s'enrouait: + +»--Et si la France ne peut être sauvée qu'au prix de notre vie +et de notre honneur, je dirai avec l'homme de 93: «Périsse notre +mémoire!» + +Fagette désigna du doigt un jeune homme bouffi qui se tenait, la +canne sous le menton, à l'orchestre. + +--Est-ce que ce n'est pas le baron Deutz? + +--Tu le demandes! répondit Nanteuil. Ellen Midi est de la pièce. +Elle joue dans le quatre. Le baron Deutz est venu se montrer. + +--Attendez un peu, mes enfants, je vais dire un mot à ce malotru, +qui m'a rencontrée hier sur la place de la Concorde et qui ne m'a pas +saluée. + +--Le baron Deutz?... Il ne t'a pas vue!... + +--Il m'a parfaitement vue. Mais il était en famille. Je vais le +moucher; vous allez voir, mes amis. + +Elle l'appela tout doucement: + +--Deutz! Deutz! + +Le baron s'approcha et vint s'accouder, souriant et satisfait, au +rebord de la baignoire. + +--Dites donc, monsieur Deutz, hier, quand vous m'avez rencontrée, +vous étiez donc en bien mauvaise compagnie, que vous ne m'avez pas +saluée? + +Il la regarda, surpris: + +--Moi? J'étais avec ma sœur. + +--Ah!... + +Et, sur la scène, Marie-Claire, suspendue au cou de Durville, +s'écriait: + +»--Va! triomphe ou succombe; dans la bonne ou la mauvaise fortune, +ta gloire est égale. Et, quoi qu'il arrive, je saurai me montrer la +femme d'un héros. + +--Passez, madame Marie-Claire! dit Pradel. + +A ce moment, Chevalier fit son entrée, et tout aussitôt l'auteur, +s'arrachant les cheveux, vomit des imprécations: + +--Ce n'est pas une entrée, c'est un écroulement, c'est une +catastrophe, c'est un cataclysme. Bonté divine! un bolide, un +aérolithe, un morceau de la lune tomberait sur la scène que ce +ne serait pas un si effroyable désastre... Je retire ma pièce!... +Chevalier, recommencez votre entrée, mon garçon. + +Le peintre qui avait dessiné les costumes Michel, jeune homme blond +à la barbe mystique, était assis à la première travée, sur un +bras de fauteuil. Il se pencha à l'oreille de Roger, le décorateur: + +--Et dire que c'est la cinquante-sixième fois qu'il attrape Chevalier +avec cette impétuosité, l'auteur! + +--Tu sais: il est bigrement mauvais, Chevalier, répondit Roger sans +hésitation. + +--Ce n'est pas qu'il est mauvais, reprit Michel avec indulgence. Mais +il a toujours l'air de rire, et il n'y a rien de pis pour un comique. +Je l'ai connu tout petit à Montmartre. A la pension, ses maîtres lui +demandaient: «Pourquoi riez-vous?» Il ne riait pas, il n'avait pas +envie de rire: il recevait des gifles toute la journée. Ses parents +voulaient le mettre dans les produits chimiques. Mais il rêvait le +théâtre et passait ses journées sur la butte, dans l'atelier du +peintre Montalent. Montalent travaillait alors, nuit et jour, à sa +_Mort de saint Louis_, une grande machine qui lui était commandée +pour la cathédrale de Carthage. Un jour, Montalent lui dit... + +--Un peu de silence! cria Pradel. + +--... lui dit: «Chevalier, puisque tu n'as rien à faire, pose-moi +donc Philippe le Hardi.--Je veux bien», dit Chevalier. Montalent lui +fit prendre l'attitude d'un homme accablé de douleur. De plus, il lui +plaqua sur les joues deux larmes grandes comme des verres de lunettes. +Il termine son tableau, l'expédie à Carthage et fait monter six +bouteilles de Champagne. Trois mois après, il recevait du Père +Cornemuse, chef des missions françaises en Tunisie, une lettre lui +annonçant que le tableau de la _Mort de saint Louis_, ayant été +mis sous les yeux du cardinal-archevêque, avait été refusé par Son +Éminence à cause de l'expression indécente de Philippe le Hardi, +qui regardait en riant le saint roi, son père, expirant sur la +paille. Montalent n'y comprenait rien; il était furieux et voulait +faire un procès au cardinal-archevêque. Il reçoit son tableau, le +déballe, le contemple dans un sombre silence, et s'écrie tout à +coup: «C'est vrai que Philippe le Hardi a l'air de se gondoler. J'ai +été stupide: je lui ai donné la tête de Chevalier, qui a toujours +l'air de rire, l'animal!» + +--Taisez-vous donc! hurla Pradel. + +Et l'auteur s'écria: + +--Pradel, mon bon ami, jetez-moi tout ce monde-là dehors. + +Il mettait en scène infatigablement: + +--Un peu plus en arrière, Trouville, là... Chevalier, vous vous +approchez de la table, vous prenez les papiers les uns après les +autres, et vous dites: «Sénatus-consulte... ordre du jour... +dépêches pour les départements... proclamation...» Comprenez-vous? + +--Oui, maître... «Sénatus-consulte... ordre du jour... dépêches +pour les départements... proclamation...» + +--Allons, Marie-Claire, mon enfant, du mouvement, sacrebleu! passez... +C'est ça, très bien... Repassez; très bien, très bien, hardi +donc!... Ah! la misérable; elle f... tout par terre!... + +Il appela le directeur de la scène: + +--Romilly, donnez un peu de lumière. On n'y voit goutte. Dauville, +mon bon ami, qu'est-ce que vous faites là devant le trou du +souffleur? Vous n'en bougez pas! Mettez-vous donc une fois pour toutes +dans la tête que vous n'êtes pas la statue du général Malet, que +vous êtes le général Malet lui-même, et que ma pièce n'est pas un +catalogue de figures de cire, mais une tragédie vivante, émouvante, +qui vous arrache des larmes et... + +Il ne put achever et sanglota longtemps dans son mouchoir. Puis il +rugit: + +--Sacré tonnerre! Pradel!... Romilly!... où est Romilly? Ah! le +voilà, le gredin... Romilly, je vous avais dit de rapprocher le +poêle de la lucarne. Vous ne l'avez pas fait. A quoi pensez-vous, mon +ami? + +On se trouvait arrêté tout à coup par une difficulté grave. +Chevalier, porteur de papiers d'où dépendait le sort de l'Empire, +devait s'échapper de la maison d'arrêt par la lucarne, Le jeu de +scène n'avait pas été réglé encore: il n'avait pu l'être avant +la plantation du décor. Et l'on s'apercevait que les mesures avaient +été mal prises et que la lucarne n'était pas praticable. + +L'auteur sauta sur la scène. + +--Romilly, mon ami, le poêle n'est pas au repère. Comment +voulez-vous que Chevalier passe par la lucarne? Poussez-moi tout de +suite ce poêle à droite. + +--Je veux bien, dit Romilly; mais nous boucherons la porte. + +--Comment, nous boucherons la porte? + +--Parfaitement. + +Le directeur du théâtre, le directeur de la scène, les machinistes, +examinaient le décor avec une morne attention et l'auteur se taisait. + +--Ne vous inquiétez pas, maître, dit Chevalier. Il n'y a besoin de +rien changer: je sauterai bien. + +Monté sur le poêle, il parvint en effet à saisir le bord de la +lucarne et à s'élever sur les coudes, ce qui n'avait pas semblé +possible. + +Un murmure d'admiration s'éleva de la scène, des coulisses et de la +salle: Chevalier avait donné une idée étonnante de sa force et de +son adresse. + +--Très bien! s'écria l'auteur. Chevalier, c'est parfait, mon ami... +Cet animal-là est agile comme un singe. Pas un de vous ne serait +fichu d'en faire autant. Si tous les rôles étaient tenus comme celui +de Florentin, la pièce irait aux nues. + +Nanteuil, dans sa loge, l'admirait presque. Pendant une seconde, il +lui était apparu plus qu'homme, homme et gorille, et la peur qu'elle +avait de lui s'était démesurément agrandie. Elle ne l'aimait pas, +elle ne l'avait jamais aimé; elle ne le désirait pas; le temps +était loin où elle avait bien voulu de lui, et, depuis quelques +jours, elle n'imaginait pas le plaisir avec un autre que Ligny; mais +si elle s'était trouvée, en ce moment, seule avec Chevalier, elle se +serait sentie sans force, et elle aurait tâché de l'apaiser par sa +soumission comme on apaise une puissance surnaturelle. + +Sur la scène, pendant qu'un salon Empire descendait des frises, +l'auteur, dans le bruit de la manœuvre, sous la chute des portants, +tenait à la fois dans sa main toute la troupe et tous les figurants +et donnait en même temps à tous des conseils ou des exemples. + +--Vous, la grosse, la marchande de gâteaux, madame Ravaud, +vous n'avez donc jamais entendu crier dans les Champs-Élysées: +«Régalez-vous! V'là le plaisir, mesdames!» Ça se chante. +Apprenez-moi cet air-là pour demain... Et toi, le tapin, passe-moi +ta caisse: je vais t'enseigner comment on fait un roulement, +sacrebleu!... Fagette, mon enfant, qu'est-ce que tu viens fiche au +bal du Ministre de la police, si tu n'as pas de bas à coins d'or? +Enfile-toi des bas de laine tricotée, tout de suite... C'est bien la +dernière pièce que je donne à ce théâtre... Où est le colonel +de la dixième cohorte? C'est toi?... Eh bien! mon ami, tes soldats +défilent comme des porcs... Madame Marie-Claire, approchez un peu, +que je vous apprenne à faire la révérence. + +Il avait cent yeux, cent bouches, et des bras, des mains partout. + +Dans la salle, Romilly serrait la main à M. Gombaut, des Sciences +morales, venu en voisin. + +--Vous direz ce que vous voudrez, monsieur Gombaut, ce n'est +peut-être pas exact au point de vue des faits, mais c'est théâtre. + +--La conspiration de Malet, répondit M. Gombaut, reste, et restera +sans doute longtemps encore, une énigme historique. L'auteur de ce +drame a profité des points obscurs pour y introduire des éléments +dramatiques. Mais ce qui, pour moi, est hors de doute c'est que le +général Malet, bien qu'associé à des royalistes, était lui-même +républicain et travaillait à rétablir le gouvernement populaire. +Il prononça dans son interrogatoire une parole sublime et profonde. +Quand le président du conseil de guerre lui demanda: «Quels étaient +vos complices?» Malet répondit: «Toute la France, et vous-même, si +j'avais réussi.» + +Appuyé à la loge de Nanteuil, un vieux sculpteur, vénérable et +beau comme un satyre antique, contemplait, l'œil humide et la bouche +riante, la scène en ce moment agitée et bouleversée. + +--Êtes-vous content de la pièce, maître? lui demanda Nanteuil. + +Et le maître, qui ne connaissait au monde que des os, des tendons et +des muscles, répondit: + +--Oh! oui, mademoiselle, oh! oui. Il y a là une petite, la petite +Midi, qui a une attache d'épaule, un joyau... + +Il la dessina du pouce. Des larmes lui venaient aux yeux. + +Chevalier demanda s'il pouvait entrer dans la baignoire. Il était +content, moins encore de son prodigieux succès que de voir Félicie. +Il s'imaginait, dans sa folie, qu'elle était venue pour lui, qu'elle +l'aimait, qu'elle se redonnait. + +Elle le craignait, et, comme elle était peureuse, elle le flatta: + +--Mes compliments, Chevalier. Tu as été étourdissant. Ta sortie +est étonnante. Tu peux me croire. Je ne suis pas seule à le dire. +Fagette t'a trouvé prodigieux. + +--Vrai? demanda Chevalier. + +Ce moment fut un des plus heureux de sa vie. + +Une voix stridente, partie des hauteurs désertes des troisièmes +galeries, traversa la salle comme un sifflet de locomotive. + +--On ne vous entend pas du tout, mes enfants; parlez plus haut et +prononcez distinctement. + +Et l'auteur apparut, infiniment petit, dans les ténèbres de la +coupole. + +Alors la voix des acteurs, groupés sur le devant de la scène, autour +d'un flambeau de bouillotte, s'éleva plus distincte: + +»--L'Empereur laissera reposer trois semaines les troupes à +Moscou; puis il s'élancera avec la rapidité de l'aigle à +Saint-Pétersbourg. + +»--Pique, trèfle, atout, je marque deux points. + +»--Là, nous passerons l'hiver, et, au printemps prochain, nous +pénétrerons dans l'Inde, en traversant la Perse, et c'en sera fait +de la puissance britannique. + +»--Trente-six en carreau. + +»--Et moi, impériale d'as. + +»--A propos, messieurs, que dites-vous du décret impérial sur +les comédiens de Paris, daté du Kremlin? Voilà les querelles de +mademoiselle Mars et de mademoiselle Leverd terminées! + +--Regardez donc, dit Nanteuil, elle est très gentille, Fagette, dans +sa robe bleue Marie-Louise, garnie de chinchilla. + +Madame Doulce tira de dessous ses fourrures une botte de billets +fanés déjà pour s'être trop offerts. + +--Maître, dit-elle à Constantin Marc, vous savez que je fais +dimanche prochain une lecture des plus belles lettres de madame de +Sévigné, avec commentaire, au bénéfice des trois pauvres orphelins +qu'a laissés l'artiste Lacour, qui est mort cet hiver d'une manière +si déplorable. + +--Avait-il du talent? demanda Constantin Marc. + +--Pas du tout, dit Nanteuil. + +--Eh bien, alors, en quoi sa mort est-elle déplorable? + +--Oh! maître, soupira madame Doulce, n'affectez pas l'insensibilité. + +--Je n'affecte pas l'insensibilité. Mais il y a une chose qui me +surprend, c'est le prix que nous attachons à des existences qui ne +nous intéressent en rien. Nous avons l'air de croire que la vie est +en elle-même quelque chose de précieux. Pourtant la nature nous +enseigne assez que rien n'est plus vil ni plus méprisable. Autrefois, +on était moins barbouillé de sentimentalisme. Chacun tenait sa +propre vie pour infiniment précieuse, mais ne professait aucun +respect pour la vie d'autrui. On était alors plus près de la nature: +nous sommes faits pour nous manger les uns les autres. Mais notre race +faible, énervée, hypocrite, se plaît dans un cannibalisme sournois. +Tout en nous entre-dévorant, nous proclamons que la vie est sacrée, +et nous n'osons plus avouer que la vie c'est le meurtre. + +--La vie, c'est le meurtre, répéta Chevalier songeur et sans +comprendre. + +Puis il jaillit en idées fumeuses. + +--Le meurtre et le carnage, peut-être! Mais le carnage amusant et +le meurtre drôle. La vie, c'est la catastrophe burlesque, c'est +le comique terrible, c'est le masque de carnaval sur des joues +sanglantes. Voilà ce que c'est que la vie pour l'artiste; l'artiste +au théâtre et l'artiste en action! + +Nanteuil inquiète cherchait un sens à ces paroles confuses. + +L'acteur exalté poursuivit: + +--La vie, c'est autre chose encore: c'est la fleur et le couteau, +c'est de voir rouge un jour et bleu le lendemain, c'est la haine et +l'amour, la haine délicieuse et ravissante, l'amour cruel. + +--Monsieur Chevalier, demanda Constantin Marc, du ton le plus +tranquille, ne trouvez-vous pas naturel d'être meurtrier et ne +croyez-vous pas que c'est seulement la peur d'être tué qui nous +empêche de tuer? + +Chevalier répondit d'une voix pensive et profonde: + +--Certes, non! ce n'est pas la peur d'être tué qui m'empêcherait +de tuer. Je n'ai pas peur de la mort. Mais j'ai le respect de la vie +d'autrui. Je suis humain, c'est plus fort que moi. J'ai sérieusement +examiné depuis quelque temps la question que vous me posez, monsieur +Constantin Marc. J'y ai réfléchi pendant des jours et des nuits, et +je sais maintenant que je ne pourrais tuer personne. + +Alors Nanteuil, joyeuse, versa sur lui un regard de mépris. Elle +ne le craignait plus et elle ne lui pardonnait pas de lui avoir fait +peur. + +Elle se leva. + +--Bonsoir, j'ai mal à la tête... A demain, monsieur Constantin Marc. + +Et elle sortit lestement. + + +Chevalier la poursuivit dans le couloir, dévala derrière elle +l'escalier de la scène, et la rejoignit devant la loge du concierge. + +--Félicie, viens dîner ce soir avec moi au cabaret. Je serai si +content! Veux-tu? + +--Oh! non, par exemple! + +--Pourquoi ne veux-tu pas? + +--Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies. + +Elle voulut s'échapper. Il la retint. + +--Je t'aime tant! ne me fais pas trop souffrir. + +Elle s'avança sur lui, et, les lèvres retroussées, serrant les +dents, lui siffla aux oreilles: + +--C'est fini! fini! fini! tu entends. J'en ai soupé, de toi. + +Alors, très doux, très grave: + +--C'est la dernière fois que nous causons nous deux. Écoute, +Félicie, avant qu'il y ait un malheur, je dois t'avertir. Je ne +peux pas te forcer à m'aimer. Mais je ne veux pas que tu en aimes +un autre. Pour la dernière fois, je te conseille de ne pas revoir +monsieur de Ligny. Je t'empêcherai d'être à lui. + +--Tu m'empêcheras, toi? Pauvre ami! + +Plus doucement, encore il répondit: + +--Je le veux, je le ferai. On obtient ce qu'on veut; seulement, il +faut y mettre le prix. + + + + +V + + +Rentrée chez elle, Félicie eut une crise de larmes. Elle revoyait +Chevalier l'implorant d'une voix lamentable, avec un air de pauvre. +Elle avait entendu cette voix et vu cette mine aux chemineaux +exténués sur la route, quand sa mère, craignant que sa poitrine ne +se prît, l'avait emmenée passer l'hiver à Antibes, chez une tante +riche. Elle méprisait Chevalier de sa douceur et de sa tranquillité. +Mais le souvenir de ce visage et de cette voix lui faisait mal. +Elle ne put rien manger. Elle avait des étouffements. Le soir, une +angoisse si cruelle la prit aux entrailles qu'elle eut peur de mourir. +Elle pensa qu'elle éprouvait un tel énervement parce qu'elle était +restée deux jours sans voir Robert. Il était neuf heures. Elle +espéra le trouver encore chez lui et mit son chapeau. + +--Maman, il faut que j'aille ce soir au théâtre. Je file. + +Par égard pour sa mère, elle usait ainsi d'un langage voilé. + +--Va, mon enfant, et ne rentre pas trop tard. + +Ligny habitait chez ses parents. Il avait, sous les combles du joli +hôtel de la rue Vernet, un petit appartement de garçon, éclairé +par des fenêtres rondes, et qu'il appelait «son œil-de-bœuf». +Félicie le fit avertir par le portier qu'on l'attendait dans une +voiture. Ligny n'aimait pas que les femmes vinssent trop souvent le +relancer dans sa famille. Son père, diplomate de carrière, très +occupé des intérêts extérieurs de la France, demeurait dans une +ignorance incroyable de ce qui se passait chez lui. Mais madame de +Ligny se montrait attentive à faire observer les convenances dans sa +maison. Et son fils était soucieux de satisfaire des exigences qui +portaient sur les formes, sans jamais s'étendre au fond des choses. +Elle le laissait entièrement libre d'aimer qui il voulait et c'est +à peine si parfois, en de graves épanchements, elle lui donnait +à entendre que la fréquentation des femmes du monde est utile aux +jeunes gens. Aussi Robert avait-il toujours détourné Félicie de +venir rue Vernet. Il avait loué, boulevard de Villiers, une petite +maison où ils pouvaient se voir tout à l'aise. Mais, cette fois, +après deux jours passés sans elle, il fut très content de sa visite +imprévue et descendit tout de suite. + +Blottis dans le fiacre, ils allèrent à travers l'ombre et la neige, +au pas tranquille du canasson, par les rues et les boulevards, et +l'épaisse nuit enveloppa leurs amours. + +L'ayant ramenée à sa porte: + +--A demain, dit-il. + +--Oui, à demain, boulevard de Villiers. Viens de bonne heure. + +Elle s'appuyait sur lui pour descendre de voiture. Brusquement, elle +se rejeta en arrière. + +--La! là! entre les arbres... Il nous a vus... Il nous guettait. + +--Qui donc? + +--Un homme... que je ne connais pas. + +Elle venait de reconnaître Chevalier. + +Elle descendit, sonna et, tremblante, attendit, plongée dans la +pelisse de Robert, que la porte s'ouvrît. Puis elle le retint. + +--Robert, monte avec moi. J'ai peur. + +Non sans un peu d'impatience, il la suivit dans l'escalier. + +Chevalier avait attendu Félicie, dans la petite salle à manger, +devant l'armure de Jeanne d'Arc, en compagnie de madame Nanteuil, +jusqu'à une heure du matin. Puis il était descendu et l'avait +guettée sur le trottoir, et, quand il avait vu le fiacre s'arrêter +devant la porte, il s'était dissimulé derrière un arbre. Il savait +bien qu'elle reviendrait avec Ligny; mais, en les voyant ensemble, il +lui avait semblé que la terre s'entr'ouvrait, et, pour ne pas tomber, +il s'était retenu au tronc de l'arbre. Il resta jusqu'à ce que Ligny +fût sorti de la maison; il l'observa qui, serré dans sa pelisse, +gagnait sa voiture, fit deux pas pour s'élancer sur lui, s'arrêta, +puis à grands pas descendit le boulevard. + +Il allait, chassé par la pluie et le vent. Ayant trop chaud, il ôta +son feutre et prit plaisir à sentir les gouttes d'eau froide sur son +front. Il eut une vague conscience que des maisons, des arbres, des +murs, des lumières passaient indéfiniment à ses côtés; il allait, +songeant. + +Il se trouva, sans savoir comment il y était venu, sur un pont +qu'il connaissait à peine et au milieu duquel se dressait une statue +colossale de femme. Maintenant il était tranquille, il avait pris +une résolution. C'était une vieille idée qu'il avait cette fois +enfoncée dans son cerveau comme un clou, et qui le traversait de part +en part. Il ne l'examinait même plus. Il calculait froidement les +moyens d'exécuter ce qu'il avait résolu. Il marcha devant lui, au +hasard, absorbé, pensif, calme comme un géomètre. + +Sur le pont des Arts, il s'aperçut qu'un chien le suivait. C'était +un grand chien rustique à long poil, dont les yeux vairons, pleins de +douceur, exprimaient une détresse infinie. Il lui parla: + +--Tu n'as pas de collier. Tu n'es pas heureux. Mon pauvre ami, je ne +peux rien pour toi. + +A quatre heures du matin, il se trouva dans l'avenue de +l'Observatoire. Découvrant les maisons du boulevard Saint-Michel, +il en ressentit une impression douloureuse et, brusquement, rebroussa +vers l'Observatoire. Le chien avait disparu. Près du Lion de Belfort, +Chevalier s'arrêta devant une tranchée profonde qui coupait la +chaussée. Contre le remblai, sous une bâche soutenue par quatre +pieux, un vieil homme veillait devant un brasier. Les oreilles de +son bonnet de poil de lapin étaient rabattues; son nez énorme +flamboyait. Il leva la tête; ses yeux, qui pleuraient, paraissaient +tout blancs, sans prunelles dans un cercle de feu et de larmes. Il +fourrait au fond de son brûle-gueule quelques brins de tabac de +cantine, mêlés à des mies de pain, qui ne remplissaient pas même +à demi le fourneau de la petite pipe. + +--Voulez-vous du tabac, le vieux? demanda Chevalier en lui tendant sa +blague. + +L'homme fut lent à répondre. Il ne comprenait pas vite, et les +politesses l'étonnaient. + +Enfin il ouvrit une bouche toute noire: + +--C'est pas de refus, dit-il. + +Et il se souleva à demi. Un de ses pieds était chaussé d'un +vieux soulier, l'autre entouré de linges. Lentement, de ses mains +engourdies, il bourrait sa pipe. De la neige fondue tombait. + +--Vous permettez? dit Chevalier. + +Et il se coula, sous la bâche, à côté du vieil homme. De temps en +temps, ils échangeaient une parole. + +--Sale temps! + +--C'est un temps de saison. L'hiver est dur. L'été est préférable. + +--Alors vous gardez le chantier, la nuit, mon bonhomme? + +Le vieux répondait volontiers aux questions. Avant qu'il parlât, sa +gorge faisait entendre un susurrement très long et très doux: + +--Je fais un jour une chose, un jour l'autre. Je bricole, quoi! + +--Vous n'êtes pas de Paris? + +--Je suis natif de la Creuse. J'ai travaillé comme terrassier dans +les Vosges. Je m'en suis parti l'année qu'il est venu des Prussiens +et d'autres peuples... Il y en avait des milliers. On ne peut pas +comprendre d'où ils venaient... Tu as peut-être entendu parler de +cette guerre des Prussiens, mon garçon? + +Il resta longtemps sans parler, puis: + +--Comme ça tu es en bordée, mon garçon. Tu ne veux pas rentrer au +chantier? + +--Je suis artiste dramatique, répondit Chevalier. + +Le vieux, qui ne comprenait pas, demanda: + +--Où qu'il est, ton chantier? + +Chevalier voulut être admiré du vieillard: + +--Je joue la comédie dans un grand théâtre, dit-il; je suis un des +principaux acteurs de l'Odéon. Vous connaissez l'Odéon? + +Le gardien secoua la tête. Il ne connaissait pas l'Odéon. Après un +très long silence, il rouvrit sa bouche noire: + +--Comme ça, mon garçon, tu es en bordée. Tu veux pas rentrer au +chantier, pas vrai? + +Chevalier lui répondit: + +--Lisez le journal après-demain. Vous y verrez mon nom. + +Le vieil homme essaya de trouver un sens à ces paroles; mais c'était +trop difficile, il y renonça et revint à ses pensées familières. + +--Quand on est en bordée, c'est, des fois, pour des semaines et des +mois... + +Au petit jour, Chevalier reprit sa course. Le ciel était de lait. +Les roues lourdes réveillaient les pavés. Des voix, çà et là, +résonnaient dans l'air frais. La neige ne tombait plus. Il allait au +hasard devant lui. A voir renaître la vie, il s'égayait presque. Sur +le pont des Arts, il regarda longtemps couler la Seine, puis il reprit +sa course. Sur la place du Havre, il vit un café ouvert. Une faible +lueur d'aurore rougissait les glaces de la façade. Les garçons +sablaient le carrelage et posaient les tables. Il se jeta sur une +chaise: + +--Garçon, une verte! + + + + +VI + + +Dans le fiacre, par delà les fortifications où s'allongeait le +boulevard désert, Félicie et Robert se tenaient pressés l'un contre +l'autre. + +--Tu ne l'aimes pas ta Félicie, dis?... Est-ce que ça ne te flatte +pas d'avoir une petite femme qu'on acclame, qu'on applaudit et dont +on parle dans les journaux?... Maman colle dans un album les articles +qu'on fait sur moi. L'album est déjà rempli. + +Il lui répondit qu'il n'avait pas attendu qu'elle eût du succès +pour la trouver charmante. Et, de fait, leur liaison avait commencé +lorsqu'elle débutait obscurément à l'Odéon dans une reprise +ignorée. + +--Quand tu m'as dit que tu me voulais, je ne t'ai pas fait attendre, +hein? Ça a été fait tout de suite. N'est-ce pas que j'ai eu +raison? Tu es trop intelligent pour me juger mal de ce que je n'ai pas +traîné les choses. En te voyant pour la première fois, j'ai senti +que je serais à toi. Alors, ce n'était pas la peine de tarder. Je ne +regrette pas. Et toi? + +Le fiacre s'arrêta, à peu de distance des fortifications, devant une +grille de jardin. + +La grille, qui n'avait pas été peinte depuis longtemps, posait sur +un mur enduit de cailloutage, assez bas et assez large pour que les +enfants vinssent s'y percher. Elle était aveuglée à mi-hauteur par +une plaque de tôle dentelée, et ne haussait pas à plus de trois +mètres du sol ses pointes rouillées. Au milieu, entre deux piliers +de maçonnerie surmontés de vases de fonte, cette grille formait une +porte à double battant, pleine à sa partie inférieure et garnie, au +dedans, d'une jalousie vermoulue. + +Ils descendirent de voiture. Les arbres du boulevard dressaient sur +quatre lignes, dans la brume, leurs légers squelettes. On entendait, +à travers un vaste silence, le bruit décroissant de leur fiacre, qui +regagnait la barrière, et le trot d'un cheval venant de Paris. + +Elle dit en frissonnant: + +--Comme c'est triste, la campagne! + +--Mais, ma chérie, le boulevard de Villiers, ce n'est pas la +campagne! + +Il ne réussissait pas à ouvrir la grille, et la serrure grinçait. + +Agacée elle lui dit: + +--Ouvre, je t'en prie: ce bruit me fait mal aux nerfs. + +Elle s'aperçut que le fiacre venu de Paris était arrêté près de +leur maison, à la distance d'une dizaine d'arbres; elle observa le +cheval maigre et fumant, le cocher sordide, et demanda: + +--Qu'est-ce que c'est que cette voiture? + +--C'est un fiacre, ma chérie. + +--Pourquoi s'arrête-t-il ici? + +--Il ne s'arrête pas ici. Il s'arrête devant la maison à côté. + +--Il n'y a pas de maison à côté; il y a un terrain vague. + +--Eh bien! il s'arrête devant un terrain vague; qu'est-ce que tu veux +que je te dise?... + +--Je ne vois personne en sortir. + +--Le cocher attend peut-être un voyageur. + +--Devant le terrain vague? + +--Sans doute, ma chérie... Cette serrure est rouillée. + +Elle alla, en se dissimulant derrière les arbres, jusqu'à l'endroit +où le fiacre était arrêté, puis elle revint vers Ligny qui avait +enfin réussi à ouvrir la grille. + +--Robert, les stores sont baissés. + +--C'est qu'il y a des amoureux dedans. + +--Est-ce que tu ne trouves pas que ce fiacre est bizarre? + +--Il n'est pas beau. Mais tous les fiacres sont vilains. Entre. + +--Est-ce que ce n'est pas quelqu'un qui nous suit? + +--Qui veux-tu qui nous suive? + +--Je ne sais pas... Une de tes femmes. + +Mais elle ne disait pas ce qu'elle pensait. + +--Entre donc, ma chérie. + +Quand elle fut entrée: + +--Referme bien la grille, Robert. + +Devant eux s'étendait une petite pelouse ovale. Au fond s'élevait la +maison, avec son perron de trois marches, sa marquise de zinc, ses six +fenêtres et son toit d'ardoise. + +Ligny l'avait prise en location, pour une année, à un vieil employé +de commerce, dégoûté de ce que les rôdeurs lui volaient la nuit +ses poules et ses lapins. Des deux côtés de la pelouse, une allée +sablée conduisait au perron. Ils prirent l'allée qui était à leur +droite. Le sable criait sous leurs pas. + +--Aujourd'hui encore, dit Ligny, madame Simonneau a oublié de fermer +les volets. + +Madame Simonneau était une femme de Neuilly qui venait tous les +matins faire le ménage. + +Un grand arbre de Judée, tout penché et qui semblait mort, +allongeait jusqu'à la marquise une de ses branches rondes et noires. + +--Je n'aime pas bien cet arbre, dit Félicie; ses branches ont l'air +de gros serpents. Il y en a une qui entre presque dans notre chambre. + +Ils montèrent les trois marches du perron. Et, tandis qu'il cherchait +dans le trousseau la clé de la porte, elle posa sa tête sur son +épaule. + + +Félicie avait dans ses dévoilements une fierté tranquille qui la +rendait adorable. Elle montrait un si paisible orgueil de sa nudité +que sa chemise, à ses pieds, semblait un paon blanc. + +Et quand Robert la vit nue et claire comme les ruisseaux et les +étoiles: + +--Au moins, lui dit-il, tu ne te fais pas prier, toi!... C'est +singulier: il y a des femmes qui, sans même qu'on leur demande rien, +font tout ce qu'il est possible de faire et ne veulent pas qu'on leur +voie pendant ce temps-là seulement un petit bout de peau. + +--Pourquoi? demanda Félicie, en jouant avec les fils légers de sa +chevelure. + +Robert de Ligny avait la pratique des femmes. Pourtant il ne sentit +pas combien cette question était insidieuse. Il avait reçu +des enseignements moraux et il s'inspira, dans sa réponse, des +professeurs dont il avait suivi les cours. + +--Cela tient sans doute, dit-il, à l'éducation, à des principes +religieux, à un sentiment inné qui subsiste alors même que... + +Ce n'était point ainsi qu'il fallait répondre, car Félicie, +haussant les épaules et mettant les poings sur ses hanches polies, +l'interrompit vivement: + +--Tu es naïf, toi... C'est qu'elles sont mal faites... l'éducation! +la religion!... Ça me fait bouillir, d'entendre des choses +pareilles... Est-ce que j'ai été plus mal élevée que les autres? +Est-ce que j'ai moins de religion qu'elles?... Dis donc, Robert, +combien en as-tu vu de femmes bien faites? Compte un peu sur tes +doigts... Oui, il y en a des tas de femmes qui ne montrent ni leurs +épaules, ni rien! Tiens, Fagette, elle ne se montre pas même aux +femmes: pendant qu'elle passe une chemise blanche, elle tient la +vieille entre ses dents. Bien sûr, que j'en ferais autant, si +j'étais bâtie comme elle! + +Elle se tut, s'apaisa et, tranquille dans son orgueil, elle coula +lentement la paume de ses mains sur ses flancs, sur ses reins, et dit +fièrement: + +--Et ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il n'y en a pas trop. + +Elle savait ce que l'élégante minceur de ses formes donnait de +grâce à sa beauté. + +Maintenant sa tête renversée baignait dans la chevelure blonde qui +coulait de toutes parts; son corps gracile, un peu soulevé par un +oreiller glissé sous les reins, était étendu sans mouvement; une +jambe allongée au bord du lit brillait et le pied aigu la terminait +en pointe d'épée. La clarté du grand feu allumé dans la cheminée +dorait cette chair, faisait palpiter des lumières et des ombres sur +ce corps inerte, le revêtait de splendeur et de mystère, tandis que +les vêtements et le linge, couchés sur les meubles, sur le tapis, +attendaient comme un troupeau docile. + +Elle se souleva sur son coude, et, la joue dans la main: + +--Ah! tu es bien le premier. Je ne te mens pas: les autres, ça +n'existe pas. + +Il n'était pas jaloux du passé et ne craignait pas les comparaisons, +il la questionna. + +--Alors, les autres?... + +--D'abord, il n'y en a que deux: mon professeur, et, naturellement, +celui-là ne compte pas, et puis celui que je t'ai dit, un homme +sérieux, que ma mère m'avait donné. + +--Pas d'autre? + +--Je te jure. + +--Et Chevalier? + +--Lui? Ah! non, par exemple!... Tu ne voudrais pas! + +--Et l'homme sérieux, que ta mère t'avait donné, il ne compte pas +non plus? + +--Je t'assure qu'avec toi, je suis une autre femme. Ah! bien vrai! tu +es le premier qui m'ait eue... C'est drôle, tout de même. Dès +que je t'ai vu, je t'ai voulu. Tout de suite, j'ai eu envie de toi. +J'avais deviné. A quoi? Je serais bien embarrassée de le dire... +Oh! je n'ai pas réfléchi!... Avec tes manières correctes, sèches, +froides, ton air de petit loup bichonné, tu m'as plu, voila!... +Maintenant, je ne pourrais pas me passer de toi. Oh! non, je ne le +pourrais pas. + +Il l'assura qu'en la possédant il avait eu de délicieuses surprises +et il lui dit des choses caressantes et jolies, qui toutes avaient +été dites avant lui. + +Elle lui prit la tête dans ses mains: + +--C'est vrai que tu as des dents de loup. Je crois que c'est tes +dents, qui, le premier jour, m'avaient donné envie de toi. Mords-moi. + +Il la pressa contre lui et sentit ce corps souple et ferme répondre +à son étreinte. Tout à coup elle se dégagea: + +--Est-ce que tu n'entends pas crier le sable? + +--Non. + +--Écoute: j'entends un bruit de pas dans l'allée. + +Assise, repliée sur elle-même, elle tendait l'oreille. + +Il était déçu, agacé, irrité, et peut-être un peu blessé dans +son amour-propre. + +--Qu'est-ce qui te prend? C'est stupide. Elle lui cria très sec: + +--Tais-toi donc! + +Elle épiait un bruit léger et proche comme de branches cassées. + +Tout à coup elle sauta du lit avec une telle vivacité d'instinct et +un mouvement si rapide de jeune animal que Ligny, bien qu'il fût peu +littéraire, songea à la chatte métamorphosée en femme. + +--Tu es folle! où vas-tu? + +Elle souleva un bord du rideau, essuya la buée sur un coin de vitre +et regarda par la fenêtre. Elle ne vit rien que la nuit. Tout bruit +avait cessé. + +Pendant ce temps, Ligny, rencogné dans la ruelle, maussade, grognait: + +--Comme tu voudras, mais, si tu attrapes un rhume, tant pis pour toi! + +Elle se recoula dans le lit. D'abord il lui garda un peu rancune; mais +elle l'enveloppa d'une fraîcheur délicieuse. + +Et quand ils revinrent à eux, ils furent étonnés de voir à la +montre qu'il était sept heures. + +Il alluma la lampe, une lampe à pétrole en forme de colonne, avec +une ampoule de cristal, dans laquelle la mèche s'enroulait comme +un ténia. Elle se rhabilla très vite. Ils avaient un étage à +descendre par un escalier de bois étroit et noir. Il passa le +premier, la lampe à la main, et s'arrêta dans le couloir. + +--Sors, ma chérie, avant que j'éteigne. + +Elle ouvrit la porte, et, aussitôt, elle recula en poussant un grand +cri. Elle venait de voir Chevalier sur le perron, les bras étendus, +long, noir, dressé comme une croix. Il tenait un revolver à la main. +L'arme ne brillait pas. Pourtant elle la vit très distinctement. + +--Qu'est-ce qu'il y a? demanda Ligny qui baissait la mèche de la +lampe. + +--Écoutez, et n'approchez pas! cria Chevalier d'une voix forte. Je +vous défends d'être l'un à l'autre. C'est ma dernière volonté. +Adieu, Félicie. + +Et il mit dans sa bouche le canon du revolver. + +Blottie au mur du couloir, elle ferma les yeux... Quand elle les +rouvrit, Chevalier était couché sur le côté en travers de la +porte. Il avait les paupières grandes ouvertes, l'air de regarder et +de rire. Un filet de sang coulait de sa bouche sur la dalle du perron. +Un tremblement convulsif agitait son bras. Puis il ne bougea plus. +Replié sur lui-même, il avait l'air plus petit qu'avant. + +Au coup de revolver, Ligny était accouru. Il souleva le corps dans la +nuit noire. Et, tout de suite, le reposant doucement sur la dalle, il +frotta des allumettes que le vent soufflait aussitôt. Enfin, dans une +lueur, il vit que la balle avait emporté un morceau du crâne et +que les méninges étaient mises à découvert sur une surface +grande comme le creux de la main, grise et sanguinolente, très +irrégulière, et dont les contours lui rappelèrent l'Afrique telle +qu'elle est figurée dans les atlas. Et il fut pris devant ce mort +d'un respect subit. Il le tira par les aisselles avec des précautions +minutieuses jusque dans l'antichambre. Là, il l'abandonna et courut +par la maison, cherchant et appelant Félicie. + +Il la trouva dans la chambre à coucher qui, la tête sous les draps +du lit défait, criait: «Maman! maman!» et récitait des prières. + +--Ne reste pas là, Félicie. + +Elle descendit avec lui l'escalier. Mais dans le corridor: + +--Tu sais bien qu'on ne peut pas passer. Il la fit sortir par la porte +de la cuisine. + + + + +VII + + +Demeuré seul dans la maison silencieuse, Robert de Ligny ralluma la +lampe. Il commençait à entendre des voix graves, et même un peu +solennelles, qui parlaient au dedans de lui. Formé dès l'enfance +aux règles de la responsabilité morale, il éprouvait un regret +douloureux, qui ressemblait à un remords. Songeant qu'il avait causé +la mort de cet homme, bien que c'eût été sans le vouloir et sans +le savoir, il ne se sentait pas tout à fait innocent. Des lambeaux +d'enseignement philosophique et religieux revenaient troubler sa +conscience. Des phrases de moralistes et de sermonnaires, apprises +au collège et tombées tout au fond de sa mémoire, lui remontaient +subitement à la pensée. Ses voix intérieures les lui récitaient. +Elles disaient, d'après quelque vieil orateur sacré: «En se +livrant aux désordres les moins coupables dans l'opinion du monde, on +s'expose à commettre les actes les plus condamnables... Nous voyons +par d'effroyables exemples que la volupté conduit au crime.» Ces +maximes, sur lesquelles il n'avait jamais réfléchi, prenaient +pour lui, tout à coup, un sens précis et rigoureux. Il y songea +sérieusement. Mais, parce qu'il n'avait pas l'esprit profondément +religieux et qu'il n'était pas capable de nourrir des scrupules +exagérés, il n'en conçut qu'une édification médiocre, et sans +cesse décroissante. Bientôt, il les jugea importunes et sans +application possible à sa situation. «En se livrant aux désordres +les moins coupables dans l'opinion du monde... Nous voyons par +d'effroyables exemples...» Ces phrases, qui tout à l'heure +retentissaient dans son âme comme un grondement de tonnerre, il les +percevait maintenant dans les nasillements et les grasseyements des +professeurs et des prêtres qui les lui avaient apprises et il les +trouvait un peu ridicules. Par une naturelle association d'idées il +se rappela un passage d'une vieille histoire romaine, qu'il avait +lu, en seconde, pendant une étude, et qui l'avait frappé, quelques +lignes sur une dame convaincue d'adultère et accusée d'avoir mis le +feu à Rome. «Tant il est vrai, disait l'historien, qu'une personne +qui trahit la pudeur est capable de tous les crimes.» A ce souvenir, +il sourit intérieurement et pensa que les moralistes avaient tout de +même de drôles d'idées sur la vie. + +La mèche, qui charbonnait, éclairait mal. Il ne parvenait pas à la +moucher et elle répandait une infecte odeur de pétrole. Songeant à +l'auteur de la phrase sur la dame romaine, il se disait: + +«Vrai! Celui-là, il en avait une couche!...» + +Il était rassuré sur son innocence. Ses légers remords s'étaient +entièrement dissipés, et il ne concevait pas qu'il eût pu se croire +un moment responsable de la mort de Chevalier. Toutefois cette affaire +l'ennuyait... + +Subitement il pensa: + +--S'il vivait encore! + +Tout à l'heure, l'espace d'une seconde, à la lueur d'une allumette +soufflée aussitôt qu'éprise, il avait vu le crâne troué du +comédien. Mais s'il avait mal vu? S'il avait pris pour un ravage +de la cervelle et du crâne une déchirure de la peau? Garde-t-on +le jugement dans ces premiers moments de surprise et d'horreur? Une +blessure peut être hideuse sans être mortelle, ni même très grave. +Il lui avait bien paru que cet homme était mort. Mais était-il +médecin pour en juger sûrement? + +Il s'impatienta après la mèche qui charbonnait encore et murmura: + +--Cette lampe empoisonne. + +Puis se rappelant une manière de dire habituelle au docteur Socrate +et dont il ignorait l'origine, il la répéta mentalement: + +--Cette lampe pue comme trente-six mille charretées de diables. + +Les exemples lui revinrent à l'esprit de plusieurs suicides manqués. +Il se rappela avoir lu dans un journal qu'un mari, après avoir tué +sa femme, s'était tiré, comme Chevalier, un coup de revolver dans +la bouche et n'avait réussi qu'à se fracasser la mâchoire; il se +rappela qu'à son cercle, après un scandale de jeu, un sportsman +connu, ayant voulu se brûler la cervelle, s'était fait sauter +l'oreille. Ces exemples s'appliquaient au cas de Chevalier avec une +exactitude frappante. + +--S'il n'était pas mort?... + +Il désirait, espérait contre toute évidence, que ce malheureux +respirât encore et pût être sauvé. Il songeait à chercher des +linges et à faire les premiers pansements. Pour examiner de nouveau +l'homme étendu dans l'antichambre, il souleva trop brusquement la +lampe encore mal allumée et l'éteignit. + +Alors, surpris par les ténèbres subites, il perdit patience et +s'écria: + +--La rosse! + +En la rallumant, il se flattait de l'idée que Chevalier, porté à +l'hôpital, reprendrait connaissance, vivrait. Et le voyant déjà +debout, juché sur ses longues jambes, criant, toussant, ricanant, il +désirait moins ardemment cette guérison, il commençait même à ne +plus la souhaiter, à la trouver importune et désobligeante. Il se +demandait avec inquiétude, dans un véritable malaise: + +--Que reviendrait-il faire en ce monde, le sombre cabot? Rentrerait-il +à l'Odéon? Promènerait-il dans les couloirs sa grande cicatrice? +Faudrait-il le voir rôder encore autour de Félicie? + +Il approcha du corps la lampe allumée et reconnut la plaie livide et +sanguinolente dont les contours irréguliers lui rappelaient l'Afrique +de ses cartes d'écolier. + +Visiblement la mort avait été instantanée, et il ne comprenait pas +comment il avait pu en douter un moment. + +Il sortit de la maison et se mit à marcher à grands pas dans +le jardin. L'image de la blessure flottait devant ses yeux comme +l'impression d'une lumière trop vive. Elle allait et grandissait; +elle formait dans la nuit sur le ciel noir un continent pâle d'où il +voyait jaillir éperdus des négrillons armés de flèches. + +Il jugea que la première chose à faire était d'appeler madame +Simonneau, qui demeurait tout près, sur le boulevard Bineau, dans la +maison du café. Il ferma soigneusement la porte de la grille et alla +chercher la femme de ménage. Sur le boulevard il retrouva le calme de +l'esprit et des sens. Il s'accommoda de l'événement. Il acceptait le +fait accompli, mais il chicanait la destinée sur les circonstances. +Puisqu'il fallait un mort, il consentait à ce qu'il y en eût un, +mais il en aurait préféré un autre. Il éprouvait à l'égard +de celui-ci un sentiment de dégoût et de répulsion. Il se disait +vaguement: + +--J'admets un suicide. Mais à quoi bon un suicide ridicule +et déclamatoire? Cet homme ne pouvait-il se tuer chez lui? Ne +pouvait-il, si sa résolution était inébranlable, l'exécuter avec +une vraie fierté, d'une façon discrète? C'est ainsi qu'à sa place +eût agi un galant homme. On aurait plaint et respecté sa mémoire. + +Il se rappela mot pour mot les paroles que, dans la chambre à +coucher, une heure avant le drame, il avait échangées avec Félicie. +Il lui avait demandé si elle n'avait pas été un peu avec Chevalier. +Il le lui avait demandé, non pour le savoir, car il n'en doutait +guère, mais pour montrer qu'il le savait. Et elle lui avait répondu, +indignée: «Lui! Ah! non, par exemple... Tu ne voudrais pas!...» + +Il ne la blâmait pas d'avoir menti. Toutes les femmes mentent. Il +goûtait plutôt la jolie désinvolture avec laquelle elle avait +jeté ce garçon hors de son passé. Mais il lui en voulait de s'être +donnée à un bas cabot. Sa délicatesse en était blessée. Chevalier +lui gâtait Félicie. Pourquoi prenait-elle des amants de cette +espèce? Elle manquait donc de goût? Elle ne choisissait donc pas? +Elle faisait donc comme les filles? Elle n'avait donc pas le sens +d'une certaine propreté qui avertit les femmes de ce qu'elles peuvent +faire et de ce qu'elles ne peuvent pas faire? Elle ne savait donc pas +se tenir? Eh bien! voilà ce qui arrive quand on n'a pas de tenue! Il +la chargea du malheur advenu et fut soulagé d'un grand poids. + +Madame Simonneau n'était pas chez elle. Il la demanda aux garçons du +café, aux garçons de l'épicier, aux filles de la blanchisseuse, +aux gardiens de la paix, au facteur. Enfin, sur l'indication d'une +voisine, il la trouva qui mettait des cataplasmes à une vieille dame, +car elle était garde-malade. Son visage était pourpre et elle puait +l'eau-de-vie. Il l'envoya veiller le mort. Il lui recommanda de le +recouvrir d'un drap et de se tenir à la disposition du commissaire et +du médecin qui viendraient pour les constatations. Elle répondit, un +peu blessée, qu'elle savait, Dieu merci, ce qu'elle avait à faire. +Elle le savait, en effet. Madame Simonneau était née dans une +société soumise aux autorités constituées et qui respecte les +morts. Mais lorsque ayant interrogé M. de Ligny, elle apprit qu'il +avait traîné le corps dans l'antichambre, elle ne put lui cacher +que cette façon d'agir était imprudente et l'exposait à des +désagréments. + +--Vous ne deviez pas, lui dit-elle. Quand une personne s'est +détruite, il ne faut jamais y toucher avant que la police arrive. + +Ligny alla ensuite avertir le commissaire. La première émotion +passée, il n'éprouvait aucune surprise, sans doute parce que les +événements qui, de loin, eussent semblé étranges, quand ils sont +accomplis près de nous, paraissent naturels, comme ils le sont en +effet, se développent d'une façon commune, se décomposent en +une succession de petits faits et vont se perdre dans la banalité +courante de la vie. Il était distrait de la mort violente d'un +malheureux par les circonstances mêmes de cette mort, par la part +qu'il y avait et l'occupation qu'elle lui donnait. En se rendant chez +le commissaire, il se sentait aussi tranquille et libre d'esprit que +lorsqu'il allait au ministère pour y déchiffrer des dépêches. + +A neuf heures du soir, le commissaire de police pénétra dans le +jardin avec son secrétaire et un agent de police. Le médecin de la +ville, M. Hibry, arriva au même moment. Déjà, par l'industrie de +madame Simonneau, toujours intéressée aux fournitures, la maison +exhalait une violente odeur de phénol et brillait de bougies +allumées. Et madame Simonneau s'agitait dans un pressant désir de +procurer au mort un crucifix et un rameau de buis bénit. A la clarté +d'une bougie, le médecin examina le cadavre. + +C'était un gros homme, au teint rouge et à la respiration forte, qui +venait de dîner. + +--La balle, de gros calibre, dit-il, a pénétré par la voûte +palatine, elle a traversé le cerveau, et elle est venue briser le +pariétal gauche, emportant une partie de la substance cérébrale et +faisant sauter un morceau du crâne. La mort a été instantanée. + +Il remit la bougie à madame Simonneau, et poursuivit: + +--Des éclats du crâne ont été projetés à une certaine distance. +On pourra les retrouver dans le jardin. Je conjecture que la balle +était ronde. Une balle conique aurait causé moins de ravages. + +Cependant le commissaire, M. Josse-Arbrissel, grand et maigre, à +longue moustache grise, ne semblait ni voir ni entendre. Un chien +hurlait devant la grille. + +--La direction de la blessure, dit le médecin, ainsi que les doigts +de la main droite encore repliés, prouvent surabondamment le suicide. + +Il alluma un cigare. + +--Nous sommes suffisamment édifiés, dit le commissaire. + +--Je regrette, messieurs, de vous avoir dérangés, dit Robert de +Ligny, et je vous remercie de la bonne grâce avec laquelle vous avez +rempli votre office. + +Le secrétaire du commissariat et l'agent de police, conduits par +madame Simonneau, montèrent le corps au premier étage. + +M. Josse-Arbrissel se mordait les ongles et regardait dans le vague. + +--Un drame de la jalousie, dit-il, rien de plus commun. Nous avons +ici, à Neuilly, une moyenne constante de morts volontaires. Sur +cent suicides, trente ont pour cause le jeu. Le reste est dû à des +désespoirs d'amour, à la misère ou à des maladies incurables. + +--Chevalier? demanda le docteur Hibry, qui était amateur de +spectacles, Chevalier? attendez donc, je l'ai vu... Je l'ai vu dans un +bénéfice, aux Variétés. Parfaitement. Il récitait un monologue. + +Le chien hurlait devant la grille. + +--On ne peut s'imaginer, reprit le commissaire, les ravages que le +pari mutuel exerce dans cette commune. Je n'exagère pas, trente pour +cent au bas mot des suicides que je constate sont causés par le jeu. +Tout le monde joue, ici. Autant de boutiques de coiffeurs, autant +d'agences clandestines. Pas plus tard que la semaine dernière, un +concierge de l'avenue du Roule a été trouvé pendu dans le Bois. +Encore, les ouvriers, les domestiques, les petits employés qui +jouent, ne sont pas réduits à se tuer. Ils changent de quartier, ils +disparaissent. Mais un homme établi, un fonctionnaire que le jeu a +ruiné, qui est accablé de dettes criardes, menacé de saisie et +sous le coup de plaintes au parquet, il ne peut pas disparaître. Que +voulez-vous qu'il devienne? + +--J'y suis! s'écria le docteur. Il récita _le Duel dans la Savane_. +On est un peu fatigué des monologues; mais celui-là est très +drôle. Vous vous rappelez: «Voulez-vous vous battre à l'épée? +Non, monsieur. Au pistolet? Non, monsieur. Au sabre, au couteau? +Non, monsieur. Alors je vois ce que vous voulez. Vous n'êtes pas +dégoûté. Vous voulez le duel dans la savane. J'y consens. Nous +remplacerons la savane par une maison à cinq étages. Vous êtes +autorisé à vous dissimuler dans le feuillage.» Chevalier disait +très drôlement _le Duel dans la Savane_. Il m'a beaucoup amusé ce +soir-là. Il est vrai que je suis bon public. J'adore le théâtre. + +Le commissaire de police n'entendait pas. Il suivait sa pensée. + +--On ne saura jamais ce que le pari mutuel dévore par année de +fortunes et d'existences. Le jeu ne lâche jamais ses victimes; quand +il leur a tout pris, il reste leur unique espérance. En effet, par +quel autre moyen peut-on espérer?... + +Il s'arrêta de parler, tendit l'oreille au cri lointain d'un +camelot, se jeta sur l'avenue à la poursuite de l'ombre fuyante +et glapissante, l'appela, lui arracha un journal de courses qu'il +déploya sous un bec de gaz pour y chercher des noms de chevaux, +_Fleur-des-pois_, _la Châtelaine_, _Lucrèce_. Puis, l'œil hagard, +les mains tremblantes, stupide, assommé, il laissa tomber la feuille: +son cheval ne gagnait pas. + +Et le docteur Hibry, en l'observant de loin, songeait que, médecin +des morts, il pourrait bien être appelé un jour à constater le +suicide de son commissaire de police, et il se déterminait par avance +à conclure autant que possible à la mort accidentelle. + +Tout à coup, saisissant son parapluie: + +--Je file. On m'a donné pour ce soir une place à l'Opéra-Comique. +Ce serait dommage de la perdre. + + +Avant de quitter la maison, Ligny demanda à madame Simonneau: + +--Où l'avez-vous mis? + +--Dans le lit, répondit madame Simonneau. C'était plus convenable. + +Il ne fit point d'objection, et, levant les yeux sur la façade de la +maison, il vit aux fenêtres de la chambre à coucher, à travers +les rideaux de mousseline, la lueur des deux bougies que la femme de +ménage avait allumées sur la table de nuit. + +--On pourrait peut-être, dit-il, faire venir une religieuse pour le +veiller. + +--C'est inutile, répondit madame Simonneau qui avait invité des +voisines et commandé son vin et son fricot, c'est inutile: je le +veillerai moi-même. + +Ligny n'insista pas. + +Le chien hurlait encore devant la grille. + +En regagnant à pied la barrière, il vit sur Paris une lueur rouge +qui remplissait tout le ciel. Aux faîtes des cheminées, les tuyaux +se dressaient, grotesques et noirs, devant cette brume ardente et +semblaient regarder avec une familiarité ridicule l'embrasement +mystérieux d'un monde. Les rares passants qu'il rencontra sur le +boulevard allaient tranquillement, sans lever la tête. Bien qu'il +sût que, dans les nuits des villes, souvent l'air humide reflète les +lumières et se colore de cette lueur égale qui ne palpite pas, il +s'imaginait voir le reflet d'un immense incendie. Il acceptait sans +réflexion que Paris s'abîmât dans une conflagration prodigieuse; +il trouvait naturel que la catastrophe intime à laquelle il était +mêlé se confondît avec un désastre public et que cette nuit, +enfin, fût pour tout un peuple, comme pour lui-même, une nuit +sinistre. + +Ayant très faim, il prit une voiture à la barrière et se fit +conduire à une taverne de la rue Royale. Dans la salle lumineuse et +chaude, il ressentit une impression de bien-être. Après avoir fait +son menu, il ouvrit un journal du soir et vit, dans le compte rendu +des Chambres, que son ministre avait prononcé un discours. En +parcourant ce discours, il étouffa un petit rire; il se rappelait +certaines histoires, contées au quai d'Orsay. Le ministre des +Affaires étrangères était amoureux de madame de Neuilles, cocotte +vieillie, haussée par la rumeur publique à l'état d'aventurière et +d'espionne. Il essayait, disait-on, sur elle les discours qu'il devait +prononcer devant le Parlement. Ligny, qui avait été un peu l'amant, +autrefois, de madame de Neuilles, se figurait l'homme d'État en +chemise récitant à son amie cette déclaration: «Non certes, je +ne méconnais pas les justes susceptibilités du sentiment national. +Résolument pacifique, mais soucieux de l'honneur de la France, le +gouvernement saura, etc.» Et cette vision le mettait en gaieté. +Il tourna la page et lut: «Demain, à l'Odéon, première +représentation (à ce théâtre) de: _La Nuit du 23 octobre 1812_, +avec messieurs Durville, Maury, Romilly, Destrée, Vicar, Léon Clim, +Valroche, Aman, Chevalier... + + + + +VIII + + +Le lendemain, à une heure, au foyer du théâtre, on répétait _la +Grille_ pour la première fois. Une lumière triste s'amortissait sur +les pierres grises de la voûte, des tribunes et des colonnes. Dans +la majesté maussade de cette pâle architecture, sous la statue +de Racine, les acteurs principaux lisaient leurs rôles, qu'ils ne +savaient pas encore, devant Pradel, directeur du théâtre, Romilly, +directeur de la scène, et Constantin Marc, auteur de la pièce, +assis tous trois sur un canapé de velours rouge, tandis que, d'une +banquette reculée dans un entre-colonnement, s'exhalaient les haines +attentives et les jalousies chuchotantes des actrices sacrifiées. +L'amoureux, Paul Delage, déchiffrait péniblement une réplique: + +»--Je reconnais le château aux murs de brique, aux toits d'ardoise, +le parc où j'ai si souvent enlacé, sur l'écorce des arbres, son +chiffre et le mien, l'étang dont les eaux endormies... + +Fagette reprenait: + +»--Craignez, Aimeri, que le château ne vous reconnaisse pas, que +le parc ait oublié votre nom, que l'étang murmure: «Quel est cet +étranger?» + +Mais elle était enrhumée et lisait sur une copie pleine de fautes. + +--Ne restez pas là, Fagette: c'est le pavillon rustique, dit Romilly. + +--Comment voulez-vous que je le sache? + +--On a mis une chaise. + +»--... Que l'étang murmure: «Quel est cet étranger?» + +--Mademoiselle Nanteuil, à vous... Où est donc Nanteuil?... +Nanteuil! + +Nanteuil parut, emmitouflée dans ses fourrures, son petit sac et son +rôle à la main, blanche comme un linge, les yeux battus, les +jambes molles. Elle avait passé une nuit pleine d'épouvantes. Tout +éveillée, elle avait vu le mort entrer dans sa chambre. + +Elle demanda: + +--Par où est-ce que j'entre? + +--Par la droite. + +--C'est bon. + +Et elle lut: + +»--Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin. Je n'en +sais pas la cause. Pourriez-vous me la dire? + +Delage lut sa réplique; + +»--C'est peut-être, Cécile, par une permission spéciale de la +Providence ou de la destinée. Le Dieu qui vous aime vous laisse le +sourire à l'heure des larmes et des grincements de dents. + +--Nanteuil, tu passes, ma mignonne, dit Romilly. Delage, efface-toi un +peu pour la laisser passer. + +Nanteuil passa: + +»--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? Nos jours sont ce que +nous les faisons. Ils ne sont terribles que pour les méchants. + +Romilly interrompit: + +--Delage, efface-toi un peu, fais attention de ne pas la cacher aux +spectateurs... Reprends, Nanteuil. + +Nanteuil reprit: + +»--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? Nos jours sont ce que +nous les faisons. Ils ne sont terribles que pour les méchants. + +Constantin Marc ne reconnaissait plus son œuvre, n'entendait plus +même le son de ses phrases bien-aimées, qu'il s'était répétées +tant de fois à lui-même dans ses bois du Vivarais. Étonné, +stupide, il se taisait. + +Nanteuil passa gentiment et se remit à lire: + +»--Vous me jugerez peut-être bien folle, Aimeri; dans le couvent où +j'ai été élevée, j'ai souvent envié le sort des victimes. + +Delage donna sa réplique; mais il sauta un feuillet de la copie: + +»--Le temps est superbe. Déjà les invités vont et viennent dans le +jardin. + +Il fallut tout reprendre: + +»--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri... + +Et ils allaient, sans s'inquiéter de comprendre, mais attentifs +à régler leurs mouvements, comme s'ils étudiaient des figures de +danse. + +--Dans l'intérêt de la pièce, il faudra faire des coupures, dit +Pradel à l'auteur consterné. + +Et Delage poursuivait: + +»--Ne m'accusez point, Cécile: j'eus pour vous une amitié +d'enfance, une de ces amitiés fraternelles, qui donnent à l'amour +qu'elles font naître l'apparence inquiétante de l'inceste. + +--L'inceste! s'écria Pradel. Vous ne pouvez pas laisser l'inceste, +monsieur Constantin Marc. Le public a des susceptibilités que vous +ne soupçonnez, pas. Et puis, il faut intervertir l'ordre des deux +répliques qui viennent ensuite. L'optique de la scène l'exige. + +La répétition fut interrompue. Romilly, avisant Durville qui, dans +une embrasure, contait des histoires joyeuses: + +--Durville, vous pouvez vous en aller. On ne répétera pas le +«deux» aujourd'hui. + +Avant de se retirer, le vieux comédien alla serrer la main à +Nanteuil. Jugeant opportun de lui apporter l'expression de sa +douloureuse sympathie, il se fit des yeux noyés, comme eût fait à +sa place tout porteur de condoléances. Mais il se les fit bien. Ses +prunelles nageaient dans leurs orbites, pareilles à la lune dans +les nuées. Les coins abattus de ses lèvres tombaient dans deux plis +profonds qui les prolongeaient jusqu'au bas du menton. Il avait l'air +vraiment affligé. + +--Ma pauvre mignonne, soupira-t-il, je te plains, va!... De voir un +être pour lequel on a éprouvé un... sentiment... avec lequel on +a... vécu dans l'intimité... de le voir emporté par un coup... +tragique, c'est rude... c'est terrible!... + +Et il lui tendait ses mains compatissantes. + +Nanteuil, énervée, serrant dans ses poings son petit mouchoir et son +manuscrit, lui tourna le dos et siffla entre ses dents: + +--Vieil idiot! + +Fagette la prit par la taille, la mena doucement à l'écart au pied +de la statue de Racine et lui souffla dans l'oreille: + +--Ma chérie, écoute-moi! Il faut absolument étouffer cette +affaire-là. On ne parle pas d'autre chose. Si tu laisses dire le +monde, on fera de toi la veuve Chevalier pour la vie. + +Et, comme elle avait du style, elle ajouta: + +--Je te connais, je suis ta meilleure amie. Je sais ce que tu vaux. +Mais prends garde, Félicie: les femmes ont le prix qu'elles se +donnent. + +Tous les traits de Fagette portèrent. Nanteuil, les joues en feu, +retint ses larmes. Trop jeune pour posséder ou même souhaiter la +prudence qui vient aux comédiennes célèbres quand elles sont en +âge de passer femmes du monde, elle était pleine d'amour-propre, et, +depuis qu'elle aimait, elle avait envie d'effacer de son passé toute +inélégance; elle sentait que Chevalier, en se suicidant pour elle, +avait agi publiquement à son égard avec une familiarité qui la +rendait ridicule. Ne sachant pas encore que tout s'oublie et se perd +au cours rapide des heures, que toutes nos actions coulent comme l'eau +des fleuves entre des rivages sans mémoire, elle songeait, irritée +et triste, aux pieds de Jean Racine, qui entendait ses douleurs. + +--Regarde-la donc, dit madame Marie-Laure au jeune Delage. Elle a +envie de pleurer. Je la comprends. Un homme s'est tué pour moi. J'en +ai été très ennuyée. C'était un comte. + +--Reprenons, dit Pradel... Mademoiselle Nanteuil, allons! donnez votre +réplique. + +Et Nanteuil: + +»--Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin... + +Soudain, madame Doulce parut. Grande et douloureuse, elle laissa +tomber ces mots: + +--Une bien triste nouvelle. Le curé lui refuse l'entrée de son +église. + +Chevalier n'ayant plus de parents, hors une sœur ouvrière à Pantin, +madame Doulce s'était chargée de commander l'enterrement, aux frais +des comédiens. + +On l'entourait. Elle reprit: + +--L'Église le repousse comme un maudit. C'est affreux! + +--Pourquoi? demanda Romilly. + +Madame Doulce répondit très bas et comme à regret: + +--Parce qu'il s'est suicidé. + +--Il faut arranger ça, dit Pradel. + +Romilly montra de l'empressement. + +--Le curé me connaît, dit-il; c'est un brave homme. Je vais donner +un coup de pied jusqu'à Saint-Étienne-du-Mont et je serais bien +surpris si... + +Madame Doulce secoua tristement la tête; + +--Tout est inutile. + +--Il faut pourtant que nous ayons un service religieux, dit Romilly, +avec l'autorité d'un directeur de la scène. + +--Certes, dit madame Doulce. + +Madame Marie-Laure, agitée, pensait qu'on pouvait forcer les prêtres +à dire une messe. + +--Restons calmes, dit Pradel, en caressant sa barbe vénérable. Sous +Louis XVIII, le peuple enfonça les portes de Saint-Roch, fermées au +cercueil de mademoiselle Raucourt. Les temps et les circonstances sont +autres. Usons de moyens plus doux. + +Constantin Marc, voyant, plein de regrets, sa pièce abandonnée, +s'était approché, lui aussi, de madame Doulce; il lui demanda: + +--Pourquoi voulez-vous que Chevalier soit béni par l'Église? Pour +ma part, je suis catholique. Chez moi, ce n'est pas une foi, c'est un +système, et je considère comme un devoir de participer à toutes les +pratiques extérieures du culte. Je suis pour toutes les autorités, +pour le juge, pour le soldat, pour le prêtre. Je ne puis donc être +suspect de favoriser les enterrements civils. Mais je ne +comprends guère que vous vous obstiniez à offrir au curé de +Saint-Étienne-du-Mont un mort qu'il repousse. Pourquoi voulez-vous +donc que ce malheureux Chevalier aille à l'église? + +--Pourquoi? répondit madame Doulce. Pour le salut de son âme et +parce que c'est plus convenable. + +--Ce qui serait convenable, répliqua Constantin Marc, ce serait +d'obéir aux lois de l'Église, qui excommunie les suicidés. + +--Monsieur Constantin Marc, avez-vous lu _les Soirées de Neuilly_? +demanda Pradel qui était grand bouquineur et liseur. Vous n'avez pas +lu _les Soirées de Neuilly_, par M. de Fongeray? Vous avez eu tort. +C'est un livre curieux, qu'on trouve parfois encore sur les quais. Il +est orné d'une lithographie d'Henry Monnier représentant, je ne sais +pourquoi, Stendhal en caricature. Fongeray est le pseudonyme de deux +libéraux de la Restauration, Dittmer et Cavé. Cet ouvrage se compose +de comédies et de drames qui ne peuvent être joués, mais qui +contiennent des scènes de mœurs fort intéressantes. Vous y verrez +comment, sous le règne de Charles X, un vicaire d'une des églises de +Paris, l'abbé Mouchaud, refusa d'enterrer une dame pieuse et voulut +à toute force enterrer un athée. Madame d'Hautefeuille était +pieuse, mais elle possédait des biens nationaux. Elle mourut +administrée par un prêtre janséniste. C'est pourquoi après sa mort +elle ne fut pas reçue par l'abbé Mouchaud dans l'église où elle +avait passé sa vie. En même temps que madame d'Hautefeuille, sur la +même paroisse, un gros banquier, monsieur Dubourg, se laissa mourir. +Par son testament, il avait ordonné qu'on le portât directement au +cimetière. «C'est un catholique, pensa l'abbé Mouchaud, il nous +appartient.» Aussitôt il fit un paquet de son étole et de son +surplis, courut chez le mort, lui donna l'extrême-onction et l'amena +dans son église. + +--Eh bien! répondit Constantin Marc, ce vicaire était un excellent +politique. Les athées ne sont pas pour l'Église des ennemis +redoutables. Ce ne sont pas des adversaires. Ils ne peuvent élever +une Église contre elle, et ils n'y songent pas. Il y a eu de tout +temps des athées parmi les chefs et les princes de l'Église, et +plusieurs d'entre eux ont rendu à la papauté d'éclatants services. +Au contraire, quiconque ne se soumet pas strictement à la discipline +ecclésiastique et rompt sur un point avec la tradition, quiconque +oppose une foi à la foi, une opinion, une pratique à l'opinion +reçue et à la pratique commune, est une cause de désordre, une +menace de péril, et doit être extirpé. Le vicaire Mouchaud l'avait +compris. Il fallait en faire un évêque et un cardinal. + +Madame Doulce avait eu l'art de ne pas tout dire à la fois; elle +ajouta: + +--Je ne me suis pas laissé abattre par la résistance de monsieur le +curé. J'ai prié, j'ai supplié. Et il m'a répondu: «Nous sommes +respectueusement soumis à l'ordinaire. Allez à l'archevêché. Je +ferai ce que Monseigneur m'ordonnera.» Il ne me reste plus qu'à +suivre ce conseil. Je cours à l'archevêché. + +--Travaillons, dit Pradel. + +Romilly appela Nanteuil: + +--Nanteuil, allons, Nanteuil, reprends toute ta scène. + +Et Nanteuil reprit: + +»--Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin... + + + + +IX + + +Ce qui rendait difficiles les négociations du Théâtre avec +l'Église, c'était l'éclat donné par les journaux au suicide du +boulevard de Villiers. Les reporters en avaient publié toutes les +circonstances, et, comme le disait M. l'abbé Mirabelle, second +vicaire de l'archevêque, au point où en étaient les choses, ouvrir +à Chevalier les portes de sa paroisse, c'était publier le droit des +excommuniés aux prières de l'Église. + +D'ailleurs M. Mirabelle qui se montra, dans cette affaire, plein de +sagesse et de prudence, indiqua la voie. + +--Vous comprenez bien, dit-il à madame Doulce, que ce n'est pas +l'opinion des journaux qui peut nous toucher. Elle nous est absolument +indifférente, et nous ne nous inquiétons en aucune matière de ce +que cinquante feuilles publiques disent de ce malheureux jeune homme. +Que les journalistes aient servi ou trahi la vérité, c'est leur +affaire et non la mienne. J'ignore et veux ignorer ce qu'ils ont +écrit. Mais le fait du suicide est notoire. Vous ne pouvez le +contester. Il conviendrait maintenant d'examiner de près, avec les +lumières de la science, les circonstances dans lesquelles ce fait a +été accompli. Ne vous étonnez pas que j'invoque ainsi la science. +Elle n'a pas de meilleure amie que la religion. Or la science +médicale peut nous être ici d'un grand secours. Vous allez tout de +suite le comprendre. L'Église ne retranche de son sein le suicidé +qu'en tant que le suicide constitue un acte de désespoir. Les fous +qui attentent à leur vie ne sont pas des désespérés, et l'Église +ne leur refuse point ses prières: elle prie pour tous les malheureux. +Ah! s'il pouvait être établi que ce pauvre enfant a agi sous +l'influence d'une fièvre chaude ou d'une maladie mentale, si un +médecin était à même de certifier que cet infortuné ne jouissait +pas de sa raison lorsqu'il se détruisit de ses propres mains, le +service religieux serait célébré sans obstacle. + +Ayant recueilli ces paroles de M. l'abbé Mirabelle, madame Doulce +courut au théâtre. La répétition de _la Grille_ était terminée. +Elle trouva Pradel dans son cabinet avec deux jeunes actrices, qui +lui demandaient l'une un engagement, l'autre un congé. Il refusait, +conformément à son principe de ne jamais accueillir une demande +qu'après l'avoir d'abord rejetée. Il donnait ainsi du prix aux +moindres choses qu'il accordait. Ses yeux luisants et sa barbe de +patriarche, ses façons à la fois amoureuses et paternelles le +faisaient ressembler à Loth, tel qu'on le voit entre ses deux filles +dans les estampes des vieux maîtres. Posée sur la table, une amphore +de carton doré aidait à l'illusion. + +--Ce n'est pas possible, disait-il à chacune; ce n'est vraiment pas +possible, mon enfant... Enfin revenez demain. + +Après les avoir congédiées, il demanda, tout en signant des +lettres: + +--Eh bien! madame Doulce, quelles nouvelles? + +Constantin Marc, survenu avec Nanteuil, s'écria précipitamment: + +--Et mes décors? Monsieur Pradel! + +Puis il décrivit pour la vingtième fois le paysage sur lequel devait +se lever la toile. + +--Au premier plan, un vieux parc. Les troncs des grands arbres, +du côté du nord, sont verdis par la mousse. Il faut qu'on sente +l'humidité de la terre. + +Et le directeur répondit: + +--Soyez sûr qu'on fera tout ce qu'il sera possible de faire et que ce +sera très convenable... Eh bien! madame Doulce, quelles nouvelles? + +--Il y a une lueur d'espérance, répondit-elle. + +--Au fond, dans une brume légère, dit l'auteur, les pierres grises +et les toits d'ardoise fine de l'Abbaye-aux-Dames... + +--Parfaitement. Asseyez-vous donc, madame Doulce, je suis à vous. + +--J'ai reçu, à l'archevêché, le meilleur accueil, dit madame +Doulce. + +--Monsieur Pradel, il est nécessaire que les murs de l'Abbaye +paraissent sourds, profonds et pourtant subtilisés par la brume du +soir. Un ciel d'or pâle... + +--Monsieur l'abbé Mirabelle, reprit madame Doulce, est un prêtre de +la plus haute distinction... + +--Monsieur Marc, vous tenez beaucoup à votre ciel d'or pâle? demanda +le directeur. Continuez, madame Doulce, continuez, je vous écoute... + +--... Et, d'une politesse exquise. Il a fait une délicate allusion +aux indiscrétions des journaux... + +A ce moment, M. Marchegeay, le régisseur, bondit dans le cabinet. Ses +yeux verts étincelaient et ses moustaches rouges dansaient comme des +flammes. Il parla avec volubilité: + +--Ça recommence!... Lydie, la petite figurante, pousse des cris de +putois dans les escaliers. Elle dit que Delage a voulu la violer. +C'est bien la dixième fois depuis un mois qu'elle nous recommence +cette histoire-là. En voilà une scie! + +--Ce n'est pas tolérable dans une maison comme celle-ci, dit Pradel. +Vous ficherez Delage à l'amende... Madame Doulce, continuez, je vous +prie. + +--Monsieur l'abbé Mirabelle m'a expliqué avec une parfaite clarté +que le suicide est un acte de désespoir. + +Mais Constantin Marc demanda avec intérêt à Pradel si Lydie, la +petite figurante, était jolie. + +--Vous l'avez vue, dans _la Nuit du 23 octobre_, elle fait la femme du +peuple qui, sur la plaine de Grenelle, achète des plaisirs à madame +Ravaud. + +--Il me semble que c'est une très belle fille, dit Constantin Marc. + +--Certainement, répondit Pradel. Mais elle serait une plus belle +fille encore si elle n'avait pas les chevilles comme des poteaux. + +Constantin Marc, méditatif, reprit: + +--Et Delage l'a violée... Cet homme a le sens de l'amour. L'amour +est un acte simple et primitif. C'est la lutte, c'est la haine. La +violence y est nécessaire. L'amour par le consentement mutuel n'est +qu'une fastidieuse corvée. + +Et il s'écria, très excité: + +--Delage est prodigieux! + +--Ne vous emballez pas, dit Pradel. Cette petite Lydie aguiche mes +acteurs dans sa loge, puis, tout à coup, elle crie qu'on la viole +pour qu'on lui donne de l'argent... C'est son amant qui lui a +appris le truc, et qui touche la galette... Vous disiez donc, madame +Doulce... + +--Après une longue et intéressante conversation, reprit madame +Doulce, monsieur l'abbé Mirabelle m'a fait entrevoir une solution +favorable. Il m'a donné à entendre que, pour lever toutes les +difficultés, il suffirait qu'un médecin attestât que Chevalier +n'avait pas toute sa raison et n'était pas responsable de ses actes. + +--Mais, observa Pradel, Chevalier n'était pas fou. Il avait toute sa +raison. + +--Ce n'est pas à nous de le dire, répliqua madame Doulce. Et qu'en +savons-nous? + +--Non, dit Nanteuil, il n'avait pas toute sa raison. + +Pradel haussa les épaules: + +--Après tout, c'est possible. La folie et la raison, c'est affaire +d'appréciation... A qui pourrait-on bien demander un certificat? + +Madame Doulce et Pradel se rappelèrent successivement trois +médecins; mais ils ne purent trouver l'adresse du premier; le second +avait un mauvais caractère et l'on reconnut que le troisième était +mort. + +Nanteuil dit qu'il fallait s'adresser au docteur Trublet. + +--C'est une idée! s'écria Pradel. Allons demander un certificat au +docteur Socrate... Quel jour sommes-nous?... Vendredi. C'est son jour +de consultation. Nous le trouverons chez lui. + + +Le docteur Trublet logeait dans une vieille maison, au plus haut de +la rue de Seine. Pradel emmena Nanteuil, dans l'idée que Socrate ne +refuserait rien à une jolie femme. Constantin Marc, qui ne pouvait +vivre, à Paris, loin des comédiens, les accompagna. L'affaire +Chevalier commençait à l'amuser. Il la trouvait comique, +c'est-à-dire appartenant aux comédiens. Bien que l'heure de la +consultation fût passée, le salon du docteur était encore plein de +gens qui voulaient être guéris. Trublet les renvoya et reçut, dans +son cabinet, les gens de théâtre. Il se tenait devant une table +encombrée de livres et de papiers. Contre la fenêtre, un fauteuil +articulé s'étalait, infirme et cynique. Le directeur de l'Odéon +exposa l'objet de sa visite, et il conclut: + +--Le service de Chevalier ne sera célébré à l'église que si +vous attestez que ce malheureux garçon ne jouissait pas de toute sa +raison. + +Le docteur Trublet déclara que Chevalier pouvait bien se passer du +service religieux. + +--Adrienne Lecouvreur, qui valait mieux que lui, s'en est passée. +Mademoiselle Monime, après sa mort, n'eut point de messe et, comme +vous savez, on lui refusa «l'honneur de pourrir dans un vilain +cimetière, avec tous les gueux du quartier». Elle ne s'en trouva pas +plus mal. + +--Vous n'ignorez pas, docteur Socrate, répondit Pradel, que les +comédiens sont les plus religieux des hommes. Mes pensionnaires +seraient désolés s'ils ne pouvaient assister à la messe de leur +camarade. Ils se sont déjà assuré le concours de plusieurs artistes +lyriques et la musique sera très belle. + +--Ça, c'est une raison, dit Trublet. Je n'y contredis pas. Charles +Monselet, qui était un homme d'esprit, songea, peu d'heures avant +sa mort, à sa messe en musique. «Je connais beaucoup d'artistes de +l'Opéra, dit-il, j'aurai un _Pie Jesu_ aux truffes.» Mais, puisque +l'archevêché n'autorise pas, cette fois, le concert spirituel, il +conviendrait de le remettre à une autre occasion. + +--Pour ce qui est de moi, répliqua le directeur, je n'ai aucune +croyance religieuse. Mais je considère que l'Église et le Théâtre +sont deux grandes puissances sociales et qu'il y a intérêt à ce +qu'elles soient amies et alliées. Je ne manque jamais, pour ma part, +une occasion de sceller l'alliance. Au prochain carême, je ferai lire +par Durville un sermon de Bourdaloue. Je suis subventionné: je dois +être concordataire. + +»Et puis, quoi qu'on en dise, le catholicisme est encore la forme la +plus acceptable de l'indifférence religieuse. + +--Eh bien! objecta Constantin Marc, si vous voulez montrer de la +déférence à l'Église, pourquoi lui poussez-vous, de force ou de +ruse, un cercueil dont elle ne veut pas? + +Le docteur parla dans le même sentiment et finit par dire: + +--Mon cher Pradel, ne vous occupez donc pas de cette affaire-là. + +Mais alors Nanteuil, les yeux ardents, la voix sifflante: + +--Il faut qu'il aille à l'église, docteur; signez ce qu'on vous +demande, écrivez qu'il n'avait pas sa raison. Je vous en prie. + +Il n'y avait pas que de la religion dans ce désir. Il s'y mêlait un +sentiment intime et un fond obscur de vieilles croyances, ignorées +d'elle-même. Elle espérait que, porté à l'église, aspergé d'eau +bénite, Chevalier serait apaisé, deviendrait un bon mort et ne +la tourmenterait plus. Elle craignait, au contraire, que, privé de +bénédictions et de prières, il n'errât sans cesse autour d'elle, +maudit et malfaisant. Et, plus simplement, dans sa peur de le revoir, +elle voulait que les prêtres aussi prissent soin de l'enterrer, que +tout le monde s'y mît, pour qu'il le fût davantage, autant qu'il +était possible et tout à fait. Ses lèvres tremblaient; elle tordait +ses mains jointes. + +Trublet, vieux connaisseur, la regardait avec intérêt. Il avait +l'intelligence et le goût de la machine féminine. Celle-ci le +ravissait. En l'observant, sa face camuse brillait de plaisir. + +--Soyez tranquille, mon enfant. Il y a toujours moyen de s'entendre +avec l'Église. Ce que vous me demandez n'est pas dans mes +attributions; je suis un médecin laïque. Mais nous avons +aujourd'hui, Dieu merci! des médecins religieux qui envoient leurs +malades aux eaux ecclésiastiques et dont la fonction spéciale est de +constater les guérisons miraculeuses. J'en connais un qui loge +dans le quartier; je vais vous donner son adresse. Allez le voir, +l'évêché n'a rien à lui refuser. Il arrangera votre affaire. + +--Non pas, dit Pradel, vous avez donné vos soins à ce malheureux +Chevalier. C'est à vous de délivrer un certificat. + +Romilly approuva: + +--Évidemment, docteur. Vous êtes médecin du théâtre. Il faut +laver son linge sale en famille. + +Et Nanteuil tourna vers Socrate un regard de prière. + +--Mais, demanda Trublet, qu'est-ce que vous voulez que je dise? + +--C'est bien simple, répondit Pradel. Dites qu'il était, dans une +certaine mesure, irresponsable. + +--Vous me sollicitez bonnement à parler comme un médecin des +tribunaux. C'est trop exiger de moi. + +--Vous croyez donc, docteur, que Chevalier était en possession de sa +pleine et entière responsabilité morale? + +--Je crois, au contraire, qu'il n'était responsable de ses actes à +aucun degré. + +--Alors?... + +--Mais je crois aussi qu'il ne différait nullement en cela de +vous, de moi, de tous les autres hommes. Mes confrères légistes +distinguent entre les responsabilités individuelles. Ils ont des +procédés pour reconnaître les responsabilités pleines et celles +auxquelles il manque un ou plusieurs quartiers. Il est remarquable, +d'ailleurs, que, pour faire condamner un malheureux, ils lui trouvent +toujours une pleine responsabilité... Et la leur, elle est donc +pleine... comme la lune? + +Et le docteur Socrate développa devant les gens de théâtre +étonnés une ample théorie du déterminisme universel. Il remonta +jusqu'aux origines de la vie. Et, semblable au Silène de Virgile qui, +barbouillé du suc des mûres, chantait à des bergers de Sicile et +à la naïade Églé l'origine du monde, il se répandit en paroles +abondantes: + +--Appeler un malheureux à répondre de ses actes!... mais quand le +système solaire n'était encore qu'une pâle nébuleuse, formant dans +l'éther une couronne légère d'une circonférence mille fois plus +vaste que l'orbite de Neptune, il y avait belle lurette que nous +étions tous conditionnés, déterminés, destinés irrévocablement +et que votre responsabilité, ma chère enfant, la mienne, celle de +Chevalier, celle de tous les hommes, était, non pas atténuée, +mais abolie d'avance. Tous nos mouvements, causés par des mouvements +antérieurs de la matière, sont soumis aux lois qui gouvernent les +forces cosmiques, et la mécanique humaine n'est qu'un cas particulier +de la mécanique universelle. + +Il montra de la main une armoire fermée: + +--J'ai là, en bouteilles, de quoi transformer, abolir ou exaspérer +la volonté de cinquante mille hommes. + +--Ce ne serait pas de jeu, objecta Pradel. + +--J'en conviens, ce ne serait pas de jeu. Mais ces substances ne +sont pas essentiellement des produits de laboratoire. Le laboratoire +combine, il ne crée rien. Ces substances sont éparses dans la +nature. A l'état libre, elles nous enveloppent et nous pénètrent, +elles déterminent notre volonté: elles conditionnent notre libre +arbitre, qui n'est que l'illusion causée en nous par l'ignorance de +nos déterminations. + +--Qu'est-ce que vous dites? demanda Pradel ahuri. + +--Je dis que la volonté est une illusion causée par l'ignorance où +nous sommes des causes qui nous obligent à vouloir. Ce qui veut +en nous, ce n'est pas nous, ce sont des myriades de cellules d'une +activité prodigieuse, que nous ne connaissons pas, qui ne nous +connaissent pas, qui s'ignorent les unes les autres, et qui pourtant +nous constituent. Elles produisent par leur agitation d'innombrables +courants que nous appelons nos passions, nos pensées, nos joies, nos +souffrances, nos désirs, nos craintes et notre volonté. Nous nous +croyons maîtres de nous, et seulement une goutte d'alcool excite, +pour les engourdir ensuite, ces éléments par lesquels nous sentons +et voulons. + +Constantin Marc interrompit le docteur: + +--Pardon! Puisque vous parlez de l'action de l'alcool, je voudrais +vous consulter à ce sujet. Je bois un petit verre d'armagnac après +chaque repas. Ce n'est pas trop, dites-moi? + +--C'est beaucoup trop. L'alcool est un poison. Si vous avez chez vous +une bouteille d'eau-de-vie, jetez-la par la fenêtre. + +Pradel était pensif. Il estimait qu'en supprimant la volonté et la +responsabilité chez tous les hommes, le docteur Socrate lui faisait +un tort personnel. + +--Vous direz ce que vous voudrez. La volonté et la responsabilité ne +sont pas des illusions. Ce sont des réalités tangibles et fortes. Je +sais à quoi m'engage mon cahier des charges, et j'impose ma volonté +à mon personnel. + +Et il ajouta avec amertume: + +--Je crois à la volonté, à la responsabilité morale, à la +distinction du bien et du mal. Sans doute, selon vous, ce sont des +idées bêtes... + +--Assurément, répondit le docteur, ce sont des idées bêtes. Mais +elles nous sont très convenables, puisque nous sommes des bêtes. On +l'oublie toujours. Ce sont des idées bêtes, augustes et salutaires. +Les hommes ont senti que, sans ces idées, ils deviendraient tous +fous. Ils n'avaient que le choix de la bêtise ou de la fureur. Ils +ont raisonnablement choisi la bêtise. Tel est le fondement des idées +morales. + +--Quel paradoxe! s'écria Romilly. + +Le docteur poursuivit avec sérénité: + +--La distinction du bien et du mal dans les sociétés humaines +n'est jamais sortie de l'empirisme le plus grossier. Elle a été +constituée dans un esprit tout pratique et par simple commodité. +Nous ne nous en préoccupons pas pour un cristal ou pour un arbre. +Nous pratiquons l'indifférence morale à l'endroit des animaux. +Nous la pratiquons à l'endroit des sauvages. Cela nous permet de +les exterminer sans remords. C'est ce qu'on appelle la politique +coloniale. On ne voit pas non plus que les croyants exigent de leur +dieu une haute moralité. Dans l'état actuel de la société, ils +n'admettraient pas volontiers qu'il fût libidineux et se compromît +avec des femmes; mais ils trouvent bon qu'il soit vindicatif et cruel. +La morale est le consentement mutuel à garder ce qu'on a, terre, +maisons, meubles, femmes, et notre vie. Elle n'implique chez ceux +qui s'y soumettent aucun effort particulier d'intelligence ou de +caractère. Elle est instinctive et féroce. La loi écrite la suit de +près et s'accorde assez bien avec elle. Aussi voit-on que les hommes +d'un grand cœur ou d'un beau génie furent presque tous accusés +d'impiété et, comme Socrate, fils de Phénarète, et Benoît Malon, +frappés par la justice de leur pays. Et l'on peut dire qu'un +homme qui n'a pas été condamné tout au moins à la prison honore +médiocrement sa patrie. + +--Il y a des exceptions, dit Pradel. + +--Il y en a peu, répondit le docteur Trublet. + +Mais Nanteuil suivait son idée: + +--Mon petit Socrate, vous pouvez bien attester qu'il était fou. C'est +la vérité. Il n'avait pas sa raison. Je le sais bien, moi. + +--Sans doute, il était fou, ma chère enfant. Mais c'est une question +de savoir s'il l'était plus que les autres hommes. L'histoire +tout entière de l'humanité, remplie de supplices, d'extases et de +massacres, est une histoire de déments et de furieux. + +--Docteur, demanda Constantin Marc, est-ce que par hasard vous +n'admireriez pas la guerre? C'est pourtant une chose splendide, quand +on y pense. Les animaux se dévorent simplement entre eux. Les +hommes ont imaginé de se massacrer en beauté. Ils ont appris à +s'entre-tuer avec des cuirasses étincelantes, sous des casques +surmontés de panaches et desquels tombent des crinières peintes en +rouge. Par l'usage de l'artillerie et l'art des fortifications, ils +ont introduit la chimie et les mathématiques dans la destruction +nécessaire. C'est une invention sublime. Et, puisque l'extermination +des êtres nous apparaît comme le but unique de la vie, la sagesse de +l'homme est d'avoir fait de cette extermination une jouissance et une +splendeur... Car enfin vous ne pouvez nier, docteur, que le meurtre +est une loi de la nature, et que, par conséquent, il est divin. + +A quoi le docteur Socrate répondit: + +--Nous ne sommes que de malheureux animaux et pourtant nous sommes à +nous-mêmes notre providence et nos dieux. Les animaux inférieurs, +dont les règnes immémoriaux ont précédé le nôtre sur cette +planète, l'ont transformée par leur génie et leur courage. Les +insectes ont tracé des chemins, fouillé la terre, creusé les troncs +d'arbres et les rochers, bâti des maisons, fondé des cités, +changé le sol, l'air et les eaux. Le travail des plus humbles, des +madrépores, a créé des îles et des continents. Tout changement +matériel produit un changement moral, puisque les mœurs dépendent +du milieu. La transformation que l'homme à son tour fait subir à +la terre est certes plus profonde et plus harmonieuse que les +transformations opérées par les autres animaux. Pourquoi l'humanité +ne parviendrait-elle pas à changer la nature jusqu'à la rendre +pacifique? Pourquoi l'humanité, tout infime qu'elle est et sera, ne +réussirait-elle pas un jour à supprimer ou, du moins, à régler +la concurrence vitale? Pourquoi n'abolirait-elle pas enfin la loi du +meurtre? On peut beaucoup attendre de la chimie. Pourtant je ne vous +réponds de rien. Il est possible que notre race persiste dans la +mélancolie, le délire, la manie, la démence et la stupeur jusqu'à +sa fin lamentable dans la glace et les ténèbres. Ce monde est +peut-être irrémédiablement mauvais. En tout cas, je m'y serai +bien amusé. On y jouit d'un spectacle divertissant et je commence +à croire que Chevalier était plus fou que les autres hommes d'avoir +volontairement quitté sa place. + +Nanteuil prit une plume sur le bureau et la tendit, trempée d'encre, +au docteur. + +Il commença d'écrire: + +«Ayant été plusieurs fois appelé à donner mes soins à... + +Il s'interrompit et demanda le prénom de Chevalier: + +--Aimé, répondit Nanteuil. + +»... à Aimé Chevalier, j'ai pu constater dans son économie +certains troubles de la sensibilité, de la vue et de la motilité, +indices ordinaires... + +Il alla prendre un livre sur un rayon de sa bibliothèque. + +--Ce serait un grand hasard si je ne découvrais pas de quoi confirmer +mon diagnostic dans ces leçons du professeur Ball sur les maladies +mentales. + +Il feuilleta le livre. + +--Et tenez, mon cher Romilly, voici ce que je trouve pour commencer; +à la dix-huitième leçon, page 389: «On rencontre beaucoup de fous +parmi les acteurs.» Cette observation du professeur Ball me rappelle +que l'illustre Cabanis demanda un jour au docteur Esprit Blanche si le +théâtre n'était pas une cause de folie. + +--Vraiment? demanda Romilly, inquiet. + +--N'en doutez point, répondit Trublet. Mais écoutez ce que dit à +cette même page le professeur Ball: «Il est incontestable que les +médecins sont extrêmement prédisposés à l'aliénation mentale.» +Et rien n'est plus vrai. Parmi les médecins, les prédestinés entre +tous sont les aliénistes. Il est souvent difficile de décider lequel +est le plus fou, du fou ou de son médecin. On dit aussi que les +hommes de génie sont enclins à la folie. C'est certain. Toutefois il +ne suffit pas d'être un imbécile pour être raisonnable. + +Il feuilleta un moment encore les _Leçons_ du professeur Ball, puis +il se remit à écrire: + +»... indices ordinaires de l'excitation maniaque, et, si l'on +considère que le sujet était d'un tempérament névropathique, on +aura lieu de croire que sa constitution le conduisit à la folie, qui, +selon les professeurs les plus autorisés, n'est que l'exagération +du caractère habituel de l'individu, et il n'est pas possible de lui +accorder une entière responsabilité morale.» + +Il signa et tendit le papier à Pradel: + +--Voilà qui est innocent et trop vide de sens pour contenir le +moindre mensonge. + +Pradel se leva: + +--Croyez bien, cher docteur, que nous ne vous aurions pas demandé de +mentir. + +--Pourquoi? Je suis médecin. Je tiens boutique de mensonges. Je +soulage, je console. Peut-on consoler et soulager sans mentir? + +Puis, regardant Nanteuil avec sympathie: + +--Les femmes et les médecins savent seuls combien le mensonge est +nécessaire et bienfaisant aux hommes. + +Et, comme Pradel, Constantin Marc et Romilly prenaient congé: + +--Passez donc par la salle à manger. J'ai reçu un petit fût de +vieil armagnac. Vous allez m'en dire des nouvelles. + + +Nanteuil était restée dans le cabinet du docteur. + +--Mon petit Socrate, j'ai passé une nuit affreuse. Je l'ai vu... + +--Pendant votre sommeil? + +--Non, tout éveillée. + +--Vous êtes sûre que vous ne dormiez pas? + +--J'en suis sûre. + +Il pensa lui demander si la vision avait parlé. Mais il retint la +question sur ses lèvres, de peur de suggérer à un sujet si sensible +des hallucinations de l'ouïe, qu'en raison de leur caractère +impérieux, il redoutait bien plus que les hallucinations de la vue. +Il savait la docilité des malades à obéir aux ordres que des voix +leur donnent. Renonçant à interroger Félicie, il s'avisa, à +tout hasard, de lever les scrupules de conscience qui pouvaient la +troubler. Toutefois, ayant observé que, d'ordinaire, le sentiment de +la responsabilité morale est faible chez les femmes, il n'y fit pas +grand effort et se contenta de dire légèrement: + +--Ma chère enfant, il ne faut pas vous croire responsable de la mort +de ce malheureux. Le suicide passionnel est l'aboutissant fatal d'un +état pathologique. Tout individu qui se suicide devait se suicider. +Vous n'êtes que la cause occasionnelle d'un accident déplorable +assurément, mais dont il ne faut pas exagérer l'importance. + +Il jugea que c'en était assez sur ce point et s'appliqua tout de +suite à dissiper les terreurs dont elle était environnée. Il +s'efforça de la persuader par des raisonnements simples qu'elle +voyait des images sans réalité, purs reflets de sa propre +pensée. Pour illustrer sa démonstration, il lui conta une histoire +rassurante: + +--Un médecin anglais, lui dit-il, soignait une dame, comme vous très +intelligente, qui, comme vous, voyait des chats sous les meubles et +était visitée par des fantômes. Il la persuada que ces apparences +ne répondaient à rien. Elle le crut et ne se troubla point. Un jour +qu'après une longue retraite elle reparaissait dans le monde, entrant +dans un salon, elle vit la maîtresse de la maison qui lui montrait un +fauteuil et l'invitait à s'asseoir. Elle vit aussi, dans ce fauteuil, +un vieux gentleman narquois. Elle se dit que de ces deux personnes, +l'une était nécessairement imaginaire et, décidant que le gentleman +n'existait pas, elle s'assit dans le fauteuil. En touchant le fond, +elle respira. A compter de ce jour, elle ne vit plus aucun fantôme +d'homme ni de bête. Avec le vieux gentleman narquois, elle les avait +étouffés tous sous son séant. + +Félicie secoua la tête: + +--Ça n'a pas de rapport. + +Elle voulait dire que son fantôme à elle n'était point un vieux +monsieur falot, sur lequel on s'assied, que c'était un mort jaloux, +qui ne la visitait pas sans dessein. Mais elle craignait de parler de +ces choses, et, laissant tomber ses bras sur ses genoux, elle se tut. + +La voyant ainsi accablée et morne, il lui représenta que ces +troubles de la vision n'étaient ni rares ni bien graves, et qu'ils se +dissipaient promptement sans laisser de traces. + +--Moi aussi, ajouta-t-il, j'ai eu une vision. + +--Vous? + +--Oui, j'ai eu une vision, il y a une vingtaine d'années, en Égypte. + +Il s'aperçut qu'elle le regardait avec curiosité et il commença le +récit de son hallucination, après avoir allumé toutes les lampes +électriques, pour dissiper les fantômes de l'ombre. + +--Du temps que j'étais médecin au Caire, chaque année, au mois de +février, je remontais le Nil jusqu'à Louksor, et de là, j'allais, +avec des amis, visiter dans le désert les tombeaux et les temples. +Ces promenades à travers les sables se font à dos d'âne. La +dernière fois que je me rendis à Louksor, je louai un jeune ânier, +dont l'âne blanc, Rhamsès, était plus vigoureux que les autres. Cet +ânier, qui se nommait Sélim, était aussi plus robuste, plus svelte +et plus beau que les autres âniers. Il avait quinze ans. Ses yeux +doux et farouches brillaient sous un voile magnifique de longs cils +noirs; son visage brun était d'un ovale ferme et pur. Il marchait +pieds nus dans le désert, d'un pas qui faisait songer à ces danses +de guerriers dont parle la Bible. Tous ses mouvements avaient de la +grâce; sa gaieté de jeune animal était charmante. En piquant de la +pointe de son bâton l'échine de Rhamsès, il causait avec moi +dans un langage court, mêlé d'anglais, de français et d'arabe; il +parlait volontiers des voyageurs qu'il avait conduits et qu'il croyait +être tous des princes ou des princesses; mais si je le questionnais +sur ses parents et ses compagnons, il se taisait, d'un air +d'indifférence et d'ennui. Quand il mendiait la promesse d'un +bon baschich, le nasillement de sa voix prenait des inflexions +caressantes. Il méditait des ruses subtiles et dépensait des +trésors de prières pour se faire donner une cigarette. S'apercevant +qu'il m'était agréable que les âniers traitassent leurs animaux +avec douceur, il baisait devant moi Rhamsès sur les naseaux, et, +durant les haltes, valsait avec lui. Il se montrait parfois ingénieux +à obtenir ce qu'il désirait. Mais il était trop imprévoyant pour +jamais témoigner la moindre reconnaissance de ce qu'il avait obtenu. +Avide de piastres, il convoitait plus ardemment encore les menus +objets qui brillent et qu'on peut cacher, les épingles d'or, les +bagues, les boutons de manchettes, les briquets en nickel; quand +il voyait une chaîne d'or, son visage s'éclairait d'une lueur de +volupté. + +»L'été qui suivit fut le temps le plus dur de ma vie. Une +épidémie de choléra avait éclaté dans la Basse-Égypte. Je +courais la ville du matin au soir dans un air embrasé. Les étés +du Caire sont accablants pour les Européens. Nous traversions les +semaines les plus chaudes que j'eusse encore connues. J'appris un +jour que Sélim, amené devant le tribunal indigène du Caire, venait +d'être condamné à mort. Il avait assassiné une enfant de fellahs, +une petite fille de neuf ans, pour lui voler ses anneaux d'oreilles, +et il l'avait jetée dans une citerne. Les anneaux, tachés de sang, +avaient été retrouvés sous une grosse pierre, dans la vallée +des Rois. C'était de ces bijoux sauvages que les nubiens nomades +façonnent au marteau avec des shellings ou des pièces de quarante +sous. On me dit que Sélim serait certainement pendu, parce que la +mère de la fillette refusait le prix du sang. Le khédive en effet +n'a pas le droit de grâce, et le meurtrier, selon la loi musulmane, +ne peut racheter sa vie que si les parents de la victime acceptent +de lui une somme d'argent en compensation. J'étais trop occupé pour +penser à cette affaire. Je m'expliquai facilement que Sélim, rusé, +mais irréfléchi, caressant, insensible, eût joué avec la fillette, +lui eût arraché ses anneaux, l'eût tuée et cachée. Bientôt je +n'y songeai plus. Du vieux Caire l'épidémie s'étendait sur les +quartiers européens. Je visitais trente et quarante malades par +jour et je faisais à chacun d'abondantes injections veineuses. +Je souffrais de désordres au foie, j'étais ravagé d'anémie, je +tombais de fatigue. Pour ménager mes forces, il me fallait prendre +un peu de repos à midi. Je m'étendais, après le déjeuner, dans la +cour intérieure de ma maison et, là, je me baignais pour une heure +dans cette ombre africaine épaisse et fraîche comme de l'eau. Un +jour que j'étais couché de la sorte dans ma cour sur mon divan, au +moment où j'allumais une cigarette, je vis venir Sélim. Il souleva +de son beau bras de bronze la tenture de la porte et s'approcha de +moi, dans sa robe bleue. Il ne parlait pas, mais il souriait de +son sourire innocent et sauvage et ses lèvres d'un rouge sombre +découvraient des dents éclatantes. Ses yeux, sous l'ombre azurée +des cils, brillaient de désir en regardant ma montre posée sur la +table. + +»Je pensai qu'il s'était échappé. Et j'en étais surpris, non +que les captifs soient étroitement surveillés dans ces prisons +orientales où les hommes, les femmes, les chevaux et les chiens sont +mêlés dans des cours mal closes, sous la garde d'un soldat armé +d'un bâton. Mais les musulmans ne sont jamais tentés de fuir leur +sort. Sélim s'agenouilla avec une grâce suppliante, et approcha ses +lèvres de ma main, pour la baiser selon la coutume antique. Je +ne dormais pas et j'en eus la preuve. J'eus aussi la preuve que +l'apparition avait été courte. Quand Sélim disparut, je remarquai +que ma cigarette qui brûlait, n'avait pas encore de cendre. + +--Est-ce qu'il était mort quand vous l'avez vu? demanda Nanteuil. + +--Non pas, répondit le docteur. J'appris quelques jours après que +Sélim, dans sa prison, tressait de petites corbeilles, ou qu'il +jouait pendant de longues heures, avec un chapelet de boules de verre, +et qu'aux visiteurs européens, surpris de la douceur caressante de +ses yeux, il demandait une piastre en souriant: la justice musulmane +est lente. Il fut pendu six mois plus tard. Personne, ni lui-même, +n'y fit grande attention. J'étais alors en Europe. + +--Et depuis il n'est pas revenu? + +--Jamais. + +Nanteuil le regarda, déçue. + +--J'avais cru qu'il était venu quand il était mort. Mais du moment +qu'il était en prison, bien sûr que vous ne pouviez pas le voir chez +vous, et que c'était une idée. + +Le docteur, comprenant la pensée de Félicie, se hâta d'y répondre: + +--Ma petite Nanteuil, croyez-moi. Les fantômes des morts n'ont pas +plus de réalité que les fantômes des vivants. + +Sans prendre garde à ce qu'il disait, elle lui demanda si vraiment +c'était parce qu'il souffrait du foie qu'il avait eu une vision. Il +répondit qu'il pensait que le mauvais état des organes digestifs, +une fatigue diffuse, une tendance à la congestion, l'avaient +prédisposé. + +--Il y eut, je crois, ajouta-t-il, une cause plus immédiate. Étendu +sur mon divan, j'avais la tête très basse. Je la soulevai pour +allumer une cigarette et la laissai retomber aussitôt. Cette attitude +favorise singulièrement les hallucinations. Il suffit parfois de se +coucher la tête renversée, pour voir, pour entendre, des formes, +des sons imaginaires. C'est pourquoi je vous conseille, mon enfant, de +dormir avec un traversin et un gros oreiller. + +Elle se mit à rire. + +--Comme maman, alors!... majestueusement! + +Puis, sautant sur une autre idée: + +--Dites donc, Socrate, ce sale individu, pourquoi l'avez-vous vu +plutôt qu'un autre? Vous lui aviez loué un âne, vous n'y pensiez +plus. Et il est venu. C'est tout de même drôle. + +--Vous me demandez pourquoi celui-là plutôt qu'un autre. Je serais +bien embarrassé de vous le dire. Souvent nos visions, liées avec nos +pensées intimes, nous en présentent l'image; parfois, elles ne s'y +rattachent en rien et nous montrent une figure inattendue. + +Il l'exhorta de nouveau à ne pas se laisser effrayer par des +fantômes. + +--Les morts ne reviennent pas. Quand l'un d'eux vous apparaît, soyez +assurée que vous voyez une imagination de votre cerveau. + +Elle demanda: + +--Pouvez-vous me garantir qu'il n'y a rien après la mort? + +--Mon enfant, il n'y a rien après la mort qui puisse vous effrayer. + +Elle se leva, prit son petit sac et son manuscrit, tendit la main au +docteur: + +--Vous ne croyez à rien, vous, mon vieux Socrate. + +Il la retint un moment dans l'antichambre lui recommanda de se +ménager, de mener une vie calme et rafraîchissante, de prendre du +repos. + +--Si vous croyez que c'est facile dans notre métier!... Demain, j'ai +une répétition au foyer, une répétition sur la scène, une robe à +essayer; ce soir, je joue. Et voilà plus d'un an que je mène cette +vie-là. + + + + +X + + +Sous le grand vide réservé par la hauteur des voûtes au vol des +prières moutonnait le troupeau bigarré des êtres humains. + +Ils étaient là, tous, au pied du catafalque entouré de lumières et +couvert de fleurs: Durville, le vieux Maury, Delage, Vicar, Destrée, +Léon Clim, Valroche, Aman, Regnard, Pradel et Romilly, et Marchegeay, +le régisseur. Elles étaient là toutes, madame Ravaud, madame +Doulce, Ellen Midi, Duvernet, Herschell, Falempin, Stella, +Marie-Claire, Louise Dalle, Fagette, Nanteuil, agenouillées et +vêtues de noir, comme des élégies. Quelques-unes lisaient dans des +livres de messe. Il y en avait qui pleuraient. Toutes apportaient au +moins au cercueil de leur camarade leurs paupières battues et leur +teint blêmi par le froid du matin. Des journalistes, des acteurs, des +auteurs dramatiques, des familles entières de ces artisans qui vivent +du théâtre et une foule de curieux emplissaient la nef. + +Les chantres poussaient les cris lamentables du _Kyrie eleison_; le +prêtre baisa l'autel, se tourna vers le peuple et dit: + +--_Dominus vobiscum._ + +Romilly, enveloppant du regard le public: + +--Chevalier a une bonne salle. + +--Regarde donc Louise Dalle, dit Fagette. Pour avoir l'air en deuil, +elle a mis un waterproof en caoutchouc noir. + +Demeuré un peu en arrière avec Pradel et Constantin Marc, le docteur +Trublet faisait, à voix basse, selon sa coutume, ses essais moraux: + +--Remarquez, dit-il, que sur l'autel et autour du cercueil, on allume, +en guise de cierges, de petites veilleuses sur des queues de billard +et qu'ainsi l'on offre au Seigneur de l'huile à quinquet pour de la +cire vierge. Les hommes pieux qui vivent dans le sanctuaire ont été +de tout temps enclins à faire à leur dieu de ces petites tromperies. +L'observation n'est pas de moi; elle est, je crois, de Renan. + +Le célébrant, à droite de l'autel, récitait à voix basse: + +--_Nolumus autem vos ignorare fratres de dormientibus, ut non +contristemini, sicut et cœteri qui spem non habent._ + +--Qui est-ce qui prend le rôle de Florentin? demanda Durville à +Romilly. + +--C'est Regnard: il n'y sera pas plus mauvais que Chevalier. + +Pradel tira Trublet par la manche: + +--Docteur Socrate, je vous prie de me dire si, comme savant, comme +physiologiste, vous voyez de graves difficultés à ce que l'âme soit +immortelle. + +Il demandait cela en homme affairé et pratique qui a besoin d'un +renseignement personnel. + +--Vous savez sans doute, mon cher ami, répondit Trublet, ce que +disait à ce sujet l'oiseau de Cyrano. Un jour Cyrano de Bergerac +entendit deux oiseaux converser dans un arbre. L'un disait: «L'âme +des oiseaux est immortelle.--Ce n'est pas douteux, répliqua l'autre. +Mais ce qui ne se conçoit pas, c'est que des êtres qui n'ont ni +bec ni plumes, qui n'ont pas d'ailes et qui marchent sur deux pieds, +croient avoir, comme les oiseaux, une âme immortelle.» + +--C'est égal, dit Pradel, d'entendre l'orgue, ça me f... des idées +pieuses. + +--_Requiem æternam dona eis, Domine._ + +L'auteur célèbre de la _Nuit du 23 octobre 1812_ apparut dans +l'église, et, au même moment, il fut partout à la fois, dans la +nef, sous le porche et dans le chœur. Comme le Diable boiteux, il +fallait qu'enfourchant sa béquille, il volât par-dessus les têtes +pour passer comme il le fit en un clin d'œil du député Morlot qui, +libre penseur, restait sur le parvis, à Marie-Claire agenouillée +sous le catafalque. + +Dans la même seconde, il chuchota aux oreilles de tous et de toutes +des paroles agiles: + +--Pradel, concevez-vous ce garçon qui plante là son rôle, un +rôle excellent, et va se suicider comme une gourde? Il se brûle la +cervelle l'avant-veille de la première. Il nous oblige à faire +un raccord et nous retarde de huit jours. Quel crétin! Il était +diablement mauvais. Mais c'est une justice à lui rendre: il sautait +bien, l'animal. Mon bon Romilly, nous faisons le raccord aujourd'hui +à deux heures. Veillez à ce que Regnard ait la copie de son rôle et +sache grimper sur les toits. Pourvu qu'il ne nous claque pas dans les +mains, comme Chevalier! S'il allait aussi se suicider, celui-là! Ne +riez pas. Il y a un sort sur certains rôles. Ainsi, dans mon _Marino +Faliero_, le gondolier Sandro se casse le bras à la répétition +générale. On me donne un autre Sandro. Il se foule le pied à la +première représentation. On m'en donne un troisième, il attrape +la fièvre typhoïde... Ma petite Nanteuil, je te confierai une +magnifique création quand tu seras aux Français. Mais j'ai juré +mes grands dieux de ne plus faire jouer une seule pièce dans ce +théâtre-ci. + +Et tout aussitôt, sous la petite porte qui ferme le chœur du côté +de l'Épitre, montrant à des confrères l'épitaphe de Racine, +scellée dans le mur, en parisien curieux des antiquités de sa ville, +il rappelait l'histoire de cette pierre; il disait que le poète avait +été enseveli, selon son désir, à Port-Royal-des-Champs, au pied +de la fosse de M. Hamon, et qu'après la destruction de l'abbaye et la +violation des sépulcres, le corps de messire Jean Racine, secrétaire +du roi, gentilhomme ordinaire de sa chambre, avait été transporté +sans honneurs à Saint-Étienne-du-Mont. Et il contait comment la +pierre tombale, portant, sous le cimier de chevalier et l'écu au +cygne d'argent, l'inscription composée par Boileau et mise en latin +par M. Dodart, avait servi de dalle dans le chœur de la petite +église de Magny-Lessart, où elle avait été trouvée en 1808. + +--La voici! ajouta-t-il. Elle était brisée en six morceaux et le +nom de Racine effacé par les souliers des paysans. On a rajusté les +fragments et refait les lettres qui manquaient. + +Sur ce sujet il s'étendait avec sa vivacité et son abondance +coutumières, tirant de sa prodigieuse mémoire une multitude de faits +curieux et d'amusantes historiettes, animant l'histoire et passionnant +l'archéologie. Son admiration et sa colère jaillissaient coup sur +coup, avec violence dans la solennité du lieu, à travers la pompe de +la cérémonie. + +--Je voudrais bien savoir, par exemple, quels sont les goujats +stupides qui ont scellé cette pierre dans ce mur. _Hic jacet nobilis +vir Johannes Racine._ Ce n'est pas vrai! Ils font mentir l'épitaphe +de l'honnête Boileau. Le corps de Racine n'est pas à cette place. +Il a été déposé dans la troisième chapelle à gauche en entrant. +Quels idiots! + +Et, soudain tranquille, il montra la pierre tombale de Pascal. + +--Elle provient du musée des Petits-Augustins. On n'aura jamais +assez de louanges pour Lenoir, qui, sous la Révolution, recueillit, +conserva... + +Il improvisa un second cours familier d'archéologie lapidaire, plus +brillant que le premier, fit de l'histoire de Pascal un drame amusant +et terrible, et disparut. Il était resté en tout dix minutes dans +l'église. + +Sur ces têtes pleines de soucis mondains et de désirs profanes le +_Dies iræ_ grondait comme un orage: + + _Mors stupebit et natura, + Quum resurget creatura + Judicanti responsura._ + +--Dites donc, Dutil: comment cette petite Nanteuil, qui est jolie +et intelligente, a-t-elle pu se mettre avec un sale cabot comme +Chevalier? + +--Votre ignorance du cœur des femmes m'étonne. + +--Herschell était plus jolie quand elle était brune. + + _Qui Mariam absolvisti + Et latronem exaudisti + Mihi quoque spem dedisti_. + +--Il faut que j'aille déjeuner. + +--Est-ce que vous connaissez quelqu'un qui connaisse le ministre? + +--Durville est claqué. Il souffle comme un phoque. + +--Faites-moi donc passer une petite note sur Marie Falempin. Elle a +été délicieuse dans _les Trois Magots_, je vous assure. + + _Inter oves locum presta, + Et ab hœdis me sequestra, + Statuens in parte dextra._ + +--Alors, c'est pour Nanteuil qu'il s'est fait sauter le caisson? Une +petite grue qui ne vaut pas son derrière plein d'eau chaude! + +Le célébrant mit le vin et l'eau dans le calice et dit: + +--_Deus qui humanæ substantiæ dignitatem mirabiliter condidisti_... + +--Est-ce que, vraiment, docteur, il s'est tué parce que Nanteuil ne +voulait plus de lui? + +--Il s'est tué, répondit Trublet, parce qu'elle en aimait un autre. +L'obsession des images génétiques détermine parfois la manie et la +mélancolie. + +--Vous ne connaissez pas les cabots, docteur Socrate, dit Pradel. Il +s'est tué pour faire un effet, pas pour autre chose. + +--Il n'y a pas que les cabots, dit Constantin Marc, qui éprouvent +un besoin irrésistible d'attirer à tout prix l'attention sur eux. +L'année dernière, chez moi, à Saint-Bartholomé, pendant qu'on +battait à la machine, un enfant de treize ans mit dans l'engrenage +son bras, qui fut broyé jusqu'à l'épaule. Le médecin qui l'avait +amputé lui demanda, en faisant un pansement, pourquoi il s'était +ainsi mutilé. L'enfant avoua que c'était pour qu'on fît attention +à lui. + +Cependant Nanteuil, les yeux secs et les lèvres serrées, regardait +fixement le drap noir qui recouvrait le cercueil et attendait avec +impatience qu'il y eût assez d'eau bénite, de cierges et de prières +latines sur le mort pour qu'il s'en allât bon et résigné. Elle +l'avait revu, cette nuit, et elle pensait qu'il était revenu parce +que les prêtres n'avaient pas encore prononcé sur lui les paroles de +paix. Puis, songeant qu'un jour elle mourrait aussi et serait couchée +comme cet homme dans un cercueil, sous un drap noir, elle frissonna +d'épouvante et ferma les yeux. L'idée de la vie était si puissante +en elle qu'elle se figurait la mort comme une vie affreuse. Elle eut +peur de mourir, et elle pria pour vivre longuement. Agenouillée, la +tête inclinée et la cendre voluptueuse de ses cheveux légers lui +tombant sur le front, elle lisait, pénitente profane, dans son livre, +des paroles qu'elle ne comprenait pas et qui la rassuraient: + +«Seigneur Jésus-Christ, Roi de gloire, délivrez les âmes de tous +les fidèles défunts des peines de l'enfer et des profondeurs de +l'abîme. Délivrez-les de la gueule du lion. Que l'enfer ne les +ensevelisse pas et qu'ils ne tombent pas dans les ténèbres; mais que +saint Michel, le prince des Anges, les conduise à la lumière sainte, +que vous avez promise à Abraham et à sa postérité...» + +Au moment de l'Élévation, l'assistance, pénétrée d'un +vague sentiment que le mystère devenait plus auguste, cessa +les conversations particulières et affecta quelque apparence de +recueillement. Et dans le silence des orgues, au tintement de la +clochette agitée par un enfant, les têtes se courbèrent. Puis, +après le dernier évangile, quand, l'office terminé, le prêtre, +suivi de ses acolytes, s'approcha du catafalque au chant du _Libera_, +il y eut dans la foule un mouvement de délivrance et l'on se bouscula +un peu pour défiler devant le cercueil. Les femmes, dont la piété, +la tristesse et la contrition dépendaient de leur immobilité et de +leur agenouillement, furent tout de suite ramenées à leurs idées +coutumières par le mouvement et les rencontres du défilé. Elles +échangèrent entre elles et avec les hommes les propos de leur état: + +--Tu sais, dit Ellen Midi à Falempin, que Nanteuil entre à la +Comédie-Française. + +--Pas possible! + +--L'engagement est signé. + +--Comment a-t-elle obtenu ça?... + +--C'est pas en jouant la comédie, bien sûr, répondit Ellen qui +commença une histoire très scandaleuse. + +--Prends garde, dit Falempin, elle est derrière toi. + +--Je la vois bien! Elle en a eu, un front, de venir ici, crois-tu? + +Marie-Claire coula dans l'oreille de Durville une nouvelle +extraordinaire: + +--On dit qu'il s'est suicidé. Eh bien! ce n'est pas vrai. Il ne +s'est pas suicidé du tout. Et la preuve, c'est qu'on l'enterre à +l'église. + +--Alors? demanda Durville. + +--Monsieur de Ligny l'a surpris avec Nanteuil et l'a tué. + +--Allons donc! + +--Je t'assure que je suis bien informée. + +Les conversations devenaient vives et familières. + +--Vous voilà, vieux marcheur! + +--La recette baisse déjà. + +--Stella s'est fait recommander par dix-sept députés, dont neuf de +la commission du budget. + +--Je lui avais pourtant dit, à Herschell: «Le petit Bocquet, ce +n'est pas votre affaire. Il vous faut un homme sérieux.» + +Quand la bière, aux bras des croque-morts, passa sous le portail, les +rayons délicieux d'un soleil d'hiver descendirent sur les visages +des femmes et sur les roses du cercueil. Rangés des deux côtés +du parvis, quelques jeunes gens des Écoles cherchaient les figures +célèbres; les petites ouvrières des ateliers voisins, se tenant +deux à deux enlacées, méditaient les toilettes des actrices. Et, +dressés contre le porche sur leurs pieds endoloris, deux vagabonds, +accoutumés à vivre sous le grand ciel doux ou farouche, tournaient +lentement des regards mornes, tandis qu'un collégien contemplait avec +ivresse les cheveux ardents qui tordaient leurs flammes sur la nuque +de Fagette. + +Arrêtée devant les portes, au plus haut des degrés, elle causait +avec Constantin Marc et quelques journalistes: + +--... Monsieur de Ligny? Il était assidu chez moi bien avant de +connaître Nanteuil. Il me regardait des heures entières, avec des +yeux passionnés, sans oser rien me dire. Je le recevais volontiers +parce qu'il était très convenable. C'est une justice à lui rendre: +il a d'excellentes manières. Il se montrait aussi réservé que +possible. Enfin, un jour, il me déclara qu'il était amoureux fou +de moi. Je lui répondis que, puisqu'il me parlait sérieusement, je +ferais de même; que j'éprouvais un vrai chagrin de le voir dans +cet état; que, chaque fois que pareille chose arrivait, j'en étais +vivement contrariée; que j'étais une femme sérieuse, que j'avais +arrangé ma vie et que je ne pouvais rien pour lui. Il était +désespéré. Il m'annonça, qu'il partait pour Constantinople, qu'il +ne reviendrait plus. Il ne se décidait ni à rester ni à s'en aller. +Il tomba malade. Nanteuil, qui croyait que je l'aimais et que je +voulais le garder, se donna tout le mal possible pour me le prendre. +Elle lui fit des avances folles. Je la trouvais parfois un peu +ridicule, mais, comme vous pensez bien, je ne faisais aucun obstacle +à ses projets. De son côté, monsieur de Ligny, pour me donner du +regret, du dépit, que sais-je? dans l'espoir de me rendre jalouse, +répondait très clairement aux avances de Nanteuil. Voilà comment +ils se mirent ensemble. J'en fus enchantée. Nanteuil et moi, nous +sommes les meilleures amies du monde. + +Madame Doulce, entre la haie des curieux, descendait lentement les +degrés et se donnait l'illusion d'entendre la foule murmurer: «C'est +la Doulce!» + +Elle saisit Nanteuil au passage, la pressa sur son cœur, et dans un +beau mouvement de charité chrétienne, l'enveloppa de son manteau, en +disant avec des sanglots: + +--Essaie de prier, mon enfant, et prends cette médaille. Elle a été +bénie par le pape. C'est un père dominicain qui me l'a donnée. + +Madame Nanteuil, un peu essoufflée, mais qui rajeunissait depuis +qu'elle recommençait d'aimer, sortit la dernière. Durville lui serra +la main. + +--Ce pauvre Chevalier! murmura-t-il. + +--Ce n'était pas une mauvaise nature, répondit madame Nanteuil. Mais +il a manqué de tact. Un homme du monde ne se suicide pas de cette +manière. Ce garçon n'avait pas d'éducation. + +Le corbillard se mit en mouvement dans l'ombre colossale du Panthéon +et descendit la rue Soufflot, bordée de librairies. Les camarades +de Chevalier, les employés du théâtre, le directeur, le docteur +Socrate, Constantin Marc, quelques journalistes et quelques curieux +suivirent. Le clergé et les actrices prirent place dans les voitures. +Nanteuil, malgré l'avis contraire de madame Doulce, suivit avec +Fagette dans un coupé de place. + +Le temps était beau. On causait familièrement derrière le +corbillard. + +--Mais c'est au diable bouilli, le cimetière! + +--Montparnasse? Trente minutes au plus. + +--Tu sais que Nanteuil est engagée à la Comédie-Française? + +--Est-ce que nous répétons aujourd'hui? demanda Constantin Marc à +Romilly. + +--Certainement, à trois heures, au foyer. Nous répétons jusqu'à +cinq heures. Ce soir, je joue; demain, je joue; dimanche, je joue en +matinée et le soir... Nous autres comédiens, nous n'avons jamais +fini, il faut toujours recommencer, toujours donner de sa personne... + +Le poète Adolphe Meunier lui mit la main sur l'épaule: + +--Ça va bien, Romilly? + +--Et vous, Meunier?... Toujours pousser le rocher de Sisyphe. Et ce +ne serait rien. Mais le succès ne dépend point que de nous. Si la +pièce est mauvaise et tombe, tout ce que nous y avons mis, notre +travail, notre talent, un morceau de notre vie s'écroule avec... Et +ce que j'en ai vu de ces éboulements! Que de fois la pièce s'est +abattue sous moi, comme une rosse, et m'a fichu par terre! Ah! si l'on +n'était puni que de ses fautes!... + +--Mon cher Romilly, répliqua vivement Meunier, croyez-vous que notre +fortune, à nous auteurs dramatiques, ne dépende pas des comédiens +autant que de nous-mêmes? Croyez-vous que jamais ils ne jettent bas, +par leur imprudence ou leur maladresse, une œuvre qui s'élançait de +haut vol? Est-ce que nous aussi, comme le légionnaire de César, nous +ne sommes pas saisis de trouble et d'angoisse à cette pensée que +notre sort n'est pas assuré par notre propre valeur, mais qu'il +dépend de ceux qui combattent avec nous? + +--C'est la vie, cela! dit Constantin Marc. En toute entreprise, +partout et toujours, nous payons pour les fautes des autres. + +--Il n'est que trop vrai, reprit Meunier, qui venait de voir tomber +son drame lyrique de _Pandolphe et Clarimonde_. Mais cette iniquité +nous révolte. + +--Elle ne doit nullement nous révolter, répliqua Constantin Marc. +Il y a une loi sacrée qui gouverne le monde, à laquelle nous devons +obéir, que nous devons adorer, c'est l'injustice, l'auguste, la +sainte injustice. Elle est bénie partout sous les noms de bonheur, +fortune, génie et grâce. C'est une faiblesse de ne pas la +reconnaître et la vénérer sous son vrai nom. + +--C'est bizarre, ce que vous dites là! fit le doux Meunier. + +--Réfléchissez, reprit Constantin Marc. Vous aussi, vous êtes du +parti de l'injustice, puisque vous recherchez les honneurs, et que +vous voulez raisonnablement étouffer vos concurrents, désir naturel, +injuste et légitime. Connaissez-vous rien de plus stupide et de plus +odieux que ces gens que nous avons vu réclamer la justice? L'opinion +publique, qui n'est pourtant pas bien intelligente, le sens commun, +qui n'est pourtant pas un sens supérieur, a senti qu'ils étaient au +rebours de la nature, de la société, de la vie. + +--Certainement, dit Meunier, mais la justice... + +--La justice n'est que le rêve de quelques imbéciles. L'injustice, +c'est la pensée même de Dieu. La doctrine du péché originel +suffirait seule à me rendre chrétien, et la doctrine de la grâce +renferme en elle toutes les vérités humaines et divines. + +--Vous avez la foi? demanda respectueusement Romilly. + +--Je n'ai pas la foi, mais je voudrais l'avoir. Je la considère +comme le bien le plus précieux dont on puisse jouir en ce monde. A +Saint-Bartholomé, je vais à la messe tous les dimanches et fêtes, +et je n'ai pas entendu une seule fois le curé faire son prône, sans +me dire: «Je donnerais tout ce que j'ai, ma maison, mes champs, mes +bois, pour être aussi bête que cet animal-là.» + +Michel, le jeune peintre à la barbe mystique, disait à Roger, le +décorateur: + +--Ce pauvre Chevalier avait des idées. Mais toutes n'étaient pas +bonnes. Un soir, il entra radieux et transfiguré dans la brasserie, +s'assit près de nous, et, tordant son vieux feutre entre ses longs +doigts rouges, s'écria: «J'ai découvert la vraie manière de +jouer le drame. Personne jusqu'ici n'a su jouer le drame, personne, +entendez-vous!» Et il nous conta sa découverte: «Je viens de la +Chambre. On m'avait fait grimper à l'amphithéâtre. Je voyais les +députés grouiller comme des insectes noirs au fond d'un puits. Tout +à coup un petit homme, trapu, monte à la tribune. Il avait l'air +de porter sur son dos un sac de charbon. Il écartait les coudes +et fermait les poings. Il était comique, quoi! Il avait l'accent +méridional et faisait des fautes de diction. Il parla des +travailleurs, des prolétaires, de la justice sociale. C'était +superbe; sa voix, son geste, vous prenaient aux entrailles; la salle +faillit crouler sous les applaudissements. Je me suis dit: «Ce qu'il +fait, je le ferai au théâtre, et mieux. Moi, un comique, je jouerai +le drame. Les grands rôles de drame doivent, pour produire leur +effet, être tenus par un comique, mais qui ait de l'âme.» Et le +pauvre garçon croyait avoir conçu un art nouveau. «On verra», +disait-il. + +A l'angle du boulevard Saint-Michel, un journaliste s'approcha de +Meunier: + +--Est-ce vrai que Robert de Ligny a été amoureux fou de Fagette? + +--S'il l'aime, ce n'est pas depuis longtemps. Il y a quinze jours, +au théâtre, il m'a demandé: «Qu'est-ce que c'est que cette petite +blonde?» Et il montrait Fagette. + +--Je ne sais d'où vient, disait le courriériste d'un journal du soir +au courriériste d'un journal du matin, cette manie que nous avons de +calomnier l'humanité. Je suis étonné, au contraire, du nombre de +braves gens que je découvre. C'est à croire que les hommes ont la +pudeur du bien qu'ils font, et qu'ils se cachent pour accomplir des +actes de dévouement et de générosité... N'est-ce pas votre avis? + +--Moi, répondit le courriériste d'un journal du matin, chaque fois +que j'ai ouvert une porte par méprise, je le dis au propre et au +figuré, j'ai découvert une ignominie insoupçonnée. Si tout à coup +la société se retournait comme un gant et qu'on en vît le dedans, +nous tomberions tous évanouis de dégoût et d'effroi. + +--Dans le temps, dit Roger au peintre Michel, j'ai connu sur la Butte +l'oncle de Chevalier. Il était photographe et s'habillait comme un +astrologue. C'était un vieux fou qui envoyait toujours à un client +le portrait d'un autre. Les clients réclamaient... Mais pas tous. Il +y en avait même qui se trouvaient ressemblants. + +--Qu'est-ce qu'il est devenu? + +--Il a fait faillite et il s'est pendu. + +Sur le boulevard Saint-Michel, Pradel, qui marchait au côté de +Trublet, profitait encore de l'occasion pour se renseigner sur +l'immortalité de l'âme et la destinée de l'homme après la mort. Il +n'obtenait rien qui lui parût suffisamment positif et répétait: + +--Je voudrais savoir. + +A quoi le docteur Socrate répondait: + +--Les hommes ne sont pas faits pour savoir; les hommes ne sont pas +faits pour comprendre. Ils n'ont pas ce qu'il faut pour cela. Un +cerveau d'homme est plus grand et plus riche en circonvolutions +qu'un cerveau de gorille, mais il n'y a de l'un à l'autre aucune +différence essentielle. Nos plus hautes pensées et nos plus vastes +systèmes ne seront jamais que le prolongement magnifique des idées +que contient la tête des singes. Ce que nous savons de plus que le +chien sur l'univers nous amuse et nous flatte; c'est peu de chose en +soi et nos illusions croissent avec nos connaissances. + +Mais Pradel n'écoutait plus. Il récitait mentalement le discours +qu'il devait prononcer sur la tombe de Chevalier. + +Quand le convoi tourna vers les pelouses défleuries qui couvrent +l'avenue de l'Observatoire, le tramway lui céda le passage, par +respect pour la mort. + +Trublet en fit la remarque. + +--Les hommes, dit-il, respectent la mort, parce qu'ils estiment +justement que, s'il est respectable de mourir, chacun est assuré +d'être respectable du moins en cela. + +Les comédiens émus s'entretenaient entre eux de la mort de +Chevalier. Durville, mystérieusement, d'une voix profonde, révélait +le drame: + +--Ce n'est pas un suicide. C'est un crime passionnel. Monsieur de +Ligny a surpris Chevalier avec Nanteuil. Il lui a tiré sept balles +de revolver. Deux balles ont atteint notre malheureux camarade à la +tête et à la poitrine, quatre se sont perdues et la cinquième a +effleuré Nanteuil au-dessous du sein gauche. + +--Nanteuil est blessée? + +--Légèrement. + +--Monsieur de Ligny sera poursuivi? + +--On étouffera l'affaire, et l'on aura raison. Mais je suis +exactement informé. + +Dans les voitures aussi, les comédiennes semaient des bruits divers. +Les unes croyaient à un meurtre, les autres à un suicide. + +--Il s'est tiré un coup de revolver dans la poitrine, assurait +Falempin. Il n'était que blessé. Le médecin l'a dit: si on lui +avait donné des soins à temps, on l'aurait sauvé. Mais ils l'ont +laissé sur le plancher, baignant dans son sang. + +Et madame Doulce dit à Ellen Midi: + +--Moi, il m'est arrivé bien souvent de m'approcher d'un lit de mort. +Alors je m'agenouille et je prie. Aussitôt, je me sens pénétrée +d'une sérénité céleste. + +--Vous avez de la chance! lui répondit Ellen Midi. + +Au bout de la rue Campagne-Première, sur les boulevards larges +et gris, ils sentirent tous la longueur du chemin parcouru et la +tristesse du passage. Ils sentirent que derrière ce cercueil ils +avaient franchi les confins de la vie et qu'ils étaient chez les +morts. A leur droite, s'étendaient les marbriers et les fleuristes +funéraires, des étalages de pots de fleurs et le mobilier +économique des tombes, jardinières en zinc, couronnes d'immortelles +en ciment, anges gardiens en plâtre. A leur gauche, ils voyaient +derrière le mur bas du cimetière se dresser les croix blanches +entre les têtes nues des tilleuls et partout ils respiraient, dans la +poussière pâle, la mort, la mort banale, régulière, administrée +par la Ville et l'État et pauvrement enjolivée par la piété des +familles. + +Entre les deux lourds piliers de pierre, surmontés de sabliers +ailés, ils passèrent. Le char s'avança lentement sur le sable qui +criait dans le silence. Il semblait, au milieu des maisons des morts, +avoir doublé de hauteur. Les gens du cortège lisaient sur les tombes +des noms célèbres ou regardaient la statue d'une jeune fille assise, +un livre à la main. Le vieux Maury déchiffrait sur les épitaphes +l'âge des défunts. Les vies courtes et plus encore les vies moyennes +l'affligeaient comme un mauvais présage. Mais, quand il rencontrait +des morts exemplaires par leur grand âge, il en recevait avec joie +l'espérance et la probabilité d'un long reste de vie. + +Le char s'arrêta au milieu d'une allée latérale. Le clergé et les +femmes descendirent de voiture. Delage reçut dans ses bras, du haut +du marchepied, la bonne madame Ravaud, qui devenait un peu lourde, +et tout à coup, moitié railleur, moitié sérieux, il lui fit des +propositions. Elle n'était plus jeune; elle avait un demi-siècle de +théâtre. Delage, en ses vingt-cinq ans, la trouvait prodigieusement +vieille. Et, tout en lui parlant à l'oreille, il s'excitait, +s'entêtait, devenait sincère, la désirait vraiment, par curiosité +perverse, par envie de faire quelque chose d'extraordinaire et +certitude d'être de force à le faire, peut-être par instinct +professionnel de joli garçon, et parce qu'enfin, ayant d'abord +demandé ce qu'il ne voulait pas, il commençait à vouloir ce qu'il +avait demandé. Madame Ravaud s'échappa, indignée et flattée. + +Et le cercueil allait à bras d'homme par un chemin étroit bordé de +cyprès nains, sous un bourdonnement de prières: + +_In paradisum deducant te Angeli, in tuo adventu suscipiant te +Martyres et perducant te in civitatem sanctam Jerusalem, Chorus +Angelorum te suscipiat et cum Lazaro, quondam paupere, aeternam habeas +requiem._ + +Bientôt il n'y eut plus de voie tracée. Il fallut, à la suite du +cercueil agile, du prêtre et des enfants de chœur, s'éparpiller, +enjamber les pierres couchées et se couler entre les cippes et +les stèles. On perdait, on retrouvait le mort. Nanteuil mettait de +l'ardeur à le poursuivre, inquiète, brusque, son livre à la main, +tirant sa jupe accrochée aux grilles, et frôlant les couronnes +sèches qui laissaient sur sa robe des têtes d'immortelles. Enfin, +les premiers arrivés sentirent l'âcre odeur de la terre fraîche et, +du haut des dalles voisines, virent la fosse dans laquelle descendait +le cercueil. + +Les comédiens avaient fait libéralement les frais de l'enterrement; +ils s'étaient cotisés pour acheter à leur camarade ce qu'il lui +fallait de terre, deux mètres concédés pour cinq ans. Romilly, +au nom des acteurs de l'Odéon, avait versé à l'Administration 300 +francs, exactement 301 fr. 80 centimes. Il avait même dessiné +un projet de monument, une stèle brisée à laquelle des masques +comiques étaient suspendus. Mais à ce sujet on n'avait pas pris de +décision. + +Le célébrant bénit la fosse. Et le prêtre et les enfants +murmurèrent des paroles alternées: + +--_Requiem aeternam dona ei, Domine._ + +--_Et lux perpetua luceat ei._ + +--_Requiescat in pace._ + +--_Amen._ + +--_Anima ejus et animae omnium fidelium defunctorum, per misericordiam +Dei, requiescant in pace._ + +--_Amen._ + +--_De profundis..._ + +Chacun vint jeter de l'eau bénite sur le cercueil. Nanteuil surveilla +tout, les prières, les pelletées de terre, les aspersions, puis, +agenouillée sur un coin de tombe, à l'écart, elle récita avec +ferveur: «Notre Père qui êtes aux cieux...» + +Pradel, au bord de la fosse parla. Il se défendit de faire un +discours. Mais le théâtre de l'Odéon ne pouvait pas laisser partir +sans une parole d'adieu un jeune artiste aimé de tous. + +--Je dirai donc, au nom de la grande et cordiale famille dramatique, +les mots qui sont dans tous les cœurs... + +Groupés autour de l'orateur dans des attitudes classées, les +comédiens écoutaient avec une science profonde. Ils écoutaient en +action, de l'oreille, de la bouche, de l'œil, des bras, des jambes. +Ils écoutaient chacun dans sa manière, avec noblesse, ingénuité, +douleur ou révolte, selon son emploi. + +Non, le directeur du théâtre ne laisserait pas partir sans une +parole d'adieu le vaillant comédien qui, dans sa trop courte +carrière, avait donné plus que des espérances. + +--Chevalier, fougueux, inégal, inquiet, communiquait à ses +créations un caractère particulier, une physionomie distinctive. +Nous l'avons vu, il y a bien peu de jours, je pourrais dire: il y +a bien peu d'heures, imprimer à une figure épisodique un relief +puissant. L'illustre auteur de la pièce en était frappé. Chevalier +touchait au succès. Il avait le feu sacré. On s'est demandé la +cause de sa fin si cruelle. Ne cherchez pas. Chevalier est mort de son +art: il est mort de la fièvre dramatique. Il est mort dévoré par la +flamme qui tous nous consume lentement. Hélas! le théâtre, dont le +public voit seulement les sourires et les larmes aussi douces que +les sourires, est un maître jaloux qui exige de ses serviteurs un +dévouement absolu, les plus douloureux sacrifices, et qui parfois +demande des victimes. Adieu, Chevalier, au nom de tous vos camarades. +Adieu! + +Les mouchoirs essuyèrent des larmes. Les comédiens pleuraient +sincèrement; ils pleuraient sur eux. + +Quand ils se furent tous écoulés, le docteur Trublet, resté +seul dans le cimetière avec Constantin Marc, embrassa du regard la +multitude des tombes. + +--Vous rappelez-vous, dit-il, une réflexion d'Auguste Comte: +«L'humanité est composée de morts et de vivants. Les morts sont de +beaucoup les plus nombreux»? Certes, les morts sont de beaucoup les +plus nombreux. Par leur multitude et la grandeur du travail accompli, +ils sont les plus puissants. Ce sont eux qui gouvernent; nous leur +obéissons. Nos maîtres sont sous ces pierres. Voici le législateur +qui a fait la loi que je subis aujourd'hui, l'architecte qui a bâti +ma maison, le poète qui a créé les illusions qui nous troublent +encore, l'orateur qui nous a persuadés avant notre naissance. Voici +tous les artisans de nos connaissances vraies ou fausses, de notre +sagesse et de nos folies. Ils sont là, les chefs inflexibles, +auxquels on ne désobéit pas. En eux est la force, la suite et la +durée... Qu'est-ce qu'une génération de vivants, en comparaison +des générations innombrables des morts? Qu'est-ce que notre volonté +d'un jour, devant leur volonté mille fois séculaire?... Nous +révolter contre eux, le pouvons-nous? Nous n'avons pas seulement le +temps de leur désobéir! + +--Enfin, vous y venez, docteur Socrate! s'écria Constantin Marc; vous +renoncez au progrès, à la justice nouvelle, à la paix du monde, +à la libre pensée, vous vous soumettez à la tradition... Vous +consentez à la vieille erreur, à la bonne ignorance, à la +vénérable iniquité de nos pères. Vous rentrez dans la tradition +française, vous vous soumettez à la coutume antique, à l'autorité +des ancêtres. + +--Où prenez-vous la coutume et la tradition? demanda Trublet; où +prenez-vous l'autorité? Il y a des traditions inconciliables, +des coutumes diverses, des autorités opposées. Les morts ne nous +imposent pas une volonté. Ils nous soumettent à des volontés +contradictoires. Les opinions du passé qui pèsent sur nous sont +incertaines et confuses. En nous écrasant, elles se détruisent les +unes les autres. Tous ces morts ont vécu, comme nous, dans le trouble +et la contradiction. Chacun en son temps a fait à sa manière, dans +la haine ou l'amour, le songe de la vie. Faisons ce rêve à notre +tour, avec bienveillance et joie, s'il est possible, et allons +déjeuner. Je vais vous mener dans un petit bouchon de la rue Vavin, +chez Clémence, qui ne fait qu'un plat, mais un plat prodigieux: +le cassoulet de Castelnaudary, qu'il ne faut pas confondre avec +le cassoulet à la mode de Carcassonne, simple gigot de mouton aux +haricots. Le cassoulet de Castelnaudary contient des cuisses d'oie +confites, des haricots préalablement blanchis, du lard et un petit +saucisson. Pour être bon, il faut qu'il ait cuit longuement sur un +feu doux. Le cassoulet de Clémence cuit depuis vingt ans. Elle remet +dans le poêlon tantôt de l'oie ou du lard, tantôt un saucisson ou +des haricots, mais c'est toujours le même cassoulet. Le fond reste; +et ce fond antique et précieux lui donne la saveur que, dans les +tableaux des vieux maîtres vénitiens, on trouve aux chairs ambrées +des femmes. Venez, je veux vous faire goûter le cassoulet de +Clémence. + + + + +XI + + +Après avoir fait sa prière, Nanteuil, sans écouter le discours de +Pradel, sauta dans une voiture pour rejoindre Robert de Ligny, qui +l'attendait devant la gare Montparnasse. Au milieu des passants, ils +se donnèrent la main et se regardèrent sans se rien dire. Mieux que +jamais ils se sentirent liés l'un à l'autre. Robert l'aimait. + +Il l'aimait sans le savoir. Elle n'était pour lui, à ce qu'il +croyait, qu'un plaisir dans la série infinie des plaisirs possibles. +Mais le plaisir avait pris pour lui la forme de Félicie, et, s'il +avait mieux réfléchi aux innombrables femmes qu'il se promettait +dans la vaste suite de sa vie nouvellement commencée, il aurait +reconnu que, maintenant, c'était toutes des Félicies. Il aurait pu +du moins s'apercevoir que, sans intention de lui être fidèle, il ne +songeait pas à la tromper, et que, depuis qu'elle s'était donnée, +il n'en avait pas désiré une autre. Il ne s'en apercevait pas. + +Cette fois pourtant, sur cette place agitée et banale, en la voyant, +non plus dans l'ombre voluptueuse de la nuit, ni sous ces lueurs +caressantes de l'alcôve, qui donnaient à sa forme nue le vague +délicieux d'une voie lactée, mais sous la dure lumière d'un jour +diffus, aux clartés minutieuses d'un soleil sans gloire et sans +ombres qui accusait sous la voilette les paupières brûlées de +larmes, les joues nacrées et les lèvres froissées, il sentit qu'il +éprouvait pour cette chair un goût mystérieux et profond. + +Il ne l'interrogea pas. Ils se dirent des mots tendres. Et, comme elle +avait très faim, il la mena déjeuner dans un cabaret connu, dont le +nom brillait en lettres d'or sur une des vieilles maisons de la place. +Ils se firent servir dans un jardin d'hiver, dont les rochers, le +bassin et l'arbre étaient multipliés par des glaces encadrées de +treillis vert. Devant la nappe, en consultant le menu, ils causèrent +avec plus d'abandon qu'ils n'avaient fait jusque-là. Il lui disait +que les émotions et les tracas de ces trois derniers jours l'avaient +énervé, mais qu'il n'y pensait plus et que ce serait absurde de +s'occuper encore de cette affaire. Elle lui parlait de sa santé, se +plaignait de ne pouvoir dormir que d'un mauvais sommeil et d'avoir des +rêves. Mais elle ne lui disait pas ce qu'elle voyait dans ses rêves, +et elle évitait de parler du mort. Il lui demanda si elle n'avait +pas eu une matinée fatigante et pourquoi elle était allée jusqu'au +cimetière, ce qui ne servait à rien. + +Incapable de lui expliquer les profondeurs de son âme soumise aux +rites, aux cérémonies propitiatoires et aux incantations, elle +secoua la tête comme pour dire: «Fallait». + +Tandis qu'aux tables voisines des déjeuneurs achevaient leur repas, +ils causèrent longtemps, tous deux à voix basse, en attendant +d'être servis. + +Robert s'était promis, il s'était juré de ne jamais reprocher à +Félicie d'avoir eu Chevalier pour amant, ou même de lui faire une +seule question à ce sujet. Et pourtant, par une sourde rancune, par +une mauvaise humeur remontée, par une naturelle curiosité, et aussi +parce qu'il l'aimait trop pour se contenir, il lui dit d'une voix +amère: + +--Tu as été avec lui, autrefois. + +Elle se tut et ne nia pas. Non qu'elle sentît qu'il était désormais +inutile de mentir. Au contraire, elle avait l'habitude de nier +l'évidence, et, certes, elle avait trop le sens des hommes pour +ignorer qu'en amour il n'y a pas de mensonge si grossier qu'ils ne +puissent croire s'ils en ont envie. Mais cette fois, contre sa nature +et son habitude, elle ne mentit pas. Elle avait peur d'offenser +le mort. Elle pensait que le renier ce serait lui faire tort, lui +retrancher sa part, l'irriter. Elle se tut, craignant de le voir venir +s'accouder à la table avec son rire fixe et sa tête trouée, et de +l'entendre dire de sa voix plaintive: «Félicie, tu n'as pas oublié, +pourtant, notre petite chambre de la rue des Martyrs!...» + +Ce que, depuis sa mort, il était devenu pour elle, elle n'aurait pu +le dire, tant c'était hors de ses croyances et contraire à sa +raison et tant les mots qui l'eussent exprimé lui semblaient vieux, +ridicules et hors d'usage. Mais, d'une hérédité lointaine ou +plutôt de quelques récits entendus dans son enfance, elle tirait le +sentiment confus qu'il était au nombre de ces morts qui tourmentaient +autrefois les vivants et qu'exorcisaient les prêtres: car, en pensant +à lui, elle commençait instinctivement le signe de la croix et ne +s'arrêtait que pour ne pas paraître ridicule. + +Ligny, la voyant triste et troublée, se reprocha ses paroles dures +et inutiles, et, dans le moment même où il se les reprochait, il en +ajoutait d'aussi dures et d'aussi inutiles: + +--Tu m'avais pourtant dit que ce n'était pas vrai! + +Elle répondit avec ferveur: + +--C'est que je voulais, vois-tu, que ce ne fût pas vrai. + +Elle ajouta: + +--Ah! mon chéri, depuis que je suis à toi, je t'assure bien que je +n'ai pas été à un autre. Je n'y ai pas de mérite: ça me serait +impossible. + +Comme les jeunes animaux, elle avait besoin de gaieté. Le vin, qui +brillait dans son verre ainsi que de l'ambre liquide, fut une joie +pour ses yeux et elle en mouilla sa langue avec volupté. Elle +s'intéressa aux plats qu'on lui servait, et surtout aux pommes +soufflées, semblables à des ampoules d'or. Puis elle observa les +déjeuneurs attablés dans la salle et s'amusa d'eux, leur prêtant, +sur leur mine, des sentiments ridicules ou des passions grotesques. +Elle remarquait les regards malveillants que lui jetaient les femmes, +et les efforts que faisaient les hommes pour lui paraître beaux et +considérables. Et elle fit une réflexion générale: + +--Robert, as-tu remarqué que les gens ne sont jamais naturels? Ils +ne disent pas une chose parce qu'ils la pensent. Ils la disent parce +qu'ils croient que c'est celle-là qu'il fallait dire. Cette habitude +les rend très ennuyeux. Et il est extrêmement rare de trouver +quelqu'un de naturel. Toi, tu es naturel. + +--En effet, je ne crois pas être poseur. + +--Tu poses comme les autres. Mais tu poses dans ta nature. Je vois +bien quand tu veux m'épater... + +Elle lui parla de lui-même, et, ramenée par le cours involontaire de +ses idées au drame de Neuilly, elle demanda: + +--Ta mère ne t'a rien dit? + +--Non. + +--Elle a su, pourtant... + +--C'est probable. + +--Est-ce que tu t'entends bien avec elle? + +--Mais oui! + +--On dit qu'elle est encore très belle, ta mère. Est-ce vrai? + +Il ne répondit pas et essaya de changer la conversation. Il n'aimait +pas que Félicie lui parlât de sa mère ni s'occupât de sa +famille. Monsieur et madame de Ligny jouissaient de la plus haute +considération dans la société parisienne. M. de Ligny, diplomate +d'origine et de carrière, était en soi très honorable. Il l'était +même avant que de naître par les services diplomatiques que ses +ancêtres avaient rendus à la France. Son bisaïeul avait signé +l'abandon de Pondichéry à l'Angleterre. Madame de Ligny vivait très +correctement avec son mari. Mais, sans aucune fortune, elle menait +grand train et ses toilettes étaient une des dernières gloires de +la France. Elle recevait dans son intimité un ancien ambassadeur. Le +vieillard, son âge, sa situation, ses opinions, ses titres, sa grande +fortune rendaient cette liaison respectable. Madame de Ligny tenait +à distance les dames de la République, et leur donnait, quand il lui +plaisait, des leçons de convenances. Elle n'avait rien à redouter +de l'opinion élégante. Robert savait qu'elle était respectable +aux gens du monde. Mais il craignait toujours qu'en parlant d'elle, +Félicie ne le fît pas avec toute la réserve nécessaire. Il avait +peur que, n'étant pas du monde, elle ne dît ce qu'il ne fallait +pas dire. Il avait tort: Félicie ne connaissait pas la vie intime +de madame de Ligny; et, si elle l'avait connue, elle ne l'aurait +pas blâmée. Cette dame lui inspirait une curiosité naïve et une +admiration mêlée de crainte. Son amant ne voulant pas lui parler de +sa mère, elle voyait dans cette réserve une morgue aristocratique et +même une marque de mésestime qui révoltaient son orgueil de fille +libre et de plébéienne. Elle lui disait avec aigreur: «Je peux bien +te parler de ta mère.» La première fois, elle avait ajouté: +«La mienne la vaut bien.» Mais elle s'était aperçue que c'était +commun, et elle ne le disait plus. + +Maintenant la salle était vide. + +Elle regarda sa montre, et, voyant qu'il était trois heures: + +--Il faut que je file. On répète _la Grille_, cet après-midi. +Constantin Marc doit être déjà au théâtre... En voilà encore un +drôle de garçon! Il raconte que, dans le Vivarais, il culbute toutes +les femmes. Et il est si timide qu'il n'ose seulement pas causer avec +Fagette et Falempin. Je lui fais peur. Ça m'amuse. + +Elle était si lasse qu'elle n'avait pas le courage de se lever. + +--C'est bizarre! on dit partout que je suis engagée aux Français. Ce +n'est pas vrai. Il n'en est même pas question... Bien sûr que je +ne pourrai pas rester indéfiniment où je suis. A la longue, on +s'abrutirait là dedans. Mais rien ne presse. J'ai un grand rôle +à créer dans _la Grille_. On verra après. Ce que je demande, moi, +c'est à jouer la comédie. Je n'ai pas envie d'entrer aux Français +pour n'y rien faire. + +Tout à coup, regardant devant elle avec des yeux pleins d'épouvante, +elle se rejeta en arrière, pâlit et poussa un cri aigu. Puis ses +paupières battirent, et elle murmura qu'elle étouffait. + +Robert lui ouvrit son corsage et lui mouilla les tempes d'un peu +d'eau. + +Elle dit: + +--Un prêtre! j'ai vu un prêtre... Il était en surplis... Ses +lèvres remuaient et ne faisaient pas de bruit... Il m'a regardée. + +Il tâcha de la rassurer: + +--Voyons, ma chérie, comment veux-tu qu'un prêtre, un prêtre en +surplis, passe dans le restaurant? + +Elle écoutait, docile, et se laissait persuader: + +--Tu as raison, tu as raison, je sais bien. + +Très vite, dans sa petite tête, les illusions se dissipaient. Elle +était née deux cent trente ans après la mort de Descartes, +dont elle n'avait jamais entendu parler, et qui lui avait pourtant +enseigné l'usage de la raison, comme aurait dit le docteur Socrate. + +A six heures, Robert la prit, au sortir de la répétition, sous les +arcades et l'emmena en voiture. + +Elle demanda: + +--Où allons-nous? + +Il hésita un peu. + +--Tu ne veux pas retourner là-bas, dans notre maison? + +Elle se récria: + +--Ah! non, par exemple! Jamais! + +Il lui répondit qu'il l'avait pensé, qu'il chercherait autre chose: +un petit rez-de-chaussée à Paris; qu'en attendant, pour aujourd'hui, +ils se contenteraient d'un logis de hasard. + +Elle le regarda, les yeux fixes et lourds, l'attira violemment à +elle, et lui brûla l'oreille et le cou du souffle de son désir. Puis +ses bras se détachèrent, elle retomba molle et triste à son côté. + +Quand le fiacre s'arrêta: + +--Tu ne m'en voudras pas, n'est-ce pas? mon Robert, de ce que je vais +te dire: Pas aujourd'hui... demain... + +Elle avait jugé nécessaire de faire ce sacrifice au mort jaloux. + + + + +XII + + +Le lendemain, il la mena dans une chambre meublée, qu'il avait +choisie banale, mais gaie, au premier étage d'un hôtel donnant sur +un square, près de la Bibliothèque. Au milieu du square s'élevait, +soutenue par des nymphes robustes, la vasque d'une fontaine. Les +allées bordées de lauriers et de fusains étaient désertes et, +de la place peu fréquentée, on entendait le murmure énorme et +rassurant de la ville. La répétition avait fini très tard. Quand +ils entrèrent dans la chambre, la nuit, déjà plus lente à venir en +cette saison de neiges fondues, commençait d'assombrir les tentures. +Les grandes glaces de l'armoire et de la cheminée s'emplissaient de +lueurs vagues et d'ombres. + +Elle ôta sa veste de fourrure, alla regarder à la fenêtre, entre +les rideaux, et dit: + +--Robert, les marches du perron sont mouillées. + +Il lui répondit qu'il n'y avait pas de perron, mais le trottoir et la +chaussée, puis un autre trottoir et la grille du square. + +--Tu es une Parisienne, tu connais bien cette place. Il y a au milieu, +dans les arbres, une fontaine monumentale, avec des femmes énormes +qui n'ont pas des seins aussi jolis que les tiens. + +Dans son impatience, il l'aida à défaire sa robe de drap. Mais il ne +trouvait pas les agrafes et s'égratignait aux épingles. + +Il dit: + +--Je suis maladroit. + +Elle répondit en riant: + +--Bien sûr que tu n'es pas aussi habile que madame Michon!... Ce +n'est pas tant la maladresse; mais tu as peur de te piquer. Les +hommes, c'est lâche. Tandis que les femmes, il faut bien qu'elles +s'habituent à souffrir... C'est vrai! une femme, ça a mal presque +tout le temps. + +Il ne remarqua pas qu'elle était pâle, avec un cercle d'ombre autour +des yeux. Il la désirait trop et ne la voyait plus. + +Il lui dit: + +--Elles sont très sensibles à la douleur, elles sont aussi très +sensibles au plaisir... Connais-tu Claude Bernard? + +--Non! + +--C'était un grand savant. Il a dit qu'il n'hésitait pas à +reconnaître à la femme la suprématie dans le domaine de la +sensibilité physique et morale. + +Nanteuil en dégrafant son corset: + +--S'il a voulu dire par là que toutes les femmes sont sensibles, +c'est un rude cornichon. Il aurait fallu lui envoyer Fagette, et +il aurait vu s'il est facile d'en obtenir quoi que ce soit, dans +le domaine... comment dit-il ça?... de la sensibilité physique et +morale. + +Et elle ajouta, avec un orgueil très doux: + +--Ne t'y trompe pas, mon Robert, des femmes comme moi, il n'y en a pas +des tas. + +Comme il l'attirait dans ses bras, elle se dégagea: + +--Tu me retardes. + +Puis, assise et repliée sur elle-même pour défaire ses bottines. + +--Tu ne sais pas? Le docteur Socrate m'a raconté, l'autre jour, qu'il +avait eu une apparition. Il a vu un ânier qui avait assassiné une +petite fille. J'ai rêvé cette nuit, de cette histoire-là, seulement +dans mon rêve, je ne savais jamais si l'ânier était un homme ou une +femme. Ce qu'il était embrouillé, mon rêve!... A propos du docteur +Socrate, devine de qui il est l'amant... de la dame qui tient le +cabinet de lecture de la rue Mazarine. Elle n'est plus très jeune, +mais elle est très intelligente. Est-ce que tu crois qu'il la +trompe?... J'ôte mes bas, c'est plus convenable. Et elle lui conta +une histoire de théâtre: + +--Je crois que, décidément, je ne resterai pas longtemps à +l'Odéon. + +--Pourquoi? + +--Tu vas voir. Pradel m'a dit aujourd'hui, avant la répétition: +«Ma petite Nanteuil, il n'y a jamais rien eu entre nous. C'est +ridicule...» Il a été très convenable, mais il m'a fait comprendre +que nous étions, l'un vis-à-vis de l'autre, dans une situation +irrégulière qui ne pouvait se prolonger indéfiniment... Parce que +tu sais que Pradel a établi une règle. Autrefois il choisissait +parmi ses pensionnaires. Il avait des favorites, on criait. +Maintenant, pour la bonne administration du théâtre, il les prend +toutes, même celles qui ne lui plaisent pas, même celles qui lui +déplaisent. Il n'y a plus de favorites. Tout va bien. Ah! c'est un +vrai directeur, cet homme-là. + +Comme Robert, dans le lit, écoutait sans rien dire, elle alla le +secouer: + +--Alors, ça te serait égal que je me mette avec Pradel? + +--Non, ma chérie, non ça ne me serait pas égal. Mais ce n'est pas +ce que je dirais qui l'empêcherait. + +Penchée sur lui, elle lui donnait des caresses ardentes, en forme de +menaces et de châtiment, et elle lui criait: + +--Tu ne m'aimes donc pas, que tu n'es pas jaloux? Je veux que tu sois +jaloux. + +Puis, brusquement, elle s'éloigna de lui, et, retenant sur son +épaule gauche la chemise qui avait glissé sous le sein droit, elle +s'attarda devant la table de toilette et demanda avec inquiétude: + +--Robert, tu n'as rien apporté ici de l'autre chambre? + +--Rien. + +Alors, doucement, timidement, elle se coula dans le lit. Mais, à +peine y était-elle étendue, qu'elle s'accouda à l'oreiller, et, le +cou tendu, la bouche entr'ouverte, écouta. Il lui semblait entendre +ce bruit léger de pas dans le sable qu'elle avait entendu dans la +maison du boulevard de Villiers. Elle courut à la fenêtre, vit +l'arbre de Judée, la pelouse, la grille. Sachant ce qu'elle allait +voir encore, elle voulut se cacher la tête dans les mains. Mais elle +ne put soulever les bras, et le visage de Chevalier se dressa devant +elle. + + + + +XIII + + +Elle était rentrée chez elle avec une fièvre ardente. Robert, +ayant dîné en famille regagna son grenier. Dans l'état où Nanteuil +l'avait laissé, il était agacé et de très mauvaise humeur. + +Sa chemise et son habit, préparés sur le lit par le valet de +chambre, avaient l'air de l'attendre dans une attitude domestique et +servile. Il commença de s'habiller avec une vivacité un peu rageuse. +Il était impatient de sortir. Il ouvrit son œil-de-bœuf, écouta +la rumeur de la ville et vit au-dessus des toits la lueur que faisait +Paris dans le ciel. Il aspira toute la chair amoureuse amassée, par +cette nuit d'hiver, dans les théâtres et les grands cabarets, les +cafés-concerts et les bars. + +Irrité de ce que Félicie avait déçu son désir, il était décidé +à se contenter ailleurs, et, ne se sentant point de préférence, +il se croyait seulement embarrassé de choisir; mais il s'aperçut +bientôt qu'il n'avait envie d'aucune des femmes qu'il connaissait et +qu'il n'avait même pas envie des inconnues. Il ferma sa fenêtre et +s'assit devant le feu. + +C'était un feu de coke: madame de Ligny, qui portait des manteaux de +vingt-cinq mille francs, économisait sur la table et les feux. Elle +ne souffrait pas qu'on brûlât du bois dans les chambres. + +Il réfléchit à ses affaires dont, jusque-là, il s'était peu +soucié, à la carrière où il était entré et qu'il voyait obscure +devant lui. Le ministre était grand ami de sa famille. Montagnard +cévenol, nourri de châtaignes, ses yeux éblouis clignaient aux +tables fleuries. Trop fin pourtant et trop habile pour ne pas garder +sur la vieille aristocratie qui l'accueillait l'avantage des dures +volontés et des refus hautains. Ligny le connaissait et n'attendait +de lui nulle faveur. En cela plus perspicace que sa mère, qui se +croyait quelque pouvoir sur ce petit homme noir et velu, submergé +par ses jupes impérieuses, chaque jeudi, du salon à la table. Il +le jugeait désobligeant. Et puis il y avait quelque chose entre eux. +Robert, par malchance, avait précédé son ministre dans l'intimité +d'une personne que celui-ci aimait jusqu'à l'absurdité, madame de +Neuilles, une femme galante. Et il croyait voir que le petit homme +velu s'en doutait et l'en regardait de travers. Enfin il s'était fait +au quai d'Orsay l'idée que les ministres ne peuvent et ne veulent +jamais grand'chose. Mais il n'exagérait rien et croyait très +possible de se faire attacher au cabinet. Jusqu'ici ç'avait été +son désir. Il tenait beaucoup à ne pas quitter Paris. Sa mère, au +contraire, eût préféré qu'il allât à La Haye, où un poste de +troisième secrétaire était vacant. Maintenant il se décidait tout +à coup pour La Haye. «Je partirai, se dit-il. Le plus tôt sera le +meilleur.» Sa résolution prise, il en examina les motifs. D'abord, +c'était excellent pour son avenir. Ensuite, le poste de La +Haye était agréable. Un camarade, qui l'avait occupé, vantait +l'hypocrisie délicieuse de la petite capitale endormie, où tout +était machiné, truqué pour l'agrément du corps diplomatique. Il +considéra même que La Haye était l'auguste berceau d'un nouveau +droit international, et il alla jusqu'à décrocher cette raison qu'il +ferait plaisir à sa mère. Après quoi il s'aperçut qu'il voulait +partir seulement à cause de Félicie. + +Il eut sur elle des pensées qui n'étaient pas bienveillantes. Il +la savait menteuse et peureuse, méchante pour ses amies. Il avait +la preuve qu'elle aimait les plus sales cabots ou que, tout au moins, +elle s'en arrangeait. Il n'était pas certain qu'elle ne le trompât +pas, non qu'il eût rien découvert de suspect dans la vie qu'elle +menait, mais parce qu'il doutait raisonnablement de toutes les femmes. +Il se représenta tout le mal qu'il savait d'elle et se persuada que +c'était une petite rosse; et, sentant qu'il l'aimait, il pensa qu'il +l'aimait seulement parce qu'elle était très jolie. Cette raison lui +parut bonne, mais, en y regardant, il s'aperçut qu'elle n'expliquait +rien; qu'il aimait cette fille, non parce qu'elle était très jolie, +mais parce qu'elle était jolie d'une certaine manière, parce qu'elle +l'était à sa façon, étrangement, qu'il l'aimait pour ce qu'il y +avait en elle de rare et d'incomparable, parce qu'enfin c'était une +merveilleuse chose d'art et de volupté, un joyau vivant d'un prix +inestimable. Alors, se sentant faible, il pleura, il pleura sa +liberté perdue, sa pensée captive, son âme troublée, sa chair et +son sang dévoués à un petit être faible et perfide. + +A regarder le coke rouge dans la grille de la cheminée, il s'était +brûlé les yeux. Il les ferma de douleur et vit, sous ses paupières +closes, des nègres qui s'agitaient dans un tumulte obscène et +sanglant. Tandis qu'il cherchait de quel livre de voyages, lu dans des +années d'adolescence, sortaient ces noirs, il les vit diminuer, se +résoudre en points imperceptibles et disparaître dans une Afrique +rouge, qui peu à peu représenta la blessure aperçue à la lueur +d'une allumette la nuit du suicide. Il songea: + +--Cet imbécile de Chevalier. Je n'y pensais guère. + +Tout à coup, sur ce fond de sang et de flamme parut la forme cambrée +de Félicie, et il sentit en lui se tendre un désir cruel et chaud. + + + + +XIV + + +Il l'alla voir le lendemain, dans le petit appartement du boulevard +Saint-Michel. Ce n'était pas son habitude. Il n'aimait guère à se +rencontrer avec madame Nanteuil, qui était pourtant à son égard +très polie et même obséquieuse, mais qui l'ennuyait et le gênait. + +Ce fut elle qui le reçut dans le salon modique. Elle le remercia de +l'intérêt qu'il portait à la santé de Félicie, l'instruisit +que la pauvre enfant avait été, la veille au soir, agitée et +souffrante, mais qu'elle allait mieux. + +--Elle travaille son rôle, dans sa chambre. Je vais l'avertir que +vous êtes ici. Elle sera bien contente de vous voir, monsieur de +Ligny. Elle sait que vous l'aimez bien. Et les vrais amis sont rares, +surtout dans le monde du théâtre. + +Robert observait madame Nanteuil avec une attention qu'il ne lui avait +pas encore prêtée. Il cherchait à voir en elle la figure que sa +fille aurait plus tard. Volontiers il lisait en passant sur le visage +des mères la bonne aventure des filles. Et cette fois il déchiffrait +obstinément les traits et les formes de cette dame comme une +intéressante prophétie. Il n'y lut rien qui fût de mauvais +augure, ni de bon. Madame Nanteuil, grasse, le teint reposé, la peau +fraîche, n'était pas désagréable, dans le mol empâtement de ses +chairs. Mais sa fille ne lui ressemblait pas du tout. + +La voyant toute calme et placide, il lui dit: + +--Vous n'êtes pas nerveuse, vous? + +--Je ne l'ai jamais été. Ma fille ne tient pas de moi. C'est tout +le portrait de son père. Il était délicat, sans avoir une mauvaise +santé. Il est mort d'une chute de cheval... Vous prendrez bien une +tasse de thé, monsieur de Ligny. + +Félicie entra. Les cheveux répandus sur les épaules, elle était +enveloppée d'un peignoir de laine blanche, retenu très lâche à la +taille par une grosse cordelière de passementerie, et traînait ses +mules rouges; elle avait l'air d'un enfant. L'ami de la maison, Tony +Meyer, marchand de tableaux, quand il la voyait dans ce vêtement, +d'aspect un peu monacal, l'appelait frère Ange de Charolais, parce +qu'il lui trouvait de la ressemblance avec un portrait de Nattier +représentant mademoiselle de Charolais dans l'habit franciscain. +Robert restait surpris et muet devant cette fillette. + +--C'est gentil à vous, fit-elle, d'être venu prendre de mes +nouvelles. Je vous remercie. Je vais mieux. + +--Elle travaille beaucoup, elle travaille trop, dit madame Nanteuil. +Son rôle de _la Grille_ la fatigue. + +--Mais non, maman. + +On parla théâtre, et la conversation fut pauvre. + +Dans un silence, madame Nanteuil demanda à M. de Ligny s'il +recherchait toujours les vieilles gravures de modes. + +Félicie et Robert la regardèrent sans comprendre. Ils lui avaient +naguère parlé de gravures de modes pour expliquer des rendez-vous +qu'ils n'avaient pu cacher. Mais ils n'y songeaient plus. Depuis lors, +un morceau de la lune, comme disait le vieil auteur, était tombé +dans leur amour; seule, madame Nanteuil, en son respect profond des +fictions, se rappelait: + +--Ma fille m'a dit que vous aviez beaucoup de ces gravures anciennes +et qu'elle y trouvait des idées pour ses costumes. + +--Parfaitement, madame, parfaitement. + +--Venez, monsieur de Ligny, dit Félicie. Je voudrais vous montrer un +projet de costume pour Cécile de Rochemaure. + +Et elle l'entraîna dans sa chambre. + +C'était une petite chambre tendue de papier fleuri, meublée d'une +armoire à glace, de deux chaises de crin et d'un lit de fer à +courtepointe de piqué blanc, surmonté d'un bénitier et d'un rameau +de buis. + +Elle lui donna un long baiser sur la bouche. + +--Je t'aime, tu sais! + +--C'est bien sûr? + +--Oh! oui. Et toi? + +--Moi aussi je t'aime. Je n'aurais pas cru que je t'aimerais autant. + +--Alors, c'est venu après. + +--Ça vient toujours après. + +--C'est vrai, ce que tu dis là, Robert. Avant on ne sait pas. + +Elle secoua la tête. + +--J'ai été bien malade hier. + +--Tu as vu Trublet? Qu'est-ce qu'il t'a dit? + +--Il m'a dit que le repos, le calme m'était nécessaire... Mon +chéri, il faudra que nous soyons raisonnables une quinzaine de jours +encore. Ça t'ennuie? + +--Mais oui. + +--Moi aussi, ça m'ennuie. Mais qu'est-ce que tu veux?... + +Il fit deux ou trois tours, furetant dans les coins. Elle le regardait +avec un peu d'inquiétude, craignant qu'il ne l'interrogeât sur ses +pauvres bijoux et ses pauvres bibelots, cadeaux modestes, mais dont on +ne peut pas toujours expliquer l'origine. On dit ce qu'on veut, bien +sûr, mais on peut se couper, avoir des ennuis, et vraiment ça n'en +vaut pas la peine. Elle détourna son attention. + +--Robert, ouvre ma boîte à gants. + +--Qu'est-ce qu'il y a dans ta boîte à gants? + +--Les violettes que tu m'as données la première fois. Mon chéri, +ne me quitte pas. Ne t'en va pas!... Quand je pense que tu peux t'en +aller d'un jour à l'autre dans des pays étrangers, à Londres, à +Constantinople, je deviens folle. + +Il la rassura, lui dit qu'on avait pensé l'envoyer à La Haye. Mais +qu'il n'irait pas, qu'il se ferait attacher au cabinet du ministre. + +--Tu me promets? + +Il promit sincèrement. Et elle devint très gaie. + +Lui montrant la petite armoire à glace: + +--Vois-tu, mon chéri, c'est là que j'étudie mon rôle. Quand tu es +venu, je travaillais ma scène du quatre. Je profite de ce que je suis +seule pour chercher le ton juste. Je tâche de dire large et fondu. +Si j'écoutais Romilly, je détaillerais et ce serait mesquin. J'ai +à dire: «Je ne vous crains pas.» C'est le grand effet du rôle. +Sais-tu comment Romilly voudrait que je dise: «Je ne vous crains +pas.» Je vais t'expliquer. Je mets la main sous le nez, j'écarte +les doigts et je dis un mot à chaque doigt, séparément, sur un ton +particulier, avec une physionomie spéciale: «Je, ne, vous, crains, +pas», comme si je montrais les marionnettes! Un peu plus, je mettrais +à tous mes doigts un petit chapeau en papier. C'est fin, c'est +spirituel, crois-tu? + +Puis, soulevant ses cheveux et découvrant son front courageux: + +--Je vais te montrer comment je fais ça. + +Subitement transfigurée et grandie, elle dit avec un air de fierté +ingénue et de tranquille innocence: + +»--Non, monsieur, je ne vous crains pas. Pourquoi vous craindrais-je! +Vous avez pensé me prendre à votre piège et vous vous êtes mis à +ma merci. Vous êtes un homme d'honneur. Maintenant que je suis sous +votre toit, vous me direz ce que vous avez dit au chevalier d'Amberre, +votre ennemi, quand il eut franchi cette grille. Vous me direz: «Vous +êtes chez vous: commandez.» + +Elle avait le don mystérieux de changer d'âme et de visage. Ligny +était sous le charme du beau mensonge. + +--Tu es étonnante! + +--Écoute-moi, mon chat. J'aurai un grand bonnet de linon, avec des +barbes qui me descendront en étages sur les joues. Parce que, tu +sais, dans la pièce, je suis une jeune fille de la Révolution. Et il +faut que je le fasse sentir. Il faut que j'aie la Révolution en moi, +tu comprends? + +--Tu connais la Révolution? + +--Mais oui!... Je ne sais pas les dates, bien sûr. Mais j'ai le +sentiment de l'époque. Pour moi, la révolution c'est d'avoir la +poitrine fière sous un fichu croisé et les genoux bien libres dans +une jupe rayée, et c'est d'avoir un petit feu aux pommettes. Voilà! + +Il l'interrogea sur la pièce. Et il s'aperçut qu'elle ne la +connaissait pas. Elle n'avait pas besoin de la connaître. Elle +devinait, elle trouvait d'instinct tout ce qu'il lui fallait. + +--Dans les répétitions, je n'indique pas un seul de mes effets. Je +garde tout pour le public. Romilly en sera bleu... Ce qu'ils seront +tous embêtés... Ah! mon chéri, Fagette en fera une maladie. + +Elle s'assit sur une mauvaise petite chaise. Son front, tout à +l'heure d'un blanc de marbre, était rose; elle avait repris son air +de gamine. + +Il s'approcha, il la regarda dans le gris charmant des yeux, et, comme +la veille au soir, devant le feu de coke, il pensa qu'elle était +menteuse et peureuse, méchante pour ses amies; mais il le pensa avec +indulgence. Il pensa qu'elle aimait les plus sales cabots ou tout au +moins qu'elle s'en arrangeait: mais il le pensa avec une douce pitié; +il se rappela tout le mal qu'il savait d'elle, mais sans amertume. Il +sentit qu'il l'aimait, que c'était moins parce qu'elle était jolie +que parce qu'elle l'était à sa manière, qu'il l'aimait enfin parce +qu'elle était un joyau vivant et une incomparable chose d'art et +de volupté. Il la regarda dans le gris charmant des yeux, dans les +prunelles où nageaient sous une eau lumineuse comme de petits signes +astrologiques. Il la regarda d'un regard si profond qu'elle en sentit +le fil la traverser tout entière. Et sûre qu'il avait vu en elle, +elle lui dit, les yeux dans les yeux, en lui tenant la tête serrée +entre ses deux mains: + +--Eh bien! oui, je suis une sale cabotine; mais je t'aime et je me +fiche de l'argent. Et il n'y en a pas beaucoup qui me valent. Et tu le +sais bien. + + + + +XV + + +Ils se voyaient tous les jours au théâtre et faisaient ensemble des +promenades à pied. + +Nanteuil jouait presque chaque soir et travaillait avec ardeur le +rôle de Cécile. Elle retrouvait peu à peu la tranquillité, passait +des nuits moins agitées, n'obligeait plus sa mère à lui tenir +la main pendant qu'elle s'endormait, et n'étouffait plus dans des +cauchemars. Une quinzaine de jours s'écoulèrent ainsi. Puis, un +matin, tandis qu'assise devant sa toilette elle se peignait les +cheveux, comme le temps était sombre, elle avança la tête vers la +glace, et elle y vit, non pas son visage, mais celui du mort. Un filet +de sang lui coulait d'un coin de la lèvre; il riait et la regardait. + +Alors elle se décida à faire ce qu'elle croyait utile et bon. +Elle prit une voiture et alla le voir. En passant sur le boulevard +Saint-Michel, elle avait acheté chez sa fleuriste une botte de roses. +Elle les lui apportait. Elle se mit à genoux devant la petite croix +noire qui marquait l'endroit où on l'avait mis. Elle lui parla. Et le +pria d'être raisonnable, de la laisser tranquille. Elle lui demanda +pardon de l'avoir traité autrefois avec dureté. On ne s'entend +pas toujours dans la vie. Mais il devait comprendre maintenant et +pardonner. A quoi lui servait-il de la tourmenter? Elle ne demandait +pas mieux que de garder de lui un bon souvenir. Elle irait le voir +de temps en temps. Mais qu'il renonçât à la poursuivre et à +l'effrayer. + +Elle s'efforça de le flatter et de l'endormir par de douces paroles: + +--Je comprends que tu aies voulu te venger. C'est naturel. Mais tu +n'es pas méchant au fond. Ne sois plus fâché. Ne me fais plus peur. +Ne viens plus. Je viendrai, moi, je viendrai souvent. Je t'apporterai +des fleurs. + +Elle avait bien envie de le tromper, de l'endormir par de fausses +promesses, de lui dire: «Reste, ne t'agite plus, reste, et je te jure +de ne plus rien faire qui te déplaise, je te promets d'obéir à ta +volonté.» Mais elle n'osait pas mentir sur une tombe, et elle était +sûre que ce serait inutile, que les morts savent tout. + +Un peu lasse, elle prolongea quelques moments encore, plus mollement, +ses supplications et ses prières, et elle s'aperçut que l'horreur +que lui causaient les tombes, elle ne l'éprouvait pas, cette fois, +et qu'elle n'avait pas peur du mort. Elle en chercha la raison et +découvrit qu'il ne l'effrayait pas parce qu'il n'était pas là. + +Et elle songea: + +--Il n'est pas là; il n'est jamais là; il est partout, excepté +là où on l'a mis. Il est dans les rues, dans les maisons, dans les +chambres. + +Et elle se leva désespérée, sûre maintenant de le rencontrer +partout, excepté dans le cimetière. + + + + +XVI + + +Après quinze jours de patience, Ligny la pressa de reprendre la vie +d'autrefois. Le terme était échu, qu'elle-même avait fixé. Il ne +voulait pas attendre davantage. Elle souffrait autant que lui de ne +plus se donner. Mais elle craignait de voir revenir le mort. Elle +trouva des prétextes gauches pour différer les rendez-vous, et puis +elle avoua qu'elle avait peur. Il la méprisait de montrer si peu de +raison et de courage. Il ne sentait plus qu'elle l'aimait et il lui +disait des paroles dures. Et il la poursuivait sans cesse de son +désir. + +Alors vinrent les jours âpres et les heures ingrates. Comme elle +n'osait plus entrer avec lui sous un toit, ils montaient en fiacre et, +après avoir roulé longuement dans les banlieues, ils descendaient +sur de mornes avenues, s'y enfonçaient sous l'âpre vent d'est, +marchant à grands pas, comme flagellés par le souffle d'une +invisible colère. + +Une fois pourtant, le jour était si doux, qu'il les pénétra de sa +douceur. Ils suivaient côte à côte les allées désertes du Bois. +Les bourgeons, qui commençaient à se gonfler à la pointe des +branches fines et noires, faisaient aux arbres, sous le ciel rose, +des cimes violettes. A leur gauche, s'étendait la prairie semée de +bouquets d'arbres nus, et l'on voyait les maisons d'Auteuil. Les lents +coupés clos des vieillards passaient sur la route, et les +nourrices poussaient des voitures d'enfants. Un auto traversa de son +bourdonnement le silence du Bois. + +--Tu aimes ces machines-là? demanda Félicie. + +--Je trouve ça commode, voilà tout. C'est vrai qu'il n'était pas +chauffeur. Il n'avait de goût pour aucun sport et ne s'occupait que +des femmes. + +Montrant un fiacre qui venait de les dépasser: + +--Robert, tu as vu? + +--Non. + +--Il y avait dedans Jeanne Perrin avec une femme. + +Et, comme il montrait une paisible indifférence, elle lui dit sur un +ton de reproche: + +--Tu es comme le docteur Socrate: tu trouves ça naturel? + +Le lac dormait clair et tranquille entre ses murailles sombres de +sapins. Ils prirent à leur droite le sentier qui longe la berge où +les oies blanches et les cygnes lissent leurs plumes. + +A leur approche, une flottille de canards, comme des nacelles +vivantes, le col en forme de proue, cingla vers eux. + +Félicie leur dit, d'un ton de regret, qu'elle n'avait rien à leur +donner. + +--Lorsque j'étais petite, ajouta-t-elle, papa me menait le dimanche +donner du pain aux bêtes. C'était ma récompense, quand j'avais bien +étudié toute la semaine. Papa se plaisait à la campagne. Il aimait +les chiens, les chevaux, toutes les bêtes. Il était très doux, +très intelligent. Il travaillait beaucoup. Mais l'existence est +difficile pour un officier qui n'a pas de fortune. Il souffrait de +ne pas pouvoir faire comme les officiers riches, et puis il ne +s'entendait pas avec maman. Il n'a pas été heureux dans la vie, +papa. Il était souvent triste. Il parlait peu, sans nous parler, nous +nous comprenions tous les deux. Il m'aimait bien... Mon Robert, plus +tard, dans longtemps, dans bien longtemps, j'aurai une maisonnette à +la campagne. Et quand tu y viendras, mon chéri, tu me trouveras en +jupe courte donnant du grain à mes poules. + +Il lui demanda comment l'idée lui était venue d'entrer au théâtre. + +--Je savais bien que je ne me marierais pas, puisque je n'avais pas +de dot. Et de voir mes grandes amies dans les modes ou dans les +télégraphes, ça ne m'encourageait pas à faire comme elles. Déjà +toute petite, je trouvais joli d'être actrice. J'avais joué à la +pension dans une petite pièce, pour la saint Nicolas. Ça m'avait +amusée. La maîtresse disait que je ne jouais pas bien; mais c'était +parce que maman lui devait trois mois. Dès l'âge de quinze ans, j'ai +pensé sérieusement au théâtre. Je suis entrée au Conservatoire. +J'ai travaillé, j'ai beaucoup travaillé. C'est éreintant notre +métier. Mais de réussir, ça repose. + +A la hauteur du chalet de l'île, ils trouvèrent le bac amarré à +l'estacade. Il y sauta entraînant Félicie. + +--Ces grands arbres sont beaux, même sans feuilles, dit-elle; mais je +croyais que, dans cette saison, le chalet était fermé. + +Le passeur lui répondit que, par les beaux jours d'hiver, les +promeneurs aimaient à aller dans l'île, parce qu'on y était +tranquille et qu'à l'instant même, il venait encore d'y conduire +deux dames. + +Un garçon, qui habitait la solitude de l'île, leur servit du thé, +dans un salon rustique, meublé de deux chaises, d'une table, d'un +piano et d'un divan. Les lambris étaient moisis, les parquets +disjoints. Elle regarda par la fenêtre la pelouse et les grands +arbres. + +--Qu'est-ce que c'est, demanda-t-elle, que cette grosse boule sombre +dans le peuplier? + +--C'est du gui, ma chérie. + +--On dirait un animal pelotonné autour de la branche, et qui la +ronge. C'est désagréable à voir. + +Elle posa la tête sur l'épaule de son ami et lui dit languissamment: + +--Je t'aime. + +Il l'entraîna sur le divan. Elle le sentait qui, glissant à ses +pieds, coulait sur elle des mains inhabiles d'impatience, et elle le +laissait faire, inerte, découragée, prévoyant que c'était inutile. +Les oreilles lui tintaient comme, une clochette. Le tintement cessa et +elle entendit à sa droite une voix étrange, claire, glaciale, dire: +«Je vous défends d'être l'un à l'autre.» Il lui sembla que la +voix parlait de haut dans une lueur, mais elle n'osa tourner la tête. +C'était une voix inconnue. Involontairement et, malgré elle, elle +chercha à se rappeler sa voix à lui, et elle s'aperçut qu'elle en +avait oublié le son, qu'elle ne pourrait jamais le retrouver. Elle +pensa: «C'est peut-être la voix qu'il a maintenant.» Effrayée, +elle ramena vivement sa jupe sur ses genoux. Mais elle se retint de +crier et ne parla pas de ce qu'elle venait d'entendre, de peur qu'on +ne la crût folle et parce qu'elle discernait tout de même que ce +n'était pas réel. + +Ligny s'éloigna: + +--Si tu ne veux plus de moi, dis-le franchement. Je ne te prendrai pas +de force. + +Assise le buste droit et les genoux serrés, elle lui dit: + +--Tant que nous sommes dans la foule, tant qu'il y a du monde autour +de nous, je te désire, je te veux; et dès que nous sommes seuls, +j'ai peur. + +Il lui répondit par une moquerie facile et méchante: + +--Ah! si pour t'exciter, il te faut un public!... + +Elle se leva et se remit à la fenêtre. Une larme coulait sur sa +joue. Elle pleura longtemps en silence. Puis vivement elle l'appela: + +--Regarde donc! + +Et elle lui montra Jeanne Perrin qui se promenait sur la pelouse avec +une jeune femme. Elles se tenaient enlacées, se donnaient l'une à +l'autre des violettes à respirer et souriaient. + +--Vois! elle est heureuse, tranquille, cette femme. + +Et Jeanne Perrin, goûtant la paix des longues habitudes, allait +satisfaite et tranquille, ne laissant pas même paraître l'orgueil de +ses préférences étranges. + +Félicie la regardait avec une curiosité qu'elle ne s'avouait pas à +elle-même et l'enviait de son calme. + +--Elle n'a pas peur, elle. + +--Laisse-la donc. Quel mal nous fait-elle? + +Et il la prit violemment par la taille. + +Elle se dégagea en frissonnant. A la fin, déçu, frustré, humilié, +il se mit en colère, la traita de sotte, jura qu'il ne supporterait +pas plus longtemps ces façons ridicules. + +Elle ne lui répondit rien et recommença de pleurer. + +Irrité de ces larmes, il lui parla durement: + +--Puisque tu ne peux plus me donner ce que je te demande, c'est +inutile de nous revoir. Nous n'avons plus rien à nous dire. +D'ailleurs, je vois bien que tu ne m'aimes plus. Et tu l'avouerais, +si tu pouvais une fois dire la vérité: tu n'as jamais aimé que ce +misérable cabotin. + +Alors elle éclata de colère et gémit de désespoir: + +--Menteur! menteur! C'est abominable ce que tu dis là. Tu vois que je +pleure et tu veux me faire souffrir davantage. Tu profites de ce que +je t'aime pour me rendre malheureuse. C'est lâche! Eh bien, non, +je ne t'aime plus. Va-t'en! Je ne veux plus te voir. Va-t'en... Mais +c'est vrai, qu'est-ce que nous faisons là? Est-ce que nous allons +passer notre vie à nous regarder comme ça avec fureur, avec +désespoir, avec rage. Ce n'est pas de ma faute... Je ne peux pas, +je ne peux pas. Pardonne-moi, mon chéri, mon amour. Je t'aime, je +t'adore, je te veux. Mais chasse-le, toi. Tu es un homme, tu sais ce +qu'il faut faire. Chasse-le. Tu l'as tué, ce n'est pas moi. C'est +toi. Tue-le donc tout à fait... Je deviens folle, mon Dieu! je +deviens folle. + + +Le lendemain, Ligny demanda à être envoyé comme troisième +secrétaire à La Haye. Il fut nommé huit jours après et partit +aussitôt, sans avoir revu Félicie. + + + + +XVII + + +Madame Nanteuil ne pensait qu'à sa fille. Sa liaison avec Tony Meyer, +le marchand de tableaux de la rue de Clichy, lui laissait des loisirs +et la liberté du cœur. Elle rencontra au théâtre un fabricant +d'appareils électriques, encore jeune, au-dessus de ses affaires +et d'une extrême politesse, M. Bondois. Il était d'un tempérament +amoureux et d'un caractère timide, et, comme les femmes belles et +jeunes lui faisaient peur, il s'était accoutumé à ne désirer que +les autres. Madame Nanteuil était encore très agréable. Mais, +un soir qu'elle était mal habillée et n'avait pas bonne mine, il +s'offrit. Elle l'accepta pour faire aller un peu la maison et pour que +sa fille ne manquât de rien. Son dévouement lui procura le bonheur. +M. Bondois l'aimait et la cultivait ardemment. Étonnée d'abord, elle +en fut ensuite heureuse et tranquille; il lui parut naturel et bon +d'être aimée, et elle ne devait pas croire qu'elle en eût passé la +saison, quand on lui prouvait le contraire. + +Elle s'était toujours montrée bienveillante, d'un caractère facile +et d'une humeur égale. Mais jamais encore elle n'avait fait paraître +dans sa maison un si heureux génie et de si gracieuses pensées. +Douce aux autres et à elle-même, gardant au cours des heures +changeantes le sourire qui découvrait ses belles dents et creusait +des fossettes dans ses joues grasses, reconnaissante à la vie de ce +qu'elle lui donnait, fleurie, épanouie, abondante, elle était la +joie et la jeunesse de la maison. + +Tandis que madame Nanteuil ne concevait et n'exprimait que des idées +riantes et claires, Félicie devenait sombre, maussade et chagrine. +Des plis se creusaient dans son joli visage; sa voix grinçait. Elle +avait connu tout de suite la situation qu'occupait M. Bondois dans sa +famille et, soit qu'elle eût préféré que sa mère ne vécût et ne +respirât que pour elle, soit qu'elle souffrît en sa piété filiale +d'être forcée de l'estimer moins, soit qu'elle lui enviât un +plaisir, soit qu'elle éprouvât seulement ce malaise que nous +causent les choses de l'amour quand elles se font trop près de nous, +Félicie, tous les jours, de préférence durant les repas, reprochait +amèrement à madame Nanteuil, par allusions très claires et en +termes mal voilés, le nouvel ami de la maison, et témoignait à M. +Bondois lui-même, chaque fois qu'elle le rencontrait, un dégoût +expansif et une abondante aversion. Madame Nanteuil n'en ressentait +qu'une affliction légère et elle excusait sa fille en considérant +que cette enfant n'avait encore aucune expérience de la vie. Et +M. Bondois, à qui Félicie inspirait une terreur surhumaine, +s'efforçait de l'apaiser par des signes respectueux et de menus +présents. + +Elle était violente parce qu'elle souffrait. Les lettres qu'elle +recevait de La Haye irritaient son amour et le rendaient douloureux. +Elle se desséchait, en proie aux images brûlantes. Quand elle voyait +trop précisément son ami absent, ses tempes bourdonnaient, son cœur +battait violemment, puis une ombre lourde s'épaississait dans sa +tête; toute la sensibilité de ses nerfs, toute la chaleur de son +sang, toutes les forces de son être coulaient en elle et descendaient +pour s'amasser en désir dans les profondeurs de sa chair. Alors +elle ne songeait plus qu'à retrouver Ligny. C'est lui seul qu'elle +voulait, et elle s'étonnait elle-même du dégoût qu'elle ressentait +pour tout autre que lui. Car elle n'avait pas toujours eu l'instinct +si exclusif. Elle se promettait d'aller tout de suite demander de +l'argent à Bondois et de prendre le train pour La Haye. Et elle ne +le faisait pas. Ce qui l'arrêtait, c'était moins la pensée de +déplaire à son amant, qui eût trouvé ce voyage incorrect, qu'une +vague peur de réveiller l'ombre endormie. + +Elle ne l'avait pas revue depuis le départ de Ligny. Mais il se +passait encore en elle et autour d'elle des choses troublantes. Dans +la rue, un barbet la suivait qui apparaissait et s'évanouissait tout +à coup. Un matin qu'elle était couchée, sa mère lui dit: «Je vais +chez la modiste», et sortit. Deux ou trois minutes après, Félicie +la vit, qui rentrait dans la chambre comme si elle y avait oublié +quelque chose. Mais l'apparition s'avança sans regard, sans paroles, +sans bruit et disparut en touchant le lit. + +Elle eut des illusions plus inquiétantes. Un dimanche, elle jouait en +matinée, dans _Athalie_, le rôle du jeune Zacharie. Comme elle +avait de très jolies jambes, ce travesti lui plaisait, et elle était +contente aussi de montrer qu'elle savait dire les vers. Mais elle +remarqua qu'il y avait à l'orchestre un prêtre en soutane. Ce +n'était pas la première fois qu'un ecclésiastique assistait à une +représentation matinale de cette tragédie tirée de l'Écriture. +Pourtant elle en éprouva une impression pénible. Quand elle entra +en scène, elle vit distinctement Louise Dalle, coiffée du turban de +Jozabeth, charger un revolver devant le trou du souffleur. Elle eut +le jugement assez ferme et l'esprit assez présent pour écarter cette +vision absurde, qui disparut. Mais elle dit ses premiers vers d'une +voix éteinte. + +Elle se sentait à l'estomac des brûlures. Elle souffrait +d'étouffements; parfois, sans cause, une angoisse indicible la +prenait aux entrailles, son cœur battait d'un mouvement fou, et elle +craignait de mourir. + +Le docteur Trublet la soignait avec une prudence attentive. Elle le +voyait souvent au théâtre et parfois elle allait le consulter dans +le vieux logis de la rue de Seine. Elle ne passait pas par le salon +d'attente; le domestique la faisait entrer tout de suite dans la +petite salle à manger où luisaient dans l'ombre des faïences +arabes, et elle passait toujours la première. Un jour Socrate parvint +à lui faire comprendre la manière dont les images se forment dans +le cerveau et comment ces images ne correspondent pas toujours à des +objets extérieurs, ou du moins n'y correspondent pas toujours avec +exactitude. + +--Les hallucinations, ajouta-t-il, ne sont le plus souvent que de +fausses perceptions. On voit ce qui est, mais on le voit mal, et l'on +fait d'un plumeau une tête hérissée, d'un œillet rouge la +gueule d'un monstre, d'une chemise un fantôme dans son linceul. +Insignifiantes erreurs. + +Elle trouva dans ces raisons la force de mépriser et de dissiper ses +visions de chiens, de chats ou de personnes vivantes et familières. +Mais elle craignait de revoir le mort. Et les terreurs mystiques +nichées dans des plis obscurs de son cerveau étaient plus fortes que +les démonstrations du savant. On avait beau lui dire que les morts ne +revenaient jamais, elle savait bien le contraire. + +Socrate lui recommanda cette fois encore de prendre des distractions, +de voir des amis, et de préférence des amis agréables, et de fuir, +comme ses deux plus perfides ennemies, l'ombre et la solitude. + +Et il ajouta cette prescription: + +--Surtout évitez les personnes et les choses qui peuvent avoir +quelque rapport avec l'objet de vos visions. + +Il ne s'apercevait pas que c'était impossible. Et Nanteuil ne s'en +aperçut pas non plus. + +--Alors vous me guérirez, mon bon Socrate? dit-elle en tournant vers +lui ses jolis yeux gris, pleins de prières. + +--Vous vous guérirez vous-même, mon enfant. Vous vous guérirez, +parce que vous êtes laborieuse, raisonnable et courageuse... Mais +oui, vous êtes à la fois peureuse et brave. Vous avez peur du +danger, mais vous avez du cœur à vivre. Vous guérirez, parce que +vous n'êtes pas en sympathie avec le mal et la souffrance. Vous +guérirez, parce que vous voulez guérir. + +--Vous croyez qu'on guérit quand on veut? + +--Quand on veut d'une certaine façon intime et profonde, quand ce +sont nos cellules qui veulent en nous, quand c'est notre inconscient +qui veut; quand on veut avec la volonté sourde, abondante et pleine +de l'arbre vigoureux qui veut reverdir au printemps. + + + + +XVIII + + +Cette nuit-là, ne pouvant s'endormir, elle se retournait dans son lit +et rejetait les couvertures. Elle sentait que le sommeil était loin +encore, qu'il viendrait sur les premiers rayons, pleins de poussières +dansantes, que le matin darde aux fentes des rideaux. La veilleuse, +dont le petit cœur ardent luisait à travers sa chair de porcelaine, +lui faisait une compagne mystique et familière. Félicie souleva les +paupières et but d'un regard cette lueur blanche et laiteuse qui la +tranquillisait. Puis, refermant les yeux, elle retomba dans l'ennui +tumultueux de l'insomnie. Par instants, il lui venait à la mémoire +une phrase de son rôle, à laquelle elle n'attachait aucune +signification et qui l'obsédait: «Nos jours sont ce que nous les +faisons.» Et son esprit se fatiguait à retourner sans cesse quatre +ou cinq idées. + +--Il faudra, demain, que j'aille essayer ma robe chez madame +Royaumont. Hier, je suis entrée avec Fagette dans la loge de Jeanne +Perrin, qui s'habillait, et qui a montré ses jambes velues, comme +si elle en était fière. Elle n'est pas laide, Jeanne Perrin; elle +a même une belle tête; mais c'est son expression qui me déplaît. +Comment madame Colbert fait-elle pour me réclamer trente-deux francs? +Quatorze et trois, dix-sept, et neuf, vingt-six. Je ne lui dois que +vingt-six francs. «Nos jours sont ce que nous les faisons.» Que j'ai +chaud! + +D'un bond de ses reins souples, elle se retourna et ses bras nus +s'ouvrirent pour étreindre l'air comme un corps subtil et frais. + +--Il me semble qu'il y a un siècle que Robert est parti. C'est mal de +sa part de m'avoir laissée seule. Je m'ennuie après lui. + +Et, pelotonnée dans son lit, elle se rappelait studieusement comme +c'était quand ils se tenaient pressés l'un contre l'autre. Elle +l'appelait: + +--Mon chat! mon petit loup! + +Aussitôt les idées recommençaient dans sa tête leur manège +fatigant. + +--«Nos jours sont ce que nous les faisons. Nos jours sont ce que +nous les faisons. Nos jours...» Quatorze et trois, dix-sept, et neuf, +vingt-six. J'ai bien vu que Jeanne Perrin faisait exprès de montrer +ses longues jambes d'homme, toutes sombres de poils. Est-ce vrai, ce +qu'on dit, que Jeanne Perrin donne de l'argent aux femmes? Il faudra +que demain, à quatre heures, j'aille essayer ma robe. Il y a une +chose terrible, c'est que madame Royaumont ne sait jamais bien monter +les manches. Que j'ai chaud! Socrate est un bon médecin. Mais, des +moments, il s'amuse à abrutir les personnes. + +Tout à coup elle pensa à Chevalier et elle sentit comme une +influence de lui qui se coulait le long des murs de la chambre. Elle +crut voir que la clarté de la veilleuse en était obscurcie. C'était +moins qu'une ombre et c'était inquiétant. L'idée la traversa tout +à coup que cette chose subtile venait des portraits du mort. Elle +n'en avait gardé aucun dans sa chambre. Mais l'appartement en +contenait encore, qu'elle n'avait pas détruits. Elle en fit le compte +avec soin et trouva qu'il devait en rester trois: un premier, très +jeune, sur un fond nuageux; un autre, rieur et familier, à cheval sur +une chaise; un troisième, en don César de Bazan. Dans sa hâte de +les anéantir, elle sauta du lit, alluma une bougie et, traînant +ses mules, glissa, en chemise, dans le salon, jusqu'à la table +de palissandre, surmontée d'un palmier phénix, souleva le tapis, +fouilla le tiroir. Il contenait des jetons, des bobèches, quelques +morceaux de bois décollés des meubles, deux ou trois pendeloques +du lustre et quelques photographies, parmi lesquelles elle ne trouva +qu'un seul Chevalier, le plus jeune, sur un fond nuageux. + +Elle chercha les deux autres dans un petit meuble façon de Boulle qui +ornait l'intervalle des fenêtres et portait les lampes de Chine. Là +dormaient des globes de verre dépoli, des abat-jour, des coupes de +cristal garnies de bronze doré, un porte-allumettes en porcelaine +peinte, orné d'un enfant endormi près d'un chien, contre un tambour, +des livres débrochés, des partitions en lambeaux, deux éventails +brisés, une flûte et un petit tas de portraits-cartes. Elle y +découvrit un deuxième Chevalier, le don César de Bazan. Le dernier +n'y était pas. Elle se demanda inutilement où on avait bien pu le +fourrer. En vain elle fouilla les boîtes, les coupes, les cache-pots, +le casier à musique. Et tandis qu'elle le recherchait ardemment, le +portrait grandissait et se précisait dans son imagination, atteignait +la taille humaine, prenait un air moqueur et la narguait. Elle avait +la tête en feu, les pieds glacés et sentait la peur lui entrer dans +le creux de l'estomac. Au moment de renoncer et d'aller cacher sa +tête dans l'oreiller, elle se rappela que sa mère gardait des +photographies dans son armoire à glace. Elle reprit courage. +Doucement, elle entra dans la chambre de madame Nanteuil endormie, +à pas muets gagna l'armoire, l'ouvrit avec lenteur, sans bruit, et, +montée sur une chaise, explora la plus haute tablette, chargée de +vieux cartons. Elle mit la main sur un album qui datait du second +Empire et qu'on n'avait pas ouvert depuis vingt ans. Elle remua des +tas de lettres, des liasses de papier timbré et de reconnaissances +du Mont-de-Piété. Réveillée par la lumière de la bougie et par le +bruit de souris que faisait la chercheuse, madame Nanteuil demanda: + +--Qui est là? + +Aussitôt, voyant juché sur une chaise, en longue chemise de nuit, +une grosse natte dans le dos, le petit fantôme familier: + +--C'est toi, Félicie? Tu n'es pas malade?... Qu'est-ce que tu fais +là? + +--Je cherche quelque chose. + +--Dans mon armoire? + +--Oui, maman. + +--Veux-tu bien aller te coucher! tu vas t'enrhumer... Dis-moi ce que +tu cherches, au moins. Si c'est le chocolat, il est sur la planche du +milieu, à côté du sucrier en argent. + +Mais Félicie avait saisi un paquet de photographies qu'elle +feuilletait rapidement. + +Sous ses doigts impatients passaient madame Doulce, couverte de +dentelles; Fagette, éclatante et les cheveux dévorés de lumière; +Tony Meyer, les yeux rapprochés l'un de l'autre et le nez tombant sur +les lèvres; Pradel, à la barbe fleurie; Trublet, chauve et camus; M. +Bondois, l'œil craintif et le nez roide sur une moustache épaisse. +Bien qu'elle n'eût point la tête à s'occuper de M. Bondois, elle +lui donna au passage un regard hostile et, d'aventure, lui fit tomber +sur le nez une goutte de bougie. + +Madame Nanteuil, tout à fait réveillée, s'étonnait: + +--Félicie, qu'est-ce que tu as à fourgonner comme ça dans mon +armoire? + +Félicie, qui tenait enfin le portrait tant cherché, ne répondit que +par un cri de joie sauvage et s'envola de la chaise emportant son mort +et, par mégarde, M. Bondois avec. + +Rentrée dans le salon, elle s'accroupit devant la cheminée et fit +un feu de papier dans lequel elle jeta les trois photographies de +Chevalier. Elle les regarda flamber, et quand les trois cartes, +tordues et noircies, se furent envolées sans forme ni matière, elle +respira largement. Elle croyait bien, cette fois, avoir ôté au +mort jaloux la substance de ses apparitions et s'être délivrée de +l'obsession. + +En reprenant son bougeoir, elle vit M. Bondois dont le nez +disparaissait sous un rond de cire blanche. Ne sachant qu'en faire, +elle le jeta en riant dans la cheminée encore flambante. + +Rentrée dans sa chambre, elle se mit devant sa glace et serra sa +chemise sur elle, pour marquer ses formes. Une réflexion, qui lui +traversait parfois la tête, s'y arrêta cette fois un peu plus +longtemps qu'à l'ordinaire. Elle se disait à elle-même: + +--Pourquoi est-on faite comme ça, avec une tête, des bras, des +jambes, des mains, des pieds, une poitrine, un ventre? Pourquoi comme +ça et pas autrement? C'est drôle! + +En cet instant, la forme humaine lui apparaissait arbitraire, bizarre, +étrange. Mais son étonnement cessa vite. Et, se regardant, elle se +plut. Elle avait d'elle un goût vif et profond. Elle découvrit ses +seins, les tint délicatement sur le creux de ses mains, les contempla +dans la glace avec tendresse, comme s'ils eussent été non pas +d'elle, mais à elle, comme deux êtres animés, comme une couple de +colombes. + +Après leur avoir souri, elle se recoucha. Se réveillant à une heure +tardive de la matinée, elle éprouva une seconde de surprise d'être +couchée seule. Parfois, en songe, elle se dédoublait et, sentant sa +propre chair, rêvait qu'elle recevait les caresses d'une femme. + + + + +XIX + + +La répétition générale de _la Grille_ était annoncée pour +deux heures. Dès une heure, le docteur Trublet avait pris sa place +accoutumée dans la loge de Nanteuil. + +Félicie, aux mains de madame Michon, reprochait à son docteur de ne +rien lui dire. Mais c'est elle qui, préoccupée, l'esprit tendu sur +le rôle qu'elle allait jouer, n'écoutait pas. Elle recommanda qu'on +ne laissât entrer personne dans la loge. Pourtant elle reçut avec +plaisir Constantin Marc, se trouvant en sympathie avec lui. + +Il était très ému. Pour cacher son trouble, il affectait de parler +de ses bois du Vivarais, il commençait des histoires de chasse et des +contes de paysans, qu'il n'achevait pas. + +--J'ai le trac, dit Nanteuil. Et vous, monsieur Marc, est-ce que vous +ne sentez pas des coups dans l'estomac? + +Il se défendit d'éprouver aucune émotion. + +Elle insista: + +--Avouez que vous voudriez bien que ce soit fini. + +--Eh bien, puisque vous y tenez, peut-être que j'aimerais mieux que +ce fût fini. + +Sur quoi, le docteur Socrate, d'un air simple et d'une voix +tranquille, lui adressa cette parole interrogative: + +--Ne pensez-vous pas que ce qui doit s'accomplir ne soit déjà +accompli et n'ait été de tout temps accompli? + +Et, sans attendre de réponse, il ajouta: + +--Si les phénomènes du monde parviennent successivement à notre +connaissance, nous n'en devons pas conclure qu'ils sont en réalité +successifs, et nous avons encore moins de raisons de croire qu'ils se +produisent au moment où nous les percevons. + +--C'est évident, dit Constantin Marc, qui n'avait pas écouté. + +--L'univers, poursuivit le docteur, nous apparaît sans cesse +imparfait, et nous avons l'illusion qu'il s'achève sans cesse. Comme +nous percevons les phénomènes successivement, nous croyons qu'en +effet ils succèdent les uns aux autres. Nous nous imaginons que ceux +que nous ne voyons plus sont passés et que ceux que nous ne voyons +pas encore sont futurs. Mais on peut concevoir des êtres construits +de telle façon qu'ils découvrent simultanément ce qui pour nous +est le passé et l'avenir. On en peut concevoir qui perçoivent les +phénomènes dans un ordre rétrograde et les voient se dérouler +de notre futur à notre passé. Des animaux disposant de l'espace +autrement que nous et capables, par exemple, de se mouvoir avec +une vitesse plus grande que celle de la lumière, se feraient de la +succession des phénomènes une idée très différente de celle que +nous en avons. + +--Pourvu qu'aujourd'hui Durville ne me fasse pas de blagues en scène! +s'écria Félicie pendant que madame Michon lui passait ses bas sous +sa jupe. + +Constantin Marc l'assura que Durville n'y songeait même pas et il la +supplia de ne pas s'inquiéter. + +Et le docteur Socrate reprit sa démonstration. + +--Nous-mêmes, par une nuit claire, le regard sur l'Épi de la Vierge, +qui palpite à la cime d'un peuplier, nous voyons à la fois ce qui +fut et ce qui est. Et l'on peut dire également que nous voyons ce qui +est et ce qui sera. Car, si l'étoile, telle qu'elle nous apparaît, +est le passé par rapport à l'arbre, l'arbre est l'avenir par rapport +à l'étoile. Cependant l'astre qui, de loin, nous montre son petit +visage de feu, non tel qu'il est aujourd'hui, mais tel qu'il était +lors de notre jeunesse, peut-être même avant notre naissance, et le +peuplier, dont les jeunes feuilles tremblent dans l'air frais du +soir, se rejoignent en nous dans un même moment du temps et nous sont +présents l'un et l'autre à la fois. Nous disons d'une chose qu'elle +est dans le présent quand nous la percevons précisément. Nous +disons qu'elle est dans le passé lorsque nous n'en gardons qu'une +image indistincte. Une chose fût-elle accomplie depuis des millions +d'années, si nous en recevons une impression aussi forte que +possible, ce ne sera pas pour nous une chose passée: elle nous sera +présente. L'ordre dans lequel roulent les choses dans les abîmes +de l'univers nous est inconnu. Nous ne connaissons que l'ordre de +nos perceptions. Croire que l'avenir n'est pas, parce que nous ne le +connaissons pas, c'est croire qu'un livre est inachevé parce que nous +n'avons pas fini de le lire. + +Ici le docteur s'arrêta un moment. Et Nanteuil, dans le silence, +entendit battre son cœur. Elle s'écria: + +--Continuez, mon bon Socrate, continuez, je vous en prie. Si vous +saviez comme vous me faites du bien en causant!... Vous pensez que je +n'écoute pas un mot de ce que vous dites. Mais de vous entendre dire +des choses lointaines, ça me distrait; ça me fait sentir qu'il n'y a +pas que mon entrée; ça m'empêche de m'enfoncer dans le trou noir... +Dites n'importe quoi, mais ne vous arrêtez pas... + +Le sage Socrate, qui sans doute avait prévu la bonne influence que sa +parole exerçait sur la comédienne, poursuivit son discours: + +--L'univers se construit aussi fatalement qu'un triangle dont +un côté et deux angles sont donnés. Les choses futures sont +déterminées. Elles sont dès lors terminées. Elles sont comme si +elles existaient. Elles existent déjà. Elles existent si bien que +nous les connaissons en partie. Et, si cette partie est infime par +rapport à leur immensité, elle est en proportion très appréciable +avec la partie que nous pouvons connaître des choses accomplies. Il +nous est permis de dire que, pour nous, l'avenir n'est pas beaucoup +plus obscur que le passé. Nous savons que les générations +succéderont aux générations dans le travail, la joie et la +souffrance. J'étends mes regards par delà la durée de la race +humaine. Je vois les constellations changer lentement dans le ciel +leurs formes, qui semblaient immuables; je regarde le chariot +dételer son antique attelage, le bouclier d'Orion se rompre, Sirius +s'éteindre. Nous savons que le soleil se lèvera demain et que +longtemps encore, dans les nuées épaisses ou les vapeurs légères, +il se lèvera tous les matins. + +Adolphe Meunier entra discrètement sur la pointe des pieds. + +Le docteur lui serra la main: + +--Bonjour, monsieur Meunier. Nous voyons la nouvelle lune du mois +prochain. Nous ne la voyons pas aussi distinctement que la nouvelle +lune de cette nuit, parce que nous ne savons pas dans quel ciel gris +ou roux elle montrera son derrière de vieille casserole sur mon +toit, parmi les tuyaux coiffés de chapeaux pointus et de capotes +romantiques, aux regards des chats amoureux. Mais ce lever de la lune +prochaine, si nous étions assez savants pour le connaître d'avance +dans ses moindres circonstances, toutes nécessaires, nous nous +ferions une idée aussi nette de la nuit dont je parle que de celle +où nous sommes: l'une et l'autre nous seraient également présentes. + +»La connaissance que nous avons des faits est l'unique raison qui +nous porte à croire à leur réalité. Nous connaissons certains +faits à venir. Nous devons donc les tenir pour réels. Et s'ils sont +réels, ils sont réalisés. Ainsi donc il est croyable, mon cher +Constantin Marc, que votre pièce est jouée, depuis mille ans, ou +depuis une demi-heure, ce qui revient absolument au même. Il est +croyable que nous sommes tous morts depuis longtemps. Pensez-le, et +vous serez tranquille. + +Constantin Marc, qui avait très mal suivi ces raisons et qui n'en +sentait ni l'à-propos ni la convenance, répondit un peu agacé que +tout cela était dans Bossuet. + +--Dans Bossuet! s'écria le docteur outré, je vous défie bien d'y +trouver rien de semblable. Bossuet n'avait aucune philosophie. + +Nanteuil se tourna vers le docteur. Elle était coiffée d'un grand +bonnet de linon, à haute coiffe arrondie, serré sur la tête par +un large ruban bleu et dont les barbes descendant en étages lui +ombrageaient le front et les joues. Elle s'était changée en une +blonde ardente. Des cheveux roux lui tombaient en boucles sur les +épaules. Sur son sein se croisait un fichu d'organdi pris dans une +large ceinture violette. Sa jupe blanche rayée de rose, coulant +comme mouillée de la taille un peu haute, la faisait paraître très +longue. Et elle apparaissait en figure de rêve. + +--Delage aussi, dit-elle, fait de sales blagues: savez-vous celle +qu'il a faite à Marie-Claire? Ils jouaient tous les deux dans les +_Femmes savantes_. En scène, il lui a mis un œuf dans la main. Elle +n'a pas pu s'en débarrasser de tout l'acte. + +A l'appel de l'avertisseur, elle descendit, suivie de Constantin Marc. +Ils entendaient le bruit de la salle, la rumeur du monstre, et il +leur semblait qu'ils entraient dans la gueule ardente de la bête +apocalyptique. + + +_La Grille_ fut bien accueillie. Venue en fin de saison, sans espoir +d'une longue durée, elle trouva grâce devant tous. Vers le milieu du +premier acte, on y sentit du style, de la poésie et, çà et là, des +obscurités. Dès lors on la respecta, on affecta de s'y plaire, on +voulut l'avoir comprise. On lui passa de n'être guère dramatique. +Elle était littéraire, et, cette fois, on admettait le genre. + +Constantin Marc ne connaissait encore personne à Paris. Il avait +fait venir au théâtre trois ou quatre propriétaires du Vivarais qui +rougeoyaient à l'orchestre, dans leurs cravates blanches, roulaient +des yeux ronds et n'osaient applaudir. Comme il n'avait pas d'amis, +personne ne pensa à nuire à son succès. Et même, dans les +couloirs, on le faisait homme de talent contre d'autres. Très +ému cependant, il errait de loge en loge ou s'abattait au fond de +l'avant-scène du directeur. Il s'inquiétait des critiques. + +--Soyez tranquille, lui dit Romilly. Ils diront de votre pièce le +bien ou le mal qu'ils pensent de Pradel. Et, dans ce moment-ci, ils en +pensent plus de mal que de bien. + +Adolphe Meunier l'avertit, avec un pâle sourire, que la salle était +bonne et que les critiques trouvaient l'écriture de la pièce très +soignée. Il attendit en retour quelques paroles obligeantes sur +_Pandolphe et Clarimonde_. Mais Constantin Marc ne songea pas à les +lui adresser. + +Romilly secoua la tête: + +--Il faut prévoir les éreintements. Monsieur Meunier le sait bien. +La presse a été envers lui d'une injustice féroce. + +--Hélas! soupira Meunier, on ne dira jamais autant de mal de nous +qu'on en a dit de Shakespeare et de Molière. + +Le succès de Nanteuil fut grand, et marqué moins encore par de +bruyants rappels que par l'approbation plus discrète et plus profonde +des amateurs délicats. Elle avait montré des qualités qu'on ne +lui connaissait pas encore, la pureté de la diction, la noblesse des +attitudes, une grâce chaste et fière. + +Sur la scène, pendant le dernier entr'acte, le ministre lui adressa +ses félicitations. C'était signe que la salle était favorable: car +les ministres n'expriment jamais des opinions singulières. Derrière +le grand-maître de l'Université, se pressait une foule flatteuse de +fonctionnaires, de gens du monde et d'auteurs dramatiques. Les bras +allongés vers elle comme des pompes, ils lui exprimaient tous à la +fois leur admiration. Et madame Doulce, étouffée par leur nombre, +abandonnait aux boutons des vêtements d'hommes des lambeaux de ses +innombrables dentelles de coton. + +Le dernier acte fut le triomphe de Nanteuil. Elle eut mieux du public +que des pleurs et des cris. Elle obtint de tous les yeux ces regards +humides et pourtant sans larmes, de toutes les poitrines ce murmure +profond et presque muet, que seule arrache la beauté. + +Elle sentit qu'elle avait démesurément grandi en un moment et, la +toile tombée, elle murmura: + +--Cette fois, ça y est! + +Elle se déshabillait dans sa loge pleine de corbeilles d'orchidées, +de bouquets de roses et de gerbes de lilas, quand on lui apporta une +dépêche. Elle l'ouvrit. C'était un télégramme de La Haye qui +contenait ces mots: + + _M'associe de cœur à succès certain. + ROBERT._ + +Au moment où elle achevait de lire, le docteur Trublet entra dans la +loge. + +Elle lui jeta au cou ses bras ardents de fatigue et de joie, l'attira +contre sa poitrine moite et mit sur ce visage de Silène méditatif un +plein baiser de sa bouche enivrée. + +Socrate, qui était un sage, reçut ce baiser comme un présent du +sort, sachant bien qu'il n'était pas pour lui, mais qu'il était +dédié à la gloire et à l'amour. + +Nanteuil s'aperçut elle-même que dans son ivresse elle avait +peut-être chargé ses lèvres d'un souffle trop ardent, car elle dit +en jetant les bras dans le vague: + +--Tant pis! je suis si heureuse! + + + + +XX + + +A Pâques, un événement considérable accrut sa joie. Elle fut +engagée à la Comédie-Française. Depuis quelque temps, sans le +dire, elle sollicitait pour cela. Sa mère l'avait aidée dans ses +démarches. Madame Nanteuil était aimable, depuis qu'elle était +aimée. Maintenant elle portait des corsets droits et avait des +jupons qu'elle pouvait montrer partout. Elle fréquenta les bureaux +du ministère, et l'on croit que, sollicitée par un sous-chef +aux beaux-arts, elle céda de très bonne grâce. Du moins, Pradel +l'affirmait. Il s'écriait tout réjoui: + +--On ne la reconnaît plus, la maman Nanteuil! Elle est devenue très +désirable, et je l'aime mieux que sa petite rosse de fille. Elle a +meilleur caractère. + +Comme les autres, Félicie Nanteuil avait dédaigné, méprisé, +dénigré la Comédie-Française. Elle avait dit comme les autres: +«Je n'ai guère envie d'entrer dans cette maison-là.» Et quand elle +fut de la maison, elle exulta de joie et d'orgueil. Ce qui doublait +son plaisir, c'est qu'elle devait débuter dans _l'École des Femmes_. +Déjà elle travaillait le rôle d'Agnès avec un vieux professeur +obscur qu'elle estimait parce qu'il avait toutes les traditions, M. +Maxime. Elle jouait, le soir, Cécile de _la Grille_ et vivait dans +une fièvre de travail, quand elle reçut une lettre par laquelle +Robert de Ligny lui annonçait qu'il revenait à Paris. + +Durant son séjour à La Haye, il avait fait quelques expériences qui +lui avaient démontré la force de son amour pour Félicie. Il avait +eu des femmes qui passaient pour agréables et jolies. Mais ni madame +Boumdernoot, de Bruxelles, grande et fraîche, ni les sœurs van +Cruysen, modistes sur le Vyver, ni Suzette Berger, des Folies-Marigny, +alors en tournée par l'Europe septentrionale, ne lui avaient donné +dans le plaisir un sentiment de plénitude. Près d'elles, il avait +regretté Félicie et découvert que, de toutes les femmes, il ne +désirait que celle-là. Sans madame Boumdernoot, les sœurs van +Cruysen et Suzette Berger, il n'aurait jamais connu tout le prix +qu'avait pour lui Félicie Nanteuil. Si l'on s'en tient aux mots, on +dira qu'il l'avait trompée. C'est le terme propre. Il y en a d'autres +qui reviennent à celui-là et sont d'un moins bon usage. Mais si +l'on y regarde de plus près, il ne l'avait pas trompée. Il l'avait +cherchée, il l'avait cherchée hors d'elle et avait appris qu'il ne +la trouverait qu'en elle. Dans son inutile sagesse, il en éprouvait +presque de la colère et de l'effroi, inquiet de mettre désormais la +multitude de ses désirs sur si peu de substance et dans un endroit +unique et fragile. Et il aimait d'autant plus Félicie qu'il l'aimait +avec quelque rage et quelque haine. + +Le jour même de son arrivée, il lui donna rendez-vous dans une +garçonnière qu'un collègue riche du ministère des Affaires +étrangères lui avait prêtée. C'était, sur l'avenue de l'Alma, au +rez-de-chaussée d'une maison avenante, deux petites pièces tendues +de soleils aux cœurs bruns, aux pétales d'or, qui montaient égaux, +tranquilles et sans ombre, sur le mur réjoui. Modernes de style, les +meubles d'un vert pâle, décorés de tiges fleuries, suivaient dans +leurs contours les courbes molles des liliacées et prenaient la +douceur des végétations humides. La psyché s'inclinait légèrement +dans son cadre de plantes bulbeuses aux formes souples, terminées par +des corolles closes, et, dans ce cadre, la glace avait la fraîcheur +de l'eau. Une peau d'ours blanc s'allongeait, au pied du lit. + +--Toi! toi!... C'est toi!... + +Elle ne pouvait dire autre chose. + +Elle lui voyait des prunelles luisantes et lourdes de désir, et, +tandis qu'elle le regardait, un nuage s'épaississait sur ses yeux, le +feu subtil de son sang, la brûlure de ses reins, le souffle chaud de +sa poitrine, l'ardeur fumeuse de son front lui vinrent ensemble à +la bouche, et elle appuya longuement sur les lèvres de son amant un +baiser rempli de toutes ces flammes et frais comme une fleur dans la +rosée. + +Ils se demandaient l'un à l'autre vingt choses à la fois et +entremêlaient leurs questions. + +--Est-ce que tu t'ennuyais loin de moi, Robert? + +--Alors, tu débutes à la Comédie? + +--Est-ce que c'est joli, La Haye? + +--Oui, une petite ville paisible. Des maisons rouges, grises, jaunes, +avec des pignons en escalier, des volets verts, des géraniums aux +fenêtres. + +--Qu'est-ce que tu faisais là dedans? + +--Pas grand'chose... Je faisais le tour du Vyver. + +--Tu n'allais pas avec des femmes, au moins? + +--Ah! ma foi, non... Comme tu es jolie, ma chérie! Tu es guérie +maintenant? + +--Oui, oui, je suis guérie. + +Et, tout à coup suppliante: + +--Robert, je t'aime. Ne me quitte pas. Si tu me quittais, bien sûr +que je n'en prendrais pas un autre. Et qu'est-ce que je deviendrais? +Tu sais que je ne peux pas me passer d'amour. + +Il lui répondit brusquement, d'un ton rude, qu'il ne l'aimait que +trop, qu'il ne pensait qu'à elle. + +--J'en deviens stupide! + +Cette rudesse la ravit et la rassura mieux que n'eût fait la molle +douceur des serments et des promesses. Elle sourit et commença à se +déshabiller généreusement. + +--Quand débutes-tu à la Comédie? + +--Ce mois-ci. + +Elle ouvrit son petit sac et en tira, avec sa poudre de riz, son +bulletin de répétition, qu'elle tendit à Robert. Ce qu'elle ne +se lassait pas d'admirer dans ce papier, c'était qu'il portait +l'en-tête de la Comédie, avec la date lointaine, auguste, de la +fondation. + +--Tu vois. Je débute dans Agnès de _l'École des Femmes_. + +--C'est un joli rôle. + +--Je te crois! + +Et, en se déshabillant, des vers lui venaient aux lèvres, et elle +les murmurait: + + «Moi, j'ai blessé quelqu'un? fis-je tout étonnée. + Oui, dit-elle, blessé; mais blessé tout de bon; + Et c'est l'homme qu'hier vous vîtes du balcon. + Las! qui pourrait, lui dis-je, en avoir été cause? + Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose?...» + +Tu vois, je n'ai pas maigri... + + «Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal, + Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal...» + +J'ai plutôt engraissé, mais pas trop. + + «Hé, mon Dieu! ma surprise est, fis-je, sans seconde; + Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?» + +Il écoutait ces vers avec plaisir. S'il n'avait pas beaucoup plus +de lettres antiques ni de tradition française que ses jeunes +contemporains, il avait plus de goût et des curiosités plus vives. +Et, comme tous les Français, il aimait Molière, le comprenait, le +sentait profondément. + +--C'est délicieux, dit-il. Maintenant viens. + +Elle laissa couler sa chemise avec une grâce tranquille et +bienfaisante. Mais, parce qu'elle voulait se faire désirer, et pour +l'amour de la comédie, elle commença le récit d'Agnès: + + «J'étais sur le balcon à travailler au frais, + Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès + Un jeune homme bien fait qui, rencontrant ma vue...» + +Il l'appela, l'attira à lui. Elle lui glissa des bras, et, +s'approchant de la psyché, elle continua de réciter et de jouer +devant la glace: + + «D'une humble révérence aussitôt me salue.» + +Elle fléchit le genou, une première fois légèrement, ensuite un +peu plus bas, puis, la jambe gauche en avant, et rejetant la jambe +droite en arrière, elle salua profondément: + + «Moi, pour ne point manquer à la civilité, + Je fis la révérence aussi de mon côté...» + +Il l'appela, plus pressant. Mais elle fit une seconde révérence, +dont elle marqua les temps avec une amusante précision. Et elle ne +s'arrêta plus de réciter ni de faire des révérences aux endroits +où le texte et la tradition les indiquent. + + «Soudain il me refait une autre révérence; + Moi, j'en refais de même une autre en diligence; + Et lui, d'une troisième aussitôt repartant, + D'une troisième aussi j'y repars à l'instant...» + +Elle exécutait tous les jeux de scène sérieusement, avec +conscience et le soin de bien faire. Ses attitudes, dont quelques-unes +déconcertaient parce qu'il eût fallu une jupe pour les expliquer, +étaient presque toutes jolies et toutes intéressantes, en ce +qu'elles accusaient dans un corps jeune des muscles fermes sous +leur molle enveloppe, et révélaient, à chaque mouvement, des +correspondances et des harmonies qu'on n'observe pas d'ordinaire. + +En revêtant sa nudité de la bienséance des attitudes et de +l'ingénuité des expressions, elle réalisait par fortune et +caprice un joyau d'art, une allégorie de l'Innocence dans le goût +d'Allegrain ou de Clodion. Et, dans cette figurine animée résonnait +avec une pureté délicieuse le grand vers comique. Robert, charmé +malgré lui, la laissa aller jusqu'au bout. Ce qui l'amusait surtout, +c'était que la chose la plus publique de toutes, une scène de +théâtre, lui fût offerte ainsi d'une façon privée et secrète. +Et, en observant les façons cérémonieuses de cette fille toute nue, +il se donnait aussi le plaisir philosophique de découvrir avec quoi +l'on fait de la dignité dans les meilleures compagnies. + + «Il passe, vient, repasse et toujours de plus belle + Me fait à chaque fois révérence nouvelle; + Et moi, qui tous ses tours fixement regardais, + Nouvelle révérence aussi je lui rendais...» + +Cependant elle admirait dans la glace ses seins fraîchement éclos, +sa taille agile, ses bras un peu minces, ronds et fuselés, ses jambes +fines, ses beaux genoux polis, et, voyant tout cela servir au bel +art de la comédie, elle s'animait, s'exaltait; une légère rougeur, +comme un fard, colorait ses joues. + + «Tant que si sur ce point la nuit ne fût venue, + Toujours comme cela je me serais tenue, + Ne voulant point céder, ni recevoir l'ennui + Qu'il me pût estimer moins civile que lui...» + +Il lui cria, du lit, où il était accoudé: + +--Maintenant, viens! + +Alors, tout animée et empourprée: + +--Et moi, tu crois donc que je ne t'aime pas!... + +Elle se jeta au côté de son ami. Abandonnée et souple, elle +renversa la tête, offrant aux baisers ses yeux voilés de cils +ombreux et sa bouche entr'ouverte où luisait un humide éclair. + +Tout à coup elle se dressa sur ses genoux. Ses prunelles fixes +étaient pleines d'une horreur indicible. De sa gorge sortit un cri +rauque, suivi d'une plainte douce et longue comme un son d'orgue. Elle +montra du doigt, en détournant la tête, la fourrure blanche étendue +au pied du lit. + +--Là! là!... Il est couché en chien de fusil, la tête trouée... +Il me regarde en riant avec du sang au coin de la bouche... + +Ses yeux, grands ouverts, roulèrent tout blancs. Son corps se tendit +en arc, et quand il eut repris sa souplesse, elle tomba comme morte. + +Il lui mouilla les tempes d'eau froide et la ranima. D'une voix +enfantine, elle se plaignit d'être brisée à toutes les jointures. +Sentant une brûlure au creux de ses mains, elle regarda et vit que la +paume était coupée et saignait. + +Elle dit: + +--C'est mes ongles qui sont entrés dans ma main. Ils sont pleins de +sang, mes ongles, vois! + +Elle le remercia tendrement des soins qu'il lui avait donnés, et +s'excusa avec douceur de lui causer tous ces ennuis. + +--C'est pas pour ça que tu étais venu, hein? + +Elle essaya de sourire et regarda autour d'elle. + +--C'est joli, ici. + +Son regard rencontra le bulletin de répétition ouvert sur la table +de nuit, et elle soupira: + +--Qu'est-ce que ça fait que je sois une grande artiste, si je ne suis +pas heureuse? + +Sans le savoir, elle répétait mot pour mot ce que Chevalier avait +dit quand elle l'avait repoussé. + +Puis, soulevant sa tête encore lourde au-dessus de l'oreiller qu'elle +avait creusé, elle tourna vers son amant ses yeux tristes et lui dit +avec résignation: + +--Nous nous aimions bien, nous deux. C'est fini. Nous ne serons plus +jamais l'un à l'autre, plus jamais... Il ne veut pas! + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire comique, by Anatole France + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE *** + +***** This file should be named 17345-0.txt or 17345-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/3/4/17345/ + +Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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