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+The Project Gutenberg EBook of Histoire comique, by Anatole France
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Histoire comique
+
+Author: Anatole France
+
+Release Date: December 18, 2005 [EBook #17345]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+ANATOLE FRANCE
+
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+HISTOIRE COMIQUE
+
+
+
+QUATORZIÈME ÉDITION
+PARIS
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+3, RUE AUBER, 3
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+Format grand in-18.
+
+ BALTHASAR 1 vol.
+ LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD (_Ouvrage couronné
+ par l'Académie française_) 1 --
+ L'ÉTUI DE NACRE 1 --
+ LE JARDIN D'ÉPICURE 1 --
+ JOCASTE ET LE CHAT MAIGRE 1 --
+ LE LIVRE DE MON AMI 1 --
+ LE LYS ROUGE 1 --
+ LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD 1 --
+ LE PUITS DE SAINTE-CLAIRE 1 --
+ LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE 1 --
+ THAÏS 1 --
+ LA VIE LITTÉRAIRE 4 --
+
+ HISTOIRE CONTEMPORAINE
+
+ I.--L'ORME DU MAIL 1 vol.
+ II.--LE MANNEQUIN D'OSIER 1 --
+ III.--L'ANNEAU D'AMÉTHYSTE 1 --
+ IV.--MONSIEUR BERGERET À PARIS 1 --
+
+ ÉDITION ILLUSTRÉE
+
+ CLIO (_Illustrations en couleurs de Mucha_) 1 vol.
+
+
+
+
+HISTOIRE COMIQUE
+
+
+
+
+I
+
+
+C'était dans une loge d'actrice, à l'Odéon. Sous la lampe
+électrique, Félicie Nanteuil, la tête poudrée, du bleu aux
+paupières, du rouge aux joues et aux oreilles, du blanc au cou et
+aux épaules, donnait le pied à madame Michon, l'habilleuse, qui lui
+mettait de petits souliers noirs à talons rouges. Le docteur Trublet,
+médecin du théâtre et ami des actrices, appuyait sur un coussin du
+divan son crâne chauve, et, les mains jointes sur le ventre, croisait
+ses jambes courtes. Il interrogeait:
+
+--Quoi encore, ma chère enfant?
+
+--Est-ce que je sais!... Des étouffements... des vertiges... Tout
+d'un coup, une angoisse comme si j'allais mourir. C'est même ça le
+plus pénible.
+
+--Êtes-vous prise quelquefois d'une soudaine envie de rire ou de
+pleurer, sans cause apparente, sans raison?
+
+--Ça, je ne peux pas vous dire, parce que, dans la vie, on a tant de
+raisons de rire ou de pleurer!...
+
+--Êtes-vous sujette à des éblouissements?
+
+--Non... Mais imaginez-vous, docteur, que je crois voir, la nuit, sous
+les meubles, un chat qui me regarde avec des yeux de braise.
+
+--Tâchez de ne plus rêver de chat, dit madame Michon; parce que
+c'est mauvais signe... Voir un chat, ça annonce trahison par des amis
+et perfidie de femme.
+
+--Mais ce n'est pas en rêvant que je vois un chat! C'est tout
+éveillée.
+
+Trublet, qui n'était de service à l'Odéon qu'une fois par mois, y
+venait en voisin presque tous les soirs. Il aimait les comédiennes,
+prenait plaisir à causer avec elles, leur donnait des conseils et
+jouissait de leur confiance avec délicatesse. Il promit à Félicie
+de lui faire tout de suite une ordonnance:
+
+--Ma chère enfant, nous soignerons l'estomac et vous ne verrez plus
+de chats sous les meubles.
+
+Madame Michon rectifiait le corset. Et le docteur, subitement
+assombri, la regardait qui tirait sur les lacets.
+
+--Ne froncez pas le sourcil, docteur, dit Félicie, je ne me serre
+jamais. Avec la taille que j'ai, ce serait vraiment bête de ma part.
+
+Elle ajouta, pensant à sa meilleure camarade du théâtre:
+
+--C'est bon pour Fagette, qui n'a ni épaules ni hanches... Elle est
+toute droite... Michon, tu peux gagner encore un peu... Je sais que
+vous êtes l'ennemi des corsets, docteur. Je ne peux pourtant pas
+m'habiller comme les femmes esthètes, avec des langes... Venez passer
+votre main, vous verrez que je ne me serre pas trop.
+
+Il se défendit d'être l'ennemi des corsets, ne condamnant que les
+corsets trop serrés. Il déplora que les femmes n'eussent aucun sens
+de l'harmonie des lignes et qu'elles attachassent à la finesse de la
+taille une idée de grâce et de beauté, sans comprendre que cette
+beauté consistait tout entière dans les molles inflexions par
+lesquelles le corps, après avoir fourni le superbe épanouissement
+de la poitrine, s'amincit lentement au-dessous du thorax pour se
+magnifier ensuite dans l'ample et tranquille évasement des flancs.
+
+--La taille, dit-il, la taille, puisqu'il faut employer ce mot
+affreux, doit être un passage lent, insensible, et doux entre
+les deux gloires de la femme, sa poitrine et son ventre. Et vous
+l'étranglez stupidement, vous vous défoncez le thorax, qui entraîne
+les seins dans sa ruine, vous vous aplatissez les fausses côtes, vous
+vous creusez un horrible sillon au-dessus du nombril. Les négresses,
+qui se taillent les dents en pointe et qui se fendent les lèvres pour
+y introduire un disque de bois, se défigurent avec moins de barbarie.
+Car, enfin, on conçoit qu'il reste encore de la splendeur féminine
+à une créature qui s'est passé un anneau dans les cartilages du nez
+et dont la lèvre est distendue par une rondelle d'acajou grande comme
+ce pot de pommade. Mais la dévastation est entière quand la femme
+exerce ses ravages dans le centre sacré de son empire.
+
+Insistant sur un sujet qui lui tenait à cœur, il reprit une à une
+les déformations du squelette et des muscles causées par le corset,
+et fit des descriptions imagées et précises, des peintures lugubres
+et bouffonnes. Nanteuil riait en l'écoutant. Elle riait parce que,
+étant femme, elle avait du penchant à rire des laideurs et des
+misères physiques, parce que, rapportant tout à son petit monde
+d'artistes, chaque difformité décrite par le docteur lui rappelait
+une camarade du théâtre et s'imprimait dans son esprit en
+caricature, et parce que, se sachant bien faite, elle se réjouissait
+de son jeune corps, en se représentant toutes ces disgrâces de la
+chair. Riant d'un rire clair, elle allait par la loge vers le docteur,
+entraînant madame Michon, qui tenait les lacets comme des rênes,
+avec un air de sorcière emportée au sabbat.
+
+--Restez donc tranquille! fit-elle.
+
+Et elle objecta que les femmes de la campagne, qui ne mettaient pas de
+corset, étaient encore plus abîmées que les femmes de la ville.
+
+Le docteur reprocha amèrement aux civilisations occidentales leur
+mépris et leur ignorance de la beauté vivante.
+
+Trublet, né dans l'ombre des tours de Saint-Sulpice, était allé,
+jeune, exercer la médecine au Caire. Il en avait rapporté un peu
+d'argent, une maladie de foie et la connaissance des mœurs diverses
+des hommes. En son âge mûr, de retour au pays natal, il ne quittait
+plus guère sa vieille rue de Seine et prenait grand plaisir à vivre,
+un peu triste seulement de voir ses contemporains si malhabiles à
+se reconnaître dans le déplorable malentendu qui, voilà dix-huit
+siècles, brouilla l'humanité avec la nature.
+
+On frappa; une voix de femme cria du couloir:
+
+--C'est moi!
+
+Félicie, tandis qu'elle passait sa jupe rose, pria le docteur
+d'ouvrir la porte. Madame Doulce entra, pesante, laissant à l'abandon
+son corps massif, qu'elle avait su longtemps rassembler sur la scène,
+et tendre à la dignité des mères nobles.
+
+--Bonjour, mignonne. Bonjour, docteur... Tu sais, Félicie, je ne suis
+pas complimenteuse. Eh bien! je t'ai vue avant-hier et je t'assure
+que dans le «deux» de _la Mère confidente_ tu fais des choses très
+bien et qui ne sont pas faciles.
+
+Nanteuil sourit des yeux, et, comme il arrive toujours quand on
+reçoit un compliment, elle en attendit un autre.
+
+Madame Doulce, invitée par le silence de Nanteuil, murmura de
+nouvelles louanges:
+
+--... des choses excellentes, des choses personnelles.
+
+--Vous trouvez, madame Doulce? Tant mieux! parce que je ne sens pas
+bien ce rôle-là. Et puis la grande Perrin m'ôte tous mes moyens.
+C'est vrai! quand je m'assois sur les genoux de cette femme-là, ça
+me fait un effet... Vous ne savez pas toutes les horreurs qu'elle
+me dit à l'oreille pendant que nous sommes en scène. Elle est
+enragée... Je comprends tout, mais il y a des choses qui me
+dégoûtent... Michon, est-ce que le corsage ne fronce pas dans le
+dos, à droite?
+
+--Ma chère enfant, s'écria Trublet avec enthousiasme, vous venez de
+prononcer une parole admirable.
+
+--Laquelle? demanda simplement Nanteuil.
+
+--Vous avez dit: «Je comprends tout, mais il y a des choses qui me
+dégoûtent.» Vous comprenez tout; les actions et les pensées des
+hommes vous apparaissent comme des cas particuliers de la mécanique
+universelle, vous n'en concevez ni colère ni haine. Mais il y a des
+choses qui vous dégoûtent; vous avez de la délicatesse, et il est
+bien vrai que la morale est affaire de goût. Mon enfant, je voudrais
+qu'on pensât aussi sainement que vous à l'Académie des Sciences
+morales. Oui, vous avez raison. Les instincts que vous attribuez
+à votre camarade, il est aussi vain de les lui reprocher que de
+reprocher à l'acide lactique d'être un acide à fonctions mixtes.
+
+--Qu'est-ce que vous dites?
+
+--Je dis que nous ne pouvons plus louer ni blâmer aucune pensée,
+aucune action humaine, une fois que la nécessité de ces actions et
+de ces pensées nous est démontrée.
+
+--Alors, vous approuvez les mœurs de la grande Perrin, vous, un homme
+décoré! C'est du propre!
+
+Le docteur se souleva et dit:
+
+--Mon enfant, prêtez-moi, je vous prie, un moment d'attention. Je
+vais vous faire un récit instructif:
+
+»Autrefois, la nature humaine était différente de ce qu'elle est
+aujourd'hui. Il y avait non seulement des hommes et des femmes, mais
+aussi des androgynes, c'est-à-dire des êtres qui réunissaient en
+eux les deux sexes. Ces trois sortes d'hommes avaient quatre bras,
+quatre jambes et deux visages. Ils étaient robustes et tournaient
+rapidement sur eux-mêmes comme des roues. Leur force leur inspira
+l'audace de combattre les dieux à l'exemple des Géants. Jupiter, ne
+pouvant souffrir une telle insolence...
+
+--Michon, est-ce que la jupe ne traîne pas trop à gauche? demanda
+Nanteuil.
+
+--... résolut, poursuivit le docteur, de les rendre moins forts et
+moins hardis. Il sépara chaque homme en deux, de manière qu'il n'eut
+plus que deux bras, deux jambes et une tête, et la race humaine fut
+dès lors ce qu'elle est aujourd'hui. Chacun de nous n'est donc qu'une
+moitié d'homme qui a été séparée de son tout comme on divise une
+sole en deux parts. Ces moitiés cherchent toujours leurs moitiés.
+L'amour que nous avons les uns pour les autres n'est que la force
+qui nous pousse à réunir nos deux moitiés pour nous rétablir
+dans notre ancienne perfection. Les hommes qui proviennent de la
+séparation des androgynes aiment les femmes; les femmes qui ont cette
+même origine aiment les hommes. Mais les femmes qui proviennent de la
+séparation des femmes primitives n'accordent pas grande attention aux
+hommes et sont portées vers les femmes. Ne soyez donc plus surprise
+quand vous voyez...
+
+--C'est vous, docteur, qui avez imaginé cette histoire-là? demanda
+Nanteuil, en piquant une rose à son corsage.
+
+Le docteur se défendit avec force d'en avoir rien inventé. Au
+contraire, il en avait, disait-il, retranché une partie.
+
+--Tant mieux! s'écria Nanteuil. Parce que je vais vous dire: Celui
+qui a trouvé ça n'est pas malin.
+
+--Il est mort, dit Trublet.
+
+Nanteuil exprima de nouveau le dégoût que lui inspirait sa
+partenaire; mais madame Doulce, qui était prudente et déjeunait
+quelquefois chez Jeanne Perrin, détourna la conversation.
+
+--Enfin, mignonne, tu le tiens, le rôle d'Angélique. Seulement,
+rappelle-toi ce que je t'ai dit: il faut garder le geste un peu
+étroit, la taille un peu raide. C'est le secret des ingénues.
+Défie-toi de ta jolie souplesse naturelle. Les jeunes filles du
+répertoire doivent être un rien poupée. C'est de style. Le costume
+le veut. Vois-tu, Félicie, ce que tu dois observer avant tout, quand
+tu joues dans _la Mère confidente_, qui est une délicieuse pièce...
+
+Félicie l'interrompit:
+
+--Moi, vous savez, pourvu que j'aie un bon rôle, la pièce, je m'en
+fiche. Et puis, je n'aime pas bien Marivaux... Vous riez, docteur?
+Est-ce que j'ai fait une gaffe? Ce n'est pas de Marivaux, _la Mère
+confidente_?
+
+--Mais si!
+
+--Alors!... Vous cherchez toujours à m'embrouiller... Je disais que
+cette Angélique m'agace. Je voudrais quelque chose de plus étoffé,
+de plus en dehors... Ce soir, surtout, ce rôle m'horripile.
+
+--C'est une raison de croire que tu le joueras très bien, ma
+mignonne, dit madame Doulce.
+
+Et elle professa:
+
+--Nous n'entrons jamais mieux dans nos rôles que lorsque nous
+y entrons de force et malgré nous. Je pourrais vous en citer de
+nombreux exemples. Et moi-même, dans _la Vivandière d'Austerlitz_,
+j'ai étonné la salle entière par l'accent de ma gaieté, au moment
+où l'on venait de m'annoncer que mon pauvre Doulce, si grand artiste
+et si bon mari, avait été foudroyé d'apoplexie, à l'orchestre de
+l'Opéra, en saisissant son cornet à piston.
+
+--Pourquoi veut-on absolument que je ne sois qu'une ingénue? demanda
+Nanteuil, qui voulait être aussi une amoureuse, une grande coquette
+et jouer tous les rôles.
+
+--Et cela se comprend, poursuivit obstinément madame Doulce. L'art
+de la comédie est un art d'imitation. Or, ce qu'on n'éprouve pas, on
+l'imite d'autant mieux.
+
+--Ne vous faites pas d'illusions, mon enfant, dit le docteur à
+Félicie. Quand on est une ingénue, on le reste à jamais. On naît
+Angélique ou Dorine, Célimène ou madame Pernelle. Au théâtre, les
+unes ont toujours vingt ans, les autres toujours trente, les autres
+toujours soixante... Vous, mademoiselle Nanteuil, vous aurez toujours
+dix-huit ans et vous serez toujours une ingénue.
+
+--Je suis très contente de mon emploi, répondit Nanteuil, mais vous
+ne pouvez pas exiger que j'interprète avec le même plaisir toutes
+les ingénues. Il y a un rôle, par exemple, que je voudrais bien
+jouer! C'est Agnès de _l'École des femmes_.
+
+Au seul nom d'Agnès! le docteur, ravi, murmura dans ses coussins:
+
+ Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?
+
+--Agnès, voilà un beau rôle! s'écria Nanteuil. Je l'ai demandé à
+Pradel.
+
+Pradel, directeur du théâtre, était un ancien comédien, avisé
+et bonhomme, dépouillé d'illusions et ne nourrissant point de trop
+hautes espérances. Il aimait la paix, les livres et les femmes.
+Nanteuil n'avait qu'à se louer de Pradel et elle parlait de lui sans
+malveillance, avec une honnête liberté.
+
+--Il a été ignoble, il a été dégoûtant, infect, dit-elle; il
+m'a refusé le rôle d'Agnès pour le donner à Falempin. Il faut dire
+aussi que je ne lui avais pas demandé comme il fallait. Tandis que
+Falempin, elle sait la manière, elle! je vous en réponds. Mais ça
+m'est égal: si Pradel ne me laisse pas jouer Agnès, je l'envoie
+promener, lui et son sale guignol!
+
+Madame Doulce continua de prodiguer ses enseignements inécoutés.
+Comédienne de mérite, mais vieillie, usée, jamais plus engagée,
+elle donnait des conseils aux débutantes, leur écrivait leurs
+lettres, et gagnait ainsi l'unique repas qu'elle faisait presque
+chaque jour, le matin ou le soir.
+
+Félicie, tandis que madame Michon lui nouait un velours noir autour
+du cou, interrogea Trublet:
+
+--Docteur, vous dites que mes vertiges viennent de l'estomac: vous
+êtes sûr?
+
+Avant que Trublet eût pu répondre, madame Doulce s'écria que les
+vertiges venaient toujours de l'estomac, et qu'elle avait au sien,
+deux ou trois heures après les repas, des gonflements douloureux.
+Puis, elle demanda un remède au docteur.
+
+Cependant Félicie réfléchissait, car elle était capable de
+réflexion. Tout à coup:
+
+--Docteur, je voudrais vous faire une question que vous trouverez
+peut-être drôle... mais je voudrais bien savoir si, de connaître
+tout ce qu'il y a dans le corps, d'avoir vu toutes les affaires que
+nous avons au dedans de nous, ça ne vous gêne pas, des moments, avec
+les femmes. Il me semble que, d'avoir l'idée de tout ça, ça devrait
+vous dégoûter.
+
+Trublet, du fond de ses coussins, envoya un baiser à Félicie:
+
+--Ma chère enfant, il n'y a pas de plus fin, de plus riche, de plus
+beau tissu que la peau d'une jolie femme. C'est ce que je me disais à
+l'instant, en contemplant votre nuque, et vous concevez aisément que,
+sous cette impression...
+
+Elle lui fit une grimace de guenon dédaigneuse.
+
+--Croyez-vous que c'est spirituel, de répondre par des imbécillités
+à une question sérieuse?
+
+--Eh bien, mademoiselle, puisque vous le voulez, je vais vous faire
+une réponse instructive. Il y a vingt ans, nous avions à l'hôpital
+Saint-Joseph, dans la salle d'autopsie, une vieux surveillant ivrogne,
+le père Rousseau, qui, tous les jours, à onze heures du matin,
+déjeunait au bord de la table sur laquelle le cadavre était étendu.
+Il déjeunait parce qu'il avait faim. Ceux qui ont faim, rien ne
+les empêche de manger, dès qu'ils ont de quoi. Seulement, le père
+Rousseau disait: «Je ne sais pas si c'est l'air de la salle qui le
+veut, mais je ne peux rien manger que de frais et d'appétissant.»
+
+--Je comprends, dit Félicie. Il vous faut des petites
+bouquetières... C'est défendu, vous savez... Mais vous êtes là
+assis comme un Turc, et vous ne m'avez pas écrit mon ordonnance.
+
+Elle l'interrogea du regard.
+
+--L'estomac, où est-ce au juste?
+
+La porte était restée entr'ouverte. Un jeune homme très joli, très
+élégant, la poussa, et, après avoir fait deux pas dans la loge,
+demanda gentiment s'il pouvait entrer.
+
+--Vous, dit Nanteuil.
+
+Et elle lui tendit la main, qu'il baisa avec plaisir, correction et
+fatuité.
+
+Il traita madame Doulce sans égards particuliers, et demanda:
+
+--Comment vous portez-vous, docteur Socrate?
+
+C'est ainsi qu'on appelait parfois Trublet, à cause de sa face camuse
+et de sa parole subtile.
+
+Trublet, lui désignant Nanteuil:
+
+--Monsieur de Ligny, voici une jeune personne qui ne sait pas
+précisément si elle a un estomac. La question est grave. Nous lui
+conseillons de s'en rapporter, pour la réponse, à la petite fille
+qui mangeait trop de confitures. Sa maman lui disait: «Tu te feras
+mal à l'estomac.» Et elle répondit: «C'est les dames qui ont des
+estomacs; les petites filles n'en n'ont pas.»
+
+--Mon Dieu! que vous êtes bête, docteur! s'écria Nanteuil.
+
+--Puissiez-vous dire vrai, mademoiselle. La bêtise, c'est l'aptitude
+au bonheur. C'est le souverain contentement. C'est le premier des
+biens dans une société policée.
+
+--Vous êtes paradoxal, mon cher docteur, observa M. de Ligny. Mais
+je vous accorde qu'il vaut mieux être bête comme tout le monde que
+d'avoir de l'esprit comme personne.
+
+--C'est vrai, ce qu'il dit là, Robert! s'écria Nanteuil, sincère et
+pénétrée.
+
+Et elle ajouta, d'un ton méditatif:
+
+--Il y a au moins une chose certaine, docteur. C'est que la bêtise
+empêche souvent de faire des bêtises. Je l'ai remarqué bien des
+fois. Hommes ou femmes, ce ne sont pas les plus bêtes qui agissent
+le plus bêtement. Ainsi, il y a des femmes intelligentes qui sont
+stupides avec les hommes.
+
+--Vous voulez dire celles qui ne peuvent pas s'en passer.
+
+--On ne peut rien te cacher, mon petit Socrate.
+
+--Ah! soupira la grande Doulce, quelle terrible servitude! Toute femme
+qui ne domine pas ses sens est perdue pour l'art.
+
+Nanteuil haussa ses jolies épaules, encore un peu pointues de
+jeunesse:
+
+--Oh! oh! la grande aïeule, n'essayez donc pas d'abrutir la petite
+classe. En voilà, des idées! De votre temps, est-ce que les
+comédiennes dominaient leurs... comment avez-vous dit ça? Allons
+donc! elles les dominaient pas du tout.
+
+S'apercevant que Nanteuil devenait orageuse, la grande Doulce se
+retira avec prudence et dignité. Et, dans le couloir, elle fit encore
+une recommandation:
+
+--Ma mignonne, souviens-toi de jouer Angélique en bouton de rose. Le
+rôle l'exige.
+
+Mais Nanteuil, agacée, ne l'écoutait pas.
+
+--C'est vrai, dit-elle en s'asseyant devant sa toilette, elle me
+fait bouillir, la vieille Doulce, avec sa morale! Elle croit qu'on a
+oublié ses histoires? Elle se trompe. Madame Ravaud les raconte
+six fois par semaine. Tout le monde sait qu'elle avait réduit son
+musicien de mari à un tel état d'épuisement qu'un soir il tomba
+dans son cornet à piston. Et ses amants, des hommes superbes,
+demandez à Michon, en moins de deux ans elle en faisait des souffles,
+des ombres. Voilà comment elle les dominait, ses... Et si on était
+venu lui dire qu'elle était perdue pour l'art!...
+
+Le docteur Trublet tendit vers Nanteuil, comme pour l'arrêter, ses
+deux mains ouvertes:
+
+--Ne vous indignez pas, mon enfant. Madame Doulce est sincère. Elle
+aimait les hommes, maintenant elle aime Dieu. On aime ce qu'on peut,
+comme on peut et avec ce qu'on a. Elle est devenue chaste et pieuse
+à l'âge congruent. Elle observe toutes les pratiques de la religion:
+elle va à la messe les dimanches et fêtes, elle...
+
+--Eh bien! elle a raison d'aller à la messe, déclara Nanteuil.
+Michon, allume-moi une bougie pour chauffer mon rouge. Il faut que je
+me refasse les lèvres... Certainement, elle a raison d'aller à la
+messe. Mais la religion ne défend pas d'avoir un amant.
+
+--Vous croyez? demanda le docteur.
+
+--Ah! je connais ma religion mieux que vous, bien sûr!
+
+Une cloche lugubre sonna, et la voix lamentable de l'avertisseur monta
+dans les couloirs:
+
+--La petite pièce est terminée!...
+
+Nanteuil se leva et passa à son poignet un ruban de velours avec un
+médaillon d'acier.
+
+Agenouillée, madame Michon arrangeait les trois plis Watteau de
+la robe rose et, la bouche pleine d'épingles, d'un coin de lèvres
+exprimait cette maxime:
+
+--Ce qu'il y a de bon quand on est vieille, c'est que les hommes ne
+peuvent plus vous faire souffrir.
+
+Robert de Ligny tira de son étui une cigarette:
+
+--Vous permettez?...
+
+Et il s'approcha de la bougie allumée sur la toilette.
+
+Nanteuil, qui ne le quittait pas des yeux, vit, sous les moustaches
+ardentes et légères comme des flammes, les lèvres empourprées par
+la lumière aspirer et puis souffler la fumée. Elle en sentit une
+petite chaleur aux oreilles. Feignant de chercher ses bijoux, elle
+effleura de sa bouche le cou de Ligny et lui murmura:
+
+--Attends-moi après le spectacle, dans un fiacre, au coin de la rue
+de Tournon.
+
+A ce moment un bruit de voix et de pas monta du corridor. Les acteurs
+de la petite pièce regagnaient leurs loges.
+
+--Docteur, passez-moi votre journal.
+
+--Il est bien ennuyeux, mademoiselle.
+
+--Passez-le-moi tout de même.
+
+Elle le prit et le tint en abat-jour au-dessus de sa tête.
+
+--La lumière me fait mal aux yeux.
+
+Il était vrai que, parfois, une clarté trop vive lui donnait
+la migraine. Mais elle venait de se regarder dans la glace. Les
+paupières bleues, les cils enduits d'une pâte noire, les joues
+peintes, les lèvres dessinées au rouge en petit cœur, elle se
+trouvait un air de morte fardée avec des yeux de verre, et ne voulait
+pas que Ligny la vît ainsi.
+
+Tandis qu'elle tenait son visage dans l'ombre, un grand maigre garçon
+entra dans la loge en se dandinant. Ses yeux sombres se creusaient
+au-dessus d'un nez en bec de corbeau; sa bouche riait d'un rire
+immobile; à son long cou, la pomme d'Adam faisait une grande ombre
+sur son rabat. Il était costumé en huissier du répertoire.
+
+--C'est vous, Chevalier? Bonjour, mon ami, dit gaiement le docteur
+Trublet, qui aimait les cabots, préférait les mauvais et avait un
+goût spécial pour Chevalier.
+
+--Tout le monde, alors! s'écria Nanteuil. Ce n'est plus une loge,
+c'est un moulin.
+
+--Mes compliments tout de même à la meunière, dit Chevalier.
+Figurez-vous qu'il y a dans la salle un tas d'idiots. Vous ne le
+croiriez pas? ils m'ont emboîté.
+
+--Ce n'est pas une raison pour entrer sans frapper, répondit
+Nanteuil, hargneuse.
+
+Le docteur fit remarquer que M. de Ligny avait laissé la porte
+ouverte. Alors Nanteuil à Ligny, avec un accent de tendre reproche:
+
+--Vraiment, vous avez fait cela?... Mais, quand on est entré, on
+ferme la porte aux autres: c'est élémentaire.
+
+Elle s'enveloppa d'un manteau de flanelle blanche.
+
+L'avertisseur appela les artistes en scène.
+
+Elle prit la main que lui tendit Ligny et, cherchant des doigts le
+poignet, elle enfonça l'ongle à l'endroit où la peau, près des
+veines, est tendre. Puis elle disparut dans le corridor sombre.
+
+
+
+
+II
+
+
+Chevalier, après avoir remis son costume de ville, s'assit dans une
+baignoire, à côté de madame Doulce. Il contemplait Félicie, menue
+et lointaine sur la scène. Et, se rappelant qu'il l'avait tenue entre
+ses bras dans sa mansarde de la rue des Martyrs, il pleura de douleur
+et de rage.
+
+Ils s'étaient rencontrés, l'année précédente, dans une fête
+donnée sous le patronage du député Lecureuil, au bénéfice des
+artistes pauvres du neuvième arrondissement. Il avait rôdé autour
+d'elle, muet, affamé, les dents longues et les yeux flamboyants. Et,
+durant quinze jours, il l'avait poursuivie sans repos. Elle, froide et
+tranquille, avait semblé l'ignorer; puis elle avait cédé tout d'un
+coup et si brusquement que, ce jour-là, en la quittant, radieux et
+surpris encore, il lui avait dit une bêtise. Il lui avait dit: «Moi,
+qui te croyais en porcelaine!...» Durant trois mois entiers, il
+avait goûté des joies aiguës comme la douleur. Puis Félicie était
+devenue fuyante, lointaine, étrangère. Maintenant, elle ne l'aimait
+plus. Il en cherchait la raison sans pouvoir la trouver. Il souffrait
+de n'être plus aimé; il souffrait plus encore d'être jaloux. Sans
+doute, aux premières et belles heures de son amour, il n'avait
+pas ignoré que Félicie eût un amant, Girmandel, huissier rue de
+Provence; et il en avait été malheureux. Mais, ne le voyant jamais,
+il s'en faisait une idée si confuse et si mal déterminée que
+sa jalousie se perdait dans le vague. Félicie lui disait qu'avec
+Girmandel elle n'avait jamais pris aucune part à ce qui se passait,
+ni même essayé de feindre; il la croyait. Et c'était pour lui une
+vive satisfaction. Elle lui disait encore que depuis longtemps, depuis
+des mois, Girmandel n'était pour elle qu'un ami, et il la croyait.
+Enfin, il trompait l'huissier et sentait agréablement cet avantage.
+Il avait appris aussi que Félicie, qui achevait sa seconde année
+de Conservatoire, ne s'était pas refusée à son professeur. Mais la
+peine qu'il en avait ressentie était adoucie par la considération
+d'un usage auguste et séculaire. Maintenant, Robert de Ligny lui
+causait d'intolérables souffrances. Depuis quelque temps, il le
+trouvait sans cesse près d'elle. Qu'elle aimât Robert, il n'en
+pouvait douter. Et si parfois il pensait qu'elle ne s'était pas
+encore donnée à cet homme, c'était sans raison et seulement pour
+soulager de temps en temps sa souffrance.
+
+Des applaudissements réguliers éclatèrent au fond du théâtre et
+quelques messieurs de l'orchestre, avec un léger murmure des lèvres,
+battirent des mains lentement et sans bruit. Nanteuil venait de donner
+sa dernière réplique à Jeanne Perrin.
+
+--_Brava! brava!_ Elle est délicieuse, cette petite, soupira madame
+Doulce.
+
+Dans sa jalouse rage, Chevalier fut mauvais camarade. Il posa un doigt
+sur son front:
+
+--Elle joue avec ça.
+
+Puis, étendant la main sur son cœur:
+
+--C'est avec ça qu'il faut jouer.
+
+--Merci, mon ami, merci! murmura madame Doulce, reconnaissant dans ces
+maximes sa louange manifeste.
+
+Elle disait, en effet, qu'on ne joue bien qu'en jouant avec son cœur
+elle professait que, pour exprimer fortement une passion, il faut
+l'éprouver, et qu'il est nécessaire de sentir les impressions qu'on
+doit rendre. Elle se donnait volontiers en exemple. Reine tragique,
+après avoir vidé sur la scène une coupe de poison, elle avait eu
+toute la nuit les entrailles en feu. Elle disait néanmoins: «L'art
+dramatique est un art d'imitation, et l'on imite d'autant mieux un
+sentiment qu'on ne l'éprouve pas.» Et, pour illustrer cette maxime,
+elle trouvait encore des exemples dans sa carrière triomphale.
+
+Elle poussa un long soupir:
+
+--Cette petite est admirablement douée. Mais il faut la plaindre:
+elle vient dans de mauvais jours. Il n'y a plus de public, plus de
+critique, plus de pièces, plus de théâtres, plus d'artistes. C'est
+la décadence de l'art.
+
+Chevalier secoua la tête:
+
+--Ne la plaignez pas: elle aura tout ce qu'on peut désirer, le
+succès, la fortune. Elle est rosse. La rosserie mène à tout. Tandis
+que les gens de cœur n'ont qu'à se mettre une pierre au cou et à
+se jeter dans la rivière. Mais moi aussi, j'irai loin, moi aussi, je
+monterai haut. Moi aussi, je serai rosse.
+
+Il se leva et sortit sans attendre la fin du spectacle. Il ne remonta
+pas à la loge de Félicie, de peur d'y rencontrer Ligny dont la
+vue lui était insupportable, et parce que, de la sorte, il pouvait
+s'imaginer que Ligny n'y était pas revenu.
+
+Éprouvant un malaise physique à s'éloigner d'elle, il fit cinq
+ou six tours sous les galeries éteintes et désertes de l'Odéon,
+descendit les degrés dans la nuit et prit la rue de Médicis. Les
+cochers sommeillaient sur leurs sièges, en attendant la fin du
+spectacle, et, sur la cime des platanes, la lune courait dans les
+nuées. Gardant un reste d'espoir absurde et doux, cette nuit-là
+comme les autres nuits, il allait attendre Félicie chez sa mère.
+
+
+
+
+III
+
+
+Madame Nanteuil habitait avec sa fille, au cinquième étage d'une
+maison du boulevard Saint-Michel, un petit appartement dont les
+fenêtres s'ouvraient sur le jardin du Luxembourg. Elle reçut
+Chevalier avec bienveillance, lui sachant gré d'aimer Félicie et de
+n'être pas aimé d'elle, et ignorant, par principe, qu'il eût été
+l'amant de sa fille. Elle le fit asseoir près d'elle, dans la salle
+à manger où brûlait dans le poêle un feu de coke. A la clarté de
+la lampe, des revolvers d'ordonnance, des sabres avec la dragonne à
+glands d'or, luisaient sur le mur, autour d'une cuirasse de femme,
+armée de rondelles de fer-blanc à l'endroit des seins, pièce
+d'armure que, l'hiver précédent, Félicie, encore élève du
+Conservatoire, avait portée pour représenter Jeanne d'Arc chez
+une duchesse spirite. Veuve d'officier et mère d'actrice, madame
+Nanteuil, de son vrai nom madame Nanteau, conservait ces trophées.
+
+--Félicie n'est pas encore rentrée, monsieur Chevalier. Je ne
+l'attends pas avant minuit. Elle est en scène jusqu'à la fin du
+spectacle.
+
+--Je le sais: j'étais de la première pièce. J'ai quitté le
+théâtre après le «un» de _la Mère confidente_.
+
+--Oh! monsieur Chevalier, pourquoi n'êtes-vous pas resté jusqu'à la
+fin? Ma fille aurait été bien contente si vous étiez resté. Quand
+on joue, on aime à avoir des amis dans la salle.
+
+Chevalier répondit d'une façon ambiguë:
+
+--Oh! les amis, ce n'est pas ce qui manque.
+
+--Vous vous trompez, monsieur Chevalier; les bons amis sont rares.
+Madame Doulce était là, sans doute? A-t-elle été contente de
+Félicie?
+
+Et elle ajouta très humblement:
+
+--Je serais vraiment heureuse qu'elle eût du succès. Il est si
+difficile de percer dans son état, quand on est seule, sans appui,
+sans protections! Et elle a bien besoin de réussir, la pauvre petite!
+
+Chevalier n'avait pas le cœur à s'apitoyer sur Félicie. Il dit
+brusquement, en haussant les épaules:
+
+--Ah! ne vous inquiétez donc pas. Elle réussira. Elle est
+comédienne dans l'âme. Elle a le théâtre dans le corps. Elle l'a
+dans les jambes.
+
+Madame Nanteuil sourit paisiblement:
+
+--La pauvre enfant! Elles ne sont pas bien grosses, ses jambes.
+Félicie n'a pas une mauvaise santé. Mais il ne faut pas qu'elle se
+fatigue. Elle a souvent des vertiges, des migraines.
+
+La bonne vint mettre sur la table un plat de charcuterie, une
+bouteille et des assiettes.
+
+Cependant Chevalier cherchait dans son esprit le moyen d'amener à
+propos une question qu'il avait sur les lèvres depuis le bas
+de l'escalier. Il voulait savoir si Félicie fréquentait encore
+Girmandel, dont il n'entendait plus parler. Nous formons des souhaits
+proportionnés à notre état. Maintenant, dans la misère de son
+existence, dans la détresse de son cœur, il désirait ardemment que
+Félicie, qui ne l'aimait plus, aimât Girmandel qu'elle aimait peu,
+et toute son espérance était que Girmandel la gardât pour lui, la
+prît toute et ne laissât rien d'elle à Robert de Ligny. L'idée
+que la jeune fille était avec Girmandel soulageait sa jalousie, et il
+tremblait d'apprendre qu'elle avait quitté l'huissier.
+
+Certes, il ne se serait jamais permis d'interroger une mère sur les
+amants de sa fille. Mais on pouvait parler de Girmandel à madame
+Nanteuil, qui ne voyait rien que d'honorable dans ses relations de
+famille avec l'officier ministériel, homme riche, marié et père de
+deux filles charmantes. Il fallait seulement, pour amener le nom de
+l'huissier dans la conversation, user d'un artifice. Chevalier en
+trouva un qui lui parut ingénieux.
+
+--A propos, dit-il, j'ai rencontré Girmandel en voiture.
+
+Madame Nanteuil ne fit point de réponse.
+
+--Il passait en fiacre sur le boulevard Saint-Michel. J'ai bien cru le
+reconnaître. Je serais surpris si ce n'était pas lui.
+
+Madame Nanteuil ne fit point de réponse.
+
+--Sa barbe blonde, son visage rouge... Il est très reconnaissable,
+Girmandel.
+
+Madame Nanteuil ne fit point de réponse.
+
+--Vous étiez très liées avec lui, dans le temps, vous et Félicie.
+Est-ce que vous le voyez toujours?
+
+Madame Nanteuil répondit mollement:
+
+--Monsieur Girmandel? mais oui, nous le voyons toujours...
+
+A cette parole, Chevalier ressentit presque de la joie. Mais elle
+l'avait trompé; elle n'avait pas dit la vérité. Elle avait menti
+par amour-propre et pour ne pas révéler un secret domestique,
+qu'elle ne jugeait point à l'honneur de sa maison. Ce qui était
+vrai, c'est que, dans l'emportement de son amour pour Ligny, Félicie
+avait plaqué Girmandel, et l'huissier, qui pourtant était homme du
+monde, avait cessé net d'éclairer. Madame Nanteuil, à son âge,
+avait repris un amant par amour maternel et pour que sa fille ne fût
+pas dans le besoin. Elle avait renoué sa vieille liaison avec Tony
+Meyer, le marchand de tableaux de la rue de Clichy. Tony Meyer ne
+remplaçait pas avantageusement Girmandel: il donnait peu d'argent.
+Madame Nanteuil, qui était sage et savait le prix des choses, n'en
+murmurait pas, et elle était récompensée de son dévouement,
+car, depuis six semaines qu'elle était aimée à nouveau, elle
+rajeunissait.
+
+Chevalier, qui suivait son idée, demanda:
+
+--Girmandel, il n'est plus jeune?
+
+--Il n'est pas vieux, dit madame Nanteuil. Un homme n'est pas vieux à
+quarante ans.
+
+--Est-ce qu'il n'est pas ramolli?
+
+--Mais non, répondit madame Nanteuil avec tranquillité.
+
+Chevalier, songeur, se tut. Madame Nanteuil s'assoupit. Puis, tirée
+de sa somnolence par la bonne qui apportait la salière et la carafe,
+elle demanda:
+
+--Et vous, monsieur Chevalier, êtes-vous content?
+
+Non, il n'était pas content. Les critiques s'entendaient pour lui
+casser les reins. Et la preuve qu'ils étaient coalisés contre lui,
+c'est qu'ils disaient tous la même chose: ils disaient qu'il avait le
+masque ingrat.
+
+--Un masque ingrat! s'écriait-il indigné, ils devraient dire: un
+masque prédestiné... Je vais vous expliquer, madame Nanteuil. Je
+vois grand: c'est ce qui me fait du tort. Ainsi, dans _la Nuit du
+23 octobre_, qu'on répète en ce moment, je fais Florentin:
+six répliques, une panne... Mais j'ai grandi le personnage
+démesurément. Durville est furieux. Il me coupe tous mes effets.
+
+Madame Nanteuil, placide et bienveillante, trouva de bonnes paroles.
+Il y avait des obstacles, mais on finissait par les surmonter.
+Sa fille aussi s'était heurtée au mauvais vouloir de certains
+critiques.
+
+--Minuit et demi! dit Chevalier assombri. Félicie est en retard.
+
+Madame Nanteuil supposait qu'elle avait été retenue par madame
+Doulce.
+
+--Madame Doulce se charge ordinairement de la ramener, et vous savez
+qu'elle n'est jamais pressée.
+
+Chevalier se leva et fit mine de s'en aller, pour montrer qu'il avait
+de l'usage. Madame Nanteuil le retint.
+
+--Restez donc: Félicie ne va pas tarder à rentrer. Elle sera bien
+contente de vous trouver ici. Vous souperez avec elle.
+
+Madame Nanteuil s'assoupit de nouveau sur sa chaise. Chevalier,
+silencieux, attachait son regard au cartel pendu contre la muraille
+et, à mesure que l'aiguille s'avançait sur le cadran, il sentait une
+plaie brûlante s'agrandir dans sa poitrine, et chaque menu coup du
+balancier le touchait au vif, aiguillonnait sa jalousie, en marquant
+les moments que Nanteuil passait avec Ligny. Car il était sûr,
+maintenant, qu'ils étaient ensemble. Le silence de la nuit,
+interrompu seulement par le bruit sourd des fiacres qui roulaient
+sur le boulevard, favorisait les images et les réflexions qui le
+torturaient. Il les voyait.
+
+Réveillée en sursaut par des chants montés du trottoir, madame
+Nanteuil confirma la pensée sur laquelle elle s'était endormie.
+
+--C'est ce que je dis toujours à Félicie: on ne doit pas se
+décourager. Il y a dans la vie de mauvais jours...
+
+Chevalier fit signe qu'il y en avait.
+
+--Mais ceux qui souffrent, dit-il, n'ont que ce qu'ils méritent. Il
+ne faut qu'un moment pour s'ôter tous les ennuis, pas vrai?
+
+Elle approuva: certainement il y avait des chances subites, surtout au
+théâtre.
+
+Il reprit d'une voix profonde, intérieure:
+
+
+--Si l'on croit que c'est pour le théâtre que je me fais du mauvais
+sang... Le théâtre, je suis bien sûr de m'y faire une place, un
+jour, et belle!... Mais à quoi sert d'être un grand artiste, si l'on
+n'est pas heureux? Il y a des ennuis bêtes qui sont terribles.
+Des douleurs qui vous battent les tempes par petits coups égaux et
+réguliers comme le tic tac de cette pendule et qui rendent fou.
+
+Il s'arrêta; le regard sombre de ses yeux creux contemplait la
+panoplie suspendue au mur. Puis il reprit:
+
+--Ces ennuis bêtes, ces douleurs ridicules, si on les supporte trop
+longtemps, c'est qu'on est un lâche.
+
+Et il tâta l'étui du revolver qu'il portait constamment dans sa
+poche.
+
+Madame Nanteuil l'écoutait, sereine, avec cette douce volonté de ne
+rien savoir, qui était tout son génie dans la vie.
+
+--Une chose terrible aussi, dit-elle, c'est la cuisine. Félicie est
+dégoûtée de tout. On ne sait que lui faire.
+
+A partir de ce moment, la conversation languissante se traîna en
+paroles détachées, qui n'avaient que peu de sens. Madame Nanteuil,
+la bonne, le feu de coke, la lampe, l'assiette de charcuterie,
+dans une tristesse morne, attendaient Félicie. Une heure sonna. La
+souffrance de Chevalier était maintenant abondante et tranquille.
+Il possédait la certitude. Les voitures, plus rares, roulaient plus
+sonores sur la chaussée. Le bruit d'une de ces voitures s'arrêta
+devant la maison. Quelques instants après, il entendit le petit
+grillotis de la clé dans la serrure, le choc d'une porte, des pas
+légers dans l'antichambre.
+
+La pendule marquait une heure vingt-trois minutes. Il fut tout à coup
+agité de trouble et d'espérance. C'était elle! Qui sait ce qu'elle
+dirait? Peut-être qu'elle expliquerait ce retard de la façon la plus
+naturelle.
+
+Félicie entra dans la salle à manger, les cheveux en désordre,
+l'œil brillant, les joues blanches, les lèvres avivées et
+froissées, lasse, indifférente, muette, heureuse, jolie, ayant l'ait
+de garder sous son manteau, qu'elle tenait des deux mains fermé sur
+elle, un reste de chaleur et de volupté.
+
+Sa mère lui dit:
+
+--Je commençais à être inquiète... Tu ne te défais pas? Elle
+répondit:
+
+--J'ai faim.
+
+Elle se laissa tomber sur une chaise, devant la petite table ronde.
+Rejetant son manteau sur le dossier, elle découvrit son buste fin
+dans sa petite robe noire de pensionnaire, et, le coude gauche sur la
+toile cirée de la table, elle se mit à piquer de sa fourchette les
+tranches de saucisson.
+
+--Est-ce que ça a bien marché ce soir? demanda madame Nanteuil.
+
+--Très bien.
+
+--Tu vois: Chevalier est venu te tenir compagnie. C'est gentil à lui,
+n'est-ce pas?
+
+--Ah! Chevalier... eh bien! qu'il se mette à table.
+
+Et, sans plus répondre aux questions de sa mère, elle mangeait,
+avide et charmante, comme Cérès chez la vieille femme. Puis elle
+repoussa son assiette et, renversée sur sa chaise, les paupières
+mi-closes, la bouche entr'ouverte, elle sourit d'un sourire qui
+ressemblait à un baiser.
+
+Madame Nanteuil, ayant pris son vin chaud, se leva.
+
+--Vous m'excuserez, monsieur Chevalier: j'ai mes comptes à mettre à
+jour.
+
+Tels étaient les termes par lesquels elle annonçait ordinairement
+qu'elle allait se coucher.
+
+Resté seul avec Félicie, Chevalier lui dit violemment:
+
+--C'est bête! c'est lâche! mais je t'aime à en devenir fou... Tu
+entends, Félicie?
+
+--Pour sûr, que j'entends! Tu n'as pas besoin de parler si haut.
+
+--C'est ridicule, n'est-ce pas?
+
+--Non, ce n'est pas ridicule, c'est...
+
+Elle n'acheva pas.
+
+Il s'approcha d'elle, tirant sa chaise sous lui.
+
+--Tu es rentrée à une heure vingt-cinq. C'est Ligny qui t'a
+reconduite, j'en suis sûr. Il t'a reconduite en fiacre. J'ai entendu
+la voiture s'arrêter devant ta maison.
+
+Comme elle ne répondait pas, il reprit:
+
+--Dis le contraire!
+
+Elle se tut. Et il répéta d'une voix pressante et comme suppliante:
+
+--Dis que non!...
+
+Si elle avait voulu, d'une parole, d'un seul mot, d'un petit mouvement
+de la tête et des épaules, elle l'aurait rendu très doux et presque
+heureux. Mais elle garda un silence méchant. Les lèvres serrées, le
+regard lointain, elle semblait perdue dans un rêve.
+
+Il poussa un soupir rauque:
+
+--Imbécile que j'étais, je ne pensais pas à cela! Je me disais que
+tu reviendrais chez toi, comme les autres jours, avec madame Doulce,
+ou toute seule... Ah! si j'avais su que tu te ferais reconduire par
+cet individu!...
+
+--Eh bien! qu'est-ce que tu aurais fait si tu avais su?
+
+--Je vous aurais suivis, pardi!
+
+Elle arrêta durement sur lui ses prunelles trop claires:
+
+--Ça, je te le défends, tu m'entends! Si j'apprends que tu m'as
+suivie une seule fois, je ne te revois plus. D'abord, tu n'as pas le
+droit de me suivre. Je suis libre de faire ce que je veux, peut-être!
+
+Suffoqué de surprise et de colère, il balbutia:
+
+--Pas le droit? Pas le droit?... Tu dis que je n'ai pas le droit?...
+
+--Non, tu n'as pas le droit... Et puis, je ne veux pas.
+
+Son visage prit une expression de dégoût:
+
+--C'est ignoble d'espionner une femme. Si tu essayes seulement une
+fois de savoir où je vais, je te fiche à la porte, et ce ne sera pas
+long.
+
+--Alors, murmura-t-il, plein de stupeur, nous ne sommes rien l'un
+pour l'autre, je ne suis rien pour toi... Nous n'avons pas été
+ensemble... Voyons, Félicie, rappelle-toi...
+
+Mais elle, impatientée:
+
+--Ah! qu'est-ce que tu veux que je me rappelle?...
+
+--Félicie, pense que tu t'es donnée à moi!
+
+--Tu ne veux pas pourtant, mon cher, que j'y pense toute la journée.
+Ce serait abusif.
+
+Il la regarda quelque temps avec plus de curiosité que de colère et
+lui dit, moitié amer et moitié doux:
+
+--On peut dire que tu es rosse!... Sois-le, Félicie! Sois-le, tant
+que tu voudras! Qu'est-ce que ça fait, puisque je t'aime? Tu es à
+moi, je te reprends; je te reprends et je te garde. Voyons! je ne peux
+pas souffrir toujours comme une pauvre bête. Écoute: Je passerai
+l'éponge. Nous recommencerons notre amour. Et, cette fois, ce sera
+très bien. Et tu seras à moi pour toujours, à moi seul. Je suis
+un honnête homme, tu sais. Tu peux compter sur moi. Je t'épouserai
+quand j'aurai une position.
+
+Elle le regarda avec une surprise dédaigneuse. Il crut qu'elle avait
+des doutes sur son avenir dramatique, et, pour les dissiper, il dit,
+dressé sur ses longues jambes:
+
+--Tu ne crois pas à mon étoile, Félicie? Tu as tort. Je me sens
+capable de grandes créations. Qu'on me donne un rôle, et on verra.
+Et je n'ai pas seulement la comédie en moi, j'ai le drame, j'ai la
+tragédie... Oui, la tragédie. Je sais dire les vers. Et c'est un
+talent qui se fait rare aujourd'hui... Aussi ne crois pas, Félicie,
+que je te fasse un affront en t'offrant de t'épouser. Loin de là!...
+Nous nous marierons plus tard, quand ce sera possible et convenable.
+Rien ne presse, bien sûr. En attendant, nous reprendrons nos bonnes
+habitudes de la rue des Martyrs... Tu te souviens, Félicie: nous y
+avons été si heureux! Le lit n'était pas large, mais nous disions:
+«Ça ne fait rien...» J'ai maintenant deux belles chambres dans
+la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, derrière
+Saint-Étienne-du-Mont. Il y a ton portrait sur tous les murs... Tu
+y retrouveras le petit lit de la rue des Martyrs... Mais écoute-moi
+bien, j'ai trop souffert; je ne veux plus souffrir. J'exige que tu
+sois à moi, à moi seul.
+
+Tandis qu'il parlait, Félicie était allée prendre sur la cheminée
+les cartes avec lesquelles sa mère jouait tous les soirs et elle les
+étalait sur la table.
+
+--A moi seul... Tu m'entends, Félicie.
+
+--Laisse-moi tranquille, je fais une réussite.
+
+--Écoute-moi, Félicie. J'exige que tu ne reçoives plus dans ta loge
+cet imbécile...
+
+Examinant ses cartes, elle murmura:
+
+--Toutes les noires sont en bas.
+
+--Cet imbécile, parfaitement. C'est un diplomate, et le ministère
+des Affaires étrangères, aujourd'hui, c'est le refuge des
+incapables.
+
+Il haussa la voix:
+
+--Félicie, dans ton intérêt comme dans le mien, écoute-moi.
+
+--Ne crie donc pas: maman dort.
+
+Il reprit d'une voix sourde:
+
+--Sache bien que je ne veux pas que Ligny devienne ton amant.
+
+Elle releva sa petite tête méchante:
+
+--Et s'il l'est?
+
+Il fit un pas vers elle, sa chaise levée, la regarda d'un œil fou en
+riant d'un rire fêlé:
+
+--S'il l'est, il ne le sera pas longtemps.
+
+Et il laissa retomber sa chaise.
+
+Maintenant elle avait peur. Elle s'efforça de sourire.
+
+--Tu vois bien que je plaisante.
+
+Elle réussit, sans trop de peine, à lui faire croire qu'elle lui
+avait parlé de cette manière seulement pour le punir, parce qu'il
+devenait insupportable. Il se calma. Elle lui dit alors qu'elle était
+lasse, qu'elle tombait de sommeil. Il se décida enfin à s'en aller.
+Sur le palier, il se retourna et dit:
+
+--Félicie, je te conseille, pour éviter un malheur, de ne plus
+revoir Ligny.
+
+Elle lui cria par la porte entre-bâillée:
+
+--Tape au carreau de la loge pour qu'on t'ouvre!
+
+
+
+
+IV
+
+
+Dans la salle obscure, de grands pans de toile couvraient le balcon
+et les loges. L'orchestre était revêtu d'une housse immense, qui,
+retroussée sur les bords, laissait place à quelques figures humaines
+pâlissant en cette ombre, comédiens, machinistes, costumiers, amis
+du directeur, mères et amants d'actrices. Des yeux s'allumaient çà
+et là dans le creux noir des baignoires.
+
+On répétait pour la cinquante-sixième fois _la Nuit du 23 octobre
+1812_, drame célèbre, vieux de vingt ans, et qui n'avait pas encore
+été représenté à ce théâtre. La pièce était sue et l'on avait
+fixé au lendemain cette dernière répétition particulière que, sur
+les scènes moins austères que l'Odéon, on nomme la «répétition
+des couturières».
+
+Nanteuil n'était pas de la pièce. Mais elle avait eu affaire ce
+jour-là au théâtre, et comme on lui avait dit que Marie-Claire
+était exécrable dans le rôle de la générale Malet, elle était
+venue voir un peu, cachée au fond d'une baignoire.
+
+La grande scène du «deux» commençait. Le décor représentait une
+mansarde de la maison de santé où le conspirateur était détenu
+en 1812. Durville, qui tenait le rôle du général Malet, venait de
+faire son entrée. Il répétait en costume: longue redingote bleue,
+avec le collet par-dessus les oreilles, culotte chamois à pont. Et
+déjà même il s'était fait une tête, la tête glabre et martiale
+des généraux de l'Empire, avec la patte de lièvre qui passa des
+vainqueurs d'Austerlitz à leurs fils les bourgeois de Juillet.
+Debout, le coude droit dans la main gauche et le front dans la main
+droite, il exhalait l'orgueil de sa voix profonde et de sa culotte
+collante.
+
+»--Seul, sans argent, du fond d'une prison, s'attaquer à ce colosse
+qui commande un million de soldats et qui fait trembler tous
+les peuples et tous les rois de l'Europe... Eh bien! ce colosse
+s'écroulera.
+
+Du fond de la scène, le vieux Maury, qui faisait le conspirateur
+Jacquemont, donna la réplique:
+
+»--Il peut, en tombant, nous écraser dans sa chute.
+
+Soudain des cris à la fois plaintifs et furieux s'élevèrent de
+l'orchestre.
+
+L'auteur éclatait. C'était un homme de soixante-dix ans, qui
+bouillait de jeunesse.
+
+--Qu'est-ce que je vois là, au fond? Ce n'est pas un acteur, c'est
+une cheminée. Il faudra faire venir les fumistes, les marbriers pour
+l'ôter de là... Maury, remuez-vous donc, sacrebleu!
+
+Maury passa.
+
+»--Il peut, en tombant, nous écraser dans sa chute... Je reconnais
+que ce ne sera pas de votre faute, général. Votre proclamation
+est excellente. Vous leur promettez une constitution, la liberté,
+l'égalité... C'est du machiavélisme!
+
+Durville répliqua:
+
+»--Et du meilleur. Race incorrigible, ils s'apprêtent à violer les
+serments qu'ils n'ont pas faits encore, et, parce qu'ils mentent, ils
+se croient des Machiavels... Le pouvoir absolu, qu'en ferez-vous donc,
+imbéciles?...
+
+La voix stridente de l'auteur grinça:
+
+--Vous n'y êtes pas, Dauville.
+
+--Moi? demanda Durville étonné.
+
+--Oui, vous, Dauville, vous ne comprenez pas un mot de ce que vous
+dites.
+
+Pour humilier les cabots, pour abattre leur superbe, cet homme qui,
+de sa vie, n'avait oublié le nom d'une crémière ou d'un portier,
+dédaignait de retenir les noms des plus illustres comédiens.
+
+--Dauville, mon ami, reprenez-moi ça.
+
+Il jouait tous les rôles. Joyeux, funèbre, violent, tendre,
+impétueux, caressant, il prenait une voix tour à tour grave et
+flûtée; il soupirait, il rugissait, il riait, il pleurait. Il se
+transformait, ainsi que l'homme du conte populaire, en flamme, en
+fleuve, en femme, en tigre.
+
+Dans les coulisses, les comédiens n'échangeaient entre eux que des
+propos insignifiants et brefs. Leur liberté de parole, leur facilité
+de mœurs, la familiarité de leurs habitudes ne les empêchaient pas
+de garder ce que, dans toute réunion d'hommes, il faut d'hypocrisie
+pour que les gens puissent se regarder les uns les autres sans horreur
+et sans dégoût. Même il régnait dans cet atelier d'art en pleine
+activité une belle apparence d'accord et d'union, un sentiment
+unanime créé par la pensée, haute ou médiocre, de l'auteur, un
+esprit d'ordre qui obligeait toutes les rivalités et tous les mauvais
+vouloirs à se changer en bonne volonté et en harmonieux concours.
+
+Nanteuil, dans sa loge, se sentait mal à l'aise en pensant que
+Chevalier était là tout près. Depuis l'avant-veille, depuis la nuit
+où il avait proféré d'obscures menaces, elle ne l'avait pas revu
+et la peur qu'il lui avait faite restait en elle. «Félicie, pour
+éviter un malheur, je te conseille de ne plus revoir Ligny»:
+qu'est-ce que cela voulait dire? Elle réfléchissait sur lui
+sérieusement. Ce garçon qui, l'avant-veille encore, lui semblait
+insignifiant et banal, qu'elle avait bien trop vu, qu'elle savait par
+cœur, comme il lui apparaissait maintenant mystérieux et plein
+de secrets! Comme elle s'apercevait tout à coup qu'elle ne le
+connaissait pas! De quoi était-il capable? Elle s'efforçait de le
+deviner. Qu'allait-il faire? Rien, sans doute. Tous les hommes qu'on
+quitte menacent et ne font rien. Mais Chevalier était-il un homme
+tout à fait comme les autres? On le disait fou. C'était une manière
+de parler. Mais elle ignorait elle-même s'il n'y avait pas en lui un
+peu de folie. A présent, elle l'étudiait avec un sincère intérêt.
+Très intelligente, elle ne lui avait jamais trouvé beaucoup
+d'intelligence; mais il l'avait surprise plusieurs fois par
+l'obstination de sa volonté. Elle se rappelait de lui des actes
+d'énergie sauvage. Naturellement jaloux, il y avait des choses qu'il
+comprenait. Il savait à quoi une femme est obligée, pour se faire
+une place au théâtre, ou pour avoir des toilettes; mais il ne
+voulait pas qu'on le trompât par amour. Était-ce un homme à
+commettre un crime, à faire un malheur? Voilà ce qu'elle ne pouvait
+découvrir. Elle se rappelait la manie que ce garçon avait de
+manier des armes. Quand elle allait le voir, rue des Martyrs, elle
+le trouvait toujours dans sa chambre démontant et nettoyant un
+vieux fusil. Pourtant il ne chassait jamais. Il se vantait d'être un
+excellent tireur et portait un revolver sur lui. Mais qu'est-ce que
+cela prouvait? Jamais encore elle n'avait tant pensé à lui.
+
+Nanteuil s'inquiétait ainsi, dans sa baignoire, quand Jenny Fagette
+vint l'y rejoindre, Jenny Fagette, fine et frêle, la Muse d'Alfred de
+Musset, qui, la nuit, brûlait ses yeux de pervenche à rédiger des
+courriers mondains et des articles de modes. Comédienne médiocre,
+mais femme adroite, merveilleusement active, c'était la meilleure
+amie de Nanteuil. Elles se reconnaissaient l'une à l'autre de
+grandes qualités, et des qualités différentes de celles qu'elles se
+trouvaient à elles-mêmes, et elles agissaient de concert comme les
+deux grandes puissances de l'Odéon. Cependant Fagette faisait tout
+son possible pour prendre Ligny à son amie, non par goût, car elle
+était sèche comme un cotret et méprisait les hommes, mais dans
+l'idée qu'une liaison avec un diplomate lui procurerait certains
+avantages et surtout pour ne pas perdre l'occasion d'être rosse.
+Nanteuil le savait. Elle savait que toutes ses camarades, Ellen Midi,
+Duvernet, Herschell, Falempin, Stella, Marie-Claire, voulaient
+lui prendre Ligny. Elle avait vu Louise Dalle, habillée comme une
+maîtresse de piano, ayant toujours l'air d'escalader l'omnibus et
+gardant jusque dans ses provocations et ses frôlements les apparences
+d'une irrémédiable honnêteté, poursuivre Ligny de ses jambes trop
+longues et l'obséder de ses regards de Pasiphaé pauvre. Et elle
+avait surpris, dans un couloir, la doyenne, cette bonne mère Ravaud,
+découvrant à l'approche de Ligny ce qui lui restait encore, ses
+magnifiques bras, depuis quarante ans illustres.
+
+Fagette montra à Nanteuil avec dégoût, d'un bout de doigt ganté,
+la scène sur laquelle s'agitaient Durville, le vieux Maury et
+Marie-Claire.
+
+--Regarde-moi ces gens-là. Ils ont l'air de jouer à soixante mètres
+sous l'eau.
+
+--C'est parce que les herses ne sont pas allumées, observa Nanteuil.
+
+--Non, non. Ce théâtre a toujours l'air d'être au fond de l'eau. Et
+dire que moi aussi, tout à l'heure, je vais entrer dans l'aquarium...
+Nanteuil, il ne faut pas que tu restes plus d'une saison dans ce
+théâtre. On s'y noie. Mais regarde-les, regarde-les donc!
+
+Durville devenait presque ventriloque, pour paraître plus grave et
+plus mâle:
+
+»--La paix, l'abolition des droits réunis et de la conscription, une
+haute solde pour la troupe; à défaut d'argent, quelques mandats
+sur la banque, quelques grades distribués à propos, ce sont là des
+moyens infaillibles.
+
+Madame Doulce entra dans la loge. Ayant entr'ouvert son manteau
+tragiquement doublé d'antiques peaux de lapin, elle découvrit un
+petit livre écorné.
+
+--Ce sont les lettres de madame de Sévigné, dit-elle. Vous savez
+que je fais, dimanche prochain, une lecture des plus belles lettres de
+madame de Sévigné.
+
+--Où ça? demanda Fagette.
+
+--Salle Renard.
+
+Ce devait être une salle ignorée et lointaine. Nanteuil et Fagette
+ne la connaissaient pas.
+
+--Je donne cette lecture au bénéfice des trois pauvres orphelins
+qu'a laissés l'artiste Lacour, mort si tristement de phtisie, cet
+hiver. Mes mignonnes, je compte sur vous pour placer des billets.
+
+--C'est vrai, tout de même, qu'elle est ridicule, Marie-Claire! dit
+Nanteuil.
+
+On gratta à la porte de la baignoire. C'était Constantin Marc, le
+jeune auteur d'une pièce que l'Odéon allait mettre tout de suite en
+répétition, _la Grille_, et Constantin Marc, bien que campagnard et
+vivant dans les bois, ne pouvait plus désormais respirer que dans le
+théâtre. Nanteuil devait jouer le grand rôle de la pièce: il
+la regardait avec émotion, comme l'amphore précieuse destinée à
+contenir sa pensée.
+
+Cependant Durville s'enrouait:
+
+»--Et si la France ne peut être sauvée qu'au prix de notre vie
+et de notre honneur, je dirai avec l'homme de 93: «Périsse notre
+mémoire!»
+
+Fagette désigna du doigt un jeune homme bouffi qui se tenait, la
+canne sous le menton, à l'orchestre.
+
+--Est-ce que ce n'est pas le baron Deutz?
+
+--Tu le demandes! répondit Nanteuil. Ellen Midi est de la pièce.
+Elle joue dans le quatre. Le baron Deutz est venu se montrer.
+
+--Attendez un peu, mes enfants, je vais dire un mot à ce malotru,
+qui m'a rencontrée hier sur la place de la Concorde et qui ne m'a pas
+saluée.
+
+--Le baron Deutz?... Il ne t'a pas vue!...
+
+--Il m'a parfaitement vue. Mais il était en famille. Je vais le
+moucher; vous allez voir, mes amis.
+
+Elle l'appela tout doucement:
+
+--Deutz! Deutz!
+
+Le baron s'approcha et vint s'accouder, souriant et satisfait, au
+rebord de la baignoire.
+
+--Dites donc, monsieur Deutz, hier, quand vous m'avez rencontrée,
+vous étiez donc en bien mauvaise compagnie, que vous ne m'avez pas
+saluée?
+
+Il la regarda, surpris:
+
+--Moi? J'étais avec ma sœur.
+
+--Ah!...
+
+Et, sur la scène, Marie-Claire, suspendue au cou de Durville,
+s'écriait:
+
+»--Va! triomphe ou succombe; dans la bonne ou la mauvaise fortune,
+ta gloire est égale. Et, quoi qu'il arrive, je saurai me montrer la
+femme d'un héros.
+
+--Passez, madame Marie-Claire! dit Pradel.
+
+A ce moment, Chevalier fit son entrée, et tout aussitôt l'auteur,
+s'arrachant les cheveux, vomit des imprécations:
+
+--Ce n'est pas une entrée, c'est un écroulement, c'est une
+catastrophe, c'est un cataclysme. Bonté divine! un bolide, un
+aérolithe, un morceau de la lune tomberait sur la scène que ce
+ne serait pas un si effroyable désastre... Je retire ma pièce!...
+Chevalier, recommencez votre entrée, mon garçon.
+
+Le peintre qui avait dessiné les costumes Michel, jeune homme blond
+à la barbe mystique, était assis à la première travée, sur un
+bras de fauteuil. Il se pencha à l'oreille de Roger, le décorateur:
+
+--Et dire que c'est la cinquante-sixième fois qu'il attrape Chevalier
+avec cette impétuosité, l'auteur!
+
+--Tu sais: il est bigrement mauvais, Chevalier, répondit Roger sans
+hésitation.
+
+--Ce n'est pas qu'il est mauvais, reprit Michel avec indulgence. Mais
+il a toujours l'air de rire, et il n'y a rien de pis pour un comique.
+Je l'ai connu tout petit à Montmartre. A la pension, ses maîtres lui
+demandaient: «Pourquoi riez-vous?» Il ne riait pas, il n'avait pas
+envie de rire: il recevait des gifles toute la journée. Ses parents
+voulaient le mettre dans les produits chimiques. Mais il rêvait le
+théâtre et passait ses journées sur la butte, dans l'atelier du
+peintre Montalent. Montalent travaillait alors, nuit et jour, à sa
+_Mort de saint Louis_, une grande machine qui lui était commandée
+pour la cathédrale de Carthage. Un jour, Montalent lui dit...
+
+--Un peu de silence! cria Pradel.
+
+--... lui dit: «Chevalier, puisque tu n'as rien à faire, pose-moi
+donc Philippe le Hardi.--Je veux bien», dit Chevalier. Montalent lui
+fit prendre l'attitude d'un homme accablé de douleur. De plus, il lui
+plaqua sur les joues deux larmes grandes comme des verres de lunettes.
+Il termine son tableau, l'expédie à Carthage et fait monter six
+bouteilles de Champagne. Trois mois après, il recevait du Père
+Cornemuse, chef des missions françaises en Tunisie, une lettre lui
+annonçant que le tableau de la _Mort de saint Louis_, ayant été
+mis sous les yeux du cardinal-archevêque, avait été refusé par Son
+Éminence à cause de l'expression indécente de Philippe le Hardi,
+qui regardait en riant le saint roi, son père, expirant sur la
+paille. Montalent n'y comprenait rien; il était furieux et voulait
+faire un procès au cardinal-archevêque. Il reçoit son tableau, le
+déballe, le contemple dans un sombre silence, et s'écrie tout à
+coup: «C'est vrai que Philippe le Hardi a l'air de se gondoler. J'ai
+été stupide: je lui ai donné la tête de Chevalier, qui a toujours
+l'air de rire, l'animal!»
+
+--Taisez-vous donc! hurla Pradel.
+
+Et l'auteur s'écria:
+
+--Pradel, mon bon ami, jetez-moi tout ce monde-là dehors.
+
+Il mettait en scène infatigablement:
+
+--Un peu plus en arrière, Trouville, là... Chevalier, vous vous
+approchez de la table, vous prenez les papiers les uns après les
+autres, et vous dites: «Sénatus-consulte... ordre du jour...
+dépêches pour les départements... proclamation...» Comprenez-vous?
+
+--Oui, maître... «Sénatus-consulte... ordre du jour... dépêches
+pour les départements... proclamation...»
+
+--Allons, Marie-Claire, mon enfant, du mouvement, sacrebleu! passez...
+C'est ça, très bien... Repassez; très bien, très bien, hardi
+donc!... Ah! la misérable; elle f... tout par terre!...
+
+Il appela le directeur de la scène:
+
+--Romilly, donnez un peu de lumière. On n'y voit goutte. Dauville,
+mon bon ami, qu'est-ce que vous faites là devant le trou du
+souffleur? Vous n'en bougez pas! Mettez-vous donc une fois pour toutes
+dans la tête que vous n'êtes pas la statue du général Malet, que
+vous êtes le général Malet lui-même, et que ma pièce n'est pas un
+catalogue de figures de cire, mais une tragédie vivante, émouvante,
+qui vous arrache des larmes et...
+
+Il ne put achever et sanglota longtemps dans son mouchoir. Puis il
+rugit:
+
+--Sacré tonnerre! Pradel!... Romilly!... où est Romilly? Ah! le
+voilà, le gredin... Romilly, je vous avais dit de rapprocher le
+poêle de la lucarne. Vous ne l'avez pas fait. A quoi pensez-vous, mon
+ami?
+
+On se trouvait arrêté tout à coup par une difficulté grave.
+Chevalier, porteur de papiers d'où dépendait le sort de l'Empire,
+devait s'échapper de la maison d'arrêt par la lucarne, Le jeu de
+scène n'avait pas été réglé encore: il n'avait pu l'être avant
+la plantation du décor. Et l'on s'apercevait que les mesures avaient
+été mal prises et que la lucarne n'était pas praticable.
+
+L'auteur sauta sur la scène.
+
+--Romilly, mon ami, le poêle n'est pas au repère. Comment
+voulez-vous que Chevalier passe par la lucarne? Poussez-moi tout de
+suite ce poêle à droite.
+
+--Je veux bien, dit Romilly; mais nous boucherons la porte.
+
+--Comment, nous boucherons la porte?
+
+--Parfaitement.
+
+Le directeur du théâtre, le directeur de la scène, les machinistes,
+examinaient le décor avec une morne attention et l'auteur se taisait.
+
+--Ne vous inquiétez pas, maître, dit Chevalier. Il n'y a besoin de
+rien changer: je sauterai bien.
+
+Monté sur le poêle, il parvint en effet à saisir le bord de la
+lucarne et à s'élever sur les coudes, ce qui n'avait pas semblé
+possible.
+
+Un murmure d'admiration s'éleva de la scène, des coulisses et de la
+salle: Chevalier avait donné une idée étonnante de sa force et de
+son adresse.
+
+--Très bien! s'écria l'auteur. Chevalier, c'est parfait, mon ami...
+Cet animal-là est agile comme un singe. Pas un de vous ne serait
+fichu d'en faire autant. Si tous les rôles étaient tenus comme celui
+de Florentin, la pièce irait aux nues.
+
+Nanteuil, dans sa loge, l'admirait presque. Pendant une seconde, il
+lui était apparu plus qu'homme, homme et gorille, et la peur qu'elle
+avait de lui s'était démesurément agrandie. Elle ne l'aimait pas,
+elle ne l'avait jamais aimé; elle ne le désirait pas; le temps
+était loin où elle avait bien voulu de lui, et, depuis quelques
+jours, elle n'imaginait pas le plaisir avec un autre que Ligny; mais
+si elle s'était trouvée, en ce moment, seule avec Chevalier, elle se
+serait sentie sans force, et elle aurait tâché de l'apaiser par sa
+soumission comme on apaise une puissance surnaturelle.
+
+Sur la scène, pendant qu'un salon Empire descendait des frises,
+l'auteur, dans le bruit de la manœuvre, sous la chute des portants,
+tenait à la fois dans sa main toute la troupe et tous les figurants
+et donnait en même temps à tous des conseils ou des exemples.
+
+--Vous, la grosse, la marchande de gâteaux, madame Ravaud,
+vous n'avez donc jamais entendu crier dans les Champs-Élysées:
+«Régalez-vous! V'là le plaisir, mesdames!» Ça se chante.
+Apprenez-moi cet air-là pour demain... Et toi, le tapin, passe-moi
+ta caisse: je vais t'enseigner comment on fait un roulement,
+sacrebleu!... Fagette, mon enfant, qu'est-ce que tu viens fiche au
+bal du Ministre de la police, si tu n'as pas de bas à coins d'or?
+Enfile-toi des bas de laine tricotée, tout de suite... C'est bien la
+dernière pièce que je donne à ce théâtre... Où est le colonel
+de la dixième cohorte? C'est toi?... Eh bien! mon ami, tes soldats
+défilent comme des porcs... Madame Marie-Claire, approchez un peu,
+que je vous apprenne à faire la révérence.
+
+Il avait cent yeux, cent bouches, et des bras, des mains partout.
+
+Dans la salle, Romilly serrait la main à M. Gombaut, des Sciences
+morales, venu en voisin.
+
+--Vous direz ce que vous voudrez, monsieur Gombaut, ce n'est
+peut-être pas exact au point de vue des faits, mais c'est théâtre.
+
+--La conspiration de Malet, répondit M. Gombaut, reste, et restera
+sans doute longtemps encore, une énigme historique. L'auteur de ce
+drame a profité des points obscurs pour y introduire des éléments
+dramatiques. Mais ce qui, pour moi, est hors de doute c'est que le
+général Malet, bien qu'associé à des royalistes, était lui-même
+républicain et travaillait à rétablir le gouvernement populaire.
+Il prononça dans son interrogatoire une parole sublime et profonde.
+Quand le président du conseil de guerre lui demanda: «Quels étaient
+vos complices?» Malet répondit: «Toute la France, et vous-même, si
+j'avais réussi.»
+
+Appuyé à la loge de Nanteuil, un vieux sculpteur, vénérable et
+beau comme un satyre antique, contemplait, l'œil humide et la bouche
+riante, la scène en ce moment agitée et bouleversée.
+
+--Êtes-vous content de la pièce, maître? lui demanda Nanteuil.
+
+Et le maître, qui ne connaissait au monde que des os, des tendons et
+des muscles, répondit:
+
+--Oh! oui, mademoiselle, oh! oui. Il y a là une petite, la petite
+Midi, qui a une attache d'épaule, un joyau...
+
+Il la dessina du pouce. Des larmes lui venaient aux yeux.
+
+Chevalier demanda s'il pouvait entrer dans la baignoire. Il était
+content, moins encore de son prodigieux succès que de voir Félicie.
+Il s'imaginait, dans sa folie, qu'elle était venue pour lui, qu'elle
+l'aimait, qu'elle se redonnait.
+
+Elle le craignait, et, comme elle était peureuse, elle le flatta:
+
+--Mes compliments, Chevalier. Tu as été étourdissant. Ta sortie
+est étonnante. Tu peux me croire. Je ne suis pas seule à le dire.
+Fagette t'a trouvé prodigieux.
+
+--Vrai? demanda Chevalier.
+
+Ce moment fut un des plus heureux de sa vie.
+
+Une voix stridente, partie des hauteurs désertes des troisièmes
+galeries, traversa la salle comme un sifflet de locomotive.
+
+--On ne vous entend pas du tout, mes enfants; parlez plus haut et
+prononcez distinctement.
+
+Et l'auteur apparut, infiniment petit, dans les ténèbres de la
+coupole.
+
+Alors la voix des acteurs, groupés sur le devant de la scène, autour
+d'un flambeau de bouillotte, s'éleva plus distincte:
+
+»--L'Empereur laissera reposer trois semaines les troupes à
+Moscou; puis il s'élancera avec la rapidité de l'aigle à
+Saint-Pétersbourg.
+
+»--Pique, trèfle, atout, je marque deux points.
+
+»--Là, nous passerons l'hiver, et, au printemps prochain, nous
+pénétrerons dans l'Inde, en traversant la Perse, et c'en sera fait
+de la puissance britannique.
+
+»--Trente-six en carreau.
+
+»--Et moi, impériale d'as.
+
+»--A propos, messieurs, que dites-vous du décret impérial sur
+les comédiens de Paris, daté du Kremlin? Voilà les querelles de
+mademoiselle Mars et de mademoiselle Leverd terminées!
+
+--Regardez donc, dit Nanteuil, elle est très gentille, Fagette, dans
+sa robe bleue Marie-Louise, garnie de chinchilla.
+
+Madame Doulce tira de dessous ses fourrures une botte de billets
+fanés déjà pour s'être trop offerts.
+
+--Maître, dit-elle à Constantin Marc, vous savez que je fais
+dimanche prochain une lecture des plus belles lettres de madame de
+Sévigné, avec commentaire, au bénéfice des trois pauvres orphelins
+qu'a laissés l'artiste Lacour, qui est mort cet hiver d'une manière
+si déplorable.
+
+--Avait-il du talent? demanda Constantin Marc.
+
+--Pas du tout, dit Nanteuil.
+
+--Eh bien, alors, en quoi sa mort est-elle déplorable?
+
+--Oh! maître, soupira madame Doulce, n'affectez pas l'insensibilité.
+
+--Je n'affecte pas l'insensibilité. Mais il y a une chose qui me
+surprend, c'est le prix que nous attachons à des existences qui ne
+nous intéressent en rien. Nous avons l'air de croire que la vie est
+en elle-même quelque chose de précieux. Pourtant la nature nous
+enseigne assez que rien n'est plus vil ni plus méprisable. Autrefois,
+on était moins barbouillé de sentimentalisme. Chacun tenait sa
+propre vie pour infiniment précieuse, mais ne professait aucun
+respect pour la vie d'autrui. On était alors plus près de la nature:
+nous sommes faits pour nous manger les uns les autres. Mais notre race
+faible, énervée, hypocrite, se plaît dans un cannibalisme sournois.
+Tout en nous entre-dévorant, nous proclamons que la vie est sacrée,
+et nous n'osons plus avouer que la vie c'est le meurtre.
+
+--La vie, c'est le meurtre, répéta Chevalier songeur et sans
+comprendre.
+
+Puis il jaillit en idées fumeuses.
+
+--Le meurtre et le carnage, peut-être! Mais le carnage amusant et
+le meurtre drôle. La vie, c'est la catastrophe burlesque, c'est
+le comique terrible, c'est le masque de carnaval sur des joues
+sanglantes. Voilà ce que c'est que la vie pour l'artiste; l'artiste
+au théâtre et l'artiste en action!
+
+Nanteuil inquiète cherchait un sens à ces paroles confuses.
+
+L'acteur exalté poursuivit:
+
+--La vie, c'est autre chose encore: c'est la fleur et le couteau,
+c'est de voir rouge un jour et bleu le lendemain, c'est la haine et
+l'amour, la haine délicieuse et ravissante, l'amour cruel.
+
+--Monsieur Chevalier, demanda Constantin Marc, du ton le plus
+tranquille, ne trouvez-vous pas naturel d'être meurtrier et ne
+croyez-vous pas que c'est seulement la peur d'être tué qui nous
+empêche de tuer?
+
+Chevalier répondit d'une voix pensive et profonde:
+
+--Certes, non! ce n'est pas la peur d'être tué qui m'empêcherait
+de tuer. Je n'ai pas peur de la mort. Mais j'ai le respect de la vie
+d'autrui. Je suis humain, c'est plus fort que moi. J'ai sérieusement
+examiné depuis quelque temps la question que vous me posez, monsieur
+Constantin Marc. J'y ai réfléchi pendant des jours et des nuits, et
+je sais maintenant que je ne pourrais tuer personne.
+
+Alors Nanteuil, joyeuse, versa sur lui un regard de mépris. Elle
+ne le craignait plus et elle ne lui pardonnait pas de lui avoir fait
+peur.
+
+Elle se leva.
+
+--Bonsoir, j'ai mal à la tête... A demain, monsieur Constantin Marc.
+
+Et elle sortit lestement.
+
+
+Chevalier la poursuivit dans le couloir, dévala derrière elle
+l'escalier de la scène, et la rejoignit devant la loge du concierge.
+
+--Félicie, viens dîner ce soir avec moi au cabaret. Je serai si
+content! Veux-tu?
+
+--Oh! non, par exemple!
+
+--Pourquoi ne veux-tu pas?
+
+--Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies.
+
+Elle voulut s'échapper. Il la retint.
+
+--Je t'aime tant! ne me fais pas trop souffrir.
+
+Elle s'avança sur lui, et, les lèvres retroussées, serrant les
+dents, lui siffla aux oreilles:
+
+--C'est fini! fini! fini! tu entends. J'en ai soupé, de toi.
+
+Alors, très doux, très grave:
+
+--C'est la dernière fois que nous causons nous deux. Écoute,
+Félicie, avant qu'il y ait un malheur, je dois t'avertir. Je ne
+peux pas te forcer à m'aimer. Mais je ne veux pas que tu en aimes
+un autre. Pour la dernière fois, je te conseille de ne pas revoir
+monsieur de Ligny. Je t'empêcherai d'être à lui.
+
+--Tu m'empêcheras, toi? Pauvre ami!
+
+Plus doucement, encore il répondit:
+
+--Je le veux, je le ferai. On obtient ce qu'on veut; seulement, il
+faut y mettre le prix.
+
+
+
+
+V
+
+
+Rentrée chez elle, Félicie eut une crise de larmes. Elle revoyait
+Chevalier l'implorant d'une voix lamentable, avec un air de pauvre.
+Elle avait entendu cette voix et vu cette mine aux chemineaux
+exténués sur la route, quand sa mère, craignant que sa poitrine ne
+se prît, l'avait emmenée passer l'hiver à Antibes, chez une tante
+riche. Elle méprisait Chevalier de sa douceur et de sa tranquillité.
+Mais le souvenir de ce visage et de cette voix lui faisait mal.
+Elle ne put rien manger. Elle avait des étouffements. Le soir, une
+angoisse si cruelle la prit aux entrailles qu'elle eut peur de mourir.
+Elle pensa qu'elle éprouvait un tel énervement parce qu'elle était
+restée deux jours sans voir Robert. Il était neuf heures. Elle
+espéra le trouver encore chez lui et mit son chapeau.
+
+--Maman, il faut que j'aille ce soir au théâtre. Je file.
+
+Par égard pour sa mère, elle usait ainsi d'un langage voilé.
+
+--Va, mon enfant, et ne rentre pas trop tard.
+
+Ligny habitait chez ses parents. Il avait, sous les combles du joli
+hôtel de la rue Vernet, un petit appartement de garçon, éclairé
+par des fenêtres rondes, et qu'il appelait «son œil-de-bœuf».
+Félicie le fit avertir par le portier qu'on l'attendait dans une
+voiture. Ligny n'aimait pas que les femmes vinssent trop souvent le
+relancer dans sa famille. Son père, diplomate de carrière, très
+occupé des intérêts extérieurs de la France, demeurait dans une
+ignorance incroyable de ce qui se passait chez lui. Mais madame de
+Ligny se montrait attentive à faire observer les convenances dans sa
+maison. Et son fils était soucieux de satisfaire des exigences qui
+portaient sur les formes, sans jamais s'étendre au fond des choses.
+Elle le laissait entièrement libre d'aimer qui il voulait et c'est
+à peine si parfois, en de graves épanchements, elle lui donnait
+à entendre que la fréquentation des femmes du monde est utile aux
+jeunes gens. Aussi Robert avait-il toujours détourné Félicie de
+venir rue Vernet. Il avait loué, boulevard de Villiers, une petite
+maison où ils pouvaient se voir tout à l'aise. Mais, cette fois,
+après deux jours passés sans elle, il fut très content de sa visite
+imprévue et descendit tout de suite.
+
+Blottis dans le fiacre, ils allèrent à travers l'ombre et la neige,
+au pas tranquille du canasson, par les rues et les boulevards, et
+l'épaisse nuit enveloppa leurs amours.
+
+L'ayant ramenée à sa porte:
+
+--A demain, dit-il.
+
+--Oui, à demain, boulevard de Villiers. Viens de bonne heure.
+
+Elle s'appuyait sur lui pour descendre de voiture. Brusquement, elle
+se rejeta en arrière.
+
+--La! là! entre les arbres... Il nous a vus... Il nous guettait.
+
+--Qui donc?
+
+--Un homme... que je ne connais pas.
+
+Elle venait de reconnaître Chevalier.
+
+Elle descendit, sonna et, tremblante, attendit, plongée dans la
+pelisse de Robert, que la porte s'ouvrît. Puis elle le retint.
+
+--Robert, monte avec moi. J'ai peur.
+
+Non sans un peu d'impatience, il la suivit dans l'escalier.
+
+Chevalier avait attendu Félicie, dans la petite salle à manger,
+devant l'armure de Jeanne d'Arc, en compagnie de madame Nanteuil,
+jusqu'à une heure du matin. Puis il était descendu et l'avait
+guettée sur le trottoir, et, quand il avait vu le fiacre s'arrêter
+devant la porte, il s'était dissimulé derrière un arbre. Il savait
+bien qu'elle reviendrait avec Ligny; mais, en les voyant ensemble, il
+lui avait semblé que la terre s'entr'ouvrait, et, pour ne pas tomber,
+il s'était retenu au tronc de l'arbre. Il resta jusqu'à ce que Ligny
+fût sorti de la maison; il l'observa qui, serré dans sa pelisse,
+gagnait sa voiture, fit deux pas pour s'élancer sur lui, s'arrêta,
+puis à grands pas descendit le boulevard.
+
+Il allait, chassé par la pluie et le vent. Ayant trop chaud, il ôta
+son feutre et prit plaisir à sentir les gouttes d'eau froide sur son
+front. Il eut une vague conscience que des maisons, des arbres, des
+murs, des lumières passaient indéfiniment à ses côtés; il allait,
+songeant.
+
+Il se trouva, sans savoir comment il y était venu, sur un pont
+qu'il connaissait à peine et au milieu duquel se dressait une statue
+colossale de femme. Maintenant il était tranquille, il avait pris
+une résolution. C'était une vieille idée qu'il avait cette fois
+enfoncée dans son cerveau comme un clou, et qui le traversait de part
+en part. Il ne l'examinait même plus. Il calculait froidement les
+moyens d'exécuter ce qu'il avait résolu. Il marcha devant lui, au
+hasard, absorbé, pensif, calme comme un géomètre.
+
+Sur le pont des Arts, il s'aperçut qu'un chien le suivait. C'était
+un grand chien rustique à long poil, dont les yeux vairons, pleins de
+douceur, exprimaient une détresse infinie. Il lui parla:
+
+--Tu n'as pas de collier. Tu n'es pas heureux. Mon pauvre ami, je ne
+peux rien pour toi.
+
+A quatre heures du matin, il se trouva dans l'avenue de
+l'Observatoire. Découvrant les maisons du boulevard Saint-Michel,
+il en ressentit une impression douloureuse et, brusquement, rebroussa
+vers l'Observatoire. Le chien avait disparu. Près du Lion de Belfort,
+Chevalier s'arrêta devant une tranchée profonde qui coupait la
+chaussée. Contre le remblai, sous une bâche soutenue par quatre
+pieux, un vieil homme veillait devant un brasier. Les oreilles de
+son bonnet de poil de lapin étaient rabattues; son nez énorme
+flamboyait. Il leva la tête; ses yeux, qui pleuraient, paraissaient
+tout blancs, sans prunelles dans un cercle de feu et de larmes. Il
+fourrait au fond de son brûle-gueule quelques brins de tabac de
+cantine, mêlés à des mies de pain, qui ne remplissaient pas même
+à demi le fourneau de la petite pipe.
+
+--Voulez-vous du tabac, le vieux? demanda Chevalier en lui tendant sa
+blague.
+
+L'homme fut lent à répondre. Il ne comprenait pas vite, et les
+politesses l'étonnaient.
+
+Enfin il ouvrit une bouche toute noire:
+
+--C'est pas de refus, dit-il.
+
+Et il se souleva à demi. Un de ses pieds était chaussé d'un
+vieux soulier, l'autre entouré de linges. Lentement, de ses mains
+engourdies, il bourrait sa pipe. De la neige fondue tombait.
+
+--Vous permettez? dit Chevalier.
+
+Et il se coula, sous la bâche, à côté du vieil homme. De temps en
+temps, ils échangeaient une parole.
+
+--Sale temps!
+
+--C'est un temps de saison. L'hiver est dur. L'été est préférable.
+
+--Alors vous gardez le chantier, la nuit, mon bonhomme?
+
+Le vieux répondait volontiers aux questions. Avant qu'il parlât, sa
+gorge faisait entendre un susurrement très long et très doux:
+
+--Je fais un jour une chose, un jour l'autre. Je bricole, quoi!
+
+--Vous n'êtes pas de Paris?
+
+--Je suis natif de la Creuse. J'ai travaillé comme terrassier dans
+les Vosges. Je m'en suis parti l'année qu'il est venu des Prussiens
+et d'autres peuples... Il y en avait des milliers. On ne peut pas
+comprendre d'où ils venaient... Tu as peut-être entendu parler de
+cette guerre des Prussiens, mon garçon?
+
+Il resta longtemps sans parler, puis:
+
+--Comme ça tu es en bordée, mon garçon. Tu ne veux pas rentrer au
+chantier?
+
+--Je suis artiste dramatique, répondit Chevalier.
+
+Le vieux, qui ne comprenait pas, demanda:
+
+--Où qu'il est, ton chantier?
+
+Chevalier voulut être admiré du vieillard:
+
+--Je joue la comédie dans un grand théâtre, dit-il; je suis un des
+principaux acteurs de l'Odéon. Vous connaissez l'Odéon?
+
+Le gardien secoua la tête. Il ne connaissait pas l'Odéon. Après un
+très long silence, il rouvrit sa bouche noire:
+
+--Comme ça, mon garçon, tu es en bordée. Tu veux pas rentrer au
+chantier, pas vrai?
+
+Chevalier lui répondit:
+
+--Lisez le journal après-demain. Vous y verrez mon nom.
+
+Le vieil homme essaya de trouver un sens à ces paroles; mais c'était
+trop difficile, il y renonça et revint à ses pensées familières.
+
+--Quand on est en bordée, c'est, des fois, pour des semaines et des
+mois...
+
+Au petit jour, Chevalier reprit sa course. Le ciel était de lait.
+Les roues lourdes réveillaient les pavés. Des voix, çà et là,
+résonnaient dans l'air frais. La neige ne tombait plus. Il allait au
+hasard devant lui. A voir renaître la vie, il s'égayait presque. Sur
+le pont des Arts, il regarda longtemps couler la Seine, puis il reprit
+sa course. Sur la place du Havre, il vit un café ouvert. Une faible
+lueur d'aurore rougissait les glaces de la façade. Les garçons
+sablaient le carrelage et posaient les tables. Il se jeta sur une
+chaise:
+
+--Garçon, une verte!
+
+
+
+
+VI
+
+
+Dans le fiacre, par delà les fortifications où s'allongeait le
+boulevard désert, Félicie et Robert se tenaient pressés l'un contre
+l'autre.
+
+--Tu ne l'aimes pas ta Félicie, dis?... Est-ce que ça ne te flatte
+pas d'avoir une petite femme qu'on acclame, qu'on applaudit et dont
+on parle dans les journaux?... Maman colle dans un album les articles
+qu'on fait sur moi. L'album est déjà rempli.
+
+Il lui répondit qu'il n'avait pas attendu qu'elle eût du succès
+pour la trouver charmante. Et, de fait, leur liaison avait commencé
+lorsqu'elle débutait obscurément à l'Odéon dans une reprise
+ignorée.
+
+--Quand tu m'as dit que tu me voulais, je ne t'ai pas fait attendre,
+hein? Ça a été fait tout de suite. N'est-ce pas que j'ai eu
+raison? Tu es trop intelligent pour me juger mal de ce que je n'ai pas
+traîné les choses. En te voyant pour la première fois, j'ai senti
+que je serais à toi. Alors, ce n'était pas la peine de tarder. Je ne
+regrette pas. Et toi?
+
+Le fiacre s'arrêta, à peu de distance des fortifications, devant une
+grille de jardin.
+
+La grille, qui n'avait pas été peinte depuis longtemps, posait sur
+un mur enduit de cailloutage, assez bas et assez large pour que les
+enfants vinssent s'y percher. Elle était aveuglée à mi-hauteur par
+une plaque de tôle dentelée, et ne haussait pas à plus de trois
+mètres du sol ses pointes rouillées. Au milieu, entre deux piliers
+de maçonnerie surmontés de vases de fonte, cette grille formait une
+porte à double battant, pleine à sa partie inférieure et garnie, au
+dedans, d'une jalousie vermoulue.
+
+Ils descendirent de voiture. Les arbres du boulevard dressaient sur
+quatre lignes, dans la brume, leurs légers squelettes. On entendait,
+à travers un vaste silence, le bruit décroissant de leur fiacre, qui
+regagnait la barrière, et le trot d'un cheval venant de Paris.
+
+Elle dit en frissonnant:
+
+--Comme c'est triste, la campagne!
+
+--Mais, ma chérie, le boulevard de Villiers, ce n'est pas la
+campagne!
+
+Il ne réussissait pas à ouvrir la grille, et la serrure grinçait.
+
+Agacée elle lui dit:
+
+--Ouvre, je t'en prie: ce bruit me fait mal aux nerfs.
+
+Elle s'aperçut que le fiacre venu de Paris était arrêté près de
+leur maison, à la distance d'une dizaine d'arbres; elle observa le
+cheval maigre et fumant, le cocher sordide, et demanda:
+
+--Qu'est-ce que c'est que cette voiture?
+
+--C'est un fiacre, ma chérie.
+
+--Pourquoi s'arrête-t-il ici?
+
+--Il ne s'arrête pas ici. Il s'arrête devant la maison à côté.
+
+--Il n'y a pas de maison à côté; il y a un terrain vague.
+
+--Eh bien! il s'arrête devant un terrain vague; qu'est-ce que tu veux
+que je te dise?...
+
+--Je ne vois personne en sortir.
+
+--Le cocher attend peut-être un voyageur.
+
+--Devant le terrain vague?
+
+--Sans doute, ma chérie... Cette serrure est rouillée.
+
+Elle alla, en se dissimulant derrière les arbres, jusqu'à l'endroit
+où le fiacre était arrêté, puis elle revint vers Ligny qui avait
+enfin réussi à ouvrir la grille.
+
+--Robert, les stores sont baissés.
+
+--C'est qu'il y a des amoureux dedans.
+
+--Est-ce que tu ne trouves pas que ce fiacre est bizarre?
+
+--Il n'est pas beau. Mais tous les fiacres sont vilains. Entre.
+
+--Est-ce que ce n'est pas quelqu'un qui nous suit?
+
+--Qui veux-tu qui nous suive?
+
+--Je ne sais pas... Une de tes femmes.
+
+Mais elle ne disait pas ce qu'elle pensait.
+
+--Entre donc, ma chérie.
+
+Quand elle fut entrée:
+
+--Referme bien la grille, Robert.
+
+Devant eux s'étendait une petite pelouse ovale. Au fond s'élevait la
+maison, avec son perron de trois marches, sa marquise de zinc, ses six
+fenêtres et son toit d'ardoise.
+
+Ligny l'avait prise en location, pour une année, à un vieil employé
+de commerce, dégoûté de ce que les rôdeurs lui volaient la nuit
+ses poules et ses lapins. Des deux côtés de la pelouse, une allée
+sablée conduisait au perron. Ils prirent l'allée qui était à leur
+droite. Le sable criait sous leurs pas.
+
+--Aujourd'hui encore, dit Ligny, madame Simonneau a oublié de fermer
+les volets.
+
+Madame Simonneau était une femme de Neuilly qui venait tous les
+matins faire le ménage.
+
+Un grand arbre de Judée, tout penché et qui semblait mort,
+allongeait jusqu'à la marquise une de ses branches rondes et noires.
+
+--Je n'aime pas bien cet arbre, dit Félicie; ses branches ont l'air
+de gros serpents. Il y en a une qui entre presque dans notre chambre.
+
+Ils montèrent les trois marches du perron. Et, tandis qu'il cherchait
+dans le trousseau la clé de la porte, elle posa sa tête sur son
+épaule.
+
+
+Félicie avait dans ses dévoilements une fierté tranquille qui la
+rendait adorable. Elle montrait un si paisible orgueil de sa nudité
+que sa chemise, à ses pieds, semblait un paon blanc.
+
+Et quand Robert la vit nue et claire comme les ruisseaux et les
+étoiles:
+
+--Au moins, lui dit-il, tu ne te fais pas prier, toi!... C'est
+singulier: il y a des femmes qui, sans même qu'on leur demande rien,
+font tout ce qu'il est possible de faire et ne veulent pas qu'on leur
+voie pendant ce temps-là seulement un petit bout de peau.
+
+--Pourquoi? demanda Félicie, en jouant avec les fils légers de sa
+chevelure.
+
+Robert de Ligny avait la pratique des femmes. Pourtant il ne sentit
+pas combien cette question était insidieuse. Il avait reçu
+des enseignements moraux et il s'inspira, dans sa réponse, des
+professeurs dont il avait suivi les cours.
+
+--Cela tient sans doute, dit-il, à l'éducation, à des principes
+religieux, à un sentiment inné qui subsiste alors même que...
+
+Ce n'était point ainsi qu'il fallait répondre, car Félicie,
+haussant les épaules et mettant les poings sur ses hanches polies,
+l'interrompit vivement:
+
+--Tu es naïf, toi... C'est qu'elles sont mal faites... l'éducation!
+la religion!... Ça me fait bouillir, d'entendre des choses
+pareilles... Est-ce que j'ai été plus mal élevée que les autres?
+Est-ce que j'ai moins de religion qu'elles?... Dis donc, Robert,
+combien en as-tu vu de femmes bien faites? Compte un peu sur tes
+doigts... Oui, il y en a des tas de femmes qui ne montrent ni leurs
+épaules, ni rien! Tiens, Fagette, elle ne se montre pas même aux
+femmes: pendant qu'elle passe une chemise blanche, elle tient la
+vieille entre ses dents. Bien sûr, que j'en ferais autant, si
+j'étais bâtie comme elle!
+
+Elle se tut, s'apaisa et, tranquille dans son orgueil, elle coula
+lentement la paume de ses mains sur ses flancs, sur ses reins, et dit
+fièrement:
+
+--Et ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il n'y en a pas trop.
+
+Elle savait ce que l'élégante minceur de ses formes donnait de
+grâce à sa beauté.
+
+Maintenant sa tête renversée baignait dans la chevelure blonde qui
+coulait de toutes parts; son corps gracile, un peu soulevé par un
+oreiller glissé sous les reins, était étendu sans mouvement; une
+jambe allongée au bord du lit brillait et le pied aigu la terminait
+en pointe d'épée. La clarté du grand feu allumé dans la cheminée
+dorait cette chair, faisait palpiter des lumières et des ombres sur
+ce corps inerte, le revêtait de splendeur et de mystère, tandis que
+les vêtements et le linge, couchés sur les meubles, sur le tapis,
+attendaient comme un troupeau docile.
+
+Elle se souleva sur son coude, et, la joue dans la main:
+
+--Ah! tu es bien le premier. Je ne te mens pas: les autres, ça
+n'existe pas.
+
+Il n'était pas jaloux du passé et ne craignait pas les comparaisons,
+il la questionna.
+
+--Alors, les autres?...
+
+--D'abord, il n'y en a que deux: mon professeur, et, naturellement,
+celui-là ne compte pas, et puis celui que je t'ai dit, un homme
+sérieux, que ma mère m'avait donné.
+
+--Pas d'autre?
+
+--Je te jure.
+
+--Et Chevalier?
+
+--Lui? Ah! non, par exemple!... Tu ne voudrais pas!
+
+--Et l'homme sérieux, que ta mère t'avait donné, il ne compte pas
+non plus?
+
+--Je t'assure qu'avec toi, je suis une autre femme. Ah! bien vrai! tu
+es le premier qui m'ait eue... C'est drôle, tout de même. Dès
+que je t'ai vu, je t'ai voulu. Tout de suite, j'ai eu envie de toi.
+J'avais deviné. A quoi? Je serais bien embarrassée de le dire...
+Oh! je n'ai pas réfléchi!... Avec tes manières correctes, sèches,
+froides, ton air de petit loup bichonné, tu m'as plu, voila!...
+Maintenant, je ne pourrais pas me passer de toi. Oh! non, je ne le
+pourrais pas.
+
+Il l'assura qu'en la possédant il avait eu de délicieuses surprises
+et il lui dit des choses caressantes et jolies, qui toutes avaient
+été dites avant lui.
+
+Elle lui prit la tête dans ses mains:
+
+--C'est vrai que tu as des dents de loup. Je crois que c'est tes
+dents, qui, le premier jour, m'avaient donné envie de toi. Mords-moi.
+
+Il la pressa contre lui et sentit ce corps souple et ferme répondre
+à son étreinte. Tout à coup elle se dégagea:
+
+--Est-ce que tu n'entends pas crier le sable?
+
+--Non.
+
+--Écoute: j'entends un bruit de pas dans l'allée.
+
+Assise, repliée sur elle-même, elle tendait l'oreille.
+
+Il était déçu, agacé, irrité, et peut-être un peu blessé dans
+son amour-propre.
+
+--Qu'est-ce qui te prend? C'est stupide. Elle lui cria très sec:
+
+--Tais-toi donc!
+
+Elle épiait un bruit léger et proche comme de branches cassées.
+
+Tout à coup elle sauta du lit avec une telle vivacité d'instinct et
+un mouvement si rapide de jeune animal que Ligny, bien qu'il fût peu
+littéraire, songea à la chatte métamorphosée en femme.
+
+--Tu es folle! où vas-tu?
+
+Elle souleva un bord du rideau, essuya la buée sur un coin de vitre
+et regarda par la fenêtre. Elle ne vit rien que la nuit. Tout bruit
+avait cessé.
+
+Pendant ce temps, Ligny, rencogné dans la ruelle, maussade, grognait:
+
+--Comme tu voudras, mais, si tu attrapes un rhume, tant pis pour toi!
+
+Elle se recoula dans le lit. D'abord il lui garda un peu rancune; mais
+elle l'enveloppa d'une fraîcheur délicieuse.
+
+Et quand ils revinrent à eux, ils furent étonnés de voir à la
+montre qu'il était sept heures.
+
+Il alluma la lampe, une lampe à pétrole en forme de colonne, avec
+une ampoule de cristal, dans laquelle la mèche s'enroulait comme
+un ténia. Elle se rhabilla très vite. Ils avaient un étage à
+descendre par un escalier de bois étroit et noir. Il passa le
+premier, la lampe à la main, et s'arrêta dans le couloir.
+
+--Sors, ma chérie, avant que j'éteigne.
+
+Elle ouvrit la porte, et, aussitôt, elle recula en poussant un grand
+cri. Elle venait de voir Chevalier sur le perron, les bras étendus,
+long, noir, dressé comme une croix. Il tenait un revolver à la main.
+L'arme ne brillait pas. Pourtant elle la vit très distinctement.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? demanda Ligny qui baissait la mèche de la
+lampe.
+
+--Écoutez, et n'approchez pas! cria Chevalier d'une voix forte. Je
+vous défends d'être l'un à l'autre. C'est ma dernière volonté.
+Adieu, Félicie.
+
+Et il mit dans sa bouche le canon du revolver.
+
+Blottie au mur du couloir, elle ferma les yeux... Quand elle les
+rouvrit, Chevalier était couché sur le côté en travers de la
+porte. Il avait les paupières grandes ouvertes, l'air de regarder et
+de rire. Un filet de sang coulait de sa bouche sur la dalle du perron.
+Un tremblement convulsif agitait son bras. Puis il ne bougea plus.
+Replié sur lui-même, il avait l'air plus petit qu'avant.
+
+Au coup de revolver, Ligny était accouru. Il souleva le corps dans la
+nuit noire. Et, tout de suite, le reposant doucement sur la dalle, il
+frotta des allumettes que le vent soufflait aussitôt. Enfin, dans une
+lueur, il vit que la balle avait emporté un morceau du crâne et
+que les méninges étaient mises à découvert sur une surface
+grande comme le creux de la main, grise et sanguinolente, très
+irrégulière, et dont les contours lui rappelèrent l'Afrique telle
+qu'elle est figurée dans les atlas. Et il fut pris devant ce mort
+d'un respect subit. Il le tira par les aisselles avec des précautions
+minutieuses jusque dans l'antichambre. Là, il l'abandonna et courut
+par la maison, cherchant et appelant Félicie.
+
+Il la trouva dans la chambre à coucher qui, la tête sous les draps
+du lit défait, criait: «Maman! maman!» et récitait des prières.
+
+--Ne reste pas là, Félicie.
+
+Elle descendit avec lui l'escalier. Mais dans le corridor:
+
+--Tu sais bien qu'on ne peut pas passer. Il la fit sortir par la porte
+de la cuisine.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Demeuré seul dans la maison silencieuse, Robert de Ligny ralluma la
+lampe. Il commençait à entendre des voix graves, et même un peu
+solennelles, qui parlaient au dedans de lui. Formé dès l'enfance
+aux règles de la responsabilité morale, il éprouvait un regret
+douloureux, qui ressemblait à un remords. Songeant qu'il avait causé
+la mort de cet homme, bien que c'eût été sans le vouloir et sans
+le savoir, il ne se sentait pas tout à fait innocent. Des lambeaux
+d'enseignement philosophique et religieux revenaient troubler sa
+conscience. Des phrases de moralistes et de sermonnaires, apprises
+au collège et tombées tout au fond de sa mémoire, lui remontaient
+subitement à la pensée. Ses voix intérieures les lui récitaient.
+Elles disaient, d'après quelque vieil orateur sacré: «En se
+livrant aux désordres les moins coupables dans l'opinion du monde, on
+s'expose à commettre les actes les plus condamnables... Nous voyons
+par d'effroyables exemples que la volupté conduit au crime.» Ces
+maximes, sur lesquelles il n'avait jamais réfléchi, prenaient
+pour lui, tout à coup, un sens précis et rigoureux. Il y songea
+sérieusement. Mais, parce qu'il n'avait pas l'esprit profondément
+religieux et qu'il n'était pas capable de nourrir des scrupules
+exagérés, il n'en conçut qu'une édification médiocre, et sans
+cesse décroissante. Bientôt, il les jugea importunes et sans
+application possible à sa situation. «En se livrant aux désordres
+les moins coupables dans l'opinion du monde... Nous voyons par
+d'effroyables exemples...» Ces phrases, qui tout à l'heure
+retentissaient dans son âme comme un grondement de tonnerre, il les
+percevait maintenant dans les nasillements et les grasseyements des
+professeurs et des prêtres qui les lui avaient apprises et il les
+trouvait un peu ridicules. Par une naturelle association d'idées il
+se rappela un passage d'une vieille histoire romaine, qu'il avait
+lu, en seconde, pendant une étude, et qui l'avait frappé, quelques
+lignes sur une dame convaincue d'adultère et accusée d'avoir mis le
+feu à Rome. «Tant il est vrai, disait l'historien, qu'une personne
+qui trahit la pudeur est capable de tous les crimes.» A ce souvenir,
+il sourit intérieurement et pensa que les moralistes avaient tout de
+même de drôles d'idées sur la vie.
+
+La mèche, qui charbonnait, éclairait mal. Il ne parvenait pas à la
+moucher et elle répandait une infecte odeur de pétrole. Songeant à
+l'auteur de la phrase sur la dame romaine, il se disait:
+
+«Vrai! Celui-là, il en avait une couche!...»
+
+Il était rassuré sur son innocence. Ses légers remords s'étaient
+entièrement dissipés, et il ne concevait pas qu'il eût pu se croire
+un moment responsable de la mort de Chevalier. Toutefois cette affaire
+l'ennuyait...
+
+Subitement il pensa:
+
+--S'il vivait encore!
+
+Tout à l'heure, l'espace d'une seconde, à la lueur d'une allumette
+soufflée aussitôt qu'éprise, il avait vu le crâne troué du
+comédien. Mais s'il avait mal vu? S'il avait pris pour un ravage
+de la cervelle et du crâne une déchirure de la peau? Garde-t-on
+le jugement dans ces premiers moments de surprise et d'horreur? Une
+blessure peut être hideuse sans être mortelle, ni même très grave.
+Il lui avait bien paru que cet homme était mort. Mais était-il
+médecin pour en juger sûrement?
+
+Il s'impatienta après la mèche qui charbonnait encore et murmura:
+
+--Cette lampe empoisonne.
+
+Puis se rappelant une manière de dire habituelle au docteur Socrate
+et dont il ignorait l'origine, il la répéta mentalement:
+
+--Cette lampe pue comme trente-six mille charretées de diables.
+
+Les exemples lui revinrent à l'esprit de plusieurs suicides manqués.
+Il se rappela avoir lu dans un journal qu'un mari, après avoir tué
+sa femme, s'était tiré, comme Chevalier, un coup de revolver dans
+la bouche et n'avait réussi qu'à se fracasser la mâchoire; il se
+rappela qu'à son cercle, après un scandale de jeu, un sportsman
+connu, ayant voulu se brûler la cervelle, s'était fait sauter
+l'oreille. Ces exemples s'appliquaient au cas de Chevalier avec une
+exactitude frappante.
+
+--S'il n'était pas mort?...
+
+Il désirait, espérait contre toute évidence, que ce malheureux
+respirât encore et pût être sauvé. Il songeait à chercher des
+linges et à faire les premiers pansements. Pour examiner de nouveau
+l'homme étendu dans l'antichambre, il souleva trop brusquement la
+lampe encore mal allumée et l'éteignit.
+
+Alors, surpris par les ténèbres subites, il perdit patience et
+s'écria:
+
+--La rosse!
+
+En la rallumant, il se flattait de l'idée que Chevalier, porté à
+l'hôpital, reprendrait connaissance, vivrait. Et le voyant déjà
+debout, juché sur ses longues jambes, criant, toussant, ricanant, il
+désirait moins ardemment cette guérison, il commençait même à ne
+plus la souhaiter, à la trouver importune et désobligeante. Il se
+demandait avec inquiétude, dans un véritable malaise:
+
+--Que reviendrait-il faire en ce monde, le sombre cabot? Rentrerait-il
+à l'Odéon? Promènerait-il dans les couloirs sa grande cicatrice?
+Faudrait-il le voir rôder encore autour de Félicie?
+
+Il approcha du corps la lampe allumée et reconnut la plaie livide et
+sanguinolente dont les contours irréguliers lui rappelaient l'Afrique
+de ses cartes d'écolier.
+
+Visiblement la mort avait été instantanée, et il ne comprenait pas
+comment il avait pu en douter un moment.
+
+Il sortit de la maison et se mit à marcher à grands pas dans
+le jardin. L'image de la blessure flottait devant ses yeux comme
+l'impression d'une lumière trop vive. Elle allait et grandissait;
+elle formait dans la nuit sur le ciel noir un continent pâle d'où il
+voyait jaillir éperdus des négrillons armés de flèches.
+
+Il jugea que la première chose à faire était d'appeler madame
+Simonneau, qui demeurait tout près, sur le boulevard Bineau, dans la
+maison du café. Il ferma soigneusement la porte de la grille et alla
+chercher la femme de ménage. Sur le boulevard il retrouva le calme de
+l'esprit et des sens. Il s'accommoda de l'événement. Il acceptait le
+fait accompli, mais il chicanait la destinée sur les circonstances.
+Puisqu'il fallait un mort, il consentait à ce qu'il y en eût un,
+mais il en aurait préféré un autre. Il éprouvait à l'égard
+de celui-ci un sentiment de dégoût et de répulsion. Il se disait
+vaguement:
+
+--J'admets un suicide. Mais à quoi bon un suicide ridicule
+et déclamatoire? Cet homme ne pouvait-il se tuer chez lui? Ne
+pouvait-il, si sa résolution était inébranlable, l'exécuter avec
+une vraie fierté, d'une façon discrète? C'est ainsi qu'à sa place
+eût agi un galant homme. On aurait plaint et respecté sa mémoire.
+
+Il se rappela mot pour mot les paroles que, dans la chambre à
+coucher, une heure avant le drame, il avait échangées avec Félicie.
+Il lui avait demandé si elle n'avait pas été un peu avec Chevalier.
+Il le lui avait demandé, non pour le savoir, car il n'en doutait
+guère, mais pour montrer qu'il le savait. Et elle lui avait répondu,
+indignée: «Lui! Ah! non, par exemple... Tu ne voudrais pas!...»
+
+Il ne la blâmait pas d'avoir menti. Toutes les femmes mentent. Il
+goûtait plutôt la jolie désinvolture avec laquelle elle avait
+jeté ce garçon hors de son passé. Mais il lui en voulait de s'être
+donnée à un bas cabot. Sa délicatesse en était blessée. Chevalier
+lui gâtait Félicie. Pourquoi prenait-elle des amants de cette
+espèce? Elle manquait donc de goût? Elle ne choisissait donc pas?
+Elle faisait donc comme les filles? Elle n'avait donc pas le sens
+d'une certaine propreté qui avertit les femmes de ce qu'elles peuvent
+faire et de ce qu'elles ne peuvent pas faire? Elle ne savait donc pas
+se tenir? Eh bien! voilà ce qui arrive quand on n'a pas de tenue! Il
+la chargea du malheur advenu et fut soulagé d'un grand poids.
+
+Madame Simonneau n'était pas chez elle. Il la demanda aux garçons du
+café, aux garçons de l'épicier, aux filles de la blanchisseuse,
+aux gardiens de la paix, au facteur. Enfin, sur l'indication d'une
+voisine, il la trouva qui mettait des cataplasmes à une vieille dame,
+car elle était garde-malade. Son visage était pourpre et elle puait
+l'eau-de-vie. Il l'envoya veiller le mort. Il lui recommanda de le
+recouvrir d'un drap et de se tenir à la disposition du commissaire et
+du médecin qui viendraient pour les constatations. Elle répondit, un
+peu blessée, qu'elle savait, Dieu merci, ce qu'elle avait à faire.
+Elle le savait, en effet. Madame Simonneau était née dans une
+société soumise aux autorités constituées et qui respecte les
+morts. Mais lorsque ayant interrogé M. de Ligny, elle apprit qu'il
+avait traîné le corps dans l'antichambre, elle ne put lui cacher
+que cette façon d'agir était imprudente et l'exposait à des
+désagréments.
+
+--Vous ne deviez pas, lui dit-elle. Quand une personne s'est
+détruite, il ne faut jamais y toucher avant que la police arrive.
+
+Ligny alla ensuite avertir le commissaire. La première émotion
+passée, il n'éprouvait aucune surprise, sans doute parce que les
+événements qui, de loin, eussent semblé étranges, quand ils sont
+accomplis près de nous, paraissent naturels, comme ils le sont en
+effet, se développent d'une façon commune, se décomposent en
+une succession de petits faits et vont se perdre dans la banalité
+courante de la vie. Il était distrait de la mort violente d'un
+malheureux par les circonstances mêmes de cette mort, par la part
+qu'il y avait et l'occupation qu'elle lui donnait. En se rendant chez
+le commissaire, il se sentait aussi tranquille et libre d'esprit que
+lorsqu'il allait au ministère pour y déchiffrer des dépêches.
+
+A neuf heures du soir, le commissaire de police pénétra dans le
+jardin avec son secrétaire et un agent de police. Le médecin de la
+ville, M. Hibry, arriva au même moment. Déjà, par l'industrie de
+madame Simonneau, toujours intéressée aux fournitures, la maison
+exhalait une violente odeur de phénol et brillait de bougies
+allumées. Et madame Simonneau s'agitait dans un pressant désir de
+procurer au mort un crucifix et un rameau de buis bénit. A la clarté
+d'une bougie, le médecin examina le cadavre.
+
+C'était un gros homme, au teint rouge et à la respiration forte, qui
+venait de dîner.
+
+--La balle, de gros calibre, dit-il, a pénétré par la voûte
+palatine, elle a traversé le cerveau, et elle est venue briser le
+pariétal gauche, emportant une partie de la substance cérébrale et
+faisant sauter un morceau du crâne. La mort a été instantanée.
+
+Il remit la bougie à madame Simonneau, et poursuivit:
+
+--Des éclats du crâne ont été projetés à une certaine distance.
+On pourra les retrouver dans le jardin. Je conjecture que la balle
+était ronde. Une balle conique aurait causé moins de ravages.
+
+Cependant le commissaire, M. Josse-Arbrissel, grand et maigre, à
+longue moustache grise, ne semblait ni voir ni entendre. Un chien
+hurlait devant la grille.
+
+--La direction de la blessure, dit le médecin, ainsi que les doigts
+de la main droite encore repliés, prouvent surabondamment le suicide.
+
+Il alluma un cigare.
+
+--Nous sommes suffisamment édifiés, dit le commissaire.
+
+--Je regrette, messieurs, de vous avoir dérangés, dit Robert de
+Ligny, et je vous remercie de la bonne grâce avec laquelle vous avez
+rempli votre office.
+
+Le secrétaire du commissariat et l'agent de police, conduits par
+madame Simonneau, montèrent le corps au premier étage.
+
+M. Josse-Arbrissel se mordait les ongles et regardait dans le vague.
+
+--Un drame de la jalousie, dit-il, rien de plus commun. Nous avons
+ici, à Neuilly, une moyenne constante de morts volontaires. Sur
+cent suicides, trente ont pour cause le jeu. Le reste est dû à des
+désespoirs d'amour, à la misère ou à des maladies incurables.
+
+--Chevalier? demanda le docteur Hibry, qui était amateur de
+spectacles, Chevalier? attendez donc, je l'ai vu... Je l'ai vu dans un
+bénéfice, aux Variétés. Parfaitement. Il récitait un monologue.
+
+Le chien hurlait devant la grille.
+
+--On ne peut s'imaginer, reprit le commissaire, les ravages que le
+pari mutuel exerce dans cette commune. Je n'exagère pas, trente pour
+cent au bas mot des suicides que je constate sont causés par le jeu.
+Tout le monde joue, ici. Autant de boutiques de coiffeurs, autant
+d'agences clandestines. Pas plus tard que la semaine dernière, un
+concierge de l'avenue du Roule a été trouvé pendu dans le Bois.
+Encore, les ouvriers, les domestiques, les petits employés qui
+jouent, ne sont pas réduits à se tuer. Ils changent de quartier, ils
+disparaissent. Mais un homme établi, un fonctionnaire que le jeu a
+ruiné, qui est accablé de dettes criardes, menacé de saisie et
+sous le coup de plaintes au parquet, il ne peut pas disparaître. Que
+voulez-vous qu'il devienne?
+
+--J'y suis! s'écria le docteur. Il récita _le Duel dans la Savane_.
+On est un peu fatigué des monologues; mais celui-là est très
+drôle. Vous vous rappelez: «Voulez-vous vous battre à l'épée?
+Non, monsieur. Au pistolet? Non, monsieur. Au sabre, au couteau?
+Non, monsieur. Alors je vois ce que vous voulez. Vous n'êtes pas
+dégoûté. Vous voulez le duel dans la savane. J'y consens. Nous
+remplacerons la savane par une maison à cinq étages. Vous êtes
+autorisé à vous dissimuler dans le feuillage.» Chevalier disait
+très drôlement _le Duel dans la Savane_. Il m'a beaucoup amusé ce
+soir-là. Il est vrai que je suis bon public. J'adore le théâtre.
+
+Le commissaire de police n'entendait pas. Il suivait sa pensée.
+
+--On ne saura jamais ce que le pari mutuel dévore par année de
+fortunes et d'existences. Le jeu ne lâche jamais ses victimes; quand
+il leur a tout pris, il reste leur unique espérance. En effet, par
+quel autre moyen peut-on espérer?...
+
+Il s'arrêta de parler, tendit l'oreille au cri lointain d'un
+camelot, se jeta sur l'avenue à la poursuite de l'ombre fuyante
+et glapissante, l'appela, lui arracha un journal de courses qu'il
+déploya sous un bec de gaz pour y chercher des noms de chevaux,
+_Fleur-des-pois_, _la Châtelaine_, _Lucrèce_. Puis, l'œil hagard,
+les mains tremblantes, stupide, assommé, il laissa tomber la feuille:
+son cheval ne gagnait pas.
+
+Et le docteur Hibry, en l'observant de loin, songeait que, médecin
+des morts, il pourrait bien être appelé un jour à constater le
+suicide de son commissaire de police, et il se déterminait par avance
+à conclure autant que possible à la mort accidentelle.
+
+Tout à coup, saisissant son parapluie:
+
+--Je file. On m'a donné pour ce soir une place à l'Opéra-Comique.
+Ce serait dommage de la perdre.
+
+
+Avant de quitter la maison, Ligny demanda à madame Simonneau:
+
+--Où l'avez-vous mis?
+
+--Dans le lit, répondit madame Simonneau. C'était plus convenable.
+
+Il ne fit point d'objection, et, levant les yeux sur la façade de la
+maison, il vit aux fenêtres de la chambre à coucher, à travers
+les rideaux de mousseline, la lueur des deux bougies que la femme de
+ménage avait allumées sur la table de nuit.
+
+--On pourrait peut-être, dit-il, faire venir une religieuse pour le
+veiller.
+
+--C'est inutile, répondit madame Simonneau qui avait invité des
+voisines et commandé son vin et son fricot, c'est inutile: je le
+veillerai moi-même.
+
+Ligny n'insista pas.
+
+Le chien hurlait encore devant la grille.
+
+En regagnant à pied la barrière, il vit sur Paris une lueur rouge
+qui remplissait tout le ciel. Aux faîtes des cheminées, les tuyaux
+se dressaient, grotesques et noirs, devant cette brume ardente et
+semblaient regarder avec une familiarité ridicule l'embrasement
+mystérieux d'un monde. Les rares passants qu'il rencontra sur le
+boulevard allaient tranquillement, sans lever la tête. Bien qu'il
+sût que, dans les nuits des villes, souvent l'air humide reflète les
+lumières et se colore de cette lueur égale qui ne palpite pas, il
+s'imaginait voir le reflet d'un immense incendie. Il acceptait sans
+réflexion que Paris s'abîmât dans une conflagration prodigieuse;
+il trouvait naturel que la catastrophe intime à laquelle il était
+mêlé se confondît avec un désastre public et que cette nuit,
+enfin, fût pour tout un peuple, comme pour lui-même, une nuit
+sinistre.
+
+Ayant très faim, il prit une voiture à la barrière et se fit
+conduire à une taverne de la rue Royale. Dans la salle lumineuse et
+chaude, il ressentit une impression de bien-être. Après avoir fait
+son menu, il ouvrit un journal du soir et vit, dans le compte rendu
+des Chambres, que son ministre avait prononcé un discours. En
+parcourant ce discours, il étouffa un petit rire; il se rappelait
+certaines histoires, contées au quai d'Orsay. Le ministre des
+Affaires étrangères était amoureux de madame de Neuilles, cocotte
+vieillie, haussée par la rumeur publique à l'état d'aventurière et
+d'espionne. Il essayait, disait-on, sur elle les discours qu'il devait
+prononcer devant le Parlement. Ligny, qui avait été un peu l'amant,
+autrefois, de madame de Neuilles, se figurait l'homme d'État en
+chemise récitant à son amie cette déclaration: «Non certes, je
+ne méconnais pas les justes susceptibilités du sentiment national.
+Résolument pacifique, mais soucieux de l'honneur de la France, le
+gouvernement saura, etc.» Et cette vision le mettait en gaieté.
+Il tourna la page et lut: «Demain, à l'Odéon, première
+représentation (à ce théâtre) de: _La Nuit du 23 octobre 1812_,
+avec messieurs Durville, Maury, Romilly, Destrée, Vicar, Léon Clim,
+Valroche, Aman, Chevalier...
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le lendemain, à une heure, au foyer du théâtre, on répétait _la
+Grille_ pour la première fois. Une lumière triste s'amortissait sur
+les pierres grises de la voûte, des tribunes et des colonnes. Dans
+la majesté maussade de cette pâle architecture, sous la statue
+de Racine, les acteurs principaux lisaient leurs rôles, qu'ils ne
+savaient pas encore, devant Pradel, directeur du théâtre, Romilly,
+directeur de la scène, et Constantin Marc, auteur de la pièce,
+assis tous trois sur un canapé de velours rouge, tandis que, d'une
+banquette reculée dans un entre-colonnement, s'exhalaient les haines
+attentives et les jalousies chuchotantes des actrices sacrifiées.
+L'amoureux, Paul Delage, déchiffrait péniblement une réplique:
+
+»--Je reconnais le château aux murs de brique, aux toits d'ardoise,
+le parc où j'ai si souvent enlacé, sur l'écorce des arbres, son
+chiffre et le mien, l'étang dont les eaux endormies...
+
+Fagette reprenait:
+
+»--Craignez, Aimeri, que le château ne vous reconnaisse pas, que
+le parc ait oublié votre nom, que l'étang murmure: «Quel est cet
+étranger?»
+
+Mais elle était enrhumée et lisait sur une copie pleine de fautes.
+
+--Ne restez pas là, Fagette: c'est le pavillon rustique, dit Romilly.
+
+--Comment voulez-vous que je le sache?
+
+--On a mis une chaise.
+
+»--... Que l'étang murmure: «Quel est cet étranger?»
+
+--Mademoiselle Nanteuil, à vous... Où est donc Nanteuil?...
+Nanteuil!
+
+Nanteuil parut, emmitouflée dans ses fourrures, son petit sac et son
+rôle à la main, blanche comme un linge, les yeux battus, les
+jambes molles. Elle avait passé une nuit pleine d'épouvantes. Tout
+éveillée, elle avait vu le mort entrer dans sa chambre.
+
+Elle demanda:
+
+--Par où est-ce que j'entre?
+
+--Par la droite.
+
+--C'est bon.
+
+Et elle lut:
+
+»--Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin. Je n'en
+sais pas la cause. Pourriez-vous me la dire?
+
+Delage lut sa réplique;
+
+»--C'est peut-être, Cécile, par une permission spéciale de la
+Providence ou de la destinée. Le Dieu qui vous aime vous laisse le
+sourire à l'heure des larmes et des grincements de dents.
+
+--Nanteuil, tu passes, ma mignonne, dit Romilly. Delage, efface-toi un
+peu pour la laisser passer.
+
+Nanteuil passa:
+
+»--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? Nos jours sont ce que
+nous les faisons. Ils ne sont terribles que pour les méchants.
+
+Romilly interrompit:
+
+--Delage, efface-toi un peu, fais attention de ne pas la cacher aux
+spectateurs... Reprends, Nanteuil.
+
+Nanteuil reprit:
+
+»--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? Nos jours sont ce que
+nous les faisons. Ils ne sont terribles que pour les méchants.
+
+Constantin Marc ne reconnaissait plus son œuvre, n'entendait plus
+même le son de ses phrases bien-aimées, qu'il s'était répétées
+tant de fois à lui-même dans ses bois du Vivarais. Étonné,
+stupide, il se taisait.
+
+Nanteuil passa gentiment et se remit à lire:
+
+»--Vous me jugerez peut-être bien folle, Aimeri; dans le couvent où
+j'ai été élevée, j'ai souvent envié le sort des victimes.
+
+Delage donna sa réplique; mais il sauta un feuillet de la copie:
+
+»--Le temps est superbe. Déjà les invités vont et viennent dans le
+jardin.
+
+Il fallut tout reprendre:
+
+»--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri...
+
+Et ils allaient, sans s'inquiéter de comprendre, mais attentifs
+à régler leurs mouvements, comme s'ils étudiaient des figures de
+danse.
+
+--Dans l'intérêt de la pièce, il faudra faire des coupures, dit
+Pradel à l'auteur consterné.
+
+Et Delage poursuivait:
+
+»--Ne m'accusez point, Cécile: j'eus pour vous une amitié
+d'enfance, une de ces amitiés fraternelles, qui donnent à l'amour
+qu'elles font naître l'apparence inquiétante de l'inceste.
+
+--L'inceste! s'écria Pradel. Vous ne pouvez pas laisser l'inceste,
+monsieur Constantin Marc. Le public a des susceptibilités que vous
+ne soupçonnez, pas. Et puis, il faut intervertir l'ordre des deux
+répliques qui viennent ensuite. L'optique de la scène l'exige.
+
+La répétition fut interrompue. Romilly, avisant Durville qui, dans
+une embrasure, contait des histoires joyeuses:
+
+--Durville, vous pouvez vous en aller. On ne répétera pas le
+«deux» aujourd'hui.
+
+Avant de se retirer, le vieux comédien alla serrer la main à
+Nanteuil. Jugeant opportun de lui apporter l'expression de sa
+douloureuse sympathie, il se fit des yeux noyés, comme eût fait à
+sa place tout porteur de condoléances. Mais il se les fit bien. Ses
+prunelles nageaient dans leurs orbites, pareilles à la lune dans
+les nuées. Les coins abattus de ses lèvres tombaient dans deux plis
+profonds qui les prolongeaient jusqu'au bas du menton. Il avait l'air
+vraiment affligé.
+
+--Ma pauvre mignonne, soupira-t-il, je te plains, va!... De voir un
+être pour lequel on a éprouvé un... sentiment... avec lequel on
+a... vécu dans l'intimité... de le voir emporté par un coup...
+tragique, c'est rude... c'est terrible!...
+
+Et il lui tendait ses mains compatissantes.
+
+Nanteuil, énervée, serrant dans ses poings son petit mouchoir et son
+manuscrit, lui tourna le dos et siffla entre ses dents:
+
+--Vieil idiot!
+
+Fagette la prit par la taille, la mena doucement à l'écart au pied
+de la statue de Racine et lui souffla dans l'oreille:
+
+--Ma chérie, écoute-moi! Il faut absolument étouffer cette
+affaire-là. On ne parle pas d'autre chose. Si tu laisses dire le
+monde, on fera de toi la veuve Chevalier pour la vie.
+
+Et, comme elle avait du style, elle ajouta:
+
+--Je te connais, je suis ta meilleure amie. Je sais ce que tu vaux.
+Mais prends garde, Félicie: les femmes ont le prix qu'elles se
+donnent.
+
+Tous les traits de Fagette portèrent. Nanteuil, les joues en feu,
+retint ses larmes. Trop jeune pour posséder ou même souhaiter la
+prudence qui vient aux comédiennes célèbres quand elles sont en
+âge de passer femmes du monde, elle était pleine d'amour-propre, et,
+depuis qu'elle aimait, elle avait envie d'effacer de son passé toute
+inélégance; elle sentait que Chevalier, en se suicidant pour elle,
+avait agi publiquement à son égard avec une familiarité qui la
+rendait ridicule. Ne sachant pas encore que tout s'oublie et se perd
+au cours rapide des heures, que toutes nos actions coulent comme l'eau
+des fleuves entre des rivages sans mémoire, elle songeait, irritée
+et triste, aux pieds de Jean Racine, qui entendait ses douleurs.
+
+--Regarde-la donc, dit madame Marie-Laure au jeune Delage. Elle a
+envie de pleurer. Je la comprends. Un homme s'est tué pour moi. J'en
+ai été très ennuyée. C'était un comte.
+
+--Reprenons, dit Pradel... Mademoiselle Nanteuil, allons! donnez votre
+réplique.
+
+Et Nanteuil:
+
+»--Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin...
+
+Soudain, madame Doulce parut. Grande et douloureuse, elle laissa
+tomber ces mots:
+
+--Une bien triste nouvelle. Le curé lui refuse l'entrée de son
+église.
+
+Chevalier n'ayant plus de parents, hors une sœur ouvrière à Pantin,
+madame Doulce s'était chargée de commander l'enterrement, aux frais
+des comédiens.
+
+On l'entourait. Elle reprit:
+
+--L'Église le repousse comme un maudit. C'est affreux!
+
+--Pourquoi? demanda Romilly.
+
+Madame Doulce répondit très bas et comme à regret:
+
+--Parce qu'il s'est suicidé.
+
+--Il faut arranger ça, dit Pradel.
+
+Romilly montra de l'empressement.
+
+--Le curé me connaît, dit-il; c'est un brave homme. Je vais donner
+un coup de pied jusqu'à Saint-Étienne-du-Mont et je serais bien
+surpris si...
+
+Madame Doulce secoua tristement la tête;
+
+--Tout est inutile.
+
+--Il faut pourtant que nous ayons un service religieux, dit Romilly,
+avec l'autorité d'un directeur de la scène.
+
+--Certes, dit madame Doulce.
+
+Madame Marie-Laure, agitée, pensait qu'on pouvait forcer les prêtres
+à dire une messe.
+
+--Restons calmes, dit Pradel, en caressant sa barbe vénérable. Sous
+Louis XVIII, le peuple enfonça les portes de Saint-Roch, fermées au
+cercueil de mademoiselle Raucourt. Les temps et les circonstances sont
+autres. Usons de moyens plus doux.
+
+Constantin Marc, voyant, plein de regrets, sa pièce abandonnée,
+s'était approché, lui aussi, de madame Doulce; il lui demanda:
+
+--Pourquoi voulez-vous que Chevalier soit béni par l'Église? Pour
+ma part, je suis catholique. Chez moi, ce n'est pas une foi, c'est un
+système, et je considère comme un devoir de participer à toutes les
+pratiques extérieures du culte. Je suis pour toutes les autorités,
+pour le juge, pour le soldat, pour le prêtre. Je ne puis donc être
+suspect de favoriser les enterrements civils. Mais je ne
+comprends guère que vous vous obstiniez à offrir au curé de
+Saint-Étienne-du-Mont un mort qu'il repousse. Pourquoi voulez-vous
+donc que ce malheureux Chevalier aille à l'église?
+
+--Pourquoi? répondit madame Doulce. Pour le salut de son âme et
+parce que c'est plus convenable.
+
+--Ce qui serait convenable, répliqua Constantin Marc, ce serait
+d'obéir aux lois de l'Église, qui excommunie les suicidés.
+
+--Monsieur Constantin Marc, avez-vous lu _les Soirées de Neuilly_?
+demanda Pradel qui était grand bouquineur et liseur. Vous n'avez pas
+lu _les Soirées de Neuilly_, par M. de Fongeray? Vous avez eu tort.
+C'est un livre curieux, qu'on trouve parfois encore sur les quais. Il
+est orné d'une lithographie d'Henry Monnier représentant, je ne sais
+pourquoi, Stendhal en caricature. Fongeray est le pseudonyme de deux
+libéraux de la Restauration, Dittmer et Cavé. Cet ouvrage se compose
+de comédies et de drames qui ne peuvent être joués, mais qui
+contiennent des scènes de mœurs fort intéressantes. Vous y verrez
+comment, sous le règne de Charles X, un vicaire d'une des églises de
+Paris, l'abbé Mouchaud, refusa d'enterrer une dame pieuse et voulut
+à toute force enterrer un athée. Madame d'Hautefeuille était
+pieuse, mais elle possédait des biens nationaux. Elle mourut
+administrée par un prêtre janséniste. C'est pourquoi après sa mort
+elle ne fut pas reçue par l'abbé Mouchaud dans l'église où elle
+avait passé sa vie. En même temps que madame d'Hautefeuille, sur la
+même paroisse, un gros banquier, monsieur Dubourg, se laissa mourir.
+Par son testament, il avait ordonné qu'on le portât directement au
+cimetière. «C'est un catholique, pensa l'abbé Mouchaud, il nous
+appartient.» Aussitôt il fit un paquet de son étole et de son
+surplis, courut chez le mort, lui donna l'extrême-onction et l'amena
+dans son église.
+
+--Eh bien! répondit Constantin Marc, ce vicaire était un excellent
+politique. Les athées ne sont pas pour l'Église des ennemis
+redoutables. Ce ne sont pas des adversaires. Ils ne peuvent élever
+une Église contre elle, et ils n'y songent pas. Il y a eu de tout
+temps des athées parmi les chefs et les princes de l'Église, et
+plusieurs d'entre eux ont rendu à la papauté d'éclatants services.
+Au contraire, quiconque ne se soumet pas strictement à la discipline
+ecclésiastique et rompt sur un point avec la tradition, quiconque
+oppose une foi à la foi, une opinion, une pratique à l'opinion
+reçue et à la pratique commune, est une cause de désordre, une
+menace de péril, et doit être extirpé. Le vicaire Mouchaud l'avait
+compris. Il fallait en faire un évêque et un cardinal.
+
+Madame Doulce avait eu l'art de ne pas tout dire à la fois; elle
+ajouta:
+
+--Je ne me suis pas laissé abattre par la résistance de monsieur le
+curé. J'ai prié, j'ai supplié. Et il m'a répondu: «Nous sommes
+respectueusement soumis à l'ordinaire. Allez à l'archevêché. Je
+ferai ce que Monseigneur m'ordonnera.» Il ne me reste plus qu'à
+suivre ce conseil. Je cours à l'archevêché.
+
+--Travaillons, dit Pradel.
+
+Romilly appela Nanteuil:
+
+--Nanteuil, allons, Nanteuil, reprends toute ta scène.
+
+Et Nanteuil reprit:
+
+»--Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin...
+
+
+
+
+IX
+
+
+Ce qui rendait difficiles les négociations du Théâtre avec
+l'Église, c'était l'éclat donné par les journaux au suicide du
+boulevard de Villiers. Les reporters en avaient publié toutes les
+circonstances, et, comme le disait M. l'abbé Mirabelle, second
+vicaire de l'archevêque, au point où en étaient les choses, ouvrir
+à Chevalier les portes de sa paroisse, c'était publier le droit des
+excommuniés aux prières de l'Église.
+
+D'ailleurs M. Mirabelle qui se montra, dans cette affaire, plein de
+sagesse et de prudence, indiqua la voie.
+
+--Vous comprenez bien, dit-il à madame Doulce, que ce n'est pas
+l'opinion des journaux qui peut nous toucher. Elle nous est absolument
+indifférente, et nous ne nous inquiétons en aucune matière de ce
+que cinquante feuilles publiques disent de ce malheureux jeune homme.
+Que les journalistes aient servi ou trahi la vérité, c'est leur
+affaire et non la mienne. J'ignore et veux ignorer ce qu'ils ont
+écrit. Mais le fait du suicide est notoire. Vous ne pouvez le
+contester. Il conviendrait maintenant d'examiner de près, avec les
+lumières de la science, les circonstances dans lesquelles ce fait a
+été accompli. Ne vous étonnez pas que j'invoque ainsi la science.
+Elle n'a pas de meilleure amie que la religion. Or la science
+médicale peut nous être ici d'un grand secours. Vous allez tout de
+suite le comprendre. L'Église ne retranche de son sein le suicidé
+qu'en tant que le suicide constitue un acte de désespoir. Les fous
+qui attentent à leur vie ne sont pas des désespérés, et l'Église
+ne leur refuse point ses prières: elle prie pour tous les malheureux.
+Ah! s'il pouvait être établi que ce pauvre enfant a agi sous
+l'influence d'une fièvre chaude ou d'une maladie mentale, si un
+médecin était à même de certifier que cet infortuné ne jouissait
+pas de sa raison lorsqu'il se détruisit de ses propres mains, le
+service religieux serait célébré sans obstacle.
+
+Ayant recueilli ces paroles de M. l'abbé Mirabelle, madame Doulce
+courut au théâtre. La répétition de _la Grille_ était terminée.
+Elle trouva Pradel dans son cabinet avec deux jeunes actrices, qui
+lui demandaient l'une un engagement, l'autre un congé. Il refusait,
+conformément à son principe de ne jamais accueillir une demande
+qu'après l'avoir d'abord rejetée. Il donnait ainsi du prix aux
+moindres choses qu'il accordait. Ses yeux luisants et sa barbe de
+patriarche, ses façons à la fois amoureuses et paternelles le
+faisaient ressembler à Loth, tel qu'on le voit entre ses deux filles
+dans les estampes des vieux maîtres. Posée sur la table, une amphore
+de carton doré aidait à l'illusion.
+
+--Ce n'est pas possible, disait-il à chacune; ce n'est vraiment pas
+possible, mon enfant... Enfin revenez demain.
+
+Après les avoir congédiées, il demanda, tout en signant des
+lettres:
+
+--Eh bien! madame Doulce, quelles nouvelles?
+
+Constantin Marc, survenu avec Nanteuil, s'écria précipitamment:
+
+--Et mes décors? Monsieur Pradel!
+
+Puis il décrivit pour la vingtième fois le paysage sur lequel devait
+se lever la toile.
+
+--Au premier plan, un vieux parc. Les troncs des grands arbres,
+du côté du nord, sont verdis par la mousse. Il faut qu'on sente
+l'humidité de la terre.
+
+Et le directeur répondit:
+
+--Soyez sûr qu'on fera tout ce qu'il sera possible de faire et que ce
+sera très convenable... Eh bien! madame Doulce, quelles nouvelles?
+
+--Il y a une lueur d'espérance, répondit-elle.
+
+--Au fond, dans une brume légère, dit l'auteur, les pierres grises
+et les toits d'ardoise fine de l'Abbaye-aux-Dames...
+
+--Parfaitement. Asseyez-vous donc, madame Doulce, je suis à vous.
+
+--J'ai reçu, à l'archevêché, le meilleur accueil, dit madame
+Doulce.
+
+--Monsieur Pradel, il est nécessaire que les murs de l'Abbaye
+paraissent sourds, profonds et pourtant subtilisés par la brume du
+soir. Un ciel d'or pâle...
+
+--Monsieur l'abbé Mirabelle, reprit madame Doulce, est un prêtre de
+la plus haute distinction...
+
+--Monsieur Marc, vous tenez beaucoup à votre ciel d'or pâle? demanda
+le directeur. Continuez, madame Doulce, continuez, je vous écoute...
+
+--... Et, d'une politesse exquise. Il a fait une délicate allusion
+aux indiscrétions des journaux...
+
+A ce moment, M. Marchegeay, le régisseur, bondit dans le cabinet. Ses
+yeux verts étincelaient et ses moustaches rouges dansaient comme des
+flammes. Il parla avec volubilité:
+
+--Ça recommence!... Lydie, la petite figurante, pousse des cris de
+putois dans les escaliers. Elle dit que Delage a voulu la violer.
+C'est bien la dixième fois depuis un mois qu'elle nous recommence
+cette histoire-là. En voilà une scie!
+
+--Ce n'est pas tolérable dans une maison comme celle-ci, dit Pradel.
+Vous ficherez Delage à l'amende... Madame Doulce, continuez, je vous
+prie.
+
+--Monsieur l'abbé Mirabelle m'a expliqué avec une parfaite clarté
+que le suicide est un acte de désespoir.
+
+Mais Constantin Marc demanda avec intérêt à Pradel si Lydie, la
+petite figurante, était jolie.
+
+--Vous l'avez vue, dans _la Nuit du 23 octobre_, elle fait la femme du
+peuple qui, sur la plaine de Grenelle, achète des plaisirs à madame
+Ravaud.
+
+--Il me semble que c'est une très belle fille, dit Constantin Marc.
+
+--Certainement, répondit Pradel. Mais elle serait une plus belle
+fille encore si elle n'avait pas les chevilles comme des poteaux.
+
+Constantin Marc, méditatif, reprit:
+
+--Et Delage l'a violée... Cet homme a le sens de l'amour. L'amour
+est un acte simple et primitif. C'est la lutte, c'est la haine. La
+violence y est nécessaire. L'amour par le consentement mutuel n'est
+qu'une fastidieuse corvée.
+
+Et il s'écria, très excité:
+
+--Delage est prodigieux!
+
+--Ne vous emballez pas, dit Pradel. Cette petite Lydie aguiche mes
+acteurs dans sa loge, puis, tout à coup, elle crie qu'on la viole
+pour qu'on lui donne de l'argent... C'est son amant qui lui a
+appris le truc, et qui touche la galette... Vous disiez donc, madame
+Doulce...
+
+--Après une longue et intéressante conversation, reprit madame
+Doulce, monsieur l'abbé Mirabelle m'a fait entrevoir une solution
+favorable. Il m'a donné à entendre que, pour lever toutes les
+difficultés, il suffirait qu'un médecin attestât que Chevalier
+n'avait pas toute sa raison et n'était pas responsable de ses actes.
+
+--Mais, observa Pradel, Chevalier n'était pas fou. Il avait toute sa
+raison.
+
+--Ce n'est pas à nous de le dire, répliqua madame Doulce. Et qu'en
+savons-nous?
+
+--Non, dit Nanteuil, il n'avait pas toute sa raison.
+
+Pradel haussa les épaules:
+
+--Après tout, c'est possible. La folie et la raison, c'est affaire
+d'appréciation... A qui pourrait-on bien demander un certificat?
+
+Madame Doulce et Pradel se rappelèrent successivement trois
+médecins; mais ils ne purent trouver l'adresse du premier; le second
+avait un mauvais caractère et l'on reconnut que le troisième était
+mort.
+
+Nanteuil dit qu'il fallait s'adresser au docteur Trublet.
+
+--C'est une idée! s'écria Pradel. Allons demander un certificat au
+docteur Socrate... Quel jour sommes-nous?... Vendredi. C'est son jour
+de consultation. Nous le trouverons chez lui.
+
+
+Le docteur Trublet logeait dans une vieille maison, au plus haut de
+la rue de Seine. Pradel emmena Nanteuil, dans l'idée que Socrate ne
+refuserait rien à une jolie femme. Constantin Marc, qui ne pouvait
+vivre, à Paris, loin des comédiens, les accompagna. L'affaire
+Chevalier commençait à l'amuser. Il la trouvait comique,
+c'est-à-dire appartenant aux comédiens. Bien que l'heure de la
+consultation fût passée, le salon du docteur était encore plein de
+gens qui voulaient être guéris. Trublet les renvoya et reçut, dans
+son cabinet, les gens de théâtre. Il se tenait devant une table
+encombrée de livres et de papiers. Contre la fenêtre, un fauteuil
+articulé s'étalait, infirme et cynique. Le directeur de l'Odéon
+exposa l'objet de sa visite, et il conclut:
+
+--Le service de Chevalier ne sera célébré à l'église que si
+vous attestez que ce malheureux garçon ne jouissait pas de toute sa
+raison.
+
+Le docteur Trublet déclara que Chevalier pouvait bien se passer du
+service religieux.
+
+--Adrienne Lecouvreur, qui valait mieux que lui, s'en est passée.
+Mademoiselle Monime, après sa mort, n'eut point de messe et, comme
+vous savez, on lui refusa «l'honneur de pourrir dans un vilain
+cimetière, avec tous les gueux du quartier». Elle ne s'en trouva pas
+plus mal.
+
+--Vous n'ignorez pas, docteur Socrate, répondit Pradel, que les
+comédiens sont les plus religieux des hommes. Mes pensionnaires
+seraient désolés s'ils ne pouvaient assister à la messe de leur
+camarade. Ils se sont déjà assuré le concours de plusieurs artistes
+lyriques et la musique sera très belle.
+
+--Ça, c'est une raison, dit Trublet. Je n'y contredis pas. Charles
+Monselet, qui était un homme d'esprit, songea, peu d'heures avant
+sa mort, à sa messe en musique. «Je connais beaucoup d'artistes de
+l'Opéra, dit-il, j'aurai un _Pie Jesu_ aux truffes.» Mais, puisque
+l'archevêché n'autorise pas, cette fois, le concert spirituel, il
+conviendrait de le remettre à une autre occasion.
+
+--Pour ce qui est de moi, répliqua le directeur, je n'ai aucune
+croyance religieuse. Mais je considère que l'Église et le Théâtre
+sont deux grandes puissances sociales et qu'il y a intérêt à ce
+qu'elles soient amies et alliées. Je ne manque jamais, pour ma part,
+une occasion de sceller l'alliance. Au prochain carême, je ferai lire
+par Durville un sermon de Bourdaloue. Je suis subventionné: je dois
+être concordataire.
+
+»Et puis, quoi qu'on en dise, le catholicisme est encore la forme la
+plus acceptable de l'indifférence religieuse.
+
+--Eh bien! objecta Constantin Marc, si vous voulez montrer de la
+déférence à l'Église, pourquoi lui poussez-vous, de force ou de
+ruse, un cercueil dont elle ne veut pas?
+
+Le docteur parla dans le même sentiment et finit par dire:
+
+--Mon cher Pradel, ne vous occupez donc pas de cette affaire-là.
+
+Mais alors Nanteuil, les yeux ardents, la voix sifflante:
+
+--Il faut qu'il aille à l'église, docteur; signez ce qu'on vous
+demande, écrivez qu'il n'avait pas sa raison. Je vous en prie.
+
+Il n'y avait pas que de la religion dans ce désir. Il s'y mêlait un
+sentiment intime et un fond obscur de vieilles croyances, ignorées
+d'elle-même. Elle espérait que, porté à l'église, aspergé d'eau
+bénite, Chevalier serait apaisé, deviendrait un bon mort et ne
+la tourmenterait plus. Elle craignait, au contraire, que, privé de
+bénédictions et de prières, il n'errât sans cesse autour d'elle,
+maudit et malfaisant. Et, plus simplement, dans sa peur de le revoir,
+elle voulait que les prêtres aussi prissent soin de l'enterrer, que
+tout le monde s'y mît, pour qu'il le fût davantage, autant qu'il
+était possible et tout à fait. Ses lèvres tremblaient; elle tordait
+ses mains jointes.
+
+Trublet, vieux connaisseur, la regardait avec intérêt. Il avait
+l'intelligence et le goût de la machine féminine. Celle-ci le
+ravissait. En l'observant, sa face camuse brillait de plaisir.
+
+--Soyez tranquille, mon enfant. Il y a toujours moyen de s'entendre
+avec l'Église. Ce que vous me demandez n'est pas dans mes
+attributions; je suis un médecin laïque. Mais nous avons
+aujourd'hui, Dieu merci! des médecins religieux qui envoient leurs
+malades aux eaux ecclésiastiques et dont la fonction spéciale est de
+constater les guérisons miraculeuses. J'en connais un qui loge
+dans le quartier; je vais vous donner son adresse. Allez le voir,
+l'évêché n'a rien à lui refuser. Il arrangera votre affaire.
+
+--Non pas, dit Pradel, vous avez donné vos soins à ce malheureux
+Chevalier. C'est à vous de délivrer un certificat.
+
+Romilly approuva:
+
+--Évidemment, docteur. Vous êtes médecin du théâtre. Il faut
+laver son linge sale en famille.
+
+Et Nanteuil tourna vers Socrate un regard de prière.
+
+--Mais, demanda Trublet, qu'est-ce que vous voulez que je dise?
+
+--C'est bien simple, répondit Pradel. Dites qu'il était, dans une
+certaine mesure, irresponsable.
+
+--Vous me sollicitez bonnement à parler comme un médecin des
+tribunaux. C'est trop exiger de moi.
+
+--Vous croyez donc, docteur, que Chevalier était en possession de sa
+pleine et entière responsabilité morale?
+
+--Je crois, au contraire, qu'il n'était responsable de ses actes à
+aucun degré.
+
+--Alors?...
+
+--Mais je crois aussi qu'il ne différait nullement en cela de
+vous, de moi, de tous les autres hommes. Mes confrères légistes
+distinguent entre les responsabilités individuelles. Ils ont des
+procédés pour reconnaître les responsabilités pleines et celles
+auxquelles il manque un ou plusieurs quartiers. Il est remarquable,
+d'ailleurs, que, pour faire condamner un malheureux, ils lui trouvent
+toujours une pleine responsabilité... Et la leur, elle est donc
+pleine... comme la lune?
+
+Et le docteur Socrate développa devant les gens de théâtre
+étonnés une ample théorie du déterminisme universel. Il remonta
+jusqu'aux origines de la vie. Et, semblable au Silène de Virgile qui,
+barbouillé du suc des mûres, chantait à des bergers de Sicile et
+à la naïade Églé l'origine du monde, il se répandit en paroles
+abondantes:
+
+--Appeler un malheureux à répondre de ses actes!... mais quand le
+système solaire n'était encore qu'une pâle nébuleuse, formant dans
+l'éther une couronne légère d'une circonférence mille fois plus
+vaste que l'orbite de Neptune, il y avait belle lurette que nous
+étions tous conditionnés, déterminés, destinés irrévocablement
+et que votre responsabilité, ma chère enfant, la mienne, celle de
+Chevalier, celle de tous les hommes, était, non pas atténuée,
+mais abolie d'avance. Tous nos mouvements, causés par des mouvements
+antérieurs de la matière, sont soumis aux lois qui gouvernent les
+forces cosmiques, et la mécanique humaine n'est qu'un cas particulier
+de la mécanique universelle.
+
+Il montra de la main une armoire fermée:
+
+--J'ai là, en bouteilles, de quoi transformer, abolir ou exaspérer
+la volonté de cinquante mille hommes.
+
+--Ce ne serait pas de jeu, objecta Pradel.
+
+--J'en conviens, ce ne serait pas de jeu. Mais ces substances ne
+sont pas essentiellement des produits de laboratoire. Le laboratoire
+combine, il ne crée rien. Ces substances sont éparses dans la
+nature. A l'état libre, elles nous enveloppent et nous pénètrent,
+elles déterminent notre volonté: elles conditionnent notre libre
+arbitre, qui n'est que l'illusion causée en nous par l'ignorance de
+nos déterminations.
+
+--Qu'est-ce que vous dites? demanda Pradel ahuri.
+
+--Je dis que la volonté est une illusion causée par l'ignorance où
+nous sommes des causes qui nous obligent à vouloir. Ce qui veut
+en nous, ce n'est pas nous, ce sont des myriades de cellules d'une
+activité prodigieuse, que nous ne connaissons pas, qui ne nous
+connaissent pas, qui s'ignorent les unes les autres, et qui pourtant
+nous constituent. Elles produisent par leur agitation d'innombrables
+courants que nous appelons nos passions, nos pensées, nos joies, nos
+souffrances, nos désirs, nos craintes et notre volonté. Nous nous
+croyons maîtres de nous, et seulement une goutte d'alcool excite,
+pour les engourdir ensuite, ces éléments par lesquels nous sentons
+et voulons.
+
+Constantin Marc interrompit le docteur:
+
+--Pardon! Puisque vous parlez de l'action de l'alcool, je voudrais
+vous consulter à ce sujet. Je bois un petit verre d'armagnac après
+chaque repas. Ce n'est pas trop, dites-moi?
+
+--C'est beaucoup trop. L'alcool est un poison. Si vous avez chez vous
+une bouteille d'eau-de-vie, jetez-la par la fenêtre.
+
+Pradel était pensif. Il estimait qu'en supprimant la volonté et la
+responsabilité chez tous les hommes, le docteur Socrate lui faisait
+un tort personnel.
+
+--Vous direz ce que vous voudrez. La volonté et la responsabilité ne
+sont pas des illusions. Ce sont des réalités tangibles et fortes. Je
+sais à quoi m'engage mon cahier des charges, et j'impose ma volonté
+à mon personnel.
+
+Et il ajouta avec amertume:
+
+--Je crois à la volonté, à la responsabilité morale, à la
+distinction du bien et du mal. Sans doute, selon vous, ce sont des
+idées bêtes...
+
+--Assurément, répondit le docteur, ce sont des idées bêtes. Mais
+elles nous sont très convenables, puisque nous sommes des bêtes. On
+l'oublie toujours. Ce sont des idées bêtes, augustes et salutaires.
+Les hommes ont senti que, sans ces idées, ils deviendraient tous
+fous. Ils n'avaient que le choix de la bêtise ou de la fureur. Ils
+ont raisonnablement choisi la bêtise. Tel est le fondement des idées
+morales.
+
+--Quel paradoxe! s'écria Romilly.
+
+Le docteur poursuivit avec sérénité:
+
+--La distinction du bien et du mal dans les sociétés humaines
+n'est jamais sortie de l'empirisme le plus grossier. Elle a été
+constituée dans un esprit tout pratique et par simple commodité.
+Nous ne nous en préoccupons pas pour un cristal ou pour un arbre.
+Nous pratiquons l'indifférence morale à l'endroit des animaux.
+Nous la pratiquons à l'endroit des sauvages. Cela nous permet de
+les exterminer sans remords. C'est ce qu'on appelle la politique
+coloniale. On ne voit pas non plus que les croyants exigent de leur
+dieu une haute moralité. Dans l'état actuel de la société, ils
+n'admettraient pas volontiers qu'il fût libidineux et se compromît
+avec des femmes; mais ils trouvent bon qu'il soit vindicatif et cruel.
+La morale est le consentement mutuel à garder ce qu'on a, terre,
+maisons, meubles, femmes, et notre vie. Elle n'implique chez ceux
+qui s'y soumettent aucun effort particulier d'intelligence ou de
+caractère. Elle est instinctive et féroce. La loi écrite la suit de
+près et s'accorde assez bien avec elle. Aussi voit-on que les hommes
+d'un grand cœur ou d'un beau génie furent presque tous accusés
+d'impiété et, comme Socrate, fils de Phénarète, et Benoît Malon,
+frappés par la justice de leur pays. Et l'on peut dire qu'un
+homme qui n'a pas été condamné tout au moins à la prison honore
+médiocrement sa patrie.
+
+--Il y a des exceptions, dit Pradel.
+
+--Il y en a peu, répondit le docteur Trublet.
+
+Mais Nanteuil suivait son idée:
+
+--Mon petit Socrate, vous pouvez bien attester qu'il était fou. C'est
+la vérité. Il n'avait pas sa raison. Je le sais bien, moi.
+
+--Sans doute, il était fou, ma chère enfant. Mais c'est une question
+de savoir s'il l'était plus que les autres hommes. L'histoire
+tout entière de l'humanité, remplie de supplices, d'extases et de
+massacres, est une histoire de déments et de furieux.
+
+--Docteur, demanda Constantin Marc, est-ce que par hasard vous
+n'admireriez pas la guerre? C'est pourtant une chose splendide, quand
+on y pense. Les animaux se dévorent simplement entre eux. Les
+hommes ont imaginé de se massacrer en beauté. Ils ont appris à
+s'entre-tuer avec des cuirasses étincelantes, sous des casques
+surmontés de panaches et desquels tombent des crinières peintes en
+rouge. Par l'usage de l'artillerie et l'art des fortifications, ils
+ont introduit la chimie et les mathématiques dans la destruction
+nécessaire. C'est une invention sublime. Et, puisque l'extermination
+des êtres nous apparaît comme le but unique de la vie, la sagesse de
+l'homme est d'avoir fait de cette extermination une jouissance et une
+splendeur... Car enfin vous ne pouvez nier, docteur, que le meurtre
+est une loi de la nature, et que, par conséquent, il est divin.
+
+A quoi le docteur Socrate répondit:
+
+--Nous ne sommes que de malheureux animaux et pourtant nous sommes à
+nous-mêmes notre providence et nos dieux. Les animaux inférieurs,
+dont les règnes immémoriaux ont précédé le nôtre sur cette
+planète, l'ont transformée par leur génie et leur courage. Les
+insectes ont tracé des chemins, fouillé la terre, creusé les troncs
+d'arbres et les rochers, bâti des maisons, fondé des cités,
+changé le sol, l'air et les eaux. Le travail des plus humbles, des
+madrépores, a créé des îles et des continents. Tout changement
+matériel produit un changement moral, puisque les mœurs dépendent
+du milieu. La transformation que l'homme à son tour fait subir à
+la terre est certes plus profonde et plus harmonieuse que les
+transformations opérées par les autres animaux. Pourquoi l'humanité
+ne parviendrait-elle pas à changer la nature jusqu'à la rendre
+pacifique? Pourquoi l'humanité, tout infime qu'elle est et sera, ne
+réussirait-elle pas un jour à supprimer ou, du moins, à régler
+la concurrence vitale? Pourquoi n'abolirait-elle pas enfin la loi du
+meurtre? On peut beaucoup attendre de la chimie. Pourtant je ne vous
+réponds de rien. Il est possible que notre race persiste dans la
+mélancolie, le délire, la manie, la démence et la stupeur jusqu'à
+sa fin lamentable dans la glace et les ténèbres. Ce monde est
+peut-être irrémédiablement mauvais. En tout cas, je m'y serai
+bien amusé. On y jouit d'un spectacle divertissant et je commence
+à croire que Chevalier était plus fou que les autres hommes d'avoir
+volontairement quitté sa place.
+
+Nanteuil prit une plume sur le bureau et la tendit, trempée d'encre,
+au docteur.
+
+Il commença d'écrire:
+
+«Ayant été plusieurs fois appelé à donner mes soins à...
+
+Il s'interrompit et demanda le prénom de Chevalier:
+
+--Aimé, répondit Nanteuil.
+
+»... à Aimé Chevalier, j'ai pu constater dans son économie
+certains troubles de la sensibilité, de la vue et de la motilité,
+indices ordinaires...
+
+Il alla prendre un livre sur un rayon de sa bibliothèque.
+
+--Ce serait un grand hasard si je ne découvrais pas de quoi confirmer
+mon diagnostic dans ces leçons du professeur Ball sur les maladies
+mentales.
+
+Il feuilleta le livre.
+
+--Et tenez, mon cher Romilly, voici ce que je trouve pour commencer;
+à la dix-huitième leçon, page 389: «On rencontre beaucoup de fous
+parmi les acteurs.» Cette observation du professeur Ball me rappelle
+que l'illustre Cabanis demanda un jour au docteur Esprit Blanche si le
+théâtre n'était pas une cause de folie.
+
+--Vraiment? demanda Romilly, inquiet.
+
+--N'en doutez point, répondit Trublet. Mais écoutez ce que dit à
+cette même page le professeur Ball: «Il est incontestable que les
+médecins sont extrêmement prédisposés à l'aliénation mentale.»
+Et rien n'est plus vrai. Parmi les médecins, les prédestinés entre
+tous sont les aliénistes. Il est souvent difficile de décider lequel
+est le plus fou, du fou ou de son médecin. On dit aussi que les
+hommes de génie sont enclins à la folie. C'est certain. Toutefois il
+ne suffit pas d'être un imbécile pour être raisonnable.
+
+Il feuilleta un moment encore les _Leçons_ du professeur Ball, puis
+il se remit à écrire:
+
+»... indices ordinaires de l'excitation maniaque, et, si l'on
+considère que le sujet était d'un tempérament névropathique, on
+aura lieu de croire que sa constitution le conduisit à la folie, qui,
+selon les professeurs les plus autorisés, n'est que l'exagération
+du caractère habituel de l'individu, et il n'est pas possible de lui
+accorder une entière responsabilité morale.»
+
+Il signa et tendit le papier à Pradel:
+
+--Voilà qui est innocent et trop vide de sens pour contenir le
+moindre mensonge.
+
+Pradel se leva:
+
+--Croyez bien, cher docteur, que nous ne vous aurions pas demandé de
+mentir.
+
+--Pourquoi? Je suis médecin. Je tiens boutique de mensonges. Je
+soulage, je console. Peut-on consoler et soulager sans mentir?
+
+Puis, regardant Nanteuil avec sympathie:
+
+--Les femmes et les médecins savent seuls combien le mensonge est
+nécessaire et bienfaisant aux hommes.
+
+Et, comme Pradel, Constantin Marc et Romilly prenaient congé:
+
+--Passez donc par la salle à manger. J'ai reçu un petit fût de
+vieil armagnac. Vous allez m'en dire des nouvelles.
+
+
+Nanteuil était restée dans le cabinet du docteur.
+
+--Mon petit Socrate, j'ai passé une nuit affreuse. Je l'ai vu...
+
+--Pendant votre sommeil?
+
+--Non, tout éveillée.
+
+--Vous êtes sûre que vous ne dormiez pas?
+
+--J'en suis sûre.
+
+Il pensa lui demander si la vision avait parlé. Mais il retint la
+question sur ses lèvres, de peur de suggérer à un sujet si sensible
+des hallucinations de l'ouïe, qu'en raison de leur caractère
+impérieux, il redoutait bien plus que les hallucinations de la vue.
+Il savait la docilité des malades à obéir aux ordres que des voix
+leur donnent. Renonçant à interroger Félicie, il s'avisa, à
+tout hasard, de lever les scrupules de conscience qui pouvaient la
+troubler. Toutefois, ayant observé que, d'ordinaire, le sentiment de
+la responsabilité morale est faible chez les femmes, il n'y fit pas
+grand effort et se contenta de dire légèrement:
+
+--Ma chère enfant, il ne faut pas vous croire responsable de la mort
+de ce malheureux. Le suicide passionnel est l'aboutissant fatal d'un
+état pathologique. Tout individu qui se suicide devait se suicider.
+Vous n'êtes que la cause occasionnelle d'un accident déplorable
+assurément, mais dont il ne faut pas exagérer l'importance.
+
+Il jugea que c'en était assez sur ce point et s'appliqua tout de
+suite à dissiper les terreurs dont elle était environnée. Il
+s'efforça de la persuader par des raisonnements simples qu'elle
+voyait des images sans réalité, purs reflets de sa propre
+pensée. Pour illustrer sa démonstration, il lui conta une histoire
+rassurante:
+
+--Un médecin anglais, lui dit-il, soignait une dame, comme vous très
+intelligente, qui, comme vous, voyait des chats sous les meubles et
+était visitée par des fantômes. Il la persuada que ces apparences
+ne répondaient à rien. Elle le crut et ne se troubla point. Un jour
+qu'après une longue retraite elle reparaissait dans le monde, entrant
+dans un salon, elle vit la maîtresse de la maison qui lui montrait un
+fauteuil et l'invitait à s'asseoir. Elle vit aussi, dans ce fauteuil,
+un vieux gentleman narquois. Elle se dit que de ces deux personnes,
+l'une était nécessairement imaginaire et, décidant que le gentleman
+n'existait pas, elle s'assit dans le fauteuil. En touchant le fond,
+elle respira. A compter de ce jour, elle ne vit plus aucun fantôme
+d'homme ni de bête. Avec le vieux gentleman narquois, elle les avait
+étouffés tous sous son séant.
+
+Félicie secoua la tête:
+
+--Ça n'a pas de rapport.
+
+Elle voulait dire que son fantôme à elle n'était point un vieux
+monsieur falot, sur lequel on s'assied, que c'était un mort jaloux,
+qui ne la visitait pas sans dessein. Mais elle craignait de parler de
+ces choses, et, laissant tomber ses bras sur ses genoux, elle se tut.
+
+La voyant ainsi accablée et morne, il lui représenta que ces
+troubles de la vision n'étaient ni rares ni bien graves, et qu'ils se
+dissipaient promptement sans laisser de traces.
+
+--Moi aussi, ajouta-t-il, j'ai eu une vision.
+
+--Vous?
+
+--Oui, j'ai eu une vision, il y a une vingtaine d'années, en Égypte.
+
+Il s'aperçut qu'elle le regardait avec curiosité et il commença le
+récit de son hallucination, après avoir allumé toutes les lampes
+électriques, pour dissiper les fantômes de l'ombre.
+
+--Du temps que j'étais médecin au Caire, chaque année, au mois de
+février, je remontais le Nil jusqu'à Louksor, et de là, j'allais,
+avec des amis, visiter dans le désert les tombeaux et les temples.
+Ces promenades à travers les sables se font à dos d'âne. La
+dernière fois que je me rendis à Louksor, je louai un jeune ânier,
+dont l'âne blanc, Rhamsès, était plus vigoureux que les autres. Cet
+ânier, qui se nommait Sélim, était aussi plus robuste, plus svelte
+et plus beau que les autres âniers. Il avait quinze ans. Ses yeux
+doux et farouches brillaient sous un voile magnifique de longs cils
+noirs; son visage brun était d'un ovale ferme et pur. Il marchait
+pieds nus dans le désert, d'un pas qui faisait songer à ces danses
+de guerriers dont parle la Bible. Tous ses mouvements avaient de la
+grâce; sa gaieté de jeune animal était charmante. En piquant de la
+pointe de son bâton l'échine de Rhamsès, il causait avec moi
+dans un langage court, mêlé d'anglais, de français et d'arabe; il
+parlait volontiers des voyageurs qu'il avait conduits et qu'il croyait
+être tous des princes ou des princesses; mais si je le questionnais
+sur ses parents et ses compagnons, il se taisait, d'un air
+d'indifférence et d'ennui. Quand il mendiait la promesse d'un
+bon baschich, le nasillement de sa voix prenait des inflexions
+caressantes. Il méditait des ruses subtiles et dépensait des
+trésors de prières pour se faire donner une cigarette. S'apercevant
+qu'il m'était agréable que les âniers traitassent leurs animaux
+avec douceur, il baisait devant moi Rhamsès sur les naseaux, et,
+durant les haltes, valsait avec lui. Il se montrait parfois ingénieux
+à obtenir ce qu'il désirait. Mais il était trop imprévoyant pour
+jamais témoigner la moindre reconnaissance de ce qu'il avait obtenu.
+Avide de piastres, il convoitait plus ardemment encore les menus
+objets qui brillent et qu'on peut cacher, les épingles d'or, les
+bagues, les boutons de manchettes, les briquets en nickel; quand
+il voyait une chaîne d'or, son visage s'éclairait d'une lueur de
+volupté.
+
+»L'été qui suivit fut le temps le plus dur de ma vie. Une
+épidémie de choléra avait éclaté dans la Basse-Égypte. Je
+courais la ville du matin au soir dans un air embrasé. Les étés
+du Caire sont accablants pour les Européens. Nous traversions les
+semaines les plus chaudes que j'eusse encore connues. J'appris un
+jour que Sélim, amené devant le tribunal indigène du Caire, venait
+d'être condamné à mort. Il avait assassiné une enfant de fellahs,
+une petite fille de neuf ans, pour lui voler ses anneaux d'oreilles,
+et il l'avait jetée dans une citerne. Les anneaux, tachés de sang,
+avaient été retrouvés sous une grosse pierre, dans la vallée
+des Rois. C'était de ces bijoux sauvages que les nubiens nomades
+façonnent au marteau avec des shellings ou des pièces de quarante
+sous. On me dit que Sélim serait certainement pendu, parce que la
+mère de la fillette refusait le prix du sang. Le khédive en effet
+n'a pas le droit de grâce, et le meurtrier, selon la loi musulmane,
+ne peut racheter sa vie que si les parents de la victime acceptent
+de lui une somme d'argent en compensation. J'étais trop occupé pour
+penser à cette affaire. Je m'expliquai facilement que Sélim, rusé,
+mais irréfléchi, caressant, insensible, eût joué avec la fillette,
+lui eût arraché ses anneaux, l'eût tuée et cachée. Bientôt je
+n'y songeai plus. Du vieux Caire l'épidémie s'étendait sur les
+quartiers européens. Je visitais trente et quarante malades par
+jour et je faisais à chacun d'abondantes injections veineuses.
+Je souffrais de désordres au foie, j'étais ravagé d'anémie, je
+tombais de fatigue. Pour ménager mes forces, il me fallait prendre
+un peu de repos à midi. Je m'étendais, après le déjeuner, dans la
+cour intérieure de ma maison et, là, je me baignais pour une heure
+dans cette ombre africaine épaisse et fraîche comme de l'eau. Un
+jour que j'étais couché de la sorte dans ma cour sur mon divan, au
+moment où j'allumais une cigarette, je vis venir Sélim. Il souleva
+de son beau bras de bronze la tenture de la porte et s'approcha de
+moi, dans sa robe bleue. Il ne parlait pas, mais il souriait de
+son sourire innocent et sauvage et ses lèvres d'un rouge sombre
+découvraient des dents éclatantes. Ses yeux, sous l'ombre azurée
+des cils, brillaient de désir en regardant ma montre posée sur la
+table.
+
+»Je pensai qu'il s'était échappé. Et j'en étais surpris, non
+que les captifs soient étroitement surveillés dans ces prisons
+orientales où les hommes, les femmes, les chevaux et les chiens sont
+mêlés dans des cours mal closes, sous la garde d'un soldat armé
+d'un bâton. Mais les musulmans ne sont jamais tentés de fuir leur
+sort. Sélim s'agenouilla avec une grâce suppliante, et approcha ses
+lèvres de ma main, pour la baiser selon la coutume antique. Je
+ne dormais pas et j'en eus la preuve. J'eus aussi la preuve que
+l'apparition avait été courte. Quand Sélim disparut, je remarquai
+que ma cigarette qui brûlait, n'avait pas encore de cendre.
+
+--Est-ce qu'il était mort quand vous l'avez vu? demanda Nanteuil.
+
+--Non pas, répondit le docteur. J'appris quelques jours après que
+Sélim, dans sa prison, tressait de petites corbeilles, ou qu'il
+jouait pendant de longues heures, avec un chapelet de boules de verre,
+et qu'aux visiteurs européens, surpris de la douceur caressante de
+ses yeux, il demandait une piastre en souriant: la justice musulmane
+est lente. Il fut pendu six mois plus tard. Personne, ni lui-même,
+n'y fit grande attention. J'étais alors en Europe.
+
+--Et depuis il n'est pas revenu?
+
+--Jamais.
+
+Nanteuil le regarda, déçue.
+
+--J'avais cru qu'il était venu quand il était mort. Mais du moment
+qu'il était en prison, bien sûr que vous ne pouviez pas le voir chez
+vous, et que c'était une idée.
+
+Le docteur, comprenant la pensée de Félicie, se hâta d'y répondre:
+
+--Ma petite Nanteuil, croyez-moi. Les fantômes des morts n'ont pas
+plus de réalité que les fantômes des vivants.
+
+Sans prendre garde à ce qu'il disait, elle lui demanda si vraiment
+c'était parce qu'il souffrait du foie qu'il avait eu une vision. Il
+répondit qu'il pensait que le mauvais état des organes digestifs,
+une fatigue diffuse, une tendance à la congestion, l'avaient
+prédisposé.
+
+--Il y eut, je crois, ajouta-t-il, une cause plus immédiate. Étendu
+sur mon divan, j'avais la tête très basse. Je la soulevai pour
+allumer une cigarette et la laissai retomber aussitôt. Cette attitude
+favorise singulièrement les hallucinations. Il suffit parfois de se
+coucher la tête renversée, pour voir, pour entendre, des formes,
+des sons imaginaires. C'est pourquoi je vous conseille, mon enfant, de
+dormir avec un traversin et un gros oreiller.
+
+Elle se mit à rire.
+
+--Comme maman, alors!... majestueusement!
+
+Puis, sautant sur une autre idée:
+
+--Dites donc, Socrate, ce sale individu, pourquoi l'avez-vous vu
+plutôt qu'un autre? Vous lui aviez loué un âne, vous n'y pensiez
+plus. Et il est venu. C'est tout de même drôle.
+
+--Vous me demandez pourquoi celui-là plutôt qu'un autre. Je serais
+bien embarrassé de vous le dire. Souvent nos visions, liées avec nos
+pensées intimes, nous en présentent l'image; parfois, elles ne s'y
+rattachent en rien et nous montrent une figure inattendue.
+
+Il l'exhorta de nouveau à ne pas se laisser effrayer par des
+fantômes.
+
+--Les morts ne reviennent pas. Quand l'un d'eux vous apparaît, soyez
+assurée que vous voyez une imagination de votre cerveau.
+
+Elle demanda:
+
+--Pouvez-vous me garantir qu'il n'y a rien après la mort?
+
+--Mon enfant, il n'y a rien après la mort qui puisse vous effrayer.
+
+Elle se leva, prit son petit sac et son manuscrit, tendit la main au
+docteur:
+
+--Vous ne croyez à rien, vous, mon vieux Socrate.
+
+Il la retint un moment dans l'antichambre lui recommanda de se
+ménager, de mener une vie calme et rafraîchissante, de prendre du
+repos.
+
+--Si vous croyez que c'est facile dans notre métier!... Demain, j'ai
+une répétition au foyer, une répétition sur la scène, une robe à
+essayer; ce soir, je joue. Et voilà plus d'un an que je mène cette
+vie-là.
+
+
+
+
+X
+
+
+Sous le grand vide réservé par la hauteur des voûtes au vol des
+prières moutonnait le troupeau bigarré des êtres humains.
+
+Ils étaient là, tous, au pied du catafalque entouré de lumières et
+couvert de fleurs: Durville, le vieux Maury, Delage, Vicar, Destrée,
+Léon Clim, Valroche, Aman, Regnard, Pradel et Romilly, et Marchegeay,
+le régisseur. Elles étaient là toutes, madame Ravaud, madame
+Doulce, Ellen Midi, Duvernet, Herschell, Falempin, Stella,
+Marie-Claire, Louise Dalle, Fagette, Nanteuil, agenouillées et
+vêtues de noir, comme des élégies. Quelques-unes lisaient dans des
+livres de messe. Il y en avait qui pleuraient. Toutes apportaient au
+moins au cercueil de leur camarade leurs paupières battues et leur
+teint blêmi par le froid du matin. Des journalistes, des acteurs, des
+auteurs dramatiques, des familles entières de ces artisans qui vivent
+du théâtre et une foule de curieux emplissaient la nef.
+
+Les chantres poussaient les cris lamentables du _Kyrie eleison_; le
+prêtre baisa l'autel, se tourna vers le peuple et dit:
+
+--_Dominus vobiscum._
+
+Romilly, enveloppant du regard le public:
+
+--Chevalier a une bonne salle.
+
+--Regarde donc Louise Dalle, dit Fagette. Pour avoir l'air en deuil,
+elle a mis un waterproof en caoutchouc noir.
+
+Demeuré un peu en arrière avec Pradel et Constantin Marc, le docteur
+Trublet faisait, à voix basse, selon sa coutume, ses essais moraux:
+
+--Remarquez, dit-il, que sur l'autel et autour du cercueil, on allume,
+en guise de cierges, de petites veilleuses sur des queues de billard
+et qu'ainsi l'on offre au Seigneur de l'huile à quinquet pour de la
+cire vierge. Les hommes pieux qui vivent dans le sanctuaire ont été
+de tout temps enclins à faire à leur dieu de ces petites tromperies.
+L'observation n'est pas de moi; elle est, je crois, de Renan.
+
+Le célébrant, à droite de l'autel, récitait à voix basse:
+
+--_Nolumus autem vos ignorare fratres de dormientibus, ut non
+contristemini, sicut et cœteri qui spem non habent._
+
+--Qui est-ce qui prend le rôle de Florentin? demanda Durville à
+Romilly.
+
+--C'est Regnard: il n'y sera pas plus mauvais que Chevalier.
+
+Pradel tira Trublet par la manche:
+
+--Docteur Socrate, je vous prie de me dire si, comme savant, comme
+physiologiste, vous voyez de graves difficultés à ce que l'âme soit
+immortelle.
+
+Il demandait cela en homme affairé et pratique qui a besoin d'un
+renseignement personnel.
+
+--Vous savez sans doute, mon cher ami, répondit Trublet, ce que
+disait à ce sujet l'oiseau de Cyrano. Un jour Cyrano de Bergerac
+entendit deux oiseaux converser dans un arbre. L'un disait: «L'âme
+des oiseaux est immortelle.--Ce n'est pas douteux, répliqua l'autre.
+Mais ce qui ne se conçoit pas, c'est que des êtres qui n'ont ni
+bec ni plumes, qui n'ont pas d'ailes et qui marchent sur deux pieds,
+croient avoir, comme les oiseaux, une âme immortelle.»
+
+--C'est égal, dit Pradel, d'entendre l'orgue, ça me f... des idées
+pieuses.
+
+--_Requiem æternam dona eis, Domine._
+
+L'auteur célèbre de la _Nuit du 23 octobre 1812_ apparut dans
+l'église, et, au même moment, il fut partout à la fois, dans la
+nef, sous le porche et dans le chœur. Comme le Diable boiteux, il
+fallait qu'enfourchant sa béquille, il volât par-dessus les têtes
+pour passer comme il le fit en un clin d'œil du député Morlot qui,
+libre penseur, restait sur le parvis, à Marie-Claire agenouillée
+sous le catafalque.
+
+Dans la même seconde, il chuchota aux oreilles de tous et de toutes
+des paroles agiles:
+
+--Pradel, concevez-vous ce garçon qui plante là son rôle, un
+rôle excellent, et va se suicider comme une gourde? Il se brûle la
+cervelle l'avant-veille de la première. Il nous oblige à faire
+un raccord et nous retarde de huit jours. Quel crétin! Il était
+diablement mauvais. Mais c'est une justice à lui rendre: il sautait
+bien, l'animal. Mon bon Romilly, nous faisons le raccord aujourd'hui
+à deux heures. Veillez à ce que Regnard ait la copie de son rôle et
+sache grimper sur les toits. Pourvu qu'il ne nous claque pas dans les
+mains, comme Chevalier! S'il allait aussi se suicider, celui-là! Ne
+riez pas. Il y a un sort sur certains rôles. Ainsi, dans mon _Marino
+Faliero_, le gondolier Sandro se casse le bras à la répétition
+générale. On me donne un autre Sandro. Il se foule le pied à la
+première représentation. On m'en donne un troisième, il attrape
+la fièvre typhoïde... Ma petite Nanteuil, je te confierai une
+magnifique création quand tu seras aux Français. Mais j'ai juré
+mes grands dieux de ne plus faire jouer une seule pièce dans ce
+théâtre-ci.
+
+Et tout aussitôt, sous la petite porte qui ferme le chœur du côté
+de l'Épitre, montrant à des confrères l'épitaphe de Racine,
+scellée dans le mur, en parisien curieux des antiquités de sa ville,
+il rappelait l'histoire de cette pierre; il disait que le poète avait
+été enseveli, selon son désir, à Port-Royal-des-Champs, au pied
+de la fosse de M. Hamon, et qu'après la destruction de l'abbaye et la
+violation des sépulcres, le corps de messire Jean Racine, secrétaire
+du roi, gentilhomme ordinaire de sa chambre, avait été transporté
+sans honneurs à Saint-Étienne-du-Mont. Et il contait comment la
+pierre tombale, portant, sous le cimier de chevalier et l'écu au
+cygne d'argent, l'inscription composée par Boileau et mise en latin
+par M. Dodart, avait servi de dalle dans le chœur de la petite
+église de Magny-Lessart, où elle avait été trouvée en 1808.
+
+--La voici! ajouta-t-il. Elle était brisée en six morceaux et le
+nom de Racine effacé par les souliers des paysans. On a rajusté les
+fragments et refait les lettres qui manquaient.
+
+Sur ce sujet il s'étendait avec sa vivacité et son abondance
+coutumières, tirant de sa prodigieuse mémoire une multitude de faits
+curieux et d'amusantes historiettes, animant l'histoire et passionnant
+l'archéologie. Son admiration et sa colère jaillissaient coup sur
+coup, avec violence dans la solennité du lieu, à travers la pompe de
+la cérémonie.
+
+--Je voudrais bien savoir, par exemple, quels sont les goujats
+stupides qui ont scellé cette pierre dans ce mur. _Hic jacet nobilis
+vir Johannes Racine._ Ce n'est pas vrai! Ils font mentir l'épitaphe
+de l'honnête Boileau. Le corps de Racine n'est pas à cette place.
+Il a été déposé dans la troisième chapelle à gauche en entrant.
+Quels idiots!
+
+Et, soudain tranquille, il montra la pierre tombale de Pascal.
+
+--Elle provient du musée des Petits-Augustins. On n'aura jamais
+assez de louanges pour Lenoir, qui, sous la Révolution, recueillit,
+conserva...
+
+Il improvisa un second cours familier d'archéologie lapidaire, plus
+brillant que le premier, fit de l'histoire de Pascal un drame amusant
+et terrible, et disparut. Il était resté en tout dix minutes dans
+l'église.
+
+Sur ces têtes pleines de soucis mondains et de désirs profanes le
+_Dies iræ_ grondait comme un orage:
+
+ _Mors stupebit et natura,
+ Quum resurget creatura
+ Judicanti responsura._
+
+--Dites donc, Dutil: comment cette petite Nanteuil, qui est jolie
+et intelligente, a-t-elle pu se mettre avec un sale cabot comme
+Chevalier?
+
+--Votre ignorance du cœur des femmes m'étonne.
+
+--Herschell était plus jolie quand elle était brune.
+
+ _Qui Mariam absolvisti
+ Et latronem exaudisti
+ Mihi quoque spem dedisti_.
+
+--Il faut que j'aille déjeuner.
+
+--Est-ce que vous connaissez quelqu'un qui connaisse le ministre?
+
+--Durville est claqué. Il souffle comme un phoque.
+
+--Faites-moi donc passer une petite note sur Marie Falempin. Elle a
+été délicieuse dans _les Trois Magots_, je vous assure.
+
+ _Inter oves locum presta,
+ Et ab hœdis me sequestra,
+ Statuens in parte dextra._
+
+--Alors, c'est pour Nanteuil qu'il s'est fait sauter le caisson? Une
+petite grue qui ne vaut pas son derrière plein d'eau chaude!
+
+Le célébrant mit le vin et l'eau dans le calice et dit:
+
+--_Deus qui humanæ substantiæ dignitatem mirabiliter condidisti_...
+
+--Est-ce que, vraiment, docteur, il s'est tué parce que Nanteuil ne
+voulait plus de lui?
+
+--Il s'est tué, répondit Trublet, parce qu'elle en aimait un autre.
+L'obsession des images génétiques détermine parfois la manie et la
+mélancolie.
+
+--Vous ne connaissez pas les cabots, docteur Socrate, dit Pradel. Il
+s'est tué pour faire un effet, pas pour autre chose.
+
+--Il n'y a pas que les cabots, dit Constantin Marc, qui éprouvent
+un besoin irrésistible d'attirer à tout prix l'attention sur eux.
+L'année dernière, chez moi, à Saint-Bartholomé, pendant qu'on
+battait à la machine, un enfant de treize ans mit dans l'engrenage
+son bras, qui fut broyé jusqu'à l'épaule. Le médecin qui l'avait
+amputé lui demanda, en faisant un pansement, pourquoi il s'était
+ainsi mutilé. L'enfant avoua que c'était pour qu'on fît attention
+à lui.
+
+Cependant Nanteuil, les yeux secs et les lèvres serrées, regardait
+fixement le drap noir qui recouvrait le cercueil et attendait avec
+impatience qu'il y eût assez d'eau bénite, de cierges et de prières
+latines sur le mort pour qu'il s'en allât bon et résigné. Elle
+l'avait revu, cette nuit, et elle pensait qu'il était revenu parce
+que les prêtres n'avaient pas encore prononcé sur lui les paroles de
+paix. Puis, songeant qu'un jour elle mourrait aussi et serait couchée
+comme cet homme dans un cercueil, sous un drap noir, elle frissonna
+d'épouvante et ferma les yeux. L'idée de la vie était si puissante
+en elle qu'elle se figurait la mort comme une vie affreuse. Elle eut
+peur de mourir, et elle pria pour vivre longuement. Agenouillée, la
+tête inclinée et la cendre voluptueuse de ses cheveux légers lui
+tombant sur le front, elle lisait, pénitente profane, dans son livre,
+des paroles qu'elle ne comprenait pas et qui la rassuraient:
+
+«Seigneur Jésus-Christ, Roi de gloire, délivrez les âmes de tous
+les fidèles défunts des peines de l'enfer et des profondeurs de
+l'abîme. Délivrez-les de la gueule du lion. Que l'enfer ne les
+ensevelisse pas et qu'ils ne tombent pas dans les ténèbres; mais que
+saint Michel, le prince des Anges, les conduise à la lumière sainte,
+que vous avez promise à Abraham et à sa postérité...»
+
+Au moment de l'Élévation, l'assistance, pénétrée d'un
+vague sentiment que le mystère devenait plus auguste, cessa
+les conversations particulières et affecta quelque apparence de
+recueillement. Et dans le silence des orgues, au tintement de la
+clochette agitée par un enfant, les têtes se courbèrent. Puis,
+après le dernier évangile, quand, l'office terminé, le prêtre,
+suivi de ses acolytes, s'approcha du catafalque au chant du _Libera_,
+il y eut dans la foule un mouvement de délivrance et l'on se bouscula
+un peu pour défiler devant le cercueil. Les femmes, dont la piété,
+la tristesse et la contrition dépendaient de leur immobilité et de
+leur agenouillement, furent tout de suite ramenées à leurs idées
+coutumières par le mouvement et les rencontres du défilé. Elles
+échangèrent entre elles et avec les hommes les propos de leur état:
+
+--Tu sais, dit Ellen Midi à Falempin, que Nanteuil entre à la
+Comédie-Française.
+
+--Pas possible!
+
+--L'engagement est signé.
+
+--Comment a-t-elle obtenu ça?...
+
+--C'est pas en jouant la comédie, bien sûr, répondit Ellen qui
+commença une histoire très scandaleuse.
+
+--Prends garde, dit Falempin, elle est derrière toi.
+
+--Je la vois bien! Elle en a eu, un front, de venir ici, crois-tu?
+
+Marie-Claire coula dans l'oreille de Durville une nouvelle
+extraordinaire:
+
+--On dit qu'il s'est suicidé. Eh bien! ce n'est pas vrai. Il ne
+s'est pas suicidé du tout. Et la preuve, c'est qu'on l'enterre à
+l'église.
+
+--Alors? demanda Durville.
+
+--Monsieur de Ligny l'a surpris avec Nanteuil et l'a tué.
+
+--Allons donc!
+
+--Je t'assure que je suis bien informée.
+
+Les conversations devenaient vives et familières.
+
+--Vous voilà, vieux marcheur!
+
+--La recette baisse déjà.
+
+--Stella s'est fait recommander par dix-sept députés, dont neuf de
+la commission du budget.
+
+--Je lui avais pourtant dit, à Herschell: «Le petit Bocquet, ce
+n'est pas votre affaire. Il vous faut un homme sérieux.»
+
+Quand la bière, aux bras des croque-morts, passa sous le portail, les
+rayons délicieux d'un soleil d'hiver descendirent sur les visages
+des femmes et sur les roses du cercueil. Rangés des deux côtés
+du parvis, quelques jeunes gens des Écoles cherchaient les figures
+célèbres; les petites ouvrières des ateliers voisins, se tenant
+deux à deux enlacées, méditaient les toilettes des actrices. Et,
+dressés contre le porche sur leurs pieds endoloris, deux vagabonds,
+accoutumés à vivre sous le grand ciel doux ou farouche, tournaient
+lentement des regards mornes, tandis qu'un collégien contemplait avec
+ivresse les cheveux ardents qui tordaient leurs flammes sur la nuque
+de Fagette.
+
+Arrêtée devant les portes, au plus haut des degrés, elle causait
+avec Constantin Marc et quelques journalistes:
+
+--... Monsieur de Ligny? Il était assidu chez moi bien avant de
+connaître Nanteuil. Il me regardait des heures entières, avec des
+yeux passionnés, sans oser rien me dire. Je le recevais volontiers
+parce qu'il était très convenable. C'est une justice à lui rendre:
+il a d'excellentes manières. Il se montrait aussi réservé que
+possible. Enfin, un jour, il me déclara qu'il était amoureux fou
+de moi. Je lui répondis que, puisqu'il me parlait sérieusement, je
+ferais de même; que j'éprouvais un vrai chagrin de le voir dans
+cet état; que, chaque fois que pareille chose arrivait, j'en étais
+vivement contrariée; que j'étais une femme sérieuse, que j'avais
+arrangé ma vie et que je ne pouvais rien pour lui. Il était
+désespéré. Il m'annonça, qu'il partait pour Constantinople, qu'il
+ne reviendrait plus. Il ne se décidait ni à rester ni à s'en aller.
+Il tomba malade. Nanteuil, qui croyait que je l'aimais et que je
+voulais le garder, se donna tout le mal possible pour me le prendre.
+Elle lui fit des avances folles. Je la trouvais parfois un peu
+ridicule, mais, comme vous pensez bien, je ne faisais aucun obstacle
+à ses projets. De son côté, monsieur de Ligny, pour me donner du
+regret, du dépit, que sais-je? dans l'espoir de me rendre jalouse,
+répondait très clairement aux avances de Nanteuil. Voilà comment
+ils se mirent ensemble. J'en fus enchantée. Nanteuil et moi, nous
+sommes les meilleures amies du monde.
+
+Madame Doulce, entre la haie des curieux, descendait lentement les
+degrés et se donnait l'illusion d'entendre la foule murmurer: «C'est
+la Doulce!»
+
+Elle saisit Nanteuil au passage, la pressa sur son cœur, et dans un
+beau mouvement de charité chrétienne, l'enveloppa de son manteau, en
+disant avec des sanglots:
+
+--Essaie de prier, mon enfant, et prends cette médaille. Elle a été
+bénie par le pape. C'est un père dominicain qui me l'a donnée.
+
+Madame Nanteuil, un peu essoufflée, mais qui rajeunissait depuis
+qu'elle recommençait d'aimer, sortit la dernière. Durville lui serra
+la main.
+
+--Ce pauvre Chevalier! murmura-t-il.
+
+--Ce n'était pas une mauvaise nature, répondit madame Nanteuil. Mais
+il a manqué de tact. Un homme du monde ne se suicide pas de cette
+manière. Ce garçon n'avait pas d'éducation.
+
+Le corbillard se mit en mouvement dans l'ombre colossale du Panthéon
+et descendit la rue Soufflot, bordée de librairies. Les camarades
+de Chevalier, les employés du théâtre, le directeur, le docteur
+Socrate, Constantin Marc, quelques journalistes et quelques curieux
+suivirent. Le clergé et les actrices prirent place dans les voitures.
+Nanteuil, malgré l'avis contraire de madame Doulce, suivit avec
+Fagette dans un coupé de place.
+
+Le temps était beau. On causait familièrement derrière le
+corbillard.
+
+--Mais c'est au diable bouilli, le cimetière!
+
+--Montparnasse? Trente minutes au plus.
+
+--Tu sais que Nanteuil est engagée à la Comédie-Française?
+
+--Est-ce que nous répétons aujourd'hui? demanda Constantin Marc à
+Romilly.
+
+--Certainement, à trois heures, au foyer. Nous répétons jusqu'à
+cinq heures. Ce soir, je joue; demain, je joue; dimanche, je joue en
+matinée et le soir... Nous autres comédiens, nous n'avons jamais
+fini, il faut toujours recommencer, toujours donner de sa personne...
+
+Le poète Adolphe Meunier lui mit la main sur l'épaule:
+
+--Ça va bien, Romilly?
+
+--Et vous, Meunier?... Toujours pousser le rocher de Sisyphe. Et ce
+ne serait rien. Mais le succès ne dépend point que de nous. Si la
+pièce est mauvaise et tombe, tout ce que nous y avons mis, notre
+travail, notre talent, un morceau de notre vie s'écroule avec... Et
+ce que j'en ai vu de ces éboulements! Que de fois la pièce s'est
+abattue sous moi, comme une rosse, et m'a fichu par terre! Ah! si l'on
+n'était puni que de ses fautes!...
+
+--Mon cher Romilly, répliqua vivement Meunier, croyez-vous que notre
+fortune, à nous auteurs dramatiques, ne dépende pas des comédiens
+autant que de nous-mêmes? Croyez-vous que jamais ils ne jettent bas,
+par leur imprudence ou leur maladresse, une œuvre qui s'élançait de
+haut vol? Est-ce que nous aussi, comme le légionnaire de César, nous
+ne sommes pas saisis de trouble et d'angoisse à cette pensée que
+notre sort n'est pas assuré par notre propre valeur, mais qu'il
+dépend de ceux qui combattent avec nous?
+
+--C'est la vie, cela! dit Constantin Marc. En toute entreprise,
+partout et toujours, nous payons pour les fautes des autres.
+
+--Il n'est que trop vrai, reprit Meunier, qui venait de voir tomber
+son drame lyrique de _Pandolphe et Clarimonde_. Mais cette iniquité
+nous révolte.
+
+--Elle ne doit nullement nous révolter, répliqua Constantin Marc.
+Il y a une loi sacrée qui gouverne le monde, à laquelle nous devons
+obéir, que nous devons adorer, c'est l'injustice, l'auguste, la
+sainte injustice. Elle est bénie partout sous les noms de bonheur,
+fortune, génie et grâce. C'est une faiblesse de ne pas la
+reconnaître et la vénérer sous son vrai nom.
+
+--C'est bizarre, ce que vous dites là! fit le doux Meunier.
+
+--Réfléchissez, reprit Constantin Marc. Vous aussi, vous êtes du
+parti de l'injustice, puisque vous recherchez les honneurs, et que
+vous voulez raisonnablement étouffer vos concurrents, désir naturel,
+injuste et légitime. Connaissez-vous rien de plus stupide et de plus
+odieux que ces gens que nous avons vu réclamer la justice? L'opinion
+publique, qui n'est pourtant pas bien intelligente, le sens commun,
+qui n'est pourtant pas un sens supérieur, a senti qu'ils étaient au
+rebours de la nature, de la société, de la vie.
+
+--Certainement, dit Meunier, mais la justice...
+
+--La justice n'est que le rêve de quelques imbéciles. L'injustice,
+c'est la pensée même de Dieu. La doctrine du péché originel
+suffirait seule à me rendre chrétien, et la doctrine de la grâce
+renferme en elle toutes les vérités humaines et divines.
+
+--Vous avez la foi? demanda respectueusement Romilly.
+
+--Je n'ai pas la foi, mais je voudrais l'avoir. Je la considère
+comme le bien le plus précieux dont on puisse jouir en ce monde. A
+Saint-Bartholomé, je vais à la messe tous les dimanches et fêtes,
+et je n'ai pas entendu une seule fois le curé faire son prône, sans
+me dire: «Je donnerais tout ce que j'ai, ma maison, mes champs, mes
+bois, pour être aussi bête que cet animal-là.»
+
+Michel, le jeune peintre à la barbe mystique, disait à Roger, le
+décorateur:
+
+--Ce pauvre Chevalier avait des idées. Mais toutes n'étaient pas
+bonnes. Un soir, il entra radieux et transfiguré dans la brasserie,
+s'assit près de nous, et, tordant son vieux feutre entre ses longs
+doigts rouges, s'écria: «J'ai découvert la vraie manière de
+jouer le drame. Personne jusqu'ici n'a su jouer le drame, personne,
+entendez-vous!» Et il nous conta sa découverte: «Je viens de la
+Chambre. On m'avait fait grimper à l'amphithéâtre. Je voyais les
+députés grouiller comme des insectes noirs au fond d'un puits. Tout
+à coup un petit homme, trapu, monte à la tribune. Il avait l'air
+de porter sur son dos un sac de charbon. Il écartait les coudes
+et fermait les poings. Il était comique, quoi! Il avait l'accent
+méridional et faisait des fautes de diction. Il parla des
+travailleurs, des prolétaires, de la justice sociale. C'était
+superbe; sa voix, son geste, vous prenaient aux entrailles; la salle
+faillit crouler sous les applaudissements. Je me suis dit: «Ce qu'il
+fait, je le ferai au théâtre, et mieux. Moi, un comique, je jouerai
+le drame. Les grands rôles de drame doivent, pour produire leur
+effet, être tenus par un comique, mais qui ait de l'âme.» Et le
+pauvre garçon croyait avoir conçu un art nouveau. «On verra»,
+disait-il.
+
+A l'angle du boulevard Saint-Michel, un journaliste s'approcha de
+Meunier:
+
+--Est-ce vrai que Robert de Ligny a été amoureux fou de Fagette?
+
+--S'il l'aime, ce n'est pas depuis longtemps. Il y a quinze jours,
+au théâtre, il m'a demandé: «Qu'est-ce que c'est que cette petite
+blonde?» Et il montrait Fagette.
+
+--Je ne sais d'où vient, disait le courriériste d'un journal du soir
+au courriériste d'un journal du matin, cette manie que nous avons de
+calomnier l'humanité. Je suis étonné, au contraire, du nombre de
+braves gens que je découvre. C'est à croire que les hommes ont la
+pudeur du bien qu'ils font, et qu'ils se cachent pour accomplir des
+actes de dévouement et de générosité... N'est-ce pas votre avis?
+
+--Moi, répondit le courriériste d'un journal du matin, chaque fois
+que j'ai ouvert une porte par méprise, je le dis au propre et au
+figuré, j'ai découvert une ignominie insoupçonnée. Si tout à coup
+la société se retournait comme un gant et qu'on en vît le dedans,
+nous tomberions tous évanouis de dégoût et d'effroi.
+
+--Dans le temps, dit Roger au peintre Michel, j'ai connu sur la Butte
+l'oncle de Chevalier. Il était photographe et s'habillait comme un
+astrologue. C'était un vieux fou qui envoyait toujours à un client
+le portrait d'un autre. Les clients réclamaient... Mais pas tous. Il
+y en avait même qui se trouvaient ressemblants.
+
+--Qu'est-ce qu'il est devenu?
+
+--Il a fait faillite et il s'est pendu.
+
+Sur le boulevard Saint-Michel, Pradel, qui marchait au côté de
+Trublet, profitait encore de l'occasion pour se renseigner sur
+l'immortalité de l'âme et la destinée de l'homme après la mort. Il
+n'obtenait rien qui lui parût suffisamment positif et répétait:
+
+--Je voudrais savoir.
+
+A quoi le docteur Socrate répondait:
+
+--Les hommes ne sont pas faits pour savoir; les hommes ne sont pas
+faits pour comprendre. Ils n'ont pas ce qu'il faut pour cela. Un
+cerveau d'homme est plus grand et plus riche en circonvolutions
+qu'un cerveau de gorille, mais il n'y a de l'un à l'autre aucune
+différence essentielle. Nos plus hautes pensées et nos plus vastes
+systèmes ne seront jamais que le prolongement magnifique des idées
+que contient la tête des singes. Ce que nous savons de plus que le
+chien sur l'univers nous amuse et nous flatte; c'est peu de chose en
+soi et nos illusions croissent avec nos connaissances.
+
+Mais Pradel n'écoutait plus. Il récitait mentalement le discours
+qu'il devait prononcer sur la tombe de Chevalier.
+
+Quand le convoi tourna vers les pelouses défleuries qui couvrent
+l'avenue de l'Observatoire, le tramway lui céda le passage, par
+respect pour la mort.
+
+Trublet en fit la remarque.
+
+--Les hommes, dit-il, respectent la mort, parce qu'ils estiment
+justement que, s'il est respectable de mourir, chacun est assuré
+d'être respectable du moins en cela.
+
+Les comédiens émus s'entretenaient entre eux de la mort de
+Chevalier. Durville, mystérieusement, d'une voix profonde, révélait
+le drame:
+
+--Ce n'est pas un suicide. C'est un crime passionnel. Monsieur de
+Ligny a surpris Chevalier avec Nanteuil. Il lui a tiré sept balles
+de revolver. Deux balles ont atteint notre malheureux camarade à la
+tête et à la poitrine, quatre se sont perdues et la cinquième a
+effleuré Nanteuil au-dessous du sein gauche.
+
+--Nanteuil est blessée?
+
+--Légèrement.
+
+--Monsieur de Ligny sera poursuivi?
+
+--On étouffera l'affaire, et l'on aura raison. Mais je suis
+exactement informé.
+
+Dans les voitures aussi, les comédiennes semaient des bruits divers.
+Les unes croyaient à un meurtre, les autres à un suicide.
+
+--Il s'est tiré un coup de revolver dans la poitrine, assurait
+Falempin. Il n'était que blessé. Le médecin l'a dit: si on lui
+avait donné des soins à temps, on l'aurait sauvé. Mais ils l'ont
+laissé sur le plancher, baignant dans son sang.
+
+Et madame Doulce dit à Ellen Midi:
+
+--Moi, il m'est arrivé bien souvent de m'approcher d'un lit de mort.
+Alors je m'agenouille et je prie. Aussitôt, je me sens pénétrée
+d'une sérénité céleste.
+
+--Vous avez de la chance! lui répondit Ellen Midi.
+
+Au bout de la rue Campagne-Première, sur les boulevards larges
+et gris, ils sentirent tous la longueur du chemin parcouru et la
+tristesse du passage. Ils sentirent que derrière ce cercueil ils
+avaient franchi les confins de la vie et qu'ils étaient chez les
+morts. A leur droite, s'étendaient les marbriers et les fleuristes
+funéraires, des étalages de pots de fleurs et le mobilier
+économique des tombes, jardinières en zinc, couronnes d'immortelles
+en ciment, anges gardiens en plâtre. A leur gauche, ils voyaient
+derrière le mur bas du cimetière se dresser les croix blanches
+entre les têtes nues des tilleuls et partout ils respiraient, dans la
+poussière pâle, la mort, la mort banale, régulière, administrée
+par la Ville et l'État et pauvrement enjolivée par la piété des
+familles.
+
+Entre les deux lourds piliers de pierre, surmontés de sabliers
+ailés, ils passèrent. Le char s'avança lentement sur le sable qui
+criait dans le silence. Il semblait, au milieu des maisons des morts,
+avoir doublé de hauteur. Les gens du cortège lisaient sur les tombes
+des noms célèbres ou regardaient la statue d'une jeune fille assise,
+un livre à la main. Le vieux Maury déchiffrait sur les épitaphes
+l'âge des défunts. Les vies courtes et plus encore les vies moyennes
+l'affligeaient comme un mauvais présage. Mais, quand il rencontrait
+des morts exemplaires par leur grand âge, il en recevait avec joie
+l'espérance et la probabilité d'un long reste de vie.
+
+Le char s'arrêta au milieu d'une allée latérale. Le clergé et les
+femmes descendirent de voiture. Delage reçut dans ses bras, du haut
+du marchepied, la bonne madame Ravaud, qui devenait un peu lourde,
+et tout à coup, moitié railleur, moitié sérieux, il lui fit des
+propositions. Elle n'était plus jeune; elle avait un demi-siècle de
+théâtre. Delage, en ses vingt-cinq ans, la trouvait prodigieusement
+vieille. Et, tout en lui parlant à l'oreille, il s'excitait,
+s'entêtait, devenait sincère, la désirait vraiment, par curiosité
+perverse, par envie de faire quelque chose d'extraordinaire et
+certitude d'être de force à le faire, peut-être par instinct
+professionnel de joli garçon, et parce qu'enfin, ayant d'abord
+demandé ce qu'il ne voulait pas, il commençait à vouloir ce qu'il
+avait demandé. Madame Ravaud s'échappa, indignée et flattée.
+
+Et le cercueil allait à bras d'homme par un chemin étroit bordé de
+cyprès nains, sous un bourdonnement de prières:
+
+_In paradisum deducant te Angeli, in tuo adventu suscipiant te
+Martyres et perducant te in civitatem sanctam Jerusalem, Chorus
+Angelorum te suscipiat et cum Lazaro, quondam paupere, aeternam habeas
+requiem._
+
+Bientôt il n'y eut plus de voie tracée. Il fallut, à la suite du
+cercueil agile, du prêtre et des enfants de chœur, s'éparpiller,
+enjamber les pierres couchées et se couler entre les cippes et
+les stèles. On perdait, on retrouvait le mort. Nanteuil mettait de
+l'ardeur à le poursuivre, inquiète, brusque, son livre à la main,
+tirant sa jupe accrochée aux grilles, et frôlant les couronnes
+sèches qui laissaient sur sa robe des têtes d'immortelles. Enfin,
+les premiers arrivés sentirent l'âcre odeur de la terre fraîche et,
+du haut des dalles voisines, virent la fosse dans laquelle descendait
+le cercueil.
+
+Les comédiens avaient fait libéralement les frais de l'enterrement;
+ils s'étaient cotisés pour acheter à leur camarade ce qu'il lui
+fallait de terre, deux mètres concédés pour cinq ans. Romilly,
+au nom des acteurs de l'Odéon, avait versé à l'Administration 300
+francs, exactement 301 fr. 80 centimes. Il avait même dessiné
+un projet de monument, une stèle brisée à laquelle des masques
+comiques étaient suspendus. Mais à ce sujet on n'avait pas pris de
+décision.
+
+Le célébrant bénit la fosse. Et le prêtre et les enfants
+murmurèrent des paroles alternées:
+
+--_Requiem aeternam dona ei, Domine._
+
+--_Et lux perpetua luceat ei._
+
+--_Requiescat in pace._
+
+--_Amen._
+
+--_Anima ejus et animae omnium fidelium defunctorum, per misericordiam
+Dei, requiescant in pace._
+
+--_Amen._
+
+--_De profundis..._
+
+Chacun vint jeter de l'eau bénite sur le cercueil. Nanteuil surveilla
+tout, les prières, les pelletées de terre, les aspersions, puis,
+agenouillée sur un coin de tombe, à l'écart, elle récita avec
+ferveur: «Notre Père qui êtes aux cieux...»
+
+Pradel, au bord de la fosse parla. Il se défendit de faire un
+discours. Mais le théâtre de l'Odéon ne pouvait pas laisser partir
+sans une parole d'adieu un jeune artiste aimé de tous.
+
+--Je dirai donc, au nom de la grande et cordiale famille dramatique,
+les mots qui sont dans tous les cœurs...
+
+Groupés autour de l'orateur dans des attitudes classées, les
+comédiens écoutaient avec une science profonde. Ils écoutaient en
+action, de l'oreille, de la bouche, de l'œil, des bras, des jambes.
+Ils écoutaient chacun dans sa manière, avec noblesse, ingénuité,
+douleur ou révolte, selon son emploi.
+
+Non, le directeur du théâtre ne laisserait pas partir sans une
+parole d'adieu le vaillant comédien qui, dans sa trop courte
+carrière, avait donné plus que des espérances.
+
+--Chevalier, fougueux, inégal, inquiet, communiquait à ses
+créations un caractère particulier, une physionomie distinctive.
+Nous l'avons vu, il y a bien peu de jours, je pourrais dire: il y
+a bien peu d'heures, imprimer à une figure épisodique un relief
+puissant. L'illustre auteur de la pièce en était frappé. Chevalier
+touchait au succès. Il avait le feu sacré. On s'est demandé la
+cause de sa fin si cruelle. Ne cherchez pas. Chevalier est mort de son
+art: il est mort de la fièvre dramatique. Il est mort dévoré par la
+flamme qui tous nous consume lentement. Hélas! le théâtre, dont le
+public voit seulement les sourires et les larmes aussi douces que
+les sourires, est un maître jaloux qui exige de ses serviteurs un
+dévouement absolu, les plus douloureux sacrifices, et qui parfois
+demande des victimes. Adieu, Chevalier, au nom de tous vos camarades.
+Adieu!
+
+Les mouchoirs essuyèrent des larmes. Les comédiens pleuraient
+sincèrement; ils pleuraient sur eux.
+
+Quand ils se furent tous écoulés, le docteur Trublet, resté
+seul dans le cimetière avec Constantin Marc, embrassa du regard la
+multitude des tombes.
+
+--Vous rappelez-vous, dit-il, une réflexion d'Auguste Comte:
+«L'humanité est composée de morts et de vivants. Les morts sont de
+beaucoup les plus nombreux»? Certes, les morts sont de beaucoup les
+plus nombreux. Par leur multitude et la grandeur du travail accompli,
+ils sont les plus puissants. Ce sont eux qui gouvernent; nous leur
+obéissons. Nos maîtres sont sous ces pierres. Voici le législateur
+qui a fait la loi que je subis aujourd'hui, l'architecte qui a bâti
+ma maison, le poète qui a créé les illusions qui nous troublent
+encore, l'orateur qui nous a persuadés avant notre naissance. Voici
+tous les artisans de nos connaissances vraies ou fausses, de notre
+sagesse et de nos folies. Ils sont là, les chefs inflexibles,
+auxquels on ne désobéit pas. En eux est la force, la suite et la
+durée... Qu'est-ce qu'une génération de vivants, en comparaison
+des générations innombrables des morts? Qu'est-ce que notre volonté
+d'un jour, devant leur volonté mille fois séculaire?... Nous
+révolter contre eux, le pouvons-nous? Nous n'avons pas seulement le
+temps de leur désobéir!
+
+--Enfin, vous y venez, docteur Socrate! s'écria Constantin Marc; vous
+renoncez au progrès, à la justice nouvelle, à la paix du monde,
+à la libre pensée, vous vous soumettez à la tradition... Vous
+consentez à la vieille erreur, à la bonne ignorance, à la
+vénérable iniquité de nos pères. Vous rentrez dans la tradition
+française, vous vous soumettez à la coutume antique, à l'autorité
+des ancêtres.
+
+--Où prenez-vous la coutume et la tradition? demanda Trublet; où
+prenez-vous l'autorité? Il y a des traditions inconciliables,
+des coutumes diverses, des autorités opposées. Les morts ne nous
+imposent pas une volonté. Ils nous soumettent à des volontés
+contradictoires. Les opinions du passé qui pèsent sur nous sont
+incertaines et confuses. En nous écrasant, elles se détruisent les
+unes les autres. Tous ces morts ont vécu, comme nous, dans le trouble
+et la contradiction. Chacun en son temps a fait à sa manière, dans
+la haine ou l'amour, le songe de la vie. Faisons ce rêve à notre
+tour, avec bienveillance et joie, s'il est possible, et allons
+déjeuner. Je vais vous mener dans un petit bouchon de la rue Vavin,
+chez Clémence, qui ne fait qu'un plat, mais un plat prodigieux:
+le cassoulet de Castelnaudary, qu'il ne faut pas confondre avec
+le cassoulet à la mode de Carcassonne, simple gigot de mouton aux
+haricots. Le cassoulet de Castelnaudary contient des cuisses d'oie
+confites, des haricots préalablement blanchis, du lard et un petit
+saucisson. Pour être bon, il faut qu'il ait cuit longuement sur un
+feu doux. Le cassoulet de Clémence cuit depuis vingt ans. Elle remet
+dans le poêlon tantôt de l'oie ou du lard, tantôt un saucisson ou
+des haricots, mais c'est toujours le même cassoulet. Le fond reste;
+et ce fond antique et précieux lui donne la saveur que, dans les
+tableaux des vieux maîtres vénitiens, on trouve aux chairs ambrées
+des femmes. Venez, je veux vous faire goûter le cassoulet de
+Clémence.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Après avoir fait sa prière, Nanteuil, sans écouter le discours de
+Pradel, sauta dans une voiture pour rejoindre Robert de Ligny, qui
+l'attendait devant la gare Montparnasse. Au milieu des passants, ils
+se donnèrent la main et se regardèrent sans se rien dire. Mieux que
+jamais ils se sentirent liés l'un à l'autre. Robert l'aimait.
+
+Il l'aimait sans le savoir. Elle n'était pour lui, à ce qu'il
+croyait, qu'un plaisir dans la série infinie des plaisirs possibles.
+Mais le plaisir avait pris pour lui la forme de Félicie, et, s'il
+avait mieux réfléchi aux innombrables femmes qu'il se promettait
+dans la vaste suite de sa vie nouvellement commencée, il aurait
+reconnu que, maintenant, c'était toutes des Félicies. Il aurait pu
+du moins s'apercevoir que, sans intention de lui être fidèle, il ne
+songeait pas à la tromper, et que, depuis qu'elle s'était donnée,
+il n'en avait pas désiré une autre. Il ne s'en apercevait pas.
+
+Cette fois pourtant, sur cette place agitée et banale, en la voyant,
+non plus dans l'ombre voluptueuse de la nuit, ni sous ces lueurs
+caressantes de l'alcôve, qui donnaient à sa forme nue le vague
+délicieux d'une voie lactée, mais sous la dure lumière d'un jour
+diffus, aux clartés minutieuses d'un soleil sans gloire et sans
+ombres qui accusait sous la voilette les paupières brûlées de
+larmes, les joues nacrées et les lèvres froissées, il sentit qu'il
+éprouvait pour cette chair un goût mystérieux et profond.
+
+Il ne l'interrogea pas. Ils se dirent des mots tendres. Et, comme elle
+avait très faim, il la mena déjeuner dans un cabaret connu, dont le
+nom brillait en lettres d'or sur une des vieilles maisons de la place.
+Ils se firent servir dans un jardin d'hiver, dont les rochers, le
+bassin et l'arbre étaient multipliés par des glaces encadrées de
+treillis vert. Devant la nappe, en consultant le menu, ils causèrent
+avec plus d'abandon qu'ils n'avaient fait jusque-là. Il lui disait
+que les émotions et les tracas de ces trois derniers jours l'avaient
+énervé, mais qu'il n'y pensait plus et que ce serait absurde de
+s'occuper encore de cette affaire. Elle lui parlait de sa santé, se
+plaignait de ne pouvoir dormir que d'un mauvais sommeil et d'avoir des
+rêves. Mais elle ne lui disait pas ce qu'elle voyait dans ses rêves,
+et elle évitait de parler du mort. Il lui demanda si elle n'avait
+pas eu une matinée fatigante et pourquoi elle était allée jusqu'au
+cimetière, ce qui ne servait à rien.
+
+Incapable de lui expliquer les profondeurs de son âme soumise aux
+rites, aux cérémonies propitiatoires et aux incantations, elle
+secoua la tête comme pour dire: «Fallait».
+
+Tandis qu'aux tables voisines des déjeuneurs achevaient leur repas,
+ils causèrent longtemps, tous deux à voix basse, en attendant
+d'être servis.
+
+Robert s'était promis, il s'était juré de ne jamais reprocher à
+Félicie d'avoir eu Chevalier pour amant, ou même de lui faire une
+seule question à ce sujet. Et pourtant, par une sourde rancune, par
+une mauvaise humeur remontée, par une naturelle curiosité, et aussi
+parce qu'il l'aimait trop pour se contenir, il lui dit d'une voix
+amère:
+
+--Tu as été avec lui, autrefois.
+
+Elle se tut et ne nia pas. Non qu'elle sentît qu'il était désormais
+inutile de mentir. Au contraire, elle avait l'habitude de nier
+l'évidence, et, certes, elle avait trop le sens des hommes pour
+ignorer qu'en amour il n'y a pas de mensonge si grossier qu'ils ne
+puissent croire s'ils en ont envie. Mais cette fois, contre sa nature
+et son habitude, elle ne mentit pas. Elle avait peur d'offenser
+le mort. Elle pensait que le renier ce serait lui faire tort, lui
+retrancher sa part, l'irriter. Elle se tut, craignant de le voir venir
+s'accouder à la table avec son rire fixe et sa tête trouée, et de
+l'entendre dire de sa voix plaintive: «Félicie, tu n'as pas oublié,
+pourtant, notre petite chambre de la rue des Martyrs!...»
+
+Ce que, depuis sa mort, il était devenu pour elle, elle n'aurait pu
+le dire, tant c'était hors de ses croyances et contraire à sa
+raison et tant les mots qui l'eussent exprimé lui semblaient vieux,
+ridicules et hors d'usage. Mais, d'une hérédité lointaine ou
+plutôt de quelques récits entendus dans son enfance, elle tirait le
+sentiment confus qu'il était au nombre de ces morts qui tourmentaient
+autrefois les vivants et qu'exorcisaient les prêtres: car, en pensant
+à lui, elle commençait instinctivement le signe de la croix et ne
+s'arrêtait que pour ne pas paraître ridicule.
+
+Ligny, la voyant triste et troublée, se reprocha ses paroles dures
+et inutiles, et, dans le moment même où il se les reprochait, il en
+ajoutait d'aussi dures et d'aussi inutiles:
+
+--Tu m'avais pourtant dit que ce n'était pas vrai!
+
+Elle répondit avec ferveur:
+
+--C'est que je voulais, vois-tu, que ce ne fût pas vrai.
+
+Elle ajouta:
+
+--Ah! mon chéri, depuis que je suis à toi, je t'assure bien que je
+n'ai pas été à un autre. Je n'y ai pas de mérite: ça me serait
+impossible.
+
+Comme les jeunes animaux, elle avait besoin de gaieté. Le vin, qui
+brillait dans son verre ainsi que de l'ambre liquide, fut une joie
+pour ses yeux et elle en mouilla sa langue avec volupté. Elle
+s'intéressa aux plats qu'on lui servait, et surtout aux pommes
+soufflées, semblables à des ampoules d'or. Puis elle observa les
+déjeuneurs attablés dans la salle et s'amusa d'eux, leur prêtant,
+sur leur mine, des sentiments ridicules ou des passions grotesques.
+Elle remarquait les regards malveillants que lui jetaient les femmes,
+et les efforts que faisaient les hommes pour lui paraître beaux et
+considérables. Et elle fit une réflexion générale:
+
+--Robert, as-tu remarqué que les gens ne sont jamais naturels? Ils
+ne disent pas une chose parce qu'ils la pensent. Ils la disent parce
+qu'ils croient que c'est celle-là qu'il fallait dire. Cette habitude
+les rend très ennuyeux. Et il est extrêmement rare de trouver
+quelqu'un de naturel. Toi, tu es naturel.
+
+--En effet, je ne crois pas être poseur.
+
+--Tu poses comme les autres. Mais tu poses dans ta nature. Je vois
+bien quand tu veux m'épater...
+
+Elle lui parla de lui-même, et, ramenée par le cours involontaire de
+ses idées au drame de Neuilly, elle demanda:
+
+--Ta mère ne t'a rien dit?
+
+--Non.
+
+--Elle a su, pourtant...
+
+--C'est probable.
+
+--Est-ce que tu t'entends bien avec elle?
+
+--Mais oui!
+
+--On dit qu'elle est encore très belle, ta mère. Est-ce vrai?
+
+Il ne répondit pas et essaya de changer la conversation. Il n'aimait
+pas que Félicie lui parlât de sa mère ni s'occupât de sa
+famille. Monsieur et madame de Ligny jouissaient de la plus haute
+considération dans la société parisienne. M. de Ligny, diplomate
+d'origine et de carrière, était en soi très honorable. Il l'était
+même avant que de naître par les services diplomatiques que ses
+ancêtres avaient rendus à la France. Son bisaïeul avait signé
+l'abandon de Pondichéry à l'Angleterre. Madame de Ligny vivait très
+correctement avec son mari. Mais, sans aucune fortune, elle menait
+grand train et ses toilettes étaient une des dernières gloires de
+la France. Elle recevait dans son intimité un ancien ambassadeur. Le
+vieillard, son âge, sa situation, ses opinions, ses titres, sa grande
+fortune rendaient cette liaison respectable. Madame de Ligny tenait
+à distance les dames de la République, et leur donnait, quand il lui
+plaisait, des leçons de convenances. Elle n'avait rien à redouter
+de l'opinion élégante. Robert savait qu'elle était respectable
+aux gens du monde. Mais il craignait toujours qu'en parlant d'elle,
+Félicie ne le fît pas avec toute la réserve nécessaire. Il avait
+peur que, n'étant pas du monde, elle ne dît ce qu'il ne fallait
+pas dire. Il avait tort: Félicie ne connaissait pas la vie intime
+de madame de Ligny; et, si elle l'avait connue, elle ne l'aurait
+pas blâmée. Cette dame lui inspirait une curiosité naïve et une
+admiration mêlée de crainte. Son amant ne voulant pas lui parler de
+sa mère, elle voyait dans cette réserve une morgue aristocratique et
+même une marque de mésestime qui révoltaient son orgueil de fille
+libre et de plébéienne. Elle lui disait avec aigreur: «Je peux bien
+te parler de ta mère.» La première fois, elle avait ajouté:
+«La mienne la vaut bien.» Mais elle s'était aperçue que c'était
+commun, et elle ne le disait plus.
+
+Maintenant la salle était vide.
+
+Elle regarda sa montre, et, voyant qu'il était trois heures:
+
+--Il faut que je file. On répète _la Grille_, cet après-midi.
+Constantin Marc doit être déjà au théâtre... En voilà encore un
+drôle de garçon! Il raconte que, dans le Vivarais, il culbute toutes
+les femmes. Et il est si timide qu'il n'ose seulement pas causer avec
+Fagette et Falempin. Je lui fais peur. Ça m'amuse.
+
+Elle était si lasse qu'elle n'avait pas le courage de se lever.
+
+--C'est bizarre! on dit partout que je suis engagée aux Français. Ce
+n'est pas vrai. Il n'en est même pas question... Bien sûr que je
+ne pourrai pas rester indéfiniment où je suis. A la longue, on
+s'abrutirait là dedans. Mais rien ne presse. J'ai un grand rôle
+à créer dans _la Grille_. On verra après. Ce que je demande, moi,
+c'est à jouer la comédie. Je n'ai pas envie d'entrer aux Français
+pour n'y rien faire.
+
+Tout à coup, regardant devant elle avec des yeux pleins d'épouvante,
+elle se rejeta en arrière, pâlit et poussa un cri aigu. Puis ses
+paupières battirent, et elle murmura qu'elle étouffait.
+
+Robert lui ouvrit son corsage et lui mouilla les tempes d'un peu
+d'eau.
+
+Elle dit:
+
+--Un prêtre! j'ai vu un prêtre... Il était en surplis... Ses
+lèvres remuaient et ne faisaient pas de bruit... Il m'a regardée.
+
+Il tâcha de la rassurer:
+
+--Voyons, ma chérie, comment veux-tu qu'un prêtre, un prêtre en
+surplis, passe dans le restaurant?
+
+Elle écoutait, docile, et se laissait persuader:
+
+--Tu as raison, tu as raison, je sais bien.
+
+Très vite, dans sa petite tête, les illusions se dissipaient. Elle
+était née deux cent trente ans après la mort de Descartes,
+dont elle n'avait jamais entendu parler, et qui lui avait pourtant
+enseigné l'usage de la raison, comme aurait dit le docteur Socrate.
+
+A six heures, Robert la prit, au sortir de la répétition, sous les
+arcades et l'emmena en voiture.
+
+Elle demanda:
+
+--Où allons-nous?
+
+Il hésita un peu.
+
+--Tu ne veux pas retourner là-bas, dans notre maison?
+
+Elle se récria:
+
+--Ah! non, par exemple! Jamais!
+
+Il lui répondit qu'il l'avait pensé, qu'il chercherait autre chose:
+un petit rez-de-chaussée à Paris; qu'en attendant, pour aujourd'hui,
+ils se contenteraient d'un logis de hasard.
+
+Elle le regarda, les yeux fixes et lourds, l'attira violemment à
+elle, et lui brûla l'oreille et le cou du souffle de son désir. Puis
+ses bras se détachèrent, elle retomba molle et triste à son côté.
+
+Quand le fiacre s'arrêta:
+
+--Tu ne m'en voudras pas, n'est-ce pas? mon Robert, de ce que je vais
+te dire: Pas aujourd'hui... demain...
+
+Elle avait jugé nécessaire de faire ce sacrifice au mort jaloux.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Le lendemain, il la mena dans une chambre meublée, qu'il avait
+choisie banale, mais gaie, au premier étage d'un hôtel donnant sur
+un square, près de la Bibliothèque. Au milieu du square s'élevait,
+soutenue par des nymphes robustes, la vasque d'une fontaine. Les
+allées bordées de lauriers et de fusains étaient désertes et,
+de la place peu fréquentée, on entendait le murmure énorme et
+rassurant de la ville. La répétition avait fini très tard. Quand
+ils entrèrent dans la chambre, la nuit, déjà plus lente à venir en
+cette saison de neiges fondues, commençait d'assombrir les tentures.
+Les grandes glaces de l'armoire et de la cheminée s'emplissaient de
+lueurs vagues et d'ombres.
+
+Elle ôta sa veste de fourrure, alla regarder à la fenêtre, entre
+les rideaux, et dit:
+
+--Robert, les marches du perron sont mouillées.
+
+Il lui répondit qu'il n'y avait pas de perron, mais le trottoir et la
+chaussée, puis un autre trottoir et la grille du square.
+
+--Tu es une Parisienne, tu connais bien cette place. Il y a au milieu,
+dans les arbres, une fontaine monumentale, avec des femmes énormes
+qui n'ont pas des seins aussi jolis que les tiens.
+
+Dans son impatience, il l'aida à défaire sa robe de drap. Mais il ne
+trouvait pas les agrafes et s'égratignait aux épingles.
+
+Il dit:
+
+--Je suis maladroit.
+
+Elle répondit en riant:
+
+--Bien sûr que tu n'es pas aussi habile que madame Michon!... Ce
+n'est pas tant la maladresse; mais tu as peur de te piquer. Les
+hommes, c'est lâche. Tandis que les femmes, il faut bien qu'elles
+s'habituent à souffrir... C'est vrai! une femme, ça a mal presque
+tout le temps.
+
+Il ne remarqua pas qu'elle était pâle, avec un cercle d'ombre autour
+des yeux. Il la désirait trop et ne la voyait plus.
+
+Il lui dit:
+
+--Elles sont très sensibles à la douleur, elles sont aussi très
+sensibles au plaisir... Connais-tu Claude Bernard?
+
+--Non!
+
+--C'était un grand savant. Il a dit qu'il n'hésitait pas à
+reconnaître à la femme la suprématie dans le domaine de la
+sensibilité physique et morale.
+
+Nanteuil en dégrafant son corset:
+
+--S'il a voulu dire par là que toutes les femmes sont sensibles,
+c'est un rude cornichon. Il aurait fallu lui envoyer Fagette, et
+il aurait vu s'il est facile d'en obtenir quoi que ce soit, dans
+le domaine... comment dit-il ça?... de la sensibilité physique et
+morale.
+
+Et elle ajouta, avec un orgueil très doux:
+
+--Ne t'y trompe pas, mon Robert, des femmes comme moi, il n'y en a pas
+des tas.
+
+Comme il l'attirait dans ses bras, elle se dégagea:
+
+--Tu me retardes.
+
+Puis, assise et repliée sur elle-même pour défaire ses bottines.
+
+--Tu ne sais pas? Le docteur Socrate m'a raconté, l'autre jour, qu'il
+avait eu une apparition. Il a vu un ânier qui avait assassiné une
+petite fille. J'ai rêvé cette nuit, de cette histoire-là, seulement
+dans mon rêve, je ne savais jamais si l'ânier était un homme ou une
+femme. Ce qu'il était embrouillé, mon rêve!... A propos du docteur
+Socrate, devine de qui il est l'amant... de la dame qui tient le
+cabinet de lecture de la rue Mazarine. Elle n'est plus très jeune,
+mais elle est très intelligente. Est-ce que tu crois qu'il la
+trompe?... J'ôte mes bas, c'est plus convenable. Et elle lui conta
+une histoire de théâtre:
+
+--Je crois que, décidément, je ne resterai pas longtemps à
+l'Odéon.
+
+--Pourquoi?
+
+--Tu vas voir. Pradel m'a dit aujourd'hui, avant la répétition:
+«Ma petite Nanteuil, il n'y a jamais rien eu entre nous. C'est
+ridicule...» Il a été très convenable, mais il m'a fait comprendre
+que nous étions, l'un vis-à-vis de l'autre, dans une situation
+irrégulière qui ne pouvait se prolonger indéfiniment... Parce que
+tu sais que Pradel a établi une règle. Autrefois il choisissait
+parmi ses pensionnaires. Il avait des favorites, on criait.
+Maintenant, pour la bonne administration du théâtre, il les prend
+toutes, même celles qui ne lui plaisent pas, même celles qui lui
+déplaisent. Il n'y a plus de favorites. Tout va bien. Ah! c'est un
+vrai directeur, cet homme-là.
+
+Comme Robert, dans le lit, écoutait sans rien dire, elle alla le
+secouer:
+
+--Alors, ça te serait égal que je me mette avec Pradel?
+
+--Non, ma chérie, non ça ne me serait pas égal. Mais ce n'est pas
+ce que je dirais qui l'empêcherait.
+
+Penchée sur lui, elle lui donnait des caresses ardentes, en forme de
+menaces et de châtiment, et elle lui criait:
+
+--Tu ne m'aimes donc pas, que tu n'es pas jaloux? Je veux que tu sois
+jaloux.
+
+Puis, brusquement, elle s'éloigna de lui, et, retenant sur son
+épaule gauche la chemise qui avait glissé sous le sein droit, elle
+s'attarda devant la table de toilette et demanda avec inquiétude:
+
+--Robert, tu n'as rien apporté ici de l'autre chambre?
+
+--Rien.
+
+Alors, doucement, timidement, elle se coula dans le lit. Mais, à
+peine y était-elle étendue, qu'elle s'accouda à l'oreiller, et, le
+cou tendu, la bouche entr'ouverte, écouta. Il lui semblait entendre
+ce bruit léger de pas dans le sable qu'elle avait entendu dans la
+maison du boulevard de Villiers. Elle courut à la fenêtre, vit
+l'arbre de Judée, la pelouse, la grille. Sachant ce qu'elle allait
+voir encore, elle voulut se cacher la tête dans les mains. Mais elle
+ne put soulever les bras, et le visage de Chevalier se dressa devant
+elle.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Elle était rentrée chez elle avec une fièvre ardente. Robert,
+ayant dîné en famille regagna son grenier. Dans l'état où Nanteuil
+l'avait laissé, il était agacé et de très mauvaise humeur.
+
+Sa chemise et son habit, préparés sur le lit par le valet de
+chambre, avaient l'air de l'attendre dans une attitude domestique et
+servile. Il commença de s'habiller avec une vivacité un peu rageuse.
+Il était impatient de sortir. Il ouvrit son œil-de-bœuf, écouta
+la rumeur de la ville et vit au-dessus des toits la lueur que faisait
+Paris dans le ciel. Il aspira toute la chair amoureuse amassée, par
+cette nuit d'hiver, dans les théâtres et les grands cabarets, les
+cafés-concerts et les bars.
+
+Irrité de ce que Félicie avait déçu son désir, il était décidé
+à se contenter ailleurs, et, ne se sentant point de préférence,
+il se croyait seulement embarrassé de choisir; mais il s'aperçut
+bientôt qu'il n'avait envie d'aucune des femmes qu'il connaissait et
+qu'il n'avait même pas envie des inconnues. Il ferma sa fenêtre et
+s'assit devant le feu.
+
+C'était un feu de coke: madame de Ligny, qui portait des manteaux de
+vingt-cinq mille francs, économisait sur la table et les feux. Elle
+ne souffrait pas qu'on brûlât du bois dans les chambres.
+
+Il réfléchit à ses affaires dont, jusque-là, il s'était peu
+soucié, à la carrière où il était entré et qu'il voyait obscure
+devant lui. Le ministre était grand ami de sa famille. Montagnard
+cévenol, nourri de châtaignes, ses yeux éblouis clignaient aux
+tables fleuries. Trop fin pourtant et trop habile pour ne pas garder
+sur la vieille aristocratie qui l'accueillait l'avantage des dures
+volontés et des refus hautains. Ligny le connaissait et n'attendait
+de lui nulle faveur. En cela plus perspicace que sa mère, qui se
+croyait quelque pouvoir sur ce petit homme noir et velu, submergé
+par ses jupes impérieuses, chaque jeudi, du salon à la table. Il
+le jugeait désobligeant. Et puis il y avait quelque chose entre eux.
+Robert, par malchance, avait précédé son ministre dans l'intimité
+d'une personne que celui-ci aimait jusqu'à l'absurdité, madame de
+Neuilles, une femme galante. Et il croyait voir que le petit homme
+velu s'en doutait et l'en regardait de travers. Enfin il s'était fait
+au quai d'Orsay l'idée que les ministres ne peuvent et ne veulent
+jamais grand'chose. Mais il n'exagérait rien et croyait très
+possible de se faire attacher au cabinet. Jusqu'ici ç'avait été
+son désir. Il tenait beaucoup à ne pas quitter Paris. Sa mère, au
+contraire, eût préféré qu'il allât à La Haye, où un poste de
+troisième secrétaire était vacant. Maintenant il se décidait tout
+à coup pour La Haye. «Je partirai, se dit-il. Le plus tôt sera le
+meilleur.» Sa résolution prise, il en examina les motifs. D'abord,
+c'était excellent pour son avenir. Ensuite, le poste de La
+Haye était agréable. Un camarade, qui l'avait occupé, vantait
+l'hypocrisie délicieuse de la petite capitale endormie, où tout
+était machiné, truqué pour l'agrément du corps diplomatique. Il
+considéra même que La Haye était l'auguste berceau d'un nouveau
+droit international, et il alla jusqu'à décrocher cette raison qu'il
+ferait plaisir à sa mère. Après quoi il s'aperçut qu'il voulait
+partir seulement à cause de Félicie.
+
+Il eut sur elle des pensées qui n'étaient pas bienveillantes. Il
+la savait menteuse et peureuse, méchante pour ses amies. Il avait
+la preuve qu'elle aimait les plus sales cabots ou que, tout au moins,
+elle s'en arrangeait. Il n'était pas certain qu'elle ne le trompât
+pas, non qu'il eût rien découvert de suspect dans la vie qu'elle
+menait, mais parce qu'il doutait raisonnablement de toutes les femmes.
+Il se représenta tout le mal qu'il savait d'elle et se persuada que
+c'était une petite rosse; et, sentant qu'il l'aimait, il pensa qu'il
+l'aimait seulement parce qu'elle était très jolie. Cette raison lui
+parut bonne, mais, en y regardant, il s'aperçut qu'elle n'expliquait
+rien; qu'il aimait cette fille, non parce qu'elle était très jolie,
+mais parce qu'elle était jolie d'une certaine manière, parce qu'elle
+l'était à sa façon, étrangement, qu'il l'aimait pour ce qu'il y
+avait en elle de rare et d'incomparable, parce qu'enfin c'était une
+merveilleuse chose d'art et de volupté, un joyau vivant d'un prix
+inestimable. Alors, se sentant faible, il pleura, il pleura sa
+liberté perdue, sa pensée captive, son âme troublée, sa chair et
+son sang dévoués à un petit être faible et perfide.
+
+A regarder le coke rouge dans la grille de la cheminée, il s'était
+brûlé les yeux. Il les ferma de douleur et vit, sous ses paupières
+closes, des nègres qui s'agitaient dans un tumulte obscène et
+sanglant. Tandis qu'il cherchait de quel livre de voyages, lu dans des
+années d'adolescence, sortaient ces noirs, il les vit diminuer, se
+résoudre en points imperceptibles et disparaître dans une Afrique
+rouge, qui peu à peu représenta la blessure aperçue à la lueur
+d'une allumette la nuit du suicide. Il songea:
+
+--Cet imbécile de Chevalier. Je n'y pensais guère.
+
+Tout à coup, sur ce fond de sang et de flamme parut la forme cambrée
+de Félicie, et il sentit en lui se tendre un désir cruel et chaud.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Il l'alla voir le lendemain, dans le petit appartement du boulevard
+Saint-Michel. Ce n'était pas son habitude. Il n'aimait guère à se
+rencontrer avec madame Nanteuil, qui était pourtant à son égard
+très polie et même obséquieuse, mais qui l'ennuyait et le gênait.
+
+Ce fut elle qui le reçut dans le salon modique. Elle le remercia de
+l'intérêt qu'il portait à la santé de Félicie, l'instruisit
+que la pauvre enfant avait été, la veille au soir, agitée et
+souffrante, mais qu'elle allait mieux.
+
+--Elle travaille son rôle, dans sa chambre. Je vais l'avertir que
+vous êtes ici. Elle sera bien contente de vous voir, monsieur de
+Ligny. Elle sait que vous l'aimez bien. Et les vrais amis sont rares,
+surtout dans le monde du théâtre.
+
+Robert observait madame Nanteuil avec une attention qu'il ne lui avait
+pas encore prêtée. Il cherchait à voir en elle la figure que sa
+fille aurait plus tard. Volontiers il lisait en passant sur le visage
+des mères la bonne aventure des filles. Et cette fois il déchiffrait
+obstinément les traits et les formes de cette dame comme une
+intéressante prophétie. Il n'y lut rien qui fût de mauvais
+augure, ni de bon. Madame Nanteuil, grasse, le teint reposé, la peau
+fraîche, n'était pas désagréable, dans le mol empâtement de ses
+chairs. Mais sa fille ne lui ressemblait pas du tout.
+
+La voyant toute calme et placide, il lui dit:
+
+--Vous n'êtes pas nerveuse, vous?
+
+--Je ne l'ai jamais été. Ma fille ne tient pas de moi. C'est tout
+le portrait de son père. Il était délicat, sans avoir une mauvaise
+santé. Il est mort d'une chute de cheval... Vous prendrez bien une
+tasse de thé, monsieur de Ligny.
+
+Félicie entra. Les cheveux répandus sur les épaules, elle était
+enveloppée d'un peignoir de laine blanche, retenu très lâche à la
+taille par une grosse cordelière de passementerie, et traînait ses
+mules rouges; elle avait l'air d'un enfant. L'ami de la maison, Tony
+Meyer, marchand de tableaux, quand il la voyait dans ce vêtement,
+d'aspect un peu monacal, l'appelait frère Ange de Charolais, parce
+qu'il lui trouvait de la ressemblance avec un portrait de Nattier
+représentant mademoiselle de Charolais dans l'habit franciscain.
+Robert restait surpris et muet devant cette fillette.
+
+--C'est gentil à vous, fit-elle, d'être venu prendre de mes
+nouvelles. Je vous remercie. Je vais mieux.
+
+--Elle travaille beaucoup, elle travaille trop, dit madame Nanteuil.
+Son rôle de _la Grille_ la fatigue.
+
+--Mais non, maman.
+
+On parla théâtre, et la conversation fut pauvre.
+
+Dans un silence, madame Nanteuil demanda à M. de Ligny s'il
+recherchait toujours les vieilles gravures de modes.
+
+Félicie et Robert la regardèrent sans comprendre. Ils lui avaient
+naguère parlé de gravures de modes pour expliquer des rendez-vous
+qu'ils n'avaient pu cacher. Mais ils n'y songeaient plus. Depuis lors,
+un morceau de la lune, comme disait le vieil auteur, était tombé
+dans leur amour; seule, madame Nanteuil, en son respect profond des
+fictions, se rappelait:
+
+--Ma fille m'a dit que vous aviez beaucoup de ces gravures anciennes
+et qu'elle y trouvait des idées pour ses costumes.
+
+--Parfaitement, madame, parfaitement.
+
+--Venez, monsieur de Ligny, dit Félicie. Je voudrais vous montrer un
+projet de costume pour Cécile de Rochemaure.
+
+Et elle l'entraîna dans sa chambre.
+
+C'était une petite chambre tendue de papier fleuri, meublée d'une
+armoire à glace, de deux chaises de crin et d'un lit de fer à
+courtepointe de piqué blanc, surmonté d'un bénitier et d'un rameau
+de buis.
+
+Elle lui donna un long baiser sur la bouche.
+
+--Je t'aime, tu sais!
+
+--C'est bien sûr?
+
+--Oh! oui. Et toi?
+
+--Moi aussi je t'aime. Je n'aurais pas cru que je t'aimerais autant.
+
+--Alors, c'est venu après.
+
+--Ça vient toujours après.
+
+--C'est vrai, ce que tu dis là, Robert. Avant on ne sait pas.
+
+Elle secoua la tête.
+
+--J'ai été bien malade hier.
+
+--Tu as vu Trublet? Qu'est-ce qu'il t'a dit?
+
+--Il m'a dit que le repos, le calme m'était nécessaire... Mon
+chéri, il faudra que nous soyons raisonnables une quinzaine de jours
+encore. Ça t'ennuie?
+
+--Mais oui.
+
+--Moi aussi, ça m'ennuie. Mais qu'est-ce que tu veux?...
+
+Il fit deux ou trois tours, furetant dans les coins. Elle le regardait
+avec un peu d'inquiétude, craignant qu'il ne l'interrogeât sur ses
+pauvres bijoux et ses pauvres bibelots, cadeaux modestes, mais dont on
+ne peut pas toujours expliquer l'origine. On dit ce qu'on veut, bien
+sûr, mais on peut se couper, avoir des ennuis, et vraiment ça n'en
+vaut pas la peine. Elle détourna son attention.
+
+--Robert, ouvre ma boîte à gants.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a dans ta boîte à gants?
+
+--Les violettes que tu m'as données la première fois. Mon chéri,
+ne me quitte pas. Ne t'en va pas!... Quand je pense que tu peux t'en
+aller d'un jour à l'autre dans des pays étrangers, à Londres, à
+Constantinople, je deviens folle.
+
+Il la rassura, lui dit qu'on avait pensé l'envoyer à La Haye. Mais
+qu'il n'irait pas, qu'il se ferait attacher au cabinet du ministre.
+
+--Tu me promets?
+
+Il promit sincèrement. Et elle devint très gaie.
+
+Lui montrant la petite armoire à glace:
+
+--Vois-tu, mon chéri, c'est là que j'étudie mon rôle. Quand tu es
+venu, je travaillais ma scène du quatre. Je profite de ce que je suis
+seule pour chercher le ton juste. Je tâche de dire large et fondu.
+Si j'écoutais Romilly, je détaillerais et ce serait mesquin. J'ai
+à dire: «Je ne vous crains pas.» C'est le grand effet du rôle.
+Sais-tu comment Romilly voudrait que je dise: «Je ne vous crains
+pas.» Je vais t'expliquer. Je mets la main sous le nez, j'écarte
+les doigts et je dis un mot à chaque doigt, séparément, sur un ton
+particulier, avec une physionomie spéciale: «Je, ne, vous, crains,
+pas», comme si je montrais les marionnettes! Un peu plus, je mettrais
+à tous mes doigts un petit chapeau en papier. C'est fin, c'est
+spirituel, crois-tu?
+
+Puis, soulevant ses cheveux et découvrant son front courageux:
+
+--Je vais te montrer comment je fais ça.
+
+Subitement transfigurée et grandie, elle dit avec un air de fierté
+ingénue et de tranquille innocence:
+
+»--Non, monsieur, je ne vous crains pas. Pourquoi vous craindrais-je!
+Vous avez pensé me prendre à votre piège et vous vous êtes mis à
+ma merci. Vous êtes un homme d'honneur. Maintenant que je suis sous
+votre toit, vous me direz ce que vous avez dit au chevalier d'Amberre,
+votre ennemi, quand il eut franchi cette grille. Vous me direz: «Vous
+êtes chez vous: commandez.»
+
+Elle avait le don mystérieux de changer d'âme et de visage. Ligny
+était sous le charme du beau mensonge.
+
+--Tu es étonnante!
+
+--Écoute-moi, mon chat. J'aurai un grand bonnet de linon, avec des
+barbes qui me descendront en étages sur les joues. Parce que, tu
+sais, dans la pièce, je suis une jeune fille de la Révolution. Et il
+faut que je le fasse sentir. Il faut que j'aie la Révolution en moi,
+tu comprends?
+
+--Tu connais la Révolution?
+
+--Mais oui!... Je ne sais pas les dates, bien sûr. Mais j'ai le
+sentiment de l'époque. Pour moi, la révolution c'est d'avoir la
+poitrine fière sous un fichu croisé et les genoux bien libres dans
+une jupe rayée, et c'est d'avoir un petit feu aux pommettes. Voilà!
+
+Il l'interrogea sur la pièce. Et il s'aperçut qu'elle ne la
+connaissait pas. Elle n'avait pas besoin de la connaître. Elle
+devinait, elle trouvait d'instinct tout ce qu'il lui fallait.
+
+--Dans les répétitions, je n'indique pas un seul de mes effets. Je
+garde tout pour le public. Romilly en sera bleu... Ce qu'ils seront
+tous embêtés... Ah! mon chéri, Fagette en fera une maladie.
+
+Elle s'assit sur une mauvaise petite chaise. Son front, tout à
+l'heure d'un blanc de marbre, était rose; elle avait repris son air
+de gamine.
+
+Il s'approcha, il la regarda dans le gris charmant des yeux, et, comme
+la veille au soir, devant le feu de coke, il pensa qu'elle était
+menteuse et peureuse, méchante pour ses amies; mais il le pensa avec
+indulgence. Il pensa qu'elle aimait les plus sales cabots ou tout au
+moins qu'elle s'en arrangeait: mais il le pensa avec une douce pitié;
+il se rappela tout le mal qu'il savait d'elle, mais sans amertume. Il
+sentit qu'il l'aimait, que c'était moins parce qu'elle était jolie
+que parce qu'elle l'était à sa manière, qu'il l'aimait enfin parce
+qu'elle était un joyau vivant et une incomparable chose d'art et
+de volupté. Il la regarda dans le gris charmant des yeux, dans les
+prunelles où nageaient sous une eau lumineuse comme de petits signes
+astrologiques. Il la regarda d'un regard si profond qu'elle en sentit
+le fil la traverser tout entière. Et sûre qu'il avait vu en elle,
+elle lui dit, les yeux dans les yeux, en lui tenant la tête serrée
+entre ses deux mains:
+
+--Eh bien! oui, je suis une sale cabotine; mais je t'aime et je me
+fiche de l'argent. Et il n'y en a pas beaucoup qui me valent. Et tu le
+sais bien.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Ils se voyaient tous les jours au théâtre et faisaient ensemble des
+promenades à pied.
+
+Nanteuil jouait presque chaque soir et travaillait avec ardeur le
+rôle de Cécile. Elle retrouvait peu à peu la tranquillité, passait
+des nuits moins agitées, n'obligeait plus sa mère à lui tenir
+la main pendant qu'elle s'endormait, et n'étouffait plus dans des
+cauchemars. Une quinzaine de jours s'écoulèrent ainsi. Puis, un
+matin, tandis qu'assise devant sa toilette elle se peignait les
+cheveux, comme le temps était sombre, elle avança la tête vers la
+glace, et elle y vit, non pas son visage, mais celui du mort. Un filet
+de sang lui coulait d'un coin de la lèvre; il riait et la regardait.
+
+Alors elle se décida à faire ce qu'elle croyait utile et bon.
+Elle prit une voiture et alla le voir. En passant sur le boulevard
+Saint-Michel, elle avait acheté chez sa fleuriste une botte de roses.
+Elle les lui apportait. Elle se mit à genoux devant la petite croix
+noire qui marquait l'endroit où on l'avait mis. Elle lui parla. Et le
+pria d'être raisonnable, de la laisser tranquille. Elle lui demanda
+pardon de l'avoir traité autrefois avec dureté. On ne s'entend
+pas toujours dans la vie. Mais il devait comprendre maintenant et
+pardonner. A quoi lui servait-il de la tourmenter? Elle ne demandait
+pas mieux que de garder de lui un bon souvenir. Elle irait le voir
+de temps en temps. Mais qu'il renonçât à la poursuivre et à
+l'effrayer.
+
+Elle s'efforça de le flatter et de l'endormir par de douces paroles:
+
+--Je comprends que tu aies voulu te venger. C'est naturel. Mais tu
+n'es pas méchant au fond. Ne sois plus fâché. Ne me fais plus peur.
+Ne viens plus. Je viendrai, moi, je viendrai souvent. Je t'apporterai
+des fleurs.
+
+Elle avait bien envie de le tromper, de l'endormir par de fausses
+promesses, de lui dire: «Reste, ne t'agite plus, reste, et je te jure
+de ne plus rien faire qui te déplaise, je te promets d'obéir à ta
+volonté.» Mais elle n'osait pas mentir sur une tombe, et elle était
+sûre que ce serait inutile, que les morts savent tout.
+
+Un peu lasse, elle prolongea quelques moments encore, plus mollement,
+ses supplications et ses prières, et elle s'aperçut que l'horreur
+que lui causaient les tombes, elle ne l'éprouvait pas, cette fois,
+et qu'elle n'avait pas peur du mort. Elle en chercha la raison et
+découvrit qu'il ne l'effrayait pas parce qu'il n'était pas là.
+
+Et elle songea:
+
+--Il n'est pas là; il n'est jamais là; il est partout, excepté
+là où on l'a mis. Il est dans les rues, dans les maisons, dans les
+chambres.
+
+Et elle se leva désespérée, sûre maintenant de le rencontrer
+partout, excepté dans le cimetière.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Après quinze jours de patience, Ligny la pressa de reprendre la vie
+d'autrefois. Le terme était échu, qu'elle-même avait fixé. Il ne
+voulait pas attendre davantage. Elle souffrait autant que lui de ne
+plus se donner. Mais elle craignait de voir revenir le mort. Elle
+trouva des prétextes gauches pour différer les rendez-vous, et puis
+elle avoua qu'elle avait peur. Il la méprisait de montrer si peu de
+raison et de courage. Il ne sentait plus qu'elle l'aimait et il lui
+disait des paroles dures. Et il la poursuivait sans cesse de son
+désir.
+
+Alors vinrent les jours âpres et les heures ingrates. Comme elle
+n'osait plus entrer avec lui sous un toit, ils montaient en fiacre et,
+après avoir roulé longuement dans les banlieues, ils descendaient
+sur de mornes avenues, s'y enfonçaient sous l'âpre vent d'est,
+marchant à grands pas, comme flagellés par le souffle d'une
+invisible colère.
+
+Une fois pourtant, le jour était si doux, qu'il les pénétra de sa
+douceur. Ils suivaient côte à côte les allées désertes du Bois.
+Les bourgeons, qui commençaient à se gonfler à la pointe des
+branches fines et noires, faisaient aux arbres, sous le ciel rose,
+des cimes violettes. A leur gauche, s'étendait la prairie semée de
+bouquets d'arbres nus, et l'on voyait les maisons d'Auteuil. Les lents
+coupés clos des vieillards passaient sur la route, et les
+nourrices poussaient des voitures d'enfants. Un auto traversa de son
+bourdonnement le silence du Bois.
+
+--Tu aimes ces machines-là? demanda Félicie.
+
+--Je trouve ça commode, voilà tout. C'est vrai qu'il n'était pas
+chauffeur. Il n'avait de goût pour aucun sport et ne s'occupait que
+des femmes.
+
+Montrant un fiacre qui venait de les dépasser:
+
+--Robert, tu as vu?
+
+--Non.
+
+--Il y avait dedans Jeanne Perrin avec une femme.
+
+Et, comme il montrait une paisible indifférence, elle lui dit sur un
+ton de reproche:
+
+--Tu es comme le docteur Socrate: tu trouves ça naturel?
+
+Le lac dormait clair et tranquille entre ses murailles sombres de
+sapins. Ils prirent à leur droite le sentier qui longe la berge où
+les oies blanches et les cygnes lissent leurs plumes.
+
+A leur approche, une flottille de canards, comme des nacelles
+vivantes, le col en forme de proue, cingla vers eux.
+
+Félicie leur dit, d'un ton de regret, qu'elle n'avait rien à leur
+donner.
+
+--Lorsque j'étais petite, ajouta-t-elle, papa me menait le dimanche
+donner du pain aux bêtes. C'était ma récompense, quand j'avais bien
+étudié toute la semaine. Papa se plaisait à la campagne. Il aimait
+les chiens, les chevaux, toutes les bêtes. Il était très doux,
+très intelligent. Il travaillait beaucoup. Mais l'existence est
+difficile pour un officier qui n'a pas de fortune. Il souffrait de
+ne pas pouvoir faire comme les officiers riches, et puis il ne
+s'entendait pas avec maman. Il n'a pas été heureux dans la vie,
+papa. Il était souvent triste. Il parlait peu, sans nous parler, nous
+nous comprenions tous les deux. Il m'aimait bien... Mon Robert, plus
+tard, dans longtemps, dans bien longtemps, j'aurai une maisonnette à
+la campagne. Et quand tu y viendras, mon chéri, tu me trouveras en
+jupe courte donnant du grain à mes poules.
+
+Il lui demanda comment l'idée lui était venue d'entrer au théâtre.
+
+--Je savais bien que je ne me marierais pas, puisque je n'avais pas
+de dot. Et de voir mes grandes amies dans les modes ou dans les
+télégraphes, ça ne m'encourageait pas à faire comme elles. Déjà
+toute petite, je trouvais joli d'être actrice. J'avais joué à la
+pension dans une petite pièce, pour la saint Nicolas. Ça m'avait
+amusée. La maîtresse disait que je ne jouais pas bien; mais c'était
+parce que maman lui devait trois mois. Dès l'âge de quinze ans, j'ai
+pensé sérieusement au théâtre. Je suis entrée au Conservatoire.
+J'ai travaillé, j'ai beaucoup travaillé. C'est éreintant notre
+métier. Mais de réussir, ça repose.
+
+A la hauteur du chalet de l'île, ils trouvèrent le bac amarré à
+l'estacade. Il y sauta entraînant Félicie.
+
+--Ces grands arbres sont beaux, même sans feuilles, dit-elle; mais je
+croyais que, dans cette saison, le chalet était fermé.
+
+Le passeur lui répondit que, par les beaux jours d'hiver, les
+promeneurs aimaient à aller dans l'île, parce qu'on y était
+tranquille et qu'à l'instant même, il venait encore d'y conduire
+deux dames.
+
+Un garçon, qui habitait la solitude de l'île, leur servit du thé,
+dans un salon rustique, meublé de deux chaises, d'une table, d'un
+piano et d'un divan. Les lambris étaient moisis, les parquets
+disjoints. Elle regarda par la fenêtre la pelouse et les grands
+arbres.
+
+--Qu'est-ce que c'est, demanda-t-elle, que cette grosse boule sombre
+dans le peuplier?
+
+--C'est du gui, ma chérie.
+
+--On dirait un animal pelotonné autour de la branche, et qui la
+ronge. C'est désagréable à voir.
+
+Elle posa la tête sur l'épaule de son ami et lui dit languissamment:
+
+--Je t'aime.
+
+Il l'entraîna sur le divan. Elle le sentait qui, glissant à ses
+pieds, coulait sur elle des mains inhabiles d'impatience, et elle le
+laissait faire, inerte, découragée, prévoyant que c'était inutile.
+Les oreilles lui tintaient comme, une clochette. Le tintement cessa et
+elle entendit à sa droite une voix étrange, claire, glaciale, dire:
+«Je vous défends d'être l'un à l'autre.» Il lui sembla que la
+voix parlait de haut dans une lueur, mais elle n'osa tourner la tête.
+C'était une voix inconnue. Involontairement et, malgré elle, elle
+chercha à se rappeler sa voix à lui, et elle s'aperçut qu'elle en
+avait oublié le son, qu'elle ne pourrait jamais le retrouver. Elle
+pensa: «C'est peut-être la voix qu'il a maintenant.» Effrayée,
+elle ramena vivement sa jupe sur ses genoux. Mais elle se retint de
+crier et ne parla pas de ce qu'elle venait d'entendre, de peur qu'on
+ne la crût folle et parce qu'elle discernait tout de même que ce
+n'était pas réel.
+
+Ligny s'éloigna:
+
+--Si tu ne veux plus de moi, dis-le franchement. Je ne te prendrai pas
+de force.
+
+Assise le buste droit et les genoux serrés, elle lui dit:
+
+--Tant que nous sommes dans la foule, tant qu'il y a du monde autour
+de nous, je te désire, je te veux; et dès que nous sommes seuls,
+j'ai peur.
+
+Il lui répondit par une moquerie facile et méchante:
+
+--Ah! si pour t'exciter, il te faut un public!...
+
+Elle se leva et se remit à la fenêtre. Une larme coulait sur sa
+joue. Elle pleura longtemps en silence. Puis vivement elle l'appela:
+
+--Regarde donc!
+
+Et elle lui montra Jeanne Perrin qui se promenait sur la pelouse avec
+une jeune femme. Elles se tenaient enlacées, se donnaient l'une à
+l'autre des violettes à respirer et souriaient.
+
+--Vois! elle est heureuse, tranquille, cette femme.
+
+Et Jeanne Perrin, goûtant la paix des longues habitudes, allait
+satisfaite et tranquille, ne laissant pas même paraître l'orgueil de
+ses préférences étranges.
+
+Félicie la regardait avec une curiosité qu'elle ne s'avouait pas à
+elle-même et l'enviait de son calme.
+
+--Elle n'a pas peur, elle.
+
+--Laisse-la donc. Quel mal nous fait-elle?
+
+Et il la prit violemment par la taille.
+
+Elle se dégagea en frissonnant. A la fin, déçu, frustré, humilié,
+il se mit en colère, la traita de sotte, jura qu'il ne supporterait
+pas plus longtemps ces façons ridicules.
+
+Elle ne lui répondit rien et recommença de pleurer.
+
+Irrité de ces larmes, il lui parla durement:
+
+--Puisque tu ne peux plus me donner ce que je te demande, c'est
+inutile de nous revoir. Nous n'avons plus rien à nous dire.
+D'ailleurs, je vois bien que tu ne m'aimes plus. Et tu l'avouerais,
+si tu pouvais une fois dire la vérité: tu n'as jamais aimé que ce
+misérable cabotin.
+
+Alors elle éclata de colère et gémit de désespoir:
+
+--Menteur! menteur! C'est abominable ce que tu dis là. Tu vois que je
+pleure et tu veux me faire souffrir davantage. Tu profites de ce que
+je t'aime pour me rendre malheureuse. C'est lâche! Eh bien, non,
+je ne t'aime plus. Va-t'en! Je ne veux plus te voir. Va-t'en... Mais
+c'est vrai, qu'est-ce que nous faisons là? Est-ce que nous allons
+passer notre vie à nous regarder comme ça avec fureur, avec
+désespoir, avec rage. Ce n'est pas de ma faute... Je ne peux pas,
+je ne peux pas. Pardonne-moi, mon chéri, mon amour. Je t'aime, je
+t'adore, je te veux. Mais chasse-le, toi. Tu es un homme, tu sais ce
+qu'il faut faire. Chasse-le. Tu l'as tué, ce n'est pas moi. C'est
+toi. Tue-le donc tout à fait... Je deviens folle, mon Dieu! je
+deviens folle.
+
+
+Le lendemain, Ligny demanda à être envoyé comme troisième
+secrétaire à La Haye. Il fut nommé huit jours après et partit
+aussitôt, sans avoir revu Félicie.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Madame Nanteuil ne pensait qu'à sa fille. Sa liaison avec Tony Meyer,
+le marchand de tableaux de la rue de Clichy, lui laissait des loisirs
+et la liberté du cœur. Elle rencontra au théâtre un fabricant
+d'appareils électriques, encore jeune, au-dessus de ses affaires
+et d'une extrême politesse, M. Bondois. Il était d'un tempérament
+amoureux et d'un caractère timide, et, comme les femmes belles et
+jeunes lui faisaient peur, il s'était accoutumé à ne désirer que
+les autres. Madame Nanteuil était encore très agréable. Mais,
+un soir qu'elle était mal habillée et n'avait pas bonne mine, il
+s'offrit. Elle l'accepta pour faire aller un peu la maison et pour que
+sa fille ne manquât de rien. Son dévouement lui procura le bonheur.
+M. Bondois l'aimait et la cultivait ardemment. Étonnée d'abord, elle
+en fut ensuite heureuse et tranquille; il lui parut naturel et bon
+d'être aimée, et elle ne devait pas croire qu'elle en eût passé la
+saison, quand on lui prouvait le contraire.
+
+Elle s'était toujours montrée bienveillante, d'un caractère facile
+et d'une humeur égale. Mais jamais encore elle n'avait fait paraître
+dans sa maison un si heureux génie et de si gracieuses pensées.
+Douce aux autres et à elle-même, gardant au cours des heures
+changeantes le sourire qui découvrait ses belles dents et creusait
+des fossettes dans ses joues grasses, reconnaissante à la vie de ce
+qu'elle lui donnait, fleurie, épanouie, abondante, elle était la
+joie et la jeunesse de la maison.
+
+Tandis que madame Nanteuil ne concevait et n'exprimait que des idées
+riantes et claires, Félicie devenait sombre, maussade et chagrine.
+Des plis se creusaient dans son joli visage; sa voix grinçait. Elle
+avait connu tout de suite la situation qu'occupait M. Bondois dans sa
+famille et, soit qu'elle eût préféré que sa mère ne vécût et ne
+respirât que pour elle, soit qu'elle souffrît en sa piété filiale
+d'être forcée de l'estimer moins, soit qu'elle lui enviât un
+plaisir, soit qu'elle éprouvât seulement ce malaise que nous
+causent les choses de l'amour quand elles se font trop près de nous,
+Félicie, tous les jours, de préférence durant les repas, reprochait
+amèrement à madame Nanteuil, par allusions très claires et en
+termes mal voilés, le nouvel ami de la maison, et témoignait à M.
+Bondois lui-même, chaque fois qu'elle le rencontrait, un dégoût
+expansif et une abondante aversion. Madame Nanteuil n'en ressentait
+qu'une affliction légère et elle excusait sa fille en considérant
+que cette enfant n'avait encore aucune expérience de la vie. Et
+M. Bondois, à qui Félicie inspirait une terreur surhumaine,
+s'efforçait de l'apaiser par des signes respectueux et de menus
+présents.
+
+Elle était violente parce qu'elle souffrait. Les lettres qu'elle
+recevait de La Haye irritaient son amour et le rendaient douloureux.
+Elle se desséchait, en proie aux images brûlantes. Quand elle voyait
+trop précisément son ami absent, ses tempes bourdonnaient, son cœur
+battait violemment, puis une ombre lourde s'épaississait dans sa
+tête; toute la sensibilité de ses nerfs, toute la chaleur de son
+sang, toutes les forces de son être coulaient en elle et descendaient
+pour s'amasser en désir dans les profondeurs de sa chair. Alors
+elle ne songeait plus qu'à retrouver Ligny. C'est lui seul qu'elle
+voulait, et elle s'étonnait elle-même du dégoût qu'elle ressentait
+pour tout autre que lui. Car elle n'avait pas toujours eu l'instinct
+si exclusif. Elle se promettait d'aller tout de suite demander de
+l'argent à Bondois et de prendre le train pour La Haye. Et elle ne
+le faisait pas. Ce qui l'arrêtait, c'était moins la pensée de
+déplaire à son amant, qui eût trouvé ce voyage incorrect, qu'une
+vague peur de réveiller l'ombre endormie.
+
+Elle ne l'avait pas revue depuis le départ de Ligny. Mais il se
+passait encore en elle et autour d'elle des choses troublantes. Dans
+la rue, un barbet la suivait qui apparaissait et s'évanouissait tout
+à coup. Un matin qu'elle était couchée, sa mère lui dit: «Je vais
+chez la modiste», et sortit. Deux ou trois minutes après, Félicie
+la vit, qui rentrait dans la chambre comme si elle y avait oublié
+quelque chose. Mais l'apparition s'avança sans regard, sans paroles,
+sans bruit et disparut en touchant le lit.
+
+Elle eut des illusions plus inquiétantes. Un dimanche, elle jouait en
+matinée, dans _Athalie_, le rôle du jeune Zacharie. Comme elle
+avait de très jolies jambes, ce travesti lui plaisait, et elle était
+contente aussi de montrer qu'elle savait dire les vers. Mais elle
+remarqua qu'il y avait à l'orchestre un prêtre en soutane. Ce
+n'était pas la première fois qu'un ecclésiastique assistait à une
+représentation matinale de cette tragédie tirée de l'Écriture.
+Pourtant elle en éprouva une impression pénible. Quand elle entra
+en scène, elle vit distinctement Louise Dalle, coiffée du turban de
+Jozabeth, charger un revolver devant le trou du souffleur. Elle eut
+le jugement assez ferme et l'esprit assez présent pour écarter cette
+vision absurde, qui disparut. Mais elle dit ses premiers vers d'une
+voix éteinte.
+
+Elle se sentait à l'estomac des brûlures. Elle souffrait
+d'étouffements; parfois, sans cause, une angoisse indicible la
+prenait aux entrailles, son cœur battait d'un mouvement fou, et elle
+craignait de mourir.
+
+Le docteur Trublet la soignait avec une prudence attentive. Elle le
+voyait souvent au théâtre et parfois elle allait le consulter dans
+le vieux logis de la rue de Seine. Elle ne passait pas par le salon
+d'attente; le domestique la faisait entrer tout de suite dans la
+petite salle à manger où luisaient dans l'ombre des faïences
+arabes, et elle passait toujours la première. Un jour Socrate parvint
+à lui faire comprendre la manière dont les images se forment dans
+le cerveau et comment ces images ne correspondent pas toujours à des
+objets extérieurs, ou du moins n'y correspondent pas toujours avec
+exactitude.
+
+--Les hallucinations, ajouta-t-il, ne sont le plus souvent que de
+fausses perceptions. On voit ce qui est, mais on le voit mal, et l'on
+fait d'un plumeau une tête hérissée, d'un œillet rouge la
+gueule d'un monstre, d'une chemise un fantôme dans son linceul.
+Insignifiantes erreurs.
+
+Elle trouva dans ces raisons la force de mépriser et de dissiper ses
+visions de chiens, de chats ou de personnes vivantes et familières.
+Mais elle craignait de revoir le mort. Et les terreurs mystiques
+nichées dans des plis obscurs de son cerveau étaient plus fortes que
+les démonstrations du savant. On avait beau lui dire que les morts ne
+revenaient jamais, elle savait bien le contraire.
+
+Socrate lui recommanda cette fois encore de prendre des distractions,
+de voir des amis, et de préférence des amis agréables, et de fuir,
+comme ses deux plus perfides ennemies, l'ombre et la solitude.
+
+Et il ajouta cette prescription:
+
+--Surtout évitez les personnes et les choses qui peuvent avoir
+quelque rapport avec l'objet de vos visions.
+
+Il ne s'apercevait pas que c'était impossible. Et Nanteuil ne s'en
+aperçut pas non plus.
+
+--Alors vous me guérirez, mon bon Socrate? dit-elle en tournant vers
+lui ses jolis yeux gris, pleins de prières.
+
+--Vous vous guérirez vous-même, mon enfant. Vous vous guérirez,
+parce que vous êtes laborieuse, raisonnable et courageuse... Mais
+oui, vous êtes à la fois peureuse et brave. Vous avez peur du
+danger, mais vous avez du cœur à vivre. Vous guérirez, parce que
+vous n'êtes pas en sympathie avec le mal et la souffrance. Vous
+guérirez, parce que vous voulez guérir.
+
+--Vous croyez qu'on guérit quand on veut?
+
+--Quand on veut d'une certaine façon intime et profonde, quand ce
+sont nos cellules qui veulent en nous, quand c'est notre inconscient
+qui veut; quand on veut avec la volonté sourde, abondante et pleine
+de l'arbre vigoureux qui veut reverdir au printemps.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Cette nuit-là, ne pouvant s'endormir, elle se retournait dans son lit
+et rejetait les couvertures. Elle sentait que le sommeil était loin
+encore, qu'il viendrait sur les premiers rayons, pleins de poussières
+dansantes, que le matin darde aux fentes des rideaux. La veilleuse,
+dont le petit cœur ardent luisait à travers sa chair de porcelaine,
+lui faisait une compagne mystique et familière. Félicie souleva les
+paupières et but d'un regard cette lueur blanche et laiteuse qui la
+tranquillisait. Puis, refermant les yeux, elle retomba dans l'ennui
+tumultueux de l'insomnie. Par instants, il lui venait à la mémoire
+une phrase de son rôle, à laquelle elle n'attachait aucune
+signification et qui l'obsédait: «Nos jours sont ce que nous les
+faisons.» Et son esprit se fatiguait à retourner sans cesse quatre
+ou cinq idées.
+
+--Il faudra, demain, que j'aille essayer ma robe chez madame
+Royaumont. Hier, je suis entrée avec Fagette dans la loge de Jeanne
+Perrin, qui s'habillait, et qui a montré ses jambes velues, comme
+si elle en était fière. Elle n'est pas laide, Jeanne Perrin; elle
+a même une belle tête; mais c'est son expression qui me déplaît.
+Comment madame Colbert fait-elle pour me réclamer trente-deux francs?
+Quatorze et trois, dix-sept, et neuf, vingt-six. Je ne lui dois que
+vingt-six francs. «Nos jours sont ce que nous les faisons.» Que j'ai
+chaud!
+
+D'un bond de ses reins souples, elle se retourna et ses bras nus
+s'ouvrirent pour étreindre l'air comme un corps subtil et frais.
+
+--Il me semble qu'il y a un siècle que Robert est parti. C'est mal de
+sa part de m'avoir laissée seule. Je m'ennuie après lui.
+
+Et, pelotonnée dans son lit, elle se rappelait studieusement comme
+c'était quand ils se tenaient pressés l'un contre l'autre. Elle
+l'appelait:
+
+--Mon chat! mon petit loup!
+
+Aussitôt les idées recommençaient dans sa tête leur manège
+fatigant.
+
+--«Nos jours sont ce que nous les faisons. Nos jours sont ce que
+nous les faisons. Nos jours...» Quatorze et trois, dix-sept, et neuf,
+vingt-six. J'ai bien vu que Jeanne Perrin faisait exprès de montrer
+ses longues jambes d'homme, toutes sombres de poils. Est-ce vrai, ce
+qu'on dit, que Jeanne Perrin donne de l'argent aux femmes? Il faudra
+que demain, à quatre heures, j'aille essayer ma robe. Il y a une
+chose terrible, c'est que madame Royaumont ne sait jamais bien monter
+les manches. Que j'ai chaud! Socrate est un bon médecin. Mais, des
+moments, il s'amuse à abrutir les personnes.
+
+Tout à coup elle pensa à Chevalier et elle sentit comme une
+influence de lui qui se coulait le long des murs de la chambre. Elle
+crut voir que la clarté de la veilleuse en était obscurcie. C'était
+moins qu'une ombre et c'était inquiétant. L'idée la traversa tout
+à coup que cette chose subtile venait des portraits du mort. Elle
+n'en avait gardé aucun dans sa chambre. Mais l'appartement en
+contenait encore, qu'elle n'avait pas détruits. Elle en fit le compte
+avec soin et trouva qu'il devait en rester trois: un premier, très
+jeune, sur un fond nuageux; un autre, rieur et familier, à cheval sur
+une chaise; un troisième, en don César de Bazan. Dans sa hâte de
+les anéantir, elle sauta du lit, alluma une bougie et, traînant
+ses mules, glissa, en chemise, dans le salon, jusqu'à la table
+de palissandre, surmontée d'un palmier phénix, souleva le tapis,
+fouilla le tiroir. Il contenait des jetons, des bobèches, quelques
+morceaux de bois décollés des meubles, deux ou trois pendeloques
+du lustre et quelques photographies, parmi lesquelles elle ne trouva
+qu'un seul Chevalier, le plus jeune, sur un fond nuageux.
+
+Elle chercha les deux autres dans un petit meuble façon de Boulle qui
+ornait l'intervalle des fenêtres et portait les lampes de Chine. Là
+dormaient des globes de verre dépoli, des abat-jour, des coupes de
+cristal garnies de bronze doré, un porte-allumettes en porcelaine
+peinte, orné d'un enfant endormi près d'un chien, contre un tambour,
+des livres débrochés, des partitions en lambeaux, deux éventails
+brisés, une flûte et un petit tas de portraits-cartes. Elle y
+découvrit un deuxième Chevalier, le don César de Bazan. Le dernier
+n'y était pas. Elle se demanda inutilement où on avait bien pu le
+fourrer. En vain elle fouilla les boîtes, les coupes, les cache-pots,
+le casier à musique. Et tandis qu'elle le recherchait ardemment, le
+portrait grandissait et se précisait dans son imagination, atteignait
+la taille humaine, prenait un air moqueur et la narguait. Elle avait
+la tête en feu, les pieds glacés et sentait la peur lui entrer dans
+le creux de l'estomac. Au moment de renoncer et d'aller cacher sa
+tête dans l'oreiller, elle se rappela que sa mère gardait des
+photographies dans son armoire à glace. Elle reprit courage.
+Doucement, elle entra dans la chambre de madame Nanteuil endormie,
+à pas muets gagna l'armoire, l'ouvrit avec lenteur, sans bruit, et,
+montée sur une chaise, explora la plus haute tablette, chargée de
+vieux cartons. Elle mit la main sur un album qui datait du second
+Empire et qu'on n'avait pas ouvert depuis vingt ans. Elle remua des
+tas de lettres, des liasses de papier timbré et de reconnaissances
+du Mont-de-Piété. Réveillée par la lumière de la bougie et par le
+bruit de souris que faisait la chercheuse, madame Nanteuil demanda:
+
+--Qui est là?
+
+Aussitôt, voyant juché sur une chaise, en longue chemise de nuit,
+une grosse natte dans le dos, le petit fantôme familier:
+
+--C'est toi, Félicie? Tu n'es pas malade?... Qu'est-ce que tu fais
+là?
+
+--Je cherche quelque chose.
+
+--Dans mon armoire?
+
+--Oui, maman.
+
+--Veux-tu bien aller te coucher! tu vas t'enrhumer... Dis-moi ce que
+tu cherches, au moins. Si c'est le chocolat, il est sur la planche du
+milieu, à côté du sucrier en argent.
+
+Mais Félicie avait saisi un paquet de photographies qu'elle
+feuilletait rapidement.
+
+Sous ses doigts impatients passaient madame Doulce, couverte de
+dentelles; Fagette, éclatante et les cheveux dévorés de lumière;
+Tony Meyer, les yeux rapprochés l'un de l'autre et le nez tombant sur
+les lèvres; Pradel, à la barbe fleurie; Trublet, chauve et camus; M.
+Bondois, l'œil craintif et le nez roide sur une moustache épaisse.
+Bien qu'elle n'eût point la tête à s'occuper de M. Bondois, elle
+lui donna au passage un regard hostile et, d'aventure, lui fit tomber
+sur le nez une goutte de bougie.
+
+Madame Nanteuil, tout à fait réveillée, s'étonnait:
+
+--Félicie, qu'est-ce que tu as à fourgonner comme ça dans mon
+armoire?
+
+Félicie, qui tenait enfin le portrait tant cherché, ne répondit que
+par un cri de joie sauvage et s'envola de la chaise emportant son mort
+et, par mégarde, M. Bondois avec.
+
+Rentrée dans le salon, elle s'accroupit devant la cheminée et fit
+un feu de papier dans lequel elle jeta les trois photographies de
+Chevalier. Elle les regarda flamber, et quand les trois cartes,
+tordues et noircies, se furent envolées sans forme ni matière, elle
+respira largement. Elle croyait bien, cette fois, avoir ôté au
+mort jaloux la substance de ses apparitions et s'être délivrée de
+l'obsession.
+
+En reprenant son bougeoir, elle vit M. Bondois dont le nez
+disparaissait sous un rond de cire blanche. Ne sachant qu'en faire,
+elle le jeta en riant dans la cheminée encore flambante.
+
+Rentrée dans sa chambre, elle se mit devant sa glace et serra sa
+chemise sur elle, pour marquer ses formes. Une réflexion, qui lui
+traversait parfois la tête, s'y arrêta cette fois un peu plus
+longtemps qu'à l'ordinaire. Elle se disait à elle-même:
+
+--Pourquoi est-on faite comme ça, avec une tête, des bras, des
+jambes, des mains, des pieds, une poitrine, un ventre? Pourquoi comme
+ça et pas autrement? C'est drôle!
+
+En cet instant, la forme humaine lui apparaissait arbitraire, bizarre,
+étrange. Mais son étonnement cessa vite. Et, se regardant, elle se
+plut. Elle avait d'elle un goût vif et profond. Elle découvrit ses
+seins, les tint délicatement sur le creux de ses mains, les contempla
+dans la glace avec tendresse, comme s'ils eussent été non pas
+d'elle, mais à elle, comme deux êtres animés, comme une couple de
+colombes.
+
+Après leur avoir souri, elle se recoucha. Se réveillant à une heure
+tardive de la matinée, elle éprouva une seconde de surprise d'être
+couchée seule. Parfois, en songe, elle se dédoublait et, sentant sa
+propre chair, rêvait qu'elle recevait les caresses d'une femme.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+La répétition générale de _la Grille_ était annoncée pour
+deux heures. Dès une heure, le docteur Trublet avait pris sa place
+accoutumée dans la loge de Nanteuil.
+
+Félicie, aux mains de madame Michon, reprochait à son docteur de ne
+rien lui dire. Mais c'est elle qui, préoccupée, l'esprit tendu sur
+le rôle qu'elle allait jouer, n'écoutait pas. Elle recommanda qu'on
+ne laissât entrer personne dans la loge. Pourtant elle reçut avec
+plaisir Constantin Marc, se trouvant en sympathie avec lui.
+
+Il était très ému. Pour cacher son trouble, il affectait de parler
+de ses bois du Vivarais, il commençait des histoires de chasse et des
+contes de paysans, qu'il n'achevait pas.
+
+--J'ai le trac, dit Nanteuil. Et vous, monsieur Marc, est-ce que vous
+ne sentez pas des coups dans l'estomac?
+
+Il se défendit d'éprouver aucune émotion.
+
+Elle insista:
+
+--Avouez que vous voudriez bien que ce soit fini.
+
+--Eh bien, puisque vous y tenez, peut-être que j'aimerais mieux que
+ce fût fini.
+
+Sur quoi, le docteur Socrate, d'un air simple et d'une voix
+tranquille, lui adressa cette parole interrogative:
+
+--Ne pensez-vous pas que ce qui doit s'accomplir ne soit déjà
+accompli et n'ait été de tout temps accompli?
+
+Et, sans attendre de réponse, il ajouta:
+
+--Si les phénomènes du monde parviennent successivement à notre
+connaissance, nous n'en devons pas conclure qu'ils sont en réalité
+successifs, et nous avons encore moins de raisons de croire qu'ils se
+produisent au moment où nous les percevons.
+
+--C'est évident, dit Constantin Marc, qui n'avait pas écouté.
+
+--L'univers, poursuivit le docteur, nous apparaît sans cesse
+imparfait, et nous avons l'illusion qu'il s'achève sans cesse. Comme
+nous percevons les phénomènes successivement, nous croyons qu'en
+effet ils succèdent les uns aux autres. Nous nous imaginons que ceux
+que nous ne voyons plus sont passés et que ceux que nous ne voyons
+pas encore sont futurs. Mais on peut concevoir des êtres construits
+de telle façon qu'ils découvrent simultanément ce qui pour nous
+est le passé et l'avenir. On en peut concevoir qui perçoivent les
+phénomènes dans un ordre rétrograde et les voient se dérouler
+de notre futur à notre passé. Des animaux disposant de l'espace
+autrement que nous et capables, par exemple, de se mouvoir avec
+une vitesse plus grande que celle de la lumière, se feraient de la
+succession des phénomènes une idée très différente de celle que
+nous en avons.
+
+--Pourvu qu'aujourd'hui Durville ne me fasse pas de blagues en scène!
+s'écria Félicie pendant que madame Michon lui passait ses bas sous
+sa jupe.
+
+Constantin Marc l'assura que Durville n'y songeait même pas et il la
+supplia de ne pas s'inquiéter.
+
+Et le docteur Socrate reprit sa démonstration.
+
+--Nous-mêmes, par une nuit claire, le regard sur l'Épi de la Vierge,
+qui palpite à la cime d'un peuplier, nous voyons à la fois ce qui
+fut et ce qui est. Et l'on peut dire également que nous voyons ce qui
+est et ce qui sera. Car, si l'étoile, telle qu'elle nous apparaît,
+est le passé par rapport à l'arbre, l'arbre est l'avenir par rapport
+à l'étoile. Cependant l'astre qui, de loin, nous montre son petit
+visage de feu, non tel qu'il est aujourd'hui, mais tel qu'il était
+lors de notre jeunesse, peut-être même avant notre naissance, et le
+peuplier, dont les jeunes feuilles tremblent dans l'air frais du
+soir, se rejoignent en nous dans un même moment du temps et nous sont
+présents l'un et l'autre à la fois. Nous disons d'une chose qu'elle
+est dans le présent quand nous la percevons précisément. Nous
+disons qu'elle est dans le passé lorsque nous n'en gardons qu'une
+image indistincte. Une chose fût-elle accomplie depuis des millions
+d'années, si nous en recevons une impression aussi forte que
+possible, ce ne sera pas pour nous une chose passée: elle nous sera
+présente. L'ordre dans lequel roulent les choses dans les abîmes
+de l'univers nous est inconnu. Nous ne connaissons que l'ordre de
+nos perceptions. Croire que l'avenir n'est pas, parce que nous ne le
+connaissons pas, c'est croire qu'un livre est inachevé parce que nous
+n'avons pas fini de le lire.
+
+Ici le docteur s'arrêta un moment. Et Nanteuil, dans le silence,
+entendit battre son cœur. Elle s'écria:
+
+--Continuez, mon bon Socrate, continuez, je vous en prie. Si vous
+saviez comme vous me faites du bien en causant!... Vous pensez que je
+n'écoute pas un mot de ce que vous dites. Mais de vous entendre dire
+des choses lointaines, ça me distrait; ça me fait sentir qu'il n'y a
+pas que mon entrée; ça m'empêche de m'enfoncer dans le trou noir...
+Dites n'importe quoi, mais ne vous arrêtez pas...
+
+Le sage Socrate, qui sans doute avait prévu la bonne influence que sa
+parole exerçait sur la comédienne, poursuivit son discours:
+
+--L'univers se construit aussi fatalement qu'un triangle dont
+un côté et deux angles sont donnés. Les choses futures sont
+déterminées. Elles sont dès lors terminées. Elles sont comme si
+elles existaient. Elles existent déjà. Elles existent si bien que
+nous les connaissons en partie. Et, si cette partie est infime par
+rapport à leur immensité, elle est en proportion très appréciable
+avec la partie que nous pouvons connaître des choses accomplies. Il
+nous est permis de dire que, pour nous, l'avenir n'est pas beaucoup
+plus obscur que le passé. Nous savons que les générations
+succéderont aux générations dans le travail, la joie et la
+souffrance. J'étends mes regards par delà la durée de la race
+humaine. Je vois les constellations changer lentement dans le ciel
+leurs formes, qui semblaient immuables; je regarde le chariot
+dételer son antique attelage, le bouclier d'Orion se rompre, Sirius
+s'éteindre. Nous savons que le soleil se lèvera demain et que
+longtemps encore, dans les nuées épaisses ou les vapeurs légères,
+il se lèvera tous les matins.
+
+Adolphe Meunier entra discrètement sur la pointe des pieds.
+
+Le docteur lui serra la main:
+
+--Bonjour, monsieur Meunier. Nous voyons la nouvelle lune du mois
+prochain. Nous ne la voyons pas aussi distinctement que la nouvelle
+lune de cette nuit, parce que nous ne savons pas dans quel ciel gris
+ou roux elle montrera son derrière de vieille casserole sur mon
+toit, parmi les tuyaux coiffés de chapeaux pointus et de capotes
+romantiques, aux regards des chats amoureux. Mais ce lever de la lune
+prochaine, si nous étions assez savants pour le connaître d'avance
+dans ses moindres circonstances, toutes nécessaires, nous nous
+ferions une idée aussi nette de la nuit dont je parle que de celle
+où nous sommes: l'une et l'autre nous seraient également présentes.
+
+»La connaissance que nous avons des faits est l'unique raison qui
+nous porte à croire à leur réalité. Nous connaissons certains
+faits à venir. Nous devons donc les tenir pour réels. Et s'ils sont
+réels, ils sont réalisés. Ainsi donc il est croyable, mon cher
+Constantin Marc, que votre pièce est jouée, depuis mille ans, ou
+depuis une demi-heure, ce qui revient absolument au même. Il est
+croyable que nous sommes tous morts depuis longtemps. Pensez-le, et
+vous serez tranquille.
+
+Constantin Marc, qui avait très mal suivi ces raisons et qui n'en
+sentait ni l'à-propos ni la convenance, répondit un peu agacé que
+tout cela était dans Bossuet.
+
+--Dans Bossuet! s'écria le docteur outré, je vous défie bien d'y
+trouver rien de semblable. Bossuet n'avait aucune philosophie.
+
+Nanteuil se tourna vers le docteur. Elle était coiffée d'un grand
+bonnet de linon, à haute coiffe arrondie, serré sur la tête par
+un large ruban bleu et dont les barbes descendant en étages lui
+ombrageaient le front et les joues. Elle s'était changée en une
+blonde ardente. Des cheveux roux lui tombaient en boucles sur les
+épaules. Sur son sein se croisait un fichu d'organdi pris dans une
+large ceinture violette. Sa jupe blanche rayée de rose, coulant
+comme mouillée de la taille un peu haute, la faisait paraître très
+longue. Et elle apparaissait en figure de rêve.
+
+--Delage aussi, dit-elle, fait de sales blagues: savez-vous celle
+qu'il a faite à Marie-Claire? Ils jouaient tous les deux dans les
+_Femmes savantes_. En scène, il lui a mis un œuf dans la main. Elle
+n'a pas pu s'en débarrasser de tout l'acte.
+
+A l'appel de l'avertisseur, elle descendit, suivie de Constantin Marc.
+Ils entendaient le bruit de la salle, la rumeur du monstre, et il
+leur semblait qu'ils entraient dans la gueule ardente de la bête
+apocalyptique.
+
+
+_La Grille_ fut bien accueillie. Venue en fin de saison, sans espoir
+d'une longue durée, elle trouva grâce devant tous. Vers le milieu du
+premier acte, on y sentit du style, de la poésie et, çà et là, des
+obscurités. Dès lors on la respecta, on affecta de s'y plaire, on
+voulut l'avoir comprise. On lui passa de n'être guère dramatique.
+Elle était littéraire, et, cette fois, on admettait le genre.
+
+Constantin Marc ne connaissait encore personne à Paris. Il avait
+fait venir au théâtre trois ou quatre propriétaires du Vivarais qui
+rougeoyaient à l'orchestre, dans leurs cravates blanches, roulaient
+des yeux ronds et n'osaient applaudir. Comme il n'avait pas d'amis,
+personne ne pensa à nuire à son succès. Et même, dans les
+couloirs, on le faisait homme de talent contre d'autres. Très
+ému cependant, il errait de loge en loge ou s'abattait au fond de
+l'avant-scène du directeur. Il s'inquiétait des critiques.
+
+--Soyez tranquille, lui dit Romilly. Ils diront de votre pièce le
+bien ou le mal qu'ils pensent de Pradel. Et, dans ce moment-ci, ils en
+pensent plus de mal que de bien.
+
+Adolphe Meunier l'avertit, avec un pâle sourire, que la salle était
+bonne et que les critiques trouvaient l'écriture de la pièce très
+soignée. Il attendit en retour quelques paroles obligeantes sur
+_Pandolphe et Clarimonde_. Mais Constantin Marc ne songea pas à les
+lui adresser.
+
+Romilly secoua la tête:
+
+--Il faut prévoir les éreintements. Monsieur Meunier le sait bien.
+La presse a été envers lui d'une injustice féroce.
+
+--Hélas! soupira Meunier, on ne dira jamais autant de mal de nous
+qu'on en a dit de Shakespeare et de Molière.
+
+Le succès de Nanteuil fut grand, et marqué moins encore par de
+bruyants rappels que par l'approbation plus discrète et plus profonde
+des amateurs délicats. Elle avait montré des qualités qu'on ne
+lui connaissait pas encore, la pureté de la diction, la noblesse des
+attitudes, une grâce chaste et fière.
+
+Sur la scène, pendant le dernier entr'acte, le ministre lui adressa
+ses félicitations. C'était signe que la salle était favorable: car
+les ministres n'expriment jamais des opinions singulières. Derrière
+le grand-maître de l'Université, se pressait une foule flatteuse de
+fonctionnaires, de gens du monde et d'auteurs dramatiques. Les bras
+allongés vers elle comme des pompes, ils lui exprimaient tous à la
+fois leur admiration. Et madame Doulce, étouffée par leur nombre,
+abandonnait aux boutons des vêtements d'hommes des lambeaux de ses
+innombrables dentelles de coton.
+
+Le dernier acte fut le triomphe de Nanteuil. Elle eut mieux du public
+que des pleurs et des cris. Elle obtint de tous les yeux ces regards
+humides et pourtant sans larmes, de toutes les poitrines ce murmure
+profond et presque muet, que seule arrache la beauté.
+
+Elle sentit qu'elle avait démesurément grandi en un moment et, la
+toile tombée, elle murmura:
+
+--Cette fois, ça y est!
+
+Elle se déshabillait dans sa loge pleine de corbeilles d'orchidées,
+de bouquets de roses et de gerbes de lilas, quand on lui apporta une
+dépêche. Elle l'ouvrit. C'était un télégramme de La Haye qui
+contenait ces mots:
+
+ _M'associe de cœur à succès certain.
+ ROBERT._
+
+Au moment où elle achevait de lire, le docteur Trublet entra dans la
+loge.
+
+Elle lui jeta au cou ses bras ardents de fatigue et de joie, l'attira
+contre sa poitrine moite et mit sur ce visage de Silène méditatif un
+plein baiser de sa bouche enivrée.
+
+Socrate, qui était un sage, reçut ce baiser comme un présent du
+sort, sachant bien qu'il n'était pas pour lui, mais qu'il était
+dédié à la gloire et à l'amour.
+
+Nanteuil s'aperçut elle-même que dans son ivresse elle avait
+peut-être chargé ses lèvres d'un souffle trop ardent, car elle dit
+en jetant les bras dans le vague:
+
+--Tant pis! je suis si heureuse!
+
+
+
+
+XX
+
+
+A Pâques, un événement considérable accrut sa joie. Elle fut
+engagée à la Comédie-Française. Depuis quelque temps, sans le
+dire, elle sollicitait pour cela. Sa mère l'avait aidée dans ses
+démarches. Madame Nanteuil était aimable, depuis qu'elle était
+aimée. Maintenant elle portait des corsets droits et avait des
+jupons qu'elle pouvait montrer partout. Elle fréquenta les bureaux
+du ministère, et l'on croit que, sollicitée par un sous-chef
+aux beaux-arts, elle céda de très bonne grâce. Du moins, Pradel
+l'affirmait. Il s'écriait tout réjoui:
+
+--On ne la reconnaît plus, la maman Nanteuil! Elle est devenue très
+désirable, et je l'aime mieux que sa petite rosse de fille. Elle a
+meilleur caractère.
+
+Comme les autres, Félicie Nanteuil avait dédaigné, méprisé,
+dénigré la Comédie-Française. Elle avait dit comme les autres:
+«Je n'ai guère envie d'entrer dans cette maison-là.» Et quand elle
+fut de la maison, elle exulta de joie et d'orgueil. Ce qui doublait
+son plaisir, c'est qu'elle devait débuter dans _l'École des Femmes_.
+Déjà elle travaillait le rôle d'Agnès avec un vieux professeur
+obscur qu'elle estimait parce qu'il avait toutes les traditions, M.
+Maxime. Elle jouait, le soir, Cécile de _la Grille_ et vivait dans
+une fièvre de travail, quand elle reçut une lettre par laquelle
+Robert de Ligny lui annonçait qu'il revenait à Paris.
+
+Durant son séjour à La Haye, il avait fait quelques expériences qui
+lui avaient démontré la force de son amour pour Félicie. Il avait
+eu des femmes qui passaient pour agréables et jolies. Mais ni madame
+Boumdernoot, de Bruxelles, grande et fraîche, ni les sœurs van
+Cruysen, modistes sur le Vyver, ni Suzette Berger, des Folies-Marigny,
+alors en tournée par l'Europe septentrionale, ne lui avaient donné
+dans le plaisir un sentiment de plénitude. Près d'elles, il avait
+regretté Félicie et découvert que, de toutes les femmes, il ne
+désirait que celle-là. Sans madame Boumdernoot, les sœurs van
+Cruysen et Suzette Berger, il n'aurait jamais connu tout le prix
+qu'avait pour lui Félicie Nanteuil. Si l'on s'en tient aux mots, on
+dira qu'il l'avait trompée. C'est le terme propre. Il y en a d'autres
+qui reviennent à celui-là et sont d'un moins bon usage. Mais si
+l'on y regarde de plus près, il ne l'avait pas trompée. Il l'avait
+cherchée, il l'avait cherchée hors d'elle et avait appris qu'il ne
+la trouverait qu'en elle. Dans son inutile sagesse, il en éprouvait
+presque de la colère et de l'effroi, inquiet de mettre désormais la
+multitude de ses désirs sur si peu de substance et dans un endroit
+unique et fragile. Et il aimait d'autant plus Félicie qu'il l'aimait
+avec quelque rage et quelque haine.
+
+Le jour même de son arrivée, il lui donna rendez-vous dans une
+garçonnière qu'un collègue riche du ministère des Affaires
+étrangères lui avait prêtée. C'était, sur l'avenue de l'Alma, au
+rez-de-chaussée d'une maison avenante, deux petites pièces tendues
+de soleils aux cœurs bruns, aux pétales d'or, qui montaient égaux,
+tranquilles et sans ombre, sur le mur réjoui. Modernes de style, les
+meubles d'un vert pâle, décorés de tiges fleuries, suivaient dans
+leurs contours les courbes molles des liliacées et prenaient la
+douceur des végétations humides. La psyché s'inclinait légèrement
+dans son cadre de plantes bulbeuses aux formes souples, terminées par
+des corolles closes, et, dans ce cadre, la glace avait la fraîcheur
+de l'eau. Une peau d'ours blanc s'allongeait, au pied du lit.
+
+--Toi! toi!... C'est toi!...
+
+Elle ne pouvait dire autre chose.
+
+Elle lui voyait des prunelles luisantes et lourdes de désir, et,
+tandis qu'elle le regardait, un nuage s'épaississait sur ses yeux, le
+feu subtil de son sang, la brûlure de ses reins, le souffle chaud de
+sa poitrine, l'ardeur fumeuse de son front lui vinrent ensemble à
+la bouche, et elle appuya longuement sur les lèvres de son amant un
+baiser rempli de toutes ces flammes et frais comme une fleur dans la
+rosée.
+
+Ils se demandaient l'un à l'autre vingt choses à la fois et
+entremêlaient leurs questions.
+
+--Est-ce que tu t'ennuyais loin de moi, Robert?
+
+--Alors, tu débutes à la Comédie?
+
+--Est-ce que c'est joli, La Haye?
+
+--Oui, une petite ville paisible. Des maisons rouges, grises, jaunes,
+avec des pignons en escalier, des volets verts, des géraniums aux
+fenêtres.
+
+--Qu'est-ce que tu faisais là dedans?
+
+--Pas grand'chose... Je faisais le tour du Vyver.
+
+--Tu n'allais pas avec des femmes, au moins?
+
+--Ah! ma foi, non... Comme tu es jolie, ma chérie! Tu es guérie
+maintenant?
+
+--Oui, oui, je suis guérie.
+
+Et, tout à coup suppliante:
+
+--Robert, je t'aime. Ne me quitte pas. Si tu me quittais, bien sûr
+que je n'en prendrais pas un autre. Et qu'est-ce que je deviendrais?
+Tu sais que je ne peux pas me passer d'amour.
+
+Il lui répondit brusquement, d'un ton rude, qu'il ne l'aimait que
+trop, qu'il ne pensait qu'à elle.
+
+--J'en deviens stupide!
+
+Cette rudesse la ravit et la rassura mieux que n'eût fait la molle
+douceur des serments et des promesses. Elle sourit et commença à se
+déshabiller généreusement.
+
+--Quand débutes-tu à la Comédie?
+
+--Ce mois-ci.
+
+Elle ouvrit son petit sac et en tira, avec sa poudre de riz, son
+bulletin de répétition, qu'elle tendit à Robert. Ce qu'elle ne
+se lassait pas d'admirer dans ce papier, c'était qu'il portait
+l'en-tête de la Comédie, avec la date lointaine, auguste, de la
+fondation.
+
+--Tu vois. Je débute dans Agnès de _l'École des Femmes_.
+
+--C'est un joli rôle.
+
+--Je te crois!
+
+Et, en se déshabillant, des vers lui venaient aux lèvres, et elle
+les murmurait:
+
+ «Moi, j'ai blessé quelqu'un? fis-je tout étonnée.
+ Oui, dit-elle, blessé; mais blessé tout de bon;
+ Et c'est l'homme qu'hier vous vîtes du balcon.
+ Las! qui pourrait, lui dis-je, en avoir été cause?
+ Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose?...»
+
+Tu vois, je n'ai pas maigri...
+
+ «Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal,
+ Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal...»
+
+J'ai plutôt engraissé, mais pas trop.
+
+ «Hé, mon Dieu! ma surprise est, fis-je, sans seconde;
+ Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?»
+
+Il écoutait ces vers avec plaisir. S'il n'avait pas beaucoup plus
+de lettres antiques ni de tradition française que ses jeunes
+contemporains, il avait plus de goût et des curiosités plus vives.
+Et, comme tous les Français, il aimait Molière, le comprenait, le
+sentait profondément.
+
+--C'est délicieux, dit-il. Maintenant viens.
+
+Elle laissa couler sa chemise avec une grâce tranquille et
+bienfaisante. Mais, parce qu'elle voulait se faire désirer, et pour
+l'amour de la comédie, elle commença le récit d'Agnès:
+
+ «J'étais sur le balcon à travailler au frais,
+ Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès
+ Un jeune homme bien fait qui, rencontrant ma vue...»
+
+Il l'appela, l'attira à lui. Elle lui glissa des bras, et,
+s'approchant de la psyché, elle continua de réciter et de jouer
+devant la glace:
+
+ «D'une humble révérence aussitôt me salue.»
+
+Elle fléchit le genou, une première fois légèrement, ensuite un
+peu plus bas, puis, la jambe gauche en avant, et rejetant la jambe
+droite en arrière, elle salua profondément:
+
+ «Moi, pour ne point manquer à la civilité,
+ Je fis la révérence aussi de mon côté...»
+
+Il l'appela, plus pressant. Mais elle fit une seconde révérence,
+dont elle marqua les temps avec une amusante précision. Et elle ne
+s'arrêta plus de réciter ni de faire des révérences aux endroits
+où le texte et la tradition les indiquent.
+
+ «Soudain il me refait une autre révérence;
+ Moi, j'en refais de même une autre en diligence;
+ Et lui, d'une troisième aussitôt repartant,
+ D'une troisième aussi j'y repars à l'instant...»
+
+Elle exécutait tous les jeux de scène sérieusement, avec
+conscience et le soin de bien faire. Ses attitudes, dont quelques-unes
+déconcertaient parce qu'il eût fallu une jupe pour les expliquer,
+étaient presque toutes jolies et toutes intéressantes, en ce
+qu'elles accusaient dans un corps jeune des muscles fermes sous
+leur molle enveloppe, et révélaient, à chaque mouvement, des
+correspondances et des harmonies qu'on n'observe pas d'ordinaire.
+
+En revêtant sa nudité de la bienséance des attitudes et de
+l'ingénuité des expressions, elle réalisait par fortune et
+caprice un joyau d'art, une allégorie de l'Innocence dans le goût
+d'Allegrain ou de Clodion. Et, dans cette figurine animée résonnait
+avec une pureté délicieuse le grand vers comique. Robert, charmé
+malgré lui, la laissa aller jusqu'au bout. Ce qui l'amusait surtout,
+c'était que la chose la plus publique de toutes, une scène de
+théâtre, lui fût offerte ainsi d'une façon privée et secrète.
+Et, en observant les façons cérémonieuses de cette fille toute nue,
+il se donnait aussi le plaisir philosophique de découvrir avec quoi
+l'on fait de la dignité dans les meilleures compagnies.
+
+ «Il passe, vient, repasse et toujours de plus belle
+ Me fait à chaque fois révérence nouvelle;
+ Et moi, qui tous ses tours fixement regardais,
+ Nouvelle révérence aussi je lui rendais...»
+
+Cependant elle admirait dans la glace ses seins fraîchement éclos,
+sa taille agile, ses bras un peu minces, ronds et fuselés, ses jambes
+fines, ses beaux genoux polis, et, voyant tout cela servir au bel
+art de la comédie, elle s'animait, s'exaltait; une légère rougeur,
+comme un fard, colorait ses joues.
+
+ «Tant que si sur ce point la nuit ne fût venue,
+ Toujours comme cela je me serais tenue,
+ Ne voulant point céder, ni recevoir l'ennui
+ Qu'il me pût estimer moins civile que lui...»
+
+Il lui cria, du lit, où il était accoudé:
+
+--Maintenant, viens!
+
+Alors, tout animée et empourprée:
+
+--Et moi, tu crois donc que je ne t'aime pas!...
+
+Elle se jeta au côté de son ami. Abandonnée et souple, elle
+renversa la tête, offrant aux baisers ses yeux voilés de cils
+ombreux et sa bouche entr'ouverte où luisait un humide éclair.
+
+Tout à coup elle se dressa sur ses genoux. Ses prunelles fixes
+étaient pleines d'une horreur indicible. De sa gorge sortit un cri
+rauque, suivi d'une plainte douce et longue comme un son d'orgue. Elle
+montra du doigt, en détournant la tête, la fourrure blanche étendue
+au pied du lit.
+
+--Là! là!... Il est couché en chien de fusil, la tête trouée...
+Il me regarde en riant avec du sang au coin de la bouche...
+
+Ses yeux, grands ouverts, roulèrent tout blancs. Son corps se tendit
+en arc, et quand il eut repris sa souplesse, elle tomba comme morte.
+
+Il lui mouilla les tempes d'eau froide et la ranima. D'une voix
+enfantine, elle se plaignit d'être brisée à toutes les jointures.
+Sentant une brûlure au creux de ses mains, elle regarda et vit que la
+paume était coupée et saignait.
+
+Elle dit:
+
+--C'est mes ongles qui sont entrés dans ma main. Ils sont pleins de
+sang, mes ongles, vois!
+
+Elle le remercia tendrement des soins qu'il lui avait donnés, et
+s'excusa avec douceur de lui causer tous ces ennuis.
+
+--C'est pas pour ça que tu étais venu, hein?
+
+Elle essaya de sourire et regarda autour d'elle.
+
+--C'est joli, ici.
+
+Son regard rencontra le bulletin de répétition ouvert sur la table
+de nuit, et elle soupira:
+
+--Qu'est-ce que ça fait que je sois une grande artiste, si je ne suis
+pas heureuse?
+
+Sans le savoir, elle répétait mot pour mot ce que Chevalier avait
+dit quand elle l'avait repoussé.
+
+Puis, soulevant sa tête encore lourde au-dessus de l'oreiller qu'elle
+avait creusé, elle tourna vers son amant ses yeux tristes et lui dit
+avec résignation:
+
+--Nous nous aimions bien, nous deux. C'est fini. Nous ne serons plus
+jamais l'un à l'autre, plus jamais... Il ne veut pas!
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire comique, by Anatole France
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE ***
+
+***** This file should be named 17345-0.txt or 17345-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/7/3/4/17345/
+
+Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
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+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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