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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:50:57 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire comique + +Author: Anatole France + +Release Date: December 18, 2005 [EBook #17345] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +ANATOLE FRANCE + +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + +HISTOIRE COMIQUE + + + +QUATORZIÈME ÉDITION +PARIS +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS +3, RUE AUBER, 3 + +DU MÊME AUTEUR + +Format grand in-18. + + BALTHASAR 1 vol. + LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD (_Ouvrage couronné + par l'Académie française_) 1 -- + L'ÉTUI DE NACRE 1 -- + LE JARDIN D'ÉPICURE 1 -- + JOCASTE ET LE CHAT MAIGRE 1 -- + LE LIVRE DE MON AMI 1 -- + LE LYS ROUGE 1 -- + LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD 1 -- + LE PUITS DE SAINTE-CLAIRE 1 -- + LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE 1 -- + THAÏS 1 -- + LA VIE LITTÉRAIRE 4 -- + + HISTOIRE CONTEMPORAINE + + I.--L'ORME DU MAIL 1 vol. + II.--LE MANNEQUIN D'OSIER 1 -- + III.--L'ANNEAU D'AMÉTHYSTE 1 -- + IV.--MONSIEUR BERGERET À PARIS 1 -- + + ÉDITION ILLUSTRÉE + + CLIO (_Illustrations en couleurs de Mucha_) 1 vol. + + + + +HISTOIRE COMIQUE + + + + +I + + +C'était dans une loge d'actrice, à l'Odéon. Sous la lampe +électrique, Félicie Nanteuil, la tête poudrée, du bleu aux +paupières, du rouge aux joues et aux oreilles, du blanc au cou et +aux épaules, donnait le pied à madame Michon, l'habilleuse, qui lui +mettait de petits souliers noirs à talons rouges. Le docteur Trublet, +médecin du théâtre et ami des actrices, appuyait sur un coussin du +divan son crâne chauve, et, les mains jointes sur le ventre, croisait +ses jambes courtes. Il interrogeait: + +--Quoi encore, ma chère enfant? + +--Est-ce que je sais!... Des étouffements... des vertiges... Tout +d'un coup, une angoisse comme si j'allais mourir. C'est même ça le +plus pénible. + +--Êtes-vous prise quelquefois d'une soudaine envie de rire ou de +pleurer, sans cause apparente, sans raison? + +--Ça, je ne peux pas vous dire, parce que, dans la vie, on a tant de +raisons de rire ou de pleurer!... + +--Êtes-vous sujette à des éblouissements? + +--Non... Mais imaginez-vous, docteur, que je crois voir, la nuit, sous +les meubles, un chat qui me regarde avec des yeux de braise. + +--Tâchez de ne plus rêver de chat, dit madame Michon; parce que +c'est mauvais signe... Voir un chat, ça annonce trahison par des amis +et perfidie de femme. + +--Mais ce n'est pas en rêvant que je vois un chat! C'est tout +éveillée. + +Trublet, qui n'était de service à l'Odéon qu'une fois par mois, y +venait en voisin presque tous les soirs. Il aimait les comédiennes, +prenait plaisir à causer avec elles, leur donnait des conseils et +jouissait de leur confiance avec délicatesse. Il promit à Félicie +de lui faire tout de suite une ordonnance: + +--Ma chère enfant, nous soignerons l'estomac et vous ne verrez plus +de chats sous les meubles. + +Madame Michon rectifiait le corset. Et le docteur, subitement +assombri, la regardait qui tirait sur les lacets. + +--Ne froncez pas le sourcil, docteur, dit Félicie, je ne me serre +jamais. Avec la taille que j'ai, ce serait vraiment bête de ma part. + +Elle ajouta, pensant à sa meilleure camarade du théâtre: + +--C'est bon pour Fagette, qui n'a ni épaules ni hanches... Elle est +toute droite... Michon, tu peux gagner encore un peu... Je sais que +vous êtes l'ennemi des corsets, docteur. Je ne peux pourtant pas +m'habiller comme les femmes esthètes, avec des langes... Venez passer +votre main, vous verrez que je ne me serre pas trop. + +Il se défendit d'être l'ennemi des corsets, ne condamnant que les +corsets trop serrés. Il déplora que les femmes n'eussent aucun sens +de l'harmonie des lignes et qu'elles attachassent à la finesse de la +taille une idée de grâce et de beauté, sans comprendre que cette +beauté consistait tout entière dans les molles inflexions par +lesquelles le corps, après avoir fourni le superbe épanouissement +de la poitrine, s'amincit lentement au-dessous du thorax pour se +magnifier ensuite dans l'ample et tranquille évasement des flancs. + +--La taille, dit-il, la taille, puisqu'il faut employer ce mot +affreux, doit être un passage lent, insensible, et doux entre +les deux gloires de la femme, sa poitrine et son ventre. Et vous +l'étranglez stupidement, vous vous défoncez le thorax, qui entraîne +les seins dans sa ruine, vous vous aplatissez les fausses côtes, vous +vous creusez un horrible sillon au-dessus du nombril. Les négresses, +qui se taillent les dents en pointe et qui se fendent les lèvres pour +y introduire un disque de bois, se défigurent avec moins de barbarie. +Car, enfin, on conçoit qu'il reste encore de la splendeur féminine +à une créature qui s'est passé un anneau dans les cartilages du nez +et dont la lèvre est distendue par une rondelle d'acajou grande comme +ce pot de pommade. Mais la dévastation est entière quand la femme +exerce ses ravages dans le centre sacré de son empire. + +Insistant sur un sujet qui lui tenait à cœur, il reprit une à une +les déformations du squelette et des muscles causées par le corset, +et fit des descriptions imagées et précises, des peintures lugubres +et bouffonnes. Nanteuil riait en l'écoutant. Elle riait parce que, +étant femme, elle avait du penchant à rire des laideurs et des +misères physiques, parce que, rapportant tout à son petit monde +d'artistes, chaque difformité décrite par le docteur lui rappelait +une camarade du théâtre et s'imprimait dans son esprit en +caricature, et parce que, se sachant bien faite, elle se réjouissait +de son jeune corps, en se représentant toutes ces disgrâces de la +chair. Riant d'un rire clair, elle allait par la loge vers le docteur, +entraînant madame Michon, qui tenait les lacets comme des rênes, +avec un air de sorcière emportée au sabbat. + +--Restez donc tranquille! fit-elle. + +Et elle objecta que les femmes de la campagne, qui ne mettaient pas de +corset, étaient encore plus abîmées que les femmes de la ville. + +Le docteur reprocha amèrement aux civilisations occidentales leur +mépris et leur ignorance de la beauté vivante. + +Trublet, né dans l'ombre des tours de Saint-Sulpice, était allé, +jeune, exercer la médecine au Caire. Il en avait rapporté un peu +d'argent, une maladie de foie et la connaissance des mœurs diverses +des hommes. En son âge mûr, de retour au pays natal, il ne quittait +plus guère sa vieille rue de Seine et prenait grand plaisir à vivre, +un peu triste seulement de voir ses contemporains si malhabiles à +se reconnaître dans le déplorable malentendu qui, voilà dix-huit +siècles, brouilla l'humanité avec la nature. + +On frappa; une voix de femme cria du couloir: + +--C'est moi! + +Félicie, tandis qu'elle passait sa jupe rose, pria le docteur +d'ouvrir la porte. Madame Doulce entra, pesante, laissant à l'abandon +son corps massif, qu'elle avait su longtemps rassembler sur la scène, +et tendre à la dignité des mères nobles. + +--Bonjour, mignonne. Bonjour, docteur... Tu sais, Félicie, je ne suis +pas complimenteuse. Eh bien! je t'ai vue avant-hier et je t'assure +que dans le «deux» de _la Mère confidente_ tu fais des choses très +bien et qui ne sont pas faciles. + +Nanteuil sourit des yeux, et, comme il arrive toujours quand on +reçoit un compliment, elle en attendit un autre. + +Madame Doulce, invitée par le silence de Nanteuil, murmura de +nouvelles louanges: + +--... des choses excellentes, des choses personnelles. + +--Vous trouvez, madame Doulce? Tant mieux! parce que je ne sens pas +bien ce rôle-là. Et puis la grande Perrin m'ôte tous mes moyens. +C'est vrai! quand je m'assois sur les genoux de cette femme-là, ça +me fait un effet... Vous ne savez pas toutes les horreurs qu'elle +me dit à l'oreille pendant que nous sommes en scène. Elle est +enragée... Je comprends tout, mais il y a des choses qui me +dégoûtent... Michon, est-ce que le corsage ne fronce pas dans le +dos, à droite? + +--Ma chère enfant, s'écria Trublet avec enthousiasme, vous venez de +prononcer une parole admirable. + +--Laquelle? demanda simplement Nanteuil. + +--Vous avez dit: «Je comprends tout, mais il y a des choses qui me +dégoûtent.» Vous comprenez tout; les actions et les pensées des +hommes vous apparaissent comme des cas particuliers de la mécanique +universelle, vous n'en concevez ni colère ni haine. Mais il y a des +choses qui vous dégoûtent; vous avez de la délicatesse, et il est +bien vrai que la morale est affaire de goût. Mon enfant, je voudrais +qu'on pensât aussi sainement que vous à l'Académie des Sciences +morales. Oui, vous avez raison. Les instincts que vous attribuez +à votre camarade, il est aussi vain de les lui reprocher que de +reprocher à l'acide lactique d'être un acide à fonctions mixtes. + +--Qu'est-ce que vous dites? + +--Je dis que nous ne pouvons plus louer ni blâmer aucune pensée, +aucune action humaine, une fois que la nécessité de ces actions et +de ces pensées nous est démontrée. + +--Alors, vous approuvez les mœurs de la grande Perrin, vous, un homme +décoré! C'est du propre! + +Le docteur se souleva et dit: + +--Mon enfant, prêtez-moi, je vous prie, un moment d'attention. Je +vais vous faire un récit instructif: + +»Autrefois, la nature humaine était différente de ce qu'elle est +aujourd'hui. Il y avait non seulement des hommes et des femmes, mais +aussi des androgynes, c'est-à-dire des êtres qui réunissaient en +eux les deux sexes. Ces trois sortes d'hommes avaient quatre bras, +quatre jambes et deux visages. Ils étaient robustes et tournaient +rapidement sur eux-mêmes comme des roues. Leur force leur inspira +l'audace de combattre les dieux à l'exemple des Géants. Jupiter, ne +pouvant souffrir une telle insolence... + +--Michon, est-ce que la jupe ne traîne pas trop à gauche? demanda +Nanteuil. + +--... résolut, poursuivit le docteur, de les rendre moins forts et +moins hardis. Il sépara chaque homme en deux, de manière qu'il n'eut +plus que deux bras, deux jambes et une tête, et la race humaine fut +dès lors ce qu'elle est aujourd'hui. Chacun de nous n'est donc qu'une +moitié d'homme qui a été séparée de son tout comme on divise une +sole en deux parts. Ces moitiés cherchent toujours leurs moitiés. +L'amour que nous avons les uns pour les autres n'est que la force +qui nous pousse à réunir nos deux moitiés pour nous rétablir +dans notre ancienne perfection. Les hommes qui proviennent de la +séparation des androgynes aiment les femmes; les femmes qui ont cette +même origine aiment les hommes. Mais les femmes qui proviennent de la +séparation des femmes primitives n'accordent pas grande attention aux +hommes et sont portées vers les femmes. Ne soyez donc plus surprise +quand vous voyez... + +--C'est vous, docteur, qui avez imaginé cette histoire-là? demanda +Nanteuil, en piquant une rose à son corsage. + +Le docteur se défendit avec force d'en avoir rien inventé. Au +contraire, il en avait, disait-il, retranché une partie. + +--Tant mieux! s'écria Nanteuil. Parce que je vais vous dire: Celui +qui a trouvé ça n'est pas malin. + +--Il est mort, dit Trublet. + +Nanteuil exprima de nouveau le dégoût que lui inspirait sa +partenaire; mais madame Doulce, qui était prudente et déjeunait +quelquefois chez Jeanne Perrin, détourna la conversation. + +--Enfin, mignonne, tu le tiens, le rôle d'Angélique. Seulement, +rappelle-toi ce que je t'ai dit: il faut garder le geste un peu +étroit, la taille un peu raide. C'est le secret des ingénues. +Défie-toi de ta jolie souplesse naturelle. Les jeunes filles du +répertoire doivent être un rien poupée. C'est de style. Le costume +le veut. Vois-tu, Félicie, ce que tu dois observer avant tout, quand +tu joues dans _la Mère confidente_, qui est une délicieuse pièce... + +Félicie l'interrompit: + +--Moi, vous savez, pourvu que j'aie un bon rôle, la pièce, je m'en +fiche. Et puis, je n'aime pas bien Marivaux... Vous riez, docteur? +Est-ce que j'ai fait une gaffe? Ce n'est pas de Marivaux, _la Mère +confidente_? + +--Mais si! + +--Alors!... Vous cherchez toujours à m'embrouiller... Je disais que +cette Angélique m'agace. Je voudrais quelque chose de plus étoffé, +de plus en dehors... Ce soir, surtout, ce rôle m'horripile. + +--C'est une raison de croire que tu le joueras très bien, ma +mignonne, dit madame Doulce. + +Et elle professa: + +--Nous n'entrons jamais mieux dans nos rôles que lorsque nous +y entrons de force et malgré nous. Je pourrais vous en citer de +nombreux exemples. Et moi-même, dans _la Vivandière d'Austerlitz_, +j'ai étonné la salle entière par l'accent de ma gaieté, au moment +où l'on venait de m'annoncer que mon pauvre Doulce, si grand artiste +et si bon mari, avait été foudroyé d'apoplexie, à l'orchestre de +l'Opéra, en saisissant son cornet à piston. + +--Pourquoi veut-on absolument que je ne sois qu'une ingénue? demanda +Nanteuil, qui voulait être aussi une amoureuse, une grande coquette +et jouer tous les rôles. + +--Et cela se comprend, poursuivit obstinément madame Doulce. L'art +de la comédie est un art d'imitation. Or, ce qu'on n'éprouve pas, on +l'imite d'autant mieux. + +--Ne vous faites pas d'illusions, mon enfant, dit le docteur à +Félicie. Quand on est une ingénue, on le reste à jamais. On naît +Angélique ou Dorine, Célimène ou madame Pernelle. Au théâtre, les +unes ont toujours vingt ans, les autres toujours trente, les autres +toujours soixante... Vous, mademoiselle Nanteuil, vous aurez toujours +dix-huit ans et vous serez toujours une ingénue. + +--Je suis très contente de mon emploi, répondit Nanteuil, mais vous +ne pouvez pas exiger que j'interprète avec le même plaisir toutes +les ingénues. Il y a un rôle, par exemple, que je voudrais bien +jouer! C'est Agnès de _l'École des femmes_. + +Au seul nom d'Agnès! le docteur, ravi, murmura dans ses coussins: + + Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde? + +--Agnès, voilà un beau rôle! s'écria Nanteuil. Je l'ai demandé à +Pradel. + +Pradel, directeur du théâtre, était un ancien comédien, avisé +et bonhomme, dépouillé d'illusions et ne nourrissant point de trop +hautes espérances. Il aimait la paix, les livres et les femmes. +Nanteuil n'avait qu'à se louer de Pradel et elle parlait de lui sans +malveillance, avec une honnête liberté. + +--Il a été ignoble, il a été dégoûtant, infect, dit-elle; il +m'a refusé le rôle d'Agnès pour le donner à Falempin. Il faut dire +aussi que je ne lui avais pas demandé comme il fallait. Tandis que +Falempin, elle sait la manière, elle! je vous en réponds. Mais ça +m'est égal: si Pradel ne me laisse pas jouer Agnès, je l'envoie +promener, lui et son sale guignol! + +Madame Doulce continua de prodiguer ses enseignements inécoutés. +Comédienne de mérite, mais vieillie, usée, jamais plus engagée, +elle donnait des conseils aux débutantes, leur écrivait leurs +lettres, et gagnait ainsi l'unique repas qu'elle faisait presque +chaque jour, le matin ou le soir. + +Félicie, tandis que madame Michon lui nouait un velours noir autour +du cou, interrogea Trublet: + +--Docteur, vous dites que mes vertiges viennent de l'estomac: vous +êtes sûr? + +Avant que Trublet eût pu répondre, madame Doulce s'écria que les +vertiges venaient toujours de l'estomac, et qu'elle avait au sien, +deux ou trois heures après les repas, des gonflements douloureux. +Puis, elle demanda un remède au docteur. + +Cependant Félicie réfléchissait, car elle était capable de +réflexion. Tout à coup: + +--Docteur, je voudrais vous faire une question que vous trouverez +peut-être drôle... mais je voudrais bien savoir si, de connaître +tout ce qu'il y a dans le corps, d'avoir vu toutes les affaires que +nous avons au dedans de nous, ça ne vous gêne pas, des moments, avec +les femmes. Il me semble que, d'avoir l'idée de tout ça, ça devrait +vous dégoûter. + +Trublet, du fond de ses coussins, envoya un baiser à Félicie: + +--Ma chère enfant, il n'y a pas de plus fin, de plus riche, de plus +beau tissu que la peau d'une jolie femme. C'est ce que je me disais à +l'instant, en contemplant votre nuque, et vous concevez aisément que, +sous cette impression... + +Elle lui fit une grimace de guenon dédaigneuse. + +--Croyez-vous que c'est spirituel, de répondre par des imbécillités +à une question sérieuse? + +--Eh bien, mademoiselle, puisque vous le voulez, je vais vous faire +une réponse instructive. Il y a vingt ans, nous avions à l'hôpital +Saint-Joseph, dans la salle d'autopsie, une vieux surveillant ivrogne, +le père Rousseau, qui, tous les jours, à onze heures du matin, +déjeunait au bord de la table sur laquelle le cadavre était étendu. +Il déjeunait parce qu'il avait faim. Ceux qui ont faim, rien ne +les empêche de manger, dès qu'ils ont de quoi. Seulement, le père +Rousseau disait: «Je ne sais pas si c'est l'air de la salle qui le +veut, mais je ne peux rien manger que de frais et d'appétissant.» + +--Je comprends, dit Félicie. Il vous faut des petites +bouquetières... C'est défendu, vous savez... Mais vous êtes là +assis comme un Turc, et vous ne m'avez pas écrit mon ordonnance. + +Elle l'interrogea du regard. + +--L'estomac, où est-ce au juste? + +La porte était restée entr'ouverte. Un jeune homme très joli, très +élégant, la poussa, et, après avoir fait deux pas dans la loge, +demanda gentiment s'il pouvait entrer. + +--Vous, dit Nanteuil. + +Et elle lui tendit la main, qu'il baisa avec plaisir, correction et +fatuité. + +Il traita madame Doulce sans égards particuliers, et demanda: + +--Comment vous portez-vous, docteur Socrate? + +C'est ainsi qu'on appelait parfois Trublet, à cause de sa face camuse +et de sa parole subtile. + +Trublet, lui désignant Nanteuil: + +--Monsieur de Ligny, voici une jeune personne qui ne sait pas +précisément si elle a un estomac. La question est grave. Nous lui +conseillons de s'en rapporter, pour la réponse, à la petite fille +qui mangeait trop de confitures. Sa maman lui disait: «Tu te feras +mal à l'estomac.» Et elle répondit: «C'est les dames qui ont des +estomacs; les petites filles n'en n'ont pas.» + +--Mon Dieu! que vous êtes bête, docteur! s'écria Nanteuil. + +--Puissiez-vous dire vrai, mademoiselle. La bêtise, c'est l'aptitude +au bonheur. C'est le souverain contentement. C'est le premier des +biens dans une société policée. + +--Vous êtes paradoxal, mon cher docteur, observa M. de Ligny. Mais +je vous accorde qu'il vaut mieux être bête comme tout le monde que +d'avoir de l'esprit comme personne. + +--C'est vrai, ce qu'il dit là, Robert! s'écria Nanteuil, sincère et +pénétrée. + +Et elle ajouta, d'un ton méditatif: + +--Il y a au moins une chose certaine, docteur. C'est que la bêtise +empêche souvent de faire des bêtises. Je l'ai remarqué bien des +fois. Hommes ou femmes, ce ne sont pas les plus bêtes qui agissent +le plus bêtement. Ainsi, il y a des femmes intelligentes qui sont +stupides avec les hommes. + +--Vous voulez dire celles qui ne peuvent pas s'en passer. + +--On ne peut rien te cacher, mon petit Socrate. + +--Ah! soupira la grande Doulce, quelle terrible servitude! Toute femme +qui ne domine pas ses sens est perdue pour l'art. + +Nanteuil haussa ses jolies épaules, encore un peu pointues de +jeunesse: + +--Oh! oh! la grande aïeule, n'essayez donc pas d'abrutir la petite +classe. En voilà, des idées! De votre temps, est-ce que les +comédiennes dominaient leurs... comment avez-vous dit ça? Allons +donc! elles les dominaient pas du tout. + +S'apercevant que Nanteuil devenait orageuse, la grande Doulce se +retira avec prudence et dignité. Et, dans le couloir, elle fit encore +une recommandation: + +--Ma mignonne, souviens-toi de jouer Angélique en bouton de rose. Le +rôle l'exige. + +Mais Nanteuil, agacée, ne l'écoutait pas. + +--C'est vrai, dit-elle en s'asseyant devant sa toilette, elle me +fait bouillir, la vieille Doulce, avec sa morale! Elle croit qu'on a +oublié ses histoires? Elle se trompe. Madame Ravaud les raconte +six fois par semaine. Tout le monde sait qu'elle avait réduit son +musicien de mari à un tel état d'épuisement qu'un soir il tomba +dans son cornet à piston. Et ses amants, des hommes superbes, +demandez à Michon, en moins de deux ans elle en faisait des souffles, +des ombres. Voilà comment elle les dominait, ses... Et si on était +venu lui dire qu'elle était perdue pour l'art!... + +Le docteur Trublet tendit vers Nanteuil, comme pour l'arrêter, ses +deux mains ouvertes: + +--Ne vous indignez pas, mon enfant. Madame Doulce est sincère. Elle +aimait les hommes, maintenant elle aime Dieu. On aime ce qu'on peut, +comme on peut et avec ce qu'on a. Elle est devenue chaste et pieuse +à l'âge congruent. Elle observe toutes les pratiques de la religion: +elle va à la messe les dimanches et fêtes, elle... + +--Eh bien! elle a raison d'aller à la messe, déclara Nanteuil. +Michon, allume-moi une bougie pour chauffer mon rouge. Il faut que je +me refasse les lèvres... Certainement, elle a raison d'aller à la +messe. Mais la religion ne défend pas d'avoir un amant. + +--Vous croyez? demanda le docteur. + +--Ah! je connais ma religion mieux que vous, bien sûr! + +Une cloche lugubre sonna, et la voix lamentable de l'avertisseur monta +dans les couloirs: + +--La petite pièce est terminée!... + +Nanteuil se leva et passa à son poignet un ruban de velours avec un +médaillon d'acier. + +Agenouillée, madame Michon arrangeait les trois plis Watteau de +la robe rose et, la bouche pleine d'épingles, d'un coin de lèvres +exprimait cette maxime: + +--Ce qu'il y a de bon quand on est vieille, c'est que les hommes ne +peuvent plus vous faire souffrir. + +Robert de Ligny tira de son étui une cigarette: + +--Vous permettez?... + +Et il s'approcha de la bougie allumée sur la toilette. + +Nanteuil, qui ne le quittait pas des yeux, vit, sous les moustaches +ardentes et légères comme des flammes, les lèvres empourprées par +la lumière aspirer et puis souffler la fumée. Elle en sentit une +petite chaleur aux oreilles. Feignant de chercher ses bijoux, elle +effleura de sa bouche le cou de Ligny et lui murmura: + +--Attends-moi après le spectacle, dans un fiacre, au coin de la rue +de Tournon. + +A ce moment un bruit de voix et de pas monta du corridor. Les acteurs +de la petite pièce regagnaient leurs loges. + +--Docteur, passez-moi votre journal. + +--Il est bien ennuyeux, mademoiselle. + +--Passez-le-moi tout de même. + +Elle le prit et le tint en abat-jour au-dessus de sa tête. + +--La lumière me fait mal aux yeux. + +Il était vrai que, parfois, une clarté trop vive lui donnait +la migraine. Mais elle venait de se regarder dans la glace. Les +paupières bleues, les cils enduits d'une pâte noire, les joues +peintes, les lèvres dessinées au rouge en petit cœur, elle se +trouvait un air de morte fardée avec des yeux de verre, et ne voulait +pas que Ligny la vît ainsi. + +Tandis qu'elle tenait son visage dans l'ombre, un grand maigre garçon +entra dans la loge en se dandinant. Ses yeux sombres se creusaient +au-dessus d'un nez en bec de corbeau; sa bouche riait d'un rire +immobile; à son long cou, la pomme d'Adam faisait une grande ombre +sur son rabat. Il était costumé en huissier du répertoire. + +--C'est vous, Chevalier? Bonjour, mon ami, dit gaiement le docteur +Trublet, qui aimait les cabots, préférait les mauvais et avait un +goût spécial pour Chevalier. + +--Tout le monde, alors! s'écria Nanteuil. Ce n'est plus une loge, +c'est un moulin. + +--Mes compliments tout de même à la meunière, dit Chevalier. +Figurez-vous qu'il y a dans la salle un tas d'idiots. Vous ne le +croiriez pas? ils m'ont emboîté. + +--Ce n'est pas une raison pour entrer sans frapper, répondit +Nanteuil, hargneuse. + +Le docteur fit remarquer que M. de Ligny avait laissé la porte +ouverte. Alors Nanteuil à Ligny, avec un accent de tendre reproche: + +--Vraiment, vous avez fait cela?... Mais, quand on est entré, on +ferme la porte aux autres: c'est élémentaire. + +Elle s'enveloppa d'un manteau de flanelle blanche. + +L'avertisseur appela les artistes en scène. + +Elle prit la main que lui tendit Ligny et, cherchant des doigts le +poignet, elle enfonça l'ongle à l'endroit où la peau, près des +veines, est tendre. Puis elle disparut dans le corridor sombre. + + + + +II + + +Chevalier, après avoir remis son costume de ville, s'assit dans une +baignoire, à côté de madame Doulce. Il contemplait Félicie, menue +et lointaine sur la scène. Et, se rappelant qu'il l'avait tenue entre +ses bras dans sa mansarde de la rue des Martyrs, il pleura de douleur +et de rage. + +Ils s'étaient rencontrés, l'année précédente, dans une fête +donnée sous le patronage du député Lecureuil, au bénéfice des +artistes pauvres du neuvième arrondissement. Il avait rôdé autour +d'elle, muet, affamé, les dents longues et les yeux flamboyants. Et, +durant quinze jours, il l'avait poursuivie sans repos. Elle, froide et +tranquille, avait semblé l'ignorer; puis elle avait cédé tout d'un +coup et si brusquement que, ce jour-là, en la quittant, radieux et +surpris encore, il lui avait dit une bêtise. Il lui avait dit: «Moi, +qui te croyais en porcelaine!...» Durant trois mois entiers, il +avait goûté des joies aiguës comme la douleur. Puis Félicie était +devenue fuyante, lointaine, étrangère. Maintenant, elle ne l'aimait +plus. Il en cherchait la raison sans pouvoir la trouver. Il souffrait +de n'être plus aimé; il souffrait plus encore d'être jaloux. Sans +doute, aux premières et belles heures de son amour, il n'avait +pas ignoré que Félicie eût un amant, Girmandel, huissier rue de +Provence; et il en avait été malheureux. Mais, ne le voyant jamais, +il s'en faisait une idée si confuse et si mal déterminée que +sa jalousie se perdait dans le vague. Félicie lui disait qu'avec +Girmandel elle n'avait jamais pris aucune part à ce qui se passait, +ni même essayé de feindre; il la croyait. Et c'était pour lui une +vive satisfaction. Elle lui disait encore que depuis longtemps, depuis +des mois, Girmandel n'était pour elle qu'un ami, et il la croyait. +Enfin, il trompait l'huissier et sentait agréablement cet avantage. +Il avait appris aussi que Félicie, qui achevait sa seconde année +de Conservatoire, ne s'était pas refusée à son professeur. Mais la +peine qu'il en avait ressentie était adoucie par la considération +d'un usage auguste et séculaire. Maintenant, Robert de Ligny lui +causait d'intolérables souffrances. Depuis quelque temps, il le +trouvait sans cesse près d'elle. Qu'elle aimât Robert, il n'en +pouvait douter. Et si parfois il pensait qu'elle ne s'était pas +encore donnée à cet homme, c'était sans raison et seulement pour +soulager de temps en temps sa souffrance. + +Des applaudissements réguliers éclatèrent au fond du théâtre et +quelques messieurs de l'orchestre, avec un léger murmure des lèvres, +battirent des mains lentement et sans bruit. Nanteuil venait de donner +sa dernière réplique à Jeanne Perrin. + +--_Brava! brava!_ Elle est délicieuse, cette petite, soupira madame +Doulce. + +Dans sa jalouse rage, Chevalier fut mauvais camarade. Il posa un doigt +sur son front: + +--Elle joue avec ça. + +Puis, étendant la main sur son cœur: + +--C'est avec ça qu'il faut jouer. + +--Merci, mon ami, merci! murmura madame Doulce, reconnaissant dans ces +maximes sa louange manifeste. + +Elle disait, en effet, qu'on ne joue bien qu'en jouant avec son cœur +elle professait que, pour exprimer fortement une passion, il faut +l'éprouver, et qu'il est nécessaire de sentir les impressions qu'on +doit rendre. Elle se donnait volontiers en exemple. Reine tragique, +après avoir vidé sur la scène une coupe de poison, elle avait eu +toute la nuit les entrailles en feu. Elle disait néanmoins: «L'art +dramatique est un art d'imitation, et l'on imite d'autant mieux un +sentiment qu'on ne l'éprouve pas.» Et, pour illustrer cette maxime, +elle trouvait encore des exemples dans sa carrière triomphale. + +Elle poussa un long soupir: + +--Cette petite est admirablement douée. Mais il faut la plaindre: +elle vient dans de mauvais jours. Il n'y a plus de public, plus de +critique, plus de pièces, plus de théâtres, plus d'artistes. C'est +la décadence de l'art. + +Chevalier secoua la tête: + +--Ne la plaignez pas: elle aura tout ce qu'on peut désirer, le +succès, la fortune. Elle est rosse. La rosserie mène à tout. Tandis +que les gens de cœur n'ont qu'à se mettre une pierre au cou et à +se jeter dans la rivière. Mais moi aussi, j'irai loin, moi aussi, je +monterai haut. Moi aussi, je serai rosse. + +Il se leva et sortit sans attendre la fin du spectacle. Il ne remonta +pas à la loge de Félicie, de peur d'y rencontrer Ligny dont la +vue lui était insupportable, et parce que, de la sorte, il pouvait +s'imaginer que Ligny n'y était pas revenu. + +Éprouvant un malaise physique à s'éloigner d'elle, il fit cinq +ou six tours sous les galeries éteintes et désertes de l'Odéon, +descendit les degrés dans la nuit et prit la rue de Médicis. Les +cochers sommeillaient sur leurs sièges, en attendant la fin du +spectacle, et, sur la cime des platanes, la lune courait dans les +nuées. Gardant un reste d'espoir absurde et doux, cette nuit-là +comme les autres nuits, il allait attendre Félicie chez sa mère. + + + + +III + + +Madame Nanteuil habitait avec sa fille, au cinquième étage d'une +maison du boulevard Saint-Michel, un petit appartement dont les +fenêtres s'ouvraient sur le jardin du Luxembourg. Elle reçut +Chevalier avec bienveillance, lui sachant gré d'aimer Félicie et de +n'être pas aimé d'elle, et ignorant, par principe, qu'il eût été +l'amant de sa fille. Elle le fit asseoir près d'elle, dans la salle +à manger où brûlait dans le poêle un feu de coke. A la clarté de +la lampe, des revolvers d'ordonnance, des sabres avec la dragonne à +glands d'or, luisaient sur le mur, autour d'une cuirasse de femme, +armée de rondelles de fer-blanc à l'endroit des seins, pièce +d'armure que, l'hiver précédent, Félicie, encore élève du +Conservatoire, avait portée pour représenter Jeanne d'Arc chez +une duchesse spirite. Veuve d'officier et mère d'actrice, madame +Nanteuil, de son vrai nom madame Nanteau, conservait ces trophées. + +--Félicie n'est pas encore rentrée, monsieur Chevalier. Je ne +l'attends pas avant minuit. Elle est en scène jusqu'à la fin du +spectacle. + +--Je le sais: j'étais de la première pièce. J'ai quitté le +théâtre après le «un» de _la Mère confidente_. + +--Oh! monsieur Chevalier, pourquoi n'êtes-vous pas resté jusqu'à la +fin? Ma fille aurait été bien contente si vous étiez resté. Quand +on joue, on aime à avoir des amis dans la salle. + +Chevalier répondit d'une façon ambiguë: + +--Oh! les amis, ce n'est pas ce qui manque. + +--Vous vous trompez, monsieur Chevalier; les bons amis sont rares. +Madame Doulce était là, sans doute? A-t-elle été contente de +Félicie? + +Et elle ajouta très humblement: + +--Je serais vraiment heureuse qu'elle eût du succès. Il est si +difficile de percer dans son état, quand on est seule, sans appui, +sans protections! Et elle a bien besoin de réussir, la pauvre petite! + +Chevalier n'avait pas le cœur à s'apitoyer sur Félicie. Il dit +brusquement, en haussant les épaules: + +--Ah! ne vous inquiétez donc pas. Elle réussira. Elle est +comédienne dans l'âme. Elle a le théâtre dans le corps. Elle l'a +dans les jambes. + +Madame Nanteuil sourit paisiblement: + +--La pauvre enfant! Elles ne sont pas bien grosses, ses jambes. +Félicie n'a pas une mauvaise santé. Mais il ne faut pas qu'elle se +fatigue. Elle a souvent des vertiges, des migraines. + +La bonne vint mettre sur la table un plat de charcuterie, une +bouteille et des assiettes. + +Cependant Chevalier cherchait dans son esprit le moyen d'amener à +propos une question qu'il avait sur les lèvres depuis le bas +de l'escalier. Il voulait savoir si Félicie fréquentait encore +Girmandel, dont il n'entendait plus parler. Nous formons des souhaits +proportionnés à notre état. Maintenant, dans la misère de son +existence, dans la détresse de son cœur, il désirait ardemment que +Félicie, qui ne l'aimait plus, aimât Girmandel qu'elle aimait peu, +et toute son espérance était que Girmandel la gardât pour lui, la +prît toute et ne laissât rien d'elle à Robert de Ligny. L'idée +que la jeune fille était avec Girmandel soulageait sa jalousie, et il +tremblait d'apprendre qu'elle avait quitté l'huissier. + +Certes, il ne se serait jamais permis d'interroger une mère sur les +amants de sa fille. Mais on pouvait parler de Girmandel à madame +Nanteuil, qui ne voyait rien que d'honorable dans ses relations de +famille avec l'officier ministériel, homme riche, marié et père de +deux filles charmantes. Il fallait seulement, pour amener le nom de +l'huissier dans la conversation, user d'un artifice. Chevalier en +trouva un qui lui parut ingénieux. + +--A propos, dit-il, j'ai rencontré Girmandel en voiture. + +Madame Nanteuil ne fit point de réponse. + +--Il passait en fiacre sur le boulevard Saint-Michel. J'ai bien cru le +reconnaître. Je serais surpris si ce n'était pas lui. + +Madame Nanteuil ne fit point de réponse. + +--Sa barbe blonde, son visage rouge... Il est très reconnaissable, +Girmandel. + +Madame Nanteuil ne fit point de réponse. + +--Vous étiez très liées avec lui, dans le temps, vous et Félicie. +Est-ce que vous le voyez toujours? + +Madame Nanteuil répondit mollement: + +--Monsieur Girmandel? mais oui, nous le voyons toujours... + +A cette parole, Chevalier ressentit presque de la joie. Mais elle +l'avait trompé; elle n'avait pas dit la vérité. Elle avait menti +par amour-propre et pour ne pas révéler un secret domestique, +qu'elle ne jugeait point à l'honneur de sa maison. Ce qui était +vrai, c'est que, dans l'emportement de son amour pour Ligny, Félicie +avait plaqué Girmandel, et l'huissier, qui pourtant était homme du +monde, avait cessé net d'éclairer. Madame Nanteuil, à son âge, +avait repris un amant par amour maternel et pour que sa fille ne fût +pas dans le besoin. Elle avait renoué sa vieille liaison avec Tony +Meyer, le marchand de tableaux de la rue de Clichy. Tony Meyer ne +remplaçait pas avantageusement Girmandel: il donnait peu d'argent. +Madame Nanteuil, qui était sage et savait le prix des choses, n'en +murmurait pas, et elle était récompensée de son dévouement, +car, depuis six semaines qu'elle était aimée à nouveau, elle +rajeunissait. + +Chevalier, qui suivait son idée, demanda: + +--Girmandel, il n'est plus jeune? + +--Il n'est pas vieux, dit madame Nanteuil. Un homme n'est pas vieux à +quarante ans. + +--Est-ce qu'il n'est pas ramolli? + +--Mais non, répondit madame Nanteuil avec tranquillité. + +Chevalier, songeur, se tut. Madame Nanteuil s'assoupit. Puis, tirée +de sa somnolence par la bonne qui apportait la salière et la carafe, +elle demanda: + +--Et vous, monsieur Chevalier, êtes-vous content? + +Non, il n'était pas content. Les critiques s'entendaient pour lui +casser les reins. Et la preuve qu'ils étaient coalisés contre lui, +c'est qu'ils disaient tous la même chose: ils disaient qu'il avait le +masque ingrat. + +--Un masque ingrat! s'écriait-il indigné, ils devraient dire: un +masque prédestiné... Je vais vous expliquer, madame Nanteuil. Je +vois grand: c'est ce qui me fait du tort. Ainsi, dans _la Nuit du +23 octobre_, qu'on répète en ce moment, je fais Florentin: +six répliques, une panne... Mais j'ai grandi le personnage +démesurément. Durville est furieux. Il me coupe tous mes effets. + +Madame Nanteuil, placide et bienveillante, trouva de bonnes paroles. +Il y avait des obstacles, mais on finissait par les surmonter. +Sa fille aussi s'était heurtée au mauvais vouloir de certains +critiques. + +--Minuit et demi! dit Chevalier assombri. Félicie est en retard. + +Madame Nanteuil supposait qu'elle avait été retenue par madame +Doulce. + +--Madame Doulce se charge ordinairement de la ramener, et vous savez +qu'elle n'est jamais pressée. + +Chevalier se leva et fit mine de s'en aller, pour montrer qu'il avait +de l'usage. Madame Nanteuil le retint. + +--Restez donc: Félicie ne va pas tarder à rentrer. Elle sera bien +contente de vous trouver ici. Vous souperez avec elle. + +Madame Nanteuil s'assoupit de nouveau sur sa chaise. Chevalier, +silencieux, attachait son regard au cartel pendu contre la muraille +et, à mesure que l'aiguille s'avançait sur le cadran, il sentait une +plaie brûlante s'agrandir dans sa poitrine, et chaque menu coup du +balancier le touchait au vif, aiguillonnait sa jalousie, en marquant +les moments que Nanteuil passait avec Ligny. Car il était sûr, +maintenant, qu'ils étaient ensemble. Le silence de la nuit, +interrompu seulement par le bruit sourd des fiacres qui roulaient +sur le boulevard, favorisait les images et les réflexions qui le +torturaient. Il les voyait. + +Réveillée en sursaut par des chants montés du trottoir, madame +Nanteuil confirma la pensée sur laquelle elle s'était endormie. + +--C'est ce que je dis toujours à Félicie: on ne doit pas se +décourager. Il y a dans la vie de mauvais jours... + +Chevalier fit signe qu'il y en avait. + +--Mais ceux qui souffrent, dit-il, n'ont que ce qu'ils méritent. Il +ne faut qu'un moment pour s'ôter tous les ennuis, pas vrai? + +Elle approuva: certainement il y avait des chances subites, surtout au +théâtre. + +Il reprit d'une voix profonde, intérieure: + + +--Si l'on croit que c'est pour le théâtre que je me fais du mauvais +sang... Le théâtre, je suis bien sûr de m'y faire une place, un +jour, et belle!... Mais à quoi sert d'être un grand artiste, si l'on +n'est pas heureux? Il y a des ennuis bêtes qui sont terribles. +Des douleurs qui vous battent les tempes par petits coups égaux et +réguliers comme le tic tac de cette pendule et qui rendent fou. + +Il s'arrêta; le regard sombre de ses yeux creux contemplait la +panoplie suspendue au mur. Puis il reprit: + +--Ces ennuis bêtes, ces douleurs ridicules, si on les supporte trop +longtemps, c'est qu'on est un lâche. + +Et il tâta l'étui du revolver qu'il portait constamment dans sa +poche. + +Madame Nanteuil l'écoutait, sereine, avec cette douce volonté de ne +rien savoir, qui était tout son génie dans la vie. + +--Une chose terrible aussi, dit-elle, c'est la cuisine. Félicie est +dégoûtée de tout. On ne sait que lui faire. + +A partir de ce moment, la conversation languissante se traîna en +paroles détachées, qui n'avaient que peu de sens. Madame Nanteuil, +la bonne, le feu de coke, la lampe, l'assiette de charcuterie, +dans une tristesse morne, attendaient Félicie. Une heure sonna. La +souffrance de Chevalier était maintenant abondante et tranquille. +Il possédait la certitude. Les voitures, plus rares, roulaient plus +sonores sur la chaussée. Le bruit d'une de ces voitures s'arrêta +devant la maison. Quelques instants après, il entendit le petit +grillotis de la clé dans la serrure, le choc d'une porte, des pas +légers dans l'antichambre. + +La pendule marquait une heure vingt-trois minutes. Il fut tout à coup +agité de trouble et d'espérance. C'était elle! Qui sait ce qu'elle +dirait? Peut-être qu'elle expliquerait ce retard de la façon la plus +naturelle. + +Félicie entra dans la salle à manger, les cheveux en désordre, +l'œil brillant, les joues blanches, les lèvres avivées et +froissées, lasse, indifférente, muette, heureuse, jolie, ayant l'ait +de garder sous son manteau, qu'elle tenait des deux mains fermé sur +elle, un reste de chaleur et de volupté. + +Sa mère lui dit: + +--Je commençais à être inquiète... Tu ne te défais pas? Elle +répondit: + +--J'ai faim. + +Elle se laissa tomber sur une chaise, devant la petite table ronde. +Rejetant son manteau sur le dossier, elle découvrit son buste fin +dans sa petite robe noire de pensionnaire, et, le coude gauche sur la +toile cirée de la table, elle se mit à piquer de sa fourchette les +tranches de saucisson. + +--Est-ce que ça a bien marché ce soir? demanda madame Nanteuil. + +--Très bien. + +--Tu vois: Chevalier est venu te tenir compagnie. C'est gentil à lui, +n'est-ce pas? + +--Ah! Chevalier... eh bien! qu'il se mette à table. + +Et, sans plus répondre aux questions de sa mère, elle mangeait, +avide et charmante, comme Cérès chez la vieille femme. Puis elle +repoussa son assiette et, renversée sur sa chaise, les paupières +mi-closes, la bouche entr'ouverte, elle sourit d'un sourire qui +ressemblait à un baiser. + +Madame Nanteuil, ayant pris son vin chaud, se leva. + +--Vous m'excuserez, monsieur Chevalier: j'ai mes comptes à mettre à +jour. + +Tels étaient les termes par lesquels elle annonçait ordinairement +qu'elle allait se coucher. + +Resté seul avec Félicie, Chevalier lui dit violemment: + +--C'est bête! c'est lâche! mais je t'aime à en devenir fou... Tu +entends, Félicie? + +--Pour sûr, que j'entends! Tu n'as pas besoin de parler si haut. + +--C'est ridicule, n'est-ce pas? + +--Non, ce n'est pas ridicule, c'est... + +Elle n'acheva pas. + +Il s'approcha d'elle, tirant sa chaise sous lui. + +--Tu es rentrée à une heure vingt-cinq. C'est Ligny qui t'a +reconduite, j'en suis sûr. Il t'a reconduite en fiacre. J'ai entendu +la voiture s'arrêter devant ta maison. + +Comme elle ne répondait pas, il reprit: + +--Dis le contraire! + +Elle se tut. Et il répéta d'une voix pressante et comme suppliante: + +--Dis que non!... + +Si elle avait voulu, d'une parole, d'un seul mot, d'un petit mouvement +de la tête et des épaules, elle l'aurait rendu très doux et presque +heureux. Mais elle garda un silence méchant. Les lèvres serrées, le +regard lointain, elle semblait perdue dans un rêve. + +Il poussa un soupir rauque: + +--Imbécile que j'étais, je ne pensais pas à cela! Je me disais que +tu reviendrais chez toi, comme les autres jours, avec madame Doulce, +ou toute seule... Ah! si j'avais su que tu te ferais reconduire par +cet individu!... + +--Eh bien! qu'est-ce que tu aurais fait si tu avais su? + +--Je vous aurais suivis, pardi! + +Elle arrêta durement sur lui ses prunelles trop claires: + +--Ça, je te le défends, tu m'entends! Si j'apprends que tu m'as +suivie une seule fois, je ne te revois plus. D'abord, tu n'as pas le +droit de me suivre. Je suis libre de faire ce que je veux, peut-être! + +Suffoqué de surprise et de colère, il balbutia: + +--Pas le droit? Pas le droit?... Tu dis que je n'ai pas le droit?... + +--Non, tu n'as pas le droit... Et puis, je ne veux pas. + +Son visage prit une expression de dégoût: + +--C'est ignoble d'espionner une femme. Si tu essayes seulement une +fois de savoir où je vais, je te fiche à la porte, et ce ne sera pas +long. + +--Alors, murmura-t-il, plein de stupeur, nous ne sommes rien l'un +pour l'autre, je ne suis rien pour toi... Nous n'avons pas été +ensemble... Voyons, Félicie, rappelle-toi... + +Mais elle, impatientée: + +--Ah! qu'est-ce que tu veux que je me rappelle?... + +--Félicie, pense que tu t'es donnée à moi! + +--Tu ne veux pas pourtant, mon cher, que j'y pense toute la journée. +Ce serait abusif. + +Il la regarda quelque temps avec plus de curiosité que de colère et +lui dit, moitié amer et moitié doux: + +--On peut dire que tu es rosse!... Sois-le, Félicie! Sois-le, tant +que tu voudras! Qu'est-ce que ça fait, puisque je t'aime? Tu es à +moi, je te reprends; je te reprends et je te garde. Voyons! je ne peux +pas souffrir toujours comme une pauvre bête. Écoute: Je passerai +l'éponge. Nous recommencerons notre amour. Et, cette fois, ce sera +très bien. Et tu seras à moi pour toujours, à moi seul. Je suis +un honnête homme, tu sais. Tu peux compter sur moi. Je t'épouserai +quand j'aurai une position. + +Elle le regarda avec une surprise dédaigneuse. Il crut qu'elle avait +des doutes sur son avenir dramatique, et, pour les dissiper, il dit, +dressé sur ses longues jambes: + +--Tu ne crois pas à mon étoile, Félicie? Tu as tort. Je me sens +capable de grandes créations. Qu'on me donne un rôle, et on verra. +Et je n'ai pas seulement la comédie en moi, j'ai le drame, j'ai la +tragédie... Oui, la tragédie. Je sais dire les vers. Et c'est un +talent qui se fait rare aujourd'hui... Aussi ne crois pas, Félicie, +que je te fasse un affront en t'offrant de t'épouser. Loin de là!... +Nous nous marierons plus tard, quand ce sera possible et convenable. +Rien ne presse, bien sûr. En attendant, nous reprendrons nos bonnes +habitudes de la rue des Martyrs... Tu te souviens, Félicie: nous y +avons été si heureux! Le lit n'était pas large, mais nous disions: +«Ça ne fait rien...» J'ai maintenant deux belles chambres dans +la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, derrière +Saint-Étienne-du-Mont. Il y a ton portrait sur tous les murs... Tu +y retrouveras le petit lit de la rue des Martyrs... Mais écoute-moi +bien, j'ai trop souffert; je ne veux plus souffrir. J'exige que tu +sois à moi, à moi seul. + +Tandis qu'il parlait, Félicie était allée prendre sur la cheminée +les cartes avec lesquelles sa mère jouait tous les soirs et elle les +étalait sur la table. + +--A moi seul... Tu m'entends, Félicie. + +--Laisse-moi tranquille, je fais une réussite. + +--Écoute-moi, Félicie. J'exige que tu ne reçoives plus dans ta loge +cet imbécile... + +Examinant ses cartes, elle murmura: + +--Toutes les noires sont en bas. + +--Cet imbécile, parfaitement. C'est un diplomate, et le ministère +des Affaires étrangères, aujourd'hui, c'est le refuge des +incapables. + +Il haussa la voix: + +--Félicie, dans ton intérêt comme dans le mien, écoute-moi. + +--Ne crie donc pas: maman dort. + +Il reprit d'une voix sourde: + +--Sache bien que je ne veux pas que Ligny devienne ton amant. + +Elle releva sa petite tête méchante: + +--Et s'il l'est? + +Il fit un pas vers elle, sa chaise levée, la regarda d'un œil fou en +riant d'un rire fêlé: + +--S'il l'est, il ne le sera pas longtemps. + +Et il laissa retomber sa chaise. + +Maintenant elle avait peur. Elle s'efforça de sourire. + +--Tu vois bien que je plaisante. + +Elle réussit, sans trop de peine, à lui faire croire qu'elle lui +avait parlé de cette manière seulement pour le punir, parce qu'il +devenait insupportable. Il se calma. Elle lui dit alors qu'elle était +lasse, qu'elle tombait de sommeil. Il se décida enfin à s'en aller. +Sur le palier, il se retourna et dit: + +--Félicie, je te conseille, pour éviter un malheur, de ne plus +revoir Ligny. + +Elle lui cria par la porte entre-bâillée: + +--Tape au carreau de la loge pour qu'on t'ouvre! + + + + +IV + + +Dans la salle obscure, de grands pans de toile couvraient le balcon +et les loges. L'orchestre était revêtu d'une housse immense, qui, +retroussée sur les bords, laissait place à quelques figures humaines +pâlissant en cette ombre, comédiens, machinistes, costumiers, amis +du directeur, mères et amants d'actrices. Des yeux s'allumaient çà +et là dans le creux noir des baignoires. + +On répétait pour la cinquante-sixième fois _la Nuit du 23 octobre +1812_, drame célèbre, vieux de vingt ans, et qui n'avait pas encore +été représenté à ce théâtre. La pièce était sue et l'on avait +fixé au lendemain cette dernière répétition particulière que, sur +les scènes moins austères que l'Odéon, on nomme la «répétition +des couturières». + +Nanteuil n'était pas de la pièce. Mais elle avait eu affaire ce +jour-là au théâtre, et comme on lui avait dit que Marie-Claire +était exécrable dans le rôle de la générale Malet, elle était +venue voir un peu, cachée au fond d'une baignoire. + +La grande scène du «deux» commençait. Le décor représentait une +mansarde de la maison de santé où le conspirateur était détenu +en 1812. Durville, qui tenait le rôle du général Malet, venait de +faire son entrée. Il répétait en costume: longue redingote bleue, +avec le collet par-dessus les oreilles, culotte chamois à pont. Et +déjà même il s'était fait une tête, la tête glabre et martiale +des généraux de l'Empire, avec la patte de lièvre qui passa des +vainqueurs d'Austerlitz à leurs fils les bourgeois de Juillet. +Debout, le coude droit dans la main gauche et le front dans la main +droite, il exhalait l'orgueil de sa voix profonde et de sa culotte +collante. + +»--Seul, sans argent, du fond d'une prison, s'attaquer à ce colosse +qui commande un million de soldats et qui fait trembler tous +les peuples et tous les rois de l'Europe... Eh bien! ce colosse +s'écroulera. + +Du fond de la scène, le vieux Maury, qui faisait le conspirateur +Jacquemont, donna la réplique: + +»--Il peut, en tombant, nous écraser dans sa chute. + +Soudain des cris à la fois plaintifs et furieux s'élevèrent de +l'orchestre. + +L'auteur éclatait. C'était un homme de soixante-dix ans, qui +bouillait de jeunesse. + +--Qu'est-ce que je vois là, au fond? Ce n'est pas un acteur, c'est +une cheminée. Il faudra faire venir les fumistes, les marbriers pour +l'ôter de là... Maury, remuez-vous donc, sacrebleu! + +Maury passa. + +»--Il peut, en tombant, nous écraser dans sa chute... Je reconnais +que ce ne sera pas de votre faute, général. Votre proclamation +est excellente. Vous leur promettez une constitution, la liberté, +l'égalité... C'est du machiavélisme! + +Durville répliqua: + +»--Et du meilleur. Race incorrigible, ils s'apprêtent à violer les +serments qu'ils n'ont pas faits encore, et, parce qu'ils mentent, ils +se croient des Machiavels... Le pouvoir absolu, qu'en ferez-vous donc, +imbéciles?... + +La voix stridente de l'auteur grinça: + +--Vous n'y êtes pas, Dauville. + +--Moi? demanda Durville étonné. + +--Oui, vous, Dauville, vous ne comprenez pas un mot de ce que vous +dites. + +Pour humilier les cabots, pour abattre leur superbe, cet homme qui, +de sa vie, n'avait oublié le nom d'une crémière ou d'un portier, +dédaignait de retenir les noms des plus illustres comédiens. + +--Dauville, mon ami, reprenez-moi ça. + +Il jouait tous les rôles. Joyeux, funèbre, violent, tendre, +impétueux, caressant, il prenait une voix tour à tour grave et +flûtée; il soupirait, il rugissait, il riait, il pleurait. Il se +transformait, ainsi que l'homme du conte populaire, en flamme, en +fleuve, en femme, en tigre. + +Dans les coulisses, les comédiens n'échangeaient entre eux que des +propos insignifiants et brefs. Leur liberté de parole, leur facilité +de mœurs, la familiarité de leurs habitudes ne les empêchaient pas +de garder ce que, dans toute réunion d'hommes, il faut d'hypocrisie +pour que les gens puissent se regarder les uns les autres sans horreur +et sans dégoût. Même il régnait dans cet atelier d'art en pleine +activité une belle apparence d'accord et d'union, un sentiment +unanime créé par la pensée, haute ou médiocre, de l'auteur, un +esprit d'ordre qui obligeait toutes les rivalités et tous les mauvais +vouloirs à se changer en bonne volonté et en harmonieux concours. + +Nanteuil, dans sa loge, se sentait mal à l'aise en pensant que +Chevalier était là tout près. Depuis l'avant-veille, depuis la nuit +où il avait proféré d'obscures menaces, elle ne l'avait pas revu +et la peur qu'il lui avait faite restait en elle. «Félicie, pour +éviter un malheur, je te conseille de ne plus revoir Ligny»: +qu'est-ce que cela voulait dire? Elle réfléchissait sur lui +sérieusement. Ce garçon qui, l'avant-veille encore, lui semblait +insignifiant et banal, qu'elle avait bien trop vu, qu'elle savait par +cœur, comme il lui apparaissait maintenant mystérieux et plein +de secrets! Comme elle s'apercevait tout à coup qu'elle ne le +connaissait pas! De quoi était-il capable? Elle s'efforçait de le +deviner. Qu'allait-il faire? Rien, sans doute. Tous les hommes qu'on +quitte menacent et ne font rien. Mais Chevalier était-il un homme +tout à fait comme les autres? On le disait fou. C'était une manière +de parler. Mais elle ignorait elle-même s'il n'y avait pas en lui un +peu de folie. A présent, elle l'étudiait avec un sincère intérêt. +Très intelligente, elle ne lui avait jamais trouvé beaucoup +d'intelligence; mais il l'avait surprise plusieurs fois par +l'obstination de sa volonté. Elle se rappelait de lui des actes +d'énergie sauvage. Naturellement jaloux, il y avait des choses qu'il +comprenait. Il savait à quoi une femme est obligée, pour se faire +une place au théâtre, ou pour avoir des toilettes; mais il ne +voulait pas qu'on le trompât par amour. Était-ce un homme à +commettre un crime, à faire un malheur? Voilà ce qu'elle ne pouvait +découvrir. Elle se rappelait la manie que ce garçon avait de +manier des armes. Quand elle allait le voir, rue des Martyrs, elle +le trouvait toujours dans sa chambre démontant et nettoyant un +vieux fusil. Pourtant il ne chassait jamais. Il se vantait d'être un +excellent tireur et portait un revolver sur lui. Mais qu'est-ce que +cela prouvait? Jamais encore elle n'avait tant pensé à lui. + +Nanteuil s'inquiétait ainsi, dans sa baignoire, quand Jenny Fagette +vint l'y rejoindre, Jenny Fagette, fine et frêle, la Muse d'Alfred de +Musset, qui, la nuit, brûlait ses yeux de pervenche à rédiger des +courriers mondains et des articles de modes. Comédienne médiocre, +mais femme adroite, merveilleusement active, c'était la meilleure +amie de Nanteuil. Elles se reconnaissaient l'une à l'autre de +grandes qualités, et des qualités différentes de celles qu'elles se +trouvaient à elles-mêmes, et elles agissaient de concert comme les +deux grandes puissances de l'Odéon. Cependant Fagette faisait tout +son possible pour prendre Ligny à son amie, non par goût, car elle +était sèche comme un cotret et méprisait les hommes, mais dans +l'idée qu'une liaison avec un diplomate lui procurerait certains +avantages et surtout pour ne pas perdre l'occasion d'être rosse. +Nanteuil le savait. Elle savait que toutes ses camarades, Ellen Midi, +Duvernet, Herschell, Falempin, Stella, Marie-Claire, voulaient +lui prendre Ligny. Elle avait vu Louise Dalle, habillée comme une +maîtresse de piano, ayant toujours l'air d'escalader l'omnibus et +gardant jusque dans ses provocations et ses frôlements les apparences +d'une irrémédiable honnêteté, poursuivre Ligny de ses jambes trop +longues et l'obséder de ses regards de Pasiphaé pauvre. Et elle +avait surpris, dans un couloir, la doyenne, cette bonne mère Ravaud, +découvrant à l'approche de Ligny ce qui lui restait encore, ses +magnifiques bras, depuis quarante ans illustres. + +Fagette montra à Nanteuil avec dégoût, d'un bout de doigt ganté, +la scène sur laquelle s'agitaient Durville, le vieux Maury et +Marie-Claire. + +--Regarde-moi ces gens-là. Ils ont l'air de jouer à soixante mètres +sous l'eau. + +--C'est parce que les herses ne sont pas allumées, observa Nanteuil. + +--Non, non. Ce théâtre a toujours l'air d'être au fond de l'eau. Et +dire que moi aussi, tout à l'heure, je vais entrer dans l'aquarium... +Nanteuil, il ne faut pas que tu restes plus d'une saison dans ce +théâtre. On s'y noie. Mais regarde-les, regarde-les donc! + +Durville devenait presque ventriloque, pour paraître plus grave et +plus mâle: + +»--La paix, l'abolition des droits réunis et de la conscription, une +haute solde pour la troupe; à défaut d'argent, quelques mandats +sur la banque, quelques grades distribués à propos, ce sont là des +moyens infaillibles. + +Madame Doulce entra dans la loge. Ayant entr'ouvert son manteau +tragiquement doublé d'antiques peaux de lapin, elle découvrit un +petit livre écorné. + +--Ce sont les lettres de madame de Sévigné, dit-elle. Vous savez +que je fais, dimanche prochain, une lecture des plus belles lettres de +madame de Sévigné. + +--Où ça? demanda Fagette. + +--Salle Renard. + +Ce devait être une salle ignorée et lointaine. Nanteuil et Fagette +ne la connaissaient pas. + +--Je donne cette lecture au bénéfice des trois pauvres orphelins +qu'a laissés l'artiste Lacour, mort si tristement de phtisie, cet +hiver. Mes mignonnes, je compte sur vous pour placer des billets. + +--C'est vrai, tout de même, qu'elle est ridicule, Marie-Claire! dit +Nanteuil. + +On gratta à la porte de la baignoire. C'était Constantin Marc, le +jeune auteur d'une pièce que l'Odéon allait mettre tout de suite en +répétition, _la Grille_, et Constantin Marc, bien que campagnard et +vivant dans les bois, ne pouvait plus désormais respirer que dans le +théâtre. Nanteuil devait jouer le grand rôle de la pièce: il +la regardait avec émotion, comme l'amphore précieuse destinée à +contenir sa pensée. + +Cependant Durville s'enrouait: + +»--Et si la France ne peut être sauvée qu'au prix de notre vie +et de notre honneur, je dirai avec l'homme de 93: «Périsse notre +mémoire!» + +Fagette désigna du doigt un jeune homme bouffi qui se tenait, la +canne sous le menton, à l'orchestre. + +--Est-ce que ce n'est pas le baron Deutz? + +--Tu le demandes! répondit Nanteuil. Ellen Midi est de la pièce. +Elle joue dans le quatre. Le baron Deutz est venu se montrer. + +--Attendez un peu, mes enfants, je vais dire un mot à ce malotru, +qui m'a rencontrée hier sur la place de la Concorde et qui ne m'a pas +saluée. + +--Le baron Deutz?... Il ne t'a pas vue!... + +--Il m'a parfaitement vue. Mais il était en famille. Je vais le +moucher; vous allez voir, mes amis. + +Elle l'appela tout doucement: + +--Deutz! Deutz! + +Le baron s'approcha et vint s'accouder, souriant et satisfait, au +rebord de la baignoire. + +--Dites donc, monsieur Deutz, hier, quand vous m'avez rencontrée, +vous étiez donc en bien mauvaise compagnie, que vous ne m'avez pas +saluée? + +Il la regarda, surpris: + +--Moi? J'étais avec ma sœur. + +--Ah!... + +Et, sur la scène, Marie-Claire, suspendue au cou de Durville, +s'écriait: + +»--Va! triomphe ou succombe; dans la bonne ou la mauvaise fortune, +ta gloire est égale. Et, quoi qu'il arrive, je saurai me montrer la +femme d'un héros. + +--Passez, madame Marie-Claire! dit Pradel. + +A ce moment, Chevalier fit son entrée, et tout aussitôt l'auteur, +s'arrachant les cheveux, vomit des imprécations: + +--Ce n'est pas une entrée, c'est un écroulement, c'est une +catastrophe, c'est un cataclysme. Bonté divine! un bolide, un +aérolithe, un morceau de la lune tomberait sur la scène que ce +ne serait pas un si effroyable désastre... Je retire ma pièce!... +Chevalier, recommencez votre entrée, mon garçon. + +Le peintre qui avait dessiné les costumes Michel, jeune homme blond +à la barbe mystique, était assis à la première travée, sur un +bras de fauteuil. Il se pencha à l'oreille de Roger, le décorateur: + +--Et dire que c'est la cinquante-sixième fois qu'il attrape Chevalier +avec cette impétuosité, l'auteur! + +--Tu sais: il est bigrement mauvais, Chevalier, répondit Roger sans +hésitation. + +--Ce n'est pas qu'il est mauvais, reprit Michel avec indulgence. Mais +il a toujours l'air de rire, et il n'y a rien de pis pour un comique. +Je l'ai connu tout petit à Montmartre. A la pension, ses maîtres lui +demandaient: «Pourquoi riez-vous?» Il ne riait pas, il n'avait pas +envie de rire: il recevait des gifles toute la journée. Ses parents +voulaient le mettre dans les produits chimiques. Mais il rêvait le +théâtre et passait ses journées sur la butte, dans l'atelier du +peintre Montalent. Montalent travaillait alors, nuit et jour, à sa +_Mort de saint Louis_, une grande machine qui lui était commandée +pour la cathédrale de Carthage. Un jour, Montalent lui dit... + +--Un peu de silence! cria Pradel. + +--... lui dit: «Chevalier, puisque tu n'as rien à faire, pose-moi +donc Philippe le Hardi.--Je veux bien», dit Chevalier. Montalent lui +fit prendre l'attitude d'un homme accablé de douleur. De plus, il lui +plaqua sur les joues deux larmes grandes comme des verres de lunettes. +Il termine son tableau, l'expédie à Carthage et fait monter six +bouteilles de Champagne. Trois mois après, il recevait du Père +Cornemuse, chef des missions françaises en Tunisie, une lettre lui +annonçant que le tableau de la _Mort de saint Louis_, ayant été +mis sous les yeux du cardinal-archevêque, avait été refusé par Son +Éminence à cause de l'expression indécente de Philippe le Hardi, +qui regardait en riant le saint roi, son père, expirant sur la +paille. Montalent n'y comprenait rien; il était furieux et voulait +faire un procès au cardinal-archevêque. Il reçoit son tableau, le +déballe, le contemple dans un sombre silence, et s'écrie tout à +coup: «C'est vrai que Philippe le Hardi a l'air de se gondoler. J'ai +été stupide: je lui ai donné la tête de Chevalier, qui a toujours +l'air de rire, l'animal!» + +--Taisez-vous donc! hurla Pradel. + +Et l'auteur s'écria: + +--Pradel, mon bon ami, jetez-moi tout ce monde-là dehors. + +Il mettait en scène infatigablement: + +--Un peu plus en arrière, Trouville, là... Chevalier, vous vous +approchez de la table, vous prenez les papiers les uns après les +autres, et vous dites: «Sénatus-consulte... ordre du jour... +dépêches pour les départements... proclamation...» Comprenez-vous? + +--Oui, maître... «Sénatus-consulte... ordre du jour... dépêches +pour les départements... proclamation...» + +--Allons, Marie-Claire, mon enfant, du mouvement, sacrebleu! passez... +C'est ça, très bien... Repassez; très bien, très bien, hardi +donc!... Ah! la misérable; elle f... tout par terre!... + +Il appela le directeur de la scène: + +--Romilly, donnez un peu de lumière. On n'y voit goutte. Dauville, +mon bon ami, qu'est-ce que vous faites là devant le trou du +souffleur? Vous n'en bougez pas! Mettez-vous donc une fois pour toutes +dans la tête que vous n'êtes pas la statue du général Malet, que +vous êtes le général Malet lui-même, et que ma pièce n'est pas un +catalogue de figures de cire, mais une tragédie vivante, émouvante, +qui vous arrache des larmes et... + +Il ne put achever et sanglota longtemps dans son mouchoir. Puis il +rugit: + +--Sacré tonnerre! Pradel!... Romilly!... où est Romilly? Ah! le +voilà, le gredin... Romilly, je vous avais dit de rapprocher le +poêle de la lucarne. Vous ne l'avez pas fait. A quoi pensez-vous, mon +ami? + +On se trouvait arrêté tout à coup par une difficulté grave. +Chevalier, porteur de papiers d'où dépendait le sort de l'Empire, +devait s'échapper de la maison d'arrêt par la lucarne, Le jeu de +scène n'avait pas été réglé encore: il n'avait pu l'être avant +la plantation du décor. Et l'on s'apercevait que les mesures avaient +été mal prises et que la lucarne n'était pas praticable. + +L'auteur sauta sur la scène. + +--Romilly, mon ami, le poêle n'est pas au repère. Comment +voulez-vous que Chevalier passe par la lucarne? Poussez-moi tout de +suite ce poêle à droite. + +--Je veux bien, dit Romilly; mais nous boucherons la porte. + +--Comment, nous boucherons la porte? + +--Parfaitement. + +Le directeur du théâtre, le directeur de la scène, les machinistes, +examinaient le décor avec une morne attention et l'auteur se taisait. + +--Ne vous inquiétez pas, maître, dit Chevalier. Il n'y a besoin de +rien changer: je sauterai bien. + +Monté sur le poêle, il parvint en effet à saisir le bord de la +lucarne et à s'élever sur les coudes, ce qui n'avait pas semblé +possible. + +Un murmure d'admiration s'éleva de la scène, des coulisses et de la +salle: Chevalier avait donné une idée étonnante de sa force et de +son adresse. + +--Très bien! s'écria l'auteur. Chevalier, c'est parfait, mon ami... +Cet animal-là est agile comme un singe. Pas un de vous ne serait +fichu d'en faire autant. Si tous les rôles étaient tenus comme celui +de Florentin, la pièce irait aux nues. + +Nanteuil, dans sa loge, l'admirait presque. Pendant une seconde, il +lui était apparu plus qu'homme, homme et gorille, et la peur qu'elle +avait de lui s'était démesurément agrandie. Elle ne l'aimait pas, +elle ne l'avait jamais aimé; elle ne le désirait pas; le temps +était loin où elle avait bien voulu de lui, et, depuis quelques +jours, elle n'imaginait pas le plaisir avec un autre que Ligny; mais +si elle s'était trouvée, en ce moment, seule avec Chevalier, elle se +serait sentie sans force, et elle aurait tâché de l'apaiser par sa +soumission comme on apaise une puissance surnaturelle. + +Sur la scène, pendant qu'un salon Empire descendait des frises, +l'auteur, dans le bruit de la manœuvre, sous la chute des portants, +tenait à la fois dans sa main toute la troupe et tous les figurants +et donnait en même temps à tous des conseils ou des exemples. + +--Vous, la grosse, la marchande de gâteaux, madame Ravaud, +vous n'avez donc jamais entendu crier dans les Champs-Élysées: +«Régalez-vous! V'là le plaisir, mesdames!» Ça se chante. +Apprenez-moi cet air-là pour demain... Et toi, le tapin, passe-moi +ta caisse: je vais t'enseigner comment on fait un roulement, +sacrebleu!... Fagette, mon enfant, qu'est-ce que tu viens fiche au +bal du Ministre de la police, si tu n'as pas de bas à coins d'or? +Enfile-toi des bas de laine tricotée, tout de suite... C'est bien la +dernière pièce que je donne à ce théâtre... Où est le colonel +de la dixième cohorte? C'est toi?... Eh bien! mon ami, tes soldats +défilent comme des porcs... Madame Marie-Claire, approchez un peu, +que je vous apprenne à faire la révérence. + +Il avait cent yeux, cent bouches, et des bras, des mains partout. + +Dans la salle, Romilly serrait la main à M. Gombaut, des Sciences +morales, venu en voisin. + +--Vous direz ce que vous voudrez, monsieur Gombaut, ce n'est +peut-être pas exact au point de vue des faits, mais c'est théâtre. + +--La conspiration de Malet, répondit M. Gombaut, reste, et restera +sans doute longtemps encore, une énigme historique. L'auteur de ce +drame a profité des points obscurs pour y introduire des éléments +dramatiques. Mais ce qui, pour moi, est hors de doute c'est que le +général Malet, bien qu'associé à des royalistes, était lui-même +républicain et travaillait à rétablir le gouvernement populaire. +Il prononça dans son interrogatoire une parole sublime et profonde. +Quand le président du conseil de guerre lui demanda: «Quels étaient +vos complices?» Malet répondit: «Toute la France, et vous-même, si +j'avais réussi.» + +Appuyé à la loge de Nanteuil, un vieux sculpteur, vénérable et +beau comme un satyre antique, contemplait, l'œil humide et la bouche +riante, la scène en ce moment agitée et bouleversée. + +--Êtes-vous content de la pièce, maître? lui demanda Nanteuil. + +Et le maître, qui ne connaissait au monde que des os, des tendons et +des muscles, répondit: + +--Oh! oui, mademoiselle, oh! oui. Il y a là une petite, la petite +Midi, qui a une attache d'épaule, un joyau... + +Il la dessina du pouce. Des larmes lui venaient aux yeux. + +Chevalier demanda s'il pouvait entrer dans la baignoire. Il était +content, moins encore de son prodigieux succès que de voir Félicie. +Il s'imaginait, dans sa folie, qu'elle était venue pour lui, qu'elle +l'aimait, qu'elle se redonnait. + +Elle le craignait, et, comme elle était peureuse, elle le flatta: + +--Mes compliments, Chevalier. Tu as été étourdissant. Ta sortie +est étonnante. Tu peux me croire. Je ne suis pas seule à le dire. +Fagette t'a trouvé prodigieux. + +--Vrai? demanda Chevalier. + +Ce moment fut un des plus heureux de sa vie. + +Une voix stridente, partie des hauteurs désertes des troisièmes +galeries, traversa la salle comme un sifflet de locomotive. + +--On ne vous entend pas du tout, mes enfants; parlez plus haut et +prononcez distinctement. + +Et l'auteur apparut, infiniment petit, dans les ténèbres de la +coupole. + +Alors la voix des acteurs, groupés sur le devant de la scène, autour +d'un flambeau de bouillotte, s'éleva plus distincte: + +»--L'Empereur laissera reposer trois semaines les troupes à +Moscou; puis il s'élancera avec la rapidité de l'aigle à +Saint-Pétersbourg. + +»--Pique, trèfle, atout, je marque deux points. + +»--Là, nous passerons l'hiver, et, au printemps prochain, nous +pénétrerons dans l'Inde, en traversant la Perse, et c'en sera fait +de la puissance britannique. + +»--Trente-six en carreau. + +»--Et moi, impériale d'as. + +»--A propos, messieurs, que dites-vous du décret impérial sur +les comédiens de Paris, daté du Kremlin? Voilà les querelles de +mademoiselle Mars et de mademoiselle Leverd terminées! + +--Regardez donc, dit Nanteuil, elle est très gentille, Fagette, dans +sa robe bleue Marie-Louise, garnie de chinchilla. + +Madame Doulce tira de dessous ses fourrures une botte de billets +fanés déjà pour s'être trop offerts. + +--Maître, dit-elle à Constantin Marc, vous savez que je fais +dimanche prochain une lecture des plus belles lettres de madame de +Sévigné, avec commentaire, au bénéfice des trois pauvres orphelins +qu'a laissés l'artiste Lacour, qui est mort cet hiver d'une manière +si déplorable. + +--Avait-il du talent? demanda Constantin Marc. + +--Pas du tout, dit Nanteuil. + +--Eh bien, alors, en quoi sa mort est-elle déplorable? + +--Oh! maître, soupira madame Doulce, n'affectez pas l'insensibilité. + +--Je n'affecte pas l'insensibilité. Mais il y a une chose qui me +surprend, c'est le prix que nous attachons à des existences qui ne +nous intéressent en rien. Nous avons l'air de croire que la vie est +en elle-même quelque chose de précieux. Pourtant la nature nous +enseigne assez que rien n'est plus vil ni plus méprisable. Autrefois, +on était moins barbouillé de sentimentalisme. Chacun tenait sa +propre vie pour infiniment précieuse, mais ne professait aucun +respect pour la vie d'autrui. On était alors plus près de la nature: +nous sommes faits pour nous manger les uns les autres. Mais notre race +faible, énervée, hypocrite, se plaît dans un cannibalisme sournois. +Tout en nous entre-dévorant, nous proclamons que la vie est sacrée, +et nous n'osons plus avouer que la vie c'est le meurtre. + +--La vie, c'est le meurtre, répéta Chevalier songeur et sans +comprendre. + +Puis il jaillit en idées fumeuses. + +--Le meurtre et le carnage, peut-être! Mais le carnage amusant et +le meurtre drôle. La vie, c'est la catastrophe burlesque, c'est +le comique terrible, c'est le masque de carnaval sur des joues +sanglantes. Voilà ce que c'est que la vie pour l'artiste; l'artiste +au théâtre et l'artiste en action! + +Nanteuil inquiète cherchait un sens à ces paroles confuses. + +L'acteur exalté poursuivit: + +--La vie, c'est autre chose encore: c'est la fleur et le couteau, +c'est de voir rouge un jour et bleu le lendemain, c'est la haine et +l'amour, la haine délicieuse et ravissante, l'amour cruel. + +--Monsieur Chevalier, demanda Constantin Marc, du ton le plus +tranquille, ne trouvez-vous pas naturel d'être meurtrier et ne +croyez-vous pas que c'est seulement la peur d'être tué qui nous +empêche de tuer? + +Chevalier répondit d'une voix pensive et profonde: + +--Certes, non! ce n'est pas la peur d'être tué qui m'empêcherait +de tuer. Je n'ai pas peur de la mort. Mais j'ai le respect de la vie +d'autrui. Je suis humain, c'est plus fort que moi. J'ai sérieusement +examiné depuis quelque temps la question que vous me posez, monsieur +Constantin Marc. J'y ai réfléchi pendant des jours et des nuits, et +je sais maintenant que je ne pourrais tuer personne. + +Alors Nanteuil, joyeuse, versa sur lui un regard de mépris. Elle +ne le craignait plus et elle ne lui pardonnait pas de lui avoir fait +peur. + +Elle se leva. + +--Bonsoir, j'ai mal à la tête... A demain, monsieur Constantin Marc. + +Et elle sortit lestement. + + +Chevalier la poursuivit dans le couloir, dévala derrière elle +l'escalier de la scène, et la rejoignit devant la loge du concierge. + +--Félicie, viens dîner ce soir avec moi au cabaret. Je serai si +content! Veux-tu? + +--Oh! non, par exemple! + +--Pourquoi ne veux-tu pas? + +--Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies. + +Elle voulut s'échapper. Il la retint. + +--Je t'aime tant! ne me fais pas trop souffrir. + +Elle s'avança sur lui, et, les lèvres retroussées, serrant les +dents, lui siffla aux oreilles: + +--C'est fini! fini! fini! tu entends. J'en ai soupé, de toi. + +Alors, très doux, très grave: + +--C'est la dernière fois que nous causons nous deux. Écoute, +Félicie, avant qu'il y ait un malheur, je dois t'avertir. Je ne +peux pas te forcer à m'aimer. Mais je ne veux pas que tu en aimes +un autre. Pour la dernière fois, je te conseille de ne pas revoir +monsieur de Ligny. Je t'empêcherai d'être à lui. + +--Tu m'empêcheras, toi? Pauvre ami! + +Plus doucement, encore il répondit: + +--Je le veux, je le ferai. On obtient ce qu'on veut; seulement, il +faut y mettre le prix. + + + + +V + + +Rentrée chez elle, Félicie eut une crise de larmes. Elle revoyait +Chevalier l'implorant d'une voix lamentable, avec un air de pauvre. +Elle avait entendu cette voix et vu cette mine aux chemineaux +exténués sur la route, quand sa mère, craignant que sa poitrine ne +se prît, l'avait emmenée passer l'hiver à Antibes, chez une tante +riche. Elle méprisait Chevalier de sa douceur et de sa tranquillité. +Mais le souvenir de ce visage et de cette voix lui faisait mal. +Elle ne put rien manger. Elle avait des étouffements. Le soir, une +angoisse si cruelle la prit aux entrailles qu'elle eut peur de mourir. +Elle pensa qu'elle éprouvait un tel énervement parce qu'elle était +restée deux jours sans voir Robert. Il était neuf heures. Elle +espéra le trouver encore chez lui et mit son chapeau. + +--Maman, il faut que j'aille ce soir au théâtre. Je file. + +Par égard pour sa mère, elle usait ainsi d'un langage voilé. + +--Va, mon enfant, et ne rentre pas trop tard. + +Ligny habitait chez ses parents. Il avait, sous les combles du joli +hôtel de la rue Vernet, un petit appartement de garçon, éclairé +par des fenêtres rondes, et qu'il appelait «son œil-de-bœuf». +Félicie le fit avertir par le portier qu'on l'attendait dans une +voiture. Ligny n'aimait pas que les femmes vinssent trop souvent le +relancer dans sa famille. Son père, diplomate de carrière, très +occupé des intérêts extérieurs de la France, demeurait dans une +ignorance incroyable de ce qui se passait chez lui. Mais madame de +Ligny se montrait attentive à faire observer les convenances dans sa +maison. Et son fils était soucieux de satisfaire des exigences qui +portaient sur les formes, sans jamais s'étendre au fond des choses. +Elle le laissait entièrement libre d'aimer qui il voulait et c'est +à peine si parfois, en de graves épanchements, elle lui donnait +à entendre que la fréquentation des femmes du monde est utile aux +jeunes gens. Aussi Robert avait-il toujours détourné Félicie de +venir rue Vernet. Il avait loué, boulevard de Villiers, une petite +maison où ils pouvaient se voir tout à l'aise. Mais, cette fois, +après deux jours passés sans elle, il fut très content de sa visite +imprévue et descendit tout de suite. + +Blottis dans le fiacre, ils allèrent à travers l'ombre et la neige, +au pas tranquille du canasson, par les rues et les boulevards, et +l'épaisse nuit enveloppa leurs amours. + +L'ayant ramenée à sa porte: + +--A demain, dit-il. + +--Oui, à demain, boulevard de Villiers. Viens de bonne heure. + +Elle s'appuyait sur lui pour descendre de voiture. Brusquement, elle +se rejeta en arrière. + +--La! là! entre les arbres... Il nous a vus... Il nous guettait. + +--Qui donc? + +--Un homme... que je ne connais pas. + +Elle venait de reconnaître Chevalier. + +Elle descendit, sonna et, tremblante, attendit, plongée dans la +pelisse de Robert, que la porte s'ouvrît. Puis elle le retint. + +--Robert, monte avec moi. J'ai peur. + +Non sans un peu d'impatience, il la suivit dans l'escalier. + +Chevalier avait attendu Félicie, dans la petite salle à manger, +devant l'armure de Jeanne d'Arc, en compagnie de madame Nanteuil, +jusqu'à une heure du matin. Puis il était descendu et l'avait +guettée sur le trottoir, et, quand il avait vu le fiacre s'arrêter +devant la porte, il s'était dissimulé derrière un arbre. Il savait +bien qu'elle reviendrait avec Ligny; mais, en les voyant ensemble, il +lui avait semblé que la terre s'entr'ouvrait, et, pour ne pas tomber, +il s'était retenu au tronc de l'arbre. Il resta jusqu'à ce que Ligny +fût sorti de la maison; il l'observa qui, serré dans sa pelisse, +gagnait sa voiture, fit deux pas pour s'élancer sur lui, s'arrêta, +puis à grands pas descendit le boulevard. + +Il allait, chassé par la pluie et le vent. Ayant trop chaud, il ôta +son feutre et prit plaisir à sentir les gouttes d'eau froide sur son +front. Il eut une vague conscience que des maisons, des arbres, des +murs, des lumières passaient indéfiniment à ses côtés; il allait, +songeant. + +Il se trouva, sans savoir comment il y était venu, sur un pont +qu'il connaissait à peine et au milieu duquel se dressait une statue +colossale de femme. Maintenant il était tranquille, il avait pris +une résolution. C'était une vieille idée qu'il avait cette fois +enfoncée dans son cerveau comme un clou, et qui le traversait de part +en part. Il ne l'examinait même plus. Il calculait froidement les +moyens d'exécuter ce qu'il avait résolu. Il marcha devant lui, au +hasard, absorbé, pensif, calme comme un géomètre. + +Sur le pont des Arts, il s'aperçut qu'un chien le suivait. C'était +un grand chien rustique à long poil, dont les yeux vairons, pleins de +douceur, exprimaient une détresse infinie. Il lui parla: + +--Tu n'as pas de collier. Tu n'es pas heureux. Mon pauvre ami, je ne +peux rien pour toi. + +A quatre heures du matin, il se trouva dans l'avenue de +l'Observatoire. Découvrant les maisons du boulevard Saint-Michel, +il en ressentit une impression douloureuse et, brusquement, rebroussa +vers l'Observatoire. Le chien avait disparu. Près du Lion de Belfort, +Chevalier s'arrêta devant une tranchée profonde qui coupait la +chaussée. Contre le remblai, sous une bâche soutenue par quatre +pieux, un vieil homme veillait devant un brasier. Les oreilles de +son bonnet de poil de lapin étaient rabattues; son nez énorme +flamboyait. Il leva la tête; ses yeux, qui pleuraient, paraissaient +tout blancs, sans prunelles dans un cercle de feu et de larmes. Il +fourrait au fond de son brûle-gueule quelques brins de tabac de +cantine, mêlés à des mies de pain, qui ne remplissaient pas même +à demi le fourneau de la petite pipe. + +--Voulez-vous du tabac, le vieux? demanda Chevalier en lui tendant sa +blague. + +L'homme fut lent à répondre. Il ne comprenait pas vite, et les +politesses l'étonnaient. + +Enfin il ouvrit une bouche toute noire: + +--C'est pas de refus, dit-il. + +Et il se souleva à demi. Un de ses pieds était chaussé d'un +vieux soulier, l'autre entouré de linges. Lentement, de ses mains +engourdies, il bourrait sa pipe. De la neige fondue tombait. + +--Vous permettez? dit Chevalier. + +Et il se coula, sous la bâche, à côté du vieil homme. De temps en +temps, ils échangeaient une parole. + +--Sale temps! + +--C'est un temps de saison. L'hiver est dur. L'été est préférable. + +--Alors vous gardez le chantier, la nuit, mon bonhomme? + +Le vieux répondait volontiers aux questions. Avant qu'il parlât, sa +gorge faisait entendre un susurrement très long et très doux: + +--Je fais un jour une chose, un jour l'autre. Je bricole, quoi! + +--Vous n'êtes pas de Paris? + +--Je suis natif de la Creuse. J'ai travaillé comme terrassier dans +les Vosges. Je m'en suis parti l'année qu'il est venu des Prussiens +et d'autres peuples... Il y en avait des milliers. On ne peut pas +comprendre d'où ils venaient... Tu as peut-être entendu parler de +cette guerre des Prussiens, mon garçon? + +Il resta longtemps sans parler, puis: + +--Comme ça tu es en bordée, mon garçon. Tu ne veux pas rentrer au +chantier? + +--Je suis artiste dramatique, répondit Chevalier. + +Le vieux, qui ne comprenait pas, demanda: + +--Où qu'il est, ton chantier? + +Chevalier voulut être admiré du vieillard: + +--Je joue la comédie dans un grand théâtre, dit-il; je suis un des +principaux acteurs de l'Odéon. Vous connaissez l'Odéon? + +Le gardien secoua la tête. Il ne connaissait pas l'Odéon. Après un +très long silence, il rouvrit sa bouche noire: + +--Comme ça, mon garçon, tu es en bordée. Tu veux pas rentrer au +chantier, pas vrai? + +Chevalier lui répondit: + +--Lisez le journal après-demain. Vous y verrez mon nom. + +Le vieil homme essaya de trouver un sens à ces paroles; mais c'était +trop difficile, il y renonça et revint à ses pensées familières. + +--Quand on est en bordée, c'est, des fois, pour des semaines et des +mois... + +Au petit jour, Chevalier reprit sa course. Le ciel était de lait. +Les roues lourdes réveillaient les pavés. Des voix, çà et là, +résonnaient dans l'air frais. La neige ne tombait plus. Il allait au +hasard devant lui. A voir renaître la vie, il s'égayait presque. Sur +le pont des Arts, il regarda longtemps couler la Seine, puis il reprit +sa course. Sur la place du Havre, il vit un café ouvert. Une faible +lueur d'aurore rougissait les glaces de la façade. Les garçons +sablaient le carrelage et posaient les tables. Il se jeta sur une +chaise: + +--Garçon, une verte! + + + + +VI + + +Dans le fiacre, par delà les fortifications où s'allongeait le +boulevard désert, Félicie et Robert se tenaient pressés l'un contre +l'autre. + +--Tu ne l'aimes pas ta Félicie, dis?... Est-ce que ça ne te flatte +pas d'avoir une petite femme qu'on acclame, qu'on applaudit et dont +on parle dans les journaux?... Maman colle dans un album les articles +qu'on fait sur moi. L'album est déjà rempli. + +Il lui répondit qu'il n'avait pas attendu qu'elle eût du succès +pour la trouver charmante. Et, de fait, leur liaison avait commencé +lorsqu'elle débutait obscurément à l'Odéon dans une reprise +ignorée. + +--Quand tu m'as dit que tu me voulais, je ne t'ai pas fait attendre, +hein? Ça a été fait tout de suite. N'est-ce pas que j'ai eu +raison? Tu es trop intelligent pour me juger mal de ce que je n'ai pas +traîné les choses. En te voyant pour la première fois, j'ai senti +que je serais à toi. Alors, ce n'était pas la peine de tarder. Je ne +regrette pas. Et toi? + +Le fiacre s'arrêta, à peu de distance des fortifications, devant une +grille de jardin. + +La grille, qui n'avait pas été peinte depuis longtemps, posait sur +un mur enduit de cailloutage, assez bas et assez large pour que les +enfants vinssent s'y percher. Elle était aveuglée à mi-hauteur par +une plaque de tôle dentelée, et ne haussait pas à plus de trois +mètres du sol ses pointes rouillées. Au milieu, entre deux piliers +de maçonnerie surmontés de vases de fonte, cette grille formait une +porte à double battant, pleine à sa partie inférieure et garnie, au +dedans, d'une jalousie vermoulue. + +Ils descendirent de voiture. Les arbres du boulevard dressaient sur +quatre lignes, dans la brume, leurs légers squelettes. On entendait, +à travers un vaste silence, le bruit décroissant de leur fiacre, qui +regagnait la barrière, et le trot d'un cheval venant de Paris. + +Elle dit en frissonnant: + +--Comme c'est triste, la campagne! + +--Mais, ma chérie, le boulevard de Villiers, ce n'est pas la +campagne! + +Il ne réussissait pas à ouvrir la grille, et la serrure grinçait. + +Agacée elle lui dit: + +--Ouvre, je t'en prie: ce bruit me fait mal aux nerfs. + +Elle s'aperçut que le fiacre venu de Paris était arrêté près de +leur maison, à la distance d'une dizaine d'arbres; elle observa le +cheval maigre et fumant, le cocher sordide, et demanda: + +--Qu'est-ce que c'est que cette voiture? + +--C'est un fiacre, ma chérie. + +--Pourquoi s'arrête-t-il ici? + +--Il ne s'arrête pas ici. Il s'arrête devant la maison à côté. + +--Il n'y a pas de maison à côté; il y a un terrain vague. + +--Eh bien! il s'arrête devant un terrain vague; qu'est-ce que tu veux +que je te dise?... + +--Je ne vois personne en sortir. + +--Le cocher attend peut-être un voyageur. + +--Devant le terrain vague? + +--Sans doute, ma chérie... Cette serrure est rouillée. + +Elle alla, en se dissimulant derrière les arbres, jusqu'à l'endroit +où le fiacre était arrêté, puis elle revint vers Ligny qui avait +enfin réussi à ouvrir la grille. + +--Robert, les stores sont baissés. + +--C'est qu'il y a des amoureux dedans. + +--Est-ce que tu ne trouves pas que ce fiacre est bizarre? + +--Il n'est pas beau. Mais tous les fiacres sont vilains. Entre. + +--Est-ce que ce n'est pas quelqu'un qui nous suit? + +--Qui veux-tu qui nous suive? + +--Je ne sais pas... Une de tes femmes. + +Mais elle ne disait pas ce qu'elle pensait. + +--Entre donc, ma chérie. + +Quand elle fut entrée: + +--Referme bien la grille, Robert. + +Devant eux s'étendait une petite pelouse ovale. Au fond s'élevait la +maison, avec son perron de trois marches, sa marquise de zinc, ses six +fenêtres et son toit d'ardoise. + +Ligny l'avait prise en location, pour une année, à un vieil employé +de commerce, dégoûté de ce que les rôdeurs lui volaient la nuit +ses poules et ses lapins. Des deux côtés de la pelouse, une allée +sablée conduisait au perron. Ils prirent l'allée qui était à leur +droite. Le sable criait sous leurs pas. + +--Aujourd'hui encore, dit Ligny, madame Simonneau a oublié de fermer +les volets. + +Madame Simonneau était une femme de Neuilly qui venait tous les +matins faire le ménage. + +Un grand arbre de Judée, tout penché et qui semblait mort, +allongeait jusqu'à la marquise une de ses branches rondes et noires. + +--Je n'aime pas bien cet arbre, dit Félicie; ses branches ont l'air +de gros serpents. Il y en a une qui entre presque dans notre chambre. + +Ils montèrent les trois marches du perron. Et, tandis qu'il cherchait +dans le trousseau la clé de la porte, elle posa sa tête sur son +épaule. + + +Félicie avait dans ses dévoilements une fierté tranquille qui la +rendait adorable. Elle montrait un si paisible orgueil de sa nudité +que sa chemise, à ses pieds, semblait un paon blanc. + +Et quand Robert la vit nue et claire comme les ruisseaux et les +étoiles: + +--Au moins, lui dit-il, tu ne te fais pas prier, toi!... C'est +singulier: il y a des femmes qui, sans même qu'on leur demande rien, +font tout ce qu'il est possible de faire et ne veulent pas qu'on leur +voie pendant ce temps-là seulement un petit bout de peau. + +--Pourquoi? demanda Félicie, en jouant avec les fils légers de sa +chevelure. + +Robert de Ligny avait la pratique des femmes. Pourtant il ne sentit +pas combien cette question était insidieuse. Il avait reçu +des enseignements moraux et il s'inspira, dans sa réponse, des +professeurs dont il avait suivi les cours. + +--Cela tient sans doute, dit-il, à l'éducation, à des principes +religieux, à un sentiment inné qui subsiste alors même que... + +Ce n'était point ainsi qu'il fallait répondre, car Félicie, +haussant les épaules et mettant les poings sur ses hanches polies, +l'interrompit vivement: + +--Tu es naïf, toi... C'est qu'elles sont mal faites... l'éducation! +la religion!... Ça me fait bouillir, d'entendre des choses +pareilles... Est-ce que j'ai été plus mal élevée que les autres? +Est-ce que j'ai moins de religion qu'elles?... Dis donc, Robert, +combien en as-tu vu de femmes bien faites? Compte un peu sur tes +doigts... Oui, il y en a des tas de femmes qui ne montrent ni leurs +épaules, ni rien! Tiens, Fagette, elle ne se montre pas même aux +femmes: pendant qu'elle passe une chemise blanche, elle tient la +vieille entre ses dents. Bien sûr, que j'en ferais autant, si +j'étais bâtie comme elle! + +Elle se tut, s'apaisa et, tranquille dans son orgueil, elle coula +lentement la paume de ses mains sur ses flancs, sur ses reins, et dit +fièrement: + +--Et ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il n'y en a pas trop. + +Elle savait ce que l'élégante minceur de ses formes donnait de +grâce à sa beauté. + +Maintenant sa tête renversée baignait dans la chevelure blonde qui +coulait de toutes parts; son corps gracile, un peu soulevé par un +oreiller glissé sous les reins, était étendu sans mouvement; une +jambe allongée au bord du lit brillait et le pied aigu la terminait +en pointe d'épée. La clarté du grand feu allumé dans la cheminée +dorait cette chair, faisait palpiter des lumières et des ombres sur +ce corps inerte, le revêtait de splendeur et de mystère, tandis que +les vêtements et le linge, couchés sur les meubles, sur le tapis, +attendaient comme un troupeau docile. + +Elle se souleva sur son coude, et, la joue dans la main: + +--Ah! tu es bien le premier. Je ne te mens pas: les autres, ça +n'existe pas. + +Il n'était pas jaloux du passé et ne craignait pas les comparaisons, +il la questionna. + +--Alors, les autres?... + +--D'abord, il n'y en a que deux: mon professeur, et, naturellement, +celui-là ne compte pas, et puis celui que je t'ai dit, un homme +sérieux, que ma mère m'avait donné. + +--Pas d'autre? + +--Je te jure. + +--Et Chevalier? + +--Lui? Ah! non, par exemple!... Tu ne voudrais pas! + +--Et l'homme sérieux, que ta mère t'avait donné, il ne compte pas +non plus? + +--Je t'assure qu'avec toi, je suis une autre femme. Ah! bien vrai! tu +es le premier qui m'ait eue... C'est drôle, tout de même. Dès +que je t'ai vu, je t'ai voulu. Tout de suite, j'ai eu envie de toi. +J'avais deviné. A quoi? Je serais bien embarrassée de le dire... +Oh! je n'ai pas réfléchi!... Avec tes manières correctes, sèches, +froides, ton air de petit loup bichonné, tu m'as plu, voila!... +Maintenant, je ne pourrais pas me passer de toi. Oh! non, je ne le +pourrais pas. + +Il l'assura qu'en la possédant il avait eu de délicieuses surprises +et il lui dit des choses caressantes et jolies, qui toutes avaient +été dites avant lui. + +Elle lui prit la tête dans ses mains: + +--C'est vrai que tu as des dents de loup. Je crois que c'est tes +dents, qui, le premier jour, m'avaient donné envie de toi. Mords-moi. + +Il la pressa contre lui et sentit ce corps souple et ferme répondre +à son étreinte. Tout à coup elle se dégagea: + +--Est-ce que tu n'entends pas crier le sable? + +--Non. + +--Écoute: j'entends un bruit de pas dans l'allée. + +Assise, repliée sur elle-même, elle tendait l'oreille. + +Il était déçu, agacé, irrité, et peut-être un peu blessé dans +son amour-propre. + +--Qu'est-ce qui te prend? C'est stupide. Elle lui cria très sec: + +--Tais-toi donc! + +Elle épiait un bruit léger et proche comme de branches cassées. + +Tout à coup elle sauta du lit avec une telle vivacité d'instinct et +un mouvement si rapide de jeune animal que Ligny, bien qu'il fût peu +littéraire, songea à la chatte métamorphosée en femme. + +--Tu es folle! où vas-tu? + +Elle souleva un bord du rideau, essuya la buée sur un coin de vitre +et regarda par la fenêtre. Elle ne vit rien que la nuit. Tout bruit +avait cessé. + +Pendant ce temps, Ligny, rencogné dans la ruelle, maussade, grognait: + +--Comme tu voudras, mais, si tu attrapes un rhume, tant pis pour toi! + +Elle se recoula dans le lit. D'abord il lui garda un peu rancune; mais +elle l'enveloppa d'une fraîcheur délicieuse. + +Et quand ils revinrent à eux, ils furent étonnés de voir à la +montre qu'il était sept heures. + +Il alluma la lampe, une lampe à pétrole en forme de colonne, avec +une ampoule de cristal, dans laquelle la mèche s'enroulait comme +un ténia. Elle se rhabilla très vite. Ils avaient un étage à +descendre par un escalier de bois étroit et noir. Il passa le +premier, la lampe à la main, et s'arrêta dans le couloir. + +--Sors, ma chérie, avant que j'éteigne. + +Elle ouvrit la porte, et, aussitôt, elle recula en poussant un grand +cri. Elle venait de voir Chevalier sur le perron, les bras étendus, +long, noir, dressé comme une croix. Il tenait un revolver à la main. +L'arme ne brillait pas. Pourtant elle la vit très distinctement. + +--Qu'est-ce qu'il y a? demanda Ligny qui baissait la mèche de la +lampe. + +--Écoutez, et n'approchez pas! cria Chevalier d'une voix forte. Je +vous défends d'être l'un à l'autre. C'est ma dernière volonté. +Adieu, Félicie. + +Et il mit dans sa bouche le canon du revolver. + +Blottie au mur du couloir, elle ferma les yeux... Quand elle les +rouvrit, Chevalier était couché sur le côté en travers de la +porte. Il avait les paupières grandes ouvertes, l'air de regarder et +de rire. Un filet de sang coulait de sa bouche sur la dalle du perron. +Un tremblement convulsif agitait son bras. Puis il ne bougea plus. +Replié sur lui-même, il avait l'air plus petit qu'avant. + +Au coup de revolver, Ligny était accouru. Il souleva le corps dans la +nuit noire. Et, tout de suite, le reposant doucement sur la dalle, il +frotta des allumettes que le vent soufflait aussitôt. Enfin, dans une +lueur, il vit que la balle avait emporté un morceau du crâne et +que les méninges étaient mises à découvert sur une surface +grande comme le creux de la main, grise et sanguinolente, très +irrégulière, et dont les contours lui rappelèrent l'Afrique telle +qu'elle est figurée dans les atlas. Et il fut pris devant ce mort +d'un respect subit. Il le tira par les aisselles avec des précautions +minutieuses jusque dans l'antichambre. Là, il l'abandonna et courut +par la maison, cherchant et appelant Félicie. + +Il la trouva dans la chambre à coucher qui, la tête sous les draps +du lit défait, criait: «Maman! maman!» et récitait des prières. + +--Ne reste pas là, Félicie. + +Elle descendit avec lui l'escalier. Mais dans le corridor: + +--Tu sais bien qu'on ne peut pas passer. Il la fit sortir par la porte +de la cuisine. + + + + +VII + + +Demeuré seul dans la maison silencieuse, Robert de Ligny ralluma la +lampe. Il commençait à entendre des voix graves, et même un peu +solennelles, qui parlaient au dedans de lui. Formé dès l'enfance +aux règles de la responsabilité morale, il éprouvait un regret +douloureux, qui ressemblait à un remords. Songeant qu'il avait causé +la mort de cet homme, bien que c'eût été sans le vouloir et sans +le savoir, il ne se sentait pas tout à fait innocent. Des lambeaux +d'enseignement philosophique et religieux revenaient troubler sa +conscience. Des phrases de moralistes et de sermonnaires, apprises +au collège et tombées tout au fond de sa mémoire, lui remontaient +subitement à la pensée. Ses voix intérieures les lui récitaient. +Elles disaient, d'après quelque vieil orateur sacré: «En se +livrant aux désordres les moins coupables dans l'opinion du monde, on +s'expose à commettre les actes les plus condamnables... Nous voyons +par d'effroyables exemples que la volupté conduit au crime.» Ces +maximes, sur lesquelles il n'avait jamais réfléchi, prenaient +pour lui, tout à coup, un sens précis et rigoureux. Il y songea +sérieusement. Mais, parce qu'il n'avait pas l'esprit profondément +religieux et qu'il n'était pas capable de nourrir des scrupules +exagérés, il n'en conçut qu'une édification médiocre, et sans +cesse décroissante. Bientôt, il les jugea importunes et sans +application possible à sa situation. «En se livrant aux désordres +les moins coupables dans l'opinion du monde... Nous voyons par +d'effroyables exemples...» Ces phrases, qui tout à l'heure +retentissaient dans son âme comme un grondement de tonnerre, il les +percevait maintenant dans les nasillements et les grasseyements des +professeurs et des prêtres qui les lui avaient apprises et il les +trouvait un peu ridicules. Par une naturelle association d'idées il +se rappela un passage d'une vieille histoire romaine, qu'il avait +lu, en seconde, pendant une étude, et qui l'avait frappé, quelques +lignes sur une dame convaincue d'adultère et accusée d'avoir mis le +feu à Rome. «Tant il est vrai, disait l'historien, qu'une personne +qui trahit la pudeur est capable de tous les crimes.» A ce souvenir, +il sourit intérieurement et pensa que les moralistes avaient tout de +même de drôles d'idées sur la vie. + +La mèche, qui charbonnait, éclairait mal. Il ne parvenait pas à la +moucher et elle répandait une infecte odeur de pétrole. Songeant à +l'auteur de la phrase sur la dame romaine, il se disait: + +«Vrai! Celui-là, il en avait une couche!...» + +Il était rassuré sur son innocence. Ses légers remords s'étaient +entièrement dissipés, et il ne concevait pas qu'il eût pu se croire +un moment responsable de la mort de Chevalier. Toutefois cette affaire +l'ennuyait... + +Subitement il pensa: + +--S'il vivait encore! + +Tout à l'heure, l'espace d'une seconde, à la lueur d'une allumette +soufflée aussitôt qu'éprise, il avait vu le crâne troué du +comédien. Mais s'il avait mal vu? S'il avait pris pour un ravage +de la cervelle et du crâne une déchirure de la peau? Garde-t-on +le jugement dans ces premiers moments de surprise et d'horreur? Une +blessure peut être hideuse sans être mortelle, ni même très grave. +Il lui avait bien paru que cet homme était mort. Mais était-il +médecin pour en juger sûrement? + +Il s'impatienta après la mèche qui charbonnait encore et murmura: + +--Cette lampe empoisonne. + +Puis se rappelant une manière de dire habituelle au docteur Socrate +et dont il ignorait l'origine, il la répéta mentalement: + +--Cette lampe pue comme trente-six mille charretées de diables. + +Les exemples lui revinrent à l'esprit de plusieurs suicides manqués. +Il se rappela avoir lu dans un journal qu'un mari, après avoir tué +sa femme, s'était tiré, comme Chevalier, un coup de revolver dans +la bouche et n'avait réussi qu'à se fracasser la mâchoire; il se +rappela qu'à son cercle, après un scandale de jeu, un sportsman +connu, ayant voulu se brûler la cervelle, s'était fait sauter +l'oreille. Ces exemples s'appliquaient au cas de Chevalier avec une +exactitude frappante. + +--S'il n'était pas mort?... + +Il désirait, espérait contre toute évidence, que ce malheureux +respirât encore et pût être sauvé. Il songeait à chercher des +linges et à faire les premiers pansements. Pour examiner de nouveau +l'homme étendu dans l'antichambre, il souleva trop brusquement la +lampe encore mal allumée et l'éteignit. + +Alors, surpris par les ténèbres subites, il perdit patience et +s'écria: + +--La rosse! + +En la rallumant, il se flattait de l'idée que Chevalier, porté à +l'hôpital, reprendrait connaissance, vivrait. Et le voyant déjà +debout, juché sur ses longues jambes, criant, toussant, ricanant, il +désirait moins ardemment cette guérison, il commençait même à ne +plus la souhaiter, à la trouver importune et désobligeante. Il se +demandait avec inquiétude, dans un véritable malaise: + +--Que reviendrait-il faire en ce monde, le sombre cabot? Rentrerait-il +à l'Odéon? Promènerait-il dans les couloirs sa grande cicatrice? +Faudrait-il le voir rôder encore autour de Félicie? + +Il approcha du corps la lampe allumée et reconnut la plaie livide et +sanguinolente dont les contours irréguliers lui rappelaient l'Afrique +de ses cartes d'écolier. + +Visiblement la mort avait été instantanée, et il ne comprenait pas +comment il avait pu en douter un moment. + +Il sortit de la maison et se mit à marcher à grands pas dans +le jardin. L'image de la blessure flottait devant ses yeux comme +l'impression d'une lumière trop vive. Elle allait et grandissait; +elle formait dans la nuit sur le ciel noir un continent pâle d'où il +voyait jaillir éperdus des négrillons armés de flèches. + +Il jugea que la première chose à faire était d'appeler madame +Simonneau, qui demeurait tout près, sur le boulevard Bineau, dans la +maison du café. Il ferma soigneusement la porte de la grille et alla +chercher la femme de ménage. Sur le boulevard il retrouva le calme de +l'esprit et des sens. Il s'accommoda de l'événement. Il acceptait le +fait accompli, mais il chicanait la destinée sur les circonstances. +Puisqu'il fallait un mort, il consentait à ce qu'il y en eût un, +mais il en aurait préféré un autre. Il éprouvait à l'égard +de celui-ci un sentiment de dégoût et de répulsion. Il se disait +vaguement: + +--J'admets un suicide. Mais à quoi bon un suicide ridicule +et déclamatoire? Cet homme ne pouvait-il se tuer chez lui? Ne +pouvait-il, si sa résolution était inébranlable, l'exécuter avec +une vraie fierté, d'une façon discrète? C'est ainsi qu'à sa place +eût agi un galant homme. On aurait plaint et respecté sa mémoire. + +Il se rappela mot pour mot les paroles que, dans la chambre à +coucher, une heure avant le drame, il avait échangées avec Félicie. +Il lui avait demandé si elle n'avait pas été un peu avec Chevalier. +Il le lui avait demandé, non pour le savoir, car il n'en doutait +guère, mais pour montrer qu'il le savait. Et elle lui avait répondu, +indignée: «Lui! Ah! non, par exemple... Tu ne voudrais pas!...» + +Il ne la blâmait pas d'avoir menti. Toutes les femmes mentent. Il +goûtait plutôt la jolie désinvolture avec laquelle elle avait +jeté ce garçon hors de son passé. Mais il lui en voulait de s'être +donnée à un bas cabot. Sa délicatesse en était blessée. Chevalier +lui gâtait Félicie. Pourquoi prenait-elle des amants de cette +espèce? Elle manquait donc de goût? Elle ne choisissait donc pas? +Elle faisait donc comme les filles? Elle n'avait donc pas le sens +d'une certaine propreté qui avertit les femmes de ce qu'elles peuvent +faire et de ce qu'elles ne peuvent pas faire? Elle ne savait donc pas +se tenir? Eh bien! voilà ce qui arrive quand on n'a pas de tenue! Il +la chargea du malheur advenu et fut soulagé d'un grand poids. + +Madame Simonneau n'était pas chez elle. Il la demanda aux garçons du +café, aux garçons de l'épicier, aux filles de la blanchisseuse, +aux gardiens de la paix, au facteur. Enfin, sur l'indication d'une +voisine, il la trouva qui mettait des cataplasmes à une vieille dame, +car elle était garde-malade. Son visage était pourpre et elle puait +l'eau-de-vie. Il l'envoya veiller le mort. Il lui recommanda de le +recouvrir d'un drap et de se tenir à la disposition du commissaire et +du médecin qui viendraient pour les constatations. Elle répondit, un +peu blessée, qu'elle savait, Dieu merci, ce qu'elle avait à faire. +Elle le savait, en effet. Madame Simonneau était née dans une +société soumise aux autorités constituées et qui respecte les +morts. Mais lorsque ayant interrogé M. de Ligny, elle apprit qu'il +avait traîné le corps dans l'antichambre, elle ne put lui cacher +que cette façon d'agir était imprudente et l'exposait à des +désagréments. + +--Vous ne deviez pas, lui dit-elle. Quand une personne s'est +détruite, il ne faut jamais y toucher avant que la police arrive. + +Ligny alla ensuite avertir le commissaire. La première émotion +passée, il n'éprouvait aucune surprise, sans doute parce que les +événements qui, de loin, eussent semblé étranges, quand ils sont +accomplis près de nous, paraissent naturels, comme ils le sont en +effet, se développent d'une façon commune, se décomposent en +une succession de petits faits et vont se perdre dans la banalité +courante de la vie. Il était distrait de la mort violente d'un +malheureux par les circonstances mêmes de cette mort, par la part +qu'il y avait et l'occupation qu'elle lui donnait. En se rendant chez +le commissaire, il se sentait aussi tranquille et libre d'esprit que +lorsqu'il allait au ministère pour y déchiffrer des dépêches. + +A neuf heures du soir, le commissaire de police pénétra dans le +jardin avec son secrétaire et un agent de police. Le médecin de la +ville, M. Hibry, arriva au même moment. Déjà, par l'industrie de +madame Simonneau, toujours intéressée aux fournitures, la maison +exhalait une violente odeur de phénol et brillait de bougies +allumées. Et madame Simonneau s'agitait dans un pressant désir de +procurer au mort un crucifix et un rameau de buis bénit. A la clarté +d'une bougie, le médecin examina le cadavre. + +C'était un gros homme, au teint rouge et à la respiration forte, qui +venait de dîner. + +--La balle, de gros calibre, dit-il, a pénétré par la voûte +palatine, elle a traversé le cerveau, et elle est venue briser le +pariétal gauche, emportant une partie de la substance cérébrale et +faisant sauter un morceau du crâne. La mort a été instantanée. + +Il remit la bougie à madame Simonneau, et poursuivit: + +--Des éclats du crâne ont été projetés à une certaine distance. +On pourra les retrouver dans le jardin. Je conjecture que la balle +était ronde. Une balle conique aurait causé moins de ravages. + +Cependant le commissaire, M. Josse-Arbrissel, grand et maigre, à +longue moustache grise, ne semblait ni voir ni entendre. Un chien +hurlait devant la grille. + +--La direction de la blessure, dit le médecin, ainsi que les doigts +de la main droite encore repliés, prouvent surabondamment le suicide. + +Il alluma un cigare. + +--Nous sommes suffisamment édifiés, dit le commissaire. + +--Je regrette, messieurs, de vous avoir dérangés, dit Robert de +Ligny, et je vous remercie de la bonne grâce avec laquelle vous avez +rempli votre office. + +Le secrétaire du commissariat et l'agent de police, conduits par +madame Simonneau, montèrent le corps au premier étage. + +M. Josse-Arbrissel se mordait les ongles et regardait dans le vague. + +--Un drame de la jalousie, dit-il, rien de plus commun. Nous avons +ici, à Neuilly, une moyenne constante de morts volontaires. Sur +cent suicides, trente ont pour cause le jeu. Le reste est dû à des +désespoirs d'amour, à la misère ou à des maladies incurables. + +--Chevalier? demanda le docteur Hibry, qui était amateur de +spectacles, Chevalier? attendez donc, je l'ai vu... Je l'ai vu dans un +bénéfice, aux Variétés. Parfaitement. Il récitait un monologue. + +Le chien hurlait devant la grille. + +--On ne peut s'imaginer, reprit le commissaire, les ravages que le +pari mutuel exerce dans cette commune. Je n'exagère pas, trente pour +cent au bas mot des suicides que je constate sont causés par le jeu. +Tout le monde joue, ici. Autant de boutiques de coiffeurs, autant +d'agences clandestines. Pas plus tard que la semaine dernière, un +concierge de l'avenue du Roule a été trouvé pendu dans le Bois. +Encore, les ouvriers, les domestiques, les petits employés qui +jouent, ne sont pas réduits à se tuer. Ils changent de quartier, ils +disparaissent. Mais un homme établi, un fonctionnaire que le jeu a +ruiné, qui est accablé de dettes criardes, menacé de saisie et +sous le coup de plaintes au parquet, il ne peut pas disparaître. Que +voulez-vous qu'il devienne? + +--J'y suis! s'écria le docteur. Il récita _le Duel dans la Savane_. +On est un peu fatigué des monologues; mais celui-là est très +drôle. Vous vous rappelez: «Voulez-vous vous battre à l'épée? +Non, monsieur. Au pistolet? Non, monsieur. Au sabre, au couteau? +Non, monsieur. Alors je vois ce que vous voulez. Vous n'êtes pas +dégoûté. Vous voulez le duel dans la savane. J'y consens. Nous +remplacerons la savane par une maison à cinq étages. Vous êtes +autorisé à vous dissimuler dans le feuillage.» Chevalier disait +très drôlement _le Duel dans la Savane_. Il m'a beaucoup amusé ce +soir-là. Il est vrai que je suis bon public. J'adore le théâtre. + +Le commissaire de police n'entendait pas. Il suivait sa pensée. + +--On ne saura jamais ce que le pari mutuel dévore par année de +fortunes et d'existences. Le jeu ne lâche jamais ses victimes; quand +il leur a tout pris, il reste leur unique espérance. En effet, par +quel autre moyen peut-on espérer?... + +Il s'arrêta de parler, tendit l'oreille au cri lointain d'un +camelot, se jeta sur l'avenue à la poursuite de l'ombre fuyante +et glapissante, l'appela, lui arracha un journal de courses qu'il +déploya sous un bec de gaz pour y chercher des noms de chevaux, +_Fleur-des-pois_, _la Châtelaine_, _Lucrèce_. Puis, l'œil hagard, +les mains tremblantes, stupide, assommé, il laissa tomber la feuille: +son cheval ne gagnait pas. + +Et le docteur Hibry, en l'observant de loin, songeait que, médecin +des morts, il pourrait bien être appelé un jour à constater le +suicide de son commissaire de police, et il se déterminait par avance +à conclure autant que possible à la mort accidentelle. + +Tout à coup, saisissant son parapluie: + +--Je file. On m'a donné pour ce soir une place à l'Opéra-Comique. +Ce serait dommage de la perdre. + + +Avant de quitter la maison, Ligny demanda à madame Simonneau: + +--Où l'avez-vous mis? + +--Dans le lit, répondit madame Simonneau. C'était plus convenable. + +Il ne fit point d'objection, et, levant les yeux sur la façade de la +maison, il vit aux fenêtres de la chambre à coucher, à travers +les rideaux de mousseline, la lueur des deux bougies que la femme de +ménage avait allumées sur la table de nuit. + +--On pourrait peut-être, dit-il, faire venir une religieuse pour le +veiller. + +--C'est inutile, répondit madame Simonneau qui avait invité des +voisines et commandé son vin et son fricot, c'est inutile: je le +veillerai moi-même. + +Ligny n'insista pas. + +Le chien hurlait encore devant la grille. + +En regagnant à pied la barrière, il vit sur Paris une lueur rouge +qui remplissait tout le ciel. Aux faîtes des cheminées, les tuyaux +se dressaient, grotesques et noirs, devant cette brume ardente et +semblaient regarder avec une familiarité ridicule l'embrasement +mystérieux d'un monde. Les rares passants qu'il rencontra sur le +boulevard allaient tranquillement, sans lever la tête. Bien qu'il +sût que, dans les nuits des villes, souvent l'air humide reflète les +lumières et se colore de cette lueur égale qui ne palpite pas, il +s'imaginait voir le reflet d'un immense incendie. Il acceptait sans +réflexion que Paris s'abîmât dans une conflagration prodigieuse; +il trouvait naturel que la catastrophe intime à laquelle il était +mêlé se confondît avec un désastre public et que cette nuit, +enfin, fût pour tout un peuple, comme pour lui-même, une nuit +sinistre. + +Ayant très faim, il prit une voiture à la barrière et se fit +conduire à une taverne de la rue Royale. Dans la salle lumineuse et +chaude, il ressentit une impression de bien-être. Après avoir fait +son menu, il ouvrit un journal du soir et vit, dans le compte rendu +des Chambres, que son ministre avait prononcé un discours. En +parcourant ce discours, il étouffa un petit rire; il se rappelait +certaines histoires, contées au quai d'Orsay. Le ministre des +Affaires étrangères était amoureux de madame de Neuilles, cocotte +vieillie, haussée par la rumeur publique à l'état d'aventurière et +d'espionne. Il essayait, disait-on, sur elle les discours qu'il devait +prononcer devant le Parlement. Ligny, qui avait été un peu l'amant, +autrefois, de madame de Neuilles, se figurait l'homme d'État en +chemise récitant à son amie cette déclaration: «Non certes, je +ne méconnais pas les justes susceptibilités du sentiment national. +Résolument pacifique, mais soucieux de l'honneur de la France, le +gouvernement saura, etc.» Et cette vision le mettait en gaieté. +Il tourna la page et lut: «Demain, à l'Odéon, première +représentation (à ce théâtre) de: _La Nuit du 23 octobre 1812_, +avec messieurs Durville, Maury, Romilly, Destrée, Vicar, Léon Clim, +Valroche, Aman, Chevalier... + + + + +VIII + + +Le lendemain, à une heure, au foyer du théâtre, on répétait _la +Grille_ pour la première fois. Une lumière triste s'amortissait sur +les pierres grises de la voûte, des tribunes et des colonnes. Dans +la majesté maussade de cette pâle architecture, sous la statue +de Racine, les acteurs principaux lisaient leurs rôles, qu'ils ne +savaient pas encore, devant Pradel, directeur du théâtre, Romilly, +directeur de la scène, et Constantin Marc, auteur de la pièce, +assis tous trois sur un canapé de velours rouge, tandis que, d'une +banquette reculée dans un entre-colonnement, s'exhalaient les haines +attentives et les jalousies chuchotantes des actrices sacrifiées. +L'amoureux, Paul Delage, déchiffrait péniblement une réplique: + +»--Je reconnais le château aux murs de brique, aux toits d'ardoise, +le parc où j'ai si souvent enlacé, sur l'écorce des arbres, son +chiffre et le mien, l'étang dont les eaux endormies... + +Fagette reprenait: + +»--Craignez, Aimeri, que le château ne vous reconnaisse pas, que +le parc ait oublié votre nom, que l'étang murmure: «Quel est cet +étranger?» + +Mais elle était enrhumée et lisait sur une copie pleine de fautes. + +--Ne restez pas là, Fagette: c'est le pavillon rustique, dit Romilly. + +--Comment voulez-vous que je le sache? + +--On a mis une chaise. + +»--... Que l'étang murmure: «Quel est cet étranger?» + +--Mademoiselle Nanteuil, à vous... Où est donc Nanteuil?... +Nanteuil! + +Nanteuil parut, emmitouflée dans ses fourrures, son petit sac et son +rôle à la main, blanche comme un linge, les yeux battus, les +jambes molles. Elle avait passé une nuit pleine d'épouvantes. Tout +éveillée, elle avait vu le mort entrer dans sa chambre. + +Elle demanda: + +--Par où est-ce que j'entre? + +--Par la droite. + +--C'est bon. + +Et elle lut: + +»--Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin. Je n'en +sais pas la cause. Pourriez-vous me la dire? + +Delage lut sa réplique; + +»--C'est peut-être, Cécile, par une permission spéciale de la +Providence ou de la destinée. Le Dieu qui vous aime vous laisse le +sourire à l'heure des larmes et des grincements de dents. + +--Nanteuil, tu passes, ma mignonne, dit Romilly. Delage, efface-toi un +peu pour la laisser passer. + +Nanteuil passa: + +»--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? Nos jours sont ce que +nous les faisons. Ils ne sont terribles que pour les méchants. + +Romilly interrompit: + +--Delage, efface-toi un peu, fais attention de ne pas la cacher aux +spectateurs... Reprends, Nanteuil. + +Nanteuil reprit: + +»--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? Nos jours sont ce que +nous les faisons. Ils ne sont terribles que pour les méchants. + +Constantin Marc ne reconnaissait plus son œuvre, n'entendait plus +même le son de ses phrases bien-aimées, qu'il s'était répétées +tant de fois à lui-même dans ses bois du Vivarais. Étonné, +stupide, il se taisait. + +Nanteuil passa gentiment et se remit à lire: + +»--Vous me jugerez peut-être bien folle, Aimeri; dans le couvent où +j'ai été élevée, j'ai souvent envié le sort des victimes. + +Delage donna sa réplique; mais il sauta un feuillet de la copie: + +»--Le temps est superbe. Déjà les invités vont et viennent dans le +jardin. + +Il fallut tout reprendre: + +»--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri... + +Et ils allaient, sans s'inquiéter de comprendre, mais attentifs +à régler leurs mouvements, comme s'ils étudiaient des figures de +danse. + +--Dans l'intérêt de la pièce, il faudra faire des coupures, dit +Pradel à l'auteur consterné. + +Et Delage poursuivait: + +»--Ne m'accusez point, Cécile: j'eus pour vous une amitié +d'enfance, une de ces amitiés fraternelles, qui donnent à l'amour +qu'elles font naître l'apparence inquiétante de l'inceste. + +--L'inceste! s'écria Pradel. Vous ne pouvez pas laisser l'inceste, +monsieur Constantin Marc. Le public a des susceptibilités que vous +ne soupçonnez, pas. Et puis, il faut intervertir l'ordre des deux +répliques qui viennent ensuite. L'optique de la scène l'exige. + +La répétition fut interrompue. Romilly, avisant Durville qui, dans +une embrasure, contait des histoires joyeuses: + +--Durville, vous pouvez vous en aller. On ne répétera pas le +«deux» aujourd'hui. + +Avant de se retirer, le vieux comédien alla serrer la main à +Nanteuil. Jugeant opportun de lui apporter l'expression de sa +douloureuse sympathie, il se fit des yeux noyés, comme eût fait à +sa place tout porteur de condoléances. Mais il se les fit bien. Ses +prunelles nageaient dans leurs orbites, pareilles à la lune dans +les nuées. Les coins abattus de ses lèvres tombaient dans deux plis +profonds qui les prolongeaient jusqu'au bas du menton. Il avait l'air +vraiment affligé. + +--Ma pauvre mignonne, soupira-t-il, je te plains, va!... De voir un +être pour lequel on a éprouvé un... sentiment... avec lequel on +a... vécu dans l'intimité... de le voir emporté par un coup... +tragique, c'est rude... c'est terrible!... + +Et il lui tendait ses mains compatissantes. + +Nanteuil, énervée, serrant dans ses poings son petit mouchoir et son +manuscrit, lui tourna le dos et siffla entre ses dents: + +--Vieil idiot! + +Fagette la prit par la taille, la mena doucement à l'écart au pied +de la statue de Racine et lui souffla dans l'oreille: + +--Ma chérie, écoute-moi! Il faut absolument étouffer cette +affaire-là. On ne parle pas d'autre chose. Si tu laisses dire le +monde, on fera de toi la veuve Chevalier pour la vie. + +Et, comme elle avait du style, elle ajouta: + +--Je te connais, je suis ta meilleure amie. Je sais ce que tu vaux. +Mais prends garde, Félicie: les femmes ont le prix qu'elles se +donnent. + +Tous les traits de Fagette portèrent. Nanteuil, les joues en feu, +retint ses larmes. Trop jeune pour posséder ou même souhaiter la +prudence qui vient aux comédiennes célèbres quand elles sont en +âge de passer femmes du monde, elle était pleine d'amour-propre, et, +depuis qu'elle aimait, elle avait envie d'effacer de son passé toute +inélégance; elle sentait que Chevalier, en se suicidant pour elle, +avait agi publiquement à son égard avec une familiarité qui la +rendait ridicule. Ne sachant pas encore que tout s'oublie et se perd +au cours rapide des heures, que toutes nos actions coulent comme l'eau +des fleuves entre des rivages sans mémoire, elle songeait, irritée +et triste, aux pieds de Jean Racine, qui entendait ses douleurs. + +--Regarde-la donc, dit madame Marie-Laure au jeune Delage. Elle a +envie de pleurer. Je la comprends. Un homme s'est tué pour moi. J'en +ai été très ennuyée. C'était un comte. + +--Reprenons, dit Pradel... Mademoiselle Nanteuil, allons! donnez votre +réplique. + +Et Nanteuil: + +»--Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin... + +Soudain, madame Doulce parut. Grande et douloureuse, elle laissa +tomber ces mots: + +--Une bien triste nouvelle. Le curé lui refuse l'entrée de son +église. + +Chevalier n'ayant plus de parents, hors une sœur ouvrière à Pantin, +madame Doulce s'était chargée de commander l'enterrement, aux frais +des comédiens. + +On l'entourait. Elle reprit: + +--L'Église le repousse comme un maudit. C'est affreux! + +--Pourquoi? demanda Romilly. + +Madame Doulce répondit très bas et comme à regret: + +--Parce qu'il s'est suicidé. + +--Il faut arranger ça, dit Pradel. + +Romilly montra de l'empressement. + +--Le curé me connaît, dit-il; c'est un brave homme. Je vais donner +un coup de pied jusqu'à Saint-Étienne-du-Mont et je serais bien +surpris si... + +Madame Doulce secoua tristement la tête; + +--Tout est inutile. + +--Il faut pourtant que nous ayons un service religieux, dit Romilly, +avec l'autorité d'un directeur de la scène. + +--Certes, dit madame Doulce. + +Madame Marie-Laure, agitée, pensait qu'on pouvait forcer les prêtres +à dire une messe. + +--Restons calmes, dit Pradel, en caressant sa barbe vénérable. Sous +Louis XVIII, le peuple enfonça les portes de Saint-Roch, fermées au +cercueil de mademoiselle Raucourt. Les temps et les circonstances sont +autres. Usons de moyens plus doux. + +Constantin Marc, voyant, plein de regrets, sa pièce abandonnée, +s'était approché, lui aussi, de madame Doulce; il lui demanda: + +--Pourquoi voulez-vous que Chevalier soit béni par l'Église? Pour +ma part, je suis catholique. Chez moi, ce n'est pas une foi, c'est un +système, et je considère comme un devoir de participer à toutes les +pratiques extérieures du culte. Je suis pour toutes les autorités, +pour le juge, pour le soldat, pour le prêtre. Je ne puis donc être +suspect de favoriser les enterrements civils. Mais je ne +comprends guère que vous vous obstiniez à offrir au curé de +Saint-Étienne-du-Mont un mort qu'il repousse. Pourquoi voulez-vous +donc que ce malheureux Chevalier aille à l'église? + +--Pourquoi? répondit madame Doulce. Pour le salut de son âme et +parce que c'est plus convenable. + +--Ce qui serait convenable, répliqua Constantin Marc, ce serait +d'obéir aux lois de l'Église, qui excommunie les suicidés. + +--Monsieur Constantin Marc, avez-vous lu _les Soirées de Neuilly_? +demanda Pradel qui était grand bouquineur et liseur. Vous n'avez pas +lu _les Soirées de Neuilly_, par M. de Fongeray? Vous avez eu tort. +C'est un livre curieux, qu'on trouve parfois encore sur les quais. Il +est orné d'une lithographie d'Henry Monnier représentant, je ne sais +pourquoi, Stendhal en caricature. Fongeray est le pseudonyme de deux +libéraux de la Restauration, Dittmer et Cavé. Cet ouvrage se compose +de comédies et de drames qui ne peuvent être joués, mais qui +contiennent des scènes de mœurs fort intéressantes. Vous y verrez +comment, sous le règne de Charles X, un vicaire d'une des églises de +Paris, l'abbé Mouchaud, refusa d'enterrer une dame pieuse et voulut +à toute force enterrer un athée. Madame d'Hautefeuille était +pieuse, mais elle possédait des biens nationaux. Elle mourut +administrée par un prêtre janséniste. C'est pourquoi après sa mort +elle ne fut pas reçue par l'abbé Mouchaud dans l'église où elle +avait passé sa vie. En même temps que madame d'Hautefeuille, sur la +même paroisse, un gros banquier, monsieur Dubourg, se laissa mourir. +Par son testament, il avait ordonné qu'on le portât directement au +cimetière. «C'est un catholique, pensa l'abbé Mouchaud, il nous +appartient.» Aussitôt il fit un paquet de son étole et de son +surplis, courut chez le mort, lui donna l'extrême-onction et l'amena +dans son église. + +--Eh bien! répondit Constantin Marc, ce vicaire était un excellent +politique. Les athées ne sont pas pour l'Église des ennemis +redoutables. Ce ne sont pas des adversaires. Ils ne peuvent élever +une Église contre elle, et ils n'y songent pas. Il y a eu de tout +temps des athées parmi les chefs et les princes de l'Église, et +plusieurs d'entre eux ont rendu à la papauté d'éclatants services. +Au contraire, quiconque ne se soumet pas strictement à la discipline +ecclésiastique et rompt sur un point avec la tradition, quiconque +oppose une foi à la foi, une opinion, une pratique à l'opinion +reçue et à la pratique commune, est une cause de désordre, une +menace de péril, et doit être extirpé. Le vicaire Mouchaud l'avait +compris. Il fallait en faire un évêque et un cardinal. + +Madame Doulce avait eu l'art de ne pas tout dire à la fois; elle +ajouta: + +--Je ne me suis pas laissé abattre par la résistance de monsieur le +curé. J'ai prié, j'ai supplié. Et il m'a répondu: «Nous sommes +respectueusement soumis à l'ordinaire. Allez à l'archevêché. Je +ferai ce que Monseigneur m'ordonnera.» Il ne me reste plus qu'à +suivre ce conseil. Je cours à l'archevêché. + +--Travaillons, dit Pradel. + +Romilly appela Nanteuil: + +--Nanteuil, allons, Nanteuil, reprends toute ta scène. + +Et Nanteuil reprit: + +»--Mon cousin, je me suis éveillée toute joyeuse ce matin... + + + + +IX + + +Ce qui rendait difficiles les négociations du Théâtre avec +l'Église, c'était l'éclat donné par les journaux au suicide du +boulevard de Villiers. Les reporters en avaient publié toutes les +circonstances, et, comme le disait M. l'abbé Mirabelle, second +vicaire de l'archevêque, au point où en étaient les choses, ouvrir +à Chevalier les portes de sa paroisse, c'était publier le droit des +excommuniés aux prières de l'Église. + +D'ailleurs M. Mirabelle qui se montra, dans cette affaire, plein de +sagesse et de prudence, indiqua la voie. + +--Vous comprenez bien, dit-il à madame Doulce, que ce n'est pas +l'opinion des journaux qui peut nous toucher. Elle nous est absolument +indifférente, et nous ne nous inquiétons en aucune matière de ce +que cinquante feuilles publiques disent de ce malheureux jeune homme. +Que les journalistes aient servi ou trahi la vérité, c'est leur +affaire et non la mienne. J'ignore et veux ignorer ce qu'ils ont +écrit. Mais le fait du suicide est notoire. Vous ne pouvez le +contester. Il conviendrait maintenant d'examiner de près, avec les +lumières de la science, les circonstances dans lesquelles ce fait a +été accompli. Ne vous étonnez pas que j'invoque ainsi la science. +Elle n'a pas de meilleure amie que la religion. Or la science +médicale peut nous être ici d'un grand secours. Vous allez tout de +suite le comprendre. L'Église ne retranche de son sein le suicidé +qu'en tant que le suicide constitue un acte de désespoir. Les fous +qui attentent à leur vie ne sont pas des désespérés, et l'Église +ne leur refuse point ses prières: elle prie pour tous les malheureux. +Ah! s'il pouvait être établi que ce pauvre enfant a agi sous +l'influence d'une fièvre chaude ou d'une maladie mentale, si un +médecin était à même de certifier que cet infortuné ne jouissait +pas de sa raison lorsqu'il se détruisit de ses propres mains, le +service religieux serait célébré sans obstacle. + +Ayant recueilli ces paroles de M. l'abbé Mirabelle, madame Doulce +courut au théâtre. La répétition de _la Grille_ était terminée. +Elle trouva Pradel dans son cabinet avec deux jeunes actrices, qui +lui demandaient l'une un engagement, l'autre un congé. Il refusait, +conformément à son principe de ne jamais accueillir une demande +qu'après l'avoir d'abord rejetée. Il donnait ainsi du prix aux +moindres choses qu'il accordait. Ses yeux luisants et sa barbe de +patriarche, ses façons à la fois amoureuses et paternelles le +faisaient ressembler à Loth, tel qu'on le voit entre ses deux filles +dans les estampes des vieux maîtres. Posée sur la table, une amphore +de carton doré aidait à l'illusion. + +--Ce n'est pas possible, disait-il à chacune; ce n'est vraiment pas +possible, mon enfant... Enfin revenez demain. + +Après les avoir congédiées, il demanda, tout en signant des +lettres: + +--Eh bien! madame Doulce, quelles nouvelles? + +Constantin Marc, survenu avec Nanteuil, s'écria précipitamment: + +--Et mes décors? Monsieur Pradel! + +Puis il décrivit pour la vingtième fois le paysage sur lequel devait +se lever la toile. + +--Au premier plan, un vieux parc. Les troncs des grands arbres, +du côté du nord, sont verdis par la mousse. Il faut qu'on sente +l'humidité de la terre. + +Et le directeur répondit: + +--Soyez sûr qu'on fera tout ce qu'il sera possible de faire et que ce +sera très convenable... Eh bien! madame Doulce, quelles nouvelles? + +--Il y a une lueur d'espérance, répondit-elle. + +--Au fond, dans une brume légère, dit l'auteur, les pierres grises +et les toits d'ardoise fine de l'Abbaye-aux-Dames... + +--Parfaitement. Asseyez-vous donc, madame Doulce, je suis à vous. + +--J'ai reçu, à l'archevêché, le meilleur accueil, dit madame +Doulce. + +--Monsieur Pradel, il est nécessaire que les murs de l'Abbaye +paraissent sourds, profonds et pourtant subtilisés par la brume du +soir. Un ciel d'or pâle... + +--Monsieur l'abbé Mirabelle, reprit madame Doulce, est un prêtre de +la plus haute distinction... + +--Monsieur Marc, vous tenez beaucoup à votre ciel d'or pâle? demanda +le directeur. Continuez, madame Doulce, continuez, je vous écoute... + +--... Et, d'une politesse exquise. Il a fait une délicate allusion +aux indiscrétions des journaux... + +A ce moment, M. Marchegeay, le régisseur, bondit dans le cabinet. Ses +yeux verts étincelaient et ses moustaches rouges dansaient comme des +flammes. Il parla avec volubilité: + +--Ça recommence!... Lydie, la petite figurante, pousse des cris de +putois dans les escaliers. Elle dit que Delage a voulu la violer. +C'est bien la dixième fois depuis un mois qu'elle nous recommence +cette histoire-là. En voilà une scie! + +--Ce n'est pas tolérable dans une maison comme celle-ci, dit Pradel. +Vous ficherez Delage à l'amende... Madame Doulce, continuez, je vous +prie. + +--Monsieur l'abbé Mirabelle m'a expliqué avec une parfaite clarté +que le suicide est un acte de désespoir. + +Mais Constantin Marc demanda avec intérêt à Pradel si Lydie, la +petite figurante, était jolie. + +--Vous l'avez vue, dans _la Nuit du 23 octobre_, elle fait la femme du +peuple qui, sur la plaine de Grenelle, achète des plaisirs à madame +Ravaud. + +--Il me semble que c'est une très belle fille, dit Constantin Marc. + +--Certainement, répondit Pradel. Mais elle serait une plus belle +fille encore si elle n'avait pas les chevilles comme des poteaux. + +Constantin Marc, méditatif, reprit: + +--Et Delage l'a violée... Cet homme a le sens de l'amour. L'amour +est un acte simple et primitif. C'est la lutte, c'est la haine. La +violence y est nécessaire. L'amour par le consentement mutuel n'est +qu'une fastidieuse corvée. + +Et il s'écria, très excité: + +--Delage est prodigieux! + +--Ne vous emballez pas, dit Pradel. Cette petite Lydie aguiche mes +acteurs dans sa loge, puis, tout à coup, elle crie qu'on la viole +pour qu'on lui donne de l'argent... C'est son amant qui lui a +appris le truc, et qui touche la galette... Vous disiez donc, madame +Doulce... + +--Après une longue et intéressante conversation, reprit madame +Doulce, monsieur l'abbé Mirabelle m'a fait entrevoir une solution +favorable. Il m'a donné à entendre que, pour lever toutes les +difficultés, il suffirait qu'un médecin attestât que Chevalier +n'avait pas toute sa raison et n'était pas responsable de ses actes. + +--Mais, observa Pradel, Chevalier n'était pas fou. Il avait toute sa +raison. + +--Ce n'est pas à nous de le dire, répliqua madame Doulce. Et qu'en +savons-nous? + +--Non, dit Nanteuil, il n'avait pas toute sa raison. + +Pradel haussa les épaules: + +--Après tout, c'est possible. La folie et la raison, c'est affaire +d'appréciation... A qui pourrait-on bien demander un certificat? + +Madame Doulce et Pradel se rappelèrent successivement trois +médecins; mais ils ne purent trouver l'adresse du premier; le second +avait un mauvais caractère et l'on reconnut que le troisième était +mort. + +Nanteuil dit qu'il fallait s'adresser au docteur Trublet. + +--C'est une idée! s'écria Pradel. Allons demander un certificat au +docteur Socrate... Quel jour sommes-nous?... Vendredi. C'est son jour +de consultation. Nous le trouverons chez lui. + + +Le docteur Trublet logeait dans une vieille maison, au plus haut de +la rue de Seine. Pradel emmena Nanteuil, dans l'idée que Socrate ne +refuserait rien à une jolie femme. Constantin Marc, qui ne pouvait +vivre, à Paris, loin des comédiens, les accompagna. L'affaire +Chevalier commençait à l'amuser. Il la trouvait comique, +c'est-à-dire appartenant aux comédiens. Bien que l'heure de la +consultation fût passée, le salon du docteur était encore plein de +gens qui voulaient être guéris. Trublet les renvoya et reçut, dans +son cabinet, les gens de théâtre. Il se tenait devant une table +encombrée de livres et de papiers. Contre la fenêtre, un fauteuil +articulé s'étalait, infirme et cynique. Le directeur de l'Odéon +exposa l'objet de sa visite, et il conclut: + +--Le service de Chevalier ne sera célébré à l'église que si +vous attestez que ce malheureux garçon ne jouissait pas de toute sa +raison. + +Le docteur Trublet déclara que Chevalier pouvait bien se passer du +service religieux. + +--Adrienne Lecouvreur, qui valait mieux que lui, s'en est passée. +Mademoiselle Monime, après sa mort, n'eut point de messe et, comme +vous savez, on lui refusa «l'honneur de pourrir dans un vilain +cimetière, avec tous les gueux du quartier». Elle ne s'en trouva pas +plus mal. + +--Vous n'ignorez pas, docteur Socrate, répondit Pradel, que les +comédiens sont les plus religieux des hommes. Mes pensionnaires +seraient désolés s'ils ne pouvaient assister à la messe de leur +camarade. Ils se sont déjà assuré le concours de plusieurs artistes +lyriques et la musique sera très belle. + +--Ça, c'est une raison, dit Trublet. Je n'y contredis pas. Charles +Monselet, qui était un homme d'esprit, songea, peu d'heures avant +sa mort, à sa messe en musique. «Je connais beaucoup d'artistes de +l'Opéra, dit-il, j'aurai un _Pie Jesu_ aux truffes.» Mais, puisque +l'archevêché n'autorise pas, cette fois, le concert spirituel, il +conviendrait de le remettre à une autre occasion. + +--Pour ce qui est de moi, répliqua le directeur, je n'ai aucune +croyance religieuse. Mais je considère que l'Église et le Théâtre +sont deux grandes puissances sociales et qu'il y a intérêt à ce +qu'elles soient amies et alliées. Je ne manque jamais, pour ma part, +une occasion de sceller l'alliance. Au prochain carême, je ferai lire +par Durville un sermon de Bourdaloue. Je suis subventionné: je dois +être concordataire. + +»Et puis, quoi qu'on en dise, le catholicisme est encore la forme la +plus acceptable de l'indifférence religieuse. + +--Eh bien! objecta Constantin Marc, si vous voulez montrer de la +déférence à l'Église, pourquoi lui poussez-vous, de force ou de +ruse, un cercueil dont elle ne veut pas? + +Le docteur parla dans le même sentiment et finit par dire: + +--Mon cher Pradel, ne vous occupez donc pas de cette affaire-là. + +Mais alors Nanteuil, les yeux ardents, la voix sifflante: + +--Il faut qu'il aille à l'église, docteur; signez ce qu'on vous +demande, écrivez qu'il n'avait pas sa raison. Je vous en prie. + +Il n'y avait pas que de la religion dans ce désir. Il s'y mêlait un +sentiment intime et un fond obscur de vieilles croyances, ignorées +d'elle-même. Elle espérait que, porté à l'église, aspergé d'eau +bénite, Chevalier serait apaisé, deviendrait un bon mort et ne +la tourmenterait plus. Elle craignait, au contraire, que, privé de +bénédictions et de prières, il n'errât sans cesse autour d'elle, +maudit et malfaisant. Et, plus simplement, dans sa peur de le revoir, +elle voulait que les prêtres aussi prissent soin de l'enterrer, que +tout le monde s'y mît, pour qu'il le fût davantage, autant qu'il +était possible et tout à fait. Ses lèvres tremblaient; elle tordait +ses mains jointes. + +Trublet, vieux connaisseur, la regardait avec intérêt. Il avait +l'intelligence et le goût de la machine féminine. Celle-ci le +ravissait. En l'observant, sa face camuse brillait de plaisir. + +--Soyez tranquille, mon enfant. Il y a toujours moyen de s'entendre +avec l'Église. Ce que vous me demandez n'est pas dans mes +attributions; je suis un médecin laïque. Mais nous avons +aujourd'hui, Dieu merci! des médecins religieux qui envoient leurs +malades aux eaux ecclésiastiques et dont la fonction spéciale est de +constater les guérisons miraculeuses. J'en connais un qui loge +dans le quartier; je vais vous donner son adresse. Allez le voir, +l'évêché n'a rien à lui refuser. Il arrangera votre affaire. + +--Non pas, dit Pradel, vous avez donné vos soins à ce malheureux +Chevalier. C'est à vous de délivrer un certificat. + +Romilly approuva: + +--Évidemment, docteur. Vous êtes médecin du théâtre. Il faut +laver son linge sale en famille. + +Et Nanteuil tourna vers Socrate un regard de prière. + +--Mais, demanda Trublet, qu'est-ce que vous voulez que je dise? + +--C'est bien simple, répondit Pradel. Dites qu'il était, dans une +certaine mesure, irresponsable. + +--Vous me sollicitez bonnement à parler comme un médecin des +tribunaux. C'est trop exiger de moi. + +--Vous croyez donc, docteur, que Chevalier était en possession de sa +pleine et entière responsabilité morale? + +--Je crois, au contraire, qu'il n'était responsable de ses actes à +aucun degré. + +--Alors?... + +--Mais je crois aussi qu'il ne différait nullement en cela de +vous, de moi, de tous les autres hommes. Mes confrères légistes +distinguent entre les responsabilités individuelles. Ils ont des +procédés pour reconnaître les responsabilités pleines et celles +auxquelles il manque un ou plusieurs quartiers. Il est remarquable, +d'ailleurs, que, pour faire condamner un malheureux, ils lui trouvent +toujours une pleine responsabilité... Et la leur, elle est donc +pleine... comme la lune? + +Et le docteur Socrate développa devant les gens de théâtre +étonnés une ample théorie du déterminisme universel. Il remonta +jusqu'aux origines de la vie. Et, semblable au Silène de Virgile qui, +barbouillé du suc des mûres, chantait à des bergers de Sicile et +à la naïade Églé l'origine du monde, il se répandit en paroles +abondantes: + +--Appeler un malheureux à répondre de ses actes!... mais quand le +système solaire n'était encore qu'une pâle nébuleuse, formant dans +l'éther une couronne légère d'une circonférence mille fois plus +vaste que l'orbite de Neptune, il y avait belle lurette que nous +étions tous conditionnés, déterminés, destinés irrévocablement +et que votre responsabilité, ma chère enfant, la mienne, celle de +Chevalier, celle de tous les hommes, était, non pas atténuée, +mais abolie d'avance. Tous nos mouvements, causés par des mouvements +antérieurs de la matière, sont soumis aux lois qui gouvernent les +forces cosmiques, et la mécanique humaine n'est qu'un cas particulier +de la mécanique universelle. + +Il montra de la main une armoire fermée: + +--J'ai là, en bouteilles, de quoi transformer, abolir ou exaspérer +la volonté de cinquante mille hommes. + +--Ce ne serait pas de jeu, objecta Pradel. + +--J'en conviens, ce ne serait pas de jeu. Mais ces substances ne +sont pas essentiellement des produits de laboratoire. Le laboratoire +combine, il ne crée rien. Ces substances sont éparses dans la +nature. A l'état libre, elles nous enveloppent et nous pénètrent, +elles déterminent notre volonté: elles conditionnent notre libre +arbitre, qui n'est que l'illusion causée en nous par l'ignorance de +nos déterminations. + +--Qu'est-ce que vous dites? demanda Pradel ahuri. + +--Je dis que la volonté est une illusion causée par l'ignorance où +nous sommes des causes qui nous obligent à vouloir. Ce qui veut +en nous, ce n'est pas nous, ce sont des myriades de cellules d'une +activité prodigieuse, que nous ne connaissons pas, qui ne nous +connaissent pas, qui s'ignorent les unes les autres, et qui pourtant +nous constituent. Elles produisent par leur agitation d'innombrables +courants que nous appelons nos passions, nos pensées, nos joies, nos +souffrances, nos désirs, nos craintes et notre volonté. Nous nous +croyons maîtres de nous, et seulement une goutte d'alcool excite, +pour les engourdir ensuite, ces éléments par lesquels nous sentons +et voulons. + +Constantin Marc interrompit le docteur: + +--Pardon! Puisque vous parlez de l'action de l'alcool, je voudrais +vous consulter à ce sujet. Je bois un petit verre d'armagnac après +chaque repas. Ce n'est pas trop, dites-moi? + +--C'est beaucoup trop. L'alcool est un poison. Si vous avez chez vous +une bouteille d'eau-de-vie, jetez-la par la fenêtre. + +Pradel était pensif. Il estimait qu'en supprimant la volonté et la +responsabilité chez tous les hommes, le docteur Socrate lui faisait +un tort personnel. + +--Vous direz ce que vous voudrez. La volonté et la responsabilité ne +sont pas des illusions. Ce sont des réalités tangibles et fortes. Je +sais à quoi m'engage mon cahier des charges, et j'impose ma volonté +à mon personnel. + +Et il ajouta avec amertume: + +--Je crois à la volonté, à la responsabilité morale, à la +distinction du bien et du mal. Sans doute, selon vous, ce sont des +idées bêtes... + +--Assurément, répondit le docteur, ce sont des idées bêtes. Mais +elles nous sont très convenables, puisque nous sommes des bêtes. On +l'oublie toujours. Ce sont des idées bêtes, augustes et salutaires. +Les hommes ont senti que, sans ces idées, ils deviendraient tous +fous. Ils n'avaient que le choix de la bêtise ou de la fureur. Ils +ont raisonnablement choisi la bêtise. Tel est le fondement des idées +morales. + +--Quel paradoxe! s'écria Romilly. + +Le docteur poursuivit avec sérénité: + +--La distinction du bien et du mal dans les sociétés humaines +n'est jamais sortie de l'empirisme le plus grossier. Elle a été +constituée dans un esprit tout pratique et par simple commodité. +Nous ne nous en préoccupons pas pour un cristal ou pour un arbre. +Nous pratiquons l'indifférence morale à l'endroit des animaux. +Nous la pratiquons à l'endroit des sauvages. Cela nous permet de +les exterminer sans remords. C'est ce qu'on appelle la politique +coloniale. On ne voit pas non plus que les croyants exigent de leur +dieu une haute moralité. Dans l'état actuel de la société, ils +n'admettraient pas volontiers qu'il fût libidineux et se compromît +avec des femmes; mais ils trouvent bon qu'il soit vindicatif et cruel. +La morale est le consentement mutuel à garder ce qu'on a, terre, +maisons, meubles, femmes, et notre vie. Elle n'implique chez ceux +qui s'y soumettent aucun effort particulier d'intelligence ou de +caractère. Elle est instinctive et féroce. La loi écrite la suit de +près et s'accorde assez bien avec elle. Aussi voit-on que les hommes +d'un grand cœur ou d'un beau génie furent presque tous accusés +d'impiété et, comme Socrate, fils de Phénarète, et Benoît Malon, +frappés par la justice de leur pays. Et l'on peut dire qu'un +homme qui n'a pas été condamné tout au moins à la prison honore +médiocrement sa patrie. + +--Il y a des exceptions, dit Pradel. + +--Il y en a peu, répondit le docteur Trublet. + +Mais Nanteuil suivait son idée: + +--Mon petit Socrate, vous pouvez bien attester qu'il était fou. C'est +la vérité. Il n'avait pas sa raison. Je le sais bien, moi. + +--Sans doute, il était fou, ma chère enfant. Mais c'est une question +de savoir s'il l'était plus que les autres hommes. L'histoire +tout entière de l'humanité, remplie de supplices, d'extases et de +massacres, est une histoire de déments et de furieux. + +--Docteur, demanda Constantin Marc, est-ce que par hasard vous +n'admireriez pas la guerre? C'est pourtant une chose splendide, quand +on y pense. Les animaux se dévorent simplement entre eux. Les +hommes ont imaginé de se massacrer en beauté. Ils ont appris à +s'entre-tuer avec des cuirasses étincelantes, sous des casques +surmontés de panaches et desquels tombent des crinières peintes en +rouge. Par l'usage de l'artillerie et l'art des fortifications, ils +ont introduit la chimie et les mathématiques dans la destruction +nécessaire. C'est une invention sublime. Et, puisque l'extermination +des êtres nous apparaît comme le but unique de la vie, la sagesse de +l'homme est d'avoir fait de cette extermination une jouissance et une +splendeur... Car enfin vous ne pouvez nier, docteur, que le meurtre +est une loi de la nature, et que, par conséquent, il est divin. + +A quoi le docteur Socrate répondit: + +--Nous ne sommes que de malheureux animaux et pourtant nous sommes à +nous-mêmes notre providence et nos dieux. Les animaux inférieurs, +dont les règnes immémoriaux ont précédé le nôtre sur cette +planète, l'ont transformée par leur génie et leur courage. Les +insectes ont tracé des chemins, fouillé la terre, creusé les troncs +d'arbres et les rochers, bâti des maisons, fondé des cités, +changé le sol, l'air et les eaux. Le travail des plus humbles, des +madrépores, a créé des îles et des continents. Tout changement +matériel produit un changement moral, puisque les mœurs dépendent +du milieu. La transformation que l'homme à son tour fait subir à +la terre est certes plus profonde et plus harmonieuse que les +transformations opérées par les autres animaux. Pourquoi l'humanité +ne parviendrait-elle pas à changer la nature jusqu'à la rendre +pacifique? Pourquoi l'humanité, tout infime qu'elle est et sera, ne +réussirait-elle pas un jour à supprimer ou, du moins, à régler +la concurrence vitale? Pourquoi n'abolirait-elle pas enfin la loi du +meurtre? On peut beaucoup attendre de la chimie. Pourtant je ne vous +réponds de rien. Il est possible que notre race persiste dans la +mélancolie, le délire, la manie, la démence et la stupeur jusqu'à +sa fin lamentable dans la glace et les ténèbres. Ce monde est +peut-être irrémédiablement mauvais. En tout cas, je m'y serai +bien amusé. On y jouit d'un spectacle divertissant et je commence +à croire que Chevalier était plus fou que les autres hommes d'avoir +volontairement quitté sa place. + +Nanteuil prit une plume sur le bureau et la tendit, trempée d'encre, +au docteur. + +Il commença d'écrire: + +«Ayant été plusieurs fois appelé à donner mes soins à... + +Il s'interrompit et demanda le prénom de Chevalier: + +--Aimé, répondit Nanteuil. + +»... à Aimé Chevalier, j'ai pu constater dans son économie +certains troubles de la sensibilité, de la vue et de la motilité, +indices ordinaires... + +Il alla prendre un livre sur un rayon de sa bibliothèque. + +--Ce serait un grand hasard si je ne découvrais pas de quoi confirmer +mon diagnostic dans ces leçons du professeur Ball sur les maladies +mentales. + +Il feuilleta le livre. + +--Et tenez, mon cher Romilly, voici ce que je trouve pour commencer; +à la dix-huitième leçon, page 389: «On rencontre beaucoup de fous +parmi les acteurs.» Cette observation du professeur Ball me rappelle +que l'illustre Cabanis demanda un jour au docteur Esprit Blanche si le +théâtre n'était pas une cause de folie. + +--Vraiment? demanda Romilly, inquiet. + +--N'en doutez point, répondit Trublet. Mais écoutez ce que dit à +cette même page le professeur Ball: «Il est incontestable que les +médecins sont extrêmement prédisposés à l'aliénation mentale.» +Et rien n'est plus vrai. Parmi les médecins, les prédestinés entre +tous sont les aliénistes. Il est souvent difficile de décider lequel +est le plus fou, du fou ou de son médecin. On dit aussi que les +hommes de génie sont enclins à la folie. C'est certain. Toutefois il +ne suffit pas d'être un imbécile pour être raisonnable. + +Il feuilleta un moment encore les _Leçons_ du professeur Ball, puis +il se remit à écrire: + +»... indices ordinaires de l'excitation maniaque, et, si l'on +considère que le sujet était d'un tempérament névropathique, on +aura lieu de croire que sa constitution le conduisit à la folie, qui, +selon les professeurs les plus autorisés, n'est que l'exagération +du caractère habituel de l'individu, et il n'est pas possible de lui +accorder une entière responsabilité morale.» + +Il signa et tendit le papier à Pradel: + +--Voilà qui est innocent et trop vide de sens pour contenir le +moindre mensonge. + +Pradel se leva: + +--Croyez bien, cher docteur, que nous ne vous aurions pas demandé de +mentir. + +--Pourquoi? Je suis médecin. Je tiens boutique de mensonges. Je +soulage, je console. Peut-on consoler et soulager sans mentir? + +Puis, regardant Nanteuil avec sympathie: + +--Les femmes et les médecins savent seuls combien le mensonge est +nécessaire et bienfaisant aux hommes. + +Et, comme Pradel, Constantin Marc et Romilly prenaient congé: + +--Passez donc par la salle à manger. J'ai reçu un petit fût de +vieil armagnac. Vous allez m'en dire des nouvelles. + + +Nanteuil était restée dans le cabinet du docteur. + +--Mon petit Socrate, j'ai passé une nuit affreuse. Je l'ai vu... + +--Pendant votre sommeil? + +--Non, tout éveillée. + +--Vous êtes sûre que vous ne dormiez pas? + +--J'en suis sûre. + +Il pensa lui demander si la vision avait parlé. Mais il retint la +question sur ses lèvres, de peur de suggérer à un sujet si sensible +des hallucinations de l'ouïe, qu'en raison de leur caractère +impérieux, il redoutait bien plus que les hallucinations de la vue. +Il savait la docilité des malades à obéir aux ordres que des voix +leur donnent. Renonçant à interroger Félicie, il s'avisa, à +tout hasard, de lever les scrupules de conscience qui pouvaient la +troubler. Toutefois, ayant observé que, d'ordinaire, le sentiment de +la responsabilité morale est faible chez les femmes, il n'y fit pas +grand effort et se contenta de dire légèrement: + +--Ma chère enfant, il ne faut pas vous croire responsable de la mort +de ce malheureux. Le suicide passionnel est l'aboutissant fatal d'un +état pathologique. Tout individu qui se suicide devait se suicider. +Vous n'êtes que la cause occasionnelle d'un accident déplorable +assurément, mais dont il ne faut pas exagérer l'importance. + +Il jugea que c'en était assez sur ce point et s'appliqua tout de +suite à dissiper les terreurs dont elle était environnée. Il +s'efforça de la persuader par des raisonnements simples qu'elle +voyait des images sans réalité, purs reflets de sa propre +pensée. Pour illustrer sa démonstration, il lui conta une histoire +rassurante: + +--Un médecin anglais, lui dit-il, soignait une dame, comme vous très +intelligente, qui, comme vous, voyait des chats sous les meubles et +était visitée par des fantômes. Il la persuada que ces apparences +ne répondaient à rien. Elle le crut et ne se troubla point. Un jour +qu'après une longue retraite elle reparaissait dans le monde, entrant +dans un salon, elle vit la maîtresse de la maison qui lui montrait un +fauteuil et l'invitait à s'asseoir. Elle vit aussi, dans ce fauteuil, +un vieux gentleman narquois. Elle se dit que de ces deux personnes, +l'une était nécessairement imaginaire et, décidant que le gentleman +n'existait pas, elle s'assit dans le fauteuil. En touchant le fond, +elle respira. A compter de ce jour, elle ne vit plus aucun fantôme +d'homme ni de bête. Avec le vieux gentleman narquois, elle les avait +étouffés tous sous son séant. + +Félicie secoua la tête: + +--Ça n'a pas de rapport. + +Elle voulait dire que son fantôme à elle n'était point un vieux +monsieur falot, sur lequel on s'assied, que c'était un mort jaloux, +qui ne la visitait pas sans dessein. Mais elle craignait de parler de +ces choses, et, laissant tomber ses bras sur ses genoux, elle se tut. + +La voyant ainsi accablée et morne, il lui représenta que ces +troubles de la vision n'étaient ni rares ni bien graves, et qu'ils se +dissipaient promptement sans laisser de traces. + +--Moi aussi, ajouta-t-il, j'ai eu une vision. + +--Vous? + +--Oui, j'ai eu une vision, il y a une vingtaine d'années, en Égypte. + +Il s'aperçut qu'elle le regardait avec curiosité et il commença le +récit de son hallucination, après avoir allumé toutes les lampes +électriques, pour dissiper les fantômes de l'ombre. + +--Du temps que j'étais médecin au Caire, chaque année, au mois de +février, je remontais le Nil jusqu'à Louksor, et de là, j'allais, +avec des amis, visiter dans le désert les tombeaux et les temples. +Ces promenades à travers les sables se font à dos d'âne. La +dernière fois que je me rendis à Louksor, je louai un jeune ânier, +dont l'âne blanc, Rhamsès, était plus vigoureux que les autres. Cet +ânier, qui se nommait Sélim, était aussi plus robuste, plus svelte +et plus beau que les autres âniers. Il avait quinze ans. Ses yeux +doux et farouches brillaient sous un voile magnifique de longs cils +noirs; son visage brun était d'un ovale ferme et pur. Il marchait +pieds nus dans le désert, d'un pas qui faisait songer à ces danses +de guerriers dont parle la Bible. Tous ses mouvements avaient de la +grâce; sa gaieté de jeune animal était charmante. En piquant de la +pointe de son bâton l'échine de Rhamsès, il causait avec moi +dans un langage court, mêlé d'anglais, de français et d'arabe; il +parlait volontiers des voyageurs qu'il avait conduits et qu'il croyait +être tous des princes ou des princesses; mais si je le questionnais +sur ses parents et ses compagnons, il se taisait, d'un air +d'indifférence et d'ennui. Quand il mendiait la promesse d'un +bon baschich, le nasillement de sa voix prenait des inflexions +caressantes. Il méditait des ruses subtiles et dépensait des +trésors de prières pour se faire donner une cigarette. S'apercevant +qu'il m'était agréable que les âniers traitassent leurs animaux +avec douceur, il baisait devant moi Rhamsès sur les naseaux, et, +durant les haltes, valsait avec lui. Il se montrait parfois ingénieux +à obtenir ce qu'il désirait. Mais il était trop imprévoyant pour +jamais témoigner la moindre reconnaissance de ce qu'il avait obtenu. +Avide de piastres, il convoitait plus ardemment encore les menus +objets qui brillent et qu'on peut cacher, les épingles d'or, les +bagues, les boutons de manchettes, les briquets en nickel; quand +il voyait une chaîne d'or, son visage s'éclairait d'une lueur de +volupté. + +»L'été qui suivit fut le temps le plus dur de ma vie. Une +épidémie de choléra avait éclaté dans la Basse-Égypte. Je +courais la ville du matin au soir dans un air embrasé. Les étés +du Caire sont accablants pour les Européens. Nous traversions les +semaines les plus chaudes que j'eusse encore connues. J'appris un +jour que Sélim, amené devant le tribunal indigène du Caire, venait +d'être condamné à mort. Il avait assassiné une enfant de fellahs, +une petite fille de neuf ans, pour lui voler ses anneaux d'oreilles, +et il l'avait jetée dans une citerne. Les anneaux, tachés de sang, +avaient été retrouvés sous une grosse pierre, dans la vallée +des Rois. C'était de ces bijoux sauvages que les nubiens nomades +façonnent au marteau avec des shellings ou des pièces de quarante +sous. On me dit que Sélim serait certainement pendu, parce que la +mère de la fillette refusait le prix du sang. Le khédive en effet +n'a pas le droit de grâce, et le meurtrier, selon la loi musulmane, +ne peut racheter sa vie que si les parents de la victime acceptent +de lui une somme d'argent en compensation. J'étais trop occupé pour +penser à cette affaire. Je m'expliquai facilement que Sélim, rusé, +mais irréfléchi, caressant, insensible, eût joué avec la fillette, +lui eût arraché ses anneaux, l'eût tuée et cachée. Bientôt je +n'y songeai plus. Du vieux Caire l'épidémie s'étendait sur les +quartiers européens. Je visitais trente et quarante malades par +jour et je faisais à chacun d'abondantes injections veineuses. +Je souffrais de désordres au foie, j'étais ravagé d'anémie, je +tombais de fatigue. Pour ménager mes forces, il me fallait prendre +un peu de repos à midi. Je m'étendais, après le déjeuner, dans la +cour intérieure de ma maison et, là, je me baignais pour une heure +dans cette ombre africaine épaisse et fraîche comme de l'eau. Un +jour que j'étais couché de la sorte dans ma cour sur mon divan, au +moment où j'allumais une cigarette, je vis venir Sélim. Il souleva +de son beau bras de bronze la tenture de la porte et s'approcha de +moi, dans sa robe bleue. Il ne parlait pas, mais il souriait de +son sourire innocent et sauvage et ses lèvres d'un rouge sombre +découvraient des dents éclatantes. Ses yeux, sous l'ombre azurée +des cils, brillaient de désir en regardant ma montre posée sur la +table. + +»Je pensai qu'il s'était échappé. Et j'en étais surpris, non +que les captifs soient étroitement surveillés dans ces prisons +orientales où les hommes, les femmes, les chevaux et les chiens sont +mêlés dans des cours mal closes, sous la garde d'un soldat armé +d'un bâton. Mais les musulmans ne sont jamais tentés de fuir leur +sort. Sélim s'agenouilla avec une grâce suppliante, et approcha ses +lèvres de ma main, pour la baiser selon la coutume antique. Je +ne dormais pas et j'en eus la preuve. J'eus aussi la preuve que +l'apparition avait été courte. Quand Sélim disparut, je remarquai +que ma cigarette qui brûlait, n'avait pas encore de cendre. + +--Est-ce qu'il était mort quand vous l'avez vu? demanda Nanteuil. + +--Non pas, répondit le docteur. J'appris quelques jours après que +Sélim, dans sa prison, tressait de petites corbeilles, ou qu'il +jouait pendant de longues heures, avec un chapelet de boules de verre, +et qu'aux visiteurs européens, surpris de la douceur caressante de +ses yeux, il demandait une piastre en souriant: la justice musulmane +est lente. Il fut pendu six mois plus tard. Personne, ni lui-même, +n'y fit grande attention. J'étais alors en Europe. + +--Et depuis il n'est pas revenu? + +--Jamais. + +Nanteuil le regarda, déçue. + +--J'avais cru qu'il était venu quand il était mort. Mais du moment +qu'il était en prison, bien sûr que vous ne pouviez pas le voir chez +vous, et que c'était une idée. + +Le docteur, comprenant la pensée de Félicie, se hâta d'y répondre: + +--Ma petite Nanteuil, croyez-moi. Les fantômes des morts n'ont pas +plus de réalité que les fantômes des vivants. + +Sans prendre garde à ce qu'il disait, elle lui demanda si vraiment +c'était parce qu'il souffrait du foie qu'il avait eu une vision. Il +répondit qu'il pensait que le mauvais état des organes digestifs, +une fatigue diffuse, une tendance à la congestion, l'avaient +prédisposé. + +--Il y eut, je crois, ajouta-t-il, une cause plus immédiate. Étendu +sur mon divan, j'avais la tête très basse. Je la soulevai pour +allumer une cigarette et la laissai retomber aussitôt. Cette attitude +favorise singulièrement les hallucinations. Il suffit parfois de se +coucher la tête renversée, pour voir, pour entendre, des formes, +des sons imaginaires. C'est pourquoi je vous conseille, mon enfant, de +dormir avec un traversin et un gros oreiller. + +Elle se mit à rire. + +--Comme maman, alors!... majestueusement! + +Puis, sautant sur une autre idée: + +--Dites donc, Socrate, ce sale individu, pourquoi l'avez-vous vu +plutôt qu'un autre? Vous lui aviez loué un âne, vous n'y pensiez +plus. Et il est venu. C'est tout de même drôle. + +--Vous me demandez pourquoi celui-là plutôt qu'un autre. Je serais +bien embarrassé de vous le dire. Souvent nos visions, liées avec nos +pensées intimes, nous en présentent l'image; parfois, elles ne s'y +rattachent en rien et nous montrent une figure inattendue. + +Il l'exhorta de nouveau à ne pas se laisser effrayer par des +fantômes. + +--Les morts ne reviennent pas. Quand l'un d'eux vous apparaît, soyez +assurée que vous voyez une imagination de votre cerveau. + +Elle demanda: + +--Pouvez-vous me garantir qu'il n'y a rien après la mort? + +--Mon enfant, il n'y a rien après la mort qui puisse vous effrayer. + +Elle se leva, prit son petit sac et son manuscrit, tendit la main au +docteur: + +--Vous ne croyez à rien, vous, mon vieux Socrate. + +Il la retint un moment dans l'antichambre lui recommanda de se +ménager, de mener une vie calme et rafraîchissante, de prendre du +repos. + +--Si vous croyez que c'est facile dans notre métier!... Demain, j'ai +une répétition au foyer, une répétition sur la scène, une robe à +essayer; ce soir, je joue. Et voilà plus d'un an que je mène cette +vie-là. + + + + +X + + +Sous le grand vide réservé par la hauteur des voûtes au vol des +prières moutonnait le troupeau bigarré des êtres humains. + +Ils étaient là, tous, au pied du catafalque entouré de lumières et +couvert de fleurs: Durville, le vieux Maury, Delage, Vicar, Destrée, +Léon Clim, Valroche, Aman, Regnard, Pradel et Romilly, et Marchegeay, +le régisseur. Elles étaient là toutes, madame Ravaud, madame +Doulce, Ellen Midi, Duvernet, Herschell, Falempin, Stella, +Marie-Claire, Louise Dalle, Fagette, Nanteuil, agenouillées et +vêtues de noir, comme des élégies. Quelques-unes lisaient dans des +livres de messe. Il y en avait qui pleuraient. Toutes apportaient au +moins au cercueil de leur camarade leurs paupières battues et leur +teint blêmi par le froid du matin. Des journalistes, des acteurs, des +auteurs dramatiques, des familles entières de ces artisans qui vivent +du théâtre et une foule de curieux emplissaient la nef. + +Les chantres poussaient les cris lamentables du _Kyrie eleison_; le +prêtre baisa l'autel, se tourna vers le peuple et dit: + +--_Dominus vobiscum._ + +Romilly, enveloppant du regard le public: + +--Chevalier a une bonne salle. + +--Regarde donc Louise Dalle, dit Fagette. Pour avoir l'air en deuil, +elle a mis un waterproof en caoutchouc noir. + +Demeuré un peu en arrière avec Pradel et Constantin Marc, le docteur +Trublet faisait, à voix basse, selon sa coutume, ses essais moraux: + +--Remarquez, dit-il, que sur l'autel et autour du cercueil, on allume, +en guise de cierges, de petites veilleuses sur des queues de billard +et qu'ainsi l'on offre au Seigneur de l'huile à quinquet pour de la +cire vierge. Les hommes pieux qui vivent dans le sanctuaire ont été +de tout temps enclins à faire à leur dieu de ces petites tromperies. +L'observation n'est pas de moi; elle est, je crois, de Renan. + +Le célébrant, à droite de l'autel, récitait à voix basse: + +--_Nolumus autem vos ignorare fratres de dormientibus, ut non +contristemini, sicut et cœteri qui spem non habent._ + +--Qui est-ce qui prend le rôle de Florentin? demanda Durville à +Romilly. + +--C'est Regnard: il n'y sera pas plus mauvais que Chevalier. + +Pradel tira Trublet par la manche: + +--Docteur Socrate, je vous prie de me dire si, comme savant, comme +physiologiste, vous voyez de graves difficultés à ce que l'âme soit +immortelle. + +Il demandait cela en homme affairé et pratique qui a besoin d'un +renseignement personnel. + +--Vous savez sans doute, mon cher ami, répondit Trublet, ce que +disait à ce sujet l'oiseau de Cyrano. Un jour Cyrano de Bergerac +entendit deux oiseaux converser dans un arbre. L'un disait: «L'âme +des oiseaux est immortelle.--Ce n'est pas douteux, répliqua l'autre. +Mais ce qui ne se conçoit pas, c'est que des êtres qui n'ont ni +bec ni plumes, qui n'ont pas d'ailes et qui marchent sur deux pieds, +croient avoir, comme les oiseaux, une âme immortelle.» + +--C'est égal, dit Pradel, d'entendre l'orgue, ça me f... des idées +pieuses. + +--_Requiem æternam dona eis, Domine._ + +L'auteur célèbre de la _Nuit du 23 octobre 1812_ apparut dans +l'église, et, au même moment, il fut partout à la fois, dans la +nef, sous le porche et dans le chœur. Comme le Diable boiteux, il +fallait qu'enfourchant sa béquille, il volât par-dessus les têtes +pour passer comme il le fit en un clin d'œil du député Morlot qui, +libre penseur, restait sur le parvis, à Marie-Claire agenouillée +sous le catafalque. + +Dans la même seconde, il chuchota aux oreilles de tous et de toutes +des paroles agiles: + +--Pradel, concevez-vous ce garçon qui plante là son rôle, un +rôle excellent, et va se suicider comme une gourde? Il se brûle la +cervelle l'avant-veille de la première. Il nous oblige à faire +un raccord et nous retarde de huit jours. Quel crétin! Il était +diablement mauvais. Mais c'est une justice à lui rendre: il sautait +bien, l'animal. Mon bon Romilly, nous faisons le raccord aujourd'hui +à deux heures. Veillez à ce que Regnard ait la copie de son rôle et +sache grimper sur les toits. Pourvu qu'il ne nous claque pas dans les +mains, comme Chevalier! S'il allait aussi se suicider, celui-là! Ne +riez pas. Il y a un sort sur certains rôles. Ainsi, dans mon _Marino +Faliero_, le gondolier Sandro se casse le bras à la répétition +générale. On me donne un autre Sandro. Il se foule le pied à la +première représentation. On m'en donne un troisième, il attrape +la fièvre typhoïde... Ma petite Nanteuil, je te confierai une +magnifique création quand tu seras aux Français. Mais j'ai juré +mes grands dieux de ne plus faire jouer une seule pièce dans ce +théâtre-ci. + +Et tout aussitôt, sous la petite porte qui ferme le chœur du côté +de l'Épitre, montrant à des confrères l'épitaphe de Racine, +scellée dans le mur, en parisien curieux des antiquités de sa ville, +il rappelait l'histoire de cette pierre; il disait que le poète avait +été enseveli, selon son désir, à Port-Royal-des-Champs, au pied +de la fosse de M. Hamon, et qu'après la destruction de l'abbaye et la +violation des sépulcres, le corps de messire Jean Racine, secrétaire +du roi, gentilhomme ordinaire de sa chambre, avait été transporté +sans honneurs à Saint-Étienne-du-Mont. Et il contait comment la +pierre tombale, portant, sous le cimier de chevalier et l'écu au +cygne d'argent, l'inscription composée par Boileau et mise en latin +par M. Dodart, avait servi de dalle dans le chœur de la petite +église de Magny-Lessart, où elle avait été trouvée en 1808. + +--La voici! ajouta-t-il. Elle était brisée en six morceaux et le +nom de Racine effacé par les souliers des paysans. On a rajusté les +fragments et refait les lettres qui manquaient. + +Sur ce sujet il s'étendait avec sa vivacité et son abondance +coutumières, tirant de sa prodigieuse mémoire une multitude de faits +curieux et d'amusantes historiettes, animant l'histoire et passionnant +l'archéologie. Son admiration et sa colère jaillissaient coup sur +coup, avec violence dans la solennité du lieu, à travers la pompe de +la cérémonie. + +--Je voudrais bien savoir, par exemple, quels sont les goujats +stupides qui ont scellé cette pierre dans ce mur. _Hic jacet nobilis +vir Johannes Racine._ Ce n'est pas vrai! Ils font mentir l'épitaphe +de l'honnête Boileau. Le corps de Racine n'est pas à cette place. +Il a été déposé dans la troisième chapelle à gauche en entrant. +Quels idiots! + +Et, soudain tranquille, il montra la pierre tombale de Pascal. + +--Elle provient du musée des Petits-Augustins. On n'aura jamais +assez de louanges pour Lenoir, qui, sous la Révolution, recueillit, +conserva... + +Il improvisa un second cours familier d'archéologie lapidaire, plus +brillant que le premier, fit de l'histoire de Pascal un drame amusant +et terrible, et disparut. Il était resté en tout dix minutes dans +l'église. + +Sur ces têtes pleines de soucis mondains et de désirs profanes le +_Dies iræ_ grondait comme un orage: + + _Mors stupebit et natura, + Quum resurget creatura + Judicanti responsura._ + +--Dites donc, Dutil: comment cette petite Nanteuil, qui est jolie +et intelligente, a-t-elle pu se mettre avec un sale cabot comme +Chevalier? + +--Votre ignorance du cœur des femmes m'étonne. + +--Herschell était plus jolie quand elle était brune. + + _Qui Mariam absolvisti + Et latronem exaudisti + Mihi quoque spem dedisti_. + +--Il faut que j'aille déjeuner. + +--Est-ce que vous connaissez quelqu'un qui connaisse le ministre? + +--Durville est claqué. Il souffle comme un phoque. + +--Faites-moi donc passer une petite note sur Marie Falempin. Elle a +été délicieuse dans _les Trois Magots_, je vous assure. + + _Inter oves locum presta, + Et ab hœdis me sequestra, + Statuens in parte dextra._ + +--Alors, c'est pour Nanteuil qu'il s'est fait sauter le caisson? Une +petite grue qui ne vaut pas son derrière plein d'eau chaude! + +Le célébrant mit le vin et l'eau dans le calice et dit: + +--_Deus qui humanæ substantiæ dignitatem mirabiliter condidisti_... + +--Est-ce que, vraiment, docteur, il s'est tué parce que Nanteuil ne +voulait plus de lui? + +--Il s'est tué, répondit Trublet, parce qu'elle en aimait un autre. +L'obsession des images génétiques détermine parfois la manie et la +mélancolie. + +--Vous ne connaissez pas les cabots, docteur Socrate, dit Pradel. Il +s'est tué pour faire un effet, pas pour autre chose. + +--Il n'y a pas que les cabots, dit Constantin Marc, qui éprouvent +un besoin irrésistible d'attirer à tout prix l'attention sur eux. +L'année dernière, chez moi, à Saint-Bartholomé, pendant qu'on +battait à la machine, un enfant de treize ans mit dans l'engrenage +son bras, qui fut broyé jusqu'à l'épaule. Le médecin qui l'avait +amputé lui demanda, en faisant un pansement, pourquoi il s'était +ainsi mutilé. L'enfant avoua que c'était pour qu'on fît attention +à lui. + +Cependant Nanteuil, les yeux secs et les lèvres serrées, regardait +fixement le drap noir qui recouvrait le cercueil et attendait avec +impatience qu'il y eût assez d'eau bénite, de cierges et de prières +latines sur le mort pour qu'il s'en allât bon et résigné. Elle +l'avait revu, cette nuit, et elle pensait qu'il était revenu parce +que les prêtres n'avaient pas encore prononcé sur lui les paroles de +paix. Puis, songeant qu'un jour elle mourrait aussi et serait couchée +comme cet homme dans un cercueil, sous un drap noir, elle frissonna +d'épouvante et ferma les yeux. L'idée de la vie était si puissante +en elle qu'elle se figurait la mort comme une vie affreuse. Elle eut +peur de mourir, et elle pria pour vivre longuement. Agenouillée, la +tête inclinée et la cendre voluptueuse de ses cheveux légers lui +tombant sur le front, elle lisait, pénitente profane, dans son livre, +des paroles qu'elle ne comprenait pas et qui la rassuraient: + +«Seigneur Jésus-Christ, Roi de gloire, délivrez les âmes de tous +les fidèles défunts des peines de l'enfer et des profondeurs de +l'abîme. Délivrez-les de la gueule du lion. Que l'enfer ne les +ensevelisse pas et qu'ils ne tombent pas dans les ténèbres; mais que +saint Michel, le prince des Anges, les conduise à la lumière sainte, +que vous avez promise à Abraham et à sa postérité...» + +Au moment de l'Élévation, l'assistance, pénétrée d'un +vague sentiment que le mystère devenait plus auguste, cessa +les conversations particulières et affecta quelque apparence de +recueillement. Et dans le silence des orgues, au tintement de la +clochette agitée par un enfant, les têtes se courbèrent. Puis, +après le dernier évangile, quand, l'office terminé, le prêtre, +suivi de ses acolytes, s'approcha du catafalque au chant du _Libera_, +il y eut dans la foule un mouvement de délivrance et l'on se bouscula +un peu pour défiler devant le cercueil. Les femmes, dont la piété, +la tristesse et la contrition dépendaient de leur immobilité et de +leur agenouillement, furent tout de suite ramenées à leurs idées +coutumières par le mouvement et les rencontres du défilé. Elles +échangèrent entre elles et avec les hommes les propos de leur état: + +--Tu sais, dit Ellen Midi à Falempin, que Nanteuil entre à la +Comédie-Française. + +--Pas possible! + +--L'engagement est signé. + +--Comment a-t-elle obtenu ça?... + +--C'est pas en jouant la comédie, bien sûr, répondit Ellen qui +commença une histoire très scandaleuse. + +--Prends garde, dit Falempin, elle est derrière toi. + +--Je la vois bien! Elle en a eu, un front, de venir ici, crois-tu? + +Marie-Claire coula dans l'oreille de Durville une nouvelle +extraordinaire: + +--On dit qu'il s'est suicidé. Eh bien! ce n'est pas vrai. Il ne +s'est pas suicidé du tout. Et la preuve, c'est qu'on l'enterre à +l'église. + +--Alors? demanda Durville. + +--Monsieur de Ligny l'a surpris avec Nanteuil et l'a tué. + +--Allons donc! + +--Je t'assure que je suis bien informée. + +Les conversations devenaient vives et familières. + +--Vous voilà, vieux marcheur! + +--La recette baisse déjà. + +--Stella s'est fait recommander par dix-sept députés, dont neuf de +la commission du budget. + +--Je lui avais pourtant dit, à Herschell: «Le petit Bocquet, ce +n'est pas votre affaire. Il vous faut un homme sérieux.» + +Quand la bière, aux bras des croque-morts, passa sous le portail, les +rayons délicieux d'un soleil d'hiver descendirent sur les visages +des femmes et sur les roses du cercueil. Rangés des deux côtés +du parvis, quelques jeunes gens des Écoles cherchaient les figures +célèbres; les petites ouvrières des ateliers voisins, se tenant +deux à deux enlacées, méditaient les toilettes des actrices. Et, +dressés contre le porche sur leurs pieds endoloris, deux vagabonds, +accoutumés à vivre sous le grand ciel doux ou farouche, tournaient +lentement des regards mornes, tandis qu'un collégien contemplait avec +ivresse les cheveux ardents qui tordaient leurs flammes sur la nuque +de Fagette. + +Arrêtée devant les portes, au plus haut des degrés, elle causait +avec Constantin Marc et quelques journalistes: + +--... Monsieur de Ligny? Il était assidu chez moi bien avant de +connaître Nanteuil. Il me regardait des heures entières, avec des +yeux passionnés, sans oser rien me dire. Je le recevais volontiers +parce qu'il était très convenable. C'est une justice à lui rendre: +il a d'excellentes manières. Il se montrait aussi réservé que +possible. Enfin, un jour, il me déclara qu'il était amoureux fou +de moi. Je lui répondis que, puisqu'il me parlait sérieusement, je +ferais de même; que j'éprouvais un vrai chagrin de le voir dans +cet état; que, chaque fois que pareille chose arrivait, j'en étais +vivement contrariée; que j'étais une femme sérieuse, que j'avais +arrangé ma vie et que je ne pouvais rien pour lui. Il était +désespéré. Il m'annonça, qu'il partait pour Constantinople, qu'il +ne reviendrait plus. Il ne se décidait ni à rester ni à s'en aller. +Il tomba malade. Nanteuil, qui croyait que je l'aimais et que je +voulais le garder, se donna tout le mal possible pour me le prendre. +Elle lui fit des avances folles. Je la trouvais parfois un peu +ridicule, mais, comme vous pensez bien, je ne faisais aucun obstacle +à ses projets. De son côté, monsieur de Ligny, pour me donner du +regret, du dépit, que sais-je? dans l'espoir de me rendre jalouse, +répondait très clairement aux avances de Nanteuil. Voilà comment +ils se mirent ensemble. J'en fus enchantée. Nanteuil et moi, nous +sommes les meilleures amies du monde. + +Madame Doulce, entre la haie des curieux, descendait lentement les +degrés et se donnait l'illusion d'entendre la foule murmurer: «C'est +la Doulce!» + +Elle saisit Nanteuil au passage, la pressa sur son cœur, et dans un +beau mouvement de charité chrétienne, l'enveloppa de son manteau, en +disant avec des sanglots: + +--Essaie de prier, mon enfant, et prends cette médaille. Elle a été +bénie par le pape. C'est un père dominicain qui me l'a donnée. + +Madame Nanteuil, un peu essoufflée, mais qui rajeunissait depuis +qu'elle recommençait d'aimer, sortit la dernière. Durville lui serra +la main. + +--Ce pauvre Chevalier! murmura-t-il. + +--Ce n'était pas une mauvaise nature, répondit madame Nanteuil. Mais +il a manqué de tact. Un homme du monde ne se suicide pas de cette +manière. Ce garçon n'avait pas d'éducation. + +Le corbillard se mit en mouvement dans l'ombre colossale du Panthéon +et descendit la rue Soufflot, bordée de librairies. Les camarades +de Chevalier, les employés du théâtre, le directeur, le docteur +Socrate, Constantin Marc, quelques journalistes et quelques curieux +suivirent. Le clergé et les actrices prirent place dans les voitures. +Nanteuil, malgré l'avis contraire de madame Doulce, suivit avec +Fagette dans un coupé de place. + +Le temps était beau. On causait familièrement derrière le +corbillard. + +--Mais c'est au diable bouilli, le cimetière! + +--Montparnasse? Trente minutes au plus. + +--Tu sais que Nanteuil est engagée à la Comédie-Française? + +--Est-ce que nous répétons aujourd'hui? demanda Constantin Marc à +Romilly. + +--Certainement, à trois heures, au foyer. Nous répétons jusqu'à +cinq heures. Ce soir, je joue; demain, je joue; dimanche, je joue en +matinée et le soir... Nous autres comédiens, nous n'avons jamais +fini, il faut toujours recommencer, toujours donner de sa personne... + +Le poète Adolphe Meunier lui mit la main sur l'épaule: + +--Ça va bien, Romilly? + +--Et vous, Meunier?... Toujours pousser le rocher de Sisyphe. Et ce +ne serait rien. Mais le succès ne dépend point que de nous. Si la +pièce est mauvaise et tombe, tout ce que nous y avons mis, notre +travail, notre talent, un morceau de notre vie s'écroule avec... Et +ce que j'en ai vu de ces éboulements! Que de fois la pièce s'est +abattue sous moi, comme une rosse, et m'a fichu par terre! Ah! si l'on +n'était puni que de ses fautes!... + +--Mon cher Romilly, répliqua vivement Meunier, croyez-vous que notre +fortune, à nous auteurs dramatiques, ne dépende pas des comédiens +autant que de nous-mêmes? Croyez-vous que jamais ils ne jettent bas, +par leur imprudence ou leur maladresse, une œuvre qui s'élançait de +haut vol? Est-ce que nous aussi, comme le légionnaire de César, nous +ne sommes pas saisis de trouble et d'angoisse à cette pensée que +notre sort n'est pas assuré par notre propre valeur, mais qu'il +dépend de ceux qui combattent avec nous? + +--C'est la vie, cela! dit Constantin Marc. En toute entreprise, +partout et toujours, nous payons pour les fautes des autres. + +--Il n'est que trop vrai, reprit Meunier, qui venait de voir tomber +son drame lyrique de _Pandolphe et Clarimonde_. Mais cette iniquité +nous révolte. + +--Elle ne doit nullement nous révolter, répliqua Constantin Marc. +Il y a une loi sacrée qui gouverne le monde, à laquelle nous devons +obéir, que nous devons adorer, c'est l'injustice, l'auguste, la +sainte injustice. Elle est bénie partout sous les noms de bonheur, +fortune, génie et grâce. C'est une faiblesse de ne pas la +reconnaître et la vénérer sous son vrai nom. + +--C'est bizarre, ce que vous dites là! fit le doux Meunier. + +--Réfléchissez, reprit Constantin Marc. Vous aussi, vous êtes du +parti de l'injustice, puisque vous recherchez les honneurs, et que +vous voulez raisonnablement étouffer vos concurrents, désir naturel, +injuste et légitime. Connaissez-vous rien de plus stupide et de plus +odieux que ces gens que nous avons vu réclamer la justice? L'opinion +publique, qui n'est pourtant pas bien intelligente, le sens commun, +qui n'est pourtant pas un sens supérieur, a senti qu'ils étaient au +rebours de la nature, de la société, de la vie. + +--Certainement, dit Meunier, mais la justice... + +--La justice n'est que le rêve de quelques imbéciles. L'injustice, +c'est la pensée même de Dieu. La doctrine du péché originel +suffirait seule à me rendre chrétien, et la doctrine de la grâce +renferme en elle toutes les vérités humaines et divines. + +--Vous avez la foi? demanda respectueusement Romilly. + +--Je n'ai pas la foi, mais je voudrais l'avoir. Je la considère +comme le bien le plus précieux dont on puisse jouir en ce monde. A +Saint-Bartholomé, je vais à la messe tous les dimanches et fêtes, +et je n'ai pas entendu une seule fois le curé faire son prône, sans +me dire: «Je donnerais tout ce que j'ai, ma maison, mes champs, mes +bois, pour être aussi bête que cet animal-là.» + +Michel, le jeune peintre à la barbe mystique, disait à Roger, le +décorateur: + +--Ce pauvre Chevalier avait des idées. Mais toutes n'étaient pas +bonnes. Un soir, il entra radieux et transfiguré dans la brasserie, +s'assit près de nous, et, tordant son vieux feutre entre ses longs +doigts rouges, s'écria: «J'ai découvert la vraie manière de +jouer le drame. Personne jusqu'ici n'a su jouer le drame, personne, +entendez-vous!» Et il nous conta sa découverte: «Je viens de la +Chambre. On m'avait fait grimper à l'amphithéâtre. Je voyais les +députés grouiller comme des insectes noirs au fond d'un puits. Tout +à coup un petit homme, trapu, monte à la tribune. Il avait l'air +de porter sur son dos un sac de charbon. Il écartait les coudes +et fermait les poings. Il était comique, quoi! Il avait l'accent +méridional et faisait des fautes de diction. Il parla des +travailleurs, des prolétaires, de la justice sociale. C'était +superbe; sa voix, son geste, vous prenaient aux entrailles; la salle +faillit crouler sous les applaudissements. Je me suis dit: «Ce qu'il +fait, je le ferai au théâtre, et mieux. Moi, un comique, je jouerai +le drame. Les grands rôles de drame doivent, pour produire leur +effet, être tenus par un comique, mais qui ait de l'âme.» Et le +pauvre garçon croyait avoir conçu un art nouveau. «On verra», +disait-il. + +A l'angle du boulevard Saint-Michel, un journaliste s'approcha de +Meunier: + +--Est-ce vrai que Robert de Ligny a été amoureux fou de Fagette? + +--S'il l'aime, ce n'est pas depuis longtemps. Il y a quinze jours, +au théâtre, il m'a demandé: «Qu'est-ce que c'est que cette petite +blonde?» Et il montrait Fagette. + +--Je ne sais d'où vient, disait le courriériste d'un journal du soir +au courriériste d'un journal du matin, cette manie que nous avons de +calomnier l'humanité. Je suis étonné, au contraire, du nombre de +braves gens que je découvre. C'est à croire que les hommes ont la +pudeur du bien qu'ils font, et qu'ils se cachent pour accomplir des +actes de dévouement et de générosité... N'est-ce pas votre avis? + +--Moi, répondit le courriériste d'un journal du matin, chaque fois +que j'ai ouvert une porte par méprise, je le dis au propre et au +figuré, j'ai découvert une ignominie insoupçonnée. Si tout à coup +la société se retournait comme un gant et qu'on en vît le dedans, +nous tomberions tous évanouis de dégoût et d'effroi. + +--Dans le temps, dit Roger au peintre Michel, j'ai connu sur la Butte +l'oncle de Chevalier. Il était photographe et s'habillait comme un +astrologue. C'était un vieux fou qui envoyait toujours à un client +le portrait d'un autre. Les clients réclamaient... Mais pas tous. Il +y en avait même qui se trouvaient ressemblants. + +--Qu'est-ce qu'il est devenu? + +--Il a fait faillite et il s'est pendu. + +Sur le boulevard Saint-Michel, Pradel, qui marchait au côté de +Trublet, profitait encore de l'occasion pour se renseigner sur +l'immortalité de l'âme et la destinée de l'homme après la mort. Il +n'obtenait rien qui lui parût suffisamment positif et répétait: + +--Je voudrais savoir. + +A quoi le docteur Socrate répondait: + +--Les hommes ne sont pas faits pour savoir; les hommes ne sont pas +faits pour comprendre. Ils n'ont pas ce qu'il faut pour cela. Un +cerveau d'homme est plus grand et plus riche en circonvolutions +qu'un cerveau de gorille, mais il n'y a de l'un à l'autre aucune +différence essentielle. Nos plus hautes pensées et nos plus vastes +systèmes ne seront jamais que le prolongement magnifique des idées +que contient la tête des singes. Ce que nous savons de plus que le +chien sur l'univers nous amuse et nous flatte; c'est peu de chose en +soi et nos illusions croissent avec nos connaissances. + +Mais Pradel n'écoutait plus. Il récitait mentalement le discours +qu'il devait prononcer sur la tombe de Chevalier. + +Quand le convoi tourna vers les pelouses défleuries qui couvrent +l'avenue de l'Observatoire, le tramway lui céda le passage, par +respect pour la mort. + +Trublet en fit la remarque. + +--Les hommes, dit-il, respectent la mort, parce qu'ils estiment +justement que, s'il est respectable de mourir, chacun est assuré +d'être respectable du moins en cela. + +Les comédiens émus s'entretenaient entre eux de la mort de +Chevalier. Durville, mystérieusement, d'une voix profonde, révélait +le drame: + +--Ce n'est pas un suicide. C'est un crime passionnel. Monsieur de +Ligny a surpris Chevalier avec Nanteuil. Il lui a tiré sept balles +de revolver. Deux balles ont atteint notre malheureux camarade à la +tête et à la poitrine, quatre se sont perdues et la cinquième a +effleuré Nanteuil au-dessous du sein gauche. + +--Nanteuil est blessée? + +--Légèrement. + +--Monsieur de Ligny sera poursuivi? + +--On étouffera l'affaire, et l'on aura raison. Mais je suis +exactement informé. + +Dans les voitures aussi, les comédiennes semaient des bruits divers. +Les unes croyaient à un meurtre, les autres à un suicide. + +--Il s'est tiré un coup de revolver dans la poitrine, assurait +Falempin. Il n'était que blessé. Le médecin l'a dit: si on lui +avait donné des soins à temps, on l'aurait sauvé. Mais ils l'ont +laissé sur le plancher, baignant dans son sang. + +Et madame Doulce dit à Ellen Midi: + +--Moi, il m'est arrivé bien souvent de m'approcher d'un lit de mort. +Alors je m'agenouille et je prie. Aussitôt, je me sens pénétrée +d'une sérénité céleste. + +--Vous avez de la chance! lui répondit Ellen Midi. + +Au bout de la rue Campagne-Première, sur les boulevards larges +et gris, ils sentirent tous la longueur du chemin parcouru et la +tristesse du passage. Ils sentirent que derrière ce cercueil ils +avaient franchi les confins de la vie et qu'ils étaient chez les +morts. A leur droite, s'étendaient les marbriers et les fleuristes +funéraires, des étalages de pots de fleurs et le mobilier +économique des tombes, jardinières en zinc, couronnes d'immortelles +en ciment, anges gardiens en plâtre. A leur gauche, ils voyaient +derrière le mur bas du cimetière se dresser les croix blanches +entre les têtes nues des tilleuls et partout ils respiraient, dans la +poussière pâle, la mort, la mort banale, régulière, administrée +par la Ville et l'État et pauvrement enjolivée par la piété des +familles. + +Entre les deux lourds piliers de pierre, surmontés de sabliers +ailés, ils passèrent. Le char s'avança lentement sur le sable qui +criait dans le silence. Il semblait, au milieu des maisons des morts, +avoir doublé de hauteur. Les gens du cortège lisaient sur les tombes +des noms célèbres ou regardaient la statue d'une jeune fille assise, +un livre à la main. Le vieux Maury déchiffrait sur les épitaphes +l'âge des défunts. Les vies courtes et plus encore les vies moyennes +l'affligeaient comme un mauvais présage. Mais, quand il rencontrait +des morts exemplaires par leur grand âge, il en recevait avec joie +l'espérance et la probabilité d'un long reste de vie. + +Le char s'arrêta au milieu d'une allée latérale. Le clergé et les +femmes descendirent de voiture. Delage reçut dans ses bras, du haut +du marchepied, la bonne madame Ravaud, qui devenait un peu lourde, +et tout à coup, moitié railleur, moitié sérieux, il lui fit des +propositions. Elle n'était plus jeune; elle avait un demi-siècle de +théâtre. Delage, en ses vingt-cinq ans, la trouvait prodigieusement +vieille. Et, tout en lui parlant à l'oreille, il s'excitait, +s'entêtait, devenait sincère, la désirait vraiment, par curiosité +perverse, par envie de faire quelque chose d'extraordinaire et +certitude d'être de force à le faire, peut-être par instinct +professionnel de joli garçon, et parce qu'enfin, ayant d'abord +demandé ce qu'il ne voulait pas, il commençait à vouloir ce qu'il +avait demandé. Madame Ravaud s'échappa, indignée et flattée. + +Et le cercueil allait à bras d'homme par un chemin étroit bordé de +cyprès nains, sous un bourdonnement de prières: + +_In paradisum deducant te Angeli, in tuo adventu suscipiant te +Martyres et perducant te in civitatem sanctam Jerusalem, Chorus +Angelorum te suscipiat et cum Lazaro, quondam paupere, aeternam habeas +requiem._ + +Bientôt il n'y eut plus de voie tracée. Il fallut, à la suite du +cercueil agile, du prêtre et des enfants de chœur, s'éparpiller, +enjamber les pierres couchées et se couler entre les cippes et +les stèles. On perdait, on retrouvait le mort. Nanteuil mettait de +l'ardeur à le poursuivre, inquiète, brusque, son livre à la main, +tirant sa jupe accrochée aux grilles, et frôlant les couronnes +sèches qui laissaient sur sa robe des têtes d'immortelles. Enfin, +les premiers arrivés sentirent l'âcre odeur de la terre fraîche et, +du haut des dalles voisines, virent la fosse dans laquelle descendait +le cercueil. + +Les comédiens avaient fait libéralement les frais de l'enterrement; +ils s'étaient cotisés pour acheter à leur camarade ce qu'il lui +fallait de terre, deux mètres concédés pour cinq ans. Romilly, +au nom des acteurs de l'Odéon, avait versé à l'Administration 300 +francs, exactement 301 fr. 80 centimes. Il avait même dessiné +un projet de monument, une stèle brisée à laquelle des masques +comiques étaient suspendus. Mais à ce sujet on n'avait pas pris de +décision. + +Le célébrant bénit la fosse. Et le prêtre et les enfants +murmurèrent des paroles alternées: + +--_Requiem aeternam dona ei, Domine._ + +--_Et lux perpetua luceat ei._ + +--_Requiescat in pace._ + +--_Amen._ + +--_Anima ejus et animae omnium fidelium defunctorum, per misericordiam +Dei, requiescant in pace._ + +--_Amen._ + +--_De profundis..._ + +Chacun vint jeter de l'eau bénite sur le cercueil. Nanteuil surveilla +tout, les prières, les pelletées de terre, les aspersions, puis, +agenouillée sur un coin de tombe, à l'écart, elle récita avec +ferveur: «Notre Père qui êtes aux cieux...» + +Pradel, au bord de la fosse parla. Il se défendit de faire un +discours. Mais le théâtre de l'Odéon ne pouvait pas laisser partir +sans une parole d'adieu un jeune artiste aimé de tous. + +--Je dirai donc, au nom de la grande et cordiale famille dramatique, +les mots qui sont dans tous les cœurs... + +Groupés autour de l'orateur dans des attitudes classées, les +comédiens écoutaient avec une science profonde. Ils écoutaient en +action, de l'oreille, de la bouche, de l'œil, des bras, des jambes. +Ils écoutaient chacun dans sa manière, avec noblesse, ingénuité, +douleur ou révolte, selon son emploi. + +Non, le directeur du théâtre ne laisserait pas partir sans une +parole d'adieu le vaillant comédien qui, dans sa trop courte +carrière, avait donné plus que des espérances. + +--Chevalier, fougueux, inégal, inquiet, communiquait à ses +créations un caractère particulier, une physionomie distinctive. +Nous l'avons vu, il y a bien peu de jours, je pourrais dire: il y +a bien peu d'heures, imprimer à une figure épisodique un relief +puissant. L'illustre auteur de la pièce en était frappé. Chevalier +touchait au succès. Il avait le feu sacré. On s'est demandé la +cause de sa fin si cruelle. Ne cherchez pas. Chevalier est mort de son +art: il est mort de la fièvre dramatique. Il est mort dévoré par la +flamme qui tous nous consume lentement. Hélas! le théâtre, dont le +public voit seulement les sourires et les larmes aussi douces que +les sourires, est un maître jaloux qui exige de ses serviteurs un +dévouement absolu, les plus douloureux sacrifices, et qui parfois +demande des victimes. Adieu, Chevalier, au nom de tous vos camarades. +Adieu! + +Les mouchoirs essuyèrent des larmes. Les comédiens pleuraient +sincèrement; ils pleuraient sur eux. + +Quand ils se furent tous écoulés, le docteur Trublet, resté +seul dans le cimetière avec Constantin Marc, embrassa du regard la +multitude des tombes. + +--Vous rappelez-vous, dit-il, une réflexion d'Auguste Comte: +«L'humanité est composée de morts et de vivants. Les morts sont de +beaucoup les plus nombreux»? Certes, les morts sont de beaucoup les +plus nombreux. Par leur multitude et la grandeur du travail accompli, +ils sont les plus puissants. Ce sont eux qui gouvernent; nous leur +obéissons. Nos maîtres sont sous ces pierres. Voici le législateur +qui a fait la loi que je subis aujourd'hui, l'architecte qui a bâti +ma maison, le poète qui a créé les illusions qui nous troublent +encore, l'orateur qui nous a persuadés avant notre naissance. Voici +tous les artisans de nos connaissances vraies ou fausses, de notre +sagesse et de nos folies. Ils sont là, les chefs inflexibles, +auxquels on ne désobéit pas. En eux est la force, la suite et la +durée... Qu'est-ce qu'une génération de vivants, en comparaison +des générations innombrables des morts? Qu'est-ce que notre volonté +d'un jour, devant leur volonté mille fois séculaire?... Nous +révolter contre eux, le pouvons-nous? Nous n'avons pas seulement le +temps de leur désobéir! + +--Enfin, vous y venez, docteur Socrate! s'écria Constantin Marc; vous +renoncez au progrès, à la justice nouvelle, à la paix du monde, +à la libre pensée, vous vous soumettez à la tradition... Vous +consentez à la vieille erreur, à la bonne ignorance, à la +vénérable iniquité de nos pères. Vous rentrez dans la tradition +française, vous vous soumettez à la coutume antique, à l'autorité +des ancêtres. + +--Où prenez-vous la coutume et la tradition? demanda Trublet; où +prenez-vous l'autorité? Il y a des traditions inconciliables, +des coutumes diverses, des autorités opposées. Les morts ne nous +imposent pas une volonté. Ils nous soumettent à des volontés +contradictoires. Les opinions du passé qui pèsent sur nous sont +incertaines et confuses. En nous écrasant, elles se détruisent les +unes les autres. Tous ces morts ont vécu, comme nous, dans le trouble +et la contradiction. Chacun en son temps a fait à sa manière, dans +la haine ou l'amour, le songe de la vie. Faisons ce rêve à notre +tour, avec bienveillance et joie, s'il est possible, et allons +déjeuner. Je vais vous mener dans un petit bouchon de la rue Vavin, +chez Clémence, qui ne fait qu'un plat, mais un plat prodigieux: +le cassoulet de Castelnaudary, qu'il ne faut pas confondre avec +le cassoulet à la mode de Carcassonne, simple gigot de mouton aux +haricots. Le cassoulet de Castelnaudary contient des cuisses d'oie +confites, des haricots préalablement blanchis, du lard et un petit +saucisson. Pour être bon, il faut qu'il ait cuit longuement sur un +feu doux. Le cassoulet de Clémence cuit depuis vingt ans. Elle remet +dans le poêlon tantôt de l'oie ou du lard, tantôt un saucisson ou +des haricots, mais c'est toujours le même cassoulet. Le fond reste; +et ce fond antique et précieux lui donne la saveur que, dans les +tableaux des vieux maîtres vénitiens, on trouve aux chairs ambrées +des femmes. Venez, je veux vous faire goûter le cassoulet de +Clémence. + + + + +XI + + +Après avoir fait sa prière, Nanteuil, sans écouter le discours de +Pradel, sauta dans une voiture pour rejoindre Robert de Ligny, qui +l'attendait devant la gare Montparnasse. Au milieu des passants, ils +se donnèrent la main et se regardèrent sans se rien dire. Mieux que +jamais ils se sentirent liés l'un à l'autre. Robert l'aimait. + +Il l'aimait sans le savoir. Elle n'était pour lui, à ce qu'il +croyait, qu'un plaisir dans la série infinie des plaisirs possibles. +Mais le plaisir avait pris pour lui la forme de Félicie, et, s'il +avait mieux réfléchi aux innombrables femmes qu'il se promettait +dans la vaste suite de sa vie nouvellement commencée, il aurait +reconnu que, maintenant, c'était toutes des Félicies. Il aurait pu +du moins s'apercevoir que, sans intention de lui être fidèle, il ne +songeait pas à la tromper, et que, depuis qu'elle s'était donnée, +il n'en avait pas désiré une autre. Il ne s'en apercevait pas. + +Cette fois pourtant, sur cette place agitée et banale, en la voyant, +non plus dans l'ombre voluptueuse de la nuit, ni sous ces lueurs +caressantes de l'alcôve, qui donnaient à sa forme nue le vague +délicieux d'une voie lactée, mais sous la dure lumière d'un jour +diffus, aux clartés minutieuses d'un soleil sans gloire et sans +ombres qui accusait sous la voilette les paupières brûlées de +larmes, les joues nacrées et les lèvres froissées, il sentit qu'il +éprouvait pour cette chair un goût mystérieux et profond. + +Il ne l'interrogea pas. Ils se dirent des mots tendres. Et, comme elle +avait très faim, il la mena déjeuner dans un cabaret connu, dont le +nom brillait en lettres d'or sur une des vieilles maisons de la place. +Ils se firent servir dans un jardin d'hiver, dont les rochers, le +bassin et l'arbre étaient multipliés par des glaces encadrées de +treillis vert. Devant la nappe, en consultant le menu, ils causèrent +avec plus d'abandon qu'ils n'avaient fait jusque-là. Il lui disait +que les émotions et les tracas de ces trois derniers jours l'avaient +énervé, mais qu'il n'y pensait plus et que ce serait absurde de +s'occuper encore de cette affaire. Elle lui parlait de sa santé, se +plaignait de ne pouvoir dormir que d'un mauvais sommeil et d'avoir des +rêves. Mais elle ne lui disait pas ce qu'elle voyait dans ses rêves, +et elle évitait de parler du mort. Il lui demanda si elle n'avait +pas eu une matinée fatigante et pourquoi elle était allée jusqu'au +cimetière, ce qui ne servait à rien. + +Incapable de lui expliquer les profondeurs de son âme soumise aux +rites, aux cérémonies propitiatoires et aux incantations, elle +secoua la tête comme pour dire: «Fallait». + +Tandis qu'aux tables voisines des déjeuneurs achevaient leur repas, +ils causèrent longtemps, tous deux à voix basse, en attendant +d'être servis. + +Robert s'était promis, il s'était juré de ne jamais reprocher à +Félicie d'avoir eu Chevalier pour amant, ou même de lui faire une +seule question à ce sujet. Et pourtant, par une sourde rancune, par +une mauvaise humeur remontée, par une naturelle curiosité, et aussi +parce qu'il l'aimait trop pour se contenir, il lui dit d'une voix +amère: + +--Tu as été avec lui, autrefois. + +Elle se tut et ne nia pas. Non qu'elle sentît qu'il était désormais +inutile de mentir. Au contraire, elle avait l'habitude de nier +l'évidence, et, certes, elle avait trop le sens des hommes pour +ignorer qu'en amour il n'y a pas de mensonge si grossier qu'ils ne +puissent croire s'ils en ont envie. Mais cette fois, contre sa nature +et son habitude, elle ne mentit pas. Elle avait peur d'offenser +le mort. Elle pensait que le renier ce serait lui faire tort, lui +retrancher sa part, l'irriter. Elle se tut, craignant de le voir venir +s'accouder à la table avec son rire fixe et sa tête trouée, et de +l'entendre dire de sa voix plaintive: «Félicie, tu n'as pas oublié, +pourtant, notre petite chambre de la rue des Martyrs!...» + +Ce que, depuis sa mort, il était devenu pour elle, elle n'aurait pu +le dire, tant c'était hors de ses croyances et contraire à sa +raison et tant les mots qui l'eussent exprimé lui semblaient vieux, +ridicules et hors d'usage. Mais, d'une hérédité lointaine ou +plutôt de quelques récits entendus dans son enfance, elle tirait le +sentiment confus qu'il était au nombre de ces morts qui tourmentaient +autrefois les vivants et qu'exorcisaient les prêtres: car, en pensant +à lui, elle commençait instinctivement le signe de la croix et ne +s'arrêtait que pour ne pas paraître ridicule. + +Ligny, la voyant triste et troublée, se reprocha ses paroles dures +et inutiles, et, dans le moment même où il se les reprochait, il en +ajoutait d'aussi dures et d'aussi inutiles: + +--Tu m'avais pourtant dit que ce n'était pas vrai! + +Elle répondit avec ferveur: + +--C'est que je voulais, vois-tu, que ce ne fût pas vrai. + +Elle ajouta: + +--Ah! mon chéri, depuis que je suis à toi, je t'assure bien que je +n'ai pas été à un autre. Je n'y ai pas de mérite: ça me serait +impossible. + +Comme les jeunes animaux, elle avait besoin de gaieté. Le vin, qui +brillait dans son verre ainsi que de l'ambre liquide, fut une joie +pour ses yeux et elle en mouilla sa langue avec volupté. Elle +s'intéressa aux plats qu'on lui servait, et surtout aux pommes +soufflées, semblables à des ampoules d'or. Puis elle observa les +déjeuneurs attablés dans la salle et s'amusa d'eux, leur prêtant, +sur leur mine, des sentiments ridicules ou des passions grotesques. +Elle remarquait les regards malveillants que lui jetaient les femmes, +et les efforts que faisaient les hommes pour lui paraître beaux et +considérables. Et elle fit une réflexion générale: + +--Robert, as-tu remarqué que les gens ne sont jamais naturels? Ils +ne disent pas une chose parce qu'ils la pensent. Ils la disent parce +qu'ils croient que c'est celle-là qu'il fallait dire. Cette habitude +les rend très ennuyeux. Et il est extrêmement rare de trouver +quelqu'un de naturel. Toi, tu es naturel. + +--En effet, je ne crois pas être poseur. + +--Tu poses comme les autres. Mais tu poses dans ta nature. Je vois +bien quand tu veux m'épater... + +Elle lui parla de lui-même, et, ramenée par le cours involontaire de +ses idées au drame de Neuilly, elle demanda: + +--Ta mère ne t'a rien dit? + +--Non. + +--Elle a su, pourtant... + +--C'est probable. + +--Est-ce que tu t'entends bien avec elle? + +--Mais oui! + +--On dit qu'elle est encore très belle, ta mère. Est-ce vrai? + +Il ne répondit pas et essaya de changer la conversation. Il n'aimait +pas que Félicie lui parlât de sa mère ni s'occupât de sa +famille. Monsieur et madame de Ligny jouissaient de la plus haute +considération dans la société parisienne. M. de Ligny, diplomate +d'origine et de carrière, était en soi très honorable. Il l'était +même avant que de naître par les services diplomatiques que ses +ancêtres avaient rendus à la France. Son bisaïeul avait signé +l'abandon de Pondichéry à l'Angleterre. Madame de Ligny vivait très +correctement avec son mari. Mais, sans aucune fortune, elle menait +grand train et ses toilettes étaient une des dernières gloires de +la France. Elle recevait dans son intimité un ancien ambassadeur. Le +vieillard, son âge, sa situation, ses opinions, ses titres, sa grande +fortune rendaient cette liaison respectable. Madame de Ligny tenait +à distance les dames de la République, et leur donnait, quand il lui +plaisait, des leçons de convenances. Elle n'avait rien à redouter +de l'opinion élégante. Robert savait qu'elle était respectable +aux gens du monde. Mais il craignait toujours qu'en parlant d'elle, +Félicie ne le fît pas avec toute la réserve nécessaire. Il avait +peur que, n'étant pas du monde, elle ne dît ce qu'il ne fallait +pas dire. Il avait tort: Félicie ne connaissait pas la vie intime +de madame de Ligny; et, si elle l'avait connue, elle ne l'aurait +pas blâmée. Cette dame lui inspirait une curiosité naïve et une +admiration mêlée de crainte. Son amant ne voulant pas lui parler de +sa mère, elle voyait dans cette réserve une morgue aristocratique et +même une marque de mésestime qui révoltaient son orgueil de fille +libre et de plébéienne. Elle lui disait avec aigreur: «Je peux bien +te parler de ta mère.» La première fois, elle avait ajouté: +«La mienne la vaut bien.» Mais elle s'était aperçue que c'était +commun, et elle ne le disait plus. + +Maintenant la salle était vide. + +Elle regarda sa montre, et, voyant qu'il était trois heures: + +--Il faut que je file. On répète _la Grille_, cet après-midi. +Constantin Marc doit être déjà au théâtre... En voilà encore un +drôle de garçon! Il raconte que, dans le Vivarais, il culbute toutes +les femmes. Et il est si timide qu'il n'ose seulement pas causer avec +Fagette et Falempin. Je lui fais peur. Ça m'amuse. + +Elle était si lasse qu'elle n'avait pas le courage de se lever. + +--C'est bizarre! on dit partout que je suis engagée aux Français. Ce +n'est pas vrai. Il n'en est même pas question... Bien sûr que je +ne pourrai pas rester indéfiniment où je suis. A la longue, on +s'abrutirait là dedans. Mais rien ne presse. J'ai un grand rôle +à créer dans _la Grille_. On verra après. Ce que je demande, moi, +c'est à jouer la comédie. Je n'ai pas envie d'entrer aux Français +pour n'y rien faire. + +Tout à coup, regardant devant elle avec des yeux pleins d'épouvante, +elle se rejeta en arrière, pâlit et poussa un cri aigu. Puis ses +paupières battirent, et elle murmura qu'elle étouffait. + +Robert lui ouvrit son corsage et lui mouilla les tempes d'un peu +d'eau. + +Elle dit: + +--Un prêtre! j'ai vu un prêtre... Il était en surplis... Ses +lèvres remuaient et ne faisaient pas de bruit... Il m'a regardée. + +Il tâcha de la rassurer: + +--Voyons, ma chérie, comment veux-tu qu'un prêtre, un prêtre en +surplis, passe dans le restaurant? + +Elle écoutait, docile, et se laissait persuader: + +--Tu as raison, tu as raison, je sais bien. + +Très vite, dans sa petite tête, les illusions se dissipaient. Elle +était née deux cent trente ans après la mort de Descartes, +dont elle n'avait jamais entendu parler, et qui lui avait pourtant +enseigné l'usage de la raison, comme aurait dit le docteur Socrate. + +A six heures, Robert la prit, au sortir de la répétition, sous les +arcades et l'emmena en voiture. + +Elle demanda: + +--Où allons-nous? + +Il hésita un peu. + +--Tu ne veux pas retourner là-bas, dans notre maison? + +Elle se récria: + +--Ah! non, par exemple! Jamais! + +Il lui répondit qu'il l'avait pensé, qu'il chercherait autre chose: +un petit rez-de-chaussée à Paris; qu'en attendant, pour aujourd'hui, +ils se contenteraient d'un logis de hasard. + +Elle le regarda, les yeux fixes et lourds, l'attira violemment à +elle, et lui brûla l'oreille et le cou du souffle de son désir. Puis +ses bras se détachèrent, elle retomba molle et triste à son côté. + +Quand le fiacre s'arrêta: + +--Tu ne m'en voudras pas, n'est-ce pas? mon Robert, de ce que je vais +te dire: Pas aujourd'hui... demain... + +Elle avait jugé nécessaire de faire ce sacrifice au mort jaloux. + + + + +XII + + +Le lendemain, il la mena dans une chambre meublée, qu'il avait +choisie banale, mais gaie, au premier étage d'un hôtel donnant sur +un square, près de la Bibliothèque. Au milieu du square s'élevait, +soutenue par des nymphes robustes, la vasque d'une fontaine. Les +allées bordées de lauriers et de fusains étaient désertes et, +de la place peu fréquentée, on entendait le murmure énorme et +rassurant de la ville. La répétition avait fini très tard. Quand +ils entrèrent dans la chambre, la nuit, déjà plus lente à venir en +cette saison de neiges fondues, commençait d'assombrir les tentures. +Les grandes glaces de l'armoire et de la cheminée s'emplissaient de +lueurs vagues et d'ombres. + +Elle ôta sa veste de fourrure, alla regarder à la fenêtre, entre +les rideaux, et dit: + +--Robert, les marches du perron sont mouillées. + +Il lui répondit qu'il n'y avait pas de perron, mais le trottoir et la +chaussée, puis un autre trottoir et la grille du square. + +--Tu es une Parisienne, tu connais bien cette place. Il y a au milieu, +dans les arbres, une fontaine monumentale, avec des femmes énormes +qui n'ont pas des seins aussi jolis que les tiens. + +Dans son impatience, il l'aida à défaire sa robe de drap. Mais il ne +trouvait pas les agrafes et s'égratignait aux épingles. + +Il dit: + +--Je suis maladroit. + +Elle répondit en riant: + +--Bien sûr que tu n'es pas aussi habile que madame Michon!... Ce +n'est pas tant la maladresse; mais tu as peur de te piquer. Les +hommes, c'est lâche. Tandis que les femmes, il faut bien qu'elles +s'habituent à souffrir... C'est vrai! une femme, ça a mal presque +tout le temps. + +Il ne remarqua pas qu'elle était pâle, avec un cercle d'ombre autour +des yeux. Il la désirait trop et ne la voyait plus. + +Il lui dit: + +--Elles sont très sensibles à la douleur, elles sont aussi très +sensibles au plaisir... Connais-tu Claude Bernard? + +--Non! + +--C'était un grand savant. Il a dit qu'il n'hésitait pas à +reconnaître à la femme la suprématie dans le domaine de la +sensibilité physique et morale. + +Nanteuil en dégrafant son corset: + +--S'il a voulu dire par là que toutes les femmes sont sensibles, +c'est un rude cornichon. Il aurait fallu lui envoyer Fagette, et +il aurait vu s'il est facile d'en obtenir quoi que ce soit, dans +le domaine... comment dit-il ça?... de la sensibilité physique et +morale. + +Et elle ajouta, avec un orgueil très doux: + +--Ne t'y trompe pas, mon Robert, des femmes comme moi, il n'y en a pas +des tas. + +Comme il l'attirait dans ses bras, elle se dégagea: + +--Tu me retardes. + +Puis, assise et repliée sur elle-même pour défaire ses bottines. + +--Tu ne sais pas? Le docteur Socrate m'a raconté, l'autre jour, qu'il +avait eu une apparition. Il a vu un ânier qui avait assassiné une +petite fille. J'ai rêvé cette nuit, de cette histoire-là, seulement +dans mon rêve, je ne savais jamais si l'ânier était un homme ou une +femme. Ce qu'il était embrouillé, mon rêve!... A propos du docteur +Socrate, devine de qui il est l'amant... de la dame qui tient le +cabinet de lecture de la rue Mazarine. Elle n'est plus très jeune, +mais elle est très intelligente. Est-ce que tu crois qu'il la +trompe?... J'ôte mes bas, c'est plus convenable. Et elle lui conta +une histoire de théâtre: + +--Je crois que, décidément, je ne resterai pas longtemps à +l'Odéon. + +--Pourquoi? + +--Tu vas voir. Pradel m'a dit aujourd'hui, avant la répétition: +«Ma petite Nanteuil, il n'y a jamais rien eu entre nous. C'est +ridicule...» Il a été très convenable, mais il m'a fait comprendre +que nous étions, l'un vis-à-vis de l'autre, dans une situation +irrégulière qui ne pouvait se prolonger indéfiniment... Parce que +tu sais que Pradel a établi une règle. Autrefois il choisissait +parmi ses pensionnaires. Il avait des favorites, on criait. +Maintenant, pour la bonne administration du théâtre, il les prend +toutes, même celles qui ne lui plaisent pas, même celles qui lui +déplaisent. Il n'y a plus de favorites. Tout va bien. Ah! c'est un +vrai directeur, cet homme-là. + +Comme Robert, dans le lit, écoutait sans rien dire, elle alla le +secouer: + +--Alors, ça te serait égal que je me mette avec Pradel? + +--Non, ma chérie, non ça ne me serait pas égal. Mais ce n'est pas +ce que je dirais qui l'empêcherait. + +Penchée sur lui, elle lui donnait des caresses ardentes, en forme de +menaces et de châtiment, et elle lui criait: + +--Tu ne m'aimes donc pas, que tu n'es pas jaloux? Je veux que tu sois +jaloux. + +Puis, brusquement, elle s'éloigna de lui, et, retenant sur son +épaule gauche la chemise qui avait glissé sous le sein droit, elle +s'attarda devant la table de toilette et demanda avec inquiétude: + +--Robert, tu n'as rien apporté ici de l'autre chambre? + +--Rien. + +Alors, doucement, timidement, elle se coula dans le lit. Mais, à +peine y était-elle étendue, qu'elle s'accouda à l'oreiller, et, le +cou tendu, la bouche entr'ouverte, écouta. Il lui semblait entendre +ce bruit léger de pas dans le sable qu'elle avait entendu dans la +maison du boulevard de Villiers. Elle courut à la fenêtre, vit +l'arbre de Judée, la pelouse, la grille. Sachant ce qu'elle allait +voir encore, elle voulut se cacher la tête dans les mains. Mais elle +ne put soulever les bras, et le visage de Chevalier se dressa devant +elle. + + + + +XIII + + +Elle était rentrée chez elle avec une fièvre ardente. Robert, +ayant dîné en famille regagna son grenier. Dans l'état où Nanteuil +l'avait laissé, il était agacé et de très mauvaise humeur. + +Sa chemise et son habit, préparés sur le lit par le valet de +chambre, avaient l'air de l'attendre dans une attitude domestique et +servile. Il commença de s'habiller avec une vivacité un peu rageuse. +Il était impatient de sortir. Il ouvrit son œil-de-bœuf, écouta +la rumeur de la ville et vit au-dessus des toits la lueur que faisait +Paris dans le ciel. Il aspira toute la chair amoureuse amassée, par +cette nuit d'hiver, dans les théâtres et les grands cabarets, les +cafés-concerts et les bars. + +Irrité de ce que Félicie avait déçu son désir, il était décidé +à se contenter ailleurs, et, ne se sentant point de préférence, +il se croyait seulement embarrassé de choisir; mais il s'aperçut +bientôt qu'il n'avait envie d'aucune des femmes qu'il connaissait et +qu'il n'avait même pas envie des inconnues. Il ferma sa fenêtre et +s'assit devant le feu. + +C'était un feu de coke: madame de Ligny, qui portait des manteaux de +vingt-cinq mille francs, économisait sur la table et les feux. Elle +ne souffrait pas qu'on brûlât du bois dans les chambres. + +Il réfléchit à ses affaires dont, jusque-là, il s'était peu +soucié, à la carrière où il était entré et qu'il voyait obscure +devant lui. Le ministre était grand ami de sa famille. Montagnard +cévenol, nourri de châtaignes, ses yeux éblouis clignaient aux +tables fleuries. Trop fin pourtant et trop habile pour ne pas garder +sur la vieille aristocratie qui l'accueillait l'avantage des dures +volontés et des refus hautains. Ligny le connaissait et n'attendait +de lui nulle faveur. En cela plus perspicace que sa mère, qui se +croyait quelque pouvoir sur ce petit homme noir et velu, submergé +par ses jupes impérieuses, chaque jeudi, du salon à la table. Il +le jugeait désobligeant. Et puis il y avait quelque chose entre eux. +Robert, par malchance, avait précédé son ministre dans l'intimité +d'une personne que celui-ci aimait jusqu'à l'absurdité, madame de +Neuilles, une femme galante. Et il croyait voir que le petit homme +velu s'en doutait et l'en regardait de travers. Enfin il s'était fait +au quai d'Orsay l'idée que les ministres ne peuvent et ne veulent +jamais grand'chose. Mais il n'exagérait rien et croyait très +possible de se faire attacher au cabinet. Jusqu'ici ç'avait été +son désir. Il tenait beaucoup à ne pas quitter Paris. Sa mère, au +contraire, eût préféré qu'il allât à La Haye, où un poste de +troisième secrétaire était vacant. Maintenant il se décidait tout +à coup pour La Haye. «Je partirai, se dit-il. Le plus tôt sera le +meilleur.» Sa résolution prise, il en examina les motifs. D'abord, +c'était excellent pour son avenir. Ensuite, le poste de La +Haye était agréable. Un camarade, qui l'avait occupé, vantait +l'hypocrisie délicieuse de la petite capitale endormie, où tout +était machiné, truqué pour l'agrément du corps diplomatique. Il +considéra même que La Haye était l'auguste berceau d'un nouveau +droit international, et il alla jusqu'à décrocher cette raison qu'il +ferait plaisir à sa mère. Après quoi il s'aperçut qu'il voulait +partir seulement à cause de Félicie. + +Il eut sur elle des pensées qui n'étaient pas bienveillantes. Il +la savait menteuse et peureuse, méchante pour ses amies. Il avait +la preuve qu'elle aimait les plus sales cabots ou que, tout au moins, +elle s'en arrangeait. Il n'était pas certain qu'elle ne le trompât +pas, non qu'il eût rien découvert de suspect dans la vie qu'elle +menait, mais parce qu'il doutait raisonnablement de toutes les femmes. +Il se représenta tout le mal qu'il savait d'elle et se persuada que +c'était une petite rosse; et, sentant qu'il l'aimait, il pensa qu'il +l'aimait seulement parce qu'elle était très jolie. Cette raison lui +parut bonne, mais, en y regardant, il s'aperçut qu'elle n'expliquait +rien; qu'il aimait cette fille, non parce qu'elle était très jolie, +mais parce qu'elle était jolie d'une certaine manière, parce qu'elle +l'était à sa façon, étrangement, qu'il l'aimait pour ce qu'il y +avait en elle de rare et d'incomparable, parce qu'enfin c'était une +merveilleuse chose d'art et de volupté, un joyau vivant d'un prix +inestimable. Alors, se sentant faible, il pleura, il pleura sa +liberté perdue, sa pensée captive, son âme troublée, sa chair et +son sang dévoués à un petit être faible et perfide. + +A regarder le coke rouge dans la grille de la cheminée, il s'était +brûlé les yeux. Il les ferma de douleur et vit, sous ses paupières +closes, des nègres qui s'agitaient dans un tumulte obscène et +sanglant. Tandis qu'il cherchait de quel livre de voyages, lu dans des +années d'adolescence, sortaient ces noirs, il les vit diminuer, se +résoudre en points imperceptibles et disparaître dans une Afrique +rouge, qui peu à peu représenta la blessure aperçue à la lueur +d'une allumette la nuit du suicide. Il songea: + +--Cet imbécile de Chevalier. Je n'y pensais guère. + +Tout à coup, sur ce fond de sang et de flamme parut la forme cambrée +de Félicie, et il sentit en lui se tendre un désir cruel et chaud. + + + + +XIV + + +Il l'alla voir le lendemain, dans le petit appartement du boulevard +Saint-Michel. Ce n'était pas son habitude. Il n'aimait guère à se +rencontrer avec madame Nanteuil, qui était pourtant à son égard +très polie et même obséquieuse, mais qui l'ennuyait et le gênait. + +Ce fut elle qui le reçut dans le salon modique. Elle le remercia de +l'intérêt qu'il portait à la santé de Félicie, l'instruisit +que la pauvre enfant avait été, la veille au soir, agitée et +souffrante, mais qu'elle allait mieux. + +--Elle travaille son rôle, dans sa chambre. Je vais l'avertir que +vous êtes ici. Elle sera bien contente de vous voir, monsieur de +Ligny. Elle sait que vous l'aimez bien. Et les vrais amis sont rares, +surtout dans le monde du théâtre. + +Robert observait madame Nanteuil avec une attention qu'il ne lui avait +pas encore prêtée. Il cherchait à voir en elle la figure que sa +fille aurait plus tard. Volontiers il lisait en passant sur le visage +des mères la bonne aventure des filles. Et cette fois il déchiffrait +obstinément les traits et les formes de cette dame comme une +intéressante prophétie. Il n'y lut rien qui fût de mauvais +augure, ni de bon. Madame Nanteuil, grasse, le teint reposé, la peau +fraîche, n'était pas désagréable, dans le mol empâtement de ses +chairs. Mais sa fille ne lui ressemblait pas du tout. + +La voyant toute calme et placide, il lui dit: + +--Vous n'êtes pas nerveuse, vous? + +--Je ne l'ai jamais été. Ma fille ne tient pas de moi. C'est tout +le portrait de son père. Il était délicat, sans avoir une mauvaise +santé. Il est mort d'une chute de cheval... Vous prendrez bien une +tasse de thé, monsieur de Ligny. + +Félicie entra. Les cheveux répandus sur les épaules, elle était +enveloppée d'un peignoir de laine blanche, retenu très lâche à la +taille par une grosse cordelière de passementerie, et traînait ses +mules rouges; elle avait l'air d'un enfant. L'ami de la maison, Tony +Meyer, marchand de tableaux, quand il la voyait dans ce vêtement, +d'aspect un peu monacal, l'appelait frère Ange de Charolais, parce +qu'il lui trouvait de la ressemblance avec un portrait de Nattier +représentant mademoiselle de Charolais dans l'habit franciscain. +Robert restait surpris et muet devant cette fillette. + +--C'est gentil à vous, fit-elle, d'être venu prendre de mes +nouvelles. Je vous remercie. Je vais mieux. + +--Elle travaille beaucoup, elle travaille trop, dit madame Nanteuil. +Son rôle de _la Grille_ la fatigue. + +--Mais non, maman. + +On parla théâtre, et la conversation fut pauvre. + +Dans un silence, madame Nanteuil demanda à M. de Ligny s'il +recherchait toujours les vieilles gravures de modes. + +Félicie et Robert la regardèrent sans comprendre. Ils lui avaient +naguère parlé de gravures de modes pour expliquer des rendez-vous +qu'ils n'avaient pu cacher. Mais ils n'y songeaient plus. Depuis lors, +un morceau de la lune, comme disait le vieil auteur, était tombé +dans leur amour; seule, madame Nanteuil, en son respect profond des +fictions, se rappelait: + +--Ma fille m'a dit que vous aviez beaucoup de ces gravures anciennes +et qu'elle y trouvait des idées pour ses costumes. + +--Parfaitement, madame, parfaitement. + +--Venez, monsieur de Ligny, dit Félicie. Je voudrais vous montrer un +projet de costume pour Cécile de Rochemaure. + +Et elle l'entraîna dans sa chambre. + +C'était une petite chambre tendue de papier fleuri, meublée d'une +armoire à glace, de deux chaises de crin et d'un lit de fer à +courtepointe de piqué blanc, surmonté d'un bénitier et d'un rameau +de buis. + +Elle lui donna un long baiser sur la bouche. + +--Je t'aime, tu sais! + +--C'est bien sûr? + +--Oh! oui. Et toi? + +--Moi aussi je t'aime. Je n'aurais pas cru que je t'aimerais autant. + +--Alors, c'est venu après. + +--Ça vient toujours après. + +--C'est vrai, ce que tu dis là, Robert. Avant on ne sait pas. + +Elle secoua la tête. + +--J'ai été bien malade hier. + +--Tu as vu Trublet? Qu'est-ce qu'il t'a dit? + +--Il m'a dit que le repos, le calme m'était nécessaire... Mon +chéri, il faudra que nous soyons raisonnables une quinzaine de jours +encore. Ça t'ennuie? + +--Mais oui. + +--Moi aussi, ça m'ennuie. Mais qu'est-ce que tu veux?... + +Il fit deux ou trois tours, furetant dans les coins. Elle le regardait +avec un peu d'inquiétude, craignant qu'il ne l'interrogeât sur ses +pauvres bijoux et ses pauvres bibelots, cadeaux modestes, mais dont on +ne peut pas toujours expliquer l'origine. On dit ce qu'on veut, bien +sûr, mais on peut se couper, avoir des ennuis, et vraiment ça n'en +vaut pas la peine. Elle détourna son attention. + +--Robert, ouvre ma boîte à gants. + +--Qu'est-ce qu'il y a dans ta boîte à gants? + +--Les violettes que tu m'as données la première fois. Mon chéri, +ne me quitte pas. Ne t'en va pas!... Quand je pense que tu peux t'en +aller d'un jour à l'autre dans des pays étrangers, à Londres, à +Constantinople, je deviens folle. + +Il la rassura, lui dit qu'on avait pensé l'envoyer à La Haye. Mais +qu'il n'irait pas, qu'il se ferait attacher au cabinet du ministre. + +--Tu me promets? + +Il promit sincèrement. Et elle devint très gaie. + +Lui montrant la petite armoire à glace: + +--Vois-tu, mon chéri, c'est là que j'étudie mon rôle. Quand tu es +venu, je travaillais ma scène du quatre. Je profite de ce que je suis +seule pour chercher le ton juste. Je tâche de dire large et fondu. +Si j'écoutais Romilly, je détaillerais et ce serait mesquin. J'ai +à dire: «Je ne vous crains pas.» C'est le grand effet du rôle. +Sais-tu comment Romilly voudrait que je dise: «Je ne vous crains +pas.» Je vais t'expliquer. Je mets la main sous le nez, j'écarte +les doigts et je dis un mot à chaque doigt, séparément, sur un ton +particulier, avec une physionomie spéciale: «Je, ne, vous, crains, +pas», comme si je montrais les marionnettes! Un peu plus, je mettrais +à tous mes doigts un petit chapeau en papier. C'est fin, c'est +spirituel, crois-tu? + +Puis, soulevant ses cheveux et découvrant son front courageux: + +--Je vais te montrer comment je fais ça. + +Subitement transfigurée et grandie, elle dit avec un air de fierté +ingénue et de tranquille innocence: + +»--Non, monsieur, je ne vous crains pas. Pourquoi vous craindrais-je! +Vous avez pensé me prendre à votre piège et vous vous êtes mis à +ma merci. Vous êtes un homme d'honneur. Maintenant que je suis sous +votre toit, vous me direz ce que vous avez dit au chevalier d'Amberre, +votre ennemi, quand il eut franchi cette grille. Vous me direz: «Vous +êtes chez vous: commandez.» + +Elle avait le don mystérieux de changer d'âme et de visage. Ligny +était sous le charme du beau mensonge. + +--Tu es étonnante! + +--Écoute-moi, mon chat. J'aurai un grand bonnet de linon, avec des +barbes qui me descendront en étages sur les joues. Parce que, tu +sais, dans la pièce, je suis une jeune fille de la Révolution. Et il +faut que je le fasse sentir. Il faut que j'aie la Révolution en moi, +tu comprends? + +--Tu connais la Révolution? + +--Mais oui!... Je ne sais pas les dates, bien sûr. Mais j'ai le +sentiment de l'époque. Pour moi, la révolution c'est d'avoir la +poitrine fière sous un fichu croisé et les genoux bien libres dans +une jupe rayée, et c'est d'avoir un petit feu aux pommettes. Voilà! + +Il l'interrogea sur la pièce. Et il s'aperçut qu'elle ne la +connaissait pas. Elle n'avait pas besoin de la connaître. Elle +devinait, elle trouvait d'instinct tout ce qu'il lui fallait. + +--Dans les répétitions, je n'indique pas un seul de mes effets. Je +garde tout pour le public. Romilly en sera bleu... Ce qu'ils seront +tous embêtés... Ah! mon chéri, Fagette en fera une maladie. + +Elle s'assit sur une mauvaise petite chaise. Son front, tout à +l'heure d'un blanc de marbre, était rose; elle avait repris son air +de gamine. + +Il s'approcha, il la regarda dans le gris charmant des yeux, et, comme +la veille au soir, devant le feu de coke, il pensa qu'elle était +menteuse et peureuse, méchante pour ses amies; mais il le pensa avec +indulgence. Il pensa qu'elle aimait les plus sales cabots ou tout au +moins qu'elle s'en arrangeait: mais il le pensa avec une douce pitié; +il se rappela tout le mal qu'il savait d'elle, mais sans amertume. Il +sentit qu'il l'aimait, que c'était moins parce qu'elle était jolie +que parce qu'elle l'était à sa manière, qu'il l'aimait enfin parce +qu'elle était un joyau vivant et une incomparable chose d'art et +de volupté. Il la regarda dans le gris charmant des yeux, dans les +prunelles où nageaient sous une eau lumineuse comme de petits signes +astrologiques. Il la regarda d'un regard si profond qu'elle en sentit +le fil la traverser tout entière. Et sûre qu'il avait vu en elle, +elle lui dit, les yeux dans les yeux, en lui tenant la tête serrée +entre ses deux mains: + +--Eh bien! oui, je suis une sale cabotine; mais je t'aime et je me +fiche de l'argent. Et il n'y en a pas beaucoup qui me valent. Et tu le +sais bien. + + + + +XV + + +Ils se voyaient tous les jours au théâtre et faisaient ensemble des +promenades à pied. + +Nanteuil jouait presque chaque soir et travaillait avec ardeur le +rôle de Cécile. Elle retrouvait peu à peu la tranquillité, passait +des nuits moins agitées, n'obligeait plus sa mère à lui tenir +la main pendant qu'elle s'endormait, et n'étouffait plus dans des +cauchemars. Une quinzaine de jours s'écoulèrent ainsi. Puis, un +matin, tandis qu'assise devant sa toilette elle se peignait les +cheveux, comme le temps était sombre, elle avança la tête vers la +glace, et elle y vit, non pas son visage, mais celui du mort. Un filet +de sang lui coulait d'un coin de la lèvre; il riait et la regardait. + +Alors elle se décida à faire ce qu'elle croyait utile et bon. +Elle prit une voiture et alla le voir. En passant sur le boulevard +Saint-Michel, elle avait acheté chez sa fleuriste une botte de roses. +Elle les lui apportait. Elle se mit à genoux devant la petite croix +noire qui marquait l'endroit où on l'avait mis. Elle lui parla. Et le +pria d'être raisonnable, de la laisser tranquille. Elle lui demanda +pardon de l'avoir traité autrefois avec dureté. On ne s'entend +pas toujours dans la vie. Mais il devait comprendre maintenant et +pardonner. A quoi lui servait-il de la tourmenter? Elle ne demandait +pas mieux que de garder de lui un bon souvenir. Elle irait le voir +de temps en temps. Mais qu'il renonçât à la poursuivre et à +l'effrayer. + +Elle s'efforça de le flatter et de l'endormir par de douces paroles: + +--Je comprends que tu aies voulu te venger. C'est naturel. Mais tu +n'es pas méchant au fond. Ne sois plus fâché. Ne me fais plus peur. +Ne viens plus. Je viendrai, moi, je viendrai souvent. Je t'apporterai +des fleurs. + +Elle avait bien envie de le tromper, de l'endormir par de fausses +promesses, de lui dire: «Reste, ne t'agite plus, reste, et je te jure +de ne plus rien faire qui te déplaise, je te promets d'obéir à ta +volonté.» Mais elle n'osait pas mentir sur une tombe, et elle était +sûre que ce serait inutile, que les morts savent tout. + +Un peu lasse, elle prolongea quelques moments encore, plus mollement, +ses supplications et ses prières, et elle s'aperçut que l'horreur +que lui causaient les tombes, elle ne l'éprouvait pas, cette fois, +et qu'elle n'avait pas peur du mort. Elle en chercha la raison et +découvrit qu'il ne l'effrayait pas parce qu'il n'était pas là. + +Et elle songea: + +--Il n'est pas là; il n'est jamais là; il est partout, excepté +là où on l'a mis. Il est dans les rues, dans les maisons, dans les +chambres. + +Et elle se leva désespérée, sûre maintenant de le rencontrer +partout, excepté dans le cimetière. + + + + +XVI + + +Après quinze jours de patience, Ligny la pressa de reprendre la vie +d'autrefois. Le terme était échu, qu'elle-même avait fixé. Il ne +voulait pas attendre davantage. Elle souffrait autant que lui de ne +plus se donner. Mais elle craignait de voir revenir le mort. Elle +trouva des prétextes gauches pour différer les rendez-vous, et puis +elle avoua qu'elle avait peur. Il la méprisait de montrer si peu de +raison et de courage. Il ne sentait plus qu'elle l'aimait et il lui +disait des paroles dures. Et il la poursuivait sans cesse de son +désir. + +Alors vinrent les jours âpres et les heures ingrates. Comme elle +n'osait plus entrer avec lui sous un toit, ils montaient en fiacre et, +après avoir roulé longuement dans les banlieues, ils descendaient +sur de mornes avenues, s'y enfonçaient sous l'âpre vent d'est, +marchant à grands pas, comme flagellés par le souffle d'une +invisible colère. + +Une fois pourtant, le jour était si doux, qu'il les pénétra de sa +douceur. Ils suivaient côte à côte les allées désertes du Bois. +Les bourgeons, qui commençaient à se gonfler à la pointe des +branches fines et noires, faisaient aux arbres, sous le ciel rose, +des cimes violettes. A leur gauche, s'étendait la prairie semée de +bouquets d'arbres nus, et l'on voyait les maisons d'Auteuil. Les lents +coupés clos des vieillards passaient sur la route, et les +nourrices poussaient des voitures d'enfants. Un auto traversa de son +bourdonnement le silence du Bois. + +--Tu aimes ces machines-là? demanda Félicie. + +--Je trouve ça commode, voilà tout. C'est vrai qu'il n'était pas +chauffeur. Il n'avait de goût pour aucun sport et ne s'occupait que +des femmes. + +Montrant un fiacre qui venait de les dépasser: + +--Robert, tu as vu? + +--Non. + +--Il y avait dedans Jeanne Perrin avec une femme. + +Et, comme il montrait une paisible indifférence, elle lui dit sur un +ton de reproche: + +--Tu es comme le docteur Socrate: tu trouves ça naturel? + +Le lac dormait clair et tranquille entre ses murailles sombres de +sapins. Ils prirent à leur droite le sentier qui longe la berge où +les oies blanches et les cygnes lissent leurs plumes. + +A leur approche, une flottille de canards, comme des nacelles +vivantes, le col en forme de proue, cingla vers eux. + +Félicie leur dit, d'un ton de regret, qu'elle n'avait rien à leur +donner. + +--Lorsque j'étais petite, ajouta-t-elle, papa me menait le dimanche +donner du pain aux bêtes. C'était ma récompense, quand j'avais bien +étudié toute la semaine. Papa se plaisait à la campagne. Il aimait +les chiens, les chevaux, toutes les bêtes. Il était très doux, +très intelligent. Il travaillait beaucoup. Mais l'existence est +difficile pour un officier qui n'a pas de fortune. Il souffrait de +ne pas pouvoir faire comme les officiers riches, et puis il ne +s'entendait pas avec maman. Il n'a pas été heureux dans la vie, +papa. Il était souvent triste. Il parlait peu, sans nous parler, nous +nous comprenions tous les deux. Il m'aimait bien... Mon Robert, plus +tard, dans longtemps, dans bien longtemps, j'aurai une maisonnette à +la campagne. Et quand tu y viendras, mon chéri, tu me trouveras en +jupe courte donnant du grain à mes poules. + +Il lui demanda comment l'idée lui était venue d'entrer au théâtre. + +--Je savais bien que je ne me marierais pas, puisque je n'avais pas +de dot. Et de voir mes grandes amies dans les modes ou dans les +télégraphes, ça ne m'encourageait pas à faire comme elles. Déjà +toute petite, je trouvais joli d'être actrice. J'avais joué à la +pension dans une petite pièce, pour la saint Nicolas. Ça m'avait +amusée. La maîtresse disait que je ne jouais pas bien; mais c'était +parce que maman lui devait trois mois. Dès l'âge de quinze ans, j'ai +pensé sérieusement au théâtre. Je suis entrée au Conservatoire. +J'ai travaillé, j'ai beaucoup travaillé. C'est éreintant notre +métier. Mais de réussir, ça repose. + +A la hauteur du chalet de l'île, ils trouvèrent le bac amarré à +l'estacade. Il y sauta entraînant Félicie. + +--Ces grands arbres sont beaux, même sans feuilles, dit-elle; mais je +croyais que, dans cette saison, le chalet était fermé. + +Le passeur lui répondit que, par les beaux jours d'hiver, les +promeneurs aimaient à aller dans l'île, parce qu'on y était +tranquille et qu'à l'instant même, il venait encore d'y conduire +deux dames. + +Un garçon, qui habitait la solitude de l'île, leur servit du thé, +dans un salon rustique, meublé de deux chaises, d'une table, d'un +piano et d'un divan. Les lambris étaient moisis, les parquets +disjoints. Elle regarda par la fenêtre la pelouse et les grands +arbres. + +--Qu'est-ce que c'est, demanda-t-elle, que cette grosse boule sombre +dans le peuplier? + +--C'est du gui, ma chérie. + +--On dirait un animal pelotonné autour de la branche, et qui la +ronge. C'est désagréable à voir. + +Elle posa la tête sur l'épaule de son ami et lui dit languissamment: + +--Je t'aime. + +Il l'entraîna sur le divan. Elle le sentait qui, glissant à ses +pieds, coulait sur elle des mains inhabiles d'impatience, et elle le +laissait faire, inerte, découragée, prévoyant que c'était inutile. +Les oreilles lui tintaient comme, une clochette. Le tintement cessa et +elle entendit à sa droite une voix étrange, claire, glaciale, dire: +«Je vous défends d'être l'un à l'autre.» Il lui sembla que la +voix parlait de haut dans une lueur, mais elle n'osa tourner la tête. +C'était une voix inconnue. Involontairement et, malgré elle, elle +chercha à se rappeler sa voix à lui, et elle s'aperçut qu'elle en +avait oublié le son, qu'elle ne pourrait jamais le retrouver. Elle +pensa: «C'est peut-être la voix qu'il a maintenant.» Effrayée, +elle ramena vivement sa jupe sur ses genoux. Mais elle se retint de +crier et ne parla pas de ce qu'elle venait d'entendre, de peur qu'on +ne la crût folle et parce qu'elle discernait tout de même que ce +n'était pas réel. + +Ligny s'éloigna: + +--Si tu ne veux plus de moi, dis-le franchement. Je ne te prendrai pas +de force. + +Assise le buste droit et les genoux serrés, elle lui dit: + +--Tant que nous sommes dans la foule, tant qu'il y a du monde autour +de nous, je te désire, je te veux; et dès que nous sommes seuls, +j'ai peur. + +Il lui répondit par une moquerie facile et méchante: + +--Ah! si pour t'exciter, il te faut un public!... + +Elle se leva et se remit à la fenêtre. Une larme coulait sur sa +joue. Elle pleura longtemps en silence. Puis vivement elle l'appela: + +--Regarde donc! + +Et elle lui montra Jeanne Perrin qui se promenait sur la pelouse avec +une jeune femme. Elles se tenaient enlacées, se donnaient l'une à +l'autre des violettes à respirer et souriaient. + +--Vois! elle est heureuse, tranquille, cette femme. + +Et Jeanne Perrin, goûtant la paix des longues habitudes, allait +satisfaite et tranquille, ne laissant pas même paraître l'orgueil de +ses préférences étranges. + +Félicie la regardait avec une curiosité qu'elle ne s'avouait pas à +elle-même et l'enviait de son calme. + +--Elle n'a pas peur, elle. + +--Laisse-la donc. Quel mal nous fait-elle? + +Et il la prit violemment par la taille. + +Elle se dégagea en frissonnant. A la fin, déçu, frustré, humilié, +il se mit en colère, la traita de sotte, jura qu'il ne supporterait +pas plus longtemps ces façons ridicules. + +Elle ne lui répondit rien et recommença de pleurer. + +Irrité de ces larmes, il lui parla durement: + +--Puisque tu ne peux plus me donner ce que je te demande, c'est +inutile de nous revoir. Nous n'avons plus rien à nous dire. +D'ailleurs, je vois bien que tu ne m'aimes plus. Et tu l'avouerais, +si tu pouvais une fois dire la vérité: tu n'as jamais aimé que ce +misérable cabotin. + +Alors elle éclata de colère et gémit de désespoir: + +--Menteur! menteur! C'est abominable ce que tu dis là. Tu vois que je +pleure et tu veux me faire souffrir davantage. Tu profites de ce que +je t'aime pour me rendre malheureuse. C'est lâche! Eh bien, non, +je ne t'aime plus. Va-t'en! Je ne veux plus te voir. Va-t'en... Mais +c'est vrai, qu'est-ce que nous faisons là? Est-ce que nous allons +passer notre vie à nous regarder comme ça avec fureur, avec +désespoir, avec rage. Ce n'est pas de ma faute... Je ne peux pas, +je ne peux pas. Pardonne-moi, mon chéri, mon amour. Je t'aime, je +t'adore, je te veux. Mais chasse-le, toi. Tu es un homme, tu sais ce +qu'il faut faire. Chasse-le. Tu l'as tué, ce n'est pas moi. C'est +toi. Tue-le donc tout à fait... Je deviens folle, mon Dieu! je +deviens folle. + + +Le lendemain, Ligny demanda à être envoyé comme troisième +secrétaire à La Haye. Il fut nommé huit jours après et partit +aussitôt, sans avoir revu Félicie. + + + + +XVII + + +Madame Nanteuil ne pensait qu'à sa fille. Sa liaison avec Tony Meyer, +le marchand de tableaux de la rue de Clichy, lui laissait des loisirs +et la liberté du cœur. Elle rencontra au théâtre un fabricant +d'appareils électriques, encore jeune, au-dessus de ses affaires +et d'une extrême politesse, M. Bondois. Il était d'un tempérament +amoureux et d'un caractère timide, et, comme les femmes belles et +jeunes lui faisaient peur, il s'était accoutumé à ne désirer que +les autres. Madame Nanteuil était encore très agréable. Mais, +un soir qu'elle était mal habillée et n'avait pas bonne mine, il +s'offrit. Elle l'accepta pour faire aller un peu la maison et pour que +sa fille ne manquât de rien. Son dévouement lui procura le bonheur. +M. Bondois l'aimait et la cultivait ardemment. Étonnée d'abord, elle +en fut ensuite heureuse et tranquille; il lui parut naturel et bon +d'être aimée, et elle ne devait pas croire qu'elle en eût passé la +saison, quand on lui prouvait le contraire. + +Elle s'était toujours montrée bienveillante, d'un caractère facile +et d'une humeur égale. Mais jamais encore elle n'avait fait paraître +dans sa maison un si heureux génie et de si gracieuses pensées. +Douce aux autres et à elle-même, gardant au cours des heures +changeantes le sourire qui découvrait ses belles dents et creusait +des fossettes dans ses joues grasses, reconnaissante à la vie de ce +qu'elle lui donnait, fleurie, épanouie, abondante, elle était la +joie et la jeunesse de la maison. + +Tandis que madame Nanteuil ne concevait et n'exprimait que des idées +riantes et claires, Félicie devenait sombre, maussade et chagrine. +Des plis se creusaient dans son joli visage; sa voix grinçait. Elle +avait connu tout de suite la situation qu'occupait M. Bondois dans sa +famille et, soit qu'elle eût préféré que sa mère ne vécût et ne +respirât que pour elle, soit qu'elle souffrît en sa piété filiale +d'être forcée de l'estimer moins, soit qu'elle lui enviât un +plaisir, soit qu'elle éprouvât seulement ce malaise que nous +causent les choses de l'amour quand elles se font trop près de nous, +Félicie, tous les jours, de préférence durant les repas, reprochait +amèrement à madame Nanteuil, par allusions très claires et en +termes mal voilés, le nouvel ami de la maison, et témoignait à M. +Bondois lui-même, chaque fois qu'elle le rencontrait, un dégoût +expansif et une abondante aversion. Madame Nanteuil n'en ressentait +qu'une affliction légère et elle excusait sa fille en considérant +que cette enfant n'avait encore aucune expérience de la vie. Et +M. Bondois, à qui Félicie inspirait une terreur surhumaine, +s'efforçait de l'apaiser par des signes respectueux et de menus +présents. + +Elle était violente parce qu'elle souffrait. Les lettres qu'elle +recevait de La Haye irritaient son amour et le rendaient douloureux. +Elle se desséchait, en proie aux images brûlantes. Quand elle voyait +trop précisément son ami absent, ses tempes bourdonnaient, son cœur +battait violemment, puis une ombre lourde s'épaississait dans sa +tête; toute la sensibilité de ses nerfs, toute la chaleur de son +sang, toutes les forces de son être coulaient en elle et descendaient +pour s'amasser en désir dans les profondeurs de sa chair. Alors +elle ne songeait plus qu'à retrouver Ligny. C'est lui seul qu'elle +voulait, et elle s'étonnait elle-même du dégoût qu'elle ressentait +pour tout autre que lui. Car elle n'avait pas toujours eu l'instinct +si exclusif. Elle se promettait d'aller tout de suite demander de +l'argent à Bondois et de prendre le train pour La Haye. Et elle ne +le faisait pas. Ce qui l'arrêtait, c'était moins la pensée de +déplaire à son amant, qui eût trouvé ce voyage incorrect, qu'une +vague peur de réveiller l'ombre endormie. + +Elle ne l'avait pas revue depuis le départ de Ligny. Mais il se +passait encore en elle et autour d'elle des choses troublantes. Dans +la rue, un barbet la suivait qui apparaissait et s'évanouissait tout +à coup. Un matin qu'elle était couchée, sa mère lui dit: «Je vais +chez la modiste», et sortit. Deux ou trois minutes après, Félicie +la vit, qui rentrait dans la chambre comme si elle y avait oublié +quelque chose. Mais l'apparition s'avança sans regard, sans paroles, +sans bruit et disparut en touchant le lit. + +Elle eut des illusions plus inquiétantes. Un dimanche, elle jouait en +matinée, dans _Athalie_, le rôle du jeune Zacharie. Comme elle +avait de très jolies jambes, ce travesti lui plaisait, et elle était +contente aussi de montrer qu'elle savait dire les vers. Mais elle +remarqua qu'il y avait à l'orchestre un prêtre en soutane. Ce +n'était pas la première fois qu'un ecclésiastique assistait à une +représentation matinale de cette tragédie tirée de l'Écriture. +Pourtant elle en éprouva une impression pénible. Quand elle entra +en scène, elle vit distinctement Louise Dalle, coiffée du turban de +Jozabeth, charger un revolver devant le trou du souffleur. Elle eut +le jugement assez ferme et l'esprit assez présent pour écarter cette +vision absurde, qui disparut. Mais elle dit ses premiers vers d'une +voix éteinte. + +Elle se sentait à l'estomac des brûlures. Elle souffrait +d'étouffements; parfois, sans cause, une angoisse indicible la +prenait aux entrailles, son cœur battait d'un mouvement fou, et elle +craignait de mourir. + +Le docteur Trublet la soignait avec une prudence attentive. Elle le +voyait souvent au théâtre et parfois elle allait le consulter dans +le vieux logis de la rue de Seine. Elle ne passait pas par le salon +d'attente; le domestique la faisait entrer tout de suite dans la +petite salle à manger où luisaient dans l'ombre des faïences +arabes, et elle passait toujours la première. Un jour Socrate parvint +à lui faire comprendre la manière dont les images se forment dans +le cerveau et comment ces images ne correspondent pas toujours à des +objets extérieurs, ou du moins n'y correspondent pas toujours avec +exactitude. + +--Les hallucinations, ajouta-t-il, ne sont le plus souvent que de +fausses perceptions. On voit ce qui est, mais on le voit mal, et l'on +fait d'un plumeau une tête hérissée, d'un œillet rouge la +gueule d'un monstre, d'une chemise un fantôme dans son linceul. +Insignifiantes erreurs. + +Elle trouva dans ces raisons la force de mépriser et de dissiper ses +visions de chiens, de chats ou de personnes vivantes et familières. +Mais elle craignait de revoir le mort. Et les terreurs mystiques +nichées dans des plis obscurs de son cerveau étaient plus fortes que +les démonstrations du savant. On avait beau lui dire que les morts ne +revenaient jamais, elle savait bien le contraire. + +Socrate lui recommanda cette fois encore de prendre des distractions, +de voir des amis, et de préférence des amis agréables, et de fuir, +comme ses deux plus perfides ennemies, l'ombre et la solitude. + +Et il ajouta cette prescription: + +--Surtout évitez les personnes et les choses qui peuvent avoir +quelque rapport avec l'objet de vos visions. + +Il ne s'apercevait pas que c'était impossible. Et Nanteuil ne s'en +aperçut pas non plus. + +--Alors vous me guérirez, mon bon Socrate? dit-elle en tournant vers +lui ses jolis yeux gris, pleins de prières. + +--Vous vous guérirez vous-même, mon enfant. Vous vous guérirez, +parce que vous êtes laborieuse, raisonnable et courageuse... Mais +oui, vous êtes à la fois peureuse et brave. Vous avez peur du +danger, mais vous avez du cœur à vivre. Vous guérirez, parce que +vous n'êtes pas en sympathie avec le mal et la souffrance. Vous +guérirez, parce que vous voulez guérir. + +--Vous croyez qu'on guérit quand on veut? + +--Quand on veut d'une certaine façon intime et profonde, quand ce +sont nos cellules qui veulent en nous, quand c'est notre inconscient +qui veut; quand on veut avec la volonté sourde, abondante et pleine +de l'arbre vigoureux qui veut reverdir au printemps. + + + + +XVIII + + +Cette nuit-là, ne pouvant s'endormir, elle se retournait dans son lit +et rejetait les couvertures. Elle sentait que le sommeil était loin +encore, qu'il viendrait sur les premiers rayons, pleins de poussières +dansantes, que le matin darde aux fentes des rideaux. La veilleuse, +dont le petit cœur ardent luisait à travers sa chair de porcelaine, +lui faisait une compagne mystique et familière. Félicie souleva les +paupières et but d'un regard cette lueur blanche et laiteuse qui la +tranquillisait. Puis, refermant les yeux, elle retomba dans l'ennui +tumultueux de l'insomnie. Par instants, il lui venait à la mémoire +une phrase de son rôle, à laquelle elle n'attachait aucune +signification et qui l'obsédait: «Nos jours sont ce que nous les +faisons.» Et son esprit se fatiguait à retourner sans cesse quatre +ou cinq idées. + +--Il faudra, demain, que j'aille essayer ma robe chez madame +Royaumont. Hier, je suis entrée avec Fagette dans la loge de Jeanne +Perrin, qui s'habillait, et qui a montré ses jambes velues, comme +si elle en était fière. Elle n'est pas laide, Jeanne Perrin; elle +a même une belle tête; mais c'est son expression qui me déplaît. +Comment madame Colbert fait-elle pour me réclamer trente-deux francs? +Quatorze et trois, dix-sept, et neuf, vingt-six. Je ne lui dois que +vingt-six francs. «Nos jours sont ce que nous les faisons.» Que j'ai +chaud! + +D'un bond de ses reins souples, elle se retourna et ses bras nus +s'ouvrirent pour étreindre l'air comme un corps subtil et frais. + +--Il me semble qu'il y a un siècle que Robert est parti. C'est mal de +sa part de m'avoir laissée seule. Je m'ennuie après lui. + +Et, pelotonnée dans son lit, elle se rappelait studieusement comme +c'était quand ils se tenaient pressés l'un contre l'autre. Elle +l'appelait: + +--Mon chat! mon petit loup! + +Aussitôt les idées recommençaient dans sa tête leur manège +fatigant. + +--«Nos jours sont ce que nous les faisons. Nos jours sont ce que +nous les faisons. Nos jours...» Quatorze et trois, dix-sept, et neuf, +vingt-six. J'ai bien vu que Jeanne Perrin faisait exprès de montrer +ses longues jambes d'homme, toutes sombres de poils. Est-ce vrai, ce +qu'on dit, que Jeanne Perrin donne de l'argent aux femmes? Il faudra +que demain, à quatre heures, j'aille essayer ma robe. Il y a une +chose terrible, c'est que madame Royaumont ne sait jamais bien monter +les manches. Que j'ai chaud! Socrate est un bon médecin. Mais, des +moments, il s'amuse à abrutir les personnes. + +Tout à coup elle pensa à Chevalier et elle sentit comme une +influence de lui qui se coulait le long des murs de la chambre. Elle +crut voir que la clarté de la veilleuse en était obscurcie. C'était +moins qu'une ombre et c'était inquiétant. L'idée la traversa tout +à coup que cette chose subtile venait des portraits du mort. Elle +n'en avait gardé aucun dans sa chambre. Mais l'appartement en +contenait encore, qu'elle n'avait pas détruits. Elle en fit le compte +avec soin et trouva qu'il devait en rester trois: un premier, très +jeune, sur un fond nuageux; un autre, rieur et familier, à cheval sur +une chaise; un troisième, en don César de Bazan. Dans sa hâte de +les anéantir, elle sauta du lit, alluma une bougie et, traînant +ses mules, glissa, en chemise, dans le salon, jusqu'à la table +de palissandre, surmontée d'un palmier phénix, souleva le tapis, +fouilla le tiroir. Il contenait des jetons, des bobèches, quelques +morceaux de bois décollés des meubles, deux ou trois pendeloques +du lustre et quelques photographies, parmi lesquelles elle ne trouva +qu'un seul Chevalier, le plus jeune, sur un fond nuageux. + +Elle chercha les deux autres dans un petit meuble façon de Boulle qui +ornait l'intervalle des fenêtres et portait les lampes de Chine. Là +dormaient des globes de verre dépoli, des abat-jour, des coupes de +cristal garnies de bronze doré, un porte-allumettes en porcelaine +peinte, orné d'un enfant endormi près d'un chien, contre un tambour, +des livres débrochés, des partitions en lambeaux, deux éventails +brisés, une flûte et un petit tas de portraits-cartes. Elle y +découvrit un deuxième Chevalier, le don César de Bazan. Le dernier +n'y était pas. Elle se demanda inutilement où on avait bien pu le +fourrer. En vain elle fouilla les boîtes, les coupes, les cache-pots, +le casier à musique. Et tandis qu'elle le recherchait ardemment, le +portrait grandissait et se précisait dans son imagination, atteignait +la taille humaine, prenait un air moqueur et la narguait. Elle avait +la tête en feu, les pieds glacés et sentait la peur lui entrer dans +le creux de l'estomac. Au moment de renoncer et d'aller cacher sa +tête dans l'oreiller, elle se rappela que sa mère gardait des +photographies dans son armoire à glace. Elle reprit courage. +Doucement, elle entra dans la chambre de madame Nanteuil endormie, +à pas muets gagna l'armoire, l'ouvrit avec lenteur, sans bruit, et, +montée sur une chaise, explora la plus haute tablette, chargée de +vieux cartons. Elle mit la main sur un album qui datait du second +Empire et qu'on n'avait pas ouvert depuis vingt ans. Elle remua des +tas de lettres, des liasses de papier timbré et de reconnaissances +du Mont-de-Piété. Réveillée par la lumière de la bougie et par le +bruit de souris que faisait la chercheuse, madame Nanteuil demanda: + +--Qui est là? + +Aussitôt, voyant juché sur une chaise, en longue chemise de nuit, +une grosse natte dans le dos, le petit fantôme familier: + +--C'est toi, Félicie? Tu n'es pas malade?... Qu'est-ce que tu fais +là? + +--Je cherche quelque chose. + +--Dans mon armoire? + +--Oui, maman. + +--Veux-tu bien aller te coucher! tu vas t'enrhumer... Dis-moi ce que +tu cherches, au moins. Si c'est le chocolat, il est sur la planche du +milieu, à côté du sucrier en argent. + +Mais Félicie avait saisi un paquet de photographies qu'elle +feuilletait rapidement. + +Sous ses doigts impatients passaient madame Doulce, couverte de +dentelles; Fagette, éclatante et les cheveux dévorés de lumière; +Tony Meyer, les yeux rapprochés l'un de l'autre et le nez tombant sur +les lèvres; Pradel, à la barbe fleurie; Trublet, chauve et camus; M. +Bondois, l'œil craintif et le nez roide sur une moustache épaisse. +Bien qu'elle n'eût point la tête à s'occuper de M. Bondois, elle +lui donna au passage un regard hostile et, d'aventure, lui fit tomber +sur le nez une goutte de bougie. + +Madame Nanteuil, tout à fait réveillée, s'étonnait: + +--Félicie, qu'est-ce que tu as à fourgonner comme ça dans mon +armoire? + +Félicie, qui tenait enfin le portrait tant cherché, ne répondit que +par un cri de joie sauvage et s'envola de la chaise emportant son mort +et, par mégarde, M. Bondois avec. + +Rentrée dans le salon, elle s'accroupit devant la cheminée et fit +un feu de papier dans lequel elle jeta les trois photographies de +Chevalier. Elle les regarda flamber, et quand les trois cartes, +tordues et noircies, se furent envolées sans forme ni matière, elle +respira largement. Elle croyait bien, cette fois, avoir ôté au +mort jaloux la substance de ses apparitions et s'être délivrée de +l'obsession. + +En reprenant son bougeoir, elle vit M. Bondois dont le nez +disparaissait sous un rond de cire blanche. Ne sachant qu'en faire, +elle le jeta en riant dans la cheminée encore flambante. + +Rentrée dans sa chambre, elle se mit devant sa glace et serra sa +chemise sur elle, pour marquer ses formes. Une réflexion, qui lui +traversait parfois la tête, s'y arrêta cette fois un peu plus +longtemps qu'à l'ordinaire. Elle se disait à elle-même: + +--Pourquoi est-on faite comme ça, avec une tête, des bras, des +jambes, des mains, des pieds, une poitrine, un ventre? Pourquoi comme +ça et pas autrement? C'est drôle! + +En cet instant, la forme humaine lui apparaissait arbitraire, bizarre, +étrange. Mais son étonnement cessa vite. Et, se regardant, elle se +plut. Elle avait d'elle un goût vif et profond. Elle découvrit ses +seins, les tint délicatement sur le creux de ses mains, les contempla +dans la glace avec tendresse, comme s'ils eussent été non pas +d'elle, mais à elle, comme deux êtres animés, comme une couple de +colombes. + +Après leur avoir souri, elle se recoucha. Se réveillant à une heure +tardive de la matinée, elle éprouva une seconde de surprise d'être +couchée seule. Parfois, en songe, elle se dédoublait et, sentant sa +propre chair, rêvait qu'elle recevait les caresses d'une femme. + + + + +XIX + + +La répétition générale de _la Grille_ était annoncée pour +deux heures. Dès une heure, le docteur Trublet avait pris sa place +accoutumée dans la loge de Nanteuil. + +Félicie, aux mains de madame Michon, reprochait à son docteur de ne +rien lui dire. Mais c'est elle qui, préoccupée, l'esprit tendu sur +le rôle qu'elle allait jouer, n'écoutait pas. Elle recommanda qu'on +ne laissât entrer personne dans la loge. Pourtant elle reçut avec +plaisir Constantin Marc, se trouvant en sympathie avec lui. + +Il était très ému. Pour cacher son trouble, il affectait de parler +de ses bois du Vivarais, il commençait des histoires de chasse et des +contes de paysans, qu'il n'achevait pas. + +--J'ai le trac, dit Nanteuil. Et vous, monsieur Marc, est-ce que vous +ne sentez pas des coups dans l'estomac? + +Il se défendit d'éprouver aucune émotion. + +Elle insista: + +--Avouez que vous voudriez bien que ce soit fini. + +--Eh bien, puisque vous y tenez, peut-être que j'aimerais mieux que +ce fût fini. + +Sur quoi, le docteur Socrate, d'un air simple et d'une voix +tranquille, lui adressa cette parole interrogative: + +--Ne pensez-vous pas que ce qui doit s'accomplir ne soit déjà +accompli et n'ait été de tout temps accompli? + +Et, sans attendre de réponse, il ajouta: + +--Si les phénomènes du monde parviennent successivement à notre +connaissance, nous n'en devons pas conclure qu'ils sont en réalité +successifs, et nous avons encore moins de raisons de croire qu'ils se +produisent au moment où nous les percevons. + +--C'est évident, dit Constantin Marc, qui n'avait pas écouté. + +--L'univers, poursuivit le docteur, nous apparaît sans cesse +imparfait, et nous avons l'illusion qu'il s'achève sans cesse. Comme +nous percevons les phénomènes successivement, nous croyons qu'en +effet ils succèdent les uns aux autres. Nous nous imaginons que ceux +que nous ne voyons plus sont passés et que ceux que nous ne voyons +pas encore sont futurs. Mais on peut concevoir des êtres construits +de telle façon qu'ils découvrent simultanément ce qui pour nous +est le passé et l'avenir. On en peut concevoir qui perçoivent les +phénomènes dans un ordre rétrograde et les voient se dérouler +de notre futur à notre passé. Des animaux disposant de l'espace +autrement que nous et capables, par exemple, de se mouvoir avec +une vitesse plus grande que celle de la lumière, se feraient de la +succession des phénomènes une idée très différente de celle que +nous en avons. + +--Pourvu qu'aujourd'hui Durville ne me fasse pas de blagues en scène! +s'écria Félicie pendant que madame Michon lui passait ses bas sous +sa jupe. + +Constantin Marc l'assura que Durville n'y songeait même pas et il la +supplia de ne pas s'inquiéter. + +Et le docteur Socrate reprit sa démonstration. + +--Nous-mêmes, par une nuit claire, le regard sur l'Épi de la Vierge, +qui palpite à la cime d'un peuplier, nous voyons à la fois ce qui +fut et ce qui est. Et l'on peut dire également que nous voyons ce qui +est et ce qui sera. Car, si l'étoile, telle qu'elle nous apparaît, +est le passé par rapport à l'arbre, l'arbre est l'avenir par rapport +à l'étoile. Cependant l'astre qui, de loin, nous montre son petit +visage de feu, non tel qu'il est aujourd'hui, mais tel qu'il était +lors de notre jeunesse, peut-être même avant notre naissance, et le +peuplier, dont les jeunes feuilles tremblent dans l'air frais du +soir, se rejoignent en nous dans un même moment du temps et nous sont +présents l'un et l'autre à la fois. Nous disons d'une chose qu'elle +est dans le présent quand nous la percevons précisément. Nous +disons qu'elle est dans le passé lorsque nous n'en gardons qu'une +image indistincte. Une chose fût-elle accomplie depuis des millions +d'années, si nous en recevons une impression aussi forte que +possible, ce ne sera pas pour nous une chose passée: elle nous sera +présente. L'ordre dans lequel roulent les choses dans les abîmes +de l'univers nous est inconnu. Nous ne connaissons que l'ordre de +nos perceptions. Croire que l'avenir n'est pas, parce que nous ne le +connaissons pas, c'est croire qu'un livre est inachevé parce que nous +n'avons pas fini de le lire. + +Ici le docteur s'arrêta un moment. Et Nanteuil, dans le silence, +entendit battre son cœur. Elle s'écria: + +--Continuez, mon bon Socrate, continuez, je vous en prie. Si vous +saviez comme vous me faites du bien en causant!... Vous pensez que je +n'écoute pas un mot de ce que vous dites. Mais de vous entendre dire +des choses lointaines, ça me distrait; ça me fait sentir qu'il n'y a +pas que mon entrée; ça m'empêche de m'enfoncer dans le trou noir... +Dites n'importe quoi, mais ne vous arrêtez pas... + +Le sage Socrate, qui sans doute avait prévu la bonne influence que sa +parole exerçait sur la comédienne, poursuivit son discours: + +--L'univers se construit aussi fatalement qu'un triangle dont +un côté et deux angles sont donnés. Les choses futures sont +déterminées. Elles sont dès lors terminées. Elles sont comme si +elles existaient. Elles existent déjà. Elles existent si bien que +nous les connaissons en partie. Et, si cette partie est infime par +rapport à leur immensité, elle est en proportion très appréciable +avec la partie que nous pouvons connaître des choses accomplies. Il +nous est permis de dire que, pour nous, l'avenir n'est pas beaucoup +plus obscur que le passé. Nous savons que les générations +succéderont aux générations dans le travail, la joie et la +souffrance. J'étends mes regards par delà la durée de la race +humaine. Je vois les constellations changer lentement dans le ciel +leurs formes, qui semblaient immuables; je regarde le chariot +dételer son antique attelage, le bouclier d'Orion se rompre, Sirius +s'éteindre. Nous savons que le soleil se lèvera demain et que +longtemps encore, dans les nuées épaisses ou les vapeurs légères, +il se lèvera tous les matins. + +Adolphe Meunier entra discrètement sur la pointe des pieds. + +Le docteur lui serra la main: + +--Bonjour, monsieur Meunier. Nous voyons la nouvelle lune du mois +prochain. Nous ne la voyons pas aussi distinctement que la nouvelle +lune de cette nuit, parce que nous ne savons pas dans quel ciel gris +ou roux elle montrera son derrière de vieille casserole sur mon +toit, parmi les tuyaux coiffés de chapeaux pointus et de capotes +romantiques, aux regards des chats amoureux. Mais ce lever de la lune +prochaine, si nous étions assez savants pour le connaître d'avance +dans ses moindres circonstances, toutes nécessaires, nous nous +ferions une idée aussi nette de la nuit dont je parle que de celle +où nous sommes: l'une et l'autre nous seraient également présentes. + +»La connaissance que nous avons des faits est l'unique raison qui +nous porte à croire à leur réalité. Nous connaissons certains +faits à venir. Nous devons donc les tenir pour réels. Et s'ils sont +réels, ils sont réalisés. Ainsi donc il est croyable, mon cher +Constantin Marc, que votre pièce est jouée, depuis mille ans, ou +depuis une demi-heure, ce qui revient absolument au même. Il est +croyable que nous sommes tous morts depuis longtemps. Pensez-le, et +vous serez tranquille. + +Constantin Marc, qui avait très mal suivi ces raisons et qui n'en +sentait ni l'à-propos ni la convenance, répondit un peu agacé que +tout cela était dans Bossuet. + +--Dans Bossuet! s'écria le docteur outré, je vous défie bien d'y +trouver rien de semblable. Bossuet n'avait aucune philosophie. + +Nanteuil se tourna vers le docteur. Elle était coiffée d'un grand +bonnet de linon, à haute coiffe arrondie, serré sur la tête par +un large ruban bleu et dont les barbes descendant en étages lui +ombrageaient le front et les joues. Elle s'était changée en une +blonde ardente. Des cheveux roux lui tombaient en boucles sur les +épaules. Sur son sein se croisait un fichu d'organdi pris dans une +large ceinture violette. Sa jupe blanche rayée de rose, coulant +comme mouillée de la taille un peu haute, la faisait paraître très +longue. Et elle apparaissait en figure de rêve. + +--Delage aussi, dit-elle, fait de sales blagues: savez-vous celle +qu'il a faite à Marie-Claire? Ils jouaient tous les deux dans les +_Femmes savantes_. En scène, il lui a mis un œuf dans la main. Elle +n'a pas pu s'en débarrasser de tout l'acte. + +A l'appel de l'avertisseur, elle descendit, suivie de Constantin Marc. +Ils entendaient le bruit de la salle, la rumeur du monstre, et il +leur semblait qu'ils entraient dans la gueule ardente de la bête +apocalyptique. + + +_La Grille_ fut bien accueillie. Venue en fin de saison, sans espoir +d'une longue durée, elle trouva grâce devant tous. Vers le milieu du +premier acte, on y sentit du style, de la poésie et, çà et là, des +obscurités. Dès lors on la respecta, on affecta de s'y plaire, on +voulut l'avoir comprise. On lui passa de n'être guère dramatique. +Elle était littéraire, et, cette fois, on admettait le genre. + +Constantin Marc ne connaissait encore personne à Paris. Il avait +fait venir au théâtre trois ou quatre propriétaires du Vivarais qui +rougeoyaient à l'orchestre, dans leurs cravates blanches, roulaient +des yeux ronds et n'osaient applaudir. Comme il n'avait pas d'amis, +personne ne pensa à nuire à son succès. Et même, dans les +couloirs, on le faisait homme de talent contre d'autres. Très +ému cependant, il errait de loge en loge ou s'abattait au fond de +l'avant-scène du directeur. Il s'inquiétait des critiques. + +--Soyez tranquille, lui dit Romilly. Ils diront de votre pièce le +bien ou le mal qu'ils pensent de Pradel. Et, dans ce moment-ci, ils en +pensent plus de mal que de bien. + +Adolphe Meunier l'avertit, avec un pâle sourire, que la salle était +bonne et que les critiques trouvaient l'écriture de la pièce très +soignée. Il attendit en retour quelques paroles obligeantes sur +_Pandolphe et Clarimonde_. Mais Constantin Marc ne songea pas à les +lui adresser. + +Romilly secoua la tête: + +--Il faut prévoir les éreintements. Monsieur Meunier le sait bien. +La presse a été envers lui d'une injustice féroce. + +--Hélas! soupira Meunier, on ne dira jamais autant de mal de nous +qu'on en a dit de Shakespeare et de Molière. + +Le succès de Nanteuil fut grand, et marqué moins encore par de +bruyants rappels que par l'approbation plus discrète et plus profonde +des amateurs délicats. Elle avait montré des qualités qu'on ne +lui connaissait pas encore, la pureté de la diction, la noblesse des +attitudes, une grâce chaste et fière. + +Sur la scène, pendant le dernier entr'acte, le ministre lui adressa +ses félicitations. C'était signe que la salle était favorable: car +les ministres n'expriment jamais des opinions singulières. Derrière +le grand-maître de l'Université, se pressait une foule flatteuse de +fonctionnaires, de gens du monde et d'auteurs dramatiques. Les bras +allongés vers elle comme des pompes, ils lui exprimaient tous à la +fois leur admiration. Et madame Doulce, étouffée par leur nombre, +abandonnait aux boutons des vêtements d'hommes des lambeaux de ses +innombrables dentelles de coton. + +Le dernier acte fut le triomphe de Nanteuil. Elle eut mieux du public +que des pleurs et des cris. Elle obtint de tous les yeux ces regards +humides et pourtant sans larmes, de toutes les poitrines ce murmure +profond et presque muet, que seule arrache la beauté. + +Elle sentit qu'elle avait démesurément grandi en un moment et, la +toile tombée, elle murmura: + +--Cette fois, ça y est! + +Elle se déshabillait dans sa loge pleine de corbeilles d'orchidées, +de bouquets de roses et de gerbes de lilas, quand on lui apporta une +dépêche. Elle l'ouvrit. C'était un télégramme de La Haye qui +contenait ces mots: + + _M'associe de cœur à succès certain. + ROBERT._ + +Au moment où elle achevait de lire, le docteur Trublet entra dans la +loge. + +Elle lui jeta au cou ses bras ardents de fatigue et de joie, l'attira +contre sa poitrine moite et mit sur ce visage de Silène méditatif un +plein baiser de sa bouche enivrée. + +Socrate, qui était un sage, reçut ce baiser comme un présent du +sort, sachant bien qu'il n'était pas pour lui, mais qu'il était +dédié à la gloire et à l'amour. + +Nanteuil s'aperçut elle-même que dans son ivresse elle avait +peut-être chargé ses lèvres d'un souffle trop ardent, car elle dit +en jetant les bras dans le vague: + +--Tant pis! je suis si heureuse! + + + + +XX + + +A Pâques, un événement considérable accrut sa joie. Elle fut +engagée à la Comédie-Française. Depuis quelque temps, sans le +dire, elle sollicitait pour cela. Sa mère l'avait aidée dans ses +démarches. Madame Nanteuil était aimable, depuis qu'elle était +aimée. Maintenant elle portait des corsets droits et avait des +jupons qu'elle pouvait montrer partout. Elle fréquenta les bureaux +du ministère, et l'on croit que, sollicitée par un sous-chef +aux beaux-arts, elle céda de très bonne grâce. Du moins, Pradel +l'affirmait. Il s'écriait tout réjoui: + +--On ne la reconnaît plus, la maman Nanteuil! Elle est devenue très +désirable, et je l'aime mieux que sa petite rosse de fille. Elle a +meilleur caractère. + +Comme les autres, Félicie Nanteuil avait dédaigné, méprisé, +dénigré la Comédie-Française. Elle avait dit comme les autres: +«Je n'ai guère envie d'entrer dans cette maison-là.» Et quand elle +fut de la maison, elle exulta de joie et d'orgueil. Ce qui doublait +son plaisir, c'est qu'elle devait débuter dans _l'École des Femmes_. +Déjà elle travaillait le rôle d'Agnès avec un vieux professeur +obscur qu'elle estimait parce qu'il avait toutes les traditions, M. +Maxime. Elle jouait, le soir, Cécile de _la Grille_ et vivait dans +une fièvre de travail, quand elle reçut une lettre par laquelle +Robert de Ligny lui annonçait qu'il revenait à Paris. + +Durant son séjour à La Haye, il avait fait quelques expériences qui +lui avaient démontré la force de son amour pour Félicie. Il avait +eu des femmes qui passaient pour agréables et jolies. Mais ni madame +Boumdernoot, de Bruxelles, grande et fraîche, ni les sœurs van +Cruysen, modistes sur le Vyver, ni Suzette Berger, des Folies-Marigny, +alors en tournée par l'Europe septentrionale, ne lui avaient donné +dans le plaisir un sentiment de plénitude. Près d'elles, il avait +regretté Félicie et découvert que, de toutes les femmes, il ne +désirait que celle-là. Sans madame Boumdernoot, les sœurs van +Cruysen et Suzette Berger, il n'aurait jamais connu tout le prix +qu'avait pour lui Félicie Nanteuil. Si l'on s'en tient aux mots, on +dira qu'il l'avait trompée. C'est le terme propre. Il y en a d'autres +qui reviennent à celui-là et sont d'un moins bon usage. Mais si +l'on y regarde de plus près, il ne l'avait pas trompée. Il l'avait +cherchée, il l'avait cherchée hors d'elle et avait appris qu'il ne +la trouverait qu'en elle. Dans son inutile sagesse, il en éprouvait +presque de la colère et de l'effroi, inquiet de mettre désormais la +multitude de ses désirs sur si peu de substance et dans un endroit +unique et fragile. Et il aimait d'autant plus Félicie qu'il l'aimait +avec quelque rage et quelque haine. + +Le jour même de son arrivée, il lui donna rendez-vous dans une +garçonnière qu'un collègue riche du ministère des Affaires +étrangères lui avait prêtée. C'était, sur l'avenue de l'Alma, au +rez-de-chaussée d'une maison avenante, deux petites pièces tendues +de soleils aux cœurs bruns, aux pétales d'or, qui montaient égaux, +tranquilles et sans ombre, sur le mur réjoui. Modernes de style, les +meubles d'un vert pâle, décorés de tiges fleuries, suivaient dans +leurs contours les courbes molles des liliacées et prenaient la +douceur des végétations humides. La psyché s'inclinait légèrement +dans son cadre de plantes bulbeuses aux formes souples, terminées par +des corolles closes, et, dans ce cadre, la glace avait la fraîcheur +de l'eau. Une peau d'ours blanc s'allongeait, au pied du lit. + +--Toi! toi!... C'est toi!... + +Elle ne pouvait dire autre chose. + +Elle lui voyait des prunelles luisantes et lourdes de désir, et, +tandis qu'elle le regardait, un nuage s'épaississait sur ses yeux, le +feu subtil de son sang, la brûlure de ses reins, le souffle chaud de +sa poitrine, l'ardeur fumeuse de son front lui vinrent ensemble à +la bouche, et elle appuya longuement sur les lèvres de son amant un +baiser rempli de toutes ces flammes et frais comme une fleur dans la +rosée. + +Ils se demandaient l'un à l'autre vingt choses à la fois et +entremêlaient leurs questions. + +--Est-ce que tu t'ennuyais loin de moi, Robert? + +--Alors, tu débutes à la Comédie? + +--Est-ce que c'est joli, La Haye? + +--Oui, une petite ville paisible. Des maisons rouges, grises, jaunes, +avec des pignons en escalier, des volets verts, des géraniums aux +fenêtres. + +--Qu'est-ce que tu faisais là dedans? + +--Pas grand'chose... Je faisais le tour du Vyver. + +--Tu n'allais pas avec des femmes, au moins? + +--Ah! ma foi, non... Comme tu es jolie, ma chérie! Tu es guérie +maintenant? + +--Oui, oui, je suis guérie. + +Et, tout à coup suppliante: + +--Robert, je t'aime. Ne me quitte pas. Si tu me quittais, bien sûr +que je n'en prendrais pas un autre. Et qu'est-ce que je deviendrais? +Tu sais que je ne peux pas me passer d'amour. + +Il lui répondit brusquement, d'un ton rude, qu'il ne l'aimait que +trop, qu'il ne pensait qu'à elle. + +--J'en deviens stupide! + +Cette rudesse la ravit et la rassura mieux que n'eût fait la molle +douceur des serments et des promesses. Elle sourit et commença à se +déshabiller généreusement. + +--Quand débutes-tu à la Comédie? + +--Ce mois-ci. + +Elle ouvrit son petit sac et en tira, avec sa poudre de riz, son +bulletin de répétition, qu'elle tendit à Robert. Ce qu'elle ne +se lassait pas d'admirer dans ce papier, c'était qu'il portait +l'en-tête de la Comédie, avec la date lointaine, auguste, de la +fondation. + +--Tu vois. Je débute dans Agnès de _l'École des Femmes_. + +--C'est un joli rôle. + +--Je te crois! + +Et, en se déshabillant, des vers lui venaient aux lèvres, et elle +les murmurait: + + «Moi, j'ai blessé quelqu'un? fis-je tout étonnée. + Oui, dit-elle, blessé; mais blessé tout de bon; + Et c'est l'homme qu'hier vous vîtes du balcon. + Las! qui pourrait, lui dis-je, en avoir été cause? + Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose?...» + +Tu vois, je n'ai pas maigri... + + «Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal, + Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal...» + +J'ai plutôt engraissé, mais pas trop. + + «Hé, mon Dieu! ma surprise est, fis-je, sans seconde; + Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?» + +Il écoutait ces vers avec plaisir. S'il n'avait pas beaucoup plus +de lettres antiques ni de tradition française que ses jeunes +contemporains, il avait plus de goût et des curiosités plus vives. +Et, comme tous les Français, il aimait Molière, le comprenait, le +sentait profondément. + +--C'est délicieux, dit-il. Maintenant viens. + +Elle laissa couler sa chemise avec une grâce tranquille et +bienfaisante. Mais, parce qu'elle voulait se faire désirer, et pour +l'amour de la comédie, elle commença le récit d'Agnès: + + «J'étais sur le balcon à travailler au frais, + Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès + Un jeune homme bien fait qui, rencontrant ma vue...» + +Il l'appela, l'attira à lui. Elle lui glissa des bras, et, +s'approchant de la psyché, elle continua de réciter et de jouer +devant la glace: + + «D'une humble révérence aussitôt me salue.» + +Elle fléchit le genou, une première fois légèrement, ensuite un +peu plus bas, puis, la jambe gauche en avant, et rejetant la jambe +droite en arrière, elle salua profondément: + + «Moi, pour ne point manquer à la civilité, + Je fis la révérence aussi de mon côté...» + +Il l'appela, plus pressant. Mais elle fit une seconde révérence, +dont elle marqua les temps avec une amusante précision. Et elle ne +s'arrêta plus de réciter ni de faire des révérences aux endroits +où le texte et la tradition les indiquent. + + «Soudain il me refait une autre révérence; + Moi, j'en refais de même une autre en diligence; + Et lui, d'une troisième aussitôt repartant, + D'une troisième aussi j'y repars à l'instant...» + +Elle exécutait tous les jeux de scène sérieusement, avec +conscience et le soin de bien faire. Ses attitudes, dont quelques-unes +déconcertaient parce qu'il eût fallu une jupe pour les expliquer, +étaient presque toutes jolies et toutes intéressantes, en ce +qu'elles accusaient dans un corps jeune des muscles fermes sous +leur molle enveloppe, et révélaient, à chaque mouvement, des +correspondances et des harmonies qu'on n'observe pas d'ordinaire. + +En revêtant sa nudité de la bienséance des attitudes et de +l'ingénuité des expressions, elle réalisait par fortune et +caprice un joyau d'art, une allégorie de l'Innocence dans le goût +d'Allegrain ou de Clodion. Et, dans cette figurine animée résonnait +avec une pureté délicieuse le grand vers comique. Robert, charmé +malgré lui, la laissa aller jusqu'au bout. Ce qui l'amusait surtout, +c'était que la chose la plus publique de toutes, une scène de +théâtre, lui fût offerte ainsi d'une façon privée et secrète. +Et, en observant les façons cérémonieuses de cette fille toute nue, +il se donnait aussi le plaisir philosophique de découvrir avec quoi +l'on fait de la dignité dans les meilleures compagnies. + + «Il passe, vient, repasse et toujours de plus belle + Me fait à chaque fois révérence nouvelle; + Et moi, qui tous ses tours fixement regardais, + Nouvelle révérence aussi je lui rendais...» + +Cependant elle admirait dans la glace ses seins fraîchement éclos, +sa taille agile, ses bras un peu minces, ronds et fuselés, ses jambes +fines, ses beaux genoux polis, et, voyant tout cela servir au bel +art de la comédie, elle s'animait, s'exaltait; une légère rougeur, +comme un fard, colorait ses joues. + + «Tant que si sur ce point la nuit ne fût venue, + Toujours comme cela je me serais tenue, + Ne voulant point céder, ni recevoir l'ennui + Qu'il me pût estimer moins civile que lui...» + +Il lui cria, du lit, où il était accoudé: + +--Maintenant, viens! + +Alors, tout animée et empourprée: + +--Et moi, tu crois donc que je ne t'aime pas!... + +Elle se jeta au côté de son ami. Abandonnée et souple, elle +renversa la tête, offrant aux baisers ses yeux voilés de cils +ombreux et sa bouche entr'ouverte où luisait un humide éclair. + +Tout à coup elle se dressa sur ses genoux. Ses prunelles fixes +étaient pleines d'une horreur indicible. De sa gorge sortit un cri +rauque, suivi d'une plainte douce et longue comme un son d'orgue. Elle +montra du doigt, en détournant la tête, la fourrure blanche étendue +au pied du lit. + +--Là! là!... Il est couché en chien de fusil, la tête trouée... +Il me regarde en riant avec du sang au coin de la bouche... + +Ses yeux, grands ouverts, roulèrent tout blancs. Son corps se tendit +en arc, et quand il eut repris sa souplesse, elle tomba comme morte. + +Il lui mouilla les tempes d'eau froide et la ranima. D'une voix +enfantine, elle se plaignit d'être brisée à toutes les jointures. +Sentant une brûlure au creux de ses mains, elle regarda et vit que la +paume était coupée et saignait. + +Elle dit: + +--C'est mes ongles qui sont entrés dans ma main. Ils sont pleins de +sang, mes ongles, vois! + +Elle le remercia tendrement des soins qu'il lui avait donnés, et +s'excusa avec douceur de lui causer tous ces ennuis. + +--C'est pas pour ça que tu étais venu, hein? + +Elle essaya de sourire et regarda autour d'elle. + +--C'est joli, ici. + +Son regard rencontra le bulletin de répétition ouvert sur la table +de nuit, et elle soupira: + +--Qu'est-ce que ça fait que je sois une grande artiste, si je ne suis +pas heureuse? + +Sans le savoir, elle répétait mot pour mot ce que Chevalier avait +dit quand elle l'avait repoussé. + +Puis, soulevant sa tête encore lourde au-dessus de l'oreiller qu'elle +avait creusé, elle tourna vers son amant ses yeux tristes et lui dit +avec résignation: + +--Nous nous aimions bien, nous deux. C'est fini. Nous ne serons plus +jamais l'un à l'autre, plus jamais... Il ne veut pas! + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire comique, by Anatole France + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE *** + +***** This file should be named 17345-0.txt or 17345-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/3/4/17345/ + +Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire comique + +Author: Anatole France + +Release Date: December 18, 2005 [EBook #17345] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +ANATOLE FRANCE + +DE L'ACADMIE FRANAISE + +HISTOIRE COMIQUE + + + +QUATORZIME DITION +PARIS +CALMANN-LVY, DITEURS +3, RUE AUBER, 3 + +DU MME AUTEUR + +Format grand in-18. + + BALTHASAR 1 vol. + LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD (_Ouvrage couronn + par l'Acadmie franaise_) 1 -- + L'TUI DE NACRE 1 -- + LE JARDIN D'PICURE 1 -- + JOCASTE ET LE CHAT MAIGRE 1 -- + LE LIVRE DE MON AMI 1 -- + LE LYS ROUGE 1 -- + LES OPINIONS DE M. JRME COIGNARD 1 -- + LE PUITS DE SAINTE-CLAIRE 1 -- + LA RTISSERIE DE LA REINE PDAUQUE 1 -- + THAS 1 -- + LA VIE LITTRAIRE 4 -- + + HISTOIRE CONTEMPORAINE + + I.--L'ORME DU MAIL 1 vol. + II.--LE MANNEQUIN D'OSIER 1 -- + III.--L'ANNEAU D'AMTHYSTE 1 -- + IV.--MONSIEUR BERGERET PARIS 1 -- + + DITION ILLUSTRE + + CLIO (_Illustrations en couleurs de Mucha_) 1 vol. + + + + +HISTOIRE COMIQUE + + + + +I + + +C'tait dans une loge d'actrice, l'Odon. Sous la lampe +lectrique, Flicie Nanteuil, la tte poudre, du bleu aux +paupires, du rouge aux joues et aux oreilles, du blanc au cou et +aux paules, donnait le pied madame Michon, l'habilleuse, qui lui +mettait de petits souliers noirs talons rouges. Le docteur Trublet, +mdecin du thtre et ami des actrices, appuyait sur un coussin du +divan son crne chauve, et, les mains jointes sur le ventre, croisait +ses jambes courtes. Il interrogeait: + +--Quoi encore, ma chre enfant? + +--Est-ce que je sais!... Des touffements... des vertiges... Tout +d'un coup, une angoisse comme si j'allais mourir. C'est mme a le +plus pnible. + +--tes-vous prise quelquefois d'une soudaine envie de rire ou de +pleurer, sans cause apparente, sans raison? + +--a, je ne peux pas vous dire, parce que, dans la vie, on a tant de +raisons de rire ou de pleurer!... + +--tes-vous sujette des blouissements? + +--Non... Mais imaginez-vous, docteur, que je crois voir, la nuit, sous +les meubles, un chat qui me regarde avec des yeux de braise. + +--Tchez de ne plus rver de chat, dit madame Michon; parce que +c'est mauvais signe... Voir un chat, a annonce trahison par des amis +et perfidie de femme. + +--Mais ce n'est pas en rvant que je vois un chat! C'est tout +veille. + +Trublet, qui n'tait de service l'Odon qu'une fois par mois, y +venait en voisin presque tous les soirs. Il aimait les comdiennes, +prenait plaisir causer avec elles, leur donnait des conseils et +jouissait de leur confiance avec dlicatesse. Il promit Flicie +de lui faire tout de suite une ordonnance: + +--Ma chre enfant, nous soignerons l'estomac et vous ne verrez plus +de chats sous les meubles. + +Madame Michon rectifiait le corset. Et le docteur, subitement +assombri, la regardait qui tirait sur les lacets. + +--Ne froncez pas le sourcil, docteur, dit Flicie, je ne me serre +jamais. Avec la taille que j'ai, ce serait vraiment bte de ma part. + +Elle ajouta, pensant sa meilleure camarade du thtre: + +--C'est bon pour Fagette, qui n'a ni paules ni hanches... Elle est +toute droite... Michon, tu peux gagner encore un peu... Je sais que +vous tes l'ennemi des corsets, docteur. Je ne peux pourtant pas +m'habiller comme les femmes esthtes, avec des langes... Venez passer +votre main, vous verrez que je ne me serre pas trop. + +Il se dfendit d'tre l'ennemi des corsets, ne condamnant que les +corsets trop serrs. Il dplora que les femmes n'eussent aucun sens +de l'harmonie des lignes et qu'elles attachassent la finesse de la +taille une ide de grce et de beaut, sans comprendre que cette +beaut consistait tout entire dans les molles inflexions par +lesquelles le corps, aprs avoir fourni le superbe panouissement +de la poitrine, s'amincit lentement au-dessous du thorax pour se +magnifier ensuite dans l'ample et tranquille vasement des flancs. + +--La taille, dit-il, la taille, puisqu'il faut employer ce mot +affreux, doit tre un passage lent, insensible, et doux entre +les deux gloires de la femme, sa poitrine et son ventre. Et vous +l'tranglez stupidement, vous vous dfoncez le thorax, qui entrane +les seins dans sa ruine, vous vous aplatissez les fausses ctes, vous +vous creusez un horrible sillon au-dessus du nombril. Les ngresses, +qui se taillent les dents en pointe et qui se fendent les lvres pour +y introduire un disque de bois, se dfigurent avec moins de barbarie. +Car, enfin, on conoit qu'il reste encore de la splendeur fminine + une crature qui s'est pass un anneau dans les cartilages du nez +et dont la lvre est distendue par une rondelle d'acajou grande comme +ce pot de pommade. Mais la dvastation est entire quand la femme +exerce ses ravages dans le centre sacr de son empire. + +Insistant sur un sujet qui lui tenait coeur, il reprit une une +les dformations du squelette et des muscles causes par le corset, +et fit des descriptions images et prcises, des peintures lugubres +et bouffonnes. Nanteuil riait en l'coutant. Elle riait parce que, +tant femme, elle avait du penchant rire des laideurs et des +misres physiques, parce que, rapportant tout son petit monde +d'artistes, chaque difformit dcrite par le docteur lui rappelait +une camarade du thtre et s'imprimait dans son esprit en +caricature, et parce que, se sachant bien faite, elle se rjouissait +de son jeune corps, en se reprsentant toutes ces disgrces de la +chair. Riant d'un rire clair, elle allait par la loge vers le docteur, +entranant madame Michon, qui tenait les lacets comme des rnes, +avec un air de sorcire emporte au sabbat. + +--Restez donc tranquille! fit-elle. + +Et elle objecta que les femmes de la campagne, qui ne mettaient pas de +corset, taient encore plus abmes que les femmes de la ville. + +Le docteur reprocha amrement aux civilisations occidentales leur +mpris et leur ignorance de la beaut vivante. + +Trublet, n dans l'ombre des tours de Saint-Sulpice, tait all, +jeune, exercer la mdecine au Caire. Il en avait rapport un peu +d'argent, une maladie de foie et la connaissance des moeurs diverses +des hommes. En son ge mr, de retour au pays natal, il ne quittait +plus gure sa vieille rue de Seine et prenait grand plaisir vivre, +un peu triste seulement de voir ses contemporains si malhabiles +se reconnatre dans le dplorable malentendu qui, voil dix-huit +sicles, brouilla l'humanit avec la nature. + +On frappa; une voix de femme cria du couloir: + +--C'est moi! + +Flicie, tandis qu'elle passait sa jupe rose, pria le docteur +d'ouvrir la porte. Madame Doulce entra, pesante, laissant l'abandon +son corps massif, qu'elle avait su longtemps rassembler sur la scne, +et tendre la dignit des mres nobles. + +--Bonjour, mignonne. Bonjour, docteur... Tu sais, Flicie, je ne suis +pas complimenteuse. Eh bien! je t'ai vue avant-hier et je t'assure +que dans le deux de _la Mre confidente_ tu fais des choses trs +bien et qui ne sont pas faciles. + +Nanteuil sourit des yeux, et, comme il arrive toujours quand on +reoit un compliment, elle en attendit un autre. + +Madame Doulce, invite par le silence de Nanteuil, murmura de +nouvelles louanges: + +--... des choses excellentes, des choses personnelles. + +--Vous trouvez, madame Doulce? Tant mieux! parce que je ne sens pas +bien ce rle-l. Et puis la grande Perrin m'te tous mes moyens. +C'est vrai! quand je m'assois sur les genoux de cette femme-l, a +me fait un effet... Vous ne savez pas toutes les horreurs qu'elle +me dit l'oreille pendant que nous sommes en scne. Elle est +enrage... Je comprends tout, mais il y a des choses qui me +dgotent... Michon, est-ce que le corsage ne fronce pas dans le +dos, droite? + +--Ma chre enfant, s'cria Trublet avec enthousiasme, vous venez de +prononcer une parole admirable. + +--Laquelle? demanda simplement Nanteuil. + +--Vous avez dit: Je comprends tout, mais il y a des choses qui me +dgotent. Vous comprenez tout; les actions et les penses des +hommes vous apparaissent comme des cas particuliers de la mcanique +universelle, vous n'en concevez ni colre ni haine. Mais il y a des +choses qui vous dgotent; vous avez de la dlicatesse, et il est +bien vrai que la morale est affaire de got. Mon enfant, je voudrais +qu'on penst aussi sainement que vous l'Acadmie des Sciences +morales. Oui, vous avez raison. Les instincts que vous attribuez + votre camarade, il est aussi vain de les lui reprocher que de +reprocher l'acide lactique d'tre un acide fonctions mixtes. + +--Qu'est-ce que vous dites? + +--Je dis que nous ne pouvons plus louer ni blmer aucune pense, +aucune action humaine, une fois que la ncessit de ces actions et +de ces penses nous est dmontre. + +--Alors, vous approuvez les moeurs de la grande Perrin, vous, un homme +dcor! C'est du propre! + +Le docteur se souleva et dit: + +--Mon enfant, prtez-moi, je vous prie, un moment d'attention. Je +vais vous faire un rcit instructif: + +Autrefois, la nature humaine tait diffrente de ce qu'elle est +aujourd'hui. Il y avait non seulement des hommes et des femmes, mais +aussi des androgynes, c'est--dire des tres qui runissaient en +eux les deux sexes. Ces trois sortes d'hommes avaient quatre bras, +quatre jambes et deux visages. Ils taient robustes et tournaient +rapidement sur eux-mmes comme des roues. Leur force leur inspira +l'audace de combattre les dieux l'exemple des Gants. Jupiter, ne +pouvant souffrir une telle insolence... + +--Michon, est-ce que la jupe ne trane pas trop gauche? demanda +Nanteuil. + +--... rsolut, poursuivit le docteur, de les rendre moins forts et +moins hardis. Il spara chaque homme en deux, de manire qu'il n'eut +plus que deux bras, deux jambes et une tte, et la race humaine fut +ds lors ce qu'elle est aujourd'hui. Chacun de nous n'est donc qu'une +moiti d'homme qui a t spare de son tout comme on divise une +sole en deux parts. Ces moitis cherchent toujours leurs moitis. +L'amour que nous avons les uns pour les autres n'est que la force +qui nous pousse runir nos deux moitis pour nous rtablir +dans notre ancienne perfection. Les hommes qui proviennent de la +sparation des androgynes aiment les femmes; les femmes qui ont cette +mme origine aiment les hommes. Mais les femmes qui proviennent de la +sparation des femmes primitives n'accordent pas grande attention aux +hommes et sont portes vers les femmes. Ne soyez donc plus surprise +quand vous voyez... + +--C'est vous, docteur, qui avez imagin cette histoire-l? demanda +Nanteuil, en piquant une rose son corsage. + +Le docteur se dfendit avec force d'en avoir rien invent. Au +contraire, il en avait, disait-il, retranch une partie. + +--Tant mieux! s'cria Nanteuil. Parce que je vais vous dire: Celui +qui a trouv a n'est pas malin. + +--Il est mort, dit Trublet. + +Nanteuil exprima de nouveau le dgot que lui inspirait sa +partenaire; mais madame Doulce, qui tait prudente et djeunait +quelquefois chez Jeanne Perrin, dtourna la conversation. + +--Enfin, mignonne, tu le tiens, le rle d'Anglique. Seulement, +rappelle-toi ce que je t'ai dit: il faut garder le geste un peu +troit, la taille un peu raide. C'est le secret des ingnues. +Dfie-toi de ta jolie souplesse naturelle. Les jeunes filles du +rpertoire doivent tre un rien poupe. C'est de style. Le costume +le veut. Vois-tu, Flicie, ce que tu dois observer avant tout, quand +tu joues dans _la Mre confidente_, qui est une dlicieuse pice... + +Flicie l'interrompit: + +--Moi, vous savez, pourvu que j'aie un bon rle, la pice, je m'en +fiche. Et puis, je n'aime pas bien Marivaux... Vous riez, docteur? +Est-ce que j'ai fait une gaffe? Ce n'est pas de Marivaux, _la Mre +confidente_? + +--Mais si! + +--Alors!... Vous cherchez toujours m'embrouiller... Je disais que +cette Anglique m'agace. Je voudrais quelque chose de plus toff, +de plus en dehors... Ce soir, surtout, ce rle m'horripile. + +--C'est une raison de croire que tu le joueras trs bien, ma +mignonne, dit madame Doulce. + +Et elle professa: + +--Nous n'entrons jamais mieux dans nos rles que lorsque nous +y entrons de force et malgr nous. Je pourrais vous en citer de +nombreux exemples. Et moi-mme, dans _la Vivandire d'Austerlitz_, +j'ai tonn la salle entire par l'accent de ma gaiet, au moment +o l'on venait de m'annoncer que mon pauvre Doulce, si grand artiste +et si bon mari, avait t foudroy d'apoplexie, l'orchestre de +l'Opra, en saisissant son cornet piston. + +--Pourquoi veut-on absolument que je ne sois qu'une ingnue? demanda +Nanteuil, qui voulait tre aussi une amoureuse, une grande coquette +et jouer tous les rles. + +--Et cela se comprend, poursuivit obstinment madame Doulce. L'art +de la comdie est un art d'imitation. Or, ce qu'on n'prouve pas, on +l'imite d'autant mieux. + +--Ne vous faites pas d'illusions, mon enfant, dit le docteur +Flicie. Quand on est une ingnue, on le reste jamais. On nat +Anglique ou Dorine, Climne ou madame Pernelle. Au thtre, les +unes ont toujours vingt ans, les autres toujours trente, les autres +toujours soixante... Vous, mademoiselle Nanteuil, vous aurez toujours +dix-huit ans et vous serez toujours une ingnue. + +--Je suis trs contente de mon emploi, rpondit Nanteuil, mais vous +ne pouvez pas exiger que j'interprte avec le mme plaisir toutes +les ingnues. Il y a un rle, par exemple, que je voudrais bien +jouer! C'est Agns de _l'cole des femmes_. + +Au seul nom d'Agns! le docteur, ravi, murmura dans ses coussins: + + Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde? + +--Agns, voil un beau rle! s'cria Nanteuil. Je l'ai demand +Pradel. + +Pradel, directeur du thtre, tait un ancien comdien, avis +et bonhomme, dpouill d'illusions et ne nourrissant point de trop +hautes esprances. Il aimait la paix, les livres et les femmes. +Nanteuil n'avait qu' se louer de Pradel et elle parlait de lui sans +malveillance, avec une honnte libert. + +--Il a t ignoble, il a t dgotant, infect, dit-elle; il +m'a refus le rle d'Agns pour le donner Falempin. Il faut dire +aussi que je ne lui avais pas demand comme il fallait. Tandis que +Falempin, elle sait la manire, elle! je vous en rponds. Mais a +m'est gal: si Pradel ne me laisse pas jouer Agns, je l'envoie +promener, lui et son sale guignol! + +Madame Doulce continua de prodiguer ses enseignements incouts. +Comdienne de mrite, mais vieillie, use, jamais plus engage, +elle donnait des conseils aux dbutantes, leur crivait leurs +lettres, et gagnait ainsi l'unique repas qu'elle faisait presque +chaque jour, le matin ou le soir. + +Flicie, tandis que madame Michon lui nouait un velours noir autour +du cou, interrogea Trublet: + +--Docteur, vous dites que mes vertiges viennent de l'estomac: vous +tes sr? + +Avant que Trublet et pu rpondre, madame Doulce s'cria que les +vertiges venaient toujours de l'estomac, et qu'elle avait au sien, +deux ou trois heures aprs les repas, des gonflements douloureux. +Puis, elle demanda un remde au docteur. + +Cependant Flicie rflchissait, car elle tait capable de +rflexion. Tout coup: + +--Docteur, je voudrais vous faire une question que vous trouverez +peut-tre drle... mais je voudrais bien savoir si, de connatre +tout ce qu'il y a dans le corps, d'avoir vu toutes les affaires que +nous avons au dedans de nous, a ne vous gne pas, des moments, avec +les femmes. Il me semble que, d'avoir l'ide de tout a, a devrait +vous dgoter. + +Trublet, du fond de ses coussins, envoya un baiser Flicie: + +--Ma chre enfant, il n'y a pas de plus fin, de plus riche, de plus +beau tissu que la peau d'une jolie femme. C'est ce que je me disais +l'instant, en contemplant votre nuque, et vous concevez aisment que, +sous cette impression... + +Elle lui fit une grimace de guenon ddaigneuse. + +--Croyez-vous que c'est spirituel, de rpondre par des imbcillits + une question srieuse? + +--Eh bien, mademoiselle, puisque vous le voulez, je vais vous faire +une rponse instructive. Il y a vingt ans, nous avions l'hpital +Saint-Joseph, dans la salle d'autopsie, une vieux surveillant ivrogne, +le pre Rousseau, qui, tous les jours, onze heures du matin, +djeunait au bord de la table sur laquelle le cadavre tait tendu. +Il djeunait parce qu'il avait faim. Ceux qui ont faim, rien ne +les empche de manger, ds qu'ils ont de quoi. Seulement, le pre +Rousseau disait: Je ne sais pas si c'est l'air de la salle qui le +veut, mais je ne peux rien manger que de frais et d'apptissant. + +--Je comprends, dit Flicie. Il vous faut des petites +bouquetires... C'est dfendu, vous savez... Mais vous tes l +assis comme un Turc, et vous ne m'avez pas crit mon ordonnance. + +Elle l'interrogea du regard. + +--L'estomac, o est-ce au juste? + +La porte tait reste entr'ouverte. Un jeune homme trs joli, trs +lgant, la poussa, et, aprs avoir fait deux pas dans la loge, +demanda gentiment s'il pouvait entrer. + +--Vous, dit Nanteuil. + +Et elle lui tendit la main, qu'il baisa avec plaisir, correction et +fatuit. + +Il traita madame Doulce sans gards particuliers, et demanda: + +--Comment vous portez-vous, docteur Socrate? + +C'est ainsi qu'on appelait parfois Trublet, cause de sa face camuse +et de sa parole subtile. + +Trublet, lui dsignant Nanteuil: + +--Monsieur de Ligny, voici une jeune personne qui ne sait pas +prcisment si elle a un estomac. La question est grave. Nous lui +conseillons de s'en rapporter, pour la rponse, la petite fille +qui mangeait trop de confitures. Sa maman lui disait: Tu te feras +mal l'estomac. Et elle rpondit: C'est les dames qui ont des +estomacs; les petites filles n'en n'ont pas. + +--Mon Dieu! que vous tes bte, docteur! s'cria Nanteuil. + +--Puissiez-vous dire vrai, mademoiselle. La btise, c'est l'aptitude +au bonheur. C'est le souverain contentement. C'est le premier des +biens dans une socit police. + +--Vous tes paradoxal, mon cher docteur, observa M. de Ligny. Mais +je vous accorde qu'il vaut mieux tre bte comme tout le monde que +d'avoir de l'esprit comme personne. + +--C'est vrai, ce qu'il dit l, Robert! s'cria Nanteuil, sincre et +pntre. + +Et elle ajouta, d'un ton mditatif: + +--Il y a au moins une chose certaine, docteur. C'est que la btise +empche souvent de faire des btises. Je l'ai remarqu bien des +fois. Hommes ou femmes, ce ne sont pas les plus btes qui agissent +le plus btement. Ainsi, il y a des femmes intelligentes qui sont +stupides avec les hommes. + +--Vous voulez dire celles qui ne peuvent pas s'en passer. + +--On ne peut rien te cacher, mon petit Socrate. + +--Ah! soupira la grande Doulce, quelle terrible servitude! Toute femme +qui ne domine pas ses sens est perdue pour l'art. + +Nanteuil haussa ses jolies paules, encore un peu pointues de +jeunesse: + +--Oh! oh! la grande aeule, n'essayez donc pas d'abrutir la petite +classe. En voil, des ides! De votre temps, est-ce que les +comdiennes dominaient leurs... comment avez-vous dit a? Allons +donc! elles les dominaient pas du tout. + +S'apercevant que Nanteuil devenait orageuse, la grande Doulce se +retira avec prudence et dignit. Et, dans le couloir, elle fit encore +une recommandation: + +--Ma mignonne, souviens-toi de jouer Anglique en bouton de rose. Le +rle l'exige. + +Mais Nanteuil, agace, ne l'coutait pas. + +--C'est vrai, dit-elle en s'asseyant devant sa toilette, elle me +fait bouillir, la vieille Doulce, avec sa morale! Elle croit qu'on a +oubli ses histoires? Elle se trompe. Madame Ravaud les raconte +six fois par semaine. Tout le monde sait qu'elle avait rduit son +musicien de mari un tel tat d'puisement qu'un soir il tomba +dans son cornet piston. Et ses amants, des hommes superbes, +demandez Michon, en moins de deux ans elle en faisait des souffles, +des ombres. Voil comment elle les dominait, ses... Et si on tait +venu lui dire qu'elle tait perdue pour l'art!... + +Le docteur Trublet tendit vers Nanteuil, comme pour l'arrter, ses +deux mains ouvertes: + +--Ne vous indignez pas, mon enfant. Madame Doulce est sincre. Elle +aimait les hommes, maintenant elle aime Dieu. On aime ce qu'on peut, +comme on peut et avec ce qu'on a. Elle est devenue chaste et pieuse + l'ge congruent. Elle observe toutes les pratiques de la religion: +elle va la messe les dimanches et ftes, elle... + +--Eh bien! elle a raison d'aller la messe, dclara Nanteuil. +Michon, allume-moi une bougie pour chauffer mon rouge. Il faut que je +me refasse les lvres... Certainement, elle a raison d'aller la +messe. Mais la religion ne dfend pas d'avoir un amant. + +--Vous croyez? demanda le docteur. + +--Ah! je connais ma religion mieux que vous, bien sr! + +Une cloche lugubre sonna, et la voix lamentable de l'avertisseur monta +dans les couloirs: + +--La petite pice est termine!... + +Nanteuil se leva et passa son poignet un ruban de velours avec un +mdaillon d'acier. + +Agenouille, madame Michon arrangeait les trois plis Watteau de +la robe rose et, la bouche pleine d'pingles, d'un coin de lvres +exprimait cette maxime: + +--Ce qu'il y a de bon quand on est vieille, c'est que les hommes ne +peuvent plus vous faire souffrir. + +Robert de Ligny tira de son tui une cigarette: + +--Vous permettez?... + +Et il s'approcha de la bougie allume sur la toilette. + +Nanteuil, qui ne le quittait pas des yeux, vit, sous les moustaches +ardentes et lgres comme des flammes, les lvres empourpres par +la lumire aspirer et puis souffler la fume. Elle en sentit une +petite chaleur aux oreilles. Feignant de chercher ses bijoux, elle +effleura de sa bouche le cou de Ligny et lui murmura: + +--Attends-moi aprs le spectacle, dans un fiacre, au coin de la rue +de Tournon. + +A ce moment un bruit de voix et de pas monta du corridor. Les acteurs +de la petite pice regagnaient leurs loges. + +--Docteur, passez-moi votre journal. + +--Il est bien ennuyeux, mademoiselle. + +--Passez-le-moi tout de mme. + +Elle le prit et le tint en abat-jour au-dessus de sa tte. + +--La lumire me fait mal aux yeux. + +Il tait vrai que, parfois, une clart trop vive lui donnait +la migraine. Mais elle venait de se regarder dans la glace. Les +paupires bleues, les cils enduits d'une pte noire, les joues +peintes, les lvres dessines au rouge en petit coeur, elle se +trouvait un air de morte farde avec des yeux de verre, et ne voulait +pas que Ligny la vt ainsi. + +Tandis qu'elle tenait son visage dans l'ombre, un grand maigre garon +entra dans la loge en se dandinant. Ses yeux sombres se creusaient +au-dessus d'un nez en bec de corbeau; sa bouche riait d'un rire +immobile; son long cou, la pomme d'Adam faisait une grande ombre +sur son rabat. Il tait costum en huissier du rpertoire. + +--C'est vous, Chevalier? Bonjour, mon ami, dit gaiement le docteur +Trublet, qui aimait les cabots, prfrait les mauvais et avait un +got spcial pour Chevalier. + +--Tout le monde, alors! s'cria Nanteuil. Ce n'est plus une loge, +c'est un moulin. + +--Mes compliments tout de mme la meunire, dit Chevalier. +Figurez-vous qu'il y a dans la salle un tas d'idiots. Vous ne le +croiriez pas? ils m'ont embot. + +--Ce n'est pas une raison pour entrer sans frapper, rpondit +Nanteuil, hargneuse. + +Le docteur fit remarquer que M. de Ligny avait laiss la porte +ouverte. Alors Nanteuil Ligny, avec un accent de tendre reproche: + +--Vraiment, vous avez fait cela?... Mais, quand on est entr, on +ferme la porte aux autres: c'est lmentaire. + +Elle s'enveloppa d'un manteau de flanelle blanche. + +L'avertisseur appela les artistes en scne. + +Elle prit la main que lui tendit Ligny et, cherchant des doigts le +poignet, elle enfona l'ongle l'endroit o la peau, prs des +veines, est tendre. Puis elle disparut dans le corridor sombre. + + + + +II + + +Chevalier, aprs avoir remis son costume de ville, s'assit dans une +baignoire, ct de madame Doulce. Il contemplait Flicie, menue +et lointaine sur la scne. Et, se rappelant qu'il l'avait tenue entre +ses bras dans sa mansarde de la rue des Martyrs, il pleura de douleur +et de rage. + +Ils s'taient rencontrs, l'anne prcdente, dans une fte +donne sous le patronage du dput Lecureuil, au bnfice des +artistes pauvres du neuvime arrondissement. Il avait rd autour +d'elle, muet, affam, les dents longues et les yeux flamboyants. Et, +durant quinze jours, il l'avait poursuivie sans repos. Elle, froide et +tranquille, avait sembl l'ignorer; puis elle avait cd tout d'un +coup et si brusquement que, ce jour-l, en la quittant, radieux et +surpris encore, il lui avait dit une btise. Il lui avait dit: Moi, +qui te croyais en porcelaine!... Durant trois mois entiers, il +avait got des joies aigus comme la douleur. Puis Flicie tait +devenue fuyante, lointaine, trangre. Maintenant, elle ne l'aimait +plus. Il en cherchait la raison sans pouvoir la trouver. Il souffrait +de n'tre plus aim; il souffrait plus encore d'tre jaloux. Sans +doute, aux premires et belles heures de son amour, il n'avait +pas ignor que Flicie et un amant, Girmandel, huissier rue de +Provence; et il en avait t malheureux. Mais, ne le voyant jamais, +il s'en faisait une ide si confuse et si mal dtermine que +sa jalousie se perdait dans le vague. Flicie lui disait qu'avec +Girmandel elle n'avait jamais pris aucune part ce qui se passait, +ni mme essay de feindre; il la croyait. Et c'tait pour lui une +vive satisfaction. Elle lui disait encore que depuis longtemps, depuis +des mois, Girmandel n'tait pour elle qu'un ami, et il la croyait. +Enfin, il trompait l'huissier et sentait agrablement cet avantage. +Il avait appris aussi que Flicie, qui achevait sa seconde anne +de Conservatoire, ne s'tait pas refuse son professeur. Mais la +peine qu'il en avait ressentie tait adoucie par la considration +d'un usage auguste et sculaire. Maintenant, Robert de Ligny lui +causait d'intolrables souffrances. Depuis quelque temps, il le +trouvait sans cesse prs d'elle. Qu'elle aimt Robert, il n'en +pouvait douter. Et si parfois il pensait qu'elle ne s'tait pas +encore donne cet homme, c'tait sans raison et seulement pour +soulager de temps en temps sa souffrance. + +Des applaudissements rguliers clatrent au fond du thtre et +quelques messieurs de l'orchestre, avec un lger murmure des lvres, +battirent des mains lentement et sans bruit. Nanteuil venait de donner +sa dernire rplique Jeanne Perrin. + +--_Brava! brava!_ Elle est dlicieuse, cette petite, soupira madame +Doulce. + +Dans sa jalouse rage, Chevalier fut mauvais camarade. Il posa un doigt +sur son front: + +--Elle joue avec a. + +Puis, tendant la main sur son coeur: + +--C'est avec a qu'il faut jouer. + +--Merci, mon ami, merci! murmura madame Doulce, reconnaissant dans ces +maximes sa louange manifeste. + +Elle disait, en effet, qu'on ne joue bien qu'en jouant avec son coeur +elle professait que, pour exprimer fortement une passion, il faut +l'prouver, et qu'il est ncessaire de sentir les impressions qu'on +doit rendre. Elle se donnait volontiers en exemple. Reine tragique, +aprs avoir vid sur la scne une coupe de poison, elle avait eu +toute la nuit les entrailles en feu. Elle disait nanmoins: L'art +dramatique est un art d'imitation, et l'on imite d'autant mieux un +sentiment qu'on ne l'prouve pas. Et, pour illustrer cette maxime, +elle trouvait encore des exemples dans sa carrire triomphale. + +Elle poussa un long soupir: + +--Cette petite est admirablement doue. Mais il faut la plaindre: +elle vient dans de mauvais jours. Il n'y a plus de public, plus de +critique, plus de pices, plus de thtres, plus d'artistes. C'est +la dcadence de l'art. + +Chevalier secoua la tte: + +--Ne la plaignez pas: elle aura tout ce qu'on peut dsirer, le +succs, la fortune. Elle est rosse. La rosserie mne tout. Tandis +que les gens de coeur n'ont qu' se mettre une pierre au cou et +se jeter dans la rivire. Mais moi aussi, j'irai loin, moi aussi, je +monterai haut. Moi aussi, je serai rosse. + +Il se leva et sortit sans attendre la fin du spectacle. Il ne remonta +pas la loge de Flicie, de peur d'y rencontrer Ligny dont la +vue lui tait insupportable, et parce que, de la sorte, il pouvait +s'imaginer que Ligny n'y tait pas revenu. + +prouvant un malaise physique s'loigner d'elle, il fit cinq +ou six tours sous les galeries teintes et dsertes de l'Odon, +descendit les degrs dans la nuit et prit la rue de Mdicis. Les +cochers sommeillaient sur leurs siges, en attendant la fin du +spectacle, et, sur la cime des platanes, la lune courait dans les +nues. Gardant un reste d'espoir absurde et doux, cette nuit-l +comme les autres nuits, il allait attendre Flicie chez sa mre. + + + + +III + + +Madame Nanteuil habitait avec sa fille, au cinquime tage d'une +maison du boulevard Saint-Michel, un petit appartement dont les +fentres s'ouvraient sur le jardin du Luxembourg. Elle reut +Chevalier avec bienveillance, lui sachant gr d'aimer Flicie et de +n'tre pas aim d'elle, et ignorant, par principe, qu'il et t +l'amant de sa fille. Elle le fit asseoir prs d'elle, dans la salle + manger o brlait dans le pole un feu de coke. A la clart de +la lampe, des revolvers d'ordonnance, des sabres avec la dragonne +glands d'or, luisaient sur le mur, autour d'une cuirasse de femme, +arme de rondelles de fer-blanc l'endroit des seins, pice +d'armure que, l'hiver prcdent, Flicie, encore lve du +Conservatoire, avait porte pour reprsenter Jeanne d'Arc chez +une duchesse spirite. Veuve d'officier et mre d'actrice, madame +Nanteuil, de son vrai nom madame Nanteau, conservait ces trophes. + +--Flicie n'est pas encore rentre, monsieur Chevalier. Je ne +l'attends pas avant minuit. Elle est en scne jusqu' la fin du +spectacle. + +--Je le sais: j'tais de la premire pice. J'ai quitt le +thtre aprs le un de _la Mre confidente_. + +--Oh! monsieur Chevalier, pourquoi n'tes-vous pas rest jusqu' la +fin? Ma fille aurait t bien contente si vous tiez rest. Quand +on joue, on aime avoir des amis dans la salle. + +Chevalier rpondit d'une faon ambigu: + +--Oh! les amis, ce n'est pas ce qui manque. + +--Vous vous trompez, monsieur Chevalier; les bons amis sont rares. +Madame Doulce tait l, sans doute? A-t-elle t contente de +Flicie? + +Et elle ajouta trs humblement: + +--Je serais vraiment heureuse qu'elle et du succs. Il est si +difficile de percer dans son tat, quand on est seule, sans appui, +sans protections! Et elle a bien besoin de russir, la pauvre petite! + +Chevalier n'avait pas le coeur s'apitoyer sur Flicie. Il dit +brusquement, en haussant les paules: + +--Ah! ne vous inquitez donc pas. Elle russira. Elle est +comdienne dans l'me. Elle a le thtre dans le corps. Elle l'a +dans les jambes. + +Madame Nanteuil sourit paisiblement: + +--La pauvre enfant! Elles ne sont pas bien grosses, ses jambes. +Flicie n'a pas une mauvaise sant. Mais il ne faut pas qu'elle se +fatigue. Elle a souvent des vertiges, des migraines. + +La bonne vint mettre sur la table un plat de charcuterie, une +bouteille et des assiettes. + +Cependant Chevalier cherchait dans son esprit le moyen d'amener +propos une question qu'il avait sur les lvres depuis le bas +de l'escalier. Il voulait savoir si Flicie frquentait encore +Girmandel, dont il n'entendait plus parler. Nous formons des souhaits +proportionns notre tat. Maintenant, dans la misre de son +existence, dans la dtresse de son coeur, il dsirait ardemment que +Flicie, qui ne l'aimait plus, aimt Girmandel qu'elle aimait peu, +et toute son esprance tait que Girmandel la gardt pour lui, la +prt toute et ne laisst rien d'elle Robert de Ligny. L'ide +que la jeune fille tait avec Girmandel soulageait sa jalousie, et il +tremblait d'apprendre qu'elle avait quitt l'huissier. + +Certes, il ne se serait jamais permis d'interroger une mre sur les +amants de sa fille. Mais on pouvait parler de Girmandel madame +Nanteuil, qui ne voyait rien que d'honorable dans ses relations de +famille avec l'officier ministriel, homme riche, mari et pre de +deux filles charmantes. Il fallait seulement, pour amener le nom de +l'huissier dans la conversation, user d'un artifice. Chevalier en +trouva un qui lui parut ingnieux. + +--A propos, dit-il, j'ai rencontr Girmandel en voiture. + +Madame Nanteuil ne fit point de rponse. + +--Il passait en fiacre sur le boulevard Saint-Michel. J'ai bien cru le +reconnatre. Je serais surpris si ce n'tait pas lui. + +Madame Nanteuil ne fit point de rponse. + +--Sa barbe blonde, son visage rouge... Il est trs reconnaissable, +Girmandel. + +Madame Nanteuil ne fit point de rponse. + +--Vous tiez trs lies avec lui, dans le temps, vous et Flicie. +Est-ce que vous le voyez toujours? + +Madame Nanteuil rpondit mollement: + +--Monsieur Girmandel? mais oui, nous le voyons toujours... + +A cette parole, Chevalier ressentit presque de la joie. Mais elle +l'avait tromp; elle n'avait pas dit la vrit. Elle avait menti +par amour-propre et pour ne pas rvler un secret domestique, +qu'elle ne jugeait point l'honneur de sa maison. Ce qui tait +vrai, c'est que, dans l'emportement de son amour pour Ligny, Flicie +avait plaqu Girmandel, et l'huissier, qui pourtant tait homme du +monde, avait cess net d'clairer. Madame Nanteuil, son ge, +avait repris un amant par amour maternel et pour que sa fille ne ft +pas dans le besoin. Elle avait renou sa vieille liaison avec Tony +Meyer, le marchand de tableaux de la rue de Clichy. Tony Meyer ne +remplaait pas avantageusement Girmandel: il donnait peu d'argent. +Madame Nanteuil, qui tait sage et savait le prix des choses, n'en +murmurait pas, et elle tait rcompense de son dvouement, +car, depuis six semaines qu'elle tait aime nouveau, elle +rajeunissait. + +Chevalier, qui suivait son ide, demanda: + +--Girmandel, il n'est plus jeune? + +--Il n'est pas vieux, dit madame Nanteuil. Un homme n'est pas vieux +quarante ans. + +--Est-ce qu'il n'est pas ramolli? + +--Mais non, rpondit madame Nanteuil avec tranquillit. + +Chevalier, songeur, se tut. Madame Nanteuil s'assoupit. Puis, tire +de sa somnolence par la bonne qui apportait la salire et la carafe, +elle demanda: + +--Et vous, monsieur Chevalier, tes-vous content? + +Non, il n'tait pas content. Les critiques s'entendaient pour lui +casser les reins. Et la preuve qu'ils taient coaliss contre lui, +c'est qu'ils disaient tous la mme chose: ils disaient qu'il avait le +masque ingrat. + +--Un masque ingrat! s'criait-il indign, ils devraient dire: un +masque prdestin... Je vais vous expliquer, madame Nanteuil. Je +vois grand: c'est ce qui me fait du tort. Ainsi, dans _la Nuit du +23 octobre_, qu'on rpte en ce moment, je fais Florentin: +six rpliques, une panne... Mais j'ai grandi le personnage +dmesurment. Durville est furieux. Il me coupe tous mes effets. + +Madame Nanteuil, placide et bienveillante, trouva de bonnes paroles. +Il y avait des obstacles, mais on finissait par les surmonter. +Sa fille aussi s'tait heurte au mauvais vouloir de certains +critiques. + +--Minuit et demi! dit Chevalier assombri. Flicie est en retard. + +Madame Nanteuil supposait qu'elle avait t retenue par madame +Doulce. + +--Madame Doulce se charge ordinairement de la ramener, et vous savez +qu'elle n'est jamais presse. + +Chevalier se leva et fit mine de s'en aller, pour montrer qu'il avait +de l'usage. Madame Nanteuil le retint. + +--Restez donc: Flicie ne va pas tarder rentrer. Elle sera bien +contente de vous trouver ici. Vous souperez avec elle. + +Madame Nanteuil s'assoupit de nouveau sur sa chaise. Chevalier, +silencieux, attachait son regard au cartel pendu contre la muraille +et, mesure que l'aiguille s'avanait sur le cadran, il sentait une +plaie brlante s'agrandir dans sa poitrine, et chaque menu coup du +balancier le touchait au vif, aiguillonnait sa jalousie, en marquant +les moments que Nanteuil passait avec Ligny. Car il tait sr, +maintenant, qu'ils taient ensemble. Le silence de la nuit, +interrompu seulement par le bruit sourd des fiacres qui roulaient +sur le boulevard, favorisait les images et les rflexions qui le +torturaient. Il les voyait. + +Rveille en sursaut par des chants monts du trottoir, madame +Nanteuil confirma la pense sur laquelle elle s'tait endormie. + +--C'est ce que je dis toujours Flicie: on ne doit pas se +dcourager. Il y a dans la vie de mauvais jours... + +Chevalier fit signe qu'il y en avait. + +--Mais ceux qui souffrent, dit-il, n'ont que ce qu'ils mritent. Il +ne faut qu'un moment pour s'ter tous les ennuis, pas vrai? + +Elle approuva: certainement il y avait des chances subites, surtout au +thtre. + +Il reprit d'une voix profonde, intrieure: + + +--Si l'on croit que c'est pour le thtre que je me fais du mauvais +sang... Le thtre, je suis bien sr de m'y faire une place, un +jour, et belle!... Mais quoi sert d'tre un grand artiste, si l'on +n'est pas heureux? Il y a des ennuis btes qui sont terribles. +Des douleurs qui vous battent les tempes par petits coups gaux et +rguliers comme le tic tac de cette pendule et qui rendent fou. + +Il s'arrta; le regard sombre de ses yeux creux contemplait la +panoplie suspendue au mur. Puis il reprit: + +--Ces ennuis btes, ces douleurs ridicules, si on les supporte trop +longtemps, c'est qu'on est un lche. + +Et il tta l'tui du revolver qu'il portait constamment dans sa +poche. + +Madame Nanteuil l'coutait, sereine, avec cette douce volont de ne +rien savoir, qui tait tout son gnie dans la vie. + +--Une chose terrible aussi, dit-elle, c'est la cuisine. Flicie est +dgote de tout. On ne sait que lui faire. + +A partir de ce moment, la conversation languissante se trana en +paroles dtaches, qui n'avaient que peu de sens. Madame Nanteuil, +la bonne, le feu de coke, la lampe, l'assiette de charcuterie, +dans une tristesse morne, attendaient Flicie. Une heure sonna. La +souffrance de Chevalier tait maintenant abondante et tranquille. +Il possdait la certitude. Les voitures, plus rares, roulaient plus +sonores sur la chausse. Le bruit d'une de ces voitures s'arrta +devant la maison. Quelques instants aprs, il entendit le petit +grillotis de la cl dans la serrure, le choc d'une porte, des pas +lgers dans l'antichambre. + +La pendule marquait une heure vingt-trois minutes. Il fut tout coup +agit de trouble et d'esprance. C'tait elle! Qui sait ce qu'elle +dirait? Peut-tre qu'elle expliquerait ce retard de la faon la plus +naturelle. + +Flicie entra dans la salle manger, les cheveux en dsordre, +l'oeil brillant, les joues blanches, les lvres avives et +froisses, lasse, indiffrente, muette, heureuse, jolie, ayant l'ait +de garder sous son manteau, qu'elle tenait des deux mains ferm sur +elle, un reste de chaleur et de volupt. + +Sa mre lui dit: + +--Je commenais tre inquite... Tu ne te dfais pas? Elle +rpondit: + +--J'ai faim. + +Elle se laissa tomber sur une chaise, devant la petite table ronde. +Rejetant son manteau sur le dossier, elle dcouvrit son buste fin +dans sa petite robe noire de pensionnaire, et, le coude gauche sur la +toile cire de la table, elle se mit piquer de sa fourchette les +tranches de saucisson. + +--Est-ce que a a bien march ce soir? demanda madame Nanteuil. + +--Trs bien. + +--Tu vois: Chevalier est venu te tenir compagnie. C'est gentil lui, +n'est-ce pas? + +--Ah! Chevalier... eh bien! qu'il se mette table. + +Et, sans plus rpondre aux questions de sa mre, elle mangeait, +avide et charmante, comme Crs chez la vieille femme. Puis elle +repoussa son assiette et, renverse sur sa chaise, les paupires +mi-closes, la bouche entr'ouverte, elle sourit d'un sourire qui +ressemblait un baiser. + +Madame Nanteuil, ayant pris son vin chaud, se leva. + +--Vous m'excuserez, monsieur Chevalier: j'ai mes comptes mettre +jour. + +Tels taient les termes par lesquels elle annonait ordinairement +qu'elle allait se coucher. + +Rest seul avec Flicie, Chevalier lui dit violemment: + +--C'est bte! c'est lche! mais je t'aime en devenir fou... Tu +entends, Flicie? + +--Pour sr, que j'entends! Tu n'as pas besoin de parler si haut. + +--C'est ridicule, n'est-ce pas? + +--Non, ce n'est pas ridicule, c'est... + +Elle n'acheva pas. + +Il s'approcha d'elle, tirant sa chaise sous lui. + +--Tu es rentre une heure vingt-cinq. C'est Ligny qui t'a +reconduite, j'en suis sr. Il t'a reconduite en fiacre. J'ai entendu +la voiture s'arrter devant ta maison. + +Comme elle ne rpondait pas, il reprit: + +--Dis le contraire! + +Elle se tut. Et il rpta d'une voix pressante et comme suppliante: + +--Dis que non!... + +Si elle avait voulu, d'une parole, d'un seul mot, d'un petit mouvement +de la tte et des paules, elle l'aurait rendu trs doux et presque +heureux. Mais elle garda un silence mchant. Les lvres serres, le +regard lointain, elle semblait perdue dans un rve. + +Il poussa un soupir rauque: + +--Imbcile que j'tais, je ne pensais pas cela! Je me disais que +tu reviendrais chez toi, comme les autres jours, avec madame Doulce, +ou toute seule... Ah! si j'avais su que tu te ferais reconduire par +cet individu!... + +--Eh bien! qu'est-ce que tu aurais fait si tu avais su? + +--Je vous aurais suivis, pardi! + +Elle arrta durement sur lui ses prunelles trop claires: + +--a, je te le dfends, tu m'entends! Si j'apprends que tu m'as +suivie une seule fois, je ne te revois plus. D'abord, tu n'as pas le +droit de me suivre. Je suis libre de faire ce que je veux, peut-tre! + +Suffoqu de surprise et de colre, il balbutia: + +--Pas le droit? Pas le droit?... Tu dis que je n'ai pas le droit?... + +--Non, tu n'as pas le droit... Et puis, je ne veux pas. + +Son visage prit une expression de dgot: + +--C'est ignoble d'espionner une femme. Si tu essayes seulement une +fois de savoir o je vais, je te fiche la porte, et ce ne sera pas +long. + +--Alors, murmura-t-il, plein de stupeur, nous ne sommes rien l'un +pour l'autre, je ne suis rien pour toi... Nous n'avons pas t +ensemble... Voyons, Flicie, rappelle-toi... + +Mais elle, impatiente: + +--Ah! qu'est-ce que tu veux que je me rappelle?... + +--Flicie, pense que tu t'es donne moi! + +--Tu ne veux pas pourtant, mon cher, que j'y pense toute la journe. +Ce serait abusif. + +Il la regarda quelque temps avec plus de curiosit que de colre et +lui dit, moiti amer et moiti doux: + +--On peut dire que tu es rosse!... Sois-le, Flicie! Sois-le, tant +que tu voudras! Qu'est-ce que a fait, puisque je t'aime? Tu es +moi, je te reprends; je te reprends et je te garde. Voyons! je ne peux +pas souffrir toujours comme une pauvre bte. coute: Je passerai +l'ponge. Nous recommencerons notre amour. Et, cette fois, ce sera +trs bien. Et tu seras moi pour toujours, moi seul. Je suis +un honnte homme, tu sais. Tu peux compter sur moi. Je t'pouserai +quand j'aurai une position. + +Elle le regarda avec une surprise ddaigneuse. Il crut qu'elle avait +des doutes sur son avenir dramatique, et, pour les dissiper, il dit, +dress sur ses longues jambes: + +--Tu ne crois pas mon toile, Flicie? Tu as tort. Je me sens +capable de grandes crations. Qu'on me donne un rle, et on verra. +Et je n'ai pas seulement la comdie en moi, j'ai le drame, j'ai la +tragdie... Oui, la tragdie. Je sais dire les vers. Et c'est un +talent qui se fait rare aujourd'hui... Aussi ne crois pas, Flicie, +que je te fasse un affront en t'offrant de t'pouser. Loin de l!... +Nous nous marierons plus tard, quand ce sera possible et convenable. +Rien ne presse, bien sr. En attendant, nous reprendrons nos bonnes +habitudes de la rue des Martyrs... Tu te souviens, Flicie: nous y +avons t si heureux! Le lit n'tait pas large, mais nous disions: +a ne fait rien... J'ai maintenant deux belles chambres dans +la rue de la Montagne-Sainte-Genevive, derrire +Saint-tienne-du-Mont. Il y a ton portrait sur tous les murs... Tu +y retrouveras le petit lit de la rue des Martyrs... Mais coute-moi +bien, j'ai trop souffert; je ne veux plus souffrir. J'exige que tu +sois moi, moi seul. + +Tandis qu'il parlait, Flicie tait alle prendre sur la chemine +les cartes avec lesquelles sa mre jouait tous les soirs et elle les +talait sur la table. + +--A moi seul... Tu m'entends, Flicie. + +--Laisse-moi tranquille, je fais une russite. + +--coute-moi, Flicie. J'exige que tu ne reoives plus dans ta loge +cet imbcile... + +Examinant ses cartes, elle murmura: + +--Toutes les noires sont en bas. + +--Cet imbcile, parfaitement. C'est un diplomate, et le ministre +des Affaires trangres, aujourd'hui, c'est le refuge des +incapables. + +Il haussa la voix: + +--Flicie, dans ton intrt comme dans le mien, coute-moi. + +--Ne crie donc pas: maman dort. + +Il reprit d'une voix sourde: + +--Sache bien que je ne veux pas que Ligny devienne ton amant. + +Elle releva sa petite tte mchante: + +--Et s'il l'est? + +Il fit un pas vers elle, sa chaise leve, la regarda d'un oeil fou en +riant d'un rire fl: + +--S'il l'est, il ne le sera pas longtemps. + +Et il laissa retomber sa chaise. + +Maintenant elle avait peur. Elle s'effora de sourire. + +--Tu vois bien que je plaisante. + +Elle russit, sans trop de peine, lui faire croire qu'elle lui +avait parl de cette manire seulement pour le punir, parce qu'il +devenait insupportable. Il se calma. Elle lui dit alors qu'elle tait +lasse, qu'elle tombait de sommeil. Il se dcida enfin s'en aller. +Sur le palier, il se retourna et dit: + +--Flicie, je te conseille, pour viter un malheur, de ne plus +revoir Ligny. + +Elle lui cria par la porte entre-bille: + +--Tape au carreau de la loge pour qu'on t'ouvre! + + + + +IV + + +Dans la salle obscure, de grands pans de toile couvraient le balcon +et les loges. L'orchestre tait revtu d'une housse immense, qui, +retrousse sur les bords, laissait place quelques figures humaines +plissant en cette ombre, comdiens, machinistes, costumiers, amis +du directeur, mres et amants d'actrices. Des yeux s'allumaient +et l dans le creux noir des baignoires. + +On rptait pour la cinquante-sixime fois _la Nuit du 23 octobre +1812_, drame clbre, vieux de vingt ans, et qui n'avait pas encore +t reprsent ce thtre. La pice tait sue et l'on avait +fix au lendemain cette dernire rptition particulire que, sur +les scnes moins austres que l'Odon, on nomme la rptition +des couturires. + +Nanteuil n'tait pas de la pice. Mais elle avait eu affaire ce +jour-l au thtre, et comme on lui avait dit que Marie-Claire +tait excrable dans le rle de la gnrale Malet, elle tait +venue voir un peu, cache au fond d'une baignoire. + +La grande scne du deux commenait. Le dcor reprsentait une +mansarde de la maison de sant o le conspirateur tait dtenu +en 1812. Durville, qui tenait le rle du gnral Malet, venait de +faire son entre. Il rptait en costume: longue redingote bleue, +avec le collet par-dessus les oreilles, culotte chamois pont. Et +dj mme il s'tait fait une tte, la tte glabre et martiale +des gnraux de l'Empire, avec la patte de livre qui passa des +vainqueurs d'Austerlitz leurs fils les bourgeois de Juillet. +Debout, le coude droit dans la main gauche et le front dans la main +droite, il exhalait l'orgueil de sa voix profonde et de sa culotte +collante. + +--Seul, sans argent, du fond d'une prison, s'attaquer ce colosse +qui commande un million de soldats et qui fait trembler tous +les peuples et tous les rois de l'Europe... Eh bien! ce colosse +s'croulera. + +Du fond de la scne, le vieux Maury, qui faisait le conspirateur +Jacquemont, donna la rplique: + +--Il peut, en tombant, nous craser dans sa chute. + +Soudain des cris la fois plaintifs et furieux s'levrent de +l'orchestre. + +L'auteur clatait. C'tait un homme de soixante-dix ans, qui +bouillait de jeunesse. + +--Qu'est-ce que je vois l, au fond? Ce n'est pas un acteur, c'est +une chemine. Il faudra faire venir les fumistes, les marbriers pour +l'ter de l... Maury, remuez-vous donc, sacrebleu! + +Maury passa. + +--Il peut, en tombant, nous craser dans sa chute... Je reconnais +que ce ne sera pas de votre faute, gnral. Votre proclamation +est excellente. Vous leur promettez une constitution, la libert, +l'galit... C'est du machiavlisme! + +Durville rpliqua: + +--Et du meilleur. Race incorrigible, ils s'apprtent violer les +serments qu'ils n'ont pas faits encore, et, parce qu'ils mentent, ils +se croient des Machiavels... Le pouvoir absolu, qu'en ferez-vous donc, +imbciles?... + +La voix stridente de l'auteur grina: + +--Vous n'y tes pas, Dauville. + +--Moi? demanda Durville tonn. + +--Oui, vous, Dauville, vous ne comprenez pas un mot de ce que vous +dites. + +Pour humilier les cabots, pour abattre leur superbe, cet homme qui, +de sa vie, n'avait oubli le nom d'une crmire ou d'un portier, +ddaignait de retenir les noms des plus illustres comdiens. + +--Dauville, mon ami, reprenez-moi a. + +Il jouait tous les rles. Joyeux, funbre, violent, tendre, +imptueux, caressant, il prenait une voix tour tour grave et +flte; il soupirait, il rugissait, il riait, il pleurait. Il se +transformait, ainsi que l'homme du conte populaire, en flamme, en +fleuve, en femme, en tigre. + +Dans les coulisses, les comdiens n'changeaient entre eux que des +propos insignifiants et brefs. Leur libert de parole, leur facilit +de moeurs, la familiarit de leurs habitudes ne les empchaient pas +de garder ce que, dans toute runion d'hommes, il faut d'hypocrisie +pour que les gens puissent se regarder les uns les autres sans horreur +et sans dgot. Mme il rgnait dans cet atelier d'art en pleine +activit une belle apparence d'accord et d'union, un sentiment +unanime cr par la pense, haute ou mdiocre, de l'auteur, un +esprit d'ordre qui obligeait toutes les rivalits et tous les mauvais +vouloirs se changer en bonne volont et en harmonieux concours. + +Nanteuil, dans sa loge, se sentait mal l'aise en pensant que +Chevalier tait l tout prs. Depuis l'avant-veille, depuis la nuit +o il avait profr d'obscures menaces, elle ne l'avait pas revu +et la peur qu'il lui avait faite restait en elle. Flicie, pour +viter un malheur, je te conseille de ne plus revoir Ligny: +qu'est-ce que cela voulait dire? Elle rflchissait sur lui +srieusement. Ce garon qui, l'avant-veille encore, lui semblait +insignifiant et banal, qu'elle avait bien trop vu, qu'elle savait par +coeur, comme il lui apparaissait maintenant mystrieux et plein +de secrets! Comme elle s'apercevait tout coup qu'elle ne le +connaissait pas! De quoi tait-il capable? Elle s'efforait de le +deviner. Qu'allait-il faire? Rien, sans doute. Tous les hommes qu'on +quitte menacent et ne font rien. Mais Chevalier tait-il un homme +tout fait comme les autres? On le disait fou. C'tait une manire +de parler. Mais elle ignorait elle-mme s'il n'y avait pas en lui un +peu de folie. A prsent, elle l'tudiait avec un sincre intrt. +Trs intelligente, elle ne lui avait jamais trouv beaucoup +d'intelligence; mais il l'avait surprise plusieurs fois par +l'obstination de sa volont. Elle se rappelait de lui des actes +d'nergie sauvage. Naturellement jaloux, il y avait des choses qu'il +comprenait. Il savait quoi une femme est oblige, pour se faire +une place au thtre, ou pour avoir des toilettes; mais il ne +voulait pas qu'on le trompt par amour. tait-ce un homme +commettre un crime, faire un malheur? Voil ce qu'elle ne pouvait +dcouvrir. Elle se rappelait la manie que ce garon avait de +manier des armes. Quand elle allait le voir, rue des Martyrs, elle +le trouvait toujours dans sa chambre dmontant et nettoyant un +vieux fusil. Pourtant il ne chassait jamais. Il se vantait d'tre un +excellent tireur et portait un revolver sur lui. Mais qu'est-ce que +cela prouvait? Jamais encore elle n'avait tant pens lui. + +Nanteuil s'inquitait ainsi, dans sa baignoire, quand Jenny Fagette +vint l'y rejoindre, Jenny Fagette, fine et frle, la Muse d'Alfred de +Musset, qui, la nuit, brlait ses yeux de pervenche rdiger des +courriers mondains et des articles de modes. Comdienne mdiocre, +mais femme adroite, merveilleusement active, c'tait la meilleure +amie de Nanteuil. Elles se reconnaissaient l'une l'autre de +grandes qualits, et des qualits diffrentes de celles qu'elles se +trouvaient elles-mmes, et elles agissaient de concert comme les +deux grandes puissances de l'Odon. Cependant Fagette faisait tout +son possible pour prendre Ligny son amie, non par got, car elle +tait sche comme un cotret et mprisait les hommes, mais dans +l'ide qu'une liaison avec un diplomate lui procurerait certains +avantages et surtout pour ne pas perdre l'occasion d'tre rosse. +Nanteuil le savait. Elle savait que toutes ses camarades, Ellen Midi, +Duvernet, Herschell, Falempin, Stella, Marie-Claire, voulaient +lui prendre Ligny. Elle avait vu Louise Dalle, habille comme une +matresse de piano, ayant toujours l'air d'escalader l'omnibus et +gardant jusque dans ses provocations et ses frlements les apparences +d'une irrmdiable honntet, poursuivre Ligny de ses jambes trop +longues et l'obsder de ses regards de Pasipha pauvre. Et elle +avait surpris, dans un couloir, la doyenne, cette bonne mre Ravaud, +dcouvrant l'approche de Ligny ce qui lui restait encore, ses +magnifiques bras, depuis quarante ans illustres. + +Fagette montra Nanteuil avec dgot, d'un bout de doigt gant, +la scne sur laquelle s'agitaient Durville, le vieux Maury et +Marie-Claire. + +--Regarde-moi ces gens-l. Ils ont l'air de jouer soixante mtres +sous l'eau. + +--C'est parce que les herses ne sont pas allumes, observa Nanteuil. + +--Non, non. Ce thtre a toujours l'air d'tre au fond de l'eau. Et +dire que moi aussi, tout l'heure, je vais entrer dans l'aquarium... +Nanteuil, il ne faut pas que tu restes plus d'une saison dans ce +thtre. On s'y noie. Mais regarde-les, regarde-les donc! + +Durville devenait presque ventriloque, pour paratre plus grave et +plus mle: + +--La paix, l'abolition des droits runis et de la conscription, une +haute solde pour la troupe; dfaut d'argent, quelques mandats +sur la banque, quelques grades distribus propos, ce sont l des +moyens infaillibles. + +Madame Doulce entra dans la loge. Ayant entr'ouvert son manteau +tragiquement doubl d'antiques peaux de lapin, elle dcouvrit un +petit livre corn. + +--Ce sont les lettres de madame de Svign, dit-elle. Vous savez +que je fais, dimanche prochain, une lecture des plus belles lettres de +madame de Svign. + +--O a? demanda Fagette. + +--Salle Renard. + +Ce devait tre une salle ignore et lointaine. Nanteuil et Fagette +ne la connaissaient pas. + +--Je donne cette lecture au bnfice des trois pauvres orphelins +qu'a laisss l'artiste Lacour, mort si tristement de phtisie, cet +hiver. Mes mignonnes, je compte sur vous pour placer des billets. + +--C'est vrai, tout de mme, qu'elle est ridicule, Marie-Claire! dit +Nanteuil. + +On gratta la porte de la baignoire. C'tait Constantin Marc, le +jeune auteur d'une pice que l'Odon allait mettre tout de suite en +rptition, _la Grille_, et Constantin Marc, bien que campagnard et +vivant dans les bois, ne pouvait plus dsormais respirer que dans le +thtre. Nanteuil devait jouer le grand rle de la pice: il +la regardait avec motion, comme l'amphore prcieuse destine +contenir sa pense. + +Cependant Durville s'enrouait: + +--Et si la France ne peut tre sauve qu'au prix de notre vie +et de notre honneur, je dirai avec l'homme de 93: Prisse notre +mmoire! + +Fagette dsigna du doigt un jeune homme bouffi qui se tenait, la +canne sous le menton, l'orchestre. + +--Est-ce que ce n'est pas le baron Deutz? + +--Tu le demandes! rpondit Nanteuil. Ellen Midi est de la pice. +Elle joue dans le quatre. Le baron Deutz est venu se montrer. + +--Attendez un peu, mes enfants, je vais dire un mot ce malotru, +qui m'a rencontre hier sur la place de la Concorde et qui ne m'a pas +salue. + +--Le baron Deutz?... Il ne t'a pas vue!... + +--Il m'a parfaitement vue. Mais il tait en famille. Je vais le +moucher; vous allez voir, mes amis. + +Elle l'appela tout doucement: + +--Deutz! Deutz! + +Le baron s'approcha et vint s'accouder, souriant et satisfait, au +rebord de la baignoire. + +--Dites donc, monsieur Deutz, hier, quand vous m'avez rencontre, +vous tiez donc en bien mauvaise compagnie, que vous ne m'avez pas +salue? + +Il la regarda, surpris: + +--Moi? J'tais avec ma soeur. + +--Ah!... + +Et, sur la scne, Marie-Claire, suspendue au cou de Durville, +s'criait: + +--Va! triomphe ou succombe; dans la bonne ou la mauvaise fortune, +ta gloire est gale. Et, quoi qu'il arrive, je saurai me montrer la +femme d'un hros. + +--Passez, madame Marie-Claire! dit Pradel. + +A ce moment, Chevalier fit son entre, et tout aussitt l'auteur, +s'arrachant les cheveux, vomit des imprcations: + +--Ce n'est pas une entre, c'est un croulement, c'est une +catastrophe, c'est un cataclysme. Bont divine! un bolide, un +arolithe, un morceau de la lune tomberait sur la scne que ce +ne serait pas un si effroyable dsastre... Je retire ma pice!... +Chevalier, recommencez votre entre, mon garon. + +Le peintre qui avait dessin les costumes Michel, jeune homme blond + la barbe mystique, tait assis la premire trave, sur un +bras de fauteuil. Il se pencha l'oreille de Roger, le dcorateur: + +--Et dire que c'est la cinquante-sixime fois qu'il attrape Chevalier +avec cette imptuosit, l'auteur! + +--Tu sais: il est bigrement mauvais, Chevalier, rpondit Roger sans +hsitation. + +--Ce n'est pas qu'il est mauvais, reprit Michel avec indulgence. Mais +il a toujours l'air de rire, et il n'y a rien de pis pour un comique. +Je l'ai connu tout petit Montmartre. A la pension, ses matres lui +demandaient: Pourquoi riez-vous? Il ne riait pas, il n'avait pas +envie de rire: il recevait des gifles toute la journe. Ses parents +voulaient le mettre dans les produits chimiques. Mais il rvait le +thtre et passait ses journes sur la butte, dans l'atelier du +peintre Montalent. Montalent travaillait alors, nuit et jour, sa +_Mort de saint Louis_, une grande machine qui lui tait commande +pour la cathdrale de Carthage. Un jour, Montalent lui dit... + +--Un peu de silence! cria Pradel. + +--... lui dit: Chevalier, puisque tu n'as rien faire, pose-moi +donc Philippe le Hardi.--Je veux bien, dit Chevalier. Montalent lui +fit prendre l'attitude d'un homme accabl de douleur. De plus, il lui +plaqua sur les joues deux larmes grandes comme des verres de lunettes. +Il termine son tableau, l'expdie Carthage et fait monter six +bouteilles de Champagne. Trois mois aprs, il recevait du Pre +Cornemuse, chef des missions franaises en Tunisie, une lettre lui +annonant que le tableau de la _Mort de saint Louis_, ayant t +mis sous les yeux du cardinal-archevque, avait t refus par Son +minence cause de l'expression indcente de Philippe le Hardi, +qui regardait en riant le saint roi, son pre, expirant sur la +paille. Montalent n'y comprenait rien; il tait furieux et voulait +faire un procs au cardinal-archevque. Il reoit son tableau, le +dballe, le contemple dans un sombre silence, et s'crie tout +coup: C'est vrai que Philippe le Hardi a l'air de se gondoler. J'ai +t stupide: je lui ai donn la tte de Chevalier, qui a toujours +l'air de rire, l'animal! + +--Taisez-vous donc! hurla Pradel. + +Et l'auteur s'cria: + +--Pradel, mon bon ami, jetez-moi tout ce monde-l dehors. + +Il mettait en scne infatigablement: + +--Un peu plus en arrire, Trouville, l... Chevalier, vous vous +approchez de la table, vous prenez les papiers les uns aprs les +autres, et vous dites: Snatus-consulte... ordre du jour... +dpches pour les dpartements... proclamation... Comprenez-vous? + +--Oui, matre... Snatus-consulte... ordre du jour... dpches +pour les dpartements... proclamation... + +--Allons, Marie-Claire, mon enfant, du mouvement, sacrebleu! passez... +C'est a, trs bien... Repassez; trs bien, trs bien, hardi +donc!... Ah! la misrable; elle f... tout par terre!... + +Il appela le directeur de la scne: + +--Romilly, donnez un peu de lumire. On n'y voit goutte. Dauville, +mon bon ami, qu'est-ce que vous faites l devant le trou du +souffleur? Vous n'en bougez pas! Mettez-vous donc une fois pour toutes +dans la tte que vous n'tes pas la statue du gnral Malet, que +vous tes le gnral Malet lui-mme, et que ma pice n'est pas un +catalogue de figures de cire, mais une tragdie vivante, mouvante, +qui vous arrache des larmes et... + +Il ne put achever et sanglota longtemps dans son mouchoir. Puis il +rugit: + +--Sacr tonnerre! Pradel!... Romilly!... o est Romilly? Ah! le +voil, le gredin... Romilly, je vous avais dit de rapprocher le +pole de la lucarne. Vous ne l'avez pas fait. A quoi pensez-vous, mon +ami? + +On se trouvait arrt tout coup par une difficult grave. +Chevalier, porteur de papiers d'o dpendait le sort de l'Empire, +devait s'chapper de la maison d'arrt par la lucarne, Le jeu de +scne n'avait pas t rgl encore: il n'avait pu l'tre avant +la plantation du dcor. Et l'on s'apercevait que les mesures avaient +t mal prises et que la lucarne n'tait pas praticable. + +L'auteur sauta sur la scne. + +--Romilly, mon ami, le pole n'est pas au repre. Comment +voulez-vous que Chevalier passe par la lucarne? Poussez-moi tout de +suite ce pole droite. + +--Je veux bien, dit Romilly; mais nous boucherons la porte. + +--Comment, nous boucherons la porte? + +--Parfaitement. + +Le directeur du thtre, le directeur de la scne, les machinistes, +examinaient le dcor avec une morne attention et l'auteur se taisait. + +--Ne vous inquitez pas, matre, dit Chevalier. Il n'y a besoin de +rien changer: je sauterai bien. + +Mont sur le pole, il parvint en effet saisir le bord de la +lucarne et s'lever sur les coudes, ce qui n'avait pas sembl +possible. + +Un murmure d'admiration s'leva de la scne, des coulisses et de la +salle: Chevalier avait donn une ide tonnante de sa force et de +son adresse. + +--Trs bien! s'cria l'auteur. Chevalier, c'est parfait, mon ami... +Cet animal-l est agile comme un singe. Pas un de vous ne serait +fichu d'en faire autant. Si tous les rles taient tenus comme celui +de Florentin, la pice irait aux nues. + +Nanteuil, dans sa loge, l'admirait presque. Pendant une seconde, il +lui tait apparu plus qu'homme, homme et gorille, et la peur qu'elle +avait de lui s'tait dmesurment agrandie. Elle ne l'aimait pas, +elle ne l'avait jamais aim; elle ne le dsirait pas; le temps +tait loin o elle avait bien voulu de lui, et, depuis quelques +jours, elle n'imaginait pas le plaisir avec un autre que Ligny; mais +si elle s'tait trouve, en ce moment, seule avec Chevalier, elle se +serait sentie sans force, et elle aurait tch de l'apaiser par sa +soumission comme on apaise une puissance surnaturelle. + +Sur la scne, pendant qu'un salon Empire descendait des frises, +l'auteur, dans le bruit de la manoeuvre, sous la chute des portants, +tenait la fois dans sa main toute la troupe et tous les figurants +et donnait en mme temps tous des conseils ou des exemples. + +--Vous, la grosse, la marchande de gteaux, madame Ravaud, +vous n'avez donc jamais entendu crier dans les Champs-lyses: +Rgalez-vous! V'l le plaisir, mesdames! a se chante. +Apprenez-moi cet air-l pour demain... Et toi, le tapin, passe-moi +ta caisse: je vais t'enseigner comment on fait un roulement, +sacrebleu!... Fagette, mon enfant, qu'est-ce que tu viens fiche au +bal du Ministre de la police, si tu n'as pas de bas coins d'or? +Enfile-toi des bas de laine tricote, tout de suite... C'est bien la +dernire pice que je donne ce thtre... O est le colonel +de la dixime cohorte? C'est toi?... Eh bien! mon ami, tes soldats +dfilent comme des porcs... Madame Marie-Claire, approchez un peu, +que je vous apprenne faire la rvrence. + +Il avait cent yeux, cent bouches, et des bras, des mains partout. + +Dans la salle, Romilly serrait la main M. Gombaut, des Sciences +morales, venu en voisin. + +--Vous direz ce que vous voudrez, monsieur Gombaut, ce n'est +peut-tre pas exact au point de vue des faits, mais c'est thtre. + +--La conspiration de Malet, rpondit M. Gombaut, reste, et restera +sans doute longtemps encore, une nigme historique. L'auteur de ce +drame a profit des points obscurs pour y introduire des lments +dramatiques. Mais ce qui, pour moi, est hors de doute c'est que le +gnral Malet, bien qu'associ des royalistes, tait lui-mme +rpublicain et travaillait rtablir le gouvernement populaire. +Il pronona dans son interrogatoire une parole sublime et profonde. +Quand le prsident du conseil de guerre lui demanda: Quels taient +vos complices? Malet rpondit: Toute la France, et vous-mme, si +j'avais russi. + +Appuy la loge de Nanteuil, un vieux sculpteur, vnrable et +beau comme un satyre antique, contemplait, l'oeil humide et la bouche +riante, la scne en ce moment agite et bouleverse. + +--tes-vous content de la pice, matre? lui demanda Nanteuil. + +Et le matre, qui ne connaissait au monde que des os, des tendons et +des muscles, rpondit: + +--Oh! oui, mademoiselle, oh! oui. Il y a l une petite, la petite +Midi, qui a une attache d'paule, un joyau... + +Il la dessina du pouce. Des larmes lui venaient aux yeux. + +Chevalier demanda s'il pouvait entrer dans la baignoire. Il tait +content, moins encore de son prodigieux succs que de voir Flicie. +Il s'imaginait, dans sa folie, qu'elle tait venue pour lui, qu'elle +l'aimait, qu'elle se redonnait. + +Elle le craignait, et, comme elle tait peureuse, elle le flatta: + +--Mes compliments, Chevalier. Tu as t tourdissant. Ta sortie +est tonnante. Tu peux me croire. Je ne suis pas seule le dire. +Fagette t'a trouv prodigieux. + +--Vrai? demanda Chevalier. + +Ce moment fut un des plus heureux de sa vie. + +Une voix stridente, partie des hauteurs dsertes des troisimes +galeries, traversa la salle comme un sifflet de locomotive. + +--On ne vous entend pas du tout, mes enfants; parlez plus haut et +prononcez distinctement. + +Et l'auteur apparut, infiniment petit, dans les tnbres de la +coupole. + +Alors la voix des acteurs, groups sur le devant de la scne, autour +d'un flambeau de bouillotte, s'leva plus distincte: + +--L'Empereur laissera reposer trois semaines les troupes +Moscou; puis il s'lancera avec la rapidit de l'aigle +Saint-Ptersbourg. + +--Pique, trfle, atout, je marque deux points. + +--L, nous passerons l'hiver, et, au printemps prochain, nous +pntrerons dans l'Inde, en traversant la Perse, et c'en sera fait +de la puissance britannique. + +--Trente-six en carreau. + +--Et moi, impriale d'as. + +--A propos, messieurs, que dites-vous du dcret imprial sur +les comdiens de Paris, dat du Kremlin? Voil les querelles de +mademoiselle Mars et de mademoiselle Leverd termines! + +--Regardez donc, dit Nanteuil, elle est trs gentille, Fagette, dans +sa robe bleue Marie-Louise, garnie de chinchilla. + +Madame Doulce tira de dessous ses fourrures une botte de billets +fans dj pour s'tre trop offerts. + +--Matre, dit-elle Constantin Marc, vous savez que je fais +dimanche prochain une lecture des plus belles lettres de madame de +Svign, avec commentaire, au bnfice des trois pauvres orphelins +qu'a laisss l'artiste Lacour, qui est mort cet hiver d'une manire +si dplorable. + +--Avait-il du talent? demanda Constantin Marc. + +--Pas du tout, dit Nanteuil. + +--Eh bien, alors, en quoi sa mort est-elle dplorable? + +--Oh! matre, soupira madame Doulce, n'affectez pas l'insensibilit. + +--Je n'affecte pas l'insensibilit. Mais il y a une chose qui me +surprend, c'est le prix que nous attachons des existences qui ne +nous intressent en rien. Nous avons l'air de croire que la vie est +en elle-mme quelque chose de prcieux. Pourtant la nature nous +enseigne assez que rien n'est plus vil ni plus mprisable. Autrefois, +on tait moins barbouill de sentimentalisme. Chacun tenait sa +propre vie pour infiniment prcieuse, mais ne professait aucun +respect pour la vie d'autrui. On tait alors plus prs de la nature: +nous sommes faits pour nous manger les uns les autres. Mais notre race +faible, nerve, hypocrite, se plat dans un cannibalisme sournois. +Tout en nous entre-dvorant, nous proclamons que la vie est sacre, +et nous n'osons plus avouer que la vie c'est le meurtre. + +--La vie, c'est le meurtre, rpta Chevalier songeur et sans +comprendre. + +Puis il jaillit en ides fumeuses. + +--Le meurtre et le carnage, peut-tre! Mais le carnage amusant et +le meurtre drle. La vie, c'est la catastrophe burlesque, c'est +le comique terrible, c'est le masque de carnaval sur des joues +sanglantes. Voil ce que c'est que la vie pour l'artiste; l'artiste +au thtre et l'artiste en action! + +Nanteuil inquite cherchait un sens ces paroles confuses. + +L'acteur exalt poursuivit: + +--La vie, c'est autre chose encore: c'est la fleur et le couteau, +c'est de voir rouge un jour et bleu le lendemain, c'est la haine et +l'amour, la haine dlicieuse et ravissante, l'amour cruel. + +--Monsieur Chevalier, demanda Constantin Marc, du ton le plus +tranquille, ne trouvez-vous pas naturel d'tre meurtrier et ne +croyez-vous pas que c'est seulement la peur d'tre tu qui nous +empche de tuer? + +Chevalier rpondit d'une voix pensive et profonde: + +--Certes, non! ce n'est pas la peur d'tre tu qui m'empcherait +de tuer. Je n'ai pas peur de la mort. Mais j'ai le respect de la vie +d'autrui. Je suis humain, c'est plus fort que moi. J'ai srieusement +examin depuis quelque temps la question que vous me posez, monsieur +Constantin Marc. J'y ai rflchi pendant des jours et des nuits, et +je sais maintenant que je ne pourrais tuer personne. + +Alors Nanteuil, joyeuse, versa sur lui un regard de mpris. Elle +ne le craignait plus et elle ne lui pardonnait pas de lui avoir fait +peur. + +Elle se leva. + +--Bonsoir, j'ai mal la tte... A demain, monsieur Constantin Marc. + +Et elle sortit lestement. + + +Chevalier la poursuivit dans le couloir, dvala derrire elle +l'escalier de la scne, et la rejoignit devant la loge du concierge. + +--Flicie, viens dner ce soir avec moi au cabaret. Je serai si +content! Veux-tu? + +--Oh! non, par exemple! + +--Pourquoi ne veux-tu pas? + +--Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies. + +Elle voulut s'chapper. Il la retint. + +--Je t'aime tant! ne me fais pas trop souffrir. + +Elle s'avana sur lui, et, les lvres retrousses, serrant les +dents, lui siffla aux oreilles: + +--C'est fini! fini! fini! tu entends. J'en ai soup, de toi. + +Alors, trs doux, trs grave: + +--C'est la dernire fois que nous causons nous deux. coute, +Flicie, avant qu'il y ait un malheur, je dois t'avertir. Je ne +peux pas te forcer m'aimer. Mais je ne veux pas que tu en aimes +un autre. Pour la dernire fois, je te conseille de ne pas revoir +monsieur de Ligny. Je t'empcherai d'tre lui. + +--Tu m'empcheras, toi? Pauvre ami! + +Plus doucement, encore il rpondit: + +--Je le veux, je le ferai. On obtient ce qu'on veut; seulement, il +faut y mettre le prix. + + + + +V + + +Rentre chez elle, Flicie eut une crise de larmes. Elle revoyait +Chevalier l'implorant d'une voix lamentable, avec un air de pauvre. +Elle avait entendu cette voix et vu cette mine aux chemineaux +extnus sur la route, quand sa mre, craignant que sa poitrine ne +se prt, l'avait emmene passer l'hiver Antibes, chez une tante +riche. Elle mprisait Chevalier de sa douceur et de sa tranquillit. +Mais le souvenir de ce visage et de cette voix lui faisait mal. +Elle ne put rien manger. Elle avait des touffements. Le soir, une +angoisse si cruelle la prit aux entrailles qu'elle eut peur de mourir. +Elle pensa qu'elle prouvait un tel nervement parce qu'elle tait +reste deux jours sans voir Robert. Il tait neuf heures. Elle +espra le trouver encore chez lui et mit son chapeau. + +--Maman, il faut que j'aille ce soir au thtre. Je file. + +Par gard pour sa mre, elle usait ainsi d'un langage voil. + +--Va, mon enfant, et ne rentre pas trop tard. + +Ligny habitait chez ses parents. Il avait, sous les combles du joli +htel de la rue Vernet, un petit appartement de garon, clair +par des fentres rondes, et qu'il appelait son oeil-de-boeuf. +Flicie le fit avertir par le portier qu'on l'attendait dans une +voiture. Ligny n'aimait pas que les femmes vinssent trop souvent le +relancer dans sa famille. Son pre, diplomate de carrire, trs +occup des intrts extrieurs de la France, demeurait dans une +ignorance incroyable de ce qui se passait chez lui. Mais madame de +Ligny se montrait attentive faire observer les convenances dans sa +maison. Et son fils tait soucieux de satisfaire des exigences qui +portaient sur les formes, sans jamais s'tendre au fond des choses. +Elle le laissait entirement libre d'aimer qui il voulait et c'est + peine si parfois, en de graves panchements, elle lui donnait + entendre que la frquentation des femmes du monde est utile aux +jeunes gens. Aussi Robert avait-il toujours dtourn Flicie de +venir rue Vernet. Il avait lou, boulevard de Villiers, une petite +maison o ils pouvaient se voir tout l'aise. Mais, cette fois, +aprs deux jours passs sans elle, il fut trs content de sa visite +imprvue et descendit tout de suite. + +Blottis dans le fiacre, ils allrent travers l'ombre et la neige, +au pas tranquille du canasson, par les rues et les boulevards, et +l'paisse nuit enveloppa leurs amours. + +L'ayant ramene sa porte: + +--A demain, dit-il. + +--Oui, demain, boulevard de Villiers. Viens de bonne heure. + +Elle s'appuyait sur lui pour descendre de voiture. Brusquement, elle +se rejeta en arrire. + +--La! l! entre les arbres... Il nous a vus... Il nous guettait. + +--Qui donc? + +--Un homme... que je ne connais pas. + +Elle venait de reconnatre Chevalier. + +Elle descendit, sonna et, tremblante, attendit, plonge dans la +pelisse de Robert, que la porte s'ouvrt. Puis elle le retint. + +--Robert, monte avec moi. J'ai peur. + +Non sans un peu d'impatience, il la suivit dans l'escalier. + +Chevalier avait attendu Flicie, dans la petite salle manger, +devant l'armure de Jeanne d'Arc, en compagnie de madame Nanteuil, +jusqu' une heure du matin. Puis il tait descendu et l'avait +guette sur le trottoir, et, quand il avait vu le fiacre s'arrter +devant la porte, il s'tait dissimul derrire un arbre. Il savait +bien qu'elle reviendrait avec Ligny; mais, en les voyant ensemble, il +lui avait sembl que la terre s'entr'ouvrait, et, pour ne pas tomber, +il s'tait retenu au tronc de l'arbre. Il resta jusqu' ce que Ligny +ft sorti de la maison; il l'observa qui, serr dans sa pelisse, +gagnait sa voiture, fit deux pas pour s'lancer sur lui, s'arrta, +puis grands pas descendit le boulevard. + +Il allait, chass par la pluie et le vent. Ayant trop chaud, il ta +son feutre et prit plaisir sentir les gouttes d'eau froide sur son +front. Il eut une vague conscience que des maisons, des arbres, des +murs, des lumires passaient indfiniment ses cts; il allait, +songeant. + +Il se trouva, sans savoir comment il y tait venu, sur un pont +qu'il connaissait peine et au milieu duquel se dressait une statue +colossale de femme. Maintenant il tait tranquille, il avait pris +une rsolution. C'tait une vieille ide qu'il avait cette fois +enfonce dans son cerveau comme un clou, et qui le traversait de part +en part. Il ne l'examinait mme plus. Il calculait froidement les +moyens d'excuter ce qu'il avait rsolu. Il marcha devant lui, au +hasard, absorb, pensif, calme comme un gomtre. + +Sur le pont des Arts, il s'aperut qu'un chien le suivait. C'tait +un grand chien rustique long poil, dont les yeux vairons, pleins de +douceur, exprimaient une dtresse infinie. Il lui parla: + +--Tu n'as pas de collier. Tu n'es pas heureux. Mon pauvre ami, je ne +peux rien pour toi. + +A quatre heures du matin, il se trouva dans l'avenue de +l'Observatoire. Dcouvrant les maisons du boulevard Saint-Michel, +il en ressentit une impression douloureuse et, brusquement, rebroussa +vers l'Observatoire. Le chien avait disparu. Prs du Lion de Belfort, +Chevalier s'arrta devant une tranche profonde qui coupait la +chausse. Contre le remblai, sous une bche soutenue par quatre +pieux, un vieil homme veillait devant un brasier. Les oreilles de +son bonnet de poil de lapin taient rabattues; son nez norme +flamboyait. Il leva la tte; ses yeux, qui pleuraient, paraissaient +tout blancs, sans prunelles dans un cercle de feu et de larmes. Il +fourrait au fond de son brle-gueule quelques brins de tabac de +cantine, mls des mies de pain, qui ne remplissaient pas mme + demi le fourneau de la petite pipe. + +--Voulez-vous du tabac, le vieux? demanda Chevalier en lui tendant sa +blague. + +L'homme fut lent rpondre. Il ne comprenait pas vite, et les +politesses l'tonnaient. + +Enfin il ouvrit une bouche toute noire: + +--C'est pas de refus, dit-il. + +Et il se souleva demi. Un de ses pieds tait chauss d'un +vieux soulier, l'autre entour de linges. Lentement, de ses mains +engourdies, il bourrait sa pipe. De la neige fondue tombait. + +--Vous permettez? dit Chevalier. + +Et il se coula, sous la bche, ct du vieil homme. De temps en +temps, ils changeaient une parole. + +--Sale temps! + +--C'est un temps de saison. L'hiver est dur. L't est prfrable. + +--Alors vous gardez le chantier, la nuit, mon bonhomme? + +Le vieux rpondait volontiers aux questions. Avant qu'il parlt, sa +gorge faisait entendre un susurrement trs long et trs doux: + +--Je fais un jour une chose, un jour l'autre. Je bricole, quoi! + +--Vous n'tes pas de Paris? + +--Je suis natif de la Creuse. J'ai travaill comme terrassier dans +les Vosges. Je m'en suis parti l'anne qu'il est venu des Prussiens +et d'autres peuples... Il y en avait des milliers. On ne peut pas +comprendre d'o ils venaient... Tu as peut-tre entendu parler de +cette guerre des Prussiens, mon garon? + +Il resta longtemps sans parler, puis: + +--Comme a tu es en borde, mon garon. Tu ne veux pas rentrer au +chantier? + +--Je suis artiste dramatique, rpondit Chevalier. + +Le vieux, qui ne comprenait pas, demanda: + +--O qu'il est, ton chantier? + +Chevalier voulut tre admir du vieillard: + +--Je joue la comdie dans un grand thtre, dit-il; je suis un des +principaux acteurs de l'Odon. Vous connaissez l'Odon? + +Le gardien secoua la tte. Il ne connaissait pas l'Odon. Aprs un +trs long silence, il rouvrit sa bouche noire: + +--Comme a, mon garon, tu es en borde. Tu veux pas rentrer au +chantier, pas vrai? + +Chevalier lui rpondit: + +--Lisez le journal aprs-demain. Vous y verrez mon nom. + +Le vieil homme essaya de trouver un sens ces paroles; mais c'tait +trop difficile, il y renona et revint ses penses familires. + +--Quand on est en borde, c'est, des fois, pour des semaines et des +mois... + +Au petit jour, Chevalier reprit sa course. Le ciel tait de lait. +Les roues lourdes rveillaient les pavs. Des voix, et l, +rsonnaient dans l'air frais. La neige ne tombait plus. Il allait au +hasard devant lui. A voir renatre la vie, il s'gayait presque. Sur +le pont des Arts, il regarda longtemps couler la Seine, puis il reprit +sa course. Sur la place du Havre, il vit un caf ouvert. Une faible +lueur d'aurore rougissait les glaces de la faade. Les garons +sablaient le carrelage et posaient les tables. Il se jeta sur une +chaise: + +--Garon, une verte! + + + + +VI + + +Dans le fiacre, par del les fortifications o s'allongeait le +boulevard dsert, Flicie et Robert se tenaient presss l'un contre +l'autre. + +--Tu ne l'aimes pas ta Flicie, dis?... Est-ce que a ne te flatte +pas d'avoir une petite femme qu'on acclame, qu'on applaudit et dont +on parle dans les journaux?... Maman colle dans un album les articles +qu'on fait sur moi. L'album est dj rempli. + +Il lui rpondit qu'il n'avait pas attendu qu'elle et du succs +pour la trouver charmante. Et, de fait, leur liaison avait commenc +lorsqu'elle dbutait obscurment l'Odon dans une reprise +ignore. + +--Quand tu m'as dit que tu me voulais, je ne t'ai pas fait attendre, +hein? a a t fait tout de suite. N'est-ce pas que j'ai eu +raison? Tu es trop intelligent pour me juger mal de ce que je n'ai pas +tran les choses. En te voyant pour la premire fois, j'ai senti +que je serais toi. Alors, ce n'tait pas la peine de tarder. Je ne +regrette pas. Et toi? + +Le fiacre s'arrta, peu de distance des fortifications, devant une +grille de jardin. + +La grille, qui n'avait pas t peinte depuis longtemps, posait sur +un mur enduit de cailloutage, assez bas et assez large pour que les +enfants vinssent s'y percher. Elle tait aveugle mi-hauteur par +une plaque de tle dentele, et ne haussait pas plus de trois +mtres du sol ses pointes rouilles. Au milieu, entre deux piliers +de maonnerie surmonts de vases de fonte, cette grille formait une +porte double battant, pleine sa partie infrieure et garnie, au +dedans, d'une jalousie vermoulue. + +Ils descendirent de voiture. Les arbres du boulevard dressaient sur +quatre lignes, dans la brume, leurs lgers squelettes. On entendait, + travers un vaste silence, le bruit dcroissant de leur fiacre, qui +regagnait la barrire, et le trot d'un cheval venant de Paris. + +Elle dit en frissonnant: + +--Comme c'est triste, la campagne! + +--Mais, ma chrie, le boulevard de Villiers, ce n'est pas la +campagne! + +Il ne russissait pas ouvrir la grille, et la serrure grinait. + +Agace elle lui dit: + +--Ouvre, je t'en prie: ce bruit me fait mal aux nerfs. + +Elle s'aperut que le fiacre venu de Paris tait arrt prs de +leur maison, la distance d'une dizaine d'arbres; elle observa le +cheval maigre et fumant, le cocher sordide, et demanda: + +--Qu'est-ce que c'est que cette voiture? + +--C'est un fiacre, ma chrie. + +--Pourquoi s'arrte-t-il ici? + +--Il ne s'arrte pas ici. Il s'arrte devant la maison ct. + +--Il n'y a pas de maison ct; il y a un terrain vague. + +--Eh bien! il s'arrte devant un terrain vague; qu'est-ce que tu veux +que je te dise?... + +--Je ne vois personne en sortir. + +--Le cocher attend peut-tre un voyageur. + +--Devant le terrain vague? + +--Sans doute, ma chrie... Cette serrure est rouille. + +Elle alla, en se dissimulant derrire les arbres, jusqu' l'endroit +o le fiacre tait arrt, puis elle revint vers Ligny qui avait +enfin russi ouvrir la grille. + +--Robert, les stores sont baisss. + +--C'est qu'il y a des amoureux dedans. + +--Est-ce que tu ne trouves pas que ce fiacre est bizarre? + +--Il n'est pas beau. Mais tous les fiacres sont vilains. Entre. + +--Est-ce que ce n'est pas quelqu'un qui nous suit? + +--Qui veux-tu qui nous suive? + +--Je ne sais pas... Une de tes femmes. + +Mais elle ne disait pas ce qu'elle pensait. + +--Entre donc, ma chrie. + +Quand elle fut entre: + +--Referme bien la grille, Robert. + +Devant eux s'tendait une petite pelouse ovale. Au fond s'levait la +maison, avec son perron de trois marches, sa marquise de zinc, ses six +fentres et son toit d'ardoise. + +Ligny l'avait prise en location, pour une anne, un vieil employ +de commerce, dgot de ce que les rdeurs lui volaient la nuit +ses poules et ses lapins. Des deux cts de la pelouse, une alle +sable conduisait au perron. Ils prirent l'alle qui tait leur +droite. Le sable criait sous leurs pas. + +--Aujourd'hui encore, dit Ligny, madame Simonneau a oubli de fermer +les volets. + +Madame Simonneau tait une femme de Neuilly qui venait tous les +matins faire le mnage. + +Un grand arbre de Jude, tout pench et qui semblait mort, +allongeait jusqu' la marquise une de ses branches rondes et noires. + +--Je n'aime pas bien cet arbre, dit Flicie; ses branches ont l'air +de gros serpents. Il y en a une qui entre presque dans notre chambre. + +Ils montrent les trois marches du perron. Et, tandis qu'il cherchait +dans le trousseau la cl de la porte, elle posa sa tte sur son +paule. + + +Flicie avait dans ses dvoilements une fiert tranquille qui la +rendait adorable. Elle montrait un si paisible orgueil de sa nudit +que sa chemise, ses pieds, semblait un paon blanc. + +Et quand Robert la vit nue et claire comme les ruisseaux et les +toiles: + +--Au moins, lui dit-il, tu ne te fais pas prier, toi!... C'est +singulier: il y a des femmes qui, sans mme qu'on leur demande rien, +font tout ce qu'il est possible de faire et ne veulent pas qu'on leur +voie pendant ce temps-l seulement un petit bout de peau. + +--Pourquoi? demanda Flicie, en jouant avec les fils lgers de sa +chevelure. + +Robert de Ligny avait la pratique des femmes. Pourtant il ne sentit +pas combien cette question tait insidieuse. Il avait reu +des enseignements moraux et il s'inspira, dans sa rponse, des +professeurs dont il avait suivi les cours. + +--Cela tient sans doute, dit-il, l'ducation, des principes +religieux, un sentiment inn qui subsiste alors mme que... + +Ce n'tait point ainsi qu'il fallait rpondre, car Flicie, +haussant les paules et mettant les poings sur ses hanches polies, +l'interrompit vivement: + +--Tu es naf, toi... C'est qu'elles sont mal faites... l'ducation! +la religion!... a me fait bouillir, d'entendre des choses +pareilles... Est-ce que j'ai t plus mal leve que les autres? +Est-ce que j'ai moins de religion qu'elles?... Dis donc, Robert, +combien en as-tu vu de femmes bien faites? Compte un peu sur tes +doigts... Oui, il y en a des tas de femmes qui ne montrent ni leurs +paules, ni rien! Tiens, Fagette, elle ne se montre pas mme aux +femmes: pendant qu'elle passe une chemise blanche, elle tient la +vieille entre ses dents. Bien sr, que j'en ferais autant, si +j'tais btie comme elle! + +Elle se tut, s'apaisa et, tranquille dans son orgueil, elle coula +lentement la paume de ses mains sur ses flancs, sur ses reins, et dit +firement: + +--Et ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il n'y en a pas trop. + +Elle savait ce que l'lgante minceur de ses formes donnait de +grce sa beaut. + +Maintenant sa tte renverse baignait dans la chevelure blonde qui +coulait de toutes parts; son corps gracile, un peu soulev par un +oreiller gliss sous les reins, tait tendu sans mouvement; une +jambe allonge au bord du lit brillait et le pied aigu la terminait +en pointe d'pe. La clart du grand feu allum dans la chemine +dorait cette chair, faisait palpiter des lumires et des ombres sur +ce corps inerte, le revtait de splendeur et de mystre, tandis que +les vtements et le linge, couchs sur les meubles, sur le tapis, +attendaient comme un troupeau docile. + +Elle se souleva sur son coude, et, la joue dans la main: + +--Ah! tu es bien le premier. Je ne te mens pas: les autres, a +n'existe pas. + +Il n'tait pas jaloux du pass et ne craignait pas les comparaisons, +il la questionna. + +--Alors, les autres?... + +--D'abord, il n'y en a que deux: mon professeur, et, naturellement, +celui-l ne compte pas, et puis celui que je t'ai dit, un homme +srieux, que ma mre m'avait donn. + +--Pas d'autre? + +--Je te jure. + +--Et Chevalier? + +--Lui? Ah! non, par exemple!... Tu ne voudrais pas! + +--Et l'homme srieux, que ta mre t'avait donn, il ne compte pas +non plus? + +--Je t'assure qu'avec toi, je suis une autre femme. Ah! bien vrai! tu +es le premier qui m'ait eue... C'est drle, tout de mme. Ds +que je t'ai vu, je t'ai voulu. Tout de suite, j'ai eu envie de toi. +J'avais devin. A quoi? Je serais bien embarrasse de le dire... +Oh! je n'ai pas rflchi!... Avec tes manires correctes, sches, +froides, ton air de petit loup bichonn, tu m'as plu, voila!... +Maintenant, je ne pourrais pas me passer de toi. Oh! non, je ne le +pourrais pas. + +Il l'assura qu'en la possdant il avait eu de dlicieuses surprises +et il lui dit des choses caressantes et jolies, qui toutes avaient +t dites avant lui. + +Elle lui prit la tte dans ses mains: + +--C'est vrai que tu as des dents de loup. Je crois que c'est tes +dents, qui, le premier jour, m'avaient donn envie de toi. Mords-moi. + +Il la pressa contre lui et sentit ce corps souple et ferme rpondre + son treinte. Tout coup elle se dgagea: + +--Est-ce que tu n'entends pas crier le sable? + +--Non. + +--coute: j'entends un bruit de pas dans l'alle. + +Assise, replie sur elle-mme, elle tendait l'oreille. + +Il tait du, agac, irrit, et peut-tre un peu bless dans +son amour-propre. + +--Qu'est-ce qui te prend? C'est stupide. Elle lui cria trs sec: + +--Tais-toi donc! + +Elle piait un bruit lger et proche comme de branches casses. + +Tout coup elle sauta du lit avec une telle vivacit d'instinct et +un mouvement si rapide de jeune animal que Ligny, bien qu'il ft peu +littraire, songea la chatte mtamorphose en femme. + +--Tu es folle! o vas-tu? + +Elle souleva un bord du rideau, essuya la bue sur un coin de vitre +et regarda par la fentre. Elle ne vit rien que la nuit. Tout bruit +avait cess. + +Pendant ce temps, Ligny, rencogn dans la ruelle, maussade, grognait: + +--Comme tu voudras, mais, si tu attrapes un rhume, tant pis pour toi! + +Elle se recoula dans le lit. D'abord il lui garda un peu rancune; mais +elle l'enveloppa d'une fracheur dlicieuse. + +Et quand ils revinrent eux, ils furent tonns de voir la +montre qu'il tait sept heures. + +Il alluma la lampe, une lampe ptrole en forme de colonne, avec +une ampoule de cristal, dans laquelle la mche s'enroulait comme +un tnia. Elle se rhabilla trs vite. Ils avaient un tage +descendre par un escalier de bois troit et noir. Il passa le +premier, la lampe la main, et s'arrta dans le couloir. + +--Sors, ma chrie, avant que j'teigne. + +Elle ouvrit la porte, et, aussitt, elle recula en poussant un grand +cri. Elle venait de voir Chevalier sur le perron, les bras tendus, +long, noir, dress comme une croix. Il tenait un revolver la main. +L'arme ne brillait pas. Pourtant elle la vit trs distinctement. + +--Qu'est-ce qu'il y a? demanda Ligny qui baissait la mche de la +lampe. + +--coutez, et n'approchez pas! cria Chevalier d'une voix forte. Je +vous dfends d'tre l'un l'autre. C'est ma dernire volont. +Adieu, Flicie. + +Et il mit dans sa bouche le canon du revolver. + +Blottie au mur du couloir, elle ferma les yeux... Quand elle les +rouvrit, Chevalier tait couch sur le ct en travers de la +porte. Il avait les paupires grandes ouvertes, l'air de regarder et +de rire. Un filet de sang coulait de sa bouche sur la dalle du perron. +Un tremblement convulsif agitait son bras. Puis il ne bougea plus. +Repli sur lui-mme, il avait l'air plus petit qu'avant. + +Au coup de revolver, Ligny tait accouru. Il souleva le corps dans la +nuit noire. Et, tout de suite, le reposant doucement sur la dalle, il +frotta des allumettes que le vent soufflait aussitt. Enfin, dans une +lueur, il vit que la balle avait emport un morceau du crne et +que les mninges taient mises dcouvert sur une surface +grande comme le creux de la main, grise et sanguinolente, trs +irrgulire, et dont les contours lui rappelrent l'Afrique telle +qu'elle est figure dans les atlas. Et il fut pris devant ce mort +d'un respect subit. Il le tira par les aisselles avec des prcautions +minutieuses jusque dans l'antichambre. L, il l'abandonna et courut +par la maison, cherchant et appelant Flicie. + +Il la trouva dans la chambre coucher qui, la tte sous les draps +du lit dfait, criait: Maman! maman! et rcitait des prires. + +--Ne reste pas l, Flicie. + +Elle descendit avec lui l'escalier. Mais dans le corridor: + +--Tu sais bien qu'on ne peut pas passer. Il la fit sortir par la porte +de la cuisine. + + + + +VII + + +Demeur seul dans la maison silencieuse, Robert de Ligny ralluma la +lampe. Il commenait entendre des voix graves, et mme un peu +solennelles, qui parlaient au dedans de lui. Form ds l'enfance +aux rgles de la responsabilit morale, il prouvait un regret +douloureux, qui ressemblait un remords. Songeant qu'il avait caus +la mort de cet homme, bien que c'et t sans le vouloir et sans +le savoir, il ne se sentait pas tout fait innocent. Des lambeaux +d'enseignement philosophique et religieux revenaient troubler sa +conscience. Des phrases de moralistes et de sermonnaires, apprises +au collge et tombes tout au fond de sa mmoire, lui remontaient +subitement la pense. Ses voix intrieures les lui rcitaient. +Elles disaient, d'aprs quelque vieil orateur sacr: En se +livrant aux dsordres les moins coupables dans l'opinion du monde, on +s'expose commettre les actes les plus condamnables... Nous voyons +par d'effroyables exemples que la volupt conduit au crime. Ces +maximes, sur lesquelles il n'avait jamais rflchi, prenaient +pour lui, tout coup, un sens prcis et rigoureux. Il y songea +srieusement. Mais, parce qu'il n'avait pas l'esprit profondment +religieux et qu'il n'tait pas capable de nourrir des scrupules +exagrs, il n'en conut qu'une dification mdiocre, et sans +cesse dcroissante. Bientt, il les jugea importunes et sans +application possible sa situation. En se livrant aux dsordres +les moins coupables dans l'opinion du monde... Nous voyons par +d'effroyables exemples... Ces phrases, qui tout l'heure +retentissaient dans son me comme un grondement de tonnerre, il les +percevait maintenant dans les nasillements et les grasseyements des +professeurs et des prtres qui les lui avaient apprises et il les +trouvait un peu ridicules. Par une naturelle association d'ides il +se rappela un passage d'une vieille histoire romaine, qu'il avait +lu, en seconde, pendant une tude, et qui l'avait frapp, quelques +lignes sur une dame convaincue d'adultre et accuse d'avoir mis le +feu Rome. Tant il est vrai, disait l'historien, qu'une personne +qui trahit la pudeur est capable de tous les crimes. A ce souvenir, +il sourit intrieurement et pensa que les moralistes avaient tout de +mme de drles d'ides sur la vie. + +La mche, qui charbonnait, clairait mal. Il ne parvenait pas la +moucher et elle rpandait une infecte odeur de ptrole. Songeant +l'auteur de la phrase sur la dame romaine, il se disait: + +Vrai! Celui-l, il en avait une couche!... + +Il tait rassur sur son innocence. Ses lgers remords s'taient +entirement dissips, et il ne concevait pas qu'il et pu se croire +un moment responsable de la mort de Chevalier. Toutefois cette affaire +l'ennuyait... + +Subitement il pensa: + +--S'il vivait encore! + +Tout l'heure, l'espace d'une seconde, la lueur d'une allumette +souffle aussitt qu'prise, il avait vu le crne trou du +comdien. Mais s'il avait mal vu? S'il avait pris pour un ravage +de la cervelle et du crne une dchirure de la peau? Garde-t-on +le jugement dans ces premiers moments de surprise et d'horreur? Une +blessure peut tre hideuse sans tre mortelle, ni mme trs grave. +Il lui avait bien paru que cet homme tait mort. Mais tait-il +mdecin pour en juger srement? + +Il s'impatienta aprs la mche qui charbonnait encore et murmura: + +--Cette lampe empoisonne. + +Puis se rappelant une manire de dire habituelle au docteur Socrate +et dont il ignorait l'origine, il la rpta mentalement: + +--Cette lampe pue comme trente-six mille charretes de diables. + +Les exemples lui revinrent l'esprit de plusieurs suicides manqus. +Il se rappela avoir lu dans un journal qu'un mari, aprs avoir tu +sa femme, s'tait tir, comme Chevalier, un coup de revolver dans +la bouche et n'avait russi qu' se fracasser la mchoire; il se +rappela qu' son cercle, aprs un scandale de jeu, un sportsman +connu, ayant voulu se brler la cervelle, s'tait fait sauter +l'oreille. Ces exemples s'appliquaient au cas de Chevalier avec une +exactitude frappante. + +--S'il n'tait pas mort?... + +Il dsirait, esprait contre toute vidence, que ce malheureux +respirt encore et pt tre sauv. Il songeait chercher des +linges et faire les premiers pansements. Pour examiner de nouveau +l'homme tendu dans l'antichambre, il souleva trop brusquement la +lampe encore mal allume et l'teignit. + +Alors, surpris par les tnbres subites, il perdit patience et +s'cria: + +--La rosse! + +En la rallumant, il se flattait de l'ide que Chevalier, port +l'hpital, reprendrait connaissance, vivrait. Et le voyant dj +debout, juch sur ses longues jambes, criant, toussant, ricanant, il +dsirait moins ardemment cette gurison, il commenait mme ne +plus la souhaiter, la trouver importune et dsobligeante. Il se +demandait avec inquitude, dans un vritable malaise: + +--Que reviendrait-il faire en ce monde, le sombre cabot? Rentrerait-il + l'Odon? Promnerait-il dans les couloirs sa grande cicatrice? +Faudrait-il le voir rder encore autour de Flicie? + +Il approcha du corps la lampe allume et reconnut la plaie livide et +sanguinolente dont les contours irrguliers lui rappelaient l'Afrique +de ses cartes d'colier. + +Visiblement la mort avait t instantane, et il ne comprenait pas +comment il avait pu en douter un moment. + +Il sortit de la maison et se mit marcher grands pas dans +le jardin. L'image de la blessure flottait devant ses yeux comme +l'impression d'une lumire trop vive. Elle allait et grandissait; +elle formait dans la nuit sur le ciel noir un continent ple d'o il +voyait jaillir perdus des ngrillons arms de flches. + +Il jugea que la premire chose faire tait d'appeler madame +Simonneau, qui demeurait tout prs, sur le boulevard Bineau, dans la +maison du caf. Il ferma soigneusement la porte de la grille et alla +chercher la femme de mnage. Sur le boulevard il retrouva le calme de +l'esprit et des sens. Il s'accommoda de l'vnement. Il acceptait le +fait accompli, mais il chicanait la destine sur les circonstances. +Puisqu'il fallait un mort, il consentait ce qu'il y en et un, +mais il en aurait prfr un autre. Il prouvait l'gard +de celui-ci un sentiment de dgot et de rpulsion. Il se disait +vaguement: + +--J'admets un suicide. Mais quoi bon un suicide ridicule +et dclamatoire? Cet homme ne pouvait-il se tuer chez lui? Ne +pouvait-il, si sa rsolution tait inbranlable, l'excuter avec +une vraie fiert, d'une faon discrte? C'est ainsi qu' sa place +et agi un galant homme. On aurait plaint et respect sa mmoire. + +Il se rappela mot pour mot les paroles que, dans la chambre +coucher, une heure avant le drame, il avait changes avec Flicie. +Il lui avait demand si elle n'avait pas t un peu avec Chevalier. +Il le lui avait demand, non pour le savoir, car il n'en doutait +gure, mais pour montrer qu'il le savait. Et elle lui avait rpondu, +indigne: Lui! Ah! non, par exemple... Tu ne voudrais pas!... + +Il ne la blmait pas d'avoir menti. Toutes les femmes mentent. Il +gotait plutt la jolie dsinvolture avec laquelle elle avait +jet ce garon hors de son pass. Mais il lui en voulait de s'tre +donne un bas cabot. Sa dlicatesse en tait blesse. Chevalier +lui gtait Flicie. Pourquoi prenait-elle des amants de cette +espce? Elle manquait donc de got? Elle ne choisissait donc pas? +Elle faisait donc comme les filles? Elle n'avait donc pas le sens +d'une certaine propret qui avertit les femmes de ce qu'elles peuvent +faire et de ce qu'elles ne peuvent pas faire? Elle ne savait donc pas +se tenir? Eh bien! voil ce qui arrive quand on n'a pas de tenue! Il +la chargea du malheur advenu et fut soulag d'un grand poids. + +Madame Simonneau n'tait pas chez elle. Il la demanda aux garons du +caf, aux garons de l'picier, aux filles de la blanchisseuse, +aux gardiens de la paix, au facteur. Enfin, sur l'indication d'une +voisine, il la trouva qui mettait des cataplasmes une vieille dame, +car elle tait garde-malade. Son visage tait pourpre et elle puait +l'eau-de-vie. Il l'envoya veiller le mort. Il lui recommanda de le +recouvrir d'un drap et de se tenir la disposition du commissaire et +du mdecin qui viendraient pour les constatations. Elle rpondit, un +peu blesse, qu'elle savait, Dieu merci, ce qu'elle avait faire. +Elle le savait, en effet. Madame Simonneau tait ne dans une +socit soumise aux autorits constitues et qui respecte les +morts. Mais lorsque ayant interrog M. de Ligny, elle apprit qu'il +avait tran le corps dans l'antichambre, elle ne put lui cacher +que cette faon d'agir tait imprudente et l'exposait des +dsagrments. + +--Vous ne deviez pas, lui dit-elle. Quand une personne s'est +dtruite, il ne faut jamais y toucher avant que la police arrive. + +Ligny alla ensuite avertir le commissaire. La premire motion +passe, il n'prouvait aucune surprise, sans doute parce que les +vnements qui, de loin, eussent sembl tranges, quand ils sont +accomplis prs de nous, paraissent naturels, comme ils le sont en +effet, se dveloppent d'une faon commune, se dcomposent en +une succession de petits faits et vont se perdre dans la banalit +courante de la vie. Il tait distrait de la mort violente d'un +malheureux par les circonstances mmes de cette mort, par la part +qu'il y avait et l'occupation qu'elle lui donnait. En se rendant chez +le commissaire, il se sentait aussi tranquille et libre d'esprit que +lorsqu'il allait au ministre pour y dchiffrer des dpches. + +A neuf heures du soir, le commissaire de police pntra dans le +jardin avec son secrtaire et un agent de police. Le mdecin de la +ville, M. Hibry, arriva au mme moment. Dj, par l'industrie de +madame Simonneau, toujours intresse aux fournitures, la maison +exhalait une violente odeur de phnol et brillait de bougies +allumes. Et madame Simonneau s'agitait dans un pressant dsir de +procurer au mort un crucifix et un rameau de buis bnit. A la clart +d'une bougie, le mdecin examina le cadavre. + +C'tait un gros homme, au teint rouge et la respiration forte, qui +venait de dner. + +--La balle, de gros calibre, dit-il, a pntr par la vote +palatine, elle a travers le cerveau, et elle est venue briser le +parital gauche, emportant une partie de la substance crbrale et +faisant sauter un morceau du crne. La mort a t instantane. + +Il remit la bougie madame Simonneau, et poursuivit: + +--Des clats du crne ont t projets une certaine distance. +On pourra les retrouver dans le jardin. Je conjecture que la balle +tait ronde. Une balle conique aurait caus moins de ravages. + +Cependant le commissaire, M. Josse-Arbrissel, grand et maigre, +longue moustache grise, ne semblait ni voir ni entendre. Un chien +hurlait devant la grille. + +--La direction de la blessure, dit le mdecin, ainsi que les doigts +de la main droite encore replis, prouvent surabondamment le suicide. + +Il alluma un cigare. + +--Nous sommes suffisamment difis, dit le commissaire. + +--Je regrette, messieurs, de vous avoir drangs, dit Robert de +Ligny, et je vous remercie de la bonne grce avec laquelle vous avez +rempli votre office. + +Le secrtaire du commissariat et l'agent de police, conduits par +madame Simonneau, montrent le corps au premier tage. + +M. Josse-Arbrissel se mordait les ongles et regardait dans le vague. + +--Un drame de la jalousie, dit-il, rien de plus commun. Nous avons +ici, Neuilly, une moyenne constante de morts volontaires. Sur +cent suicides, trente ont pour cause le jeu. Le reste est d des +dsespoirs d'amour, la misre ou des maladies incurables. + +--Chevalier? demanda le docteur Hibry, qui tait amateur de +spectacles, Chevalier? attendez donc, je l'ai vu... Je l'ai vu dans un +bnfice, aux Varits. Parfaitement. Il rcitait un monologue. + +Le chien hurlait devant la grille. + +--On ne peut s'imaginer, reprit le commissaire, les ravages que le +pari mutuel exerce dans cette commune. Je n'exagre pas, trente pour +cent au bas mot des suicides que je constate sont causs par le jeu. +Tout le monde joue, ici. Autant de boutiques de coiffeurs, autant +d'agences clandestines. Pas plus tard que la semaine dernire, un +concierge de l'avenue du Roule a t trouv pendu dans le Bois. +Encore, les ouvriers, les domestiques, les petits employs qui +jouent, ne sont pas rduits se tuer. Ils changent de quartier, ils +disparaissent. Mais un homme tabli, un fonctionnaire que le jeu a +ruin, qui est accabl de dettes criardes, menac de saisie et +sous le coup de plaintes au parquet, il ne peut pas disparatre. Que +voulez-vous qu'il devienne? + +--J'y suis! s'cria le docteur. Il rcita _le Duel dans la Savane_. +On est un peu fatigu des monologues; mais celui-l est trs +drle. Vous vous rappelez: Voulez-vous vous battre l'pe? +Non, monsieur. Au pistolet? Non, monsieur. Au sabre, au couteau? +Non, monsieur. Alors je vois ce que vous voulez. Vous n'tes pas +dgot. Vous voulez le duel dans la savane. J'y consens. Nous +remplacerons la savane par une maison cinq tages. Vous tes +autoris vous dissimuler dans le feuillage. Chevalier disait +trs drlement _le Duel dans la Savane_. Il m'a beaucoup amus ce +soir-l. Il est vrai que je suis bon public. J'adore le thtre. + +Le commissaire de police n'entendait pas. Il suivait sa pense. + +--On ne saura jamais ce que le pari mutuel dvore par anne de +fortunes et d'existences. Le jeu ne lche jamais ses victimes; quand +il leur a tout pris, il reste leur unique esprance. En effet, par +quel autre moyen peut-on esprer?... + +Il s'arrta de parler, tendit l'oreille au cri lointain d'un +camelot, se jeta sur l'avenue la poursuite de l'ombre fuyante +et glapissante, l'appela, lui arracha un journal de courses qu'il +dploya sous un bec de gaz pour y chercher des noms de chevaux, +_Fleur-des-pois_, _la Chtelaine_, _Lucrce_. Puis, l'oeil hagard, +les mains tremblantes, stupide, assomm, il laissa tomber la feuille: +son cheval ne gagnait pas. + +Et le docteur Hibry, en l'observant de loin, songeait que, mdecin +des morts, il pourrait bien tre appel un jour constater le +suicide de son commissaire de police, et il se dterminait par avance + conclure autant que possible la mort accidentelle. + +Tout coup, saisissant son parapluie: + +--Je file. On m'a donn pour ce soir une place l'Opra-Comique. +Ce serait dommage de la perdre. + + +Avant de quitter la maison, Ligny demanda madame Simonneau: + +--O l'avez-vous mis? + +--Dans le lit, rpondit madame Simonneau. C'tait plus convenable. + +Il ne fit point d'objection, et, levant les yeux sur la faade de la +maison, il vit aux fentres de la chambre coucher, travers +les rideaux de mousseline, la lueur des deux bougies que la femme de +mnage avait allumes sur la table de nuit. + +--On pourrait peut-tre, dit-il, faire venir une religieuse pour le +veiller. + +--C'est inutile, rpondit madame Simonneau qui avait invit des +voisines et command son vin et son fricot, c'est inutile: je le +veillerai moi-mme. + +Ligny n'insista pas. + +Le chien hurlait encore devant la grille. + +En regagnant pied la barrire, il vit sur Paris une lueur rouge +qui remplissait tout le ciel. Aux fates des chemines, les tuyaux +se dressaient, grotesques et noirs, devant cette brume ardente et +semblaient regarder avec une familiarit ridicule l'embrasement +mystrieux d'un monde. Les rares passants qu'il rencontra sur le +boulevard allaient tranquillement, sans lever la tte. Bien qu'il +st que, dans les nuits des villes, souvent l'air humide reflte les +lumires et se colore de cette lueur gale qui ne palpite pas, il +s'imaginait voir le reflet d'un immense incendie. Il acceptait sans +rflexion que Paris s'abmt dans une conflagration prodigieuse; +il trouvait naturel que la catastrophe intime laquelle il tait +ml se confondt avec un dsastre public et que cette nuit, +enfin, ft pour tout un peuple, comme pour lui-mme, une nuit +sinistre. + +Ayant trs faim, il prit une voiture la barrire et se fit +conduire une taverne de la rue Royale. Dans la salle lumineuse et +chaude, il ressentit une impression de bien-tre. Aprs avoir fait +son menu, il ouvrit un journal du soir et vit, dans le compte rendu +des Chambres, que son ministre avait prononc un discours. En +parcourant ce discours, il touffa un petit rire; il se rappelait +certaines histoires, contes au quai d'Orsay. Le ministre des +Affaires trangres tait amoureux de madame de Neuilles, cocotte +vieillie, hausse par la rumeur publique l'tat d'aventurire et +d'espionne. Il essayait, disait-on, sur elle les discours qu'il devait +prononcer devant le Parlement. Ligny, qui avait t un peu l'amant, +autrefois, de madame de Neuilles, se figurait l'homme d'tat en +chemise rcitant son amie cette dclaration: Non certes, je +ne mconnais pas les justes susceptibilits du sentiment national. +Rsolument pacifique, mais soucieux de l'honneur de la France, le +gouvernement saura, etc. Et cette vision le mettait en gaiet. +Il tourna la page et lut: Demain, l'Odon, premire +reprsentation ( ce thtre) de: _La Nuit du 23 octobre 1812_, +avec messieurs Durville, Maury, Romilly, Destre, Vicar, Lon Clim, +Valroche, Aman, Chevalier... + + + + +VIII + + +Le lendemain, une heure, au foyer du thtre, on rptait _la +Grille_ pour la premire fois. Une lumire triste s'amortissait sur +les pierres grises de la vote, des tribunes et des colonnes. Dans +la majest maussade de cette ple architecture, sous la statue +de Racine, les acteurs principaux lisaient leurs rles, qu'ils ne +savaient pas encore, devant Pradel, directeur du thtre, Romilly, +directeur de la scne, et Constantin Marc, auteur de la pice, +assis tous trois sur un canap de velours rouge, tandis que, d'une +banquette recule dans un entre-colonnement, s'exhalaient les haines +attentives et les jalousies chuchotantes des actrices sacrifies. +L'amoureux, Paul Delage, dchiffrait pniblement une rplique: + +--Je reconnais le chteau aux murs de brique, aux toits d'ardoise, +le parc o j'ai si souvent enlac, sur l'corce des arbres, son +chiffre et le mien, l'tang dont les eaux endormies... + +Fagette reprenait: + +--Craignez, Aimeri, que le chteau ne vous reconnaisse pas, que +le parc ait oubli votre nom, que l'tang murmure: Quel est cet +tranger? + +Mais elle tait enrhume et lisait sur une copie pleine de fautes. + +--Ne restez pas l, Fagette: c'est le pavillon rustique, dit Romilly. + +--Comment voulez-vous que je le sache? + +--On a mis une chaise. + +--... Que l'tang murmure: Quel est cet tranger? + +--Mademoiselle Nanteuil, vous... O est donc Nanteuil?... +Nanteuil! + +Nanteuil parut, emmitoufle dans ses fourrures, son petit sac et son +rle la main, blanche comme un linge, les yeux battus, les +jambes molles. Elle avait pass une nuit pleine d'pouvantes. Tout +veille, elle avait vu le mort entrer dans sa chambre. + +Elle demanda: + +--Par o est-ce que j'entre? + +--Par la droite. + +--C'est bon. + +Et elle lut: + +--Mon cousin, je me suis veille toute joyeuse ce matin. Je n'en +sais pas la cause. Pourriez-vous me la dire? + +Delage lut sa rplique; + +--C'est peut-tre, Ccile, par une permission spciale de la +Providence ou de la destine. Le Dieu qui vous aime vous laisse le +sourire l'heure des larmes et des grincements de dents. + +--Nanteuil, tu passes, ma mignonne, dit Romilly. Delage, efface-toi un +peu pour la laisser passer. + +Nanteuil passa: + +--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? Nos jours sont ce que +nous les faisons. Ils ne sont terribles que pour les mchants. + +Romilly interrompit: + +--Delage, efface-toi un peu, fais attention de ne pas la cacher aux +spectateurs... Reprends, Nanteuil. + +Nanteuil reprit: + +--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? Nos jours sont ce que +nous les faisons. Ils ne sont terribles que pour les mchants. + +Constantin Marc ne reconnaissait plus son oeuvre, n'entendait plus +mme le son de ses phrases bien-aimes, qu'il s'tait rptes +tant de fois lui-mme dans ses bois du Vivarais. tonn, +stupide, il se taisait. + +Nanteuil passa gentiment et se remit lire: + +--Vous me jugerez peut-tre bien folle, Aimeri; dans le couvent o +j'ai t leve, j'ai souvent envi le sort des victimes. + +Delage donna sa rplique; mais il sauta un feuillet de la copie: + +--Le temps est superbe. Dj les invits vont et viennent dans le +jardin. + +Il fallut tout reprendre: + +--Des jours terribles, dites-vous, Aimeri... + +Et ils allaient, sans s'inquiter de comprendre, mais attentifs + rgler leurs mouvements, comme s'ils tudiaient des figures de +danse. + +--Dans l'intrt de la pice, il faudra faire des coupures, dit +Pradel l'auteur constern. + +Et Delage poursuivait: + +--Ne m'accusez point, Ccile: j'eus pour vous une amiti +d'enfance, une de ces amitis fraternelles, qui donnent l'amour +qu'elles font natre l'apparence inquitante de l'inceste. + +--L'inceste! s'cria Pradel. Vous ne pouvez pas laisser l'inceste, +monsieur Constantin Marc. Le public a des susceptibilits que vous +ne souponnez, pas. Et puis, il faut intervertir l'ordre des deux +rpliques qui viennent ensuite. L'optique de la scne l'exige. + +La rptition fut interrompue. Romilly, avisant Durville qui, dans +une embrasure, contait des histoires joyeuses: + +--Durville, vous pouvez vous en aller. On ne rptera pas le +deux aujourd'hui. + +Avant de se retirer, le vieux comdien alla serrer la main +Nanteuil. Jugeant opportun de lui apporter l'expression de sa +douloureuse sympathie, il se fit des yeux noys, comme et fait +sa place tout porteur de condolances. Mais il se les fit bien. Ses +prunelles nageaient dans leurs orbites, pareilles la lune dans +les nues. Les coins abattus de ses lvres tombaient dans deux plis +profonds qui les prolongeaient jusqu'au bas du menton. Il avait l'air +vraiment afflig. + +--Ma pauvre mignonne, soupira-t-il, je te plains, va!... De voir un +tre pour lequel on a prouv un... sentiment... avec lequel on +a... vcu dans l'intimit... de le voir emport par un coup... +tragique, c'est rude... c'est terrible!... + +Et il lui tendait ses mains compatissantes. + +Nanteuil, nerve, serrant dans ses poings son petit mouchoir et son +manuscrit, lui tourna le dos et siffla entre ses dents: + +--Vieil idiot! + +Fagette la prit par la taille, la mena doucement l'cart au pied +de la statue de Racine et lui souffla dans l'oreille: + +--Ma chrie, coute-moi! Il faut absolument touffer cette +affaire-l. On ne parle pas d'autre chose. Si tu laisses dire le +monde, on fera de toi la veuve Chevalier pour la vie. + +Et, comme elle avait du style, elle ajouta: + +--Je te connais, je suis ta meilleure amie. Je sais ce que tu vaux. +Mais prends garde, Flicie: les femmes ont le prix qu'elles se +donnent. + +Tous les traits de Fagette portrent. Nanteuil, les joues en feu, +retint ses larmes. Trop jeune pour possder ou mme souhaiter la +prudence qui vient aux comdiennes clbres quand elles sont en +ge de passer femmes du monde, elle tait pleine d'amour-propre, et, +depuis qu'elle aimait, elle avait envie d'effacer de son pass toute +inlgance; elle sentait que Chevalier, en se suicidant pour elle, +avait agi publiquement son gard avec une familiarit qui la +rendait ridicule. Ne sachant pas encore que tout s'oublie et se perd +au cours rapide des heures, que toutes nos actions coulent comme l'eau +des fleuves entre des rivages sans mmoire, elle songeait, irrite +et triste, aux pieds de Jean Racine, qui entendait ses douleurs. + +--Regarde-la donc, dit madame Marie-Laure au jeune Delage. Elle a +envie de pleurer. Je la comprends. Un homme s'est tu pour moi. J'en +ai t trs ennuye. C'tait un comte. + +--Reprenons, dit Pradel... Mademoiselle Nanteuil, allons! donnez votre +rplique. + +Et Nanteuil: + +--Mon cousin, je me suis veille toute joyeuse ce matin... + +Soudain, madame Doulce parut. Grande et douloureuse, elle laissa +tomber ces mots: + +--Une bien triste nouvelle. Le cur lui refuse l'entre de son +glise. + +Chevalier n'ayant plus de parents, hors une soeur ouvrire Pantin, +madame Doulce s'tait charge de commander l'enterrement, aux frais +des comdiens. + +On l'entourait. Elle reprit: + +--L'glise le repousse comme un maudit. C'est affreux! + +--Pourquoi? demanda Romilly. + +Madame Doulce rpondit trs bas et comme regret: + +--Parce qu'il s'est suicid. + +--Il faut arranger a, dit Pradel. + +Romilly montra de l'empressement. + +--Le cur me connat, dit-il; c'est un brave homme. Je vais donner +un coup de pied jusqu' Saint-tienne-du-Mont et je serais bien +surpris si... + +Madame Doulce secoua tristement la tte; + +--Tout est inutile. + +--Il faut pourtant que nous ayons un service religieux, dit Romilly, +avec l'autorit d'un directeur de la scne. + +--Certes, dit madame Doulce. + +Madame Marie-Laure, agite, pensait qu'on pouvait forcer les prtres + dire une messe. + +--Restons calmes, dit Pradel, en caressant sa barbe vnrable. Sous +Louis XVIII, le peuple enfona les portes de Saint-Roch, fermes au +cercueil de mademoiselle Raucourt. Les temps et les circonstances sont +autres. Usons de moyens plus doux. + +Constantin Marc, voyant, plein de regrets, sa pice abandonne, +s'tait approch, lui aussi, de madame Doulce; il lui demanda: + +--Pourquoi voulez-vous que Chevalier soit bni par l'glise? Pour +ma part, je suis catholique. Chez moi, ce n'est pas une foi, c'est un +systme, et je considre comme un devoir de participer toutes les +pratiques extrieures du culte. Je suis pour toutes les autorits, +pour le juge, pour le soldat, pour le prtre. Je ne puis donc tre +suspect de favoriser les enterrements civils. Mais je ne +comprends gure que vous vous obstiniez offrir au cur de +Saint-tienne-du-Mont un mort qu'il repousse. Pourquoi voulez-vous +donc que ce malheureux Chevalier aille l'glise? + +--Pourquoi? rpondit madame Doulce. Pour le salut de son me et +parce que c'est plus convenable. + +--Ce qui serait convenable, rpliqua Constantin Marc, ce serait +d'obir aux lois de l'glise, qui excommunie les suicids. + +--Monsieur Constantin Marc, avez-vous lu _les Soires de Neuilly_? +demanda Pradel qui tait grand bouquineur et liseur. Vous n'avez pas +lu _les Soires de Neuilly_, par M. de Fongeray? Vous avez eu tort. +C'est un livre curieux, qu'on trouve parfois encore sur les quais. Il +est orn d'une lithographie d'Henry Monnier reprsentant, je ne sais +pourquoi, Stendhal en caricature. Fongeray est le pseudonyme de deux +libraux de la Restauration, Dittmer et Cav. Cet ouvrage se compose +de comdies et de drames qui ne peuvent tre jous, mais qui +contiennent des scnes de moeurs fort intressantes. Vous y verrez +comment, sous le rgne de Charles X, un vicaire d'une des glises de +Paris, l'abb Mouchaud, refusa d'enterrer une dame pieuse et voulut + toute force enterrer un athe. Madame d'Hautefeuille tait +pieuse, mais elle possdait des biens nationaux. Elle mourut +administre par un prtre jansniste. C'est pourquoi aprs sa mort +elle ne fut pas reue par l'abb Mouchaud dans l'glise o elle +avait pass sa vie. En mme temps que madame d'Hautefeuille, sur la +mme paroisse, un gros banquier, monsieur Dubourg, se laissa mourir. +Par son testament, il avait ordonn qu'on le portt directement au +cimetire. C'est un catholique, pensa l'abb Mouchaud, il nous +appartient. Aussitt il fit un paquet de son tole et de son +surplis, courut chez le mort, lui donna l'extrme-onction et l'amena +dans son glise. + +--Eh bien! rpondit Constantin Marc, ce vicaire tait un excellent +politique. Les athes ne sont pas pour l'glise des ennemis +redoutables. Ce ne sont pas des adversaires. Ils ne peuvent lever +une glise contre elle, et ils n'y songent pas. Il y a eu de tout +temps des athes parmi les chefs et les princes de l'glise, et +plusieurs d'entre eux ont rendu la papaut d'clatants services. +Au contraire, quiconque ne se soumet pas strictement la discipline +ecclsiastique et rompt sur un point avec la tradition, quiconque +oppose une foi la foi, une opinion, une pratique l'opinion +reue et la pratique commune, est une cause de dsordre, une +menace de pril, et doit tre extirp. Le vicaire Mouchaud l'avait +compris. Il fallait en faire un vque et un cardinal. + +Madame Doulce avait eu l'art de ne pas tout dire la fois; elle +ajouta: + +--Je ne me suis pas laiss abattre par la rsistance de monsieur le +cur. J'ai pri, j'ai suppli. Et il m'a rpondu: Nous sommes +respectueusement soumis l'ordinaire. Allez l'archevch. Je +ferai ce que Monseigneur m'ordonnera. Il ne me reste plus qu' +suivre ce conseil. Je cours l'archevch. + +--Travaillons, dit Pradel. + +Romilly appela Nanteuil: + +--Nanteuil, allons, Nanteuil, reprends toute ta scne. + +Et Nanteuil reprit: + +--Mon cousin, je me suis veille toute joyeuse ce matin... + + + + +IX + + +Ce qui rendait difficiles les ngociations du Thtre avec +l'glise, c'tait l'clat donn par les journaux au suicide du +boulevard de Villiers. Les reporters en avaient publi toutes les +circonstances, et, comme le disait M. l'abb Mirabelle, second +vicaire de l'archevque, au point o en taient les choses, ouvrir + Chevalier les portes de sa paroisse, c'tait publier le droit des +excommunis aux prires de l'glise. + +D'ailleurs M. Mirabelle qui se montra, dans cette affaire, plein de +sagesse et de prudence, indiqua la voie. + +--Vous comprenez bien, dit-il madame Doulce, que ce n'est pas +l'opinion des journaux qui peut nous toucher. Elle nous est absolument +indiffrente, et nous ne nous inquitons en aucune matire de ce +que cinquante feuilles publiques disent de ce malheureux jeune homme. +Que les journalistes aient servi ou trahi la vrit, c'est leur +affaire et non la mienne. J'ignore et veux ignorer ce qu'ils ont +crit. Mais le fait du suicide est notoire. Vous ne pouvez le +contester. Il conviendrait maintenant d'examiner de prs, avec les +lumires de la science, les circonstances dans lesquelles ce fait a +t accompli. Ne vous tonnez pas que j'invoque ainsi la science. +Elle n'a pas de meilleure amie que la religion. Or la science +mdicale peut nous tre ici d'un grand secours. Vous allez tout de +suite le comprendre. L'glise ne retranche de son sein le suicid +qu'en tant que le suicide constitue un acte de dsespoir. Les fous +qui attentent leur vie ne sont pas des dsesprs, et l'glise +ne leur refuse point ses prires: elle prie pour tous les malheureux. +Ah! s'il pouvait tre tabli que ce pauvre enfant a agi sous +l'influence d'une fivre chaude ou d'une maladie mentale, si un +mdecin tait mme de certifier que cet infortun ne jouissait +pas de sa raison lorsqu'il se dtruisit de ses propres mains, le +service religieux serait clbr sans obstacle. + +Ayant recueilli ces paroles de M. l'abb Mirabelle, madame Doulce +courut au thtre. La rptition de _la Grille_ tait termine. +Elle trouva Pradel dans son cabinet avec deux jeunes actrices, qui +lui demandaient l'une un engagement, l'autre un cong. Il refusait, +conformment son principe de ne jamais accueillir une demande +qu'aprs l'avoir d'abord rejete. Il donnait ainsi du prix aux +moindres choses qu'il accordait. Ses yeux luisants et sa barbe de +patriarche, ses faons la fois amoureuses et paternelles le +faisaient ressembler Loth, tel qu'on le voit entre ses deux filles +dans les estampes des vieux matres. Pose sur la table, une amphore +de carton dor aidait l'illusion. + +--Ce n'est pas possible, disait-il chacune; ce n'est vraiment pas +possible, mon enfant... Enfin revenez demain. + +Aprs les avoir congdies, il demanda, tout en signant des +lettres: + +--Eh bien! madame Doulce, quelles nouvelles? + +Constantin Marc, survenu avec Nanteuil, s'cria prcipitamment: + +--Et mes dcors? Monsieur Pradel! + +Puis il dcrivit pour la vingtime fois le paysage sur lequel devait +se lever la toile. + +--Au premier plan, un vieux parc. Les troncs des grands arbres, +du ct du nord, sont verdis par la mousse. Il faut qu'on sente +l'humidit de la terre. + +Et le directeur rpondit: + +--Soyez sr qu'on fera tout ce qu'il sera possible de faire et que ce +sera trs convenable... Eh bien! madame Doulce, quelles nouvelles? + +--Il y a une lueur d'esprance, rpondit-elle. + +--Au fond, dans une brume lgre, dit l'auteur, les pierres grises +et les toits d'ardoise fine de l'Abbaye-aux-Dames... + +--Parfaitement. Asseyez-vous donc, madame Doulce, je suis vous. + +--J'ai reu, l'archevch, le meilleur accueil, dit madame +Doulce. + +--Monsieur Pradel, il est ncessaire que les murs de l'Abbaye +paraissent sourds, profonds et pourtant subtiliss par la brume du +soir. Un ciel d'or ple... + +--Monsieur l'abb Mirabelle, reprit madame Doulce, est un prtre de +la plus haute distinction... + +--Monsieur Marc, vous tenez beaucoup votre ciel d'or ple? demanda +le directeur. Continuez, madame Doulce, continuez, je vous coute... + +--... Et, d'une politesse exquise. Il a fait une dlicate allusion +aux indiscrtions des journaux... + +A ce moment, M. Marchegeay, le rgisseur, bondit dans le cabinet. Ses +yeux verts tincelaient et ses moustaches rouges dansaient comme des +flammes. Il parla avec volubilit: + +--a recommence!... Lydie, la petite figurante, pousse des cris de +putois dans les escaliers. Elle dit que Delage a voulu la violer. +C'est bien la dixime fois depuis un mois qu'elle nous recommence +cette histoire-l. En voil une scie! + +--Ce n'est pas tolrable dans une maison comme celle-ci, dit Pradel. +Vous ficherez Delage l'amende... Madame Doulce, continuez, je vous +prie. + +--Monsieur l'abb Mirabelle m'a expliqu avec une parfaite clart +que le suicide est un acte de dsespoir. + +Mais Constantin Marc demanda avec intrt Pradel si Lydie, la +petite figurante, tait jolie. + +--Vous l'avez vue, dans _la Nuit du 23 octobre_, elle fait la femme du +peuple qui, sur la plaine de Grenelle, achte des plaisirs madame +Ravaud. + +--Il me semble que c'est une trs belle fille, dit Constantin Marc. + +--Certainement, rpondit Pradel. Mais elle serait une plus belle +fille encore si elle n'avait pas les chevilles comme des poteaux. + +Constantin Marc, mditatif, reprit: + +--Et Delage l'a viole... Cet homme a le sens de l'amour. L'amour +est un acte simple et primitif. C'est la lutte, c'est la haine. La +violence y est ncessaire. L'amour par le consentement mutuel n'est +qu'une fastidieuse corve. + +Et il s'cria, trs excit: + +--Delage est prodigieux! + +--Ne vous emballez pas, dit Pradel. Cette petite Lydie aguiche mes +acteurs dans sa loge, puis, tout coup, elle crie qu'on la viole +pour qu'on lui donne de l'argent... C'est son amant qui lui a +appris le truc, et qui touche la galette... Vous disiez donc, madame +Doulce... + +--Aprs une longue et intressante conversation, reprit madame +Doulce, monsieur l'abb Mirabelle m'a fait entrevoir une solution +favorable. Il m'a donn entendre que, pour lever toutes les +difficults, il suffirait qu'un mdecin attestt que Chevalier +n'avait pas toute sa raison et n'tait pas responsable de ses actes. + +--Mais, observa Pradel, Chevalier n'tait pas fou. Il avait toute sa +raison. + +--Ce n'est pas nous de le dire, rpliqua madame Doulce. Et qu'en +savons-nous? + +--Non, dit Nanteuil, il n'avait pas toute sa raison. + +Pradel haussa les paules: + +--Aprs tout, c'est possible. La folie et la raison, c'est affaire +d'apprciation... A qui pourrait-on bien demander un certificat? + +Madame Doulce et Pradel se rappelrent successivement trois +mdecins; mais ils ne purent trouver l'adresse du premier; le second +avait un mauvais caractre et l'on reconnut que le troisime tait +mort. + +Nanteuil dit qu'il fallait s'adresser au docteur Trublet. + +--C'est une ide! s'cria Pradel. Allons demander un certificat au +docteur Socrate... Quel jour sommes-nous?... Vendredi. C'est son jour +de consultation. Nous le trouverons chez lui. + + +Le docteur Trublet logeait dans une vieille maison, au plus haut de +la rue de Seine. Pradel emmena Nanteuil, dans l'ide que Socrate ne +refuserait rien une jolie femme. Constantin Marc, qui ne pouvait +vivre, Paris, loin des comdiens, les accompagna. L'affaire +Chevalier commenait l'amuser. Il la trouvait comique, +c'est--dire appartenant aux comdiens. Bien que l'heure de la +consultation ft passe, le salon du docteur tait encore plein de +gens qui voulaient tre guris. Trublet les renvoya et reut, dans +son cabinet, les gens de thtre. Il se tenait devant une table +encombre de livres et de papiers. Contre la fentre, un fauteuil +articul s'talait, infirme et cynique. Le directeur de l'Odon +exposa l'objet de sa visite, et il conclut: + +--Le service de Chevalier ne sera clbr l'glise que si +vous attestez que ce malheureux garon ne jouissait pas de toute sa +raison. + +Le docteur Trublet dclara que Chevalier pouvait bien se passer du +service religieux. + +--Adrienne Lecouvreur, qui valait mieux que lui, s'en est passe. +Mademoiselle Monime, aprs sa mort, n'eut point de messe et, comme +vous savez, on lui refusa l'honneur de pourrir dans un vilain +cimetire, avec tous les gueux du quartier. Elle ne s'en trouva pas +plus mal. + +--Vous n'ignorez pas, docteur Socrate, rpondit Pradel, que les +comdiens sont les plus religieux des hommes. Mes pensionnaires +seraient dsols s'ils ne pouvaient assister la messe de leur +camarade. Ils se sont dj assur le concours de plusieurs artistes +lyriques et la musique sera trs belle. + +--a, c'est une raison, dit Trublet. Je n'y contredis pas. Charles +Monselet, qui tait un homme d'esprit, songea, peu d'heures avant +sa mort, sa messe en musique. Je connais beaucoup d'artistes de +l'Opra, dit-il, j'aurai un _Pie Jesu_ aux truffes. Mais, puisque +l'archevch n'autorise pas, cette fois, le concert spirituel, il +conviendrait de le remettre une autre occasion. + +--Pour ce qui est de moi, rpliqua le directeur, je n'ai aucune +croyance religieuse. Mais je considre que l'glise et le Thtre +sont deux grandes puissances sociales et qu'il y a intrt ce +qu'elles soient amies et allies. Je ne manque jamais, pour ma part, +une occasion de sceller l'alliance. Au prochain carme, je ferai lire +par Durville un sermon de Bourdaloue. Je suis subventionn: je dois +tre concordataire. + +Et puis, quoi qu'on en dise, le catholicisme est encore la forme la +plus acceptable de l'indiffrence religieuse. + +--Eh bien! objecta Constantin Marc, si vous voulez montrer de la +dfrence l'glise, pourquoi lui poussez-vous, de force ou de +ruse, un cercueil dont elle ne veut pas? + +Le docteur parla dans le mme sentiment et finit par dire: + +--Mon cher Pradel, ne vous occupez donc pas de cette affaire-l. + +Mais alors Nanteuil, les yeux ardents, la voix sifflante: + +--Il faut qu'il aille l'glise, docteur; signez ce qu'on vous +demande, crivez qu'il n'avait pas sa raison. Je vous en prie. + +Il n'y avait pas que de la religion dans ce dsir. Il s'y mlait un +sentiment intime et un fond obscur de vieilles croyances, ignores +d'elle-mme. Elle esprait que, port l'glise, asperg d'eau +bnite, Chevalier serait apais, deviendrait un bon mort et ne +la tourmenterait plus. Elle craignait, au contraire, que, priv de +bndictions et de prires, il n'errt sans cesse autour d'elle, +maudit et malfaisant. Et, plus simplement, dans sa peur de le revoir, +elle voulait que les prtres aussi prissent soin de l'enterrer, que +tout le monde s'y mt, pour qu'il le ft davantage, autant qu'il +tait possible et tout fait. Ses lvres tremblaient; elle tordait +ses mains jointes. + +Trublet, vieux connaisseur, la regardait avec intrt. Il avait +l'intelligence et le got de la machine fminine. Celle-ci le +ravissait. En l'observant, sa face camuse brillait de plaisir. + +--Soyez tranquille, mon enfant. Il y a toujours moyen de s'entendre +avec l'glise. Ce que vous me demandez n'est pas dans mes +attributions; je suis un mdecin laque. Mais nous avons +aujourd'hui, Dieu merci! des mdecins religieux qui envoient leurs +malades aux eaux ecclsiastiques et dont la fonction spciale est de +constater les gurisons miraculeuses. J'en connais un qui loge +dans le quartier; je vais vous donner son adresse. Allez le voir, +l'vch n'a rien lui refuser. Il arrangera votre affaire. + +--Non pas, dit Pradel, vous avez donn vos soins ce malheureux +Chevalier. C'est vous de dlivrer un certificat. + +Romilly approuva: + +--videmment, docteur. Vous tes mdecin du thtre. Il faut +laver son linge sale en famille. + +Et Nanteuil tourna vers Socrate un regard de prire. + +--Mais, demanda Trublet, qu'est-ce que vous voulez que je dise? + +--C'est bien simple, rpondit Pradel. Dites qu'il tait, dans une +certaine mesure, irresponsable. + +--Vous me sollicitez bonnement parler comme un mdecin des +tribunaux. C'est trop exiger de moi. + +--Vous croyez donc, docteur, que Chevalier tait en possession de sa +pleine et entire responsabilit morale? + +--Je crois, au contraire, qu'il n'tait responsable de ses actes +aucun degr. + +--Alors?... + +--Mais je crois aussi qu'il ne diffrait nullement en cela de +vous, de moi, de tous les autres hommes. Mes confrres lgistes +distinguent entre les responsabilits individuelles. Ils ont des +procds pour reconnatre les responsabilits pleines et celles +auxquelles il manque un ou plusieurs quartiers. Il est remarquable, +d'ailleurs, que, pour faire condamner un malheureux, ils lui trouvent +toujours une pleine responsabilit... Et la leur, elle est donc +pleine... comme la lune? + +Et le docteur Socrate dveloppa devant les gens de thtre +tonns une ample thorie du dterminisme universel. Il remonta +jusqu'aux origines de la vie. Et, semblable au Silne de Virgile qui, +barbouill du suc des mres, chantait des bergers de Sicile et + la naade gl l'origine du monde, il se rpandit en paroles +abondantes: + +--Appeler un malheureux rpondre de ses actes!... mais quand le +systme solaire n'tait encore qu'une ple nbuleuse, formant dans +l'ther une couronne lgre d'une circonfrence mille fois plus +vaste que l'orbite de Neptune, il y avait belle lurette que nous +tions tous conditionns, dtermins, destins irrvocablement +et que votre responsabilit, ma chre enfant, la mienne, celle de +Chevalier, celle de tous les hommes, tait, non pas attnue, +mais abolie d'avance. Tous nos mouvements, causs par des mouvements +antrieurs de la matire, sont soumis aux lois qui gouvernent les +forces cosmiques, et la mcanique humaine n'est qu'un cas particulier +de la mcanique universelle. + +Il montra de la main une armoire ferme: + +--J'ai l, en bouteilles, de quoi transformer, abolir ou exasprer +la volont de cinquante mille hommes. + +--Ce ne serait pas de jeu, objecta Pradel. + +--J'en conviens, ce ne serait pas de jeu. Mais ces substances ne +sont pas essentiellement des produits de laboratoire. Le laboratoire +combine, il ne cre rien. Ces substances sont parses dans la +nature. A l'tat libre, elles nous enveloppent et nous pntrent, +elles dterminent notre volont: elles conditionnent notre libre +arbitre, qui n'est que l'illusion cause en nous par l'ignorance de +nos dterminations. + +--Qu'est-ce que vous dites? demanda Pradel ahuri. + +--Je dis que la volont est une illusion cause par l'ignorance o +nous sommes des causes qui nous obligent vouloir. Ce qui veut +en nous, ce n'est pas nous, ce sont des myriades de cellules d'une +activit prodigieuse, que nous ne connaissons pas, qui ne nous +connaissent pas, qui s'ignorent les unes les autres, et qui pourtant +nous constituent. Elles produisent par leur agitation d'innombrables +courants que nous appelons nos passions, nos penses, nos joies, nos +souffrances, nos dsirs, nos craintes et notre volont. Nous nous +croyons matres de nous, et seulement une goutte d'alcool excite, +pour les engourdir ensuite, ces lments par lesquels nous sentons +et voulons. + +Constantin Marc interrompit le docteur: + +--Pardon! Puisque vous parlez de l'action de l'alcool, je voudrais +vous consulter ce sujet. Je bois un petit verre d'armagnac aprs +chaque repas. Ce n'est pas trop, dites-moi? + +--C'est beaucoup trop. L'alcool est un poison. Si vous avez chez vous +une bouteille d'eau-de-vie, jetez-la par la fentre. + +Pradel tait pensif. Il estimait qu'en supprimant la volont et la +responsabilit chez tous les hommes, le docteur Socrate lui faisait +un tort personnel. + +--Vous direz ce que vous voudrez. La volont et la responsabilit ne +sont pas des illusions. Ce sont des ralits tangibles et fortes. Je +sais quoi m'engage mon cahier des charges, et j'impose ma volont + mon personnel. + +Et il ajouta avec amertume: + +--Je crois la volont, la responsabilit morale, la +distinction du bien et du mal. Sans doute, selon vous, ce sont des +ides btes... + +--Assurment, rpondit le docteur, ce sont des ides btes. Mais +elles nous sont trs convenables, puisque nous sommes des btes. On +l'oublie toujours. Ce sont des ides btes, augustes et salutaires. +Les hommes ont senti que, sans ces ides, ils deviendraient tous +fous. Ils n'avaient que le choix de la btise ou de la fureur. Ils +ont raisonnablement choisi la btise. Tel est le fondement des ides +morales. + +--Quel paradoxe! s'cria Romilly. + +Le docteur poursuivit avec srnit: + +--La distinction du bien et du mal dans les socits humaines +n'est jamais sortie de l'empirisme le plus grossier. Elle a t +constitue dans un esprit tout pratique et par simple commodit. +Nous ne nous en proccupons pas pour un cristal ou pour un arbre. +Nous pratiquons l'indiffrence morale l'endroit des animaux. +Nous la pratiquons l'endroit des sauvages. Cela nous permet de +les exterminer sans remords. C'est ce qu'on appelle la politique +coloniale. On ne voit pas non plus que les croyants exigent de leur +dieu une haute moralit. Dans l'tat actuel de la socit, ils +n'admettraient pas volontiers qu'il ft libidineux et se compromt +avec des femmes; mais ils trouvent bon qu'il soit vindicatif et cruel. +La morale est le consentement mutuel garder ce qu'on a, terre, +maisons, meubles, femmes, et notre vie. Elle n'implique chez ceux +qui s'y soumettent aucun effort particulier d'intelligence ou de +caractre. Elle est instinctive et froce. La loi crite la suit de +prs et s'accorde assez bien avec elle. Aussi voit-on que les hommes +d'un grand coeur ou d'un beau gnie furent presque tous accuss +d'impit et, comme Socrate, fils de Phnarte, et Benot Malon, +frapps par la justice de leur pays. Et l'on peut dire qu'un +homme qui n'a pas t condamn tout au moins la prison honore +mdiocrement sa patrie. + +--Il y a des exceptions, dit Pradel. + +--Il y en a peu, rpondit le docteur Trublet. + +Mais Nanteuil suivait son ide: + +--Mon petit Socrate, vous pouvez bien attester qu'il tait fou. C'est +la vrit. Il n'avait pas sa raison. Je le sais bien, moi. + +--Sans doute, il tait fou, ma chre enfant. Mais c'est une question +de savoir s'il l'tait plus que les autres hommes. L'histoire +tout entire de l'humanit, remplie de supplices, d'extases et de +massacres, est une histoire de dments et de furieux. + +--Docteur, demanda Constantin Marc, est-ce que par hasard vous +n'admireriez pas la guerre? C'est pourtant une chose splendide, quand +on y pense. Les animaux se dvorent simplement entre eux. Les +hommes ont imagin de se massacrer en beaut. Ils ont appris +s'entre-tuer avec des cuirasses tincelantes, sous des casques +surmonts de panaches et desquels tombent des crinires peintes en +rouge. Par l'usage de l'artillerie et l'art des fortifications, ils +ont introduit la chimie et les mathmatiques dans la destruction +ncessaire. C'est une invention sublime. Et, puisque l'extermination +des tres nous apparat comme le but unique de la vie, la sagesse de +l'homme est d'avoir fait de cette extermination une jouissance et une +splendeur... Car enfin vous ne pouvez nier, docteur, que le meurtre +est une loi de la nature, et que, par consquent, il est divin. + +A quoi le docteur Socrate rpondit: + +--Nous ne sommes que de malheureux animaux et pourtant nous sommes +nous-mmes notre providence et nos dieux. Les animaux infrieurs, +dont les rgnes immmoriaux ont prcd le ntre sur cette +plante, l'ont transforme par leur gnie et leur courage. Les +insectes ont trac des chemins, fouill la terre, creus les troncs +d'arbres et les rochers, bti des maisons, fond des cits, +chang le sol, l'air et les eaux. Le travail des plus humbles, des +madrpores, a cr des les et des continents. Tout changement +matriel produit un changement moral, puisque les moeurs dpendent +du milieu. La transformation que l'homme son tour fait subir +la terre est certes plus profonde et plus harmonieuse que les +transformations opres par les autres animaux. Pourquoi l'humanit +ne parviendrait-elle pas changer la nature jusqu' la rendre +pacifique? Pourquoi l'humanit, tout infime qu'elle est et sera, ne +russirait-elle pas un jour supprimer ou, du moins, rgler +la concurrence vitale? Pourquoi n'abolirait-elle pas enfin la loi du +meurtre? On peut beaucoup attendre de la chimie. Pourtant je ne vous +rponds de rien. Il est possible que notre race persiste dans la +mlancolie, le dlire, la manie, la dmence et la stupeur jusqu' +sa fin lamentable dans la glace et les tnbres. Ce monde est +peut-tre irrmdiablement mauvais. En tout cas, je m'y serai +bien amus. On y jouit d'un spectacle divertissant et je commence + croire que Chevalier tait plus fou que les autres hommes d'avoir +volontairement quitt sa place. + +Nanteuil prit une plume sur le bureau et la tendit, trempe d'encre, +au docteur. + +Il commena d'crire: + +Ayant t plusieurs fois appel donner mes soins ... + +Il s'interrompit et demanda le prnom de Chevalier: + +--Aim, rpondit Nanteuil. + +... Aim Chevalier, j'ai pu constater dans son conomie +certains troubles de la sensibilit, de la vue et de la motilit, +indices ordinaires... + +Il alla prendre un livre sur un rayon de sa bibliothque. + +--Ce serait un grand hasard si je ne dcouvrais pas de quoi confirmer +mon diagnostic dans ces leons du professeur Ball sur les maladies +mentales. + +Il feuilleta le livre. + +--Et tenez, mon cher Romilly, voici ce que je trouve pour commencer; + la dix-huitime leon, page 389: On rencontre beaucoup de fous +parmi les acteurs. Cette observation du professeur Ball me rappelle +que l'illustre Cabanis demanda un jour au docteur Esprit Blanche si le +thtre n'tait pas une cause de folie. + +--Vraiment? demanda Romilly, inquiet. + +--N'en doutez point, rpondit Trublet. Mais coutez ce que dit +cette mme page le professeur Ball: Il est incontestable que les +mdecins sont extrmement prdisposs l'alination mentale. +Et rien n'est plus vrai. Parmi les mdecins, les prdestins entre +tous sont les alinistes. Il est souvent difficile de dcider lequel +est le plus fou, du fou ou de son mdecin. On dit aussi que les +hommes de gnie sont enclins la folie. C'est certain. Toutefois il +ne suffit pas d'tre un imbcile pour tre raisonnable. + +Il feuilleta un moment encore les _Leons_ du professeur Ball, puis +il se remit crire: + +... indices ordinaires de l'excitation maniaque, et, si l'on +considre que le sujet tait d'un temprament nvropathique, on +aura lieu de croire que sa constitution le conduisit la folie, qui, +selon les professeurs les plus autoriss, n'est que l'exagration +du caractre habituel de l'individu, et il n'est pas possible de lui +accorder une entire responsabilit morale. + +Il signa et tendit le papier Pradel: + +--Voil qui est innocent et trop vide de sens pour contenir le +moindre mensonge. + +Pradel se leva: + +--Croyez bien, cher docteur, que nous ne vous aurions pas demand de +mentir. + +--Pourquoi? Je suis mdecin. Je tiens boutique de mensonges. Je +soulage, je console. Peut-on consoler et soulager sans mentir? + +Puis, regardant Nanteuil avec sympathie: + +--Les femmes et les mdecins savent seuls combien le mensonge est +ncessaire et bienfaisant aux hommes. + +Et, comme Pradel, Constantin Marc et Romilly prenaient cong: + +--Passez donc par la salle manger. J'ai reu un petit ft de +vieil armagnac. Vous allez m'en dire des nouvelles. + + +Nanteuil tait reste dans le cabinet du docteur. + +--Mon petit Socrate, j'ai pass une nuit affreuse. Je l'ai vu... + +--Pendant votre sommeil? + +--Non, tout veille. + +--Vous tes sre que vous ne dormiez pas? + +--J'en suis sre. + +Il pensa lui demander si la vision avait parl. Mais il retint la +question sur ses lvres, de peur de suggrer un sujet si sensible +des hallucinations de l'oue, qu'en raison de leur caractre +imprieux, il redoutait bien plus que les hallucinations de la vue. +Il savait la docilit des malades obir aux ordres que des voix +leur donnent. Renonant interroger Flicie, il s'avisa, +tout hasard, de lever les scrupules de conscience qui pouvaient la +troubler. Toutefois, ayant observ que, d'ordinaire, le sentiment de +la responsabilit morale est faible chez les femmes, il n'y fit pas +grand effort et se contenta de dire lgrement: + +--Ma chre enfant, il ne faut pas vous croire responsable de la mort +de ce malheureux. Le suicide passionnel est l'aboutissant fatal d'un +tat pathologique. Tout individu qui se suicide devait se suicider. +Vous n'tes que la cause occasionnelle d'un accident dplorable +assurment, mais dont il ne faut pas exagrer l'importance. + +Il jugea que c'en tait assez sur ce point et s'appliqua tout de +suite dissiper les terreurs dont elle tait environne. Il +s'effora de la persuader par des raisonnements simples qu'elle +voyait des images sans ralit, purs reflets de sa propre +pense. Pour illustrer sa dmonstration, il lui conta une histoire +rassurante: + +--Un mdecin anglais, lui dit-il, soignait une dame, comme vous trs +intelligente, qui, comme vous, voyait des chats sous les meubles et +tait visite par des fantmes. Il la persuada que ces apparences +ne rpondaient rien. Elle le crut et ne se troubla point. Un jour +qu'aprs une longue retraite elle reparaissait dans le monde, entrant +dans un salon, elle vit la matresse de la maison qui lui montrait un +fauteuil et l'invitait s'asseoir. Elle vit aussi, dans ce fauteuil, +un vieux gentleman narquois. Elle se dit que de ces deux personnes, +l'une tait ncessairement imaginaire et, dcidant que le gentleman +n'existait pas, elle s'assit dans le fauteuil. En touchant le fond, +elle respira. A compter de ce jour, elle ne vit plus aucun fantme +d'homme ni de bte. Avec le vieux gentleman narquois, elle les avait +touffs tous sous son sant. + +Flicie secoua la tte: + +--a n'a pas de rapport. + +Elle voulait dire que son fantme elle n'tait point un vieux +monsieur falot, sur lequel on s'assied, que c'tait un mort jaloux, +qui ne la visitait pas sans dessein. Mais elle craignait de parler de +ces choses, et, laissant tomber ses bras sur ses genoux, elle se tut. + +La voyant ainsi accable et morne, il lui reprsenta que ces +troubles de la vision n'taient ni rares ni bien graves, et qu'ils se +dissipaient promptement sans laisser de traces. + +--Moi aussi, ajouta-t-il, j'ai eu une vision. + +--Vous? + +--Oui, j'ai eu une vision, il y a une vingtaine d'annes, en gypte. + +Il s'aperut qu'elle le regardait avec curiosit et il commena le +rcit de son hallucination, aprs avoir allum toutes les lampes +lectriques, pour dissiper les fantmes de l'ombre. + +--Du temps que j'tais mdecin au Caire, chaque anne, au mois de +fvrier, je remontais le Nil jusqu' Louksor, et de l, j'allais, +avec des amis, visiter dans le dsert les tombeaux et les temples. +Ces promenades travers les sables se font dos d'ne. La +dernire fois que je me rendis Louksor, je louai un jeune nier, +dont l'ne blanc, Rhamss, tait plus vigoureux que les autres. Cet +nier, qui se nommait Slim, tait aussi plus robuste, plus svelte +et plus beau que les autres niers. Il avait quinze ans. Ses yeux +doux et farouches brillaient sous un voile magnifique de longs cils +noirs; son visage brun tait d'un ovale ferme et pur. Il marchait +pieds nus dans le dsert, d'un pas qui faisait songer ces danses +de guerriers dont parle la Bible. Tous ses mouvements avaient de la +grce; sa gaiet de jeune animal tait charmante. En piquant de la +pointe de son bton l'chine de Rhamss, il causait avec moi +dans un langage court, ml d'anglais, de franais et d'arabe; il +parlait volontiers des voyageurs qu'il avait conduits et qu'il croyait +tre tous des princes ou des princesses; mais si je le questionnais +sur ses parents et ses compagnons, il se taisait, d'un air +d'indiffrence et d'ennui. Quand il mendiait la promesse d'un +bon baschich, le nasillement de sa voix prenait des inflexions +caressantes. Il mditait des ruses subtiles et dpensait des +trsors de prires pour se faire donner une cigarette. S'apercevant +qu'il m'tait agrable que les niers traitassent leurs animaux +avec douceur, il baisait devant moi Rhamss sur les naseaux, et, +durant les haltes, valsait avec lui. Il se montrait parfois ingnieux + obtenir ce qu'il dsirait. Mais il tait trop imprvoyant pour +jamais tmoigner la moindre reconnaissance de ce qu'il avait obtenu. +Avide de piastres, il convoitait plus ardemment encore les menus +objets qui brillent et qu'on peut cacher, les pingles d'or, les +bagues, les boutons de manchettes, les briquets en nickel; quand +il voyait une chane d'or, son visage s'clairait d'une lueur de +volupt. + +L't qui suivit fut le temps le plus dur de ma vie. Une +pidmie de cholra avait clat dans la Basse-gypte. Je +courais la ville du matin au soir dans un air embras. Les ts +du Caire sont accablants pour les Europens. Nous traversions les +semaines les plus chaudes que j'eusse encore connues. J'appris un +jour que Slim, amen devant le tribunal indigne du Caire, venait +d'tre condamn mort. Il avait assassin une enfant de fellahs, +une petite fille de neuf ans, pour lui voler ses anneaux d'oreilles, +et il l'avait jete dans une citerne. Les anneaux, tachs de sang, +avaient t retrouvs sous une grosse pierre, dans la valle +des Rois. C'tait de ces bijoux sauvages que les nubiens nomades +faonnent au marteau avec des shellings ou des pices de quarante +sous. On me dit que Slim serait certainement pendu, parce que la +mre de la fillette refusait le prix du sang. Le khdive en effet +n'a pas le droit de grce, et le meurtrier, selon la loi musulmane, +ne peut racheter sa vie que si les parents de la victime acceptent +de lui une somme d'argent en compensation. J'tais trop occup pour +penser cette affaire. Je m'expliquai facilement que Slim, rus, +mais irrflchi, caressant, insensible, et jou avec la fillette, +lui et arrach ses anneaux, l'et tue et cache. Bientt je +n'y songeai plus. Du vieux Caire l'pidmie s'tendait sur les +quartiers europens. Je visitais trente et quarante malades par +jour et je faisais chacun d'abondantes injections veineuses. +Je souffrais de dsordres au foie, j'tais ravag d'anmie, je +tombais de fatigue. Pour mnager mes forces, il me fallait prendre +un peu de repos midi. Je m'tendais, aprs le djeuner, dans la +cour intrieure de ma maison et, l, je me baignais pour une heure +dans cette ombre africaine paisse et frache comme de l'eau. Un +jour que j'tais couch de la sorte dans ma cour sur mon divan, au +moment o j'allumais une cigarette, je vis venir Slim. Il souleva +de son beau bras de bronze la tenture de la porte et s'approcha de +moi, dans sa robe bleue. Il ne parlait pas, mais il souriait de +son sourire innocent et sauvage et ses lvres d'un rouge sombre +dcouvraient des dents clatantes. Ses yeux, sous l'ombre azure +des cils, brillaient de dsir en regardant ma montre pose sur la +table. + +Je pensai qu'il s'tait chapp. Et j'en tais surpris, non +que les captifs soient troitement surveills dans ces prisons +orientales o les hommes, les femmes, les chevaux et les chiens sont +mls dans des cours mal closes, sous la garde d'un soldat arm +d'un bton. Mais les musulmans ne sont jamais tents de fuir leur +sort. Slim s'agenouilla avec une grce suppliante, et approcha ses +lvres de ma main, pour la baiser selon la coutume antique. Je +ne dormais pas et j'en eus la preuve. J'eus aussi la preuve que +l'apparition avait t courte. Quand Slim disparut, je remarquai +que ma cigarette qui brlait, n'avait pas encore de cendre. + +--Est-ce qu'il tait mort quand vous l'avez vu? demanda Nanteuil. + +--Non pas, rpondit le docteur. J'appris quelques jours aprs que +Slim, dans sa prison, tressait de petites corbeilles, ou qu'il +jouait pendant de longues heures, avec un chapelet de boules de verre, +et qu'aux visiteurs europens, surpris de la douceur caressante de +ses yeux, il demandait une piastre en souriant: la justice musulmane +est lente. Il fut pendu six mois plus tard. Personne, ni lui-mme, +n'y fit grande attention. J'tais alors en Europe. + +--Et depuis il n'est pas revenu? + +--Jamais. + +Nanteuil le regarda, due. + +--J'avais cru qu'il tait venu quand il tait mort. Mais du moment +qu'il tait en prison, bien sr que vous ne pouviez pas le voir chez +vous, et que c'tait une ide. + +Le docteur, comprenant la pense de Flicie, se hta d'y rpondre: + +--Ma petite Nanteuil, croyez-moi. Les fantmes des morts n'ont pas +plus de ralit que les fantmes des vivants. + +Sans prendre garde ce qu'il disait, elle lui demanda si vraiment +c'tait parce qu'il souffrait du foie qu'il avait eu une vision. Il +rpondit qu'il pensait que le mauvais tat des organes digestifs, +une fatigue diffuse, une tendance la congestion, l'avaient +prdispos. + +--Il y eut, je crois, ajouta-t-il, une cause plus immdiate. tendu +sur mon divan, j'avais la tte trs basse. Je la soulevai pour +allumer une cigarette et la laissai retomber aussitt. Cette attitude +favorise singulirement les hallucinations. Il suffit parfois de se +coucher la tte renverse, pour voir, pour entendre, des formes, +des sons imaginaires. C'est pourquoi je vous conseille, mon enfant, de +dormir avec un traversin et un gros oreiller. + +Elle se mit rire. + +--Comme maman, alors!... majestueusement! + +Puis, sautant sur une autre ide: + +--Dites donc, Socrate, ce sale individu, pourquoi l'avez-vous vu +plutt qu'un autre? Vous lui aviez lou un ne, vous n'y pensiez +plus. Et il est venu. C'est tout de mme drle. + +--Vous me demandez pourquoi celui-l plutt qu'un autre. Je serais +bien embarrass de vous le dire. Souvent nos visions, lies avec nos +penses intimes, nous en prsentent l'image; parfois, elles ne s'y +rattachent en rien et nous montrent une figure inattendue. + +Il l'exhorta de nouveau ne pas se laisser effrayer par des +fantmes. + +--Les morts ne reviennent pas. Quand l'un d'eux vous apparat, soyez +assure que vous voyez une imagination de votre cerveau. + +Elle demanda: + +--Pouvez-vous me garantir qu'il n'y a rien aprs la mort? + +--Mon enfant, il n'y a rien aprs la mort qui puisse vous effrayer. + +Elle se leva, prit son petit sac et son manuscrit, tendit la main au +docteur: + +--Vous ne croyez rien, vous, mon vieux Socrate. + +Il la retint un moment dans l'antichambre lui recommanda de se +mnager, de mener une vie calme et rafrachissante, de prendre du +repos. + +--Si vous croyez que c'est facile dans notre mtier!... Demain, j'ai +une rptition au foyer, une rptition sur la scne, une robe +essayer; ce soir, je joue. Et voil plus d'un an que je mne cette +vie-l. + + + + +X + + +Sous le grand vide rserv par la hauteur des votes au vol des +prires moutonnait le troupeau bigarr des tres humains. + +Ils taient l, tous, au pied du catafalque entour de lumires et +couvert de fleurs: Durville, le vieux Maury, Delage, Vicar, Destre, +Lon Clim, Valroche, Aman, Regnard, Pradel et Romilly, et Marchegeay, +le rgisseur. Elles taient l toutes, madame Ravaud, madame +Doulce, Ellen Midi, Duvernet, Herschell, Falempin, Stella, +Marie-Claire, Louise Dalle, Fagette, Nanteuil, agenouilles et +vtues de noir, comme des lgies. Quelques-unes lisaient dans des +livres de messe. Il y en avait qui pleuraient. Toutes apportaient au +moins au cercueil de leur camarade leurs paupires battues et leur +teint blmi par le froid du matin. Des journalistes, des acteurs, des +auteurs dramatiques, des familles entires de ces artisans qui vivent +du thtre et une foule de curieux emplissaient la nef. + +Les chantres poussaient les cris lamentables du _Kyrie eleison_; le +prtre baisa l'autel, se tourna vers le peuple et dit: + +--_Dominus vobiscum._ + +Romilly, enveloppant du regard le public: + +--Chevalier a une bonne salle. + +--Regarde donc Louise Dalle, dit Fagette. Pour avoir l'air en deuil, +elle a mis un waterproof en caoutchouc noir. + +Demeur un peu en arrire avec Pradel et Constantin Marc, le docteur +Trublet faisait, voix basse, selon sa coutume, ses essais moraux: + +--Remarquez, dit-il, que sur l'autel et autour du cercueil, on allume, +en guise de cierges, de petites veilleuses sur des queues de billard +et qu'ainsi l'on offre au Seigneur de l'huile quinquet pour de la +cire vierge. Les hommes pieux qui vivent dans le sanctuaire ont t +de tout temps enclins faire leur dieu de ces petites tromperies. +L'observation n'est pas de moi; elle est, je crois, de Renan. + +Le clbrant, droite de l'autel, rcitait voix basse: + +--_Nolumus autem vos ignorare fratres de dormientibus, ut non +contristemini, sicut et coeteri qui spem non habent._ + +--Qui est-ce qui prend le rle de Florentin? demanda Durville +Romilly. + +--C'est Regnard: il n'y sera pas plus mauvais que Chevalier. + +Pradel tira Trublet par la manche: + +--Docteur Socrate, je vous prie de me dire si, comme savant, comme +physiologiste, vous voyez de graves difficults ce que l'me soit +immortelle. + +Il demandait cela en homme affair et pratique qui a besoin d'un +renseignement personnel. + +--Vous savez sans doute, mon cher ami, rpondit Trublet, ce que +disait ce sujet l'oiseau de Cyrano. Un jour Cyrano de Bergerac +entendit deux oiseaux converser dans un arbre. L'un disait: L'me +des oiseaux est immortelle.--Ce n'est pas douteux, rpliqua l'autre. +Mais ce qui ne se conoit pas, c'est que des tres qui n'ont ni +bec ni plumes, qui n'ont pas d'ailes et qui marchent sur deux pieds, +croient avoir, comme les oiseaux, une me immortelle. + +--C'est gal, dit Pradel, d'entendre l'orgue, a me f... des ides +pieuses. + +--_Requiem ternam dona eis, Domine._ + +L'auteur clbre de la _Nuit du 23 octobre 1812_ apparut dans +l'glise, et, au mme moment, il fut partout la fois, dans la +nef, sous le porche et dans le choeur. Comme le Diable boiteux, il +fallait qu'enfourchant sa bquille, il volt par-dessus les ttes +pour passer comme il le fit en un clin d'oeil du dput Morlot qui, +libre penseur, restait sur le parvis, Marie-Claire agenouille +sous le catafalque. + +Dans la mme seconde, il chuchota aux oreilles de tous et de toutes +des paroles agiles: + +--Pradel, concevez-vous ce garon qui plante l son rle, un +rle excellent, et va se suicider comme une gourde? Il se brle la +cervelle l'avant-veille de la premire. Il nous oblige faire +un raccord et nous retarde de huit jours. Quel crtin! Il tait +diablement mauvais. Mais c'est une justice lui rendre: il sautait +bien, l'animal. Mon bon Romilly, nous faisons le raccord aujourd'hui + deux heures. Veillez ce que Regnard ait la copie de son rle et +sache grimper sur les toits. Pourvu qu'il ne nous claque pas dans les +mains, comme Chevalier! S'il allait aussi se suicider, celui-l! Ne +riez pas. Il y a un sort sur certains rles. Ainsi, dans mon _Marino +Faliero_, le gondolier Sandro se casse le bras la rptition +gnrale. On me donne un autre Sandro. Il se foule le pied la +premire reprsentation. On m'en donne un troisime, il attrape +la fivre typhode... Ma petite Nanteuil, je te confierai une +magnifique cration quand tu seras aux Franais. Mais j'ai jur +mes grands dieux de ne plus faire jouer une seule pice dans ce +thtre-ci. + +Et tout aussitt, sous la petite porte qui ferme le choeur du ct +de l'pitre, montrant des confrres l'pitaphe de Racine, +scelle dans le mur, en parisien curieux des antiquits de sa ville, +il rappelait l'histoire de cette pierre; il disait que le pote avait +t enseveli, selon son dsir, Port-Royal-des-Champs, au pied +de la fosse de M. Hamon, et qu'aprs la destruction de l'abbaye et la +violation des spulcres, le corps de messire Jean Racine, secrtaire +du roi, gentilhomme ordinaire de sa chambre, avait t transport +sans honneurs Saint-tienne-du-Mont. Et il contait comment la +pierre tombale, portant, sous le cimier de chevalier et l'cu au +cygne d'argent, l'inscription compose par Boileau et mise en latin +par M. Dodart, avait servi de dalle dans le choeur de la petite +glise de Magny-Lessart, o elle avait t trouve en 1808. + +--La voici! ajouta-t-il. Elle tait brise en six morceaux et le +nom de Racine effac par les souliers des paysans. On a rajust les +fragments et refait les lettres qui manquaient. + +Sur ce sujet il s'tendait avec sa vivacit et son abondance +coutumires, tirant de sa prodigieuse mmoire une multitude de faits +curieux et d'amusantes historiettes, animant l'histoire et passionnant +l'archologie. Son admiration et sa colre jaillissaient coup sur +coup, avec violence dans la solennit du lieu, travers la pompe de +la crmonie. + +--Je voudrais bien savoir, par exemple, quels sont les goujats +stupides qui ont scell cette pierre dans ce mur. _Hic jacet nobilis +vir Johannes Racine._ Ce n'est pas vrai! Ils font mentir l'pitaphe +de l'honnte Boileau. Le corps de Racine n'est pas cette place. +Il a t dpos dans la troisime chapelle gauche en entrant. +Quels idiots! + +Et, soudain tranquille, il montra la pierre tombale de Pascal. + +--Elle provient du muse des Petits-Augustins. On n'aura jamais +assez de louanges pour Lenoir, qui, sous la Rvolution, recueillit, +conserva... + +Il improvisa un second cours familier d'archologie lapidaire, plus +brillant que le premier, fit de l'histoire de Pascal un drame amusant +et terrible, et disparut. Il tait rest en tout dix minutes dans +l'glise. + +Sur ces ttes pleines de soucis mondains et de dsirs profanes le +_Dies ir_ grondait comme un orage: + + _Mors stupebit et natura, + Quum resurget creatura + Judicanti responsura._ + +--Dites donc, Dutil: comment cette petite Nanteuil, qui est jolie +et intelligente, a-t-elle pu se mettre avec un sale cabot comme +Chevalier? + +--Votre ignorance du coeur des femmes m'tonne. + +--Herschell tait plus jolie quand elle tait brune. + + _Qui Mariam absolvisti + Et latronem exaudisti + Mihi quoque spem dedisti_. + +--Il faut que j'aille djeuner. + +--Est-ce que vous connaissez quelqu'un qui connaisse le ministre? + +--Durville est claqu. Il souffle comme un phoque. + +--Faites-moi donc passer une petite note sur Marie Falempin. Elle a +t dlicieuse dans _les Trois Magots_, je vous assure. + + _Inter oves locum presta, + Et ab hoedis me sequestra, + Statuens in parte dextra._ + +--Alors, c'est pour Nanteuil qu'il s'est fait sauter le caisson? Une +petite grue qui ne vaut pas son derrire plein d'eau chaude! + +Le clbrant mit le vin et l'eau dans le calice et dit: + +--_Deus qui human substanti dignitatem mirabiliter condidisti_... + +--Est-ce que, vraiment, docteur, il s'est tu parce que Nanteuil ne +voulait plus de lui? + +--Il s'est tu, rpondit Trublet, parce qu'elle en aimait un autre. +L'obsession des images gntiques dtermine parfois la manie et la +mlancolie. + +--Vous ne connaissez pas les cabots, docteur Socrate, dit Pradel. Il +s'est tu pour faire un effet, pas pour autre chose. + +--Il n'y a pas que les cabots, dit Constantin Marc, qui prouvent +un besoin irrsistible d'attirer tout prix l'attention sur eux. +L'anne dernire, chez moi, Saint-Bartholom, pendant qu'on +battait la machine, un enfant de treize ans mit dans l'engrenage +son bras, qui fut broy jusqu' l'paule. Le mdecin qui l'avait +amput lui demanda, en faisant un pansement, pourquoi il s'tait +ainsi mutil. L'enfant avoua que c'tait pour qu'on ft attention + lui. + +Cependant Nanteuil, les yeux secs et les lvres serres, regardait +fixement le drap noir qui recouvrait le cercueil et attendait avec +impatience qu'il y et assez d'eau bnite, de cierges et de prires +latines sur le mort pour qu'il s'en allt bon et rsign. Elle +l'avait revu, cette nuit, et elle pensait qu'il tait revenu parce +que les prtres n'avaient pas encore prononc sur lui les paroles de +paix. Puis, songeant qu'un jour elle mourrait aussi et serait couche +comme cet homme dans un cercueil, sous un drap noir, elle frissonna +d'pouvante et ferma les yeux. L'ide de la vie tait si puissante +en elle qu'elle se figurait la mort comme une vie affreuse. Elle eut +peur de mourir, et elle pria pour vivre longuement. Agenouille, la +tte incline et la cendre voluptueuse de ses cheveux lgers lui +tombant sur le front, elle lisait, pnitente profane, dans son livre, +des paroles qu'elle ne comprenait pas et qui la rassuraient: + +Seigneur Jsus-Christ, Roi de gloire, dlivrez les mes de tous +les fidles dfunts des peines de l'enfer et des profondeurs de +l'abme. Dlivrez-les de la gueule du lion. Que l'enfer ne les +ensevelisse pas et qu'ils ne tombent pas dans les tnbres; mais que +saint Michel, le prince des Anges, les conduise la lumire sainte, +que vous avez promise Abraham et sa postrit... + +Au moment de l'lvation, l'assistance, pntre d'un +vague sentiment que le mystre devenait plus auguste, cessa +les conversations particulires et affecta quelque apparence de +recueillement. Et dans le silence des orgues, au tintement de la +clochette agite par un enfant, les ttes se courbrent. Puis, +aprs le dernier vangile, quand, l'office termin, le prtre, +suivi de ses acolytes, s'approcha du catafalque au chant du _Libera_, +il y eut dans la foule un mouvement de dlivrance et l'on se bouscula +un peu pour dfiler devant le cercueil. Les femmes, dont la pit, +la tristesse et la contrition dpendaient de leur immobilit et de +leur agenouillement, furent tout de suite ramenes leurs ides +coutumires par le mouvement et les rencontres du dfil. Elles +changrent entre elles et avec les hommes les propos de leur tat: + +--Tu sais, dit Ellen Midi Falempin, que Nanteuil entre la +Comdie-Franaise. + +--Pas possible! + +--L'engagement est sign. + +--Comment a-t-elle obtenu a?... + +--C'est pas en jouant la comdie, bien sr, rpondit Ellen qui +commena une histoire trs scandaleuse. + +--Prends garde, dit Falempin, elle est derrire toi. + +--Je la vois bien! Elle en a eu, un front, de venir ici, crois-tu? + +Marie-Claire coula dans l'oreille de Durville une nouvelle +extraordinaire: + +--On dit qu'il s'est suicid. Eh bien! ce n'est pas vrai. Il ne +s'est pas suicid du tout. Et la preuve, c'est qu'on l'enterre +l'glise. + +--Alors? demanda Durville. + +--Monsieur de Ligny l'a surpris avec Nanteuil et l'a tu. + +--Allons donc! + +--Je t'assure que je suis bien informe. + +Les conversations devenaient vives et familires. + +--Vous voil, vieux marcheur! + +--La recette baisse dj. + +--Stella s'est fait recommander par dix-sept dputs, dont neuf de +la commission du budget. + +--Je lui avais pourtant dit, Herschell: Le petit Bocquet, ce +n'est pas votre affaire. Il vous faut un homme srieux. + +Quand la bire, aux bras des croque-morts, passa sous le portail, les +rayons dlicieux d'un soleil d'hiver descendirent sur les visages +des femmes et sur les roses du cercueil. Rangs des deux cts +du parvis, quelques jeunes gens des coles cherchaient les figures +clbres; les petites ouvrires des ateliers voisins, se tenant +deux deux enlaces, mditaient les toilettes des actrices. Et, +dresss contre le porche sur leurs pieds endoloris, deux vagabonds, +accoutums vivre sous le grand ciel doux ou farouche, tournaient +lentement des regards mornes, tandis qu'un collgien contemplait avec +ivresse les cheveux ardents qui tordaient leurs flammes sur la nuque +de Fagette. + +Arrte devant les portes, au plus haut des degrs, elle causait +avec Constantin Marc et quelques journalistes: + +--... Monsieur de Ligny? Il tait assidu chez moi bien avant de +connatre Nanteuil. Il me regardait des heures entires, avec des +yeux passionns, sans oser rien me dire. Je le recevais volontiers +parce qu'il tait trs convenable. C'est une justice lui rendre: +il a d'excellentes manires. Il se montrait aussi rserv que +possible. Enfin, un jour, il me dclara qu'il tait amoureux fou +de moi. Je lui rpondis que, puisqu'il me parlait srieusement, je +ferais de mme; que j'prouvais un vrai chagrin de le voir dans +cet tat; que, chaque fois que pareille chose arrivait, j'en tais +vivement contrarie; que j'tais une femme srieuse, que j'avais +arrang ma vie et que je ne pouvais rien pour lui. Il tait +dsespr. Il m'annona, qu'il partait pour Constantinople, qu'il +ne reviendrait plus. Il ne se dcidait ni rester ni s'en aller. +Il tomba malade. Nanteuil, qui croyait que je l'aimais et que je +voulais le garder, se donna tout le mal possible pour me le prendre. +Elle lui fit des avances folles. Je la trouvais parfois un peu +ridicule, mais, comme vous pensez bien, je ne faisais aucun obstacle + ses projets. De son ct, monsieur de Ligny, pour me donner du +regret, du dpit, que sais-je? dans l'espoir de me rendre jalouse, +rpondait trs clairement aux avances de Nanteuil. Voil comment +ils se mirent ensemble. J'en fus enchante. Nanteuil et moi, nous +sommes les meilleures amies du monde. + +Madame Doulce, entre la haie des curieux, descendait lentement les +degrs et se donnait l'illusion d'entendre la foule murmurer: C'est +la Doulce! + +Elle saisit Nanteuil au passage, la pressa sur son coeur, et dans un +beau mouvement de charit chrtienne, l'enveloppa de son manteau, en +disant avec des sanglots: + +--Essaie de prier, mon enfant, et prends cette mdaille. Elle a t +bnie par le pape. C'est un pre dominicain qui me l'a donne. + +Madame Nanteuil, un peu essouffle, mais qui rajeunissait depuis +qu'elle recommenait d'aimer, sortit la dernire. Durville lui serra +la main. + +--Ce pauvre Chevalier! murmura-t-il. + +--Ce n'tait pas une mauvaise nature, rpondit madame Nanteuil. Mais +il a manqu de tact. Un homme du monde ne se suicide pas de cette +manire. Ce garon n'avait pas d'ducation. + +Le corbillard se mit en mouvement dans l'ombre colossale du Panthon +et descendit la rue Soufflot, borde de librairies. Les camarades +de Chevalier, les employs du thtre, le directeur, le docteur +Socrate, Constantin Marc, quelques journalistes et quelques curieux +suivirent. Le clerg et les actrices prirent place dans les voitures. +Nanteuil, malgr l'avis contraire de madame Doulce, suivit avec +Fagette dans un coup de place. + +Le temps tait beau. On causait familirement derrire le +corbillard. + +--Mais c'est au diable bouilli, le cimetire! + +--Montparnasse? Trente minutes au plus. + +--Tu sais que Nanteuil est engage la Comdie-Franaise? + +--Est-ce que nous rptons aujourd'hui? demanda Constantin Marc +Romilly. + +--Certainement, trois heures, au foyer. Nous rptons jusqu' +cinq heures. Ce soir, je joue; demain, je joue; dimanche, je joue en +matine et le soir... Nous autres comdiens, nous n'avons jamais +fini, il faut toujours recommencer, toujours donner de sa personne... + +Le pote Adolphe Meunier lui mit la main sur l'paule: + +--a va bien, Romilly? + +--Et vous, Meunier?... Toujours pousser le rocher de Sisyphe. Et ce +ne serait rien. Mais le succs ne dpend point que de nous. Si la +pice est mauvaise et tombe, tout ce que nous y avons mis, notre +travail, notre talent, un morceau de notre vie s'croule avec... Et +ce que j'en ai vu de ces boulements! Que de fois la pice s'est +abattue sous moi, comme une rosse, et m'a fichu par terre! Ah! si l'on +n'tait puni que de ses fautes!... + +--Mon cher Romilly, rpliqua vivement Meunier, croyez-vous que notre +fortune, nous auteurs dramatiques, ne dpende pas des comdiens +autant que de nous-mmes? Croyez-vous que jamais ils ne jettent bas, +par leur imprudence ou leur maladresse, une oeuvre qui s'lanait de +haut vol? Est-ce que nous aussi, comme le lgionnaire de Csar, nous +ne sommes pas saisis de trouble et d'angoisse cette pense que +notre sort n'est pas assur par notre propre valeur, mais qu'il +dpend de ceux qui combattent avec nous? + +--C'est la vie, cela! dit Constantin Marc. En toute entreprise, +partout et toujours, nous payons pour les fautes des autres. + +--Il n'est que trop vrai, reprit Meunier, qui venait de voir tomber +son drame lyrique de _Pandolphe et Clarimonde_. Mais cette iniquit +nous rvolte. + +--Elle ne doit nullement nous rvolter, rpliqua Constantin Marc. +Il y a une loi sacre qui gouverne le monde, laquelle nous devons +obir, que nous devons adorer, c'est l'injustice, l'auguste, la +sainte injustice. Elle est bnie partout sous les noms de bonheur, +fortune, gnie et grce. C'est une faiblesse de ne pas la +reconnatre et la vnrer sous son vrai nom. + +--C'est bizarre, ce que vous dites l! fit le doux Meunier. + +--Rflchissez, reprit Constantin Marc. Vous aussi, vous tes du +parti de l'injustice, puisque vous recherchez les honneurs, et que +vous voulez raisonnablement touffer vos concurrents, dsir naturel, +injuste et lgitime. Connaissez-vous rien de plus stupide et de plus +odieux que ces gens que nous avons vu rclamer la justice? L'opinion +publique, qui n'est pourtant pas bien intelligente, le sens commun, +qui n'est pourtant pas un sens suprieur, a senti qu'ils taient au +rebours de la nature, de la socit, de la vie. + +--Certainement, dit Meunier, mais la justice... + +--La justice n'est que le rve de quelques imbciles. L'injustice, +c'est la pense mme de Dieu. La doctrine du pch originel +suffirait seule me rendre chrtien, et la doctrine de la grce +renferme en elle toutes les vrits humaines et divines. + +--Vous avez la foi? demanda respectueusement Romilly. + +--Je n'ai pas la foi, mais je voudrais l'avoir. Je la considre +comme le bien le plus prcieux dont on puisse jouir en ce monde. A +Saint-Bartholom, je vais la messe tous les dimanches et ftes, +et je n'ai pas entendu une seule fois le cur faire son prne, sans +me dire: Je donnerais tout ce que j'ai, ma maison, mes champs, mes +bois, pour tre aussi bte que cet animal-l. + +Michel, le jeune peintre la barbe mystique, disait Roger, le +dcorateur: + +--Ce pauvre Chevalier avait des ides. Mais toutes n'taient pas +bonnes. Un soir, il entra radieux et transfigur dans la brasserie, +s'assit prs de nous, et, tordant son vieux feutre entre ses longs +doigts rouges, s'cria: J'ai dcouvert la vraie manire de +jouer le drame. Personne jusqu'ici n'a su jouer le drame, personne, +entendez-vous! Et il nous conta sa dcouverte: Je viens de la +Chambre. On m'avait fait grimper l'amphithtre. Je voyais les +dputs grouiller comme des insectes noirs au fond d'un puits. Tout + coup un petit homme, trapu, monte la tribune. Il avait l'air +de porter sur son dos un sac de charbon. Il cartait les coudes +et fermait les poings. Il tait comique, quoi! Il avait l'accent +mridional et faisait des fautes de diction. Il parla des +travailleurs, des proltaires, de la justice sociale. C'tait +superbe; sa voix, son geste, vous prenaient aux entrailles; la salle +faillit crouler sous les applaudissements. Je me suis dit: Ce qu'il +fait, je le ferai au thtre, et mieux. Moi, un comique, je jouerai +le drame. Les grands rles de drame doivent, pour produire leur +effet, tre tenus par un comique, mais qui ait de l'me. Et le +pauvre garon croyait avoir conu un art nouveau. On verra, +disait-il. + +A l'angle du boulevard Saint-Michel, un journaliste s'approcha de +Meunier: + +--Est-ce vrai que Robert de Ligny a t amoureux fou de Fagette? + +--S'il l'aime, ce n'est pas depuis longtemps. Il y a quinze jours, +au thtre, il m'a demand: Qu'est-ce que c'est que cette petite +blonde? Et il montrait Fagette. + +--Je ne sais d'o vient, disait le courririste d'un journal du soir +au courririste d'un journal du matin, cette manie que nous avons de +calomnier l'humanit. Je suis tonn, au contraire, du nombre de +braves gens que je dcouvre. C'est croire que les hommes ont la +pudeur du bien qu'ils font, et qu'ils se cachent pour accomplir des +actes de dvouement et de gnrosit... N'est-ce pas votre avis? + +--Moi, rpondit le courririste d'un journal du matin, chaque fois +que j'ai ouvert une porte par mprise, je le dis au propre et au +figur, j'ai dcouvert une ignominie insouponne. Si tout coup +la socit se retournait comme un gant et qu'on en vt le dedans, +nous tomberions tous vanouis de dgot et d'effroi. + +--Dans le temps, dit Roger au peintre Michel, j'ai connu sur la Butte +l'oncle de Chevalier. Il tait photographe et s'habillait comme un +astrologue. C'tait un vieux fou qui envoyait toujours un client +le portrait d'un autre. Les clients rclamaient... Mais pas tous. Il +y en avait mme qui se trouvaient ressemblants. + +--Qu'est-ce qu'il est devenu? + +--Il a fait faillite et il s'est pendu. + +Sur le boulevard Saint-Michel, Pradel, qui marchait au ct de +Trublet, profitait encore de l'occasion pour se renseigner sur +l'immortalit de l'me et la destine de l'homme aprs la mort. Il +n'obtenait rien qui lui part suffisamment positif et rptait: + +--Je voudrais savoir. + +A quoi le docteur Socrate rpondait: + +--Les hommes ne sont pas faits pour savoir; les hommes ne sont pas +faits pour comprendre. Ils n'ont pas ce qu'il faut pour cela. Un +cerveau d'homme est plus grand et plus riche en circonvolutions +qu'un cerveau de gorille, mais il n'y a de l'un l'autre aucune +diffrence essentielle. Nos plus hautes penses et nos plus vastes +systmes ne seront jamais que le prolongement magnifique des ides +que contient la tte des singes. Ce que nous savons de plus que le +chien sur l'univers nous amuse et nous flatte; c'est peu de chose en +soi et nos illusions croissent avec nos connaissances. + +Mais Pradel n'coutait plus. Il rcitait mentalement le discours +qu'il devait prononcer sur la tombe de Chevalier. + +Quand le convoi tourna vers les pelouses dfleuries qui couvrent +l'avenue de l'Observatoire, le tramway lui cda le passage, par +respect pour la mort. + +Trublet en fit la remarque. + +--Les hommes, dit-il, respectent la mort, parce qu'ils estiment +justement que, s'il est respectable de mourir, chacun est assur +d'tre respectable du moins en cela. + +Les comdiens mus s'entretenaient entre eux de la mort de +Chevalier. Durville, mystrieusement, d'une voix profonde, rvlait +le drame: + +--Ce n'est pas un suicide. C'est un crime passionnel. Monsieur de +Ligny a surpris Chevalier avec Nanteuil. Il lui a tir sept balles +de revolver. Deux balles ont atteint notre malheureux camarade la +tte et la poitrine, quatre se sont perdues et la cinquime a +effleur Nanteuil au-dessous du sein gauche. + +--Nanteuil est blesse? + +--Lgrement. + +--Monsieur de Ligny sera poursuivi? + +--On touffera l'affaire, et l'on aura raison. Mais je suis +exactement inform. + +Dans les voitures aussi, les comdiennes semaient des bruits divers. +Les unes croyaient un meurtre, les autres un suicide. + +--Il s'est tir un coup de revolver dans la poitrine, assurait +Falempin. Il n'tait que bless. Le mdecin l'a dit: si on lui +avait donn des soins temps, on l'aurait sauv. Mais ils l'ont +laiss sur le plancher, baignant dans son sang. + +Et madame Doulce dit Ellen Midi: + +--Moi, il m'est arriv bien souvent de m'approcher d'un lit de mort. +Alors je m'agenouille et je prie. Aussitt, je me sens pntre +d'une srnit cleste. + +--Vous avez de la chance! lui rpondit Ellen Midi. + +Au bout de la rue Campagne-Premire, sur les boulevards larges +et gris, ils sentirent tous la longueur du chemin parcouru et la +tristesse du passage. Ils sentirent que derrire ce cercueil ils +avaient franchi les confins de la vie et qu'ils taient chez les +morts. A leur droite, s'tendaient les marbriers et les fleuristes +funraires, des talages de pots de fleurs et le mobilier +conomique des tombes, jardinires en zinc, couronnes d'immortelles +en ciment, anges gardiens en pltre. A leur gauche, ils voyaient +derrire le mur bas du cimetire se dresser les croix blanches +entre les ttes nues des tilleuls et partout ils respiraient, dans la +poussire ple, la mort, la mort banale, rgulire, administre +par la Ville et l'tat et pauvrement enjolive par la pit des +familles. + +Entre les deux lourds piliers de pierre, surmonts de sabliers +ails, ils passrent. Le char s'avana lentement sur le sable qui +criait dans le silence. Il semblait, au milieu des maisons des morts, +avoir doubl de hauteur. Les gens du cortge lisaient sur les tombes +des noms clbres ou regardaient la statue d'une jeune fille assise, +un livre la main. Le vieux Maury dchiffrait sur les pitaphes +l'ge des dfunts. Les vies courtes et plus encore les vies moyennes +l'affligeaient comme un mauvais prsage. Mais, quand il rencontrait +des morts exemplaires par leur grand ge, il en recevait avec joie +l'esprance et la probabilit d'un long reste de vie. + +Le char s'arrta au milieu d'une alle latrale. Le clerg et les +femmes descendirent de voiture. Delage reut dans ses bras, du haut +du marchepied, la bonne madame Ravaud, qui devenait un peu lourde, +et tout coup, moiti railleur, moiti srieux, il lui fit des +propositions. Elle n'tait plus jeune; elle avait un demi-sicle de +thtre. Delage, en ses vingt-cinq ans, la trouvait prodigieusement +vieille. Et, tout en lui parlant l'oreille, il s'excitait, +s'enttait, devenait sincre, la dsirait vraiment, par curiosit +perverse, par envie de faire quelque chose d'extraordinaire et +certitude d'tre de force le faire, peut-tre par instinct +professionnel de joli garon, et parce qu'enfin, ayant d'abord +demand ce qu'il ne voulait pas, il commenait vouloir ce qu'il +avait demand. Madame Ravaud s'chappa, indigne et flatte. + +Et le cercueil allait bras d'homme par un chemin troit bord de +cyprs nains, sous un bourdonnement de prires: + +_In paradisum deducant te Angeli, in tuo adventu suscipiant te +Martyres et perducant te in civitatem sanctam Jerusalem, Chorus +Angelorum te suscipiat et cum Lazaro, quondam paupere, aeternam habeas +requiem._ + +Bientt il n'y eut plus de voie trace. Il fallut, la suite du +cercueil agile, du prtre et des enfants de choeur, s'parpiller, +enjamber les pierres couches et se couler entre les cippes et +les stles. On perdait, on retrouvait le mort. Nanteuil mettait de +l'ardeur le poursuivre, inquite, brusque, son livre la main, +tirant sa jupe accroche aux grilles, et frlant les couronnes +sches qui laissaient sur sa robe des ttes d'immortelles. Enfin, +les premiers arrivs sentirent l'cre odeur de la terre frache et, +du haut des dalles voisines, virent la fosse dans laquelle descendait +le cercueil. + +Les comdiens avaient fait libralement les frais de l'enterrement; +ils s'taient cotiss pour acheter leur camarade ce qu'il lui +fallait de terre, deux mtres concds pour cinq ans. Romilly, +au nom des acteurs de l'Odon, avait vers l'Administration 300 +francs, exactement 301 fr. 80 centimes. Il avait mme dessin +un projet de monument, une stle brise laquelle des masques +comiques taient suspendus. Mais ce sujet on n'avait pas pris de +dcision. + +Le clbrant bnit la fosse. Et le prtre et les enfants +murmurrent des paroles alternes: + +--_Requiem aeternam dona ei, Domine._ + +--_Et lux perpetua luceat ei._ + +--_Requiescat in pace._ + +--_Amen._ + +--_Anima ejus et animae omnium fidelium defunctorum, per misericordiam +Dei, requiescant in pace._ + +--_Amen._ + +--_De profundis..._ + +Chacun vint jeter de l'eau bnite sur le cercueil. Nanteuil surveilla +tout, les prires, les pelletes de terre, les aspersions, puis, +agenouille sur un coin de tombe, l'cart, elle rcita avec +ferveur: Notre Pre qui tes aux cieux... + +Pradel, au bord de la fosse parla. Il se dfendit de faire un +discours. Mais le thtre de l'Odon ne pouvait pas laisser partir +sans une parole d'adieu un jeune artiste aim de tous. + +--Je dirai donc, au nom de la grande et cordiale famille dramatique, +les mots qui sont dans tous les coeurs... + +Groups autour de l'orateur dans des attitudes classes, les +comdiens coutaient avec une science profonde. Ils coutaient en +action, de l'oreille, de la bouche, de l'oeil, des bras, des jambes. +Ils coutaient chacun dans sa manire, avec noblesse, ingnuit, +douleur ou rvolte, selon son emploi. + +Non, le directeur du thtre ne laisserait pas partir sans une +parole d'adieu le vaillant comdien qui, dans sa trop courte +carrire, avait donn plus que des esprances. + +--Chevalier, fougueux, ingal, inquiet, communiquait ses +crations un caractre particulier, une physionomie distinctive. +Nous l'avons vu, il y a bien peu de jours, je pourrais dire: il y +a bien peu d'heures, imprimer une figure pisodique un relief +puissant. L'illustre auteur de la pice en tait frapp. Chevalier +touchait au succs. Il avait le feu sacr. On s'est demand la +cause de sa fin si cruelle. Ne cherchez pas. Chevalier est mort de son +art: il est mort de la fivre dramatique. Il est mort dvor par la +flamme qui tous nous consume lentement. Hlas! le thtre, dont le +public voit seulement les sourires et les larmes aussi douces que +les sourires, est un matre jaloux qui exige de ses serviteurs un +dvouement absolu, les plus douloureux sacrifices, et qui parfois +demande des victimes. Adieu, Chevalier, au nom de tous vos camarades. +Adieu! + +Les mouchoirs essuyrent des larmes. Les comdiens pleuraient +sincrement; ils pleuraient sur eux. + +Quand ils se furent tous couls, le docteur Trublet, rest +seul dans le cimetire avec Constantin Marc, embrassa du regard la +multitude des tombes. + +--Vous rappelez-vous, dit-il, une rflexion d'Auguste Comte: +L'humanit est compose de morts et de vivants. Les morts sont de +beaucoup les plus nombreux? Certes, les morts sont de beaucoup les +plus nombreux. Par leur multitude et la grandeur du travail accompli, +ils sont les plus puissants. Ce sont eux qui gouvernent; nous leur +obissons. Nos matres sont sous ces pierres. Voici le lgislateur +qui a fait la loi que je subis aujourd'hui, l'architecte qui a bti +ma maison, le pote qui a cr les illusions qui nous troublent +encore, l'orateur qui nous a persuads avant notre naissance. Voici +tous les artisans de nos connaissances vraies ou fausses, de notre +sagesse et de nos folies. Ils sont l, les chefs inflexibles, +auxquels on ne dsobit pas. En eux est la force, la suite et la +dure... Qu'est-ce qu'une gnration de vivants, en comparaison +des gnrations innombrables des morts? Qu'est-ce que notre volont +d'un jour, devant leur volont mille fois sculaire?... Nous +rvolter contre eux, le pouvons-nous? Nous n'avons pas seulement le +temps de leur dsobir! + +--Enfin, vous y venez, docteur Socrate! s'cria Constantin Marc; vous +renoncez au progrs, la justice nouvelle, la paix du monde, + la libre pense, vous vous soumettez la tradition... Vous +consentez la vieille erreur, la bonne ignorance, la +vnrable iniquit de nos pres. Vous rentrez dans la tradition +franaise, vous vous soumettez la coutume antique, l'autorit +des anctres. + +--O prenez-vous la coutume et la tradition? demanda Trublet; o +prenez-vous l'autorit? Il y a des traditions inconciliables, +des coutumes diverses, des autorits opposes. Les morts ne nous +imposent pas une volont. Ils nous soumettent des volonts +contradictoires. Les opinions du pass qui psent sur nous sont +incertaines et confuses. En nous crasant, elles se dtruisent les +unes les autres. Tous ces morts ont vcu, comme nous, dans le trouble +et la contradiction. Chacun en son temps a fait sa manire, dans +la haine ou l'amour, le songe de la vie. Faisons ce rve notre +tour, avec bienveillance et joie, s'il est possible, et allons +djeuner. Je vais vous mener dans un petit bouchon de la rue Vavin, +chez Clmence, qui ne fait qu'un plat, mais un plat prodigieux: +le cassoulet de Castelnaudary, qu'il ne faut pas confondre avec +le cassoulet la mode de Carcassonne, simple gigot de mouton aux +haricots. Le cassoulet de Castelnaudary contient des cuisses d'oie +confites, des haricots pralablement blanchis, du lard et un petit +saucisson. Pour tre bon, il faut qu'il ait cuit longuement sur un +feu doux. Le cassoulet de Clmence cuit depuis vingt ans. Elle remet +dans le polon tantt de l'oie ou du lard, tantt un saucisson ou +des haricots, mais c'est toujours le mme cassoulet. Le fond reste; +et ce fond antique et prcieux lui donne la saveur que, dans les +tableaux des vieux matres vnitiens, on trouve aux chairs ambres +des femmes. Venez, je veux vous faire goter le cassoulet de +Clmence. + + + + +XI + + +Aprs avoir fait sa prire, Nanteuil, sans couter le discours de +Pradel, sauta dans une voiture pour rejoindre Robert de Ligny, qui +l'attendait devant la gare Montparnasse. Au milieu des passants, ils +se donnrent la main et se regardrent sans se rien dire. Mieux que +jamais ils se sentirent lis l'un l'autre. Robert l'aimait. + +Il l'aimait sans le savoir. Elle n'tait pour lui, ce qu'il +croyait, qu'un plaisir dans la srie infinie des plaisirs possibles. +Mais le plaisir avait pris pour lui la forme de Flicie, et, s'il +avait mieux rflchi aux innombrables femmes qu'il se promettait +dans la vaste suite de sa vie nouvellement commence, il aurait +reconnu que, maintenant, c'tait toutes des Flicies. Il aurait pu +du moins s'apercevoir que, sans intention de lui tre fidle, il ne +songeait pas la tromper, et que, depuis qu'elle s'tait donne, +il n'en avait pas dsir une autre. Il ne s'en apercevait pas. + +Cette fois pourtant, sur cette place agite et banale, en la voyant, +non plus dans l'ombre voluptueuse de la nuit, ni sous ces lueurs +caressantes de l'alcve, qui donnaient sa forme nue le vague +dlicieux d'une voie lacte, mais sous la dure lumire d'un jour +diffus, aux clarts minutieuses d'un soleil sans gloire et sans +ombres qui accusait sous la voilette les paupires brles de +larmes, les joues nacres et les lvres froisses, il sentit qu'il +prouvait pour cette chair un got mystrieux et profond. + +Il ne l'interrogea pas. Ils se dirent des mots tendres. Et, comme elle +avait trs faim, il la mena djeuner dans un cabaret connu, dont le +nom brillait en lettres d'or sur une des vieilles maisons de la place. +Ils se firent servir dans un jardin d'hiver, dont les rochers, le +bassin et l'arbre taient multiplis par des glaces encadres de +treillis vert. Devant la nappe, en consultant le menu, ils causrent +avec plus d'abandon qu'ils n'avaient fait jusque-l. Il lui disait +que les motions et les tracas de ces trois derniers jours l'avaient +nerv, mais qu'il n'y pensait plus et que ce serait absurde de +s'occuper encore de cette affaire. Elle lui parlait de sa sant, se +plaignait de ne pouvoir dormir que d'un mauvais sommeil et d'avoir des +rves. Mais elle ne lui disait pas ce qu'elle voyait dans ses rves, +et elle vitait de parler du mort. Il lui demanda si elle n'avait +pas eu une matine fatigante et pourquoi elle tait alle jusqu'au +cimetire, ce qui ne servait rien. + +Incapable de lui expliquer les profondeurs de son me soumise aux +rites, aux crmonies propitiatoires et aux incantations, elle +secoua la tte comme pour dire: Fallait. + +Tandis qu'aux tables voisines des djeuneurs achevaient leur repas, +ils causrent longtemps, tous deux voix basse, en attendant +d'tre servis. + +Robert s'tait promis, il s'tait jur de ne jamais reprocher +Flicie d'avoir eu Chevalier pour amant, ou mme de lui faire une +seule question ce sujet. Et pourtant, par une sourde rancune, par +une mauvaise humeur remonte, par une naturelle curiosit, et aussi +parce qu'il l'aimait trop pour se contenir, il lui dit d'une voix +amre: + +--Tu as t avec lui, autrefois. + +Elle se tut et ne nia pas. Non qu'elle sentt qu'il tait dsormais +inutile de mentir. Au contraire, elle avait l'habitude de nier +l'vidence, et, certes, elle avait trop le sens des hommes pour +ignorer qu'en amour il n'y a pas de mensonge si grossier qu'ils ne +puissent croire s'ils en ont envie. Mais cette fois, contre sa nature +et son habitude, elle ne mentit pas. Elle avait peur d'offenser +le mort. Elle pensait que le renier ce serait lui faire tort, lui +retrancher sa part, l'irriter. Elle se tut, craignant de le voir venir +s'accouder la table avec son rire fixe et sa tte troue, et de +l'entendre dire de sa voix plaintive: Flicie, tu n'as pas oubli, +pourtant, notre petite chambre de la rue des Martyrs!... + +Ce que, depuis sa mort, il tait devenu pour elle, elle n'aurait pu +le dire, tant c'tait hors de ses croyances et contraire sa +raison et tant les mots qui l'eussent exprim lui semblaient vieux, +ridicules et hors d'usage. Mais, d'une hrdit lointaine ou +plutt de quelques rcits entendus dans son enfance, elle tirait le +sentiment confus qu'il tait au nombre de ces morts qui tourmentaient +autrefois les vivants et qu'exorcisaient les prtres: car, en pensant + lui, elle commenait instinctivement le signe de la croix et ne +s'arrtait que pour ne pas paratre ridicule. + +Ligny, la voyant triste et trouble, se reprocha ses paroles dures +et inutiles, et, dans le moment mme o il se les reprochait, il en +ajoutait d'aussi dures et d'aussi inutiles: + +--Tu m'avais pourtant dit que ce n'tait pas vrai! + +Elle rpondit avec ferveur: + +--C'est que je voulais, vois-tu, que ce ne ft pas vrai. + +Elle ajouta: + +--Ah! mon chri, depuis que je suis toi, je t'assure bien que je +n'ai pas t un autre. Je n'y ai pas de mrite: a me serait +impossible. + +Comme les jeunes animaux, elle avait besoin de gaiet. Le vin, qui +brillait dans son verre ainsi que de l'ambre liquide, fut une joie +pour ses yeux et elle en mouilla sa langue avec volupt. Elle +s'intressa aux plats qu'on lui servait, et surtout aux pommes +souffles, semblables des ampoules d'or. Puis elle observa les +djeuneurs attabls dans la salle et s'amusa d'eux, leur prtant, +sur leur mine, des sentiments ridicules ou des passions grotesques. +Elle remarquait les regards malveillants que lui jetaient les femmes, +et les efforts que faisaient les hommes pour lui paratre beaux et +considrables. Et elle fit une rflexion gnrale: + +--Robert, as-tu remarqu que les gens ne sont jamais naturels? Ils +ne disent pas une chose parce qu'ils la pensent. Ils la disent parce +qu'ils croient que c'est celle-l qu'il fallait dire. Cette habitude +les rend trs ennuyeux. Et il est extrmement rare de trouver +quelqu'un de naturel. Toi, tu es naturel. + +--En effet, je ne crois pas tre poseur. + +--Tu poses comme les autres. Mais tu poses dans ta nature. Je vois +bien quand tu veux m'pater... + +Elle lui parla de lui-mme, et, ramene par le cours involontaire de +ses ides au drame de Neuilly, elle demanda: + +--Ta mre ne t'a rien dit? + +--Non. + +--Elle a su, pourtant... + +--C'est probable. + +--Est-ce que tu t'entends bien avec elle? + +--Mais oui! + +--On dit qu'elle est encore trs belle, ta mre. Est-ce vrai? + +Il ne rpondit pas et essaya de changer la conversation. Il n'aimait +pas que Flicie lui parlt de sa mre ni s'occupt de sa +famille. Monsieur et madame de Ligny jouissaient de la plus haute +considration dans la socit parisienne. M. de Ligny, diplomate +d'origine et de carrire, tait en soi trs honorable. Il l'tait +mme avant que de natre par les services diplomatiques que ses +anctres avaient rendus la France. Son bisaeul avait sign +l'abandon de Pondichry l'Angleterre. Madame de Ligny vivait trs +correctement avec son mari. Mais, sans aucune fortune, elle menait +grand train et ses toilettes taient une des dernires gloires de +la France. Elle recevait dans son intimit un ancien ambassadeur. Le +vieillard, son ge, sa situation, ses opinions, ses titres, sa grande +fortune rendaient cette liaison respectable. Madame de Ligny tenait + distance les dames de la Rpublique, et leur donnait, quand il lui +plaisait, des leons de convenances. Elle n'avait rien redouter +de l'opinion lgante. Robert savait qu'elle tait respectable +aux gens du monde. Mais il craignait toujours qu'en parlant d'elle, +Flicie ne le ft pas avec toute la rserve ncessaire. Il avait +peur que, n'tant pas du monde, elle ne dt ce qu'il ne fallait +pas dire. Il avait tort: Flicie ne connaissait pas la vie intime +de madame de Ligny; et, si elle l'avait connue, elle ne l'aurait +pas blme. Cette dame lui inspirait une curiosit nave et une +admiration mle de crainte. Son amant ne voulant pas lui parler de +sa mre, elle voyait dans cette rserve une morgue aristocratique et +mme une marque de msestime qui rvoltaient son orgueil de fille +libre et de plbienne. Elle lui disait avec aigreur: Je peux bien +te parler de ta mre. La premire fois, elle avait ajout: +La mienne la vaut bien. Mais elle s'tait aperue que c'tait +commun, et elle ne le disait plus. + +Maintenant la salle tait vide. + +Elle regarda sa montre, et, voyant qu'il tait trois heures: + +--Il faut que je file. On rpte _la Grille_, cet aprs-midi. +Constantin Marc doit tre dj au thtre... En voil encore un +drle de garon! Il raconte que, dans le Vivarais, il culbute toutes +les femmes. Et il est si timide qu'il n'ose seulement pas causer avec +Fagette et Falempin. Je lui fais peur. a m'amuse. + +Elle tait si lasse qu'elle n'avait pas le courage de se lever. + +--C'est bizarre! on dit partout que je suis engage aux Franais. Ce +n'est pas vrai. Il n'en est mme pas question... Bien sr que je +ne pourrai pas rester indfiniment o je suis. A la longue, on +s'abrutirait l dedans. Mais rien ne presse. J'ai un grand rle + crer dans _la Grille_. On verra aprs. Ce que je demande, moi, +c'est jouer la comdie. Je n'ai pas envie d'entrer aux Franais +pour n'y rien faire. + +Tout coup, regardant devant elle avec des yeux pleins d'pouvante, +elle se rejeta en arrire, plit et poussa un cri aigu. Puis ses +paupires battirent, et elle murmura qu'elle touffait. + +Robert lui ouvrit son corsage et lui mouilla les tempes d'un peu +d'eau. + +Elle dit: + +--Un prtre! j'ai vu un prtre... Il tait en surplis... Ses +lvres remuaient et ne faisaient pas de bruit... Il m'a regarde. + +Il tcha de la rassurer: + +--Voyons, ma chrie, comment veux-tu qu'un prtre, un prtre en +surplis, passe dans le restaurant? + +Elle coutait, docile, et se laissait persuader: + +--Tu as raison, tu as raison, je sais bien. + +Trs vite, dans sa petite tte, les illusions se dissipaient. Elle +tait ne deux cent trente ans aprs la mort de Descartes, +dont elle n'avait jamais entendu parler, et qui lui avait pourtant +enseign l'usage de la raison, comme aurait dit le docteur Socrate. + +A six heures, Robert la prit, au sortir de la rptition, sous les +arcades et l'emmena en voiture. + +Elle demanda: + +--O allons-nous? + +Il hsita un peu. + +--Tu ne veux pas retourner l-bas, dans notre maison? + +Elle se rcria: + +--Ah! non, par exemple! Jamais! + +Il lui rpondit qu'il l'avait pens, qu'il chercherait autre chose: +un petit rez-de-chausse Paris; qu'en attendant, pour aujourd'hui, +ils se contenteraient d'un logis de hasard. + +Elle le regarda, les yeux fixes et lourds, l'attira violemment +elle, et lui brla l'oreille et le cou du souffle de son dsir. Puis +ses bras se dtachrent, elle retomba molle et triste son ct. + +Quand le fiacre s'arrta: + +--Tu ne m'en voudras pas, n'est-ce pas? mon Robert, de ce que je vais +te dire: Pas aujourd'hui... demain... + +Elle avait jug ncessaire de faire ce sacrifice au mort jaloux. + + + + +XII + + +Le lendemain, il la mena dans une chambre meuble, qu'il avait +choisie banale, mais gaie, au premier tage d'un htel donnant sur +un square, prs de la Bibliothque. Au milieu du square s'levait, +soutenue par des nymphes robustes, la vasque d'une fontaine. Les +alles bordes de lauriers et de fusains taient dsertes et, +de la place peu frquente, on entendait le murmure norme et +rassurant de la ville. La rptition avait fini trs tard. Quand +ils entrrent dans la chambre, la nuit, dj plus lente venir en +cette saison de neiges fondues, commenait d'assombrir les tentures. +Les grandes glaces de l'armoire et de la chemine s'emplissaient de +lueurs vagues et d'ombres. + +Elle ta sa veste de fourrure, alla regarder la fentre, entre +les rideaux, et dit: + +--Robert, les marches du perron sont mouilles. + +Il lui rpondit qu'il n'y avait pas de perron, mais le trottoir et la +chausse, puis un autre trottoir et la grille du square. + +--Tu es une Parisienne, tu connais bien cette place. Il y a au milieu, +dans les arbres, une fontaine monumentale, avec des femmes normes +qui n'ont pas des seins aussi jolis que les tiens. + +Dans son impatience, il l'aida dfaire sa robe de drap. Mais il ne +trouvait pas les agrafes et s'gratignait aux pingles. + +Il dit: + +--Je suis maladroit. + +Elle rpondit en riant: + +--Bien sr que tu n'es pas aussi habile que madame Michon!... Ce +n'est pas tant la maladresse; mais tu as peur de te piquer. Les +hommes, c'est lche. Tandis que les femmes, il faut bien qu'elles +s'habituent souffrir... C'est vrai! une femme, a a mal presque +tout le temps. + +Il ne remarqua pas qu'elle tait ple, avec un cercle d'ombre autour +des yeux. Il la dsirait trop et ne la voyait plus. + +Il lui dit: + +--Elles sont trs sensibles la douleur, elles sont aussi trs +sensibles au plaisir... Connais-tu Claude Bernard? + +--Non! + +--C'tait un grand savant. Il a dit qu'il n'hsitait pas +reconnatre la femme la suprmatie dans le domaine de la +sensibilit physique et morale. + +Nanteuil en dgrafant son corset: + +--S'il a voulu dire par l que toutes les femmes sont sensibles, +c'est un rude cornichon. Il aurait fallu lui envoyer Fagette, et +il aurait vu s'il est facile d'en obtenir quoi que ce soit, dans +le domaine... comment dit-il a?... de la sensibilit physique et +morale. + +Et elle ajouta, avec un orgueil trs doux: + +--Ne t'y trompe pas, mon Robert, des femmes comme moi, il n'y en a pas +des tas. + +Comme il l'attirait dans ses bras, elle se dgagea: + +--Tu me retardes. + +Puis, assise et replie sur elle-mme pour dfaire ses bottines. + +--Tu ne sais pas? Le docteur Socrate m'a racont, l'autre jour, qu'il +avait eu une apparition. Il a vu un nier qui avait assassin une +petite fille. J'ai rv cette nuit, de cette histoire-l, seulement +dans mon rve, je ne savais jamais si l'nier tait un homme ou une +femme. Ce qu'il tait embrouill, mon rve!... A propos du docteur +Socrate, devine de qui il est l'amant... de la dame qui tient le +cabinet de lecture de la rue Mazarine. Elle n'est plus trs jeune, +mais elle est trs intelligente. Est-ce que tu crois qu'il la +trompe?... J'te mes bas, c'est plus convenable. Et elle lui conta +une histoire de thtre: + +--Je crois que, dcidment, je ne resterai pas longtemps +l'Odon. + +--Pourquoi? + +--Tu vas voir. Pradel m'a dit aujourd'hui, avant la rptition: +Ma petite Nanteuil, il n'y a jamais rien eu entre nous. C'est +ridicule... Il a t trs convenable, mais il m'a fait comprendre +que nous tions, l'un vis--vis de l'autre, dans une situation +irrgulire qui ne pouvait se prolonger indfiniment... Parce que +tu sais que Pradel a tabli une rgle. Autrefois il choisissait +parmi ses pensionnaires. Il avait des favorites, on criait. +Maintenant, pour la bonne administration du thtre, il les prend +toutes, mme celles qui ne lui plaisent pas, mme celles qui lui +dplaisent. Il n'y a plus de favorites. Tout va bien. Ah! c'est un +vrai directeur, cet homme-l. + +Comme Robert, dans le lit, coutait sans rien dire, elle alla le +secouer: + +--Alors, a te serait gal que je me mette avec Pradel? + +--Non, ma chrie, non a ne me serait pas gal. Mais ce n'est pas +ce que je dirais qui l'empcherait. + +Penche sur lui, elle lui donnait des caresses ardentes, en forme de +menaces et de chtiment, et elle lui criait: + +--Tu ne m'aimes donc pas, que tu n'es pas jaloux? Je veux que tu sois +jaloux. + +Puis, brusquement, elle s'loigna de lui, et, retenant sur son +paule gauche la chemise qui avait gliss sous le sein droit, elle +s'attarda devant la table de toilette et demanda avec inquitude: + +--Robert, tu n'as rien apport ici de l'autre chambre? + +--Rien. + +Alors, doucement, timidement, elle se coula dans le lit. Mais, +peine y tait-elle tendue, qu'elle s'accouda l'oreiller, et, le +cou tendu, la bouche entr'ouverte, couta. Il lui semblait entendre +ce bruit lger de pas dans le sable qu'elle avait entendu dans la +maison du boulevard de Villiers. Elle courut la fentre, vit +l'arbre de Jude, la pelouse, la grille. Sachant ce qu'elle allait +voir encore, elle voulut se cacher la tte dans les mains. Mais elle +ne put soulever les bras, et le visage de Chevalier se dressa devant +elle. + + + + +XIII + + +Elle tait rentre chez elle avec une fivre ardente. Robert, +ayant dn en famille regagna son grenier. Dans l'tat o Nanteuil +l'avait laiss, il tait agac et de trs mauvaise humeur. + +Sa chemise et son habit, prpars sur le lit par le valet de +chambre, avaient l'air de l'attendre dans une attitude domestique et +servile. Il commena de s'habiller avec une vivacit un peu rageuse. +Il tait impatient de sortir. Il ouvrit son oeil-de-boeuf, couta +la rumeur de la ville et vit au-dessus des toits la lueur que faisait +Paris dans le ciel. Il aspira toute la chair amoureuse amasse, par +cette nuit d'hiver, dans les thtres et les grands cabarets, les +cafs-concerts et les bars. + +Irrit de ce que Flicie avait du son dsir, il tait dcid + se contenter ailleurs, et, ne se sentant point de prfrence, +il se croyait seulement embarrass de choisir; mais il s'aperut +bientt qu'il n'avait envie d'aucune des femmes qu'il connaissait et +qu'il n'avait mme pas envie des inconnues. Il ferma sa fentre et +s'assit devant le feu. + +C'tait un feu de coke: madame de Ligny, qui portait des manteaux de +vingt-cinq mille francs, conomisait sur la table et les feux. Elle +ne souffrait pas qu'on brlt du bois dans les chambres. + +Il rflchit ses affaires dont, jusque-l, il s'tait peu +souci, la carrire o il tait entr et qu'il voyait obscure +devant lui. Le ministre tait grand ami de sa famille. Montagnard +cvenol, nourri de chtaignes, ses yeux blouis clignaient aux +tables fleuries. Trop fin pourtant et trop habile pour ne pas garder +sur la vieille aristocratie qui l'accueillait l'avantage des dures +volonts et des refus hautains. Ligny le connaissait et n'attendait +de lui nulle faveur. En cela plus perspicace que sa mre, qui se +croyait quelque pouvoir sur ce petit homme noir et velu, submerg +par ses jupes imprieuses, chaque jeudi, du salon la table. Il +le jugeait dsobligeant. Et puis il y avait quelque chose entre eux. +Robert, par malchance, avait prcd son ministre dans l'intimit +d'une personne que celui-ci aimait jusqu' l'absurdit, madame de +Neuilles, une femme galante. Et il croyait voir que le petit homme +velu s'en doutait et l'en regardait de travers. Enfin il s'tait fait +au quai d'Orsay l'ide que les ministres ne peuvent et ne veulent +jamais grand'chose. Mais il n'exagrait rien et croyait trs +possible de se faire attacher au cabinet. Jusqu'ici 'avait t +son dsir. Il tenait beaucoup ne pas quitter Paris. Sa mre, au +contraire, et prfr qu'il allt La Haye, o un poste de +troisime secrtaire tait vacant. Maintenant il se dcidait tout + coup pour La Haye. Je partirai, se dit-il. Le plus tt sera le +meilleur. Sa rsolution prise, il en examina les motifs. D'abord, +c'tait excellent pour son avenir. Ensuite, le poste de La +Haye tait agrable. Un camarade, qui l'avait occup, vantait +l'hypocrisie dlicieuse de la petite capitale endormie, o tout +tait machin, truqu pour l'agrment du corps diplomatique. Il +considra mme que La Haye tait l'auguste berceau d'un nouveau +droit international, et il alla jusqu' dcrocher cette raison qu'il +ferait plaisir sa mre. Aprs quoi il s'aperut qu'il voulait +partir seulement cause de Flicie. + +Il eut sur elle des penses qui n'taient pas bienveillantes. Il +la savait menteuse et peureuse, mchante pour ses amies. Il avait +la preuve qu'elle aimait les plus sales cabots ou que, tout au moins, +elle s'en arrangeait. Il n'tait pas certain qu'elle ne le trompt +pas, non qu'il et rien dcouvert de suspect dans la vie qu'elle +menait, mais parce qu'il doutait raisonnablement de toutes les femmes. +Il se reprsenta tout le mal qu'il savait d'elle et se persuada que +c'tait une petite rosse; et, sentant qu'il l'aimait, il pensa qu'il +l'aimait seulement parce qu'elle tait trs jolie. Cette raison lui +parut bonne, mais, en y regardant, il s'aperut qu'elle n'expliquait +rien; qu'il aimait cette fille, non parce qu'elle tait trs jolie, +mais parce qu'elle tait jolie d'une certaine manire, parce qu'elle +l'tait sa faon, trangement, qu'il l'aimait pour ce qu'il y +avait en elle de rare et d'incomparable, parce qu'enfin c'tait une +merveilleuse chose d'art et de volupt, un joyau vivant d'un prix +inestimable. Alors, se sentant faible, il pleura, il pleura sa +libert perdue, sa pense captive, son me trouble, sa chair et +son sang dvous un petit tre faible et perfide. + +A regarder le coke rouge dans la grille de la chemine, il s'tait +brl les yeux. Il les ferma de douleur et vit, sous ses paupires +closes, des ngres qui s'agitaient dans un tumulte obscne et +sanglant. Tandis qu'il cherchait de quel livre de voyages, lu dans des +annes d'adolescence, sortaient ces noirs, il les vit diminuer, se +rsoudre en points imperceptibles et disparatre dans une Afrique +rouge, qui peu peu reprsenta la blessure aperue la lueur +d'une allumette la nuit du suicide. Il songea: + +--Cet imbcile de Chevalier. Je n'y pensais gure. + +Tout coup, sur ce fond de sang et de flamme parut la forme cambre +de Flicie, et il sentit en lui se tendre un dsir cruel et chaud. + + + + +XIV + + +Il l'alla voir le lendemain, dans le petit appartement du boulevard +Saint-Michel. Ce n'tait pas son habitude. Il n'aimait gure se +rencontrer avec madame Nanteuil, qui tait pourtant son gard +trs polie et mme obsquieuse, mais qui l'ennuyait et le gnait. + +Ce fut elle qui le reut dans le salon modique. Elle le remercia de +l'intrt qu'il portait la sant de Flicie, l'instruisit +que la pauvre enfant avait t, la veille au soir, agite et +souffrante, mais qu'elle allait mieux. + +--Elle travaille son rle, dans sa chambre. Je vais l'avertir que +vous tes ici. Elle sera bien contente de vous voir, monsieur de +Ligny. Elle sait que vous l'aimez bien. Et les vrais amis sont rares, +surtout dans le monde du thtre. + +Robert observait madame Nanteuil avec une attention qu'il ne lui avait +pas encore prte. Il cherchait voir en elle la figure que sa +fille aurait plus tard. Volontiers il lisait en passant sur le visage +des mres la bonne aventure des filles. Et cette fois il dchiffrait +obstinment les traits et les formes de cette dame comme une +intressante prophtie. Il n'y lut rien qui ft de mauvais +augure, ni de bon. Madame Nanteuil, grasse, le teint repos, la peau +frache, n'tait pas dsagrable, dans le mol emptement de ses +chairs. Mais sa fille ne lui ressemblait pas du tout. + +La voyant toute calme et placide, il lui dit: + +--Vous n'tes pas nerveuse, vous? + +--Je ne l'ai jamais t. Ma fille ne tient pas de moi. C'est tout +le portrait de son pre. Il tait dlicat, sans avoir une mauvaise +sant. Il est mort d'une chute de cheval... Vous prendrez bien une +tasse de th, monsieur de Ligny. + +Flicie entra. Les cheveux rpandus sur les paules, elle tait +enveloppe d'un peignoir de laine blanche, retenu trs lche la +taille par une grosse cordelire de passementerie, et tranait ses +mules rouges; elle avait l'air d'un enfant. L'ami de la maison, Tony +Meyer, marchand de tableaux, quand il la voyait dans ce vtement, +d'aspect un peu monacal, l'appelait frre Ange de Charolais, parce +qu'il lui trouvait de la ressemblance avec un portrait de Nattier +reprsentant mademoiselle de Charolais dans l'habit franciscain. +Robert restait surpris et muet devant cette fillette. + +--C'est gentil vous, fit-elle, d'tre venu prendre de mes +nouvelles. Je vous remercie. Je vais mieux. + +--Elle travaille beaucoup, elle travaille trop, dit madame Nanteuil. +Son rle de _la Grille_ la fatigue. + +--Mais non, maman. + +On parla thtre, et la conversation fut pauvre. + +Dans un silence, madame Nanteuil demanda M. de Ligny s'il +recherchait toujours les vieilles gravures de modes. + +Flicie et Robert la regardrent sans comprendre. Ils lui avaient +nagure parl de gravures de modes pour expliquer des rendez-vous +qu'ils n'avaient pu cacher. Mais ils n'y songeaient plus. Depuis lors, +un morceau de la lune, comme disait le vieil auteur, tait tomb +dans leur amour; seule, madame Nanteuil, en son respect profond des +fictions, se rappelait: + +--Ma fille m'a dit que vous aviez beaucoup de ces gravures anciennes +et qu'elle y trouvait des ides pour ses costumes. + +--Parfaitement, madame, parfaitement. + +--Venez, monsieur de Ligny, dit Flicie. Je voudrais vous montrer un +projet de costume pour Ccile de Rochemaure. + +Et elle l'entrana dans sa chambre. + +C'tait une petite chambre tendue de papier fleuri, meuble d'une +armoire glace, de deux chaises de crin et d'un lit de fer +courtepointe de piqu blanc, surmont d'un bnitier et d'un rameau +de buis. + +Elle lui donna un long baiser sur la bouche. + +--Je t'aime, tu sais! + +--C'est bien sr? + +--Oh! oui. Et toi? + +--Moi aussi je t'aime. Je n'aurais pas cru que je t'aimerais autant. + +--Alors, c'est venu aprs. + +--a vient toujours aprs. + +--C'est vrai, ce que tu dis l, Robert. Avant on ne sait pas. + +Elle secoua la tte. + +--J'ai t bien malade hier. + +--Tu as vu Trublet? Qu'est-ce qu'il t'a dit? + +--Il m'a dit que le repos, le calme m'tait ncessaire... Mon +chri, il faudra que nous soyons raisonnables une quinzaine de jours +encore. a t'ennuie? + +--Mais oui. + +--Moi aussi, a m'ennuie. Mais qu'est-ce que tu veux?... + +Il fit deux ou trois tours, furetant dans les coins. Elle le regardait +avec un peu d'inquitude, craignant qu'il ne l'interroget sur ses +pauvres bijoux et ses pauvres bibelots, cadeaux modestes, mais dont on +ne peut pas toujours expliquer l'origine. On dit ce qu'on veut, bien +sr, mais on peut se couper, avoir des ennuis, et vraiment a n'en +vaut pas la peine. Elle dtourna son attention. + +--Robert, ouvre ma bote gants. + +--Qu'est-ce qu'il y a dans ta bote gants? + +--Les violettes que tu m'as donnes la premire fois. Mon chri, +ne me quitte pas. Ne t'en va pas!... Quand je pense que tu peux t'en +aller d'un jour l'autre dans des pays trangers, Londres, +Constantinople, je deviens folle. + +Il la rassura, lui dit qu'on avait pens l'envoyer La Haye. Mais +qu'il n'irait pas, qu'il se ferait attacher au cabinet du ministre. + +--Tu me promets? + +Il promit sincrement. Et elle devint trs gaie. + +Lui montrant la petite armoire glace: + +--Vois-tu, mon chri, c'est l que j'tudie mon rle. Quand tu es +venu, je travaillais ma scne du quatre. Je profite de ce que je suis +seule pour chercher le ton juste. Je tche de dire large et fondu. +Si j'coutais Romilly, je dtaillerais et ce serait mesquin. J'ai + dire: Je ne vous crains pas. C'est le grand effet du rle. +Sais-tu comment Romilly voudrait que je dise: Je ne vous crains +pas. Je vais t'expliquer. Je mets la main sous le nez, j'carte +les doigts et je dis un mot chaque doigt, sparment, sur un ton +particulier, avec une physionomie spciale: Je, ne, vous, crains, +pas, comme si je montrais les marionnettes! Un peu plus, je mettrais + tous mes doigts un petit chapeau en papier. C'est fin, c'est +spirituel, crois-tu? + +Puis, soulevant ses cheveux et dcouvrant son front courageux: + +--Je vais te montrer comment je fais a. + +Subitement transfigure et grandie, elle dit avec un air de fiert +ingnue et de tranquille innocence: + +--Non, monsieur, je ne vous crains pas. Pourquoi vous craindrais-je! +Vous avez pens me prendre votre pige et vous vous tes mis +ma merci. Vous tes un homme d'honneur. Maintenant que je suis sous +votre toit, vous me direz ce que vous avez dit au chevalier d'Amberre, +votre ennemi, quand il eut franchi cette grille. Vous me direz: Vous +tes chez vous: commandez. + +Elle avait le don mystrieux de changer d'me et de visage. Ligny +tait sous le charme du beau mensonge. + +--Tu es tonnante! + +--coute-moi, mon chat. J'aurai un grand bonnet de linon, avec des +barbes qui me descendront en tages sur les joues. Parce que, tu +sais, dans la pice, je suis une jeune fille de la Rvolution. Et il +faut que je le fasse sentir. Il faut que j'aie la Rvolution en moi, +tu comprends? + +--Tu connais la Rvolution? + +--Mais oui!... Je ne sais pas les dates, bien sr. Mais j'ai le +sentiment de l'poque. Pour moi, la rvolution c'est d'avoir la +poitrine fire sous un fichu crois et les genoux bien libres dans +une jupe raye, et c'est d'avoir un petit feu aux pommettes. Voil! + +Il l'interrogea sur la pice. Et il s'aperut qu'elle ne la +connaissait pas. Elle n'avait pas besoin de la connatre. Elle +devinait, elle trouvait d'instinct tout ce qu'il lui fallait. + +--Dans les rptitions, je n'indique pas un seul de mes effets. Je +garde tout pour le public. Romilly en sera bleu... Ce qu'ils seront +tous embts... Ah! mon chri, Fagette en fera une maladie. + +Elle s'assit sur une mauvaise petite chaise. Son front, tout +l'heure d'un blanc de marbre, tait rose; elle avait repris son air +de gamine. + +Il s'approcha, il la regarda dans le gris charmant des yeux, et, comme +la veille au soir, devant le feu de coke, il pensa qu'elle tait +menteuse et peureuse, mchante pour ses amies; mais il le pensa avec +indulgence. Il pensa qu'elle aimait les plus sales cabots ou tout au +moins qu'elle s'en arrangeait: mais il le pensa avec une douce piti; +il se rappela tout le mal qu'il savait d'elle, mais sans amertume. Il +sentit qu'il l'aimait, que c'tait moins parce qu'elle tait jolie +que parce qu'elle l'tait sa manire, qu'il l'aimait enfin parce +qu'elle tait un joyau vivant et une incomparable chose d'art et +de volupt. Il la regarda dans le gris charmant des yeux, dans les +prunelles o nageaient sous une eau lumineuse comme de petits signes +astrologiques. Il la regarda d'un regard si profond qu'elle en sentit +le fil la traverser tout entire. Et sre qu'il avait vu en elle, +elle lui dit, les yeux dans les yeux, en lui tenant la tte serre +entre ses deux mains: + +--Eh bien! oui, je suis une sale cabotine; mais je t'aime et je me +fiche de l'argent. Et il n'y en a pas beaucoup qui me valent. Et tu le +sais bien. + + + + +XV + + +Ils se voyaient tous les jours au thtre et faisaient ensemble des +promenades pied. + +Nanteuil jouait presque chaque soir et travaillait avec ardeur le +rle de Ccile. Elle retrouvait peu peu la tranquillit, passait +des nuits moins agites, n'obligeait plus sa mre lui tenir +la main pendant qu'elle s'endormait, et n'touffait plus dans des +cauchemars. Une quinzaine de jours s'coulrent ainsi. Puis, un +matin, tandis qu'assise devant sa toilette elle se peignait les +cheveux, comme le temps tait sombre, elle avana la tte vers la +glace, et elle y vit, non pas son visage, mais celui du mort. Un filet +de sang lui coulait d'un coin de la lvre; il riait et la regardait. + +Alors elle se dcida faire ce qu'elle croyait utile et bon. +Elle prit une voiture et alla le voir. En passant sur le boulevard +Saint-Michel, elle avait achet chez sa fleuriste une botte de roses. +Elle les lui apportait. Elle se mit genoux devant la petite croix +noire qui marquait l'endroit o on l'avait mis. Elle lui parla. Et le +pria d'tre raisonnable, de la laisser tranquille. Elle lui demanda +pardon de l'avoir trait autrefois avec duret. On ne s'entend +pas toujours dans la vie. Mais il devait comprendre maintenant et +pardonner. A quoi lui servait-il de la tourmenter? Elle ne demandait +pas mieux que de garder de lui un bon souvenir. Elle irait le voir +de temps en temps. Mais qu'il renont la poursuivre et +l'effrayer. + +Elle s'effora de le flatter et de l'endormir par de douces paroles: + +--Je comprends que tu aies voulu te venger. C'est naturel. Mais tu +n'es pas mchant au fond. Ne sois plus fch. Ne me fais plus peur. +Ne viens plus. Je viendrai, moi, je viendrai souvent. Je t'apporterai +des fleurs. + +Elle avait bien envie de le tromper, de l'endormir par de fausses +promesses, de lui dire: Reste, ne t'agite plus, reste, et je te jure +de ne plus rien faire qui te dplaise, je te promets d'obir ta +volont. Mais elle n'osait pas mentir sur une tombe, et elle tait +sre que ce serait inutile, que les morts savent tout. + +Un peu lasse, elle prolongea quelques moments encore, plus mollement, +ses supplications et ses prires, et elle s'aperut que l'horreur +que lui causaient les tombes, elle ne l'prouvait pas, cette fois, +et qu'elle n'avait pas peur du mort. Elle en chercha la raison et +dcouvrit qu'il ne l'effrayait pas parce qu'il n'tait pas l. + +Et elle songea: + +--Il n'est pas l; il n'est jamais l; il est partout, except +l o on l'a mis. Il est dans les rues, dans les maisons, dans les +chambres. + +Et elle se leva dsespre, sre maintenant de le rencontrer +partout, except dans le cimetire. + + + + +XVI + + +Aprs quinze jours de patience, Ligny la pressa de reprendre la vie +d'autrefois. Le terme tait chu, qu'elle-mme avait fix. Il ne +voulait pas attendre davantage. Elle souffrait autant que lui de ne +plus se donner. Mais elle craignait de voir revenir le mort. Elle +trouva des prtextes gauches pour diffrer les rendez-vous, et puis +elle avoua qu'elle avait peur. Il la mprisait de montrer si peu de +raison et de courage. Il ne sentait plus qu'elle l'aimait et il lui +disait des paroles dures. Et il la poursuivait sans cesse de son +dsir. + +Alors vinrent les jours pres et les heures ingrates. Comme elle +n'osait plus entrer avec lui sous un toit, ils montaient en fiacre et, +aprs avoir roul longuement dans les banlieues, ils descendaient +sur de mornes avenues, s'y enfonaient sous l'pre vent d'est, +marchant grands pas, comme flagells par le souffle d'une +invisible colre. + +Une fois pourtant, le jour tait si doux, qu'il les pntra de sa +douceur. Ils suivaient cte cte les alles dsertes du Bois. +Les bourgeons, qui commenaient se gonfler la pointe des +branches fines et noires, faisaient aux arbres, sous le ciel rose, +des cimes violettes. A leur gauche, s'tendait la prairie seme de +bouquets d'arbres nus, et l'on voyait les maisons d'Auteuil. Les lents +coups clos des vieillards passaient sur la route, et les +nourrices poussaient des voitures d'enfants. Un auto traversa de son +bourdonnement le silence du Bois. + +--Tu aimes ces machines-l? demanda Flicie. + +--Je trouve a commode, voil tout. C'est vrai qu'il n'tait pas +chauffeur. Il n'avait de got pour aucun sport et ne s'occupait que +des femmes. + +Montrant un fiacre qui venait de les dpasser: + +--Robert, tu as vu? + +--Non. + +--Il y avait dedans Jeanne Perrin avec une femme. + +Et, comme il montrait une paisible indiffrence, elle lui dit sur un +ton de reproche: + +--Tu es comme le docteur Socrate: tu trouves a naturel? + +Le lac dormait clair et tranquille entre ses murailles sombres de +sapins. Ils prirent leur droite le sentier qui longe la berge o +les oies blanches et les cygnes lissent leurs plumes. + +A leur approche, une flottille de canards, comme des nacelles +vivantes, le col en forme de proue, cingla vers eux. + +Flicie leur dit, d'un ton de regret, qu'elle n'avait rien leur +donner. + +--Lorsque j'tais petite, ajouta-t-elle, papa me menait le dimanche +donner du pain aux btes. C'tait ma rcompense, quand j'avais bien +tudi toute la semaine. Papa se plaisait la campagne. Il aimait +les chiens, les chevaux, toutes les btes. Il tait trs doux, +trs intelligent. Il travaillait beaucoup. Mais l'existence est +difficile pour un officier qui n'a pas de fortune. Il souffrait de +ne pas pouvoir faire comme les officiers riches, et puis il ne +s'entendait pas avec maman. Il n'a pas t heureux dans la vie, +papa. Il tait souvent triste. Il parlait peu, sans nous parler, nous +nous comprenions tous les deux. Il m'aimait bien... Mon Robert, plus +tard, dans longtemps, dans bien longtemps, j'aurai une maisonnette +la campagne. Et quand tu y viendras, mon chri, tu me trouveras en +jupe courte donnant du grain mes poules. + +Il lui demanda comment l'ide lui tait venue d'entrer au thtre. + +--Je savais bien que je ne me marierais pas, puisque je n'avais pas +de dot. Et de voir mes grandes amies dans les modes ou dans les +tlgraphes, a ne m'encourageait pas faire comme elles. Dj +toute petite, je trouvais joli d'tre actrice. J'avais jou la +pension dans une petite pice, pour la saint Nicolas. a m'avait +amuse. La matresse disait que je ne jouais pas bien; mais c'tait +parce que maman lui devait trois mois. Ds l'ge de quinze ans, j'ai +pens srieusement au thtre. Je suis entre au Conservatoire. +J'ai travaill, j'ai beaucoup travaill. C'est reintant notre +mtier. Mais de russir, a repose. + +A la hauteur du chalet de l'le, ils trouvrent le bac amarr +l'estacade. Il y sauta entranant Flicie. + +--Ces grands arbres sont beaux, mme sans feuilles, dit-elle; mais je +croyais que, dans cette saison, le chalet tait ferm. + +Le passeur lui rpondit que, par les beaux jours d'hiver, les +promeneurs aimaient aller dans l'le, parce qu'on y tait +tranquille et qu' l'instant mme, il venait encore d'y conduire +deux dames. + +Un garon, qui habitait la solitude de l'le, leur servit du th, +dans un salon rustique, meubl de deux chaises, d'une table, d'un +piano et d'un divan. Les lambris taient moisis, les parquets +disjoints. Elle regarda par la fentre la pelouse et les grands +arbres. + +--Qu'est-ce que c'est, demanda-t-elle, que cette grosse boule sombre +dans le peuplier? + +--C'est du gui, ma chrie. + +--On dirait un animal pelotonn autour de la branche, et qui la +ronge. C'est dsagrable voir. + +Elle posa la tte sur l'paule de son ami et lui dit languissamment: + +--Je t'aime. + +Il l'entrana sur le divan. Elle le sentait qui, glissant ses +pieds, coulait sur elle des mains inhabiles d'impatience, et elle le +laissait faire, inerte, dcourage, prvoyant que c'tait inutile. +Les oreilles lui tintaient comme, une clochette. Le tintement cessa et +elle entendit sa droite une voix trange, claire, glaciale, dire: +Je vous dfends d'tre l'un l'autre. Il lui sembla que la +voix parlait de haut dans une lueur, mais elle n'osa tourner la tte. +C'tait une voix inconnue. Involontairement et, malgr elle, elle +chercha se rappeler sa voix lui, et elle s'aperut qu'elle en +avait oubli le son, qu'elle ne pourrait jamais le retrouver. Elle +pensa: C'est peut-tre la voix qu'il a maintenant. Effraye, +elle ramena vivement sa jupe sur ses genoux. Mais elle se retint de +crier et ne parla pas de ce qu'elle venait d'entendre, de peur qu'on +ne la crt folle et parce qu'elle discernait tout de mme que ce +n'tait pas rel. + +Ligny s'loigna: + +--Si tu ne veux plus de moi, dis-le franchement. Je ne te prendrai pas +de force. + +Assise le buste droit et les genoux serrs, elle lui dit: + +--Tant que nous sommes dans la foule, tant qu'il y a du monde autour +de nous, je te dsire, je te veux; et ds que nous sommes seuls, +j'ai peur. + +Il lui rpondit par une moquerie facile et mchante: + +--Ah! si pour t'exciter, il te faut un public!... + +Elle se leva et se remit la fentre. Une larme coulait sur sa +joue. Elle pleura longtemps en silence. Puis vivement elle l'appela: + +--Regarde donc! + +Et elle lui montra Jeanne Perrin qui se promenait sur la pelouse avec +une jeune femme. Elles se tenaient enlaces, se donnaient l'une +l'autre des violettes respirer et souriaient. + +--Vois! elle est heureuse, tranquille, cette femme. + +Et Jeanne Perrin, gotant la paix des longues habitudes, allait +satisfaite et tranquille, ne laissant pas mme paratre l'orgueil de +ses prfrences tranges. + +Flicie la regardait avec une curiosit qu'elle ne s'avouait pas +elle-mme et l'enviait de son calme. + +--Elle n'a pas peur, elle. + +--Laisse-la donc. Quel mal nous fait-elle? + +Et il la prit violemment par la taille. + +Elle se dgagea en frissonnant. A la fin, du, frustr, humili, +il se mit en colre, la traita de sotte, jura qu'il ne supporterait +pas plus longtemps ces faons ridicules. + +Elle ne lui rpondit rien et recommena de pleurer. + +Irrit de ces larmes, il lui parla durement: + +--Puisque tu ne peux plus me donner ce que je te demande, c'est +inutile de nous revoir. Nous n'avons plus rien nous dire. +D'ailleurs, je vois bien que tu ne m'aimes plus. Et tu l'avouerais, +si tu pouvais une fois dire la vrit: tu n'as jamais aim que ce +misrable cabotin. + +Alors elle clata de colre et gmit de dsespoir: + +--Menteur! menteur! C'est abominable ce que tu dis l. Tu vois que je +pleure et tu veux me faire souffrir davantage. Tu profites de ce que +je t'aime pour me rendre malheureuse. C'est lche! Eh bien, non, +je ne t'aime plus. Va-t'en! Je ne veux plus te voir. Va-t'en... Mais +c'est vrai, qu'est-ce que nous faisons l? Est-ce que nous allons +passer notre vie nous regarder comme a avec fureur, avec +dsespoir, avec rage. Ce n'est pas de ma faute... Je ne peux pas, +je ne peux pas. Pardonne-moi, mon chri, mon amour. Je t'aime, je +t'adore, je te veux. Mais chasse-le, toi. Tu es un homme, tu sais ce +qu'il faut faire. Chasse-le. Tu l'as tu, ce n'est pas moi. C'est +toi. Tue-le donc tout fait... Je deviens folle, mon Dieu! je +deviens folle. + + +Le lendemain, Ligny demanda tre envoy comme troisime +secrtaire La Haye. Il fut nomm huit jours aprs et partit +aussitt, sans avoir revu Flicie. + + + + +XVII + + +Madame Nanteuil ne pensait qu' sa fille. Sa liaison avec Tony Meyer, +le marchand de tableaux de la rue de Clichy, lui laissait des loisirs +et la libert du coeur. Elle rencontra au thtre un fabricant +d'appareils lectriques, encore jeune, au-dessus de ses affaires +et d'une extrme politesse, M. Bondois. Il tait d'un temprament +amoureux et d'un caractre timide, et, comme les femmes belles et +jeunes lui faisaient peur, il s'tait accoutum ne dsirer que +les autres. Madame Nanteuil tait encore trs agrable. Mais, +un soir qu'elle tait mal habille et n'avait pas bonne mine, il +s'offrit. Elle l'accepta pour faire aller un peu la maison et pour que +sa fille ne manqut de rien. Son dvouement lui procura le bonheur. +M. Bondois l'aimait et la cultivait ardemment. tonne d'abord, elle +en fut ensuite heureuse et tranquille; il lui parut naturel et bon +d'tre aime, et elle ne devait pas croire qu'elle en et pass la +saison, quand on lui prouvait le contraire. + +Elle s'tait toujours montre bienveillante, d'un caractre facile +et d'une humeur gale. Mais jamais encore elle n'avait fait paratre +dans sa maison un si heureux gnie et de si gracieuses penses. +Douce aux autres et elle-mme, gardant au cours des heures +changeantes le sourire qui dcouvrait ses belles dents et creusait +des fossettes dans ses joues grasses, reconnaissante la vie de ce +qu'elle lui donnait, fleurie, panouie, abondante, elle tait la +joie et la jeunesse de la maison. + +Tandis que madame Nanteuil ne concevait et n'exprimait que des ides +riantes et claires, Flicie devenait sombre, maussade et chagrine. +Des plis se creusaient dans son joli visage; sa voix grinait. Elle +avait connu tout de suite la situation qu'occupait M. Bondois dans sa +famille et, soit qu'elle et prfr que sa mre ne vct et ne +respirt que pour elle, soit qu'elle souffrt en sa pit filiale +d'tre force de l'estimer moins, soit qu'elle lui envit un +plaisir, soit qu'elle prouvt seulement ce malaise que nous +causent les choses de l'amour quand elles se font trop prs de nous, +Flicie, tous les jours, de prfrence durant les repas, reprochait +amrement madame Nanteuil, par allusions trs claires et en +termes mal voils, le nouvel ami de la maison, et tmoignait M. +Bondois lui-mme, chaque fois qu'elle le rencontrait, un dgot +expansif et une abondante aversion. Madame Nanteuil n'en ressentait +qu'une affliction lgre et elle excusait sa fille en considrant +que cette enfant n'avait encore aucune exprience de la vie. Et +M. Bondois, qui Flicie inspirait une terreur surhumaine, +s'efforait de l'apaiser par des signes respectueux et de menus +prsents. + +Elle tait violente parce qu'elle souffrait. Les lettres qu'elle +recevait de La Haye irritaient son amour et le rendaient douloureux. +Elle se desschait, en proie aux images brlantes. Quand elle voyait +trop prcisment son ami absent, ses tempes bourdonnaient, son coeur +battait violemment, puis une ombre lourde s'paississait dans sa +tte; toute la sensibilit de ses nerfs, toute la chaleur de son +sang, toutes les forces de son tre coulaient en elle et descendaient +pour s'amasser en dsir dans les profondeurs de sa chair. Alors +elle ne songeait plus qu' retrouver Ligny. C'est lui seul qu'elle +voulait, et elle s'tonnait elle-mme du dgot qu'elle ressentait +pour tout autre que lui. Car elle n'avait pas toujours eu l'instinct +si exclusif. Elle se promettait d'aller tout de suite demander de +l'argent Bondois et de prendre le train pour La Haye. Et elle ne +le faisait pas. Ce qui l'arrtait, c'tait moins la pense de +dplaire son amant, qui et trouv ce voyage incorrect, qu'une +vague peur de rveiller l'ombre endormie. + +Elle ne l'avait pas revue depuis le dpart de Ligny. Mais il se +passait encore en elle et autour d'elle des choses troublantes. Dans +la rue, un barbet la suivait qui apparaissait et s'vanouissait tout + coup. Un matin qu'elle tait couche, sa mre lui dit: Je vais +chez la modiste, et sortit. Deux ou trois minutes aprs, Flicie +la vit, qui rentrait dans la chambre comme si elle y avait oubli +quelque chose. Mais l'apparition s'avana sans regard, sans paroles, +sans bruit et disparut en touchant le lit. + +Elle eut des illusions plus inquitantes. Un dimanche, elle jouait en +matine, dans _Athalie_, le rle du jeune Zacharie. Comme elle +avait de trs jolies jambes, ce travesti lui plaisait, et elle tait +contente aussi de montrer qu'elle savait dire les vers. Mais elle +remarqua qu'il y avait l'orchestre un prtre en soutane. Ce +n'tait pas la premire fois qu'un ecclsiastique assistait une +reprsentation matinale de cette tragdie tire de l'criture. +Pourtant elle en prouva une impression pnible. Quand elle entra +en scne, elle vit distinctement Louise Dalle, coiffe du turban de +Jozabeth, charger un revolver devant le trou du souffleur. Elle eut +le jugement assez ferme et l'esprit assez prsent pour carter cette +vision absurde, qui disparut. Mais elle dit ses premiers vers d'une +voix teinte. + +Elle se sentait l'estomac des brlures. Elle souffrait +d'touffements; parfois, sans cause, une angoisse indicible la +prenait aux entrailles, son coeur battait d'un mouvement fou, et elle +craignait de mourir. + +Le docteur Trublet la soignait avec une prudence attentive. Elle le +voyait souvent au thtre et parfois elle allait le consulter dans +le vieux logis de la rue de Seine. Elle ne passait pas par le salon +d'attente; le domestique la faisait entrer tout de suite dans la +petite salle manger o luisaient dans l'ombre des faences +arabes, et elle passait toujours la premire. Un jour Socrate parvint + lui faire comprendre la manire dont les images se forment dans +le cerveau et comment ces images ne correspondent pas toujours des +objets extrieurs, ou du moins n'y correspondent pas toujours avec +exactitude. + +--Les hallucinations, ajouta-t-il, ne sont le plus souvent que de +fausses perceptions. On voit ce qui est, mais on le voit mal, et l'on +fait d'un plumeau une tte hrisse, d'un oeillet rouge la +gueule d'un monstre, d'une chemise un fantme dans son linceul. +Insignifiantes erreurs. + +Elle trouva dans ces raisons la force de mpriser et de dissiper ses +visions de chiens, de chats ou de personnes vivantes et familires. +Mais elle craignait de revoir le mort. Et les terreurs mystiques +niches dans des plis obscurs de son cerveau taient plus fortes que +les dmonstrations du savant. On avait beau lui dire que les morts ne +revenaient jamais, elle savait bien le contraire. + +Socrate lui recommanda cette fois encore de prendre des distractions, +de voir des amis, et de prfrence des amis agrables, et de fuir, +comme ses deux plus perfides ennemies, l'ombre et la solitude. + +Et il ajouta cette prescription: + +--Surtout vitez les personnes et les choses qui peuvent avoir +quelque rapport avec l'objet de vos visions. + +Il ne s'apercevait pas que c'tait impossible. Et Nanteuil ne s'en +aperut pas non plus. + +--Alors vous me gurirez, mon bon Socrate? dit-elle en tournant vers +lui ses jolis yeux gris, pleins de prires. + +--Vous vous gurirez vous-mme, mon enfant. Vous vous gurirez, +parce que vous tes laborieuse, raisonnable et courageuse... Mais +oui, vous tes la fois peureuse et brave. Vous avez peur du +danger, mais vous avez du coeur vivre. Vous gurirez, parce que +vous n'tes pas en sympathie avec le mal et la souffrance. Vous +gurirez, parce que vous voulez gurir. + +--Vous croyez qu'on gurit quand on veut? + +--Quand on veut d'une certaine faon intime et profonde, quand ce +sont nos cellules qui veulent en nous, quand c'est notre inconscient +qui veut; quand on veut avec la volont sourde, abondante et pleine +de l'arbre vigoureux qui veut reverdir au printemps. + + + + +XVIII + + +Cette nuit-l, ne pouvant s'endormir, elle se retournait dans son lit +et rejetait les couvertures. Elle sentait que le sommeil tait loin +encore, qu'il viendrait sur les premiers rayons, pleins de poussires +dansantes, que le matin darde aux fentes des rideaux. La veilleuse, +dont le petit coeur ardent luisait travers sa chair de porcelaine, +lui faisait une compagne mystique et familire. Flicie souleva les +paupires et but d'un regard cette lueur blanche et laiteuse qui la +tranquillisait. Puis, refermant les yeux, elle retomba dans l'ennui +tumultueux de l'insomnie. Par instants, il lui venait la mmoire +une phrase de son rle, laquelle elle n'attachait aucune +signification et qui l'obsdait: Nos jours sont ce que nous les +faisons. Et son esprit se fatiguait retourner sans cesse quatre +ou cinq ides. + +--Il faudra, demain, que j'aille essayer ma robe chez madame +Royaumont. Hier, je suis entre avec Fagette dans la loge de Jeanne +Perrin, qui s'habillait, et qui a montr ses jambes velues, comme +si elle en tait fire. Elle n'est pas laide, Jeanne Perrin; elle +a mme une belle tte; mais c'est son expression qui me dplat. +Comment madame Colbert fait-elle pour me rclamer trente-deux francs? +Quatorze et trois, dix-sept, et neuf, vingt-six. Je ne lui dois que +vingt-six francs. Nos jours sont ce que nous les faisons. Que j'ai +chaud! + +D'un bond de ses reins souples, elle se retourna et ses bras nus +s'ouvrirent pour treindre l'air comme un corps subtil et frais. + +--Il me semble qu'il y a un sicle que Robert est parti. C'est mal de +sa part de m'avoir laisse seule. Je m'ennuie aprs lui. + +Et, pelotonne dans son lit, elle se rappelait studieusement comme +c'tait quand ils se tenaient presss l'un contre l'autre. Elle +l'appelait: + +--Mon chat! mon petit loup! + +Aussitt les ides recommenaient dans sa tte leur mange +fatigant. + +--Nos jours sont ce que nous les faisons. Nos jours sont ce que +nous les faisons. Nos jours... Quatorze et trois, dix-sept, et neuf, +vingt-six. J'ai bien vu que Jeanne Perrin faisait exprs de montrer +ses longues jambes d'homme, toutes sombres de poils. Est-ce vrai, ce +qu'on dit, que Jeanne Perrin donne de l'argent aux femmes? Il faudra +que demain, quatre heures, j'aille essayer ma robe. Il y a une +chose terrible, c'est que madame Royaumont ne sait jamais bien monter +les manches. Que j'ai chaud! Socrate est un bon mdecin. Mais, des +moments, il s'amuse abrutir les personnes. + +Tout coup elle pensa Chevalier et elle sentit comme une +influence de lui qui se coulait le long des murs de la chambre. Elle +crut voir que la clart de la veilleuse en tait obscurcie. C'tait +moins qu'une ombre et c'tait inquitant. L'ide la traversa tout + coup que cette chose subtile venait des portraits du mort. Elle +n'en avait gard aucun dans sa chambre. Mais l'appartement en +contenait encore, qu'elle n'avait pas dtruits. Elle en fit le compte +avec soin et trouva qu'il devait en rester trois: un premier, trs +jeune, sur un fond nuageux; un autre, rieur et familier, cheval sur +une chaise; un troisime, en don Csar de Bazan. Dans sa hte de +les anantir, elle sauta du lit, alluma une bougie et, tranant +ses mules, glissa, en chemise, dans le salon, jusqu' la table +de palissandre, surmonte d'un palmier phnix, souleva le tapis, +fouilla le tiroir. Il contenait des jetons, des bobches, quelques +morceaux de bois dcolls des meubles, deux ou trois pendeloques +du lustre et quelques photographies, parmi lesquelles elle ne trouva +qu'un seul Chevalier, le plus jeune, sur un fond nuageux. + +Elle chercha les deux autres dans un petit meuble faon de Boulle qui +ornait l'intervalle des fentres et portait les lampes de Chine. L +dormaient des globes de verre dpoli, des abat-jour, des coupes de +cristal garnies de bronze dor, un porte-allumettes en porcelaine +peinte, orn d'un enfant endormi prs d'un chien, contre un tambour, +des livres dbrochs, des partitions en lambeaux, deux ventails +briss, une flte et un petit tas de portraits-cartes. Elle y +dcouvrit un deuxime Chevalier, le don Csar de Bazan. Le dernier +n'y tait pas. Elle se demanda inutilement o on avait bien pu le +fourrer. En vain elle fouilla les botes, les coupes, les cache-pots, +le casier musique. Et tandis qu'elle le recherchait ardemment, le +portrait grandissait et se prcisait dans son imagination, atteignait +la taille humaine, prenait un air moqueur et la narguait. Elle avait +la tte en feu, les pieds glacs et sentait la peur lui entrer dans +le creux de l'estomac. Au moment de renoncer et d'aller cacher sa +tte dans l'oreiller, elle se rappela que sa mre gardait des +photographies dans son armoire glace. Elle reprit courage. +Doucement, elle entra dans la chambre de madame Nanteuil endormie, + pas muets gagna l'armoire, l'ouvrit avec lenteur, sans bruit, et, +monte sur une chaise, explora la plus haute tablette, charge de +vieux cartons. Elle mit la main sur un album qui datait du second +Empire et qu'on n'avait pas ouvert depuis vingt ans. Elle remua des +tas de lettres, des liasses de papier timbr et de reconnaissances +du Mont-de-Pit. Rveille par la lumire de la bougie et par le +bruit de souris que faisait la chercheuse, madame Nanteuil demanda: + +--Qui est l? + +Aussitt, voyant juch sur une chaise, en longue chemise de nuit, +une grosse natte dans le dos, le petit fantme familier: + +--C'est toi, Flicie? Tu n'es pas malade?... Qu'est-ce que tu fais +l? + +--Je cherche quelque chose. + +--Dans mon armoire? + +--Oui, maman. + +--Veux-tu bien aller te coucher! tu vas t'enrhumer... Dis-moi ce que +tu cherches, au moins. Si c'est le chocolat, il est sur la planche du +milieu, ct du sucrier en argent. + +Mais Flicie avait saisi un paquet de photographies qu'elle +feuilletait rapidement. + +Sous ses doigts impatients passaient madame Doulce, couverte de +dentelles; Fagette, clatante et les cheveux dvors de lumire; +Tony Meyer, les yeux rapprochs l'un de l'autre et le nez tombant sur +les lvres; Pradel, la barbe fleurie; Trublet, chauve et camus; M. +Bondois, l'oeil craintif et le nez roide sur une moustache paisse. +Bien qu'elle n'et point la tte s'occuper de M. Bondois, elle +lui donna au passage un regard hostile et, d'aventure, lui fit tomber +sur le nez une goutte de bougie. + +Madame Nanteuil, tout fait rveille, s'tonnait: + +--Flicie, qu'est-ce que tu as fourgonner comme a dans mon +armoire? + +Flicie, qui tenait enfin le portrait tant cherch, ne rpondit que +par un cri de joie sauvage et s'envola de la chaise emportant son mort +et, par mgarde, M. Bondois avec. + +Rentre dans le salon, elle s'accroupit devant la chemine et fit +un feu de papier dans lequel elle jeta les trois photographies de +Chevalier. Elle les regarda flamber, et quand les trois cartes, +tordues et noircies, se furent envoles sans forme ni matire, elle +respira largement. Elle croyait bien, cette fois, avoir t au +mort jaloux la substance de ses apparitions et s'tre dlivre de +l'obsession. + +En reprenant son bougeoir, elle vit M. Bondois dont le nez +disparaissait sous un rond de cire blanche. Ne sachant qu'en faire, +elle le jeta en riant dans la chemine encore flambante. + +Rentre dans sa chambre, elle se mit devant sa glace et serra sa +chemise sur elle, pour marquer ses formes. Une rflexion, qui lui +traversait parfois la tte, s'y arrta cette fois un peu plus +longtemps qu' l'ordinaire. Elle se disait elle-mme: + +--Pourquoi est-on faite comme a, avec une tte, des bras, des +jambes, des mains, des pieds, une poitrine, un ventre? Pourquoi comme +a et pas autrement? C'est drle! + +En cet instant, la forme humaine lui apparaissait arbitraire, bizarre, +trange. Mais son tonnement cessa vite. Et, se regardant, elle se +plut. Elle avait d'elle un got vif et profond. Elle dcouvrit ses +seins, les tint dlicatement sur le creux de ses mains, les contempla +dans la glace avec tendresse, comme s'ils eussent t non pas +d'elle, mais elle, comme deux tres anims, comme une couple de +colombes. + +Aprs leur avoir souri, elle se recoucha. Se rveillant une heure +tardive de la matine, elle prouva une seconde de surprise d'tre +couche seule. Parfois, en songe, elle se ddoublait et, sentant sa +propre chair, rvait qu'elle recevait les caresses d'une femme. + + + + +XIX + + +La rptition gnrale de _la Grille_ tait annonce pour +deux heures. Ds une heure, le docteur Trublet avait pris sa place +accoutume dans la loge de Nanteuil. + +Flicie, aux mains de madame Michon, reprochait son docteur de ne +rien lui dire. Mais c'est elle qui, proccupe, l'esprit tendu sur +le rle qu'elle allait jouer, n'coutait pas. Elle recommanda qu'on +ne laisst entrer personne dans la loge. Pourtant elle reut avec +plaisir Constantin Marc, se trouvant en sympathie avec lui. + +Il tait trs mu. Pour cacher son trouble, il affectait de parler +de ses bois du Vivarais, il commenait des histoires de chasse et des +contes de paysans, qu'il n'achevait pas. + +--J'ai le trac, dit Nanteuil. Et vous, monsieur Marc, est-ce que vous +ne sentez pas des coups dans l'estomac? + +Il se dfendit d'prouver aucune motion. + +Elle insista: + +--Avouez que vous voudriez bien que ce soit fini. + +--Eh bien, puisque vous y tenez, peut-tre que j'aimerais mieux que +ce ft fini. + +Sur quoi, le docteur Socrate, d'un air simple et d'une voix +tranquille, lui adressa cette parole interrogative: + +--Ne pensez-vous pas que ce qui doit s'accomplir ne soit dj +accompli et n'ait t de tout temps accompli? + +Et, sans attendre de rponse, il ajouta: + +--Si les phnomnes du monde parviennent successivement notre +connaissance, nous n'en devons pas conclure qu'ils sont en ralit +successifs, et nous avons encore moins de raisons de croire qu'ils se +produisent au moment o nous les percevons. + +--C'est vident, dit Constantin Marc, qui n'avait pas cout. + +--L'univers, poursuivit le docteur, nous apparat sans cesse +imparfait, et nous avons l'illusion qu'il s'achve sans cesse. Comme +nous percevons les phnomnes successivement, nous croyons qu'en +effet ils succdent les uns aux autres. Nous nous imaginons que ceux +que nous ne voyons plus sont passs et que ceux que nous ne voyons +pas encore sont futurs. Mais on peut concevoir des tres construits +de telle faon qu'ils dcouvrent simultanment ce qui pour nous +est le pass et l'avenir. On en peut concevoir qui peroivent les +phnomnes dans un ordre rtrograde et les voient se drouler +de notre futur notre pass. Des animaux disposant de l'espace +autrement que nous et capables, par exemple, de se mouvoir avec +une vitesse plus grande que celle de la lumire, se feraient de la +succession des phnomnes une ide trs diffrente de celle que +nous en avons. + +--Pourvu qu'aujourd'hui Durville ne me fasse pas de blagues en scne! +s'cria Flicie pendant que madame Michon lui passait ses bas sous +sa jupe. + +Constantin Marc l'assura que Durville n'y songeait mme pas et il la +supplia de ne pas s'inquiter. + +Et le docteur Socrate reprit sa dmonstration. + +--Nous-mmes, par une nuit claire, le regard sur l'pi de la Vierge, +qui palpite la cime d'un peuplier, nous voyons la fois ce qui +fut et ce qui est. Et l'on peut dire galement que nous voyons ce qui +est et ce qui sera. Car, si l'toile, telle qu'elle nous apparat, +est le pass par rapport l'arbre, l'arbre est l'avenir par rapport + l'toile. Cependant l'astre qui, de loin, nous montre son petit +visage de feu, non tel qu'il est aujourd'hui, mais tel qu'il tait +lors de notre jeunesse, peut-tre mme avant notre naissance, et le +peuplier, dont les jeunes feuilles tremblent dans l'air frais du +soir, se rejoignent en nous dans un mme moment du temps et nous sont +prsents l'un et l'autre la fois. Nous disons d'une chose qu'elle +est dans le prsent quand nous la percevons prcisment. Nous +disons qu'elle est dans le pass lorsque nous n'en gardons qu'une +image indistincte. Une chose ft-elle accomplie depuis des millions +d'annes, si nous en recevons une impression aussi forte que +possible, ce ne sera pas pour nous une chose passe: elle nous sera +prsente. L'ordre dans lequel roulent les choses dans les abmes +de l'univers nous est inconnu. Nous ne connaissons que l'ordre de +nos perceptions. Croire que l'avenir n'est pas, parce que nous ne le +connaissons pas, c'est croire qu'un livre est inachev parce que nous +n'avons pas fini de le lire. + +Ici le docteur s'arrta un moment. Et Nanteuil, dans le silence, +entendit battre son coeur. Elle s'cria: + +--Continuez, mon bon Socrate, continuez, je vous en prie. Si vous +saviez comme vous me faites du bien en causant!... Vous pensez que je +n'coute pas un mot de ce que vous dites. Mais de vous entendre dire +des choses lointaines, a me distrait; a me fait sentir qu'il n'y a +pas que mon entre; a m'empche de m'enfoncer dans le trou noir... +Dites n'importe quoi, mais ne vous arrtez pas... + +Le sage Socrate, qui sans doute avait prvu la bonne influence que sa +parole exerait sur la comdienne, poursuivit son discours: + +--L'univers se construit aussi fatalement qu'un triangle dont +un ct et deux angles sont donns. Les choses futures sont +dtermines. Elles sont ds lors termines. Elles sont comme si +elles existaient. Elles existent dj. Elles existent si bien que +nous les connaissons en partie. Et, si cette partie est infime par +rapport leur immensit, elle est en proportion trs apprciable +avec la partie que nous pouvons connatre des choses accomplies. Il +nous est permis de dire que, pour nous, l'avenir n'est pas beaucoup +plus obscur que le pass. Nous savons que les gnrations +succderont aux gnrations dans le travail, la joie et la +souffrance. J'tends mes regards par del la dure de la race +humaine. Je vois les constellations changer lentement dans le ciel +leurs formes, qui semblaient immuables; je regarde le chariot +dteler son antique attelage, le bouclier d'Orion se rompre, Sirius +s'teindre. Nous savons que le soleil se lvera demain et que +longtemps encore, dans les nues paisses ou les vapeurs lgres, +il se lvera tous les matins. + +Adolphe Meunier entra discrtement sur la pointe des pieds. + +Le docteur lui serra la main: + +--Bonjour, monsieur Meunier. Nous voyons la nouvelle lune du mois +prochain. Nous ne la voyons pas aussi distinctement que la nouvelle +lune de cette nuit, parce que nous ne savons pas dans quel ciel gris +ou roux elle montrera son derrire de vieille casserole sur mon +toit, parmi les tuyaux coiffs de chapeaux pointus et de capotes +romantiques, aux regards des chats amoureux. Mais ce lever de la lune +prochaine, si nous tions assez savants pour le connatre d'avance +dans ses moindres circonstances, toutes ncessaires, nous nous +ferions une ide aussi nette de la nuit dont je parle que de celle +o nous sommes: l'une et l'autre nous seraient galement prsentes. + +La connaissance que nous avons des faits est l'unique raison qui +nous porte croire leur ralit. Nous connaissons certains +faits venir. Nous devons donc les tenir pour rels. Et s'ils sont +rels, ils sont raliss. Ainsi donc il est croyable, mon cher +Constantin Marc, que votre pice est joue, depuis mille ans, ou +depuis une demi-heure, ce qui revient absolument au mme. Il est +croyable que nous sommes tous morts depuis longtemps. Pensez-le, et +vous serez tranquille. + +Constantin Marc, qui avait trs mal suivi ces raisons et qui n'en +sentait ni l'-propos ni la convenance, rpondit un peu agac que +tout cela tait dans Bossuet. + +--Dans Bossuet! s'cria le docteur outr, je vous dfie bien d'y +trouver rien de semblable. Bossuet n'avait aucune philosophie. + +Nanteuil se tourna vers le docteur. Elle tait coiffe d'un grand +bonnet de linon, haute coiffe arrondie, serr sur la tte par +un large ruban bleu et dont les barbes descendant en tages lui +ombrageaient le front et les joues. Elle s'tait change en une +blonde ardente. Des cheveux roux lui tombaient en boucles sur les +paules. Sur son sein se croisait un fichu d'organdi pris dans une +large ceinture violette. Sa jupe blanche raye de rose, coulant +comme mouille de la taille un peu haute, la faisait paratre trs +longue. Et elle apparaissait en figure de rve. + +--Delage aussi, dit-elle, fait de sales blagues: savez-vous celle +qu'il a faite Marie-Claire? Ils jouaient tous les deux dans les +_Femmes savantes_. En scne, il lui a mis un oeuf dans la main. Elle +n'a pas pu s'en dbarrasser de tout l'acte. + +A l'appel de l'avertisseur, elle descendit, suivie de Constantin Marc. +Ils entendaient le bruit de la salle, la rumeur du monstre, et il +leur semblait qu'ils entraient dans la gueule ardente de la bte +apocalyptique. + + +_La Grille_ fut bien accueillie. Venue en fin de saison, sans espoir +d'une longue dure, elle trouva grce devant tous. Vers le milieu du +premier acte, on y sentit du style, de la posie et, et l, des +obscurits. Ds lors on la respecta, on affecta de s'y plaire, on +voulut l'avoir comprise. On lui passa de n'tre gure dramatique. +Elle tait littraire, et, cette fois, on admettait le genre. + +Constantin Marc ne connaissait encore personne Paris. Il avait +fait venir au thtre trois ou quatre propritaires du Vivarais qui +rougeoyaient l'orchestre, dans leurs cravates blanches, roulaient +des yeux ronds et n'osaient applaudir. Comme il n'avait pas d'amis, +personne ne pensa nuire son succs. Et mme, dans les +couloirs, on le faisait homme de talent contre d'autres. Trs +mu cependant, il errait de loge en loge ou s'abattait au fond de +l'avant-scne du directeur. Il s'inquitait des critiques. + +--Soyez tranquille, lui dit Romilly. Ils diront de votre pice le +bien ou le mal qu'ils pensent de Pradel. Et, dans ce moment-ci, ils en +pensent plus de mal que de bien. + +Adolphe Meunier l'avertit, avec un ple sourire, que la salle tait +bonne et que les critiques trouvaient l'criture de la pice trs +soigne. Il attendit en retour quelques paroles obligeantes sur +_Pandolphe et Clarimonde_. Mais Constantin Marc ne songea pas les +lui adresser. + +Romilly secoua la tte: + +--Il faut prvoir les reintements. Monsieur Meunier le sait bien. +La presse a t envers lui d'une injustice froce. + +--Hlas! soupira Meunier, on ne dira jamais autant de mal de nous +qu'on en a dit de Shakespeare et de Molire. + +Le succs de Nanteuil fut grand, et marqu moins encore par de +bruyants rappels que par l'approbation plus discrte et plus profonde +des amateurs dlicats. Elle avait montr des qualits qu'on ne +lui connaissait pas encore, la puret de la diction, la noblesse des +attitudes, une grce chaste et fire. + +Sur la scne, pendant le dernier entr'acte, le ministre lui adressa +ses flicitations. C'tait signe que la salle tait favorable: car +les ministres n'expriment jamais des opinions singulires. Derrire +le grand-matre de l'Universit, se pressait une foule flatteuse de +fonctionnaires, de gens du monde et d'auteurs dramatiques. Les bras +allongs vers elle comme des pompes, ils lui exprimaient tous la +fois leur admiration. Et madame Doulce, touffe par leur nombre, +abandonnait aux boutons des vtements d'hommes des lambeaux de ses +innombrables dentelles de coton. + +Le dernier acte fut le triomphe de Nanteuil. Elle eut mieux du public +que des pleurs et des cris. Elle obtint de tous les yeux ces regards +humides et pourtant sans larmes, de toutes les poitrines ce murmure +profond et presque muet, que seule arrache la beaut. + +Elle sentit qu'elle avait dmesurment grandi en un moment et, la +toile tombe, elle murmura: + +--Cette fois, a y est! + +Elle se dshabillait dans sa loge pleine de corbeilles d'orchides, +de bouquets de roses et de gerbes de lilas, quand on lui apporta une +dpche. Elle l'ouvrit. C'tait un tlgramme de La Haye qui +contenait ces mots: + + _M'associe de coeur succs certain. + ROBERT._ + +Au moment o elle achevait de lire, le docteur Trublet entra dans la +loge. + +Elle lui jeta au cou ses bras ardents de fatigue et de joie, l'attira +contre sa poitrine moite et mit sur ce visage de Silne mditatif un +plein baiser de sa bouche enivre. + +Socrate, qui tait un sage, reut ce baiser comme un prsent du +sort, sachant bien qu'il n'tait pas pour lui, mais qu'il tait +ddi la gloire et l'amour. + +Nanteuil s'aperut elle-mme que dans son ivresse elle avait +peut-tre charg ses lvres d'un souffle trop ardent, car elle dit +en jetant les bras dans le vague: + +--Tant pis! je suis si heureuse! + + + + +XX + + +A Pques, un vnement considrable accrut sa joie. Elle fut +engage la Comdie-Franaise. Depuis quelque temps, sans le +dire, elle sollicitait pour cela. Sa mre l'avait aide dans ses +dmarches. Madame Nanteuil tait aimable, depuis qu'elle tait +aime. Maintenant elle portait des corsets droits et avait des +jupons qu'elle pouvait montrer partout. Elle frquenta les bureaux +du ministre, et l'on croit que, sollicite par un sous-chef +aux beaux-arts, elle cda de trs bonne grce. Du moins, Pradel +l'affirmait. Il s'criait tout rjoui: + +--On ne la reconnat plus, la maman Nanteuil! Elle est devenue trs +dsirable, et je l'aime mieux que sa petite rosse de fille. Elle a +meilleur caractre. + +Comme les autres, Flicie Nanteuil avait ddaign, mpris, +dnigr la Comdie-Franaise. Elle avait dit comme les autres: +Je n'ai gure envie d'entrer dans cette maison-l. Et quand elle +fut de la maison, elle exulta de joie et d'orgueil. Ce qui doublait +son plaisir, c'est qu'elle devait dbuter dans _l'cole des Femmes_. +Dj elle travaillait le rle d'Agns avec un vieux professeur +obscur qu'elle estimait parce qu'il avait toutes les traditions, M. +Maxime. Elle jouait, le soir, Ccile de _la Grille_ et vivait dans +une fivre de travail, quand elle reut une lettre par laquelle +Robert de Ligny lui annonait qu'il revenait Paris. + +Durant son sjour La Haye, il avait fait quelques expriences qui +lui avaient dmontr la force de son amour pour Flicie. Il avait +eu des femmes qui passaient pour agrables et jolies. Mais ni madame +Boumdernoot, de Bruxelles, grande et frache, ni les soeurs van +Cruysen, modistes sur le Vyver, ni Suzette Berger, des Folies-Marigny, +alors en tourne par l'Europe septentrionale, ne lui avaient donn +dans le plaisir un sentiment de plnitude. Prs d'elles, il avait +regrett Flicie et dcouvert que, de toutes les femmes, il ne +dsirait que celle-l. Sans madame Boumdernoot, les soeurs van +Cruysen et Suzette Berger, il n'aurait jamais connu tout le prix +qu'avait pour lui Flicie Nanteuil. Si l'on s'en tient aux mots, on +dira qu'il l'avait trompe. C'est le terme propre. Il y en a d'autres +qui reviennent celui-l et sont d'un moins bon usage. Mais si +l'on y regarde de plus prs, il ne l'avait pas trompe. Il l'avait +cherche, il l'avait cherche hors d'elle et avait appris qu'il ne +la trouverait qu'en elle. Dans son inutile sagesse, il en prouvait +presque de la colre et de l'effroi, inquiet de mettre dsormais la +multitude de ses dsirs sur si peu de substance et dans un endroit +unique et fragile. Et il aimait d'autant plus Flicie qu'il l'aimait +avec quelque rage et quelque haine. + +Le jour mme de son arrive, il lui donna rendez-vous dans une +garonnire qu'un collgue riche du ministre des Affaires +trangres lui avait prte. C'tait, sur l'avenue de l'Alma, au +rez-de-chausse d'une maison avenante, deux petites pices tendues +de soleils aux coeurs bruns, aux ptales d'or, qui montaient gaux, +tranquilles et sans ombre, sur le mur rjoui. Modernes de style, les +meubles d'un vert ple, dcors de tiges fleuries, suivaient dans +leurs contours les courbes molles des liliaces et prenaient la +douceur des vgtations humides. La psych s'inclinait lgrement +dans son cadre de plantes bulbeuses aux formes souples, termines par +des corolles closes, et, dans ce cadre, la glace avait la fracheur +de l'eau. Une peau d'ours blanc s'allongeait, au pied du lit. + +--Toi! toi!... C'est toi!... + +Elle ne pouvait dire autre chose. + +Elle lui voyait des prunelles luisantes et lourdes de dsir, et, +tandis qu'elle le regardait, un nuage s'paississait sur ses yeux, le +feu subtil de son sang, la brlure de ses reins, le souffle chaud de +sa poitrine, l'ardeur fumeuse de son front lui vinrent ensemble +la bouche, et elle appuya longuement sur les lvres de son amant un +baiser rempli de toutes ces flammes et frais comme une fleur dans la +rose. + +Ils se demandaient l'un l'autre vingt choses la fois et +entremlaient leurs questions. + +--Est-ce que tu t'ennuyais loin de moi, Robert? + +--Alors, tu dbutes la Comdie? + +--Est-ce que c'est joli, La Haye? + +--Oui, une petite ville paisible. Des maisons rouges, grises, jaunes, +avec des pignons en escalier, des volets verts, des graniums aux +fentres. + +--Qu'est-ce que tu faisais l dedans? + +--Pas grand'chose... Je faisais le tour du Vyver. + +--Tu n'allais pas avec des femmes, au moins? + +--Ah! ma foi, non... Comme tu es jolie, ma chrie! Tu es gurie +maintenant? + +--Oui, oui, je suis gurie. + +Et, tout coup suppliante: + +--Robert, je t'aime. Ne me quitte pas. Si tu me quittais, bien sr +que je n'en prendrais pas un autre. Et qu'est-ce que je deviendrais? +Tu sais que je ne peux pas me passer d'amour. + +Il lui rpondit brusquement, d'un ton rude, qu'il ne l'aimait que +trop, qu'il ne pensait qu' elle. + +--J'en deviens stupide! + +Cette rudesse la ravit et la rassura mieux que n'et fait la molle +douceur des serments et des promesses. Elle sourit et commena se +dshabiller gnreusement. + +--Quand dbutes-tu la Comdie? + +--Ce mois-ci. + +Elle ouvrit son petit sac et en tira, avec sa poudre de riz, son +bulletin de rptition, qu'elle tendit Robert. Ce qu'elle ne +se lassait pas d'admirer dans ce papier, c'tait qu'il portait +l'en-tte de la Comdie, avec la date lointaine, auguste, de la +fondation. + +--Tu vois. Je dbute dans Agns de _l'cole des Femmes_. + +--C'est un joli rle. + +--Je te crois! + +Et, en se dshabillant, des vers lui venaient aux lvres, et elle +les murmurait: + + Moi, j'ai bless quelqu'un? fis-je tout tonne. + Oui, dit-elle, bless; mais bless tout de bon; + Et c'est l'homme qu'hier vous vtes du balcon. + Las! qui pourrait, lui dis-je, en avoir t cause? + Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose?... + +Tu vois, je n'ai pas maigri... + + Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal, + Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal... + +J'ai plutt engraiss, mais pas trop. + + H, mon Dieu! ma surprise est, fis-je, sans seconde; + Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde? + +Il coutait ces vers avec plaisir. S'il n'avait pas beaucoup plus +de lettres antiques ni de tradition franaise que ses jeunes +contemporains, il avait plus de got et des curiosits plus vives. +Et, comme tous les Franais, il aimait Molire, le comprenait, le +sentait profondment. + +--C'est dlicieux, dit-il. Maintenant viens. + +Elle laissa couler sa chemise avec une grce tranquille et +bienfaisante. Mais, parce qu'elle voulait se faire dsirer, et pour +l'amour de la comdie, elle commena le rcit d'Agns: + + J'tais sur le balcon travailler au frais, + Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprs + Un jeune homme bien fait qui, rencontrant ma vue... + +Il l'appela, l'attira lui. Elle lui glissa des bras, et, +s'approchant de la psych, elle continua de rciter et de jouer +devant la glace: + + D'une humble rvrence aussitt me salue. + +Elle flchit le genou, une premire fois lgrement, ensuite un +peu plus bas, puis, la jambe gauche en avant, et rejetant la jambe +droite en arrire, elle salua profondment: + + Moi, pour ne point manquer la civilit, + Je fis la rvrence aussi de mon ct... + +Il l'appela, plus pressant. Mais elle fit une seconde rvrence, +dont elle marqua les temps avec une amusante prcision. Et elle ne +s'arrta plus de rciter ni de faire des rvrences aux endroits +o le texte et la tradition les indiquent. + + Soudain il me refait une autre rvrence; + Moi, j'en refais de mme une autre en diligence; + Et lui, d'une troisime aussitt repartant, + D'une troisime aussi j'y repars l'instant... + +Elle excutait tous les jeux de scne srieusement, avec +conscience et le soin de bien faire. Ses attitudes, dont quelques-unes +dconcertaient parce qu'il et fallu une jupe pour les expliquer, +taient presque toutes jolies et toutes intressantes, en ce +qu'elles accusaient dans un corps jeune des muscles fermes sous +leur molle enveloppe, et rvlaient, chaque mouvement, des +correspondances et des harmonies qu'on n'observe pas d'ordinaire. + +En revtant sa nudit de la biensance des attitudes et de +l'ingnuit des expressions, elle ralisait par fortune et +caprice un joyau d'art, une allgorie de l'Innocence dans le got +d'Allegrain ou de Clodion. Et, dans cette figurine anime rsonnait +avec une puret dlicieuse le grand vers comique. Robert, charm +malgr lui, la laissa aller jusqu'au bout. Ce qui l'amusait surtout, +c'tait que la chose la plus publique de toutes, une scne de +thtre, lui ft offerte ainsi d'une faon prive et secrte. +Et, en observant les faons crmonieuses de cette fille toute nue, +il se donnait aussi le plaisir philosophique de dcouvrir avec quoi +l'on fait de la dignit dans les meilleures compagnies. + + Il passe, vient, repasse et toujours de plus belle + Me fait chaque fois rvrence nouvelle; + Et moi, qui tous ses tours fixement regardais, + Nouvelle rvrence aussi je lui rendais... + +Cependant elle admirait dans la glace ses seins frachement clos, +sa taille agile, ses bras un peu minces, ronds et fusels, ses jambes +fines, ses beaux genoux polis, et, voyant tout cela servir au bel +art de la comdie, elle s'animait, s'exaltait; une lgre rougeur, +comme un fard, colorait ses joues. + + Tant que si sur ce point la nuit ne ft venue, + Toujours comme cela je me serais tenue, + Ne voulant point cder, ni recevoir l'ennui + Qu'il me pt estimer moins civile que lui... + +Il lui cria, du lit, o il tait accoud: + +--Maintenant, viens! + +Alors, tout anime et empourpre: + +--Et moi, tu crois donc que je ne t'aime pas!... + +Elle se jeta au ct de son ami. Abandonne et souple, elle +renversa la tte, offrant aux baisers ses yeux voils de cils +ombreux et sa bouche entr'ouverte o luisait un humide clair. + +Tout coup elle se dressa sur ses genoux. Ses prunelles fixes +taient pleines d'une horreur indicible. De sa gorge sortit un cri +rauque, suivi d'une plainte douce et longue comme un son d'orgue. Elle +montra du doigt, en dtournant la tte, la fourrure blanche tendue +au pied du lit. + +--L! l!... Il est couch en chien de fusil, la tte troue... +Il me regarde en riant avec du sang au coin de la bouche... + +Ses yeux, grands ouverts, roulrent tout blancs. Son corps se tendit +en arc, et quand il eut repris sa souplesse, elle tomba comme morte. + +Il lui mouilla les tempes d'eau froide et la ranima. D'une voix +enfantine, elle se plaignit d'tre brise toutes les jointures. +Sentant une brlure au creux de ses mains, elle regarda et vit que la +paume tait coupe et saignait. + +Elle dit: + +--C'est mes ongles qui sont entrs dans ma main. Ils sont pleins de +sang, mes ongles, vois! + +Elle le remercia tendrement des soins qu'il lui avait donns, et +s'excusa avec douceur de lui causer tous ces ennuis. + +--C'est pas pour a que tu tais venu, hein? + +Elle essaya de sourire et regarda autour d'elle. + +--C'est joli, ici. + +Son regard rencontra le bulletin de rptition ouvert sur la table +de nuit, et elle soupira: + +--Qu'est-ce que a fait que je sois une grande artiste, si je ne suis +pas heureuse? + +Sans le savoir, elle rptait mot pour mot ce que Chevalier avait +dit quand elle l'avait repouss. + +Puis, soulevant sa tte encore lourde au-dessus de l'oreiller qu'elle +avait creus, elle tourna vers son amant ses yeux tristes et lui dit +avec rsignation: + +--Nous nous aimions bien, nous deux. C'est fini. Nous ne serons plus +jamais l'un l'autre, plus jamais... Il ne veut pas! + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire comique, by Anatole France + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE *** + +***** This file should be named 17345-8.txt or 17345-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/3/4/17345/ + +Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire comique + +Author: Anatole France + +Release Date: December 18, 2005 [EBook #17345] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +Character set for HTML: UTF-8 + + +</pre> + + + + +<h1>ANATOLE FRANCE</h1> + +<h4>DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</h4> + +<h1>HISTOIRE COMIQUE</h1> + + + +<p>QUATORZIÈME ÉDITION</p> + +<p>PARIS</p> + +<p>CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p> + +<p>3, RUE AUBER, 3</p> + +<p>CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p> + +<h2>DU MÊME AUTEUR</h2> + +<p>Format grand in-18.</p> +<table summary="oeuvres"> +<tr><td valign="top" width="60%"> BALTHASAR </td> <td> 1 vol.</td></tr> +<tr><td>LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD (<i>Ouvrage couronné</i></td><td></td></tr> +<tr><td><i>par l'Académie française</i>) </td> <td> 1 —</td></tr> + +<tr><td>L'ÉTUI DE NACRE </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>LE JARDIN D'ÉPICURE </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>JOCASTE ET LE CHAT MAIGRE </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>LE LIVRE DE MON AMI </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>LE LYS ROUGE </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>LE PUITS DE SAINTE-CLAIRE </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>THAÏS </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>LA VIE LITTÉRAIRE </td> <td> 4 —</td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td>HISTOIRE CONTEMPORAINE</td></tr> + +<tr><td>I.—L'ORME DU MAIL </td> <td> 1 vol.</td></tr> +<tr><td>II.—LE MANNEQUIN D'OSIER </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>III.—L'ANNEAU D'AMÉTHYSTE </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td>IV.—MONSIEUR BERGERET À PARIS </td> <td> 1 —</td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td>ÉDITION ILLUSTRÉE</td></tr> +<tr><td>CLIO (<i>Illustrations en couleurs de Mucha</i>) </td> <td> 1 vol.</td></tr> +</table> + + +<h1>HISTOIRE COMIQUE</h1> + + + + +<h2>I</h2> + + +<p>C'était dans une loge d'actrice, à l'Odéon. +Sous la lampe électrique, Félicie Nanteuil, +la tête poudrée, du bleu aux paupières, du +rouge aux joues et aux oreilles, du blanc +au cou et aux épaules, donnait le pied à +madame Michon, l'habilleuse, qui lui mettait +de petits souliers noirs à talons rouges. +Le docteur Trublet, médecin du théâtre et +ami des actrices, appuyait sur un coussin +du divan son crâne chauve, et, les mains +jointes sur le ventre, croisait ses jambes +courtes. Il interrogeait:</p> + +<p>—Quoi encore, ma chère enfant?</p> + +<p>—Est-ce que je sais!... Des étouffements... +des vertiges... Tout d'un coup, une angoisse +comme si j'allais mourir. C'est même ça le +plus pénible.</p> + +<p>—Êtes-vous prise quelquefois d'une soudaine +envie de rire ou de pleurer, sans cause +apparente, sans raison?</p> + +<p>—Ça, je ne peux pas vous dire, parce +que, dans la vie, on a tant de raisons de +rire ou de pleurer!...</p> + +<p>—Êtes-vous sujette à des éblouissements?</p> + +<p>—Non... Mais imaginez-vous, docteur, +que je crois voir, la nuit, sous les meubles, +un chat qui me regarde avec des yeux de +braise.</p> + +<p>—Tâchez de ne plus rêver de chat, dit +madame Michon; parce que c'est mauvais +signe... Voir un chat, ça annonce trahison +par des amis et perfidie de femme.</p> + +<p>—Mais ce n'est pas en rêvant que je vois +un chat! C'est tout éveillée.</p> + +<p>Trublet, qui n'était de service à l'Odéon +qu'une fois par mois, y venait en voisin +presque tous les soirs. Il aimait les comédiennes, +prenait plaisir à causer avec elles, +leur donnait des conseils et jouissait de leur +confiance avec délicatesse. Il promit à Félicie +de lui faire tout de suite une ordonnance:</p> + +<p>—Ma chère enfant, nous soignerons l'estomac +et vous ne verrez plus de chats sous +les meubles.</p> + +<p>Madame Michon rectifiait le corset. Et le +docteur, subitement assombri, la regardait +qui tirait sur les lacets.</p> + +<p>—Ne froncez pas le sourcil, docteur, dit +Félicie, je ne me serre jamais. Avec la taille +que j'ai, ce serait vraiment bête de ma part.</p> + +<p>Elle ajouta, pensant à sa meilleure camarade +du théâtre:</p> + +<p>—C'est bon pour Fagette, qui n'a ni +épaules ni hanches... Elle est toute droite... +Michon, tu peux gagner encore un peu... Je +sais que vous êtes l'ennemi des corsets, +docteur. Je ne peux pourtant pas m'habiller +comme les femmes esthètes, avec des langes... +Venez passer votre main, vous verrez que je +ne me serre pas trop.</p> + +<p>Il se défendit d'être l'ennemi des corsets, +ne condamnant que les corsets trop serrés. +Il déplora que les femmes n'eussent aucun +sens de l'harmonie des lignes et qu'elles +attachassent à la finesse de la taille une +idée de grâce et de beauté, sans comprendre +que cette beauté consistait tout entière dans +les molles inflexions par lesquelles le corps, +après avoir fourni le superbe épanouissement +de la poitrine, s'amincit lentement au-dessous +du thorax pour se magnifier ensuite dans +l'ample et tranquille évasement des flancs.</p> + +<p>—La taille, dit-il, la taille, puisqu'il +faut employer ce mot affreux, doit être un +passage lent, insensible, et doux entre les +deux gloires de la femme, sa poitrine et son +ventre. Et vous l'étranglez stupidement, +vous vous défoncez le thorax, qui entraîne +les seins dans sa ruine, vous vous aplatissez +les fausses côtes, vous vous creusez un horrible +sillon au-dessus du nombril. Les négresses, +qui se taillent les dents en pointe +et qui se fendent les lèvres pour y introduire +un disque de bois, se défigurent avec +moins de barbarie. Car, enfin, on conçoit +qu'il reste encore de la splendeur féminine à +une créature qui s'est passé un anneau dans +les cartilages du nez et dont la lèvre est +distendue par une rondelle d'acajou grande +comme ce pot de pommade. Mais la dévastation +est entière quand la femme exerce ses +ravages dans le centre sacré de son empire.</p> + +<p>Insistant sur un sujet qui lui tenait à +cœur, il reprit une à une les déformations +du squelette et des muscles causées par le +corset, et fit des descriptions imagées et +précises, des peintures lugubres et bouffonnes. +Nanteuil riait en l'écoutant. Elle +riait parce que, étant femme, elle avait du +penchant à rire des laideurs et des misères +physiques, parce que, rapportant tout à son +petit monde d'artistes, chaque difformité +décrite par le docteur lui rappelait une +camarade du théâtre et s'imprimait dans +son esprit en caricature, et parce que, se +sachant bien faite, elle se réjouissait de son +jeune corps, en se représentant toutes ces +disgrâces de la chair. Riant d'un rire clair, +elle allait par la loge vers le docteur, entraînant +madame Michon, qui tenait les lacets +comme des rênes, avec un air de sorcière +emportée au sabbat.</p> + +<p>—Restez donc tranquille! fit-elle.</p> + +<p>Et elle objecta que les femmes de la campagne, +qui ne mettaient pas de corset, +étaient encore plus abîmées que les femmes +de la ville.</p> + +<p>Le docteur reprocha amèrement aux civilisations +occidentales leur mépris et leur +ignorance de la beauté vivante.</p> + +<p>Trublet, né dans l'ombre des tours de +Saint-Sulpice, était allé, jeune, exercer la +médecine au Caire. Il en avait rapporté un +peu d'argent, une maladie de foie et la connaissance +des mœurs diverses des hommes. +En son âge mûr, de retour au pays natal, +il ne quittait plus guère sa vieille rue de +Seine et prenait grand plaisir à vivre, un +peu triste seulement de voir ses contemporains +si malhabiles à se reconnaître dans +le déplorable malentendu qui, voilà dix-huit +siècles, brouilla l'humanité avec la +nature.</p> + +<p>On frappa; une voix de femme cria du +couloir:</p> + +<p>—C'est moi!</p> + +<p>Félicie, tandis qu'elle passait sa jupe rose, +pria le docteur d'ouvrir la porte. Madame +Doulce entra, pesante, laissant à l'abandon +son corps massif, qu'elle avait su longtemps +rassembler sur la scène, et tendre à la +dignité des mères nobles.</p> + +<p>—Bonjour, mignonne. Bonjour, docteur... +Tu sais, Félicie, je ne suis pas complimenteuse. +Eh bien! je t'ai vue avant-hier et je +t'assure que dans le «deux» de <i>la Mère +confidente</i> tu fais des choses très bien et qui +ne sont pas faciles.</p> + +<p>Nanteuil sourit des yeux, et, comme il +arrive toujours quand on reçoit un compliment, +elle en attendit un autre.</p> + +<p>Madame Doulce, invitée par le silence de +Nanteuil, murmura de nouvelles louanges:</p> + +<p>—... des choses excellentes, des choses +personnelles.</p> + +<p>—Vous trouvez, madame Doulce? Tant +mieux! parce que je ne sens pas bien ce +rôle-là. Et puis la grande Perrin m'ôte tous +mes moyens. C'est vrai! quand je m'assois +sur les genoux de cette femme-là, ça me +fait un effet... Vous ne savez pas toutes les +horreurs qu'elle me dit à l'oreille pendant +que nous sommes en scène. Elle est enragée... +Je comprends tout, mais il y a des +choses qui me dégoûtent... Michon, est-ce +que le corsage ne fronce pas dans le dos, à +droite?</p> + +<p>—Ma chère enfant, s'écria Trublet avec +enthousiasme, vous venez de prononcer une +parole admirable.</p> + +<p>—Laquelle? demanda simplement Nanteuil.</p> + +<p>—Vous avez dit: «Je comprends tout, +mais il y a des choses qui me dégoûtent.» +Vous comprenez tout; les actions et les pensées +des hommes vous apparaissent comme +des cas particuliers de la mécanique universelle, +vous n'en concevez ni colère ni haine. +Mais il y a des choses qui vous dégoûtent; +vous avez de la délicatesse, et il est bien +vrai que la morale est affaire de goût. Mon +enfant, je voudrais qu'on pensât aussi sainement +que vous à l'Académie des Sciences +morales. Oui, vous avez raison. Les instincts +que vous attribuez à votre camarade, il est +aussi vain de les lui reprocher que de reprocher +à l'acide lactique d'être un acide à fonctions +mixtes.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites?</p> + +<p>—Je dis que nous ne pouvons plus louer +ni blâmer aucune pensée, aucune action +humaine, une fois que la nécessité de ces +actions et de ces pensées nous est démontrée.</p> + +<p>—Alors, vous approuvez les mœurs de +la grande Perrin, vous, un homme décoré! +C'est du propre!</p> + +<p>Le docteur se souleva et dit:</p> + +<p>—Mon enfant, prêtez-moi, je vous prie, +un moment d'attention. Je vais vous faire +un récit instructif:</p> + +<p>»Autrefois, la nature humaine était différente +de ce qu'elle est aujourd'hui. Il y avait +non seulement des hommes et des femmes, +mais aussi des androgynes, c'est-à-dire des +êtres qui réunissaient en eux les deux sexes. +Ces trois sortes d'hommes avaient quatre +bras, quatre jambes et deux visages. Ils +étaient robustes et tournaient rapidement +sur eux-mêmes comme des roues. Leur force +leur inspira l'audace de combattre les dieux +à l'exemple des Géants. Jupiter, ne pouvant +souffrir une telle insolence...</p> + +<p>—Michon, est-ce que la jupe ne traîne +pas trop à gauche? demanda Nanteuil.</p> + +<p>—... résolut, poursuivit le docteur, de +les rendre moins forts et moins hardis. Il +sépara chaque homme en deux, de manière +qu'il n'eut plus que deux bras, deux +jambes et une tête, et la race humaine fut +dès lors ce qu'elle est aujourd'hui. Chacun +de nous n'est donc qu'une moitié d'homme +qui a été séparée de son tout comme on +divise une sole en deux parts. Ces moitiés +cherchent toujours leurs moitiés. L'amour +que nous avons les uns pour les autres n'est +que la force qui nous pousse à réunir nos +deux moitiés pour nous rétablir dans notre +ancienne perfection. Les hommes qui proviennent +de la séparation des androgynes +aiment les femmes; les femmes qui ont +cette même origine aiment les hommes. Mais +les femmes qui proviennent de la séparation +des femmes primitives n'accordent pas grande +attention aux hommes et sont portées vers +les femmes. Ne soyez donc plus surprise +quand vous voyez...</p> + +<p>—C'est vous, docteur, qui avez imaginé +cette histoire-là? demanda Nanteuil, en +piquant une rose à son corsage.</p> + +<p>Le docteur se défendit avec force d'en +avoir rien inventé. Au contraire, il en avait, +disait-il, retranché une partie.</p> + +<p>—Tant mieux! s'écria Nanteuil. Parce +que je vais vous dire: Celui qui a trouvé +ça n'est pas malin.</p> + +<p>—Il est mort, dit Trublet.</p> + +<p>Nanteuil exprima de nouveau le dégoût +que lui inspirait sa partenaire; mais madame +Doulce, qui était prudente et déjeunait quelquefois +chez Jeanne Perrin, détourna la +conversation.</p> + +<p>—Enfin, mignonne, tu le tiens, le rôle +d'Angélique. Seulement, rappelle-toi ce que +je t'ai dit: il faut garder le geste un peu +étroit, la taille un peu raide. C'est le secret +des ingénues. Défie-toi de ta jolie souplesse +naturelle. Les jeunes filles du répertoire doivent +être un rien poupée. C'est de style. Le +costume le veut. Vois-tu, Félicie, ce que tu +dois observer avant tout, quand tu joues +dans <i>la Mère confidente</i>, qui est une délicieuse +pièce...</p> + +<p>Félicie l'interrompit:</p> + +<p>—Moi, vous savez, pourvu que j'aie un +bon rôle, la pièce, je m'en fiche. Et puis, je +n'aime pas bien Marivaux... Vous riez, docteur? +Est-ce que j'ai fait une gaffe? Ce n'est +pas de Marivaux, <i>la Mère confidente</i>?</p> + +<p>—Mais si!</p> + +<p>—Alors!... Vous cherchez toujours à +m'embrouiller... Je disais que cette Angélique +m'agace. Je voudrais quelque chose +de plus étoffé, de plus en dehors... Ce soir, +surtout, ce rôle m'horripile.</p> + +<p>—C'est une raison de croire que tu le +joueras très bien, ma mignonne, dit madame +Doulce.</p> + +<p>Et elle professa:</p> + +<p>—Nous n'entrons jamais mieux dans nos +rôles que lorsque nous y entrons de force et +malgré nous. Je pourrais vous en citer de +nombreux exemples. Et moi-même, dans <i>la +Vivandière d'Austerlitz</i>, j'ai étonné la salle entière +par l'accent de ma gaieté, au moment où +l'on venait de m'annoncer que mon pauvre +Doulce, si grand artiste et si bon mari, avait +été foudroyé d'apoplexie, à l'orchestre de +l'Opéra, en saisissant son cornet à piston.</p> + +<p>—Pourquoi veut-on absolument que je +ne sois qu'une ingénue? demanda Nanteuil, +qui voulait être aussi une amoureuse, une +grande coquette et jouer tous les rôles.</p> + +<p>—Et cela se comprend, poursuivit obstinément +madame Doulce. L'art de la +comédie est un art d'imitation. Or, ce qu'on +n'éprouve pas, on l'imite d'autant mieux.</p> + +<p>—Ne vous faites pas d'illusions, mon +enfant, dit le docteur à Félicie. Quand on +est une ingénue, on le reste à jamais. On +naît Angélique ou Dorine, Célimène ou madame +Pernelle. Au théâtre, les unes ont +toujours vingt ans, les autres toujours +trente, les autres toujours soixante... Vous, +mademoiselle Nanteuil, vous aurez toujours +dix-huit ans et vous serez toujours une +ingénue.</p> + +<p>—Je suis très contente de mon emploi, +répondit Nanteuil, mais vous ne pouvez pas +exiger que j'interprète avec le même plaisir +toutes les ingénues. Il y a un rôle, par +exemple, que je voudrais bien jouer! C'est +Agnès de <i>l'École des femmes</i>.</p> + +<p>Au seul nom d'Agnès! le docteur, ravi, +murmura dans ses coussins:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?</p> + </div> </div> + +<p>—Agnès, voilà un beau rôle! s'écria Nanteuil. +Je l'ai demandé à Pradel.</p> + +<p>Pradel, directeur du théâtre, était un +ancien comédien, avisé et bonhomme, dépouillé +d'illusions et ne nourrissant point de +trop hautes espérances. Il aimait la paix, +les livres et les femmes. Nanteuil n'avait +qu'à se louer de Pradel et elle parlait de +lui sans malveillance, avec une honnête +liberté.</p> + +<p>—Il a été ignoble, il a été dégoûtant, +infect, dit-elle; il m'a refusé le rôle d'Agnès +pour le donner à Falempin. Il faut dire +aussi que je ne lui avais pas demandé +comme il fallait. Tandis que Falempin, elle +sait la manière, elle! je vous en réponds. +Mais ça m'est égal: si Pradel ne me laisse +pas jouer Agnès, je l'envoie promener, lui +et son sale guignol!</p> + +<p>Madame Doulce continua de prodiguer ses +enseignements inécoutés. Comédienne de +mérite, mais vieillie, usée, jamais plus engagée, +elle donnait des conseils aux débutantes, +leur écrivait leurs lettres, et gagnait +ainsi l'unique repas qu'elle faisait presque +chaque jour, le matin ou le soir.</p> + +<p>Félicie, tandis que madame Michon lui +nouait un velours noir autour du cou, interrogea +Trublet:</p> + +<p>—Docteur, vous dites que mes vertiges +viennent de l'estomac: vous êtes sûr?</p> + +<p>Avant que Trublet eût pu répondre, madame +Doulce s'écria que les vertiges venaient +toujours de l'estomac, et qu'elle avait au sien, +deux ou trois heures après les repas, des +gonflements douloureux. Puis, elle demanda +un remède au docteur.</p> + +<p>Cependant Félicie réfléchissait, car elle +était capable de réflexion. Tout à coup:</p> + +<p>—Docteur, je voudrais vous faire une +question que vous trouverez peut-être drôle... +mais je voudrais bien savoir si, de connaître +tout ce qu'il y a dans le corps, d'avoir vu +toutes les affaires que nous avons au +dedans de nous, ça ne vous gêne pas, des +moments, avec les femmes. Il me semble +que, d'avoir l'idée de tout ça, ça devrait vous +dégoûter.</p> + +<p>Trublet, du fond de ses coussins, envoya +un baiser à Félicie:</p> + +<p>—Ma chère enfant, il n'y a pas de plus +fin, de plus riche, de plus beau tissu que +la peau d'une jolie femme. C'est ce que je +me disais à l'instant, en contemplant votre +nuque, et vous concevez aisément que, sous +cette impression...</p> + +<p>Elle lui fit une grimace de guenon dédaigneuse.</p> + +<p>—Croyez-vous que c'est spirituel, de +répondre par des imbécillités à une question +sérieuse?</p> + +<p>—Eh bien, mademoiselle, puisque vous +le voulez, je vais vous faire une réponse instructive. +Il y a vingt ans, nous avions à +l'hôpital Saint-Joseph, dans la salle d'autopsie, +une vieux surveillant ivrogne, le père +Rousseau, qui, tous les jours, à onze heures +du matin, déjeunait au bord de la table sur +laquelle le cadavre était étendu. Il déjeunait +parce qu'il avait faim. Ceux qui ont faim, +rien ne les empêche de manger, dès qu'ils +ont de quoi. Seulement, le père Rousseau +disait: «Je ne sais pas si c'est l'air de la +salle qui le veut, mais je ne peux rien +manger que de frais et d'appétissant.»</p> + +<p>—Je comprends, dit Félicie. Il vous faut +des petites bouquetières... C'est défendu, +vous savez... Mais vous êtes là assis comme +un Turc, et vous ne m'avez pas écrit mon +ordonnance.</p> + +<p>Elle l'interrogea du regard.</p> + +<p>—L'estomac, où est-ce au juste?</p> + +<p>La porte était restée entr'ouverte. Un +jeune homme très joli, très élégant, la +poussa, et, après avoir fait deux pas dans +la loge, demanda gentiment s'il pouvait +entrer.</p> + +<p>—Vous, dit Nanteuil.</p> + +<p>Et elle lui tendit la main, qu'il baisa avec +plaisir, correction et fatuité.</p> + +<p>Il traita madame Doulce sans égards particuliers, +et demanda:</p> + +<p>—Comment vous portez-vous, docteur +Socrate?</p> + +<p>C'est ainsi qu'on appelait parfois Trublet, à +cause de sa face camuse et de sa parole subtile.</p> + +<p>Trublet, lui désignant Nanteuil:</p> + +<p>—Monsieur de Ligny, voici une jeune +personne qui ne sait pas précisément si elle +a un estomac. La question est grave. Nous +lui conseillons de s'en rapporter, pour la +réponse, à la petite fille qui mangeait trop +de confitures. Sa maman lui disait: «Tu te +feras mal à l'estomac.» Et elle répondit: +«C'est les dames qui ont des estomacs; les +petites filles n'en n'ont pas.»</p> + +<p>—Mon Dieu! que vous êtes bête, docteur! +s'écria Nanteuil.</p> + +<p>—Puissiez-vous dire vrai, mademoiselle. +La bêtise, c'est l'aptitude au bonheur. C'est +le souverain contentement. C'est le premier +des biens dans une société policée.</p> + +<p>—Vous êtes paradoxal, mon cher docteur, +observa M. de Ligny. Mais je vous accorde +qu'il vaut mieux être bête comme tout le +monde que d'avoir de l'esprit comme +personne.</p> + +<p>—C'est vrai, ce qu'il dit là, Robert! s'écria +Nanteuil, sincère et pénétrée.</p> + +<p>Et elle ajouta, d'un ton méditatif:</p> + +<p>—Il y a au moins une chose certaine, +docteur. C'est que la bêtise empêche souvent +de faire des bêtises. Je l'ai remarqué bien +des fois. Hommes ou femmes, ce ne sont pas +les plus bêtes qui agissent le plus bêtement. +Ainsi, il y a des femmes intelligentes qui +sont stupides avec les hommes.</p> + +<p>—Vous voulez dire celles qui ne peuvent +pas s'en passer.</p> + +<p>—On ne peut rien te cacher, mon petit +Socrate.</p> + +<p>—Ah! soupira la grande Doulce, quelle +terrible servitude! Toute femme qui ne +domine pas ses sens est perdue pour l'art.</p> + +<p>Nanteuil haussa ses jolies épaules, encore +un peu pointues de jeunesse:</p> + +<p>—Oh! oh! la grande aïeule, n'essayez +donc pas d'abrutir la petite classe. En voilà, +des idées! De votre temps, est-ce que les +comédiennes dominaient leurs... comment +avez-vous dit ça? Allons donc! elles les +dominaient pas du tout.</p> + +<p>S'apercevant que Nanteuil devenait orageuse, +la grande Doulce se retira avec prudence +et dignité. Et, dans le couloir, elle fit +encore une recommandation:</p> + +<p>—Ma mignonne, souviens-toi de jouer +Angélique en bouton de rose. Le rôle l'exige.</p> + +<p>Mais Nanteuil, agacée, ne l'écoutait pas.</p> + +<p>—C'est vrai, dit-elle en s'asseyant devant +sa toilette, elle me fait bouillir, la vieille +Doulce, avec sa morale! Elle croit qu'on a +oublié ses histoires? Elle se trompe. Madame +Ravaud les raconte six fois par semaine. +Tout le monde sait qu'elle avait réduit son +musicien de mari à un tel état d'épuisement +qu'un soir il tomba dans son cornet à piston. +Et ses amants, des hommes superbes, demandez +à Michon, en moins de deux ans elle +en faisait des souffles, des ombres. Voilà +comment elle les dominait, ses... Et si on +était venu lui dire qu'elle était perdue pour +l'art!...</p> + +<p>Le docteur Trublet tendit vers Nanteuil, +comme pour l'arrêter, ses deux mains +ouvertes:</p> + +<p>—Ne vous indignez pas, mon enfant. +Madame Doulce est sincère. Elle aimait les +hommes, maintenant elle aime Dieu. On +aime ce qu'on peut, comme on peut et avec +ce qu'on a. Elle est devenue chaste et pieuse +à l'âge congruent. Elle observe toutes les +pratiques de la religion: elle va à la messe +les dimanches et fêtes, elle...</p> + +<p>—Eh bien! elle a raison d'aller à la +messe, déclara Nanteuil. Michon, allume-moi +une bougie pour chauffer mon rouge. Il faut +que je me refasse les lèvres... Certainement, +elle a raison d'aller à la messe. Mais la +religion ne défend pas d'avoir un amant.</p> + +<p>—Vous croyez? demanda le docteur.</p> + +<p>—Ah! je connais ma religion mieux que +vous, bien sûr!</p> + +<p>Une cloche lugubre sonna, et la voix lamentable +de l'avertisseur monta dans les +couloirs:</p> + +<p>—La petite pièce est terminée!...</p> + +<p>Nanteuil se leva et passa à son poignet +un ruban de velours avec un médaillon +d'acier.</p> + +<p>Agenouillée, madame Michon arrangeait +les trois plis Watteau de la robe rose et, la +bouche pleine d'épingles, d'un coin de lèvres +exprimait cette maxime:</p> + +<p>—Ce qu'il y a de bon quand on est vieille, +c'est que les hommes ne peuvent plus vous +faire souffrir.</p> + +<p>Robert de Ligny tira de son étui une +cigarette:</p> + +<p>—Vous permettez?...</p> + +<p>Et il s'approcha de la bougie allumée sur +la toilette.</p> + +<p>Nanteuil, qui ne le quittait pas des yeux, +vit, sous les moustaches ardentes et légères +comme des flammes, les lèvres empourprées +par la lumière aspirer et puis souffler la +fumée. Elle en sentit une petite chaleur aux +oreilles. Feignant de chercher ses bijoux, +elle effleura de sa bouche le cou de Ligny et +lui murmura:</p> + +<p>—Attends-moi après le spectacle, dans +un fiacre, au coin de la rue de Tournon.</p> + +<p>A ce moment un bruit de voix et de pas +monta du corridor. Les acteurs de la petite +pièce regagnaient leurs loges.</p> + +<p>—Docteur, passez-moi votre journal.</p> + +<p>—Il est bien ennuyeux, mademoiselle.</p> + +<p>—Passez-le-moi tout de même.</p> + +<p>Elle le prit et le tint en abat-jour au-dessus +de sa tête.</p> + +<p>—La lumière me fait mal aux yeux.</p> + +<p>Il était vrai que, parfois, une clarté trop +vive lui donnait la migraine. Mais elle venait +de se regarder dans la glace. Les paupières +bleues, les cils enduits d'une pâte noire, les +joues peintes, les lèvres dessinées au rouge +en petit cœur, elle se trouvait un air de +morte fardée avec des yeux de verre, et ne +voulait pas que Ligny la vît ainsi.</p> + +<p>Tandis qu'elle tenait son visage dans l'ombre, +un grand maigre garçon entra dans la +loge en se dandinant. Ses yeux sombres se +creusaient au-dessus d'un nez en bec de corbeau; +sa bouche riait d'un rire immobile; +à son long cou, la pomme d'Adam faisait +une grande ombre sur son rabat. Il était +costumé en huissier du répertoire.</p> + +<p>—C'est vous, Chevalier? Bonjour, mon +ami, dit gaiement le docteur Trublet, qui +aimait les cabots, préférait les mauvais et +avait un goût spécial pour Chevalier.</p> + +<p>—Tout le monde, alors! s'écria Nanteuil. +Ce n'est plus une loge, c'est un moulin.</p> + +<p>—Mes compliments tout de même à la +meunière, dit Chevalier. Figurez-vous qu'il +y a dans la salle un tas d'idiots. Vous ne le +croiriez pas? ils m'ont emboîté.</p> + +<p>—Ce n'est pas une raison pour entrer +sans frapper, répondit Nanteuil, hargneuse.</p> + +<p>Le docteur fit remarquer que M. de Ligny +avait laissé la porte ouverte. Alors Nanteuil +à Ligny, avec un accent de tendre reproche:</p> + +<p>—Vraiment, vous avez fait cela?... Mais, +quand on est entré, on ferme la porte aux +autres: c'est élémentaire.</p> + +<p>Elle s'enveloppa d'un manteau de flanelle +blanche.</p> + +<p>L'avertisseur appela les artistes en scène.</p> + +<p>Elle prit la main que lui tendit Ligny et, +cherchant des doigts le poignet, elle enfonça +l'ongle à l'endroit où la peau, près des +veines, est tendre. Puis elle disparut dans +le corridor sombre.</p> + + + + +<h2>II</h2> + + +<p>Chevalier, après avoir remis son costume +de ville, s'assit dans une baignoire, à côté +de madame Doulce. Il contemplait Félicie, +menue et lointaine sur la scène. Et, se rappelant +qu'il l'avait tenue entre ses bras dans +sa mansarde de la rue des Martyrs, il pleura +de douleur et de rage.</p> + +<p>Ils s'étaient rencontrés, l'année précédente, +dans une fête donnée sous le patronage du +député Lecureuil, au bénéfice des artistes +pauvres du neuvième arrondissement. Il +avait rôdé autour d'elle, muet, affamé, les +dents longues et les yeux flamboyants. Et, +durant quinze jours, il l'avait poursuivie +sans repos. Elle, froide et tranquille, avait +semblé l'ignorer; puis elle avait cédé tout +d'un coup et si brusquement que, ce jour-là, +en la quittant, radieux et surpris encore, il +lui avait dit une bêtise. Il lui avait dit: +«Moi, qui te croyais en porcelaine!...» +Durant trois mois entiers, il avait goûté des +joies aiguës comme la douleur. Puis Félicie +était devenue fuyante, lointaine, étrangère. +Maintenant, elle ne l'aimait plus. Il en cherchait +la raison sans pouvoir la trouver. Il +souffrait de n'être plus aimé; il souffrait +plus encore d'être jaloux. Sans doute, aux +premières et belles heures de son amour, il +n'avait pas ignoré que Félicie eût un amant, +Girmandel, huissier rue de Provence; et il +en avait été malheureux. Mais, ne le voyant +jamais, il s'en faisait une idée si confuse et +si mal déterminée que sa jalousie se perdait +dans le vague. Félicie lui disait qu'avec Girmandel +elle n'avait jamais pris aucune part +à ce qui se passait, ni même essayé de feindre; +il la croyait. Et c'était pour lui une +vive satisfaction. Elle lui disait encore que +depuis longtemps, depuis des mois, Girmandel +n'était pour elle qu'un ami, et il la +croyait. Enfin, il trompait l'huissier et sentait +agréablement cet avantage. Il avait appris aussi +que Félicie, qui achevait sa seconde +année de Conservatoire, ne s'était pas refusée +à son professeur. Mais la peine qu'il en avait +ressentie était adoucie par la considération +d'un usage auguste et séculaire. Maintenant, +Robert de Ligny lui causait d'intolérables +souffrances. Depuis quelque temps, il le trouvait +sans cesse près d'elle. Qu'elle aimât +Robert, il n'en pouvait douter. Et si parfois +il pensait qu'elle ne s'était pas encore donnée +à cet homme, c'était sans raison et seulement +pour soulager de temps en temps sa souffrance.</p> + +<p>Des applaudissements réguliers éclatèrent +au fond du théâtre et quelques messieurs +de l'orchestre, avec un léger murmure des +lèvres, battirent des mains lentement et sans +bruit. Nanteuil venait de donner sa dernière +réplique à Jeanne Perrin.</p> + +<p>—<i>Brava! brava!</i> Elle est délicieuse, cette +petite, soupira madame Doulce.</p> + +<p>Dans sa jalouse rage, Chevalier fut mauvais +camarade. Il posa un doigt sur son +front:</p> + +<p>—Elle joue avec ça.</p> + +<p>Puis, étendant la main sur son cœur:</p> + +<p>—C'est avec ça qu'il faut jouer.</p> + +<p>—Merci, mon ami, merci! murmura +madame Doulce, reconnaissant dans ces +maximes sa louange manifeste.</p> + +<p>Elle disait, en effet, qu'on ne joue bien +qu'en jouant avec son cœur elle professait +que, pour exprimer fortement une passion, +il faut l'éprouver, et qu'il est nécessaire de +sentir les impressions qu'on doit rendre. +Elle se donnait volontiers en exemple. Reine +tragique, après avoir vidé sur la scène une +coupe de poison, elle avait eu toute la nuit +les entrailles en feu. Elle disait néanmoins: +«L'art dramatique est un art d'imitation, +et l'on imite d'autant mieux un sentiment +qu'on ne l'éprouve pas.» Et, pour illustrer +cette maxime, elle trouvait encore des exemples +dans sa carrière triomphale.</p> + +<p>Elle poussa un long soupir:</p> + +<p>—Cette petite est admirablement douée. +Mais il faut la plaindre: elle vient dans de +mauvais jours. Il n'y a plus de public, plus +de critique, plus de pièces, plus de théâtres, +plus d'artistes. C'est la décadence de l'art.</p> + +<p>Chevalier secoua la tête:</p> + +<p>—Ne la plaignez pas: elle aura tout ce +qu'on peut désirer, le succès, la fortune. +Elle est rosse. La rosserie mène à tout. Tandis +que les gens de cœur n'ont qu'à se +mettre une pierre au cou et à se jeter dans la +rivière. Mais moi aussi, j'irai loin, moi aussi, +je monterai haut. Moi aussi, je serai rosse.</p> + +<p>Il se leva et sortit sans attendre la fin du +spectacle. Il ne remonta pas à la loge de +Félicie, de peur d'y rencontrer Ligny dont +la vue lui était insupportable, et parce que, +de la sorte, il pouvait s'imaginer que Ligny +n'y était pas revenu.</p> + +<p>Éprouvant un malaise physique à s'éloigner +d'elle, il fit cinq ou six tours sous les +galeries éteintes et désertes de l'Odéon, descendit +les degrés dans la nuit et prit la rue +de Médicis. Les cochers sommeillaient sur +leurs sièges, en attendant la fin du spectacle, +et, sur la cime des platanes, la lune courait +dans les nuées. Gardant un reste d'espoir +absurde et doux, cette nuit-là comme les +autres nuits, il allait attendre Félicie chez +sa mère.</p> + + + + +<h2>III</h2> + + +<p>Madame Nanteuil habitait avec sa fille, +au cinquième étage d'une maison du boulevard +Saint-Michel, un petit appartement +dont les fenêtres s'ouvraient sur le jardin +du Luxembourg. Elle reçut Chevalier avec +bienveillance, lui sachant gré d'aimer Félicie +et de n'être pas aimé d'elle, et ignorant, par +principe, qu'il eût été l'amant de sa fille. +Elle le fit asseoir près d'elle, dans la salle à +manger où brûlait dans le poêle un feu de +coke. A la clarté de la lampe, des revolvers +d'ordonnance, des sabres avec la dragonne à +glands d'or, luisaient sur le mur, autour +d'une cuirasse de femme, armée de rondelles +de fer-blanc à l'endroit des seins, pièce d'armure +que, l'hiver précédent, Félicie, encore +élève du Conservatoire, avait portée pour +représenter Jeanne d'Arc chez une duchesse +spirite. Veuve d'officier et mère d'actrice, +madame Nanteuil, de son vrai nom madame +Nanteau, conservait ces trophées.</p> + +<p>—Félicie n'est pas encore rentrée, monsieur +Chevalier. Je ne l'attends pas avant +minuit. Elle est en scène jusqu'à la fin du +spectacle.</p> + +<p>—Je le sais: j'étais de la première pièce. +J'ai quitté le théâtre après le «un» de <i>la +Mère confidente</i>.</p> + +<p>—Oh! monsieur Chevalier, pourquoi +n'êtes-vous pas resté jusqu'à la fin? Ma fille +aurait été bien contente si vous étiez resté. +Quand on joue, on aime à avoir des amis +dans la salle.</p> + +<p>Chevalier répondit d'une façon ambiguë:</p> + +<p>—Oh! les amis, ce n'est pas ce qui +manque.</p> + +<p>—Vous vous trompez, monsieur Chevalier; +les bons amis sont rares. Madame Doulce +était là, sans doute? A-t-elle été contente de +Félicie?</p> + +<p>Et elle ajouta très humblement:</p> + +<p>—Je serais vraiment heureuse qu'elle eût +du succès. Il est si difficile de percer dans +son état, quand on est seule, sans appui, +sans protections! Et elle a bien besoin de +réussir, la pauvre petite!</p> + +<p>Chevalier n'avait pas le cœur à s'apitoyer +sur Félicie. Il dit brusquement, en haussant +les épaules:</p> + +<p>—Ah! ne vous inquiétez donc pas. Elle +réussira. Elle est comédienne dans l'âme. +Elle a le théâtre dans le corps. Elle l'a dans +les jambes.</p> + +<p>Madame Nanteuil sourit paisiblement:</p> + +<p>—La pauvre enfant! Elles ne sont pas +bien grosses, ses jambes. Félicie n'a pas une +mauvaise santé. Mais il ne faut pas qu'elle +se fatigue. Elle a souvent des vertiges, des +migraines.</p> + +<p>La bonne vint mettre sur la table un plat +de charcuterie, une bouteille et des assiettes.</p> + +<p>Cependant Chevalier cherchait dans son +esprit le moyen d'amener à propos une +question qu'il avait sur les lèvres depuis le +bas de l'escalier. Il voulait savoir si Félicie +fréquentait encore Girmandel, dont il n'entendait +plus parler. Nous formons des souhaits +proportionnés à notre état. Maintenant, +dans la misère de son existence, dans la +détresse de son cœur, il désirait ardemment +que Félicie, qui ne l'aimait plus, aimât +Girmandel qu'elle aimait peu, et toute son +espérance était que Girmandel la gardât +pour lui, la prît toute et ne laissât rien +d'elle à Robert de Ligny. L'idée que la jeune +fille était avec Girmandel soulageait sa +jalousie, et il tremblait d'apprendre qu'elle +avait quitté l'huissier.</p> + +<p>Certes, il ne se serait jamais permis d'interroger +une mère sur les amants de sa fille. +Mais on pouvait parler de Girmandel à +madame Nanteuil, qui ne voyait rien que +d'honorable dans ses relations de famille +avec l'officier ministériel, homme riche, +marié et père de deux filles charmantes. Il +fallait seulement, pour amener le nom de +l'huissier dans la conversation, user d'un +artifice. Chevalier en trouva un qui lui parut +ingénieux.</p> + +<p>—A propos, dit-il, j'ai rencontré Girmandel +en voiture.</p> + +<p>Madame Nanteuil ne fit point de réponse.</p> + +<p>—Il passait en fiacre sur le boulevard +Saint-Michel. J'ai bien cru le reconnaître. +Je serais surpris si ce n'était pas lui.</p> + +<p>Madame Nanteuil ne fit point de réponse.</p> + +<p>—Sa barbe blonde, son visage rouge... +Il est très reconnaissable, Girmandel.</p> + +<p>Madame Nanteuil ne fit point de réponse.</p> + +<p>—Vous étiez très liées avec lui, dans le +temps, vous et Félicie. Est-ce que vous le +voyez toujours?</p> + +<p>Madame Nanteuil répondit mollement:</p> + +<p>—Monsieur Girmandel? mais oui, nous +le voyons toujours...</p> + +<p>A cette parole, Chevalier ressentit presque +de la joie. Mais elle l'avait trompé; elle +n'avait pas dit la vérité. Elle avait menti +par amour-propre et pour ne pas révéler +un secret domestique, qu'elle ne jugeait +point à l'honneur de sa maison. Ce qui était +vrai, c'est que, dans l'emportement de son +amour pour Ligny, Félicie avait plaqué Girmandel, +et l'huissier, qui pourtant était +homme du monde, avait cessé net d'éclairer. +Madame Nanteuil, à son âge, avait +repris un amant par amour maternel et +pour que sa fille ne fût pas dans le besoin. +Elle avait renoué sa vieille liaison avec Tony +Meyer, le marchand de tableaux de la rue +de Clichy. Tony Meyer ne remplaçait pas +avantageusement Girmandel: il donnait peu +d'argent. Madame Nanteuil, qui était sage +et savait le prix des choses, n'en murmurait +pas, et elle était récompensée de son dévouement, +car, depuis six semaines qu'elle était +aimée à nouveau, elle rajeunissait.</p> + +<p>Chevalier, qui suivait son idée, demanda:</p> + +<p>—Girmandel, il n'est plus jeune?</p> + +<p>—Il n'est pas vieux, dit madame Nanteuil. +Un homme n'est pas vieux à quarante +ans.</p> + +<p>—Est-ce qu'il n'est pas ramolli?</p> + +<p>—Mais non, répondit madame Nanteuil +avec tranquillité.</p> + +<p>Chevalier, songeur, se tut. Madame Nanteuil +s'assoupit. Puis, tirée de sa somnolence +par la bonne qui apportait la salière et la +carafe, elle demanda:</p> + +<p>—Et vous, monsieur Chevalier, êtes-vous +content?</p> + +<p>Non, il n'était pas content. Les critiques +s'entendaient pour lui casser les reins. Et la +preuve qu'ils étaient coalisés contre lui, +c'est qu'ils disaient tous la même chose: ils +disaient qu'il avait le masque ingrat.</p> + +<p>—Un masque ingrat! s'écriait-il indigné, +ils devraient dire: un masque prédestiné... Je +vais vous expliquer, madame Nanteuil. Je vois +grand: c'est ce qui me fait du tort. Ainsi, +dans <i>la Nuit du 23 octobre</i>, qu'on répète en +ce moment, je fais Florentin: six répliques, +une panne... Mais j'ai grandi le personnage +démesurément. Durville est furieux. Il me +coupe tous mes effets.</p> + +<p>Madame Nanteuil, placide et bienveillante, +trouva de bonnes paroles. Il y avait des obstacles, +mais on finissait par les surmonter. +Sa fille aussi s'était heurtée au mauvais vouloir +de certains critiques.</p> + +<p>—Minuit et demi! dit Chevalier assombri. +Félicie est en retard.</p> + +<p>Madame Nanteuil supposait qu'elle avait +été retenue par madame Doulce.</p> + +<p>—Madame Doulce se charge ordinairement +de la ramener, et vous savez qu'elle +n'est jamais pressée.</p> + +<p>Chevalier se leva et fit mine de s'en aller, +pour montrer qu'il avait de l'usage. Madame +Nanteuil le retint.</p> + +<p>—Restez donc: Félicie ne va pas tarder +à rentrer. Elle sera bien contente de vous +trouver ici. Vous souperez avec elle.</p> + +<p>Madame Nanteuil s'assoupit de nouveau +sur sa chaise. Chevalier, silencieux, attachait +son regard au cartel pendu contre la muraille +et, à mesure que l'aiguille s'avançait +sur le cadran, il sentait une plaie brûlante +s'agrandir dans sa poitrine, et chaque menu +coup du balancier le touchait au vif, aiguillonnait +sa jalousie, en marquant les moments +que Nanteuil passait avec Ligny. Car il était +sûr, maintenant, qu'ils étaient ensemble. +Le silence de la nuit, interrompu seulement +par le bruit sourd des fiacres qui roulaient +sur le boulevard, favorisait les images et +les réflexions qui le torturaient. Il les voyait.</p> + +<p>Réveillée en sursaut par des chants montés +du trottoir, madame Nanteuil confirma la +pensée sur laquelle elle s'était endormie.</p> + +<p>—C'est ce que je dis toujours à Félicie: +on ne doit pas se décourager. Il y a dans la +vie de mauvais jours...</p> + +<p>Chevalier fit signe qu'il y en avait.</p> + +<p>—Mais ceux qui souffrent, dit-il, n'ont +que ce qu'ils méritent. Il ne faut qu'un +moment pour s'ôter tous les ennuis, pas +vrai?</p> + +<p>Elle approuva: certainement il y avait +des chances subites, surtout au théâtre.</p> + +<p>Il reprit d'une voix profonde, intérieure:</p> + + +<p>—Si l'on croit que c'est pour le théâtre +que je me fais du mauvais sang... Le théâtre, +je suis bien sûr de m'y faire une place, +un jour, et belle!... Mais à quoi sert d'être +un grand artiste, si l'on n'est pas heureux? +Il y a des ennuis bêtes qui sont terribles. +Des douleurs qui vous battent les tempes +par petits coups égaux et réguliers comme +le tic tac de cette pendule et qui rendent +fou.</p> + +<p>Il s'arrêta; le regard sombre de ses yeux +creux contemplait la panoplie suspendue au +mur. Puis il reprit:</p> + +<p>—Ces ennuis bêtes, ces douleurs ridicules, +si on les supporte trop longtemps, c'est +qu'on est un lâche.</p> + +<p>Et il tâta l'étui du revolver qu'il portait +constamment dans sa poche.</p> + +<p>Madame Nanteuil l'écoutait, sereine, avec +cette douce volonté de ne rien savoir, qui +était tout son génie dans la vie.</p> + +<p>—Une chose terrible aussi, dit-elle, c'est +la cuisine. Félicie est dégoûtée de tout. On +ne sait que lui faire.</p> + +<p>A partir de ce moment, la conversation +languissante se traîna en paroles détachées, +qui n'avaient que peu de sens. Madame +Nanteuil, la bonne, le feu de coke, la +lampe, l'assiette de charcuterie, dans une +tristesse morne, attendaient Félicie. Une +heure sonna. La souffrance de Chevalier +était maintenant abondante et tranquille. +Il possédait la certitude. Les voitures, +plus rares, roulaient plus sonores sur la +chaussée. Le bruit d'une de ces voitures +s'arrêta devant la maison. Quelques instants +après, il entendit le petit grillotis de la clé +dans la serrure, le choc d'une porte, des pas +légers dans l'antichambre.</p> + +<p>La pendule marquait une heure vingt-trois +minutes. Il fut tout à coup agité de +trouble et d'espérance. C'était elle! Qui sait +ce qu'elle dirait? Peut-être qu'elle expliquerait +ce retard de la façon la plus naturelle.</p> + +<p>Félicie entra dans la salle à manger, les +cheveux en désordre, l'œil brillant, les joues +blanches, les lèvres avivées et froissées, +lasse, indifférente, muette, heureuse, jolie, +ayant l'ait de garder sous son manteau, +qu'elle tenait des deux mains fermé sur elle, +un reste de chaleur et de volupté.</p> + +<p>Sa mère lui dit:</p> + +<p>—Je commençais à être inquiète... Tu ne +te défais pas? Elle répondit:</p> + +<p>—J'ai faim.</p> + +<p>Elle se laissa tomber sur une chaise, +devant la petite table ronde. Rejetant son +manteau sur le dossier, elle découvrit son +buste fin dans sa petite robe noire de pensionnaire, +et, le coude gauche sur la toile +cirée de la table, elle se mit à piquer de sa +fourchette les tranches de saucisson.</p> + +<p>—Est-ce que ça a bien marché ce soir? +demanda madame Nanteuil.</p> + +<p>—Très bien.</p> + +<p>—Tu vois: Chevalier est venu te tenir +compagnie. C'est gentil à lui, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Ah! Chevalier... eh bien! qu'il se +mette à table.</p> + +<p>Et, sans plus répondre aux questions de +sa mère, elle mangeait, avide et charmante, +comme Cérès chez la vieille femme. Puis elle +repoussa son assiette et, renversée sur sa +chaise, les paupières mi-closes, la bouche +entr'ouverte, elle sourit d'un sourire qui +ressemblait à un baiser.</p> + +<p>Madame Nanteuil, ayant pris son vin +chaud, se leva.</p> + +<p>—Vous m'excuserez, monsieur Chevalier: +j'ai mes comptes à mettre à jour.</p> + +<p>Tels étaient les termes par lesquels elle +annonçait ordinairement qu'elle allait se +coucher.</p> + +<p>Resté seul avec Félicie, Chevalier lui dit +violemment:</p> + +<p>—C'est bête! c'est lâche! mais je t'aime +à en devenir fou... Tu entends, Félicie?</p> + +<p>—Pour sûr, que j'entends! Tu n'as pas +besoin de parler si haut.</p> + +<p>—C'est ridicule, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Non, ce n'est pas ridicule, c'est...</p> + +<p>Elle n'acheva pas.</p> + +<p>Il s'approcha d'elle, tirant sa chaise sous +lui.</p> + +<p>—Tu es rentrée à une heure vingt-cinq. +C'est Ligny qui t'a reconduite, j'en suis sûr. +Il t'a reconduite en fiacre. J'ai entendu la +voiture s'arrêter devant ta maison.</p> + +<p>Comme elle ne répondait pas, il reprit:</p> + +<p>—Dis le contraire!</p> + +<p>Elle se tut. Et il répéta d'une voix pressante +et comme suppliante:</p> + +<p>—Dis que non!...</p> + +<p>Si elle avait voulu, d'une parole, d'un seul +mot, d'un petit mouvement de la tête et des +épaules, elle l'aurait rendu très doux et +presque heureux. Mais elle garda un silence +méchant. Les lèvres serrées, le regard lointain, +elle semblait perdue dans un rêve.</p> + +<p>Il poussa un soupir rauque:</p> + +<p>—Imbécile que j'étais, je ne pensais pas +à cela! Je me disais que tu reviendrais chez +toi, comme les autres jours, avec madame +Doulce, ou toute seule... Ah! si j'avais su que +tu te ferais reconduire par cet individu!...</p> + +<p>—Eh bien! qu'est-ce que tu aurais fait +si tu avais su?</p> + +<p>—Je vous aurais suivis, pardi!</p> + +<p>Elle arrêta durement sur lui ses prunelles +trop claires:</p> + +<p>—Ça, je te le défends, tu m'entends! Si +j'apprends que tu m'as suivie une seule fois, +je ne te revois plus. D'abord, tu n'as pas le +droit de me suivre. Je suis libre de faire ce +que je veux, peut-être!</p> + +<p>Suffoqué de surprise et de colère, il balbutia:</p> + +<p>—Pas le droit? Pas le droit?... Tu dis +que je n'ai pas le droit?...</p> + +<p>—Non, tu n'as pas le droit... Et puis, je +ne veux pas.</p> + +<p>Son visage prit une expression de dégoût:</p> + +<p>—C'est ignoble d'espionner une femme. +Si tu essayes seulement une fois de savoir +où je vais, je te fiche à la porte, et ce ne +sera pas long.</p> + +<p>—Alors, murmura-t-il, plein de stupeur, +nous ne sommes rien l'un pour l'autre, je +ne suis rien pour toi... Nous n'avons pas +été ensemble... Voyons, Félicie, rappelle-toi...</p> + +<p>Mais elle, impatientée:</p> + +<p>—Ah! qu'est-ce que tu veux que je me +rappelle?...</p> + +<p>—Félicie, pense que tu t'es donnée à moi!</p> + +<p>—Tu ne veux pas pourtant, mon cher, +que j'y pense toute la journée. Ce serait +abusif.</p> + +<p>Il la regarda quelque temps avec plus de +curiosité que de colère et lui dit, moitié +amer et moitié doux:</p> + +<p>—On peut dire que tu es rosse!... Sois-le, +Félicie! Sois-le, tant que tu voudras! +Qu'est-ce que ça fait, puisque je t'aime? Tu +es à moi, je te reprends; je te reprends et +je te garde. Voyons! je ne peux pas souffrir +toujours comme une pauvre bête. Écoute: +Je passerai l'éponge. Nous recommencerons +notre amour. Et, cette fois, ce sera très bien. +Et tu seras à moi pour toujours, à moi seul. +Je suis un honnête homme, tu sais. Tu peux +compter sur moi. Je t'épouserai quand +j'aurai une position.</p> + +<p>Elle le regarda avec une surprise dédaigneuse. +Il crut qu'elle avait des doutes sur +son avenir dramatique, et, pour les dissiper, +il dit, dressé sur ses longues jambes:</p> + +<p>—Tu ne crois pas à mon étoile, Félicie? +Tu as tort. Je me sens capable de grandes +créations. Qu'on me donne un rôle, et on +verra. Et je n'ai pas seulement la comédie +en moi, j'ai le drame, j'ai la tragédie... Oui, +la tragédie. Je sais dire les vers. Et c'est un +talent qui se fait rare aujourd'hui... Aussi +ne crois pas, Félicie, que je te fasse un +affront en t'offrant de t'épouser. Loin de là!... +Nous nous marierons plus tard, quand ce +sera possible et convenable. Rien ne presse, +bien sûr. En attendant, nous reprendrons nos +bonnes habitudes de la rue des Martyrs... +Tu te souviens, Félicie: nous y avons été si +heureux! Le lit n'était pas large, mais nous +disions: «Ça ne fait rien...» J'ai maintenant +deux belles chambres dans la rue de la +Montagne-Sainte-Geneviève, derrière Saint-Étienne-du-Mont. +Il y a ton portrait sur +tous les murs... Tu y retrouveras le petit lit +de la rue des Martyrs... Mais écoute-moi +bien, j'ai trop souffert; je ne veux plus souffrir. +J'exige que tu sois à moi, à moi seul.</p> + +<p>Tandis qu'il parlait, Félicie était allée +prendre sur la cheminée les cartes avec lesquelles +sa mère jouait tous les soirs et elle +les étalait sur la table.</p> + +<p>—A moi seul... Tu m'entends, Félicie.</p> + +<p>—Laisse-moi tranquille, je fais une réussite.</p> + +<p>—Écoute-moi, Félicie. J'exige que tu ne +reçoives plus dans ta loge cet imbécile...</p> + +<p>Examinant ses cartes, elle murmura:</p> + +<p>—Toutes les noires sont en bas.</p> + +<p>—Cet imbécile, parfaitement. C'est un +diplomate, et le ministère des Affaires étrangères, +aujourd'hui, c'est le refuge des incapables.</p> + +<p>Il haussa la voix:</p> + +<p>—Félicie, dans ton intérêt comme dans +le mien, écoute-moi.</p> + +<p>—Ne crie donc pas: maman dort.</p> + +<p>Il reprit d'une voix sourde:</p> + +<p>—Sache bien que je ne veux pas que +Ligny devienne ton amant.</p> + +<p>Elle releva sa petite tête méchante:</p> + +<p>—Et s'il l'est?</p> + +<p>Il fit un pas vers elle, sa chaise levée, +la regarda d'un œil fou en riant d'un rire +fêlé:</p> + +<p>—S'il l'est, il ne le sera pas longtemps.</p> + +<p>Et il laissa retomber sa chaise.</p> + +<p>Maintenant elle avait peur. Elle s'efforça +de sourire.</p> + +<p>—Tu vois bien que je plaisante.</p> + +<p>Elle réussit, sans trop de peine, à lui faire +croire qu'elle lui avait parlé de cette manière +seulement pour le punir, parce qu'il devenait +insupportable. Il se calma. Elle lui dit alors +qu'elle était lasse, qu'elle tombait de sommeil. +Il se décida enfin à s'en aller. Sur le +palier, il se retourna et dit:</p> + +<p>—Félicie, je te conseille, pour éviter un +malheur, de ne plus revoir Ligny.</p> + +<p>Elle lui cria par la porte entre-bâillée:</p> + +<p>—Tape au carreau de la loge pour qu'on +t'ouvre!</p> + + + + +<h2>IV</h2> + + +<p>Dans la salle obscure, de grands pans de +toile couvraient le balcon et les loges. L'orchestre +était revêtu d'une housse immense, +qui, retroussée sur les bords, laissait place +à quelques figures humaines pâlissant en +cette ombre, comédiens, machinistes, costumiers, +amis du directeur, mères et amants +d'actrices. Des yeux s'allumaient çà et là +dans le creux noir des baignoires.</p> + +<p>On répétait pour la cinquante-sixième fois +<i>la Nuit du 23 octobre 1812</i>, drame célèbre, +vieux de vingt ans, et qui n'avait pas encore +été représenté à ce théâtre. La pièce était +sue et l'on avait fixé au lendemain cette +dernière répétition particulière que, sur les +scènes moins austères que l'Odéon, on nomme +la «répétition des couturières».</p> + +<p>Nanteuil n'était pas de la pièce. Mais elle +avait eu affaire ce jour-là au théâtre, et +comme on lui avait dit que Marie-Claire +était exécrable dans le rôle de la générale +Malet, elle était venue voir un peu, cachée +au fond d'une baignoire.</p> + +<p>La grande scène du «deux» commençait. +Le décor représentait une mansarde de la +maison de santé où le conspirateur était +détenu en 1812. Durville, qui tenait le rôle +du général Malet, venait de faire son entrée. +Il répétait en costume: longue redingote +bleue, avec le collet par-dessus les oreilles, +culotte chamois à pont. Et déjà même il +s'était fait une tête, la tête glabre et martiale +des généraux de l'Empire, avec la patte +de lièvre qui passa des vainqueurs d'Austerlitz +à leurs fils les bourgeois de Juillet. +Debout, le coude droit dans la main gauche +et le front dans la main droite, il exhalait +l'orgueil de sa voix profonde et de sa culotte +collante.</p> + +<p>»—Seul, sans argent, du fond d'une +prison, s'attaquer à ce colosse qui commande +un million de soldats et qui fait trembler +tous les peuples et tous les rois de l'Europe... +Eh bien! ce colosse s'écroulera.</p> + +<p>Du fond de la scène, le vieux Maury, qui +faisait le conspirateur Jacquemont, donna la +réplique:</p> + +<p>»—Il peut, en tombant, nous écraser +dans sa chute.</p> + +<p>Soudain des cris à la fois plaintifs et +furieux s'élevèrent de l'orchestre.</p> + +<p>L'auteur éclatait. C'était un homme de +soixante-dix ans, qui bouillait de jeunesse.</p> + +<p>—Qu'est-ce que je vois là, au fond? Ce +n'est pas un acteur, c'est une cheminée. Il +faudra faire venir les fumistes, les marbriers +pour l'ôter de là... Maury, remuez-vous donc, +sacrebleu!</p> + +<p>Maury passa.</p> + +<p>»—Il peut, en tombant, nous écraser +dans sa chute... Je reconnais que ce ne sera +pas de votre faute, général. Votre proclamation +est excellente. Vous leur promettez une +constitution, la liberté, l'égalité... C'est du +machiavélisme!</p> + +<p>Durville répliqua:</p> + +<p>»—Et du meilleur. Race incorrigible, ils +s'apprêtent à violer les serments qu'ils n'ont +pas faits encore, et, parce qu'ils mentent, +ils se croient des Machiavels... Le pouvoir +absolu, qu'en ferez-vous donc, imbéciles?...</p> + +<p>La voix stridente de l'auteur grinça:</p> + +<p>—Vous n'y êtes pas, Dauville.</p> + +<p>—Moi? demanda Durville étonné.</p> + +<p>—Oui, vous, Dauville, vous ne comprenez +pas un mot de ce que vous dites.</p> + +<p>Pour humilier les cabots, pour abattre +leur superbe, cet homme qui, de sa vie, +n'avait oublié le nom d'une crémière ou +d'un portier, dédaignait de retenir les noms +des plus illustres comédiens.</p> + +<p>—Dauville, mon ami, reprenez-moi ça.</p> + +<p>Il jouait tous les rôles. Joyeux, funèbre, +violent, tendre, impétueux, caressant, il +prenait une voix tour à tour grave et +flûtée; il soupirait, il rugissait, il riait, il +pleurait. Il se transformait, ainsi que +l'homme du conte populaire, en flamme, en +fleuve, en femme, en tigre.</p> + +<p>Dans les coulisses, les comédiens n'échangeaient +entre eux que des propos insignifiants +et brefs. Leur liberté de parole, leur +facilité de mœurs, la familiarité de leurs +habitudes ne les empêchaient pas de garder +ce que, dans toute réunion d'hommes, il +faut d'hypocrisie pour que les gens puissent +se regarder les uns les autres sans horreur +et sans dégoût. Même il régnait dans cet +atelier d'art en pleine activité une belle +apparence d'accord et d'union, un sentiment +unanime créé par la pensée, haute ou médiocre, +de l'auteur, un esprit d'ordre qui +obligeait toutes les rivalités et tous les mauvais +vouloirs à se changer en bonne volonté +et en harmonieux concours.</p> + +<p>Nanteuil, dans sa loge, se sentait mal à +l'aise en pensant que Chevalier était là tout +près. Depuis l'avant-veille, depuis la nuit +où il avait proféré d'obscures menaces, +elle ne l'avait pas revu et la peur qu'il lui +avait faite restait en elle. «Félicie, pour +éviter un malheur, je te conseille de ne +plus revoir Ligny»: qu'est-ce que cela voulait +dire? Elle réfléchissait sur lui sérieusement. +Ce garçon qui, l'avant-veille encore, +lui semblait insignifiant et banal, qu'elle +avait bien trop vu, qu'elle savait par cœur, +comme il lui apparaissait maintenant mystérieux +et plein de secrets! Comme elle +s'apercevait tout à coup qu'elle ne le connaissait +pas! De quoi était-il capable? Elle +s'efforçait de le deviner. Qu'allait-il faire? +Rien, sans doute. Tous les hommes qu'on +quitte menacent et ne font rien. Mais Chevalier +était-il un homme tout à fait comme les +autres? On le disait fou. C'était une manière +de parler. Mais elle ignorait elle-même +s'il n'y avait pas en lui un peu de folie. +A présent, elle l'étudiait avec un sincère +intérêt. Très intelligente, elle ne lui avait +jamais trouvé beaucoup d'intelligence; mais +il l'avait surprise plusieurs fois par l'obstination +de sa volonté. Elle se rappelait de +lui des actes d'énergie sauvage. Naturellement +jaloux, il y avait des choses qu'il +comprenait. Il savait à quoi une femme est +obligée, pour se faire une place au théâtre, +ou pour avoir des toilettes; mais il ne voulait +pas qu'on le trompât par amour. Était-ce +un homme à commettre un crime, à faire +un malheur? Voilà ce qu'elle ne pouvait +découvrir. Elle se rappelait la manie que +ce garçon avait de manier des armes. Quand +elle allait le voir, rue des Martyrs, elle le +trouvait toujours dans sa chambre démontant +et nettoyant un vieux fusil. Pourtant +il ne chassait jamais. Il se vantait d'être un +excellent tireur et portait un revolver sur +lui. Mais qu'est-ce que cela prouvait? Jamais +encore elle n'avait tant pensé à lui.</p> + +<p>Nanteuil s'inquiétait ainsi, dans sa baignoire, +quand Jenny Fagette vint l'y rejoindre, +Jenny Fagette, fine et frêle, la Muse +d'Alfred de Musset, qui, la nuit, brûlait ses +yeux de pervenche à rédiger des courriers +mondains et des articles de modes. Comédienne +médiocre, mais femme adroite, merveilleusement +active, c'était la meilleure amie +de Nanteuil. Elles se reconnaissaient l'une +à l'autre de grandes qualités, et des qualités +différentes de celles qu'elles se trouvaient à +elles-mêmes, et elles agissaient de concert +comme les deux grandes puissances de +l'Odéon. Cependant Fagette faisait tout son +possible pour prendre Ligny à son amie, +non par goût, car elle était sèche comme un +cotret et méprisait les hommes, mais dans +l'idée qu'une liaison avec un diplomate lui +procurerait certains avantages et surtout +pour ne pas perdre l'occasion d'être rosse. +Nanteuil le savait. Elle savait que toutes ses +camarades, Ellen Midi, Duvernet, Herschell, +Falempin, Stella, Marie-Claire, voulaient +lui prendre Ligny. Elle avait vu Louise +Dalle, habillée comme une maîtresse de +piano, ayant toujours l'air d'escalader +l'omnibus et gardant jusque dans ses provocations +et ses frôlements les apparences +d'une irrémédiable honnêteté, poursuivre +Ligny de ses jambes trop longues et l'obséder +de ses regards de Pasiphaé pauvre. Et +elle avait surpris, dans un couloir, la +doyenne, cette bonne mère Ravaud, découvrant +à l'approche de Ligny ce qui lui +restait encore, ses magnifiques bras, depuis +quarante ans illustres.</p> + +<p>Fagette montra à Nanteuil avec dégoût, +d'un bout de doigt ganté, la scène sur +laquelle s'agitaient Durville, le vieux Maury +et Marie-Claire.</p> + +<p>—Regarde-moi ces gens-là. Ils ont l'air +de jouer à soixante mètres sous l'eau.</p> + +<p>—C'est parce que les herses ne sont pas +allumées, observa Nanteuil.</p> + +<p>—Non, non. Ce théâtre a toujours l'air +d'être au fond de l'eau. Et dire que moi +aussi, tout à l'heure, je vais entrer dans +l'aquarium... Nanteuil, il ne faut pas que +tu restes plus d'une saison dans ce théâtre. +On s'y noie. Mais regarde-les, regarde-les +donc!</p> + +<p>Durville devenait presque ventriloque, +pour paraître plus grave et plus mâle:</p> + +<p>»—La paix, l'abolition des droits réunis +et de la conscription, une haute solde pour +la troupe; à défaut d'argent, quelques +mandats sur la banque, quelques grades +distribués à propos, ce sont là des moyens +infaillibles.</p> + +<p>Madame Doulce entra dans la loge. Ayant +entr'ouvert son manteau tragiquement doublé +d'antiques peaux de lapin, elle découvrit +un petit livre écorné.</p> + +<p>—Ce sont les lettres de madame de Sévigné, +dit-elle. Vous savez que je fais, dimanche +prochain, une lecture des plus belles lettres +de madame de Sévigné.</p> + +<p>—Où ça? demanda Fagette.</p> + +<p>—Salle Renard.</p> + +<p>Ce devait être une salle ignorée et lointaine. +Nanteuil et Fagette ne la connaissaient +pas.</p> + +<p>—Je donne cette lecture au bénéfice des +trois pauvres orphelins qu'a laissés l'artiste +Lacour, mort si tristement de phtisie, cet +hiver. Mes mignonnes, je compte sur vous +pour placer des billets.</p> + +<p>—C'est vrai, tout de même, qu'elle est +ridicule, Marie-Claire! dit Nanteuil.</p> + +<p>On gratta à la porte de la baignoire. +C'était Constantin Marc, le jeune auteur +d'une pièce que l'Odéon allait mettre tout +de suite en répétition, <i>la Grille</i>, et Constantin +Marc, bien que campagnard et vivant +dans les bois, ne pouvait plus désormais +respirer que dans le théâtre. Nanteuil devait +jouer le grand rôle de la pièce: il la regardait +avec émotion, comme l'amphore précieuse +destinée à contenir sa pensée.</p> + +<p>Cependant Durville s'enrouait:</p> + +<p>»—Et si la France ne peut être sauvée +qu'au prix de notre vie et de notre honneur, +je dirai avec l'homme de 93: «Périsse +notre mémoire!»</p> + +<p>Fagette désigna du doigt un jeune homme +bouffi qui se tenait, la canne sous le menton, +à l'orchestre.</p> + +<p>—Est-ce que ce n'est pas le baron Deutz?</p> + +<p>—Tu le demandes! répondit Nanteuil. +Ellen Midi est de la pièce. Elle joue dans +le quatre. Le baron Deutz est venu se +montrer.</p> + +<p>—Attendez un peu, mes enfants, je vais +dire un mot à ce malotru, qui m'a rencontrée +hier sur la place de la Concorde et qui +ne m'a pas saluée.</p> + +<p>—Le baron Deutz?... Il ne t'a pas vue!...</p> + +<p>—Il m'a parfaitement vue. Mais il était +en famille. Je vais le moucher; vous allez +voir, mes amis.</p> + +<p>Elle l'appela tout doucement:</p> + +<p>—Deutz! Deutz!</p> + +<p>Le baron s'approcha et vint s'accouder, +souriant et satisfait, au rebord de la baignoire.</p> + +<p>—Dites donc, monsieur Deutz, hier, +quand vous m'avez rencontrée, vous étiez +donc en bien mauvaise compagnie, que vous +ne m'avez pas saluée?</p> + +<p>Il la regarda, surpris:</p> + +<p>—Moi? J'étais avec ma sœur.</p> + +<p>—Ah!...</p> + +<p>Et, sur la scène, Marie-Claire, suspendue +au cou de Durville, s'écriait:</p> + +<p>»—Va! triomphe ou succombe; dans la +bonne ou la mauvaise fortune, ta gloire est +égale. Et, quoi qu'il arrive, je saurai me +montrer la femme d'un héros.</p> + +<p>—Passez, madame Marie-Claire! dit +Pradel.</p> + +<p>A ce moment, Chevalier fit son entrée, et +tout aussitôt l'auteur, s'arrachant les cheveux, +vomit des imprécations:</p> + +<p>—Ce n'est pas une entrée, c'est un écroulement, +c'est une catastrophe, c'est un cataclysme. +Bonté divine! un bolide, un aérolithe, +un morceau de la lune tomberait sur la +scène que ce ne serait pas un si effroyable +désastre... Je retire ma pièce!... Chevalier, +recommencez votre entrée, mon garçon.</p> + +<p>Le peintre qui avait dessiné les costumes +Michel, jeune homme blond à la barbe mystique, +était assis à la première travée, sur +un bras de fauteuil. Il se pencha à l'oreille +de Roger, le décorateur:</p> + +<p>—Et dire que c'est la cinquante-sixième +fois qu'il attrape Chevalier avec cette impétuosité, +l'auteur!</p> + +<p>—Tu sais: il est bigrement mauvais, +Chevalier, répondit Roger sans hésitation.</p> + +<p>—Ce n'est pas qu'il est mauvais, reprit +Michel avec indulgence. Mais il a toujours +l'air de rire, et il n'y a rien de pis pour un +comique. Je l'ai connu tout petit à Montmartre. +A la pension, ses maîtres lui demandaient: +«Pourquoi riez-vous?» Il ne riait +pas, il n'avait pas envie de rire: il recevait +des gifles toute la journée. Ses parents voulaient +le mettre dans les produits chimiques. +Mais il rêvait le théâtre et passait ses +journées sur la butte, dans l'atelier du peintre +Montalent. Montalent travaillait alors, nuit +et jour, à sa <i>Mort de saint Louis</i>, une grande +machine qui lui était commandée pour la +cathédrale de Carthage. Un jour, Montalent +lui dit...</p> + +<p>—Un peu de silence! cria Pradel.</p> + +<p>—... lui dit: «Chevalier, puisque tu +n'as rien à faire, pose-moi donc Philippe le +Hardi.—Je veux bien», dit Chevalier. Montalent +lui fit prendre l'attitude d'un homme +accablé de douleur. De plus, il lui plaqua +sur les joues deux larmes grandes comme +des verres de lunettes. Il termine son tableau, +l'expédie à Carthage et fait monter six bouteilles +de Champagne. Trois mois après, il +recevait du Père Cornemuse, chef des missions +françaises en Tunisie, une lettre lui +annonçant que le tableau de la <i>Mort de saint +Louis</i>, ayant été mis sous les yeux du cardinal-archevêque, +avait été refusé par Son +Éminence à cause de l'expression indécente +de Philippe le Hardi, qui regardait en riant +le saint roi, son père, expirant sur la paille. +Montalent n'y comprenait rien; il était furieux +et voulait faire un procès au cardinal-archevêque. +Il reçoit son tableau, le déballe, +le contemple dans un sombre silence, et +s'écrie tout à coup: «C'est vrai que Philippe +le Hardi a l'air de se gondoler. J'ai été stupide: +je lui ai donné la tête de Chevalier, +qui a toujours l'air de rire, l'animal!»</p> + +<p>—Taisez-vous donc! hurla Pradel.</p> + +<p>Et l'auteur s'écria:</p> + +<p>—Pradel, mon bon ami, jetez-moi tout +ce monde-là dehors.</p> + +<p>Il mettait en scène infatigablement:</p> + +<p>—Un peu plus en arrière, Trouville, là... Chevalier, +vous vous approchez de la table, +vous prenez les papiers les uns après les +autres, et vous dites: «Sénatus-consulte... ordre +du jour... dépêches pour les départements... proclamation...» +Comprenez-vous?</p> + +<p>—Oui, maître... «Sénatus-consulte... ordre +du jour... dépêches pour les départements... proclamation...»</p> + +<p>—Allons, Marie-Claire, mon enfant, du +mouvement, sacrebleu! passez... C'est ça, +très bien... Repassez; très bien, très bien, +hardi donc!... Ah! la misérable; elle f... tout +par terre!...</p> + +<p>Il appela le directeur de la scène:</p> + +<p>—Romilly, donnez un peu de lumière. +On n'y voit goutte. Dauville, mon bon ami, +qu'est-ce que vous faites là devant le trou +du souffleur? Vous n'en bougez pas! Mettez-vous +donc une fois pour toutes dans la tête +que vous n'êtes pas la statue du général +Malet, que vous êtes le général Malet lui-même, +et que ma pièce n'est pas un catalogue +de figures de cire, mais une tragédie +vivante, émouvante, qui vous arrache des +larmes et...</p> + +<p>Il ne put achever et sanglota longtemps +dans son mouchoir. Puis il rugit:</p> + +<p>—Sacré tonnerre! Pradel!... Romilly!... où +est Romilly? Ah! le voilà, le gredin... Romilly, +je vous avais dit de rapprocher le +poêle de la lucarne. Vous ne l'avez pas fait. +A quoi pensez-vous, mon ami?</p> + +<p>On se trouvait arrêté tout à coup par une +difficulté grave. Chevalier, porteur de papiers +d'où dépendait le sort de l'Empire, devait +s'échapper de la maison d'arrêt par la lucarne, +Le jeu de scène n'avait pas été réglé encore: +il n'avait pu l'être avant la plantation du +décor. Et l'on s'apercevait que les mesures +avaient été mal prises et que la lucarne +n'était pas praticable.</p> + +<p>L'auteur sauta sur la scène.</p> + +<p>—Romilly, mon ami, le poêle n'est pas +au repère. Comment voulez-vous que Chevalier +passe par la lucarne? Poussez-moi +tout de suite ce poêle à droite.</p> + +<p>—Je veux bien, dit Romilly; mais nous +boucherons la porte.</p> + +<p>—Comment, nous boucherons la porte?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>Le directeur du théâtre, le directeur de la +scène, les machinistes, examinaient le décor +avec une morne attention et l'auteur se +taisait.</p> + +<p>—Ne vous inquiétez pas, maître, dit +Chevalier. Il n'y a besoin de rien changer: +je sauterai bien.</p> + +<p>Monté sur le poêle, il parvint en effet à +saisir le bord de la lucarne et à s'élever sur +les coudes, ce qui n'avait pas semblé possible.</p> + +<p>Un murmure d'admiration s'éleva de la +scène, des coulisses et de la salle: Chevalier +avait donné une idée étonnante de sa force +et de son adresse.</p> + +<p>—Très bien! s'écria l'auteur. Chevalier, +c'est parfait, mon ami... Cet animal-là est +agile comme un singe. Pas un de vous ne +serait fichu d'en faire autant. Si tous les +rôles étaient tenus comme celui de Florentin, +la pièce irait aux nues.</p> + +<p>Nanteuil, dans sa loge, l'admirait presque. +Pendant une seconde, il lui était apparu +plus qu'homme, homme et gorille, et +la peur qu'elle avait de lui s'était démesurément +agrandie. Elle ne l'aimait pas, elle +ne l'avait jamais aimé; elle ne le désirait +pas; le temps était loin où elle avait bien +voulu de lui, et, depuis quelques jours, elle +n'imaginait pas le plaisir avec un autre que +Ligny; mais si elle s'était trouvée, en ce +moment, seule avec Chevalier, elle se serait +sentie sans force, et elle aurait tâché de +l'apaiser par sa soumission comme on apaise +une puissance surnaturelle.</p> + +<p>Sur la scène, pendant qu'un salon Empire +descendait des frises, l'auteur, dans le bruit +de la manœuvre, sous la chute des portants, +tenait à la fois dans sa main toute la troupe +et tous les figurants et donnait en même +temps à tous des conseils ou des exemples.</p> + +<p>—Vous, la grosse, la marchande de gâteaux, +madame Ravaud, vous n'avez donc +jamais entendu crier dans les Champs-Élysées: +«Régalez-vous! V'là le plaisir, mesdames!» +Ça se chante. Apprenez-moi cet +air-là pour demain... Et toi, le tapin, passe-moi +ta caisse: je vais t'enseigner comment +on fait un roulement, sacrebleu!... Fagette, +mon enfant, qu'est-ce que tu viens fiche au +bal du Ministre de la police, si tu n'as pas +de bas à coins d'or? Enfile-toi des bas de +laine tricotée, tout de suite... C'est bien la +dernière pièce que je donne à ce théâtre... +Où est le colonel de la dixième cohorte? +C'est toi?... Eh bien! mon ami, tes soldats +défilent comme des porcs... Madame Marie-Claire, +approchez un peu, que je vous apprenne +à faire la révérence.</p> + +<p>Il avait cent yeux, cent bouches, et des +bras, des mains partout.</p> + +<p>Dans la salle, Romilly serrait la main +à M. Gombaut, des Sciences morales, venu +en voisin.</p> + +<p>—Vous direz ce que vous voudrez, monsieur +Gombaut, ce n'est peut-être pas exact +au point de vue des faits, mais c'est théâtre.</p> + +<p>—La conspiration de Malet, répondit +M. Gombaut, reste, et restera sans doute +longtemps encore, une énigme historique. +L'auteur de ce drame a profité des points +obscurs pour y introduire des éléments dramatiques. +Mais ce qui, pour moi, est hors +de doute c'est que le général Malet, bien +qu'associé à des royalistes, était lui-même +républicain et travaillait à rétablir le gouvernement +populaire. Il prononça dans son +interrogatoire une parole sublime et profonde. +Quand le président du conseil de +guerre lui demanda: «Quels étaient vos +complices?» Malet répondit: «Toute la +France, et vous-même, si j'avais réussi.»</p> + +<p>Appuyé à la loge de Nanteuil, un vieux +sculpteur, vénérable et beau comme un satyre +antique, contemplait, l'œil humide et la +bouche riante, la scène en ce moment agitée +et bouleversée.</p> + +<p>—Êtes-vous content de la pièce, maître? +lui demanda Nanteuil.</p> + +<p>Et le maître, qui ne connaissait au monde +que des os, des tendons et des muscles, +répondit:</p> + +<p>—Oh! oui, mademoiselle, oh! oui. Il y +a là une petite, la petite Midi, qui a une +attache d'épaule, un joyau...</p> + +<p>Il la dessina du pouce. Des larmes lui +venaient aux yeux.</p> + +<p>Chevalier demanda s'il pouvait entrer dans +la baignoire. Il était content, moins encore de +son prodigieux succès que de voir Félicie. Il +s'imaginait, dans sa folie, qu'elle était venue +pour lui, qu'elle l'aimait, qu'elle se redonnait.</p> + +<p>Elle le craignait, et, comme elle était +peureuse, elle le flatta:</p> + +<p>—Mes compliments, Chevalier. Tu as été +étourdissant. Ta sortie est étonnante. Tu +peux me croire. Je ne suis pas seule à le +dire. Fagette t'a trouvé prodigieux.</p> + +<p>—Vrai? demanda Chevalier.</p> + +<p>Ce moment fut un des plus heureux de +sa vie.</p> + +<p>Une voix stridente, partie des hauteurs +désertes des troisièmes galeries, traversa la +salle comme un sifflet de locomotive.</p> + +<p>—On ne vous entend pas du tout, mes +enfants; parlez plus haut et prononcez distinctement.</p> + +<p>Et l'auteur apparut, infiniment petit, dans +les ténèbres de la coupole.</p> + +<p>Alors la voix des acteurs, groupés sur le +devant de la scène, autour d'un flambeau +de bouillotte, s'éleva plus distincte:</p> + +<p>»—L'Empereur laissera reposer trois semaines +les troupes à Moscou; puis il s'élancera +avec la rapidité de l'aigle à Saint-Pétersbourg.</p> + +<p>»—Pique, trèfle, atout, je marque deux +points.</p> + +<p>»—Là, nous passerons l'hiver, et, au +printemps prochain, nous pénétrerons dans +l'Inde, en traversant la Perse, et c'en sera +fait de la puissance britannique.</p> + +<p>»—Trente-six en carreau.</p> + +<p>»—Et moi, impériale d'as.</p> + +<p>»—A propos, messieurs, que dites-vous +du décret impérial sur les comédiens de +Paris, daté du Kremlin? Voilà les querelles +de mademoiselle Mars et de mademoiselle +Leverd terminées!</p> + +<p>—Regardez donc, dit Nanteuil, elle est +très gentille, Fagette, dans sa robe bleue +Marie-Louise, garnie de chinchilla.</p> + +<p>Madame Doulce tira de dessous ses fourrures +une botte de billets fanés déjà pour +s'être trop offerts.</p> + +<p>—Maître, dit-elle à Constantin Marc, vous +savez que je fais dimanche prochain une +lecture des plus belles lettres de madame de +Sévigné, avec commentaire, au bénéfice des +trois pauvres orphelins qu'a laissés l'artiste +Lacour, qui est mort cet hiver d'une manière +si déplorable.</p> + +<p>—Avait-il du talent? demanda Constantin +Marc.</p> + +<p>—Pas du tout, dit Nanteuil.</p> + +<p>—Eh bien, alors, en quoi sa mort est-elle +déplorable?</p> + +<p>—Oh! maître, soupira madame Doulce, +n'affectez pas l'insensibilité.</p> + +<p>—Je n'affecte pas l'insensibilité. Mais il +y a une chose qui me surprend, c'est le prix +que nous attachons à des existences qui ne +nous intéressent en rien. Nous avons l'air +de croire que la vie est en elle-même quelque +chose de précieux. Pourtant la nature +nous enseigne assez que rien n'est plus vil +ni plus méprisable. Autrefois, on était moins +barbouillé de sentimentalisme. Chacun tenait +sa propre vie pour infiniment précieuse, +mais ne professait aucun respect pour la vie +d'autrui. On était alors plus près de la nature: +nous sommes faits pour nous manger +les uns les autres. Mais notre race faible, +énervée, hypocrite, se plaît dans un cannibalisme +sournois. Tout en nous entre-dévorant, +nous proclamons que la vie est sacrée, +et nous n'osons plus avouer que la vie c'est +le meurtre.</p> + +<p>—La vie, c'est le meurtre, répéta Chevalier +songeur et sans comprendre.</p> + +<p>Puis il jaillit en idées fumeuses.</p> + +<p>—Le meurtre et le carnage, peut-être! +Mais le carnage amusant et le meurtre +drôle. La vie, c'est la catastrophe burlesque, +c'est le comique terrible, c'est le masque +de carnaval sur des joues sanglantes. Voilà +ce que c'est que la vie pour l'artiste; l'artiste +au théâtre et l'artiste en action!</p> + +<p>Nanteuil inquiète cherchait un sens à ces +paroles confuses.</p> + +<p>L'acteur exalté poursuivit:</p> + +<p>—La vie, c'est autre chose encore: c'est +la fleur et le couteau, c'est de voir rouge un +jour et bleu le lendemain, c'est la haine et +l'amour, la haine délicieuse et ravissante, +l'amour cruel.</p> + +<p>—Monsieur Chevalier, demanda Constantin +Marc, du ton le plus tranquille, ne trouvez-vous +pas naturel d'être meurtrier et ne +croyez-vous pas que c'est seulement la peur +d'être tué qui nous empêche de tuer?</p> + +<p>Chevalier répondit d'une voix pensive et +profonde:</p> + +<p>—Certes, non! ce n'est pas la peur d'être +tué qui m'empêcherait de tuer. Je n'ai pas +peur de la mort. Mais j'ai le respect de la +vie d'autrui. Je suis humain, c'est plus fort +que moi. J'ai sérieusement examiné depuis +quelque temps la question que vous me +posez, monsieur Constantin Marc. J'y ai +réfléchi pendant des jours et des nuits, et +je sais maintenant que je ne pourrais tuer +personne.</p> + +<p>Alors Nanteuil, joyeuse, versa sur lui un +regard de mépris. Elle ne le craignait plus +et elle ne lui pardonnait pas de lui avoir +fait peur.</p> + +<p>Elle se leva.</p> + +<p>—Bonsoir, j'ai mal à la tête... A demain, +monsieur Constantin Marc.</p> + +<p>Et elle sortit lestement.</p> + +<br /> + +<p>Chevalier la poursuivit dans le couloir, +dévala derrière elle l'escalier de la scène, et +la rejoignit devant la loge du concierge.</p> + +<p>—Félicie, viens dîner ce soir avec moi +au cabaret. Je serai si content! Veux-tu?</p> + +<p>—Oh! non, par exemple!</p> + +<p>—Pourquoi ne veux-tu pas?</p> + +<p>—Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies.</p> + +<p>Elle voulut s'échapper. Il la retint.</p> + +<p>—Je t'aime tant! ne me fais pas trop +souffrir.</p> + +<p>Elle s'avança sur lui, et, les lèvres retroussées, +serrant les dents, lui siffla aux oreilles:</p> + +<p>—C'est fini! fini! fini! tu entends. J'en +ai soupé, de toi.</p> + +<p>Alors, très doux, très grave:</p> + +<p>—C'est la dernière fois que nous causons +nous deux. Écoute, Félicie, avant qu'il y ait +un malheur, je dois t'avertir. Je ne peux pas +te forcer à m'aimer. Mais je ne veux pas que +tu en aimes un autre. Pour la dernière fois, +je te conseille de ne pas revoir monsieur de +Ligny. Je t'empêcherai d'être à lui.</p> + +<p>—Tu m'empêcheras, toi? Pauvre ami!</p> + +<p>Plus doucement, encore il répondit:</p> + +<p>—Je le veux, je le ferai. On obtient ce +qu'on veut; seulement, il faut y mettre le +prix.</p> + + + + +<h2>V</h2> + + +<p>Rentrée chez elle, Félicie eut une crise de +larmes. Elle revoyait Chevalier l'implorant +d'une voix lamentable, avec un air de pauvre. +Elle avait entendu cette voix et vu cette mine +aux chemineaux exténués sur la route, quand +sa mère, craignant que sa poitrine ne se +prît, l'avait emmenée passer l'hiver à Antibes, +chez une tante riche. Elle méprisait Chevalier +de sa douceur et de sa tranquillité. Mais +le souvenir de ce visage et de cette voix lui +faisait mal. Elle ne put rien manger. Elle +avait des étouffements. Le soir, une angoisse +si cruelle la prit aux entrailles qu'elle eut +peur de mourir. Elle pensa qu'elle éprouvait +un tel énervement parce qu'elle était restée +deux jours sans voir Robert. Il était neuf +heures. Elle espéra le trouver encore chez +lui et mit son chapeau.</p> + +<p>—Maman, il faut que j'aille ce soir au +théâtre. Je file.</p> + +<p>Par égard pour sa mère, elle usait ainsi +d'un langage voilé.</p> + +<p>—Va, mon enfant, et ne rentre pas trop +tard.</p> + +<p>Ligny habitait chez ses parents. Il avait, +sous les combles du joli hôtel de la rue +Vernet, un petit appartement de garçon, +éclairé par des fenêtres rondes, et qu'il appelait +«son œil-de-bœuf». Félicie le fit avertir +par le portier qu'on l'attendait dans une +voiture. Ligny n'aimait pas que les femmes +vinssent trop souvent le relancer dans sa +famille. Son père, diplomate de carrière, +très occupé des intérêts extérieurs de la +France, demeurait dans une ignorance incroyable +de ce qui se passait chez lui. Mais +madame de Ligny se montrait attentive à +faire observer les convenances dans sa maison. +Et son fils était soucieux de satisfaire +des exigences qui portaient sur les formes, +sans jamais s'étendre au fond des choses. +Elle le laissait entièrement libre d'aimer qui +il voulait et c'est à peine si parfois, en de +graves épanchements, elle lui donnait à +entendre que la fréquentation des femmes du +monde est utile aux jeunes gens. Aussi Robert +avait-il toujours détourné Félicie de venir +rue Vernet. Il avait loué, boulevard de Villiers, +une petite maison où ils pouvaient se +voir tout à l'aise. Mais, cette fois, après deux +jours passés sans elle, il fut très content de +sa visite imprévue et descendit tout de suite.</p> + +<p>Blottis dans le fiacre, ils allèrent à travers +l'ombre et la neige, au pas tranquille du +canasson, par les rues et les boulevards, et +l'épaisse nuit enveloppa leurs amours.</p> + +<p>L'ayant ramenée à sa porte:</p> + +<p>—A demain, dit-il.</p> + +<p>—Oui, à demain, boulevard de Villiers. +Viens de bonne heure.</p> + +<p>Elle s'appuyait sur lui pour descendre de +voiture. Brusquement, elle se rejeta en arrière.</p> + +<p>—La! là! entre les arbres... Il nous a +vus... Il nous guettait.</p> + +<p>—Qui donc?</p> + +<p>—Un homme... que je ne connais pas.</p> + +<p>Elle venait de reconnaître Chevalier.</p> + +<p>Elle descendit, sonna et, tremblante, attendit, +plongée dans la pelisse de Robert, que +la porte s'ouvrît. Puis elle le retint.</p> + +<p>—Robert, monte avec moi. J'ai peur.</p> + +<p>Non sans un peu d'impatience, il la suivit +dans l'escalier.</p> + +<p>Chevalier avait attendu Félicie, dans la +petite salle à manger, devant l'armure de +Jeanne d'Arc, en compagnie de madame +Nanteuil, jusqu'à une heure du matin. Puis +il était descendu et l'avait guettée sur le +trottoir, et, quand il avait vu le fiacre s'arrêter +devant la porte, il s'était dissimulé +derrière un arbre. Il savait bien qu'elle +reviendrait avec Ligny; mais, en les voyant +ensemble, il lui avait semblé que la terre +s'entr'ouvrait, et, pour ne pas tomber, il s'était +retenu au tronc de l'arbre. Il resta jusqu'à ce +que Ligny fût sorti de la maison; il l'observa +qui, serré dans sa pelisse, gagnait sa voiture, +fit deux pas pour s'élancer sur lui, s'arrêta, +puis à grands pas descendit le boulevard.</p> + +<p>Il allait, chassé par la pluie et le vent. +Ayant trop chaud, il ôta son feutre et prit +plaisir à sentir les gouttes d'eau froide sur +son front. Il eut une vague conscience que +des maisons, des arbres, des murs, des +lumières passaient indéfiniment à ses côtés; +il allait, songeant.</p> + +<p>Il se trouva, sans savoir comment il y était +venu, sur un pont qu'il connaissait à peine +et au milieu duquel se dressait une statue +colossale de femme. Maintenant il était tranquille, +il avait pris une résolution. C'était +une vieille idée qu'il avait cette fois enfoncée +dans son cerveau comme un clou, et qui le +traversait de part en part. Il ne l'examinait +même plus. Il calculait froidement les moyens +d'exécuter ce qu'il avait résolu. Il marcha +devant lui, au hasard, absorbé, pensif, calme +comme un géomètre.</p> + +<p>Sur le pont des Arts, il s'aperçut qu'un +chien le suivait. C'était un grand chien rustique +à long poil, dont les yeux vairons, +pleins de douceur, exprimaient une détresse +infinie. Il lui parla:</p> + +<p>—Tu n'as pas de collier. Tu n'es pas +heureux. Mon pauvre ami, je ne peux rien +pour toi.</p> + +<p>A quatre heures du matin, il se trouva +dans l'avenue de l'Observatoire. Découvrant +les maisons du boulevard Saint-Michel, il +en ressentit une impression douloureuse et, +brusquement, rebroussa vers l'Observatoire. +Le chien avait disparu. Près du Lion de +Belfort, Chevalier s'arrêta devant une tranchée +profonde qui coupait la chaussée. Contre +le remblai, sous une bâche soutenue par +quatre pieux, un vieil homme veillait devant +un brasier. Les oreilles de son bonnet de +poil de lapin étaient rabattues; son nez +énorme flamboyait. Il leva la tête; ses yeux, +qui pleuraient, paraissaient tout blancs, +sans prunelles dans un cercle de feu et de +larmes. Il fourrait au fond de son brûle-gueule +quelques brins de tabac de cantine, +mêlés à des mies de pain, qui ne remplissaient +pas même à demi le fourneau de la +petite pipe.</p> + +<p>—Voulez-vous du tabac, le vieux? demanda +Chevalier en lui tendant sa blague.</p> + +<p>L'homme fut lent à répondre. Il ne comprenait +pas vite, et les politesses l'étonnaient.</p> + +<p>Enfin il ouvrit une bouche toute noire:</p> + +<p>—C'est pas de refus, dit-il.</p> + +<p>Et il se souleva à demi. Un de ses pieds était +chaussé d'un vieux soulier, l'autre entouré +de linges. Lentement, de ses mains engourdies, +il bourrait sa pipe. De la neige fondue +tombait.</p> + +<p>—Vous permettez? dit Chevalier.</p> + +<p>Et il se coula, sous la bâche, à côté du +vieil homme. De temps en temps, ils échangeaient +une parole.</p> + +<p>—Sale temps!</p> + +<p>—C'est un temps de saison. L'hiver est +dur. L'été est préférable.</p> + +<p>—Alors vous gardez le chantier, la nuit, +mon bonhomme?</p> + +<p>Le vieux répondait volontiers aux questions. +Avant qu'il parlât, sa gorge faisait +entendre un susurrement très long et très +doux:</p> + +<p>—Je fais un jour une chose, un jour l'autre. +Je bricole, quoi!</p> + +<p>—Vous n'êtes pas de Paris?</p> + +<p>—Je suis natif de la Creuse. J'ai travaillé +comme terrassier dans les Vosges. Je m'en +suis parti l'année qu'il est venu des Prussiens +et d'autres peuples... Il y en avait des milliers. +On ne peut pas comprendre d'où ils +venaient... Tu as peut-être entendu parler +de cette guerre des Prussiens, mon garçon?</p> + +<p>Il resta longtemps sans parler, puis:</p> + +<p>—Comme ça tu es en bordée, mon garçon. +Tu ne veux pas rentrer au chantier?</p> + +<p>—Je suis artiste dramatique, répondit +Chevalier.</p> + +<p>Le vieux, qui ne comprenait pas, demanda:</p> + +<p>—Où qu'il est, ton chantier?</p> + +<p>Chevalier voulut être admiré du vieillard:</p> + +<p>—Je joue la comédie dans un grand +théâtre, dit-il; je suis un des principaux +acteurs de l'Odéon. Vous connaissez l'Odéon?</p> + +<p>Le gardien secoua la tête. Il ne connaissait +pas l'Odéon. Après un très long silence, +il rouvrit sa bouche noire:</p> + +<p>—Comme ça, mon garçon, tu es en bordée. +Tu veux pas rentrer au chantier, pas vrai?</p> + +<p>Chevalier lui répondit:</p> + +<p>—Lisez le journal après-demain. Vous y +verrez mon nom.</p> + +<p>Le vieil homme essaya de trouver un sens +à ces paroles; mais c'était trop difficile, il y +renonça et revint à ses pensées familières.</p> + +<p>—Quand on est en bordée, c'est, des fois, +pour des semaines et des mois...</p> + +<p>Au petit jour, Chevalier reprit sa course. +Le ciel était de lait. Les roues lourdes réveillaient +les pavés. Des voix, çà et là, résonnaient +dans l'air frais. La neige ne tombait +plus. Il allait au hasard devant lui. A voir +renaître la vie, il s'égayait presque. Sur le +pont des Arts, il regarda longtemps couler +la Seine, puis il reprit sa course. Sur la +place du Havre, il vit un café ouvert. Une +faible lueur d'aurore rougissait les glaces de +la façade. Les garçons sablaient le carrelage et +posaient les tables. Il se jeta sur une chaise:</p> + +<p>—Garçon, une verte!</p> + + + + +<h2>VI</h2> + + +<p>Dans le fiacre, par delà les fortifications +où s'allongeait le boulevard désert, Félicie +et Robert se tenaient pressés l'un contre +l'autre.</p> + +<p>—Tu ne l'aimes pas ta Félicie, dis?... +Est-ce que ça ne te flatte pas d'avoir une +petite femme qu'on acclame, qu'on applaudit +et dont on parle dans les journaux?... +Maman colle dans un album les articles +qu'on fait sur moi. L'album est déjà rempli.</p> + +<p>Il lui répondit qu'il n'avait pas attendu +qu'elle eût du succès pour la trouver charmante. +Et, de fait, leur liaison avait commencé +lorsqu'elle débutait obscurément à +l'Odéon dans une reprise ignorée.</p> + +<p>—Quand tu m'as dit que tu me voulais, +je ne t'ai pas fait attendre, hein? Ça a été +fait tout de suite. N'est-ce pas que j'ai eu +raison? Tu es trop intelligent pour me juger +mal de ce que je n'ai pas traîné les choses. +En te voyant pour la première fois, j'ai senti +que je serais à toi. Alors, ce n'était pas la +peine de tarder. Je ne regrette pas. Et toi?</p> + +<p>Le fiacre s'arrêta, à peu de distance des +fortifications, devant une grille de jardin.</p> + +<p>La grille, qui n'avait pas été peinte depuis +longtemps, posait sur un mur enduit de +cailloutage, assez bas et assez large pour que +les enfants vinssent s'y percher. Elle était +aveuglée à mi-hauteur par une plaque de tôle +dentelée, et ne haussait pas à plus de trois +mètres du sol ses pointes rouillées. Au milieu, +entre deux piliers de maçonnerie surmontés +de vases de fonte, cette grille formait +une porte à double battant, pleine à sa +partie inférieure et garnie, au dedans, d'une +jalousie vermoulue.</p> + +<p>Ils descendirent de voiture. Les arbres du +boulevard dressaient sur quatre lignes, dans +la brume, leurs légers squelettes. On entendait, +à travers un vaste silence, le bruit +décroissant de leur fiacre, qui regagnait la +barrière, et le trot d'un cheval venant de +Paris.</p> + +<p>Elle dit en frissonnant:</p> + +<p>—Comme c'est triste, la campagne!</p> + +<p>—Mais, ma chérie, le boulevard de Villiers, +ce n'est pas la campagne!</p> + +<p>Il ne réussissait pas à ouvrir la grille, et +la serrure grinçait.</p> + +<p>Agacée elle lui dit:</p> + +<p>—Ouvre, je t'en prie: ce bruit me fait +mal aux nerfs.</p> + +<p>Elle s'aperçut que le fiacre venu de Paris +était arrêté près de leur maison, à la distance +d'une dizaine d'arbres; elle observa le +cheval maigre et fumant, le cocher sordide, +et demanda:</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cette voiture?</p> + +<p>—C'est un fiacre, ma chérie.</p> + +<p>—Pourquoi s'arrête-t-il ici?</p> + +<p>—Il ne s'arrête pas ici. Il s'arrête devant +la maison à côté.</p> + +<p>—Il n'y a pas de maison à côté; il y a un +terrain vague.</p> + +<p>—Eh bien! il s'arrête devant un terrain +vague; qu'est-ce que tu veux que je te dise?...</p> + +<p>—Je ne vois personne en sortir.</p> + +<p>—Le cocher attend peut-être un voyageur.</p> + +<p>—Devant le terrain vague?</p> + +<p>—Sans doute, ma chérie... Cette serrure +est rouillée.</p> + +<p>Elle alla, en se dissimulant derrière les +arbres, jusqu'à l'endroit où le fiacre était +arrêté, puis elle revint vers Ligny qui avait +enfin réussi à ouvrir la grille.</p> + +<p>—Robert, les stores sont baissés.</p> + +<p>—C'est qu'il y a des amoureux dedans.</p> + +<p>—Est-ce que tu ne trouves pas que ce +fiacre est bizarre?</p> + +<p>—Il n'est pas beau. Mais tous les fiacres +sont vilains. Entre.</p> + +<p>—Est-ce que ce n'est pas quelqu'un qui +nous suit?</p> + +<p>—Qui veux-tu qui nous suive?</p> + +<p>—Je ne sais pas... Une de tes femmes.</p> + +<p>Mais elle ne disait pas ce qu'elle pensait.</p> + +<p>—Entre donc, ma chérie.</p> + +<p>Quand elle fut entrée:</p> + +<p>—Referme bien la grille, Robert.</p> + +<p>Devant eux s'étendait une petite pelouse +ovale. Au fond s'élevait la maison, avec son +perron de trois marches, sa marquise de +zinc, ses six fenêtres et son toit d'ardoise.</p> + +<p>Ligny l'avait prise en location, pour une +année, à un vieil employé de commerce, +dégoûté de ce que les rôdeurs lui volaient +la nuit ses poules et ses lapins. Des deux +côtés de la pelouse, une allée sablée conduisait +au perron. Ils prirent l'allée qui +était à leur droite. Le sable criait sous +leurs pas.</p> + +<p>—Aujourd'hui encore, dit Ligny, madame +Simonneau a oublié de fermer les +volets.</p> + +<p>Madame Simonneau était une femme de +Neuilly qui venait tous les matins faire le +ménage.</p> + +<p>Un grand arbre de Judée, tout penché et +qui semblait mort, allongeait jusqu'à la marquise +une de ses branches rondes et noires.</p> + +<p>—Je n'aime pas bien cet arbre, dit +Félicie; ses branches ont l'air de gros serpents. +Il y en a une qui entre presque +dans notre chambre.</p> + +<p>Ils montèrent les trois marches du perron. +Et, tandis qu'il cherchait dans le +trousseau la clé de la porte, elle posa sa tête +sur son épaule.</p> + + +<br /> + +<p>Félicie avait dans ses dévoilements une +fierté tranquille qui la rendait adorable. +Elle montrait un si paisible orgueil de sa +nudité que sa chemise, à ses pieds, semblait +un paon blanc.</p> + +<p>Et quand Robert la vit nue et claire +comme les ruisseaux et les étoiles:</p> + +<p>—Au moins, lui dit-il, tu ne te fais pas +prier, toi!... C'est singulier: il y a des +femmes qui, sans même qu'on leur demande +rien, font tout ce qu'il est possible de faire +et ne veulent pas qu'on leur voie pendant +ce temps-là seulement un petit bout de +peau.</p> + +<p>—Pourquoi? demanda Félicie, en jouant +avec les fils légers de sa chevelure.</p> + +<p>Robert de Ligny avait la pratique des +femmes. Pourtant il ne sentit pas combien +cette question était insidieuse. Il avait reçu +des enseignements moraux et il s'inspira, +dans sa réponse, des professeurs dont il +avait suivi les cours.</p> + +<p>—Cela tient sans doute, dit-il, à l'éducation, +à des principes religieux, à un +sentiment inné qui subsiste alors même +que...</p> + +<p>Ce n'était point ainsi qu'il fallait répondre, +car Félicie, haussant les épaules et mettant +les poings sur ses hanches polies, l'interrompit +vivement:</p> + +<p>—Tu es naïf, toi... C'est qu'elles sont +mal faites... l'éducation! la religion!... Ça +me fait bouillir, d'entendre des choses +pareilles... Est-ce que j'ai été plus mal +élevée que les autres? Est-ce que j'ai moins +de religion qu'elles?... Dis donc, Robert, +combien en as-tu vu de femmes bien faites? +Compte un peu sur tes doigts... Oui, il y +en a des tas de femmes qui ne montrent +ni leurs épaules, ni rien! Tiens, Fagette, +elle ne se montre pas même aux femmes: +pendant qu'elle passe une chemise blanche, +elle tient la vieille entre ses dents. Bien sûr, +que j'en ferais autant, si j'étais bâtie +comme elle!</p> + +<p>Elle se tut, s'apaisa et, tranquille dans +son orgueil, elle coula lentement la paume +de ses mains sur ses flancs, sur ses reins, +et dit fièrement:</p> + +<p>—Et ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il +n'y en a pas trop.</p> + +<p>Elle savait ce que l'élégante minceur de +ses formes donnait de grâce à sa beauté.</p> + +<p>Maintenant sa tête renversée baignait +dans la chevelure blonde qui coulait de +toutes parts; son corps gracile, un peu +soulevé par un oreiller glissé sous les reins, +était étendu sans mouvement; une jambe +allongée au bord du lit brillait et le pied +aigu la terminait en pointe d'épée. La clarté +du grand feu allumé dans la cheminée dorait +cette chair, faisait palpiter des lumières et +des ombres sur ce corps inerte, le revêtait +de splendeur et de mystère, tandis que les +vêtements et le linge, couchés sur les meubles, +sur le tapis, attendaient comme un +troupeau docile.</p> + +<p>Elle se souleva sur son coude, et, la joue +dans la main:</p> + +<p>—Ah! tu es bien le premier. Je ne te +mens pas: les autres, ça n'existe pas.</p> + +<p>Il n'était pas jaloux du passé et ne craignait +pas les comparaisons, il la questionna.</p> + +<p>—Alors, les autres?...</p> + +<p>—D'abord, il n'y en a que deux: mon +professeur, et, naturellement, celui-là ne +compte pas, et puis celui que je t'ai dit, un +homme sérieux, que ma mère m'avait donné.</p> + +<p>—Pas d'autre?</p> + +<p>—Je te jure.</p> + +<p>—Et Chevalier?</p> + +<p>—Lui? Ah! non, par exemple!... Tu ne +voudrais pas!</p> + +<p>—Et l'homme sérieux, que ta mère +t'avait donné, il ne compte pas non plus?</p> + +<p>—Je t'assure qu'avec toi, je suis une +autre femme. Ah! bien vrai! tu es le premier +qui m'ait eue... C'est drôle, tout de +même. Dès que je t'ai vu, je t'ai voulu. +Tout de suite, j'ai eu envie de toi. J'avais +deviné. A quoi? Je serais bien embarrassée +de le dire... Oh! je n'ai pas réfléchi!... Avec +tes manières correctes, sèches, froides, ton +air de petit loup bichonné, tu m'as plu, +voila!... Maintenant, je ne pourrais pas me +passer de toi. Oh! non, je ne le pourrais +pas.</p> + +<p>Il l'assura qu'en la possédant il avait eu +de délicieuses surprises et il lui dit des +choses caressantes et jolies, qui toutes avaient +été dites avant lui.</p> + +<p>Elle lui prit la tête dans ses mains:</p> + +<p>—C'est vrai que tu as des dents de loup. +Je crois que c'est tes dents, qui, le premier +jour, m'avaient donné envie de toi. Mords-moi.</p> + +<p>Il la pressa contre lui et sentit ce corps +souple et ferme répondre à son étreinte. +Tout à coup elle se dégagea:</p> + +<p>—Est-ce que tu n'entends pas crier le +sable?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Écoute: j'entends un bruit de pas dans +l'allée.</p> + +<p>Assise, repliée sur elle-même, elle tendait +l'oreille.</p> + +<p>Il était déçu, agacé, irrité, et peut-être +un peu blessé dans son amour-propre.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui te prend? C'est stupide. +Elle lui cria très sec:</p> + +<p>—Tais-toi donc!</p> + +<p>Elle épiait un bruit léger et proche comme +de branches cassées.</p> + +<p>Tout à coup elle sauta du lit avec une +telle vivacité d'instinct et un mouvement si +rapide de jeune animal que Ligny, bien +qu'il fût peu littéraire, songea à la chatte +métamorphosée en femme.</p> + +<p>—Tu es folle! où vas-tu?</p> + +<p>Elle souleva un bord du rideau, essuya la +buée sur un coin de vitre et regarda par la +fenêtre. Elle ne vit rien que la nuit. Tout +bruit avait cessé.</p> + +<p>Pendant ce temps, Ligny, rencogné dans +la ruelle, maussade, grognait:</p> + +<p>—Comme tu voudras, mais, si tu attrapes +un rhume, tant pis pour toi!</p> + +<p>Elle se recoula dans le lit. D'abord il lui +garda un peu rancune; mais elle l'enveloppa +d'une fraîcheur délicieuse.</p> + +<p>Et quand ils revinrent à eux, ils furent +étonnés de voir à la montre qu'il était sept +heures.</p> + +<p>Il alluma la lampe, une lampe à pétrole +en forme de colonne, avec une ampoule de +cristal, dans laquelle la mèche s'enroulait +comme un ténia. Elle se rhabilla très vite. Ils +avaient un étage à descendre par un escalier +de bois étroit et noir. Il passa le premier, la +lampe à la main, et s'arrêta dans le couloir.</p> + +<p>—Sors, ma chérie, avant que j'éteigne.</p> + +<p>Elle ouvrit la porte, et, aussitôt, elle recula +en poussant un grand cri. Elle venait de voir +Chevalier sur le perron, les bras étendus, +long, noir, dressé comme une croix. Il tenait +un revolver à la main. L'arme ne brillait +pas. Pourtant elle la vit très distinctement.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a? demanda Ligny +qui baissait la mèche de la lampe.</p> + +<p>—Écoutez, et n'approchez pas! cria Chevalier +d'une voix forte. Je vous défends d'être +l'un à l'autre. C'est ma dernière volonté. +Adieu, Félicie.</p> + +<p>Et il mit dans sa bouche le canon du +revolver.</p> + +<p>Blottie au mur du couloir, elle ferma les +yeux... Quand elle les rouvrit, Chevalier +était couché sur le côté en travers de la +porte. Il avait les paupières grandes ouvertes, +l'air de regarder et de rire. Un filet de sang +coulait de sa bouche sur la dalle du perron. +Un tremblement convulsif agitait son bras. +Puis il ne bougea plus. Replié sur lui-même, +il avait l'air plus petit qu'avant.</p> + +<p>Au coup de revolver, Ligny était accouru. +Il souleva le corps dans la nuit noire. Et, +tout de suite, le reposant doucement sur la +dalle, il frotta des allumettes que le vent +soufflait aussitôt. Enfin, dans une lueur, il +vit que la balle avait emporté un morceau +du crâne et que les méninges étaient mises +à découvert sur une surface grande comme +le creux de la main, grise et sanguinolente, +très irrégulière, et dont les contours lui rappelèrent +l'Afrique telle qu'elle est figurée +dans les atlas. Et il fut pris devant ce mort +d'un respect subit. Il le tira par les aisselles +avec des précautions minutieuses jusque dans +l'antichambre. Là, il l'abandonna et courut +par la maison, cherchant et appelant Félicie.</p> + +<p>Il la trouva dans la chambre à coucher qui, +la tête sous les draps du lit défait, criait: +«Maman! maman!» et récitait des prières.</p> + +<p>—Ne reste pas là, Félicie.</p> + +<p>Elle descendit avec lui l'escalier. Mais dans +le corridor:</p> + +<p>—Tu sais bien qu'on ne peut pas passer. +Il la fit sortir par la porte de la cuisine.</p> + + + + +<h2>VII</h2> + + +<p>Demeuré seul dans la maison silencieuse, +Robert de Ligny ralluma la lampe. Il commençait +à entendre des voix graves, et même +un peu solennelles, qui parlaient au dedans +de lui. Formé dès l'enfance aux règles de la +responsabilité morale, il éprouvait un regret +douloureux, qui ressemblait à un remords. +Songeant qu'il avait causé la mort de cet +homme, bien que c'eût été sans le vouloir et +sans le savoir, il ne se sentait pas tout à fait +innocent. Des lambeaux d'enseignement philosophique +et religieux revenaient troubler sa +conscience. Des phrases de moralistes et de +sermonnaires, apprises au collège et tombées +tout au fond de sa mémoire, lui remontaient +subitement à la pensée. Ses voix intérieures +les lui récitaient. Elles disaient, d'après quelque +vieil orateur sacré: «En se livrant aux +désordres les moins coupables dans l'opinion +du monde, on s'expose à commettre les actes +les plus condamnables... Nous voyons par +d'effroyables exemples que la volupté conduit +au crime.» Ces maximes, sur lesquelles il +n'avait jamais réfléchi, prenaient pour lui, +tout à coup, un sens précis et rigoureux. Il y +songea sérieusement. Mais, parce qu'il n'avait +pas l'esprit profondément religieux et qu'il +n'était pas capable de nourrir des scrupules +exagérés, il n'en conçut qu'une édification +médiocre, et sans cesse décroissante. Bientôt, +il les jugea importunes et sans application +possible à sa situation. «En se livrant aux +désordres les moins coupables dans l'opinion +du monde... Nous voyons par d'effroyables +exemples...» Ces phrases, qui tout à l'heure +retentissaient dans son âme comme un grondement +de tonnerre, il les percevait maintenant +dans les nasillements et les grasseyements +des professeurs et des prêtres qui +les lui avaient apprises et il les trouvait un +peu ridicules. Par une naturelle association +d'idées il se rappela un passage d'une vieille +histoire romaine, qu'il avait lu, en seconde, +pendant une étude, et qui l'avait frappé, +quelques lignes sur une dame convaincue +d'adultère et accusée d'avoir mis le feu à Rome. +«Tant il est vrai, disait l'historien, qu'une +personne qui trahit la pudeur est capable de +tous les crimes.» A ce souvenir, il sourit intérieurement +et pensa que les moralistes avaient +tout de même de drôles d'idées sur la vie.</p> + +<p>La mèche, qui charbonnait, éclairait mal. +Il ne parvenait pas à la moucher et elle +répandait une infecte odeur de pétrole. Songeant +à l'auteur de la phrase sur la dame +romaine, il se disait:</p> + +<p>«Vrai! Celui-là, il en avait une couche!...»</p> + +<p>Il était rassuré sur son innocence. Ses +légers remords s'étaient entièrement dissipés, +et il ne concevait pas qu'il eût pu se croire +un moment responsable de la mort de Chevalier. +Toutefois cette affaire l'ennuyait...</p> + +<p>Subitement il pensa:</p> + +<p>—S'il vivait encore!</p> + +<p>Tout à l'heure, l'espace d'une seconde, à +la lueur d'une allumette soufflée aussitôt +qu'éprise, il avait vu le crâne troué du comédien. +Mais s'il avait mal vu? S'il avait +pris pour un ravage de la cervelle et du crâne +une déchirure de la peau? Garde-t-on le jugement +dans ces premiers moments de surprise +et d'horreur? Une blessure peut être hideuse +sans être mortelle, ni même très grave. Il lui +avait bien paru que cet homme était mort. +Mais était-il médecin pour en juger sûrement?</p> + +<p>Il s'impatienta après la mèche qui charbonnait +encore et murmura:</p> + +<p>—Cette lampe empoisonne.</p> + +<p>Puis se rappelant une manière de dire +habituelle au docteur Socrate et dont il +ignorait l'origine, il la répéta mentalement:</p> + +<p>—Cette lampe pue comme trente-six mille +charretées de diables.</p> + +<p>Les exemples lui revinrent à l'esprit de +plusieurs suicides manqués. Il se rappela +avoir lu dans un journal qu'un mari, après +avoir tué sa femme, s'était tiré, comme Chevalier, +un coup de revolver dans la bouche +et n'avait réussi qu'à se fracasser la mâchoire; +il se rappela qu'à son cercle, après +un scandale de jeu, un sportsman connu, +ayant voulu se brûler la cervelle, s'était fait +sauter l'oreille. Ces exemples s'appliquaient +au cas de Chevalier avec une exactitude +frappante.</p> + +<p>—S'il n'était pas mort?...</p> + +<p>Il désirait, espérait contre toute évidence, +que ce malheureux respirât encore et pût +être sauvé. Il songeait à chercher des linges +et à faire les premiers pansements. Pour +examiner de nouveau l'homme étendu dans +l'antichambre, il souleva trop brusquement +la lampe encore mal allumée et l'éteignit.</p> + +<p>Alors, surpris par les ténèbres subites, il +perdit patience et s'écria:</p> + +<p>—La rosse!</p> + +<p>En la rallumant, il se flattait de l'idée +que Chevalier, porté à l'hôpital, reprendrait +connaissance, vivrait. Et le voyant déjà +debout, juché sur ses longues jambes, criant, +toussant, ricanant, il désirait moins ardemment +cette guérison, il commençait même à +ne plus la souhaiter, à la trouver importune +et désobligeante. Il se demandait avec inquiétude, +dans un véritable malaise:</p> + +<p>—Que reviendrait-il faire en ce monde, +le sombre cabot? Rentrerait-il à l'Odéon? +Promènerait-il dans les couloirs sa grande +cicatrice? Faudrait-il le voir rôder encore +autour de Félicie?</p> + +<p>Il approcha du corps la lampe allumée et +reconnut la plaie livide et sanguinolente +dont les contours irréguliers lui rappelaient +l'Afrique de ses cartes d'écolier.</p> + +<p>Visiblement la mort avait été instantanée, +et il ne comprenait pas comment il avait pu +en douter un moment.</p> + +<p>Il sortit de la maison et se mit à marcher +à grands pas dans le jardin. L'image de la +blessure flottait devant ses yeux comme +l'impression d'une lumière trop vive. Elle +allait et grandissait; elle formait dans la +nuit sur le ciel noir un continent pâle d'où +il voyait jaillir éperdus des négrillons armés +de flèches.</p> + +<p>Il jugea que la première chose à faire était +d'appeler madame Simonneau, qui demeurait +tout près, sur le boulevard Bineau, +dans la maison du café. Il ferma soigneusement +la porte de la grille et alla chercher +la femme de ménage. Sur le boulevard il +retrouva le calme de l'esprit et des sens. Il +s'accommoda de l'événement. Il acceptait le +fait accompli, mais il chicanait la destinée +sur les circonstances. Puisqu'il fallait un +mort, il consentait à ce qu'il y en eût un, +mais il en aurait préféré un autre. Il éprouvait +à l'égard de celui-ci un sentiment de +dégoût et de répulsion. Il se disait vaguement:</p> + +<p>—J'admets un suicide. Mais à quoi bon +un suicide ridicule et déclamatoire? Cet +homme ne pouvait-il se tuer chez lui? Ne +pouvait-il, si sa résolution était inébranlable, +l'exécuter avec une vraie fierté, d'une façon +discrète? C'est ainsi qu'à sa place eût agi un +galant homme. On aurait plaint et respecté +sa mémoire.</p> + +<p>Il se rappela mot pour mot les paroles +que, dans la chambre à coucher, une heure +avant le drame, il avait échangées avec +Félicie. Il lui avait demandé si elle n'avait +pas été un peu avec Chevalier. Il le lui avait +demandé, non pour le savoir, car il n'en +doutait guère, mais pour montrer qu'il le +savait. Et elle lui avait répondu, indignée: +«Lui! Ah! non, par exemple... Tu ne +voudrais pas!...»</p> + +<p>Il ne la blâmait pas d'avoir menti. Toutes +les femmes mentent. Il goûtait plutôt la +jolie désinvolture avec laquelle elle avait jeté +ce garçon hors de son passé. Mais il lui en +voulait de s'être donnée à un bas cabot. Sa +délicatesse en était blessée. Chevalier lui +gâtait Félicie. Pourquoi prenait-elle des +amants de cette espèce? Elle manquait donc +de goût? Elle ne choisissait donc pas? Elle +faisait donc comme les filles? Elle n'avait +donc pas le sens d'une certaine propreté qui +avertit les femmes de ce qu'elles peuvent +faire et de ce qu'elles ne peuvent pas faire? +Elle ne savait donc pas se tenir? Eh bien! +voilà ce qui arrive quand on n'a pas de +tenue! Il la chargea du malheur advenu et +fut soulagé d'un grand poids.</p> + +<p>Madame Simonneau n'était pas chez elle. Il +la demanda aux garçons du café, aux garçons +de l'épicier, aux filles de la blanchisseuse, +aux gardiens de la paix, au facteur. +Enfin, sur l'indication d'une voisine, il la +trouva qui mettait des cataplasmes à une +vieille dame, car elle était garde-malade. +Son visage était pourpre et elle puait l'eau-de-vie. +Il l'envoya veiller le mort. Il lui +recommanda de le recouvrir d'un drap et de +se tenir à la disposition du commissaire et +du médecin qui viendraient pour les constatations. +Elle répondit, un peu blessée, qu'elle +savait, Dieu merci, ce qu'elle avait à faire. +Elle le savait, en effet. Madame Simonneau +était née dans une société soumise aux autorités +constituées et qui respecte les morts. +Mais lorsque ayant interrogé M. de Ligny, elle +apprit qu'il avait traîné le corps dans l'antichambre, +elle ne put lui cacher que cette +façon d'agir était imprudente et l'exposait à +des désagréments.</p> + +<p>—Vous ne deviez pas, lui dit-elle. Quand +une personne s'est détruite, il ne faut +jamais y toucher avant que la police arrive.</p> + +<p>Ligny alla ensuite avertir le commissaire. +La première émotion passée, il n'éprouvait +aucune surprise, sans doute parce que les +événements qui, de loin, eussent semblé +étranges, quand ils sont accomplis près de +nous, paraissent naturels, comme ils le sont +en effet, se développent d'une façon commune, +se décomposent en une succession de +petits faits et vont se perdre dans la banalité +courante de la vie. Il était distrait de la +mort violente d'un malheureux par les +circonstances mêmes de cette mort, par la +part qu'il y avait et l'occupation qu'elle lui +donnait. En se rendant chez le commissaire, +il se sentait aussi tranquille et libre d'esprit +que lorsqu'il allait au ministère pour y déchiffrer +des dépêches.</p> + +<p>A neuf heures du soir, le commissaire de +police pénétra dans le jardin avec son secrétaire +et un agent de police. Le médecin de +la ville, M. Hibry, arriva au même moment. +Déjà, par l'industrie de madame Simonneau, +toujours intéressée aux fournitures, la maison +exhalait une violente odeur de phénol +et brillait de bougies allumées. Et madame +Simonneau s'agitait dans un pressant désir +de procurer au mort un crucifix et un rameau +de buis bénit. A la clarté d'une bougie, +le médecin examina le cadavre.</p> + +<p>C'était un gros homme, au teint rouge et +à la respiration forte, qui venait de dîner.</p> + +<p>—La balle, de gros calibre, dit-il, a pénétré +par la voûte palatine, elle a traversé +le cerveau, et elle est venue briser le pariétal +gauche, emportant une partie de la substance +cérébrale et faisant sauter un morceau +du crâne. La mort a été instantanée.</p> + +<p>Il remit la bougie à madame Simonneau, +et poursuivit:</p> + +<p>—Des éclats du crâne ont été projetés à +une certaine distance. On pourra les retrouver +dans le jardin. Je conjecture que la balle +était ronde. Une balle conique aurait causé +moins de ravages.</p> + +<p>Cependant le commissaire, M. Josse-Arbrissel, +grand et maigre, à longue moustache +grise, ne semblait ni voir ni entendre. +Un chien hurlait devant la grille.</p> + +<p>—La direction de la blessure, dit le médecin, +ainsi que les doigts de la main droite +encore repliés, prouvent surabondamment +le suicide.</p> + +<p>Il alluma un cigare.</p> + +<p>—Nous sommes suffisamment édifiés, dit +le commissaire.</p> + +<p>—Je regrette, messieurs, de vous avoir +dérangés, dit Robert de Ligny, et je vous +remercie de la bonne grâce avec laquelle +vous avez rempli votre office.</p> + +<p>Le secrétaire du commissariat et l'agent +de police, conduits par madame Simonneau, +montèrent le corps au premier étage.</p> + +<p>M. Josse-Arbrissel se mordait les ongles +et regardait dans le vague.</p> + +<p>—Un drame de la jalousie, dit-il, rien +de plus commun. Nous avons ici, à Neuilly, +une moyenne constante de morts volontaires. +Sur cent suicides, trente ont pour cause le +jeu. Le reste est dû à des désespoirs d'amour, +à la misère ou à des maladies incurables.</p> + +<p>—Chevalier? demanda le docteur Hibry, +qui était amateur de spectacles, Chevalier? +attendez donc, je l'ai vu... Je l'ai vu dans +un bénéfice, aux Variétés. Parfaitement. Il +récitait un monologue.</p> + +<p>Le chien hurlait devant la grille.</p> + +<p>—On ne peut s'imaginer, reprit le commissaire, +les ravages que le pari mutuel +exerce dans cette commune. Je n'exagère +pas, trente pour cent au bas mot des suicides +que je constate sont causés par le jeu. +Tout le monde joue, ici. Autant de boutiques +de coiffeurs, autant d'agences clandestines. +Pas plus tard que la semaine dernière, +un concierge de l'avenue du Roule a été +trouvé pendu dans le Bois. Encore, les ouvriers, +les domestiques, les petits employés +qui jouent, ne sont pas réduits à se tuer. +Ils changent de quartier, ils disparaissent. +Mais un homme établi, un fonctionnaire que +le jeu a ruiné, qui est accablé de dettes +criardes, menacé de saisie et sous le coup +de plaintes au parquet, il ne peut pas disparaître. +Que voulez-vous qu'il devienne?</p> + +<p>—J'y suis! s'écria le docteur. Il récita +<i>le Duel dans la Savane</i>. On est un peu fatigué +des monologues; mais celui-là est très +drôle. Vous vous rappelez: «Voulez-vous +vous battre à l'épée? Non, monsieur. Au +pistolet? Non, monsieur. Au sabre, au couteau? +Non, monsieur. Alors je vois ce que +vous voulez. Vous n'êtes pas dégoûté. Vous +voulez le duel dans la savane. J'y consens. +Nous remplacerons la savane par une maison +à cinq étages. Vous êtes autorisé à vous +dissimuler dans le feuillage.» Chevalier +disait très drôlement <i>le Duel dans la Savane</i>. +Il m'a beaucoup amusé ce soir-là. Il est +vrai que je suis bon public. J'adore le +théâtre.</p> + +<p>Le commissaire de police n'entendait pas. +Il suivait sa pensée.</p> + +<p>—On ne saura jamais ce que le pari +mutuel dévore par année de fortunes et +d'existences. Le jeu ne lâche jamais ses victimes; +quand il leur a tout pris, il reste +leur unique espérance. En effet, par quel +autre moyen peut-on espérer?...</p> + +<p>Il s'arrêta de parler, tendit l'oreille au +cri lointain d'un camelot, se jeta sur l'avenue +à la poursuite de l'ombre fuyante et +glapissante, l'appela, lui arracha un journal +de courses qu'il déploya sous un bec de gaz +pour y chercher des noms de chevaux, <i>Fleur-des-pois</i>, +<i>la Châtelaine</i>, <i>Lucrèce</i>. Puis, l'œil +hagard, les mains tremblantes, stupide, +assommé, il laissa tomber la feuille: son +cheval ne gagnait pas.</p> + +<p>Et le docteur Hibry, en l'observant de +loin, songeait que, médecin des morts, il +pourrait bien être appelé un jour à constater +le suicide de son commissaire de police, +et il se déterminait par avance à conclure +autant que possible à la mort accidentelle.</p> + +<p>Tout à coup, saisissant son parapluie:</p> + +<p>—Je file. On m'a donné pour ce soir +une place à l'Opéra-Comique. Ce serait dommage +de la perdre.</p> + + +<br /> + +<p>Avant de quitter la maison, Ligny demanda +à madame Simonneau:</p> + +<p>—Où l'avez-vous mis?</p> + +<p>—Dans le lit, répondit madame Simonneau. +C'était plus convenable.</p> + +<p>Il ne fit point d'objection, et, levant les +yeux sur la façade de la maison, il vit aux +fenêtres de la chambre à coucher, à travers +les rideaux de mousseline, la lueur des deux +bougies que la femme de ménage avait allumées +sur la table de nuit.</p> + +<p>—On pourrait peut-être, dit-il, faire +venir une religieuse pour le veiller.</p> + +<p>—C'est inutile, répondit madame Simonneau +qui avait invité des voisines et commandé +son vin et son fricot, c'est inutile: +je le veillerai moi-même.</p> + +<p>Ligny n'insista pas.</p> + +<p>Le chien hurlait encore devant la grille.</p> + +<p>En regagnant à pied la barrière, il vit +sur Paris une lueur rouge qui remplissait +tout le ciel. Aux faîtes des cheminées, les +tuyaux se dressaient, grotesques et noirs, +devant cette brume ardente et semblaient +regarder avec une familiarité ridicule l'embrasement +mystérieux d'un monde. Les rares +passants qu'il rencontra sur le boulevard +allaient tranquillement, sans lever la tête. +Bien qu'il sût que, dans les nuits des villes, +souvent l'air humide reflète les lumières et +se colore de cette lueur égale qui ne palpite +pas, il s'imaginait voir le reflet d'un +immense incendie. Il acceptait sans réflexion +que Paris s'abîmât dans une conflagration +prodigieuse; il trouvait naturel que la catastrophe +intime à laquelle il était mêlé se +confondît avec un désastre public et que +cette nuit, enfin, fût pour tout un peuple, +comme pour lui-même, une nuit sinistre.</p> + +<p>Ayant très faim, il prit une voiture à la +barrière et se fit conduire à une taverne de +la rue Royale. Dans la salle lumineuse et +chaude, il ressentit une impression de bien-être. +Après avoir fait son menu, il ouvrit +un journal du soir et vit, dans le compte +rendu des Chambres, que son ministre avait +prononcé un discours. En parcourant ce discours, +il étouffa un petit rire; il se rappelait +certaines histoires, contées au quai d'Orsay. +Le ministre des Affaires étrangères était +amoureux de madame de Neuilles, cocotte +vieillie, haussée par la rumeur publique à +l'état d'aventurière et d'espionne. Il essayait, +disait-on, sur elle les discours qu'il devait +prononcer devant le Parlement. Ligny, qui +avait été un peu l'amant, autrefois, de +madame de Neuilles, se figurait l'homme +d'État en chemise récitant à son amie cette +déclaration: «Non certes, je ne méconnais +pas les justes susceptibilités du sentiment +national. Résolument pacifique, mais soucieux +de l'honneur de la France, le gouvernement +saura, etc.» Et cette vision le mettait +en gaieté. Il tourna la page et lut: «Demain, +à l'Odéon, première représentation (à ce +théâtre) de: <i>La Nuit du 23 octobre 1812</i>, avec +messieurs Durville, Maury, Romilly, Destrée, +Vicar, Léon Clim, Valroche, Aman, Chevalier...</p> + + + + +<h2>VIII</h2> + + +<p>Le lendemain, à une heure, au foyer du +théâtre, on répétait <i>la Grille</i> pour la première +fois. Une lumière triste s'amortissait +sur les pierres grises de la voûte, des tribunes +et des colonnes. Dans la majesté +maussade de cette pâle architecture, sous la +statue de Racine, les acteurs principaux +lisaient leurs rôles, qu'ils ne savaient pas +encore, devant Pradel, directeur du théâtre, +Romilly, directeur de la scène, et Constantin +Marc, auteur de la pièce, assis tous trois +sur un canapé de velours rouge, tandis +que, d'une banquette reculée dans un +entre-colonnement, s'exhalaient les haines +attentives et les jalousies chuchotantes +des actrices sacrifiées. L'amoureux, Paul +Delage, déchiffrait péniblement une réplique:</p> + +<p>»—Je reconnais le château aux murs de +brique, aux toits d'ardoise, le parc où j'ai +si souvent enlacé, sur l'écorce des arbres, +son chiffre et le mien, l'étang dont les eaux +endormies...</p> + +<p>Fagette reprenait:</p> + +<p>»—Craignez, Aimeri, que le château ne +vous reconnaisse pas, que le parc ait oublié +votre nom, que l'étang murmure: «Quel +est cet étranger?»</p> + +<p>Mais elle était enrhumée et lisait sur une +copie pleine de fautes.</p> + +<p>—Ne restez pas là, Fagette: c'est le pavillon +rustique, dit Romilly.</p> + +<p>—Comment voulez-vous que je le sache?</p> + +<p>—On a mis une chaise.</p> + +<p>»—... Que l'étang murmure: «Quel est +cet étranger?»</p> + +<p>—Mademoiselle Nanteuil, à vous... Où est +donc Nanteuil?... Nanteuil!</p> + +<p>Nanteuil parut, emmitouflée dans ses +fourrures, son petit sac et son rôle à la +main, blanche comme un linge, les yeux +battus, les jambes molles. Elle avait passé +une nuit pleine d'épouvantes. Tout éveillée, +elle avait vu le mort entrer dans sa chambre.</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Par où est-ce que j'entre?</p> + +<p>—Par la droite.</p> + +<p>—C'est bon.</p> + +<p>Et elle lut:</p> + +<p>»—Mon cousin, je me suis éveillée toute +joyeuse ce matin. Je n'en sais pas la cause. +Pourriez-vous me la dire?</p> + +<p>Delage lut sa réplique;</p> + +<p>»—C'est peut-être, Cécile, par une permission +spéciale de la Providence ou de la +destinée. Le Dieu qui vous aime vous laisse +le sourire à l'heure des larmes et des grincements +de dents.</p> + +<p>—Nanteuil, tu passes, ma mignonne, dit +Romilly. Delage, efface-toi un peu pour la +laisser passer.</p> + +<p>Nanteuil passa:</p> + +<p>»—Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? +Nos jours sont ce que nous les faisons. Ils +ne sont terribles que pour les méchants.</p> + +<p>Romilly interrompit:</p> + +<p>—Delage, efface-toi un peu, fais attention +de ne pas la cacher aux spectateurs... +Reprends, Nanteuil.</p> + +<p>Nanteuil reprit:</p> + +<p>»—Des jours terribles, dites-vous, Aimeri? +Nos jours sont ce que nous les faisons. Ils +ne sont terribles que pour les méchants.</p> + +<p>Constantin Marc ne reconnaissait plus son +œuvre, n'entendait plus même le son de ses +phrases bien-aimées, qu'il s'était répétées +tant de fois à lui-même dans ses bois du +Vivarais. Étonné, stupide, il se taisait.</p> + +<p>Nanteuil passa gentiment et se remit à +lire:</p> + +<p>»—Vous me jugerez peut-être bien folle, +Aimeri; dans le couvent où j'ai été élevée, +j'ai souvent envié le sort des victimes.</p> + +<p>Delage donna sa réplique; mais il sauta +un feuillet de la copie:</p> + +<p>»—Le temps est superbe. Déjà les invités +vont et viennent dans le jardin.</p> + +<p>Il fallut tout reprendre:</p> + +<p>»—Des jours terribles, dites-vous, +Aimeri...</p> + +<p>Et ils allaient, sans s'inquiéter de comprendre, +mais attentifs à régler leurs mouvements, +comme s'ils étudiaient des figures +de danse.</p> + +<p>—Dans l'intérêt de la pièce, il faudra +faire des coupures, dit Pradel à l'auteur +consterné.</p> + +<p>Et Delage poursuivait:</p> + +<p>»—Ne m'accusez point, Cécile: j'eus +pour vous une amitié d'enfance, une de ces +amitiés fraternelles, qui donnent à l'amour +qu'elles font naître l'apparence inquiétante +de l'inceste.</p> + +<p>—L'inceste! s'écria Pradel. Vous ne pouvez +pas laisser l'inceste, monsieur Constantin +Marc. Le public a des susceptibilités que +vous ne soupçonnez, pas. Et puis, il faut +intervertir l'ordre des deux répliques qui +viennent ensuite. L'optique de la scène +l'exige.</p> + +<p>La répétition fut interrompue. Romilly, +avisant Durville qui, dans une embrasure, +contait des histoires joyeuses:</p> + +<p>—Durville, vous pouvez vous en aller. +On ne répétera pas le «deux» aujourd'hui.</p> + +<p>Avant de se retirer, le vieux comédien +alla serrer la main à Nanteuil. Jugeant +opportun de lui apporter l'expression de sa +douloureuse sympathie, il se fit des yeux +noyés, comme eût fait à sa place tout porteur +de condoléances. Mais il se les fit bien. +Ses prunelles nageaient dans leurs orbites, +pareilles à la lune dans les nuées. Les coins +abattus de ses lèvres tombaient dans deux +plis profonds qui les prolongeaient jusqu'au +bas du menton. Il avait l'air vraiment +affligé.</p> + +<p>—Ma pauvre mignonne, soupira-t-il, je +te plains, va!... De voir un être pour lequel +on a éprouvé un... sentiment... avec lequel +on a... vécu dans l'intimité... de le voir +emporté par un coup... tragique, c'est rude... +c'est terrible!...</p> + +<p>Et il lui tendait ses mains compatissantes.</p> + +<p>Nanteuil, énervée, serrant dans ses poings +son petit mouchoir et son manuscrit, lui +tourna le dos et siffla entre ses dents:</p> + +<p>—Vieil idiot!</p> + +<p>Fagette la prit par la taille, la mena doucement +à l'écart au pied de la statue de +Racine et lui souffla dans l'oreille:</p> + +<p>—Ma chérie, écoute-moi! Il faut absolument +étouffer cette affaire-là. On ne parle +pas d'autre chose. Si tu laisses dire le +monde, on fera de toi la veuve Chevalier +pour la vie.</p> + +<p>Et, comme elle avait du style, elle ajouta:</p> + +<p>—Je te connais, je suis ta meilleure +amie. Je sais ce que tu vaux. Mais prends +garde, Félicie: les femmes ont le prix +qu'elles se donnent.</p> + +<p>Tous les traits de Fagette portèrent. Nanteuil, +les joues en feu, retint ses larmes. +Trop jeune pour posséder ou même souhaiter +la prudence qui vient aux comédiennes célèbres +quand elles sont en âge de passer +femmes du monde, elle était pleine d'amour-propre, +et, depuis qu'elle aimait, elle avait +envie d'effacer de son passé toute inélégance; +elle sentait que Chevalier, en se suicidant +pour elle, avait agi publiquement à son +égard avec une familiarité qui la rendait +ridicule. Ne sachant pas encore que tout +s'oublie et se perd au cours rapide des +heures, que toutes nos actions coulent +comme l'eau des fleuves entre des rivages +sans mémoire, elle songeait, irritée et triste, +aux pieds de Jean Racine, qui entendait ses +douleurs.</p> + +<p>—Regarde-la donc, dit madame Marie-Laure +au jeune Delage. Elle a envie de +pleurer. Je la comprends. Un homme s'est +tué pour moi. J'en ai été très ennuyée. C'était +un comte.</p> + +<p>—Reprenons, dit Pradel... Mademoiselle +Nanteuil, allons! donnez votre réplique.</p> + +<p>Et Nanteuil:</p> + +<p>»—Mon cousin, je me suis éveillée toute +joyeuse ce matin...</p> + +<p>Soudain, madame Doulce parut. Grande +et douloureuse, elle laissa tomber ces mots:</p> + +<p>—Une bien triste nouvelle. Le curé lui +refuse l'entrée de son église.</p> + +<p>Chevalier n'ayant plus de parents, hors +une sœur ouvrière à Pantin, madame Doulce +s'était chargée de commander l'enterrement, +aux frais des comédiens.</p> + +<p>On l'entourait. Elle reprit:</p> + +<p>—L'Église le repousse comme un maudit. +C'est affreux!</p> + +<p>—Pourquoi? demanda Romilly.</p> + +<p>Madame Doulce répondit très bas et comme +à regret:</p> + +<p>—Parce qu'il s'est suicidé.</p> + +<p>—Il faut arranger ça, dit Pradel.</p> + +<p>Romilly montra de l'empressement.</p> + +<p>—Le curé me connaît, dit-il; c'est un +brave homme. Je vais donner un coup de +pied jusqu'à Saint-Étienne-du-Mont et je +serais bien surpris si...</p> + +<p>Madame Doulce secoua tristement la tête;</p> + +<p>—Tout est inutile.</p> + +<p>—Il faut pourtant que nous ayons un +service religieux, dit Romilly, avec l'autorité +d'un directeur de la scène.</p> + +<p>—Certes, dit madame Doulce.</p> + +<p>Madame Marie-Laure, agitée, pensait qu'on +pouvait forcer les prêtres à dire une messe.</p> + +<p>—Restons calmes, dit Pradel, en caressant +sa barbe vénérable. Sous Louis XVIII, +le peuple enfonça les portes de Saint-Roch, +fermées au cercueil de mademoiselle Raucourt. +Les temps et les circonstances sont +autres. Usons de moyens plus doux.</p> + +<p>Constantin Marc, voyant, plein de regrets, +sa pièce abandonnée, s'était approché, lui +aussi, de madame Doulce; il lui demanda:</p> + +<p>—Pourquoi voulez-vous que Chevalier soit +béni par l'Église? Pour ma part, je suis catholique. +Chez moi, ce n'est pas une foi, +c'est un système, et je considère comme un +devoir de participer à toutes les pratiques +extérieures du culte. Je suis pour toutes les +autorités, pour le juge, pour le soldat, pour +le prêtre. Je ne puis donc être suspect de +favoriser les enterrements civils. Mais je ne +comprends guère que vous vous obstiniez à +offrir au curé de Saint-Étienne-du-Mont un +mort qu'il repousse. Pourquoi voulez-vous +donc que ce malheureux Chevalier aille à +l'église?</p> + +<p>—Pourquoi? répondit madame Doulce. +Pour le salut de son âme et parce que c'est +plus convenable.</p> + +<p>—Ce qui serait convenable, répliqua +Constantin Marc, ce serait d'obéir aux lois +de l'Église, qui excommunie les suicidés.</p> + +<p>—Monsieur Constantin Marc, avez-vous +lu <i>les Soirées de Neuilly</i>? demanda Pradel qui +était grand bouquineur et liseur. Vous n'avez +pas lu <i>les Soirées de Neuilly</i>, par M. de +Fongeray? Vous avez eu tort. C'est un livre +curieux, qu'on trouve parfois encore sur les +quais. Il est orné d'une lithographie d'Henry +Monnier représentant, je ne sais pourquoi, +Stendhal en caricature. Fongeray est le pseudonyme +de deux libéraux de la Restauration, +Dittmer et Cavé. Cet ouvrage se compose de +comédies et de drames qui ne peuvent être +joués, mais qui contiennent des scènes de +mœurs fort intéressantes. Vous y verrez +comment, sous le règne de Charles X, un +vicaire d'une des églises de Paris, l'abbé +Mouchaud, refusa d'enterrer une dame +pieuse et voulut à toute force enterrer un +athée. Madame d'Hautefeuille était pieuse, +mais elle possédait des biens nationaux. Elle +mourut administrée par un prêtre janséniste. +C'est pourquoi après sa mort elle ne fut pas +reçue par l'abbé Mouchaud dans l'église où +elle avait passé sa vie. En même temps que +madame d'Hautefeuille, sur la même paroisse, +un gros banquier, monsieur Dubourg, se laissa +mourir. Par son testament, il avait ordonné +qu'on le portât directement au cimetière. +«C'est un catholique, pensa l'abbé Mouchaud, +il nous appartient.» Aussitôt il fit +un paquet de son étole et de son surplis, +courut chez le mort, lui donna l'extrême-onction +et l'amena dans son église.</p> + +<p>—Eh bien! répondit Constantin Marc, ce +vicaire était un excellent politique. Les +athées ne sont pas pour l'Église des ennemis +redoutables. Ce ne sont pas des adversaires. +Ils ne peuvent élever une Église contre elle, +et ils n'y songent pas. Il y a eu de tout +temps des athées parmi les chefs et les +princes de l'Église, et plusieurs d'entre eux +ont rendu à la papauté d'éclatants services. +Au contraire, quiconque ne se soumet pas +strictement à la discipline ecclésiastique et +rompt sur un point avec la tradition, quiconque +oppose une foi à la foi, une opinion, +une pratique à l'opinion reçue et à la pratique +commune, est une cause de désordre, +une menace de péril, et doit être extirpé. Le +vicaire Mouchaud l'avait compris. Il fallait +en faire un évêque et un cardinal.</p> + +<p>Madame Doulce avait eu l'art de ne pas +tout dire à la fois; elle ajouta:</p> + +<p>—Je ne me suis pas laissé abattre par la +résistance de monsieur le curé. J'ai prié, j'ai +supplié. Et il m'a répondu: «Nous sommes +respectueusement soumis à l'ordinaire. Allez +à l'archevêché. Je ferai ce que Monseigneur +m'ordonnera.» Il ne me reste plus qu'à suivre +ce conseil. Je cours à l'archevêché.</p> + +<p>—Travaillons, dit Pradel.</p> + +<p>Romilly appela Nanteuil:</p> + +<p>—Nanteuil, allons, Nanteuil, reprends +toute ta scène.</p> + +<p>Et Nanteuil reprit:</p> + +<p>»—Mon cousin, je me suis éveillée toute +joyeuse ce matin...</p> + + + + +<h2>IX</h2> + + +<p>Ce qui rendait difficiles les négociations du +Théâtre avec l'Église, c'était l'éclat donné par +les journaux au suicide du boulevard de Villiers. +Les reporters en avaient publié toutes les +circonstances, et, comme le disait M. l'abbé +Mirabelle, second vicaire de l'archevêque, au +point où en étaient les choses, ouvrir à Chevalier +les portes de sa paroisse, c'était publier le +droit des excommuniés aux prières de l'Église.</p> + +<p>D'ailleurs M. Mirabelle qui se montra, +dans cette affaire, plein de sagesse et de +prudence, indiqua la voie.</p> + +<p>—Vous comprenez bien, dit-il à madame +Doulce, que ce n'est pas l'opinion des journaux +qui peut nous toucher. Elle nous est +absolument indifférente, et nous ne nous +inquiétons en aucune matière de ce que +cinquante feuilles publiques disent de ce +malheureux jeune homme. Que les journalistes +aient servi ou trahi la vérité, c'est +leur affaire et non la mienne. J'ignore et +veux ignorer ce qu'ils ont écrit. Mais le fait +du suicide est notoire. Vous ne pouvez le +contester. Il conviendrait maintenant d'examiner +de près, avec les lumières de la +science, les circonstances dans lesquelles ce +fait a été accompli. Ne vous étonnez pas que +j'invoque ainsi la science. Elle n'a pas de +meilleure amie que la religion. Or la science +médicale peut nous être ici d'un grand +secours. Vous allez tout de suite le comprendre. +L'Église ne retranche de son sein +le suicidé qu'en tant que le suicide constitue +un acte de désespoir. Les fous qui attentent à +leur vie ne sont pas des désespérés, et +l'Église ne leur refuse point ses prières: +elle prie pour tous les malheureux. Ah! s'il +pouvait être établi que ce pauvre enfant a +agi sous l'influence d'une fièvre chaude ou +d'une maladie mentale, si un médecin était +à même de certifier que cet infortuné ne +jouissait pas de sa raison lorsqu'il se détruisit +de ses propres mains, le service religieux +serait célébré sans obstacle.</p> + +<p>Ayant recueilli ces paroles de M. l'abbé +Mirabelle, madame Doulce courut au théâtre. +La répétition de <i>la Grille</i> était terminée. +Elle trouva Pradel dans son cabinet avec +deux jeunes actrices, qui lui demandaient +l'une un engagement, l'autre un congé. Il +refusait, conformément à son principe de ne +jamais accueillir une demande qu'après +l'avoir d'abord rejetée. Il donnait ainsi du +prix aux moindres choses qu'il accordait. Ses +yeux luisants et sa barbe de patriarche, ses +façons à la fois amoureuses et paternelles +le faisaient ressembler à Loth, tel qu'on le +voit entre ses deux filles dans les estampes +des vieux maîtres. Posée sur la table, +une amphore de carton doré aidait à l'illusion.</p> + +<p>—Ce n'est pas possible, disait-il à chacune; +ce n'est vraiment pas possible, mon +enfant... Enfin revenez demain.</p> + +<p>Après les avoir congédiées, il demanda, +tout en signant des lettres:</p> + +<p>—Eh bien! madame Doulce, quelles +nouvelles?</p> + +<p>Constantin Marc, survenu avec Nanteuil, +s'écria précipitamment:</p> + +<p>—Et mes décors? Monsieur Pradel!</p> + +<p>Puis il décrivit pour la vingtième fois +le paysage sur lequel devait se lever la +toile.</p> + +<p>—Au premier plan, un vieux parc. Les +troncs des grands arbres, du côté du nord, +sont verdis par la mousse. Il faut qu'on +sente l'humidité de la terre.</p> + +<p>Et le directeur répondit:</p> + +<p>—Soyez sûr qu'on fera tout ce qu'il sera +possible de faire et que ce sera très convenable... +Eh bien! madame Doulce, quelles +nouvelles?</p> + +<p>—Il y a une lueur d'espérance, répondit-elle.</p> + +<p>—Au fond, dans une brume légère, dit +l'auteur, les pierres grises et les toits d'ardoise +fine de l'Abbaye-aux-Dames...</p> + +<p>—Parfaitement. Asseyez-vous donc, madame +Doulce, je suis à vous.</p> + +<p>—J'ai reçu, à l'archevêché, le meilleur +accueil, dit madame Doulce.</p> + +<p>—Monsieur Pradel, il est nécessaire que +les murs de l'Abbaye paraissent sourds, profonds +et pourtant subtilisés par la brume +du soir. Un ciel d'or pâle...</p> + +<p>—Monsieur l'abbé Mirabelle, reprit +madame Doulce, est un prêtre de la plus +haute distinction...</p> + +<p>—Monsieur Marc, vous tenez beaucoup à +votre ciel d'or pâle? demanda le directeur. +Continuez, madame Doulce, continuez, je +vous écoute...</p> + +<p>—... Et, d'une politesse exquise. Il a fait +une délicate allusion aux indiscrétions des +journaux...</p> + +<p>A ce moment, M. Marchegeay, le régisseur, +bondit dans le cabinet. Ses yeux verts +étincelaient et ses moustaches rouges dansaient +comme des flammes. Il parla avec +volubilité:</p> + +<p>—Ça recommence!... Lydie, la petite +figurante, pousse des cris de putois dans les +escaliers. Elle dit que Delage a voulu la +violer. C'est bien la dixième fois depuis un +mois qu'elle nous recommence cette histoire-là. +En voilà une scie!</p> + +<p>—Ce n'est pas tolérable dans une maison +comme celle-ci, dit Pradel. Vous ficherez +Delage à l'amende... Madame Doulce, continuez, +je vous prie.</p> + +<p>—Monsieur l'abbé Mirabelle m'a expliqué +avec une parfaite clarté que le suicide est +un acte de désespoir.</p> + +<p>Mais Constantin Marc demanda avec +intérêt à Pradel si Lydie, la petite figurante, +était jolie.</p> + +<p>—Vous l'avez vue, dans <i>la Nuit du +23 octobre</i>, elle fait la femme du peuple +qui, sur la plaine de Grenelle, achète des +plaisirs à madame Ravaud.</p> + +<p>—Il me semble que c'est une très belle +fille, dit Constantin Marc.</p> + +<p>—Certainement, répondit Pradel. Mais +elle serait une plus belle fille encore si +elle n'avait pas les chevilles comme des +poteaux.</p> + +<p>Constantin Marc, méditatif, reprit:</p> + +<p>—Et Delage l'a violée... Cet homme a le +sens de l'amour. L'amour est un acte simple +et primitif. C'est la lutte, c'est la haine. La +violence y est nécessaire. L'amour par le +consentement mutuel n'est qu'une fastidieuse +corvée.</p> + +<p>Et il s'écria, très excité:</p> + +<p>—Delage est prodigieux!</p> + +<p>—Ne vous emballez pas, dit Pradel. Cette +petite Lydie aguiche mes acteurs dans sa loge, +puis, tout à coup, elle crie qu'on la viole pour +qu'on lui donne de l'argent... C'est son amant +qui lui a appris le truc, et qui touche la galette... +Vous disiez donc, madame Doulce...</p> + +<p>—Après une longue et intéressante conversation, +reprit madame Doulce, monsieur +l'abbé Mirabelle m'a fait entrevoir une solution +favorable. Il m'a donné à entendre que, +pour lever toutes les difficultés, il suffirait +qu'un médecin attestât que Chevalier n'avait +pas toute sa raison et n'était pas responsable +de ses actes.</p> + +<p>—Mais, observa Pradel, Chevalier n'était +pas fou. Il avait toute sa raison.</p> + +<p>—Ce n'est pas à nous de le dire, répliqua +madame Doulce. Et qu'en savons-nous?</p> + +<p>—Non, dit Nanteuil, il n'avait pas toute +sa raison.</p> + +<p>Pradel haussa les épaules:</p> + +<p>—Après tout, c'est possible. La folie +et la raison, c'est affaire d'appréciation... +A qui pourrait-on bien demander un certificat?</p> + +<p>Madame Doulce et Pradel se rappelèrent +successivement trois médecins; mais ils ne +purent trouver l'adresse du premier; le +second avait un mauvais caractère et l'on +reconnut que le troisième était mort.</p> + +<p>Nanteuil dit qu'il fallait s'adresser au +docteur Trublet.</p> + +<p>—C'est une idée! s'écria Pradel. Allons +demander un certificat au docteur Socrate... +Quel jour sommes-nous?... Vendredi. C'est +son jour de consultation. Nous le trouverons +chez lui.</p> + + +<br /> + +<p>Le docteur Trublet logeait dans une +vieille maison, au plus haut de la rue de +Seine. Pradel emmena Nanteuil, dans l'idée +que Socrate ne refuserait rien à une jolie +femme. Constantin Marc, qui ne pouvait +vivre, à Paris, loin des comédiens, les +accompagna. L'affaire Chevalier commençait +à l'amuser. Il la trouvait comique, c'est-à-dire +appartenant aux comédiens. Bien que +l'heure de la consultation fût passée, le salon +du docteur était encore plein de gens qui +voulaient être guéris. Trublet les renvoya et +reçut, dans son cabinet, les gens de théâtre. +Il se tenait devant une table encombrée de +livres et de papiers. Contre la fenêtre, un +fauteuil articulé s'étalait, infirme et cynique. +Le directeur de l'Odéon exposa l'objet de sa +visite, et il conclut:</p> + +<p>—Le service de Chevalier ne sera célébré +à l'église que si vous attestez que ce malheureux +garçon ne jouissait pas de toute sa +raison.</p> + +<p>Le docteur Trublet déclara que Chevalier +pouvait bien se passer du service religieux.</p> + +<p>—Adrienne Lecouvreur, qui valait mieux +que lui, s'en est passée. Mademoiselle Monime, +après sa mort, n'eut point de messe +et, comme vous savez, on lui refusa «l'honneur +de pourrir dans un vilain cimetière, +avec tous les gueux du quartier». Elle ne +s'en trouva pas plus mal.</p> + +<p>—Vous n'ignorez pas, docteur Socrate, +répondit Pradel, que les comédiens sont les +plus religieux des hommes. Mes pensionnaires +seraient désolés s'ils ne pouvaient +assister à la messe de leur camarade. Ils se +sont déjà assuré le concours de plusieurs +artistes lyriques et la musique sera très +belle.</p> + +<p>—Ça, c'est une raison, dit Trublet. Je +n'y contredis pas. Charles Monselet, qui +était un homme d'esprit, songea, peu d'heures +avant sa mort, à sa messe en musique. +«Je connais beaucoup d'artistes de l'Opéra, +dit-il, j'aurai un <i>Pie Jesu</i> aux truffes.» +Mais, puisque l'archevêché n'autorise pas, +cette fois, le concert spirituel, il conviendrait +de le remettre à une autre occasion.</p> + +<p>—Pour ce qui est de moi, répliqua le +directeur, je n'ai aucune croyance religieuse. +Mais je considère que l'Église et le Théâtre +sont deux grandes puissances sociales et +qu'il y a intérêt à ce qu'elles soient amies +et alliées. Je ne manque jamais, pour ma +part, une occasion de sceller l'alliance. +Au prochain carême, je ferai lire par Durville +un sermon de Bourdaloue. Je suis +subventionné: je dois être concordataire.</p> + +<p>»Et puis, quoi qu'on en dise, le catholicisme +est encore la forme la plus acceptable +de l'indifférence religieuse.</p> + +<p>—Eh bien! objecta Constantin Marc, si +vous voulez montrer de la déférence à +l'Église, pourquoi lui poussez-vous, de force +ou de ruse, un cercueil dont elle ne veut +pas?</p> + +<p>Le docteur parla dans le même sentiment +et finit par dire:</p> + +<p>—Mon cher Pradel, ne vous occupez donc +pas de cette affaire-là.</p> + +<p>Mais alors Nanteuil, les yeux ardents, la +voix sifflante:</p> + +<p>—Il faut qu'il aille à l'église, docteur; +signez ce qu'on vous demande, écrivez qu'il +n'avait pas sa raison. Je vous en prie.</p> + +<p>Il n'y avait pas que de la religion dans +ce désir. Il s'y mêlait un sentiment intime +et un fond obscur de vieilles croyances, +ignorées d'elle-même. Elle espérait que, +porté à l'église, aspergé d'eau bénite, Chevalier +serait apaisé, deviendrait un bon mort +et ne la tourmenterait plus. Elle craignait, +au contraire, que, privé de bénédictions et +de prières, il n'errât sans cesse autour d'elle, +maudit et malfaisant. Et, plus simplement, +dans sa peur de le revoir, elle voulait que les +prêtres aussi prissent soin de l'enterrer, que +tout le monde s'y mît, pour qu'il le fût +davantage, autant qu'il était possible et tout +à fait. Ses lèvres tremblaient; elle tordait ses +mains jointes.</p> + +<p>Trublet, vieux connaisseur, la regardait +avec intérêt. Il avait l'intelligence et le goût de +la machine féminine. Celle-ci le ravissait. En +l'observant, sa face camuse brillait de plaisir.</p> + +<p>—Soyez tranquille, mon enfant. Il y a toujours +moyen de s'entendre avec l'Église. Ce +que vous me demandez n'est pas dans mes +attributions; je suis un médecin laïque. +Mais nous avons aujourd'hui, Dieu merci! +des médecins religieux qui envoient leurs +malades aux eaux ecclésiastiques et dont la +fonction spéciale est de constater les guérisons +miraculeuses. J'en connais un qui +loge dans le quartier; je vais vous donner +son adresse. Allez le voir, l'évêché n'a rien +à lui refuser. Il arrangera votre affaire.</p> + +<p>—Non pas, dit Pradel, vous avez donné +vos soins à ce malheureux Chevalier. C'est +à vous de délivrer un certificat.</p> + +<p>Romilly approuva:</p> + +<p>—Évidemment, docteur. Vous êtes médecin +du théâtre. Il faut laver son linge sale +en famille.</p> + +<p>Et Nanteuil tourna vers Socrate un regard +de prière.</p> + +<p>—Mais, demanda Trublet, qu'est-ce que +vous voulez que je dise?</p> + +<p>—C'est bien simple, répondit Pradel. +Dites qu'il était, dans une certaine mesure, +irresponsable.</p> + +<p>—Vous me sollicitez bonnement à parler +comme un médecin des tribunaux. C'est +trop exiger de moi.</p> + +<p>—Vous croyez donc, docteur, que Chevalier +était en possession de sa pleine et entière +responsabilité morale?</p> + +<p>—Je crois, au contraire, qu'il n'était responsable +de ses actes à aucun degré.</p> + +<p>—Alors?...</p> + +<p>—Mais je crois aussi qu'il ne différait +nullement en cela de vous, de moi, de tous +les autres hommes. Mes confrères légistes +distinguent entre les responsabilités individuelles. +Ils ont des procédés pour reconnaître +les responsabilités pleines et celles auxquelles +il manque un ou plusieurs quartiers. Il est +remarquable, d'ailleurs, que, pour faire +condamner un malheureux, ils lui trouvent +toujours une pleine responsabilité... Et la +leur, elle est donc pleine... comme la lune?</p> + +<p>Et le docteur Socrate développa devant +les gens de théâtre étonnés une ample +théorie du déterminisme universel. Il remonta +jusqu'aux origines de la vie. Et, semblable +au Silène de Virgile qui, barbouillé +du suc des mûres, chantait à des bergers +de Sicile et à la naïade Églé l'origine du +monde, il se répandit en paroles abondantes:</p> + +<p>—Appeler un malheureux à répondre de +ses actes!... mais quand le système solaire +n'était encore qu'une pâle nébuleuse, formant +dans l'éther une couronne légère d'une +circonférence mille fois plus vaste que l'orbite +de Neptune, il y avait belle lurette que +nous étions tous conditionnés, déterminés, +destinés irrévocablement et que votre responsabilité, +ma chère enfant, la mienne, +celle de Chevalier, celle de tous les hommes, +était, non pas atténuée, mais abolie d'avance. +Tous nos mouvements, causés par des +mouvements antérieurs de la matière, sont +soumis aux lois qui gouvernent les forces +cosmiques, et la mécanique humaine n'est +qu'un cas particulier de la mécanique universelle.</p> + +<p>Il montra de la main une armoire fermée:</p> + +<p>—J'ai là, en bouteilles, de quoi transformer, +abolir ou exaspérer la volonté de +cinquante mille hommes.</p> + +<p>—Ce ne serait pas de jeu, objecta Pradel.</p> + +<p>—J'en conviens, ce ne serait pas de jeu. +Mais ces substances ne sont pas essentiellement +des produits de laboratoire. Le laboratoire +combine, il ne crée rien. Ces substances +sont éparses dans la nature. A l'état +libre, elles nous enveloppent et nous pénètrent, +elles déterminent notre volonté: elles +conditionnent notre libre arbitre, qui n'est +que l'illusion causée en nous par l'ignorance +de nos déterminations.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites? demanda +Pradel ahuri.</p> + +<p>—Je dis que la volonté est une illusion +causée par l'ignorance où nous sommes des +causes qui nous obligent à vouloir. Ce qui +veut en nous, ce n'est pas nous, ce sont des +myriades de cellules d'une activité prodigieuse, +que nous ne connaissons pas, qui +ne nous connaissent pas, qui s'ignorent les +unes les autres, et qui pourtant nous constituent. +Elles produisent par leur agitation +d'innombrables courants que nous appelons +nos passions, nos pensées, nos joies, nos +souffrances, nos désirs, nos craintes et notre +volonté. Nous nous croyons maîtres de nous, +et seulement une goutte d'alcool excite, pour +les engourdir ensuite, ces éléments par lesquels +nous sentons et voulons.</p> + +<p>Constantin Marc interrompit le docteur:</p> + +<p>—Pardon! Puisque vous parlez de l'action +de l'alcool, je voudrais vous consulter à ce +sujet. Je bois un petit verre d'armagnac +après chaque repas. Ce n'est pas trop, dites-moi?</p> + +<p>—C'est beaucoup trop. L'alcool est un +poison. Si vous avez chez vous une bouteille +d'eau-de-vie, jetez-la par la fenêtre.</p> + +<p>Pradel était pensif. Il estimait qu'en supprimant +la volonté et la responsabilité chez +tous les hommes, le docteur Socrate lui +faisait un tort personnel.</p> + +<p>—Vous direz ce que vous voudrez. La +volonté et la responsabilité ne sont pas des +illusions. Ce sont des réalités tangibles et +fortes. Je sais à quoi m'engage mon cahier +des charges, et j'impose ma volonté à mon +personnel.</p> + +<p>Et il ajouta avec amertume:</p> + +<p>—Je crois à la volonté, à la responsabilité +morale, à la distinction du bien et du +mal. Sans doute, selon vous, ce sont des +idées bêtes...</p> + +<p>—Assurément, répondit le docteur, ce +sont des idées bêtes. Mais elles nous sont +très convenables, puisque nous sommes des +bêtes. On l'oublie toujours. Ce sont des +idées bêtes, augustes et salutaires. Les hommes +ont senti que, sans ces idées, ils deviendraient +tous fous. Ils n'avaient que le choix +de la bêtise ou de la fureur. Ils ont raisonnablement +choisi la bêtise. Tel est le fondement +des idées morales.</p> + +<p>—Quel paradoxe! s'écria Romilly.</p> + +<p>Le docteur poursuivit avec sérénité:</p> + +<p>—La distinction du bien et du mal dans +les sociétés humaines n'est jamais sortie de +l'empirisme le plus grossier. Elle a été constituée +dans un esprit tout pratique et par +simple commodité. Nous ne nous en préoccupons +pas pour un cristal ou pour un +arbre. Nous pratiquons l'indifférence morale +à l'endroit des animaux. Nous la pratiquons +à l'endroit des sauvages. Cela nous permet +de les exterminer sans remords. C'est ce +qu'on appelle la politique coloniale. On ne +voit pas non plus que les croyants exigent +de leur dieu une haute moralité. Dans l'état +actuel de la société, ils n'admettraient pas +volontiers qu'il fût libidineux et se compromît +avec des femmes; mais ils trouvent bon +qu'il soit vindicatif et cruel. La morale est +le consentement mutuel à garder ce qu'on +a, terre, maisons, meubles, femmes, et notre +vie. Elle n'implique chez ceux qui s'y soumettent +aucun effort particulier d'intelligence +ou de caractère. Elle est instinctive +et féroce. La loi écrite la suit de près et +s'accorde assez bien avec elle. Aussi voit-on +que les hommes d'un grand cœur ou d'un +beau génie furent presque tous accusés d'impiété +et, comme Socrate, fils de Phénarète, +et Benoît Malon, frappés par la justice de +leur pays. Et l'on peut dire qu'un homme +qui n'a pas été condamné tout au moins à +la prison honore médiocrement sa patrie.</p> + +<p>—Il y a des exceptions, dit Pradel.</p> + +<p>—Il y en a peu, répondit le docteur +Trublet.</p> + +<p>Mais Nanteuil suivait son idée:</p> + +<p>—Mon petit Socrate, vous pouvez bien +attester qu'il était fou. C'est la vérité. Il +n'avait pas sa raison. Je le sais bien, moi.</p> + +<p>—Sans doute, il était fou, ma chère +enfant. Mais c'est une question de savoir +s'il l'était plus que les autres hommes. +L'histoire tout entière de l'humanité, remplie +de supplices, d'extases et de massacres, +est une histoire de déments et de furieux.</p> + +<p>—Docteur, demanda Constantin Marc, +est-ce que par hasard vous n'admireriez pas +la guerre? C'est pourtant une chose splendide, +quand on y pense. Les animaux se +dévorent simplement entre eux. Les hommes +ont imaginé de se massacrer en beauté. Ils +ont appris à s'entre-tuer avec des cuirasses +étincelantes, sous des casques surmontés de +panaches et desquels tombent des crinières +peintes en rouge. Par l'usage de l'artillerie +et l'art des fortifications, ils ont introduit +la chimie et les mathématiques dans la destruction +nécessaire. C'est une invention +sublime. Et, puisque l'extermination des +êtres nous apparaît comme le but unique +de la vie, la sagesse de l'homme est d'avoir +fait de cette extermination une jouissance et +une splendeur... Car enfin vous ne pouvez +nier, docteur, que le meurtre est une loi de +la nature, et que, par conséquent, il est +divin.</p> + +<p>A quoi le docteur Socrate répondit:</p> + +<p>—Nous ne sommes que de malheureux +animaux et pourtant nous sommes à nous-mêmes +notre providence et nos dieux. Les +animaux inférieurs, dont les règnes immémoriaux +ont précédé le nôtre sur cette planète, +l'ont transformée par leur génie et +leur courage. Les insectes ont tracé des +chemins, fouillé la terre, creusé les troncs +d'arbres et les rochers, bâti des maisons, +fondé des cités, changé le sol, l'air et les +eaux. Le travail des plus humbles, des madrépores, +a créé des îles et des continents. +Tout changement matériel produit un changement +moral, puisque les mœurs dépendent +du milieu. La transformation que +l'homme à son tour fait subir à la terre est +certes plus profonde et plus harmonieuse +que les transformations opérées par les +autres animaux. Pourquoi l'humanité ne +parviendrait-elle pas à changer la nature +jusqu'à la rendre pacifique? Pourquoi l'humanité, +tout infime qu'elle est et sera, ne +réussirait-elle pas un jour à supprimer ou, +du moins, à régler la concurrence vitale? +Pourquoi n'abolirait-elle pas enfin la loi du +meurtre? On peut beaucoup attendre de la +chimie. Pourtant je ne vous réponds de rien. +Il est possible que notre race persiste dans +la mélancolie, le délire, la manie, la démence +et la stupeur jusqu'à sa fin lamentable dans +la glace et les ténèbres. Ce monde est peut-être +irrémédiablement mauvais. En tout cas, +je m'y serai bien amusé. On y jouit d'un spectacle +divertissant et je commence à croire que +Chevalier était plus fou que les autres hommes +d'avoir volontairement quitté sa place.</p> + +<p>Nanteuil prit une plume sur le bureau et +la tendit, trempée d'encre, au docteur.</p> + +<p>Il commença d'écrire:</p> + +<p>«Ayant été plusieurs fois appelé à donner +mes soins à...</p> + +<p>Il s'interrompit et demanda le prénom de +Chevalier:</p> + +<p>—Aimé, répondit Nanteuil.</p> + +<p>»... à Aimé Chevalier, j'ai pu constater +dans son économie certains troubles de la +sensibilité, de la vue et de la motilité, indices +ordinaires...</p> + +<p>Il alla prendre un livre sur un rayon de +sa bibliothèque.</p> + +<p>—Ce serait un grand hasard si je ne +découvrais pas de quoi confirmer mon diagnostic +dans ces leçons du professeur Ball +sur les maladies mentales.</p> + +<p>Il feuilleta le livre.</p> + +<p>—Et tenez, mon cher Romilly, voici ce +que je trouve pour commencer; à la dix-huitième +leçon, page 389: «On rencontre +beaucoup de fous parmi les acteurs.» Cette +observation du professeur Ball me rappelle +que l'illustre Cabanis demanda un jour au +docteur Esprit Blanche si le théâtre n'était +pas une cause de folie.</p> + +<p>—Vraiment? demanda Romilly, inquiet.</p> + +<p>—N'en doutez point, répondit Trublet. +Mais écoutez ce que dit à cette même page +le professeur Ball: «Il est incontestable +que les médecins sont extrêmement prédisposés +à l'aliénation mentale.» Et rien n'est +plus vrai. Parmi les médecins, les prédestinés +entre tous sont les aliénistes. Il est +souvent difficile de décider lequel est le plus +fou, du fou ou de son médecin. On dit aussi +que les hommes de génie sont enclins à la +folie. C'est certain. Toutefois il ne suffit pas +d'être un imbécile pour être raisonnable.</p> + +<p>Il feuilleta un moment encore les <i>Leçons</i> +du professeur Ball, puis il se remit à +écrire:</p> + +<p>»... indices ordinaires de l'excitation +maniaque, et, si l'on considère que le sujet +était d'un tempérament névropathique, on +aura lieu de croire que sa constitution le +conduisit à la folie, qui, selon les professeurs +les plus autorisés, n'est que l'exagération +du caractère habituel de l'individu, +et il n'est pas possible de lui accorder une +entière responsabilité morale.»</p> + +<p>Il signa et tendit le papier à Pradel:</p> + +<p>—Voilà qui est innocent et trop vide de +sens pour contenir le moindre mensonge.</p> + +<p>Pradel se leva:</p> + +<p>—Croyez bien, cher docteur, que nous +ne vous aurions pas demandé de mentir.</p> + +<p>—Pourquoi? Je suis médecin. Je tiens +boutique de mensonges. Je soulage, je console. +Peut-on consoler et soulager sans +mentir?</p> + +<p>Puis, regardant Nanteuil avec sympathie:</p> + +<p>—Les femmes et les médecins savent +seuls combien le mensonge est nécessaire et +bienfaisant aux hommes.</p> + +<p>Et, comme Pradel, Constantin Marc et +Romilly prenaient congé:</p> + +<p>—Passez donc par la salle à manger. J'ai +reçu un petit fût de vieil armagnac. Vous +allez m'en dire des nouvelles.</p> + + +<br /> + +<p>Nanteuil était restée dans le cabinet du +docteur.</p> + +<p>—Mon petit Socrate, j'ai passé une nuit +affreuse. Je l'ai vu...</p> + +<p>—Pendant votre sommeil?</p> + +<p>—Non, tout éveillée.</p> + +<p>—Vous êtes sûre que vous ne dormiez +pas?</p> + +<p>—J'en suis sûre.</p> + +<p>Il pensa lui demander si la vision avait +parlé. Mais il retint la question sur ses +lèvres, de peur de suggérer à un sujet si +sensible des hallucinations de l'ouïe, qu'en +raison de leur caractère impérieux, il redoutait +bien plus que les hallucinations de la +vue. Il savait la docilité des malades à +obéir aux ordres que des voix leur donnent. +Renonçant à interroger Félicie, il s'avisa, à +tout hasard, de lever les scrupules de conscience +qui pouvaient la troubler. Toutefois, +ayant observé que, d'ordinaire, le sentiment +de la responsabilité morale est faible chez les +femmes, il n'y fit pas grand effort et se +contenta de dire légèrement:</p> + +<p>—Ma chère enfant, il ne faut pas vous +croire responsable de la mort de ce malheureux. +Le suicide passionnel est l'aboutissant +fatal d'un état pathologique. Tout individu +qui se suicide devait se suicider. Vous n'êtes +que la cause occasionnelle d'un accident +déplorable assurément, mais dont il ne faut +pas exagérer l'importance.</p> + +<p>Il jugea que c'en était assez sur ce point +et s'appliqua tout de suite à dissiper les +terreurs dont elle était environnée. Il s'efforça +de la persuader par des raisonnements +simples qu'elle voyait des images sans réalité, +purs reflets de sa propre pensée. Pour +illustrer sa démonstration, il lui conta une +histoire rassurante:</p> + +<p>—Un médecin anglais, lui dit-il, soignait +une dame, comme vous très intelligente, +qui, comme vous, voyait des chats sous les +meubles et était visitée par des fantômes. Il +la persuada que ces apparences ne répondaient +à rien. Elle le crut et ne se troubla +point. Un jour qu'après une longue retraite +elle reparaissait dans le monde, entrant dans +un salon, elle vit la maîtresse de la maison +qui lui montrait un fauteuil et l'invitait à +s'asseoir. Elle vit aussi, dans ce fauteuil, un +vieux gentleman narquois. Elle se dit que de +ces deux personnes, l'une était nécessairement +imaginaire et, décidant que le gentleman +n'existait pas, elle s'assit dans le fauteuil. +En touchant le fond, elle respira. A compter +de ce jour, elle ne vit plus aucun fantôme +d'homme ni de bête. Avec le vieux +gentleman narquois, elle les avait étouffés +tous sous son séant.</p> + +<p>Félicie secoua la tête:</p> + +<p>—Ça n'a pas de rapport.</p> + +<p>Elle voulait dire que son fantôme à elle +n'était point un vieux monsieur falot, sur +lequel on s'assied, que c'était un mort jaloux, +qui ne la visitait pas sans dessein. Mais +elle craignait de parler de ces choses, et, +laissant tomber ses bras sur ses genoux, +elle se tut.</p> + +<p>La voyant ainsi accablée et morne, il lui +représenta que ces troubles de la vision +n'étaient ni rares ni bien graves, et qu'ils +se dissipaient promptement sans laisser de +traces.</p> + +<p>—Moi aussi, ajouta-t-il, j'ai eu une vision.</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—Oui, j'ai eu une vision, il y a une +vingtaine d'années, en Égypte.</p> + +<p>Il s'aperçut qu'elle le regardait avec curiosité +et il commença le récit de son hallucination, +après avoir allumé toutes les lampes +électriques, pour dissiper les fantômes de +l'ombre.</p> + +<p>—Du temps que j'étais médecin au Caire, +chaque année, au mois de février, je remontais +le Nil jusqu'à Louksor, et de là, j'allais, +avec des amis, visiter dans le désert les +tombeaux et les temples. Ces promenades à +travers les sables se font à dos d'âne. La +dernière fois que je me rendis à Louksor, +je louai un jeune ânier, dont l'âne blanc, +Rhamsès, était plus vigoureux que les +autres. Cet ânier, qui se nommait Sélim, +était aussi plus robuste, plus svelte et +plus beau que les autres âniers. Il avait +quinze ans. Ses yeux doux et farouches +brillaient sous un voile magnifique de longs +cils noirs; son visage brun était d'un ovale +ferme et pur. Il marchait pieds nus dans le +désert, d'un pas qui faisait songer à ces +danses de guerriers dont parle la Bible. +Tous ses mouvements avaient de la grâce; +sa gaieté de jeune animal était charmante. +En piquant de la pointe de son bâton +l'échine de Rhamsès, il causait avec moi +dans un langage court, mêlé d'anglais, de +français et d'arabe; il parlait volontiers des +voyageurs qu'il avait conduits et qu'il +croyait être tous des princes ou des princesses; +mais si je le questionnais sur ses +parents et ses compagnons, il se taisait, d'un +air d'indifférence et d'ennui. Quand il mendiait +la promesse d'un bon baschich, le nasillement +de sa voix prenait des inflexions caressantes. +Il méditait des ruses subtiles et +dépensait des trésors de prières pour se faire +donner une cigarette. S'apercevant qu'il +m'était agréable que les âniers traitassent +leurs animaux avec douceur, il baisait devant +moi Rhamsès sur les naseaux, et, durant les +haltes, valsait avec lui. Il se montrait parfois +ingénieux à obtenir ce qu'il désirait. +Mais il était trop imprévoyant pour jamais +témoigner la moindre reconnaissance de ce +qu'il avait obtenu. Avide de piastres, il convoitait +plus ardemment encore les menus +objets qui brillent et qu'on peut cacher, +les épingles d'or, les bagues, les boutons de +manchettes, les briquets en nickel; quand il +voyait une chaîne d'or, son visage s'éclairait +d'une lueur de volupté.</p> + +<p>»L'été qui suivit fut le temps le plus dur +de ma vie. Une épidémie de choléra avait +éclaté dans la Basse-Égypte. Je courais la +ville du matin au soir dans un air embrasé. +Les étés du Caire sont accablants pour les +Européens. Nous traversions les semaines +les plus chaudes que j'eusse encore connues. +J'appris un jour que Sélim, amené devant le +tribunal indigène du Caire, venait d'être +condamné à mort. Il avait assassiné une +enfant de fellahs, une petite fille de neuf +ans, pour lui voler ses anneaux d'oreilles, +et il l'avait jetée dans une citerne. Les anneaux, +tachés de sang, avaient été retrouvés +sous une grosse pierre, dans la vallée des +Rois. C'était de ces bijoux sauvages que les +nubiens nomades façonnent au marteau avec +des shellings ou des pièces de quarante +sous. On me dit que Sélim serait certainement +pendu, parce que la mère de la fillette +refusait le prix du sang. Le khédive en effet +n'a pas le droit de grâce, et le meurtrier, +selon la loi musulmane, ne peut racheter sa +vie que si les parents de la victime acceptent +de lui une somme d'argent en compensation. +J'étais trop occupé pour penser à cette +affaire. Je m'expliquai facilement que Sélim, +rusé, mais irréfléchi, caressant, insensible, +eût joué avec la fillette, lui eût arraché ses +anneaux, l'eût tuée et cachée. Bientôt je n'y +songeai plus. Du vieux Caire l'épidémie +s'étendait sur les quartiers européens. Je +visitais trente et quarante malades par jour +et je faisais à chacun d'abondantes injections +veineuses. Je souffrais de désordres +au foie, j'étais ravagé d'anémie, je tombais +de fatigue. Pour ménager mes forces, il me +fallait prendre un peu de repos à midi. Je +m'étendais, après le déjeuner, dans la cour +intérieure de ma maison et, là, je me baignais +pour une heure dans cette ombre +africaine épaisse et fraîche comme de l'eau. +Un jour que j'étais couché de la sorte dans +ma cour sur mon divan, au moment où +j'allumais une cigarette, je vis venir Sélim. +Il souleva de son beau bras de bronze la +tenture de la porte et s'approcha de moi, +dans sa robe bleue. Il ne parlait pas, mais +il souriait de son sourire innocent et sauvage +et ses lèvres d'un rouge sombre découvraient +des dents éclatantes. Ses yeux, sous l'ombre +azurée des cils, brillaient de désir en regardant +ma montre posée sur la table.</p> + +<p>»Je pensai qu'il s'était échappé. Et j'en +étais surpris, non que les captifs soient étroitement +surveillés dans ces prisons orientales +où les hommes, les femmes, les chevaux et +les chiens sont mêlés dans des cours mal +closes, sous la garde d'un soldat armé d'un +bâton. Mais les musulmans ne sont jamais +tentés de fuir leur sort. Sélim s'agenouilla +avec une grâce suppliante, et approcha ses +lèvres de ma main, pour la baiser selon la +coutume antique. Je ne dormais pas et j'en +eus la preuve. J'eus aussi la preuve que +l'apparition avait été courte. Quand Sélim +disparut, je remarquai que ma cigarette qui +brûlait, n'avait pas encore de cendre.</p> + +<p>—Est-ce qu'il était mort quand vous l'avez +vu? demanda Nanteuil.</p> + +<p>—Non pas, répondit le docteur. J'appris +quelques jours après que Sélim, dans sa prison, +tressait de petites corbeilles, ou qu'il +jouait pendant de longues heures, avec un +chapelet de boules de verre, et qu'aux visiteurs +européens, surpris de la douceur +caressante de ses yeux, il demandait une +piastre en souriant: la justice musulmane +est lente. Il fut pendu six mois plus tard. +Personne, ni lui-même, n'y fit grande attention. +J'étais alors en Europe.</p> + +<p>—Et depuis il n'est pas revenu?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>Nanteuil le regarda, déçue.</p> + +<p>—J'avais cru qu'il était venu quand il +était mort. Mais du moment qu'il était en +prison, bien sûr que vous ne pouviez pas le +voir chez vous, et que c'était une idée.</p> + +<p>Le docteur, comprenant la pensée de Félicie, +se hâta d'y répondre:</p> + +<p>—Ma petite Nanteuil, croyez-moi. Les +fantômes des morts n'ont pas plus de réalité +que les fantômes des vivants.</p> + +<p>Sans prendre garde à ce qu'il disait, elle +lui demanda si vraiment c'était parce qu'il +souffrait du foie qu'il avait eu une vision. +Il répondit qu'il pensait que le mauvais +état des organes digestifs, une fatigue diffuse, +une tendance à la congestion, l'avaient +prédisposé.</p> + +<p>—Il y eut, je crois, ajouta-t-il, une cause +plus immédiate. Étendu sur mon divan, +j'avais la tête très basse. Je la soulevai pour +allumer une cigarette et la laissai retomber +aussitôt. Cette attitude favorise singulièrement +les hallucinations. Il suffit parfois de +se coucher la tête renversée, pour voir, pour +entendre, des formes, des sons imaginaires. +C'est pourquoi je vous conseille, mon enfant, +de dormir avec un traversin et un gros +oreiller.</p> + +<p>Elle se mit à rire.</p> + +<p>—Comme maman, alors!... majestueusement!</p> + +<p>Puis, sautant sur une autre idée:</p> + +<p>—Dites donc, Socrate, ce sale individu, +pourquoi l'avez-vous vu plutôt qu'un autre? +Vous lui aviez loué un âne, vous n'y pensiez +plus. Et il est venu. C'est tout de même +drôle.</p> + +<p>—Vous me demandez pourquoi celui-là +plutôt qu'un autre. Je serais bien embarrassé +de vous le dire. Souvent nos visions, +liées avec nos pensées intimes, nous en +présentent l'image; parfois, elles ne s'y +rattachent en rien et nous montrent une +figure inattendue.</p> + +<p>Il l'exhorta de nouveau à ne pas se laisser +effrayer par des fantômes.</p> + +<p>—Les morts ne reviennent pas. Quand +l'un d'eux vous apparaît, soyez assurée que +vous voyez une imagination de votre cerveau.</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Pouvez-vous me garantir qu'il n'y a +rien après la mort?</p> + +<p>—Mon enfant, il n'y a rien après la mort +qui puisse vous effrayer.</p> + +<p>Elle se leva, prit son petit sac et son manuscrit, +tendit la main au docteur:</p> + +<p>—Vous ne croyez à rien, vous, mon vieux +Socrate.</p> + +<p>Il la retint un moment dans l'antichambre +lui recommanda de se ménager, de mener +une vie calme et rafraîchissante, de prendre +du repos.</p> + +<p>—Si vous croyez que c'est facile dans +notre métier!... Demain, j'ai une répétition +au foyer, une répétition sur la scène, une +robe à essayer; ce soir, je joue. Et voilà +plus d'un an que je mène cette vie-là.</p> + + + + +<h2>X</h2> + + +<p>Sous le grand vide réservé par la hauteur +des voûtes au vol des prières moutonnait +le troupeau bigarré des êtres humains.</p> + +<p>Ils étaient là, tous, au pied du catafalque +entouré de lumières et couvert de fleurs: +Durville, le vieux Maury, Delage, Vicar, +Destrée, Léon Clim, Valroche, Aman, Regnard, +Pradel et Romilly, et Marchegeay, le +régisseur. Elles étaient là toutes, madame Ravaud, +madame Doulce, Ellen Midi, Duvernet, +Herschell, Falempin, Stella, Marie-Claire, +Louise Dalle, Fagette, Nanteuil, agenouillées +et vêtues de noir, comme des élégies. Quelques-unes +lisaient dans des livres de messe. +Il y en avait qui pleuraient. Toutes apportaient +au moins au cercueil de leur camarade +leurs paupières battues et leur teint +blêmi par le froid du matin. Des journalistes, +des acteurs, des auteurs dramatiques, +des familles entières de ces artisans qui +vivent du théâtre et une foule de curieux +emplissaient la nef.</p> + +<p>Les chantres poussaient les cris lamentables +du <i>Kyrie eleison</i>; le prêtre baisa l'autel, +se tourna vers le peuple et dit:</p> + +<p>—<i>Dominus vobiscum.</i></p> + +<p>Romilly, enveloppant du regard le public:</p> + +<p>—Chevalier a une bonne salle.</p> + +<p>—Regarde donc Louise Dalle, dit Fagette. +Pour avoir l'air en deuil, elle a mis un +waterproof en caoutchouc noir.</p> + +<p>Demeuré un peu en arrière avec Pradel et +Constantin Marc, le docteur Trublet faisait, +à voix basse, selon sa coutume, ses essais +moraux:</p> + +<p>—Remarquez, dit-il, que sur l'autel et +autour du cercueil, on allume, en guise de +cierges, de petites veilleuses sur des queues +de billard et qu'ainsi l'on offre au Seigneur +de l'huile à quinquet pour de la cire vierge. +Les hommes pieux qui vivent dans le sanctuaire +ont été de tout temps enclins à faire +à leur dieu de ces petites tromperies. L'observation +n'est pas de moi; elle est, je crois, de +Renan.</p> + +<p>Le célébrant, à droite de l'autel, récitait +à voix basse:</p> + +<p>—<i>Nolumus autem vos ignorare fratres de +dormientibus, ut non contristemini, sicut et cœteri +qui spem non habent.</i></p> + +<p>—Qui est-ce qui prend le rôle de Florentin? +demanda Durville à Romilly.</p> + +<p>—C'est Regnard: il n'y sera pas plus +mauvais que Chevalier.</p> + +<p>Pradel tira Trublet par la manche:</p> + +<p>—Docteur Socrate, je vous prie de me +dire si, comme savant, comme physiologiste, +vous voyez de graves difficultés à ce que +l'âme soit immortelle.</p> + +<p>Il demandait cela en homme affairé et +pratique qui a besoin d'un renseignement +personnel.</p> + +<p>—Vous savez sans doute, mon cher ami, +répondit Trublet, ce que disait à ce sujet +l'oiseau de Cyrano. Un jour Cyrano de Bergerac +entendit deux oiseaux converser dans +un arbre. L'un disait: «L'âme des oiseaux est +immortelle.—Ce n'est pas douteux, répliqua +l'autre. Mais ce qui ne se conçoit pas, c'est +que des êtres qui n'ont ni bec ni plumes, +qui n'ont pas d'ailes et qui marchent sur +deux pieds, croient avoir, comme les oiseaux, +une âme immortelle.»</p> + +<p>—C'est égal, dit Pradel, d'entendre +l'orgue, ça me f... des idées pieuses.</p> + +<p>—<i>Requiem æternam dona eis, Domine.</i></p> + +<p>L'auteur célèbre de la <i>Nuit du 23 octobre +1812</i> apparut dans l'église, et, au même moment, +il fut partout à la fois, dans la nef, +sous le porche et dans le chœur. Comme le +Diable boiteux, il fallait qu'enfourchant sa +béquille, il volât par-dessus les têtes pour +passer comme il le fit en un clin d'œil du +député Morlot qui, libre penseur, restait sur +le parvis, à Marie-Claire agenouillée sous le +catafalque.</p> + +<p>Dans la même seconde, il chuchota aux +oreilles de tous et de toutes des paroles +agiles:</p> + +<p>—Pradel, concevez-vous ce garçon qui +plante là son rôle, un rôle excellent, et va +se suicider comme une gourde? Il se brûle +la cervelle l'avant-veille de la première. +Il nous oblige à faire un raccord et nous +retarde de huit jours. Quel crétin! Il était +diablement mauvais. Mais c'est une justice +à lui rendre: il sautait bien, l'animal. Mon +bon Romilly, nous faisons le raccord aujourd'hui +à deux heures. Veillez à ce que +Regnard ait la copie de son rôle et sache +grimper sur les toits. Pourvu qu'il ne nous +claque pas dans les mains, comme Chevalier! +S'il allait aussi se suicider, celui-là! Ne riez +pas. Il y a un sort sur certains rôles. Ainsi, +dans mon <i>Marino Faliero</i>, le gondolier Sandro +se casse le bras à la répétition générale. On +me donne un autre Sandro. Il se foule le +pied à la première représentation. On m'en +donne un troisième, il attrape la fièvre +typhoïde... Ma petite Nanteuil, je te confierai +une magnifique création quand tu seras aux +Français. Mais j'ai juré mes grands dieux +de ne plus faire jouer une seule pièce dans +ce théâtre-ci.</p> + +<p>Et tout aussitôt, sous la petite porte qui +ferme le chœur du côté de l'Épitre, montrant +à des confrères l'épitaphe de Racine, +scellée dans le mur, en parisien curieux des +antiquités de sa ville, il rappelait l'histoire +de cette pierre; il disait que le poète avait +été enseveli, selon son désir, à Port-Royal-des-Champs, +au pied de la fosse de M. Hamon, +et qu'après la destruction de l'abbaye et la +violation des sépulcres, le corps de messire +Jean Racine, secrétaire du roi, gentilhomme +ordinaire de sa chambre, avait été transporté +sans honneurs à Saint-Étienne-du-Mont. +Et il contait comment la pierre tombale, +portant, sous le cimier de chevalier +et l'écu au cygne d'argent, l'inscription +composée par Boileau et mise en latin par +M. Dodart, avait servi de dalle dans le chœur +de la petite église de Magny-Lessart, où elle +avait été trouvée en 1808.</p> + +<p>—La voici! ajouta-t-il. Elle était brisée en +six morceaux et le nom de Racine effacé par +les souliers des paysans. On a rajusté les fragments +et refait les lettres qui manquaient.</p> + +<p>Sur ce sujet il s'étendait avec sa vivacité +et son abondance coutumières, tirant de sa +prodigieuse mémoire une multitude de faits +curieux et d'amusantes historiettes, animant +l'histoire et passionnant l'archéologie. Son +admiration et sa colère jaillissaient coup +sur coup, avec violence dans la solennité du +lieu, à travers la pompe de la cérémonie.</p> + +<p>—Je voudrais bien savoir, par exemple, +quels sont les goujats stupides qui ont scellé +cette pierre dans ce mur. <i>Hic jacet nobilis vir +Johannes Racine.</i> Ce n'est pas vrai! Ils font +mentir l'épitaphe de l'honnête Boileau. Le +corps de Racine n'est pas à cette place. Il a +été déposé dans la troisième chapelle à gauche +en entrant. Quels idiots!</p> + +<p>Et, soudain tranquille, il montra la pierre +tombale de Pascal.</p> + +<p>—Elle provient du musée des Petits-Augustins. +On n'aura jamais assez de louanges +pour Lenoir, qui, sous la Révolution, recueillit, +conserva...</p> + +<p>Il improvisa un second cours familier +d'archéologie lapidaire, plus brillant que le +premier, fit de l'histoire de Pascal un drame +amusant et terrible, et disparut. Il était +resté en tout dix minutes dans l'église.</p> + +<p>Sur ces têtes pleines de soucis mondains +et de désirs profanes le <i>Dies iræ</i> grondait +comme un orage:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Mors stupebit et natura,</i></p> +<p><i>Quum resurget creatura</i></p> +<p><i>Judicanti responsura.</i></p> +</div> </div> + +<p>—Dites donc, Dutil: comment cette +petite Nanteuil, qui est jolie et intelligente, +a-t-elle pu se mettre avec un sale cabot +comme Chevalier?</p> + +<p>—Votre ignorance du cœur des femmes +m'étonne.</p> + +<p>—Herschell était plus jolie quand elle +était brune.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Qui Mariam absolvisti</i></p> +<p><i>Et latronem exaudisti</i></p> +<p><i>Mihi quoque spem dedisti</i>.</p> + </div> </div> + +<p>—Il faut que j'aille déjeuner.</p> + +<p>—Est-ce que vous connaissez quelqu'un +qui connaisse le ministre?</p> + +<p>—Durville est claqué. Il souffle comme un +phoque.</p> + +<p>—Faites-moi donc passer une petite +note sur Marie Falempin. Elle a été délicieuse +dans <i>les Trois Magots</i>, je vous assure.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Inter oves locum presta,</i></p> +<p><i>Et ab hœdis me sequestra,</i></p> +<p><i>Statuens in parte dextra.</i></p> + </div> </div> + +<p>—Alors, c'est pour Nanteuil qu'il s'est +fait sauter le caisson? Une petite grue +qui ne vaut pas son derrière plein d'eau +chaude!</p> + +<p>Le célébrant mit le vin et l'eau dans le +calice et dit:</p> + +<p>—<i>Deus qui humanæ substantiæ dignitatem +mirabiliter condidisti</i>...</p> + +<p>—Est-ce que, vraiment, docteur, il s'est +tué parce que Nanteuil ne voulait plus de +lui?</p> + +<p>—Il s'est tué, répondit Trublet, parce +qu'elle en aimait un autre. L'obsession des +images génétiques détermine parfois la manie +et la mélancolie.</p> + +<p>—Vous ne connaissez pas les cabots, docteur +Socrate, dit Pradel. Il s'est tué pour +faire un effet, pas pour autre chose.</p> + +<p>—Il n'y a pas que les cabots, dit Constantin +Marc, qui éprouvent un besoin irrésistible +d'attirer à tout prix l'attention sur +eux. L'année dernière, chez moi, à Saint-Bartholomé, +pendant qu'on battait à la +machine, un enfant de treize ans mit dans +l'engrenage son bras, qui fut broyé jusqu'à +l'épaule. Le médecin qui l'avait amputé lui +demanda, en faisant un pansement, pourquoi +il s'était ainsi mutilé. L'enfant avoua +que c'était pour qu'on fît attention à lui.</p> + +<p>Cependant Nanteuil, les yeux secs et les +lèvres serrées, regardait fixement le drap +noir qui recouvrait le cercueil et attendait +avec impatience qu'il y eût assez d'eau +bénite, de cierges et de prières latines sur +le mort pour qu'il s'en allât bon et résigné. +Elle l'avait revu, cette nuit, et elle pensait +qu'il était revenu parce que les prêtres +n'avaient pas encore prononcé sur lui les +paroles de paix. Puis, songeant qu'un jour +elle mourrait aussi et serait couchée comme +cet homme dans un cercueil, sous un drap +noir, elle frissonna d'épouvante et ferma les +yeux. L'idée de la vie était si puissante en +elle qu'elle se figurait la mort comme une +vie affreuse. Elle eut peur de mourir, et elle +pria pour vivre longuement. Agenouillée, la +tête inclinée et la cendre voluptueuse de ses +cheveux légers lui tombant sur le front, elle +lisait, pénitente profane, dans son livre, des +paroles qu'elle ne comprenait pas et qui la +rassuraient:</p> + +<p>«Seigneur Jésus-Christ, Roi de gloire, +délivrez les âmes de tous les fidèles défunts +des peines de l'enfer et des profondeurs de +l'abîme. Délivrez-les de la gueule du lion. +Que l'enfer ne les ensevelisse pas et qu'ils +ne tombent pas dans les ténèbres; mais que +saint Michel, le prince des Anges, les conduise +à la lumière sainte, que vous avez promise +à Abraham et à sa postérité...»</p> + +<p>Au moment de l'Élévation, l'assistance, +pénétrée d'un vague sentiment que le mystère +devenait plus auguste, cessa les conversations +particulières et affecta quelque apparence +de recueillement. Et dans le silence +des orgues, au tintement de la clochette +agitée par un enfant, les têtes se courbèrent. +Puis, après le dernier évangile, quand, +l'office terminé, le prêtre, suivi de ses acolytes, +s'approcha du catafalque au chant du +<i>Libera</i>, il y eut dans la foule un mouvement +de délivrance et l'on se bouscula un peu pour +défiler devant le cercueil. Les femmes, dont +la piété, la tristesse et la contrition dépendaient +de leur immobilité et de leur +agenouillement, furent tout de suite ramenées +à leurs idées coutumières par le mouvement +et les rencontres du défilé. Elles +échangèrent entre elles et avec les hommes +les propos de leur état:</p> + +<p>—Tu sais, dit Ellen Midi à Falempin, +que Nanteuil entre à la Comédie-Française.</p> + +<p>—Pas possible!</p> + +<p>—L'engagement est signé.</p> + +<p>—Comment a-t-elle obtenu ça?...</p> + +<p>—C'est pas en jouant la comédie, bien +sûr, répondit Ellen qui commença une histoire +très scandaleuse.</p> + +<p>—Prends garde, dit Falempin, elle est +derrière toi.</p> + +<p>—Je la vois bien! Elle en a eu, un +front, de venir ici, crois-tu?</p> + +<p>Marie-Claire coula dans l'oreille de Durville +une nouvelle extraordinaire:</p> + +<p>—On dit qu'il s'est suicidé. Eh bien! ce +n'est pas vrai. Il ne s'est pas suicidé du +tout. Et la preuve, c'est qu'on l'enterre à +l'église.</p> + +<p>—Alors? demanda Durville.</p> + +<p>—Monsieur de Ligny l'a surpris avec +Nanteuil et l'a tué.</p> + +<p>—Allons donc!</p> + +<p>—Je t'assure que je suis bien informée.</p> + +<p>Les conversations devenaient vives et +familières.</p> + +<p>—Vous voilà, vieux marcheur!</p> + +<p>—La recette baisse déjà.</p> + +<p>—Stella s'est fait recommander par dix-sept +députés, dont neuf de la commission +du budget.</p> + +<p>—Je lui avais pourtant dit, à Herschell: +«Le petit Bocquet, ce n'est pas votre affaire. +Il vous faut un homme sérieux.»</p> + +<p>Quand la bière, aux bras des croque-morts, +passa sous le portail, les rayons délicieux +d'un soleil d'hiver descendirent sur +les visages des femmes et sur les roses du +cercueil. Rangés des deux côtés du parvis, +quelques jeunes gens des Écoles cherchaient +les figures célèbres; les petites ouvrières des +ateliers voisins, se tenant deux à deux enlacées, +méditaient les toilettes des actrices. +Et, dressés contre le porche sur leurs pieds +endoloris, deux vagabonds, accoutumés à +vivre sous le grand ciel doux ou farouche, +tournaient lentement des regards mornes, +tandis qu'un collégien contemplait avec +ivresse les cheveux ardents qui tordaient +leurs flammes sur la nuque de Fagette.</p> + +<p>Arrêtée devant les portes, au plus haut +des degrés, elle causait avec Constantin +Marc et quelques journalistes:</p> + +<p>—... Monsieur de Ligny? Il était assidu +chez moi bien avant de connaître Nanteuil. +Il me regardait des heures entières, avec des +yeux passionnés, sans oser rien me dire. Je +le recevais volontiers parce qu'il était très +convenable. C'est une justice à lui rendre: +il a d'excellentes manières. Il se montrait +aussi réservé que possible. Enfin, un jour, +il me déclara qu'il était amoureux fou de +moi. Je lui répondis que, puisqu'il me parlait +sérieusement, je ferais de même; que +j'éprouvais un vrai chagrin de le voir dans +cet état; que, chaque fois que pareille chose +arrivait, j'en étais vivement contrariée; que +j'étais une femme sérieuse, que j'avais +arrangé ma vie et que je ne pouvais rien +pour lui. Il était désespéré. Il m'annonça, +qu'il partait pour Constantinople, qu'il ne +reviendrait plus. Il ne se décidait ni à rester +ni à s'en aller. Il tomba malade. Nanteuil, +qui croyait que je l'aimais et que je voulais +le garder, se donna tout le mal possible +pour me le prendre. Elle lui fit des avances +folles. Je la trouvais parfois un peu ridicule, +mais, comme vous pensez bien, je ne faisais +aucun obstacle à ses projets. De son côté, +monsieur de Ligny, pour me donner du +regret, du dépit, que sais-je? dans l'espoir +de me rendre jalouse, répondait très clairement +aux avances de Nanteuil. Voilà comment +ils se mirent ensemble. J'en fus +enchantée. Nanteuil et moi, nous sommes +les meilleures amies du monde.</p> + +<p>Madame Doulce, entre la haie des curieux, +descendait lentement les degrés et se donnait +l'illusion d'entendre la foule murmurer: +«C'est la Doulce!»</p> + +<p>Elle saisit Nanteuil au passage, la pressa +sur son cœur, et dans un beau mouvement +de charité chrétienne, l'enveloppa de son +manteau, en disant avec des sanglots:</p> + +<p>—Essaie de prier, mon enfant, et prends +cette médaille. Elle a été bénie par le pape. +C'est un père dominicain qui me l'a donnée.</p> + +<p>Madame Nanteuil, un peu essoufflée, mais +qui rajeunissait depuis qu'elle recommençait +d'aimer, sortit la dernière. Durville lui serra +la main.</p> + +<p>—Ce pauvre Chevalier! murmura-t-il.</p> + +<p>—Ce n'était pas une mauvaise nature, +répondit madame Nanteuil. Mais il a manqué +de tact. Un homme du monde ne se suicide +pas de cette manière. Ce garçon n'avait pas +d'éducation.</p> + +<p>Le corbillard se mit en mouvement dans +l'ombre colossale du Panthéon et descendit +la rue Soufflot, bordée de librairies. Les +camarades de Chevalier, les employés du +théâtre, le directeur, le docteur Socrate, +Constantin Marc, quelques journalistes et +quelques curieux suivirent. Le clergé et les +actrices prirent place dans les voitures. +Nanteuil, malgré l'avis contraire de madame +Doulce, suivit avec Fagette dans un coupé +de place.</p> + +<p>Le temps était beau. On causait familièrement +derrière le corbillard.</p> + +<p>—Mais c'est au diable bouilli, le cimetière!</p> + +<p>—Montparnasse? Trente minutes au plus.</p> + +<p>—Tu sais que Nanteuil est engagée à la +Comédie-Française?</p> + +<p>—Est-ce que nous répétons aujourd'hui? +demanda Constantin Marc à Romilly.</p> + +<p>—Certainement, à trois heures, au foyer. +Nous répétons jusqu'à cinq heures. Ce soir, +je joue; demain, je joue; dimanche, je joue +en matinée et le soir... Nous autres comédiens, +nous n'avons jamais fini, il faut toujours +recommencer, toujours donner de sa +personne...</p> + +<p>Le poète Adolphe Meunier lui mit la main +sur l'épaule:</p> + +<p>—Ça va bien, Romilly?</p> + +<p>—Et vous, Meunier?... Toujours pousser +le rocher de Sisyphe. Et ce ne serait rien. +Mais le succès ne dépend point que de nous. +Si la pièce est mauvaise et tombe, tout ce +que nous y avons mis, notre travail, notre +talent, un morceau de notre vie s'écroule +avec... Et ce que j'en ai vu de ces éboulements! +Que de fois la pièce s'est abattue +sous moi, comme une rosse, et m'a fichu +par terre! Ah! si l'on n'était puni que de +ses fautes!...</p> + +<p>—Mon cher Romilly, répliqua vivement +Meunier, croyez-vous que notre fortune, +à nous auteurs dramatiques, ne dépende +pas des comédiens autant que de nous-mêmes? +Croyez-vous que jamais ils ne +jettent bas, par leur imprudence ou leur +maladresse, une œuvre qui s'élançait de haut +vol? Est-ce que nous aussi, comme le légionnaire +de César, nous ne sommes pas saisis +de trouble et d'angoisse à cette pensée que +notre sort n'est pas assuré par notre propre +valeur, mais qu'il dépend de ceux qui combattent +avec nous?</p> + +<p>—C'est la vie, cela! dit Constantin Marc. +En toute entreprise, partout et toujours, +nous payons pour les fautes des autres.</p> + +<p>—Il n'est que trop vrai, reprit Meunier, +qui venait de voir tomber son drame lyrique +de <i>Pandolphe et Clarimonde</i>. Mais cette iniquité +nous révolte.</p> + +<p>—Elle ne doit nullement nous révolter, +répliqua Constantin Marc. Il y a une loi +sacrée qui gouverne le monde, à laquelle +nous devons obéir, que nous devons adorer, +c'est l'injustice, l'auguste, la sainte injustice. +Elle est bénie partout sous les noms de +bonheur, fortune, génie et grâce. C'est une +faiblesse de ne pas la reconnaître et la vénérer +sous son vrai nom.</p> + +<p>—C'est bizarre, ce que vous dites là! fit +le doux Meunier.</p> + +<p>—Réfléchissez, reprit Constantin Marc. +Vous aussi, vous êtes du parti de l'injustice, +puisque vous recherchez les honneurs, et +que vous voulez raisonnablement étouffer +vos concurrents, désir naturel, injuste et +légitime. Connaissez-vous rien de plus stupide +et de plus odieux que ces gens que +nous avons vu réclamer la justice? L'opinion +publique, qui n'est pourtant pas bien intelligente, +le sens commun, qui n'est pourtant +pas un sens supérieur, a senti qu'ils étaient +au rebours de la nature, de la société, de la vie.</p> + +<p>—Certainement, dit Meunier, mais la +justice...</p> + +<p>—La justice n'est que le rêve de quelques +imbéciles. L'injustice, c'est la pensée même +de Dieu. La doctrine du péché originel +suffirait seule à me rendre chrétien, et la +doctrine de la grâce renferme en elle toutes +les vérités humaines et divines.</p> + +<p>—Vous avez la foi? demanda respectueusement +Romilly.</p> + +<p>—Je n'ai pas la foi, mais je voudrais +l'avoir. Je la considère comme le bien le +plus précieux dont on puisse jouir en ce +monde. A Saint-Bartholomé, je vais à la +messe tous les dimanches et fêtes, et je n'ai +pas entendu une seule fois le curé faire son +prône, sans me dire: «Je donnerais tout +ce que j'ai, ma maison, mes champs, mes +bois, pour être aussi bête que cet animal-là.»</p> + +<p>Michel, le jeune peintre à la barbe mystique, +disait à Roger, le décorateur:</p> + +<p>—Ce pauvre Chevalier avait des idées. +Mais toutes n'étaient pas bonnes. Un soir, il +entra radieux et transfiguré dans la brasserie, +s'assit près de nous, et, tordant son vieux +feutre entre ses longs doigts rouges, s'écria: +«J'ai découvert la vraie manière de jouer le +drame. Personne jusqu'ici n'a su jouer le +drame, personne, entendez-vous!» Et il +nous conta sa découverte: «Je viens de la +Chambre. On m'avait fait grimper à l'amphithéâtre. +Je voyais les députés grouiller +comme des insectes noirs au fond d'un puits. +Tout à coup un petit homme, trapu, monte +à la tribune. Il avait l'air de porter sur son +dos un sac de charbon. Il écartait les coudes +et fermait les poings. Il était comique, quoi! +Il avait l'accent méridional et faisait des fautes +de diction. Il parla des travailleurs, des prolétaires, +de la justice sociale. C'était superbe; +sa voix, son geste, vous prenaient aux +entrailles; la salle faillit crouler sous les +applaudissements. Je me suis dit: «Ce qu'il +fait, je le ferai au théâtre, et mieux. Moi, +un comique, je jouerai le drame. Les grands +rôles de drame doivent, pour produire leur +effet, être tenus par un comique, mais qui +ait de l'âme.» Et le pauvre garçon croyait +avoir conçu un art nouveau. «On verra», +disait-il.</p> + +<p>A l'angle du boulevard Saint-Michel, un +journaliste s'approcha de Meunier:</p> + +<p>—Est-ce vrai que Robert de Ligny a été +amoureux fou de Fagette?</p> + +<p>—S'il l'aime, ce n'est pas depuis longtemps. +Il y a quinze jours, au théâtre, il m'a +demandé: «Qu'est-ce que c'est que cette +petite blonde?» Et il montrait Fagette.</p> + +<p>—Je ne sais d'où vient, disait le courriériste +d'un journal du soir au courriériste +d'un journal du matin, cette manie que nous +avons de calomnier l'humanité. Je suis +étonné, au contraire, du nombre de braves +gens que je découvre. C'est à croire que les +hommes ont la pudeur du bien qu'ils font, +et qu'ils se cachent pour accomplir des actes +de dévouement et de générosité... N'est-ce +pas votre avis?</p> + +<p>—Moi, répondit le courriériste d'un journal +du matin, chaque fois que j'ai ouvert +une porte par méprise, je le dis au propre +et au figuré, j'ai découvert une ignominie +insoupçonnée. Si tout à coup la société se +retournait comme un gant et qu'on en vît le +dedans, nous tomberions tous évanouis de +dégoût et d'effroi.</p> + +<p>—Dans le temps, dit Roger au peintre +Michel, j'ai connu sur la Butte l'oncle de +Chevalier. Il était photographe et s'habillait +comme un astrologue. C'était un vieux fou +qui envoyait toujours à un client le portrait +d'un autre. Les clients réclamaient... Mais +pas tous. Il y en avait même qui se trouvaient +ressemblants.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il est devenu?</p> + +<p>—Il a fait faillite et il s'est pendu.</p> + +<p>Sur le boulevard Saint-Michel, Pradel, qui +marchait au côté de Trublet, profitait encore +de l'occasion pour se renseigner sur l'immortalité +de l'âme et la destinée de l'homme +après la mort. Il n'obtenait rien qui lui parût +suffisamment positif et répétait:</p> + +<p>—Je voudrais savoir.</p> + +<p>A quoi le docteur Socrate répondait:</p> + +<p>—Les hommes ne sont pas faits pour +savoir; les hommes ne sont pas faits pour +comprendre. Ils n'ont pas ce qu'il faut pour +cela. Un cerveau d'homme est plus grand et +plus riche en circonvolutions qu'un cerveau +de gorille, mais il n'y a de l'un à l'autre aucune +différence essentielle. Nos plus hautes +pensées et nos plus vastes systèmes ne seront +jamais que le prolongement magnifique des +idées que contient la tête des singes. Ce que +nous savons de plus que le chien sur l'univers +nous amuse et nous flatte; c'est peu de +chose en soi et nos illusions croissent avec +nos connaissances.</p> + +<p>Mais Pradel n'écoutait plus. Il récitait +mentalement le discours qu'il devait prononcer +sur la tombe de Chevalier.</p> + +<p>Quand le convoi tourna vers les pelouses +défleuries qui couvrent l'avenue de l'Observatoire, +le tramway lui céda le passage, par +respect pour la mort.</p> + +<p>Trublet en fit la remarque.</p> + +<p>—Les hommes, dit-il, respectent la mort, +parce qu'ils estiment justement que, s'il est +respectable de mourir, chacun est assuré +d'être respectable du moins en cela.</p> + +<p>Les comédiens émus s'entretenaient entre +eux de la mort de Chevalier. Durville, mystérieusement, +d'une voix profonde, révélait +le drame:</p> + +<p>—Ce n'est pas un suicide. C'est un crime +passionnel. Monsieur de Ligny a surpris +Chevalier avec Nanteuil. Il lui a tiré sept +balles de revolver. Deux balles ont atteint +notre malheureux camarade à la tête et à la +poitrine, quatre se sont perdues et la cinquième +a effleuré Nanteuil au-dessous du +sein gauche.</p> + +<p>—Nanteuil est blessée?</p> + +<p>—Légèrement.</p> + +<p>—Monsieur de Ligny sera poursuivi?</p> + +<p>—On étouffera l'affaire, et l'on aura +raison. Mais je suis exactement informé.</p> + +<p>Dans les voitures aussi, les comédiennes +semaient des bruits divers. Les unes croyaient +à un meurtre, les autres à un suicide.</p> + +<p>—Il s'est tiré un coup de revolver dans +la poitrine, assurait Falempin. Il n'était +que blessé. Le médecin l'a dit: si on lui +avait donné des soins à temps, on l'aurait +sauvé. Mais ils l'ont laissé sur le plancher, +baignant dans son sang.</p> + +<p>Et madame Doulce dit à Ellen Midi:</p> + +<p>—Moi, il m'est arrivé bien souvent de +m'approcher d'un lit de mort. Alors je +m'agenouille et je prie. Aussitôt, je me sens +pénétrée d'une sérénité céleste.</p> + +<p>—Vous avez de la chance! lui répondit +Ellen Midi.</p> + +<p>Au bout de la rue Campagne-Première, +sur les boulevards larges et gris, ils sentirent +tous la longueur du chemin parcouru et la +tristesse du passage. Ils sentirent que derrière +ce cercueil ils avaient franchi les confins de +la vie et qu'ils étaient chez les morts. A leur +droite, s'étendaient les marbriers et les +fleuristes funéraires, des étalages de pots de +fleurs et le mobilier économique des tombes, +jardinières en zinc, couronnes d'immortelles +en ciment, anges gardiens en plâtre. A leur +gauche, ils voyaient derrière le mur bas du +cimetière se dresser les croix blanches entre +les têtes nues des tilleuls et partout ils respiraient, +dans la poussière pâle, la mort, la +mort banale, régulière, administrée par la +Ville et l'État et pauvrement enjolivée par +la piété des familles.</p> + +<p>Entre les deux lourds piliers de pierre, +surmontés de sabliers ailés, ils passèrent. +Le char s'avança lentement sur le sable qui +criait dans le silence. Il semblait, au milieu +des maisons des morts, avoir doublé de +hauteur. Les gens du cortège lisaient sur +les tombes des noms célèbres ou regardaient +la statue d'une jeune fille assise, un livre à +la main. Le vieux Maury déchiffrait sur les +épitaphes l'âge des défunts. Les vies courtes +et plus encore les vies moyennes l'affligeaient +comme un mauvais présage. Mais, +quand il rencontrait des morts exemplaires +par leur grand âge, il en recevait avec joie +l'espérance et la probabilité d'un long reste +de vie.</p> + +<p>Le char s'arrêta au milieu d'une allée +latérale. Le clergé et les femmes descendirent +de voiture. Delage reçut dans ses +bras, du haut du marchepied, la bonne madame +Ravaud, qui devenait un peu lourde, et +tout à coup, moitié railleur, moitié sérieux, +il lui fit des propositions. Elle n'était plus +jeune; elle avait un demi-siècle de théâtre. +Delage, en ses vingt-cinq ans, la trouvait +prodigieusement vieille. Et, tout en lui parlant +à l'oreille, il s'excitait, s'entêtait, devenait +sincère, la désirait vraiment, par curiosité +perverse, par envie de faire quelque +chose d'extraordinaire et certitude d'être de +force à le faire, peut-être par instinct professionnel +de joli garçon, et parce qu'enfin, +ayant d'abord demandé ce qu'il ne voulait +pas, il commençait à vouloir ce qu'il avait +demandé. Madame Ravaud s'échappa, indignée +et flattée.</p> + +<p>Et le cercueil allait à bras d'homme par +un chemin étroit bordé de cyprès nains, +sous un bourdonnement de prières:</p> + +<p><i>In paradisum deducant te Angeli, in tuo adventu +suscipiant te Martyres et perducant te in +civitatem sanctam Jerusalem, Chorus Angelorum +te suscipiat et cum Lazaro, quondam paupere, +aeternam habeas requiem.</i></p> + +<p>Bientôt il n'y eut plus de voie tracée. Il +fallut, à la suite du cercueil agile, du prêtre +et des enfants de chœur, s'éparpiller, enjamber +les pierres couchées et se couler entre +les cippes et les stèles. On perdait, on retrouvait +le mort. Nanteuil mettait de l'ardeur à +le poursuivre, inquiète, brusque, son livre +à la main, tirant sa jupe accrochée aux +grilles, et frôlant les couronnes sèches qui +laissaient sur sa robe des têtes d'immortelles. +Enfin, les premiers arrivés sentirent +l'âcre odeur de la terre fraîche et, du haut +des dalles voisines, virent la fosse dans +laquelle descendait le cercueil.</p> + +<p>Les comédiens avaient fait libéralement +les frais de l'enterrement; ils s'étaient cotisés +pour acheter à leur camarade ce qu'il +lui fallait de terre, deux mètres concédés +pour cinq ans. Romilly, au nom des acteurs +de l'Odéon, avait versé à l'Administration +300 francs, exactement 301 fr. 80 centimes. +Il avait même dessiné un projet de monument, +une stèle brisée à laquelle des masques +comiques étaient suspendus. Mais à ce +sujet on n'avait pas pris de décision.</p> + +<p>Le célébrant bénit la fosse. Et le prêtre +et les enfants murmurèrent des paroles +alternées:</p> + +<p>—<i>Requiem aeternam dona ei, Domine.</i></p> + +<p>—<i>Et lux perpetua luceat ei.</i></p> + +<p>—<i>Requiescat in pace.</i></p> + +<p>—<i>Amen.</i></p> + +<p>—<i>Anima ejus et animae omnium fidelium +defunctorum, per misericordiam Dei, requiescant +in pace.</i></p> + +<p>—<i>Amen.</i></p> + +<p>—<i>De profundis...</i></p> + +<p>Chacun vint jeter de l'eau bénite sur le +cercueil. Nanteuil surveilla tout, les prières, +les pelletées de terre, les aspersions, puis, +agenouillée sur un coin de tombe, à l'écart, +elle récita avec ferveur: «Notre Père qui +êtes aux cieux...»</p> + +<p>Pradel, au bord de la fosse parla. Il se +défendit de faire un discours. Mais le théâtre +de l'Odéon ne pouvait pas laisser partir +sans une parole d'adieu un jeune artiste +aimé de tous.</p> + +<p>—Je dirai donc, au nom de la grande et +cordiale famille dramatique, les mots qui +sont dans tous les cœurs...</p> + +<p>Groupés autour de l'orateur dans des attitudes +classées, les comédiens écoutaient +avec une science profonde. Ils écoutaient en +action, de l'oreille, de la bouche, de l'œil, +des bras, des jambes. Ils écoutaient chacun +dans sa manière, avec noblesse, ingénuité, +douleur ou révolte, selon son emploi.</p> + +<p>Non, le directeur du théâtre ne laisserait +pas partir sans une parole d'adieu le vaillant +comédien qui, dans sa trop courte carrière, +avait donné plus que des espérances.</p> + +<p>—Chevalier, fougueux, inégal, inquiet, +communiquait à ses créations un caractère +particulier, une physionomie distinctive. +Nous l'avons vu, il y a bien peu de jours, +je pourrais dire: il y a bien peu d'heures, +imprimer à une figure épisodique un relief +puissant. L'illustre auteur de la pièce en +était frappé. Chevalier touchait au succès. +Il avait le feu sacré. On s'est demandé la +cause de sa fin si cruelle. Ne cherchez pas. +Chevalier est mort de son art: il est mort +de la fièvre dramatique. Il est mort dévoré +par la flamme qui tous nous consume lentement. +Hélas! le théâtre, dont le public +voit seulement les sourires et les larmes +aussi douces que les sourires, est un maître +jaloux qui exige de ses serviteurs un dévouement +absolu, les plus douloureux sacrifices, +et qui parfois demande des victimes. Adieu, +Chevalier, au nom de tous vos camarades. +Adieu!</p> + +<p>Les mouchoirs essuyèrent des larmes. Les +comédiens pleuraient sincèrement; ils pleuraient +sur eux.</p> + +<p>Quand ils se furent tous écoulés, le docteur +Trublet, resté seul dans le cimetière +avec Constantin Marc, embrassa du regard +la multitude des tombes.</p> + +<p>—Vous rappelez-vous, dit-il, une réflexion +d'Auguste Comte: «L'humanité est composée +de morts et de vivants. Les morts sont +de beaucoup les plus nombreux»? Certes, +les morts sont de beaucoup les plus nombreux. +Par leur multitude et la grandeur +du travail accompli, ils sont les plus puissants. +Ce sont eux qui gouvernent; nous +leur obéissons. Nos maîtres sont sous ces +pierres. Voici le législateur qui a fait la loi +que je subis aujourd'hui, l'architecte qui a +bâti ma maison, le poète qui a créé les illusions +qui nous troublent encore, l'orateur +qui nous a persuadés avant notre naissance. +Voici tous les artisans de nos connaissances +vraies ou fausses, de notre sagesse et de nos +folies. Ils sont là, les chefs inflexibles, auxquels +on ne désobéit pas. En eux est la +force, la suite et la durée... Qu'est-ce qu'une +génération de vivants, en comparaison des +générations innombrables des morts? Qu'est-ce +que notre volonté d'un jour, devant leur +volonté mille fois séculaire?... Nous révolter +contre eux, le pouvons-nous? Nous n'avons +pas seulement le temps de leur désobéir!</p> + +<p>—Enfin, vous y venez, docteur Socrate! +s'écria Constantin Marc; vous renoncez au +progrès, à la justice nouvelle, à la paix du +monde, à la libre pensée, vous vous soumettez +à la tradition... Vous consentez à la +vieille erreur, à la bonne ignorance, à la +vénérable iniquité de nos pères. Vous rentrez +dans la tradition française, vous vous soumettez +à la coutume antique, à l'autorité +des ancêtres.</p> + +<p>—Où prenez-vous la coutume et la tradition? +demanda Trublet; où prenez-vous +l'autorité? Il y a des traditions inconciliables, +des coutumes diverses, des autorités +opposées. Les morts ne nous imposent +pas une volonté. Ils nous soumettent à des +volontés contradictoires. Les opinions du +passé qui pèsent sur nous sont incertaines +et confuses. En nous écrasant, elles se détruisent +les unes les autres. Tous ces morts ont +vécu, comme nous, dans le trouble et la +contradiction. Chacun en son temps a fait à +sa manière, dans la haine ou l'amour, le +songe de la vie. Faisons ce rêve à notre +tour, avec bienveillance et joie, s'il est possible, +et allons déjeuner. Je vais vous mener +dans un petit bouchon de la rue Vavin, chez +Clémence, qui ne fait qu'un plat, mais un +plat prodigieux: le cassoulet de Castelnaudary, +qu'il ne faut pas confondre avec le +cassoulet à la mode de Carcassonne, simple +gigot de mouton aux haricots. Le cassoulet +de Castelnaudary contient des cuisses d'oie +confites, des haricots préalablement blanchis, +du lard et un petit saucisson. Pour +être bon, il faut qu'il ait cuit longuement +sur un feu doux. Le cassoulet de Clémence +cuit depuis vingt ans. Elle remet dans le +poêlon tantôt de l'oie ou du lard, tantôt un +saucisson ou des haricots, mais c'est toujours +le même cassoulet. Le fond reste; et +ce fond antique et précieux lui donne la +saveur que, dans les tableaux des vieux +maîtres vénitiens, on trouve aux chairs ambrées +des femmes. Venez, je veux vous faire +goûter le cassoulet de Clémence.</p> + + + + +<h2>XI</h2> + + +<p>Après avoir fait sa prière, Nanteuil, sans +écouter le discours de Pradel, sauta dans une +voiture pour rejoindre Robert de Ligny, qui +l'attendait devant la gare Montparnasse. Au +milieu des passants, ils se donnèrent la main +et se regardèrent sans se rien dire. Mieux +que jamais ils se sentirent liés l'un à l'autre. +Robert l'aimait.</p> + +<p>Il l'aimait sans le savoir. Elle n'était pour +lui, à ce qu'il croyait, qu'un plaisir dans +la série infinie des plaisirs possibles. Mais +le plaisir avait pris pour lui la forme de +Félicie, et, s'il avait mieux réfléchi aux +innombrables femmes qu'il se promettait +dans la vaste suite de sa vie nouvellement +commencée, il aurait reconnu que, maintenant, +c'était toutes des Félicies. Il aurait pu +du moins s'apercevoir que, sans intention +de lui être fidèle, il ne songeait pas à la +tromper, et que, depuis qu'elle s'était donnée, +il n'en avait pas désiré une autre. Il +ne s'en apercevait pas.</p> + +<p>Cette fois pourtant, sur cette place agitée et +banale, en la voyant, non plus dans l'ombre +voluptueuse de la nuit, ni sous ces lueurs +caressantes de l'alcôve, qui donnaient à sa +forme nue le vague délicieux d'une voie lactée, +mais sous la dure lumière d'un jour diffus, +aux clartés minutieuses d'un soleil sans gloire +et sans ombres qui accusait sous la voilette +les paupières brûlées de larmes, les joues +nacrées et les lèvres froissées, il sentit qu'il +éprouvait pour cette chair un goût mystérieux +et profond.</p> + +<p>Il ne l'interrogea pas. Ils se dirent des +mots tendres. Et, comme elle avait très faim, +il la mena déjeuner dans un cabaret connu, +dont le nom brillait en lettres d'or sur une +des vieilles maisons de la place. Ils se firent +servir dans un jardin d'hiver, dont les +rochers, le bassin et l'arbre étaient multipliés +par des glaces encadrées de treillis vert. +Devant la nappe, en consultant le menu, +ils causèrent avec plus d'abandon qu'ils n'avaient +fait jusque-là. Il lui disait que les +émotions et les tracas de ces trois derniers +jours l'avaient énervé, mais qu'il n'y pensait +plus et que ce serait absurde de s'occuper +encore de cette affaire. Elle lui parlait de sa +santé, se plaignait de ne pouvoir dormir que +d'un mauvais sommeil et d'avoir des rêves. +Mais elle ne lui disait pas ce qu'elle voyait +dans ses rêves, et elle évitait de parler du +mort. Il lui demanda si elle n'avait pas eu une +matinée fatigante et pourquoi elle était allée +jusqu'au cimetière, ce qui ne servait à rien.</p> + +<p>Incapable de lui expliquer les profondeurs +de son âme soumise aux rites, aux cérémonies +propitiatoires et aux incantations, elle +secoua la tête comme pour dire: «Fallait».</p> + +<p>Tandis qu'aux tables voisines des déjeuneurs +achevaient leur repas, ils causèrent +longtemps, tous deux à voix basse, en attendant +d'être servis.</p> + +<p>Robert s'était promis, il s'était juré de ne +jamais reprocher à Félicie d'avoir eu Chevalier +pour amant, ou même de lui faire une +seule question à ce sujet. Et pourtant, par +une sourde rancune, par une mauvaise +humeur remontée, par une naturelle curiosité, +et aussi parce qu'il l'aimait trop pour +se contenir, il lui dit d'une voix amère:</p> + +<p>—Tu as été avec lui, autrefois.</p> + +<p>Elle se tut et ne nia pas. Non qu'elle sentît +qu'il était désormais inutile de mentir. +Au contraire, elle avait l'habitude de nier +l'évidence, et, certes, elle avait trop le sens +des hommes pour ignorer qu'en amour il n'y +a pas de mensonge si grossier qu'ils ne +puissent croire s'ils en ont envie. Mais cette +fois, contre sa nature et son habitude, elle +ne mentit pas. Elle avait peur d'offenser le +mort. Elle pensait que le renier ce serait lui +faire tort, lui retrancher sa part, l'irriter. +Elle se tut, craignant de le voir venir s'accouder +à la table avec son rire fixe et sa +tête trouée, et de l'entendre dire de sa voix +plaintive: «Félicie, tu n'as pas oublié, pourtant, +notre petite chambre de la rue des +Martyrs!...»</p> + +<p>Ce que, depuis sa mort, il était devenu +pour elle, elle n'aurait pu le dire, tant c'était +hors de ses croyances et contraire à sa raison +et tant les mots qui l'eussent exprimé +lui semblaient vieux, ridicules et hors d'usage. +Mais, d'une hérédité lointaine ou plutôt de +quelques récits entendus dans son enfance, +elle tirait le sentiment confus qu'il était au +nombre de ces morts qui tourmentaient +autrefois les vivants et qu'exorcisaient les +prêtres: car, en pensant à lui, elle commençait +instinctivement le signe de la croix +et ne s'arrêtait que pour ne pas paraître +ridicule.</p> + +<p>Ligny, la voyant triste et troublée, se +reprocha ses paroles dures et inutiles, et, +dans le moment même où il se les reprochait, +il en ajoutait d'aussi dures et d'aussi +inutiles:</p> + +<p>—Tu m'avais pourtant dit que ce n'était +pas vrai!</p> + +<p>Elle répondit avec ferveur:</p> + +<p>—C'est que je voulais, vois-tu, que ce ne +fût pas vrai.</p> + +<p>Elle ajouta:</p> + +<p>—Ah! mon chéri, depuis que je suis à +toi, je t'assure bien que je n'ai pas été à un +autre. Je n'y ai pas de mérite: ça me serait +impossible.</p> + +<p>Comme les jeunes animaux, elle avait besoin +de gaieté. Le vin, qui brillait dans son verre +ainsi que de l'ambre liquide, fut une joie +pour ses yeux et elle en mouilla sa langue +avec volupté. Elle s'intéressa aux plats qu'on +lui servait, et surtout aux pommes soufflées, +semblables à des ampoules d'or. Puis +elle observa les déjeuneurs attablés dans la +salle et s'amusa d'eux, leur prêtant, sur leur +mine, des sentiments ridicules ou des passions +grotesques. Elle remarquait les regards +malveillants que lui jetaient les femmes, et +les efforts que faisaient les hommes pour lui +paraître beaux et considérables. Et elle fit +une réflexion générale:</p> + +<p>—Robert, as-tu remarqué que les gens +ne sont jamais naturels? Ils ne disent pas +une chose parce qu'ils la pensent. Ils la +disent parce qu'ils croient que c'est celle-là +qu'il fallait dire. Cette habitude les rend +très ennuyeux. Et il est extrêmement rare +de trouver quelqu'un de naturel. Toi, tu es +naturel.</p> + +<p>—En effet, je ne crois pas être poseur.</p> + +<p>—Tu poses comme les autres. Mais tu +poses dans ta nature. Je vois bien quand tu +veux m'épater...</p> + +<p>Elle lui parla de lui-même, et, ramenée +par le cours involontaire de ses idées au +drame de Neuilly, elle demanda:</p> + +<p>—Ta mère ne t'a rien dit?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Elle a su, pourtant...</p> + +<p>—C'est probable.</p> + +<p>—Est-ce que tu t'entends bien avec elle?</p> + +<p>—Mais oui!</p> + +<p>—On dit qu'elle est encore très belle, ta +mère. Est-ce vrai?</p> + +<p>Il ne répondit pas et essaya de changer la +conversation. Il n'aimait pas que Félicie lui +parlât de sa mère ni s'occupât de sa famille. +Monsieur et madame de Ligny jouissaient de +la plus haute considération dans la société +parisienne. M. de Ligny, diplomate d'origine +et de carrière, était en soi très honorable. Il +l'était même avant que de naître par les +services diplomatiques que ses ancêtres +avaient rendus à la France. Son bisaïeul +avait signé l'abandon de Pondichéry à l'Angleterre. +Madame de Ligny vivait très correctement +avec son mari. Mais, sans aucune +fortune, elle menait grand train et ses toilettes +étaient une des dernières gloires de la +France. Elle recevait dans son intimité un +ancien ambassadeur. Le vieillard, son âge, +sa situation, ses opinions, ses titres, sa +grande fortune rendaient cette liaison respectable. +Madame de Ligny tenait à distance +les dames de la République, et leur donnait, +quand il lui plaisait, des leçons de convenances. +Elle n'avait rien à redouter de l'opinion +élégante. Robert savait qu'elle était +respectable aux gens du monde. Mais il +craignait toujours qu'en parlant d'elle, Félicie +ne le fît pas avec toute la réserve nécessaire. +Il avait peur que, n'étant pas du +monde, elle ne dît ce qu'il ne fallait pas +dire. Il avait tort: Félicie ne connaissait +pas la vie intime de madame de Ligny; et, +si elle l'avait connue, elle ne l'aurait pas +blâmée. Cette dame lui inspirait une curiosité +naïve et une admiration mêlée de crainte. +Son amant ne voulant pas lui parler de sa +mère, elle voyait dans cette réserve une +morgue aristocratique et même une marque +de mésestime qui révoltaient son orgueil de +fille libre et de plébéienne. Elle lui disait +avec aigreur: «Je peux bien te parler de +ta mère.» La première fois, elle avait +ajouté: «La mienne la vaut bien.» Mais +elle s'était aperçue que c'était commun, et +elle ne le disait plus.</p> + +<p>Maintenant la salle était vide.</p> + +<p>Elle regarda sa montre, et, voyant qu'il +était trois heures:</p> + +<p>—Il faut que je file. On répète <i>la Grille</i>, +cet après-midi. Constantin Marc doit être +déjà au théâtre... En voilà encore un drôle +de garçon! Il raconte que, dans le Vivarais, +il culbute toutes les femmes. Et il est si +timide qu'il n'ose seulement pas causer avec +Fagette et Falempin. Je lui fais peur. Ça +m'amuse.</p> + +<p>Elle était si lasse qu'elle n'avait pas le +courage de se lever.</p> + +<p>—C'est bizarre! on dit partout que je suis +engagée aux Français. Ce n'est pas vrai. Il +n'en est même pas question... Bien sûr que je +ne pourrai pas rester indéfiniment où je suis. +A la longue, on s'abrutirait là dedans. Mais +rien ne presse. J'ai un grand rôle à créer dans +<i>la Grille</i>. On verra après. Ce que je demande, +moi, c'est à jouer la comédie. Je n'ai pas +envie d'entrer aux Français pour n'y rien faire.</p> + +<p>Tout à coup, regardant devant elle avec +des yeux pleins d'épouvante, elle se rejeta +en arrière, pâlit et poussa un cri aigu. Puis +ses paupières battirent, et elle murmura +qu'elle étouffait.</p> + +<p>Robert lui ouvrit son corsage et lui +mouilla les tempes d'un peu d'eau.</p> + +<p>Elle dit:</p> + +<p>—Un prêtre! j'ai vu un prêtre... Il était +en surplis... Ses lèvres remuaient et ne faisaient +pas de bruit... Il m'a regardée.</p> + +<p>Il tâcha de la rassurer:</p> + +<p>—Voyons, ma chérie, comment veux-tu +qu'un prêtre, un prêtre en surplis, passe +dans le restaurant?</p> + +<p>Elle écoutait, docile, et se laissait persuader:</p> + +<p>—Tu as raison, tu as raison, je sais +bien.</p> + +<p>Très vite, dans sa petite tête, les illusions +se dissipaient. Elle était née deux +cent trente ans après la mort de Descartes, +dont elle n'avait jamais entendu parler, et +qui lui avait pourtant enseigné l'usage de la +raison, comme aurait dit le docteur Socrate.</p> + +<p>A six heures, Robert la prit, au sortir de +la répétition, sous les arcades et l'emmena +en voiture.</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Où allons-nous?</p> + +<p>Il hésita un peu.</p> + +<p>—Tu ne veux pas retourner là-bas, dans +notre maison?</p> + +<p>Elle se récria:</p> + +<p>—Ah! non, par exemple! Jamais!</p> + +<p>Il lui répondit qu'il l'avait pensé, qu'il +chercherait autre chose: un petit rez-de-chaussée +à Paris; qu'en attendant, pour +aujourd'hui, ils se contenteraient d'un logis +de hasard.</p> + +<p>Elle le regarda, les yeux fixes et lourds, +l'attira violemment à elle, et lui brûla +l'oreille et le cou du souffle de son désir. +Puis ses bras se détachèrent, elle retomba +molle et triste à son côté.</p> + +<p>Quand le fiacre s'arrêta:</p> + +<p>—Tu ne m'en voudras pas, n'est-ce pas? +mon Robert, de ce que je vais te dire: Pas +aujourd'hui... demain...</p> + +<p>Elle avait jugé nécessaire de faire ce sacrifice +au mort jaloux.</p> + + + + +<h2>XII</h2> + + +<p>Le lendemain, il la mena dans une chambre +meublée, qu'il avait choisie banale, mais gaie, +au premier étage d'un hôtel donnant sur un +square, près de la Bibliothèque. Au milieu +du square s'élevait, soutenue par des nymphes +robustes, la vasque d'une fontaine. Les +allées bordées de lauriers et de fusains +étaient désertes et, de la place peu fréquentée, +on entendait le murmure énorme +et rassurant de la ville. La répétition avait +fini très tard. Quand ils entrèrent dans la +chambre, la nuit, déjà plus lente à venir en +cette saison de neiges fondues, commençait +d'assombrir les tentures. Les grandes glaces +de l'armoire et de la cheminée s'emplissaient +de lueurs vagues et d'ombres.</p> + +<p>Elle ôta sa veste de fourrure, alla regarder +à la fenêtre, entre les rideaux, et +dit:</p> + +<p>—Robert, les marches du perron sont +mouillées.</p> + +<p>Il lui répondit qu'il n'y avait pas de perron, +mais le trottoir et la chaussée, puis un +autre trottoir et la grille du square.</p> + +<p>—Tu es une Parisienne, tu connais bien +cette place. Il y a au milieu, dans les arbres, +une fontaine monumentale, avec des femmes +énormes qui n'ont pas des seins aussi jolis +que les tiens.</p> + +<p>Dans son impatience, il l'aida à défaire sa +robe de drap. Mais il ne trouvait pas les +agrafes et s'égratignait aux épingles.</p> + +<p>Il dit:</p> + +<p>—Je suis maladroit.</p> + +<p>Elle répondit en riant:</p> + +<p>—Bien sûr que tu n'es pas aussi habile +que madame Michon!... Ce n'est pas tant la +maladresse; mais tu as peur de te piquer. +Les hommes, c'est lâche. Tandis que les +femmes, il faut bien qu'elles s'habituent à +souffrir... C'est vrai! une femme, ça a mal +presque tout le temps.</p> + +<p>Il ne remarqua pas qu'elle était pâle, +avec un cercle d'ombre autour des yeux. Il +la désirait trop et ne la voyait plus.</p> + +<p>Il lui dit:</p> + +<p>—Elles sont très sensibles à la douleur, +elles sont aussi très sensibles au plaisir... +Connais-tu Claude Bernard?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—C'était un grand savant. Il a dit qu'il +n'hésitait pas à reconnaître à la femme la +suprématie dans le domaine de la sensibilité +physique et morale.</p> + +<p>Nanteuil en dégrafant son corset:</p> + +<p>—S'il a voulu dire par là que toutes les +femmes sont sensibles, c'est un rude cornichon. +Il aurait fallu lui envoyer Fagette, et il +aurait vu s'il est facile d'en obtenir quoi que +ce soit, dans le domaine... comment dit-il +ça?... de la sensibilité physique et morale.</p> + +<p>Et elle ajouta, avec un orgueil très doux:</p> + +<p>—Ne t'y trompe pas, mon Robert, des +femmes comme moi, il n'y en a pas des tas.</p> + +<p>Comme il l'attirait dans ses bras, elle se +dégagea:</p> + +<p>—Tu me retardes.</p> + +<p>Puis, assise et repliée sur elle-même pour +défaire ses bottines.</p> + +<p>—Tu ne sais pas? Le docteur Socrate m'a +raconté, l'autre jour, qu'il avait eu une apparition. +Il a vu un ânier qui avait assassiné +une petite fille. J'ai rêvé cette nuit, de cette +histoire-là, seulement dans mon rêve, je ne +savais jamais si l'ânier était un homme ou +une femme. Ce qu'il était embrouillé, mon +rêve!... A propos du docteur Socrate, devine +de qui il est l'amant... de la dame qui +tient le cabinet de lecture de la rue Mazarine. +Elle n'est plus très jeune, mais elle +est très intelligente. Est-ce que tu crois qu'il +la trompe?... J'ôte mes bas, c'est plus convenable. +Et elle lui conta une histoire de théâtre:</p> + +<p>—Je crois que, décidément, je ne resterai +pas longtemps à l'Odéon.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Tu vas voir. Pradel m'a dit aujourd'hui, +avant la répétition: «Ma petite Nanteuil, +il n'y a jamais rien eu entre nous. +C'est ridicule...» Il a été très convenable, +mais il m'a fait comprendre que nous étions, +l'un vis-à-vis de l'autre, dans une situation +irrégulière qui ne pouvait se prolonger indéfiniment... +Parce que tu sais que Pradel a +établi une règle. Autrefois il choisissait +parmi ses pensionnaires. Il avait des favorites, +on criait. Maintenant, pour la bonne +administration du théâtre, il les prend +toutes, même celles qui ne lui plaisent pas, +même celles qui lui déplaisent. Il n'y a +plus de favorites. Tout va bien. Ah! c'est +un vrai directeur, cet homme-là.</p> + +<p>Comme Robert, dans le lit, écoutait sans +rien dire, elle alla le secouer:</p> + +<p>—Alors, ça te serait égal que je me mette +avec Pradel?</p> + +<p>—Non, ma chérie, non ça ne me serait +pas égal. Mais ce n'est pas ce que je dirais +qui l'empêcherait.</p> + +<p>Penchée sur lui, elle lui donnait des +caresses ardentes, en forme de menaces et +de châtiment, et elle lui criait:</p> + +<p>—Tu ne m'aimes donc pas, que tu n'es +pas jaloux? Je veux que tu sois jaloux.</p> + +<p>Puis, brusquement, elle s'éloigna de lui, +et, retenant sur son épaule gauche la chemise +qui avait glissé sous le sein droit, elle +s'attarda devant la table de toilette et demanda +avec inquiétude:</p> + +<p>—Robert, tu n'as rien apporté ici de +l'autre chambre?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>Alors, doucement, timidement, elle se +coula dans le lit. Mais, à peine y était-elle +étendue, qu'elle s'accouda à l'oreiller, et, le +cou tendu, la bouche entr'ouverte, écouta. +Il lui semblait entendre ce bruit léger de +pas dans le sable qu'elle avait entendu dans +la maison du boulevard de Villiers. Elle +courut à la fenêtre, vit l'arbre de Judée, la +pelouse, la grille. Sachant ce qu'elle allait +voir encore, elle voulut se cacher la tête dans +les mains. Mais elle ne put soulever les bras, +et le visage de Chevalier se dressa devant +elle.</p> + + + + +<h2>XIII</h2> + + +<p>Elle était rentrée chez elle avec une fièvre +ardente. Robert, ayant dîné en famille +regagna son grenier. Dans l'état où Nanteuil +l'avait laissé, il était agacé et de très mauvaise +humeur.</p> + +<p>Sa chemise et son habit, préparés sur le +lit par le valet de chambre, avaient l'air de +l'attendre dans une attitude domestique et +servile. Il commença de s'habiller avec une +vivacité un peu rageuse. Il était impatient +de sortir. Il ouvrit son œil-de-bœuf, écouta +la rumeur de la ville et vit au-dessus des +toits la lueur que faisait Paris dans le ciel. +Il aspira toute la chair amoureuse amassée, +par cette nuit d'hiver, dans les théâtres et +les grands cabarets, les cafés-concerts et les +bars.</p> + +<p>Irrité de ce que Félicie avait déçu son +désir, il était décidé à se contenter ailleurs, +et, ne se sentant point de préférence, il se +croyait seulement embarrassé de choisir; +mais il s'aperçut bientôt qu'il n'avait envie +d'aucune des femmes qu'il connaissait et +qu'il n'avait même pas envie des inconnues. +Il ferma sa fenêtre et s'assit devant le feu.</p> + +<p>C'était un feu de coke: madame de Ligny, +qui portait des manteaux de vingt-cinq +mille francs, économisait sur la table et les +feux. Elle ne souffrait pas qu'on brûlât du +bois dans les chambres.</p> + +<p>Il réfléchit à ses affaires dont, jusque-là, +il s'était peu soucié, à la carrière où il était +entré et qu'il voyait obscure devant lui. Le +ministre était grand ami de sa famille. Montagnard cévenol, +nourri de châtaignes, ses +yeux éblouis clignaient aux tables fleuries. +Trop fin pourtant et trop habile pour ne +pas garder sur la vieille aristocratie qui l'accueillait +l'avantage des dures volontés et des +refus hautains. Ligny le connaissait et n'attendait +de lui nulle faveur. En cela plus +perspicace que sa mère, qui se croyait +quelque pouvoir sur ce petit homme noir +et velu, submergé par ses jupes impérieuses, +chaque jeudi, du salon à la table. +Il le jugeait désobligeant. Et puis il y avait +quelque chose entre eux. Robert, par malchance, +avait précédé son ministre dans +l'intimité d'une personne que celui-ci aimait +jusqu'à l'absurdité, madame de Neuilles, +une femme galante. Et il croyait voir que le +petit homme velu s'en doutait et l'en regardait +de travers. Enfin il s'était fait au quai +d'Orsay l'idée que les ministres ne peuvent +et ne veulent jamais grand'chose. Mais il +n'exagérait rien et croyait très possible de +se faire attacher au cabinet. Jusqu'ici ç'avait +été son désir. Il tenait beaucoup à ne pas +quitter Paris. Sa mère, au contraire, eût +préféré qu'il allât à La Haye, où un poste +de troisième secrétaire était vacant. Maintenant +il se décidait tout à coup pour La +Haye. «Je partirai, se dit-il. Le plus tôt +sera le meilleur.» Sa résolution prise, il +en examina les motifs. D'abord, c'était excellent +pour son avenir. Ensuite, le poste de +La Haye était agréable. Un camarade, qui +l'avait occupé, vantait l'hypocrisie délicieuse +de la petite capitale endormie, où tout était +machiné, truqué pour l'agrément du corps +diplomatique. Il considéra même que La +Haye était l'auguste berceau d'un nouveau +droit international, et il alla jusqu'à décrocher +cette raison qu'il ferait plaisir à sa +mère. Après quoi il s'aperçut qu'il voulait +partir seulement à cause de Félicie.</p> + +<p>Il eut sur elle des pensées qui n'étaient +pas bienveillantes. Il la savait menteuse et +peureuse, méchante pour ses amies. Il avait +la preuve qu'elle aimait les plus sales cabots +ou que, tout au moins, elle s'en arrangeait. +Il n'était pas certain qu'elle ne le trompât +pas, non qu'il eût rien découvert de suspect +dans la vie qu'elle menait, mais parce +qu'il doutait raisonnablement de toutes les +femmes. Il se représenta tout le mal qu'il +savait d'elle et se persuada que c'était une +petite rosse; et, sentant qu'il l'aimait, il +pensa qu'il l'aimait seulement parce qu'elle +était très jolie. Cette raison lui parut bonne, +mais, en y regardant, il s'aperçut qu'elle +n'expliquait rien; qu'il aimait cette fille, +non parce qu'elle était très jolie, mais parce +qu'elle était jolie d'une certaine manière, +parce qu'elle l'était à sa façon, étrangement, +qu'il l'aimait pour ce qu'il y avait en elle +de rare et d'incomparable, parce qu'enfin +c'était une merveilleuse chose d'art et de +volupté, un joyau vivant d'un prix inestimable. +Alors, se sentant faible, il pleura, +il pleura sa liberté perdue, sa pensée captive, +son âme troublée, sa chair et son sang +dévoués à un petit être faible et perfide.</p> + +<p>A regarder le coke rouge dans la grille de la +cheminée, il s'était brûlé les yeux. Il les ferma +de douleur et vit, sous ses paupières closes, +des nègres qui s'agitaient dans un tumulte +obscène et sanglant. Tandis qu'il cherchait +de quel livre de voyages, lu dans des années +d'adolescence, sortaient ces noirs, il les vit +diminuer, se résoudre en points imperceptibles +et disparaître dans une Afrique rouge, +qui peu à peu représenta la blessure aperçue +à la lueur d'une allumette la nuit du suicide. +Il songea:</p> + +<p>—Cet imbécile de Chevalier. Je n'y pensais +guère.</p> + +<p>Tout à coup, sur ce fond de sang et de +flamme parut la forme cambrée de Félicie, +et il sentit en lui se tendre un désir cruel +et chaud.</p> + + + + +<h2>XIV</h2> + + +<p>Il l'alla voir le lendemain, dans le petit +appartement du boulevard Saint-Michel. Ce +n'était pas son habitude. Il n'aimait guère +à se rencontrer avec madame Nanteuil, qui +était pourtant à son égard très polie et même +obséquieuse, mais qui l'ennuyait et le gênait.</p> + +<p>Ce fut elle qui le reçut dans le salon +modique. Elle le remercia de l'intérêt qu'il +portait à la santé de Félicie, l'instruisit que +la pauvre enfant avait été, la veille au soir, +agitée et souffrante, mais qu'elle allait mieux.</p> + +<p>—Elle travaille son rôle, dans sa chambre. +Je vais l'avertir que vous êtes ici. Elle sera +bien contente de vous voir, monsieur de +Ligny. Elle sait que vous l'aimez bien. Et +les vrais amis sont rares, surtout dans le +monde du théâtre.</p> + +<p>Robert observait madame Nanteuil avec +une attention qu'il ne lui avait pas encore +prêtée. Il cherchait à voir en elle la figure +que sa fille aurait plus tard. Volontiers il +lisait en passant sur le visage des mères la +bonne aventure des filles. Et cette fois il +déchiffrait obstinément les traits et les +formes de cette dame comme une intéressante +prophétie. Il n'y lut rien qui fût de +mauvais augure, ni de bon. Madame Nanteuil, +grasse, le teint reposé, la peau fraîche, +n'était pas désagréable, dans le mol empâtement +de ses chairs. Mais sa fille ne lui +ressemblait pas du tout.</p> + +<p>La voyant toute calme et placide, il lui dit:</p> + +<p>—Vous n'êtes pas nerveuse, vous?</p> + +<p>—Je ne l'ai jamais été. Ma fille ne tient +pas de moi. C'est tout le portrait de son +père. Il était délicat, sans avoir une mauvaise +santé. Il est mort d'une chute de cheval... +Vous prendrez bien une tasse de thé, +monsieur de Ligny.</p> + +<p>Félicie entra. Les cheveux répandus sur +les épaules, elle était enveloppée d'un peignoir +de laine blanche, retenu très lâche à +la taille par une grosse cordelière de passementerie, +et traînait ses mules rouges; elle +avait l'air d'un enfant. L'ami de la maison, +Tony Meyer, marchand de tableaux, quand +il la voyait dans ce vêtement, d'aspect un +peu monacal, l'appelait frère Ange de Charolais, +parce qu'il lui trouvait de la ressemblance +avec un portrait de Nattier représentant +mademoiselle de Charolais dans +l'habit franciscain. Robert restait surpris et +muet devant cette fillette.</p> + +<p>—C'est gentil à vous, fit-elle, d'être +venu prendre de mes nouvelles. Je vous +remercie. Je vais mieux.</p> + +<p>—Elle travaille beaucoup, elle travaille +trop, dit madame Nanteuil. Son rôle de <i>la +Grille</i> la fatigue.</p> + +<p>—Mais non, maman.</p> + +<p>On parla théâtre, et la conversation fut +pauvre.</p> + +<p>Dans un silence, madame Nanteuil demanda +à M. de Ligny s'il recherchait toujours +les vieilles gravures de modes.</p> + +<p>Félicie et Robert la regardèrent sans +comprendre. Ils lui avaient naguère parlé de +gravures de modes pour expliquer des rendez-vous +qu'ils n'avaient pu cacher. Mais ils +n'y songeaient plus. Depuis lors, un morceau +de la lune, comme disait le vieil auteur, +était tombé dans leur amour; seule, madame +Nanteuil, en son respect profond des +fictions, se rappelait:</p> + +<p>—Ma fille m'a dit que vous aviez beaucoup +de ces gravures anciennes et qu'elle y +trouvait des idées pour ses costumes.</p> + +<p>—Parfaitement, madame, parfaitement.</p> + +<p>—Venez, monsieur de Ligny, dit Félicie. +Je voudrais vous montrer un projet de costume +pour Cécile de Rochemaure.</p> + +<p>Et elle l'entraîna dans sa chambre.</p> + +<p>C'était une petite chambre tendue de +papier fleuri, meublée d'une armoire à glace, +de deux chaises de crin et d'un lit de fer à +courtepointe de piqué blanc, surmonté d'un +bénitier et d'un rameau de buis.</p> + +<p>Elle lui donna un long baiser sur la +bouche.</p> + +<p>—Je t'aime, tu sais!</p> + +<p>—C'est bien sûr?</p> + +<p>—Oh! oui. Et toi?</p> + +<p>—Moi aussi je t'aime. Je n'aurais pas +cru que je t'aimerais autant.</p> + +<p>—Alors, c'est venu après.</p> + +<p>—Ça vient toujours après.</p> + +<p>—C'est vrai, ce que tu dis là, Robert. +Avant on ne sait pas.</p> + +<p>Elle secoua la tête.</p> + +<p>—J'ai été bien malade hier.</p> + +<p>—Tu as vu Trublet? Qu'est-ce qu'il t'a +dit?</p> + +<p>—Il m'a dit que le repos, le calme +m'était nécessaire... Mon chéri, il faudra +que nous soyons raisonnables une quinzaine +de jours encore. Ça t'ennuie?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—Moi aussi, ça m'ennuie. Mais qu'est-ce +que tu veux?...</p> + +<p>Il fit deux ou trois tours, furetant dans +les coins. Elle le regardait avec un peu d'inquiétude, +craignant qu'il ne l'interrogeât +sur ses pauvres bijoux et ses pauvres bibelots, +cadeaux modestes, mais dont on ne +peut pas toujours expliquer l'origine. On +dit ce qu'on veut, bien sûr, mais on peut +se couper, avoir des ennuis, et vraiment ça +n'en vaut pas la peine. Elle détourna son +attention.</p> + +<p>—Robert, ouvre ma boîte à gants.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a dans ta boîte à +gants?</p> + +<p>—Les violettes que tu m'as données +la première fois. Mon chéri, ne me quitte +pas. Ne t'en va pas!... Quand je pense que +tu peux t'en aller d'un jour à l'autre dans +des pays étrangers, à Londres, à Constantinople, +je deviens folle.</p> + +<p>Il la rassura, lui dit qu'on avait pensé +l'envoyer à La Haye. Mais qu'il n'irait pas, +qu'il se ferait attacher au cabinet du ministre.</p> + +<p>—Tu me promets?</p> + +<p>Il promit sincèrement. Et elle devint très +gaie.</p> + +<p>Lui montrant la petite armoire à glace:</p> + +<p>—Vois-tu, mon chéri, c'est là que j'étudie +mon rôle. Quand tu es venu, je travaillais +ma scène du quatre. Je profite de +ce que je suis seule pour chercher le ton +juste. Je tâche de dire large et fondu. Si +j'écoutais Romilly, je détaillerais et ce serait +mesquin. J'ai à dire: «Je ne vous crains +pas.» C'est le grand effet du rôle. Sais-tu +comment Romilly voudrait que je dise: +«Je ne vous crains pas.» Je vais t'expliquer. +Je mets la main sous le nez, j'écarte +les doigts et je dis un mot à chaque doigt, +séparément, sur un ton particulier, avec +une physionomie spéciale: «Je, ne, vous, +crains, pas», comme si je montrais les +marionnettes! Un peu plus, je mettrais à +tous mes doigts un petit chapeau en papier. +C'est fin, c'est spirituel, crois-tu?</p> + +<p>Puis, soulevant ses cheveux et découvrant +son front courageux:</p> + +<p>—Je vais te montrer comment je fais ça.</p> + +<p>Subitement transfigurée et grandie, elle +dit avec un air de fierté ingénue et de tranquille +innocence:</p> + +<p>»—Non, monsieur, je ne vous crains +pas. Pourquoi vous craindrais-je! Vous avez +pensé me prendre à votre piège et vous +vous êtes mis à ma merci. Vous êtes un +homme d'honneur. Maintenant que je suis +sous votre toit, vous me direz ce que vous +avez dit au chevalier d'Amberre, votre +ennemi, quand il eut franchi cette grille. +Vous me direz: «Vous êtes chez vous: commandez.»</p> + +<p>Elle avait le don mystérieux de changer +d'âme et de visage. Ligny était sous le +charme du beau mensonge.</p> + +<p>—Tu es étonnante!</p> + +<p>—Écoute-moi, mon chat. J'aurai un +grand bonnet de linon, avec des barbes qui +me descendront en étages sur les joues. +Parce que, tu sais, dans la pièce, je suis +une jeune fille de la Révolution. Et il faut +que je le fasse sentir. Il faut que j'aie la +Révolution en moi, tu comprends?</p> + +<p>—Tu connais la Révolution?</p> + +<p>—Mais oui!... Je ne sais pas les dates, +bien sûr. Mais j'ai le sentiment de l'époque. +Pour moi, la révolution c'est d'avoir la poitrine +fière sous un fichu croisé et les genoux +bien libres dans une jupe rayée, et c'est +d'avoir un petit feu aux pommettes. Voilà!</p> + +<p>Il l'interrogea sur la pièce. Et il s'aperçut +qu'elle ne la connaissait pas. Elle n'avait +pas besoin de la connaître. Elle devinait, +elle trouvait d'instinct tout ce qu'il lui fallait.</p> + +<p>—Dans les répétitions, je n'indique pas +un seul de mes effets. Je garde tout pour +le public. Romilly en sera bleu... Ce qu'ils +seront tous embêtés... Ah! mon chéri, Fagette +en fera une maladie.</p> + +<p>Elle s'assit sur une mauvaise petite chaise. +Son front, tout à l'heure d'un blanc de +marbre, était rose; elle avait repris son air +de gamine.</p> + +<p>Il s'approcha, il la regarda dans le gris +charmant des yeux, et, comme la veille au +soir, devant le feu de coke, il pensa qu'elle +était menteuse et peureuse, méchante pour +ses amies; mais il le pensa avec indulgence. +Il pensa qu'elle aimait les plus sales +cabots ou tout au moins qu'elle s'en arrangeait: +mais il le pensa avec une douce pitié; +il se rappela tout le mal qu'il savait d'elle, +mais sans amertume. Il sentit qu'il l'aimait, +que c'était moins parce qu'elle était jolie +que parce qu'elle l'était à sa manière, qu'il +l'aimait enfin parce qu'elle était un joyau +vivant et une incomparable chose d'art et +de volupté. Il la regarda dans le gris charmant +des yeux, dans les prunelles où +nageaient sous une eau lumineuse comme +de petits signes astrologiques. Il la regarda +d'un regard si profond qu'elle en sentit le +fil la traverser tout entière. Et sûre qu'il +avait vu en elle, elle lui dit, les yeux dans +les yeux, en lui tenant la tête serrée entre +ses deux mains:</p> + +<p>—Eh bien! oui, je suis une sale cabotine; +mais je t'aime et je me fiche de +l'argent. Et il n'y en a pas beaucoup qui +me valent. Et tu le sais bien.</p> + + + + +<h2>XV</h2> + + +<p>Ils se voyaient tous les jours au théâtre +et faisaient ensemble des promenades à pied.</p> + +<p>Nanteuil jouait presque chaque soir et +travaillait avec ardeur le rôle de Cécile. +Elle retrouvait peu à peu la tranquillité, +passait des nuits moins agitées, n'obligeait +plus sa mère à lui tenir la main pendant +qu'elle s'endormait, et n'étouffait plus dans +des cauchemars. Une quinzaine de jours +s'écoulèrent ainsi. Puis, un matin, tandis +qu'assise devant sa toilette elle se peignait +les cheveux, comme le temps était sombre, +elle avança la tête vers la glace, et elle y vit, +non pas son visage, mais celui du mort. Un +filet de sang lui coulait d'un coin de la +lèvre; il riait et la regardait.</p> + +<p>Alors elle se décida à faire ce qu'elle +croyait utile et bon. Elle prit une voiture et +alla le voir. En passant sur le boulevard +Saint-Michel, elle avait acheté chez sa fleuriste +une botte de roses. Elle les lui apportait. +Elle se mit à genoux devant la petite +croix noire qui marquait l'endroit où on +l'avait mis. Elle lui parla. Et le pria d'être +raisonnable, de la laisser tranquille. Elle +lui demanda pardon de l'avoir traité autrefois +avec dureté. On ne s'entend pas toujours +dans la vie. Mais il devait comprendre +maintenant et pardonner. A quoi lui servait-il +de la tourmenter? Elle ne demandait +pas mieux que de garder de lui un bon +souvenir. Elle irait le voir de temps en +temps. Mais qu'il renonçât à la poursuivre +et à l'effrayer.</p> + +<p>Elle s'efforça de le flatter et de l'endormir +par de douces paroles:</p> + +<p>—Je comprends que tu aies voulu te +venger. C'est naturel. Mais tu n'es pas +méchant au fond. Ne sois plus fâché. Ne me +fais plus peur. Ne viens plus. Je viendrai, +moi, je viendrai souvent. Je t'apporterai des +fleurs.</p> + +<p>Elle avait bien envie de le tromper, de +l'endormir par de fausses promesses, de lui +dire: «Reste, ne t'agite plus, reste, et je te +jure de ne plus rien faire qui te déplaise, je +te promets d'obéir à ta volonté.» Mais elle +n'osait pas mentir sur une tombe, et elle +était sûre que ce serait inutile, que les +morts savent tout.</p> + +<p>Un peu lasse, elle prolongea quelques +moments encore, plus mollement, ses supplications +et ses prières, et elle s'aperçut que +l'horreur que lui causaient les tombes, elle +ne l'éprouvait pas, cette fois, et qu'elle +n'avait pas peur du mort. Elle en chercha +la raison et découvrit qu'il ne l'effrayait pas +parce qu'il n'était pas là.</p> + +<p>Et elle songea:</p> + +<p>—Il n'est pas là; il n'est jamais là; il est +partout, excepté là où on l'a mis. Il est dans +les rues, dans les maisons, dans les chambres.</p> + +<p>Et elle se leva désespérée, sûre maintenant +de le rencontrer partout, excepté dans +le cimetière.</p> + + + + +<h2>XVI</h2> + + +<p>Après quinze jours de patience, Ligny la +pressa de reprendre la vie d'autrefois. Le +terme était échu, qu'elle-même avait fixé. Il +ne voulait pas attendre davantage. Elle +souffrait autant que lui de ne plus se donner. +Mais elle craignait de voir revenir le mort. +Elle trouva des prétextes gauches pour différer +les rendez-vous, et puis elle avoua qu'elle +avait peur. Il la méprisait de montrer si peu de +raison et de courage. Il ne sentait plus qu'elle +l'aimait et il lui disait des paroles dures. +Et il la poursuivait sans cesse de son désir.</p> + +<p>Alors vinrent les jours âpres et les heures +ingrates. Comme elle n'osait plus entrer +avec lui sous un toit, ils montaient en +fiacre et, après avoir roulé longuement dans +les banlieues, ils descendaient sur de +mornes avenues, s'y enfonçaient sous l'âpre +vent d'est, marchant à grands pas, comme +flagellés par le souffle d'une invisible colère.</p> + +<p>Une fois pourtant, le jour était si doux, +qu'il les pénétra de sa douceur. Ils suivaient +côte à côte les allées désertes du Bois. Les +bourgeons, qui commençaient à se gonfler à +la pointe des branches fines et noires, faisaient +aux arbres, sous le ciel rose, des +cimes violettes. A leur gauche, s'étendait la +prairie semée de bouquets d'arbres nus, et +l'on voyait les maisons d'Auteuil. Les lents +coupés clos des vieillards passaient sur la +route, et les nourrices poussaient des voitures +d'enfants. Un auto traversa de son +bourdonnement le silence du Bois.</p> + +<p>—Tu aimes ces machines-là? demanda +Félicie.</p> + +<p>—Je trouve ça commode, voilà tout. +C'est vrai qu'il n'était pas chauffeur. Il +n'avait de goût pour aucun sport et ne s'occupait +que des femmes.</p> + +<p>Montrant un fiacre qui venait de les dépasser:</p> + +<p>—Robert, tu as vu?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Il y avait dedans Jeanne Perrin avec +une femme.</p> + +<p>Et, comme il montrait une paisible indifférence, +elle lui dit sur un ton de reproche:</p> + +<p>—Tu es comme le docteur Socrate: tu +trouves ça naturel?</p> + +<p>Le lac dormait clair et tranquille entre +ses murailles sombres de sapins. Ils prirent +à leur droite le sentier qui longe la berge où +les oies blanches et les cygnes lissent leurs +plumes.</p> + +<p>A leur approche, une flottille de canards, +comme des nacelles vivantes, le col en forme +de proue, cingla vers eux.</p> + +<p>Félicie leur dit, d'un ton de regret, qu'elle +n'avait rien à leur donner.</p> + +<p>—Lorsque j'étais petite, ajouta-t-elle, +papa me menait le dimanche donner du +pain aux bêtes. C'était ma récompense, +quand j'avais bien étudié toute la semaine. +Papa se plaisait à la campagne. Il aimait les +chiens, les chevaux, toutes les bêtes. Il était +très doux, très intelligent. Il travaillait beaucoup. +Mais l'existence est difficile pour un +officier qui n'a pas de fortune. Il souffrait +de ne pas pouvoir faire comme les officiers +riches, et puis il ne s'entendait pas avec +maman. Il n'a pas été heureux dans la vie, +papa. Il était souvent triste. Il parlait peu, +sans nous parler, nous nous comprenions +tous les deux. Il m'aimait bien... Mon +Robert, plus tard, dans longtemps, dans +bien longtemps, j'aurai une maisonnette à +la campagne. Et quand tu y viendras, mon +chéri, tu me trouveras en jupe courte donnant +du grain à mes poules.</p> + +<p>Il lui demanda comment l'idée lui était +venue d'entrer au théâtre.</p> + +<p>—Je savais bien que je ne me marierais +pas, puisque je n'avais pas de dot. Et de +voir mes grandes amies dans les modes ou +dans les télégraphes, ça ne m'encourageait +pas à faire comme elles. Déjà toute petite, je +trouvais joli d'être actrice. J'avais joué à la +pension dans une petite pièce, pour la saint +Nicolas. Ça m'avait amusée. La maîtresse +disait que je ne jouais pas bien; mais c'était +parce que maman lui devait trois mois. Dès +l'âge de quinze ans, j'ai pensé sérieusement +au théâtre. Je suis entrée au Conservatoire. +J'ai travaillé, j'ai beaucoup travaillé. C'est +éreintant notre métier. Mais de réussir, ça +repose.</p> + +<p>A la hauteur du chalet de l'île, ils trouvèrent +le bac amarré à l'estacade. Il y sauta +entraînant Félicie.</p> + +<p>—Ces grands arbres sont beaux, même +sans feuilles, dit-elle; mais je croyais que, +dans cette saison, le chalet était fermé.</p> + +<p>Le passeur lui répondit que, par les beaux +jours d'hiver, les promeneurs aimaient à +aller dans l'île, parce qu'on y était tranquille +et qu'à l'instant même, il venait +encore d'y conduire deux dames.</p> + +<p>Un garçon, qui habitait la solitude de +l'île, leur servit du thé, dans un salon rustique, +meublé de deux chaises, d'une table, +d'un piano et d'un divan. Les lambris +étaient moisis, les parquets disjoints. Elle +regarda par la fenêtre la pelouse et les grands +arbres.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est, demanda-t-elle, +que cette grosse boule sombre dans le peuplier?</p> + +<p>—C'est du gui, ma chérie.</p> + +<p>—On dirait un animal pelotonné autour +de la branche, et qui la ronge. C'est désagréable +à voir.</p> + +<p>Elle posa la tête sur l'épaule de son ami +et lui dit languissamment:</p> + +<p>—Je t'aime.</p> + +<p>Il l'entraîna sur le divan. Elle le sentait +qui, glissant à ses pieds, coulait sur elle des +mains inhabiles d'impatience, et elle le laissait +faire, inerte, découragée, prévoyant que +c'était inutile. Les oreilles lui tintaient +comme, une clochette. Le tintement cessa et +elle entendit à sa droite une voix étrange, +claire, glaciale, dire: «Je vous défends +d'être l'un à l'autre.» Il lui sembla que la +voix parlait de haut dans une lueur, mais +elle n'osa tourner la tête. C'était une voix +inconnue. Involontairement et, malgré elle, +elle chercha à se rappeler sa voix à lui, et +elle s'aperçut qu'elle en avait oublié le son, +qu'elle ne pourrait jamais le retrouver. Elle +pensa: «C'est peut-être la voix qu'il a +maintenant.» Effrayée, elle ramena vivement +sa jupe sur ses genoux. Mais elle se +retint de crier et ne parla pas de ce qu'elle +venait d'entendre, de peur qu'on ne la crût +folle et parce qu'elle discernait tout de même +que ce n'était pas réel.</p> + +<p>Ligny s'éloigna:</p> + +<p>—Si tu ne veux plus de moi, dis-le franchement. +Je ne te prendrai pas de force.</p> + +<p>Assise le buste droit et les genoux serrés, +elle lui dit:</p> + +<p>—Tant que nous sommes dans la foule, +tant qu'il y a du monde autour de nous, je +te désire, je te veux; et dès que nous sommes +seuls, j'ai peur.</p> + +<p>Il lui répondit par une moquerie facile et +méchante:</p> + +<p>—Ah! si pour t'exciter, il te faut un +public!...</p> + +<p>Elle se leva et se remit à la fenêtre. Une +larme coulait sur sa joue. Elle pleura +longtemps en silence. Puis vivement elle +l'appela:</p> + +<p>—Regarde donc!</p> + +<p>Et elle lui montra Jeanne Perrin qui se +promenait sur la pelouse avec une jeune +femme. Elles se tenaient enlacées, se donnaient +l'une à l'autre des violettes à respirer +et souriaient.</p> + +<p>—Vois! elle est heureuse, tranquille, +cette femme.</p> + +<p>Et Jeanne Perrin, goûtant la paix des +longues habitudes, allait satisfaite et tranquille, +ne laissant pas même paraître l'orgueil +de ses préférences étranges.</p> + +<p>Félicie la regardait avec une curiosité +qu'elle ne s'avouait pas à elle-même et l'enviait +de son calme.</p> + +<p>—Elle n'a pas peur, elle.</p> + +<p>—Laisse-la donc. Quel mal nous fait-elle?</p> + +<p>Et il la prit violemment par la taille.</p> + +<p>Elle se dégagea en frissonnant. A la fin, +déçu, frustré, humilié, il se mit en colère, +la traita de sotte, jura qu'il ne supporterait +pas plus longtemps ces façons ridicules.</p> + +<p>Elle ne lui répondit rien et recommença +de pleurer.</p> + +<p>Irrité de ces larmes, il lui parla durement:</p> + +<p>—Puisque tu ne peux plus me donner ce +que je te demande, c'est inutile de nous +revoir. Nous n'avons plus rien à nous dire. +D'ailleurs, je vois bien que tu ne m'aimes +plus. Et tu l'avouerais, si tu pouvais une +fois dire la vérité: tu n'as jamais aimé que +ce misérable cabotin.</p> + +<p>Alors elle éclata de colère et gémit de +désespoir:</p> + +<p>—Menteur! menteur! C'est abominable +ce que tu dis là. Tu vois que je pleure et tu +veux me faire souffrir davantage. Tu profites +de ce que je t'aime pour me rendre malheureuse. +C'est lâche! Eh bien, non, je ne t'aime +plus. Va-t'en! Je ne veux plus te voir. Va-t'en... +Mais c'est vrai, qu'est-ce que nous +faisons là? Est-ce que nous allons passer +notre vie à nous regarder comme ça avec +fureur, avec désespoir, avec rage. Ce n'est +pas de ma faute... Je ne peux pas, je ne +peux pas. Pardonne-moi, mon chéri, mon +amour. Je t'aime, je t'adore, je te veux. Mais +chasse-le, toi. Tu es un homme, tu sais ce +qu'il faut faire. Chasse-le. Tu l'as tué, ce +n'est pas moi. C'est toi. Tue-le donc tout à +fait... Je deviens folle, mon Dieu! je deviens +folle.</p> + + +<br /> + +<p>Le lendemain, Ligny demanda à être +envoyé comme troisième secrétaire à La +Haye. Il fut nommé huit jours après et partit +aussitôt, sans avoir revu Félicie.</p> + + + + +<h2>XVII</h2> + + +<p>Madame Nanteuil ne pensait qu'à sa fille. +Sa liaison avec Tony Meyer, le marchand +de tableaux de la rue de Clichy, lui laissait +des loisirs et la liberté du cœur. Elle rencontra +au théâtre un fabricant d'appareils +électriques, encore jeune, au-dessus de ses +affaires et d'une extrême politesse, M. Bondois. +Il était d'un tempérament amoureux +et d'un caractère timide, et, comme les +femmes belles et jeunes lui faisaient peur, +il s'était accoutumé à ne désirer que les +autres. Madame Nanteuil était encore très +agréable. Mais, un soir qu'elle était mal +habillée et n'avait pas bonne mine, il s'offrit. +Elle l'accepta pour faire aller un peu la +maison et pour que sa fille ne manquât de +rien. Son dévouement lui procura le bonheur. +M. Bondois l'aimait et la cultivait +ardemment. Étonnée d'abord, elle en fut +ensuite heureuse et tranquille; il lui parut +naturel et bon d'être aimée, et elle ne devait +pas croire qu'elle en eût passé la saison, +quand on lui prouvait le contraire.</p> + +<p>Elle s'était toujours montrée bienveillante, +d'un caractère facile et d'une humeur égale. +Mais jamais encore elle n'avait fait paraître +dans sa maison un si heureux génie et de +si gracieuses pensées. Douce aux autres et à +elle-même, gardant au cours des heures changeantes +le sourire qui découvrait ses belles +dents et creusait des fossettes dans ses joues +grasses, reconnaissante à la vie de ce qu'elle +lui donnait, fleurie, épanouie, abondante, +elle était la joie et la jeunesse de la maison.</p> + +<p>Tandis que madame Nanteuil ne concevait +et n'exprimait que des idées riantes et +claires, Félicie devenait sombre, maussade et +chagrine. Des plis se creusaient dans son joli +visage; sa voix grinçait. Elle avait connu tout +de suite la situation qu'occupait M. Bondois +dans sa famille et, soit qu'elle eût préféré que +sa mère ne vécût et ne respirât que pour elle, +soit qu'elle souffrît en sa piété filiale d'être +forcée de l'estimer moins, soit qu'elle lui +enviât un plaisir, soit qu'elle éprouvât seulement +ce malaise que nous causent les +choses de l'amour quand elles se font trop +près de nous, Félicie, tous les jours, de préférence +durant les repas, reprochait amèrement +à madame Nanteuil, par allusions très +claires et en termes mal voilés, le nouvel +ami de la maison, et témoignait à M. Bondois +lui-même, chaque fois qu'elle le rencontrait, +un dégoût expansif et une abondante aversion. +Madame Nanteuil n'en ressentait qu'une +affliction légère et elle excusait sa fille en considérant +que cette enfant n'avait encore aucune +expérience de la vie. Et M. Bondois, à qui +Félicie inspirait une terreur surhumaine, +s'efforçait de l'apaiser par des signes respectueux +et de menus présents.</p> + +<p>Elle était violente parce qu'elle souffrait. +Les lettres qu'elle recevait de La Haye +irritaient son amour et le rendaient douloureux. +Elle se desséchait, en proie aux images +brûlantes. Quand elle voyait trop précisément +son ami absent, ses tempes bourdonnaient, +son cœur battait violemment, puis +une ombre lourde s'épaississait dans sa +tête; toute la sensibilité de ses nerfs, toute +la chaleur de son sang, toutes les forces de +son être coulaient en elle et descendaient +pour s'amasser en désir dans les profondeurs +de sa chair. Alors elle ne songeait +plus qu'à retrouver Ligny. C'est lui seul +qu'elle voulait, et elle s'étonnait elle-même +du dégoût qu'elle ressentait pour tout autre +que lui. Car elle n'avait pas toujours eu +l'instinct si exclusif. Elle se promettait +d'aller tout de suite demander de l'argent +à Bondois et de prendre le train pour La +Haye. Et elle ne le faisait pas. Ce qui l'arrêtait, +c'était moins la pensée de déplaire +à son amant, qui eût trouvé ce voyage incorrect, +qu'une vague peur de réveiller l'ombre +endormie.</p> + +<p>Elle ne l'avait pas revue depuis le départ +de Ligny. Mais il se passait encore en elle et +autour d'elle des choses troublantes. Dans +la rue, un barbet la suivait qui apparaissait +et s'évanouissait tout à coup. Un matin qu'elle +était couchée, sa mère lui dit: «Je vais chez +la modiste», et sortit. Deux ou trois minutes +après, Félicie la vit, qui rentrait dans la +chambre comme si elle y avait oublié quelque +chose. Mais l'apparition s'avança sans +regard, sans paroles, sans bruit et disparut +en touchant le lit.</p> + +<p>Elle eut des illusions plus inquiétantes. +Un dimanche, elle jouait en matinée, dans +<i>Athalie</i>, le rôle du jeune Zacharie. Comme +elle avait de très jolies jambes, ce travesti +lui plaisait, et elle était contente aussi de +montrer qu'elle savait dire les vers. Mais elle +remarqua qu'il y avait à l'orchestre un prêtre +en soutane. Ce n'était pas la première fois +qu'un ecclésiastique assistait à une représentation +matinale de cette tragédie tirée de +l'Écriture. Pourtant elle en éprouva une +impression pénible. Quand elle entra en +scène, elle vit distinctement Louise Dalle, +coiffée du turban de Jozabeth, charger un +revolver devant le trou du souffleur. Elle +eut le jugement assez ferme et l'esprit assez +présent pour écarter cette vision absurde, +qui disparut. Mais elle dit ses premiers vers +d'une voix éteinte.</p> + +<p>Elle se sentait à l'estomac des brûlures. +Elle souffrait d'étouffements; parfois, sans +cause, une angoisse indicible la prenait aux +entrailles, son cœur battait d'un mouvement +fou, et elle craignait de mourir.</p> + +<p>Le docteur Trublet la soignait avec une +prudence attentive. Elle le voyait souvent au +théâtre et parfois elle allait le consulter dans +le vieux logis de la rue de Seine. Elle ne +passait pas par le salon d'attente; le domestique +la faisait entrer tout de suite dans la +petite salle à manger où luisaient dans +l'ombre des faïences arabes, et elle passait +toujours la première. Un jour Socrate parvint +à lui faire comprendre la manière dont +les images se forment dans le cerveau et +comment ces images ne correspondent pas +toujours à des objets extérieurs, ou du +moins n'y correspondent pas toujours avec +exactitude.</p> + +<p>—Les hallucinations, ajouta-t-il, ne sont +le plus souvent que de fausses perceptions. +On voit ce qui est, mais on le voit mal, et +l'on fait d'un plumeau une tête hérissée, +d'un œillet rouge la gueule d'un monstre, +d'une chemise un fantôme dans son linceul. +Insignifiantes erreurs.</p> + +<p>Elle trouva dans ces raisons la force de +mépriser et de dissiper ses visions de +chiens, de chats ou de personnes vivantes +et familières. Mais elle craignait de revoir +le mort. Et les terreurs mystiques nichées +dans des plis obscurs de son cerveau étaient +plus fortes que les démonstrations du savant. +On avait beau lui dire que les morts +ne revenaient jamais, elle savait bien le +contraire.</p> + +<p>Socrate lui recommanda cette fois encore +de prendre des distractions, de voir des +amis, et de préférence des amis agréables, +et de fuir, comme ses deux plus perfides +ennemies, l'ombre et la solitude.</p> + +<p>Et il ajouta cette prescription:</p> + +<p>—Surtout évitez les personnes et les +choses qui peuvent avoir quelque rapport +avec l'objet de vos visions.</p> + +<p>Il ne s'apercevait pas que c'était impossible. +Et Nanteuil ne s'en aperçut pas non +plus.</p> + +<p>—Alors vous me guérirez, mon bon +Socrate? dit-elle en tournant vers lui ses +jolis yeux gris, pleins de prières.</p> + +<p>—Vous vous guérirez vous-même, mon +enfant. Vous vous guérirez, parce que vous +êtes laborieuse, raisonnable et courageuse... +Mais oui, vous êtes à la fois peureuse et +brave. Vous avez peur du danger, mais vous +avez du cœur à vivre. Vous guérirez, parce +que vous n'êtes pas en sympathie avec le +mal et la souffrance. Vous guérirez, parce +que vous voulez guérir.</p> + +<p>—Vous croyez qu'on guérit quand on +veut?</p> + +<p>—Quand on veut d'une certaine façon +intime et profonde, quand ce sont nos cellules +qui veulent en nous, quand c'est notre +inconscient qui veut; quand on veut avec la +volonté sourde, abondante et pleine de +l'arbre vigoureux qui veut reverdir au printemps.</p> + + + + +<h2>XVIII</h2> + + +<p>Cette nuit-là, ne pouvant s'endormir, elle +se retournait dans son lit et rejetait les +couvertures. Elle sentait que le sommeil était +loin encore, qu'il viendrait sur les premiers +rayons, pleins de poussières dansantes, que +le matin darde aux fentes des rideaux. La +veilleuse, dont le petit cœur ardent luisait +à travers sa chair de porcelaine, lui faisait +une compagne mystique et familière. Félicie +souleva les paupières et but d'un regard +cette lueur blanche et laiteuse qui la tranquillisait. +Puis, refermant les yeux, elle +retomba dans l'ennui tumultueux de l'insomnie. +Par instants, il lui venait à la +mémoire une phrase de son rôle, à laquelle +elle n'attachait aucune signification et qui +l'obsédait: «Nos jours sont ce que nous les +faisons.» Et son esprit se fatiguait à retourner +sans cesse quatre ou cinq idées.</p> + +<p>—Il faudra, demain, que j'aille essayer +ma robe chez madame Royaumont. Hier, je +suis entrée avec Fagette dans la loge de +Jeanne Perrin, qui s'habillait, et qui a +montré ses jambes velues, comme si elle en +était fière. Elle n'est pas laide, Jeanne +Perrin; elle a même une belle tête; mais +c'est son expression qui me déplaît. Comment +madame Colbert fait-elle pour me +réclamer trente-deux francs? Quatorze et +trois, dix-sept, et neuf, vingt-six. Je ne lui +dois que vingt-six francs. «Nos jours sont +ce que nous les faisons.» Que j'ai chaud!</p> + +<p>D'un bond de ses reins souples, elle se +retourna et ses bras nus s'ouvrirent pour +étreindre l'air comme un corps subtil et +frais.</p> + +<p>—Il me semble qu'il y a un siècle que +Robert est parti. C'est mal de sa part de +m'avoir laissée seule. Je m'ennuie après lui.</p> + +<p>Et, pelotonnée dans son lit, elle se rappelait +studieusement comme c'était quand +ils se tenaient pressés l'un contre l'autre. +Elle l'appelait:</p> + +<p>—Mon chat! mon petit loup!</p> + +<p>Aussitôt les idées recommençaient dans +sa tête leur manège fatigant.</p> + +<p>—«Nos jours sont ce que nous les faisons. +Nos jours sont ce que nous les faisons. +Nos jours...» Quatorze et trois, dix-sept, +et neuf, vingt-six. J'ai bien vu que +Jeanne Perrin faisait exprès de montrer ses +longues jambes d'homme, toutes sombres +de poils. Est-ce vrai, ce qu'on dit, que +Jeanne Perrin donne de l'argent aux femmes? +Il faudra que demain, à quatre heures, +j'aille essayer ma robe. Il y a une chose +terrible, c'est que madame Royaumont ne +sait jamais bien monter les manches. Que +j'ai chaud! Socrate est un bon médecin. +Mais, des moments, il s'amuse à abrutir les +personnes.</p> + +<p>Tout à coup elle pensa à Chevalier et elle +sentit comme une influence de lui qui se +coulait le long des murs de la chambre. +Elle crut voir que la clarté de la veilleuse +en était obscurcie. C'était moins qu'une +ombre et c'était inquiétant. L'idée la traversa +tout à coup que cette chose subtile +venait des portraits du mort. Elle n'en +avait gardé aucun dans sa chambre. Mais +l'appartement en contenait encore, qu'elle +n'avait pas détruits. Elle en fit le compte +avec soin et trouva qu'il devait en rester +trois: un premier, très jeune, sur un fond +nuageux; un autre, rieur et familier, à +cheval sur une chaise; un troisième, en +don César de Bazan. Dans sa hâte de les +anéantir, elle sauta du lit, alluma une +bougie et, traînant ses mules, glissa, en +chemise, dans le salon, jusqu'à la table de +palissandre, surmontée d'un palmier phénix, +souleva le tapis, fouilla le tiroir. Il +contenait des jetons, des bobèches, quelques +morceaux de bois décollés des meubles, +deux ou trois pendeloques du lustre et +quelques photographies, parmi lesquelles +elle ne trouva qu'un seul Chevalier, le plus +jeune, sur un fond nuageux.</p> + +<p>Elle chercha les deux autres dans un +petit meuble façon de Boulle qui ornait +l'intervalle des fenêtres et portait les lampes +de Chine. Là dormaient des globes de verre +dépoli, des abat-jour, des coupes de cristal +garnies de bronze doré, un porte-allumettes +en porcelaine peinte, orné d'un enfant +endormi près d'un chien, contre un tambour, +des livres débrochés, des partitions +en lambeaux, deux éventails brisés, une +flûte et un petit tas de portraits-cartes. +Elle y découvrit un deuxième Chevalier, le +don César de Bazan. Le dernier n'y était +pas. Elle se demanda inutilement où on +avait bien pu le fourrer. En vain elle fouilla +les boîtes, les coupes, les cache-pots, le +casier à musique. Et tandis qu'elle le +recherchait ardemment, le portrait grandissait +et se précisait dans son imagination, +atteignait la taille humaine, prenait un air +moqueur et la narguait. Elle avait la tête +en feu, les pieds glacés et sentait la peur +lui entrer dans le creux de l'estomac. Au +moment de renoncer et d'aller cacher sa +tête dans l'oreiller, elle se rappela que sa +mère gardait des photographies dans son +armoire à glace. Elle reprit courage. Doucement, +elle entra dans la chambre de madame +Nanteuil endormie, à pas muets gagna l'armoire, +l'ouvrit avec lenteur, sans bruit, et, +montée sur une chaise, explora la plus +haute tablette, chargée de vieux cartons. +Elle mit la main sur un album qui datait +du second Empire et qu'on n'avait pas +ouvert depuis vingt ans. Elle remua des tas +de lettres, des liasses de papier timbré et +de reconnaissances du Mont-de-Piété. Réveillée +par la lumière de la bougie et par le +bruit de souris que faisait la chercheuse, +madame Nanteuil demanda:</p> + +<p>—Qui est là?</p> + +<p>Aussitôt, voyant juché sur une chaise, en +longue chemise de nuit, une grosse natte +dans le dos, le petit fantôme familier:</p> + +<p>—C'est toi, Félicie? Tu n'es pas malade?... +Qu'est-ce que tu fais là?</p> + +<p>—Je cherche quelque chose.</p> + +<p>—Dans mon armoire?</p> + +<p>—Oui, maman.</p> + +<p>—Veux-tu bien aller te coucher! tu vas +t'enrhumer... Dis-moi ce que tu cherches, +au moins. Si c'est le chocolat, il est sur la +planche du milieu, à côté du sucrier en +argent.</p> + +<p>Mais Félicie avait saisi un paquet de photographies +qu'elle feuilletait rapidement.</p> + +<p>Sous ses doigts impatients passaient madame +Doulce, couverte de dentelles; Fagette, +éclatante et les cheveux dévorés de lumière; +Tony Meyer, les yeux rapprochés l'un de +l'autre et le nez tombant sur les lèvres; +Pradel, à la barbe fleurie; Trublet, chauve +et camus; M. Bondois, l'œil craintif et le +nez roide sur une moustache épaisse. Bien +qu'elle n'eût point la tête à s'occuper de +M. Bondois, elle lui donna au passage un +regard hostile et, d'aventure, lui fit tomber +sur le nez une goutte de bougie.</p> + +<p>Madame Nanteuil, tout à fait réveillée, +s'étonnait:</p> + +<p>—Félicie, qu'est-ce que tu as à fourgonner +comme ça dans mon armoire?</p> + +<p>Félicie, qui tenait enfin le portrait tant +cherché, ne répondit que par un cri de joie +sauvage et s'envola de la chaise emportant +son mort et, par mégarde, M. Bondois avec.</p> + +<p>Rentrée dans le salon, elle s'accroupit +devant la cheminée et fit un feu de papier +dans lequel elle jeta les trois photographies +de Chevalier. Elle les regarda flamber, et +quand les trois cartes, tordues et noircies, +se furent envolées sans forme ni matière, +elle respira largement. Elle croyait bien, +cette fois, avoir ôté au mort jaloux la substance +de ses apparitions et s'être délivrée de +l'obsession.</p> + +<p>En reprenant son bougeoir, elle vit +M. Bondois dont le nez disparaissait sous un +rond de cire blanche. Ne sachant qu'en +faire, elle le jeta en riant dans la cheminée +encore flambante.</p> + +<p>Rentrée dans sa chambre, elle se mit +devant sa glace et serra sa chemise sur +elle, pour marquer ses formes. Une réflexion, +qui lui traversait parfois la tête, s'y arrêta +cette fois un peu plus longtemps qu'à l'ordinaire. +Elle se disait à elle-même:</p> + +<p>—Pourquoi est-on faite comme ça, avec +une tête, des bras, des jambes, des mains, +des pieds, une poitrine, un ventre? Pourquoi +comme ça et pas autrement? C'est +drôle!</p> + +<p>En cet instant, la forme humaine lui +apparaissait arbitraire, bizarre, étrange. +Mais son étonnement cessa vite. Et, se regardant, +elle se plut. Elle avait d'elle un goût +vif et profond. Elle découvrit ses seins, les +tint délicatement sur le creux de ses mains, +les contempla dans la glace avec tendresse, +comme s'ils eussent été non pas d'elle, mais +à elle, comme deux êtres animés, comme +une couple de colombes.</p> + +<p>Après leur avoir souri, elle se recoucha. +Se réveillant à une heure tardive de la +matinée, elle éprouva une seconde de surprise +d'être couchée seule. Parfois, en songe, +elle se dédoublait et, sentant sa propre +chair, rêvait qu'elle recevait les caresses +d'une femme.</p> + + + + +<h2>XIX</h2> + + +<p>La répétition générale de <i>la Grille</i> était +annoncée pour deux heures. Dès une heure, +le docteur Trublet avait pris sa place accoutumée +dans la loge de Nanteuil.</p> + +<p>Félicie, aux mains de madame Michon, +reprochait à son docteur de ne rien lui dire. +Mais c'est elle qui, préoccupée, l'esprit tendu +sur le rôle qu'elle allait jouer, n'écoutait pas. +Elle recommanda qu'on ne laissât entrer +personne dans la loge. Pourtant elle reçut +avec plaisir Constantin Marc, se trouvant en +sympathie avec lui.</p> + +<p>Il était très ému. Pour cacher son trouble, +il affectait de parler de ses bois du Vivarais, +il commençait des histoires de chasse et des +contes de paysans, qu'il n'achevait pas.</p> + +<p>—J'ai le trac, dit Nanteuil. Et vous, +monsieur Marc, est-ce que vous ne sentez pas +des coups dans l'estomac?</p> + +<p>Il se défendit d'éprouver aucune émotion.</p> + +<p>Elle insista:</p> + +<p>—Avouez que vous voudriez bien que ce +soit fini.</p> + +<p>—Eh bien, puisque vous y tenez, peut-être +que j'aimerais mieux que ce fût fini.</p> + +<p>Sur quoi, le docteur Socrate, d'un air +simple et d'une voix tranquille, lui adressa +cette parole interrogative:</p> + +<p>—Ne pensez-vous pas que ce qui doit +s'accomplir ne soit déjà accompli et n'ait été +de tout temps accompli?</p> + +<p>Et, sans attendre de réponse, il ajouta:</p> + +<p>—Si les phénomènes du monde parviennent +successivement à notre connaissance, +nous n'en devons pas conclure qu'ils sont en +réalité successifs, et nous avons encore moins +de raisons de croire qu'ils se produisent au +moment où nous les percevons.</p> + +<p>—C'est évident, dit Constantin Marc, qui +n'avait pas écouté.</p> + +<p>—L'univers, poursuivit le docteur, nous +apparaît sans cesse imparfait, et nous avons +l'illusion qu'il s'achève sans cesse. Comme +nous percevons les phénomènes successivement, +nous croyons qu'en effet ils succèdent +les uns aux autres. Nous nous imaginons +que ceux que nous ne voyons plus sont +passés et que ceux que nous ne voyons pas +encore sont futurs. Mais on peut concevoir +des êtres construits de telle façon qu'ils +découvrent simultanément ce qui pour nous +est le passé et l'avenir. On en peut concevoir +qui perçoivent les phénomènes dans un +ordre rétrograde et les voient se dérouler de +notre futur à notre passé. Des animaux disposant +de l'espace autrement que nous et +capables, par exemple, de se mouvoir avec +une vitesse plus grande que celle de la +lumière, se feraient de la succession des +phénomènes une idée très différente de celle +que nous en avons.</p> + +<p>—Pourvu qu'aujourd'hui Durville ne me +fasse pas de blagues en scène! s'écria Félicie +pendant que madame Michon lui passait ses +bas sous sa jupe.</p> + +<p>Constantin Marc l'assura que Durville n'y +songeait même pas et il la supplia de ne pas +s'inquiéter.</p> + +<p>Et le docteur Socrate reprit sa démonstration.</p> + +<p>—Nous-mêmes, par une nuit claire, le +regard sur l'Épi de la Vierge, qui palpite à la +cime d'un peuplier, nous voyons à la fois ce +qui fut et ce qui est. Et l'on peut dire également +que nous voyons ce qui est et ce qui +sera. Car, si l'étoile, telle qu'elle nous +apparaît, est le passé par rapport à l'arbre, +l'arbre est l'avenir par rapport à l'étoile. +Cependant l'astre qui, de loin, nous montre +son petit visage de feu, non tel qu'il est aujourd'hui, +mais tel qu'il était lors de notre +jeunesse, peut-être même avant notre naissance, +et le peuplier, dont les jeunes feuilles +tremblent dans l'air frais du soir, se rejoignent +en nous dans un même moment du +temps et nous sont présents l'un et l'autre à +la fois. Nous disons d'une chose qu'elle est +dans le présent quand nous la percevons +précisément. Nous disons qu'elle est dans le +passé lorsque nous n'en gardons qu'une +image indistincte. Une chose fût-elle accomplie +depuis des millions d'années, si nous en +recevons une impression aussi forte que +possible, ce ne sera pas pour nous une chose +passée: elle nous sera présente. L'ordre dans +lequel roulent les choses dans les abîmes de +l'univers nous est inconnu. Nous ne connaissons +que l'ordre de nos perceptions. Croire +que l'avenir n'est pas, parce que nous ne le +connaissons pas, c'est croire qu'un livre est +inachevé parce que nous n'avons pas fini de +le lire.</p> + +<p>Ici le docteur s'arrêta un moment. Et +Nanteuil, dans le silence, entendit battre +son cœur. Elle s'écria:</p> + +<p>—Continuez, mon bon Socrate, continuez, +je vous en prie. Si vous saviez comme vous me +faites du bien en causant!... Vous pensez que +je n'écoute pas un mot de ce que vous dites. +Mais de vous entendre dire des choses lointaines, +ça me distrait; ça me fait sentir +qu'il n'y a pas que mon entrée; ça m'empêche +de m'enfoncer dans le trou noir... +Dites n'importe quoi, mais ne vous arrêtez +pas...</p> + +<p>Le sage Socrate, qui sans doute avait prévu +la bonne influence que sa parole exerçait sur +la comédienne, poursuivit son discours:</p> + +<p>—L'univers se construit aussi fatalement +qu'un triangle dont un côté et deux angles +sont donnés. Les choses futures sont déterminées. +Elles sont dès lors terminées. Elles +sont comme si elles existaient. Elles existent +déjà. Elles existent si bien que nous les +connaissons en partie. Et, si cette partie est +infime par rapport à leur immensité, elle est +en proportion très appréciable avec la partie +que nous pouvons connaître des choses accomplies. +Il nous est permis de dire que, pour +nous, l'avenir n'est pas beaucoup plus obscur +que le passé. Nous savons que les générations +succéderont aux générations dans le +travail, la joie et la souffrance. J'étends mes +regards par delà la durée de la race humaine. +Je vois les constellations changer lentement +dans le ciel leurs formes, qui semblaient +immuables; je regarde le chariot dételer +son antique attelage, le bouclier d'Orion se +rompre, Sirius s'éteindre. Nous savons que +le soleil se lèvera demain et que longtemps +encore, dans les nuées épaisses ou les vapeurs +légères, il se lèvera tous les matins.</p> + +<p>Adolphe Meunier entra discrètement sur +la pointe des pieds.</p> + +<p>Le docteur lui serra la main:</p> + +<p>—Bonjour, monsieur Meunier. Nous +voyons la nouvelle lune du mois prochain. +Nous ne la voyons pas aussi distinctement +que la nouvelle lune de cette nuit, parce que +nous ne savons pas dans quel ciel gris ou +roux elle montrera son derrière de vieille +casserole sur mon toit, parmi les tuyaux +coiffés de chapeaux pointus et de capotes +romantiques, aux regards des chats amoureux. +Mais ce lever de la lune prochaine, si +nous étions assez savants pour le connaître +d'avance dans ses moindres circonstances, +toutes nécessaires, nous nous ferions une idée +aussi nette de la nuit dont je parle que de +celle où nous sommes: l'une et l'autre nous +seraient également présentes.</p> + +<p>»La connaissance que nous avons des faits +est l'unique raison qui nous porte à croire à +leur réalité. Nous connaissons certains faits +à venir. Nous devons donc les tenir pour +réels. Et s'ils sont réels, ils sont réalisés. Ainsi +donc il est croyable, mon cher Constantin +Marc, que votre pièce est jouée, depuis mille +ans, ou depuis une demi-heure, ce qui +revient absolument au même. Il est croyable +que nous sommes tous morts depuis longtemps. +Pensez-le, et vous serez tranquille.</p> + +<p>Constantin Marc, qui avait très mal suivi +ces raisons et qui n'en sentait ni l'à-propos +ni la convenance, répondit un peu agacé que +tout cela était dans Bossuet.</p> + +<p>—Dans Bossuet! s'écria le docteur outré, +je vous défie bien d'y trouver rien de semblable. +Bossuet n'avait aucune philosophie.</p> + +<p>Nanteuil se tourna vers le docteur. Elle +était coiffée d'un grand bonnet de linon, à +haute coiffe arrondie, serré sur la tête par +un large ruban bleu et dont les barbes +descendant en étages lui ombrageaient le +front et les joues. Elle s'était changée en +une blonde ardente. Des cheveux roux lui +tombaient en boucles sur les épaules. Sur +son sein se croisait un fichu d'organdi pris +dans une large ceinture violette. Sa jupe +blanche rayée de rose, coulant comme mouillée +de la taille un peu haute, la faisait +paraître très longue. Et elle apparaissait en +figure de rêve.</p> + +<p>—Delage aussi, dit-elle, fait de sales blagues: +savez-vous celle qu'il a faite à Marie-Claire? +Ils jouaient tous les deux dans les +<i>Femmes savantes</i>. En scène, il lui a mis un +œuf dans la main. Elle n'a pas pu s'en +débarrasser de tout l'acte.</p> + +<p>A l'appel de l'avertisseur, elle descendit, +suivie de Constantin Marc. Ils entendaient le +bruit de la salle, la rumeur du monstre, et +il leur semblait qu'ils entraient dans la +gueule ardente de la bête apocalyptique.</p> + + +<br /> + +<p><i>La Grille</i> fut bien accueillie. Venue en +fin de saison, sans espoir d'une longue +durée, elle trouva grâce devant tous. Vers +le milieu du premier acte, on y sentit du +style, de la poésie et, çà et là, des obscurités. +Dès lors on la respecta, on affecta de +s'y plaire, on voulut l'avoir comprise. On +lui passa de n'être guère dramatique. Elle +était littéraire, et, cette fois, on admettait le +genre.</p> + +<p>Constantin Marc ne connaissait encore +personne à Paris. Il avait fait venir au +théâtre trois ou quatre propriétaires du Vivarais +qui rougeoyaient à l'orchestre, dans leurs +cravates blanches, roulaient des yeux ronds +et n'osaient applaudir. Comme il n'avait pas +d'amis, personne ne pensa à nuire à son +succès. Et même, dans les couloirs, on le +faisait homme de talent contre d'autres. Très +ému cependant, il errait de loge en loge ou +s'abattait au fond de l'avant-scène du directeur. +Il s'inquiétait des critiques.</p> + +<p>—Soyez tranquille, lui dit Romilly. Ils +diront de votre pièce le bien ou le mal +qu'ils pensent de Pradel. Et, dans ce moment-ci, +ils en pensent plus de mal que de +bien.</p> + +<p>Adolphe Meunier l'avertit, avec un pâle +sourire, que la salle était bonne et que les +critiques trouvaient l'écriture de la pièce +très soignée. Il attendit en retour quelques +paroles obligeantes sur <i>Pandolphe et Clarimonde</i>. +Mais Constantin Marc ne songea pas +à les lui adresser.</p> + +<p>Romilly secoua la tête:</p> + +<p>—Il faut prévoir les éreintements. Monsieur +Meunier le sait bien. La presse a été +envers lui d'une injustice féroce.</p> + +<p>—Hélas! soupira Meunier, on ne dira +jamais autant de mal de nous qu'on en a +dit de Shakespeare et de Molière.</p> + +<p>Le succès de Nanteuil fut grand, et +marqué moins encore par de bruyants +rappels que par l'approbation plus discrète +et plus profonde des amateurs délicats. Elle +avait montré des qualités qu'on ne lui +connaissait pas encore, la pureté de la diction, +la noblesse des attitudes, une grâce +chaste et fière.</p> + +<p>Sur la scène, pendant le dernier entr'acte, +le ministre lui adressa ses félicitations. +C'était signe que la salle était favorable: car +les ministres n'expriment jamais des opinions +singulières. Derrière le grand-maître +de l'Université, se pressait une foule flatteuse +de fonctionnaires, de gens du monde et d'auteurs +dramatiques. Les bras allongés vers elle +comme des pompes, ils lui exprimaient tous +à la fois leur admiration. Et madame Doulce, +étouffée par leur nombre, abandonnait aux +boutons des vêtements d'hommes des lambeaux +de ses innombrables dentelles de +coton.</p> + +<p>Le dernier acte fut le triomphe de Nanteuil. +Elle eut mieux du public que des +pleurs et des cris. Elle obtint de tous les +yeux ces regards humides et pourtant sans +larmes, de toutes les poitrines ce murmure +profond et presque muet, que seule arrache +la beauté.</p> + +<p>Elle sentit qu'elle avait démesurément +grandi en un moment et, la toile tombée, +elle murmura:</p> + +<p>—Cette fois, ça y est!</p> + +<p>Elle se déshabillait dans sa loge pleine de +corbeilles d'orchidées, de bouquets de roses +et de gerbes de lilas, quand on lui apporta +une dépêche. Elle l'ouvrit. C'était un télégramme +de La Haye qui contenait ces mots:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>M'associe de cœur à succès certain.</i></p> +<p><i>ROBERT.</i></p> + </div> </div> + +<p>Au moment où elle achevait de lire, le +docteur Trublet entra dans la loge.</p> + +<p>Elle lui jeta au cou ses bras ardents de +fatigue et de joie, l'attira contre sa poitrine +moite et mit sur ce visage de Silène méditatif +un plein baiser de sa bouche enivrée.</p> + +<p>Socrate, qui était un sage, reçut ce baiser +comme un présent du sort, sachant bien +qu'il n'était pas pour lui, mais qu'il était +dédié à la gloire et à l'amour.</p> + +<p>Nanteuil s'aperçut elle-même que dans +son ivresse elle avait peut-être chargé ses +lèvres d'un souffle trop ardent, car elle dit +en jetant les bras dans le vague:</p> + +<p>—Tant pis! je suis si heureuse!</p> + + + + +<h2>XX</h2> + + +<p>A Pâques, un événement considérable +accrut sa joie. Elle fut engagée à la Comédie-Française. +Depuis quelque temps, sans le +dire, elle sollicitait pour cela. Sa mère +l'avait aidée dans ses démarches. Madame +Nanteuil était aimable, depuis qu'elle était +aimée. Maintenant elle portait des corsets +droits et avait des jupons qu'elle pouvait +montrer partout. Elle fréquenta les bureaux +du ministère, et l'on croit que, sollicitée par +un sous-chef aux beaux-arts, elle céda de très +bonne grâce. Du moins, Pradel l'affirmait. +Il s'écriait tout réjoui:</p> + +<p>—On ne la reconnaît plus, la maman +Nanteuil! Elle est devenue très désirable, et +je l'aime mieux que sa petite rosse de fille. +Elle a meilleur caractère.</p> + +<p>Comme les autres, Félicie Nanteuil avait +dédaigné, méprisé, dénigré la Comédie-Française. +Elle avait dit comme les autres: +«Je n'ai guère envie d'entrer dans cette +maison-là.» Et quand elle fut de la maison, +elle exulta de joie et d'orgueil. Ce qui doublait +son plaisir, c'est qu'elle devait débuter +dans <i>l'École des Femmes</i>. Déjà elle travaillait +le rôle d'Agnès avec un vieux professeur +obscur qu'elle estimait parce qu'il avait +toutes les traditions, M. Maxime. Elle jouait, +le soir, Cécile de <i>la Grille</i> et vivait dans +une fièvre de travail, quand elle reçut une +lettre par laquelle Robert de Ligny lui annonçait +qu'il revenait à Paris.</p> + +<p>Durant son séjour à La Haye, il avait fait +quelques expériences qui lui avaient démontré +la force de son amour pour Félicie. Il +avait eu des femmes qui passaient pour +agréables et jolies. Mais ni madame Boumdernoot, +de Bruxelles, grande et fraîche, ni +les sœurs van Cruysen, modistes sur le +Vyver, ni Suzette Berger, des Folies-Marigny, +alors en tournée par l'Europe septentrionale, +ne lui avaient donné dans le plaisir un sentiment +de plénitude. Près d'elles, il avait +regretté Félicie et découvert que, de toutes +les femmes, il ne désirait que celle-là. Sans +madame Boumdernoot, les sœurs van Cruysen +et Suzette Berger, il n'aurait jamais +connu tout le prix qu'avait pour lui Félicie +Nanteuil. Si l'on s'en tient aux mots, on +dira qu'il l'avait trompée. C'est le terme +propre. Il y en a d'autres qui reviennent à +celui-là et sont d'un moins bon usage. Mais +si l'on y regarde de plus près, il ne l'avait +pas trompée. Il l'avait cherchée, il l'avait +cherchée hors d'elle et avait appris qu'il ne +la trouverait qu'en elle. Dans son inutile +sagesse, il en éprouvait presque de la colère +et de l'effroi, inquiet de mettre désormais la +multitude de ses désirs sur si peu de substance +et dans un endroit unique et fragile. Et il +aimait d'autant plus Félicie qu'il l'aimait +avec quelque rage et quelque haine.</p> + +<p>Le jour même de son arrivée, il lui donna +rendez-vous dans une garçonnière qu'un +collègue riche du ministère des Affaires +étrangères lui avait prêtée. C'était, sur l'avenue +de l'Alma, au rez-de-chaussée d'une +maison avenante, deux petites pièces tendues +de soleils aux cœurs bruns, aux pétales d'or, +qui montaient égaux, tranquilles et sans +ombre, sur le mur réjoui. Modernes de style, +les meubles d'un vert pâle, décorés de tiges +fleuries, suivaient dans leurs contours les +courbes molles des liliacées et prenaient la +douceur des végétations humides. La psyché +s'inclinait légèrement dans son cadre de +plantes bulbeuses aux formes souples, terminées +par des corolles closes, et, dans ce +cadre, la glace avait la fraîcheur de l'eau. +Une peau d'ours blanc s'allongeait, au pied du +lit.</p> + +<p>—Toi! toi!... C'est toi!...</p> + +<p>Elle ne pouvait dire autre chose.</p> + +<p>Elle lui voyait des prunelles luisantes et +lourdes de désir, et, tandis qu'elle le regardait, +un nuage s'épaississait sur ses yeux, le +feu subtil de son sang, la brûlure de ses +reins, le souffle chaud de sa poitrine, l'ardeur +fumeuse de son front lui vinrent +ensemble à la bouche, et elle appuya longuement +sur les lèvres de son amant un baiser +rempli de toutes ces flammes et frais comme +une fleur dans la rosée.</p> + +<p>Ils se demandaient l'un à l'autre vingt +choses à la fois et entremêlaient leurs questions.</p> + +<p>—Est-ce que tu t'ennuyais loin de moi, +Robert?</p> + +<p>—Alors, tu débutes à la Comédie?</p> + +<p>—Est-ce que c'est joli, La Haye?</p> + +<p>—Oui, une petite ville paisible. Des maisons +rouges, grises, jaunes, avec des pignons +en escalier, des volets verts, des géraniums +aux fenêtres.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu faisais là dedans?</p> + +<p>—Pas grand'chose... Je faisais le tour du +Vyver.</p> + +<p>—Tu n'allais pas avec des femmes, au +moins?</p> + +<p>—Ah! ma foi, non... Comme tu es jolie, +ma chérie! Tu es guérie maintenant?</p> + +<p>—Oui, oui, je suis guérie.</p> + +<p>Et, tout à coup suppliante:</p> + +<p>—Robert, je t'aime. Ne me quitte pas. +Si tu me quittais, bien sûr que je n'en +prendrais pas un autre. Et qu'est-ce que je +deviendrais? Tu sais que je ne peux pas me +passer d'amour.</p> + +<p>Il lui répondit brusquement, d'un ton +rude, qu'il ne l'aimait que trop, qu'il ne +pensait qu'à elle.</p> + +<p>—J'en deviens stupide!</p> + +<p>Cette rudesse la ravit et la rassura mieux +que n'eût fait la molle douceur des serments +et des promesses. Elle sourit et commença +à se déshabiller généreusement.</p> + +<p>—Quand débutes-tu à la Comédie?</p> + +<p>—Ce mois-ci.</p> + +<p>Elle ouvrit son petit sac et en tira, avec +sa poudre de riz, son bulletin de répétition, +qu'elle tendit à Robert. Ce qu'elle ne se lassait +pas d'admirer dans ce papier, c'était +qu'il portait l'en-tête de la Comédie, avec la +date lointaine, auguste, de la fondation.</p> + +<p>—Tu vois. Je débute dans Agnès de +<i>l'École des Femmes</i>.</p> + +<p>—C'est un joli rôle.</p> + +<p>—Je te crois!</p> + +<p>Et, en se déshabillant, des vers lui venaient +aux lèvres, et elle les murmurait:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Moi, j'ai blessé quelqu'un? fis-je tout étonnée.</p> +<p>Oui, dit-elle, blessé; mais blessé tout de bon;</p> +<p>Et c'est l'homme qu'hier vous vîtes du balcon.</p> +<p>Las! qui pourrait, lui dis-je, en avoir été cause?</p> +<p>Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose?...»</p> + </div> </div> + +<p>Tu vois, je n'ai pas maigri...</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal,</p> +<p>Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal...»</p> + </div> </div> + +<p>J'ai plutôt engraissé, mais pas trop.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Hé, mon Dieu! ma surprise est, fis-je, sans seconde;</p> +<p>Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?»</p> + </div> </div> + +<p>Il écoutait ces vers avec plaisir. S'il n'avait +pas beaucoup plus de lettres antiques ni de +tradition française que ses jeunes contemporains, +il avait plus de goût et des curiosités +plus vives. Et, comme tous les Français, +il aimait Molière, le comprenait, le sentait +profondément.</p> + +<p>—C'est délicieux, dit-il. Maintenant viens.</p> + +<p>Elle laissa couler sa chemise avec une grâce +tranquille et bienfaisante. Mais, parce qu'elle +voulait se faire désirer, et pour l'amour de +la comédie, elle commença le récit d'Agnès:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«J'étais sur le balcon à travailler au frais,</p> +<p>Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès</p> +<p>Un jeune homme bien fait qui, rencontrant ma vue...»</p> + </div> </div> + +<p>Il l'appela, l'attira à lui. Elle lui glissa +des bras, et, s'approchant de la psyché, elle +continua de réciter et de jouer devant la +glace:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«D'une humble révérence aussitôt me salue.»</p> + </div> </div> + +<p>Elle fléchit le genou, une première fois +légèrement, ensuite un peu plus bas, puis, la +jambe gauche en avant, et rejetant la jambe +droite en arrière, elle salua profondément:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Moi, pour ne point manquer à la civilité,</p> +<p>Je fis la révérence aussi de mon côté...»</p> + </div> </div> + +<p>Il l'appela, plus pressant. Mais elle fit +une seconde révérence, dont elle marqua les +temps avec une amusante précision. Et elle +ne s'arrêta plus de réciter ni de faire des +révérences aux endroits où le texte et la +tradition les indiquent.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Soudain il me refait une autre révérence;</p> +<p>Moi, j'en refais de même une autre en diligence;</p> +<p>Et lui, d'une troisième aussitôt repartant,</p> +<p>D'une troisième aussi j'y repars à l'instant...»</p> + </div> </div> + +<p>Elle exécutait tous les jeux de scène +sérieusement, avec conscience et le soin de +bien faire. Ses attitudes, dont quelques-unes +déconcertaient parce qu'il eût fallu une jupe +pour les expliquer, étaient presque toutes +jolies et toutes intéressantes, en ce qu'elles +accusaient dans un corps jeune des muscles +fermes sous leur molle enveloppe, et révélaient, +à chaque mouvement, des correspondances +et des harmonies qu'on n'observe pas +d'ordinaire.</p> + +<p>En revêtant sa nudité de la bienséance +des attitudes et de l'ingénuité des expressions, +elle réalisait par fortune et caprice +un joyau d'art, une allégorie de l'Innocence +dans le goût d'Allegrain ou de Clodion. Et, +dans cette figurine animée résonnait avec +une pureté délicieuse le grand vers comique. +Robert, charmé malgré lui, la laissa aller +jusqu'au bout. Ce qui l'amusait surtout, +c'était que la chose la plus publique de +toutes, une scène de théâtre, lui fût offerte +ainsi d'une façon privée et secrète. Et, en +observant les façons cérémonieuses de cette +fille toute nue, il se donnait aussi le plaisir +philosophique de découvrir avec quoi l'on +fait de la dignité dans les meilleures compagnies.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Il passe, vient, repasse et toujours de plus belle</p> +<p>Me fait à chaque fois révérence nouvelle;</p> +<p>Et moi, qui tous ses tours fixement regardais,</p> +<p>Nouvelle révérence aussi je lui rendais...»</p> + </div> </div> + +<p>Cependant elle admirait dans la glace ses +seins fraîchement éclos, sa taille agile, ses +bras un peu minces, ronds et fuselés, ses +jambes fines, ses beaux genoux polis, et, +voyant tout cela servir au bel art de la +comédie, elle s'animait, s'exaltait; une +légère rougeur, comme un fard, colorait ses +joues.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Tant que si sur ce point la nuit ne fût venue,</p> +<p>Toujours comme cela je me serais tenue,</p> +<p>Ne voulant point céder, ni recevoir l'ennui</p> +<p>Qu'il me pût estimer moins civile que lui...»</p> + </div> </div> + +<p>Il lui cria, du lit, où il était accoudé:</p> + +<p>—Maintenant, viens!</p> + +<p>Alors, tout animée et empourprée:</p> + +<p>—Et moi, tu crois donc que je ne t'aime +pas!...</p> + +<p>Elle se jeta au côté de son ami. Abandonnée +et souple, elle renversa la tête, offrant +aux baisers ses yeux voilés de cils ombreux +et sa bouche entr'ouverte où luisait un +humide éclair.</p> + +<p>Tout à coup elle se dressa sur ses genoux. +Ses prunelles fixes étaient pleines +d'une horreur indicible. De sa gorge sortit +un cri rauque, suivi d'une plainte douce +et longue comme un son d'orgue. Elle +montra du doigt, en détournant la tête, +la fourrure blanche étendue au pied du +lit.</p> + +<p>—Là! là!... Il est couché en chien de +fusil, la tête trouée... Il me regarde en riant +avec du sang au coin de la bouche...</p> + +<p>Ses yeux, grands ouverts, roulèrent tout +blancs. Son corps se tendit en arc, et quand +il eut repris sa souplesse, elle tomba comme +morte.</p> + +<p>Il lui mouilla les tempes d'eau froide et la +ranima. D'une voix enfantine, elle se plaignit +d'être brisée à toutes les jointures. Sentant +une brûlure au creux de ses mains, elle +regarda et vit que la paume était coupée et +saignait.</p> + +<p>Elle dit:</p> + +<p>—C'est mes ongles qui sont entrés dans +ma main. Ils sont pleins de sang, mes +ongles, vois!</p> + +<p>Elle le remercia tendrement des soins qu'il +lui avait donnés, et s'excusa avec douceur +de lui causer tous ces ennuis.</p> + +<p>—C'est pas pour ça que tu étais venu, +hein?</p> + +<p>Elle essaya de sourire et regarda autour +d'elle.</p> + +<p>—C'est joli, ici.</p> + +<p>Son regard rencontra le bulletin de répétition +ouvert sur la table de nuit, et elle +soupira:</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça fait que je sois une +grande artiste, si je ne suis pas heureuse?</p> + +<p>Sans le savoir, elle répétait mot pour mot +ce que Chevalier avait dit quand elle l'avait +repoussé.</p> + +<p>Puis, soulevant sa tête encore lourde au-dessus +de l'oreiller qu'elle avait creusé, elle +tourna vers son amant ses yeux tristes et lui +dit avec résignation:</p> + +<p>—Nous nous aimions bien, nous deux. +C'est fini. Nous ne serons plus jamais l'un à +l'autre, plus jamais... Il ne veut pas!</p> + +<br /> + +<h2>FIN</h2> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire comique, by Anatole France + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE *** + +***** This file should be named 17345-h.htm or 17345-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/3/4/17345/ + +Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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