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+ <title>The book</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire comique, by Anatole France
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+Title: Histoire comique
+
+Author: Anatole France
+
+Release Date: December 18, 2005 [EBook #17345]
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+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+<h1>ANATOLE FRANCE</h1>
+
+<h4>DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</h4>
+
+<h1>HISTOIRE COMIQUE</h1>
+
+
+
+<p>QUATORZIÈME ÉDITION</p>
+
+<p>PARIS</p>
+
+<p>CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p>
+
+<p>3, RUE AUBER, 3</p>
+
+<p>CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p>
+
+<h2>DU MÊME AUTEUR</h2>
+
+<p>Format grand in-18.</p>
+<table summary="oeuvres">
+<tr><td valign="top" width="60%"> BALTHASAR </td> <td> 1 vol.</td></tr>
+<tr><td>LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD (<i>Ouvrage couronné</i></td><td></td></tr>
+<tr><td><i>par l'Académie française</i>) </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+
+<tr><td>L'ÉTUI DE NACRE </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>LE JARDIN D'ÉPICURE </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>JOCASTE ET LE CHAT MAIGRE </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>LE LIVRE DE MON AMI </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>LE LYS ROUGE </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>LE PUITS DE SAINTE-CLAIRE </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>THAÏS </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>LA VIE LITTÉRAIRE </td> <td> 4 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>HISTOIRE CONTEMPORAINE</td></tr>
+
+<tr><td>I.&mdash;L'ORME DU MAIL </td> <td> 1 vol.</td></tr>
+<tr><td>II.&mdash;LE MANNEQUIN D'OSIER </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>III.&mdash;L'ANNEAU D'AMÉTHYSTE </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>IV.&mdash;MONSIEUR BERGERET À PARIS </td> <td> 1 &mdash;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>ÉDITION ILLUSTRÉE</td></tr>
+<tr><td>CLIO (<i>Illustrations en couleurs de Mucha</i>) </td> <td> 1 vol.</td></tr>
+</table>
+
+
+<h1>HISTOIRE COMIQUE</h1>
+
+
+
+
+<h2>I</h2>
+
+
+<p>C'était dans une loge d'actrice, à l'Odéon.
+Sous la lampe électrique, Félicie Nanteuil,
+la tête poudrée, du bleu aux paupières, du
+rouge aux joues et aux oreilles, du blanc
+au cou et aux épaules, donnait le pied à
+madame Michon, l'habilleuse, qui lui mettait
+de petits souliers noirs à talons rouges.
+Le docteur Trublet, médecin du théâtre et
+ami des actrices, appuyait sur un coussin
+du divan son crâne chauve, et, les mains
+jointes sur le ventre, croisait ses jambes
+courtes. Il interrogeait:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi encore, ma chère enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais!... Des étouffements...
+des vertiges... Tout d'un coup, une angoisse
+comme si j'allais mourir. C'est même ça le
+plus pénible.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous prise quelquefois d'une soudaine
+envie de rire ou de pleurer, sans cause
+apparente, sans raison?</p>
+
+<p>&mdash;Ça, je ne peux pas vous dire, parce
+que, dans la vie, on a tant de raisons de
+rire ou de pleurer!...</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous sujette à des éblouissements?</p>
+
+<p>&mdash;Non... Mais imaginez-vous, docteur,
+que je crois voir, la nuit, sous les meubles,
+un chat qui me regarde avec des yeux de
+braise.</p>
+
+<p>&mdash;Tâchez de ne plus rêver de chat, dit
+madame Michon; parce que c'est mauvais
+signe... Voir un chat, ça annonce trahison
+par des amis et perfidie de femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas en rêvant que je vois
+un chat! C'est tout éveillée.</p>
+
+<p>Trublet, qui n'était de service à l'Odéon
+qu'une fois par mois, y venait en voisin
+presque tous les soirs. Il aimait les comédiennes,
+prenait plaisir à causer avec elles,
+leur donnait des conseils et jouissait de leur
+confiance avec délicatesse. Il promit à Félicie
+de lui faire tout de suite une ordonnance:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, nous soignerons l'estomac
+et vous ne verrez plus de chats sous
+les meubles.</p>
+
+<p>Madame Michon rectifiait le corset. Et le
+docteur, subitement assombri, la regardait
+qui tirait sur les lacets.</p>
+
+<p>&mdash;Ne froncez pas le sourcil, docteur, dit
+Félicie, je ne me serre jamais. Avec la taille
+que j'ai, ce serait vraiment bête de ma part.</p>
+
+<p>Elle ajouta, pensant à sa meilleure camarade
+du théâtre:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon pour Fagette, qui n'a ni
+épaules ni hanches... Elle est toute droite...
+Michon, tu peux gagner encore un peu... Je
+sais que vous êtes l'ennemi des corsets,
+docteur. Je ne peux pourtant pas m'habiller
+comme les femmes esthètes, avec des langes...
+Venez passer votre main, vous verrez que je
+ne me serre pas trop.</p>
+
+<p>Il se défendit d'être l'ennemi des corsets,
+ne condamnant que les corsets trop serrés.
+Il déplora que les femmes n'eussent aucun
+sens de l'harmonie des lignes et qu'elles
+attachassent à la finesse de la taille une
+idée de grâce et de beauté, sans comprendre
+que cette beauté consistait tout entière dans
+les molles inflexions par lesquelles le corps,
+après avoir fourni le superbe épanouissement
+de la poitrine, s'amincit lentement au-dessous
+du thorax pour se magnifier ensuite dans
+l'ample et tranquille évasement des flancs.</p>
+
+<p>&mdash;La taille, dit-il, la taille, puisqu'il
+faut employer ce mot affreux, doit être un
+passage lent, insensible, et doux entre les
+deux gloires de la femme, sa poitrine et son
+ventre. Et vous l'étranglez stupidement,
+vous vous défoncez le thorax, qui entraîne
+les seins dans sa ruine, vous vous aplatissez
+les fausses côtes, vous vous creusez un horrible
+sillon au-dessus du nombril. Les négresses,
+qui se taillent les dents en pointe
+et qui se fendent les lèvres pour y introduire
+un disque de bois, se défigurent avec
+moins de barbarie. Car, enfin, on conçoit
+qu'il reste encore de la splendeur féminine à
+une créature qui s'est passé un anneau dans
+les cartilages du nez et dont la lèvre est
+distendue par une rondelle d'acajou grande
+comme ce pot de pommade. Mais la dévastation
+est entière quand la femme exerce ses
+ravages dans le centre sacré de son empire.</p>
+
+<p>Insistant sur un sujet qui lui tenait à
+cœur, il reprit une à une les déformations
+du squelette et des muscles causées par le
+corset, et fit des descriptions imagées et
+précises, des peintures lugubres et bouffonnes.
+Nanteuil riait en l'écoutant. Elle
+riait parce que, étant femme, elle avait du
+penchant à rire des laideurs et des misères
+physiques, parce que, rapportant tout à son
+petit monde d'artistes, chaque difformité
+décrite par le docteur lui rappelait une
+camarade du théâtre et s'imprimait dans
+son esprit en caricature, et parce que, se
+sachant bien faite, elle se réjouissait de son
+jeune corps, en se représentant toutes ces
+disgrâces de la chair. Riant d'un rire clair,
+elle allait par la loge vers le docteur, entraînant
+madame Michon, qui tenait les lacets
+comme des rênes, avec un air de sorcière
+emportée au sabbat.</p>
+
+<p>&mdash;Restez donc tranquille! fit-elle.</p>
+
+<p>Et elle objecta que les femmes de la campagne,
+qui ne mettaient pas de corset,
+étaient encore plus abîmées que les femmes
+de la ville.</p>
+
+<p>Le docteur reprocha amèrement aux civilisations
+occidentales leur mépris et leur
+ignorance de la beauté vivante.</p>
+
+<p>Trublet, né dans l'ombre des tours de
+Saint-Sulpice, était allé, jeune, exercer la
+médecine au Caire. Il en avait rapporté un
+peu d'argent, une maladie de foie et la connaissance
+des mœurs diverses des hommes.
+En son âge mûr, de retour au pays natal,
+il ne quittait plus guère sa vieille rue de
+Seine et prenait grand plaisir à vivre, un
+peu triste seulement de voir ses contemporains
+si malhabiles à se reconnaître dans
+le déplorable malentendu qui, voilà dix-huit
+siècles, brouilla l'humanité avec la
+nature.</p>
+
+<p>On frappa; une voix de femme cria du
+couloir:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi!</p>
+
+<p>Félicie, tandis qu'elle passait sa jupe rose,
+pria le docteur d'ouvrir la porte. Madame
+Doulce entra, pesante, laissant à l'abandon
+son corps massif, qu'elle avait su longtemps
+rassembler sur la scène, et tendre à la
+dignité des mères nobles.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mignonne. Bonjour, docteur...
+Tu sais, Félicie, je ne suis pas complimenteuse.
+Eh bien! je t'ai vue avant-hier et je
+t'assure que dans le «deux» de <i>la Mère
+confidente</i> tu fais des choses très bien et qui
+ne sont pas faciles.</p>
+
+<p>Nanteuil sourit des yeux, et, comme il
+arrive toujours quand on reçoit un compliment,
+elle en attendit un autre.</p>
+
+<p>Madame Doulce, invitée par le silence de
+Nanteuil, murmura de nouvelles louanges:</p>
+
+<p>&mdash;... des choses excellentes, des choses
+personnelles.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez, madame Doulce? Tant
+mieux! parce que je ne sens pas bien ce
+rôle-là. Et puis la grande Perrin m'ôte tous
+mes moyens. C'est vrai! quand je m'assois
+sur les genoux de cette femme-là, ça me
+fait un effet... Vous ne savez pas toutes les
+horreurs qu'elle me dit à l'oreille pendant
+que nous sommes en scène. Elle est enragée...
+Je comprends tout, mais il y a des
+choses qui me dégoûtent... Michon, est-ce
+que le corsage ne fronce pas dans le dos, à
+droite?</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, s'écria Trublet avec
+enthousiasme, vous venez de prononcer une
+parole admirable.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? demanda simplement Nanteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dit: «Je comprends tout,
+mais il y a des choses qui me dégoûtent.»
+Vous comprenez tout; les actions et les pensées
+des hommes vous apparaissent comme
+des cas particuliers de la mécanique universelle,
+vous n'en concevez ni colère ni haine.
+Mais il y a des choses qui vous dégoûtent;
+vous avez de la délicatesse, et il est bien
+vrai que la morale est affaire de goût. Mon
+enfant, je voudrais qu'on pensât aussi sainement
+que vous à l'Académie des Sciences
+morales. Oui, vous avez raison. Les instincts
+que vous attribuez à votre camarade, il est
+aussi vain de les lui reprocher que de reprocher
+à l'acide lactique d'être un acide à fonctions
+mixtes.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que nous ne pouvons plus louer
+ni blâmer aucune pensée, aucune action
+humaine, une fois que la nécessité de ces
+actions et de ces pensées nous est démontrée.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous approuvez les mœurs de
+la grande Perrin, vous, un homme décoré!
+C'est du propre!</p>
+
+<p>Le docteur se souleva et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, prêtez-moi, je vous prie,
+un moment d'attention. Je vais vous faire
+un récit instructif:</p>
+
+<p>»Autrefois, la nature humaine était différente
+de ce qu'elle est aujourd'hui. Il y avait
+non seulement des hommes et des femmes,
+mais aussi des androgynes, c'est-à-dire des
+êtres qui réunissaient en eux les deux sexes.
+Ces trois sortes d'hommes avaient quatre
+bras, quatre jambes et deux visages. Ils
+étaient robustes et tournaient rapidement
+sur eux-mêmes comme des roues. Leur force
+leur inspira l'audace de combattre les dieux
+à l'exemple des Géants. Jupiter, ne pouvant
+souffrir une telle insolence...</p>
+
+<p>&mdash;Michon, est-ce que la jupe ne traîne
+pas trop à gauche? demanda Nanteuil.</p>
+
+<p>&mdash;... résolut, poursuivit le docteur, de
+les rendre moins forts et moins hardis. Il
+sépara chaque homme en deux, de manière
+qu'il n'eut plus que deux bras, deux
+jambes et une tête, et la race humaine fut
+dès lors ce qu'elle est aujourd'hui. Chacun
+de nous n'est donc qu'une moitié d'homme
+qui a été séparée de son tout comme on
+divise une sole en deux parts. Ces moitiés
+cherchent toujours leurs moitiés. L'amour
+que nous avons les uns pour les autres n'est
+que la force qui nous pousse à réunir nos
+deux moitiés pour nous rétablir dans notre
+ancienne perfection. Les hommes qui proviennent
+de la séparation des androgynes
+aiment les femmes; les femmes qui ont
+cette même origine aiment les hommes. Mais
+les femmes qui proviennent de la séparation
+des femmes primitives n'accordent pas grande
+attention aux hommes et sont portées vers
+les femmes. Ne soyez donc plus surprise
+quand vous voyez...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, docteur, qui avez imaginé
+cette histoire-là? demanda Nanteuil, en
+piquant une rose à son corsage.</p>
+
+<p>Le docteur se défendit avec force d'en
+avoir rien inventé. Au contraire, il en avait,
+disait-il, retranché une partie.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! s'écria Nanteuil. Parce
+que je vais vous dire: Celui qui a trouvé
+ça n'est pas malin.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort, dit Trublet.</p>
+
+<p>Nanteuil exprima de nouveau le dégoût
+que lui inspirait sa partenaire; mais madame
+Doulce, qui était prudente et déjeunait quelquefois
+chez Jeanne Perrin, détourna la
+conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, mignonne, tu le tiens, le rôle
+d'Angélique. Seulement, rappelle-toi ce que
+je t'ai dit: il faut garder le geste un peu
+étroit, la taille un peu raide. C'est le secret
+des ingénues. Défie-toi de ta jolie souplesse
+naturelle. Les jeunes filles du répertoire doivent
+être un rien poupée. C'est de style. Le
+costume le veut. Vois-tu, Félicie, ce que tu
+dois observer avant tout, quand tu joues
+dans <i>la Mère confidente</i>, qui est une délicieuse
+pièce...</p>
+
+<p>Félicie l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, vous savez, pourvu que j'aie un
+bon rôle, la pièce, je m'en fiche. Et puis, je
+n'aime pas bien Marivaux... Vous riez, docteur?
+Est-ce que j'ai fait une gaffe? Ce n'est
+pas de Marivaux, <i>la Mère confidente</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Mais si!</p>
+
+<p>&mdash;Alors!... Vous cherchez toujours à
+m'embrouiller... Je disais que cette Angélique
+m'agace. Je voudrais quelque chose
+de plus étoffé, de plus en dehors... Ce soir,
+surtout, ce rôle m'horripile.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une raison de croire que tu le
+joueras très bien, ma mignonne, dit madame
+Doulce.</p>
+
+<p>Et elle professa:</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'entrons jamais mieux dans nos
+rôles que lorsque nous y entrons de force et
+malgré nous. Je pourrais vous en citer de
+nombreux exemples. Et moi-même, dans <i>la
+Vivandière d'Austerlitz</i>, j'ai étonné la salle entière
+par l'accent de ma gaieté, au moment où
+l'on venait de m'annoncer que mon pauvre
+Doulce, si grand artiste et si bon mari, avait
+été foudroyé d'apoplexie, à l'orchestre de
+l'Opéra, en saisissant son cornet à piston.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi veut-on absolument que je
+ne sois qu'une ingénue? demanda Nanteuil,
+qui voulait être aussi une amoureuse, une
+grande coquette et jouer tous les rôles.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela se comprend, poursuivit obstinément
+madame Doulce. L'art de la
+comédie est un art d'imitation. Or, ce qu'on
+n'éprouve pas, on l'imite d'autant mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous faites pas d'illusions, mon
+enfant, dit le docteur à Félicie. Quand on
+est une ingénue, on le reste à jamais. On
+naît Angélique ou Dorine, Célimène ou madame
+Pernelle. Au théâtre, les unes ont
+toujours vingt ans, les autres toujours
+trente, les autres toujours soixante... Vous,
+mademoiselle Nanteuil, vous aurez toujours
+dix-huit ans et vous serez toujours une
+ingénue.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis très contente de mon emploi,
+répondit Nanteuil, mais vous ne pouvez pas
+exiger que j'interprète avec le même plaisir
+toutes les ingénues. Il y a un rôle, par
+exemple, que je voudrais bien jouer! C'est
+Agnès de <i>l'École des femmes</i>.</p>
+
+<p>Au seul nom d'Agnès! le docteur, ravi,
+murmura dans ses coussins:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Agnès, voilà un beau rôle! s'écria Nanteuil.
+Je l'ai demandé à Pradel.</p>
+
+<p>Pradel, directeur du théâtre, était un
+ancien comédien, avisé et bonhomme, dépouillé
+d'illusions et ne nourrissant point de
+trop hautes espérances. Il aimait la paix,
+les livres et les femmes. Nanteuil n'avait
+qu'à se louer de Pradel et elle parlait de
+lui sans malveillance, avec une honnête
+liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Il a été ignoble, il a été dégoûtant,
+infect, dit-elle; il m'a refusé le rôle d'Agnès
+pour le donner à Falempin. Il faut dire
+aussi que je ne lui avais pas demandé
+comme il fallait. Tandis que Falempin, elle
+sait la manière, elle! je vous en réponds.
+Mais ça m'est égal: si Pradel ne me laisse
+pas jouer Agnès, je l'envoie promener, lui
+et son sale guignol!</p>
+
+<p>Madame Doulce continua de prodiguer ses
+enseignements inécoutés. Comédienne de
+mérite, mais vieillie, usée, jamais plus engagée,
+elle donnait des conseils aux débutantes,
+leur écrivait leurs lettres, et gagnait
+ainsi l'unique repas qu'elle faisait presque
+chaque jour, le matin ou le soir.</p>
+
+<p>Félicie, tandis que madame Michon lui
+nouait un velours noir autour du cou, interrogea
+Trublet:</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, vous dites que mes vertiges
+viennent de l'estomac: vous êtes sûr?</p>
+
+<p>Avant que Trublet eût pu répondre, madame
+Doulce s'écria que les vertiges venaient
+toujours de l'estomac, et qu'elle avait au sien,
+deux ou trois heures après les repas, des
+gonflements douloureux. Puis, elle demanda
+un remède au docteur.</p>
+
+<p>Cependant Félicie réfléchissait, car elle
+était capable de réflexion. Tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, je voudrais vous faire une
+question que vous trouverez peut-être drôle...
+mais je voudrais bien savoir si, de connaître
+tout ce qu'il y a dans le corps, d'avoir vu
+toutes les affaires que nous avons au
+dedans de nous, ça ne vous gêne pas, des
+moments, avec les femmes. Il me semble
+que, d'avoir l'idée de tout ça, ça devrait vous
+dégoûter.</p>
+
+<p>Trublet, du fond de ses coussins, envoya
+un baiser à Félicie:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, il n'y a pas de plus
+fin, de plus riche, de plus beau tissu que
+la peau d'une jolie femme. C'est ce que je
+me disais à l'instant, en contemplant votre
+nuque, et vous concevez aisément que, sous
+cette impression...</p>
+
+<p>Elle lui fit une grimace de guenon dédaigneuse.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous que c'est spirituel, de
+répondre par des imbécillités à une question
+sérieuse?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mademoiselle, puisque vous
+le voulez, je vais vous faire une réponse instructive.
+Il y a vingt ans, nous avions à
+l'hôpital Saint-Joseph, dans la salle d'autopsie,
+une vieux surveillant ivrogne, le père
+Rousseau, qui, tous les jours, à onze heures
+du matin, déjeunait au bord de la table sur
+laquelle le cadavre était étendu. Il déjeunait
+parce qu'il avait faim. Ceux qui ont faim,
+rien ne les empêche de manger, dès qu'ils
+ont de quoi. Seulement, le père Rousseau
+disait: «Je ne sais pas si c'est l'air de la
+salle qui le veut, mais je ne peux rien
+manger que de frais et d'appétissant.»</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit Félicie. Il vous faut
+des petites bouquetières... C'est défendu,
+vous savez... Mais vous êtes là assis comme
+un Turc, et vous ne m'avez pas écrit mon
+ordonnance.</p>
+
+<p>Elle l'interrogea du regard.</p>
+
+<p>&mdash;L'estomac, où est-ce au juste?</p>
+
+<p>La porte était restée entr'ouverte. Un
+jeune homme très joli, très élégant, la
+poussa, et, après avoir fait deux pas dans
+la loge, demanda gentiment s'il pouvait
+entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, dit Nanteuil.</p>
+
+<p>Et elle lui tendit la main, qu'il baisa avec
+plaisir, correction et fatuité.</p>
+
+<p>Il traita madame Doulce sans égards particuliers,
+et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous portez-vous, docteur
+Socrate?</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'on appelait parfois Trublet, à
+cause de sa face camuse et de sa parole subtile.</p>
+
+<p>Trublet, lui désignant Nanteuil:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Ligny, voici une jeune
+personne qui ne sait pas précisément si elle
+a un estomac. La question est grave. Nous
+lui conseillons de s'en rapporter, pour la
+réponse, à la petite fille qui mangeait trop
+de confitures. Sa maman lui disait: «Tu te
+feras mal à l'estomac.» Et elle répondit:
+«C'est les dames qui ont des estomacs; les
+petites filles n'en n'ont pas.»</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que vous êtes bête, docteur!
+s'écria Nanteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Puissiez-vous dire vrai, mademoiselle.
+La bêtise, c'est l'aptitude au bonheur. C'est
+le souverain contentement. C'est le premier
+des biens dans une société policée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes paradoxal, mon cher docteur,
+observa M. de Ligny. Mais je vous accorde
+qu'il vaut mieux être bête comme tout le
+monde que d'avoir de l'esprit comme
+personne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, ce qu'il dit là, Robert! s'écria
+Nanteuil, sincère et pénétrée.</p>
+
+<p>Et elle ajouta, d'un ton méditatif:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a au moins une chose certaine,
+docteur. C'est que la bêtise empêche souvent
+de faire des bêtises. Je l'ai remarqué bien
+des fois. Hommes ou femmes, ce ne sont pas
+les plus bêtes qui agissent le plus bêtement.
+Ainsi, il y a des femmes intelligentes qui
+sont stupides avec les hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire celles qui ne peuvent
+pas s'en passer.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut rien te cacher, mon petit
+Socrate.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! soupira la grande Doulce, quelle
+terrible servitude! Toute femme qui ne
+domine pas ses sens est perdue pour l'art.</p>
+
+<p>Nanteuil haussa ses jolies épaules, encore
+un peu pointues de jeunesse:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! la grande aïeule, n'essayez
+donc pas d'abrutir la petite classe. En voilà,
+des idées! De votre temps, est-ce que les
+comédiennes dominaient leurs... comment
+avez-vous dit ça? Allons donc! elles les
+dominaient pas du tout.</p>
+
+<p>S'apercevant que Nanteuil devenait orageuse,
+la grande Doulce se retira avec prudence
+et dignité. Et, dans le couloir, elle fit
+encore une recommandation:</p>
+
+<p>&mdash;Ma mignonne, souviens-toi de jouer
+Angélique en bouton de rose. Le rôle l'exige.</p>
+
+<p>Mais Nanteuil, agacée, ne l'écoutait pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit-elle en s'asseyant devant
+sa toilette, elle me fait bouillir, la vieille
+Doulce, avec sa morale! Elle croit qu'on a
+oublié ses histoires? Elle se trompe. Madame
+Ravaud les raconte six fois par semaine.
+Tout le monde sait qu'elle avait réduit son
+musicien de mari à un tel état d'épuisement
+qu'un soir il tomba dans son cornet à piston.
+Et ses amants, des hommes superbes, demandez
+à Michon, en moins de deux ans elle
+en faisait des souffles, des ombres. Voilà
+comment elle les dominait, ses... Et si on
+était venu lui dire qu'elle était perdue pour
+l'art!...</p>
+
+<p>Le docteur Trublet tendit vers Nanteuil,
+comme pour l'arrêter, ses deux mains
+ouvertes:</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous indignez pas, mon enfant.
+Madame Doulce est sincère. Elle aimait les
+hommes, maintenant elle aime Dieu. On
+aime ce qu'on peut, comme on peut et avec
+ce qu'on a. Elle est devenue chaste et pieuse
+à l'âge congruent. Elle observe toutes les
+pratiques de la religion: elle va à la messe
+les dimanches et fêtes, elle...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! elle a raison d'aller à la
+messe, déclara Nanteuil. Michon, allume-moi
+une bougie pour chauffer mon rouge. Il faut
+que je me refasse les lèvres... Certainement,
+elle a raison d'aller à la messe. Mais la
+religion ne défend pas d'avoir un amant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez? demanda le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je connais ma religion mieux que
+vous, bien sûr!</p>
+
+<p>Une cloche lugubre sonna, et la voix lamentable
+de l'avertisseur monta dans les
+couloirs:</p>
+
+<p>&mdash;La petite pièce est terminée!...</p>
+
+<p>Nanteuil se leva et passa à son poignet
+un ruban de velours avec un médaillon
+d'acier.</p>
+
+<p>Agenouillée, madame Michon arrangeait
+les trois plis Watteau de la robe rose et, la
+bouche pleine d'épingles, d'un coin de lèvres
+exprimait cette maxime:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a de bon quand on est vieille,
+c'est que les hommes ne peuvent plus vous
+faire souffrir.</p>
+
+<p>Robert de Ligny tira de son étui une
+cigarette:</p>
+
+<p>&mdash;Vous permettez?...</p>
+
+<p>Et il s'approcha de la bougie allumée sur
+la toilette.</p>
+
+<p>Nanteuil, qui ne le quittait pas des yeux,
+vit, sous les moustaches ardentes et légères
+comme des flammes, les lèvres empourprées
+par la lumière aspirer et puis souffler la
+fumée. Elle en sentit une petite chaleur aux
+oreilles. Feignant de chercher ses bijoux,
+elle effleura de sa bouche le cou de Ligny et
+lui murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Attends-moi après le spectacle, dans
+un fiacre, au coin de la rue de Tournon.</p>
+
+<p>A ce moment un bruit de voix et de pas
+monta du corridor. Les acteurs de la petite
+pièce regagnaient leurs loges.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, passez-moi votre journal.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien ennuyeux, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Passez-le-moi tout de même.</p>
+
+<p>Elle le prit et le tint en abat-jour au-dessus
+de sa tête.</p>
+
+<p>&mdash;La lumière me fait mal aux yeux.</p>
+
+<p>Il était vrai que, parfois, une clarté trop
+vive lui donnait la migraine. Mais elle venait
+de se regarder dans la glace. Les paupières
+bleues, les cils enduits d'une pâte noire, les
+joues peintes, les lèvres dessinées au rouge
+en petit cœur, elle se trouvait un air de
+morte fardée avec des yeux de verre, et ne
+voulait pas que Ligny la vît ainsi.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle tenait son visage dans l'ombre,
+un grand maigre garçon entra dans la
+loge en se dandinant. Ses yeux sombres se
+creusaient au-dessus d'un nez en bec de corbeau;
+sa bouche riait d'un rire immobile;
+à son long cou, la pomme d'Adam faisait
+une grande ombre sur son rabat. Il était
+costumé en huissier du répertoire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, Chevalier? Bonjour, mon
+ami, dit gaiement le docteur Trublet, qui
+aimait les cabots, préférait les mauvais et
+avait un goût spécial pour Chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde, alors! s'écria Nanteuil.
+Ce n'est plus une loge, c'est un moulin.</p>
+
+<p>&mdash;Mes compliments tout de même à la
+meunière, dit Chevalier. Figurez-vous qu'il
+y a dans la salle un tas d'idiots. Vous ne le
+croiriez pas? ils m'ont emboîté.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une raison pour entrer
+sans frapper, répondit Nanteuil, hargneuse.</p>
+
+<p>Le docteur fit remarquer que M. de Ligny
+avait laissé la porte ouverte. Alors Nanteuil
+à Ligny, avec un accent de tendre reproche:</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, vous avez fait cela?... Mais,
+quand on est entré, on ferme la porte aux
+autres: c'est élémentaire.</p>
+
+<p>Elle s'enveloppa d'un manteau de flanelle
+blanche.</p>
+
+<p>L'avertisseur appela les artistes en scène.</p>
+
+<p>Elle prit la main que lui tendit Ligny et,
+cherchant des doigts le poignet, elle enfonça
+l'ongle à l'endroit où la peau, près des
+veines, est tendre. Puis elle disparut dans
+le corridor sombre.</p>
+
+
+
+
+<h2>II</h2>
+
+
+<p>Chevalier, après avoir remis son costume
+de ville, s'assit dans une baignoire, à côté
+de madame Doulce. Il contemplait Félicie,
+menue et lointaine sur la scène. Et, se rappelant
+qu'il l'avait tenue entre ses bras dans
+sa mansarde de la rue des Martyrs, il pleura
+de douleur et de rage.</p>
+
+<p>Ils s'étaient rencontrés, l'année précédente,
+dans une fête donnée sous le patronage du
+député Lecureuil, au bénéfice des artistes
+pauvres du neuvième arrondissement. Il
+avait rôdé autour d'elle, muet, affamé, les
+dents longues et les yeux flamboyants. Et,
+durant quinze jours, il l'avait poursuivie
+sans repos. Elle, froide et tranquille, avait
+semblé l'ignorer; puis elle avait cédé tout
+d'un coup et si brusquement que, ce jour-là,
+en la quittant, radieux et surpris encore, il
+lui avait dit une bêtise. Il lui avait dit:
+«Moi, qui te croyais en porcelaine!...»
+Durant trois mois entiers, il avait goûté des
+joies aiguës comme la douleur. Puis Félicie
+était devenue fuyante, lointaine, étrangère.
+Maintenant, elle ne l'aimait plus. Il en cherchait
+la raison sans pouvoir la trouver. Il
+souffrait de n'être plus aimé; il souffrait
+plus encore d'être jaloux. Sans doute, aux
+premières et belles heures de son amour, il
+n'avait pas ignoré que Félicie eût un amant,
+Girmandel, huissier rue de Provence; et il
+en avait été malheureux. Mais, ne le voyant
+jamais, il s'en faisait une idée si confuse et
+si mal déterminée que sa jalousie se perdait
+dans le vague. Félicie lui disait qu'avec Girmandel
+elle n'avait jamais pris aucune part
+à ce qui se passait, ni même essayé de feindre;
+il la croyait. Et c'était pour lui une
+vive satisfaction. Elle lui disait encore que
+depuis longtemps, depuis des mois, Girmandel
+n'était pour elle qu'un ami, et il la
+croyait. Enfin, il trompait l'huissier et sentait
+agréablement cet avantage. Il avait appris aussi
+que Félicie, qui achevait sa seconde
+année de Conservatoire, ne s'était pas refusée
+à son professeur. Mais la peine qu'il en avait
+ressentie était adoucie par la considération
+d'un usage auguste et séculaire. Maintenant,
+Robert de Ligny lui causait d'intolérables
+souffrances. Depuis quelque temps, il le trouvait
+sans cesse près d'elle. Qu'elle aimât
+Robert, il n'en pouvait douter. Et si parfois
+il pensait qu'elle ne s'était pas encore donnée
+à cet homme, c'était sans raison et seulement
+pour soulager de temps en temps sa souffrance.</p>
+
+<p>Des applaudissements réguliers éclatèrent
+au fond du théâtre et quelques messieurs
+de l'orchestre, avec un léger murmure des
+lèvres, battirent des mains lentement et sans
+bruit. Nanteuil venait de donner sa dernière
+réplique à Jeanne Perrin.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Brava! brava!</i> Elle est délicieuse, cette
+petite, soupira madame Doulce.</p>
+
+<p>Dans sa jalouse rage, Chevalier fut mauvais
+camarade. Il posa un doigt sur son
+front:</p>
+
+<p>&mdash;Elle joue avec ça.</p>
+
+<p>Puis, étendant la main sur son cœur:</p>
+
+<p>&mdash;C'est avec ça qu'il faut jouer.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon ami, merci! murmura
+madame Doulce, reconnaissant dans ces
+maximes sa louange manifeste.</p>
+
+<p>Elle disait, en effet, qu'on ne joue bien
+qu'en jouant avec son cœur elle professait
+que, pour exprimer fortement une passion,
+il faut l'éprouver, et qu'il est nécessaire de
+sentir les impressions qu'on doit rendre.
+Elle se donnait volontiers en exemple. Reine
+tragique, après avoir vidé sur la scène une
+coupe de poison, elle avait eu toute la nuit
+les entrailles en feu. Elle disait néanmoins:
+«L'art dramatique est un art d'imitation,
+et l'on imite d'autant mieux un sentiment
+qu'on ne l'éprouve pas.» Et, pour illustrer
+cette maxime, elle trouvait encore des exemples
+dans sa carrière triomphale.</p>
+
+<p>Elle poussa un long soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Cette petite est admirablement douée.
+Mais il faut la plaindre: elle vient dans de
+mauvais jours. Il n'y a plus de public, plus
+de critique, plus de pièces, plus de théâtres,
+plus d'artistes. C'est la décadence de l'art.</p>
+
+<p>Chevalier secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Ne la plaignez pas: elle aura tout ce
+qu'on peut désirer, le succès, la fortune.
+Elle est rosse. La rosserie mène à tout. Tandis
+que les gens de cœur n'ont qu'à se
+mettre une pierre au cou et à se jeter dans la
+rivière. Mais moi aussi, j'irai loin, moi aussi,
+je monterai haut. Moi aussi, je serai rosse.</p>
+
+<p>Il se leva et sortit sans attendre la fin du
+spectacle. Il ne remonta pas à la loge de
+Félicie, de peur d'y rencontrer Ligny dont
+la vue lui était insupportable, et parce que,
+de la sorte, il pouvait s'imaginer que Ligny
+n'y était pas revenu.</p>
+
+<p>Éprouvant un malaise physique à s'éloigner
+d'elle, il fit cinq ou six tours sous les
+galeries éteintes et désertes de l'Odéon, descendit
+les degrés dans la nuit et prit la rue
+de Médicis. Les cochers sommeillaient sur
+leurs sièges, en attendant la fin du spectacle,
+et, sur la cime des platanes, la lune courait
+dans les nuées. Gardant un reste d'espoir
+absurde et doux, cette nuit-là comme les
+autres nuits, il allait attendre Félicie chez
+sa mère.</p>
+
+
+
+
+<h2>III</h2>
+
+
+<p>Madame Nanteuil habitait avec sa fille,
+au cinquième étage d'une maison du boulevard
+Saint-Michel, un petit appartement
+dont les fenêtres s'ouvraient sur le jardin
+du Luxembourg. Elle reçut Chevalier avec
+bienveillance, lui sachant gré d'aimer Félicie
+et de n'être pas aimé d'elle, et ignorant, par
+principe, qu'il eût été l'amant de sa fille.
+Elle le fit asseoir près d'elle, dans la salle à
+manger où brûlait dans le poêle un feu de
+coke. A la clarté de la lampe, des revolvers
+d'ordonnance, des sabres avec la dragonne à
+glands d'or, luisaient sur le mur, autour
+d'une cuirasse de femme, armée de rondelles
+de fer-blanc à l'endroit des seins, pièce d'armure
+que, l'hiver précédent, Félicie, encore
+élève du Conservatoire, avait portée pour
+représenter Jeanne d'Arc chez une duchesse
+spirite. Veuve d'officier et mère d'actrice,
+madame Nanteuil, de son vrai nom madame
+Nanteau, conservait ces trophées.</p>
+
+<p>&mdash;Félicie n'est pas encore rentrée, monsieur
+Chevalier. Je ne l'attends pas avant
+minuit. Elle est en scène jusqu'à la fin du
+spectacle.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais: j'étais de la première pièce.
+J'ai quitté le théâtre après le «un» de <i>la
+Mère confidente</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Chevalier, pourquoi
+n'êtes-vous pas resté jusqu'à la fin? Ma fille
+aurait été bien contente si vous étiez resté.
+Quand on joue, on aime à avoir des amis
+dans la salle.</p>
+
+<p>Chevalier répondit d'une façon ambiguë:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les amis, ce n'est pas ce qui
+manque.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, monsieur Chevalier;
+les bons amis sont rares. Madame Doulce
+était là, sans doute? A-t-elle été contente de
+Félicie?</p>
+
+<p>Et elle ajouta très humblement:</p>
+
+<p>&mdash;Je serais vraiment heureuse qu'elle eût
+du succès. Il est si difficile de percer dans
+son état, quand on est seule, sans appui,
+sans protections! Et elle a bien besoin de
+réussir, la pauvre petite!</p>
+
+<p>Chevalier n'avait pas le cœur à s'apitoyer
+sur Félicie. Il dit brusquement, en haussant
+les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne vous inquiétez donc pas. Elle
+réussira. Elle est comédienne dans l'âme.
+Elle a le théâtre dans le corps. Elle l'a dans
+les jambes.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil sourit paisiblement:</p>
+
+<p>&mdash;La pauvre enfant! Elles ne sont pas
+bien grosses, ses jambes. Félicie n'a pas une
+mauvaise santé. Mais il ne faut pas qu'elle
+se fatigue. Elle a souvent des vertiges, des
+migraines.</p>
+
+<p>La bonne vint mettre sur la table un plat
+de charcuterie, une bouteille et des assiettes.</p>
+
+<p>Cependant Chevalier cherchait dans son
+esprit le moyen d'amener à propos une
+question qu'il avait sur les lèvres depuis le
+bas de l'escalier. Il voulait savoir si Félicie
+fréquentait encore Girmandel, dont il n'entendait
+plus parler. Nous formons des souhaits
+proportionnés à notre état. Maintenant,
+dans la misère de son existence, dans la
+détresse de son cœur, il désirait ardemment
+que Félicie, qui ne l'aimait plus, aimât
+Girmandel qu'elle aimait peu, et toute son
+espérance était que Girmandel la gardât
+pour lui, la prît toute et ne laissât rien
+d'elle à Robert de Ligny. L'idée que la jeune
+fille était avec Girmandel soulageait sa
+jalousie, et il tremblait d'apprendre qu'elle
+avait quitté l'huissier.</p>
+
+<p>Certes, il ne se serait jamais permis d'interroger
+une mère sur les amants de sa fille.
+Mais on pouvait parler de Girmandel à
+madame Nanteuil, qui ne voyait rien que
+d'honorable dans ses relations de famille
+avec l'officier ministériel, homme riche,
+marié et père de deux filles charmantes. Il
+fallait seulement, pour amener le nom de
+l'huissier dans la conversation, user d'un
+artifice. Chevalier en trouva un qui lui parut
+ingénieux.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, dit-il, j'ai rencontré Girmandel
+en voiture.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil ne fit point de réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Il passait en fiacre sur le boulevard
+Saint-Michel. J'ai bien cru le reconnaître.
+Je serais surpris si ce n'était pas lui.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil ne fit point de réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Sa barbe blonde, son visage rouge...
+Il est très reconnaissable, Girmandel.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil ne fit point de réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez très liées avec lui, dans le
+temps, vous et Félicie. Est-ce que vous le
+voyez toujours?</p>
+
+<p>Madame Nanteuil répondit mollement:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Girmandel? mais oui, nous
+le voyons toujours...</p>
+
+<p>A cette parole, Chevalier ressentit presque
+de la joie. Mais elle l'avait trompé; elle
+n'avait pas dit la vérité. Elle avait menti
+par amour-propre et pour ne pas révéler
+un secret domestique, qu'elle ne jugeait
+point à l'honneur de sa maison. Ce qui était
+vrai, c'est que, dans l'emportement de son
+amour pour Ligny, Félicie avait plaqué Girmandel,
+et l'huissier, qui pourtant était
+homme du monde, avait cessé net d'éclairer.
+Madame Nanteuil, à son âge, avait
+repris un amant par amour maternel et
+pour que sa fille ne fût pas dans le besoin.
+Elle avait renoué sa vieille liaison avec Tony
+Meyer, le marchand de tableaux de la rue
+de Clichy. Tony Meyer ne remplaçait pas
+avantageusement Girmandel: il donnait peu
+d'argent. Madame Nanteuil, qui était sage
+et savait le prix des choses, n'en murmurait
+pas, et elle était récompensée de son dévouement,
+car, depuis six semaines qu'elle était
+aimée à nouveau, elle rajeunissait.</p>
+
+<p>Chevalier, qui suivait son idée, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Girmandel, il n'est plus jeune?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas vieux, dit madame Nanteuil.
+Un homme n'est pas vieux à quarante
+ans.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il n'est pas ramolli?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, répondit madame Nanteuil
+avec tranquillité.</p>
+
+<p>Chevalier, songeur, se tut. Madame Nanteuil
+s'assoupit. Puis, tirée de sa somnolence
+par la bonne qui apportait la salière et la
+carafe, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, monsieur Chevalier, êtes-vous
+content?</p>
+
+<p>Non, il n'était pas content. Les critiques
+s'entendaient pour lui casser les reins. Et la
+preuve qu'ils étaient coalisés contre lui,
+c'est qu'ils disaient tous la même chose: ils
+disaient qu'il avait le masque ingrat.</p>
+
+<p>&mdash;Un masque ingrat! s'écriait-il indigné,
+ils devraient dire: un masque prédestiné... Je
+vais vous expliquer, madame Nanteuil. Je vois
+grand: c'est ce qui me fait du tort. Ainsi,
+dans <i>la Nuit du 23 octobre</i>, qu'on répète en
+ce moment, je fais Florentin: six répliques,
+une panne... Mais j'ai grandi le personnage
+démesurément. Durville est furieux. Il me
+coupe tous mes effets.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil, placide et bienveillante,
+trouva de bonnes paroles. Il y avait des obstacles,
+mais on finissait par les surmonter.
+Sa fille aussi s'était heurtée au mauvais vouloir
+de certains critiques.</p>
+
+<p>&mdash;Minuit et demi! dit Chevalier assombri.
+Félicie est en retard.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil supposait qu'elle avait
+été retenue par madame Doulce.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Doulce se charge ordinairement
+de la ramener, et vous savez qu'elle
+n'est jamais pressée.</p>
+
+<p>Chevalier se leva et fit mine de s'en aller,
+pour montrer qu'il avait de l'usage. Madame
+Nanteuil le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Restez donc: Félicie ne va pas tarder
+à rentrer. Elle sera bien contente de vous
+trouver ici. Vous souperez avec elle.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil s'assoupit de nouveau
+sur sa chaise. Chevalier, silencieux, attachait
+son regard au cartel pendu contre la muraille
+et, à mesure que l'aiguille s'avançait
+sur le cadran, il sentait une plaie brûlante
+s'agrandir dans sa poitrine, et chaque menu
+coup du balancier le touchait au vif, aiguillonnait
+sa jalousie, en marquant les moments
+que Nanteuil passait avec Ligny. Car il était
+sûr, maintenant, qu'ils étaient ensemble.
+Le silence de la nuit, interrompu seulement
+par le bruit sourd des fiacres qui roulaient
+sur le boulevard, favorisait les images et
+les réflexions qui le torturaient. Il les voyait.</p>
+
+<p>Réveillée en sursaut par des chants montés
+du trottoir, madame Nanteuil confirma la
+pensée sur laquelle elle s'était endormie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je dis toujours à Félicie:
+on ne doit pas se décourager. Il y a dans la
+vie de mauvais jours...</p>
+
+<p>Chevalier fit signe qu'il y en avait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ceux qui souffrent, dit-il, n'ont
+que ce qu'ils méritent. Il ne faut qu'un
+moment pour s'ôter tous les ennuis, pas
+vrai?</p>
+
+<p>Elle approuva: certainement il y avait
+des chances subites, surtout au théâtre.</p>
+
+<p>Il reprit d'une voix profonde, intérieure:</p>
+
+
+<p>&mdash;Si l'on croit que c'est pour le théâtre
+que je me fais du mauvais sang... Le théâtre,
+je suis bien sûr de m'y faire une place,
+un jour, et belle!... Mais à quoi sert d'être
+un grand artiste, si l'on n'est pas heureux?
+Il y a des ennuis bêtes qui sont terribles.
+Des douleurs qui vous battent les tempes
+par petits coups égaux et réguliers comme
+le tic tac de cette pendule et qui rendent
+fou.</p>
+
+<p>Il s'arrêta; le regard sombre de ses yeux
+creux contemplait la panoplie suspendue au
+mur. Puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ces ennuis bêtes, ces douleurs ridicules,
+si on les supporte trop longtemps, c'est
+qu'on est un lâche.</p>
+
+<p>Et il tâta l'étui du revolver qu'il portait
+constamment dans sa poche.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil l'écoutait, sereine, avec
+cette douce volonté de ne rien savoir, qui
+était tout son génie dans la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Une chose terrible aussi, dit-elle, c'est
+la cuisine. Félicie est dégoûtée de tout. On
+ne sait que lui faire.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, la conversation
+languissante se traîna en paroles détachées,
+qui n'avaient que peu de sens. Madame
+Nanteuil, la bonne, le feu de coke, la
+lampe, l'assiette de charcuterie, dans une
+tristesse morne, attendaient Félicie. Une
+heure sonna. La souffrance de Chevalier
+était maintenant abondante et tranquille.
+Il possédait la certitude. Les voitures,
+plus rares, roulaient plus sonores sur la
+chaussée. Le bruit d'une de ces voitures
+s'arrêta devant la maison. Quelques instants
+après, il entendit le petit grillotis de la clé
+dans la serrure, le choc d'une porte, des pas
+légers dans l'antichambre.</p>
+
+<p>La pendule marquait une heure vingt-trois
+minutes. Il fut tout à coup agité de
+trouble et d'espérance. C'était elle! Qui sait
+ce qu'elle dirait? Peut-être qu'elle expliquerait
+ce retard de la façon la plus naturelle.</p>
+
+<p>Félicie entra dans la salle à manger, les
+cheveux en désordre, l'œil brillant, les joues
+blanches, les lèvres avivées et froissées,
+lasse, indifférente, muette, heureuse, jolie,
+ayant l'ait de garder sous son manteau,
+qu'elle tenait des deux mains fermé sur elle,
+un reste de chaleur et de volupté.</p>
+
+<p>Sa mère lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je commençais à être inquiète... Tu ne
+te défais pas? Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai faim.</p>
+
+<p>Elle se laissa tomber sur une chaise,
+devant la petite table ronde. Rejetant son
+manteau sur le dossier, elle découvrit son
+buste fin dans sa petite robe noire de pensionnaire,
+et, le coude gauche sur la toile
+cirée de la table, elle se mit à piquer de sa
+fourchette les tranches de saucisson.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ça a bien marché ce soir?
+demanda madame Nanteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois: Chevalier est venu te tenir
+compagnie. C'est gentil à lui, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Chevalier... eh bien! qu'il se
+mette à table.</p>
+
+<p>Et, sans plus répondre aux questions de
+sa mère, elle mangeait, avide et charmante,
+comme Cérès chez la vieille femme. Puis elle
+repoussa son assiette et, renversée sur sa
+chaise, les paupières mi-closes, la bouche
+entr'ouverte, elle sourit d'un sourire qui
+ressemblait à un baiser.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil, ayant pris son vin
+chaud, se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'excuserez, monsieur Chevalier:
+j'ai mes comptes à mettre à jour.</p>
+
+<p>Tels étaient les termes par lesquels elle
+annonçait ordinairement qu'elle allait se
+coucher.</p>
+
+<p>Resté seul avec Félicie, Chevalier lui dit
+violemment:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bête! c'est lâche! mais je t'aime
+à en devenir fou... Tu entends, Félicie?</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr, que j'entends! Tu n'as pas
+besoin de parler si haut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ridicule, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas ridicule, c'est...</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas.</p>
+
+<p>Il s'approcha d'elle, tirant sa chaise sous
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es rentrée à une heure vingt-cinq.
+C'est Ligny qui t'a reconduite, j'en suis sûr.
+Il t'a reconduite en fiacre. J'ai entendu la
+voiture s'arrêter devant ta maison.</p>
+
+<p>Comme elle ne répondait pas, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Dis le contraire!</p>
+
+<p>Elle se tut. Et il répéta d'une voix pressante
+et comme suppliante:</p>
+
+<p>&mdash;Dis que non!...</p>
+
+<p>Si elle avait voulu, d'une parole, d'un seul
+mot, d'un petit mouvement de la tête et des
+épaules, elle l'aurait rendu très doux et
+presque heureux. Mais elle garda un silence
+méchant. Les lèvres serrées, le regard lointain,
+elle semblait perdue dans un rêve.</p>
+
+<p>Il poussa un soupir rauque:</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile que j'étais, je ne pensais pas
+à cela! Je me disais que tu reviendrais chez
+toi, comme les autres jours, avec madame
+Doulce, ou toute seule... Ah! si j'avais su que
+tu te ferais reconduire par cet individu!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'est-ce que tu aurais fait
+si tu avais su?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aurais suivis, pardi!</p>
+
+<p>Elle arrêta durement sur lui ses prunelles
+trop claires:</p>
+
+<p>&mdash;Ça, je te le défends, tu m'entends! Si
+j'apprends que tu m'as suivie une seule fois,
+je ne te revois plus. D'abord, tu n'as pas le
+droit de me suivre. Je suis libre de faire ce
+que je veux, peut-être!</p>
+
+<p>Suffoqué de surprise et de colère, il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Pas le droit? Pas le droit?... Tu dis
+que je n'ai pas le droit?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu n'as pas le droit... Et puis, je
+ne veux pas.</p>
+
+<p>Son visage prit une expression de dégoût:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ignoble d'espionner une femme.
+Si tu essayes seulement une fois de savoir
+où je vais, je te fiche à la porte, et ce ne
+sera pas long.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, murmura-t-il, plein de stupeur,
+nous ne sommes rien l'un pour l'autre, je
+ne suis rien pour toi... Nous n'avons pas
+été ensemble... Voyons, Félicie, rappelle-toi...</p>
+
+<p>Mais elle, impatientée:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! qu'est-ce que tu veux que je me
+rappelle?...</p>
+
+<p>&mdash;Félicie, pense que tu t'es donnée à moi!</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas pourtant, mon cher,
+que j'y pense toute la journée. Ce serait
+abusif.</p>
+
+<p>Il la regarda quelque temps avec plus de
+curiosité que de colère et lui dit, moitié
+amer et moitié doux:</p>
+
+<p>&mdash;On peut dire que tu es rosse!... Sois-le,
+Félicie! Sois-le, tant que tu voudras!
+Qu'est-ce que ça fait, puisque je t'aime? Tu
+es à moi, je te reprends; je te reprends et
+je te garde. Voyons! je ne peux pas souffrir
+toujours comme une pauvre bête. Écoute:
+Je passerai l'éponge. Nous recommencerons
+notre amour. Et, cette fois, ce sera très bien.
+Et tu seras à moi pour toujours, à moi seul.
+Je suis un honnête homme, tu sais. Tu peux
+compter sur moi. Je t'épouserai quand
+j'aurai une position.</p>
+
+<p>Elle le regarda avec une surprise dédaigneuse.
+Il crut qu'elle avait des doutes sur
+son avenir dramatique, et, pour les dissiper,
+il dit, dressé sur ses longues jambes:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne crois pas à mon étoile, Félicie?
+Tu as tort. Je me sens capable de grandes
+créations. Qu'on me donne un rôle, et on
+verra. Et je n'ai pas seulement la comédie
+en moi, j'ai le drame, j'ai la tragédie... Oui,
+la tragédie. Je sais dire les vers. Et c'est un
+talent qui se fait rare aujourd'hui... Aussi
+ne crois pas, Félicie, que je te fasse un
+affront en t'offrant de t'épouser. Loin de là!...
+Nous nous marierons plus tard, quand ce
+sera possible et convenable. Rien ne presse,
+bien sûr. En attendant, nous reprendrons nos
+bonnes habitudes de la rue des Martyrs...
+Tu te souviens, Félicie: nous y avons été si
+heureux! Le lit n'était pas large, mais nous
+disions: «Ça ne fait rien...» J'ai maintenant
+deux belles chambres dans la rue de la
+Montagne-Sainte-Geneviève, derrière Saint-Étienne-du-Mont.
+Il y a ton portrait sur
+tous les murs... Tu y retrouveras le petit lit
+de la rue des Martyrs... Mais écoute-moi
+bien, j'ai trop souffert; je ne veux plus souffrir.
+J'exige que tu sois à moi, à moi seul.</p>
+
+<p>Tandis qu'il parlait, Félicie était allée
+prendre sur la cheminée les cartes avec lesquelles
+sa mère jouait tous les soirs et elle
+les étalait sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;A moi seul... Tu m'entends, Félicie.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi tranquille, je fais une réussite.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi, Félicie. J'exige que tu ne
+reçoives plus dans ta loge cet imbécile...</p>
+
+<p>Examinant ses cartes, elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Toutes les noires sont en bas.</p>
+
+<p>&mdash;Cet imbécile, parfaitement. C'est un
+diplomate, et le ministère des Affaires étrangères,
+aujourd'hui, c'est le refuge des incapables.</p>
+
+<p>Il haussa la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Félicie, dans ton intérêt comme dans
+le mien, écoute-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crie donc pas: maman dort.</p>
+
+<p>Il reprit d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Sache bien que je ne veux pas que
+Ligny devienne ton amant.</p>
+
+<p>Elle releva sa petite tête méchante:</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il l'est?</p>
+
+<p>Il fit un pas vers elle, sa chaise levée,
+la regarda d'un œil fou en riant d'un rire
+fêlé:</p>
+
+<p>&mdash;S'il l'est, il ne le sera pas longtemps.</p>
+
+<p>Et il laissa retomber sa chaise.</p>
+
+<p>Maintenant elle avait peur. Elle s'efforça
+de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien que je plaisante.</p>
+
+<p>Elle réussit, sans trop de peine, à lui faire
+croire qu'elle lui avait parlé de cette manière
+seulement pour le punir, parce qu'il devenait
+insupportable. Il se calma. Elle lui dit alors
+qu'elle était lasse, qu'elle tombait de sommeil.
+Il se décida enfin à s'en aller. Sur le
+palier, il se retourna et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Félicie, je te conseille, pour éviter un
+malheur, de ne plus revoir Ligny.</p>
+
+<p>Elle lui cria par la porte entre-bâillée:</p>
+
+<p>&mdash;Tape au carreau de la loge pour qu'on
+t'ouvre!</p>
+
+
+
+
+<h2>IV</h2>
+
+
+<p>Dans la salle obscure, de grands pans de
+toile couvraient le balcon et les loges. L'orchestre
+était revêtu d'une housse immense,
+qui, retroussée sur les bords, laissait place
+à quelques figures humaines pâlissant en
+cette ombre, comédiens, machinistes, costumiers,
+amis du directeur, mères et amants
+d'actrices. Des yeux s'allumaient çà et là
+dans le creux noir des baignoires.</p>
+
+<p>On répétait pour la cinquante-sixième fois
+<i>la Nuit du 23 octobre 1812</i>, drame célèbre,
+vieux de vingt ans, et qui n'avait pas encore
+été représenté à ce théâtre. La pièce était
+sue et l'on avait fixé au lendemain cette
+dernière répétition particulière que, sur les
+scènes moins austères que l'Odéon, on nomme
+la «répétition des couturières».</p>
+
+<p>Nanteuil n'était pas de la pièce. Mais elle
+avait eu affaire ce jour-là au théâtre, et
+comme on lui avait dit que Marie-Claire
+était exécrable dans le rôle de la générale
+Malet, elle était venue voir un peu, cachée
+au fond d'une baignoire.</p>
+
+<p>La grande scène du «deux» commençait.
+Le décor représentait une mansarde de la
+maison de santé où le conspirateur était
+détenu en 1812. Durville, qui tenait le rôle
+du général Malet, venait de faire son entrée.
+Il répétait en costume: longue redingote
+bleue, avec le collet par-dessus les oreilles,
+culotte chamois à pont. Et déjà même il
+s'était fait une tête, la tête glabre et martiale
+des généraux de l'Empire, avec la patte
+de lièvre qui passa des vainqueurs d'Austerlitz
+à leurs fils les bourgeois de Juillet.
+Debout, le coude droit dans la main gauche
+et le front dans la main droite, il exhalait
+l'orgueil de sa voix profonde et de sa culotte
+collante.</p>
+
+<p>»&mdash;Seul, sans argent, du fond d'une
+prison, s'attaquer à ce colosse qui commande
+un million de soldats et qui fait trembler
+tous les peuples et tous les rois de l'Europe...
+Eh bien! ce colosse s'écroulera.</p>
+
+<p>Du fond de la scène, le vieux Maury, qui
+faisait le conspirateur Jacquemont, donna la
+réplique:</p>
+
+<p>»&mdash;Il peut, en tombant, nous écraser
+dans sa chute.</p>
+
+<p>Soudain des cris à la fois plaintifs et
+furieux s'élevèrent de l'orchestre.</p>
+
+<p>L'auteur éclatait. C'était un homme de
+soixante-dix ans, qui bouillait de jeunesse.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je vois là, au fond? Ce
+n'est pas un acteur, c'est une cheminée. Il
+faudra faire venir les fumistes, les marbriers
+pour l'ôter de là... Maury, remuez-vous donc,
+sacrebleu!</p>
+
+<p>Maury passa.</p>
+
+<p>»&mdash;Il peut, en tombant, nous écraser
+dans sa chute... Je reconnais que ce ne sera
+pas de votre faute, général. Votre proclamation
+est excellente. Vous leur promettez une
+constitution, la liberté, l'égalité... C'est du
+machiavélisme!</p>
+
+<p>Durville répliqua:</p>
+
+<p>»&mdash;Et du meilleur. Race incorrigible, ils
+s'apprêtent à violer les serments qu'ils n'ont
+pas faits encore, et, parce qu'ils mentent,
+ils se croient des Machiavels... Le pouvoir
+absolu, qu'en ferez-vous donc, imbéciles?...</p>
+
+<p>La voix stridente de l'auteur grinça:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y êtes pas, Dauville.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? demanda Durville étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous, Dauville, vous ne comprenez
+pas un mot de ce que vous dites.</p>
+
+<p>Pour humilier les cabots, pour abattre
+leur superbe, cet homme qui, de sa vie,
+n'avait oublié le nom d'une crémière ou
+d'un portier, dédaignait de retenir les noms
+des plus illustres comédiens.</p>
+
+<p>&mdash;Dauville, mon ami, reprenez-moi ça.</p>
+
+<p>Il jouait tous les rôles. Joyeux, funèbre,
+violent, tendre, impétueux, caressant, il
+prenait une voix tour à tour grave et
+flûtée; il soupirait, il rugissait, il riait, il
+pleurait. Il se transformait, ainsi que
+l'homme du conte populaire, en flamme, en
+fleuve, en femme, en tigre.</p>
+
+<p>Dans les coulisses, les comédiens n'échangeaient
+entre eux que des propos insignifiants
+et brefs. Leur liberté de parole, leur
+facilité de mœurs, la familiarité de leurs
+habitudes ne les empêchaient pas de garder
+ce que, dans toute réunion d'hommes, il
+faut d'hypocrisie pour que les gens puissent
+se regarder les uns les autres sans horreur
+et sans dégoût. Même il régnait dans cet
+atelier d'art en pleine activité une belle
+apparence d'accord et d'union, un sentiment
+unanime créé par la pensée, haute ou médiocre,
+de l'auteur, un esprit d'ordre qui
+obligeait toutes les rivalités et tous les mauvais
+vouloirs à se changer en bonne volonté
+et en harmonieux concours.</p>
+
+<p>Nanteuil, dans sa loge, se sentait mal à
+l'aise en pensant que Chevalier était là tout
+près. Depuis l'avant-veille, depuis la nuit
+où il avait proféré d'obscures menaces,
+elle ne l'avait pas revu et la peur qu'il lui
+avait faite restait en elle. «Félicie, pour
+éviter un malheur, je te conseille de ne
+plus revoir Ligny»: qu'est-ce que cela voulait
+dire? Elle réfléchissait sur lui sérieusement.
+Ce garçon qui, l'avant-veille encore,
+lui semblait insignifiant et banal, qu'elle
+avait bien trop vu, qu'elle savait par cœur,
+comme il lui apparaissait maintenant mystérieux
+et plein de secrets! Comme elle
+s'apercevait tout à coup qu'elle ne le connaissait
+pas! De quoi était-il capable? Elle
+s'efforçait de le deviner. Qu'allait-il faire?
+Rien, sans doute. Tous les hommes qu'on
+quitte menacent et ne font rien. Mais Chevalier
+était-il un homme tout à fait comme les
+autres? On le disait fou. C'était une manière
+de parler. Mais elle ignorait elle-même
+s'il n'y avait pas en lui un peu de folie.
+A présent, elle l'étudiait avec un sincère
+intérêt. Très intelligente, elle ne lui avait
+jamais trouvé beaucoup d'intelligence; mais
+il l'avait surprise plusieurs fois par l'obstination
+de sa volonté. Elle se rappelait de
+lui des actes d'énergie sauvage. Naturellement
+jaloux, il y avait des choses qu'il
+comprenait. Il savait à quoi une femme est
+obligée, pour se faire une place au théâtre,
+ou pour avoir des toilettes; mais il ne voulait
+pas qu'on le trompât par amour. Était-ce
+un homme à commettre un crime, à faire
+un malheur? Voilà ce qu'elle ne pouvait
+découvrir. Elle se rappelait la manie que
+ce garçon avait de manier des armes. Quand
+elle allait le voir, rue des Martyrs, elle le
+trouvait toujours dans sa chambre démontant
+et nettoyant un vieux fusil. Pourtant
+il ne chassait jamais. Il se vantait d'être un
+excellent tireur et portait un revolver sur
+lui. Mais qu'est-ce que cela prouvait? Jamais
+encore elle n'avait tant pensé à lui.</p>
+
+<p>Nanteuil s'inquiétait ainsi, dans sa baignoire,
+quand Jenny Fagette vint l'y rejoindre,
+Jenny Fagette, fine et frêle, la Muse
+d'Alfred de Musset, qui, la nuit, brûlait ses
+yeux de pervenche à rédiger des courriers
+mondains et des articles de modes. Comédienne
+médiocre, mais femme adroite, merveilleusement
+active, c'était la meilleure amie
+de Nanteuil. Elles se reconnaissaient l'une
+à l'autre de grandes qualités, et des qualités
+différentes de celles qu'elles se trouvaient à
+elles-mêmes, et elles agissaient de concert
+comme les deux grandes puissances de
+l'Odéon. Cependant Fagette faisait tout son
+possible pour prendre Ligny à son amie,
+non par goût, car elle était sèche comme un
+cotret et méprisait les hommes, mais dans
+l'idée qu'une liaison avec un diplomate lui
+procurerait certains avantages et surtout
+pour ne pas perdre l'occasion d'être rosse.
+Nanteuil le savait. Elle savait que toutes ses
+camarades, Ellen Midi, Duvernet, Herschell,
+Falempin, Stella, Marie-Claire, voulaient
+lui prendre Ligny. Elle avait vu Louise
+Dalle, habillée comme une maîtresse de
+piano, ayant toujours l'air d'escalader
+l'omnibus et gardant jusque dans ses provocations
+et ses frôlements les apparences
+d'une irrémédiable honnêteté, poursuivre
+Ligny de ses jambes trop longues et l'obséder
+de ses regards de Pasiphaé pauvre. Et
+elle avait surpris, dans un couloir, la
+doyenne, cette bonne mère Ravaud, découvrant
+à l'approche de Ligny ce qui lui
+restait encore, ses magnifiques bras, depuis
+quarante ans illustres.</p>
+
+<p>Fagette montra à Nanteuil avec dégoût,
+d'un bout de doigt ganté, la scène sur
+laquelle s'agitaient Durville, le vieux Maury
+et Marie-Claire.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde-moi ces gens-là. Ils ont l'air
+de jouer à soixante mètres sous l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que les herses ne sont pas
+allumées, observa Nanteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non. Ce théâtre a toujours l'air
+d'être au fond de l'eau. Et dire que moi
+aussi, tout à l'heure, je vais entrer dans
+l'aquarium... Nanteuil, il ne faut pas que
+tu restes plus d'une saison dans ce théâtre.
+On s'y noie. Mais regarde-les, regarde-les
+donc!</p>
+
+<p>Durville devenait presque ventriloque,
+pour paraître plus grave et plus mâle:</p>
+
+<p>»&mdash;La paix, l'abolition des droits réunis
+et de la conscription, une haute solde pour
+la troupe; à défaut d'argent, quelques
+mandats sur la banque, quelques grades
+distribués à propos, ce sont là des moyens
+infaillibles.</p>
+
+<p>Madame Doulce entra dans la loge. Ayant
+entr'ouvert son manteau tragiquement doublé
+d'antiques peaux de lapin, elle découvrit
+un petit livre écorné.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les lettres de madame de Sévigné,
+dit-elle. Vous savez que je fais, dimanche
+prochain, une lecture des plus belles lettres
+de madame de Sévigné.</p>
+
+<p>&mdash;Où ça? demanda Fagette.</p>
+
+<p>&mdash;Salle Renard.</p>
+
+<p>Ce devait être une salle ignorée et lointaine.
+Nanteuil et Fagette ne la connaissaient
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je donne cette lecture au bénéfice des
+trois pauvres orphelins qu'a laissés l'artiste
+Lacour, mort si tristement de phtisie, cet
+hiver. Mes mignonnes, je compte sur vous
+pour placer des billets.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, tout de même, qu'elle est
+ridicule, Marie-Claire! dit Nanteuil.</p>
+
+<p>On gratta à la porte de la baignoire.
+C'était Constantin Marc, le jeune auteur
+d'une pièce que l'Odéon allait mettre tout
+de suite en répétition, <i>la Grille</i>, et Constantin
+Marc, bien que campagnard et vivant
+dans les bois, ne pouvait plus désormais
+respirer que dans le théâtre. Nanteuil devait
+jouer le grand rôle de la pièce: il la regardait
+avec émotion, comme l'amphore précieuse
+destinée à contenir sa pensée.</p>
+
+<p>Cependant Durville s'enrouait:</p>
+
+<p>»&mdash;Et si la France ne peut être sauvée
+qu'au prix de notre vie et de notre honneur,
+je dirai avec l'homme de 93: «Périsse
+notre mémoire!»</p>
+
+<p>Fagette désigna du doigt un jeune homme
+bouffi qui se tenait, la canne sous le menton,
+à l'orchestre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce n'est pas le baron Deutz?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le demandes! répondit Nanteuil.
+Ellen Midi est de la pièce. Elle joue dans
+le quatre. Le baron Deutz est venu se
+montrer.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez un peu, mes enfants, je vais
+dire un mot à ce malotru, qui m'a rencontrée
+hier sur la place de la Concorde et qui
+ne m'a pas saluée.</p>
+
+<p>&mdash;Le baron Deutz?... Il ne t'a pas vue!...</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a parfaitement vue. Mais il était
+en famille. Je vais le moucher; vous allez
+voir, mes amis.</p>
+
+<p>Elle l'appela tout doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Deutz! Deutz!</p>
+
+<p>Le baron s'approcha et vint s'accouder,
+souriant et satisfait, au rebord de la baignoire.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, monsieur Deutz, hier,
+quand vous m'avez rencontrée, vous étiez
+donc en bien mauvaise compagnie, que vous
+ne m'avez pas saluée?</p>
+
+<p>Il la regarda, surpris:</p>
+
+<p>&mdash;Moi? J'étais avec ma sœur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>Et, sur la scène, Marie-Claire, suspendue
+au cou de Durville, s'écriait:</p>
+
+<p>»&mdash;Va! triomphe ou succombe; dans la
+bonne ou la mauvaise fortune, ta gloire est
+égale. Et, quoi qu'il arrive, je saurai me
+montrer la femme d'un héros.</p>
+
+<p>&mdash;Passez, madame Marie-Claire! dit
+Pradel.</p>
+
+<p>A ce moment, Chevalier fit son entrée, et
+tout aussitôt l'auteur, s'arrachant les cheveux,
+vomit des imprécations:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une entrée, c'est un écroulement,
+c'est une catastrophe, c'est un cataclysme.
+Bonté divine! un bolide, un aérolithe,
+un morceau de la lune tomberait sur la
+scène que ce ne serait pas un si effroyable
+désastre... Je retire ma pièce!... Chevalier,
+recommencez votre entrée, mon garçon.</p>
+
+<p>Le peintre qui avait dessiné les costumes
+Michel, jeune homme blond à la barbe mystique,
+était assis à la première travée, sur
+un bras de fauteuil. Il se pencha à l'oreille
+de Roger, le décorateur:</p>
+
+<p>&mdash;Et dire que c'est la cinquante-sixième
+fois qu'il attrape Chevalier avec cette impétuosité,
+l'auteur!</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais: il est bigrement mauvais,
+Chevalier, répondit Roger sans hésitation.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas qu'il est mauvais, reprit
+Michel avec indulgence. Mais il a toujours
+l'air de rire, et il n'y a rien de pis pour un
+comique. Je l'ai connu tout petit à Montmartre.
+A la pension, ses maîtres lui demandaient:
+«Pourquoi riez-vous?» Il ne riait
+pas, il n'avait pas envie de rire: il recevait
+des gifles toute la journée. Ses parents voulaient
+le mettre dans les produits chimiques.
+Mais il rêvait le théâtre et passait ses
+journées sur la butte, dans l'atelier du peintre
+Montalent. Montalent travaillait alors, nuit
+et jour, à sa <i>Mort de saint Louis</i>, une grande
+machine qui lui était commandée pour la
+cathédrale de Carthage. Un jour, Montalent
+lui dit...</p>
+
+<p>&mdash;Un peu de silence! cria Pradel.</p>
+
+<p>&mdash;... lui dit: «Chevalier, puisque tu
+n'as rien à faire, pose-moi donc Philippe le
+Hardi.&mdash;Je veux bien», dit Chevalier. Montalent
+lui fit prendre l'attitude d'un homme
+accablé de douleur. De plus, il lui plaqua
+sur les joues deux larmes grandes comme
+des verres de lunettes. Il termine son tableau,
+l'expédie à Carthage et fait monter six bouteilles
+de Champagne. Trois mois après, il
+recevait du Père Cornemuse, chef des missions
+françaises en Tunisie, une lettre lui
+annonçant que le tableau de la <i>Mort de saint
+Louis</i>, ayant été mis sous les yeux du cardinal-archevêque,
+avait été refusé par Son
+Éminence à cause de l'expression indécente
+de Philippe le Hardi, qui regardait en riant
+le saint roi, son père, expirant sur la paille.
+Montalent n'y comprenait rien; il était furieux
+et voulait faire un procès au cardinal-archevêque.
+Il reçoit son tableau, le déballe,
+le contemple dans un sombre silence, et
+s'écrie tout à coup: «C'est vrai que Philippe
+le Hardi a l'air de se gondoler. J'ai été stupide:
+je lui ai donné la tête de Chevalier,
+qui a toujours l'air de rire, l'animal!»</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous donc! hurla Pradel.</p>
+
+<p>Et l'auteur s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Pradel, mon bon ami, jetez-moi tout
+ce monde-là dehors.</p>
+
+<p>Il mettait en scène infatigablement:</p>
+
+<p>&mdash;Un peu plus en arrière, Trouville, là... Chevalier,
+vous vous approchez de la table,
+vous prenez les papiers les uns après les
+autres, et vous dites: «Sénatus-consulte... ordre
+du jour... dépêches pour les départements... proclamation...»
+Comprenez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maître... «Sénatus-consulte... ordre
+du jour... dépêches pour les départements... proclamation...»</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Marie-Claire, mon enfant, du
+mouvement, sacrebleu! passez... C'est ça,
+très bien... Repassez; très bien, très bien,
+hardi donc!... Ah! la misérable; elle f... tout
+par terre!...</p>
+
+<p>Il appela le directeur de la scène:</p>
+
+<p>&mdash;Romilly, donnez un peu de lumière.
+On n'y voit goutte. Dauville, mon bon ami,
+qu'est-ce que vous faites là devant le trou
+du souffleur? Vous n'en bougez pas! Mettez-vous
+donc une fois pour toutes dans la tête
+que vous n'êtes pas la statue du général
+Malet, que vous êtes le général Malet lui-même,
+et que ma pièce n'est pas un catalogue
+de figures de cire, mais une tragédie
+vivante, émouvante, qui vous arrache des
+larmes et...</p>
+
+<p>Il ne put achever et sanglota longtemps
+dans son mouchoir. Puis il rugit:</p>
+
+<p>&mdash;Sacré tonnerre! Pradel!... Romilly!... où
+est Romilly? Ah! le voilà, le gredin... Romilly,
+je vous avais dit de rapprocher le
+poêle de la lucarne. Vous ne l'avez pas fait.
+A quoi pensez-vous, mon ami?</p>
+
+<p>On se trouvait arrêté tout à coup par une
+difficulté grave. Chevalier, porteur de papiers
+d'où dépendait le sort de l'Empire, devait
+s'échapper de la maison d'arrêt par la lucarne,
+Le jeu de scène n'avait pas été réglé encore:
+il n'avait pu l'être avant la plantation du
+décor. Et l'on s'apercevait que les mesures
+avaient été mal prises et que la lucarne
+n'était pas praticable.</p>
+
+<p>L'auteur sauta sur la scène.</p>
+
+<p>&mdash;Romilly, mon ami, le poêle n'est pas
+au repère. Comment voulez-vous que Chevalier
+passe par la lucarne? Poussez-moi
+tout de suite ce poêle à droite.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien, dit Romilly; mais nous
+boucherons la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, nous boucherons la porte?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>Le directeur du théâtre, le directeur de la
+scène, les machinistes, examinaient le décor
+avec une morne attention et l'auteur se
+taisait.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas, maître, dit
+Chevalier. Il n'y a besoin de rien changer:
+je sauterai bien.</p>
+
+<p>Monté sur le poêle, il parvint en effet à
+saisir le bord de la lucarne et à s'élever sur
+les coudes, ce qui n'avait pas semblé possible.</p>
+
+<p>Un murmure d'admiration s'éleva de la
+scène, des coulisses et de la salle: Chevalier
+avait donné une idée étonnante de sa force
+et de son adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! s'écria l'auteur. Chevalier,
+c'est parfait, mon ami... Cet animal-là est
+agile comme un singe. Pas un de vous ne
+serait fichu d'en faire autant. Si tous les
+rôles étaient tenus comme celui de Florentin,
+la pièce irait aux nues.</p>
+
+<p>Nanteuil, dans sa loge, l'admirait presque.
+Pendant une seconde, il lui était apparu
+plus qu'homme, homme et gorille, et
+la peur qu'elle avait de lui s'était démesurément
+agrandie. Elle ne l'aimait pas, elle
+ne l'avait jamais aimé; elle ne le désirait
+pas; le temps était loin où elle avait bien
+voulu de lui, et, depuis quelques jours, elle
+n'imaginait pas le plaisir avec un autre que
+Ligny; mais si elle s'était trouvée, en ce
+moment, seule avec Chevalier, elle se serait
+sentie sans force, et elle aurait tâché de
+l'apaiser par sa soumission comme on apaise
+une puissance surnaturelle.</p>
+
+<p>Sur la scène, pendant qu'un salon Empire
+descendait des frises, l'auteur, dans le bruit
+de la manœuvre, sous la chute des portants,
+tenait à la fois dans sa main toute la troupe
+et tous les figurants et donnait en même
+temps à tous des conseils ou des exemples.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, la grosse, la marchande de gâteaux,
+madame Ravaud, vous n'avez donc
+jamais entendu crier dans les Champs-Élysées:
+«Régalez-vous! V'là le plaisir, mesdames!»
+Ça se chante. Apprenez-moi cet
+air-là pour demain... Et toi, le tapin, passe-moi
+ta caisse: je vais t'enseigner comment
+on fait un roulement, sacrebleu!... Fagette,
+mon enfant, qu'est-ce que tu viens fiche au
+bal du Ministre de la police, si tu n'as pas
+de bas à coins d'or? Enfile-toi des bas de
+laine tricotée, tout de suite... C'est bien la
+dernière pièce que je donne à ce théâtre...
+Où est le colonel de la dixième cohorte?
+C'est toi?... Eh bien! mon ami, tes soldats
+défilent comme des porcs... Madame Marie-Claire,
+approchez un peu, que je vous apprenne
+à faire la révérence.</p>
+
+<p>Il avait cent yeux, cent bouches, et des
+bras, des mains partout.</p>
+
+<p>Dans la salle, Romilly serrait la main
+à M. Gombaut, des Sciences morales, venu
+en voisin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous direz ce que vous voudrez, monsieur
+Gombaut, ce n'est peut-être pas exact
+au point de vue des faits, mais c'est théâtre.</p>
+
+<p>&mdash;La conspiration de Malet, répondit
+M. Gombaut, reste, et restera sans doute
+longtemps encore, une énigme historique.
+L'auteur de ce drame a profité des points
+obscurs pour y introduire des éléments dramatiques.
+Mais ce qui, pour moi, est hors
+de doute c'est que le général Malet, bien
+qu'associé à des royalistes, était lui-même
+républicain et travaillait à rétablir le gouvernement
+populaire. Il prononça dans son
+interrogatoire une parole sublime et profonde.
+Quand le président du conseil de
+guerre lui demanda: «Quels étaient vos
+complices?» Malet répondit: «Toute la
+France, et vous-même, si j'avais réussi.»</p>
+
+<p>Appuyé à la loge de Nanteuil, un vieux
+sculpteur, vénérable et beau comme un satyre
+antique, contemplait, l'œil humide et la
+bouche riante, la scène en ce moment agitée
+et bouleversée.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous content de la pièce, maître?
+lui demanda Nanteuil.</p>
+
+<p>Et le maître, qui ne connaissait au monde
+que des os, des tendons et des muscles,
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, mademoiselle, oh! oui. Il y
+a là une petite, la petite Midi, qui a une
+attache d'épaule, un joyau...</p>
+
+<p>Il la dessina du pouce. Des larmes lui
+venaient aux yeux.</p>
+
+<p>Chevalier demanda s'il pouvait entrer dans
+la baignoire. Il était content, moins encore de
+son prodigieux succès que de voir Félicie. Il
+s'imaginait, dans sa folie, qu'elle était venue
+pour lui, qu'elle l'aimait, qu'elle se redonnait.</p>
+
+<p>Elle le craignait, et, comme elle était
+peureuse, elle le flatta:</p>
+
+<p>&mdash;Mes compliments, Chevalier. Tu as été
+étourdissant. Ta sortie est étonnante. Tu
+peux me croire. Je ne suis pas seule à le
+dire. Fagette t'a trouvé prodigieux.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai? demanda Chevalier.</p>
+
+<p>Ce moment fut un des plus heureux de
+sa vie.</p>
+
+<p>Une voix stridente, partie des hauteurs
+désertes des troisièmes galeries, traversa la
+salle comme un sifflet de locomotive.</p>
+
+<p>&mdash;On ne vous entend pas du tout, mes
+enfants; parlez plus haut et prononcez distinctement.</p>
+
+<p>Et l'auteur apparut, infiniment petit, dans
+les ténèbres de la coupole.</p>
+
+<p>Alors la voix des acteurs, groupés sur le
+devant de la scène, autour d'un flambeau
+de bouillotte, s'éleva plus distincte:</p>
+
+<p>»&mdash;L'Empereur laissera reposer trois semaines
+les troupes à Moscou; puis il s'élancera
+avec la rapidité de l'aigle à Saint-Pétersbourg.</p>
+
+<p>»&mdash;Pique, trèfle, atout, je marque deux
+points.</p>
+
+<p>»&mdash;Là, nous passerons l'hiver, et, au
+printemps prochain, nous pénétrerons dans
+l'Inde, en traversant la Perse, et c'en sera
+fait de la puissance britannique.</p>
+
+<p>»&mdash;Trente-six en carreau.</p>
+
+<p>»&mdash;Et moi, impériale d'as.</p>
+
+<p>»&mdash;A propos, messieurs, que dites-vous
+du décret impérial sur les comédiens de
+Paris, daté du Kremlin? Voilà les querelles
+de mademoiselle Mars et de mademoiselle
+Leverd terminées!</p>
+
+<p>&mdash;Regardez donc, dit Nanteuil, elle est
+très gentille, Fagette, dans sa robe bleue
+Marie-Louise, garnie de chinchilla.</p>
+
+<p>Madame Doulce tira de dessous ses fourrures
+une botte de billets fanés déjà pour
+s'être trop offerts.</p>
+
+<p>&mdash;Maître, dit-elle à Constantin Marc, vous
+savez que je fais dimanche prochain une
+lecture des plus belles lettres de madame de
+Sévigné, avec commentaire, au bénéfice des
+trois pauvres orphelins qu'a laissés l'artiste
+Lacour, qui est mort cet hiver d'une manière
+si déplorable.</p>
+
+<p>&mdash;Avait-il du talent? demanda Constantin
+Marc.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, dit Nanteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, en quoi sa mort est-elle
+déplorable?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maître, soupira madame Doulce,
+n'affectez pas l'insensibilité.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'affecte pas l'insensibilité. Mais il
+y a une chose qui me surprend, c'est le prix
+que nous attachons à des existences qui ne
+nous intéressent en rien. Nous avons l'air
+de croire que la vie est en elle-même quelque
+chose de précieux. Pourtant la nature
+nous enseigne assez que rien n'est plus vil
+ni plus méprisable. Autrefois, on était moins
+barbouillé de sentimentalisme. Chacun tenait
+sa propre vie pour infiniment précieuse,
+mais ne professait aucun respect pour la vie
+d'autrui. On était alors plus près de la nature:
+nous sommes faits pour nous manger
+les uns les autres. Mais notre race faible,
+énervée, hypocrite, se plaît dans un cannibalisme
+sournois. Tout en nous entre-dévorant,
+nous proclamons que la vie est sacrée,
+et nous n'osons plus avouer que la vie c'est
+le meurtre.</p>
+
+<p>&mdash;La vie, c'est le meurtre, répéta Chevalier
+songeur et sans comprendre.</p>
+
+<p>Puis il jaillit en idées fumeuses.</p>
+
+<p>&mdash;Le meurtre et le carnage, peut-être!
+Mais le carnage amusant et le meurtre
+drôle. La vie, c'est la catastrophe burlesque,
+c'est le comique terrible, c'est le masque
+de carnaval sur des joues sanglantes. Voilà
+ce que c'est que la vie pour l'artiste; l'artiste
+au théâtre et l'artiste en action!</p>
+
+<p>Nanteuil inquiète cherchait un sens à ces
+paroles confuses.</p>
+
+<p>L'acteur exalté poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;La vie, c'est autre chose encore: c'est
+la fleur et le couteau, c'est de voir rouge un
+jour et bleu le lendemain, c'est la haine et
+l'amour, la haine délicieuse et ravissante,
+l'amour cruel.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Chevalier, demanda Constantin
+Marc, du ton le plus tranquille, ne trouvez-vous
+pas naturel d'être meurtrier et ne
+croyez-vous pas que c'est seulement la peur
+d'être tué qui nous empêche de tuer?</p>
+
+<p>Chevalier répondit d'une voix pensive et
+profonde:</p>
+
+<p>&mdash;Certes, non! ce n'est pas la peur d'être
+tué qui m'empêcherait de tuer. Je n'ai pas
+peur de la mort. Mais j'ai le respect de la
+vie d'autrui. Je suis humain, c'est plus fort
+que moi. J'ai sérieusement examiné depuis
+quelque temps la question que vous me
+posez, monsieur Constantin Marc. J'y ai
+réfléchi pendant des jours et des nuits, et
+je sais maintenant que je ne pourrais tuer
+personne.</p>
+
+<p>Alors Nanteuil, joyeuse, versa sur lui un
+regard de mépris. Elle ne le craignait plus
+et elle ne lui pardonnait pas de lui avoir
+fait peur.</p>
+
+<p>Elle se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, j'ai mal à la tête... A demain,
+monsieur Constantin Marc.</p>
+
+<p>Et elle sortit lestement.</p>
+
+<br />
+
+<p>Chevalier la poursuivit dans le couloir,
+dévala derrière elle l'escalier de la scène, et
+la rejoignit devant la loge du concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Félicie, viens dîner ce soir avec moi
+au cabaret. Je serai si content! Veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, par exemple!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne veux-tu pas?</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies.</p>
+
+<p>Elle voulut s'échapper. Il la retint.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime tant! ne me fais pas trop
+souffrir.</p>
+
+<p>Elle s'avança sur lui, et, les lèvres retroussées,
+serrant les dents, lui siffla aux oreilles:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini! fini! fini! tu entends. J'en
+ai soupé, de toi.</p>
+
+<p>Alors, très doux, très grave:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la dernière fois que nous causons
+nous deux. Écoute, Félicie, avant qu'il y ait
+un malheur, je dois t'avertir. Je ne peux pas
+te forcer à m'aimer. Mais je ne veux pas que
+tu en aimes un autre. Pour la dernière fois,
+je te conseille de ne pas revoir monsieur de
+Ligny. Je t'empêcherai d'être à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'empêcheras, toi? Pauvre ami!</p>
+
+<p>Plus doucement, encore il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux, je le ferai. On obtient ce
+qu'on veut; seulement, il faut y mettre le
+prix.</p>
+
+
+
+
+<h2>V</h2>
+
+
+<p>Rentrée chez elle, Félicie eut une crise de
+larmes. Elle revoyait Chevalier l'implorant
+d'une voix lamentable, avec un air de pauvre.
+Elle avait entendu cette voix et vu cette mine
+aux chemineaux exténués sur la route, quand
+sa mère, craignant que sa poitrine ne se
+prît, l'avait emmenée passer l'hiver à Antibes,
+chez une tante riche. Elle méprisait Chevalier
+de sa douceur et de sa tranquillité. Mais
+le souvenir de ce visage et de cette voix lui
+faisait mal. Elle ne put rien manger. Elle
+avait des étouffements. Le soir, une angoisse
+si cruelle la prit aux entrailles qu'elle eut
+peur de mourir. Elle pensa qu'elle éprouvait
+un tel énervement parce qu'elle était restée
+deux jours sans voir Robert. Il était neuf
+heures. Elle espéra le trouver encore chez
+lui et mit son chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, il faut que j'aille ce soir au
+théâtre. Je file.</p>
+
+<p>Par égard pour sa mère, elle usait ainsi
+d'un langage voilé.</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon enfant, et ne rentre pas trop
+tard.</p>
+
+<p>Ligny habitait chez ses parents. Il avait,
+sous les combles du joli hôtel de la rue
+Vernet, un petit appartement de garçon,
+éclairé par des fenêtres rondes, et qu'il appelait
+«son œil-de-bœuf». Félicie le fit avertir
+par le portier qu'on l'attendait dans une
+voiture. Ligny n'aimait pas que les femmes
+vinssent trop souvent le relancer dans sa
+famille. Son père, diplomate de carrière,
+très occupé des intérêts extérieurs de la
+France, demeurait dans une ignorance incroyable
+de ce qui se passait chez lui. Mais
+madame de Ligny se montrait attentive à
+faire observer les convenances dans sa maison.
+Et son fils était soucieux de satisfaire
+des exigences qui portaient sur les formes,
+sans jamais s'étendre au fond des choses.
+Elle le laissait entièrement libre d'aimer qui
+il voulait et c'est à peine si parfois, en de
+graves épanchements, elle lui donnait à
+entendre que la fréquentation des femmes du
+monde est utile aux jeunes gens. Aussi Robert
+avait-il toujours détourné Félicie de venir
+rue Vernet. Il avait loué, boulevard de Villiers,
+une petite maison où ils pouvaient se
+voir tout à l'aise. Mais, cette fois, après deux
+jours passés sans elle, il fut très content de
+sa visite imprévue et descendit tout de suite.</p>
+
+<p>Blottis dans le fiacre, ils allèrent à travers
+l'ombre et la neige, au pas tranquille du
+canasson, par les rues et les boulevards, et
+l'épaisse nuit enveloppa leurs amours.</p>
+
+<p>L'ayant ramenée à sa porte:</p>
+
+<p>&mdash;A demain, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à demain, boulevard de Villiers.
+Viens de bonne heure.</p>
+
+<p>Elle s'appuyait sur lui pour descendre de
+voiture. Brusquement, elle se rejeta en arrière.</p>
+
+<p>&mdash;La! là! entre les arbres... Il nous a
+vus... Il nous guettait.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Un homme... que je ne connais pas.</p>
+
+<p>Elle venait de reconnaître Chevalier.</p>
+
+<p>Elle descendit, sonna et, tremblante, attendit,
+plongée dans la pelisse de Robert, que
+la porte s'ouvrît. Puis elle le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Robert, monte avec moi. J'ai peur.</p>
+
+<p>Non sans un peu d'impatience, il la suivit
+dans l'escalier.</p>
+
+<p>Chevalier avait attendu Félicie, dans la
+petite salle à manger, devant l'armure de
+Jeanne d'Arc, en compagnie de madame
+Nanteuil, jusqu'à une heure du matin. Puis
+il était descendu et l'avait guettée sur le
+trottoir, et, quand il avait vu le fiacre s'arrêter
+devant la porte, il s'était dissimulé
+derrière un arbre. Il savait bien qu'elle
+reviendrait avec Ligny; mais, en les voyant
+ensemble, il lui avait semblé que la terre
+s'entr'ouvrait, et, pour ne pas tomber, il s'était
+retenu au tronc de l'arbre. Il resta jusqu'à ce
+que Ligny fût sorti de la maison; il l'observa
+qui, serré dans sa pelisse, gagnait sa voiture,
+fit deux pas pour s'élancer sur lui, s'arrêta,
+puis à grands pas descendit le boulevard.</p>
+
+<p>Il allait, chassé par la pluie et le vent.
+Ayant trop chaud, il ôta son feutre et prit
+plaisir à sentir les gouttes d'eau froide sur
+son front. Il eut une vague conscience que
+des maisons, des arbres, des murs, des
+lumières passaient indéfiniment à ses côtés;
+il allait, songeant.</p>
+
+<p>Il se trouva, sans savoir comment il y était
+venu, sur un pont qu'il connaissait à peine
+et au milieu duquel se dressait une statue
+colossale de femme. Maintenant il était tranquille,
+il avait pris une résolution. C'était
+une vieille idée qu'il avait cette fois enfoncée
+dans son cerveau comme un clou, et qui le
+traversait de part en part. Il ne l'examinait
+même plus. Il calculait froidement les moyens
+d'exécuter ce qu'il avait résolu. Il marcha
+devant lui, au hasard, absorbé, pensif, calme
+comme un géomètre.</p>
+
+<p>Sur le pont des Arts, il s'aperçut qu'un
+chien le suivait. C'était un grand chien rustique
+à long poil, dont les yeux vairons,
+pleins de douceur, exprimaient une détresse
+infinie. Il lui parla:</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas de collier. Tu n'es pas
+heureux. Mon pauvre ami, je ne peux rien
+pour toi.</p>
+
+<p>A quatre heures du matin, il se trouva
+dans l'avenue de l'Observatoire. Découvrant
+les maisons du boulevard Saint-Michel, il
+en ressentit une impression douloureuse et,
+brusquement, rebroussa vers l'Observatoire.
+Le chien avait disparu. Près du Lion de
+Belfort, Chevalier s'arrêta devant une tranchée
+profonde qui coupait la chaussée. Contre
+le remblai, sous une bâche soutenue par
+quatre pieux, un vieil homme veillait devant
+un brasier. Les oreilles de son bonnet de
+poil de lapin étaient rabattues; son nez
+énorme flamboyait. Il leva la tête; ses yeux,
+qui pleuraient, paraissaient tout blancs,
+sans prunelles dans un cercle de feu et de
+larmes. Il fourrait au fond de son brûle-gueule
+quelques brins de tabac de cantine,
+mêlés à des mies de pain, qui ne remplissaient
+pas même à demi le fourneau de la
+petite pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous du tabac, le vieux? demanda
+Chevalier en lui tendant sa blague.</p>
+
+<p>L'homme fut lent à répondre. Il ne comprenait
+pas vite, et les politesses l'étonnaient.</p>
+
+<p>Enfin il ouvrit une bouche toute noire:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas de refus, dit-il.</p>
+
+<p>Et il se souleva à demi. Un de ses pieds était
+chaussé d'un vieux soulier, l'autre entouré
+de linges. Lentement, de ses mains engourdies,
+il bourrait sa pipe. De la neige fondue
+tombait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous permettez? dit Chevalier.</p>
+
+<p>Et il se coula, sous la bâche, à côté du
+vieil homme. De temps en temps, ils échangeaient
+une parole.</p>
+
+<p>&mdash;Sale temps!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un temps de saison. L'hiver est
+dur. L'été est préférable.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous gardez le chantier, la nuit,
+mon bonhomme?</p>
+
+<p>Le vieux répondait volontiers aux questions.
+Avant qu'il parlât, sa gorge faisait
+entendre un susurrement très long et très
+doux:</p>
+
+<p>&mdash;Je fais un jour une chose, un jour l'autre.
+Je bricole, quoi!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis natif de la Creuse. J'ai travaillé
+comme terrassier dans les Vosges. Je m'en
+suis parti l'année qu'il est venu des Prussiens
+et d'autres peuples... Il y en avait des milliers.
+On ne peut pas comprendre d'où ils
+venaient... Tu as peut-être entendu parler
+de cette guerre des Prussiens, mon garçon?</p>
+
+<p>Il resta longtemps sans parler, puis:</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça tu es en bordée, mon garçon.
+Tu ne veux pas rentrer au chantier?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis artiste dramatique, répondit
+Chevalier.</p>
+
+<p>Le vieux, qui ne comprenait pas, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Où qu'il est, ton chantier?</p>
+
+<p>Chevalier voulut être admiré du vieillard:</p>
+
+<p>&mdash;Je joue la comédie dans un grand
+théâtre, dit-il; je suis un des principaux
+acteurs de l'Odéon. Vous connaissez l'Odéon?</p>
+
+<p>Le gardien secoua la tête. Il ne connaissait
+pas l'Odéon. Après un très long silence,
+il rouvrit sa bouche noire:</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça, mon garçon, tu es en bordée.
+Tu veux pas rentrer au chantier, pas vrai?</p>
+
+<p>Chevalier lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Lisez le journal après-demain. Vous y
+verrez mon nom.</p>
+
+<p>Le vieil homme essaya de trouver un sens
+à ces paroles; mais c'était trop difficile, il y
+renonça et revint à ses pensées familières.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on est en bordée, c'est, des fois,
+pour des semaines et des mois...</p>
+
+<p>Au petit jour, Chevalier reprit sa course.
+Le ciel était de lait. Les roues lourdes réveillaient
+les pavés. Des voix, çà et là, résonnaient
+dans l'air frais. La neige ne tombait
+plus. Il allait au hasard devant lui. A voir
+renaître la vie, il s'égayait presque. Sur le
+pont des Arts, il regarda longtemps couler
+la Seine, puis il reprit sa course. Sur la
+place du Havre, il vit un café ouvert. Une
+faible lueur d'aurore rougissait les glaces de
+la façade. Les garçons sablaient le carrelage et
+posaient les tables. Il se jeta sur une chaise:</p>
+
+<p>&mdash;Garçon, une verte!</p>
+
+
+
+
+<h2>VI</h2>
+
+
+<p>Dans le fiacre, par delà les fortifications
+où s'allongeait le boulevard désert, Félicie
+et Robert se tenaient pressés l'un contre
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne l'aimes pas ta Félicie, dis?...
+Est-ce que ça ne te flatte pas d'avoir une
+petite femme qu'on acclame, qu'on applaudit
+et dont on parle dans les journaux?...
+Maman colle dans un album les articles
+qu'on fait sur moi. L'album est déjà rempli.</p>
+
+<p>Il lui répondit qu'il n'avait pas attendu
+qu'elle eût du succès pour la trouver charmante.
+Et, de fait, leur liaison avait commencé
+lorsqu'elle débutait obscurément à
+l'Odéon dans une reprise ignorée.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu m'as dit que tu me voulais,
+je ne t'ai pas fait attendre, hein? Ça a été
+fait tout de suite. N'est-ce pas que j'ai eu
+raison? Tu es trop intelligent pour me juger
+mal de ce que je n'ai pas traîné les choses.
+En te voyant pour la première fois, j'ai senti
+que je serais à toi. Alors, ce n'était pas la
+peine de tarder. Je ne regrette pas. Et toi?</p>
+
+<p>Le fiacre s'arrêta, à peu de distance des
+fortifications, devant une grille de jardin.</p>
+
+<p>La grille, qui n'avait pas été peinte depuis
+longtemps, posait sur un mur enduit de
+cailloutage, assez bas et assez large pour que
+les enfants vinssent s'y percher. Elle était
+aveuglée à mi-hauteur par une plaque de tôle
+dentelée, et ne haussait pas à plus de trois
+mètres du sol ses pointes rouillées. Au milieu,
+entre deux piliers de maçonnerie surmontés
+de vases de fonte, cette grille formait
+une porte à double battant, pleine à sa
+partie inférieure et garnie, au dedans, d'une
+jalousie vermoulue.</p>
+
+<p>Ils descendirent de voiture. Les arbres du
+boulevard dressaient sur quatre lignes, dans
+la brume, leurs légers squelettes. On entendait,
+à travers un vaste silence, le bruit
+décroissant de leur fiacre, qui regagnait la
+barrière, et le trot d'un cheval venant de
+Paris.</p>
+
+<p>Elle dit en frissonnant:</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est triste, la campagne!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chérie, le boulevard de Villiers,
+ce n'est pas la campagne!</p>
+
+<p>Il ne réussissait pas à ouvrir la grille, et
+la serrure grinçait.</p>
+
+<p>Agacée elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre, je t'en prie: ce bruit me fait
+mal aux nerfs.</p>
+
+<p>Elle s'aperçut que le fiacre venu de Paris
+était arrêté près de leur maison, à la distance
+d'une dizaine d'arbres; elle observa le
+cheval maigre et fumant, le cocher sordide,
+et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cette voiture?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un fiacre, ma chérie.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi s'arrête-t-il ici?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'arrête pas ici. Il s'arrête devant
+la maison à côté.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de maison à côté; il y a un
+terrain vague.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il s'arrête devant un terrain
+vague; qu'est-ce que tu veux que je te dise?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois personne en sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Le cocher attend peut-être un voyageur.</p>
+
+<p>&mdash;Devant le terrain vague?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, ma chérie... Cette serrure
+est rouillée.</p>
+
+<p>Elle alla, en se dissimulant derrière les
+arbres, jusqu'à l'endroit où le fiacre était
+arrêté, puis elle revint vers Ligny qui avait
+enfin réussi à ouvrir la grille.</p>
+
+<p>&mdash;Robert, les stores sont baissés.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il y a des amoureux dedans.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu ne trouves pas que ce
+fiacre est bizarre?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas beau. Mais tous les fiacres
+sont vilains. Entre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce n'est pas quelqu'un qui
+nous suit?</p>
+
+<p>&mdash;Qui veux-tu qui nous suive?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... Une de tes femmes.</p>
+
+<p>Mais elle ne disait pas ce qu'elle pensait.</p>
+
+<p>&mdash;Entre donc, ma chérie.</p>
+
+<p>Quand elle fut entrée:</p>
+
+<p>&mdash;Referme bien la grille, Robert.</p>
+
+<p>Devant eux s'étendait une petite pelouse
+ovale. Au fond s'élevait la maison, avec son
+perron de trois marches, sa marquise de
+zinc, ses six fenêtres et son toit d'ardoise.</p>
+
+<p>Ligny l'avait prise en location, pour une
+année, à un vieil employé de commerce,
+dégoûté de ce que les rôdeurs lui volaient
+la nuit ses poules et ses lapins. Des deux
+côtés de la pelouse, une allée sablée conduisait
+au perron. Ils prirent l'allée qui
+était à leur droite. Le sable criait sous
+leurs pas.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui encore, dit Ligny, madame
+Simonneau a oublié de fermer les
+volets.</p>
+
+<p>Madame Simonneau était une femme de
+Neuilly qui venait tous les matins faire le
+ménage.</p>
+
+<p>Un grand arbre de Judée, tout penché et
+qui semblait mort, allongeait jusqu'à la marquise
+une de ses branches rondes et noires.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas bien cet arbre, dit
+Félicie; ses branches ont l'air de gros serpents.
+Il y en a une qui entre presque
+dans notre chambre.</p>
+
+<p>Ils montèrent les trois marches du perron.
+Et, tandis qu'il cherchait dans le
+trousseau la clé de la porte, elle posa sa tête
+sur son épaule.</p>
+
+
+<br />
+
+<p>Félicie avait dans ses dévoilements une
+fierté tranquille qui la rendait adorable.
+Elle montrait un si paisible orgueil de sa
+nudité que sa chemise, à ses pieds, semblait
+un paon blanc.</p>
+
+<p>Et quand Robert la vit nue et claire
+comme les ruisseaux et les étoiles:</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, lui dit-il, tu ne te fais pas
+prier, toi!... C'est singulier: il y a des
+femmes qui, sans même qu'on leur demande
+rien, font tout ce qu'il est possible de faire
+et ne veulent pas qu'on leur voie pendant
+ce temps-là seulement un petit bout de
+peau.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda Félicie, en jouant
+avec les fils légers de sa chevelure.</p>
+
+<p>Robert de Ligny avait la pratique des
+femmes. Pourtant il ne sentit pas combien
+cette question était insidieuse. Il avait reçu
+des enseignements moraux et il s'inspira,
+dans sa réponse, des professeurs dont il
+avait suivi les cours.</p>
+
+<p>&mdash;Cela tient sans doute, dit-il, à l'éducation,
+à des principes religieux, à un
+sentiment inné qui subsiste alors même
+que...</p>
+
+<p>Ce n'était point ainsi qu'il fallait répondre,
+car Félicie, haussant les épaules et mettant
+les poings sur ses hanches polies, l'interrompit
+vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es naïf, toi... C'est qu'elles sont
+mal faites... l'éducation! la religion!... Ça
+me fait bouillir, d'entendre des choses
+pareilles... Est-ce que j'ai été plus mal
+élevée que les autres? Est-ce que j'ai moins
+de religion qu'elles?... Dis donc, Robert,
+combien en as-tu vu de femmes bien faites?
+Compte un peu sur tes doigts... Oui, il y
+en a des tas de femmes qui ne montrent
+ni leurs épaules, ni rien! Tiens, Fagette,
+elle ne se montre pas même aux femmes:
+pendant qu'elle passe une chemise blanche,
+elle tient la vieille entre ses dents. Bien sûr,
+que j'en ferais autant, si j'étais bâtie
+comme elle!</p>
+
+<p>Elle se tut, s'apaisa et, tranquille dans
+son orgueil, elle coula lentement la paume
+de ses mains sur ses flancs, sur ses reins,
+et dit fièrement:</p>
+
+<p>&mdash;Et ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il
+n'y en a pas trop.</p>
+
+<p>Elle savait ce que l'élégante minceur de
+ses formes donnait de grâce à sa beauté.</p>
+
+<p>Maintenant sa tête renversée baignait
+dans la chevelure blonde qui coulait de
+toutes parts; son corps gracile, un peu
+soulevé par un oreiller glissé sous les reins,
+était étendu sans mouvement; une jambe
+allongée au bord du lit brillait et le pied
+aigu la terminait en pointe d'épée. La clarté
+du grand feu allumé dans la cheminée dorait
+cette chair, faisait palpiter des lumières et
+des ombres sur ce corps inerte, le revêtait
+de splendeur et de mystère, tandis que les
+vêtements et le linge, couchés sur les meubles,
+sur le tapis, attendaient comme un
+troupeau docile.</p>
+
+<p>Elle se souleva sur son coude, et, la joue
+dans la main:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu es bien le premier. Je ne te
+mens pas: les autres, ça n'existe pas.</p>
+
+<p>Il n'était pas jaloux du passé et ne craignait
+pas les comparaisons, il la questionna.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, les autres?...</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, il n'y en a que deux: mon
+professeur, et, naturellement, celui-là ne
+compte pas, et puis celui que je t'ai dit, un
+homme sérieux, que ma mère m'avait donné.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Je te jure.</p>
+
+<p>&mdash;Et Chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Lui? Ah! non, par exemple!... Tu ne
+voudrais pas!</p>
+
+<p>&mdash;Et l'homme sérieux, que ta mère
+t'avait donné, il ne compte pas non plus?</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assure qu'avec toi, je suis une
+autre femme. Ah! bien vrai! tu es le premier
+qui m'ait eue... C'est drôle, tout de
+même. Dès que je t'ai vu, je t'ai voulu.
+Tout de suite, j'ai eu envie de toi. J'avais
+deviné. A quoi? Je serais bien embarrassée
+de le dire... Oh! je n'ai pas réfléchi!... Avec
+tes manières correctes, sèches, froides, ton
+air de petit loup bichonné, tu m'as plu,
+voila!... Maintenant, je ne pourrais pas me
+passer de toi. Oh! non, je ne le pourrais
+pas.</p>
+
+<p>Il l'assura qu'en la possédant il avait eu
+de délicieuses surprises et il lui dit des
+choses caressantes et jolies, qui toutes avaient
+été dites avant lui.</p>
+
+<p>Elle lui prit la tête dans ses mains:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai que tu as des dents de loup.
+Je crois que c'est tes dents, qui, le premier
+jour, m'avaient donné envie de toi. Mords-moi.</p>
+
+<p>Il la pressa contre lui et sentit ce corps
+souple et ferme répondre à son étreinte.
+Tout à coup elle se dégagea:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu n'entends pas crier le
+sable?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute: j'entends un bruit de pas dans
+l'allée.</p>
+
+<p>Assise, repliée sur elle-même, elle tendait
+l'oreille.</p>
+
+<p>Il était déçu, agacé, irrité, et peut-être
+un peu blessé dans son amour-propre.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui te prend? C'est stupide.
+Elle lui cria très sec:</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi donc!</p>
+
+<p>Elle épiait un bruit léger et proche comme
+de branches cassées.</p>
+
+<p>Tout à coup elle sauta du lit avec une
+telle vivacité d'instinct et un mouvement si
+rapide de jeune animal que Ligny, bien
+qu'il fût peu littéraire, songea à la chatte
+métamorphosée en femme.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es folle! où vas-tu?</p>
+
+<p>Elle souleva un bord du rideau, essuya la
+buée sur un coin de vitre et regarda par la
+fenêtre. Elle ne vit rien que la nuit. Tout
+bruit avait cessé.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Ligny, rencogné dans
+la ruelle, maussade, grognait:</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras, mais, si tu attrapes
+un rhume, tant pis pour toi!</p>
+
+<p>Elle se recoula dans le lit. D'abord il lui
+garda un peu rancune; mais elle l'enveloppa
+d'une fraîcheur délicieuse.</p>
+
+<p>Et quand ils revinrent à eux, ils furent
+étonnés de voir à la montre qu'il était sept
+heures.</p>
+
+<p>Il alluma la lampe, une lampe à pétrole
+en forme de colonne, avec une ampoule de
+cristal, dans laquelle la mèche s'enroulait
+comme un ténia. Elle se rhabilla très vite. Ils
+avaient un étage à descendre par un escalier
+de bois étroit et noir. Il passa le premier, la
+lampe à la main, et s'arrêta dans le couloir.</p>
+
+<p>&mdash;Sors, ma chérie, avant que j'éteigne.</p>
+
+<p>Elle ouvrit la porte, et, aussitôt, elle recula
+en poussant un grand cri. Elle venait de voir
+Chevalier sur le perron, les bras étendus,
+long, noir, dressé comme une croix. Il tenait
+un revolver à la main. L'arme ne brillait
+pas. Pourtant elle la vit très distinctement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a? demanda Ligny
+qui baissait la mèche de la lampe.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, et n'approchez pas! cria Chevalier
+d'une voix forte. Je vous défends d'être
+l'un à l'autre. C'est ma dernière volonté.
+Adieu, Félicie.</p>
+
+<p>Et il mit dans sa bouche le canon du
+revolver.</p>
+
+<p>Blottie au mur du couloir, elle ferma les
+yeux... Quand elle les rouvrit, Chevalier
+était couché sur le côté en travers de la
+porte. Il avait les paupières grandes ouvertes,
+l'air de regarder et de rire. Un filet de sang
+coulait de sa bouche sur la dalle du perron.
+Un tremblement convulsif agitait son bras.
+Puis il ne bougea plus. Replié sur lui-même,
+il avait l'air plus petit qu'avant.</p>
+
+<p>Au coup de revolver, Ligny était accouru.
+Il souleva le corps dans la nuit noire. Et,
+tout de suite, le reposant doucement sur la
+dalle, il frotta des allumettes que le vent
+soufflait aussitôt. Enfin, dans une lueur, il
+vit que la balle avait emporté un morceau
+du crâne et que les méninges étaient mises
+à découvert sur une surface grande comme
+le creux de la main, grise et sanguinolente,
+très irrégulière, et dont les contours lui rappelèrent
+l'Afrique telle qu'elle est figurée
+dans les atlas. Et il fut pris devant ce mort
+d'un respect subit. Il le tira par les aisselles
+avec des précautions minutieuses jusque dans
+l'antichambre. Là, il l'abandonna et courut
+par la maison, cherchant et appelant Félicie.</p>
+
+<p>Il la trouva dans la chambre à coucher qui,
+la tête sous les draps du lit défait, criait:
+«Maman! maman!» et récitait des prières.</p>
+
+<p>&mdash;Ne reste pas là, Félicie.</p>
+
+<p>Elle descendit avec lui l'escalier. Mais dans
+le corridor:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien qu'on ne peut pas passer.
+Il la fit sortir par la porte de la cuisine.</p>
+
+
+
+
+<h2>VII</h2>
+
+
+<p>Demeuré seul dans la maison silencieuse,
+Robert de Ligny ralluma la lampe. Il commençait
+à entendre des voix graves, et même
+un peu solennelles, qui parlaient au dedans
+de lui. Formé dès l'enfance aux règles de la
+responsabilité morale, il éprouvait un regret
+douloureux, qui ressemblait à un remords.
+Songeant qu'il avait causé la mort de cet
+homme, bien que c'eût été sans le vouloir et
+sans le savoir, il ne se sentait pas tout à fait
+innocent. Des lambeaux d'enseignement philosophique
+et religieux revenaient troubler sa
+conscience. Des phrases de moralistes et de
+sermonnaires, apprises au collège et tombées
+tout au fond de sa mémoire, lui remontaient
+subitement à la pensée. Ses voix intérieures
+les lui récitaient. Elles disaient, d'après quelque
+vieil orateur sacré: «En se livrant aux
+désordres les moins coupables dans l'opinion
+du monde, on s'expose à commettre les actes
+les plus condamnables... Nous voyons par
+d'effroyables exemples que la volupté conduit
+au crime.» Ces maximes, sur lesquelles il
+n'avait jamais réfléchi, prenaient pour lui,
+tout à coup, un sens précis et rigoureux. Il y
+songea sérieusement. Mais, parce qu'il n'avait
+pas l'esprit profondément religieux et qu'il
+n'était pas capable de nourrir des scrupules
+exagérés, il n'en conçut qu'une édification
+médiocre, et sans cesse décroissante. Bientôt,
+il les jugea importunes et sans application
+possible à sa situation. «En se livrant aux
+désordres les moins coupables dans l'opinion
+du monde... Nous voyons par d'effroyables
+exemples...» Ces phrases, qui tout à l'heure
+retentissaient dans son âme comme un grondement
+de tonnerre, il les percevait maintenant
+dans les nasillements et les grasseyements
+des professeurs et des prêtres qui
+les lui avaient apprises et il les trouvait un
+peu ridicules. Par une naturelle association
+d'idées il se rappela un passage d'une vieille
+histoire romaine, qu'il avait lu, en seconde,
+pendant une étude, et qui l'avait frappé,
+quelques lignes sur une dame convaincue
+d'adultère et accusée d'avoir mis le feu à Rome.
+«Tant il est vrai, disait l'historien, qu'une
+personne qui trahit la pudeur est capable de
+tous les crimes.» A ce souvenir, il sourit intérieurement
+et pensa que les moralistes avaient
+tout de même de drôles d'idées sur la vie.</p>
+
+<p>La mèche, qui charbonnait, éclairait mal.
+Il ne parvenait pas à la moucher et elle
+répandait une infecte odeur de pétrole. Songeant
+à l'auteur de la phrase sur la dame
+romaine, il se disait:</p>
+
+<p>«Vrai! Celui-là, il en avait une couche!...»</p>
+
+<p>Il était rassuré sur son innocence. Ses
+légers remords s'étaient entièrement dissipés,
+et il ne concevait pas qu'il eût pu se croire
+un moment responsable de la mort de Chevalier.
+Toutefois cette affaire l'ennuyait...</p>
+
+<p>Subitement il pensa:</p>
+
+<p>&mdash;S'il vivait encore!</p>
+
+<p>Tout à l'heure, l'espace d'une seconde, à
+la lueur d'une allumette soufflée aussitôt
+qu'éprise, il avait vu le crâne troué du comédien.
+Mais s'il avait mal vu? S'il avait
+pris pour un ravage de la cervelle et du crâne
+une déchirure de la peau? Garde-t-on le jugement
+dans ces premiers moments de surprise
+et d'horreur? Une blessure peut être hideuse
+sans être mortelle, ni même très grave. Il lui
+avait bien paru que cet homme était mort.
+Mais était-il médecin pour en juger sûrement?</p>
+
+<p>Il s'impatienta après la mèche qui charbonnait
+encore et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Cette lampe empoisonne.</p>
+
+<p>Puis se rappelant une manière de dire
+habituelle au docteur Socrate et dont il
+ignorait l'origine, il la répéta mentalement:</p>
+
+<p>&mdash;Cette lampe pue comme trente-six mille
+charretées de diables.</p>
+
+<p>Les exemples lui revinrent à l'esprit de
+plusieurs suicides manqués. Il se rappela
+avoir lu dans un journal qu'un mari, après
+avoir tué sa femme, s'était tiré, comme Chevalier,
+un coup de revolver dans la bouche
+et n'avait réussi qu'à se fracasser la mâchoire;
+il se rappela qu'à son cercle, après
+un scandale de jeu, un sportsman connu,
+ayant voulu se brûler la cervelle, s'était fait
+sauter l'oreille. Ces exemples s'appliquaient
+au cas de Chevalier avec une exactitude
+frappante.</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'était pas mort?...</p>
+
+<p>Il désirait, espérait contre toute évidence,
+que ce malheureux respirât encore et pût
+être sauvé. Il songeait à chercher des linges
+et à faire les premiers pansements. Pour
+examiner de nouveau l'homme étendu dans
+l'antichambre, il souleva trop brusquement
+la lampe encore mal allumée et l'éteignit.</p>
+
+<p>Alors, surpris par les ténèbres subites, il
+perdit patience et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;La rosse!</p>
+
+<p>En la rallumant, il se flattait de l'idée
+que Chevalier, porté à l'hôpital, reprendrait
+connaissance, vivrait. Et le voyant déjà
+debout, juché sur ses longues jambes, criant,
+toussant, ricanant, il désirait moins ardemment
+cette guérison, il commençait même à
+ne plus la souhaiter, à la trouver importune
+et désobligeante. Il se demandait avec inquiétude,
+dans un véritable malaise:</p>
+
+<p>&mdash;Que reviendrait-il faire en ce monde,
+le sombre cabot? Rentrerait-il à l'Odéon?
+Promènerait-il dans les couloirs sa grande
+cicatrice? Faudrait-il le voir rôder encore
+autour de Félicie?</p>
+
+<p>Il approcha du corps la lampe allumée et
+reconnut la plaie livide et sanguinolente
+dont les contours irréguliers lui rappelaient
+l'Afrique de ses cartes d'écolier.</p>
+
+<p>Visiblement la mort avait été instantanée,
+et il ne comprenait pas comment il avait pu
+en douter un moment.</p>
+
+<p>Il sortit de la maison et se mit à marcher
+à grands pas dans le jardin. L'image de la
+blessure flottait devant ses yeux comme
+l'impression d'une lumière trop vive. Elle
+allait et grandissait; elle formait dans la
+nuit sur le ciel noir un continent pâle d'où
+il voyait jaillir éperdus des négrillons armés
+de flèches.</p>
+
+<p>Il jugea que la première chose à faire était
+d'appeler madame Simonneau, qui demeurait
+tout près, sur le boulevard Bineau,
+dans la maison du café. Il ferma soigneusement
+la porte de la grille et alla chercher
+la femme de ménage. Sur le boulevard il
+retrouva le calme de l'esprit et des sens. Il
+s'accommoda de l'événement. Il acceptait le
+fait accompli, mais il chicanait la destinée
+sur les circonstances. Puisqu'il fallait un
+mort, il consentait à ce qu'il y en eût un,
+mais il en aurait préféré un autre. Il éprouvait
+à l'égard de celui-ci un sentiment de
+dégoût et de répulsion. Il se disait vaguement:</p>
+
+<p>&mdash;J'admets un suicide. Mais à quoi bon
+un suicide ridicule et déclamatoire? Cet
+homme ne pouvait-il se tuer chez lui? Ne
+pouvait-il, si sa résolution était inébranlable,
+l'exécuter avec une vraie fierté, d'une façon
+discrète? C'est ainsi qu'à sa place eût agi un
+galant homme. On aurait plaint et respecté
+sa mémoire.</p>
+
+<p>Il se rappela mot pour mot les paroles
+que, dans la chambre à coucher, une heure
+avant le drame, il avait échangées avec
+Félicie. Il lui avait demandé si elle n'avait
+pas été un peu avec Chevalier. Il le lui avait
+demandé, non pour le savoir, car il n'en
+doutait guère, mais pour montrer qu'il le
+savait. Et elle lui avait répondu, indignée:
+«Lui! Ah! non, par exemple... Tu ne
+voudrais pas!...»</p>
+
+<p>Il ne la blâmait pas d'avoir menti. Toutes
+les femmes mentent. Il goûtait plutôt la
+jolie désinvolture avec laquelle elle avait jeté
+ce garçon hors de son passé. Mais il lui en
+voulait de s'être donnée à un bas cabot. Sa
+délicatesse en était blessée. Chevalier lui
+gâtait Félicie. Pourquoi prenait-elle des
+amants de cette espèce? Elle manquait donc
+de goût? Elle ne choisissait donc pas? Elle
+faisait donc comme les filles? Elle n'avait
+donc pas le sens d'une certaine propreté qui
+avertit les femmes de ce qu'elles peuvent
+faire et de ce qu'elles ne peuvent pas faire?
+Elle ne savait donc pas se tenir? Eh bien!
+voilà ce qui arrive quand on n'a pas de
+tenue! Il la chargea du malheur advenu et
+fut soulagé d'un grand poids.</p>
+
+<p>Madame Simonneau n'était pas chez elle. Il
+la demanda aux garçons du café, aux garçons
+de l'épicier, aux filles de la blanchisseuse,
+aux gardiens de la paix, au facteur.
+Enfin, sur l'indication d'une voisine, il la
+trouva qui mettait des cataplasmes à une
+vieille dame, car elle était garde-malade.
+Son visage était pourpre et elle puait l'eau-de-vie.
+Il l'envoya veiller le mort. Il lui
+recommanda de le recouvrir d'un drap et de
+se tenir à la disposition du commissaire et
+du médecin qui viendraient pour les constatations.
+Elle répondit, un peu blessée, qu'elle
+savait, Dieu merci, ce qu'elle avait à faire.
+Elle le savait, en effet. Madame Simonneau
+était née dans une société soumise aux autorités
+constituées et qui respecte les morts.
+Mais lorsque ayant interrogé M. de Ligny, elle
+apprit qu'il avait traîné le corps dans l'antichambre,
+elle ne put lui cacher que cette
+façon d'agir était imprudente et l'exposait à
+des désagréments.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne deviez pas, lui dit-elle. Quand
+une personne s'est détruite, il ne faut
+jamais y toucher avant que la police arrive.</p>
+
+<p>Ligny alla ensuite avertir le commissaire.
+La première émotion passée, il n'éprouvait
+aucune surprise, sans doute parce que les
+événements qui, de loin, eussent semblé
+étranges, quand ils sont accomplis près de
+nous, paraissent naturels, comme ils le sont
+en effet, se développent d'une façon commune,
+se décomposent en une succession de
+petits faits et vont se perdre dans la banalité
+courante de la vie. Il était distrait de la
+mort violente d'un malheureux par les
+circonstances mêmes de cette mort, par la
+part qu'il y avait et l'occupation qu'elle lui
+donnait. En se rendant chez le commissaire,
+il se sentait aussi tranquille et libre d'esprit
+que lorsqu'il allait au ministère pour y déchiffrer
+des dépêches.</p>
+
+<p>A neuf heures du soir, le commissaire de
+police pénétra dans le jardin avec son secrétaire
+et un agent de police. Le médecin de
+la ville, M. Hibry, arriva au même moment.
+Déjà, par l'industrie de madame Simonneau,
+toujours intéressée aux fournitures, la maison
+exhalait une violente odeur de phénol
+et brillait de bougies allumées. Et madame
+Simonneau s'agitait dans un pressant désir
+de procurer au mort un crucifix et un rameau
+de buis bénit. A la clarté d'une bougie,
+le médecin examina le cadavre.</p>
+
+<p>C'était un gros homme, au teint rouge et
+à la respiration forte, qui venait de dîner.</p>
+
+<p>&mdash;La balle, de gros calibre, dit-il, a pénétré
+par la voûte palatine, elle a traversé
+le cerveau, et elle est venue briser le pariétal
+gauche, emportant une partie de la substance
+cérébrale et faisant sauter un morceau
+du crâne. La mort a été instantanée.</p>
+
+<p>Il remit la bougie à madame Simonneau,
+et poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Des éclats du crâne ont été projetés à
+une certaine distance. On pourra les retrouver
+dans le jardin. Je conjecture que la balle
+était ronde. Une balle conique aurait causé
+moins de ravages.</p>
+
+<p>Cependant le commissaire, M. Josse-Arbrissel,
+grand et maigre, à longue moustache
+grise, ne semblait ni voir ni entendre.
+Un chien hurlait devant la grille.</p>
+
+<p>&mdash;La direction de la blessure, dit le médecin,
+ainsi que les doigts de la main droite
+encore repliés, prouvent surabondamment
+le suicide.</p>
+
+<p>Il alluma un cigare.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes suffisamment édifiés, dit
+le commissaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette, messieurs, de vous avoir
+dérangés, dit Robert de Ligny, et je vous
+remercie de la bonne grâce avec laquelle
+vous avez rempli votre office.</p>
+
+<p>Le secrétaire du commissariat et l'agent
+de police, conduits par madame Simonneau,
+montèrent le corps au premier étage.</p>
+
+<p>M. Josse-Arbrissel se mordait les ongles
+et regardait dans le vague.</p>
+
+<p>&mdash;Un drame de la jalousie, dit-il, rien
+de plus commun. Nous avons ici, à Neuilly,
+une moyenne constante de morts volontaires.
+Sur cent suicides, trente ont pour cause le
+jeu. Le reste est dû à des désespoirs d'amour,
+à la misère ou à des maladies incurables.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier? demanda le docteur Hibry,
+qui était amateur de spectacles, Chevalier?
+attendez donc, je l'ai vu... Je l'ai vu dans
+un bénéfice, aux Variétés. Parfaitement. Il
+récitait un monologue.</p>
+
+<p>Le chien hurlait devant la grille.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut s'imaginer, reprit le commissaire,
+les ravages que le pari mutuel
+exerce dans cette commune. Je n'exagère
+pas, trente pour cent au bas mot des suicides
+que je constate sont causés par le jeu.
+Tout le monde joue, ici. Autant de boutiques
+de coiffeurs, autant d'agences clandestines.
+Pas plus tard que la semaine dernière,
+un concierge de l'avenue du Roule a été
+trouvé pendu dans le Bois. Encore, les ouvriers,
+les domestiques, les petits employés
+qui jouent, ne sont pas réduits à se tuer.
+Ils changent de quartier, ils disparaissent.
+Mais un homme établi, un fonctionnaire que
+le jeu a ruiné, qui est accablé de dettes
+criardes, menacé de saisie et sous le coup
+de plaintes au parquet, il ne peut pas disparaître.
+Que voulez-vous qu'il devienne?</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis! s'écria le docteur. Il récita
+<i>le Duel dans la Savane</i>. On est un peu fatigué
+des monologues; mais celui-là est très
+drôle. Vous vous rappelez: «Voulez-vous
+vous battre à l'épée? Non, monsieur. Au
+pistolet? Non, monsieur. Au sabre, au couteau?
+Non, monsieur. Alors je vois ce que
+vous voulez. Vous n'êtes pas dégoûté. Vous
+voulez le duel dans la savane. J'y consens.
+Nous remplacerons la savane par une maison
+à cinq étages. Vous êtes autorisé à vous
+dissimuler dans le feuillage.» Chevalier
+disait très drôlement <i>le Duel dans la Savane</i>.
+Il m'a beaucoup amusé ce soir-là. Il est
+vrai que je suis bon public. J'adore le
+théâtre.</p>
+
+<p>Le commissaire de police n'entendait pas.
+Il suivait sa pensée.</p>
+
+<p>&mdash;On ne saura jamais ce que le pari
+mutuel dévore par année de fortunes et
+d'existences. Le jeu ne lâche jamais ses victimes;
+quand il leur a tout pris, il reste
+leur unique espérance. En effet, par quel
+autre moyen peut-on espérer?...</p>
+
+<p>Il s'arrêta de parler, tendit l'oreille au
+cri lointain d'un camelot, se jeta sur l'avenue
+à la poursuite de l'ombre fuyante et
+glapissante, l'appela, lui arracha un journal
+de courses qu'il déploya sous un bec de gaz
+pour y chercher des noms de chevaux, <i>Fleur-des-pois</i>,
+<i>la Châtelaine</i>, <i>Lucrèce</i>. Puis, l'œil
+hagard, les mains tremblantes, stupide,
+assommé, il laissa tomber la feuille: son
+cheval ne gagnait pas.</p>
+
+<p>Et le docteur Hibry, en l'observant de
+loin, songeait que, médecin des morts, il
+pourrait bien être appelé un jour à constater
+le suicide de son commissaire de police,
+et il se déterminait par avance à conclure
+autant que possible à la mort accidentelle.</p>
+
+<p>Tout à coup, saisissant son parapluie:</p>
+
+<p>&mdash;Je file. On m'a donné pour ce soir
+une place à l'Opéra-Comique. Ce serait dommage
+de la perdre.</p>
+
+
+<br />
+
+<p>Avant de quitter la maison, Ligny demanda
+à madame Simonneau:</p>
+
+<p>&mdash;Où l'avez-vous mis?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le lit, répondit madame Simonneau.
+C'était plus convenable.</p>
+
+<p>Il ne fit point d'objection, et, levant les
+yeux sur la façade de la maison, il vit aux
+fenêtres de la chambre à coucher, à travers
+les rideaux de mousseline, la lueur des deux
+bougies que la femme de ménage avait allumées
+sur la table de nuit.</p>
+
+<p>&mdash;On pourrait peut-être, dit-il, faire
+venir une religieuse pour le veiller.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, répondit madame Simonneau
+qui avait invité des voisines et commandé
+son vin et son fricot, c'est inutile:
+je le veillerai moi-même.</p>
+
+<p>Ligny n'insista pas.</p>
+
+<p>Le chien hurlait encore devant la grille.</p>
+
+<p>En regagnant à pied la barrière, il vit
+sur Paris une lueur rouge qui remplissait
+tout le ciel. Aux faîtes des cheminées, les
+tuyaux se dressaient, grotesques et noirs,
+devant cette brume ardente et semblaient
+regarder avec une familiarité ridicule l'embrasement
+mystérieux d'un monde. Les rares
+passants qu'il rencontra sur le boulevard
+allaient tranquillement, sans lever la tête.
+Bien qu'il sût que, dans les nuits des villes,
+souvent l'air humide reflète les lumières et
+se colore de cette lueur égale qui ne palpite
+pas, il s'imaginait voir le reflet d'un
+immense incendie. Il acceptait sans réflexion
+que Paris s'abîmât dans une conflagration
+prodigieuse; il trouvait naturel que la catastrophe
+intime à laquelle il était mêlé se
+confondît avec un désastre public et que
+cette nuit, enfin, fût pour tout un peuple,
+comme pour lui-même, une nuit sinistre.</p>
+
+<p>Ayant très faim, il prit une voiture à la
+barrière et se fit conduire à une taverne de
+la rue Royale. Dans la salle lumineuse et
+chaude, il ressentit une impression de bien-être.
+Après avoir fait son menu, il ouvrit
+un journal du soir et vit, dans le compte
+rendu des Chambres, que son ministre avait
+prononcé un discours. En parcourant ce discours,
+il étouffa un petit rire; il se rappelait
+certaines histoires, contées au quai d'Orsay.
+Le ministre des Affaires étrangères était
+amoureux de madame de Neuilles, cocotte
+vieillie, haussée par la rumeur publique à
+l'état d'aventurière et d'espionne. Il essayait,
+disait-on, sur elle les discours qu'il devait
+prononcer devant le Parlement. Ligny, qui
+avait été un peu l'amant, autrefois, de
+madame de Neuilles, se figurait l'homme
+d'État en chemise récitant à son amie cette
+déclaration: «Non certes, je ne méconnais
+pas les justes susceptibilités du sentiment
+national. Résolument pacifique, mais soucieux
+de l'honneur de la France, le gouvernement
+saura, etc.» Et cette vision le mettait
+en gaieté. Il tourna la page et lut: «Demain,
+à l'Odéon, première représentation (à ce
+théâtre) de: <i>La Nuit du 23 octobre 1812</i>, avec
+messieurs Durville, Maury, Romilly, Destrée,
+Vicar, Léon Clim, Valroche, Aman, Chevalier...</p>
+
+
+
+
+<h2>VIII</h2>
+
+
+<p>Le lendemain, à une heure, au foyer du
+théâtre, on répétait <i>la Grille</i> pour la première
+fois. Une lumière triste s'amortissait
+sur les pierres grises de la voûte, des tribunes
+et des colonnes. Dans la majesté
+maussade de cette pâle architecture, sous la
+statue de Racine, les acteurs principaux
+lisaient leurs rôles, qu'ils ne savaient pas
+encore, devant Pradel, directeur du théâtre,
+Romilly, directeur de la scène, et Constantin
+Marc, auteur de la pièce, assis tous trois
+sur un canapé de velours rouge, tandis
+que, d'une banquette reculée dans un
+entre-colonnement, s'exhalaient les haines
+attentives et les jalousies chuchotantes
+des actrices sacrifiées. L'amoureux, Paul
+Delage, déchiffrait péniblement une réplique:</p>
+
+<p>»&mdash;Je reconnais le château aux murs de
+brique, aux toits d'ardoise, le parc où j'ai
+si souvent enlacé, sur l'écorce des arbres,
+son chiffre et le mien, l'étang dont les eaux
+endormies...</p>
+
+<p>Fagette reprenait:</p>
+
+<p>»&mdash;Craignez, Aimeri, que le château ne
+vous reconnaisse pas, que le parc ait oublié
+votre nom, que l'étang murmure: «Quel
+est cet étranger?»</p>
+
+<p>Mais elle était enrhumée et lisait sur une
+copie pleine de fautes.</p>
+
+<p>&mdash;Ne restez pas là, Fagette: c'est le pavillon
+rustique, dit Romilly.</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous que je le sache?</p>
+
+<p>&mdash;On a mis une chaise.</p>
+
+<p>»&mdash;... Que l'étang murmure: «Quel est
+cet étranger?»</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Nanteuil, à vous... Où est
+donc Nanteuil?... Nanteuil!</p>
+
+<p>Nanteuil parut, emmitouflée dans ses
+fourrures, son petit sac et son rôle à la
+main, blanche comme un linge, les yeux
+battus, les jambes molles. Elle avait passé
+une nuit pleine d'épouvantes. Tout éveillée,
+elle avait vu le mort entrer dans sa chambre.</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Par où est-ce que j'entre?</p>
+
+<p>&mdash;Par la droite.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon.</p>
+
+<p>Et elle lut:</p>
+
+<p>»&mdash;Mon cousin, je me suis éveillée toute
+joyeuse ce matin. Je n'en sais pas la cause.
+Pourriez-vous me la dire?</p>
+
+<p>Delage lut sa réplique;</p>
+
+<p>»&mdash;C'est peut-être, Cécile, par une permission
+spéciale de la Providence ou de la
+destinée. Le Dieu qui vous aime vous laisse
+le sourire à l'heure des larmes et des grincements
+de dents.</p>
+
+<p>&mdash;Nanteuil, tu passes, ma mignonne, dit
+Romilly. Delage, efface-toi un peu pour la
+laisser passer.</p>
+
+<p>Nanteuil passa:</p>
+
+<p>»&mdash;Des jours terribles, dites-vous, Aimeri?
+Nos jours sont ce que nous les faisons. Ils
+ne sont terribles que pour les méchants.</p>
+
+<p>Romilly interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Delage, efface-toi un peu, fais attention
+de ne pas la cacher aux spectateurs...
+Reprends, Nanteuil.</p>
+
+<p>Nanteuil reprit:</p>
+
+<p>»&mdash;Des jours terribles, dites-vous, Aimeri?
+Nos jours sont ce que nous les faisons. Ils
+ne sont terribles que pour les méchants.</p>
+
+<p>Constantin Marc ne reconnaissait plus son
+œuvre, n'entendait plus même le son de ses
+phrases bien-aimées, qu'il s'était répétées
+tant de fois à lui-même dans ses bois du
+Vivarais. Étonné, stupide, il se taisait.</p>
+
+<p>Nanteuil passa gentiment et se remit à
+lire:</p>
+
+<p>»&mdash;Vous me jugerez peut-être bien folle,
+Aimeri; dans le couvent où j'ai été élevée,
+j'ai souvent envié le sort des victimes.</p>
+
+<p>Delage donna sa réplique; mais il sauta
+un feuillet de la copie:</p>
+
+<p>»&mdash;Le temps est superbe. Déjà les invités
+vont et viennent dans le jardin.</p>
+
+<p>Il fallut tout reprendre:</p>
+
+<p>»&mdash;Des jours terribles, dites-vous,
+Aimeri...</p>
+
+<p>Et ils allaient, sans s'inquiéter de comprendre,
+mais attentifs à régler leurs mouvements,
+comme s'ils étudiaient des figures
+de danse.</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'intérêt de la pièce, il faudra
+faire des coupures, dit Pradel à l'auteur
+consterné.</p>
+
+<p>Et Delage poursuivait:</p>
+
+<p>»&mdash;Ne m'accusez point, Cécile: j'eus
+pour vous une amitié d'enfance, une de ces
+amitiés fraternelles, qui donnent à l'amour
+qu'elles font naître l'apparence inquiétante
+de l'inceste.</p>
+
+<p>&mdash;L'inceste! s'écria Pradel. Vous ne pouvez
+pas laisser l'inceste, monsieur Constantin
+Marc. Le public a des susceptibilités que
+vous ne soupçonnez, pas. Et puis, il faut
+intervertir l'ordre des deux répliques qui
+viennent ensuite. L'optique de la scène
+l'exige.</p>
+
+<p>La répétition fut interrompue. Romilly,
+avisant Durville qui, dans une embrasure,
+contait des histoires joyeuses:</p>
+
+<p>&mdash;Durville, vous pouvez vous en aller.
+On ne répétera pas le «deux» aujourd'hui.</p>
+
+<p>Avant de se retirer, le vieux comédien
+alla serrer la main à Nanteuil. Jugeant
+opportun de lui apporter l'expression de sa
+douloureuse sympathie, il se fit des yeux
+noyés, comme eût fait à sa place tout porteur
+de condoléances. Mais il se les fit bien.
+Ses prunelles nageaient dans leurs orbites,
+pareilles à la lune dans les nuées. Les coins
+abattus de ses lèvres tombaient dans deux
+plis profonds qui les prolongeaient jusqu'au
+bas du menton. Il avait l'air vraiment
+affligé.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre mignonne, soupira-t-il, je
+te plains, va!... De voir un être pour lequel
+on a éprouvé un... sentiment... avec lequel
+on a... vécu dans l'intimité... de le voir
+emporté par un coup... tragique, c'est rude...
+c'est terrible!...</p>
+
+<p>Et il lui tendait ses mains compatissantes.</p>
+
+<p>Nanteuil, énervée, serrant dans ses poings
+son petit mouchoir et son manuscrit, lui
+tourna le dos et siffla entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Vieil idiot!</p>
+
+<p>Fagette la prit par la taille, la mena doucement
+à l'écart au pied de la statue de
+Racine et lui souffla dans l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chérie, écoute-moi! Il faut absolument
+étouffer cette affaire-là. On ne parle
+pas d'autre chose. Si tu laisses dire le
+monde, on fera de toi la veuve Chevalier
+pour la vie.</p>
+
+<p>Et, comme elle avait du style, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je te connais, je suis ta meilleure
+amie. Je sais ce que tu vaux. Mais prends
+garde, Félicie: les femmes ont le prix
+qu'elles se donnent.</p>
+
+<p>Tous les traits de Fagette portèrent. Nanteuil,
+les joues en feu, retint ses larmes.
+Trop jeune pour posséder ou même souhaiter
+la prudence qui vient aux comédiennes célèbres
+quand elles sont en âge de passer
+femmes du monde, elle était pleine d'amour-propre,
+et, depuis qu'elle aimait, elle avait
+envie d'effacer de son passé toute inélégance;
+elle sentait que Chevalier, en se suicidant
+pour elle, avait agi publiquement à son
+égard avec une familiarité qui la rendait
+ridicule. Ne sachant pas encore que tout
+s'oublie et se perd au cours rapide des
+heures, que toutes nos actions coulent
+comme l'eau des fleuves entre des rivages
+sans mémoire, elle songeait, irritée et triste,
+aux pieds de Jean Racine, qui entendait ses
+douleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde-la donc, dit madame Marie-Laure
+au jeune Delage. Elle a envie de
+pleurer. Je la comprends. Un homme s'est
+tué pour moi. J'en ai été très ennuyée. C'était
+un comte.</p>
+
+<p>&mdash;Reprenons, dit Pradel... Mademoiselle
+Nanteuil, allons! donnez votre réplique.</p>
+
+<p>Et Nanteuil:</p>
+
+<p>»&mdash;Mon cousin, je me suis éveillée toute
+joyeuse ce matin...</p>
+
+<p>Soudain, madame Doulce parut. Grande
+et douloureuse, elle laissa tomber ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Une bien triste nouvelle. Le curé lui
+refuse l'entrée de son église.</p>
+
+<p>Chevalier n'ayant plus de parents, hors
+une sœur ouvrière à Pantin, madame Doulce
+s'était chargée de commander l'enterrement,
+aux frais des comédiens.</p>
+
+<p>On l'entourait. Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;L'Église le repousse comme un maudit.
+C'est affreux!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda Romilly.</p>
+
+<p>Madame Doulce répondit très bas et comme
+à regret:</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il s'est suicidé.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut arranger ça, dit Pradel.</p>
+
+<p>Romilly montra de l'empressement.</p>
+
+<p>&mdash;Le curé me connaît, dit-il; c'est un
+brave homme. Je vais donner un coup de
+pied jusqu'à Saint-Étienne-du-Mont et je
+serais bien surpris si...</p>
+
+<p>Madame Doulce secoua tristement la tête;</p>
+
+<p>&mdash;Tout est inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant que nous ayons un
+service religieux, dit Romilly, avec l'autorité
+d'un directeur de la scène.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, dit madame Doulce.</p>
+
+<p>Madame Marie-Laure, agitée, pensait qu'on
+pouvait forcer les prêtres à dire une messe.</p>
+
+<p>&mdash;Restons calmes, dit Pradel, en caressant
+sa barbe vénérable. Sous Louis XVIII,
+le peuple enfonça les portes de Saint-Roch,
+fermées au cercueil de mademoiselle Raucourt.
+Les temps et les circonstances sont
+autres. Usons de moyens plus doux.</p>
+
+<p>Constantin Marc, voyant, plein de regrets,
+sa pièce abandonnée, s'était approché, lui
+aussi, de madame Doulce; il lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi voulez-vous que Chevalier soit
+béni par l'Église? Pour ma part, je suis catholique.
+Chez moi, ce n'est pas une foi,
+c'est un système, et je considère comme un
+devoir de participer à toutes les pratiques
+extérieures du culte. Je suis pour toutes les
+autorités, pour le juge, pour le soldat, pour
+le prêtre. Je ne puis donc être suspect de
+favoriser les enterrements civils. Mais je ne
+comprends guère que vous vous obstiniez à
+offrir au curé de Saint-Étienne-du-Mont un
+mort qu'il repousse. Pourquoi voulez-vous
+donc que ce malheureux Chevalier aille à
+l'église?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? répondit madame Doulce.
+Pour le salut de son âme et parce que c'est
+plus convenable.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui serait convenable, répliqua
+Constantin Marc, ce serait d'obéir aux lois
+de l'Église, qui excommunie les suicidés.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Constantin Marc, avez-vous
+lu <i>les Soirées de Neuilly</i>? demanda Pradel qui
+était grand bouquineur et liseur. Vous n'avez
+pas lu <i>les Soirées de Neuilly</i>, par M. de
+Fongeray? Vous avez eu tort. C'est un livre
+curieux, qu'on trouve parfois encore sur les
+quais. Il est orné d'une lithographie d'Henry
+Monnier représentant, je ne sais pourquoi,
+Stendhal en caricature. Fongeray est le pseudonyme
+de deux libéraux de la Restauration,
+Dittmer et Cavé. Cet ouvrage se compose de
+comédies et de drames qui ne peuvent être
+joués, mais qui contiennent des scènes de
+mœurs fort intéressantes. Vous y verrez
+comment, sous le règne de Charles X, un
+vicaire d'une des églises de Paris, l'abbé
+Mouchaud, refusa d'enterrer une dame
+pieuse et voulut à toute force enterrer un
+athée. Madame d'Hautefeuille était pieuse,
+mais elle possédait des biens nationaux. Elle
+mourut administrée par un prêtre janséniste.
+C'est pourquoi après sa mort elle ne fut pas
+reçue par l'abbé Mouchaud dans l'église où
+elle avait passé sa vie. En même temps que
+madame d'Hautefeuille, sur la même paroisse,
+un gros banquier, monsieur Dubourg, se laissa
+mourir. Par son testament, il avait ordonné
+qu'on le portât directement au cimetière.
+«C'est un catholique, pensa l'abbé Mouchaud,
+il nous appartient.» Aussitôt il fit
+un paquet de son étole et de son surplis,
+courut chez le mort, lui donna l'extrême-onction
+et l'amena dans son église.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! répondit Constantin Marc, ce
+vicaire était un excellent politique. Les
+athées ne sont pas pour l'Église des ennemis
+redoutables. Ce ne sont pas des adversaires.
+Ils ne peuvent élever une Église contre elle,
+et ils n'y songent pas. Il y a eu de tout
+temps des athées parmi les chefs et les
+princes de l'Église, et plusieurs d'entre eux
+ont rendu à la papauté d'éclatants services.
+Au contraire, quiconque ne se soumet pas
+strictement à la discipline ecclésiastique et
+rompt sur un point avec la tradition, quiconque
+oppose une foi à la foi, une opinion,
+une pratique à l'opinion reçue et à la pratique
+commune, est une cause de désordre,
+une menace de péril, et doit être extirpé. Le
+vicaire Mouchaud l'avait compris. Il fallait
+en faire un évêque et un cardinal.</p>
+
+<p>Madame Doulce avait eu l'art de ne pas
+tout dire à la fois; elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me suis pas laissé abattre par la
+résistance de monsieur le curé. J'ai prié, j'ai
+supplié. Et il m'a répondu: «Nous sommes
+respectueusement soumis à l'ordinaire. Allez
+à l'archevêché. Je ferai ce que Monseigneur
+m'ordonnera.» Il ne me reste plus qu'à suivre
+ce conseil. Je cours à l'archevêché.</p>
+
+<p>&mdash;Travaillons, dit Pradel.</p>
+
+<p>Romilly appela Nanteuil:</p>
+
+<p>&mdash;Nanteuil, allons, Nanteuil, reprends
+toute ta scène.</p>
+
+<p>Et Nanteuil reprit:</p>
+
+<p>»&mdash;Mon cousin, je me suis éveillée toute
+joyeuse ce matin...</p>
+
+
+
+
+<h2>IX</h2>
+
+
+<p>Ce qui rendait difficiles les négociations du
+Théâtre avec l'Église, c'était l'éclat donné par
+les journaux au suicide du boulevard de Villiers.
+Les reporters en avaient publié toutes les
+circonstances, et, comme le disait M. l'abbé
+Mirabelle, second vicaire de l'archevêque, au
+point où en étaient les choses, ouvrir à Chevalier
+les portes de sa paroisse, c'était publier le
+droit des excommuniés aux prières de l'Église.</p>
+
+<p>D'ailleurs M. Mirabelle qui se montra,
+dans cette affaire, plein de sagesse et de
+prudence, indiqua la voie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez bien, dit-il à madame
+Doulce, que ce n'est pas l'opinion des journaux
+qui peut nous toucher. Elle nous est
+absolument indifférente, et nous ne nous
+inquiétons en aucune matière de ce que
+cinquante feuilles publiques disent de ce
+malheureux jeune homme. Que les journalistes
+aient servi ou trahi la vérité, c'est
+leur affaire et non la mienne. J'ignore et
+veux ignorer ce qu'ils ont écrit. Mais le fait
+du suicide est notoire. Vous ne pouvez le
+contester. Il conviendrait maintenant d'examiner
+de près, avec les lumières de la
+science, les circonstances dans lesquelles ce
+fait a été accompli. Ne vous étonnez pas que
+j'invoque ainsi la science. Elle n'a pas de
+meilleure amie que la religion. Or la science
+médicale peut nous être ici d'un grand
+secours. Vous allez tout de suite le comprendre.
+L'Église ne retranche de son sein
+le suicidé qu'en tant que le suicide constitue
+un acte de désespoir. Les fous qui attentent à
+leur vie ne sont pas des désespérés, et
+l'Église ne leur refuse point ses prières:
+elle prie pour tous les malheureux. Ah! s'il
+pouvait être établi que ce pauvre enfant a
+agi sous l'influence d'une fièvre chaude ou
+d'une maladie mentale, si un médecin était
+à même de certifier que cet infortuné ne
+jouissait pas de sa raison lorsqu'il se détruisit
+de ses propres mains, le service religieux
+serait célébré sans obstacle.</p>
+
+<p>Ayant recueilli ces paroles de M. l'abbé
+Mirabelle, madame Doulce courut au théâtre.
+La répétition de <i>la Grille</i> était terminée.
+Elle trouva Pradel dans son cabinet avec
+deux jeunes actrices, qui lui demandaient
+l'une un engagement, l'autre un congé. Il
+refusait, conformément à son principe de ne
+jamais accueillir une demande qu'après
+l'avoir d'abord rejetée. Il donnait ainsi du
+prix aux moindres choses qu'il accordait. Ses
+yeux luisants et sa barbe de patriarche, ses
+façons à la fois amoureuses et paternelles
+le faisaient ressembler à Loth, tel qu'on le
+voit entre ses deux filles dans les estampes
+des vieux maîtres. Posée sur la table,
+une amphore de carton doré aidait à l'illusion.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas possible, disait-il à chacune;
+ce n'est vraiment pas possible, mon
+enfant... Enfin revenez demain.</p>
+
+<p>Après les avoir congédiées, il demanda,
+tout en signant des lettres:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame Doulce, quelles
+nouvelles?</p>
+
+<p>Constantin Marc, survenu avec Nanteuil,
+s'écria précipitamment:</p>
+
+<p>&mdash;Et mes décors? Monsieur Pradel!</p>
+
+<p>Puis il décrivit pour la vingtième fois
+le paysage sur lequel devait se lever la
+toile.</p>
+
+<p>&mdash;Au premier plan, un vieux parc. Les
+troncs des grands arbres, du côté du nord,
+sont verdis par la mousse. Il faut qu'on
+sente l'humidité de la terre.</p>
+
+<p>Et le directeur répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sûr qu'on fera tout ce qu'il sera
+possible de faire et que ce sera très convenable...
+Eh bien! madame Doulce, quelles
+nouvelles?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une lueur d'espérance, répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Au fond, dans une brume légère, dit
+l'auteur, les pierres grises et les toits d'ardoise
+fine de l'Abbaye-aux-Dames...</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. Asseyez-vous donc, madame
+Doulce, je suis à vous.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai reçu, à l'archevêché, le meilleur
+accueil, dit madame Doulce.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Pradel, il est nécessaire que
+les murs de l'Abbaye paraissent sourds, profonds
+et pourtant subtilisés par la brume
+du soir. Un ciel d'or pâle...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abbé Mirabelle, reprit
+madame Doulce, est un prêtre de la plus
+haute distinction...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Marc, vous tenez beaucoup à
+votre ciel d'or pâle? demanda le directeur.
+Continuez, madame Doulce, continuez, je
+vous écoute...</p>
+
+<p>&mdash;... Et, d'une politesse exquise. Il a fait
+une délicate allusion aux indiscrétions des
+journaux...</p>
+
+<p>A ce moment, M. Marchegeay, le régisseur,
+bondit dans le cabinet. Ses yeux verts
+étincelaient et ses moustaches rouges dansaient
+comme des flammes. Il parla avec
+volubilité:</p>
+
+<p>&mdash;Ça recommence!... Lydie, la petite
+figurante, pousse des cris de putois dans les
+escaliers. Elle dit que Delage a voulu la
+violer. C'est bien la dixième fois depuis un
+mois qu'elle nous recommence cette histoire-là.
+En voilà une scie!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tolérable dans une maison
+comme celle-ci, dit Pradel. Vous ficherez
+Delage à l'amende... Madame Doulce, continuez,
+je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abbé Mirabelle m'a expliqué
+avec une parfaite clarté que le suicide est
+un acte de désespoir.</p>
+
+<p>Mais Constantin Marc demanda avec
+intérêt à Pradel si Lydie, la petite figurante,
+était jolie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez vue, dans <i>la Nuit du
+23 octobre</i>, elle fait la femme du peuple
+qui, sur la plaine de Grenelle, achète des
+plaisirs à madame Ravaud.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que c'est une très belle
+fille, dit Constantin Marc.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondit Pradel. Mais
+elle serait une plus belle fille encore si
+elle n'avait pas les chevilles comme des
+poteaux.</p>
+
+<p>Constantin Marc, méditatif, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Et Delage l'a violée... Cet homme a le
+sens de l'amour. L'amour est un acte simple
+et primitif. C'est la lutte, c'est la haine. La
+violence y est nécessaire. L'amour par le
+consentement mutuel n'est qu'une fastidieuse
+corvée.</p>
+
+<p>Et il s'écria, très excité:</p>
+
+<p>&mdash;Delage est prodigieux!</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous emballez pas, dit Pradel. Cette
+petite Lydie aguiche mes acteurs dans sa loge,
+puis, tout à coup, elle crie qu'on la viole pour
+qu'on lui donne de l'argent... C'est son amant
+qui lui a appris le truc, et qui touche la galette...
+Vous disiez donc, madame Doulce...</p>
+
+<p>&mdash;Après une longue et intéressante conversation,
+reprit madame Doulce, monsieur
+l'abbé Mirabelle m'a fait entrevoir une solution
+favorable. Il m'a donné à entendre que,
+pour lever toutes les difficultés, il suffirait
+qu'un médecin attestât que Chevalier n'avait
+pas toute sa raison et n'était pas responsable
+de ses actes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, observa Pradel, Chevalier n'était
+pas fou. Il avait toute sa raison.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas à nous de le dire, répliqua
+madame Doulce. Et qu'en savons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Nanteuil, il n'avait pas toute
+sa raison.</p>
+
+<p>Pradel haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, c'est possible. La folie
+et la raison, c'est affaire d'appréciation...
+A qui pourrait-on bien demander un certificat?</p>
+
+<p>Madame Doulce et Pradel se rappelèrent
+successivement trois médecins; mais ils ne
+purent trouver l'adresse du premier; le
+second avait un mauvais caractère et l'on
+reconnut que le troisième était mort.</p>
+
+<p>Nanteuil dit qu'il fallait s'adresser au
+docteur Trublet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une idée! s'écria Pradel. Allons
+demander un certificat au docteur Socrate...
+Quel jour sommes-nous?... Vendredi. C'est
+son jour de consultation. Nous le trouverons
+chez lui.</p>
+
+
+<br />
+
+<p>Le docteur Trublet logeait dans une
+vieille maison, au plus haut de la rue de
+Seine. Pradel emmena Nanteuil, dans l'idée
+que Socrate ne refuserait rien à une jolie
+femme. Constantin Marc, qui ne pouvait
+vivre, à Paris, loin des comédiens, les
+accompagna. L'affaire Chevalier commençait
+à l'amuser. Il la trouvait comique, c'est-à-dire
+appartenant aux comédiens. Bien que
+l'heure de la consultation fût passée, le salon
+du docteur était encore plein de gens qui
+voulaient être guéris. Trublet les renvoya et
+reçut, dans son cabinet, les gens de théâtre.
+Il se tenait devant une table encombrée de
+livres et de papiers. Contre la fenêtre, un
+fauteuil articulé s'étalait, infirme et cynique.
+Le directeur de l'Odéon exposa l'objet de sa
+visite, et il conclut:</p>
+
+<p>&mdash;Le service de Chevalier ne sera célébré
+à l'église que si vous attestez que ce malheureux
+garçon ne jouissait pas de toute sa
+raison.</p>
+
+<p>Le docteur Trublet déclara que Chevalier
+pouvait bien se passer du service religieux.</p>
+
+<p>&mdash;Adrienne Lecouvreur, qui valait mieux
+que lui, s'en est passée. Mademoiselle Monime,
+après sa mort, n'eut point de messe
+et, comme vous savez, on lui refusa «l'honneur
+de pourrir dans un vilain cimetière,
+avec tous les gueux du quartier». Elle ne
+s'en trouva pas plus mal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'ignorez pas, docteur Socrate,
+répondit Pradel, que les comédiens sont les
+plus religieux des hommes. Mes pensionnaires
+seraient désolés s'ils ne pouvaient
+assister à la messe de leur camarade. Ils se
+sont déjà assuré le concours de plusieurs
+artistes lyriques et la musique sera très
+belle.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est une raison, dit Trublet. Je
+n'y contredis pas. Charles Monselet, qui
+était un homme d'esprit, songea, peu d'heures
+avant sa mort, à sa messe en musique.
+«Je connais beaucoup d'artistes de l'Opéra,
+dit-il, j'aurai un <i>Pie Jesu</i> aux truffes.»
+Mais, puisque l'archevêché n'autorise pas,
+cette fois, le concert spirituel, il conviendrait
+de le remettre à une autre occasion.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ce qui est de moi, répliqua le
+directeur, je n'ai aucune croyance religieuse.
+Mais je considère que l'Église et le Théâtre
+sont deux grandes puissances sociales et
+qu'il y a intérêt à ce qu'elles soient amies
+et alliées. Je ne manque jamais, pour ma
+part, une occasion de sceller l'alliance.
+Au prochain carême, je ferai lire par Durville
+un sermon de Bourdaloue. Je suis
+subventionné: je dois être concordataire.</p>
+
+<p>»Et puis, quoi qu'on en dise, le catholicisme
+est encore la forme la plus acceptable
+de l'indifférence religieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! objecta Constantin Marc, si
+vous voulez montrer de la déférence à
+l'Église, pourquoi lui poussez-vous, de force
+ou de ruse, un cercueil dont elle ne veut
+pas?</p>
+
+<p>Le docteur parla dans le même sentiment
+et finit par dire:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Pradel, ne vous occupez donc
+pas de cette affaire-là.</p>
+
+<p>Mais alors Nanteuil, les yeux ardents, la
+voix sifflante:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'il aille à l'église, docteur;
+signez ce qu'on vous demande, écrivez qu'il
+n'avait pas sa raison. Je vous en prie.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas que de la religion dans
+ce désir. Il s'y mêlait un sentiment intime
+et un fond obscur de vieilles croyances,
+ignorées d'elle-même. Elle espérait que,
+porté à l'église, aspergé d'eau bénite, Chevalier
+serait apaisé, deviendrait un bon mort
+et ne la tourmenterait plus. Elle craignait,
+au contraire, que, privé de bénédictions et
+de prières, il n'errât sans cesse autour d'elle,
+maudit et malfaisant. Et, plus simplement,
+dans sa peur de le revoir, elle voulait que les
+prêtres aussi prissent soin de l'enterrer, que
+tout le monde s'y mît, pour qu'il le fût
+davantage, autant qu'il était possible et tout
+à fait. Ses lèvres tremblaient; elle tordait ses
+mains jointes.</p>
+
+<p>Trublet, vieux connaisseur, la regardait
+avec intérêt. Il avait l'intelligence et le goût de
+la machine féminine. Celle-ci le ravissait. En
+l'observant, sa face camuse brillait de plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, mon enfant. Il y a toujours
+moyen de s'entendre avec l'Église. Ce
+que vous me demandez n'est pas dans mes
+attributions; je suis un médecin laïque.
+Mais nous avons aujourd'hui, Dieu merci!
+des médecins religieux qui envoient leurs
+malades aux eaux ecclésiastiques et dont la
+fonction spéciale est de constater les guérisons
+miraculeuses. J'en connais un qui
+loge dans le quartier; je vais vous donner
+son adresse. Allez le voir, l'évêché n'a rien
+à lui refuser. Il arrangera votre affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dit Pradel, vous avez donné
+vos soins à ce malheureux Chevalier. C'est
+à vous de délivrer un certificat.</p>
+
+<p>Romilly approuva:</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment, docteur. Vous êtes médecin
+du théâtre. Il faut laver son linge sale
+en famille.</p>
+
+<p>Et Nanteuil tourna vers Socrate un regard
+de prière.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda Trublet, qu'est-ce que
+vous voulez que je dise?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple, répondit Pradel.
+Dites qu'il était, dans une certaine mesure,
+irresponsable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me sollicitez bonnement à parler
+comme un médecin des tribunaux. C'est
+trop exiger de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez donc, docteur, que Chevalier
+était en possession de sa pleine et entière
+responsabilité morale?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, au contraire, qu'il n'était responsable
+de ses actes à aucun degré.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je crois aussi qu'il ne différait
+nullement en cela de vous, de moi, de tous
+les autres hommes. Mes confrères légistes
+distinguent entre les responsabilités individuelles.
+Ils ont des procédés pour reconnaître
+les responsabilités pleines et celles auxquelles
+il manque un ou plusieurs quartiers. Il est
+remarquable, d'ailleurs, que, pour faire
+condamner un malheureux, ils lui trouvent
+toujours une pleine responsabilité... Et la
+leur, elle est donc pleine... comme la lune?</p>
+
+<p>Et le docteur Socrate développa devant
+les gens de théâtre étonnés une ample
+théorie du déterminisme universel. Il remonta
+jusqu'aux origines de la vie. Et, semblable
+au Silène de Virgile qui, barbouillé
+du suc des mûres, chantait à des bergers
+de Sicile et à la naïade Églé l'origine du
+monde, il se répandit en paroles abondantes:</p>
+
+<p>&mdash;Appeler un malheureux à répondre de
+ses actes!... mais quand le système solaire
+n'était encore qu'une pâle nébuleuse, formant
+dans l'éther une couronne légère d'une
+circonférence mille fois plus vaste que l'orbite
+de Neptune, il y avait belle lurette que
+nous étions tous conditionnés, déterminés,
+destinés irrévocablement et que votre responsabilité,
+ma chère enfant, la mienne,
+celle de Chevalier, celle de tous les hommes,
+était, non pas atténuée, mais abolie d'avance.
+Tous nos mouvements, causés par des
+mouvements antérieurs de la matière, sont
+soumis aux lois qui gouvernent les forces
+cosmiques, et la mécanique humaine n'est
+qu'un cas particulier de la mécanique universelle.</p>
+
+<p>Il montra de la main une armoire fermée:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai là, en bouteilles, de quoi transformer,
+abolir ou exaspérer la volonté de
+cinquante mille hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne serait pas de jeu, objecta Pradel.</p>
+
+<p>&mdash;J'en conviens, ce ne serait pas de jeu.
+Mais ces substances ne sont pas essentiellement
+des produits de laboratoire. Le laboratoire
+combine, il ne crée rien. Ces substances
+sont éparses dans la nature. A l'état
+libre, elles nous enveloppent et nous pénètrent,
+elles déterminent notre volonté: elles
+conditionnent notre libre arbitre, qui n'est
+que l'illusion causée en nous par l'ignorance
+de nos déterminations.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites? demanda
+Pradel ahuri.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que la volonté est une illusion
+causée par l'ignorance où nous sommes des
+causes qui nous obligent à vouloir. Ce qui
+veut en nous, ce n'est pas nous, ce sont des
+myriades de cellules d'une activité prodigieuse,
+que nous ne connaissons pas, qui
+ne nous connaissent pas, qui s'ignorent les
+unes les autres, et qui pourtant nous constituent.
+Elles produisent par leur agitation
+d'innombrables courants que nous appelons
+nos passions, nos pensées, nos joies, nos
+souffrances, nos désirs, nos craintes et notre
+volonté. Nous nous croyons maîtres de nous,
+et seulement une goutte d'alcool excite, pour
+les engourdir ensuite, ces éléments par lesquels
+nous sentons et voulons.</p>
+
+<p>Constantin Marc interrompit le docteur:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! Puisque vous parlez de l'action
+de l'alcool, je voudrais vous consulter à ce
+sujet. Je bois un petit verre d'armagnac
+après chaque repas. Ce n'est pas trop, dites-moi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est beaucoup trop. L'alcool est un
+poison. Si vous avez chez vous une bouteille
+d'eau-de-vie, jetez-la par la fenêtre.</p>
+
+<p>Pradel était pensif. Il estimait qu'en supprimant
+la volonté et la responsabilité chez
+tous les hommes, le docteur Socrate lui
+faisait un tort personnel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous direz ce que vous voudrez. La
+volonté et la responsabilité ne sont pas des
+illusions. Ce sont des réalités tangibles et
+fortes. Je sais à quoi m'engage mon cahier
+des charges, et j'impose ma volonté à mon
+personnel.</p>
+
+<p>Et il ajouta avec amertume:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois à la volonté, à la responsabilité
+morale, à la distinction du bien et du
+mal. Sans doute, selon vous, ce sont des
+idées bêtes...</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, répondit le docteur, ce
+sont des idées bêtes. Mais elles nous sont
+très convenables, puisque nous sommes des
+bêtes. On l'oublie toujours. Ce sont des
+idées bêtes, augustes et salutaires. Les hommes
+ont senti que, sans ces idées, ils deviendraient
+tous fous. Ils n'avaient que le choix
+de la bêtise ou de la fureur. Ils ont raisonnablement
+choisi la bêtise. Tel est le fondement
+des idées morales.</p>
+
+<p>&mdash;Quel paradoxe! s'écria Romilly.</p>
+
+<p>Le docteur poursuivit avec sérénité:</p>
+
+<p>&mdash;La distinction du bien et du mal dans
+les sociétés humaines n'est jamais sortie de
+l'empirisme le plus grossier. Elle a été constituée
+dans un esprit tout pratique et par
+simple commodité. Nous ne nous en préoccupons
+pas pour un cristal ou pour un
+arbre. Nous pratiquons l'indifférence morale
+à l'endroit des animaux. Nous la pratiquons
+à l'endroit des sauvages. Cela nous permet
+de les exterminer sans remords. C'est ce
+qu'on appelle la politique coloniale. On ne
+voit pas non plus que les croyants exigent
+de leur dieu une haute moralité. Dans l'état
+actuel de la société, ils n'admettraient pas
+volontiers qu'il fût libidineux et se compromît
+avec des femmes; mais ils trouvent bon
+qu'il soit vindicatif et cruel. La morale est
+le consentement mutuel à garder ce qu'on
+a, terre, maisons, meubles, femmes, et notre
+vie. Elle n'implique chez ceux qui s'y soumettent
+aucun effort particulier d'intelligence
+ou de caractère. Elle est instinctive
+et féroce. La loi écrite la suit de près et
+s'accorde assez bien avec elle. Aussi voit-on
+que les hommes d'un grand cœur ou d'un
+beau génie furent presque tous accusés d'impiété
+et, comme Socrate, fils de Phénarète,
+et Benoît Malon, frappés par la justice de
+leur pays. Et l'on peut dire qu'un homme
+qui n'a pas été condamné tout au moins à
+la prison honore médiocrement sa patrie.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des exceptions, dit Pradel.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a peu, répondit le docteur
+Trublet.</p>
+
+<p>Mais Nanteuil suivait son idée:</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit Socrate, vous pouvez bien
+attester qu'il était fou. C'est la vérité. Il
+n'avait pas sa raison. Je le sais bien, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, il était fou, ma chère
+enfant. Mais c'est une question de savoir
+s'il l'était plus que les autres hommes.
+L'histoire tout entière de l'humanité, remplie
+de supplices, d'extases et de massacres,
+est une histoire de déments et de furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, demanda Constantin Marc,
+est-ce que par hasard vous n'admireriez pas
+la guerre? C'est pourtant une chose splendide,
+quand on y pense. Les animaux se
+dévorent simplement entre eux. Les hommes
+ont imaginé de se massacrer en beauté. Ils
+ont appris à s'entre-tuer avec des cuirasses
+étincelantes, sous des casques surmontés de
+panaches et desquels tombent des crinières
+peintes en rouge. Par l'usage de l'artillerie
+et l'art des fortifications, ils ont introduit
+la chimie et les mathématiques dans la destruction
+nécessaire. C'est une invention
+sublime. Et, puisque l'extermination des
+êtres nous apparaît comme le but unique
+de la vie, la sagesse de l'homme est d'avoir
+fait de cette extermination une jouissance et
+une splendeur... Car enfin vous ne pouvez
+nier, docteur, que le meurtre est une loi de
+la nature, et que, par conséquent, il est
+divin.</p>
+
+<p>A quoi le docteur Socrate répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes que de malheureux
+animaux et pourtant nous sommes à nous-mêmes
+notre providence et nos dieux. Les
+animaux inférieurs, dont les règnes immémoriaux
+ont précédé le nôtre sur cette planète,
+l'ont transformée par leur génie et
+leur courage. Les insectes ont tracé des
+chemins, fouillé la terre, creusé les troncs
+d'arbres et les rochers, bâti des maisons,
+fondé des cités, changé le sol, l'air et les
+eaux. Le travail des plus humbles, des madrépores,
+a créé des îles et des continents.
+Tout changement matériel produit un changement
+moral, puisque les mœurs dépendent
+du milieu. La transformation que
+l'homme à son tour fait subir à la terre est
+certes plus profonde et plus harmonieuse
+que les transformations opérées par les
+autres animaux. Pourquoi l'humanité ne
+parviendrait-elle pas à changer la nature
+jusqu'à la rendre pacifique? Pourquoi l'humanité,
+tout infime qu'elle est et sera, ne
+réussirait-elle pas un jour à supprimer ou,
+du moins, à régler la concurrence vitale?
+Pourquoi n'abolirait-elle pas enfin la loi du
+meurtre? On peut beaucoup attendre de la
+chimie. Pourtant je ne vous réponds de rien.
+Il est possible que notre race persiste dans
+la mélancolie, le délire, la manie, la démence
+et la stupeur jusqu'à sa fin lamentable dans
+la glace et les ténèbres. Ce monde est peut-être
+irrémédiablement mauvais. En tout cas,
+je m'y serai bien amusé. On y jouit d'un spectacle
+divertissant et je commence à croire que
+Chevalier était plus fou que les autres hommes
+d'avoir volontairement quitté sa place.</p>
+
+<p>Nanteuil prit une plume sur le bureau et
+la tendit, trempée d'encre, au docteur.</p>
+
+<p>Il commença d'écrire:</p>
+
+<p>«Ayant été plusieurs fois appelé à donner
+mes soins à...</p>
+
+<p>Il s'interrompit et demanda le prénom de
+Chevalier:</p>
+
+<p>&mdash;Aimé, répondit Nanteuil.</p>
+
+<p>»... à Aimé Chevalier, j'ai pu constater
+dans son économie certains troubles de la
+sensibilité, de la vue et de la motilité, indices
+ordinaires...</p>
+
+<p>Il alla prendre un livre sur un rayon de
+sa bibliothèque.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait un grand hasard si je ne
+découvrais pas de quoi confirmer mon diagnostic
+dans ces leçons du professeur Ball
+sur les maladies mentales.</p>
+
+<p>Il feuilleta le livre.</p>
+
+<p>&mdash;Et tenez, mon cher Romilly, voici ce
+que je trouve pour commencer; à la dix-huitième
+leçon, page 389: «On rencontre
+beaucoup de fous parmi les acteurs.» Cette
+observation du professeur Ball me rappelle
+que l'illustre Cabanis demanda un jour au
+docteur Esprit Blanche si le théâtre n'était
+pas une cause de folie.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? demanda Romilly, inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;N'en doutez point, répondit Trublet.
+Mais écoutez ce que dit à cette même page
+le professeur Ball: «Il est incontestable
+que les médecins sont extrêmement prédisposés
+à l'aliénation mentale.» Et rien n'est
+plus vrai. Parmi les médecins, les prédestinés
+entre tous sont les aliénistes. Il est
+souvent difficile de décider lequel est le plus
+fou, du fou ou de son médecin. On dit aussi
+que les hommes de génie sont enclins à la
+folie. C'est certain. Toutefois il ne suffit pas
+d'être un imbécile pour être raisonnable.</p>
+
+<p>Il feuilleta un moment encore les <i>Leçons</i>
+du professeur Ball, puis il se remit à
+écrire:</p>
+
+<p>»... indices ordinaires de l'excitation
+maniaque, et, si l'on considère que le sujet
+était d'un tempérament névropathique, on
+aura lieu de croire que sa constitution le
+conduisit à la folie, qui, selon les professeurs
+les plus autorisés, n'est que l'exagération
+du caractère habituel de l'individu,
+et il n'est pas possible de lui accorder une
+entière responsabilité morale.»</p>
+
+<p>Il signa et tendit le papier à Pradel:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est innocent et trop vide de
+sens pour contenir le moindre mensonge.</p>
+
+<p>Pradel se leva:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez bien, cher docteur, que nous
+ne vous aurions pas demandé de mentir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Je suis médecin. Je tiens
+boutique de mensonges. Je soulage, je console.
+Peut-on consoler et soulager sans
+mentir?</p>
+
+<p>Puis, regardant Nanteuil avec sympathie:</p>
+
+<p>&mdash;Les femmes et les médecins savent
+seuls combien le mensonge est nécessaire et
+bienfaisant aux hommes.</p>
+
+<p>Et, comme Pradel, Constantin Marc et
+Romilly prenaient congé:</p>
+
+<p>&mdash;Passez donc par la salle à manger. J'ai
+reçu un petit fût de vieil armagnac. Vous
+allez m'en dire des nouvelles.</p>
+
+
+<br />
+
+<p>Nanteuil était restée dans le cabinet du
+docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit Socrate, j'ai passé une nuit
+affreuse. Je l'ai vu...</p>
+
+<p>&mdash;Pendant votre sommeil?</p>
+
+<p>&mdash;Non, tout éveillée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sûre que vous ne dormiez
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûre.</p>
+
+<p>Il pensa lui demander si la vision avait
+parlé. Mais il retint la question sur ses
+lèvres, de peur de suggérer à un sujet si
+sensible des hallucinations de l'ouïe, qu'en
+raison de leur caractère impérieux, il redoutait
+bien plus que les hallucinations de la
+vue. Il savait la docilité des malades à
+obéir aux ordres que des voix leur donnent.
+Renonçant à interroger Félicie, il s'avisa, à
+tout hasard, de lever les scrupules de conscience
+qui pouvaient la troubler. Toutefois,
+ayant observé que, d'ordinaire, le sentiment
+de la responsabilité morale est faible chez les
+femmes, il n'y fit pas grand effort et se
+contenta de dire légèrement:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, il ne faut pas vous
+croire responsable de la mort de ce malheureux.
+Le suicide passionnel est l'aboutissant
+fatal d'un état pathologique. Tout individu
+qui se suicide devait se suicider. Vous n'êtes
+que la cause occasionnelle d'un accident
+déplorable assurément, mais dont il ne faut
+pas exagérer l'importance.</p>
+
+<p>Il jugea que c'en était assez sur ce point
+et s'appliqua tout de suite à dissiper les
+terreurs dont elle était environnée. Il s'efforça
+de la persuader par des raisonnements
+simples qu'elle voyait des images sans réalité,
+purs reflets de sa propre pensée. Pour
+illustrer sa démonstration, il lui conta une
+histoire rassurante:</p>
+
+<p>&mdash;Un médecin anglais, lui dit-il, soignait
+une dame, comme vous très intelligente,
+qui, comme vous, voyait des chats sous les
+meubles et était visitée par des fantômes. Il
+la persuada que ces apparences ne répondaient
+à rien. Elle le crut et ne se troubla
+point. Un jour qu'après une longue retraite
+elle reparaissait dans le monde, entrant dans
+un salon, elle vit la maîtresse de la maison
+qui lui montrait un fauteuil et l'invitait à
+s'asseoir. Elle vit aussi, dans ce fauteuil, un
+vieux gentleman narquois. Elle se dit que de
+ces deux personnes, l'une était nécessairement
+imaginaire et, décidant que le gentleman
+n'existait pas, elle s'assit dans le fauteuil.
+En touchant le fond, elle respira. A compter
+de ce jour, elle ne vit plus aucun fantôme
+d'homme ni de bête. Avec le vieux
+gentleman narquois, elle les avait étouffés
+tous sous son séant.</p>
+
+<p>Félicie secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'a pas de rapport.</p>
+
+<p>Elle voulait dire que son fantôme à elle
+n'était point un vieux monsieur falot, sur
+lequel on s'assied, que c'était un mort jaloux,
+qui ne la visitait pas sans dessein. Mais
+elle craignait de parler de ces choses, et,
+laissant tomber ses bras sur ses genoux,
+elle se tut.</p>
+
+<p>La voyant ainsi accablée et morne, il lui
+représenta que ces troubles de la vision
+n'étaient ni rares ni bien graves, et qu'ils
+se dissipaient promptement sans laisser de
+traces.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, ajouta-t-il, j'ai eu une vision.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai eu une vision, il y a une
+vingtaine d'années, en Égypte.</p>
+
+<p>Il s'aperçut qu'elle le regardait avec curiosité
+et il commença le récit de son hallucination,
+après avoir allumé toutes les lampes
+électriques, pour dissiper les fantômes de
+l'ombre.</p>
+
+<p>&mdash;Du temps que j'étais médecin au Caire,
+chaque année, au mois de février, je remontais
+le Nil jusqu'à Louksor, et de là, j'allais,
+avec des amis, visiter dans le désert les
+tombeaux et les temples. Ces promenades à
+travers les sables se font à dos d'âne. La
+dernière fois que je me rendis à Louksor,
+je louai un jeune ânier, dont l'âne blanc,
+Rhamsès, était plus vigoureux que les
+autres. Cet ânier, qui se nommait Sélim,
+était aussi plus robuste, plus svelte et
+plus beau que les autres âniers. Il avait
+quinze ans. Ses yeux doux et farouches
+brillaient sous un voile magnifique de longs
+cils noirs; son visage brun était d'un ovale
+ferme et pur. Il marchait pieds nus dans le
+désert, d'un pas qui faisait songer à ces
+danses de guerriers dont parle la Bible.
+Tous ses mouvements avaient de la grâce;
+sa gaieté de jeune animal était charmante.
+En piquant de la pointe de son bâton
+l'échine de Rhamsès, il causait avec moi
+dans un langage court, mêlé d'anglais, de
+français et d'arabe; il parlait volontiers des
+voyageurs qu'il avait conduits et qu'il
+croyait être tous des princes ou des princesses;
+mais si je le questionnais sur ses
+parents et ses compagnons, il se taisait, d'un
+air d'indifférence et d'ennui. Quand il mendiait
+la promesse d'un bon baschich, le nasillement
+de sa voix prenait des inflexions caressantes.
+Il méditait des ruses subtiles et
+dépensait des trésors de prières pour se faire
+donner une cigarette. S'apercevant qu'il
+m'était agréable que les âniers traitassent
+leurs animaux avec douceur, il baisait devant
+moi Rhamsès sur les naseaux, et, durant les
+haltes, valsait avec lui. Il se montrait parfois
+ingénieux à obtenir ce qu'il désirait.
+Mais il était trop imprévoyant pour jamais
+témoigner la moindre reconnaissance de ce
+qu'il avait obtenu. Avide de piastres, il convoitait
+plus ardemment encore les menus
+objets qui brillent et qu'on peut cacher,
+les épingles d'or, les bagues, les boutons de
+manchettes, les briquets en nickel; quand il
+voyait une chaîne d'or, son visage s'éclairait
+d'une lueur de volupté.</p>
+
+<p>»L'été qui suivit fut le temps le plus dur
+de ma vie. Une épidémie de choléra avait
+éclaté dans la Basse-Égypte. Je courais la
+ville du matin au soir dans un air embrasé.
+Les étés du Caire sont accablants pour les
+Européens. Nous traversions les semaines
+les plus chaudes que j'eusse encore connues.
+J'appris un jour que Sélim, amené devant le
+tribunal indigène du Caire, venait d'être
+condamné à mort. Il avait assassiné une
+enfant de fellahs, une petite fille de neuf
+ans, pour lui voler ses anneaux d'oreilles,
+et il l'avait jetée dans une citerne. Les anneaux,
+tachés de sang, avaient été retrouvés
+sous une grosse pierre, dans la vallée des
+Rois. C'était de ces bijoux sauvages que les
+nubiens nomades façonnent au marteau avec
+des shellings ou des pièces de quarante
+sous. On me dit que Sélim serait certainement
+pendu, parce que la mère de la fillette
+refusait le prix du sang. Le khédive en effet
+n'a pas le droit de grâce, et le meurtrier,
+selon la loi musulmane, ne peut racheter sa
+vie que si les parents de la victime acceptent
+de lui une somme d'argent en compensation.
+J'étais trop occupé pour penser à cette
+affaire. Je m'expliquai facilement que Sélim,
+rusé, mais irréfléchi, caressant, insensible,
+eût joué avec la fillette, lui eût arraché ses
+anneaux, l'eût tuée et cachée. Bientôt je n'y
+songeai plus. Du vieux Caire l'épidémie
+s'étendait sur les quartiers européens. Je
+visitais trente et quarante malades par jour
+et je faisais à chacun d'abondantes injections
+veineuses. Je souffrais de désordres
+au foie, j'étais ravagé d'anémie, je tombais
+de fatigue. Pour ménager mes forces, il me
+fallait prendre un peu de repos à midi. Je
+m'étendais, après le déjeuner, dans la cour
+intérieure de ma maison et, là, je me baignais
+pour une heure dans cette ombre
+africaine épaisse et fraîche comme de l'eau.
+Un jour que j'étais couché de la sorte dans
+ma cour sur mon divan, au moment où
+j'allumais une cigarette, je vis venir Sélim.
+Il souleva de son beau bras de bronze la
+tenture de la porte et s'approcha de moi,
+dans sa robe bleue. Il ne parlait pas, mais
+il souriait de son sourire innocent et sauvage
+et ses lèvres d'un rouge sombre découvraient
+des dents éclatantes. Ses yeux, sous l'ombre
+azurée des cils, brillaient de désir en regardant
+ma montre posée sur la table.</p>
+
+<p>»Je pensai qu'il s'était échappé. Et j'en
+étais surpris, non que les captifs soient étroitement
+surveillés dans ces prisons orientales
+où les hommes, les femmes, les chevaux et
+les chiens sont mêlés dans des cours mal
+closes, sous la garde d'un soldat armé d'un
+bâton. Mais les musulmans ne sont jamais
+tentés de fuir leur sort. Sélim s'agenouilla
+avec une grâce suppliante, et approcha ses
+lèvres de ma main, pour la baiser selon la
+coutume antique. Je ne dormais pas et j'en
+eus la preuve. J'eus aussi la preuve que
+l'apparition avait été courte. Quand Sélim
+disparut, je remarquai que ma cigarette qui
+brûlait, n'avait pas encore de cendre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il était mort quand vous l'avez
+vu? demanda Nanteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, répondit le docteur. J'appris
+quelques jours après que Sélim, dans sa prison,
+tressait de petites corbeilles, ou qu'il
+jouait pendant de longues heures, avec un
+chapelet de boules de verre, et qu'aux visiteurs
+européens, surpris de la douceur
+caressante de ses yeux, il demandait une
+piastre en souriant: la justice musulmane
+est lente. Il fut pendu six mois plus tard.
+Personne, ni lui-même, n'y fit grande attention.
+J'étais alors en Europe.</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis il n'est pas revenu?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>Nanteuil le regarda, déçue.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais cru qu'il était venu quand il
+était mort. Mais du moment qu'il était en
+prison, bien sûr que vous ne pouviez pas le
+voir chez vous, et que c'était une idée.</p>
+
+<p>Le docteur, comprenant la pensée de Félicie,
+se hâta d'y répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Ma petite Nanteuil, croyez-moi. Les
+fantômes des morts n'ont pas plus de réalité
+que les fantômes des vivants.</p>
+
+<p>Sans prendre garde à ce qu'il disait, elle
+lui demanda si vraiment c'était parce qu'il
+souffrait du foie qu'il avait eu une vision.
+Il répondit qu'il pensait que le mauvais
+état des organes digestifs, une fatigue diffuse,
+une tendance à la congestion, l'avaient
+prédisposé.</p>
+
+<p>&mdash;Il y eut, je crois, ajouta-t-il, une cause
+plus immédiate. Étendu sur mon divan,
+j'avais la tête très basse. Je la soulevai pour
+allumer une cigarette et la laissai retomber
+aussitôt. Cette attitude favorise singulièrement
+les hallucinations. Il suffit parfois de
+se coucher la tête renversée, pour voir, pour
+entendre, des formes, des sons imaginaires.
+C'est pourquoi je vous conseille, mon enfant,
+de dormir avec un traversin et un gros
+oreiller.</p>
+
+<p>Elle se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Comme maman, alors!... majestueusement!</p>
+
+<p>Puis, sautant sur une autre idée:</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, Socrate, ce sale individu,
+pourquoi l'avez-vous vu plutôt qu'un autre?
+Vous lui aviez loué un âne, vous n'y pensiez
+plus. Et il est venu. C'est tout de même
+drôle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me demandez pourquoi celui-là
+plutôt qu'un autre. Je serais bien embarrassé
+de vous le dire. Souvent nos visions,
+liées avec nos pensées intimes, nous en
+présentent l'image; parfois, elles ne s'y
+rattachent en rien et nous montrent une
+figure inattendue.</p>
+
+<p>Il l'exhorta de nouveau à ne pas se laisser
+effrayer par des fantômes.</p>
+
+<p>&mdash;Les morts ne reviennent pas. Quand
+l'un d'eux vous apparaît, soyez assurée que
+vous voyez une imagination de votre cerveau.</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous me garantir qu'il n'y a
+rien après la mort?</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, il n'y a rien après la mort
+qui puisse vous effrayer.</p>
+
+<p>Elle se leva, prit son petit sac et son manuscrit,
+tendit la main au docteur:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne croyez à rien, vous, mon vieux
+Socrate.</p>
+
+<p>Il la retint un moment dans l'antichambre
+lui recommanda de se ménager, de mener
+une vie calme et rafraîchissante, de prendre
+du repos.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous croyez que c'est facile dans
+notre métier!... Demain, j'ai une répétition
+au foyer, une répétition sur la scène, une
+robe à essayer; ce soir, je joue. Et voilà
+plus d'un an que je mène cette vie-là.</p>
+
+
+
+
+<h2>X</h2>
+
+
+<p>Sous le grand vide réservé par la hauteur
+des voûtes au vol des prières moutonnait
+le troupeau bigarré des êtres humains.</p>
+
+<p>Ils étaient là, tous, au pied du catafalque
+entouré de lumières et couvert de fleurs:
+Durville, le vieux Maury, Delage, Vicar,
+Destrée, Léon Clim, Valroche, Aman, Regnard,
+Pradel et Romilly, et Marchegeay, le
+régisseur. Elles étaient là toutes, madame Ravaud,
+madame Doulce, Ellen Midi, Duvernet,
+Herschell, Falempin, Stella, Marie-Claire,
+Louise Dalle, Fagette, Nanteuil, agenouillées
+et vêtues de noir, comme des élégies. Quelques-unes
+lisaient dans des livres de messe.
+Il y en avait qui pleuraient. Toutes apportaient
+au moins au cercueil de leur camarade
+leurs paupières battues et leur teint
+blêmi par le froid du matin. Des journalistes,
+des acteurs, des auteurs dramatiques,
+des familles entières de ces artisans qui
+vivent du théâtre et une foule de curieux
+emplissaient la nef.</p>
+
+<p>Les chantres poussaient les cris lamentables
+du <i>Kyrie eleison</i>; le prêtre baisa l'autel,
+se tourna vers le peuple et dit:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Dominus vobiscum.</i></p>
+
+<p>Romilly, enveloppant du regard le public:</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier a une bonne salle.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde donc Louise Dalle, dit Fagette.
+Pour avoir l'air en deuil, elle a mis un
+waterproof en caoutchouc noir.</p>
+
+<p>Demeuré un peu en arrière avec Pradel et
+Constantin Marc, le docteur Trublet faisait,
+à voix basse, selon sa coutume, ses essais
+moraux:</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez, dit-il, que sur l'autel et
+autour du cercueil, on allume, en guise de
+cierges, de petites veilleuses sur des queues
+de billard et qu'ainsi l'on offre au Seigneur
+de l'huile à quinquet pour de la cire vierge.
+Les hommes pieux qui vivent dans le sanctuaire
+ont été de tout temps enclins à faire
+à leur dieu de ces petites tromperies. L'observation
+n'est pas de moi; elle est, je crois, de
+Renan.</p>
+
+<p>Le célébrant, à droite de l'autel, récitait
+à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Nolumus autem vos ignorare fratres de
+dormientibus, ut non contristemini, sicut et cœteri
+qui spem non habent.</i></p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui prend le rôle de Florentin?
+demanda Durville à Romilly.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Regnard: il n'y sera pas plus
+mauvais que Chevalier.</p>
+
+<p>Pradel tira Trublet par la manche:</p>
+
+<p>&mdash;Docteur Socrate, je vous prie de me
+dire si, comme savant, comme physiologiste,
+vous voyez de graves difficultés à ce que
+l'âme soit immortelle.</p>
+
+<p>Il demandait cela en homme affairé et
+pratique qui a besoin d'un renseignement
+personnel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez sans doute, mon cher ami,
+répondit Trublet, ce que disait à ce sujet
+l'oiseau de Cyrano. Un jour Cyrano de Bergerac
+entendit deux oiseaux converser dans
+un arbre. L'un disait: «L'âme des oiseaux est
+immortelle.&mdash;Ce n'est pas douteux, répliqua
+l'autre. Mais ce qui ne se conçoit pas, c'est
+que des êtres qui n'ont ni bec ni plumes,
+qui n'ont pas d'ailes et qui marchent sur
+deux pieds, croient avoir, comme les oiseaux,
+une âme immortelle.»</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, dit Pradel, d'entendre
+l'orgue, ça me f... des idées pieuses.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Requiem æternam dona eis, Domine.</i></p>
+
+<p>L'auteur célèbre de la <i>Nuit du 23 octobre
+1812</i> apparut dans l'église, et, au même moment,
+il fut partout à la fois, dans la nef,
+sous le porche et dans le chœur. Comme le
+Diable boiteux, il fallait qu'enfourchant sa
+béquille, il volât par-dessus les têtes pour
+passer comme il le fit en un clin d'œil du
+député Morlot qui, libre penseur, restait sur
+le parvis, à Marie-Claire agenouillée sous le
+catafalque.</p>
+
+<p>Dans la même seconde, il chuchota aux
+oreilles de tous et de toutes des paroles
+agiles:</p>
+
+<p>&mdash;Pradel, concevez-vous ce garçon qui
+plante là son rôle, un rôle excellent, et va
+se suicider comme une gourde? Il se brûle
+la cervelle l'avant-veille de la première.
+Il nous oblige à faire un raccord et nous
+retarde de huit jours. Quel crétin! Il était
+diablement mauvais. Mais c'est une justice
+à lui rendre: il sautait bien, l'animal. Mon
+bon Romilly, nous faisons le raccord aujourd'hui
+à deux heures. Veillez à ce que
+Regnard ait la copie de son rôle et sache
+grimper sur les toits. Pourvu qu'il ne nous
+claque pas dans les mains, comme Chevalier!
+S'il allait aussi se suicider, celui-là! Ne riez
+pas. Il y a un sort sur certains rôles. Ainsi,
+dans mon <i>Marino Faliero</i>, le gondolier Sandro
+se casse le bras à la répétition générale. On
+me donne un autre Sandro. Il se foule le
+pied à la première représentation. On m'en
+donne un troisième, il attrape la fièvre
+typhoïde... Ma petite Nanteuil, je te confierai
+une magnifique création quand tu seras aux
+Français. Mais j'ai juré mes grands dieux
+de ne plus faire jouer une seule pièce dans
+ce théâtre-ci.</p>
+
+<p>Et tout aussitôt, sous la petite porte qui
+ferme le chœur du côté de l'Épitre, montrant
+à des confrères l'épitaphe de Racine,
+scellée dans le mur, en parisien curieux des
+antiquités de sa ville, il rappelait l'histoire
+de cette pierre; il disait que le poète avait
+été enseveli, selon son désir, à Port-Royal-des-Champs,
+au pied de la fosse de M. Hamon,
+et qu'après la destruction de l'abbaye et la
+violation des sépulcres, le corps de messire
+Jean Racine, secrétaire du roi, gentilhomme
+ordinaire de sa chambre, avait été transporté
+sans honneurs à Saint-Étienne-du-Mont.
+Et il contait comment la pierre tombale,
+portant, sous le cimier de chevalier
+et l'écu au cygne d'argent, l'inscription
+composée par Boileau et mise en latin par
+M. Dodart, avait servi de dalle dans le chœur
+de la petite église de Magny-Lessart, où elle
+avait été trouvée en 1808.</p>
+
+<p>&mdash;La voici! ajouta-t-il. Elle était brisée en
+six morceaux et le nom de Racine effacé par
+les souliers des paysans. On a rajusté les fragments
+et refait les lettres qui manquaient.</p>
+
+<p>Sur ce sujet il s'étendait avec sa vivacité
+et son abondance coutumières, tirant de sa
+prodigieuse mémoire une multitude de faits
+curieux et d'amusantes historiettes, animant
+l'histoire et passionnant l'archéologie. Son
+admiration et sa colère jaillissaient coup
+sur coup, avec violence dans la solennité du
+lieu, à travers la pompe de la cérémonie.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien savoir, par exemple,
+quels sont les goujats stupides qui ont scellé
+cette pierre dans ce mur. <i>Hic jacet nobilis vir
+Johannes Racine.</i> Ce n'est pas vrai! Ils font
+mentir l'épitaphe de l'honnête Boileau. Le
+corps de Racine n'est pas à cette place. Il a
+été déposé dans la troisième chapelle à gauche
+en entrant. Quels idiots!</p>
+
+<p>Et, soudain tranquille, il montra la pierre
+tombale de Pascal.</p>
+
+<p>&mdash;Elle provient du musée des Petits-Augustins.
+On n'aura jamais assez de louanges
+pour Lenoir, qui, sous la Révolution, recueillit,
+conserva...</p>
+
+<p>Il improvisa un second cours familier
+d'archéologie lapidaire, plus brillant que le
+premier, fit de l'histoire de Pascal un drame
+amusant et terrible, et disparut. Il était
+resté en tout dix minutes dans l'église.</p>
+
+<p>Sur ces têtes pleines de soucis mondains
+et de désirs profanes le <i>Dies iræ</i> grondait
+comme un orage:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Mors stupebit et natura,</i></p>
+<p><i>Quum resurget creatura</i></p>
+<p><i>Judicanti responsura.</i></p>
+</div> </div>
+
+<p>&mdash;Dites donc, Dutil: comment cette
+petite Nanteuil, qui est jolie et intelligente,
+a-t-elle pu se mettre avec un sale cabot
+comme Chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Votre ignorance du cœur des femmes
+m'étonne.</p>
+
+<p>&mdash;Herschell était plus jolie quand elle
+était brune.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Qui Mariam absolvisti</i></p>
+<p><i>Et latronem exaudisti</i></p>
+<p><i>Mihi quoque spem dedisti</i>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Il faut que j'aille déjeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous connaissez quelqu'un
+qui connaisse le ministre?</p>
+
+<p>&mdash;Durville est claqué. Il souffle comme un
+phoque.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi donc passer une petite
+note sur Marie Falempin. Elle a été délicieuse
+dans <i>les Trois Magots</i>, je vous assure.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Inter oves locum presta,</i></p>
+<p><i>Et ab hœdis me sequestra,</i></p>
+<p><i>Statuens in parte dextra.</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est pour Nanteuil qu'il s'est
+fait sauter le caisson? Une petite grue
+qui ne vaut pas son derrière plein d'eau
+chaude!</p>
+
+<p>Le célébrant mit le vin et l'eau dans le
+calice et dit:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Deus qui humanæ substantiæ dignitatem
+mirabiliter condidisti</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que, vraiment, docteur, il s'est
+tué parce que Nanteuil ne voulait plus de
+lui?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est tué, répondit Trublet, parce
+qu'elle en aimait un autre. L'obsession des
+images génétiques détermine parfois la manie
+et la mélancolie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez pas les cabots, docteur
+Socrate, dit Pradel. Il s'est tué pour
+faire un effet, pas pour autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas que les cabots, dit Constantin
+Marc, qui éprouvent un besoin irrésistible
+d'attirer à tout prix l'attention sur
+eux. L'année dernière, chez moi, à Saint-Bartholomé,
+pendant qu'on battait à la
+machine, un enfant de treize ans mit dans
+l'engrenage son bras, qui fut broyé jusqu'à
+l'épaule. Le médecin qui l'avait amputé lui
+demanda, en faisant un pansement, pourquoi
+il s'était ainsi mutilé. L'enfant avoua
+que c'était pour qu'on fît attention à lui.</p>
+
+<p>Cependant Nanteuil, les yeux secs et les
+lèvres serrées, regardait fixement le drap
+noir qui recouvrait le cercueil et attendait
+avec impatience qu'il y eût assez d'eau
+bénite, de cierges et de prières latines sur
+le mort pour qu'il s'en allât bon et résigné.
+Elle l'avait revu, cette nuit, et elle pensait
+qu'il était revenu parce que les prêtres
+n'avaient pas encore prononcé sur lui les
+paroles de paix. Puis, songeant qu'un jour
+elle mourrait aussi et serait couchée comme
+cet homme dans un cercueil, sous un drap
+noir, elle frissonna d'épouvante et ferma les
+yeux. L'idée de la vie était si puissante en
+elle qu'elle se figurait la mort comme une
+vie affreuse. Elle eut peur de mourir, et elle
+pria pour vivre longuement. Agenouillée, la
+tête inclinée et la cendre voluptueuse de ses
+cheveux légers lui tombant sur le front, elle
+lisait, pénitente profane, dans son livre, des
+paroles qu'elle ne comprenait pas et qui la
+rassuraient:</p>
+
+<p>«Seigneur Jésus-Christ, Roi de gloire,
+délivrez les âmes de tous les fidèles défunts
+des peines de l'enfer et des profondeurs de
+l'abîme. Délivrez-les de la gueule du lion.
+Que l'enfer ne les ensevelisse pas et qu'ils
+ne tombent pas dans les ténèbres; mais que
+saint Michel, le prince des Anges, les conduise
+à la lumière sainte, que vous avez promise
+à Abraham et à sa postérité...»</p>
+
+<p>Au moment de l'Élévation, l'assistance,
+pénétrée d'un vague sentiment que le mystère
+devenait plus auguste, cessa les conversations
+particulières et affecta quelque apparence
+de recueillement. Et dans le silence
+des orgues, au tintement de la clochette
+agitée par un enfant, les têtes se courbèrent.
+Puis, après le dernier évangile, quand,
+l'office terminé, le prêtre, suivi de ses acolytes,
+s'approcha du catafalque au chant du
+<i>Libera</i>, il y eut dans la foule un mouvement
+de délivrance et l'on se bouscula un peu pour
+défiler devant le cercueil. Les femmes, dont
+la piété, la tristesse et la contrition dépendaient
+de leur immobilité et de leur
+agenouillement, furent tout de suite ramenées
+à leurs idées coutumières par le mouvement
+et les rencontres du défilé. Elles
+échangèrent entre elles et avec les hommes
+les propos de leur état:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, dit Ellen Midi à Falempin,
+que Nanteuil entre à la Comédie-Française.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;L'engagement est signé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment a-t-elle obtenu ça?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas en jouant la comédie, bien
+sûr, répondit Ellen qui commença une histoire
+très scandaleuse.</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde, dit Falempin, elle est
+derrière toi.</p>
+
+<p>&mdash;Je la vois bien! Elle en a eu, un
+front, de venir ici, crois-tu?</p>
+
+<p>Marie-Claire coula dans l'oreille de Durville
+une nouvelle extraordinaire:</p>
+
+<p>&mdash;On dit qu'il s'est suicidé. Eh bien! ce
+n'est pas vrai. Il ne s'est pas suicidé du
+tout. Et la preuve, c'est qu'on l'enterre à
+l'église.</p>
+
+<p>&mdash;Alors? demanda Durville.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Ligny l'a surpris avec
+Nanteuil et l'a tué.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assure que je suis bien informée.</p>
+
+<p>Les conversations devenaient vives et
+familières.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voilà, vieux marcheur!</p>
+
+<p>&mdash;La recette baisse déjà.</p>
+
+<p>&mdash;Stella s'est fait recommander par dix-sept
+députés, dont neuf de la commission
+du budget.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui avais pourtant dit, à Herschell:
+«Le petit Bocquet, ce n'est pas votre affaire.
+Il vous faut un homme sérieux.»</p>
+
+<p>Quand la bière, aux bras des croque-morts,
+passa sous le portail, les rayons délicieux
+d'un soleil d'hiver descendirent sur
+les visages des femmes et sur les roses du
+cercueil. Rangés des deux côtés du parvis,
+quelques jeunes gens des Écoles cherchaient
+les figures célèbres; les petites ouvrières des
+ateliers voisins, se tenant deux à deux enlacées,
+méditaient les toilettes des actrices.
+Et, dressés contre le porche sur leurs pieds
+endoloris, deux vagabonds, accoutumés à
+vivre sous le grand ciel doux ou farouche,
+tournaient lentement des regards mornes,
+tandis qu'un collégien contemplait avec
+ivresse les cheveux ardents qui tordaient
+leurs flammes sur la nuque de Fagette.</p>
+
+<p>Arrêtée devant les portes, au plus haut
+des degrés, elle causait avec Constantin
+Marc et quelques journalistes:</p>
+
+<p>&mdash;... Monsieur de Ligny? Il était assidu
+chez moi bien avant de connaître Nanteuil.
+Il me regardait des heures entières, avec des
+yeux passionnés, sans oser rien me dire. Je
+le recevais volontiers parce qu'il était très
+convenable. C'est une justice à lui rendre:
+il a d'excellentes manières. Il se montrait
+aussi réservé que possible. Enfin, un jour,
+il me déclara qu'il était amoureux fou de
+moi. Je lui répondis que, puisqu'il me parlait
+sérieusement, je ferais de même; que
+j'éprouvais un vrai chagrin de le voir dans
+cet état; que, chaque fois que pareille chose
+arrivait, j'en étais vivement contrariée; que
+j'étais une femme sérieuse, que j'avais
+arrangé ma vie et que je ne pouvais rien
+pour lui. Il était désespéré. Il m'annonça,
+qu'il partait pour Constantinople, qu'il ne
+reviendrait plus. Il ne se décidait ni à rester
+ni à s'en aller. Il tomba malade. Nanteuil,
+qui croyait que je l'aimais et que je voulais
+le garder, se donna tout le mal possible
+pour me le prendre. Elle lui fit des avances
+folles. Je la trouvais parfois un peu ridicule,
+mais, comme vous pensez bien, je ne faisais
+aucun obstacle à ses projets. De son côté,
+monsieur de Ligny, pour me donner du
+regret, du dépit, que sais-je? dans l'espoir
+de me rendre jalouse, répondait très clairement
+aux avances de Nanteuil. Voilà comment
+ils se mirent ensemble. J'en fus
+enchantée. Nanteuil et moi, nous sommes
+les meilleures amies du monde.</p>
+
+<p>Madame Doulce, entre la haie des curieux,
+descendait lentement les degrés et se donnait
+l'illusion d'entendre la foule murmurer:
+«C'est la Doulce!»</p>
+
+<p>Elle saisit Nanteuil au passage, la pressa
+sur son cœur, et dans un beau mouvement
+de charité chrétienne, l'enveloppa de son
+manteau, en disant avec des sanglots:</p>
+
+<p>&mdash;Essaie de prier, mon enfant, et prends
+cette médaille. Elle a été bénie par le pape.
+C'est un père dominicain qui me l'a donnée.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil, un peu essoufflée, mais
+qui rajeunissait depuis qu'elle recommençait
+d'aimer, sortit la dernière. Durville lui serra
+la main.</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre Chevalier! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas une mauvaise nature,
+répondit madame Nanteuil. Mais il a manqué
+de tact. Un homme du monde ne se suicide
+pas de cette manière. Ce garçon n'avait pas
+d'éducation.</p>
+
+<p>Le corbillard se mit en mouvement dans
+l'ombre colossale du Panthéon et descendit
+la rue Soufflot, bordée de librairies. Les
+camarades de Chevalier, les employés du
+théâtre, le directeur, le docteur Socrate,
+Constantin Marc, quelques journalistes et
+quelques curieux suivirent. Le clergé et les
+actrices prirent place dans les voitures.
+Nanteuil, malgré l'avis contraire de madame
+Doulce, suivit avec Fagette dans un coupé
+de place.</p>
+
+<p>Le temps était beau. On causait familièrement
+derrière le corbillard.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est au diable bouilli, le cimetière!</p>
+
+<p>&mdash;Montparnasse? Trente minutes au plus.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que Nanteuil est engagée à la
+Comédie-Française?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que nous répétons aujourd'hui?
+demanda Constantin Marc à Romilly.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, à trois heures, au foyer.
+Nous répétons jusqu'à cinq heures. Ce soir,
+je joue; demain, je joue; dimanche, je joue
+en matinée et le soir... Nous autres comédiens,
+nous n'avons jamais fini, il faut toujours
+recommencer, toujours donner de sa
+personne...</p>
+
+<p>Le poète Adolphe Meunier lui mit la main
+sur l'épaule:</p>
+
+<p>&mdash;Ça va bien, Romilly?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Meunier?... Toujours pousser
+le rocher de Sisyphe. Et ce ne serait rien.
+Mais le succès ne dépend point que de nous.
+Si la pièce est mauvaise et tombe, tout ce
+que nous y avons mis, notre travail, notre
+talent, un morceau de notre vie s'écroule
+avec... Et ce que j'en ai vu de ces éboulements!
+Que de fois la pièce s'est abattue
+sous moi, comme une rosse, et m'a fichu
+par terre! Ah! si l'on n'était puni que de
+ses fautes!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Romilly, répliqua vivement
+Meunier, croyez-vous que notre fortune,
+à nous auteurs dramatiques, ne dépende
+pas des comédiens autant que de nous-mêmes?
+Croyez-vous que jamais ils ne
+jettent bas, par leur imprudence ou leur
+maladresse, une œuvre qui s'élançait de haut
+vol? Est-ce que nous aussi, comme le légionnaire
+de César, nous ne sommes pas saisis
+de trouble et d'angoisse à cette pensée que
+notre sort n'est pas assuré par notre propre
+valeur, mais qu'il dépend de ceux qui combattent
+avec nous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vie, cela! dit Constantin Marc.
+En toute entreprise, partout et toujours,
+nous payons pour les fautes des autres.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est que trop vrai, reprit Meunier,
+qui venait de voir tomber son drame lyrique
+de <i>Pandolphe et Clarimonde</i>. Mais cette iniquité
+nous révolte.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne doit nullement nous révolter,
+répliqua Constantin Marc. Il y a une loi
+sacrée qui gouverne le monde, à laquelle
+nous devons obéir, que nous devons adorer,
+c'est l'injustice, l'auguste, la sainte injustice.
+Elle est bénie partout sous les noms de
+bonheur, fortune, génie et grâce. C'est une
+faiblesse de ne pas la reconnaître et la vénérer
+sous son vrai nom.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bizarre, ce que vous dites là! fit
+le doux Meunier.</p>
+
+<p>&mdash;Réfléchissez, reprit Constantin Marc.
+Vous aussi, vous êtes du parti de l'injustice,
+puisque vous recherchez les honneurs, et
+que vous voulez raisonnablement étouffer
+vos concurrents, désir naturel, injuste et
+légitime. Connaissez-vous rien de plus stupide
+et de plus odieux que ces gens que
+nous avons vu réclamer la justice? L'opinion
+publique, qui n'est pourtant pas bien intelligente,
+le sens commun, qui n'est pourtant
+pas un sens supérieur, a senti qu'ils étaient
+au rebours de la nature, de la société, de la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, dit Meunier, mais la
+justice...</p>
+
+<p>&mdash;La justice n'est que le rêve de quelques
+imbéciles. L'injustice, c'est la pensée même
+de Dieu. La doctrine du péché originel
+suffirait seule à me rendre chrétien, et la
+doctrine de la grâce renferme en elle toutes
+les vérités humaines et divines.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez la foi? demanda respectueusement
+Romilly.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas la foi, mais je voudrais
+l'avoir. Je la considère comme le bien le
+plus précieux dont on puisse jouir en ce
+monde. A Saint-Bartholomé, je vais à la
+messe tous les dimanches et fêtes, et je n'ai
+pas entendu une seule fois le curé faire son
+prône, sans me dire: «Je donnerais tout
+ce que j'ai, ma maison, mes champs, mes
+bois, pour être aussi bête que cet animal-là.»</p>
+
+<p>Michel, le jeune peintre à la barbe mystique,
+disait à Roger, le décorateur:</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre Chevalier avait des idées.
+Mais toutes n'étaient pas bonnes. Un soir, il
+entra radieux et transfiguré dans la brasserie,
+s'assit près de nous, et, tordant son vieux
+feutre entre ses longs doigts rouges, s'écria:
+«J'ai découvert la vraie manière de jouer le
+drame. Personne jusqu'ici n'a su jouer le
+drame, personne, entendez-vous!» Et il
+nous conta sa découverte: «Je viens de la
+Chambre. On m'avait fait grimper à l'amphithéâtre.
+Je voyais les députés grouiller
+comme des insectes noirs au fond d'un puits.
+Tout à coup un petit homme, trapu, monte
+à la tribune. Il avait l'air de porter sur son
+dos un sac de charbon. Il écartait les coudes
+et fermait les poings. Il était comique, quoi!
+Il avait l'accent méridional et faisait des fautes
+de diction. Il parla des travailleurs, des prolétaires,
+de la justice sociale. C'était superbe;
+sa voix, son geste, vous prenaient aux
+entrailles; la salle faillit crouler sous les
+applaudissements. Je me suis dit: «Ce qu'il
+fait, je le ferai au théâtre, et mieux. Moi,
+un comique, je jouerai le drame. Les grands
+rôles de drame doivent, pour produire leur
+effet, être tenus par un comique, mais qui
+ait de l'âme.» Et le pauvre garçon croyait
+avoir conçu un art nouveau. «On verra»,
+disait-il.</p>
+
+<p>A l'angle du boulevard Saint-Michel, un
+journaliste s'approcha de Meunier:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai que Robert de Ligny a été
+amoureux fou de Fagette?</p>
+
+<p>&mdash;S'il l'aime, ce n'est pas depuis longtemps.
+Il y a quinze jours, au théâtre, il m'a
+demandé: «Qu'est-ce que c'est que cette
+petite blonde?» Et il montrait Fagette.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais d'où vient, disait le courriériste
+d'un journal du soir au courriériste
+d'un journal du matin, cette manie que nous
+avons de calomnier l'humanité. Je suis
+étonné, au contraire, du nombre de braves
+gens que je découvre. C'est à croire que les
+hommes ont la pudeur du bien qu'ils font,
+et qu'ils se cachent pour accomplir des actes
+de dévouement et de générosité... N'est-ce
+pas votre avis?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, répondit le courriériste d'un journal
+du matin, chaque fois que j'ai ouvert
+une porte par méprise, je le dis au propre
+et au figuré, j'ai découvert une ignominie
+insoupçonnée. Si tout à coup la société se
+retournait comme un gant et qu'on en vît le
+dedans, nous tomberions tous évanouis de
+dégoût et d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le temps, dit Roger au peintre
+Michel, j'ai connu sur la Butte l'oncle de
+Chevalier. Il était photographe et s'habillait
+comme un astrologue. C'était un vieux fou
+qui envoyait toujours à un client le portrait
+d'un autre. Les clients réclamaient... Mais
+pas tous. Il y en avait même qui se trouvaient
+ressemblants.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il est devenu?</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait faillite et il s'est pendu.</p>
+
+<p>Sur le boulevard Saint-Michel, Pradel, qui
+marchait au côté de Trublet, profitait encore
+de l'occasion pour se renseigner sur l'immortalité
+de l'âme et la destinée de l'homme
+après la mort. Il n'obtenait rien qui lui parût
+suffisamment positif et répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais savoir.</p>
+
+<p>A quoi le docteur Socrate répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Les hommes ne sont pas faits pour
+savoir; les hommes ne sont pas faits pour
+comprendre. Ils n'ont pas ce qu'il faut pour
+cela. Un cerveau d'homme est plus grand et
+plus riche en circonvolutions qu'un cerveau
+de gorille, mais il n'y a de l'un à l'autre aucune
+différence essentielle. Nos plus hautes
+pensées et nos plus vastes systèmes ne seront
+jamais que le prolongement magnifique des
+idées que contient la tête des singes. Ce que
+nous savons de plus que le chien sur l'univers
+nous amuse et nous flatte; c'est peu de
+chose en soi et nos illusions croissent avec
+nos connaissances.</p>
+
+<p>Mais Pradel n'écoutait plus. Il récitait
+mentalement le discours qu'il devait prononcer
+sur la tombe de Chevalier.</p>
+
+<p>Quand le convoi tourna vers les pelouses
+défleuries qui couvrent l'avenue de l'Observatoire,
+le tramway lui céda le passage, par
+respect pour la mort.</p>
+
+<p>Trublet en fit la remarque.</p>
+
+<p>&mdash;Les hommes, dit-il, respectent la mort,
+parce qu'ils estiment justement que, s'il est
+respectable de mourir, chacun est assuré
+d'être respectable du moins en cela.</p>
+
+<p>Les comédiens émus s'entretenaient entre
+eux de la mort de Chevalier. Durville, mystérieusement,
+d'une voix profonde, révélait
+le drame:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un suicide. C'est un crime
+passionnel. Monsieur de Ligny a surpris
+Chevalier avec Nanteuil. Il lui a tiré sept
+balles de revolver. Deux balles ont atteint
+notre malheureux camarade à la tête et à la
+poitrine, quatre se sont perdues et la cinquième
+a effleuré Nanteuil au-dessous du
+sein gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Nanteuil est blessée?</p>
+
+<p>&mdash;Légèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Ligny sera poursuivi?</p>
+
+<p>&mdash;On étouffera l'affaire, et l'on aura
+raison. Mais je suis exactement informé.</p>
+
+<p>Dans les voitures aussi, les comédiennes
+semaient des bruits divers. Les unes croyaient
+à un meurtre, les autres à un suicide.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est tiré un coup de revolver dans
+la poitrine, assurait Falempin. Il n'était
+que blessé. Le médecin l'a dit: si on lui
+avait donné des soins à temps, on l'aurait
+sauvé. Mais ils l'ont laissé sur le plancher,
+baignant dans son sang.</p>
+
+<p>Et madame Doulce dit à Ellen Midi:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, il m'est arrivé bien souvent de
+m'approcher d'un lit de mort. Alors je
+m'agenouille et je prie. Aussitôt, je me sens
+pénétrée d'une sérénité céleste.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez de la chance! lui répondit
+Ellen Midi.</p>
+
+<p>Au bout de la rue Campagne-Première,
+sur les boulevards larges et gris, ils sentirent
+tous la longueur du chemin parcouru et la
+tristesse du passage. Ils sentirent que derrière
+ce cercueil ils avaient franchi les confins de
+la vie et qu'ils étaient chez les morts. A leur
+droite, s'étendaient les marbriers et les
+fleuristes funéraires, des étalages de pots de
+fleurs et le mobilier économique des tombes,
+jardinières en zinc, couronnes d'immortelles
+en ciment, anges gardiens en plâtre. A leur
+gauche, ils voyaient derrière le mur bas du
+cimetière se dresser les croix blanches entre
+les têtes nues des tilleuls et partout ils respiraient,
+dans la poussière pâle, la mort, la
+mort banale, régulière, administrée par la
+Ville et l'État et pauvrement enjolivée par
+la piété des familles.</p>
+
+<p>Entre les deux lourds piliers de pierre,
+surmontés de sabliers ailés, ils passèrent.
+Le char s'avança lentement sur le sable qui
+criait dans le silence. Il semblait, au milieu
+des maisons des morts, avoir doublé de
+hauteur. Les gens du cortège lisaient sur
+les tombes des noms célèbres ou regardaient
+la statue d'une jeune fille assise, un livre à
+la main. Le vieux Maury déchiffrait sur les
+épitaphes l'âge des défunts. Les vies courtes
+et plus encore les vies moyennes l'affligeaient
+comme un mauvais présage. Mais,
+quand il rencontrait des morts exemplaires
+par leur grand âge, il en recevait avec joie
+l'espérance et la probabilité d'un long reste
+de vie.</p>
+
+<p>Le char s'arrêta au milieu d'une allée
+latérale. Le clergé et les femmes descendirent
+de voiture. Delage reçut dans ses
+bras, du haut du marchepied, la bonne madame
+Ravaud, qui devenait un peu lourde, et
+tout à coup, moitié railleur, moitié sérieux,
+il lui fit des propositions. Elle n'était plus
+jeune; elle avait un demi-siècle de théâtre.
+Delage, en ses vingt-cinq ans, la trouvait
+prodigieusement vieille. Et, tout en lui parlant
+à l'oreille, il s'excitait, s'entêtait, devenait
+sincère, la désirait vraiment, par curiosité
+perverse, par envie de faire quelque
+chose d'extraordinaire et certitude d'être de
+force à le faire, peut-être par instinct professionnel
+de joli garçon, et parce qu'enfin,
+ayant d'abord demandé ce qu'il ne voulait
+pas, il commençait à vouloir ce qu'il avait
+demandé. Madame Ravaud s'échappa, indignée
+et flattée.</p>
+
+<p>Et le cercueil allait à bras d'homme par
+un chemin étroit bordé de cyprès nains,
+sous un bourdonnement de prières:</p>
+
+<p><i>In paradisum deducant te Angeli, in tuo adventu
+suscipiant te Martyres et perducant te in
+civitatem sanctam Jerusalem, Chorus Angelorum
+te suscipiat et cum Lazaro, quondam paupere,
+aeternam habeas requiem.</i></p>
+
+<p>Bientôt il n'y eut plus de voie tracée. Il
+fallut, à la suite du cercueil agile, du prêtre
+et des enfants de chœur, s'éparpiller, enjamber
+les pierres couchées et se couler entre
+les cippes et les stèles. On perdait, on retrouvait
+le mort. Nanteuil mettait de l'ardeur à
+le poursuivre, inquiète, brusque, son livre
+à la main, tirant sa jupe accrochée aux
+grilles, et frôlant les couronnes sèches qui
+laissaient sur sa robe des têtes d'immortelles.
+Enfin, les premiers arrivés sentirent
+l'âcre odeur de la terre fraîche et, du haut
+des dalles voisines, virent la fosse dans
+laquelle descendait le cercueil.</p>
+
+<p>Les comédiens avaient fait libéralement
+les frais de l'enterrement; ils s'étaient cotisés
+pour acheter à leur camarade ce qu'il
+lui fallait de terre, deux mètres concédés
+pour cinq ans. Romilly, au nom des acteurs
+de l'Odéon, avait versé à l'Administration
+300 francs, exactement 301 fr. 80 centimes.
+Il avait même dessiné un projet de monument,
+une stèle brisée à laquelle des masques
+comiques étaient suspendus. Mais à ce
+sujet on n'avait pas pris de décision.</p>
+
+<p>Le célébrant bénit la fosse. Et le prêtre
+et les enfants murmurèrent des paroles
+alternées:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Requiem aeternam dona ei, Domine.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Et lux perpetua luceat ei.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Requiescat in pace.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Amen.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Anima ejus et animae omnium fidelium
+defunctorum, per misericordiam Dei, requiescant
+in pace.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Amen.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>De profundis...</i></p>
+
+<p>Chacun vint jeter de l'eau bénite sur le
+cercueil. Nanteuil surveilla tout, les prières,
+les pelletées de terre, les aspersions, puis,
+agenouillée sur un coin de tombe, à l'écart,
+elle récita avec ferveur: «Notre Père qui
+êtes aux cieux...»</p>
+
+<p>Pradel, au bord de la fosse parla. Il se
+défendit de faire un discours. Mais le théâtre
+de l'Odéon ne pouvait pas laisser partir
+sans une parole d'adieu un jeune artiste
+aimé de tous.</p>
+
+<p>&mdash;Je dirai donc, au nom de la grande et
+cordiale famille dramatique, les mots qui
+sont dans tous les cœurs...</p>
+
+<p>Groupés autour de l'orateur dans des attitudes
+classées, les comédiens écoutaient
+avec une science profonde. Ils écoutaient en
+action, de l'oreille, de la bouche, de l'œil,
+des bras, des jambes. Ils écoutaient chacun
+dans sa manière, avec noblesse, ingénuité,
+douleur ou révolte, selon son emploi.</p>
+
+<p>Non, le directeur du théâtre ne laisserait
+pas partir sans une parole d'adieu le vaillant
+comédien qui, dans sa trop courte carrière,
+avait donné plus que des espérances.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, fougueux, inégal, inquiet,
+communiquait à ses créations un caractère
+particulier, une physionomie distinctive.
+Nous l'avons vu, il y a bien peu de jours,
+je pourrais dire: il y a bien peu d'heures,
+imprimer à une figure épisodique un relief
+puissant. L'illustre auteur de la pièce en
+était frappé. Chevalier touchait au succès.
+Il avait le feu sacré. On s'est demandé la
+cause de sa fin si cruelle. Ne cherchez pas.
+Chevalier est mort de son art: il est mort
+de la fièvre dramatique. Il est mort dévoré
+par la flamme qui tous nous consume lentement.
+Hélas! le théâtre, dont le public
+voit seulement les sourires et les larmes
+aussi douces que les sourires, est un maître
+jaloux qui exige de ses serviteurs un dévouement
+absolu, les plus douloureux sacrifices,
+et qui parfois demande des victimes. Adieu,
+Chevalier, au nom de tous vos camarades.
+Adieu!</p>
+
+<p>Les mouchoirs essuyèrent des larmes. Les
+comédiens pleuraient sincèrement; ils pleuraient
+sur eux.</p>
+
+<p>Quand ils se furent tous écoulés, le docteur
+Trublet, resté seul dans le cimetière
+avec Constantin Marc, embrassa du regard
+la multitude des tombes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous rappelez-vous, dit-il, une réflexion
+d'Auguste Comte: «L'humanité est composée
+de morts et de vivants. Les morts sont
+de beaucoup les plus nombreux»? Certes,
+les morts sont de beaucoup les plus nombreux.
+Par leur multitude et la grandeur
+du travail accompli, ils sont les plus puissants.
+Ce sont eux qui gouvernent; nous
+leur obéissons. Nos maîtres sont sous ces
+pierres. Voici le législateur qui a fait la loi
+que je subis aujourd'hui, l'architecte qui a
+bâti ma maison, le poète qui a créé les illusions
+qui nous troublent encore, l'orateur
+qui nous a persuadés avant notre naissance.
+Voici tous les artisans de nos connaissances
+vraies ou fausses, de notre sagesse et de nos
+folies. Ils sont là, les chefs inflexibles, auxquels
+on ne désobéit pas. En eux est la
+force, la suite et la durée... Qu'est-ce qu'une
+génération de vivants, en comparaison des
+générations innombrables des morts? Qu'est-ce
+que notre volonté d'un jour, devant leur
+volonté mille fois séculaire?... Nous révolter
+contre eux, le pouvons-nous? Nous n'avons
+pas seulement le temps de leur désobéir!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous y venez, docteur Socrate!
+s'écria Constantin Marc; vous renoncez au
+progrès, à la justice nouvelle, à la paix du
+monde, à la libre pensée, vous vous soumettez
+à la tradition... Vous consentez à la
+vieille erreur, à la bonne ignorance, à la
+vénérable iniquité de nos pères. Vous rentrez
+dans la tradition française, vous vous soumettez
+à la coutume antique, à l'autorité
+des ancêtres.</p>
+
+<p>&mdash;Où prenez-vous la coutume et la tradition?
+demanda Trublet; où prenez-vous
+l'autorité? Il y a des traditions inconciliables,
+des coutumes diverses, des autorités
+opposées. Les morts ne nous imposent
+pas une volonté. Ils nous soumettent à des
+volontés contradictoires. Les opinions du
+passé qui pèsent sur nous sont incertaines
+et confuses. En nous écrasant, elles se détruisent
+les unes les autres. Tous ces morts ont
+vécu, comme nous, dans le trouble et la
+contradiction. Chacun en son temps a fait à
+sa manière, dans la haine ou l'amour, le
+songe de la vie. Faisons ce rêve à notre
+tour, avec bienveillance et joie, s'il est possible,
+et allons déjeuner. Je vais vous mener
+dans un petit bouchon de la rue Vavin, chez
+Clémence, qui ne fait qu'un plat, mais un
+plat prodigieux: le cassoulet de Castelnaudary,
+qu'il ne faut pas confondre avec le
+cassoulet à la mode de Carcassonne, simple
+gigot de mouton aux haricots. Le cassoulet
+de Castelnaudary contient des cuisses d'oie
+confites, des haricots préalablement blanchis,
+du lard et un petit saucisson. Pour
+être bon, il faut qu'il ait cuit longuement
+sur un feu doux. Le cassoulet de Clémence
+cuit depuis vingt ans. Elle remet dans le
+poêlon tantôt de l'oie ou du lard, tantôt un
+saucisson ou des haricots, mais c'est toujours
+le même cassoulet. Le fond reste; et
+ce fond antique et précieux lui donne la
+saveur que, dans les tableaux des vieux
+maîtres vénitiens, on trouve aux chairs ambrées
+des femmes. Venez, je veux vous faire
+goûter le cassoulet de Clémence.</p>
+
+
+
+
+<h2>XI</h2>
+
+
+<p>Après avoir fait sa prière, Nanteuil, sans
+écouter le discours de Pradel, sauta dans une
+voiture pour rejoindre Robert de Ligny, qui
+l'attendait devant la gare Montparnasse. Au
+milieu des passants, ils se donnèrent la main
+et se regardèrent sans se rien dire. Mieux
+que jamais ils se sentirent liés l'un à l'autre.
+Robert l'aimait.</p>
+
+<p>Il l'aimait sans le savoir. Elle n'était pour
+lui, à ce qu'il croyait, qu'un plaisir dans
+la série infinie des plaisirs possibles. Mais
+le plaisir avait pris pour lui la forme de
+Félicie, et, s'il avait mieux réfléchi aux
+innombrables femmes qu'il se promettait
+dans la vaste suite de sa vie nouvellement
+commencée, il aurait reconnu que, maintenant,
+c'était toutes des Félicies. Il aurait pu
+du moins s'apercevoir que, sans intention
+de lui être fidèle, il ne songeait pas à la
+tromper, et que, depuis qu'elle s'était donnée,
+il n'en avait pas désiré une autre. Il
+ne s'en apercevait pas.</p>
+
+<p>Cette fois pourtant, sur cette place agitée et
+banale, en la voyant, non plus dans l'ombre
+voluptueuse de la nuit, ni sous ces lueurs
+caressantes de l'alcôve, qui donnaient à sa
+forme nue le vague délicieux d'une voie lactée,
+mais sous la dure lumière d'un jour diffus,
+aux clartés minutieuses d'un soleil sans gloire
+et sans ombres qui accusait sous la voilette
+les paupières brûlées de larmes, les joues
+nacrées et les lèvres froissées, il sentit qu'il
+éprouvait pour cette chair un goût mystérieux
+et profond.</p>
+
+<p>Il ne l'interrogea pas. Ils se dirent des
+mots tendres. Et, comme elle avait très faim,
+il la mena déjeuner dans un cabaret connu,
+dont le nom brillait en lettres d'or sur une
+des vieilles maisons de la place. Ils se firent
+servir dans un jardin d'hiver, dont les
+rochers, le bassin et l'arbre étaient multipliés
+par des glaces encadrées de treillis vert.
+Devant la nappe, en consultant le menu,
+ils causèrent avec plus d'abandon qu'ils n'avaient
+fait jusque-là. Il lui disait que les
+émotions et les tracas de ces trois derniers
+jours l'avaient énervé, mais qu'il n'y pensait
+plus et que ce serait absurde de s'occuper
+encore de cette affaire. Elle lui parlait de sa
+santé, se plaignait de ne pouvoir dormir que
+d'un mauvais sommeil et d'avoir des rêves.
+Mais elle ne lui disait pas ce qu'elle voyait
+dans ses rêves, et elle évitait de parler du
+mort. Il lui demanda si elle n'avait pas eu une
+matinée fatigante et pourquoi elle était allée
+jusqu'au cimetière, ce qui ne servait à rien.</p>
+
+<p>Incapable de lui expliquer les profondeurs
+de son âme soumise aux rites, aux cérémonies
+propitiatoires et aux incantations, elle
+secoua la tête comme pour dire: «Fallait».</p>
+
+<p>Tandis qu'aux tables voisines des déjeuneurs
+achevaient leur repas, ils causèrent
+longtemps, tous deux à voix basse, en attendant
+d'être servis.</p>
+
+<p>Robert s'était promis, il s'était juré de ne
+jamais reprocher à Félicie d'avoir eu Chevalier
+pour amant, ou même de lui faire une
+seule question à ce sujet. Et pourtant, par
+une sourde rancune, par une mauvaise
+humeur remontée, par une naturelle curiosité,
+et aussi parce qu'il l'aimait trop pour
+se contenir, il lui dit d'une voix amère:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as été avec lui, autrefois.</p>
+
+<p>Elle se tut et ne nia pas. Non qu'elle sentît
+qu'il était désormais inutile de mentir.
+Au contraire, elle avait l'habitude de nier
+l'évidence, et, certes, elle avait trop le sens
+des hommes pour ignorer qu'en amour il n'y
+a pas de mensonge si grossier qu'ils ne
+puissent croire s'ils en ont envie. Mais cette
+fois, contre sa nature et son habitude, elle
+ne mentit pas. Elle avait peur d'offenser le
+mort. Elle pensait que le renier ce serait lui
+faire tort, lui retrancher sa part, l'irriter.
+Elle se tut, craignant de le voir venir s'accouder
+à la table avec son rire fixe et sa
+tête trouée, et de l'entendre dire de sa voix
+plaintive: «Félicie, tu n'as pas oublié, pourtant,
+notre petite chambre de la rue des
+Martyrs!...»</p>
+
+<p>Ce que, depuis sa mort, il était devenu
+pour elle, elle n'aurait pu le dire, tant c'était
+hors de ses croyances et contraire à sa raison
+et tant les mots qui l'eussent exprimé
+lui semblaient vieux, ridicules et hors d'usage.
+Mais, d'une hérédité lointaine ou plutôt de
+quelques récits entendus dans son enfance,
+elle tirait le sentiment confus qu'il était au
+nombre de ces morts qui tourmentaient
+autrefois les vivants et qu'exorcisaient les
+prêtres: car, en pensant à lui, elle commençait
+instinctivement le signe de la croix
+et ne s'arrêtait que pour ne pas paraître
+ridicule.</p>
+
+<p>Ligny, la voyant triste et troublée, se
+reprocha ses paroles dures et inutiles, et,
+dans le moment même où il se les reprochait,
+il en ajoutait d'aussi dures et d'aussi
+inutiles:</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'avais pourtant dit que ce n'était
+pas vrai!</p>
+
+<p>Elle répondit avec ferveur:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je voulais, vois-tu, que ce ne
+fût pas vrai.</p>
+
+<p>Elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon chéri, depuis que je suis à
+toi, je t'assure bien que je n'ai pas été à un
+autre. Je n'y ai pas de mérite: ça me serait
+impossible.</p>
+
+<p>Comme les jeunes animaux, elle avait besoin
+de gaieté. Le vin, qui brillait dans son verre
+ainsi que de l'ambre liquide, fut une joie
+pour ses yeux et elle en mouilla sa langue
+avec volupté. Elle s'intéressa aux plats qu'on
+lui servait, et surtout aux pommes soufflées,
+semblables à des ampoules d'or. Puis
+elle observa les déjeuneurs attablés dans la
+salle et s'amusa d'eux, leur prêtant, sur leur
+mine, des sentiments ridicules ou des passions
+grotesques. Elle remarquait les regards
+malveillants que lui jetaient les femmes, et
+les efforts que faisaient les hommes pour lui
+paraître beaux et considérables. Et elle fit
+une réflexion générale:</p>
+
+<p>&mdash;Robert, as-tu remarqué que les gens
+ne sont jamais naturels? Ils ne disent pas
+une chose parce qu'ils la pensent. Ils la
+disent parce qu'ils croient que c'est celle-là
+qu'il fallait dire. Cette habitude les rend
+très ennuyeux. Et il est extrêmement rare
+de trouver quelqu'un de naturel. Toi, tu es
+naturel.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, je ne crois pas être poseur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu poses comme les autres. Mais tu
+poses dans ta nature. Je vois bien quand tu
+veux m'épater...</p>
+
+<p>Elle lui parla de lui-même, et, ramenée
+par le cours involontaire de ses idées au
+drame de Neuilly, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Ta mère ne t'a rien dit?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a su, pourtant...</p>
+
+<p>&mdash;C'est probable.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu t'entends bien avec elle?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui!</p>
+
+<p>&mdash;On dit qu'elle est encore très belle, ta
+mère. Est-ce vrai?</p>
+
+<p>Il ne répondit pas et essaya de changer la
+conversation. Il n'aimait pas que Félicie lui
+parlât de sa mère ni s'occupât de sa famille.
+Monsieur et madame de Ligny jouissaient de
+la plus haute considération dans la société
+parisienne. M. de Ligny, diplomate d'origine
+et de carrière, était en soi très honorable. Il
+l'était même avant que de naître par les
+services diplomatiques que ses ancêtres
+avaient rendus à la France. Son bisaïeul
+avait signé l'abandon de Pondichéry à l'Angleterre.
+Madame de Ligny vivait très correctement
+avec son mari. Mais, sans aucune
+fortune, elle menait grand train et ses toilettes
+étaient une des dernières gloires de la
+France. Elle recevait dans son intimité un
+ancien ambassadeur. Le vieillard, son âge,
+sa situation, ses opinions, ses titres, sa
+grande fortune rendaient cette liaison respectable.
+Madame de Ligny tenait à distance
+les dames de la République, et leur donnait,
+quand il lui plaisait, des leçons de convenances.
+Elle n'avait rien à redouter de l'opinion
+élégante. Robert savait qu'elle était
+respectable aux gens du monde. Mais il
+craignait toujours qu'en parlant d'elle, Félicie
+ne le fît pas avec toute la réserve nécessaire.
+Il avait peur que, n'étant pas du
+monde, elle ne dît ce qu'il ne fallait pas
+dire. Il avait tort: Félicie ne connaissait
+pas la vie intime de madame de Ligny; et,
+si elle l'avait connue, elle ne l'aurait pas
+blâmée. Cette dame lui inspirait une curiosité
+naïve et une admiration mêlée de crainte.
+Son amant ne voulant pas lui parler de sa
+mère, elle voyait dans cette réserve une
+morgue aristocratique et même une marque
+de mésestime qui révoltaient son orgueil de
+fille libre et de plébéienne. Elle lui disait
+avec aigreur: «Je peux bien te parler de
+ta mère.» La première fois, elle avait
+ajouté: «La mienne la vaut bien.» Mais
+elle s'était aperçue que c'était commun, et
+elle ne le disait plus.</p>
+
+<p>Maintenant la salle était vide.</p>
+
+<p>Elle regarda sa montre, et, voyant qu'il
+était trois heures:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je file. On répète <i>la Grille</i>,
+cet après-midi. Constantin Marc doit être
+déjà au théâtre... En voilà encore un drôle
+de garçon! Il raconte que, dans le Vivarais,
+il culbute toutes les femmes. Et il est si
+timide qu'il n'ose seulement pas causer avec
+Fagette et Falempin. Je lui fais peur. Ça
+m'amuse.</p>
+
+<p>Elle était si lasse qu'elle n'avait pas le
+courage de se lever.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bizarre! on dit partout que je suis
+engagée aux Français. Ce n'est pas vrai. Il
+n'en est même pas question... Bien sûr que je
+ne pourrai pas rester indéfiniment où je suis.
+A la longue, on s'abrutirait là dedans. Mais
+rien ne presse. J'ai un grand rôle à créer dans
+<i>la Grille</i>. On verra après. Ce que je demande,
+moi, c'est à jouer la comédie. Je n'ai pas
+envie d'entrer aux Français pour n'y rien faire.</p>
+
+<p>Tout à coup, regardant devant elle avec
+des yeux pleins d'épouvante, elle se rejeta
+en arrière, pâlit et poussa un cri aigu. Puis
+ses paupières battirent, et elle murmura
+qu'elle étouffait.</p>
+
+<p>Robert lui ouvrit son corsage et lui
+mouilla les tempes d'un peu d'eau.</p>
+
+<p>Elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Un prêtre! j'ai vu un prêtre... Il était
+en surplis... Ses lèvres remuaient et ne faisaient
+pas de bruit... Il m'a regardée.</p>
+
+<p>Il tâcha de la rassurer:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ma chérie, comment veux-tu
+qu'un prêtre, un prêtre en surplis, passe
+dans le restaurant?</p>
+
+<p>Elle écoutait, docile, et se laissait persuader:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, tu as raison, je sais
+bien.</p>
+
+<p>Très vite, dans sa petite tête, les illusions
+se dissipaient. Elle était née deux
+cent trente ans après la mort de Descartes,
+dont elle n'avait jamais entendu parler, et
+qui lui avait pourtant enseigné l'usage de la
+raison, comme aurait dit le docteur Socrate.</p>
+
+<p>A six heures, Robert la prit, au sortir de
+la répétition, sous les arcades et l'emmena
+en voiture.</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Où allons-nous?</p>
+
+<p>Il hésita un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas retourner là-bas, dans
+notre maison?</p>
+
+<p>Elle se récria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, par exemple! Jamais!</p>
+
+<p>Il lui répondit qu'il l'avait pensé, qu'il
+chercherait autre chose: un petit rez-de-chaussée
+à Paris; qu'en attendant, pour
+aujourd'hui, ils se contenteraient d'un logis
+de hasard.</p>
+
+<p>Elle le regarda, les yeux fixes et lourds,
+l'attira violemment à elle, et lui brûla
+l'oreille et le cou du souffle de son désir.
+Puis ses bras se détachèrent, elle retomba
+molle et triste à son côté.</p>
+
+<p>Quand le fiacre s'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne m'en voudras pas, n'est-ce pas?
+mon Robert, de ce que je vais te dire: Pas
+aujourd'hui... demain...</p>
+
+<p>Elle avait jugé nécessaire de faire ce sacrifice
+au mort jaloux.</p>
+
+
+
+
+<h2>XII</h2>
+
+
+<p>Le lendemain, il la mena dans une chambre
+meublée, qu'il avait choisie banale, mais gaie,
+au premier étage d'un hôtel donnant sur un
+square, près de la Bibliothèque. Au milieu
+du square s'élevait, soutenue par des nymphes
+robustes, la vasque d'une fontaine. Les
+allées bordées de lauriers et de fusains
+étaient désertes et, de la place peu fréquentée,
+on entendait le murmure énorme
+et rassurant de la ville. La répétition avait
+fini très tard. Quand ils entrèrent dans la
+chambre, la nuit, déjà plus lente à venir en
+cette saison de neiges fondues, commençait
+d'assombrir les tentures. Les grandes glaces
+de l'armoire et de la cheminée s'emplissaient
+de lueurs vagues et d'ombres.</p>
+
+<p>Elle ôta sa veste de fourrure, alla regarder
+à la fenêtre, entre les rideaux, et
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Robert, les marches du perron sont
+mouillées.</p>
+
+<p>Il lui répondit qu'il n'y avait pas de perron,
+mais le trottoir et la chaussée, puis un
+autre trottoir et la grille du square.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es une Parisienne, tu connais bien
+cette place. Il y a au milieu, dans les arbres,
+une fontaine monumentale, avec des femmes
+énormes qui n'ont pas des seins aussi jolis
+que les tiens.</p>
+
+<p>Dans son impatience, il l'aida à défaire sa
+robe de drap. Mais il ne trouvait pas les
+agrafes et s'égratignait aux épingles.</p>
+
+<p>Il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis maladroit.</p>
+
+<p>Elle répondit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr que tu n'es pas aussi habile
+que madame Michon!... Ce n'est pas tant la
+maladresse; mais tu as peur de te piquer.
+Les hommes, c'est lâche. Tandis que les
+femmes, il faut bien qu'elles s'habituent à
+souffrir... C'est vrai! une femme, ça a mal
+presque tout le temps.</p>
+
+<p>Il ne remarqua pas qu'elle était pâle,
+avec un cercle d'ombre autour des yeux. Il
+la désirait trop et ne la voyait plus.</p>
+
+<p>Il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont très sensibles à la douleur,
+elles sont aussi très sensibles au plaisir...
+Connais-tu Claude Bernard?</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;C'était un grand savant. Il a dit qu'il
+n'hésitait pas à reconnaître à la femme la
+suprématie dans le domaine de la sensibilité
+physique et morale.</p>
+
+<p>Nanteuil en dégrafant son corset:</p>
+
+<p>&mdash;S'il a voulu dire par là que toutes les
+femmes sont sensibles, c'est un rude cornichon.
+Il aurait fallu lui envoyer Fagette, et il
+aurait vu s'il est facile d'en obtenir quoi que
+ce soit, dans le domaine... comment dit-il
+ça?... de la sensibilité physique et morale.</p>
+
+<p>Et elle ajouta, avec un orgueil très doux:</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'y trompe pas, mon Robert, des
+femmes comme moi, il n'y en a pas des tas.</p>
+
+<p>Comme il l'attirait dans ses bras, elle se
+dégagea:</p>
+
+<p>&mdash;Tu me retardes.</p>
+
+<p>Puis, assise et repliée sur elle-même pour
+défaire ses bottines.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sais pas? Le docteur Socrate m'a
+raconté, l'autre jour, qu'il avait eu une apparition.
+Il a vu un ânier qui avait assassiné
+une petite fille. J'ai rêvé cette nuit, de cette
+histoire-là, seulement dans mon rêve, je ne
+savais jamais si l'ânier était un homme ou
+une femme. Ce qu'il était embrouillé, mon
+rêve!... A propos du docteur Socrate, devine
+de qui il est l'amant... de la dame qui
+tient le cabinet de lecture de la rue Mazarine.
+Elle n'est plus très jeune, mais elle
+est très intelligente. Est-ce que tu crois qu'il
+la trompe?... J'ôte mes bas, c'est plus convenable.
+Et elle lui conta une histoire de théâtre:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que, décidément, je ne resterai
+pas longtemps à l'Odéon.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir. Pradel m'a dit aujourd'hui,
+avant la répétition: «Ma petite Nanteuil,
+il n'y a jamais rien eu entre nous.
+C'est ridicule...» Il a été très convenable,
+mais il m'a fait comprendre que nous étions,
+l'un vis-à-vis de l'autre, dans une situation
+irrégulière qui ne pouvait se prolonger indéfiniment...
+Parce que tu sais que Pradel a
+établi une règle. Autrefois il choisissait
+parmi ses pensionnaires. Il avait des favorites,
+on criait. Maintenant, pour la bonne
+administration du théâtre, il les prend
+toutes, même celles qui ne lui plaisent pas,
+même celles qui lui déplaisent. Il n'y a
+plus de favorites. Tout va bien. Ah! c'est
+un vrai directeur, cet homme-là.</p>
+
+<p>Comme Robert, dans le lit, écoutait sans
+rien dire, elle alla le secouer:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ça te serait égal que je me mette
+avec Pradel?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma chérie, non ça ne me serait
+pas égal. Mais ce n'est pas ce que je dirais
+qui l'empêcherait.</p>
+
+<p>Penchée sur lui, elle lui donnait des
+caresses ardentes, en forme de menaces et
+de châtiment, et elle lui criait:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne m'aimes donc pas, que tu n'es
+pas jaloux? Je veux que tu sois jaloux.</p>
+
+<p>Puis, brusquement, elle s'éloigna de lui,
+et, retenant sur son épaule gauche la chemise
+qui avait glissé sous le sein droit, elle
+s'attarda devant la table de toilette et demanda
+avec inquiétude:</p>
+
+<p>&mdash;Robert, tu n'as rien apporté ici de
+l'autre chambre?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>Alors, doucement, timidement, elle se
+coula dans le lit. Mais, à peine y était-elle
+étendue, qu'elle s'accouda à l'oreiller, et, le
+cou tendu, la bouche entr'ouverte, écouta.
+Il lui semblait entendre ce bruit léger de
+pas dans le sable qu'elle avait entendu dans
+la maison du boulevard de Villiers. Elle
+courut à la fenêtre, vit l'arbre de Judée, la
+pelouse, la grille. Sachant ce qu'elle allait
+voir encore, elle voulut se cacher la tête dans
+les mains. Mais elle ne put soulever les bras,
+et le visage de Chevalier se dressa devant
+elle.</p>
+
+
+
+
+<h2>XIII</h2>
+
+
+<p>Elle était rentrée chez elle avec une fièvre
+ardente. Robert, ayant dîné en famille
+regagna son grenier. Dans l'état où Nanteuil
+l'avait laissé, il était agacé et de très mauvaise
+humeur.</p>
+
+<p>Sa chemise et son habit, préparés sur le
+lit par le valet de chambre, avaient l'air de
+l'attendre dans une attitude domestique et
+servile. Il commença de s'habiller avec une
+vivacité un peu rageuse. Il était impatient
+de sortir. Il ouvrit son œil-de-bœuf, écouta
+la rumeur de la ville et vit au-dessus des
+toits la lueur que faisait Paris dans le ciel.
+Il aspira toute la chair amoureuse amassée,
+par cette nuit d'hiver, dans les théâtres et
+les grands cabarets, les cafés-concerts et les
+bars.</p>
+
+<p>Irrité de ce que Félicie avait déçu son
+désir, il était décidé à se contenter ailleurs,
+et, ne se sentant point de préférence, il se
+croyait seulement embarrassé de choisir;
+mais il s'aperçut bientôt qu'il n'avait envie
+d'aucune des femmes qu'il connaissait et
+qu'il n'avait même pas envie des inconnues.
+Il ferma sa fenêtre et s'assit devant le feu.</p>
+
+<p>C'était un feu de coke: madame de Ligny,
+qui portait des manteaux de vingt-cinq
+mille francs, économisait sur la table et les
+feux. Elle ne souffrait pas qu'on brûlât du
+bois dans les chambres.</p>
+
+<p>Il réfléchit à ses affaires dont, jusque-là,
+il s'était peu soucié, à la carrière où il était
+entré et qu'il voyait obscure devant lui. Le
+ministre était grand ami de sa famille. Montagnard cévenol,
+nourri de châtaignes, ses
+yeux éblouis clignaient aux tables fleuries.
+Trop fin pourtant et trop habile pour ne
+pas garder sur la vieille aristocratie qui l'accueillait
+l'avantage des dures volontés et des
+refus hautains. Ligny le connaissait et n'attendait
+de lui nulle faveur. En cela plus
+perspicace que sa mère, qui se croyait
+quelque pouvoir sur ce petit homme noir
+et velu, submergé par ses jupes impérieuses,
+chaque jeudi, du salon à la table.
+Il le jugeait désobligeant. Et puis il y avait
+quelque chose entre eux. Robert, par malchance,
+avait précédé son ministre dans
+l'intimité d'une personne que celui-ci aimait
+jusqu'à l'absurdité, madame de Neuilles,
+une femme galante. Et il croyait voir que le
+petit homme velu s'en doutait et l'en regardait
+de travers. Enfin il s'était fait au quai
+d'Orsay l'idée que les ministres ne peuvent
+et ne veulent jamais grand'chose. Mais il
+n'exagérait rien et croyait très possible de
+se faire attacher au cabinet. Jusqu'ici ç'avait
+été son désir. Il tenait beaucoup à ne pas
+quitter Paris. Sa mère, au contraire, eût
+préféré qu'il allât à La Haye, où un poste
+de troisième secrétaire était vacant. Maintenant
+il se décidait tout à coup pour La
+Haye. «Je partirai, se dit-il. Le plus tôt
+sera le meilleur.» Sa résolution prise, il
+en examina les motifs. D'abord, c'était excellent
+pour son avenir. Ensuite, le poste de
+La Haye était agréable. Un camarade, qui
+l'avait occupé, vantait l'hypocrisie délicieuse
+de la petite capitale endormie, où tout était
+machiné, truqué pour l'agrément du corps
+diplomatique. Il considéra même que La
+Haye était l'auguste berceau d'un nouveau
+droit international, et il alla jusqu'à décrocher
+cette raison qu'il ferait plaisir à sa
+mère. Après quoi il s'aperçut qu'il voulait
+partir seulement à cause de Félicie.</p>
+
+<p>Il eut sur elle des pensées qui n'étaient
+pas bienveillantes. Il la savait menteuse et
+peureuse, méchante pour ses amies. Il avait
+la preuve qu'elle aimait les plus sales cabots
+ou que, tout au moins, elle s'en arrangeait.
+Il n'était pas certain qu'elle ne le trompât
+pas, non qu'il eût rien découvert de suspect
+dans la vie qu'elle menait, mais parce
+qu'il doutait raisonnablement de toutes les
+femmes. Il se représenta tout le mal qu'il
+savait d'elle et se persuada que c'était une
+petite rosse; et, sentant qu'il l'aimait, il
+pensa qu'il l'aimait seulement parce qu'elle
+était très jolie. Cette raison lui parut bonne,
+mais, en y regardant, il s'aperçut qu'elle
+n'expliquait rien; qu'il aimait cette fille,
+non parce qu'elle était très jolie, mais parce
+qu'elle était jolie d'une certaine manière,
+parce qu'elle l'était à sa façon, étrangement,
+qu'il l'aimait pour ce qu'il y avait en elle
+de rare et d'incomparable, parce qu'enfin
+c'était une merveilleuse chose d'art et de
+volupté, un joyau vivant d'un prix inestimable.
+Alors, se sentant faible, il pleura,
+il pleura sa liberté perdue, sa pensée captive,
+son âme troublée, sa chair et son sang
+dévoués à un petit être faible et perfide.</p>
+
+<p>A regarder le coke rouge dans la grille de la
+cheminée, il s'était brûlé les yeux. Il les ferma
+de douleur et vit, sous ses paupières closes,
+des nègres qui s'agitaient dans un tumulte
+obscène et sanglant. Tandis qu'il cherchait
+de quel livre de voyages, lu dans des années
+d'adolescence, sortaient ces noirs, il les vit
+diminuer, se résoudre en points imperceptibles
+et disparaître dans une Afrique rouge,
+qui peu à peu représenta la blessure aperçue
+à la lueur d'une allumette la nuit du suicide.
+Il songea:</p>
+
+<p>&mdash;Cet imbécile de Chevalier. Je n'y pensais
+guère.</p>
+
+<p>Tout à coup, sur ce fond de sang et de
+flamme parut la forme cambrée de Félicie,
+et il sentit en lui se tendre un désir cruel
+et chaud.</p>
+
+
+
+
+<h2>XIV</h2>
+
+
+<p>Il l'alla voir le lendemain, dans le petit
+appartement du boulevard Saint-Michel. Ce
+n'était pas son habitude. Il n'aimait guère
+à se rencontrer avec madame Nanteuil, qui
+était pourtant à son égard très polie et même
+obséquieuse, mais qui l'ennuyait et le gênait.</p>
+
+<p>Ce fut elle qui le reçut dans le salon
+modique. Elle le remercia de l'intérêt qu'il
+portait à la santé de Félicie, l'instruisit que
+la pauvre enfant avait été, la veille au soir,
+agitée et souffrante, mais qu'elle allait mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Elle travaille son rôle, dans sa chambre.
+Je vais l'avertir que vous êtes ici. Elle sera
+bien contente de vous voir, monsieur de
+Ligny. Elle sait que vous l'aimez bien. Et
+les vrais amis sont rares, surtout dans le
+monde du théâtre.</p>
+
+<p>Robert observait madame Nanteuil avec
+une attention qu'il ne lui avait pas encore
+prêtée. Il cherchait à voir en elle la figure
+que sa fille aurait plus tard. Volontiers il
+lisait en passant sur le visage des mères la
+bonne aventure des filles. Et cette fois il
+déchiffrait obstinément les traits et les
+formes de cette dame comme une intéressante
+prophétie. Il n'y lut rien qui fût de
+mauvais augure, ni de bon. Madame Nanteuil,
+grasse, le teint reposé, la peau fraîche,
+n'était pas désagréable, dans le mol empâtement
+de ses chairs. Mais sa fille ne lui
+ressemblait pas du tout.</p>
+
+<p>La voyant toute calme et placide, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas nerveuse, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai jamais été. Ma fille ne tient
+pas de moi. C'est tout le portrait de son
+père. Il était délicat, sans avoir une mauvaise
+santé. Il est mort d'une chute de cheval...
+Vous prendrez bien une tasse de thé,
+monsieur de Ligny.</p>
+
+<p>Félicie entra. Les cheveux répandus sur
+les épaules, elle était enveloppée d'un peignoir
+de laine blanche, retenu très lâche à
+la taille par une grosse cordelière de passementerie,
+et traînait ses mules rouges; elle
+avait l'air d'un enfant. L'ami de la maison,
+Tony Meyer, marchand de tableaux, quand
+il la voyait dans ce vêtement, d'aspect un
+peu monacal, l'appelait frère Ange de Charolais,
+parce qu'il lui trouvait de la ressemblance
+avec un portrait de Nattier représentant
+mademoiselle de Charolais dans
+l'habit franciscain. Robert restait surpris et
+muet devant cette fillette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est gentil à vous, fit-elle, d'être
+venu prendre de mes nouvelles. Je vous
+remercie. Je vais mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Elle travaille beaucoup, elle travaille
+trop, dit madame Nanteuil. Son rôle de <i>la
+Grille</i> la fatigue.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, maman.</p>
+
+<p>On parla théâtre, et la conversation fut
+pauvre.</p>
+
+<p>Dans un silence, madame Nanteuil demanda
+à M. de Ligny s'il recherchait toujours
+les vieilles gravures de modes.</p>
+
+<p>Félicie et Robert la regardèrent sans
+comprendre. Ils lui avaient naguère parlé de
+gravures de modes pour expliquer des rendez-vous
+qu'ils n'avaient pu cacher. Mais ils
+n'y songeaient plus. Depuis lors, un morceau
+de la lune, comme disait le vieil auteur,
+était tombé dans leur amour; seule, madame
+Nanteuil, en son respect profond des
+fictions, se rappelait:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille m'a dit que vous aviez beaucoup
+de ces gravures anciennes et qu'elle y
+trouvait des idées pour ses costumes.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, madame, parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, monsieur de Ligny, dit Félicie.
+Je voudrais vous montrer un projet de costume
+pour Cécile de Rochemaure.</p>
+
+<p>Et elle l'entraîna dans sa chambre.</p>
+
+<p>C'était une petite chambre tendue de
+papier fleuri, meublée d'une armoire à glace,
+de deux chaises de crin et d'un lit de fer à
+courtepointe de piqué blanc, surmonté d'un
+bénitier et d'un rameau de buis.</p>
+
+<p>Elle lui donna un long baiser sur la
+bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime, tu sais!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui. Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi je t'aime. Je n'aurais pas
+cru que je t'aimerais autant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est venu après.</p>
+
+<p>&mdash;Ça vient toujours après.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, ce que tu dis là, Robert.
+Avant on ne sait pas.</p>
+
+<p>Elle secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été bien malade hier.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as vu Trublet? Qu'est-ce qu'il t'a
+dit?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a dit que le repos, le calme
+m'était nécessaire... Mon chéri, il faudra
+que nous soyons raisonnables une quinzaine
+de jours encore. Ça t'ennuie?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, ça m'ennuie. Mais qu'est-ce
+que tu veux?...</p>
+
+<p>Il fit deux ou trois tours, furetant dans
+les coins. Elle le regardait avec un peu d'inquiétude,
+craignant qu'il ne l'interrogeât
+sur ses pauvres bijoux et ses pauvres bibelots,
+cadeaux modestes, mais dont on ne
+peut pas toujours expliquer l'origine. On
+dit ce qu'on veut, bien sûr, mais on peut
+se couper, avoir des ennuis, et vraiment ça
+n'en vaut pas la peine. Elle détourna son
+attention.</p>
+
+<p>&mdash;Robert, ouvre ma boîte à gants.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a dans ta boîte à
+gants?</p>
+
+<p>&mdash;Les violettes que tu m'as données
+la première fois. Mon chéri, ne me quitte
+pas. Ne t'en va pas!... Quand je pense que
+tu peux t'en aller d'un jour à l'autre dans
+des pays étrangers, à Londres, à Constantinople,
+je deviens folle.</p>
+
+<p>Il la rassura, lui dit qu'on avait pensé
+l'envoyer à La Haye. Mais qu'il n'irait pas,
+qu'il se ferait attacher au cabinet du ministre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me promets?</p>
+
+<p>Il promit sincèrement. Et elle devint très
+gaie.</p>
+
+<p>Lui montrant la petite armoire à glace:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, mon chéri, c'est là que j'étudie
+mon rôle. Quand tu es venu, je travaillais
+ma scène du quatre. Je profite de
+ce que je suis seule pour chercher le ton
+juste. Je tâche de dire large et fondu. Si
+j'écoutais Romilly, je détaillerais et ce serait
+mesquin. J'ai à dire: «Je ne vous crains
+pas.» C'est le grand effet du rôle. Sais-tu
+comment Romilly voudrait que je dise:
+«Je ne vous crains pas.» Je vais t'expliquer.
+Je mets la main sous le nez, j'écarte
+les doigts et je dis un mot à chaque doigt,
+séparément, sur un ton particulier, avec
+une physionomie spéciale: «Je, ne, vous,
+crains, pas», comme si je montrais les
+marionnettes! Un peu plus, je mettrais à
+tous mes doigts un petit chapeau en papier.
+C'est fin, c'est spirituel, crois-tu?</p>
+
+<p>Puis, soulevant ses cheveux et découvrant
+son front courageux:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te montrer comment je fais ça.</p>
+
+<p>Subitement transfigurée et grandie, elle
+dit avec un air de fierté ingénue et de tranquille
+innocence:</p>
+
+<p>»&mdash;Non, monsieur, je ne vous crains
+pas. Pourquoi vous craindrais-je! Vous avez
+pensé me prendre à votre piège et vous
+vous êtes mis à ma merci. Vous êtes un
+homme d'honneur. Maintenant que je suis
+sous votre toit, vous me direz ce que vous
+avez dit au chevalier d'Amberre, votre
+ennemi, quand il eut franchi cette grille.
+Vous me direz: «Vous êtes chez vous: commandez.»</p>
+
+<p>Elle avait le don mystérieux de changer
+d'âme et de visage. Ligny était sous le
+charme du beau mensonge.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es étonnante!</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi, mon chat. J'aurai un
+grand bonnet de linon, avec des barbes qui
+me descendront en étages sur les joues.
+Parce que, tu sais, dans la pièce, je suis
+une jeune fille de la Révolution. Et il faut
+que je le fasse sentir. Il faut que j'aie la
+Révolution en moi, tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais la Révolution?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui!... Je ne sais pas les dates,
+bien sûr. Mais j'ai le sentiment de l'époque.
+Pour moi, la révolution c'est d'avoir la poitrine
+fière sous un fichu croisé et les genoux
+bien libres dans une jupe rayée, et c'est
+d'avoir un petit feu aux pommettes. Voilà!</p>
+
+<p>Il l'interrogea sur la pièce. Et il s'aperçut
+qu'elle ne la connaissait pas. Elle n'avait
+pas besoin de la connaître. Elle devinait,
+elle trouvait d'instinct tout ce qu'il lui fallait.</p>
+
+<p>&mdash;Dans les répétitions, je n'indique pas
+un seul de mes effets. Je garde tout pour
+le public. Romilly en sera bleu... Ce qu'ils
+seront tous embêtés... Ah! mon chéri, Fagette
+en fera une maladie.</p>
+
+<p>Elle s'assit sur une mauvaise petite chaise.
+Son front, tout à l'heure d'un blanc de
+marbre, était rose; elle avait repris son air
+de gamine.</p>
+
+<p>Il s'approcha, il la regarda dans le gris
+charmant des yeux, et, comme la veille au
+soir, devant le feu de coke, il pensa qu'elle
+était menteuse et peureuse, méchante pour
+ses amies; mais il le pensa avec indulgence.
+Il pensa qu'elle aimait les plus sales
+cabots ou tout au moins qu'elle s'en arrangeait:
+mais il le pensa avec une douce pitié;
+il se rappela tout le mal qu'il savait d'elle,
+mais sans amertume. Il sentit qu'il l'aimait,
+que c'était moins parce qu'elle était jolie
+que parce qu'elle l'était à sa manière, qu'il
+l'aimait enfin parce qu'elle était un joyau
+vivant et une incomparable chose d'art et
+de volupté. Il la regarda dans le gris charmant
+des yeux, dans les prunelles où
+nageaient sous une eau lumineuse comme
+de petits signes astrologiques. Il la regarda
+d'un regard si profond qu'elle en sentit le
+fil la traverser tout entière. Et sûre qu'il
+avait vu en elle, elle lui dit, les yeux dans
+les yeux, en lui tenant la tête serrée entre
+ses deux mains:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, je suis une sale cabotine;
+mais je t'aime et je me fiche de
+l'argent. Et il n'y en a pas beaucoup qui
+me valent. Et tu le sais bien.</p>
+
+
+
+
+<h2>XV</h2>
+
+
+<p>Ils se voyaient tous les jours au théâtre
+et faisaient ensemble des promenades à pied.</p>
+
+<p>Nanteuil jouait presque chaque soir et
+travaillait avec ardeur le rôle de Cécile.
+Elle retrouvait peu à peu la tranquillité,
+passait des nuits moins agitées, n'obligeait
+plus sa mère à lui tenir la main pendant
+qu'elle s'endormait, et n'étouffait plus dans
+des cauchemars. Une quinzaine de jours
+s'écoulèrent ainsi. Puis, un matin, tandis
+qu'assise devant sa toilette elle se peignait
+les cheveux, comme le temps était sombre,
+elle avança la tête vers la glace, et elle y vit,
+non pas son visage, mais celui du mort. Un
+filet de sang lui coulait d'un coin de la
+lèvre; il riait et la regardait.</p>
+
+<p>Alors elle se décida à faire ce qu'elle
+croyait utile et bon. Elle prit une voiture et
+alla le voir. En passant sur le boulevard
+Saint-Michel, elle avait acheté chez sa fleuriste
+une botte de roses. Elle les lui apportait.
+Elle se mit à genoux devant la petite
+croix noire qui marquait l'endroit où on
+l'avait mis. Elle lui parla. Et le pria d'être
+raisonnable, de la laisser tranquille. Elle
+lui demanda pardon de l'avoir traité autrefois
+avec dureté. On ne s'entend pas toujours
+dans la vie. Mais il devait comprendre
+maintenant et pardonner. A quoi lui servait-il
+de la tourmenter? Elle ne demandait
+pas mieux que de garder de lui un bon
+souvenir. Elle irait le voir de temps en
+temps. Mais qu'il renonçât à la poursuivre
+et à l'effrayer.</p>
+
+<p>Elle s'efforça de le flatter et de l'endormir
+par de douces paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends que tu aies voulu te
+venger. C'est naturel. Mais tu n'es pas
+méchant au fond. Ne sois plus fâché. Ne me
+fais plus peur. Ne viens plus. Je viendrai,
+moi, je viendrai souvent. Je t'apporterai des
+fleurs.</p>
+
+<p>Elle avait bien envie de le tromper, de
+l'endormir par de fausses promesses, de lui
+dire: «Reste, ne t'agite plus, reste, et je te
+jure de ne plus rien faire qui te déplaise, je
+te promets d'obéir à ta volonté.» Mais elle
+n'osait pas mentir sur une tombe, et elle
+était sûre que ce serait inutile, que les
+morts savent tout.</p>
+
+<p>Un peu lasse, elle prolongea quelques
+moments encore, plus mollement, ses supplications
+et ses prières, et elle s'aperçut que
+l'horreur que lui causaient les tombes, elle
+ne l'éprouvait pas, cette fois, et qu'elle
+n'avait pas peur du mort. Elle en chercha
+la raison et découvrit qu'il ne l'effrayait pas
+parce qu'il n'était pas là.</p>
+
+<p>Et elle songea:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas là; il n'est jamais là; il est
+partout, excepté là où on l'a mis. Il est dans
+les rues, dans les maisons, dans les chambres.</p>
+
+<p>Et elle se leva désespérée, sûre maintenant
+de le rencontrer partout, excepté dans
+le cimetière.</p>
+
+
+
+
+<h2>XVI</h2>
+
+
+<p>Après quinze jours de patience, Ligny la
+pressa de reprendre la vie d'autrefois. Le
+terme était échu, qu'elle-même avait fixé. Il
+ne voulait pas attendre davantage. Elle
+souffrait autant que lui de ne plus se donner.
+Mais elle craignait de voir revenir le mort.
+Elle trouva des prétextes gauches pour différer
+les rendez-vous, et puis elle avoua qu'elle
+avait peur. Il la méprisait de montrer si peu de
+raison et de courage. Il ne sentait plus qu'elle
+l'aimait et il lui disait des paroles dures.
+Et il la poursuivait sans cesse de son désir.</p>
+
+<p>Alors vinrent les jours âpres et les heures
+ingrates. Comme elle n'osait plus entrer
+avec lui sous un toit, ils montaient en
+fiacre et, après avoir roulé longuement dans
+les banlieues, ils descendaient sur de
+mornes avenues, s'y enfonçaient sous l'âpre
+vent d'est, marchant à grands pas, comme
+flagellés par le souffle d'une invisible colère.</p>
+
+<p>Une fois pourtant, le jour était si doux,
+qu'il les pénétra de sa douceur. Ils suivaient
+côte à côte les allées désertes du Bois. Les
+bourgeons, qui commençaient à se gonfler à
+la pointe des branches fines et noires, faisaient
+aux arbres, sous le ciel rose, des
+cimes violettes. A leur gauche, s'étendait la
+prairie semée de bouquets d'arbres nus, et
+l'on voyait les maisons d'Auteuil. Les lents
+coupés clos des vieillards passaient sur la
+route, et les nourrices poussaient des voitures
+d'enfants. Un auto traversa de son
+bourdonnement le silence du Bois.</p>
+
+<p>&mdash;Tu aimes ces machines-là? demanda
+Félicie.</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve ça commode, voilà tout.
+C'est vrai qu'il n'était pas chauffeur. Il
+n'avait de goût pour aucun sport et ne s'occupait
+que des femmes.</p>
+
+<p>Montrant un fiacre qui venait de les dépasser:</p>
+
+<p>&mdash;Robert, tu as vu?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait dedans Jeanne Perrin avec
+une femme.</p>
+
+<p>Et, comme il montrait une paisible indifférence,
+elle lui dit sur un ton de reproche:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es comme le docteur Socrate: tu
+trouves ça naturel?</p>
+
+<p>Le lac dormait clair et tranquille entre
+ses murailles sombres de sapins. Ils prirent
+à leur droite le sentier qui longe la berge où
+les oies blanches et les cygnes lissent leurs
+plumes.</p>
+
+<p>A leur approche, une flottille de canards,
+comme des nacelles vivantes, le col en forme
+de proue, cingla vers eux.</p>
+
+<p>Félicie leur dit, d'un ton de regret, qu'elle
+n'avait rien à leur donner.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque j'étais petite, ajouta-t-elle,
+papa me menait le dimanche donner du
+pain aux bêtes. C'était ma récompense,
+quand j'avais bien étudié toute la semaine.
+Papa se plaisait à la campagne. Il aimait les
+chiens, les chevaux, toutes les bêtes. Il était
+très doux, très intelligent. Il travaillait beaucoup.
+Mais l'existence est difficile pour un
+officier qui n'a pas de fortune. Il souffrait
+de ne pas pouvoir faire comme les officiers
+riches, et puis il ne s'entendait pas avec
+maman. Il n'a pas été heureux dans la vie,
+papa. Il était souvent triste. Il parlait peu,
+sans nous parler, nous nous comprenions
+tous les deux. Il m'aimait bien... Mon
+Robert, plus tard, dans longtemps, dans
+bien longtemps, j'aurai une maisonnette à
+la campagne. Et quand tu y viendras, mon
+chéri, tu me trouveras en jupe courte donnant
+du grain à mes poules.</p>
+
+<p>Il lui demanda comment l'idée lui était
+venue d'entrer au théâtre.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien que je ne me marierais
+pas, puisque je n'avais pas de dot. Et de
+voir mes grandes amies dans les modes ou
+dans les télégraphes, ça ne m'encourageait
+pas à faire comme elles. Déjà toute petite, je
+trouvais joli d'être actrice. J'avais joué à la
+pension dans une petite pièce, pour la saint
+Nicolas. Ça m'avait amusée. La maîtresse
+disait que je ne jouais pas bien; mais c'était
+parce que maman lui devait trois mois. Dès
+l'âge de quinze ans, j'ai pensé sérieusement
+au théâtre. Je suis entrée au Conservatoire.
+J'ai travaillé, j'ai beaucoup travaillé. C'est
+éreintant notre métier. Mais de réussir, ça
+repose.</p>
+
+<p>A la hauteur du chalet de l'île, ils trouvèrent
+le bac amarré à l'estacade. Il y sauta
+entraînant Félicie.</p>
+
+<p>&mdash;Ces grands arbres sont beaux, même
+sans feuilles, dit-elle; mais je croyais que,
+dans cette saison, le chalet était fermé.</p>
+
+<p>Le passeur lui répondit que, par les beaux
+jours d'hiver, les promeneurs aimaient à
+aller dans l'île, parce qu'on y était tranquille
+et qu'à l'instant même, il venait
+encore d'y conduire deux dames.</p>
+
+<p>Un garçon, qui habitait la solitude de
+l'île, leur servit du thé, dans un salon rustique,
+meublé de deux chaises, d'une table,
+d'un piano et d'un divan. Les lambris
+étaient moisis, les parquets disjoints. Elle
+regarda par la fenêtre la pelouse et les grands
+arbres.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est, demanda-t-elle,
+que cette grosse boule sombre dans le peuplier?</p>
+
+<p>&mdash;C'est du gui, ma chérie.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait un animal pelotonné autour
+de la branche, et qui la ronge. C'est désagréable
+à voir.</p>
+
+<p>Elle posa la tête sur l'épaule de son ami
+et lui dit languissamment:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime.</p>
+
+<p>Il l'entraîna sur le divan. Elle le sentait
+qui, glissant à ses pieds, coulait sur elle des
+mains inhabiles d'impatience, et elle le laissait
+faire, inerte, découragée, prévoyant que
+c'était inutile. Les oreilles lui tintaient
+comme, une clochette. Le tintement cessa et
+elle entendit à sa droite une voix étrange,
+claire, glaciale, dire: «Je vous défends
+d'être l'un à l'autre.» Il lui sembla que la
+voix parlait de haut dans une lueur, mais
+elle n'osa tourner la tête. C'était une voix
+inconnue. Involontairement et, malgré elle,
+elle chercha à se rappeler sa voix à lui, et
+elle s'aperçut qu'elle en avait oublié le son,
+qu'elle ne pourrait jamais le retrouver. Elle
+pensa: «C'est peut-être la voix qu'il a
+maintenant.» Effrayée, elle ramena vivement
+sa jupe sur ses genoux. Mais elle se
+retint de crier et ne parla pas de ce qu'elle
+venait d'entendre, de peur qu'on ne la crût
+folle et parce qu'elle discernait tout de même
+que ce n'était pas réel.</p>
+
+<p>Ligny s'éloigna:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu ne veux plus de moi, dis-le franchement.
+Je ne te prendrai pas de force.</p>
+
+<p>Assise le buste droit et les genoux serrés,
+elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tant que nous sommes dans la foule,
+tant qu'il y a du monde autour de nous, je
+te désire, je te veux; et dès que nous sommes
+seuls, j'ai peur.</p>
+
+<p>Il lui répondit par une moquerie facile et
+méchante:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si pour t'exciter, il te faut un
+public!...</p>
+
+<p>Elle se leva et se remit à la fenêtre. Une
+larme coulait sur sa joue. Elle pleura
+longtemps en silence. Puis vivement elle
+l'appela:</p>
+
+<p>&mdash;Regarde donc!</p>
+
+<p>Et elle lui montra Jeanne Perrin qui se
+promenait sur la pelouse avec une jeune
+femme. Elles se tenaient enlacées, se donnaient
+l'une à l'autre des violettes à respirer
+et souriaient.</p>
+
+<p>&mdash;Vois! elle est heureuse, tranquille,
+cette femme.</p>
+
+<p>Et Jeanne Perrin, goûtant la paix des
+longues habitudes, allait satisfaite et tranquille,
+ne laissant pas même paraître l'orgueil
+de ses préférences étranges.</p>
+
+<p>Félicie la regardait avec une curiosité
+qu'elle ne s'avouait pas à elle-même et l'enviait
+de son calme.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a pas peur, elle.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-la donc. Quel mal nous fait-elle?</p>
+
+<p>Et il la prit violemment par la taille.</p>
+
+<p>Elle se dégagea en frissonnant. A la fin,
+déçu, frustré, humilié, il se mit en colère,
+la traita de sotte, jura qu'il ne supporterait
+pas plus longtemps ces façons ridicules.</p>
+
+<p>Elle ne lui répondit rien et recommença
+de pleurer.</p>
+
+<p>Irrité de ces larmes, il lui parla durement:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu ne peux plus me donner ce
+que je te demande, c'est inutile de nous
+revoir. Nous n'avons plus rien à nous dire.
+D'ailleurs, je vois bien que tu ne m'aimes
+plus. Et tu l'avouerais, si tu pouvais une
+fois dire la vérité: tu n'as jamais aimé que
+ce misérable cabotin.</p>
+
+<p>Alors elle éclata de colère et gémit de
+désespoir:</p>
+
+<p>&mdash;Menteur! menteur! C'est abominable
+ce que tu dis là. Tu vois que je pleure et tu
+veux me faire souffrir davantage. Tu profites
+de ce que je t'aime pour me rendre malheureuse.
+C'est lâche! Eh bien, non, je ne t'aime
+plus. Va-t'en! Je ne veux plus te voir. Va-t'en...
+Mais c'est vrai, qu'est-ce que nous
+faisons là? Est-ce que nous allons passer
+notre vie à nous regarder comme ça avec
+fureur, avec désespoir, avec rage. Ce n'est
+pas de ma faute... Je ne peux pas, je ne
+peux pas. Pardonne-moi, mon chéri, mon
+amour. Je t'aime, je t'adore, je te veux. Mais
+chasse-le, toi. Tu es un homme, tu sais ce
+qu'il faut faire. Chasse-le. Tu l'as tué, ce
+n'est pas moi. C'est toi. Tue-le donc tout à
+fait... Je deviens folle, mon Dieu! je deviens
+folle.</p>
+
+
+<br />
+
+<p>Le lendemain, Ligny demanda à être
+envoyé comme troisième secrétaire à La
+Haye. Il fut nommé huit jours après et partit
+aussitôt, sans avoir revu Félicie.</p>
+
+
+
+
+<h2>XVII</h2>
+
+
+<p>Madame Nanteuil ne pensait qu'à sa fille.
+Sa liaison avec Tony Meyer, le marchand
+de tableaux de la rue de Clichy, lui laissait
+des loisirs et la liberté du cœur. Elle rencontra
+au théâtre un fabricant d'appareils
+électriques, encore jeune, au-dessus de ses
+affaires et d'une extrême politesse, M. Bondois.
+Il était d'un tempérament amoureux
+et d'un caractère timide, et, comme les
+femmes belles et jeunes lui faisaient peur,
+il s'était accoutumé à ne désirer que les
+autres. Madame Nanteuil était encore très
+agréable. Mais, un soir qu'elle était mal
+habillée et n'avait pas bonne mine, il s'offrit.
+Elle l'accepta pour faire aller un peu la
+maison et pour que sa fille ne manquât de
+rien. Son dévouement lui procura le bonheur.
+M. Bondois l'aimait et la cultivait
+ardemment. Étonnée d'abord, elle en fut
+ensuite heureuse et tranquille; il lui parut
+naturel et bon d'être aimée, et elle ne devait
+pas croire qu'elle en eût passé la saison,
+quand on lui prouvait le contraire.</p>
+
+<p>Elle s'était toujours montrée bienveillante,
+d'un caractère facile et d'une humeur égale.
+Mais jamais encore elle n'avait fait paraître
+dans sa maison un si heureux génie et de
+si gracieuses pensées. Douce aux autres et à
+elle-même, gardant au cours des heures changeantes
+le sourire qui découvrait ses belles
+dents et creusait des fossettes dans ses joues
+grasses, reconnaissante à la vie de ce qu'elle
+lui donnait, fleurie, épanouie, abondante,
+elle était la joie et la jeunesse de la maison.</p>
+
+<p>Tandis que madame Nanteuil ne concevait
+et n'exprimait que des idées riantes et
+claires, Félicie devenait sombre, maussade et
+chagrine. Des plis se creusaient dans son joli
+visage; sa voix grinçait. Elle avait connu tout
+de suite la situation qu'occupait M. Bondois
+dans sa famille et, soit qu'elle eût préféré que
+sa mère ne vécût et ne respirât que pour elle,
+soit qu'elle souffrît en sa piété filiale d'être
+forcée de l'estimer moins, soit qu'elle lui
+enviât un plaisir, soit qu'elle éprouvât seulement
+ce malaise que nous causent les
+choses de l'amour quand elles se font trop
+près de nous, Félicie, tous les jours, de préférence
+durant les repas, reprochait amèrement
+à madame Nanteuil, par allusions très
+claires et en termes mal voilés, le nouvel
+ami de la maison, et témoignait à M. Bondois
+lui-même, chaque fois qu'elle le rencontrait,
+un dégoût expansif et une abondante aversion.
+Madame Nanteuil n'en ressentait qu'une
+affliction légère et elle excusait sa fille en considérant
+que cette enfant n'avait encore aucune
+expérience de la vie. Et M. Bondois, à qui
+Félicie inspirait une terreur surhumaine,
+s'efforçait de l'apaiser par des signes respectueux
+et de menus présents.</p>
+
+<p>Elle était violente parce qu'elle souffrait.
+Les lettres qu'elle recevait de La Haye
+irritaient son amour et le rendaient douloureux.
+Elle se desséchait, en proie aux images
+brûlantes. Quand elle voyait trop précisément
+son ami absent, ses tempes bourdonnaient,
+son cœur battait violemment, puis
+une ombre lourde s'épaississait dans sa
+tête; toute la sensibilité de ses nerfs, toute
+la chaleur de son sang, toutes les forces de
+son être coulaient en elle et descendaient
+pour s'amasser en désir dans les profondeurs
+de sa chair. Alors elle ne songeait
+plus qu'à retrouver Ligny. C'est lui seul
+qu'elle voulait, et elle s'étonnait elle-même
+du dégoût qu'elle ressentait pour tout autre
+que lui. Car elle n'avait pas toujours eu
+l'instinct si exclusif. Elle se promettait
+d'aller tout de suite demander de l'argent
+à Bondois et de prendre le train pour La
+Haye. Et elle ne le faisait pas. Ce qui l'arrêtait,
+c'était moins la pensée de déplaire
+à son amant, qui eût trouvé ce voyage incorrect,
+qu'une vague peur de réveiller l'ombre
+endormie.</p>
+
+<p>Elle ne l'avait pas revue depuis le départ
+de Ligny. Mais il se passait encore en elle et
+autour d'elle des choses troublantes. Dans
+la rue, un barbet la suivait qui apparaissait
+et s'évanouissait tout à coup. Un matin qu'elle
+était couchée, sa mère lui dit: «Je vais chez
+la modiste», et sortit. Deux ou trois minutes
+après, Félicie la vit, qui rentrait dans la
+chambre comme si elle y avait oublié quelque
+chose. Mais l'apparition s'avança sans
+regard, sans paroles, sans bruit et disparut
+en touchant le lit.</p>
+
+<p>Elle eut des illusions plus inquiétantes.
+Un dimanche, elle jouait en matinée, dans
+<i>Athalie</i>, le rôle du jeune Zacharie. Comme
+elle avait de très jolies jambes, ce travesti
+lui plaisait, et elle était contente aussi de
+montrer qu'elle savait dire les vers. Mais elle
+remarqua qu'il y avait à l'orchestre un prêtre
+en soutane. Ce n'était pas la première fois
+qu'un ecclésiastique assistait à une représentation
+matinale de cette tragédie tirée de
+l'Écriture. Pourtant elle en éprouva une
+impression pénible. Quand elle entra en
+scène, elle vit distinctement Louise Dalle,
+coiffée du turban de Jozabeth, charger un
+revolver devant le trou du souffleur. Elle
+eut le jugement assez ferme et l'esprit assez
+présent pour écarter cette vision absurde,
+qui disparut. Mais elle dit ses premiers vers
+d'une voix éteinte.</p>
+
+<p>Elle se sentait à l'estomac des brûlures.
+Elle souffrait d'étouffements; parfois, sans
+cause, une angoisse indicible la prenait aux
+entrailles, son cœur battait d'un mouvement
+fou, et elle craignait de mourir.</p>
+
+<p>Le docteur Trublet la soignait avec une
+prudence attentive. Elle le voyait souvent au
+théâtre et parfois elle allait le consulter dans
+le vieux logis de la rue de Seine. Elle ne
+passait pas par le salon d'attente; le domestique
+la faisait entrer tout de suite dans la
+petite salle à manger où luisaient dans
+l'ombre des faïences arabes, et elle passait
+toujours la première. Un jour Socrate parvint
+à lui faire comprendre la manière dont
+les images se forment dans le cerveau et
+comment ces images ne correspondent pas
+toujours à des objets extérieurs, ou du
+moins n'y correspondent pas toujours avec
+exactitude.</p>
+
+<p>&mdash;Les hallucinations, ajouta-t-il, ne sont
+le plus souvent que de fausses perceptions.
+On voit ce qui est, mais on le voit mal, et
+l'on fait d'un plumeau une tête hérissée,
+d'un œillet rouge la gueule d'un monstre,
+d'une chemise un fantôme dans son linceul.
+Insignifiantes erreurs.</p>
+
+<p>Elle trouva dans ces raisons la force de
+mépriser et de dissiper ses visions de
+chiens, de chats ou de personnes vivantes
+et familières. Mais elle craignait de revoir
+le mort. Et les terreurs mystiques nichées
+dans des plis obscurs de son cerveau étaient
+plus fortes que les démonstrations du savant.
+On avait beau lui dire que les morts
+ne revenaient jamais, elle savait bien le
+contraire.</p>
+
+<p>Socrate lui recommanda cette fois encore
+de prendre des distractions, de voir des
+amis, et de préférence des amis agréables,
+et de fuir, comme ses deux plus perfides
+ennemies, l'ombre et la solitude.</p>
+
+<p>Et il ajouta cette prescription:</p>
+
+<p>&mdash;Surtout évitez les personnes et les
+choses qui peuvent avoir quelque rapport
+avec l'objet de vos visions.</p>
+
+<p>Il ne s'apercevait pas que c'était impossible.
+Et Nanteuil ne s'en aperçut pas non
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous me guérirez, mon bon
+Socrate? dit-elle en tournant vers lui ses
+jolis yeux gris, pleins de prières.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous guérirez vous-même, mon
+enfant. Vous vous guérirez, parce que vous
+êtes laborieuse, raisonnable et courageuse...
+Mais oui, vous êtes à la fois peureuse et
+brave. Vous avez peur du danger, mais vous
+avez du cœur à vivre. Vous guérirez, parce
+que vous n'êtes pas en sympathie avec le
+mal et la souffrance. Vous guérirez, parce
+que vous voulez guérir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez qu'on guérit quand on
+veut?</p>
+
+<p>&mdash;Quand on veut d'une certaine façon
+intime et profonde, quand ce sont nos cellules
+qui veulent en nous, quand c'est notre
+inconscient qui veut; quand on veut avec la
+volonté sourde, abondante et pleine de
+l'arbre vigoureux qui veut reverdir au printemps.</p>
+
+
+
+
+<h2>XVIII</h2>
+
+
+<p>Cette nuit-là, ne pouvant s'endormir, elle
+se retournait dans son lit et rejetait les
+couvertures. Elle sentait que le sommeil était
+loin encore, qu'il viendrait sur les premiers
+rayons, pleins de poussières dansantes, que
+le matin darde aux fentes des rideaux. La
+veilleuse, dont le petit cœur ardent luisait
+à travers sa chair de porcelaine, lui faisait
+une compagne mystique et familière. Félicie
+souleva les paupières et but d'un regard
+cette lueur blanche et laiteuse qui la tranquillisait.
+Puis, refermant les yeux, elle
+retomba dans l'ennui tumultueux de l'insomnie.
+Par instants, il lui venait à la
+mémoire une phrase de son rôle, à laquelle
+elle n'attachait aucune signification et qui
+l'obsédait: «Nos jours sont ce que nous les
+faisons.» Et son esprit se fatiguait à retourner
+sans cesse quatre ou cinq idées.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra, demain, que j'aille essayer
+ma robe chez madame Royaumont. Hier, je
+suis entrée avec Fagette dans la loge de
+Jeanne Perrin, qui s'habillait, et qui a
+montré ses jambes velues, comme si elle en
+était fière. Elle n'est pas laide, Jeanne
+Perrin; elle a même une belle tête; mais
+c'est son expression qui me déplaît. Comment
+madame Colbert fait-elle pour me
+réclamer trente-deux francs? Quatorze et
+trois, dix-sept, et neuf, vingt-six. Je ne lui
+dois que vingt-six francs. «Nos jours sont
+ce que nous les faisons.» Que j'ai chaud!</p>
+
+<p>D'un bond de ses reins souples, elle se
+retourna et ses bras nus s'ouvrirent pour
+étreindre l'air comme un corps subtil et
+frais.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'il y a un siècle que
+Robert est parti. C'est mal de sa part de
+m'avoir laissée seule. Je m'ennuie après lui.</p>
+
+<p>Et, pelotonnée dans son lit, elle se rappelait
+studieusement comme c'était quand
+ils se tenaient pressés l'un contre l'autre.
+Elle l'appelait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon chat! mon petit loup!</p>
+
+<p>Aussitôt les idées recommençaient dans
+sa tête leur manège fatigant.</p>
+
+<p>&mdash;«Nos jours sont ce que nous les faisons.
+Nos jours sont ce que nous les faisons.
+Nos jours...» Quatorze et trois, dix-sept,
+et neuf, vingt-six. J'ai bien vu que
+Jeanne Perrin faisait exprès de montrer ses
+longues jambes d'homme, toutes sombres
+de poils. Est-ce vrai, ce qu'on dit, que
+Jeanne Perrin donne de l'argent aux femmes?
+Il faudra que demain, à quatre heures,
+j'aille essayer ma robe. Il y a une chose
+terrible, c'est que madame Royaumont ne
+sait jamais bien monter les manches. Que
+j'ai chaud! Socrate est un bon médecin.
+Mais, des moments, il s'amuse à abrutir les
+personnes.</p>
+
+<p>Tout à coup elle pensa à Chevalier et elle
+sentit comme une influence de lui qui se
+coulait le long des murs de la chambre.
+Elle crut voir que la clarté de la veilleuse
+en était obscurcie. C'était moins qu'une
+ombre et c'était inquiétant. L'idée la traversa
+tout à coup que cette chose subtile
+venait des portraits du mort. Elle n'en
+avait gardé aucun dans sa chambre. Mais
+l'appartement en contenait encore, qu'elle
+n'avait pas détruits. Elle en fit le compte
+avec soin et trouva qu'il devait en rester
+trois: un premier, très jeune, sur un fond
+nuageux; un autre, rieur et familier, à
+cheval sur une chaise; un troisième, en
+don César de Bazan. Dans sa hâte de les
+anéantir, elle sauta du lit, alluma une
+bougie et, traînant ses mules, glissa, en
+chemise, dans le salon, jusqu'à la table de
+palissandre, surmontée d'un palmier phénix,
+souleva le tapis, fouilla le tiroir. Il
+contenait des jetons, des bobèches, quelques
+morceaux de bois décollés des meubles,
+deux ou trois pendeloques du lustre et
+quelques photographies, parmi lesquelles
+elle ne trouva qu'un seul Chevalier, le plus
+jeune, sur un fond nuageux.</p>
+
+<p>Elle chercha les deux autres dans un
+petit meuble façon de Boulle qui ornait
+l'intervalle des fenêtres et portait les lampes
+de Chine. Là dormaient des globes de verre
+dépoli, des abat-jour, des coupes de cristal
+garnies de bronze doré, un porte-allumettes
+en porcelaine peinte, orné d'un enfant
+endormi près d'un chien, contre un tambour,
+des livres débrochés, des partitions
+en lambeaux, deux éventails brisés, une
+flûte et un petit tas de portraits-cartes.
+Elle y découvrit un deuxième Chevalier, le
+don César de Bazan. Le dernier n'y était
+pas. Elle se demanda inutilement où on
+avait bien pu le fourrer. En vain elle fouilla
+les boîtes, les coupes, les cache-pots, le
+casier à musique. Et tandis qu'elle le
+recherchait ardemment, le portrait grandissait
+et se précisait dans son imagination,
+atteignait la taille humaine, prenait un air
+moqueur et la narguait. Elle avait la tête
+en feu, les pieds glacés et sentait la peur
+lui entrer dans le creux de l'estomac. Au
+moment de renoncer et d'aller cacher sa
+tête dans l'oreiller, elle se rappela que sa
+mère gardait des photographies dans son
+armoire à glace. Elle reprit courage. Doucement,
+elle entra dans la chambre de madame
+Nanteuil endormie, à pas muets gagna l'armoire,
+l'ouvrit avec lenteur, sans bruit, et,
+montée sur une chaise, explora la plus
+haute tablette, chargée de vieux cartons.
+Elle mit la main sur un album qui datait
+du second Empire et qu'on n'avait pas
+ouvert depuis vingt ans. Elle remua des tas
+de lettres, des liasses de papier timbré et
+de reconnaissances du Mont-de-Piété. Réveillée
+par la lumière de la bougie et par le
+bruit de souris que faisait la chercheuse,
+madame Nanteuil demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là?</p>
+
+<p>Aussitôt, voyant juché sur une chaise, en
+longue chemise de nuit, une grosse natte
+dans le dos, le petit fantôme familier:</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi, Félicie? Tu n'es pas malade?...
+Qu'est-ce que tu fais là?</p>
+
+<p>&mdash;Je cherche quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Dans mon armoire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maman.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu bien aller te coucher! tu vas
+t'enrhumer... Dis-moi ce que tu cherches,
+au moins. Si c'est le chocolat, il est sur la
+planche du milieu, à côté du sucrier en
+argent.</p>
+
+<p>Mais Félicie avait saisi un paquet de photographies
+qu'elle feuilletait rapidement.</p>
+
+<p>Sous ses doigts impatients passaient madame
+Doulce, couverte de dentelles; Fagette,
+éclatante et les cheveux dévorés de lumière;
+Tony Meyer, les yeux rapprochés l'un de
+l'autre et le nez tombant sur les lèvres;
+Pradel, à la barbe fleurie; Trublet, chauve
+et camus; M. Bondois, l'œil craintif et le
+nez roide sur une moustache épaisse. Bien
+qu'elle n'eût point la tête à s'occuper de
+M. Bondois, elle lui donna au passage un
+regard hostile et, d'aventure, lui fit tomber
+sur le nez une goutte de bougie.</p>
+
+<p>Madame Nanteuil, tout à fait réveillée,
+s'étonnait:</p>
+
+<p>&mdash;Félicie, qu'est-ce que tu as à fourgonner
+comme ça dans mon armoire?</p>
+
+<p>Félicie, qui tenait enfin le portrait tant
+cherché, ne répondit que par un cri de joie
+sauvage et s'envola de la chaise emportant
+son mort et, par mégarde, M. Bondois avec.</p>
+
+<p>Rentrée dans le salon, elle s'accroupit
+devant la cheminée et fit un feu de papier
+dans lequel elle jeta les trois photographies
+de Chevalier. Elle les regarda flamber, et
+quand les trois cartes, tordues et noircies,
+se furent envolées sans forme ni matière,
+elle respira largement. Elle croyait bien,
+cette fois, avoir ôté au mort jaloux la substance
+de ses apparitions et s'être délivrée de
+l'obsession.</p>
+
+<p>En reprenant son bougeoir, elle vit
+M. Bondois dont le nez disparaissait sous un
+rond de cire blanche. Ne sachant qu'en
+faire, elle le jeta en riant dans la cheminée
+encore flambante.</p>
+
+<p>Rentrée dans sa chambre, elle se mit
+devant sa glace et serra sa chemise sur
+elle, pour marquer ses formes. Une réflexion,
+qui lui traversait parfois la tête, s'y arrêta
+cette fois un peu plus longtemps qu'à l'ordinaire.
+Elle se disait à elle-même:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi est-on faite comme ça, avec
+une tête, des bras, des jambes, des mains,
+des pieds, une poitrine, un ventre? Pourquoi
+comme ça et pas autrement? C'est
+drôle!</p>
+
+<p>En cet instant, la forme humaine lui
+apparaissait arbitraire, bizarre, étrange.
+Mais son étonnement cessa vite. Et, se regardant,
+elle se plut. Elle avait d'elle un goût
+vif et profond. Elle découvrit ses seins, les
+tint délicatement sur le creux de ses mains,
+les contempla dans la glace avec tendresse,
+comme s'ils eussent été non pas d'elle, mais
+à elle, comme deux êtres animés, comme
+une couple de colombes.</p>
+
+<p>Après leur avoir souri, elle se recoucha.
+Se réveillant à une heure tardive de la
+matinée, elle éprouva une seconde de surprise
+d'être couchée seule. Parfois, en songe,
+elle se dédoublait et, sentant sa propre
+chair, rêvait qu'elle recevait les caresses
+d'une femme.</p>
+
+
+
+
+<h2>XIX</h2>
+
+
+<p>La répétition générale de <i>la Grille</i> était
+annoncée pour deux heures. Dès une heure,
+le docteur Trublet avait pris sa place accoutumée
+dans la loge de Nanteuil.</p>
+
+<p>Félicie, aux mains de madame Michon,
+reprochait à son docteur de ne rien lui dire.
+Mais c'est elle qui, préoccupée, l'esprit tendu
+sur le rôle qu'elle allait jouer, n'écoutait pas.
+Elle recommanda qu'on ne laissât entrer
+personne dans la loge. Pourtant elle reçut
+avec plaisir Constantin Marc, se trouvant en
+sympathie avec lui.</p>
+
+<p>Il était très ému. Pour cacher son trouble,
+il affectait de parler de ses bois du Vivarais,
+il commençait des histoires de chasse et des
+contes de paysans, qu'il n'achevait pas.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai le trac, dit Nanteuil. Et vous,
+monsieur Marc, est-ce que vous ne sentez pas
+des coups dans l'estomac?</p>
+
+<p>Il se défendit d'éprouver aucune émotion.</p>
+
+<p>Elle insista:</p>
+
+<p>&mdash;Avouez que vous voudriez bien que ce
+soit fini.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, puisque vous y tenez, peut-être
+que j'aimerais mieux que ce fût fini.</p>
+
+<p>Sur quoi, le docteur Socrate, d'un air
+simple et d'une voix tranquille, lui adressa
+cette parole interrogative:</p>
+
+<p>&mdash;Ne pensez-vous pas que ce qui doit
+s'accomplir ne soit déjà accompli et n'ait été
+de tout temps accompli?</p>
+
+<p>Et, sans attendre de réponse, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Si les phénomènes du monde parviennent
+successivement à notre connaissance,
+nous n'en devons pas conclure qu'ils sont en
+réalité successifs, et nous avons encore moins
+de raisons de croire qu'ils se produisent au
+moment où nous les percevons.</p>
+
+<p>&mdash;C'est évident, dit Constantin Marc, qui
+n'avait pas écouté.</p>
+
+<p>&mdash;L'univers, poursuivit le docteur, nous
+apparaît sans cesse imparfait, et nous avons
+l'illusion qu'il s'achève sans cesse. Comme
+nous percevons les phénomènes successivement,
+nous croyons qu'en effet ils succèdent
+les uns aux autres. Nous nous imaginons
+que ceux que nous ne voyons plus sont
+passés et que ceux que nous ne voyons pas
+encore sont futurs. Mais on peut concevoir
+des êtres construits de telle façon qu'ils
+découvrent simultanément ce qui pour nous
+est le passé et l'avenir. On en peut concevoir
+qui perçoivent les phénomènes dans un
+ordre rétrograde et les voient se dérouler de
+notre futur à notre passé. Des animaux disposant
+de l'espace autrement que nous et
+capables, par exemple, de se mouvoir avec
+une vitesse plus grande que celle de la
+lumière, se feraient de la succession des
+phénomènes une idée très différente de celle
+que nous en avons.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'aujourd'hui Durville ne me
+fasse pas de blagues en scène! s'écria Félicie
+pendant que madame Michon lui passait ses
+bas sous sa jupe.</p>
+
+<p>Constantin Marc l'assura que Durville n'y
+songeait même pas et il la supplia de ne pas
+s'inquiéter.</p>
+
+<p>Et le docteur Socrate reprit sa démonstration.</p>
+
+<p>&mdash;Nous-mêmes, par une nuit claire, le
+regard sur l'Épi de la Vierge, qui palpite à la
+cime d'un peuplier, nous voyons à la fois ce
+qui fut et ce qui est. Et l'on peut dire également
+que nous voyons ce qui est et ce qui
+sera. Car, si l'étoile, telle qu'elle nous
+apparaît, est le passé par rapport à l'arbre,
+l'arbre est l'avenir par rapport à l'étoile.
+Cependant l'astre qui, de loin, nous montre
+son petit visage de feu, non tel qu'il est aujourd'hui,
+mais tel qu'il était lors de notre
+jeunesse, peut-être même avant notre naissance,
+et le peuplier, dont les jeunes feuilles
+tremblent dans l'air frais du soir, se rejoignent
+en nous dans un même moment du
+temps et nous sont présents l'un et l'autre à
+la fois. Nous disons d'une chose qu'elle est
+dans le présent quand nous la percevons
+précisément. Nous disons qu'elle est dans le
+passé lorsque nous n'en gardons qu'une
+image indistincte. Une chose fût-elle accomplie
+depuis des millions d'années, si nous en
+recevons une impression aussi forte que
+possible, ce ne sera pas pour nous une chose
+passée: elle nous sera présente. L'ordre dans
+lequel roulent les choses dans les abîmes de
+l'univers nous est inconnu. Nous ne connaissons
+que l'ordre de nos perceptions. Croire
+que l'avenir n'est pas, parce que nous ne le
+connaissons pas, c'est croire qu'un livre est
+inachevé parce que nous n'avons pas fini de
+le lire.</p>
+
+<p>Ici le docteur s'arrêta un moment. Et
+Nanteuil, dans le silence, entendit battre
+son cœur. Elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, mon bon Socrate, continuez,
+je vous en prie. Si vous saviez comme vous me
+faites du bien en causant!... Vous pensez que
+je n'écoute pas un mot de ce que vous dites.
+Mais de vous entendre dire des choses lointaines,
+ça me distrait; ça me fait sentir
+qu'il n'y a pas que mon entrée; ça m'empêche
+de m'enfoncer dans le trou noir...
+Dites n'importe quoi, mais ne vous arrêtez
+pas...</p>
+
+<p>Le sage Socrate, qui sans doute avait prévu
+la bonne influence que sa parole exerçait sur
+la comédienne, poursuivit son discours:</p>
+
+<p>&mdash;L'univers se construit aussi fatalement
+qu'un triangle dont un côté et deux angles
+sont donnés. Les choses futures sont déterminées.
+Elles sont dès lors terminées. Elles
+sont comme si elles existaient. Elles existent
+déjà. Elles existent si bien que nous les
+connaissons en partie. Et, si cette partie est
+infime par rapport à leur immensité, elle est
+en proportion très appréciable avec la partie
+que nous pouvons connaître des choses accomplies.
+Il nous est permis de dire que, pour
+nous, l'avenir n'est pas beaucoup plus obscur
+que le passé. Nous savons que les générations
+succéderont aux générations dans le
+travail, la joie et la souffrance. J'étends mes
+regards par delà la durée de la race humaine.
+Je vois les constellations changer lentement
+dans le ciel leurs formes, qui semblaient
+immuables; je regarde le chariot dételer
+son antique attelage, le bouclier d'Orion se
+rompre, Sirius s'éteindre. Nous savons que
+le soleil se lèvera demain et que longtemps
+encore, dans les nuées épaisses ou les vapeurs
+légères, il se lèvera tous les matins.</p>
+
+<p>Adolphe Meunier entra discrètement sur
+la pointe des pieds.</p>
+
+<p>Le docteur lui serra la main:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, monsieur Meunier. Nous
+voyons la nouvelle lune du mois prochain.
+Nous ne la voyons pas aussi distinctement
+que la nouvelle lune de cette nuit, parce que
+nous ne savons pas dans quel ciel gris ou
+roux elle montrera son derrière de vieille
+casserole sur mon toit, parmi les tuyaux
+coiffés de chapeaux pointus et de capotes
+romantiques, aux regards des chats amoureux.
+Mais ce lever de la lune prochaine, si
+nous étions assez savants pour le connaître
+d'avance dans ses moindres circonstances,
+toutes nécessaires, nous nous ferions une idée
+aussi nette de la nuit dont je parle que de
+celle où nous sommes: l'une et l'autre nous
+seraient également présentes.</p>
+
+<p>»La connaissance que nous avons des faits
+est l'unique raison qui nous porte à croire à
+leur réalité. Nous connaissons certains faits
+à venir. Nous devons donc les tenir pour
+réels. Et s'ils sont réels, ils sont réalisés. Ainsi
+donc il est croyable, mon cher Constantin
+Marc, que votre pièce est jouée, depuis mille
+ans, ou depuis une demi-heure, ce qui
+revient absolument au même. Il est croyable
+que nous sommes tous morts depuis longtemps.
+Pensez-le, et vous serez tranquille.</p>
+
+<p>Constantin Marc, qui avait très mal suivi
+ces raisons et qui n'en sentait ni l'à-propos
+ni la convenance, répondit un peu agacé que
+tout cela était dans Bossuet.</p>
+
+<p>&mdash;Dans Bossuet! s'écria le docteur outré,
+je vous défie bien d'y trouver rien de semblable.
+Bossuet n'avait aucune philosophie.</p>
+
+<p>Nanteuil se tourna vers le docteur. Elle
+était coiffée d'un grand bonnet de linon, à
+haute coiffe arrondie, serré sur la tête par
+un large ruban bleu et dont les barbes
+descendant en étages lui ombrageaient le
+front et les joues. Elle s'était changée en
+une blonde ardente. Des cheveux roux lui
+tombaient en boucles sur les épaules. Sur
+son sein se croisait un fichu d'organdi pris
+dans une large ceinture violette. Sa jupe
+blanche rayée de rose, coulant comme mouillée
+de la taille un peu haute, la faisait
+paraître très longue. Et elle apparaissait en
+figure de rêve.</p>
+
+<p>&mdash;Delage aussi, dit-elle, fait de sales blagues:
+savez-vous celle qu'il a faite à Marie-Claire?
+Ils jouaient tous les deux dans les
+<i>Femmes savantes</i>. En scène, il lui a mis un
+œuf dans la main. Elle n'a pas pu s'en
+débarrasser de tout l'acte.</p>
+
+<p>A l'appel de l'avertisseur, elle descendit,
+suivie de Constantin Marc. Ils entendaient le
+bruit de la salle, la rumeur du monstre, et
+il leur semblait qu'ils entraient dans la
+gueule ardente de la bête apocalyptique.</p>
+
+
+<br />
+
+<p><i>La Grille</i> fut bien accueillie. Venue en
+fin de saison, sans espoir d'une longue
+durée, elle trouva grâce devant tous. Vers
+le milieu du premier acte, on y sentit du
+style, de la poésie et, çà et là, des obscurités.
+Dès lors on la respecta, on affecta de
+s'y plaire, on voulut l'avoir comprise. On
+lui passa de n'être guère dramatique. Elle
+était littéraire, et, cette fois, on admettait le
+genre.</p>
+
+<p>Constantin Marc ne connaissait encore
+personne à Paris. Il avait fait venir au
+théâtre trois ou quatre propriétaires du Vivarais
+qui rougeoyaient à l'orchestre, dans leurs
+cravates blanches, roulaient des yeux ronds
+et n'osaient applaudir. Comme il n'avait pas
+d'amis, personne ne pensa à nuire à son
+succès. Et même, dans les couloirs, on le
+faisait homme de talent contre d'autres. Très
+ému cependant, il errait de loge en loge ou
+s'abattait au fond de l'avant-scène du directeur.
+Il s'inquiétait des critiques.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, lui dit Romilly. Ils
+diront de votre pièce le bien ou le mal
+qu'ils pensent de Pradel. Et, dans ce moment-ci,
+ils en pensent plus de mal que de
+bien.</p>
+
+<p>Adolphe Meunier l'avertit, avec un pâle
+sourire, que la salle était bonne et que les
+critiques trouvaient l'écriture de la pièce
+très soignée. Il attendit en retour quelques
+paroles obligeantes sur <i>Pandolphe et Clarimonde</i>.
+Mais Constantin Marc ne songea pas
+à les lui adresser.</p>
+
+<p>Romilly secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut prévoir les éreintements. Monsieur
+Meunier le sait bien. La presse a été
+envers lui d'une injustice féroce.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! soupira Meunier, on ne dira
+jamais autant de mal de nous qu'on en a
+dit de Shakespeare et de Molière.</p>
+
+<p>Le succès de Nanteuil fut grand, et
+marqué moins encore par de bruyants
+rappels que par l'approbation plus discrète
+et plus profonde des amateurs délicats. Elle
+avait montré des qualités qu'on ne lui
+connaissait pas encore, la pureté de la diction,
+la noblesse des attitudes, une grâce
+chaste et fière.</p>
+
+<p>Sur la scène, pendant le dernier entr'acte,
+le ministre lui adressa ses félicitations.
+C'était signe que la salle était favorable: car
+les ministres n'expriment jamais des opinions
+singulières. Derrière le grand-maître
+de l'Université, se pressait une foule flatteuse
+de fonctionnaires, de gens du monde et d'auteurs
+dramatiques. Les bras allongés vers elle
+comme des pompes, ils lui exprimaient tous
+à la fois leur admiration. Et madame Doulce,
+étouffée par leur nombre, abandonnait aux
+boutons des vêtements d'hommes des lambeaux
+de ses innombrables dentelles de
+coton.</p>
+
+<p>Le dernier acte fut le triomphe de Nanteuil.
+Elle eut mieux du public que des
+pleurs et des cris. Elle obtint de tous les
+yeux ces regards humides et pourtant sans
+larmes, de toutes les poitrines ce murmure
+profond et presque muet, que seule arrache
+la beauté.</p>
+
+<p>Elle sentit qu'elle avait démesurément
+grandi en un moment et, la toile tombée,
+elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, ça y est!</p>
+
+<p>Elle se déshabillait dans sa loge pleine de
+corbeilles d'orchidées, de bouquets de roses
+et de gerbes de lilas, quand on lui apporta
+une dépêche. Elle l'ouvrit. C'était un télégramme
+de La Haye qui contenait ces mots:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>M'associe de cœur à succès certain.</i></p>
+<p><i>ROBERT.</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p>Au moment où elle achevait de lire, le
+docteur Trublet entra dans la loge.</p>
+
+<p>Elle lui jeta au cou ses bras ardents de
+fatigue et de joie, l'attira contre sa poitrine
+moite et mit sur ce visage de Silène méditatif
+un plein baiser de sa bouche enivrée.</p>
+
+<p>Socrate, qui était un sage, reçut ce baiser
+comme un présent du sort, sachant bien
+qu'il n'était pas pour lui, mais qu'il était
+dédié à la gloire et à l'amour.</p>
+
+<p>Nanteuil s'aperçut elle-même que dans
+son ivresse elle avait peut-être chargé ses
+lèvres d'un souffle trop ardent, car elle dit
+en jetant les bras dans le vague:</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis! je suis si heureuse!</p>
+
+
+
+
+<h2>XX</h2>
+
+
+<p>A Pâques, un événement considérable
+accrut sa joie. Elle fut engagée à la Comédie-Française.
+Depuis quelque temps, sans le
+dire, elle sollicitait pour cela. Sa mère
+l'avait aidée dans ses démarches. Madame
+Nanteuil était aimable, depuis qu'elle était
+aimée. Maintenant elle portait des corsets
+droits et avait des jupons qu'elle pouvait
+montrer partout. Elle fréquenta les bureaux
+du ministère, et l'on croit que, sollicitée par
+un sous-chef aux beaux-arts, elle céda de très
+bonne grâce. Du moins, Pradel l'affirmait.
+Il s'écriait tout réjoui:</p>
+
+<p>&mdash;On ne la reconnaît plus, la maman
+Nanteuil! Elle est devenue très désirable, et
+je l'aime mieux que sa petite rosse de fille.
+Elle a meilleur caractère.</p>
+
+<p>Comme les autres, Félicie Nanteuil avait
+dédaigné, méprisé, dénigré la Comédie-Française.
+Elle avait dit comme les autres:
+«Je n'ai guère envie d'entrer dans cette
+maison-là.» Et quand elle fut de la maison,
+elle exulta de joie et d'orgueil. Ce qui doublait
+son plaisir, c'est qu'elle devait débuter
+dans <i>l'École des Femmes</i>. Déjà elle travaillait
+le rôle d'Agnès avec un vieux professeur
+obscur qu'elle estimait parce qu'il avait
+toutes les traditions, M. Maxime. Elle jouait,
+le soir, Cécile de <i>la Grille</i> et vivait dans
+une fièvre de travail, quand elle reçut une
+lettre par laquelle Robert de Ligny lui annonçait
+qu'il revenait à Paris.</p>
+
+<p>Durant son séjour à La Haye, il avait fait
+quelques expériences qui lui avaient démontré
+la force de son amour pour Félicie. Il
+avait eu des femmes qui passaient pour
+agréables et jolies. Mais ni madame Boumdernoot,
+de Bruxelles, grande et fraîche, ni
+les sœurs van Cruysen, modistes sur le
+Vyver, ni Suzette Berger, des Folies-Marigny,
+alors en tournée par l'Europe septentrionale,
+ne lui avaient donné dans le plaisir un sentiment
+de plénitude. Près d'elles, il avait
+regretté Félicie et découvert que, de toutes
+les femmes, il ne désirait que celle-là. Sans
+madame Boumdernoot, les sœurs van Cruysen
+et Suzette Berger, il n'aurait jamais
+connu tout le prix qu'avait pour lui Félicie
+Nanteuil. Si l'on s'en tient aux mots, on
+dira qu'il l'avait trompée. C'est le terme
+propre. Il y en a d'autres qui reviennent à
+celui-là et sont d'un moins bon usage. Mais
+si l'on y regarde de plus près, il ne l'avait
+pas trompée. Il l'avait cherchée, il l'avait
+cherchée hors d'elle et avait appris qu'il ne
+la trouverait qu'en elle. Dans son inutile
+sagesse, il en éprouvait presque de la colère
+et de l'effroi, inquiet de mettre désormais la
+multitude de ses désirs sur si peu de substance
+et dans un endroit unique et fragile. Et il
+aimait d'autant plus Félicie qu'il l'aimait
+avec quelque rage et quelque haine.</p>
+
+<p>Le jour même de son arrivée, il lui donna
+rendez-vous dans une garçonnière qu'un
+collègue riche du ministère des Affaires
+étrangères lui avait prêtée. C'était, sur l'avenue
+de l'Alma, au rez-de-chaussée d'une
+maison avenante, deux petites pièces tendues
+de soleils aux cœurs bruns, aux pétales d'or,
+qui montaient égaux, tranquilles et sans
+ombre, sur le mur réjoui. Modernes de style,
+les meubles d'un vert pâle, décorés de tiges
+fleuries, suivaient dans leurs contours les
+courbes molles des liliacées et prenaient la
+douceur des végétations humides. La psyché
+s'inclinait légèrement dans son cadre de
+plantes bulbeuses aux formes souples, terminées
+par des corolles closes, et, dans ce
+cadre, la glace avait la fraîcheur de l'eau.
+Une peau d'ours blanc s'allongeait, au pied du
+lit.</p>
+
+<p>&mdash;Toi! toi!... C'est toi!...</p>
+
+<p>Elle ne pouvait dire autre chose.</p>
+
+<p>Elle lui voyait des prunelles luisantes et
+lourdes de désir, et, tandis qu'elle le regardait,
+un nuage s'épaississait sur ses yeux, le
+feu subtil de son sang, la brûlure de ses
+reins, le souffle chaud de sa poitrine, l'ardeur
+fumeuse de son front lui vinrent
+ensemble à la bouche, et elle appuya longuement
+sur les lèvres de son amant un baiser
+rempli de toutes ces flammes et frais comme
+une fleur dans la rosée.</p>
+
+<p>Ils se demandaient l'un à l'autre vingt
+choses à la fois et entremêlaient leurs questions.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu t'ennuyais loin de moi,
+Robert?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu débutes à la Comédie?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que c'est joli, La Haye?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une petite ville paisible. Des maisons
+rouges, grises, jaunes, avec des pignons
+en escalier, des volets verts, des géraniums
+aux fenêtres.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu faisais là dedans?</p>
+
+<p>&mdash;Pas grand'chose... Je faisais le tour du
+Vyver.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'allais pas avec des femmes, au
+moins?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma foi, non... Comme tu es jolie,
+ma chérie! Tu es guérie maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je suis guérie.</p>
+
+<p>Et, tout à coup suppliante:</p>
+
+<p>&mdash;Robert, je t'aime. Ne me quitte pas.
+Si tu me quittais, bien sûr que je n'en
+prendrais pas un autre. Et qu'est-ce que je
+deviendrais? Tu sais que je ne peux pas me
+passer d'amour.</p>
+
+<p>Il lui répondit brusquement, d'un ton
+rude, qu'il ne l'aimait que trop, qu'il ne
+pensait qu'à elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'en deviens stupide!</p>
+
+<p>Cette rudesse la ravit et la rassura mieux
+que n'eût fait la molle douceur des serments
+et des promesses. Elle sourit et commença
+à se déshabiller généreusement.</p>
+
+<p>&mdash;Quand débutes-tu à la Comédie?</p>
+
+<p>&mdash;Ce mois-ci.</p>
+
+<p>Elle ouvrit son petit sac et en tira, avec
+sa poudre de riz, son bulletin de répétition,
+qu'elle tendit à Robert. Ce qu'elle ne se lassait
+pas d'admirer dans ce papier, c'était
+qu'il portait l'en-tête de la Comédie, avec la
+date lointaine, auguste, de la fondation.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois. Je débute dans Agnès de
+<i>l'École des Femmes</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un joli rôle.</p>
+
+<p>&mdash;Je te crois!</p>
+
+<p>Et, en se déshabillant, des vers lui venaient
+aux lèvres, et elle les murmurait:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Moi, j'ai blessé quelqu'un? fis-je tout étonnée.</p>
+<p>Oui, dit-elle, blessé; mais blessé tout de bon;</p>
+<p>Et c'est l'homme qu'hier vous vîtes du balcon.</p>
+<p>Las! qui pourrait, lui dis-je, en avoir été cause?</p>
+<p>Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose?...»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Tu vois, je n'ai pas maigri...</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal,</p>
+<p>Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal...»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>J'ai plutôt engraissé, mais pas trop.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Hé, mon Dieu! ma surprise est, fis-je, sans seconde;</p>
+<p>Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il écoutait ces vers avec plaisir. S'il n'avait
+pas beaucoup plus de lettres antiques ni de
+tradition française que ses jeunes contemporains,
+il avait plus de goût et des curiosités
+plus vives. Et, comme tous les Français,
+il aimait Molière, le comprenait, le sentait
+profondément.</p>
+
+<p>&mdash;C'est délicieux, dit-il. Maintenant viens.</p>
+
+<p>Elle laissa couler sa chemise avec une grâce
+tranquille et bienfaisante. Mais, parce qu'elle
+voulait se faire désirer, et pour l'amour de
+la comédie, elle commença le récit d'Agnès:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«J'étais sur le balcon à travailler au frais,</p>
+<p>Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès</p>
+<p>Un jeune homme bien fait qui, rencontrant ma vue...»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il l'appela, l'attira à lui. Elle lui glissa
+des bras, et, s'approchant de la psyché, elle
+continua de réciter et de jouer devant la
+glace:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«D'une humble révérence aussitôt me salue.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Elle fléchit le genou, une première fois
+légèrement, ensuite un peu plus bas, puis, la
+jambe gauche en avant, et rejetant la jambe
+droite en arrière, elle salua profondément:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Moi, pour ne point manquer à la civilité,</p>
+<p>Je fis la révérence aussi de mon côté...»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il l'appela, plus pressant. Mais elle fit
+une seconde révérence, dont elle marqua les
+temps avec une amusante précision. Et elle
+ne s'arrêta plus de réciter ni de faire des
+révérences aux endroits où le texte et la
+tradition les indiquent.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Soudain il me refait une autre révérence;</p>
+<p>Moi, j'en refais de même une autre en diligence;</p>
+<p>Et lui, d'une troisième aussitôt repartant,</p>
+<p>D'une troisième aussi j'y repars à l'instant...»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Elle exécutait tous les jeux de scène
+sérieusement, avec conscience et le soin de
+bien faire. Ses attitudes, dont quelques-unes
+déconcertaient parce qu'il eût fallu une jupe
+pour les expliquer, étaient presque toutes
+jolies et toutes intéressantes, en ce qu'elles
+accusaient dans un corps jeune des muscles
+fermes sous leur molle enveloppe, et révélaient,
+à chaque mouvement, des correspondances
+et des harmonies qu'on n'observe pas
+d'ordinaire.</p>
+
+<p>En revêtant sa nudité de la bienséance
+des attitudes et de l'ingénuité des expressions,
+elle réalisait par fortune et caprice
+un joyau d'art, une allégorie de l'Innocence
+dans le goût d'Allegrain ou de Clodion. Et,
+dans cette figurine animée résonnait avec
+une pureté délicieuse le grand vers comique.
+Robert, charmé malgré lui, la laissa aller
+jusqu'au bout. Ce qui l'amusait surtout,
+c'était que la chose la plus publique de
+toutes, une scène de théâtre, lui fût offerte
+ainsi d'une façon privée et secrète. Et, en
+observant les façons cérémonieuses de cette
+fille toute nue, il se donnait aussi le plaisir
+philosophique de découvrir avec quoi l'on
+fait de la dignité dans les meilleures compagnies.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Il passe, vient, repasse et toujours de plus belle</p>
+<p>Me fait à chaque fois révérence nouvelle;</p>
+<p>Et moi, qui tous ses tours fixement regardais,</p>
+<p>Nouvelle révérence aussi je lui rendais...»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Cependant elle admirait dans la glace ses
+seins fraîchement éclos, sa taille agile, ses
+bras un peu minces, ronds et fuselés, ses
+jambes fines, ses beaux genoux polis, et,
+voyant tout cela servir au bel art de la
+comédie, elle s'animait, s'exaltait; une
+légère rougeur, comme un fard, colorait ses
+joues.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Tant que si sur ce point la nuit ne fût venue,</p>
+<p>Toujours comme cela je me serais tenue,</p>
+<p>Ne voulant point céder, ni recevoir l'ennui</p>
+<p>Qu'il me pût estimer moins civile que lui...»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il lui cria, du lit, où il était accoudé:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, viens!</p>
+
+<p>Alors, tout animée et empourprée:</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, tu crois donc que je ne t'aime
+pas!...</p>
+
+<p>Elle se jeta au côté de son ami. Abandonnée
+et souple, elle renversa la tête, offrant
+aux baisers ses yeux voilés de cils ombreux
+et sa bouche entr'ouverte où luisait un
+humide éclair.</p>
+
+<p>Tout à coup elle se dressa sur ses genoux.
+Ses prunelles fixes étaient pleines
+d'une horreur indicible. De sa gorge sortit
+un cri rauque, suivi d'une plainte douce
+et longue comme un son d'orgue. Elle
+montra du doigt, en détournant la tête,
+la fourrure blanche étendue au pied du
+lit.</p>
+
+<p>&mdash;Là! là!... Il est couché en chien de
+fusil, la tête trouée... Il me regarde en riant
+avec du sang au coin de la bouche...</p>
+
+<p>Ses yeux, grands ouverts, roulèrent tout
+blancs. Son corps se tendit en arc, et quand
+il eut repris sa souplesse, elle tomba comme
+morte.</p>
+
+<p>Il lui mouilla les tempes d'eau froide et la
+ranima. D'une voix enfantine, elle se plaignit
+d'être brisée à toutes les jointures. Sentant
+une brûlure au creux de ses mains, elle
+regarda et vit que la paume était coupée et
+saignait.</p>
+
+<p>Elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est mes ongles qui sont entrés dans
+ma main. Ils sont pleins de sang, mes
+ongles, vois!</p>
+
+<p>Elle le remercia tendrement des soins qu'il
+lui avait donnés, et s'excusa avec douceur
+de lui causer tous ces ennuis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas pour ça que tu étais venu,
+hein?</p>
+
+<p>Elle essaya de sourire et regarda autour
+d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est joli, ici.</p>
+
+<p>Son regard rencontra le bulletin de répétition
+ouvert sur la table de nuit, et elle
+soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça fait que je sois une
+grande artiste, si je ne suis pas heureuse?</p>
+
+<p>Sans le savoir, elle répétait mot pour mot
+ce que Chevalier avait dit quand elle l'avait
+repoussé.</p>
+
+<p>Puis, soulevant sa tête encore lourde au-dessus
+de l'oreiller qu'elle avait creusé, elle
+tourna vers son amant ses yeux tristes et lui
+dit avec résignation:</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous aimions bien, nous deux.
+C'est fini. Nous ne serons plus jamais l'un à
+l'autre, plus jamais... Il ne veut pas!</p>
+
+<br />
+
+<h2>FIN</h2>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire comique, by Anatole France
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE COMIQUE ***
+
+***** This file should be named 17345-h.htm or 17345-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
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+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
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+
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+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
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