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diff --git a/13490-0.txt b/13490-0.txt new file mode 100644 index 0000000..3b50fb0 --- /dev/null +++ b/13490-0.txt @@ -0,0 +1,9704 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13490 *** + +CORYSANDRE + +PAR + +HECTOR MALOT + +CORYSANDRE [1] + +[Note 1: L'épisode qui précède a pour titre: _la Duchesse +d'Arvernes_.] + + + +I + +La saison de Bade était dans tout son éclat; et une lutte qui s'était +établie entre deux joueurs russes, le prince Savine et le prince +Otchakoff, offrait aux curieux et à la chronique les péripéties les plus +émouvantes. + +C'était pendant l'hiver précédent que le prince Otchakoff avait fait son +apparition dans le monde parisien, et en quelques mois, par ses gains +ou ses pertes, surtout par le sang-froid imperturbable et le sourire +dédaigneux avec lesquels il acceptait une culotte de cinq cent mille +francs, il s'était conquis une réputation tapageuse qui avait failli +donner la jaunisse au prince Savine, habitué depuis de longues années à +se considérer orgueilleusement comme le seul Russe digne d'occuper la +badauderie parisienne. + +C'était un petit homme chétif et maladif que ce prince Otchakoff et qui, +n'ayant pas vingt-cinq ans, paraissait en avoir quarante, bien qu'il fût +blond et imberbe. Dans ce Paris où l'on rencontre tant de physionomies +ennuyées et vides, on n'avait jamais vu un homme si triste, et rien qu'à +le regarder avec ses traits fatigués, ses yeux éteints, son visage jaune +et ridé, son attitude morne, on était pris d'une irrésistible envie de +bâiller. + +Après avoir essayé de tout il avait trouvé qu'il n'y avait que le jeu +qui lui donnât des émotions, et il jouait pour se sentir vivre autant +que pour faire du bruit en ce monde, ce qui était sa grande, sa seule +ambition. + +Sa santé étant misérable, sa fortune étant inépuisable, le jeu était +le seul excès qu'il pût se permettre, et il jouait comme d'autres +s'épuisent, s'indigèrent ou s'enivrent. + +Comme tant d'autres, il aurait pu se faire un nom en achetant des +collections de tableaux ou de potiches qui l'auraient ennuyé, en prenant +une maîtresse en vue qui l'aurait affiché, en montant une écurie de +course qui l'aurait dupé; mais en esprit pratique qu'il était, il avait +trouvé que le plus simple encore et le moins fatigant, était d'abattre +nonchalamment une carte, de pousser une liasse de billets de banque à +droite ou à gauche et de dire sans se presser: «Je tiens.» + +Et ce calcul s'était trouvé juste. En six mois ce nom d'Otchakoff était +devenu célèbre, les journaux l'avaient cité, tambouriné, trompété, et +la foule moutonnière l'avait répété. Ce jeune homme, qui n'avait jamais +fait autre chose dans la vie que de tourner une carte et de combiner un +coup, était devenu un personnage. + +Mais une réputation ne surgit pas ainsi sans susciter la jalousie et +l'envie: le prince Savine, qui de très bonne foi croyait être le seul +digne de représenter avec éclat son pays à Paris, avait été exaspéré par +ce bruit. Si encore cet intrus, qui venait prendre une part, et une très +grosse part de cette célébrité mondaine qu'il voulait pour lui tout seul +avait été Anglais, Turc, Mexicain, il se serait jusqu'à un certain point +calmé en le traitant de sauvage; mais un Russe! un Russe qui se montrait +plus riche que lui, Savine! un Russe qu'on disait, et cela était vrai, +d'une noblesse plus haute et plus ancienne que la sienne à lui Savine! +Il fallait que n'importe à quel prix, même au prix de son argent, auquel +il tenait tant, il défendit sa position menacée et se maintînt au rang +qu'il avait conquis, qu'il occupait sans rivaux depuis plusieurs années +et qui le rendait si glorieux. + +Alors, lui toujours si rogue et si gonflé, s'était fait l'homme le +plus aimable du monde, le plus affable, le plus gracieux avec quelques +journalistes qu'il connaissait, et il les avait bombardés d'invitations +à déjeuner, ne s'adressant, bien entendu, qu'à ceux qu'il savait assez +vaniteux pour être fiers d'une invitation à l'hôtel Savine et en +situation de parler de ses déjeuners dans leurs chroniques et aussi de +tout ce qu'il voulait qu'on célébrât: son luxe, sa fortune, sa noblesse, +son goût, son esprit, son courage, sa force, sa santé, sa beauté. + +Puis, après s'être assuré le concours de cette fanfare, il avait +commencé sa manoeuvre. + +Trois jours après une perte énorme subie par Otchakoff avec son flegme +ordinaire, Raphaëlle, la maîtresse de Savine, avait vu arriver un matin +dans la cour de son hôtel deux chevaux russes superbes, deux de ces +puissants trotteurs qui battent, en se jouant, les anglais comme les +arabes, et Savine n'avait pas tardé à paraître. Comme Raphaëlle menacée +d'une angine disait qu'elle était désolée de ne pas pouvoir faire +atteler ses chevaux ce jour même et de sortir, il s'était fâché. C'était +justement l'ouverture de la réunion de printemps à Longchamp, et il +voulait que ses chevaux fussent vus de tout Paris à cette réunion à +l'aller et au retour; il ne les avait fait venir de son haras et ne +les avait donnés que pour cela. «Si vous ne pouvez pas vous en servir, +avait-il dit, je les garde pour moi, je m'en sers aujourd'hui, et, une +fois qu'ils seront entrés dans mes écuries, ils n'en sortiront pas. +En vous enveloppant bien, vous n'aurez pas trop froid: il ne faut pas +s'exagérer son mal ou l'on se priverait de tout.» Au risque d'en mourir, +car il soufflait un vent glacial, Raphaëlle avait été aux courses, et à +l'aller comme au retour ses trotteurs à la robe grise avaient provoqué +l'admiration des hommes et l'envie des femmes. + +Il fallait continuer, car, de son côté, Otchakoff continuait de jouer, +perdant toutes les nuits ou gagnant des coups de trois ou quatre cent +mille francs, tantôt contre celui-ci, tantôt contre celui-là, sans +jamais lasser l'admiration de la galerie, qui répétait toujours son même +mot: «Cet Otchakoff, quel estomac!» ce à quoi Savine répondait toutes +les fois qu'il pouvait répondre, en haussant les épaules et en disant +que si Otchakoff, avait de l'estomac devant un tapis vert, il n'en avait +pas devant une nappe blanche, le pauvre diable étant incapable de boire +seulement les quatre ou cinq bouteilles de champagne qui, chez un vrai +Russe, remplace l'acte de naissance ou le passeport pour prouver la +nationalité. + +Pour continuer la lutte, sinon avec économie, au moins d'une façon qui +ne fût pas nuisible à ses intérêts, Savine qui depuis longtemps se +contentait des collections qu'il avait recueillies par héritage, s'était +mis à acheter des oeuvres d'art de toutes sortes: tableaux, bronzes, +livres, curiosités, n'exigeant d'elles que quelques qualités spéciales: +d'être authentiques, d'être dans un parfait état de conservation, +enfin de coûter très cher, de telle sorte que lorsqu'il voudrait les +revendre,--ce qu'il espérait bien faire un jour, tirant ainsi d'elles +deux réclames, l'achat et la vente,--il pût le faire avec bénéfice, +sans autre perte que celle des intérêts. + +Alors, chaque fois qu'il avait fait une acquisition de ce genre, les +journaux l'avaient annoncée et célébrée: le prince Savine, quel Mécène! +Il est vrai que ce Mécène ne répandait ses bienfaits que sur des +artistes morts depuis longtemps: Hobbema, Velasquez, Paul Veronèse et +autres qui ne lui savaient aucun gré de ses largesses. + +Mais un seul coup de baccara faisait oublier Mécène, et Otchakoff, en +une nuit heureuse ou malheureuse, s'imposait à la curiosité publique +d'une façon autrement vivante et palpitante en perdant son argent que +s'il l'avait dépensé à acheter des Rubens ou des Titien. + +Ce fut alors que Savine exaspéré et perdant la tête, se décida à lutter +contre son rival en employant les mêmes armes que celui-ci, c'est-à-dire +à coups de millions. + +Otchakoff, ne trouvant plus à jouer des grosses parties à Paris pendant +la saison d'été, était venu à Bade jouer contre la banque, et Savine +l'avait suivi, se disant qu'un homme habile et prudent qui joue contre +une banque de jeu ne doit perdre que dans une certaine mesure qui peut +se calculer mathématiquement, et même qu'il peut gagner. + +Le tout était donc d'être cet homme habile et prudent. + +Heureusement, les professeurs de systèmes tous plus infaillibles les uns +que les autres ne manquent pas pour ceux qui veulent jouer à coup sûr; +il y en a à Paris, et à cette époque il y en avait dans toutes les +villes d'eaux où l'on jouait: à Bade, à Hombourg, à à Wiesbaden, à Ems, +à Spa, où ils tenaient boutiques de renseignements et de leçons. + +Dans un de ses séjours à Bade, Savine avait rencontré un de ces +professeurs: un vieux gentilhomme français de grand nom et de belle mine +qui, après avoir perdu plusieurs fortunes au jeu, offrait aux jeunes +gens qui voulaient bien l'écouter «une rectitude de combinaisons +inexorables» pour faire sauter la banque; mais alors, ne pensant pas +à jouer, il s'en était débarrassé en lui faisant l'aumône de quelques +florins que le vieux professeur allait perdre avec une «rectitude +inexorable» ou qu'il employait à faire insérer dans les journaux des +annonces pour tâcher de trouver des actionnaires qui lui permissent +d'essayer en grand son système. + +Arrivé à Bade il avait cherché son homme aux «combinaisons inexorables», +ce qui n'était pas difficile, car on était sûr de le trouver à +la _Conversation_, assis sur une chaise devant la table de +trente-et-quarante, suivant le jeu auquel il ne pouvait pas prendre part +et notant les coups sur un carton qu'il perçait d'une épingle. + +Le marquis de Mantailles était si bien absorbé dans son travail qu'il +n'avait pas vu Savine, et qu'il avait fallu que celui-ci lui frappât sur +l'épaule pour appeler son attention; mais alors il avait vivement quitté +le jeu pour faire ses politesses au prince, qui l'avait emmené dans +les jardins, ne voulant pas qu'on le vît en conférence avec le vieux +professeur de jeu, ni qu'on surprit un seul mot de leur entretien. + +--Six cent mille francs seulement, prince, s'écria-t-il, mettez six cent +mille francs seulement à ma disposition, et le monde est à nous. + +Mais Savine avait tout de suite éteint ce beau feu il n'apporterait pas +ces six cent mille francs, il n'en apporterait pas cinquante mille, pas +même dix mille; mais il était disposé, dans un but moral et pour sauver +les malheureux qui se ruinaient, à essayer le système des «combinaisons +inexorables,» seulement il voulait l'essayer lui-même; bien entendu il +le payerait... s'il gagnait. + +Le lendemain matin, le marquis de Mantailles s'était présenté à la porte +du pavillon que le prince Savine occupait sur le _Graben_, et tout +de suite il avait été introduit; Savine, bien que mal éveillé, avait +remarqué qu'il était porteur d'une sorte de petite boîte plate +enveloppée dans une serviette de serge grise et d'un petit sac de toile +comme ceux dont se servent les joueurs de loto. + +--Je ne recevrai personne, dit Savine au domestique qui avait introduit +le marquis. + +Pendant ce temps, le vieux joueur avait précieusement déposé sa boîte +et son sac sur une table; puis, le domestique étant sorti, il s'était +approché du lit de Savine: sa physionomie s'était transfigurée; il avait +l'air d'un pauvre vieux bonhomme usé, écrasé en entrant, maintenant il +s'était relevé, c'était un homme digne et fier, inspiré, sûr de lui. + +--Avant tout, je dois vous montrer par l'expérience la rigoureuse +exactitude de ce que je viens de vous expliquer, et c'est dans ce but +que je me suis muni de différents objets utiles à ma démonstration. + +Ces objets utiles à la démonstration des «combinaisons inexorables» +étaient une petite roulette, un tapis de drap divisé comme le sont les +tables de trente-et-quarante, six jeux de cartes, et enfin, dans le sac +en toile, des haricots blancs et rouges. + +Aussitôt que le professeur eut étalé son tapis sur une table et disposé +en deux masses ses haricots, les rouges pour Savine, les blancs pour +lui, la démonstration commença; à onze heures, Savine avait deux +cent-quarante haricots gagnés contre la banque, c'est-à-dire deux +cent-quarante mille francs. + +Le lendemain, la démonstration continua; puis le surlendemain, pendant +dix jours, et au bout de ces dix jours Savine avait gagné dix-neuf cent +cinquante haricots, c'est-à-dire près de deux millions de francs. + +L'expérience était décisive; maintenant c'étaient de vrais billets de +banque que Savine pouvait risquer; mais, chose extraordinaire, au lieu +de gagner il perdit. + +Et cela était d'autant plus exaspérant que, ce jour-là, Otchakoff fit +sauter la banque au milieu de l'enthousiasme général. + +Le lendemain Savine perdit encore, puis le troisième jour, puis le +quatrième. + +--Courage, disait le marquis de Mantailles, plus vous perdez, plus vous +avez de chance de gagner; l'équilibre ne peut pas ne pas se rétablir. + +Cependant il ne se rétablit point; au bout de quinze jours, Savine avait +perdu cinq cent mille francs, et ce qui lui était plus sensible encore +que cette perte d'argent, il les avait perdus sans que cela fit +sensation et tapage. + +--Il n'a pas de chance, le prince Savine, disait-on. + +--Et pourtant il est prudent. + +Prudent et malheureux, c'était trop; quelle honte! + +Cependant il n'abandonna pas la lutte; mais, puisque le jeu ne soulevait +pas le tapage qu'il avait espéré, il chercha un autre moyen pour forcer +l'attention publique à se fixer sur lui, et il crut le trouver en +s'attachant très ostensiblement à une jeune fille, mademoiselle +Corysandre de Barizel, qui, par sa beauté éblouissante, était la reine +de Bade, comme Otchakoff en était le roi par son audace au jeu. + + + +II + +C'était aussi l'hiver précédent, presque en même temps qu'Otchakoff, +que la belle Corysandre, sous la conduite de sa mère, la comtesse de +Barizel, avait fait son apparition à Paris. + +Elle venait, disait-on, d'Amérique, de la Louisiane, où son père, le +comte de Barizel, qui descendait des premiers colons français établis +dans ce pays, avait possédé d'immenses propriétés, aux mains de sa +famille depuis près de deux cents ans; le comte avait été tué dans la +guerre de Sécession, commandant une brigade de l'armée du Sud, et sa +veuve et sa fille avaient quitté l'Amérique pour venir s'établir en +France, où elles voulaient vivre désormais. + +C'était dans une des deux grandes fêtes que donnait tous les ans le +financier Dayelle qu'elles avaient paru pour la première fois. + +Bien que Dayelle ne fût qu'un homme d'argent, un enrichi, les fêtes +qu'il donnait dans son hôtel de la rue de Berry comptaient parmi les +plus belles et les mieux réussies de Paris. Quand on avait un grand nom +ou quand on occupait une haute situation on se moquait bien quelquefois, +il est vrai, de Dayelle en rappelant d'un air dédaigneux qu'il avait +commencé la vie par être commis chez un marchand de toile, puis +fabricant de toile lui-même, puis filateur de lin, puis banquier, puis +l'un des grands faiseurs de son temps; mais on n'en recherchait pas +moins les invitations de ce parvenu qui, deux fois par an, pour chacune +de ses fêtes, ne dépensait pas moins de cent mille francs en décorations +nouvelles, en fleurs, et surtout en artistes qu'on n'entendait que chez +lui. + +Ce n'était pas seulement les meilleurs artistes que Dayelle tenait à +offrir à ses invités, c'était encore tout ce qui, à un titre quelconque: +gloire, talent, beauté, fortune, promettait d'arriver bientôt à la +célébrité; il ne fallait pas être contesté, mais d'autre part il ne +fallait pas non plus être consacré, puisqu'il avait la prétention d'être +lui-même le consacrant. Aussi en allant chez lui s'attendait-on toujours +à quelque surprise. Quelle serait-elle? On n'en savait rien, car il la +cachait avec soin pour que l'effet produit fût plus grand; mais enfin on +savait qu'on en aurait une qui, pour ne pas figurer sur le programme, +faisait cependant partie obligée de ce programme. + +Celle que causa la beauté de Corysandre fut des plus vives et pendant +huit jours elle fournit le sujet de toutes les conversations. + +--Vous avez vu cette jeune Américaine avec sa mère? + +--Parbleu, seulement ce n'est pas une Américaine, c'est une française; +elle est d'origine française: il y a encore dans le Poitou des Barizel +de très vieille et très bonne noblesse, et c'est d'un membre de cette +famille qui, il y a plus de deux cents ans, alla s'établir en Amérique, +que descend cette belle jeune fille. + +--Riches les Barizel? + +--On le dit: cinq ou six cent mille francs de rente; mais je n'en sais +rien. Si vous avez des prétentions à la main de cette belle fille, +ne tablez donc pas sur ce que je vous dis; ces fortunes d'Amérique +ressemblent souvent aux bâtons flottants. La seule chose certaine, c'est +que la mère a acheté un terrain dans les Champs-Elysées où elle va, +dit-on, faire construire un hôtel. + +--Ça c'est quelque chose. + +--C'est beaucoup si l'hôtel est construit; mais s'il ne l'est pas, si on +en voit jamais que le plan, ce n'est rien. J'ai connu des gens qui, avec +un terrain et un plan qu'ils montraient à propos et dont ils parlaient; +ont pendant de longues années fait croire à une fortune qui n'existait +pas et n'avait jamais existé. + +--C'est pour cette fortune que Dayelle l'a invitée à sa fête. + +--Il l'aurait bien invitée pour la beauté de la fille, sans doute. + +--Je n'ai jamais vu d'aussi beaux cheveux blonds. + +--Il n'y a plus de blondes. + +--Au moins il n'y en a plus de ce blond; il y a des blondes châtain, des +blondes cendré, il n'y a plus de blondes pures, de ce blond de moissons +mûries par le soleil; c'est ce qu'on peut appeler la sincérité du blond. + +--C'est déjà quelque chose d'avoir de la sincérité dans les cheveux. + +--Ce serait peu, mais elle paraît en avoir ailleurs: ainsi dans son +front si pur, dans ses yeux naïfs, et son regard limpide, dans sa +bouche innocente, dans son attitude modeste. Naïve, douce, modeste et +admirablement belle d'une beauté qui s'impose par l'éclat et la majesté, +voilà une réunion qui est rare. Maintenant a-t-elle cette sincérité +dans le coeur et dans l'esprit? Cela, je l'ignore, elle ne dit rien ou +presque rien: et sous ce rapport il est difficile de la juger; je ne +parle que de ce j'ai vu, et ce que j'ai vu, ce qui m'a frappé, ce qui +m'a ébloui c'est sa beauté, c'est cette chevelure blonde, ces yeux bruns +sous un sourcil pâle, ce teint d'une blancheur veloutée, enfin c'est, +comme disaient nos pères, ce port de reine bien curieux vraiment, bien +extraordinaire chez une jeune fille qui n'a pas dix-huit ans. + +--En a-t-elle même dix-sept? + +--La mère dit dix-huit. + +--On a vu des mères vieillir leurs filles pour s'en débarrasser plus +vite. + +--La mère est encore fort bien. + +--Un peu empâtée. + +--Une créole. + +--Est-elle créole? + +--Elle en a l'air. + +--Elle a même l'air plus que créole. + +--C'est peut-être une _octoroon_. + +--Qu'est-ce que c'est que ça, une _octoroon_? + +--C'est la descendante d'un blanc et d'une négresse arrivée à la +huitième génération; chez elle le sang noir a si bien disparu qu'il n'en +reste plus trace, même pour l'oeil exercé d'un créole; ni la paume de sa +main, ni ses ongles ne disent plus rien de son origine. + +C'était cette belle Corysandre qui, lorsque les salons s'étaient fermés +à Paris, était venue avec sa mère passer la saison à Bade. + +Et là on avait parlé d'elle comme on en avait parlé à Paris, car s'il +est des gens qui passent partout inaperçus, il en est d'autres qui ne +peuvent faire un pas sans provoquer le tapage et la curiosité. + +Cependant, leur installation fort modeste dans un petit chalet des +allées de Lichtenthal n'avait rien du faste insolent de quelques +étrangers qui semblent n'être venus à Bade que pour y trouver le plaisir +de dépenser leur argent avec ostentation: trois domestiques noirs, un +homme et deux femmes; une calèche louée au mois; il n'y avait certes pas +là de quoi forcer l'attention; avec cela un cercle de relations assez +banal, une loge au théâtre, une heure de station à la musique, une +promenade rapide dans les salons de la Conversation sans jamais risquer +un florin à la table de la roulette, tous les matins la messe à l'église +catholique, c'était tout. + +Il était impossible de mener une vie plus simple et cependant... + +Cependant toutes les fois que madame de Barizel et sa fille se +montraient quelque part, il n'y avait plus d'yeux que pour elles ou +tout au moins pour Corysandre, et instantanément c'était d'elles qu'on +s'occupait. + +--Pourquoi parle-t-on tant d'elle, même dans les journaux? + +--Notre temps est celui de la réclame; tout finit par se placer avec +des annonces bien faites et souvent répétées: la mère s'entoure de +journalistes. + +S'il n'était pas rigoureusement exact de dire que madame de Barizel +recherchait les journalistes, au moins était-ce vrai en partie et +particulièrement pour un correspondant de journaux français et +américains nommé Leplaquet. + +Ancien médecin dans la marine de l'État, ancien directeur d'un journal +français à Bâton-Rouge, Leplaquet était bien réellement le commensal de +madame de Barizel et en quelque sorte son homme d'affaires, au moins +pour certaines affaires. On disait et il le racontait lui-même, qu'il +l'avait connue en Amérique, où il avait été son ami et plus encore l'ami +de M. de Barizel; à propos de cette liaison ancienne il était même plein +d'histoires plus ou moins intéressantes qu'il contait volontiers, même +sans qu'on les lui demandât, et dans lesquelles la grosse fortune et la +haute situation de son ami le comte de Barizel, un type d'honneur +et d'intrépidité, remplissaient toujours une place considérable; en +Amérique, où lui Leplaquet, était un personnage, il n'avait connu que +des personnages, et parmi les plus élevés, son bon ami Barizel. + +Ces histoires, on les écoutait parce qu'elles étaient généralement bien +dites et avec une verve méridionale qui s'imposait; mais on les eût +peut-être mieux accueillies et avec plus de confiance si le conteur +avait été plus sympathique. Malheureusement ce n'était pas le cas de +Leplaquet, qui, avec sa face plate, son front bas, ses yeux fuyants, son +air sombre, son attitude hésitante, inspirait plutôt la défiance que la +sympathie, la répulsion que l'attraction. + +D'autre part, le trop d'empressement qu'il mettait à les conter à tout +propos et souvent hors de propos leur nuisait aussi: on s'étonnait que +cet homme qui, ordinairement, disait du mal de tout le monde, cherchât +si obstinément les occasions de dire du bien de la seule madame de +Barizel. + +De même on cherchait aussi pourquoi il déployait tant de zèle à racoler +des convives pour les dîners de madame de Barizel. + +Bien entendu, c'était dans son monde qu'il les prenait, ces convives, +parmi les artistes, les musiciens, les peintres, les sculpteurs, surtout +parmi les journalistes, ses confrères, français ou étrangers; il +suffisait, qu'on tînt une plume, quelle qu'elle fût, pour être invité +par lui chez madame de Barizel. + +Bien que des invitations de ce genre fussent assez fréquentes à Bade, où +plus d'une femme en vue employait ses amis à l'enrôlement d'une petite +cour composée de gens qui avaient un nom, la persistance et l'activité +que Leplaquet apportait à ces enrôlements étaient si grandes qu'elles ne +pouvaient pas ne pas provoquer un certain étonnement. C'était à croire +qu'il guettait ceux qu'il pouvait inviter, car dès qu'ils arrivaient et +à leurs premiers pas dans Bade, il sautait sur eux et les enveloppait. + +Le lendemain, l'invité de Leplaquet s'asseyait à la droite de la +comtesse de Barizel, qui se montrait une femme supérieure dans l'art de +chatouiller la vanité littéraire de son convive, dont la veille elle +ne connaissait même pas le nom, lui répétant avec une grâce pleine de +charme la leçon qu'elle avait apprise de Leplaquet; et le surlendemain, +au sortir du lit, de bonne heure, encore sous l'influence des beaux +yeux de Corysandre, les oreilles encore chaudes des compliments de la +comtesse, il envoyait à son journal une correspondance consacrée à la +gloire des Barizel. + + + +III + +Une maison hospitalière: comme l'était celle de madame de Barizel devait +s'ouvrir facilement pour le prince Savine. + +En relations avec Dayelle depuis longtemps, Savine n'eut qu'à attendre +une visite de celui-ci à Bade pour se faire présenter à la comtesse, et +bientôt on le vit partout aux côtés de la belle Corysandre. + +Ce ne fut qu'un cri: + +--Le prince Savine va épouser mademoiselle de Barizel. + +C'était ce que Savine voulait. On parlait de lui, on s'occupait de lui, +lorsqu'il paraissait quelque part, il avait la satisfaction enivrante +pour sa vanité de voir qu'il faisait sensation; il était revenu à ses +beaux jours, Otchakoff serait éclipsé. + +Pensez-donc, un mariage entre le riche Savine et la belle Corysandre, +quel inépuisable sujet de conversation! + +Il levait les yeux dans un mouvement d'extase, mais il ne répondait pas. + +Cette femme adorable serait-elle la sienne? Serait-il ce mari +bienheureux? + +Cela ne faisait pas de doute pour aucun de ceux qui avaient assisté à +ces explosions d'enthousiasme, et cependant personne ne pouvait dire que +Savine s'était nettement et formellement prononcé à ce sujet. + +Il voulut davantage, mais, sans s'engager, sans qu'un jour madame de +Barizel ou même tout simplement le premier venu pussent s'appuyer sur un +fait positif et précis pour soutenir qu'il avait voulu être le mari +de Corysandre, car il avait une peur effroyable des responsabilités, +quelles qu'elles fussent. + +Si ordinairement et en tout ce qui ne lui était pas personnel, il +n'avait que peu d'imagination, il se montrait au contraire fort +ingénieux et très fertile en ressources, en inventions, en combinaisons +pour tout ce qui s'appliquait immédiatement à ses intérêts ou devait les +servir. + +Ce qu'il trouva ce fut une fête de nuit en pleine forêt, avec bal et +souper, organisée en l'honneur de Corysandre. En choisissant un endroit +pittoresque qui ne fût pas trop éloigné de Bade, de façon qu'on pût y +arriver facilement, il était sûr à l'avance de voir ses invitations +recherchées avec empressement. Sans doute la dépense qu'entraînerait +cette fête serait grosse, et c'était là pour lui une considération à +peser; mais, tout compte fait, elle ne lui coûterait pas plus qu'une +séance malheureuse, comme celles qu'il avait eues en ces derniers temps +à la table de trente-et-quarante, et l'effet produit ne pouvait pas +manquer d'être considérable et retentissant. D'ailleurs il n'était pas +dans son intention de prodiguer ses invitations: plus elles seraient +rares, plus elles seraient précieuses, et les malheureux qu'il ferait +parleraient de lui autant que les heureux,--ce qu'il voulait. + +Après avoir soigneusement étudié les environs de Bade, l'emplacement +qu'il adopta fut un petit plateau boisé situé entre le vieux château +et l'entassement de roches sillonnées de crevasses qu'on appelle les +Rochers; il y avait là une clairière entourée de superbes sapins au +tronc et aux rameaux, recouverts d'une mousse blanche, qui pendait çà et +là en longs fils, et dont le sol était à peu près uni, c'est-à-dire tout +à fait à souhait pour qu'on y pût danser et pour qu'on y dressât les +tentes sous lesquelles on servirait les tables du souper. + +En moins de huit jours, tout fut organisé et Savine eut la satisfaction +de se voir poursuivi et assiégé de demandes d'invitations. + +Quel chagrin, quel désespoir pour lui de refuser; mais le nombre des +invités avait été fixé à cent par suite de l'impossibilité de dresser +sur ce terrain tourmenté des tentes assez grandes pour recevoir autant +de convives qu'il aurait désiré. Ce désespoir avait été tel qu'il +s'était décidé à porter le nombre de cent, à cent cinquante; puis, +devant les instances dont il avait été accablé, et pour ne peiner +personne, de cent cinquante à deux cents. + +Mais s'il se donna le plaisir pour lui très doux de refuser de hauts +personnages qui ne pouvaient pas le servir, par contre il n'eut garde de +ne pas s'assurer la présence des journalistes qui se trouvaient en ce +moment à Bade. + +En réalité c'était pour eux que la fête était donnée. + +Aussi ce fut entre eux et Corysandre que pendant cette fête il se +partagea, n'ayant d'attentions et de gracieusetés que pour elle et pour +eux; pour tous ses autres invités, affectant une morgue hautaine. + +Mais tandis qu'avec Corysandre il affichait l'empressement, l'entourant, +l'enveloppant, ne la quittant presque pas, de façon à bien marquer +l'admiration et l'enthousiasme qu'elle lui inspirait, avec les +journalistes, au contraire, il se tenait sur la réserve et c'était +seulement quand il croyait n'être pas vu ou entendu qu'il leur +témoignait sa bienveillance, prenant toutes les précautions pour qu'on +ne pût pas supposer qu'il était en relations suivies avec ces gens-là. + +--Comment trouvez-vous cette petite fête? + +--Admirable. + +--Vous en direz quelques mots? + +--C'est-à-dire que je lui consacrerai mon prochain article tout entier. + +--Avec discrétion, n'est-ce pas? C'est un service, que je vous demande; +si vous pouvez ne pas parler de moi n'en parlez pas; j'ai l'horreur de +tout ce qui ressemble à la réclame. + +--Si cela vous contrarie trop, je peux ne rien dire de cette fête. + +--Oh! non, je ne veux pas, vous demander ce sacrifice: je comprends +qu'un sujet d'article est chose précieuse, et je ne veux pas vous priver +de celui-là; seulement je vous prie d'observer une certaine réserve en +tout ce qui me touche personnellement, ou mieux, vous voyez que j'agis +avec vous en toute franchise, je vous prie si vous n'envoyez pas votre +article tout de suite, de me le lire. Voulez-vous? + +--Volontiers. + +--Comme cela je serai responsable de ce que vous aurez dit et je +ne pourrai avoir pour votre obligeance et votre sympathie que des +sentiments de reconnaissance. A demain, n'est-ce pas? + +Le lendemain, aux heures qu'il avait eu soin d'échelonner pour que ceux +qui devaient trompéter son nom ne se trouvassent point nez à nez, il +entendit la lecture des différents articles qui allaient chanter sa +gloire aux quatre coins du monde; et alors ce furent de sa part des +éloges sans fin. + +--Charmant, adorable! quel talent; mon Dieu! C'est une perle, cet +article, je n'ai jamais rien lu d'aussi joli, et quelle délicatesse +de touche, quelle grâce! Je ne risquerai qu'une observation. Vous +permettez, n'est-ce pas? + +--Comment donc. + +--C'est une prière que je veux dire: la réserve que je vous avais +demandée, vous ne l'avez peut-être pas observée aussi complète que +j'aurais voulu, mais passons; ce que je désire, ce n'est pas une +suppression, c'est une addition: je serais bien aise que vous glissiez +un mot sur mon titre et sur le rang que j'occupe dans la noblesse russe; +il y a tant de princes russes d'une noblesse douteuse,--ce n'est pas +positivement pour Otchakoff que je dis cela,--je ne voudrais pas que +le public français, mal instruit de ces choses, me confondît avec ces +gens-là; voulez-vous? + +--Avec plaisir. + +--Alors je vais vous donner des renseignements... authentiques. + +Avec le second les éloges reprirent: + +--Charmant, adorable! quel talent, mon Dieu! + +Il ne présenta aussi qu'une observation, «non pour demander une +suppression, mais pour indiquer une addition qui lui serait agréable». + +--Ce serait de glisser un mot sur ma fortune, il y a tant de fortunes +russes peu solides que je ne voudrais pas qu'on confondît la mienne avec +celles-là, et qu'on crût que parce que je donne des fêtes je me livre à +des prodigalités et à des folies; si vous le désirez je vais vous donner +des renseignements... authentiques. Pour ma noblesse, il est inutile +d'en rien dire, elle est, grâce à Dieu, bien connue. + +Avec le troisième, il commença aussi par des éloges et ce ne fut +qu'après avoir épuisé toute sa collection d'adjectifs qu'il demanda une +petite addition, non pour parler de sa noblesse ou de sa fortune: elles +étaient, grâce à Dieu, bien connues; mais pour qu'on rappelât son duel +avec le comte de San-Estevan et pour qu'on glissât un mot discret sur la +fermeté et le courage qu'il avait montrés en cette circonstance. + +Avec le quatrième, l'addition ne dut porter ni sur la noblesse, ni sur +la fortune, ni sur son courage, toutes choses qui, grâce à Dieu, étaient +de notoriété publique, mais sur sa générosité; parce qu'il donnait des +fêtes qui lui coûtaient fort cher, il ne voulait pas qu'on crût qu'il ne +pensait pas aux malheureux. + +Otchakoff était battu. + + + +IV + +On ne pouvait pas parler ainsi du mariage de Savine avec la belle +Corysandre sans que ce bruit arrivât aux oreilles de la personne qui +justement avait le plus grand intérêt à l'apprendre: Raphaëlle, la +maîtresse du prince, retenue à Paris par le rôle qu'elle jouait dans une +pièce en vogue, et aussi parce que son amant n'avait pas voulu l'emmener +avec lui. + +Mais elle connaissait trop bien son prince pour admettre que ce mariage +fût possible: Savine ne se marierait que quand il serait impotent, et +ce serait pour avoir une garde-malade sûre, dont il provoquerait +la sollicitude, l'intérêt et les soins par toutes sortes de belles +promesses, que naturellement il ne tiendrait pas. Quant à penser qu'il +était pris par l'amour et la passion, cette idée était pour elle si +drôle et si invraisemblable qu'elle ne s'y arrêtait même pas: Savine +amoureux, Savine passionné; cela la faisait rire aux éclats. + +Ce fut même par un de ces éclats de rire qu'elle accueillit la première +fois cette nouvelle, quand une de ses bonnes amies vint la lui annoncer +hypocritement avec des larmes dans la voix, mais aussi avec la juste +satisfaction dans le coeur qu'éprouve une pauvre femme qui n'a pas eu en +ce monde la chance à laquelle elle avait droit, à voir enfin abaissée +une de celles qui lui ont volé sa part de bonheur. + +Cependant, à la longue et peu à peu, à force d'entendre et de lire +le même mot sans cesse répété, «le mariage du prince Savine avec +mademoiselle de Barizel», elle finit par s'inquiéter. Un bruit aussi +persistant ne pouvait pas se propager ainsi sans reposer sur quelque +chose de sérieux. + +La prudence exigeait qu'elle vît clair en cette affaire. + +Ce n'était point un rôle facile à remplir que celui de maîtresse de Son +Excellence le prince Vladimir Savine; elle le savait mieux que personne, +et depuis longtemps elle l'eût abandonné sans certains avantages +auxquels elle tenait assez fortement pour tout supporter. Et il y avait +des femmes qui l'enviaient! Si elles savaient de quel prix, de quels +dégoûts, de de quelles fatigues, de quels efforts elle payait son +luxe, ses diamants, ses équipages, ses toilettes, son hôtel des +Champs-Élysées! Mais on ne voyait que la surface brillante de ce qui +s'étalait insolemment en public; elle seule connaissait le fond des +choses, le bourbier dans lequel elle se débattait, comme elle seule +connaissait la cravache qui plus d'une fois avait bleui sa peau. + +Après avoir bien réfléchi à la situation, Raphaëlle trouva que la seule +personne qu'elle pouvait charger de cette enquête délicate était son +père. + +Depuis qu'elle habitait son hôtel des Champs-Elysées, elle avait +été obligée de se séparer de sa famille, Savine n'étant pas homme à +supporter une communauté que le duc de Naurouse et Poupardin avaient +bien voulu tolérer: il ne reconnaissait pas à sa maîtresse le droit +d'avoir un père et une mère, pas plus qu'il ne lui reconnaissait celui +d'avoir d'autres amants elle devait être à lui, entièrement à sa +disposition, sans distraction du matin au soir et du soir au matin; s'il +permettait qu'elle restât au théâtre, c'était parce qu'il était flatté +dans sa vanité de l'entendre applaudir et de lire son nom en vedette sur +les colonnes du boulevard ou dans les réclames des journaux. C'était une +grâce qu'il faisait au public comme il lui en avait fait une du même +genre en exposant ses trotteurs dans les concours hippiques. Qui aurait +osé dire qu'il n'était pas libéral et qu'il n'usait pas noblement de sa +fortune! + +Ne pouvant pas demeurer avec leur fille, M. et madame Houssu avaient +loué un logement dans la rue de l'Arcade, où M. Houssu avait continué +son commerce de prêts en y joignant un bureau de «renseignements intimes +et de surveillances discrètes.» Une circulaire qu'il avait largement +répandue expliquait ce qu'étaient ces renseignements intimes et ces +surveillances discrètes, rien autre chose que l'espionnage au profit des +jaloux: maris, femmes, maîtresses, qui voulaient savoir s'ils étaient +trompés et comme ils l'étaient. Mais cela n'était point dit crûment, car +M. Houssu, qui avait des formes et de la tenue, aimait le beau style +aussi bien que les belles manières. Peut-être, dans un autre quartier, +ce beau style qui mettait toutes choses en termes galants eût-il nui à +son industrie; mais sa clientèle se composait, pour la meilleure part, +de cuisinières qui fréquentaient le marché de la Madeleine, de femmes +de chambre, de quelques cocottes dévorées du besoin d'apprendre ce que +faisaient leurs amis aux heures où elles ne pouvaient par les voir, et +tout ce monde trouvait les circulaires de M. Houssu aussi claires que +bien écrites; c'était encore plus précis que les oracles des tireuses de +cartes et des chiromanciens, auxquels ils avaient foi. D'ailleurs, quand +on avait été une fois en relations avec M. Houssu, on retournait le voir +volontiers: sa rondeur militaire, son apparente bonhomie, la façon dont +il jetait sa croix d'honneur au nez de ses clients en avançant l'épaule +gauche, qu'il faisait bomber, inspiraient la confiance. + +Maintenant que Raphaëlle était séparée de son père et de sa mère, elle +ne pouvait plus, comme au temps où elle était la maîtresse du duc de +Naurouse, entrer chez eux aussitôt qu'elle avait un instant de liberté +et s'installer en caraco au coin du poêle pour voir sauter le foie +ou mijoter le marc de café; mais toutes les fois que cela lui était +possible elle se sauvait de son hôtel des Champs-Élysées pour accourir +déjeuner dans le petit entresol de la rue de l'Arcade; c'était avec joie +qu'elle échappait aux valets à la tenue correcte, aux sourires insolents +et railleurs, que son amant lui faisait choisir par son intendant, +et qu'elle venait tenir elle-même la queue de la poêle où cuisait le +déjeuner paternel; c'était là seulement, qu'entre son père et sa mère +et quelques amis de ses jours d'enfance, elle redevenait elle-même, +reprenant ses habitudes, ses plaisirs, ses gestes, son langage +d'autrefois, qui ne ressemblaient en rien, il faut le dire, à ceux de +l'hôtel des Champs-Élysées et de sa position présente. + +Décidée à charger son père d'une surveillance intime auprès de Savine, +elle vint un matin rue de l'Arcade à l'heure du déjeuner, arrivant comme +à l'ordinaire les bras pleins et les poches bourrées de provisions de +toutes sortes liquides et solides. + +Un des grands plaisirs de M. Houssu était, lorsque ses clients lui en +laissaient le temps, de faire lui-même sa cuisine, ne trouvant bon que +ce qu'il avait préparé de sa main. + +Lorsque Raphaëlle entra, il était en manches de chemise, occupé à couper +du lard en petits morceaux. + +--Tu viens déjeuner avec nous, dit-il gaiement, eh bien, je vais +te faire une omelette au lard dont tu me diras des nouvelles; mais +qu'est-ce que tu nous apportes de bon? + +Abandonnant son lard, il passa l'inspection des provisions que Raphaëlle +venait de poser sur sa table. + +--Un jambon de Reims, bonne affaire, voilà qui change ma stratégie +culinaire, c'est un renfort qui arrive à un général au moment de livrer +bataille; je vais mettre quelques tranches de jambon dans l'omelette, +tu vas voir ça;--il développa deux bouteilles;--_vermouth, vieux rhum_, +fameuse idée, tu es une bonne fille, tu penses à tes parents, c'est +bien, c'est très bien: si nous prenions un vermouth avant déjeuner, ça +nous ouvrirait l'appétit. + +Sans attendre une réponse, il se mit à déboucher la bouteille de +vermouth. + +--Non, dit Raphaëlle, j'aime mieux une absinthe. + +--Il n'y en a plus; nous avons fini le reste hier. + +--Eh bien, on va aller en chercher. + +Tirant une pièce d'argent de son porte-monnaie, elle la tendit à sa mère +qui essuyait la vaisselle mélancoliquement dans un coin. + +Madame Houssu se leva et ayant pris une fiole en verre blanc, elle +sortit pendant que Raphaëlle défaisant son chapeau et sa robe--une robe +de Worth,--les accrochait à un clou, entre deux casseroles. + +--C'est ça, ma fille, mets-toi à ton aise, dit M. Moussu, il fait chaud. + +Mais à ce moment madame Houssu rentra sans la fiole. + +--Et l'absinthe? demanda Raphaëlle. + +--J'ai envoyé la fille de la concierge. + +--Quelle bêtise! elle va licher la bouteille, s'écria Raphaëlle. + +--Allons, ma fille, dit M. Houssu, ne porte pas des jugements aventureux +sur cette enfant, à son âge... + +--Avec ça qu'à son âge je n'en faisais pas autant! + +Le feu était allumé, les oeufs étaient battus: l'omelette fut vite +cuite; le temps de boire les trois verres d'absinthe, et l'on put +se mettre à table: M. Houssu au milieu, les manches de sa chemise +retroussées jusqu'aux coudes, le col déboutonné; à sa droite, madame +Houssu, correctement habillée; à sa gauche, Raphaëlle, imitant le +débraillé paternel et ayant pour tout costume sa chemise et un jupon +blanc. + +M. Houssu commença par servir sa fille avec un air triomphant. + +--Goûte-moi ça, dit-il, est-ce moelleux, est-ce soufflé? Tu as eu une +fameuse idée de venir déjeuner avec nous. + +--J'ai à te parler. + +--Eh bien, ma fille, parle en mangeant, comme je t'écouterai. + +--Tu as lu ce que les journaux disent du prince? + +--Qu'il allait épouser une jeune Américaine. + +--Il n'y a pas de fumée sans feu; en tout cas l'affaire mérite d'être +éclaircie et je compte sur toi pour ça. Tu vas partir pour Bade et +m'organiser une surveillance intime, comme tu dis dans tes circulaires, +autour du prince Savine et de madame de Barizel, cette Américaine. + +--Moi! ton père! + +--Eh bien? + +--C'est à ton père que tu fais une pareille proposition! + +--A qui veux-tu que je la fasse? + +Vivement, violemment, M. Houssu se tourna vers elle en jetant son épaule +gauche en avant par le geste qui lui était familier lorsqu'il voulait +mettre sa décoration sous les yeux d'un client qu'il fallait éblouir. + +--Tu ne parlerais pas ainsi, s'écria-t-il en frappant sa chemise de sa +large main velue, si le signe de l'honneur brillait sur cette poitrine. + +--Puisqu'il n'y brille pas, écoute-moi et ne dis pas de bêtises. On +raconte que Savine va se marier. S'il est quelqu'un que cela intéresse, +c'est moi, n'est-ce pas? + +M. Houssu toussa sans répondre. + +--Dans ces conditions, continua Raphaëlle, il faut que je sache à quoi +m'en tenir, et comme je ne peux pas aller à Bade voir par moi-même +comment les choses se passent, je te demande de me remplacer. + +--Moi, l'auteur de tes jours? + +--Encore, s'écria Raphaëlle, impatientée, tu m'agaces à la fin en nous +la faisant à la paternité. En voilà-t-il pas, en vérité, un fameux père +qui abandonne sa fille pendant vingt ans, c'est-à-dire quand elle avait +besoin de lui, et qui ne s'occupe d'elle que quand elle commence à +sortir de la misère, c'est-à-dire quand il voit qu'il peut avoir besoin +d'elle et qu'elle est en état de l'obliger. + +M. Houssu s'arrêta de manger, et, repoussant son assiette, il se croisa +les bras avec dignité. + +--Si c'est pour le jambon de Reims que tu dis ça, s'écria-t-il, c'est +bas; nous aurions mangé notre omelette, ta mère et moi, tranquillement, +amicalement, comme mari et femme; nous n'avions pas besoin de tes +cadeaux, tu peux les remporter. Si je mangeais maintenant une seule +bouchée de ton jambon, elle m'étoufferait. + +Du bout de sa fourchette, il piqua les morceaux de jambon; puis, après +les avoir poussés sur le bord de son assiette, il se mit à manger les +oeufs stoïquement, sous les yeux de sa femme, qui n'osait pas soutenir +sa fille comme elle en avait envie, de peur de fâcher ce bel homme, +qu'elle s'imaginait avoir reconquis depuis qu'il l'avait épousée. + +Pendant quelques minutes le silence ne fut troublé que par le bruit +des couteaux et des fourchettes, car cette altercation qui venait de +s'élever entre le père et la fille ne les empêchait ni l'un ni l'autre +de manger. + +La première, Raphaëlle, reprit la parole: + +--Allons, père Houssu, dit-elle d'un ton conciliant, tout ça c'est des +bêtises; ne laisse pas ton jambon refroidir, il ne vaudrait plus rien; +mange-le en m'écoutant et tu vas voir que je n'ai jamais eu l'intention +de te rien reprocher. + +--Si c'est ainsi... + +--Puisque je te le dis. + +Ramenant vivement les tranches de jambon dans son assiette, il en plia +une en deux et la porta à sa bouche. + +--Je reprends maintenant mon affaire, continua Raphaëlle. En voyant que +l'on persistait à parler du mariage de Savine avec cette Américaine, +j'ai pensé que tu pourrais aller à Bade et que tu verrais ce qu'il y +avait de vrai là-dedans. Personne ne peut faire cela mieux que toi. +Est-ce que ça ne rentre pas dans ton métier? Que la scène se passe à +Bade ou à Paris, c'est la même chose; seulement, tu auras peut-être plus +de mal là-bas, en pays étranger, que tu n'en aurais à Paris, où tu es +chez toi. + +--Ça c'est sûr. + +--Aussi les prix de Bade ne peuvent-ils pas être ceux de Paris. Cela ne +serait pas juste. + +Elle fit une pause et le regarda, mais sans affectation. Il parut ne +pas remarquer ce regard, qui était plutôt une affirmation qu'une +interrogation, et il continua de manger. + +--Ce que tu auras à faire, poursuivit Raphaëlle, je n'ai pas à te +l'indiquer, c'est ton métier et il me semble qu'il est plus facile +d'observer un homme comme Savine, qui vit au grand jour, en +représentation, comme si le monde était un théâtre sur lequel il doit se +faire applaudir, que de suivre à la piste une femme qui se cache de son +mari ou une maîtresse qui se défie de ses amants. + +--On a des moyens à soi, dit M. Houssu sentencieusement. + +--Enfin c'est ton affaire; moi, ce qui me touche, c'est de savoir si +véritablement Savine est amoureux de mademoiselle de Barizel, ce qui, je +te le dis à l'avance, m'étonnerait joliment, étant donné le personnage, +ou bien s'il ne s'occupe pas seulement de cette jeune fille, qu'on +dit magnifique, précisément parce qu'elle est magnifique et parce que +d'autres s'occupent d'elle. Et puis, ce qui me touche aussi, mais pour +le cas seulement où le prince te paraîtrait pris, c'est de savoir ce +que sont ces deux femmes; la fille et la mère; si ce sont vraiment +des honnêtes femmes ou bien si ce ne sont pas tout simplement des +aventurières qui visent la grosse fortune de Savine. Sur ces deux +points: Savine amoureux et madame de Barizel honnête ou aventurière, +il me faut des renseignements certains; n'épargne donc rien, je suis +décidée à payer le prix. + +De nouveau elle le regarda en appuyant sur ses dernières paroles de +façon à les bien enfoncer. + +Pendant quelques minutes M. Houssu resta silencieux, n'ouvrant la bouche +que pour manger, ce qu'il faisait consciencieusement avec un bruit de +mâchoires régulier comme le tic tac d'un moulin. + +--Si tu m'avais parlé ainsi tout d'abord j'aurais compris; tandis que +j'ai été suffoqué, indigné, tu sais, moi, quand il s'agit de l'honneur; +le sang ne me fait qu'un tour et je m'emporte; quand on a été soldat, +vois-tu, on l'est toujours; et la proposition que tu me faisais ou +plutôt que je m'imaginais que tu me faisais n'était pas de celles +qu'écoute froidement un soldat, un légionnaire. + +Il se frappa la poitrine, qui résonna comme un coffre. + +--Du moment qu'il s'agit seulement de savoir, continua M. Houssu, si le +prince Savine ne poursuit pas un mariage, je suis ton homme, car tu as +des droits à faire valoir. + +--Un peu. + +--Et quel autre qu'un père peut mieux les défendre? Puisque l'occasion +se présente, je ne suis pas fâché de m'expliquer une bonne fois pour +toutes sur ta liaison avec le prince Savine. Si j'ai toléré cette +liaison, c'est d'abord parce qu'il faut laisser une certaine liberté à +une artiste, et puis c'est parce que j'ai toujours cru à la parfaite +innocence de cette liaison, ce qui est bien naturel entre une femme +comme toi et un homme comme lui. + +--Tout ce qu'il y a de plus naturel. + +--Eh bien! ton père te tend la main. + +Et, de fait, il la lui tendit, grande ouverte, avec un geste de théâtre. + +--Il fera son devoir, compte sur lui; il saura empêcher ce mariage avec +cette Américaine; il saura aider le tien; il saura même... s'il le +faut... l'exiger. + +--Contente-toi d'empêcher celui de mademoiselle de Barizel, s'il est +vrai qu'il doive se faire. + +--Là-dessus je ne prendrai conseil que de ma conscience de père. + +--Quand peux-tu partir? + +--Tout de suite, si tu veux. + +Mais il se reprit: + +--Demain, après-demain, dans quelques jours. + +--Pourquoi pas ce soir? + +--Tu n'aurais pas dû me faire cette question, mais avec toi il ne faut +pas de fausse honte et j'aime mieux te dire qu'avant de partir, il me +faut réunir les fonds nécessaires, non seulement à mon voyage, mais +encore à l'achat de certaines indiscrétions qu'il me faudra peut-être +payer cher. + +--Ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer: le voyage et les +indiscrétions, c'est moi qui les paye. + +--Oh! non, pas de ça; pas d'argent entre nous. + +Mais sans lui répondre, elle alla à sa robe et, ayant fouillé dans la +poche, elle en tira un petit paquet de billets de banque qu'elle remit +à. M. Houssu. + +Celui-ci fit mine de le refuser, mais à la fin il l'accepta. + +--Alors, dit-il, je puis partir ce soir, et dès demain, me mettre en +chasse. + +--Tu sais, dit Raphaëlle, pas de roulette, hein! + +--Jouer l'argent de mon enfant! + +--Ne te fâche pas, et finis de déjeuner, que nous fassions un bésigue. + + + +V + +M. Houssu avait promis à sa fille de lui écrire dès le lendemain; +cependant huit jours s'écoulèrent sans nouvelles. + +--Il a joué, pensa-t-elle, et il n'a pas d'argent pour acheter les +indiscrétions de l'entourage de madame de Barizel. + +Elle connaissait son père et savait quel cas on devait faire de ses +nobles paroles sur l'honneur et le sentiment paternel: pendant trente +ans M. Houssu n'avait eu souci que de vivre aux dépens des femmes qu'il +subjuguait par sa belle prestance militaire; puis un jour, ayant eu +l'heureuse chance d'être décoré, il s'était tout à coup imaginé qu'il +devait mettre un certain accord sinon entre sa vie, au moins entre son +langage et sa nouvelle position; de là cette phraséologie qu'il avait +adoptée sur l'honneur (dont il se croyait le représentant sur la terre), +le devoir, la délicatesse, la fierté, tous sentiments qu'ils connaissait +de nom mais sans avoir des idées bien précises sur ce qu'ils pouvaient +être; de là aussi son parti pris de paraître ignorer la situation vraie +de sa fille et de tout s'expliquer ou plutôt de tout expliquer aux +autres par «la liberté d'artiste». Quoi de plus facile à comprendre que +sa fille possédât un hôtel aux Champs-Elysées: n'était-elle pas artiste +et ne sait-on pas que les artistes gagnent ce qu'elles veulent? Quoi de +plus naturel qu'on lui donnât des diamants, des chevaux, des bijoux: +n'a-t-on pas toujours comblé les artistes de cadeaux? Chacun applaudit à +sa manière, celui-ci les mains vides, celui-là les mains pleines. Malgré +cette attitude et le langage qu'il avait adopté, il n'en était pas moins +toujours l'homme d'autrefois, c'est-à-dire parfaitement capable «de +jouer l'argent de son enfant», comme autrefois il jouait et dépensait +l'argent «de celles qu'il aimait». + +Cependant elle se trompait: s'il avait joué et il n'avait eu garde de +ne pas le faire dès son arrivée, il avait néanmoins obtenu certaines +indiscrétions sur la famille Barizel et le prince Savine; seulement, au +lieu de les obtenir rapidement en les payant, il avait été obligé, une +fois qu'il avait été ruiné par la roulette, de manoeuvrer avec lenteur +et de remplacer par de l'adresse l'argent qu'il n'avait plus; de sorte +que ç'avait été après toute une semaine d'attente qu'elle avait reçu la +lettre promise, une longue lettre en belle écriture moulée, épaisse et +carrée, qu'il avait apprise au régiment et qui lui avait valu la faveur +de son major pendant son service. + +«Ma chère fille, + +«Misère et compagnie. + +«Voilà ce que j'ai à te dire de l'Américaine et de sa fille. + +«Une pareille découverte vaut bien les quelques jours d'attente que j'ai +eu le chagrin de t'imposer malgré moi, je pense, et tu ne m'en voudras +pas d'un retard causé uniquement par les difficultés de ma tâche. + +«Car elle était difficile, je t'en donne ma parole; difficile avec les +Américaines, difficile avec le prince. + +«Et de ce côté même assez difficile pour que je ne puisse pas encore +répondre d'une façon précise à ta question:--Est-il amoureux? Veut-il se +marier? + +«Je suis honteux de ne pouvoir pas te donner encore cette réponse; mais +puisque tu connais le personnage, tu sais qu'il n'y a pas qu'à regarder +dans son jeu pour le deviner. + +«Comment, vas-tu te demander, en a-t-il appris si long sur les +Américaines et si peu sur le prince? + +«Tu ne serais pas ma fille, je ne te dirais rien là-dessus, mais un père +ne doit pas avoir de secrets pour son enfant: le fond du métier, c'est +de savoir faire causer les domestiques; sans doute il ne faut pas +accepter bouche ouverte tout ce qu'ils racontent, ni en bien ni en mal; +en bien, parce qu'ils peuvent vouloir faire mousser leurs maîtres (ce +qui est rare); en mal parce qu'ils peuvent les dénigrer à plaisir, sans +esprit de justice (ce qui est fréquent); mais enfin en se tenant sur ses +gardes, on peut avec eux serrer la vérité de bien près. J'ai donc fait +causer les domestiques de l'Américaine, mais je n'ai pas pu employer +le même système avec ceux du prince, qui me connaissent; de là cette +diversité dans mes renseignements. Il est bien évident, n'est-ce pas, +que je n'ai pas pu m'adresser aux domestiques du prince, qui auraient +été surpris de mes questions et qui auraient pu bavarder, qui auraient +sûrement »»qui ne me connaissant pas, n'ont point pensé à se tenir en +défiance et sont tombés dans tous les traquenards que j'ai eu l'idée de +leur tendre. + +«Comment j'ai fait causer ces domestiques; cela n'a pas d'intérêt pour +toi; cependant, je dois te dire, pour que tu comprennes le mérite que +j'ai eu à cela, que ce sont des noirs très dévoués à leur maîtresse. Ce +qui te touche, n'est-ce pas, ce sont les résultats de ces causeries? Les +voici: + +«Bien que madame de Barizel ait une fille de seize ou dix-sept ans, la +belle Corysandre, ce n'est point une vieille femme: c'est au contraire, +une personne très agréable, qui a dû être fort jolie en sa jeunesse et +qui présentement est encore assez bien pour avoir trois amants (je ne +parle que de ceux qui sont en pied), deux que tu connais parfaitement: +le financier Dayelle et le banquier Avizard, et un troisième que tu as +peut-être vu ou dont tu as peut-être entendu parler, un correspondant +de journaux nommé Leplaquet. Comment s'est-elle fait aimer de ces trois +hommes si différents? Cela je n'en sais rien et ce serait à creuser, +mais ce qu'il y a de certain c'est que tous les trois l'aiment au point +de ne pas se gêner: au contraire, ils s'aident les uns les autres; +Dayelle qui, il y a quelques années, était en guerre avec Avizard, est +maintenant au mieux avec lui et tous les deux mettent leur influence et +leurs relations, peut-être même leur bourse au service de Leplaquet; et +il y a des braves gens qui s'imaginent que quand plusieurs hommes aiment +la même femme ils doivent être ennemis, c'est amis, au contraire, qu'ils +sont, compères, associés le plus souvent, au moins quand la femme est +habile. Et justement madame de Barizel est une maîtresse femme. De ces +trois amants en titre, il y en a deux qui veulent l'épouser, Avizard et +Leplaquet, et ceux-là elle les fait patienter en leur disant qu'elle ne +peut devenir leur femme que quand elle aura marié sa fille; et il y en +a un troisième qu'elle veut elle-même épouser, Dayelle, qui, veuf, père +d'un fils en âge de prendre femme, n'est point porté au mariage, mais +qu'elle espère enlever en mariant sa fille à un grand personnage qui +éblouira Dayelle, orgueilleux comme un dindon (qu'il n'est pas pour le +reste) de son grand nom, de sa grande situation dans le monde; beau-père +du prince... + +«Tu vois, n'est-ce pas, comment les choses se présentent et combien un +mariage avec notre prince les arrangerait? + +«Ce qu'il y a d'ingénieux dans le plan de madame de Barizel, c'est que +tous ceux qui l'entourent ont intérêt à ce que ce mariage se fasse: +Dayelle pour avoir tout à lui madame de Barizel qui présentement le scie +à chaque instant avec: «Ma fille, c'est pour ma fille, c'est à cause de +ma fille.» Avizard et Leplaquet pour épouser madame de Barizel; de sorte +que, non seulement madame de Barizel et sa fille, la belle Corysandre, +poursuivent ce mariage, mais encore que Dayelle, Avizard, Leplaquet et +d'autres encore peut-être que je ne connais pas y poussent de toutes +leurs forces: Dayelle et Avizard, en mettant dans le jeu de madame de +Barizel leur influence et leurs relations, Leplaquet en apportant dans +l'association un esprit d'intrigue et de ruse, une ingéniosité de moyens +qui paraissent très remarquables. + +«Voilà la situation de madame de Barizel et de sa fille telle que je la +démêle au milieu de tous les renseignements, souvent contradictoires, +que je suis parvenu à réunir depuis que je suis ici. + +«Tu vois qu'elle est redoutable. + +«Mais ce qui la rend plus dangereuse encore c'est: + +«1° La détresse d'argent des Américaines; + +«2° La beauté de la jeune fille. + +«C'est une vieille vérité que le succès n'appartient qu'à ceux qui sont +aux abois, parce qu'ils risquent tout. Eh bien! c'est là justement le +cas de madame de Barizel d'être aux abois pour l'argent: il est vrai que +les apparences ne sont pas d'accord avec ce que je te dis là, mais ce +n'est pas les apparences qu'il faut croire: on parle d'un terrain +à Paris sur lequel madame de Barizel va faire construire un hôtel +magnifique, on parle de grosses sommes déposées chez Dayelle et Avizard, +on parle d'une fortune considérable en Amérique; mais tout cela est +propos en l'air. La réalité, c'est qu'on vit d'expédients, avec largesse +pour ce qui doit frapper les yeux, avec une avarice dans tout ce qui +est caché, dont on n'aurait pas idée dans le ménage bourgeois le plus +pauvre. Si ma lettre n'était pas déjà si longue, j'entrerais à ce sujet +dans des détails caractéristiques que je réserve pour te les conter: +tu verras ce qu'est la misère cachée de certains personnages qui +éblouissent le monde; vrai, c'est curieux et amusant; ça nous venge, +nous autres, gens d'honneur. + +«En te disant que la beauté de mademoiselle de Barizel est merveilleuse, +ce n'est pas de l'exagération; il faut la voir pour admettre qu'une +créature humaine peut être aussi admirablement belle. Il est vrai, et +je l'ajoute tout de suite, qu'elle n'a pas l'air très intelligent, +on prétend même qu'elle est un peu bête; mais enfin la beauté reste, +éblouissante; c'est un homme qui s'y connaît qui lui donne ce certificat +Tout cela, n'est-ce pas: les projets de madame de Barizel, ses +relations, sa détresse d'argent, la beauté de sa fille font qu'un +mariage avec le prince Savine paraît avoir bien des chances pour lui? + +«Le prince veut-il ce mariage? + +«Toute la question est là, et je t'ai dit que je ne pouvais pas la +résoudre; mais ne le voulût-il pas, il me semble qu'on peut croire qu'il +sera amené un jour ou l'autre a se laisser faire de force ou de +bonne volonté: il doit être bien difficile de résister à des femmes +dangereuses comme celles-là, la mère pour son habileté, la fille pour sa +beauté. + +«La seule chose certaine, c'est qu'il ne les quitte pas, ce qui est un +indice grave. + +«Pour le soustraire à cette influence qui menace de l'envelopper, il +faudrait qu'on lui fît connaître ces deux femmes. Mais comment? je n'ai +pas des faits précis à lui mettre sous les yeux de façon à les lui +crever. Depuis qu'elles sont en France, elles s'observent d'autant mieux +qu'elles n'y sont venues que pour faire, l'une et l'autre, un grand +mariage. Ce serait en Amérique qu'il faudrait faire une enquête, à +Bâton-Rouge, à la Nouvelle-Orléans, là où s'est écoulée la jeunesse de +madame de Barizel; c'est là que sont les cadavres, et si j'en crois le +peu que j'ai pu recueillir, ils ne seraient pas difficiles à déterrer. + +«Tandis qu'ici c'est le diable: il faut chercher, combiner, se donner un +mal de galérien et pour pas grand'chose. + +«Et pendant ce temps-là notre prince se trouve serré de plus en plus. + +«Dis-moi ce que je dois faire; surtout envoie-moi les moyens de faire +quelque chose, car je suis au bout de mes ressources. C'est étonnant +comme l'argent file. + +Je t'embrasse avec les sentiments d'un père affectueux et dévoué. + +«Houssu.» + +A cette longue lettre, Raphaëlle répondit par une dépêche télégraphique +qui ne contenait que deux mots: + +«Reviens immédiatement.» + +M. Houssu arriva à Paris le vendredi soir, et le samedi matin il +s'embarquait au Havre sur le transatlantique en partance pour New-York. +Raphaëlle avait jugé la situation assez menaçante pour aller en Amérique +déterrer les cadavres qui devaient lui rendre son prince. + + + +VI + +Le jour même où la ville de Bade avait le malheur de perdre M. Houssu, +rappelé par sa fille, elle recevait un hôte dont le _Badeblatt_ +annonçait l'arrivée en ces termes: + +«Le train d'hier soir nous a amené une des personnalités les plus en vue +du grand monde parisien: M. le duc de Naurouse, qui revient d'un long +voyage autour du monde. A peine débarqué à Trieste, M. le duc de +Naurouse s'est mis en route pour Bade, où il compte, nous dit-on, faire +un séjour d'un mois ou deux et se reposer des fatigues de ses voyages. +Tout donne à espérer que M. le duc de Naurouse montera un des chevaux +engagés dans notre grand steeple-chase qui s'annonce comme devant jeter +cette année un éclat plus vif encore que les années précédentes, aussi +bien par le nombre et le mérite des concurrents, que par la réputation +des gentlemen qui doivent les monter.» + +Si la nouvelle n'était pas entièrement vraie, et particulièrement pour +le grand steeple-chase d'Iffetzheim dont on était loin encore, et auquel +le duc de Naurouse ne pensait pas, au moins l'était-elle dans ses autres +parties: il était vrai que le duc de Naurouse était de retour de son +voyage autour du monde et il était vrai aussi qu'à peine débarqué à +Trieste il était monté en wagon pour venir directement à Bade, au lieu +de rentrer en France. + +Avant de rentrer à Paris, il était bien aise de savoir ce qui s'était +passé en son absence, un peu mieux et d'une façon plus détaillée et plus +précise que les quelques lettres qu'il avait reçues n'avaient pu le lui +apprendre. + +Qu'avait fait la duchesse d'Arvernes après son départ? + +A cette question, qu'il s'était si souvent posée et avec tant d'émotion +pendant les longues heures mélancoliques de la traversée, en restant +appuyé sur le plat-bord à voir la mer immense fuir derrière lui ou à +suivre le vol capricieux des nuages dans les horizons sans bornes, +il n''avait jamais eu d'autres réponses que celles qu'il se donnait +lui-même en arrangeant les combinaisons de son imagination surexcitée, +c'est-à-dire rien que le rêve. + +Cependant son ami Harly, avant qu'il quittât Paris, lui avait promis de +le tenir exactement au courant de ce qui se passerait. + +Mais en quittant Paris le duc de Naurouse croyait aller à New-York, et +c'était à New-York que Harly devait lui écrire, tandis que c'était à +Rio-Janeiro qu'il avait été. Aussitôt débarqué à Rio-Janeiro, il avait +employé tous les moyens pour que ses lettres le rejoignissent: mais la +hâte qu'il avait mise à expédier des dépêches de tous les côtés avait +embrouillé les choses: les lettres n'étaient point arrivées en temps +là où il devait les trouver; il les avait fait suivre; elles s'étaient +égarées; si bien qu'il n'avait pas reçu la moitié de celles qui lui +avaient été écrites. Celles qui étaient adressées à New-York avaient +été le chercher à Rio-Janeiro; celles qui avaient été à Rio-Janeiro ne +l'avaient pas rejoint à San-Francisco; celles de Yokohama n'étaient +pas arrivées; celles de Calcutta, qu'il avait fait venir à Singapore, +étaient en retard lorsque le vapeur qui le portait avait passé le +détroit; et ainsi de suite jusqu'à Alexandrie. + +De tout cela il était résulté une conversation à bâtons rompus et +tellement embrouillée qu'elle était à peu près inintelligible. + +Comment madame d'Arvernes avait-elle supporté leur séparation? +L'aimait-elle toujours? Avait-elle un nouvel amant? S'était-elle +consolée? + +Pour lui il était bien guéri, radicalement guéri et, le voyage avait +achevé le désenchantement qui avait commencé avant son départ. + +Mais après tout il l'avait aimée, et si elle n'avait point été pour lui +la maîtresse qu'il avait rêvée, c'était près d'elle cependant, par elle +qu'il avait eu quelques journées de bonheur. + +Et comment l'en avait-il payée? + +Avec la violence passionnée qu'elle mettait dans tout, avait-elle pu +envisager froidement les choses? N'en était-elle pas encore au moment +où, sur la jetée du Havre, quand elle l'avait vu emporté par le +_Rosario_ elle avait tendu vers lui ses mains désespérées dans un +mouvement où il y avait autant de colère que de douleur? + +Voilà pourquoi, avant de rentrer en France, il avait voulu passer par +Bade, où il avait chance de rencontrer quelqu'un de son monde et de le +faire parler sans l'interroger trop directement: s'il n'obtenait point +des réponses prédises, il demanderait à Harly de lui écrire exactement +quelle était la situation vraie et alors il saurait ce qu'il devait +faire: rentrer à Paris où rien ne l'appelait d'ailleurs un jour plutôt +qu'un autre, ou bien aller passer quelques mois dans son château de +Varages ou dans celui de Naurouse. + +A peine installé à l'hôtel, dans un appartement assez modeste, son +premier soin fut de demander les derniers numéro, du _Badeblatt_ et de +chercher sur la liste des étrangers quels étaient ceux de ses amis qui +étaient arrivés à Bade en ces derniers temps. + +Le nom de Savine lui sauta tout d'abord aux yeux, mais il ne s'y arrêta +point, aimant mieux s'adresser à un ami avec lequel il n'aurait point à +se tenir sur ses gardes et à peser ses paroles comme s'il était devant +un juge d'instruction. + +Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il fallut bien qu'il revînt +à Savine, sous peine d'attendre que le hasard amenât à Bade quelqu'un +qu'il pourrait interroger librement. + +Ne voulant point attendre, il se rendit au _Graben_, se promettant de +veiller sur son impatience. Mais Savine n'était point chez lui; il +était à la _Conversation_ occupé à essayer de faire triompher la morale +publique à la table de trente-et-quarante en opérant d'après les +combinaisons inexorables du marquis de Mantailles. + +Le duc de Naurouse se rendit à la Conversation c'était l'heure où +la musique jouait sous le kiosque qui s'élève devant la maison de +Conversation. Autour de ce kiosque et sur la terrasse du café, assis sur +des chaises ou se promenant lentement, se pressait en une élégante cohue +un public nombreux qui réunissait à peu près toutes les nationalités des +deux mondes, mais qui cherchait bien manifestement à se rattacher par +la toilette à deux seuls pays: les hommes à l'Angleterre, les femmes à +Paris. + +Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette société cosmopolite qu'on +rencontre dans toutes les villes d'eaux à la mode pour le regarder +avec curiosité et l'étudier avec intérêt; pendant son absence ce monde +n'avait pas changé, il était toujours le même. Cependant, quoiqu'il ne +promenât sur cette assemblée qu'un regard nonchalant et indifférent, +ses yeux furent tout à coup irrésistiblement attirés et retenus par +la beauté d'une jeune fille, si éclatante, si éblouissante qu'elle le +frappa d'une sorte de commotion et l'arrêta sur place. Alors il la +regarda longuement: elle paraissait avoir dix-sept ou dix-huit ans; elle +était blonde, avec des yeux bruns ombragés par des sourcils pâles et +soyeux; l'expression de ces yeux était la tendresse et la bonté; elle +était de grande taille et se tenait noblement, dans une attitude modeste +cependant et qui n'avait rien d'apprêté, naturelle au contraire et +gracieuse; près d'elle était assise une femme jeune encore, sa mère sans +doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y eût entre elles aucune +ressemblance, la mère ayant l'air aussi dur que la fille l'avait doux. + +Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi campé devant elles en +admiration, il continua d'avancer, se promettant de revenir sur ses pas +et de repasser devant elles: il chercherait Savine plus tard; il était +sorti de son hôtel assez mélancoliquement, trouvant tout triste et +morne, se demandant ce que ces gens qu'il rencontrait pouvaient bien +faire dans un trou comme Bade, et voilà que tout à coup une éclaircie +s'était faite en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le +ciel, de gris qu'il était, avait instantanément passé au bleu; cette +verdure qui l'entourait était aussi fraîche aux yeux qu'à l'esprit, ce +paysage entouré de montagnes aux sommets sombres était charmant; cette +chaude journée d'été le pénétrait de bien-être; ce pays de Bade était le +plus gracieux de la terre; il était heureux de se retrouver au milieu +de ce monde; comme les yeux de ces femmes, c'est-à-dire de cette jeune +fille ressemblaient peu aux yeux noirs, cuivrés, allongés, arrondis +qu'il avait vus dans son voyage. + +C'était tout en marchant sans rien regarder autour de lui qu'il suivait +l'éveil de ces sensations; il allait arriver au bout de sa promenade +et revenir sur ses pas, lorsqu'un nom, le sien, prononcé à mi-voix le +frappa: + +--Roger! + +Il tourna les yeux du côté d'où cette voix, qui avait résonné dans son +coeur, était partie. + +La secousse qui l'avait frappé ne l'avait point trompé: c'était elle; +c'était madame d'Arvernes, qui l'appelait; le dernier mot qu'elle +avait crié lorsqu'ils s'étaient séparés, son nom, était celui qu'elle +prononçait après une si longue absence, comme si toujours, depuis qu'il +s'était éloigné emporté par le _Rosario_, elle l'avait répété. Cet appel +le remua, et durant quelques secondes il resta abasourdi. + +Mais il n'y avait pas à hésiter; elle était là, le regardant, penchée +en avant, à demi soulevée sur sa chaise. Il alla à elle, sans bien voir +quelle était l'expression vraie de ce visage ému. + +Comme il approchait, elle lui tendit les deux mains: + +--Vous ici! + +--J'arrive. + +--Et moi aussi. Quel bonheur! + +Il avait la main dans celles qu'elle lui tendait, et il restait incliné +vers elle, n'osant trop ni la regarder, ni parler. + +Autour d'eux un mouvement de curiosité s'était produit, tant avait été +vif l'élan de leur abord; des centaines d'yeux les examinaient avidement +et déjà les oreilles s'ouvraient pour écouter les paroles qu'ils +allaient échanger; madame d'Arvernes eut conscience de ce qui se +passait, et bien que par principe et par habitude elle ne prit jamais +souci de ceux qui l'entouraient, elle jugea que ce n'était pas le moment +de se donner en spectacle. + +--Votre bras? dit-elle à Roger. + +En même temps qu'elle s'était levée et, sans attendre sa réponse, elle +lui avait pris le bras. + +Ils s'éloignèrent, au grand ébahissement des curieux désappointés. + +Tout d'abord ils marchèrent silencieux l'un et l'autre, elle s'appuyant +doucement sur lui en le pressant contre elle, ce qui était loin de lui +rendre le calme. + +Ce fut seulement après être sortis de la foule qu'elle prit la parole: +se haussant vers lui, mais sans le regarder, elle murmura: + +--_Carino, Carino_, enfin je te revois! + +Il ne répondit pas, ne sachant que dire et se demandant où allait +aboutir cet entretien commencé sur ce ton. Ce qu'il avait redouté se +réalisait-il donc? L'aimait-elle encore? Pour lui il était ému par cette +pression de son bras et plus encore par ce nom de _Carino_ qu'elle avait +si souvent prononcé et qui évoquait tant de souvenirs passionnés; mais +le sentiment qu'il éprouvait ne ressemblait en rien à l'amour. + +--Que je suis heureuse de te revoir! continua-t-elle. Et toi que +ressens-tu, en me retrouvant, en m'entendant? Tu ne dis rien. + +--Un sentiment de grande joie, dit-il franchement. + +Elle s'arrêta et, tournant à demi la tête, elle le regarda en face, +plongeant dans ses yeux. + +--Vrai, dit-elle, c'est vrai? + +Mais elle ne trouva pas sans doute dans ces yeux ce qu'elle y cherchait, +car elle baissa la tête et reprit son chemin. + +--Tu ne me demandes pas ce que je suis devenue sur la jetée du Havre, +dit-elle, quand j'ai vu le vapeur, qui t'emportait s'éloigner, me +laissant là désespérée, anéantie, folle. Comment as-tu pu avoir ce +courage féroce? Comment as-tu pu m'abandonner;--elle baissa la voix,--et +au lit encore? + +Avant qu'il eut répondu à ces questions qui étaient pour lui +terriblement embarrassantes, il fut distrait par un signe de la main +gauche que venait de faire madame d'Arvernes. Machinalement il regarda à +qui ce signe était adressé, il vit que c'était à un jeune homme qui se +trouvait à une courte distance et qui, bien évidemment, avait été arrêté +par madame d'Arvernes au moment même où il s'approchait d'eux: ce jeune +homme était un grand beau garçon, solide et bien bâti, de tournure +élégante, à la mine fière, avec des yeux au regard velouté. + +Madame d'Arvernes avait suivi le mouvement du duc de Naurouse et elle +avait très bien senti qu'il examinait curieusement ce jeune homme; elle +se mit à sourire et, prenant un ton enjoué: + +--Sans lui, je ne me serais pas consolée. Le vicomte de Baudrimont. Je +te le présenterai, mais pas tout de suite; il nous gênerait. + +Ces quelques paroles avaient été une douche glacée qui s'était abattue +sur les épaules de Naurouse. Eh quoi, c'était quand il cherchait des +mots adoucis et des périphrases pour lui répondre, qu'elle lui montrait +si franchement son consolateur, ce beau garçon aux yeux passionnés! Et +un moment il avait eu peur d'elle! + +--Comment le trouves-tu? demanda madame d'Arvernes. + +Cette interrogation acheva de lui rendre sa raison. + +--Charmant, dit-il en riant. + +--N'est-ce pas! Comme tu dis, il est charmant; beau garçon, tu vois +qu'il l'est; bon, tendre, confiant, il l'est aussi; c'est une excellente +nature, mais malgré toutes ses qualités, et elles sont réelles, elles +sont nombreuses, tu sais, ce n'est pas toi. Ah! Roger, comme je t'ai +aimé et comme tu m'as fait souffrir! Si ce garçon n'avait pas été là, je +serais devenue folle. + +--Il était là. + +--Heureusement; mais enfin ce n'est pas toi, mon Roger. + +Disant cela, elle fixa sur son Roger un regard dans lequel il y avait +tout un monde de souvenirs et même peut-être autre chose que des +souvenirs; mais l'heure de l'émotion était passée; maintenant il était +décidé à prendre la situation gaiement. + +--Ah! pourquoi es-tu parti? continua madame d'Arvernes, nous nous +aimerions toujours. Moi, jamais je ne me serais séparée de toi. Mais tu +as voulu être chevaleresque. Quelle folie! Tu vois à quoi a servi ce +sacrifice; car cela a été un sacrifice pour toi, n'est-ce pas? + +--N'as-tu pas vu ma lutte, mes hésitations après que j'avais donné ma +parole, ma douleur, mon désespoir? Que pouvais-je? + +--C'est vrai et je suis injuste en demandant à quoi a servi ton +sacrifice. Je ne suis pas pour M. de Baudrimont ce que j'étais pour toi; +il n'est pas pour moi ce que tu étais; je ne suis pas fière de lui comme +je l'étais de toi; je ne m'en pare pas. Pour le monde, il n'y a rien à +blâmer: les convenances sont sauves, c'est plat, c'est bourgeois. M. +d'Arvernes est heureux. Mais toi, comment t'es-tu consolé? Qui t'a +consolé? + +--Personne. + +Elle le regarda avec un sourire équivoque en se serrant contre lui: + +--Ah! Carino, murmura-t-elle. + +Mais cette pression, qui naguère le secouait de la tête aux pieds, +arrêtait le sang dans ses veines et contractait tous ses nerfs, le +laissa insensible et froid. + +Il y eut un moment de silence, puis elle reprit: + +--Nous allons dîner ensemble... + +--Mais... + +--... Oh! avec lui, je ne veux pas lui faire ce chagrin, il est déjà +bien assez malheureux de notre entretien. Maintenant j'ai une grâce à te +demander: il voudra se lier avec toi... + +--... Mais... + +--... Il veut ce que je veux. Laisse-toi faire; accepte-le. Il ne verra +que par toi; tu le guideras, tu l'empêcheras de faire des folies, il est +si jeune, tu me le garderas. + +Comme il ne répondait pas, elle lui secoua le bras: + +--Tu ne veux pas? + +--Au fait, cela est drôle. + +A ce moment le jeune vicomte de Baudrimont les croisa de nouveau, madame +d'Arvernes l'appela d'un signe et la présentation fut vite faite. + +--M. de Naurouse veut bien me faire l'amitié de dîner avec nous, +dit-elle, il nous contera son voyage. + + + +VII + +Roger se réveilla le lendemain matin maussade et triste. + +Il voulut se rendormir; mais il se tourna et se retourna sur son lit +sans pouvoir fermer les yeux: ce qui s'était passé la veille, ce qu'il +avait entendu, l'insouciance de madame d'Arvernes, l'inquiétude du jeune +Baudrimont, tout cela s'agitait confusément dans sa tête troublée. + +Enfin il se leva, se demandant à quoi il allait employer sa journée. +Il n'avait plus à chercher Savine; il savait; et même ce que Savine +pourrait lui dire ne ferait qu'irriter sa méchante humeur au lieu de +l'adoucir; il ne tenait pas à ce qu'on lui racontât les amours de madame +d'Arvernes avec le vicomte de Baudrimont, ce que Savine ne manquerait +pas de faire bien certainement. + +L'idée lui vint de s'en aller tout de suite à Paris, maintenant qu'il +n'avait plus à s'inquiéter de ce qui l'y attendait. En réalité, ce qui +l'attendait, c'était... rien. Qui trouverait-il à Paris? Personne, +excepté Harly. Ses anciens amis n'étaient plus à Paris à cette époque. +Et puis devait-il reprendre avec ces amis l'existence qu'il menait +avant son départ? Il en avait tristement exploré le vide. Où cela le +conduirait-il? Quelle solitude en lui et autour de lui. Pas de famille. +La seule femme qu'il eût eu du bonheur à revoir, sa cousine Christine, +était au couvent. Des amis qui méritaient à peine le titre de camarades +de plaisir. Un grand nom, une belle fortune dont il avait enfin la libre +disposition et rien à désirer, aucun but à poursuivre, car il ne pouvait +pas songer à rentrer au ministère et à demander un poste quelconque dans +une ambassade, puisque M. d'Arvernes était toujours ministre et que, +s'adresser à lui, c'eût été en quelque sorte demander le paiement du +sacrifice qu'il avait accompli. + +N'y avait-il donc pour lui d'autre avenir que de reprendre ses habitudes +d'autrefois, d'autres plaisirs que ceux qu'il avait épuisés, d'autres +émotions que celles du jeu? + +Ne rien faire. + +Avoir pour maîtresses des filles; passer de Balbine à Cara, de Cara à +Raphaëlle, et toujours ainsi. + +Il se sentait né pour mieux que cela cependant. + +Ce qui l'avait le plus lourdement accablé dans ce voyage, ç'avait été +son isolement: plusieurs fois il avait été en danger, et alors il avait +eu la pensée désespérante qu'à ce moment même personne ne prenait +intérêt à lui et qu'il pouvait mourir sans qu'on le pleurât. On dirait: +«Si jeune, le pauvre garçon!» et, ce serait tout. Plusieurs fois aussi +il avait eu des heures, des journées de plaisir, des élans d'admiration +et d'enthousiasme, et alors il n'avait jamais pu reporter sa joie sur +personne et se dire: «Si elle était là;» ou bien: «Je lui conterai +cela.» C'était seul qu'il avait souffert; c'était seul qu'il avait joui. + +Pourquoi ne se marierait-il pas? + +De famille il n'aurait jamais que celle qu'il se créerait. + +Il se sentait dans le coeur des trésors de tendresse à rendre heureuse, +sans une heure de lassitude ou d'ennui, la femme qu'il aimerait et qui +l'aimerait, l'honnête femme qui serait la mère de ses enfants. + +Quand on avait l'honneur de porter un nom comme le sien, c'était un +devoir de ne pas le laisser s'éteindre. + +Et puis n'était-ce pas le seul moyen d'empêcher sinon sa fortune, au +moins son titre et son nom de tomber aux mains de ceux qui se disaient +sa famille,--ces Condrieu-Revel exécrés,--qui n'étaient que ses ennemis +après avoir été ses persécuteurs? + +C'était devant sa fenêtre ouverte, assis dans un fauteuil et regardant +machinalement le jeu de la lumière dans les branches des arbres, qu'il +réfléchissait ainsi. Tout à coup la brise lui apporta le prélude d'une +valse que jouait une musique militaire. + +Il écouta un moment, puis vivement il se leva: l'image de la jeune fille +blonde qu'il avait vue la veille et à laquelle il n'avait plus pensé +venait de se dresser devant lui, évoquée par cette musique, et il la +retrouvait aussi éblouissante de beauté et de charme qu'elle lui était +apparue la veille. + + + +VIII + +Dans le vestibule de l'hôtel, Roger se trouva face à face avec Savine, +qui arrivait. + +--Vous veniez chez moi? dit Savine en tendant la main au duc. + +C'était en effet une de ses prétentions de s'imaginer qu'on devait +toujours aller chez lui et que lui n'avait à aller chez ses amis que +quand il avait besoin d'eux; c'était pour cela qu'ayant appris la veille +que le duc de Naurouse était venu pour le voir, il n'avait pas bougé de +toute la matinée, attendant une seconde visite d'un ami dont il s'était +séparé depuis près de deux ans et ne se décidant à venir chez cet ami +qu'à la dernière extrémité. + +--J'ai toutes sortes de choses à vous apprendre. + +Et, serrant le bras de Roger contre le sien comme par un mouvement de +sympathie: + +--D'abord ce qui vous touche de près: Madame d'Arvernes n'a point été +malade de désespoir après votre départ; elle a reçu les consolations +d'un très joli garçon qu'elle a été découvrir en province, je ne sais +où, le vicomte de Baudrimont. + +--J'ai dîné hier avec lui et avec madame d'Arvernes. + +--Vous savez, Naurouse, vous êtes admirable avec votre flegme. + +Si Roger n'avait jamais voulu avouer qu'il était l'amant de madame +d'Arvernes alors qu'il l'aimait, il n'était pas plus disposé à un aveu +de ce genre maintenant que tout était fini entre elle et lui. + +--Où voyez-vous ce flegme? dit-il froidement. Vous me racontez des +histoires de madame d'Arvernes qui sont curieuses jusqu'à un certain +point, mais qui ne me touchent pas de près comme vous pensez; il est +donc tout naturel qu'elles ne m'émeuvent point. + +Savine marcha un moment en silence en fouettant l'air de sa canne; +heureusement ils arrivaient devant la Conversation et le mouvement de la +foule, le bruit de la musique, le brouhaha des gens qui allaient çà +et là empressés ou nonchalants empêchèrent ce silence de devenir trop +embarrassant pour l'un comme pour l'autre. + +D'ailleurs Roger ne pensait plus à Savine, il cherchait s'il +n'apercevrait point sa belle jeune fille blonde de la veille: elle était +précisément à la place même où il l'avait vue et près d'elle se trouvait +la dame dont il avait remarqué l'air dur. + +Toutes deux en même temps firent une inclinaison de tête du côté de +Savine, un sourire amical accompagné d'un geste de main qui semblait une +invitation à les aborder. + +--Vous connaissez cette admirable jeune fille? demanda Roger lorsqu'ils +eurent fait quelques pas. + +--Si je connais la belle Corysandre! + +Et, se rengorgeant de son air le plus vain: + +--Vous ne lisez donc pas les journaux? + +--Si j'avais lu les journaux que m'auraient-ils appris? + +--Que j'ai, il y a quelque temps, donné une fête dans la forêt, un bal +suivi d'un souper sous des tentes, dont mademoiselle de Barizel a été +la reine. Tous les journaux du monde ont parlé de cette fête, qui, de +l'avis unanime, a été tout à fait réussie. + +Savine se mit à raconter ce qu'il savait sur madame de Barizel, +c'est-à-dire les propos vagues qui couraient le monde, car n'ayant +jamais eu l'intention d'épouser mademoiselle de Barizel, il ne s'était +pas donné la peine de faire faire une enquête sérieuse sur elle et sur +sa mère. Que lui importait, il n'avait souci que de sa beauté, et cette +beauté se manifestait à tous éclatante, indiscutable. + +Naurouse écoutait sans interrompre, religieusement. Ce nom de Barizel +ne lui disait rien; c'était la première fois qu'il l'entendait et +il n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait valoir; mais il ne s'en +inquiétait pas autrement: cette blonde admirable ne pouvait être qu'une +fille de race. + +Ils étaient revenus sur leurs pas et ils allaient de nouveau passer +devant elles: + +--Voulez-vous que je vous présente? demanda Savine. + +--Ne serait-ce pas plutôt à madame de Barizel qu'il faudrait demander si +elle veut bien que je lui sois présenté? + +--Puisque vous êtes mon ami! dit Savine superbement. + +Sans attendre une réponse, sans même penser qu'on pouvait lui en faire +une, il entraîna doucement son ami, comme il disait: ce n'était pas le +duc de Naurouse qu'il présentait, c'était son ami, et selon lui cela +devait suffire. + +Cependant ce fut cérémonieusement qu'il fit cette présentation et en +insistant sur le titre de Roger, sinon pour madame de Barizel, au moins +pour la galerie, dont il était, comme toujours, bien aise d'attirer +l'attention. + +Madame de Barizel avait offert la chaise sur le barreau de laquelle elle +appuyait ses pieds à Savine et, sur un signe de sa mère, Corysandre +avait offert la sienne à Roger, qui se trouva ainsi placé vis-à-vis «de +la belle fille blonde» qui avait si fort occupé son esprit, libre de la +regarder, libre de lui parler, libre de l'écouter. + +A vrai dire, la seule de ces libertés dont il usa fut celle du regard; +ce fut à peine s'il parla, ne disant que tout juste ce qu'exigeaient +les convenances; et, pour Corysandre, elle parla encore moins, mais son +attitude ne fut pas celle de l'indifférence, de l'ennui ou du dédain. +Tout au contraire, c'était avec un sourire que Roger trouvait le plus +ravissant qu'il eût jamais vu qu'elle suivait l'entretien de sa mère et +de Savine, et bien qu'il fût toujours le même, ce sourire, bien qu'il +ne traduisît qu'une seule impression, il était si joli, si gracieux en +plissant les paupières, en creusant des fossettes dans les joues, en +entr'ouvrant les lèvres, qu'on pouvait rester indéfiniment sous son +charme sans penser à se demander ce qu'il exprimait et même s'il +exprimait quelque chose. + +Ce fut ce qu'éprouva Roger: du front et des paupières il passa aux +fossettes, puis aux lèvres, puis aux dents, puis au menton, descendant +ainsi aux épaules, au corsage, à la taille, aux pieds, pour remonter +aux cheveux et au front, ne s'interrompant que lorsque le regard de +Corysandre rencontrait le sien; encore témoignait-elle si peu d'embarras +à se surprendre ainsi admirée et paraissait-elle trouver cela si naturel +que c'était plutôt pour lui que pour elle, par pudeur et par respect, +qu'il détournait ses yeux un moment. + +Le temps passa sans qu'il en eût conscience et sans qu'il eût conscience +aussi de ce qui se disait autour de lui. Tout à coup, il fut surpris +et comme éveillé par une main qui se posait sur son épaule,--celle de +Savine. + +--Nous allons à Eberstein, dit celui-ci, et nous redescendrons dîner au +bord de la Murg, une partie arrangée depuis quelques jours. Voulez-vous +venir avec nous, mon cher Naurouse? ma voiture nous attend. + +Par convenance, Roger se défendit un peu; mais madame de Barizel s'étant +jointe à Savine et Corysandre l'ayant regardé en souriant, il accepta. + +Ce n'était point une vulgaire voiture de louage qui devait servir à +cette promenade, mais bien une calèche aux armes de Savine, avec un +cocher et deux valets de pied portant la livrée du prince; la calèche +découverte avait tout l'éclat du neuf et les chevaux, choisis parmi +les plus beaux de son haras, forçaient l'attention des curieux et +l'admiration des connaisseurs; on ne pouvait pas passer près d'eux sans +les regarder et, les ayant vus, on ne les oubliait pas: luxe de la +voiture, beauté des chevaux, prestance du cocher et des valets de pied, +richesse de la livrée, tout cela faisait partie de la mise en scène +dont Savine aimait à s'entourer dans ses représentations, bien plus +par besoin de briller que par goût réel du beau. Aussi, ne manquait-il +jamais, avant de monter en voiture, de promener un regard circulaire +sur les curieux pour voir si l'effet produit était en proportion de +la dépense,--ce qui, avec son esprit d'économie, était pour lui une +préoccupation constante. + +Son bonheur fut complet, car à ce moment même Otchakoff vint à passer +traînant lourdement son ennui, et ce ne fut pas sur lui que les regards +des curieux s'arrêtèrent; ils ne quittèrent pas la calèche et Savine +remarqua des mouvements d'yeux, des coups de coude, des chuchotements +tout à faits significatifs, qui le comblèrent de joie. + +Jamais Roger ne l'avait vu si franchement joyeux: il redressait la tête, +les épaules en bombant la poitrine, et autour de la calèche il marchait +de côté tout gonflé comme un paon qui se pavane. + +En toute autre circonstance Naurouse, qui connaissait bien son Savine, +eût très probablement deviné ce qui causait cette joie débordante; mais, +ne pensant qu'à la jeune fille qu'il avait devant les yeux, il s'imagina +que ce qui transportait ainsi Savine était le plaisir de faire une +promenade avec elle et cela l'attrista. + +La calèche roulait sous l'ombrage des chênes des allées de Lichtenthal, +et madame de Barizel qui lui faisait vis-à-vis, l'interrogeait sur ses +voyages. + +--Avait-il visité la Nouvelle-Orléans et le sud des États-Unis? Que +pensait-il du Mississipi? + +Ce fut avec enthousiasme qu'il célébra la Nouvelle-Orléans, le +Mississipi, la Louisiane, la Floride, les États-Unis (du Sud bien +entendu), le ciel, la mer, le paysage, les arbres, les bêtes, les gens. + +Mais malgré sa volonté de ne pas oublier que c'était à madame de Barizel +qu'il s'adressait, il lui arriva plus d'une fois de s'apercevoir que +c'était sur Corysandre qu'il tenait ses yeux attachés. + +Quant à elle elle le regardait franchement, avec son beau sourire, la +bouche entr'ouverte, mais sans rien dire, bien qu'il fût question de +son pays natal. Quand Roger la prenait à témoin, elle se contentait +d'incliner la tête en accentuant son sourire. + +Ils étaient en pleine forêt, gravissant les pentes boisées d'une colline +par une route en zig zag qui de chaque côté était bordée de grands +arbres, tantôt des hêtres monstrueux qui couvraient les mousses +veloutées de leurs énormes racines toutes bosselées de noeuds +entrelacés, tantôt des pins qui s'élançaient droit vers le ciel, +éteignant la lumière sous leurs branches superposées et leurs aiguilles +noires. Les lacets du chemin faisaient que tantôt Corysandre était +exposée en plein au soleil et que tantôt, au contraire, elle passait +tout à coup dans l'ombre. C'était pour Roger un émerveillement que ces +jeux de la lumière sur ce visage souriant et c'était une question qu'il +se posait sans la décider, de savoir ce qui lui seyait le mieux, la +pleine lumière ou les caprices de l'ombre. + +Il vint un moment où il garda le silence et où dans l'air épais et +chaud de la forêt on n'entendit plus que le roulement de la voiture, le +craquement des harnais et le sabot des chevaux frappant les cailloux de +la route. + +--Après avoir été si bruyant au départ, dit Savine qui ne manquait +jamais de placer une observation désagréable, vous êtes devenu bien +morne, mon cher Naurouse. + +--C'est que les grands bois sombres agissent un peu sur moi comme +les cathédrales, ils me portent au recueillement et au silence; +instinctivement je parle bas si j'ai à parler. + +--Tiens, vous faites donc de la poésie, maintenant? + +--Il y a des jours ou plutôt des circonstances. + +S'adossant dans son coin, il se croisa les bras et resta immobile, +silencieux, à demi tourné vers Corysandre qui l'avait regardé. + +On arriva à Eberstein, qui est une habitation d'été des ducs de Bade +libéralement ouverte aux visiteurs, et comme madame de Barizel ne +connaissait pas encore l'intérieur du château, elle voulut le parcourir; +mais après avoir visité deux ou trois salles, elle trouva que ces pièces +sombres, à l'ameublement gothique et aux fenêtres fermées de vitraux de +couleurs, étaient trop fraîches pour Corysandre. + +--J'ai peur que tu te refroidisses, dit-elle tendrement, va donc +m'attendre dans le jardin; ce ne sera pas une privation pour toi qui +n'aimes guère ces antiquailles. + +--Si mademoiselle veut me permettre de l'accompagner, dit Roger. + +Ils sortirent tandis que madame de Barizel continuait sa promenade avec +Savine et ils gagnèrent une terrasse d'où la vue s'étend librement sur +la vallée de la Murg et sur les montagnes qui l'entourent. Toujours +souriante, mais toujours muette, Corysandre parut prendre intérêt au +paysage qui s'étalait à ses pieds et que fermaient bientôt de hautes +collines dont les sommets d'un noir violent ou d'un bleu indigo se +découpaient nettement sur le ciel. + +Après quelques instants de contemplation silencieuse, Roger se tourna +vers elle: + +--Est-il rien de plus doux, dit-il, que de laisser les yeux et la pensée +se perdre dans ces profondeurs sombres? Que de choses elles vous disent! +La vue qu'on embrasse de cette terrasse est vraiment admirable. + +--Oui, cela est beau, très beau. + +--Je garderai de ce paysage, que j'avais déjà vu plusieurs fois, mais +que je ne connaissais pas encore, un souvenir ému. + +Il attacha les yeux sur elle et la regarda longuement; elle ne baissa +pas les siens, mais elle ne répondit rien, se laissant regarder sans +confusion. + +A ce moment, madame de Barizel et Savine vinrent les rejoindre, et l'on +remonta en voiture pour descendre au village où l'on devait dîner, ce +qui faisait une assez longue course. + +Savine avait commandé d'avance son dîner. Lorsque la calèche arriva +devant la porte du restaurant, on se précipita au-devant de Son +Excellence que l'on conduisit cérémonieusement à la table qui avait +été dressée dans un jardin, au bord de la rivière, dont les eaux +tranquilles, retenues par un barrage, effleuraient le gazon. + +--Mademoiselle n'aura-t-elle pas froid? demanda Roger, qui pensait aux +précautions de madame de Barizel dans les salles du château d'Eberstein. + +Ce fut madame de Barizel qui se chargea de répondre: + +--Je crains le froid humide des appartements, dit-elle, mais non la +fraîcheur du plein air. + +Elle la craignait si peu qu'après le dîner elle proposa à sa fille de +faire une promenade en bateau. + +--Va, mon enfant, dit-elle, va, mais ne fais pas d'imprudence. + +Une petite barque était amarrée à quelques pas de là. Corysandre +nonchalamment, se dirigea de son côté; mais Roger la suivit et, s'étant +embarqué avec elle, ce fut lui qui prit les avirons. + +Pendant assez longtemps il la promena en tournant devant la table où +madame de Barizel et Savine étaient restés assis puis, ayant relevé les +avirons, il laissa la barque descendre lentement le courant. + +Corysandre était assise à l'arrière et elle restait là sans faire un +mouvement, sans prononcer une parole, le visage tourné vers Roger et +éclairé en plein par la pâle lumière de la lune, qui se levait. + +--Est-ce que vous avez vu plus belle soirée que celle-là? dit-il. + +--Non, dit-elle, jamais. + +--Voulez-vous que nous retournions? + +--Allons encore. + +Et la barque continua de suivre le courant; mais bientôt ils touchèrent +le barrage et alors Roger dut reprendre les avirons. Cette fois c'était +lui qui était éclairé par la lune; il lui sembla que Corysandre, dont +les yeux étaient noyés dans l'ombre, le regardait comme lui-même +quelques instants auparavant l'avait regardée. + + + +IX + +On arriva à Bade, et avant d'entrer dans les allées de Lichtenthal, +madame de Barizel invita très gracieusement le duc de Naurouse à +les venir voir; sa fille et elle seraient heureuses de parler de la +délicieuse journée qui finissait. + +Pour la première fois Corysandre se mêla à l'entretien d'une façon +directe et avec une certaine initiative. + +--Et de la terrasse d'Eberstein, dit-elle en se penchant vers Roger. + +--Alors le dîner ne mérite pas un souvenir? dit Savine d'un air bourru. + +Mais Corysandre ne daigna pas répondre; ce fut sa mère qui, voyant +qu'elle se taisait, prodigua les remerciements et les compliments à +Savine sans que celui-ci s'adoucît. + +Lorsque madame de Barizel et sa fille furent rentrées chez elles, Savine +et Roger ne se séparèrent point, car c'était sans retard que celui-ci +voulait procéder à son interrogatoire. + +--Faites-vous un tour? demanda-t-il d'un ton qui marquait le désir d'une +réponse affirmative. + +--Je voudrais voir un peu où en est la rouge. + +Cela n'arrangeait pas les affaires de Roger, qui ne prenait souci ni de +la noire ni de la rouge; mais il n'avait qu'à accompagner Savine à la +Conversation en faisant des voeux pour qu'il gagnât, ce qui le mettrait +de belle humeur. + +Il ne gagna ni ne perdit, car lorsqu'il entra dans les salles de jeu, le +vieux marquis de Mantailles vint vivement au-devant de lui, et après un +court moment d'entretien à voix basse, Savine revint à Roger, déclarant +qu'il ne jouerait pas ce soir-là. + +Mais il regarda jouer et Roger dut rester près de lui attendant qu'il +voulût bien sortir. Le sujet qu'il allait aborder était assez délicat, +et avec un homme du caractère de Savine assez difficile pour avoir +besoin du calme du tête-à-tête dans la solitude. + +Enfin ils sortirent, et aussitôt qu'ils furent dans le jardin, à peu +près désert, Roger commença: + +--J'ai à vous remercier, cher ami, de la bonne journée que vous m'avez +fait passer. + +--Assez agréable en effet, dit Savine, se rengorgeant. + +--Cette jeune fille est adorable. + +--Oui. + +Ce «oui» fut dit d'un ton grognon: ce n'était pas de Corysandre que +Savine voulait qu'on lui parlât, c'était de lui-même, de lui seul; il le +marqua bien: + +--Et mes chevaux, dit-il, comment trouvez-vous qu'ils ont mené cette +longue course dans des montées et des descentes et un chemin dur? Quand +il y aura des courses sérieuses en France, je me charge de battre tous +vos anglais avec mes russes: nous verrons si le bai à la mode ne sera +pas remplacé par notre gris, qui est la vraie couleur du cheval. + +--Oh! très bien, dit Roger avec indifférence. Et madame de Barizel, vous +la connaissez beaucoup? + +--Je la connais depuis que je suis à Bade, j'ai été mis en relation avec +elle par Dayelle. + +Puis, revenant au sujet qui lui tenait au coeur: + +--Notez que la voiture était lourde; vous me direz qu'on en trouverait +difficilement une mieux comprise et où chaque détail soit aussi soigné, +aussi parfait; c'est très vrai, mais enfin elle est lourde, et puis nous +étions sept personnes. + +--Oh! mademoiselle de Barizel est si légère, dit vivement Roger, se +cramponnant à cette idée pour revenir à son sujet. + +--Où voyez-vous ça? Ce n'est pas une petite fille, c'est une femme. + +--Vous pouvez dire la plus belle des femmes. + +--Comme vous en parlez! + +--Cela vous blesse? + +--Pourquoi, diable, voulez-vous que cela me blesse? Cela m'étonne, +voilà tout. De la poésie, de l'enthousiasme, je ne vous savais pas +si démonstratif. On a bien raison de dire que les voyages forment la +jeunesse, mais ils la déforment aussi. + +--Trouvez-vous donc que ce que vous appelez mon enthousiasme pour +mademoiselle de Barizel ne soit pas justifié? + +Ce fut avec un élan d'espérance qu'il posa cette question qui allait lui +apprendre ce que Savine pensait de Corysandre et comment il la jugeait. + +--Parfaitement justifié, au contraire; je partage tout à fait votre +sentiment sur mademoiselle de Barizel; c'est une merveille. + +--Ah! + +--Comme vous dites cela. + +--Je ne dis rien. + +--Il me semblait que mon admiration vous surprenait. + +--Pas du tout, elle me paraît toute naturelle; ce qui me surprendrait, +ce serait que la voyant souvent... + +--Je la vois tous les jours. + +--... Vous ne soyez pas sous le charme de sa beauté. + +--Mais j'y suis, cher ami... comme tous ceux qui la connaissent +d'ailleurs, comme vous et bien d'autres. C'est la première femme que je +rencontre dont la beauté ne soit ni contestée ni journalière; tout le +monde la trouve belle, et elle est également belle tous les jours. + +Ces réponses n'étaient pas celles que Roger voulait, car dans leur +franchise apparente elles restaient très vagues; que Savine jugeât +Corysandre comme tout le monde, ce n'était pas cela qui le fixait; il +essaya de rendre ses questions plus précises sans qu'elles fussent +cependant brutales. + +--Comment se fait-il qu'avec cette beauté, un nom, de la fortune, elle +ne soit pas encore mariée? + +--Elle est bien jeune; elle a attendu sans doute quelqu'un digne d'elle. + +--Et elle attend encore? + +--Vous voyez. + +--Et l'on ne parle pas de son mariage? + +--Au contraire, on en parle beaucoup; on la marie tous les jours. + +--Avec qui? + +Ce fut presque malgré lui que Roger lâcha cette question. + +--Avec moi... Et avec d'autres; mais, vous savez, il ne faut pas +attacher trop de valeur aux propos de gens qui parlent sans savoir ce +qu'ils disent, pour parler. + +--Alors, il n'y aurait donc rien de fondé dans ces propos? + +Savine haussa les épaules, mais il ne répondit pas autrement. + + + +X + +Le chalet qu'occupait madame de Barizel dans les allées de Lichtenthal +était précédé d'un petit jardin: c'était dans ce jardin que Savine et +Roger avaient fait leurs adieux à madame de Barizel et à Corysandre, +avant que celles-ci fussent dans la maison. + +Ce fut vainement qu'elles frappèrent à la porte d'entrée, personne ne +répondit; aucun bruit à l'intérieur; aucune lumière. + +--Elles sont encore parties, dit Corysandre d'un ton fâché, et Bob +aussi. + +Sans répondre madame de Barizel abandonna la porte d'entrée et, faisant +le tour du chalet, elle alla à une petite porte de derrière qui servait +aux domestiques et aux fournisseurs; mais cette porte était fermée +aussi. Aux coups frappés personne ne répondit. + +--Ne te fatigue pas inutilement, dit Corysandre. + +Madame de Barizel ne continua pas de frapper; mais, allant à un massif +de fleurs bordé d'un cordon de lierre, elle se mit à tâter dans les +feuilles de lierre qu'éclairait la lumière de la lune; ses recherches ne +furent pas longues, bientôt sa main rencontra une clef cachée là. + +--Ce qui signifie, dit Corysandre, qu'elles ne sont pas sorties +ensemble; la première rentrée devait trouver la clef et ouvrir pour les +autres. + +Elle parlait lentement, avec calme; mais cependant, dans son accent, +il y avait du mécontentement et aussi du mépris; il semblait que ces +paroles s'adressaient aussi bien aux domestiques, qui avaient décampé, +qu'à sa mère qui permettait qu'ils sortissent ainsi. + +Avec la clef, madame de Barizel avait ouvert la porte et elles étaient +entrées dans la cuisine où brûlait une lampe, la mèche charbonnée. La +table, noire de graisse, était encore servie et il s'y trouvait six +couverts, des piles d'assiettes sales et un nombre respectable de +bouteilles vides qui disaient que les convives avaient bien bu. + +--Chacun de nos trois domestiques avait son invité, dit Corysandre +regardant la table; on a fait honneur à ton vin. + +Ce n'était pas seulement au vin qu'on avait fait honneur: c'était à +un melon et à un pâté dont il ne restait plus que des débris, à des +écrevisses dont les carcasses rouges encombraient plusieurs plats, à un +gigot réduit au manche, à un immense fromage à la crème, à une corbeille +de fraises, à une corbeille de cerises qui ne contenait plus que des +queues et des noyaux, au café qui avait laissé des ronds noirs sur la +table, au kirschwasser, au cassis, dont deux bouteilles étaient aux +trois quarts vides. + +De tout cet amas se dégageait une odeur chaude qui, mêlée à celle de la +graisse et de la vaisselle, troublait le coeur et le soulevait. On eût +sans doute parcouru toutes les maisons de Bade sans trouver une cuisine +aussi sale, aussi pleine de gâchis et de désordre que celle-là. + +Elles n'y restèrent point longtemps: Madame de Barizel avait pris la +lampe d'une main, et de l'autre, relevant la traîne de sa robe, tandis +que Corysandre retroussait la sienne à deux mains comme pour traverser +un ruisseau, elles étaient passées dans le vestibule; mais là il n'y +avait point de bougies sur la table où elles auraient dû se trouver, et +il fallut aller dans le salon chercher des flambeaux. + +Nulle part un salon ne ressemble à une cuisine; mais nulle part aussi on +n'aurait trouvé un contraste aussi frappant, aussi extraordinaire entre +ces deux pièces d'une même maison que chez madame de Barizel. Autant +la cuisine était ignoble, autant le salon était coquettement arrangé, +disposé pour la joie des yeux, avec des fleurs partout: dans le foyer +de la cheminée, sur les tables et les consoles, dans les embrasures des +fenêtres, et ces fleurs toutes fraîches, enlevées de la serre ou coupées +le matin, versaient dans l'air leurs parfums qui, dans cette pièce +fermée, s'étaient concentrés. + +Le flambeau à la main, elles montèrent au premier étage où se trouvaient +leurs chambres, celle de Corysandre tout à l'extrémité et séparée de +celle de sa mère, qu'il fallait traverser pour y accéder, par un cabinet +de toilette. + +Ces deux chambres, ainsi que le cabinet, présentaient un désordre qui +égalait celui de la cuisine. Les lits n'étaient pas faits, les cuvettes +n'étaient pas vidées; sur les chaises et les fauteuils traînaient çà +et là, entassés dans une étrange confusion, des robes, des jupons, des +vêtements, des bas, des cols, des bottines, tandis que les armoires et +des malles ouvertes montraient le linge déplié pêle-mêle comme s'il +avait été mis au pillage par des voleurs qui auraient voulu faire un +choix. + +Cependant il n'y avait pas besoin d'être un habile observateur pour +comprendre que tout cela n'était point l'ouvrage d'un voleur, mais qu'il +était tout simplement celui des habitants de cet appartement qui, en +s'habillant le matin, avaient fouillé dans ces armoires pour y trouver +du linge en bon état et qui avaient tout bouleversé, parce que les +premières pièces qu'ils avaient atteintes dans le tas manquaient l'une +de ceci, l'autre de cela; cette robe avait été rejetée parce que la roue +du jupon était déchirée; ces bas avaient des trous; ces jupons n'avaient +pas de cordons; les boutons de ces cols étaient arrachés. + +Madame de Barizel ne parut pas surprise de ce désordre; mais Corysandre +haussa les épaules avec un mouvement d'ennui et de dégoût. + +--Elles n'ont pas seulement pu faire les chambres, dit-elle. + +Madame de Barizel ne répondit rien et parut même ne pas entendre. + +--Cela est insupportable, continua Corysandre, qui, à peu près muette +tant qu'avait duré la promenade, avait retrouvé la parole en entrant +chez elle et s'en servait pour se plaindre, qui va faire mon lit? + +--Tu te coucheras sans qu'il soit fait; pour une fois. + +--Si c'était la première; au reste, elles ont bien raison de ne pas se +gêner, tu leur passes tout. + +--Couche-toi, dit-elle à sa fille, j'ai à te parler. + +--Il faut au moins que j'arrange un peu mon lit? + +--Tu es devenue bien difficile depuis quelque temps, bien bourgeoise. + +--Justement c'est le mot; c'est précisément la vie bourgeoise que je +voudrais, un peu d'ordre, de régularité, de propreté, car je suis lasse +et écoeurée à la fin de tout ce gâchis. Ne pourrions-nous donc pas avoir +des domestiques comme tout le monde, une maison comme tout le monde, une +existence comme tout le monde? + +Tout en parlant elle avait défait son chapeau et sa robe et les avait +posés où elle avait pu et comme elle avait pu; puis, les bras nus, les +épaules découvertes, elle avait commencé à arranger les draps de +son lit; mais elle était malhabile dans ce travail qu'elle essayait +manifestement pour la première fois. + +--Faut-il tant de cérémonie pour se mettre au lit? dit madame de Barizel +en haussant les épaules sans se déranger pour venir en aide à sa fille; +dépêche-toi un peu, je te prie; ou si tu ne veux pas te coucher, je vais +me coucher, moi, et tu viendras dans ma chambre. + +La mère n'avait pas les mêmes exigences que la fille: elle ne s'inquiéta +pas de son lit, et sans se donner la peine de l'arranger, elle se +déshabilla, laissant tomber çà et là ses vêtements, sans daigner se +baisser pour les ramasser. Ce serait l'affaire du lendemain; pour le +moment, elle était fatiguée et voulait se mettre au lit. + +Il arrivait bien souvent que, lorsqu'on les rencontrait ensemble, sans +savoir qui elles étaient, on ne voulait pas croire qu'elles fussent la +mère et la fille; si ceux qui pensaient ainsi avaient pu voir madame de +Barizel procéder à sa toilette de nuit ou plutôt se débarrasser de toute +toilette, ils se seraient confirmés dans leur incrédulité: si cette +femme avait trente-sept ou trente-huit ans, comme on le disait, elle +était parfaitement conservée: pas un crépon, pas la plus petite natte, +pas un cheveu gris, pas de rides, les plus beaux bras du monde, blancs, +fermes, se terminant par un poignet aussi délicat que celui d'un enfant; +avec cela une apparence de santé à défier la maladie, une solidité à +résister à tous les excès. Les propos dont Houssu s'était fait l'écho +auraient été explicables pour qui l'aurait vue en ce moment: elle +pouvait très bien avoir des amants; elle pouvait être la maîtresse +d'Avizard et de Leplaquet, elle pouvait poursuivre l'idée de se faire +épouser par Dayelle, elle pouvait être aimée. Il est vrai que si l'un de +ces amants avait pénétré à cette heure dans cette chambre, il aurait pu +éprouver un mouvement de répulsion, causé par ce qu'il aurait remarqué, +et emporter une fâcheuse impression des habitudes de sa maîtresse; mais +madame de Barizel n'admettait personne dans sa chambre, à l'exception +du fidèle Leplaquet, que rien ne pouvait blesser, rebuter ou dégoûter. +C'était dans les appartements du rez-de-chaussée qu'elle recevait ses +amis; et là, dans un milieu où tout était combiné pour parler aux yeux +et les charmer, entourée de fleurs fraîches, en grande toilette, rien +en elle ni autour d'elle ne permettait de deviner les dessous de son +existence vraie. Ils voyaient le salon, le boudoir, la salle à manger, +ces amis; ils ne voyaient ni la cuisine, ni les chambres; ils voyaient +les dentelles ou les guipures de la robe, les fleurs de la coiffure, +les pierreries des bijoux, ils ne voyaient pas les épingles qui +rafistolaient un jupon, les trous des bas, les déchirures de la chemise, +les raies noires du linge. Pour eux, comme pour madame de Barizel +d'ailleurs, ne comptaient que les dehors,--et ils étaient séduisants. + +Elle fut bientôt au lit; mais au lieu de s'allonger, elle s'assit +commodément: + +--Maintenant, dit-elle, causons. + +--Qu'ai-je fait encore? + +--Tu n'as rien fait, et c'est là justement ce que je te reproche, et ce +n'est pas pour mon plaisir, c'est dans ton intérêt. + +--Ton plaisir, non, j'en suis certaine; mais mon intérêt! Le tien aussi, +il me semble. + +--Est-ce ton mariage que je veux, oui ou non? + +--Le mien d'abord et le tien ensuite, c'est-à-dire le tien par le mien. +Parce que je ne parle pas, il ne faut pas s'imaginer que je ne vois pas, +c'est justement parce que je ne perds pas mon temps à parler que j'en ai +pour regarder. + +--Ce n'est pas avec les yeux qu'on voit, c'est avec l'esprit. + +--Ne me dis pas que je suis bête, tu me l'as crié aux oreilles assez +souvent pour qu'il soit inutile de le répéter. Il est possible que je +sois bête et quand je me compare à toi, je suis disposée à le croire: je +sais bien que je n'ai ni tes moyens de me retourner dans l'embarras, ni +ton assurance, ni tes idées, ni ton imagination, ni rien de ce qui fait +que tu es partout à ton aise; je sais bien que je ne peux pas parler de +tout comme toi, même des choses et des gens que je ne connais pas. Si au +lieu de me laisser dans l'ignorance, à ne rien faire, sans me donner des +maîtres, on m'avait fait travailler, je ne serais peut-être pas aussi +bête que tu crois. + +--Est-ce que je sais quelque chose, moi? est-ce qu'on m'a jamais rien +appris? est-ce que j'ai jamais eu des maîtres?... + +--Oh! toi!... + +Assurément il n'y eut pas de tendresse dans cette exclamation, mais au +moins quelque chose, comme de l'admiration; ce fut la reconnaissance +sincère d'une supériorité. Au reste rien ne ressemblait moins à la +tendresse d'une mère pour sa fille, ou d'une fille pour sa mère, que la +façon dont elles se parlaient; même lorsque madame de Barizel semblait +en public témoigner de la sollicitude et de l'affection à Corysandre, +le ton attendri qu'elle prenait ne pouvait tromper que ceux qui s'en +tiennent aux apparences; quant à Corysandre, qui ne se donnait pas +la peine de feindre, son ton était celui de l'indifférence et de la +sécheresse. + +--Cela te blesse que ta mère se remarie? + +--Oh! pas du tout, et même, à dire vrai, je le voudrais si cela +devait... + +--Puisque tu as commencé, pourquoi ne vas-tu pas jusqu'au bout? + +--Parce que, si bête que je sois, je sens qu'il y a des choses qui +deviennent plus pénibles quand on les dit que quand on les tait; les +taire ne les supprime pas, mais les dire les grossit. + +Il y eut un moment de silence, mais non de confusion ou d'embarras, au +moins pour madame de Barizel, qui se contenta de hausser les épaules +avec un sourire de pitié. Évidemment les paroles de sa fille ne la +blessaient pas, pas plus qu'elles ne la peinaient, et son sentiment +n'était pas qu'il y a des choses qui deviennent plus pénibles quand on +les dit que quand on les tait. Ces choses que Corysandre retenait, elle +eût jusqu'à un certain point voulu les connaître, par curiosité, pour +savoir; mais en réalité elle ne trouvait pas que cela valût la peine de +les arracher. Elle avait mieux à faire pour le moment, et c'était chez +elle une règle de conduite d'aller toujours au plus pressé. + +--Si ton mariage doit faire le mien, dit-elle, il me semble que c'était +une raison pour être aujourd'hui autre que tu n'as été. Combien de fois +t'ai-je recommandé d'être brillante; tu t'en remets à ta beauté pour +faire de l'effet et tu n'es qu'une belle statue qui marche. + +--Il me semble que c'est quelque chose, dit Corysandre, se souriant, +s'admirant complaisamment dans la glace. + +--Il fallait parler, continua madame de Barizel, briller, être +séduisante, étourdissante; dire tout ce qui te passait par la tête. Dans +une bouche comme la tienne, avec des lèvres comme les tiennes, des dents +comme les tiennes, les sottises même sont charmantes. + +--Je n'avais rien à dire. + +--Même quand le duc de Naurouse parlait de ton pays; il n'était pas +difficile de trouver quelques mots sur un pareil sujet pourtant. + +--Je ne pensais pas à parler, je le regardais; il est très bien, le duc +de Naurouse; il a tout à fait grand air, la mine fière, l'oeil doux; il +me plaît. + +--Personne ne doit te plaire; c'est toi qui dois plaire, s'écria madame +de Barizel, s'animant pour la première fois et montrant presque de la +colère; il te plaît, un homme que tu ne connais pas! + +--Il est duc. + +--Et qu'est-ce que cela prouve? Sais-tu seulement quelle est sa fortune? + +--Tu demanderas cela à tes amis; Leplaquet doit le connaître, M. Dayelle +doit savoir quelle est sa fortune. + +--Ce n'est pas du duc de Naurouse qu'il s'agit: c'est de Savine, le seul +qui, présentement, doit te plaire. + +--Il ne me plaît point. + +--Ne vas-tu pas maintenant te mettre dans la tête que tu es libre de +n'épouser que l'homme qui te plaira? + +--Je le voudrais. + +--Une fille ne doit voir dans un homme qu'un mari, le reste vient plus +tard; on a toute sa vie de mariage pour cela. Savine est-il ou n'est-il +pas un mari désirable pour toi?... + +--Pour nous. + +--Ne m'agace pas; ton mariage est assuré si tu le veux, je mettrais tout +en oeuvre pour qu'il réussît. + +--Mais il me semble que le prince n'offre rien jusqu'à présent: il +paraît prendre plaisir à être avec nous, à se montrer avec nous partout +où l'on peut le remarquer; il nous offre beaucoup son bras, quelquefois +ses voitures, en tout cas je ne vois pas qu'il m'offre de devenir sa +femme; à vrai dire, je ne crois même pas qu'il en ait l'idée. + +--S'il ne l'a pas encore eue, cette idée, c'est ta faute; ce n'est pas +en étant ce que tu es avec lui que tu peux échauffer sa froideur. Je +t'avais dit qu'il était l'orgueil même et que c'était par là qu'il +fallait le prendre. L'as-tu fait? Des compliments, les éloges les plus +exagérés, il les boit avec béatitude: lui en as-tu jamais fait? + +--Cela m'ennuie. + +--Et tu t'imagines qu'il n'y a pas d'ennuis à supporter pour devenir +princesse, quand on est... ce que nous sommes; tu t'imagines qu'il n'y +a pas de peine à prendre, pas de fatigues à s'imposer, pas de dégoûts à +avaler en souriant; tu t'imagines que tu n'as qu'à te montrer dans la +gloire de ta beauté; eh bien! si belle que tu sois, tu n'arriverais +jamais à un grand mariage si je n'étais pas près de toi. Tu peux le +préparer par ta beauté, cela est vrai; mais le poursuivre, le faire +réussir, pour cela ta beauté ne suffit pas, il faut... ce que tu n'as +pas et ce que j'ai, moi. + +--Et cependant ni la beauté, ni... ce que tu as n'ont encore décidé +Savine. + +--Il se décidera ou plutôt on le décidera. + +--Qui donc? + +--Le duc de Naurouse qui te fera princesse. + +--J'aimerais mieux qu'il me fit duchesse. + +--Ne dis pas de niaiseries; explique-moi plutôt pourquoi j'ai eu peur +que tu n'aies froid dans le château d'Eberstein, qui n'est pas glacial? + +--Je te le demande. + +--Explique-moi plutôt pourquoi j'ai eu l'idée de te faire faire une +promenade en bateau? + +--Pour rester seule avec le prince. + +Madame de Barizel se mit à rire: + +--J'ai eu peur que tu n'aies froid pour te ménager un tête-à-tête avec +le duc de Naurouse, je t'ai fait faire une promenade en bateau pour +continuer ce tête-à-tête, ce qui deux fois a rendu le prince furieux. +C'est en l'éperonnant ainsi que nous le ferons avancer malgré lui. Et +c'est à cela que le duc de Naurouse nous servira. + +--Pauvre duc de Naurouse! + +--Vas-tu pas le plaindre plutôt; il sera bien heureux, au contraire; +sans compter qu'il aura le plaisir de nous rendre un fameux service. +Mais ce qui serait tout à fait aimable de sa part, ce serait d'être en +situation de fortune d'inspirer des craintes réelles à Savine et d'être, +comme mari possible, un rival redoutable. C'est ce qu'il me faut savoir +et ce que je saurai demain par Leplaquet ou, en tout cas, après-demain +par M. Dayelle, que j'attends. Maintenant, va dormir, car je crois bien +que Coralie ne rentrera pas. Rêve du duc de Naurouse, si tu veux, de son +grand air, de sa mine fière, de ses yeux doux, cela te fera trouver ton +lit moins mauvais. Bonne nuit, princesse! + +--Bonne nuit, financière! + + + +XI + +Quand Leplaquet n'avait pas vu madame de Barizel le soir, il avait pour +habitude de venir le lendemain matin déjeuner d'une tasse de thé avec +elle pour parler de la journée écoulée et s'entendre sur la journée qui +commençait: c'était l'heure des confidences, des renseignements, des +conseils, des projets, où tout se disait librement, comme il +convient entre associés qui n'ont qu'un même but et qui travaillent +consciencieusement à l'atteindre en unissant leurs efforts. + +Lorsqu'il venait ainsi, on faisait pour lui ce qui était interdit pour +tout autre: on l'introduisait dans la chambre de madame de Barizel, qui +avait l'habitude de rester tard au lit, un peu parce qu'elle aimait à +dormir la grasse matinée, et aussi parce qu'elle trouvait qu'elle était +là mieux que nulle part pour suivre les caprices de son imagination, +toujours en travail, et échafauder ses combinaisons. Il n'y avait pas +à se gêner avec Leplaquet, qui, dans sa vie de bohème, en avait vu +d'autres et qui n'avait de dégoûts d'aucunes sortes. + +Lorsqu'il entra, madame de Barizel venait de s'éveiller, et, comme elle +n'avait point été dérangée, elle était de belle humeur. + +--Je vous attendais, dit-elle en sortant sa main de dessous le drap et +en la tendant, à Leplaquet, qui la baisa galamment, il y a du nouveau. + +--Vous avez fait hier la connaissance du duc de Naurouse, qui vous a +accompagnées dans votre promenade à Eberstein. + +--Qu'est ce duc de Naurouse? + +--Un homme dont le nom a empli les journaux pendant plusieurs années +et qui a retenti partout: sur le turf, dans le _high-life_, devant les +tribunaux, et même devant la cour d'assises. + +--Que me parlez-vous de cour d'assises: il a passé en cour d'assises? + +--Oui, et pour avoir tué un homme. + +--Ah! mon Dieu! et il s'est assis à côté de nous, dans la même voiture, +il a été vu dans notre compagnie. + +--Rassurez-vous, il a tué cet homme en duel et conformément aux règles +de l'honneur. Vous comptez donc sur lui? + +--Beaucoup. + +--Alors le prince Savine est lâché? + +--Au contraire. + +--Je n'y suis plus. + +--Vous y serez tout à l'heure, quand vous m'aurez dit ce que vous savez +du duc de Naurouse, tout ce que vous savez. + +--Je ne sais que ce que tout le monde sait: grand nom, noblesse solide, +belle fortune. Cependant cette fortune a dû être écornée par des folies +de jeunesse; ces folies lui ont même valu un conseil judiciaire que lui +ont fait nommer ses parents contre lesquels il a lutté avec acharnement +pendant plusieurs années. A la fin il en a triomphé et il est +aujourd'hui maître de ce qui lui reste de sa fortune. + +--Qu'est ce reste? + +--Quatre ou cinq cent mille francs de rente peut-être. Bien entendu je +ne garantis pas le chiffre; il faudrait voir. + +--Je demanderai à Dayelle. + +--Il doit bientôt venir? demanda Leplaquet avec un certain +mécontentement. + +Elle ne le laissa pas s'appesantir sur cette impression désagréable, et +tout de suite elle continua ses questions sur le duc de Naurouse. + +--Quelle a été sa vie? + +--Celle des jeunes gens qui s'amusent et dont Paris s'amuse; pendant les +derniers temps de son séjour en France, il était l'amant de la duchesse +d'Arvernes, et l'amant déclaré au vu et au su de tout le Paris; leurs +amours ont fait scandale; il s'est à moitié tué pour la duchesse... + +--Un passionné alors, c'est à merveille cela! + +A ce moment l'entretien fut interrompu par une négresse qui entra +portant un plateau sur lequel était servi un déjeuner au thé pour deux +personnes. + +Ce fut une affaire, de trouver à poser ce plateau; mais les négresses, +au moins certaines négresses, affinées, ont l'adresse et la souplesses +des chattes pour se faufiler à travers les obstacles sans rien casser. +Celle-là manoeuvra si bien, qu'elle parvint à découvrir une place pour +son plateau sans le lâcher. + +--Si je n'avais trouvé la clef dans le lierre, dit madame de Barizel +d'un ton indulgent, nous étions exposées à coucher dehors. + +La négresse, qui était jeune encore et toute gracieuse, au moins par la +souplesse de ses mouvements et la mobilité de sa physionomie, se mit à +sourire en montrant le blanc de ses yeux et ses dents étincelantes avec +les mouvements flexueux et les ondulations caressantes d'une chienne qui +veut adoucir son maître. + +--Pas faute à moi, bonne maîtresse, convenu avec Dinah, elle rentrer; +Dinah pas faute à elle non plus; grand machin de montre cassé, criiii, +criiii;--et en riant elle imita le bruit d'un grand ressort brisé;--elle +pas savoir l'heure, elle pas pouvoir rentrer; elle bien fâchée; moi, +grand chagrin. + +Et, après avoir ri, instantanément elle se mit à pleurer. + +--Est-elle drôle, dit Leplaquet en riant. + +Ce fut tout: elle, pas grondée, sortit en riant. + +Madame de Barizel la rappela: + +--Et nos chambres? + +--Pas faute à moi; moi oublié. Oh! moi grand chagrin. + +De nouveau elle se remit à pleurer; puis doucement elle tira la porte et +la ferma. + +Tout en se disculpant de cette façon originale, elle avait placé un +petit guéridon devant Leplaquet, et sur le lit de madame de Barizel une +de ces planchettes avec des rebords et des pieds courts qui servent aux +malades. + +Leplaquet s'occupa à faire le thé. + +--Ainsi, dit-il, Corysandre a produit de l'effet sur le duc de Naurouse! + +--Son effet ordinaire, c'est-à-dire extraordinaire: le duc est resté +en admiration devant elle. A deux reprises, je leur ai ménagé quelques +instants de tête-à-tête, où ils auraient pu se dire toutes sortes de +choses tendres, s'ils avaient été en état l'un et l'autre de parler. + +--Comment, Corysandre? + +--Je l'ai confessée hier en rentrant; elle m'a avoué ou plutôt elle m'a +déclaré, car elle n'est pas fille à avouer, que le duc de Naurouse lui +plaît: c'est le premier homme qui ait produit cet effet sur elle. + +--Mais c'est dangereux, cela. + +--Oh! pas du tout; si peu Américaine que soit Corysandre, et élevée par +son père elle l'est très peu, elle a au moins cela de bon, et pour moi +de rassurant, qu'on peut la laisser _flirter_ sans danger. Elle se +laissera faire la cour, elle écoutera tout ce qu'on voudra lui dire de +tendre ou de passionné; elle serrera toutes les mains qui chercheront +les siennes, elle n'aura que des sourires pour ceux qui à droite et +à gauche d'elle lui presseront les pieds sous la table, dans le +tête-à-tête elle permettra même avec plaisir qu'on dépose un baiser sur +son front, ses joues, ses cheveux ou son cou; mais il ne faudra pas +aller plus loin; elle connaît la valeur de la dot qu'elle doit apporter +en mariage et elle ne consentira jamais à la diminuer. Ce n'est pas elle +qui mangera son bien en herbe; quand il aura porté graine ce sera autre +chose, mais alors je n'aurai plus à en prendre souci. + +--Votre intention est donc de faire du duc de Naurouse un prétendant? + +--Savine, avec son caractère orgueilleux, s'imagine qu'en étant amoureux +de Corysandre il lui fait grand honneur, et comme il est à la glace, +incapable de passion et d'entraînement pour ce qui n'est pas lui et lui +seul, il s'en tient aux satisfactions qu'il trouve dans son intimité +avec nous. Du jour où il verra que quelqu'un qui le vaut bien, sinon +par la fortune, du moins par le rang, car un duc français de noblesse +ancienne vaut mieux qu'un prince russe, n'est-ce pas? Du jour où il +verra que ce duc français est amoureux pour de bon et parle, il parlera +lui-même. + +--Maintenant il faut que le duc de Naurouse parle comme vous dites. + +--Il parlera. Bien qu'il ne m'ait pas annoncé sa visite, je l'attends +aujourd'hui; je l'inviterai à dîner pour après-demain avec Savine, +Dayelle et vous. Corysandre devant Savine sera très aimable pour le duc +de Naurouse, ce qui lui sera d'autant plus facile qu'elle n'aura +qu'à obéir à son impulsion, et elle ne fait bien que ce qu'elle fait +naturellement. De son côté, le duc de Naurouse sera très tendre pour +Corysandre; cela, je l'espère, fondra la glace de Savine. Vous, de votre +côté, c'est-à-dire vous, mon cher Leplaquet, aidé de Dayelle, vous +agirez sur le duc de Naurouse. Votre concours, je ne vous le demande +pas; je sais qu'il m'est acquis, entier et dévoué. Celui de Dayelle, je +l'obtiendrai après-demain. + +--Voilà ce que je n'aime pas. + +--Ne dis donc pas de ces naïvetés d'enfant, gros niais: tu sais bien +pour qui je me donne tant de peine et pour qui je veux devenir libre. + + + +XII + +Madame de Barizel ne s'était pas trompée en pensant que le duc de +Naurouse ne manquerait pas de lui faire visite le jour même. + +Après la promenade de la veille, n'était-il pas tout naturel qu'il vînt +prendre des nouvelles de leur santé? N'étaient-elles pas fatiguées? Et +puis il craignait que Corysandre n'eût eu froid sur la rivière. + +Madame de Barizel le rassura: elle n'était pas fatiguée; Corysandre +n'avait pas gagné froid, elle avait été enchantée de cette promenade. + +Cependant, bien que Roger prolongeât sa visite, la faisant durer plus +qu'il ne convenait peut-être, Corysandre ne parut pas, car madame de +Barizel avait décidé qu'il fallait exaspérer l'envie que le duc de +Naurouse aurait de voir celle qui avait la veille produit sur lui une +si forte impression, et elle avait exigé que sa fille restât dans +sa chambre. Corysandre avait commencé par se révolter devant cette +exigence, puis elle avait fini par céder aux raisons de sa mère. + +--Veux-tu qu'il pense à toi? + +--Oui. + +--Veux-tu qu'il rêve de toi? + +--Oui. + +--Eh bien, laisse-moi faire pour cette visite comme pour toutes choses; +on est stupide quand on écoute son coeur, on ne fait que des sottises. + +Elle était restée dans sa chambre, mais en s'installant à la fenêtre, +derrière un rideau, de façon à voir le duc de Naurouse quand il +arriverait et repartirait. + +Après une longue attente, Roger, perdant toute espérance de voir +Corysandre ce jour-là, s'était levé pour se retirer; alors madame +de Barizel, le trouvant au point qu'elle voulait, lui adressa son +invitation à dîner pour le surlendemain. + +--Quelques intimes seulement: le prince Savine, M. Dayelle, que vous +connaissez sans doute? Et puis un bon ami à nous; un ami d'Amérique, +maintenant fixé en Europe, un journaliste du plus grand talent, M. +Leplaquet. + +Le duc de Naurouse était parfaitement indifférent au nom et à la qualité +des convives; ce ne serais pas avec eux qu'il dînerait, ce serait avec +Corysandre, et, tout en remerciant madame de Barizel, il plaça ces +convives: Dayelle et Savine à droite et à gauche de madame de Barizel; +le journaliste et lui de chaque côté de Corysandre: ce serait charmant. + +C'était beaucoup pour madame de Barizel de réunir à sa table le prince +Savine et le duc de Naurouse; mais ce n'était pas tout: pour que cette +réunion portât les fruits qu'elle en attendait, il fallait que ses deux +autres convives, Dayelle et Leplaquet, jouassent bien le rôle qu'elle +leur destinait; elle n'était pas femme à s'en rapporter aux hasards de +l'inspiration, et à l'avance elle entendait régler chaque chose, chaque +détail, chaque mot, sans rien laisser à l'imprévu, de façon à ce que +tout marchât régulièrement, sûrement, pour arriver à un succès certain. + +Pour Leplaquet, elle était sûre de lui: c'était un associé, un complice +sans scrupules, un instrument docile et il y avait plutôt à modérer son +zèle qu'à l'exciter. Comment ne se fût-il pas employé corps et âme au +mariage de Corysandre? Que d'espoirs pour lui, que de rêves, que de +projets dans ce mariage qui devait, croyait-il, faire le sien! Plus de +bohème, plus de travail, plus de copie, une position, des relations. + +Mais pour Dayelle il n'en était pas de même: Dayelle était un bourgeois, +un homme à principes, que sa situation financière et politique rendait +circonspect et timoré, lui inspirant à propos de tout ce qui ne devait +pas se faire au grand jour une peur affreuse de se compromettre. +Qu'attendre de bon d'un homme qui, à chaque instant, s'écriait avec la +meilleure foi du monde: «Que dirait-on de moi! Un homme comme moi!» S'il +était heureux d'avoir une maîtresse dont il se croyait aimé, une femme +jeune encore, lui qui était un vieillard; une grande dame, lui qui était +un parvenu, c'était à condition que cette liaison ne l'entraînerait pas +trop loin. Déjà il trouvait que quitter Paris et ses affaires pour venir +à Bade deux fois par mois était quelque chose d'extraordinaire, un +témoignage de passion qu'un homme follement épris pouvait seul donner. +Cela n'était ni de son âge, ni de sa position. Il perdait de l'argent, +il compromettait ses intérêts pendant ces absences qui duraient trois +jours. Il se fatiguait, et, bien qu'il fît le voyage dans un wagon lui +appartenant, il n'en était pas moins vrai que, rentré à Paris, il lui +fallait plusieurs jours pour se remettre: il n'avait plus sa facilité, +son application ordinaires pour le travail, sa lucidité, sa sûreté de +coup d'oeil. Pendant cinquante années sa vie avait été consacrée, avait +été vouée au travail, sans une minute de distraction, sans plaisirs +autres que ceux que lui donnait l'amas de l'argent et des honneurs +sociaux, et jusqu'au jour de sa mort madame Dayelle avait eu en lui le +mari le meilleur et le plus fidèle. Il ne fallait pas oublier tout cela. +A chaque instant, à chaque parole, il fallait se rappeler quelle avait +été la vie de cet homme, qui tout à coup, à l'âge où l'on fait une fin, +avait fait un commencement, entraîné dans une passion qui l'étonnait au +moins autant qu'elle l'inquiétait. Il fallait penser à ses anciennes +habitudes, à son caractère, à ses craintes, à ses réflexions, aux +reproches qu'il s'adressait lui-même sur sa propre folie. + +Ce n'était point, comme Leplaquet, un associé encore moins un complice, +à qui l'on peut tout dire en lui montrant le but qu'on poursuit. Sans +doute il désirait le mariage de Corysandre et, pour que ce mariage avec +le prince de Savine s'accomplît, il était disposé à faire beaucoup, même +à verser une dot qu'il était censé avoir en dépôt, bien qu'il n'en eût +jamais reçu un sou, si ce n'est en valeurs dépréciées et irréalisables +qu'on ne pouvait vendre que pour le prix du papier rose, bleu, vert, +jaune sur lequel elles étaient imprimées mais en tout cas il ne ferait +que ce qui lui paraîtrait délicat, droit, correct, en accord avec ses +idées étroites d'honnêteté bourgeoise. + +Lui demander franchement de prendre un chemin détourné, semé de pièges +et de chausse-trapes était aussi inutile que dangereux; non seulement il +refuserait de s'engager dans ce chemin, mais encore il s'indignerait, +il se fâcherait qu'on le lui indiquât, et cela l'amènerait à des +réflexions, à des appréciations, à des inquiétudes qu'il fallait +soigneusement éviter, sous peine de perdre en une minute ce +qu'elle avait si laborieusement préparé depuis son arrivée en +France,--c'est-à-dire son mariage avec Dayelle. + +Marier Corysandre et lui faire épouser Savine avait un grand intérêt +pour elle, mais se marier elle-même et se faire épouser par Dayelle en +avait un bien plus grand encore. + +Elle, elle avait trente-huit ans, et pour elle les minutes, les heures, +les jours se précipitaient avec la vitesse fatale de tout ce qui est +arrivé au bout de sa course et tombe de haut; encore une année, encore +deux peut-être et l'irréparable serait accompli, elle serait une vieille +femme. Si son mariage avec Dayelle manquait, ce serait fini. Où trouver +un autre Dayelle aussi riche, en aussi belle situation que celui-là? +avec cette fortune et cette situation, elle ferait de lui un personnage +dans l'État, tandis que d'Avizard et de Leplaquet, elle ne pourrait +jamais rien faire, si grande peine qu'elle se donnât: l'un resterait +ce qu'il était, un simple faiseur; l'autre, ce qu'il était aussi, un +bohême. + +C'était le samedi que Dayelle devait arriver à Bade, par le train parti +de Paris le soir. Bien que madame de Barizel eût horreur de se lever +matin, ce jour-là elle montait en wagon à neuf heures pour aller à Oos, +qui est la station de bifurcation de Bade, l'attendre au passage. + +Au temps où elle était jeune et où elle aimait réellement, elle n'avait +jamais eu de ces attentions, mais alors les démonstrations et les +preuves étaient inutiles, tandis que maintenant elles étaient +indispensables. Dayelle était défiant; de plus, il avait des moments +lucides où, se voyant ce qu'il était réellement, un vieillard, il se +demandait s'il pouvait être vraiment aimé, si ce n'était point une +illusion de le croire, un ridicule de l'espérer; et le seul moyen pour +combattre ces défiances était de lui donner de telles preuves de cet +amour, qu'elles fissent taire les soupçons du doute aussi bien que les +objections de la raison. Comment ne pas croire à la tendresse d'une +femme qu'on sait paresseuse et dormeuse avec délices, et qui quitte son +lit à huit heures du matin, qui s'impose la fatigue d'un petit voyage en +chemin de fer pour venir au-devant de celui qu'elle attend et lui faire +une surprise! + +Elle fut grande, cette surprise de Dayelle, et bien agréable, quand +pendant la manoeuvre au moyen de laquelle on détachait son wagon du +train de la grande ligne pour le placer en queue du train de Bade, il +vit la portière de son salon s'ouvrir et madame de Barizel apparaître, +souriante, avec la joie et la tendresse dans les yeux. + +--Eh quoi, s'écria-t-il en lui tendant les deux mains pour l'aider à +monter, vous ici! + + + +XIII + +La distance est courte d'Oos à Bade. Pendant ce trajet, le nom du duc de +Naurouse ne fut pas prononcé. Pouvait-elle penser à un autre qu'à celui +qu'elle était si heureuse de revoir? C'était pour lui qu'elle était +venue, c'était de lui seul qu'elle pouvait s'occuper. + +Mais, après les premiers moments d'épanchement, il était tout naturel de +parler de ce qui s'était passé depuis la dernière visite de Dayelle à +Bade, et alors le nom du duc de Naurouse se présenta, amené par la force +des choses. + +--A propos, j'ai une nouvelle à vous annoncer, une grande nouvelle que +j'allais oublier, tant je suis troublée. Il faut me pardonner, quand je +vous vois, je perds la tête et ne pense plus à rien. Vous connaissez le +duc de Naurouse? + +--Je l'ai beaucoup vu chez le duc d'Arvernes, à la campagne, au château +de Vauxperreux; présentement, il est en train de faire un voyage autour +du monde. + +--Présentement, il est à Bade, arrivant de son voyage, et j'ai tout lieu +de penser qu'il est amoureux de Corysandre. + +Elle dit cela joyeusement, glorieusement; mais Dayelle ne s'associa pas +à cette joie, loin de là. + +--Si ce que vous supposez était vrai, dit-il gravement, il ne faudrait +pas s'en réjouir; il faudrait, au contraire, s'en affliger, M. de +Naurouse ne serait nullement le mari que je souhaiterais à votre fille. + +--Qu'a-t-on à lui reprocher? + +Avant de répondre, Dayelle prit une pose parlementaire, la tête en +arrière, les yeux à dix pas devant lui, deux doigts de la main dans la +poche de son gilet, le bras gauche étendu noblement: + +--Vous savez, dit-il, combien est vive l'affection que je porte à votre +fille, d'abord parce qu'elle est votre fille et puis aussi parce qu'elle +est charmante; c'est sincèrement que je souhaite son bonheur. M. le duc +de Naurouse n'est pas digne d'elle et je ne crois pas qu'il puisse la +rendre heureuse. Il faut que vous ayez jusqu'à ces derniers temps habité +l'Amérique pour que le tapage de cette existence ne soit point arrivé +jusqu'à vous; c'est non seulement son argent que M. de Naurouse a +gaspillé follement, le jetant aux quatre vents comme s'il avait hâte de +s'en débarrasser, c'est aussi son coeur, sa santé. Le scandale de ses +amours avec la duchesse d'Arvernes a étonné Paris qui, vous le savez, ne +s'étonne pas facilement. Bref et en un mot, M. le duc de Naurouse, bien +que jeune, beau, distingué, riche et noble, n'est pas mariable; soyez +sûre que s'il se présentait dans une famille honnête il serait éconduit +et que pas une mère, qui le connaîtrait, ne consentirait à lui donner +sa fille. Pour moi, si mon fils avait eu une pareille conduite, je +renoncerais à le marier. + +Tout Dayelle était dans ce discours débité avec une gravité et une +lenteur emphatiques. Madame de Barizel resta un moment embarrassée, car +ce qu'elle avait à répondre à cette condamnation ne pouvait pas être +dit, sous peine de se faire condamner elle-même. Après quelques secondes +de réflexion son parti fut pris: Dayelle pouvait être utilisé. + +--J'avoue, dit-elle, que ce que vous venez de m'apprendre me plonge dans +l'étonnement; mais je n'ai rien à répondre aux raisons que vous +avez exposées avec cette noblesse, cette droiture, cette sûreté de +conscience, cette hauteur de vues qu'on rencontre toujours en vous et en +toutes circonstances, parce qu'elles sont le fond même de votre nature. + +Dayelle eut un sourire d'orgueil, car il n'était pas encore blasé +sur ces éloges dont elle l'accablait, et c'était pour lui un plaisir +toujours nouveau de s'entendre louer par ces belles lèvres et de se voir +admirer par ces beaux yeux. + +Elle continua: + +--Ce n'est pas à moi que je voudrais vous entendre redire ce que vous +venez de si bien m'expliquer, ce serait à Corysandre d'abord, et puis +ensuite à une autre personne. + +--Cela est assez difficile avec Corysandre. + +--Pas pour vous; votre tact vous fera trouver juste ce que peut entendre +une jeune fille. Maintenant la seconde personne à laquelle je voudrais +vous voir répéter ce que vous m'avez expliqué, c'est-à-dire que le duc +de Naurouse n'est pas mariable, c'est... vous allez sans doute surpris, +c'est... le duc de Naurouse lui-même. + +Comme Dayelle faisait un mouvement de répulsion, elle poursuivit en +insistant: + +--Pour tout autre ce serait là une commission délicate; mais pour vous, +avec votre tact, avec l'autorité que vous donnent votre caractère et +votre position, il me semble que quand le duc de Naurouse vous parlera +de l'impression que Corysandre a produite sur lui, et il vous en +parlera, j'en suis certaine, sachant l'amitié que vous nous portez, il +me semble que vous pouvez très bien lui répondre par ce que vous m'avez +dit. + +--Mais c'est impossible, s'écria Dayelle. + +Madame de Barizel, qui avait jusque-là parlé avec une douceur +caressante, changea brusquement de ton, et sa parole, son geste, son +regard, prirent une énergie qui rendait la contradiction difficile: + +--Jusque-là, dit-elle, je ne vous ai parlé que de Corysandre; mais +je crois que je dois vous parler aussi de moi; de vous, de nous. +Voulez-vous que je sois toute à vous? Aidez-moi à marier Corysandre au +plus vite. Notre situation, telle qu'elle existe maintenant, ne peut +pas se prolonger plus longtemps. Vous comprenez que la vérité peut se +découvrir d'un moment à l'autre, et que, du jour où elle sera connue, +du jour où le monde donnera son vrai nom à ce qu'il a accepté jusqu'à +présent pour de l'amitié, le mariage de Corysandre sera gravement +compromis, empêché peut-être pour jamais, par le scandale de la conduite +de sa mère. Ne serait-ce pas affreux? Aidez-moi donc à la marier si vous +m'aimez comme je vous aime. + +--En quoi la mission que vous voulez que je remplisse auprès du duc de +Naurouse aidera-t-elle au mariage de Corysandre? + +Elle se mit à sourire. + +--Comme les hommes les plus fins sont naïfs pour les choses de +sentiment, dit-elle en reprenant le ton caressant. Comprenez donc que le +duc de Naurouse ne doit nous servir qu'à décider le prince Savine, et +que le prince se décidera quand il saura qu'il a un rival. + +--Puisque ce rival n'aura paru que pour se retirer... + +--Il se retirera écarté par vous, notre ami prudent, mais non par nous, +de telle sorte qu'il peut revenir; c'est la peur de ce retour qui, je +l'espère, amènera le prince Savine à réaliser enfin une résolution +arrêtée dans son esprit comme dans son coeur et qu'il diffère, je ne +sais pourquoi. + + + +XIV + +Comme c'était le soir même, après le dîner, que Dayelle devait adresser +son étrange discours au duc de Naurouse, il voulut se préparer pendant +la journée en répétant à Corysandre ce qu'il avait dit le matin à +madame de Barizel sur le jeune duc. Malheureusement pour son éloquence, +Corysandre ne lui facilita point sa tâche, et, malgré le tact que madame +de Barizel lui avait reconnu le matin, il s'arrêta plusieurs fois, +embarrassé pour continuer. + +Aux premiers mots Corysandre avait souri, heureuse qu'on lui parlât du +duc de Naurouse; mais, quand elle avait vu que ce n'était pas du tout +l'éloge qu'elle attendait que Dayelle entreprenait, elle avait pris sa +mine la plus dédaigneuse, et, malgré les signes désespérés de sa mère, +elle avait répondu d'une façon peu révérencieuse aux observations qui la +contrariaient: + +--Alors il a fait des dettes, M. de Naurouse? + +--Des dettes considérables. + +--Et il les a payées? + +--Mais sans doute. + +--Eh bien? cela ne prouve pas, il me semble, que ce soit un jeune homme +désordonné, au contraire. + +Sur un autre sujet plus délicat que Dayelle avait traité avec toutes +sortes de ménagements, elle avait répondu sur le même ton. + +--Alors il a eu des maîtresses, M. de Naurouse? + +Dayelle avait incliné la tête. + +--Et il les a aimées? + +Dayelle avait répété le même signe affligé. + +--Il a fait des folies pour elles? + +--Scandaleuses. + +--Vraiment! Et en quoi étaient-elles scandaleuses? Voilà ce que je +voudrais bien savoir. + +--C'est là une question qui n'est pas convenable dans ta bouche, +interrompit madame de Barizel, qui, voyant la tournure que prenait +l'entretien, aurait voulu le couper court, de peur que Corysandre, par +quelques mots d'enfant terrible, ne fâchât Dayelle. + +--Alors je la retire, ma question, dit Corysandre, jusqu'au jour où je +pourrai la poser à M. de Naurouse lui-même, ce qui sera bien plus drôle. + +--Corysandre! + +--Si je ne dois pas avoir la fin des histoires que vous commencez, +pourquoi les commencez-vous? qu'est-ce que cela me fait, à moi, que M. +de Naurouse ait gaspillé une partie de sa fortune; qu'est-ce que cela me +fait qu'il ait eu des maîtresses et qu'il les ait aimées follement? cela +prouve qu'il est capable d'amour et même de passion, ce que je trouve +très beau. Quand je dis que cela ne me fait rien, ce n'est pas très +vrai, et, pour être sincère, car il faut toujours être sincère, n'est-ce +pas? + +Dayelle, à qui elle s'adressait, ne répondit pas. + +--Pour être sincère, je dois dire que cela me fait plaisir. + +--Et pourquoi? demanda Dayelle sérieusement. + +--Parce que cela confirme le jugement que j'avais porté sur M. de +Naurouse en le regardant. + +--Et quel jugement aviez-vous porté? demanda Dayelle. + +--Ne l'interrogez pas, dit madame de Barizel, elle va vous répondre +quelque sottise. + +Habituellement, lorsque sa mère l'interrompait ainsi, ce qui arrivait +assez souvent devant Leplaquet, Dayelle ou Avizard, c'est-à-dire devant +des amis intimes, Corysandre se taisait en prenant une attitude où il +y avait plus de dédain que de soumission, mais cette fois il n'en fut +point ainsi; au lieu de courber la tête, elle la releva. + +--En quoi donc est-ce une sottise, dit-elle lentement, de répondre à une +question que M. Dayelle trouve bon de me poser? Si j'ai dit que cela me +faisait plaisir d'apprendre que M. de Naurouse était capable d'amour, +c'est qu'en le voyant je l'avais jugé ainsi et que je suis bien aise de +voir que je ne me suis pas trompée sur lui. + +S'adressant à sa mère directement: + +--Je t'ai dit que M. de Naurouse me plaisait, n'est-il pas tout +naturel que je sois satisfaite d'apprendre des choses qui ne peuvent +qu'augmenter la sympathie que j'éprouve pour lui? + +--Mais, malheureuse enfant, s'écria Dayelle, ce n'est, pas de la +sympathie que ces choses doivent vous inspirer, c'est de la répulsion, +de l'éloignement. + +--Alors c'était pour cela que vous me les disiez! eh bien! franchement, +mon bon monsieur Dayelle, vous n'avez pas réussi. Je vois que M. de +Naurouse ne ressemble pas au commun des hommes: qu'il a un caractère à +lui: qu'il est capable d'entraînement et de passion; qu'il a inspiré des +amours extraordinaires, ce qui est quelque chose, il me semble: qu'il a +occupé tout Paris, ce qui n'est pas donné à tout le monde, et pour tout +cela il me plaît un peu plus encore qu'avant que vous ne me l'ayez fait +connaître. A l'âge où les petites filles jouent encore à la poupée on +m'a dit «Plais à celui-ci, plais à celui-là.» Et depuis on me l'a répété +sans cesse, sans s'inquiéter jamais de savoir si celui-ci ou celui-là me +plaisaient. Il semble que je sois une marchandise, une esclave qui doit +plaire à l'acheteur et passer entre ses mains le jour où il voudra de +moi. Je ne me suis jamais révoltée; je ne me révolte pas. Mais je trouve +enfin un homme qui me plaît, et je le dis tout haut, non à lui, mais à +vous, ma mère, à l'ami de ma mère, est-ce donc un crime? + +--Quelle sauvage! s'écria madame de Barizel. + +Corysandre la regarda un moment; puis avec un profond soupir: + +--Ah! si je pouvais en être une, dit-elle, une vraie! + + + +XV + +A l'exception de Savine, qui trouvait qu'il était de sa dignité de +se faire toujours attendre, les convives de madame de Barizel furent +exacts. + +Le dîner était pour sept heures; à sept heures vingt minutes seulement, +on entendit sur le sable du jardin le roulement d'une voiture, puis les +piaffements des chevaux qu'on arrêtait, le saut lourd de deux valets qui +sautaient à terre pour ouvrir la portière et se tenir respectueux sur le +passage de leur maître. C'était Son Excellence le prince Savine, qui, +pour venir du Graben aux allées de Lichtenthal, c'est-à-dire pour une +distance qu'on franchit à pied en quelques minutes, avait fait atteler, +afin d'arriver dans toute sa gloire et faire une entrée digne de lui. + +Madame de Barizel, Dayelle et Leplaquet s'empressèrent au-devant de lui; +mais Corysandre, qui était en conversation avec le duc de Naurouse dans +l'embrasure d'une fenêtre en tête-à tête, ou qui plutôt écoutait le duc +de Naurouse, ne se dérangea pas et elle attendit que Savine vînt à elle, +sans lever les yeux, sans les tourner de son côté, toujours souriante et +attentive à ce que Roger lui disait. + +Quand on avait annoncé le prince, Roger, avait eu un moment d'émotion. +En voyant l'indifférence qu'elle témoignait et qui certainement n'était +pas jouée, une joie bien douce lui emplit le coeur. Assurément, elle +n'aimait pas Savine; jamais elle n'avait éprouvé un sentiment tendre +pour lui. Et les remarques qu'il avait faites pendant leur promenade à +Eberstein se trouvèrent confirmées d'une façon frappante. + +Elles le furent bien mieux encore lorsqu'on dut passer dans la salle à +manger. + +A ce moment Savine, qui en entrant ne leur avait adressé que quelques +courtes paroles sur un ton peu gracieux, revint vers Corysandre pour la +conduire; mais vivement elle tendit la main à Roger qu'elle n'avait pas +quitté des yeux. + +--J'accepte votre bras, monsieur le duc, dit-elle gaiement. + +Savine, qui déjà arrondissait le bras en souriant d'un air un peu plus +aimable, resta interloqué, tandis que Corysandre impassible et Roger +tout heureux tournaient autour de lui pour suivre madame de Barizel et +Dayelle. + +Si Leplaquet n'avait pas été invité, Savine serait entré le dernier dans +la salle à manger. Il était suffoqué. Si Dayelle ne fut pas suffoqué, au +moins fut-il fort étonné lorsque, arrivé à sa place et se retournant, il +vit venir Corysandre et le duc de Naurouse, souriants l'un et l'autre, +tandis que Savine, la figure empourprée et les sourcils contractés, les +suivait avec Leplaquet. Eh quoi! était-ce ainsi que cette petite sauvage +devait se conduire avec le prince, son prétendant, son futur mari, celui +qu'on désirait si vivement lui voir épouser? Et, dans son mouvement +de surprise, il pressa le bras de madame de Barizel pour appeler son +attention sur ce scandale. Mais elle ne répondit pas à cette pression, +et ses yeux ne suivirent pas la direction que l'attitude de Dayelle lui +indiquait; car il n'y avait là rien qui pût la surprendre, puisque, +à l'avance, ce qui venait de se passer avait été arrêté entre elles. +C'était elle, en effet, qui avait dit à Corysandre de prendre le bras +du duc de Naurouse, et de se conduire avec celui-ci de telle sorte que +Savine en fût piqué. + +--Il faut qu'il avance, avait-elle dit, et qu'il se décide; profitons de +la présence du duc de Naurouse; qui sait combien de temps nous l'aurons! + +Roger ne s'était pas trompé dans ses prévisions: Dayelle et Savine +se trouvèrent placés à droite et à gauche de madame de Barizel; le +journaliste et lui de chaque côté de Corysandre. + +On servit, et, comme le dîner venait du restaurant, il se trouva bon; +comme les domestiques ne furent pas ceux de madame de Barizel, ils +s'occupèrent convenablement de leur besogne; comme le linge était +loué, il fut propre; comme l'argenterie, la vaisselle, les cristaux +appartenaient à la maison et qu'ils avaient été nettoyés et essuyés par +des domestiques étrangers, ils ne trahirent en rien le désordre et la +malpropreté qui étaient cependant la règle ordinaire de cette maison; +les fleurs de la salle à manger étaient aussi fraîches que celles du +salon, et comme, pour faire le service, il fallait de la cuisine passer +par le vestibule, les convives, heureusement pour leur appétit, ne +pouvaient pas deviner ce qu'était cette cuisine. + +D'ailleurs, à l'exception de Savine, que la mauvaise humeur rendait +silencieux, aucun d'eux n'était en état de faire attention à ce qui se +passait autour de lui: Leplaquet, parce qu'il veillait à entretenir la +conversation, parlant lorsqu'elle tombait, se taisant lorsqu'il n'avait +pas besoin de faire sa partie; Dayelle parce qu'il n'avait d'yeux et +d'oreilles que pour madame de Barizel qui l'avait en quelque sorte +magnétisé en lui posant sur le pied le bout de sa bottine; le duc de +Naurouse enfin, parce qu'il était tout à Corysandre, ne prenant intérêt +qu'à ce qui venait d'elle et s'appliquait à elle. + +Dayelle qui avait commencé joyeusement le dîner l'acheva assez +mélancoliquement: il s'était engagé envers madame de Barizel à présenter +ses observations au duc de Naurouse ce soir-là, et, à mesure que le +dîner s'avançait, le souvenir de cet engagement lui devenait plus +désagréable et plus gênant. + +Il était fier, ce jeune duc, d'humeur peu accommodante lorsqu'on se +mêlait de ses affaires; comment pendrait-il la chose? Quelle singulière +idée madame de Barizel avait-elle eue de le charger d'une pareille +commission? + +La préoccupation de Dayelle et la mauvaise humeur persistante de Savine +abrégèrent les causeries du dessert; on sortit de table pour aller dans +le jardin, où Corysandre et Roger s'installèrent, de façon à continuer +leur duo, et, au bout d'un certain temps, Savine, dont la mauvaise +humeur s'était accrue, annonça qu'il était obligé de retourner au +trente-et-quarante pour suivre une série qui l'intéressait. + +Ce fut le signal du départ. + +--Ne voulez-vous pas venir voir notre ami faire sauter la banque? +demanda Roger à Corysandre, espérant ainsi rester plus longtemps avec +elle; nous suivrons ses émotions sur son visage. + +--Sachez, mon cher, que je n'ai pas d'émotions, dit Savine de plus en +plus maussade. + +--Alors, répondit Corysandre, cela n'offre aucun intérêt de vous voir +jouer, et je ne sais vraiment pas pourquoi, le prince Otchakoff et vous, +vous avez toujours une galerie si nombreuse. + +--Otchakoff, parce qu'il joue follement; moi, parce que mes combinaisons +sont intéressantes. + +--Pour moi, continua Corysandre qui n'avait jamais tant parlé, le joueur +qui m'intéresse, c'est celui qui s'approche de la table en se disant: je +ruine ma femme et mes enfants, si je perds, je n'ai plus qu'à me tuer, +et qui joue cependant; voilà celui qui me touche et que j'admire. + +--Celui-là est un fou, dit Savine. + +--Ou un passionné, dit Roger. + +--J'aime les passionnés, dit Corysandre. + +Sur ce mot on se sépara et les hommes se dirigèrent tous les quatre vers +la _Conversation_, Savine et Leplaquet allant en tête, Dayelle et Roger +venant ensuite. + +Arrivés à la maison de jeu, Savine et Leplaquet montèrent le perron, +Roger, qui voulait faire parler Dayelle sur madame de Barizel et surtout +sur Corysandre, parut peu disposé à les suivre. + +--Vous n'avez pas envie de jouer, monsieur le duc? demanda Dayelle. + +--Je n'ai pas joué depuis que je suis à Bade et je crois que je partirai +sans avoir risqué un louis. + +--Je ne saurais vous exprimer combien je suis heureux de vous voir dans +ces dispositions, car il y a quelques années vous étiez un grand joueur, +et le jeu vous a coûté cher. + +--C'est peut-être ce qui m'a guéri. + +Dayelle croyait avoir trouvé une ouverture pour placer son discours, il +se hâta d'en profiter: + +--Enfin, je suis, je vous le répète, bien heureux de vous voir revenu +si sage de votre voyage; c'est un grand bonheur pour vous, ce sera une +grande joie pour ceux qui, comme moi, vous portent un vif intérêt, car +je ne doute pas que vous ne persévériez dans la bonne voie. La jeunesse +a des entraînements, je comprends cela, mais il ne faut pas qu'ils se +prolongent au delà d'une certaine limite. Avec votre beau nom, avec +votre grande fortune, quelle eût été votre vie, je vous le demande, si +vous aviez persévéré dans la voie que vous suiviez avant votre départ. + +Roger se redressa blessé par cet étrange discours, mais, après un court +moment de réflexion, il n'interrompit pas, voulant voir où il allait +arriver. + +--Comment auriez-vous assuré la perpétuité de ce nom par un mariage +digne de la noblesse de votre race, continua Dayelle. Quelle mère de +famille eût accepté pour gendre le jeune homme brillant et, passez-moi +le mot, bruyant que vous étiez alors? Il y a des réputations qui font +peur. Tandis que dans quelques années, quand la preuve sera faite, et +bien faite que ce jeune homme effrayant est devenu un homme sage, quelle +famille, parmi les plus hautes, ne sera pas heureuse et fière de votre +alliance! Mais il faudra du temps, soyez-en sûr, car les mauvaises +impressions sont plus longues à s'effacer qu'à se former; et ce sera le +temps, le temps seul qui amènera ce résultat; toutes les paroles, tous +les engagements ne pourraient rien; on vous répondrait: «Attendons.» +Voilà pourquoi je suis heureux de vous voir renoncer dès maintenant +à vos anciennes habitudes pour en prendre de nouvelles qui, seules, +peuvent, dans un avenir, je ne dis pas immédiat, mais prochain au moins, +vous donner la vie qui convient à un duc de Naurouse, et que personne ne +vous souhaite plus sincèrement que moi, croyez-le. + +Dayelle avait cessé de parler, que Roger se demandait ce qu'il y +avait dans ces paroles, et sous ces paroles. Que cachaient leur forme +entortillée et leur sens obscur? Qui les avait inspirées? Dans quel but +ce vieux bonhomme, qui était l'ami de madame de Barizel, son ami intime, +les lui adressait-il? + + + +XVI + +Malgré les savantes combinaisons de madame de Barizel, les choses +continuèrent de suivre leur cours sans changement, c'est-à-dire sans que +le prince Savine et le duc de Naurouse parlassent mariage. + +Leur empressement auprès de Corysandre ne laissait rien à désirer; +chaque jour c'étaient des parties nouvelles, des promenades à cheval et +en voiture dans la Forêt-Noire, des excursions dans les villages voisins +et dans les villes où il y avait quelque chose à voir, des petits +voyages çà et là le long du Rhin ou dans les Vosges; mais c'était tout. + +Savine se montrait ce qu'il avait toujours été: très éloquent en +témoignages d'admiration. + +Il était impossible de voir des yeux plus tendres que ceux que le duc de +Naurouse attachait sur Corysandre, d'entendre une voix plus douce que la +sienne lorsqu'il lui parlait, ce qu'il faisait depuis le moment où il +arrivait jusqu'au moment où il partait. + +Fatiguée d'attendre, impatiente, inquiète, pressée par toutes sortes de +raisons, madame de Barizel se décida enfin à faire une tentative directe +sur Savine, de façon à l'obliger à se prononcer ou tout au moins à +montrer quels étaient ses vrais sentiments pour Corysandre, jusqu'où ils +allaient et ce qu'on pouvait en attendre. + +Lorsqu'elle se fût arrêtée à cette idée, elle n'en différa pas +l'exécution, si sérieuse qu'elle fût. + +Savine devait venir dans la journée; elle s'arrangea pour être seule +au moment de son arrivée et aussi pour n'être point dérangée tant que +durerait leur entretien. + +Bien qu'elle fût encore assez jeune pour inspirer des passions, elle +était cependant dans la classe des mères, de sorte que ceux qui venaient +pour voir Corysandre et qui, au lieu de trouver la fille, ne trouvaient +que la mère, se laissaient aller bien souvent à un mouvement de +déception. + +--Mademoiselle Corysandre? demanda Savine après les premiers mots de +politesse. + +--Elle est dans sa chambre, où elle restera, car j'ai à vous entretenir +en particulier de choses graves. + +En particulier! Des choses graves! Savine fut inquiet. L'heure qu'il +avait si souvent redoutée était-elle sonnée? Allait-on lui demander à +quel but tendaient ses assiduités dans cette maison? + +--Et notre entretien, continua madame de Barizel, doit rouler sur elle, +au moins incidemment, surtout sur l'un de vos amis. + +D'amis, il n'en avait réellement qu'un: lui-même; puisque ce n'était pas +de lui qu'il allait être question, il n'avait pas à prendre souci. Les +autres, ses amis, que lui importait? + +Il s'installa commodément dans son fauteuil pour subir le supplice qu'on +allait lui imposer, se disant tout bas qu'on était vraiment bien bête de +s'exposer à ce que des gens pussent prétendre qu'ils étaient vos amis. + +--Vous connaissez beaucoup M. le duc de Naurouse? commença madame de +Barizel. + +--Comment, si je le connais; c'est mon meilleur ami; nous sommes liés +depuis plusieurs années. C'est lui qui m'a assisté dans mon duel avec +le duc d'Arcala, ce duel stupide où j'ai eu la sottise, par pure +générosité, de me faire donner un coup d'épée par un adversaire moins +naïf que moi, au moment même où je cherchais à le ménager. + +C'était là un souvenir que Savine aimait à rappeler au moins en ces +termes, dont il était satisfait. + +--Alors, il n'est personne mieux que vous qui puisse dire ce qu'est M. +le duc de Naurouse? + +--Personne. Cependant, par cela seul que je suis son ami... + +--Oh! soyez sans crainte; je n'ai pas à me plaindre de M. de Naurouse et +ce n'est pas une accusation que je veux porter contre lui: je trouve que +c'est un des hommes les plus charmants que j'aie jamais rencontrés. + +--Certainement, dit Savine avec une grimace, car rien ne le faisait plus +cruellement souffrir que d'entendre l'éloge de ses amis. + +--Distingué. + +--Très distingué, et même peut-être, si cela est possible à dire, un peu +trop distingué, ce qui lui donne quelque chose d'efféminé. + +--Généreux. + +--Généreux jusqu'à la prodigalité, jusqu'à la folie, car toute qualité +poussée à l'extrême devient un défaut. + +--Noble. + +--De la meilleure noblesse; bien que, par sa mère, qui était une +Condrieu-Revel, c'est-à-dire tout bonnement une Coudrier si le procès en +ce moment pendant est fondé, il y ait une tache sur son blason. + +--Beau garçon. + +--Très beau garçon, quoique sa beauté ne soit pas très solide à cause de +sa santé qui a été rudement éprouvée et qui même inspire des craintes +sérieuses à ses amis. + +--La mine fière. + +--Que trop, car il y a des moments où cette fierté frise l'arrogance. + +--Le caractère chevaleresque. + +--A un point que vous ne sauriez imaginer. Si je vous disais ce que ce +caractère chevaleresque lui a fait commettre d'extravagances, vous en +seriez stupéfaite. + +--Plein de coeur. + +--Oh! pour cela, rien n'est plus vrai; on peut même dire que c'est là +son faible, le brave garçon. Combien de fois a-t-il été victime de son +coeur! Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'apparence le fait prendre +pour un sceptique et un indifférent; tandis qu'en réalité c'est un naïf +et, pour toutes les choses de coeur, disons le mot... un jobard. + +--Je suis heureuse de voir que vous le jugez comme moi et que vous lui +rendez pleine justice. + +--Je vous l'ai dit, c'est mon meilleur ami. + +--Je le savais avant que vous ne me le disiez et cependant je n'ai pas +hésité à m'adresser à vous, parce que je savais en même temps que +ce n'était pas en vain qu'on faisait appel à votre honneur, à votre +probité. + +Les compliments débités ainsi, lâchés à bout portant, en pleine figure, +provoquent ordinairement deux mouvements contraires chez ceux qui les +reçoivent les uns s'inclinent en ayant l'air de dire: «C'est trop»; les +autres se redressent et se rengorgent en disant par leur attitude: «Vous +pouvez continuer.» Savine se rengorgea. + +Madame de Barizel continua donc. + +--Bien que nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, nous avons +pu vous apprécier, ma fille et moi, elle avec son instinct, moi avec +l'expérience d'une femme qui a souffert. Il est vrai qu'il n'y a pas +grand mérite à cela. Un homme aussi droit que vous, aussi franc... + +Savine se redressa encore. + +--Une nature aussi ouverte, qui parle toujours haut parce qu'elle n'a +rien à cacher... + +Savine fit craquer le dossier de son fauteuil sous la pression de ses +épaules. + +--Un caractère aussi loyal, un coeur aussi bon se laissent facilement +pénétrer. Ce sont les fourbes qui déroutent l'examen, les méchants; avec +eux on ne sait jamais à quoi s'en tenir, on a peur. + +--Et on a bien raison. + +--N'est-ce pas? Enfin nous n'avons pas eu peur de vous; je veux dire je +n'ai pas eu peur, car si ma fille partage les sentiments... d'estime +que je ressens, comme elle ignore la démarche que j'entreprends en ce +moment, elle n'a pas eu à se prononcer sur la question de savoir si +malgré votre amitié pour M. le duc de Naurouse et les longues relations +qui vous unissent, j'avais ou n'avais pas raison de compter sur une +entière sincérité de votre part. + +--J'espère qu'elle n'eût pas eu de doute à cet égard. + +--Oh! soyez-en sûr: si Corysandre parle peu, c'est par discrétion, par +réserve de jeune fille, mais elle sait regarder, elle sait voir et je +ne connais pas de jeune fille de son âge qui sache comme elle, aller au +fond des choses et les apprécier à leur juste valeur. D'un mot elle vous +juge, et bien, et justement. Le malheur est qu'en ce qui vous touche je +ne puisse rien dire de cette appréciation et de ce jugement, arrêtée +que je suis par ce sentiment de modestie exagérée qui vous empêche +d'entendre tout ce qui ressemble à un compliment. + +--Oh! je vous en prie, dit Savine, rouge de joie orgueilleuse. + +--Ne craignez rien, je ne ferai pas violence à cette modestie; +d'ailleurs ce n'est pas de vous qu'il s'agit, et ce que j'ai dit n'a eu +d'autre objet que d'expliquer comment j'ai eu la pensée de m'adresser à +vous dans les circonstances graves, solennelles, qui sont à la veille de +se produire, au moins je le suppose. + +Savine, bien qu'il commençât à se rassurer et à croire,--on le lui +disait d'ailleurs,--qu'il ne s'agissait pas de lui dans cet entretien, +ne fut pas maître d'imposer silence à sa curiosité, vivement surexcitée, +et de retenir une question qui lui vint aux lèvres. + +--Quelles circonstances solennelles? dit-il vivement. + +Madame de Barizel le regarda bien en face, en plein dans les yeux. + +--La demande de la main de Corysandre par M. le duc de Naurouse, +dit-elle lentement. + +Il n'était point habituellement démonstratif, le prince Savine; +cependant madame de Barizel avait si bien conduit l'entretien pour +produire l'effet qu'elle voulait, qu'il laissa échapper une exclamation +en se levant à demi sur son fauteuil. + +--Naurouse vous a demandé la main de mademoiselle Corysandre? + +Elle ne répondit pas tout de suite, jouissant de cette émotion, pour +elle pleine de promesses. + +Elle avait donc réussi; maintenant il ne lui restait plus qu'à +poursuivre l'avantage qu'elle avait obtenu et à achever ce qu'elle avait +si heureusement commencé. + +--Je ne vous ai pas dit cela, répondit-elle enfin. Au moins dans ces +termes. Je ne vous ai pas dit que la demande était faite. Je suppose +qu'elle est sur le point de se faire. + +--Ce n'est pas la même chose. + +--Assurément. Mais, comme cette supposition repose sur des faits +certains, mon devoir de mère est de prendre des précautions. Voici ces +faits: M. de Naurouse a profité de la présence ici de M. Dayelle, qui +est, comme vous le savez, notre meilleur ami, notre conseil, le second +père de Corysandre, pour lui parler mariage et lui prouver, ce qui +véritablement n'aurait eu aucun intérêt pour M. Dayelle sans l'intimité +qui nous unit, que les folies de jeune homme qu'il avait pu faire +n'avaient aucune importance au point de vue de son mariage. + +--Vraiment! + +--Cela est caractéristique, n'est-ce pas? Ce n'est pas tout: il n'est +presque pas de soirée que M. de Naurouse ne passe avec Leplaquet à +l'interroger sur nous, sur M. de Barizel, sur moi, sur notre vie en +Amérique, sur nos propriétés, sur Corysandre, surtout sur Corysandre. +Cela a tellement frappé Leplaquet, qu'il a cru devoir m'en parler en me +racontant comment le duc de Naurouse, pris pour lui d'une belle amitié, +l'accompagne le soir pendant des heures entières et ne peut pas le +quitter. Cela aussi est caractéristique, n'est-ce pas, car il n'est pas +dans les habitudes de M. de Naurouse de se lier ainsi et de montrer une +telle curiosité, qui serait blessante pour nous, si elle ne s'expliquait +pas par ma supposition. N'est-ce pas votre avis? + +Il répondit d'un signe de main. + +--Maintenant, continua madame de Barizel, ce qu'est M. de Naurouse avec +ma fille, je n'ai pas à vous en parler, vous l'avez vu, vous le voyez +comme moi tous les jours. Les choses étant ainsi, cette demande serait +faite depuis quelque temps déjà, j'en suis certaine, si M. de Naurouse +n'avait été et n'était retenu par notre réserve: la mienne, qui est +celle d'une mère prudente, et celle de Corysandre... + +--Il ne lui plait point? s'écria Savine avec un élan de joie qu'il ne +put pas contenir. + +Madame de Barizel prit une figure effarouchée et jusqu'à un certain +point scandalisée: + +--Croyez-vous donc qu'on peut plaire ainsi à ma fille? + +La pureté de Corysandre étant sauvegardée par l'observation qu'elle +avait faite et sa dignité de mère prudente l'étant en même temps, madame +de Barizel put continuer à pousser Savine en l'attaquant aux endroits +qu'elle savait être les plus sensibles chez lui. + +--On ne peut pas ne pas reconnaître que M. de Naurouse ne mérite la +sympathie. + +--Oh! certainement. + +--Sous tous les rapports. + +--Certainement. + +--Ainsi il est très beau garçon. + +--Je vous le disais moi-même tout à l'heure. + +--Nous sommes donc d'accord. Vous me disiez aussi qu'il était plein de +coeur, que son caractère était chevaleresque, enfin vous me faisiez +de lui un éloge tel que toute jeune fille qui l'aurait entendu aurait +souhaité que celui dont on parlait ainsi devînt son mari. + +--J'ai fait quelques réserves. + +--Parce que vous êtes son ami. Mais, quel que soit votre esprit de +justice ou même plutôt à cause de cet esprit de justice, vous proclamez +que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer. + +Savine était au supplice; chaque mot lui était une blessure cruelle: un +autre que lui méritant la sympathie; un autre beau garçon (il s'était +regardé dans la glace); un autre plein de coeur; un autre chevaleresque; +un autre l'un des hommes les plus charmants qu'on pût rencontrer! +Qu'avait-il donc pour qu'on parlât de lui en ces termes, pour qu'on le +jugeât ainsi? + +--Malgré toutes ces qualités, continua madame de Barizel, vous devez +comprendre que Corysandre n'est pas fille à ouvrir son coeur à un +sentiment qui ne serait pas avouable. Le duc de Naurouse a pu lui +paraître... Comment dirais-je bien? Le mot ne me vient pas. Mais peu +importe. Enfin elle a pu le juger ce qu'il est réellement; mais de là à +dire qu'il lui plaît, comme vous l'avez dit, il y a un abîme qu'elle ne +franchira jamais. Non, jamais, jamais. Ce n'est pas la connaître que de +faire une pareille supposition. + +--Ce n'était pas une supposition, dit Savine, qui, devant la véhémence +de cette indignation maternelle, crut devoir s'excuser, c'était un +cri... un cri de surprise provoqué par ce que vous m'appreniez. + +--Sans qu'on puisse admettre une seule minute que cette enfant si +simple, si naïve, si innocente, ait éprouvé de la tendresse pour M. de +Naurouse, je crois qu'elle ne serait pas insensible à sa recherche si M. +de Naurouse demandait sa main. Pensez donc à ce que vous m'avez dit: à +ses qualités, à sa belle figure, à sa mine fière, à ses yeux passionnés, +à son caractère chevaleresque, à sa jeunesse, à son esprit, à tous les +mérites que vous reconnaissez en lui et qu'un ami ne peut pas être seul +à voir, car ils crèvent les yeux de tous. + +Chaque mot était souligné et suivi d'un silence, de façon à ce que tous +les coups portassent sans se confondre. + +--Pensez donc que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse +rencontrer, qu'il a tout pour lui: la naissance, la fortune... + +Savine se révolta. + +--La fortune? + +--Ce qu'on appelle la fortune en France, et vous savez que ma fille a +les idées françaises. + +--Les Français sont des crève-la-faim, bredouilla Savine. + +Madame de Barizel l'examina; il était rouge à éclater. Elle jugea +qu'elle l'avait suffisamment exaspéré et qu'aller plus loin serait +s'exposer à dépasser la mesure; évidemment il était dans un état de +colère furieuse, et s'il avait pu tordre le cou de celui dont on +l'obligeait à écouter et même à faire l'éloge, il eût éprouvé un immense +soulagement. Naurouse n'était plus son ami, c'était un ennemi qu'il +haïssait à mort pour les douleurs qu'il venait d'endurer. Tout ce +qu'elle pourrait dire maintenant du duc, de ses mérites, de ses +qualités, de son titre, de son rang, de sa fortune, serait inutile; +l'envie de Savine ne pourrait pas en être plus vivement surexcitée +qu'elle ne l'était. Ce qu'elle voulait, ce n'était pas fâcher Savine, +bien loin de là: c'était tout simplement lui prouver que Corysandre +pouvait être aimée et recherchée par quelqu'un qui n'était pas le +premier venu, par un rival dont il devait être jaloux. Et ce résultat +était obtenu: la jalousie, l'envie de Savine étaient exaspérées; elle +les voyait le gonfler à chaque parole caractéristique qu'elle assénait: +il se contemplait dans la glace, il se redressait, il se bouffissait, +les narines serrées, les joues ballonnées, les épaules rejetées en +arrière, la poitrine bombée en avant: «Et moi, et moi! criait toute sa +personne, regardez-moi donc, vous qui parlez d'un homme beau garçon!» +Pour un peu, il eût raconté des histoires pour prouver que lui aussi +avait du coeur, que lui aussi était chevaleresque. Surtout il eût voulu +faire l'addition de sa fortune. Et sa noblesse! N'était-il pas prince? + +Maintenant qu'il était dans cet état, il y avait avantage à lui montrer +qu'elles voyaient aussi des mérites en lui, et de grands qui, s'ils ne +supprimaient pas ceux du duc de Naurouse, les égalaient au moins et +peut-être les surpassaient. + +Après l'avoir fait souffrir par l'envie, il fallait l'exalter par +l'orgueil. + +--Vous voyez, dit-elle, en quelle estime je tiens le duc de Naurouse et +quel cas nous faisons de lui, ma fille et moi. Mais, malgré tous les +mérites que je suis disposée à lui reconnaître, il n'en est pas moins +vrai que je ne sais pas ce qu'il est réellement. Ce n'est pas en +quelques jours qu'on peut apprécier un homme et son pays, qu'on n'a pas +vécu de sa vie et dans son le juger justement, alors surtout qu'on n'est +pas de monde. Si la demande dont je vous parlais m'est faite, il faut +que je puisse y répondre. Je ne peux pas plus l'accueillir à la légère +que la repousser. C'est chose grave que le mariage, la plus grave de la +vie, et lourde, bien lourde est ma responsabilité de mère, plus lourde +même que ne le serait celle d'une autre mère. Je suis seule, je n'ai pas +de mari pour me guider et toute la responsabilité de la décision que je +vais avoir à prendre pèse sur moi, elle m'écrase. Songez à ce qu'est la +situation de deux femmes sans homme. Et nous ne sommes pas dans notre +pays, où les amitiés que M. de Barizel avait su se créer me seraient +d'un si grand secours pour m'aider, pour m'éclairer, pour me guider! Si, +comme tout me le fait croire, M. le duc de Naurouse me demande bientôt, +demain peut-être, la main de ma fille, que dois-je lui répondre? D'un +côté, il me semble, par le peu que je sais de lui, surtout par ce que je +vois, que c'est un parti assez beau pour ne pas le dédaigner. Mais je +n'ai pas confiance en moi, je ne suis qu'une femme, c'est-à-dire que je +peux très bien me laisser prendre à des dehors trompeurs. D'autre part, +je me dis que ce parti, qui me paraît beau parce que je le juge en +femme, n'est peut-être pas aussi beau qu'il en a l'air. De là mon +tourment, mes angoisses. Et voilà pourquoi je m'adresse à vous et +vous dis: «Qu'est réellement le duc de Naurouse? Pour vous, qui le +connaissez, est-il digne de Corysandre?» + +--C'est à moi que vous adressez une pareille question! s'écria Savine +stupéfait. + +Cette exclamation et le ton dont elle fut prononcée firent croire à +madame de Barizel qu'il allait ajouter «Moi qui l'aime!» c'est-à-dire le +mot qu'elle attendait si anxieusement et qu'elle avait si laborieusement +préparé, puisque tout ce qu'elle avait dit jusque-là n'avait eu d'autre +but que de l'amener, que de le forcer. + +Mais il n'en fut rien: Savine, s'étant remis de sa surprise, se tint +prudemment sur la réserve et resta bouche close. + +Alors elle continua, feignant de ne pas comprendre le vrai sens de cette +exclamation: + +--Nous vous considérons donc comme notre ami, continua madame de +Barizel, un de nos meilleurs amis, et par ce que je sais, par ce que +j'ai vu, moi, femme d'expérience, j'estime que votre esprit est un des +plus sûrs auxquels on puisse faire appel, comme votre conscience est +une des plus hautes, des plus fermes auxquelles on puisse demander un +conseil. Voilà pourquoi, dans les circonstances qui se présentent, j'ai +eu la pensée de m'adresser à vous pour vous poser cette demande qui tout +à l'heure a provoqué en vous un moment de surprise. Ai-je eu tort? + +Bien que les hasards d'une vie tourmentée l'eussent endurcie, elle était +tremblante d'émotion en cette minute solennelle qui, en faisant le sort +de Corysandre, allait décider le sien. + +La gêne de Savine était grande: la situation en effet se présentait +sous un double aspect, et il fallait la trancher d'un mot sans pouvoir +s'échapper. + +Vraiment elle était cruelle, car s'il ne voulait pas de Corysandre pour +sa femme, il aurait voulu au moins qu'elle ne fût pas la femme d'un +autre, surtout celle d'un ami qu'on mettait sur la même ligne que lui, +d'un ami qui avait su se faire aimer sans doute, ainsi que cela semblait +résulter des paroles entortillées de la mère, sous lesquelles il +semblait qu'on pouvait deviner les sentiments vrais de la fille. + +Durant quelques secondes: il balança le parti qu'il allait prendre, +enfin l'intérêt l'emporta. + +--Certainement Roger mérite tout ce que vous avez dit, tout ce que nous +avons dit de lui; s'il en était autrement, il ne serait pas mon ami +intime. Toutes les qualités que vous lui avez reconnues, je les lui +reconnais aussi; ce n'est pas la peine de les rappeler, n'est-ce pas? +cependant il y a un point sur lequel j'ai des réserves à poser... je +trouve que la fortune de Naurouse est assez médiocre: quatre ou cinq +cent mille francs de rente. Quelle figure peut-on faire avec cela dans +le monde? + +Il haussa les épaules avec un parfait mépris. + +--Et puis... j'allais oublier un autre point sur lequel j'ai aussi des +réserves à faire: c'est la santé. Il n'est pas solide, ce pauvre diable +de Naurouse; son père est mort d'une maladie du cerveau; sa mère a +succombé à une maladie de poitrine et lui-même est, je le crois bien, +je le crains bien, poitrinaire. Mais, vous savez, on vit très bien +poitrinaire; et puis, en plus des on-dit, il y a un fait: c'est la façon +dont il s'est jeté à corps perdu dans des amours... ridicules; tout +poitrinaire est follement sentimental, cela est connu. Cela me peine et +beaucoup de vous parler ainsi, mais la confiance que vous me témoignez +me fait un devoir d'être franc et de tout dire. C'est pour cela aussi +que je ne peux point passer sous silence la manie fâcheuse que Naurouse +a eue de jeter son argent par les fenêtres pour faire du bruit, du +tapage, pour paraître, au lieu de s'amuser pour le plaisir de s'amuser. +C'est pour cela aussi que je rappelle le procès en usurpation de nom +intenté à son grand-père, ce qui démolira terriblement la noblesse de +Roger, si ce procès est perdu par M. de Condrieu-Revel, comme tout le +fait supposer. Mais cela n'empêche, pas que Naurouse ne soit un charmant +garçon; on n'est pas parfait, même quand la faveur publique, qui souvent +est bien bête, vous fait une sorte d'auréole. + +Madame de Barizel n'avait jamais entendu Savine parler si longuement. Où +voulait-il en venir avec cette démolition en règle qui n'avait épargné +ni la fortune, ni la santé, ni le nom, ni le caractère, et qui s'était +terminée par une conclusion qui avait si peu de rapport avec ses +attaques. + +--Aussi, en mon âme et conscience,--il se posa la main sur le coeur +majestueusement,--mon avis est... c'est-à-dire le conseil que je vous +donne est que vous acceptiez la demande du duc de Naurouse quand il vous +l'adressera. + +Bien que madame de Barizel fût inquiète depuis quelques instants déjà, +ce coup la surprit si fort, qu'il la laissa un moment anéantie. + +--Car il vous adressera cette demande, continua Savine, cela ne fait pas +le moindre doute pour moi. Comment aurait-il pu rester insensible à +la splendide beauté de mademoiselle Corysandre, à son charme, à ses +séductions, qui font d'elle une merveille incomparable! Pour moi il y a +longtemps que je vous aurais adressé cette demande en mon nom... si je +ne m'étais juré de mourir garçon. + +Il se tut, très satisfait de lui; il avait démoli Naurouse et il s'était +lui-même dégagé. + +Heureusement pour lui madame de Barizel s'était depuis longtemps exercée +à ne pas s'abandonner à son premier mouvement, car si elle avait cédé +à l'indignation furieuse qui l'avait saisie, il eût entendu des choses +qui, après les éloges et les compliments auxquels elle l'avait habitué, +l'eussent étrangement et bien désagréablement surpris. Par un énergique +effort de volonté, elle se rendit maîtresse d'elle-même et refoula sa +fureur. Ah! s'il n'avait pas été l'ami du duc de Naurouse! Mais il était +l'ami du duc, et maintenant c'était du côté de celui-ci qu'elle devait +se retourner, en lui qu'elle devait espérer, sur lui qu'elle devait +échafauder ses nouveaux projets; il ne fallait donc pas se faire en ce +moment de ce misérable Savine un ennemi qui pouvait être redoutable. + + + +XVII + +Madame de Barizel, qui avait horreur du mouvement, passait sa vie +couchée ou étendue, ne quittant son canapé ou son fauteuil qu'à la +dernière extrémité et dans des circonstances tout à fait graves. +Cependant, lorsque Savine, qu'elle avait conduit jusqu'à la porte du +salon, ce qui chez elle était la plus grave preuve d'estime ou d'amitié +qu'elle pût donner, fut parti, au lieu de revenir s'asseoir, elle se +mit à marcher à grands pas, allant, revenant, sans savoir ce qu'elle +faisait, poussée par les mouvements désordonnés qui l'agitaient. + +--Mourir garçon, répétait-elle machinalement, mourir garçon! + +Pendant assez longtemps encore, elle marcha par le salon; puis, un +peu calmée, elle alla s'allonger sur un divan, et là elle continua de +réfléchir. + +Enfin, s'étant arrêtée à une résolution, elle sonna et commanda qu'on +priât Corysandre de descendre. + +Celle-ci ne tarda pas à arriver, l'air ennuyé. + +--J'ai à te parler, dit madame de Barizel, sérieusement. + +--C'est de mon mariage, n'est-ce pas, qu'il va être question? dit-elle. + +--Oui. + +--Hélas! + +--Écoute-moi avant de te plaindre et peut-être après me remercieras-tu. + +--Ce serait si tu voulais bien ne plus me parler de mariage que je +te remercierais, si tu savais comme je suis lasse de toutes ces +combinaisons que tu te donnes tant de peine à chercher et qui +n'aboutissent jamais, comme j'en suis humiliée. + +Son beau visage s'anima, mais pour se voiler d'une expression +mélancolique: + +--Si tu savais comme j'en suis malheureuse. + +--Eh bien je ne veux pas que cela dure plus longtemps; je ne veux pas +que tu sois malheureuse, je ne l'ai jamais voulu. Sois convaincue que tu +n'as pas de meilleure amie que ta mère; que je n'ai jamais voulu que +ton bonheur; que je ne veux que lui et que je suis prête à tout pour +l'assurer. Écoute-moi et tu vas le voir; mais d'abord réponds-moi en +toute sincérité, sans rien me cacher, franchement: que penses-tu du +prince Savine? + +--Je te l'ai dit vingt fois, cent fois, et je te l'aurais dit bien plus +encore si tu avais voulu m'écouter. + +--Le temps n'a pas modifié ton impression première? + +--Oh! si. Je le vois aujourd'hui plus insupportable qu'il ne m'était +apparu avant de le connaître; suffisant, vaniteux, arrogant, envieux, +égoïste jusqu'à la férocité, misérablement avare, sans coeur, sans +honneur, sans courage, sans esprit, fourbe, menteur, hâbleur, je lui +cherche vainement une qualité, car il n'est même pas beau avec son grand +corps mal dégrossi et ses grâces d'ours blanc. + +C'était la première fois que sa mère la voyait parler avec cette +passion, elle toujours si calme, si indifférente; elle s'était dressée +sur son fauteuil et, le corps penché en avant, la tête haute, elle +semblait de son bras droit, qu'elle levait et abaissait à chaque mot, +asséner ces épithètes qui lui montaient aux lèvres sur Savine placé +devant elle. + +--Alors, continua madame de Barizel après quelques instants, tu voudrais +ne pas devenir sa femme? + +Corysandre ne répondit pas. + +--Réponds-moi donc, dit madame de Barizel en insistant. + +--A quoi bon? Je t'ai déjà répondu à ce sujet. Tu m'as dit que j'étais +folle; que ce mariage était nécessaire; qu'il fallait qu'il se fît; +qu'il était le plus beau que je puisse souhaiter; que le refuser c'était +faire ton malheur et le mien; que nous n'avions que ce seul moyen de +sortir de la situation où nous nous trouvons; enfin, par la prière, par +le commandement, par la persuasion, de toutes les manières, tu me l'as +imposé. Pourquoi viens-tu me demander aujourd'hui si je veux devenir sa +femme? + +--Pour connaître ton sentiment. + +--Il n'a pas plus changé sur le mariage que sur le mari, l'un me déplaît +autant que l'autre: tu voulais savoir, tu sais. + +--Et je ferai mon profit de ce que tu dis; tu le verras tout à l'heure: +Maintenant, autre question à laquelle tu dois répondre avec la même +franchise: que penses-tu du duc de Naurouse? Tes idées à son égard n'ont +pas changé? + +--Il me plaît autant que le prince Savine me déplaît; tous les défauts +de l'un sont des qualités opposées chez l'autre. + +--Alors, si le duc de Naurouse te demandait en mariage, tu +l'accepterais? + +Corysandre pâlit et ce fut les lèvres tremblantes qu'elle regarda sa +mère; voyant un sourire dans les yeux de celle-ci, elle poussa un cri. + +--Il m'a demandée? + +Mais cette explosion de joie qui venait de se manifester par ce cri et +cet élan irrésistible fut de courte durée. + +--Pas encore, dit madame de Barizel. + +--Ah! pourquoi m'as-tu fait cette joie! murmura Corysandre, se +renversant dans son fauteuil. + +--C'est toi qui t'es trompée; je ne t'ai pas dit et je n'ai pas voulu te +dire que le duc de Naurouse t'avait demandée, mais simplement, et +cela est quelque chose, tu vas le voir, que s'il te demandait je suis +disposée à te donner à lui. + +Corysandre se leva vivement et, d'un bond venant à sa mère, elle la prit +dans ses bras et l'embrassa. + +C'était la première fois depuis qu'elle n'était plus une enfant qu'elle +avait un de ces élans d'effusion. + +Après le premier mouvement de trouble, madame de Barizel la fit asseoir +sur le canapé, près d'elle; et, lui tenant une main dans les siennes: + +--Tu vois maintenant combien tu m'as mal jugée trop souvent. Je n'ai +jamais voulu que ton bonheur, et, si nous n'avons pas toujours été +d'accord, c'est qu'avec ton inexpérience tu ne peux pas juger le monde +et la vie, comme je les juge moi-même. J'ai cru que c'était assurer ton +bonheur que te faire épouser le prince Savine, dont le nom, la fortune +et la situation m'avaient éblouie; et si, malgré les répugnances que tu +as manifestées, j'ai persisté dans ce projet, c'est que j'ai cru que ces +répugnances s'effaceraient quand tu connaîtrais mieux le prince, en qui +je ne voyais pas, comme toi, un ours blanc mal dégrossi. Mais, au lieu +de diminuer, ces répugnances ont grandi; aujourd'hui, le prince te +paraît le monstre que tu viens de me dépeindre.--Dans ces conditions, +moi, ta mère, qui veux ton bonheur, je ne puis te dire qu'une chose: +renonçons au prince Savine et épouse le duc de Naurouse, mais épouse-le. + +--Il m'épousera, je te le promets, je te le jure! + + + +XVIII + +Savine était sorti de chez madame de Barizel enchanté de lui-même. + +C'était son habitude de trouver toujours dans ce qu'il avait dit comme +dans ce qu'il avait fait, de même dans ce qu'il n'avait pas dit et ce +qu'il n'avait pas fait, des motifs de satisfaction qui lui permettaient +de se féliciter. Il avait parlé, il avait agi, il avait été bien +inspiré; il s'était abstenu de paroles et d'actes, il avait été habile; +jamais il n'avait eu tort, jamais il n'avait commis une erreur, encore +moins une maladresse ou une sottise, et quand les choses n'avaient +point tourné selon son désir ou ses intérêts, c'était la faute des +circonstances, ce n'était pas la sienne. Comment eût-il été en faute, +lui! Dieu, oui; Dieu en qui il croyait quand il réussissait et en qui il +ne croyait plus quand il échouait, Dieu pouvait se tromper et faire des +bêtises; mais lui Savine, non, mille fois non, cela était impossible. + +Cependant ce jour-là il était plus satisfait encore, plus fier de lui +qu'à l'ordinaire. Ceux qui le voyaient passer sous les arbres des allées +de Lichtenthal, allant lentement, la poitrine bombée, la tête haute, le +sourire de l'orgueil sur le visage, superbe, glorieux, le front dans les +nuages, se disaient: Voilà un homme heureux... + +Et de fait il l'était pleinement, il avait la veine. + +Cette idée fut un éclair pour lui: puisqu'il avait la veine, il devait +en profiter. + +Et avec cette superstition des joueurs, il se dit qu'il devait se hâter. + +Aussitôt, hâtant le pas, il se dirigea vers le Graben pour prendre chez +lui l'argent qui lui était nécessaire: la banque n'avait qu'à se +bien tenir; mais que pourrait-elle contre sa chance s'unissant aux +combinaisons inexorables du marquis de Mantailles? Elle allait sauter, +non pas une fois, mais deux, indéfiniment. + +Après avoir pris tout ce qu'il avait d'argent, car il voulait risquer un +coup décisif, il entra à la Conversation. + +Il n'eut pas de peine à trouver le marquis de Mantailles, qui, assis +comme à l'ordinaire à la table de trente-et-quarante piquait avec une +longue épingle des cartons placés devant lui. Mais, si attentif qu'il +fût à cette besogne, pour lui pleine d'intérêt, le vieux marquis ne +manquait pas cependant, après chaque coup, de promener un regard +circulaire autour de lui pour voir s'il n'apercevait point un nouveau +venu à qui il pourrait proposer quelques-unes de ses combinaisons +inexorables ou même une association pour ruiner toutes les banques de +jeu, ce qu'il attendait, ce qu'il espérait toujours. + +Sur un signe de Savine, il quitta sa chaise et, suivit celui-ci, mais +de loin, et ce fut seulement lorsqu'ils furent arrivés dans un endroit +écarté du jardin où il n'y avait personne qu'il l'aborda. + +--Le moment est-il favorable? demanda Savine. + +--On ne peut plus favorable; ainsi... + +Mais Savine, brutalement, lui coupa la parole. + +--Oh! vous savez, pas de blagues, n'est-ce pas. + +Le marquis redressa sa grande taille voûtée et prit un air de dignité +blessée; mais ce ne fut qu'un éclair; la réflexion sans doute lui dit +qu'il n'était pas en état de se fâcher d'une offense. + +--Parfaitement, continua Savine avec plus de dureté encore dans le ton, +j'ai dit «pas de blagues» et je le répète; selon vous, quand je vous +consulte, le moment est toujours on ne peut plus favorable; vous avez à +m'offrir des combinaisons de plus en plus inexorables; et malgré tout +cela la vérité est que je perds; je devais ruiner la banque en suivant +vos conseils et, tout au contraire, depuis que je joue, ce serait elle +qui m'aurait ruiné... si j'étais ruinable. Si elle ne m'a pas ruiné, au +moins m'a-t-elle enlevé... + +Le marquis l'arrêta d'un geste plein de noblesse: + +--Un homme comme vous, prince, retient-il le chiffre des sommes qu'il +perd au jeu? + +--Parfaitement, au moins quand il joue pour gagner; ce qui est mon cas +avec la banque, contre laquelle je ne me serais pas amusé à jouer si +je n'avais pas poursuivi un but élevé. Eh bien, ce but, je ne l'ai pas +atteint: je devais gagner; j'ai perdu; de sorte que j'étais décidé à ne +plus jouer. + +Le marquis de Mantailles eut un sourire qui disait qu'il les connaissait +bien; ces joueurs décidés à ne plus jouer, et quelle foi il avait en +leurs engagements. + +--Cependant vous venez me demander un conseil. + +--Parce que, aujourd'hui, j'ai la veine. + +--Alors vous êtes sûr de perdre; vous le savez bien, qu'il n'y a pas de +veine, qu'il n'y a pas de hasard, et que l'ordre règle toute chose en +ce monde, le jeu comme le reste, l'ordre qui est la manifestation de la +divine Providence, qui... + +Savine avait entendu cinquante fois ce raisonnement sur l'ordre de la +Providence; il l'interrompit: + +--Je vous dis que la Providence est avec moi aujourd'hui, s'écria-t-il; +mais si assuré que je sois de gagner, je veux mettre toutes les chances +de mon côté; voyons donc quelle est la situation des figures que vous +suivez, de façon à ce que je puisse opérer largement: je veux une série +de coups extraordinaires qui fassent pousser des cris d'admiration à la +galerie. + +Le marquis de Mantailles expliqua cette situation des figures. + +--C'est bien, dit Savine, l'interrompant avant qu'il fût arrivé au bout +de ses explications, cela suffit maintenant; je vous répète que si, par +extraordinaire, je ne gagnais pas aujourd'hui, ce serait fini et vous ne +toucheriez plus votre louis par jour, attendu que je quitterais Bade. +Tout à l'heure vous avez souri quand je vous ai dit cela; mais c'est que +vous ne me connaissez pas bien en me jugeant d'après les autres joueurs; +moi je n'ai pas de passions. + +--Alors, prince, je vous plains de toute mon âme. + +--Encore un mot, dit Savine; ne m'accompagnez pas, je vous prie; sans +doute vous ne me parlez pas; mais cela me gêne que vous soyez dans la +salle; malgré moi, je vous cherche et cela me donne des distractions, et +puis vos regards m'empêchent de suivre mes inspirations. + +--Défiez-vous-en. + +--Je vous dis que j'ai la veine. + +Il quitta le vieux marquis pour rentrer dans la salle de jeu, où, rien +que par sa manière de se présenter, il se fit faire place. + +Lorsqu'il se fut assis, il promena sur les curieux, qui le regardaient +étaler autour de lui ses liasses de billets un sourire de superbe +assurance qui disait: + +--Regardez-moi bien, vous allez voir. + +Il fit son jeu. + +Ce qu'on vit, ce fut une déveine constante qui le poursuivit. + +Au bout d'une heure il avait perdu deux cent mille francs. + +--Je cède ma chaise. + +--Je la prends, dit une voix derrière lui. + +C'était son ennemi, Otchakoff, qu'il n'avait pas vu. + +Alors en étant obligé de passer au second rang tandis que son rival +s'avançait au premier, il sentit en lui un mouvement de rage plus +cruel que sa perte d'argent ne lui en avait fait éprouver: c'était une +abdication. + + + +XIX + +C'était fini, Savine était bien décidé à quitter Bade, où rien ne le +retenait plus. + +A la _Conversation_, il ne voulait pas voir le triomphe insolent +d'Otchakoff, qui continuait à gagner ou à perdre avec la même +indifférence apparente. + +Et il ne voulait pas assister davantage à celui de Naurouse auprès de +Corysandre. + +Cependant, s'il se décidait à partir ainsi, il fallait que son départ +lui rapportât au moins quelque chose, ne serait-ce que la reconnaissance +de Naurouse. + +Lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, elle en chassa le +mécontentement et la colère. Il se dirigeait vers le _Graben_ pour +rentrer chez lui, il s'arrêta, et, changeant de chemin, il alla chez le +duc de Naurouse. + +--Vous venez dîner avec moi? dit celui-ci, qui allait sortir. + +--Justement, mais à une condition, qui est que nous allions dîner +dans un endroit où nous pourrons causer; j'ai à vous parler de choses +sérieuses, et je voudrais n'être ni dérangé ni entendu. + +--Vous paraissez agité. + +--Je le suis, en effet; vous saurez tout à l'heure pourquoi; +occupons-nous d'abord de dîner, le reste viendra après. + +Ils montèrent en voiture et se firent conduire à l'_Ours_, qui est un +restaurant établi dans une prairie à quelques minutes de Bade; mais en +route Savine ne parla de rien, pas même de la perte qu'il venait de +faire. + +A table non plus il n'entama pas la confidence qu'il avait annoncée, et +Roger remarqua qu'il mangeait et buvait à fond en homme qui ne se laisse +pas couper l'appétit par les émotions: il s'était fait servir de la +bière, du champagne et du cognac qu'il mélangeait lui-même dans de +certaines proportions et qu'il avalait à grands coups, car lorsqu'il ne +se croyait pas malade c'était une de ses prétentions de pouvoir boire +plus qu'aucun Russe; et sa réputation avait commencé à se fonder +autrefois à Paris par ce talent qui lui avait valu bien des envieux +parmi les jeunes gens de son monde. + +Ce fut seulement au dessert, la porte close, qu'il commença l'entretien +que, tout en mangeant et en buvant, il avait préparé: + +--Mon cher Roger, il faut me répondre avec franchise. + +--Vous savez bien que je parle toujours franchement. + +--Comme moi, mais comme moi aussi vous ne dites que ce que vous voulez, +tandis que ce que je vous demande, c'est de répondre à toutes mes +questions sans rien taire, sans rien cacher. Comment trouvez-vous +mademoiselle de Barizel? + +--La plus gracieuse, la plus belle, la plus charmante, la plus +délicieuse, la plus séduisante des jeunes filles. + +--Je m'en doutais. + +Il porta la main à son coeur avec le geste d'un homme qui vient de +recevoir un coup cruel. + +--Puis, après un moment de silence assez long, il poursuivit: + +--Maintenant, autre question: Quel sentiment vous a-t-elle inspiré? + +--L'admiration. + +--Cela c'est l'effet, mais cet effet, qu'a-t-il produit lui-même? + +Roger ne répondit pas. + +--Je vous en prie; dit Savine en insistant, répondez par un mot: +l'aimez-vous? + +--C'est une question que je n'ai pas examinée... par cette raison que je +ne pouvais pas l'examiner. + +--Pourquoi? + +--Parce que je n'aurais pu le faire qu'après vous avoir posé moi-même +certaines questions que pour toutes sortes de raisons il me convenait de +taire. + +--Et que vous ne pouvez plus taire maintenant que nous avons abordé +cet entretien, qui, vous le sentez, doit être poussé jusqu'au bout; +posez-les donc, ces questions, et soyez sûr que j'y répondrai sans +toutes les résistances que vous opposez aux miennes. + +--Nos conditions ne sont pas les mêmes; vous étiez l'ami de la famille +de Barizel quand je suis arrivé à Bade. + +--Vos questions, vos questions? + +--Eh bien, la question que je ne voulais pas vous adresser est la même +que celle que vous me posez l'aimez-vous? + +Savine tendit ses deux mains au duc de Naurouse: + +--Mon cher Roger; dit-il d'une voie émue, vous êtes l'ami le plus loyal, +le coeur le plus honnête, le plus droit, que j'aie jamais connu; mais +j'espère me montrer digne de vous: je réponds donc: «Oui, je l'aime.» + +--Vous voyez donc... + +--Écoutez-moi: quand je dis «Je l'aime», je devrais plutôt dire pour +être absolument dans le vrai: «Je l'ai aimée.» Quand vous êtes arrivé +à Bade et quand je vous ai amené près d'elle, un peu pour que vous +l'admiriez comme je l'admirais moi-même, je l'aimais et je pensais à +l'épouser; mais j'ai vu l'effet qu'elle a produit sur vous et celui que +vous avec produit sur elle; j'ai vu comment vous avez été attirés l'un +vers l'autre à Eberstein; ce que vous avez été depuis l'un pour l'autre, +je l'ai vu aussi. Oh! je ne vous fais pas de reproches, mon cher Roger, +vous êtes resté, j'en suis certain, j'en ai eu cent fois la preuve, +l'ami loyal et délicat dont je serrais la main tout à l'heure. Et c'est +là ce qui m'a si profondément touché, si doucement ému, moi qui n'ai pas +été gâté par l'amitié. Mais enfin, quelle qu'ait été votre réserve, vous +n'avez pas pu ne pas vous trahir: mille petits faits, insignifiants pour +un indifférent, considérables pour moi, m'ont appris chaque jour ce que +vous ressentiez pour Corysandre et ce que Corysandre ressentait pour +vous. Si je vous disais que les premiers moments n'ont pas été cruels, +désespérés, vous ne me croiriez pas, vous qui êtes un homme de coeur. +Mais si moi aussi je suis un homme de coeur, je suis en même temps un +homme de raison. De plus, pardonnez-moi cet aveu brutal: je vous aime +tendrement, d'une amitié solide et profonde au-dessus de tout. J'ai fait +mon examen de conscience. En même temps j'ai fait le vôtre aussi... et +celui de Corysandre. Je me suis demandé: «Avec qui serait-elle le plus +heureuse?» Et ma conscience m'a répondu:--je pense que ma sincérité, +celle d'un homme qu'on accuse d'être orgueilleux, a quelque +mérite,--«Avec Roger»; et alors mon plan a été arrêté. J'avoue que j'en +ai différé l'exécution plus que je n'aurais dû peut-être. Mais il +faut me pardonner; il y a des sacrifices auxquels on se résigne +difficilement. Ce plan, vous l'avez deviné: il consistait à venir vous +poser les questions que je vous ai posées et qui se résumaient dans une +seule: «L'aimez-vous?» En ne me répondant pas vous m'avez répondu mieux +que vous ne l'auriez fait par la réponse la plus précise. + +Il se tut et parut réfléchir douloureusement comme s'il balançait dans +son coeur troublé une résolution terrible à prendre. + +--Il est évident, mon cher Roger, dit-il enfin, qu'un de nous deux est +de trop à Bade... + +--C'est-à-dire? + +--C'est-à-dire que je vous cède la place; dans quelques jours j'aurai +quitté Bade; plus tard, quand vous penserez à moi, vous verrez si j'ai +été votre ami, et alors, je l'espère, votre souvenir s'attendrira. + +Lui-même eut un accès d'émotion qui lui coupa la parole. + +--Si je vous ai dit avec une entière franchise ce qui se rapportait +à nous et à Corysandre, je dois vous dire maintenant, pour que notre +explication soit complète, que j'ai eu il y a quelques instants un +entretien avec madame de Barizel, qui, je dois en convenir, paraissait +me traiter avec une certaine bienveillance et peut-être même avec une +préférence marquée: n'en soyez pas jaloux, mon cher Roger, j'ai sur +vous, au moins aux yeux d'une mère, une supériorité marquée: je suis +plus riche que vous. Eh bien, dans cet entretien tout à fait accidentel +et en l'air, j'ai annoncé à madame de Barizel que j'avais la volonté +bien arrêtée de mourir garçon. Vous pouvez donc vous présenter +maintenant quand vous voudrez, mon cher Naurouse, vous ne trouverez +devant vous ni mon titre de prince, ni mes mines de l'Oural. Je n'existe +plus. Je suis r*... au moins pour Corysandre. Ce que je vais devenir, +n'en prenez pas souci. Je vais tâcher de m'occuper de quelque chose, de +me passionner pour quelque chose. Je vais fonder une chaire au Muséum, +construire un observatoire, subventionner une exploration du Centre de +l'Afrique, fonder un orphelinat pour les jeunes filles; enfin, je vais +chercher quelque chose qui prenne mon temps, car vous pensez bien que +mourir garçon, c'est tout simplement une blague, une blague héroïque qui +mériterait de faire le sujet d'une tragédie; s'il y avait encore des +poètes; malheureusement il n'y en a plus; je viens trop tard. C'est pour +vous dire cela que je vous ai demandé à dîner. Maintenant, si vous le +voulez bien, sonnez le garçon, qu'il nous apporte du champagne et du +cognac, j'ai très soif pour avoir si longtemps parlé; et, de plus, il +est bon d'oublier. + + Car pour être un héros on n'en est pas moins homme. + +Est-ce que ça fait un vers français, ça? Je n'en sais rien; ça en a +l'air; mais il faut m'excuser, je ne suis qu'en rustre ou un Russe, et +entre les deux il n'y a pas grande distance... pour les vers français. + + + +XX + +C'était le malheur de Savine, de ne pas inspirer confiance à ceux qui +le connaissaient, et Roger le connaissait bien. Tout d'abord, il avait +éprouvé un moment d'émotion quand Savine lui avait dit: «J'ai fait mon +examen de conscience et ma conscience m'a répondu que c'était avec Roger +que Corysandre pouvait être heureuse»; et cette émotion était devenue +plus vive quand Savine, mettant la main sur son coeur, avait ajouté avec +des larmes dans la voix: «Un de nous deux est de trop à Bade, je vous +cède la place auprès de Corysandre.» Mais cette émotion, qui n'était pas +descendue bien profondément en lui, n'avait pas étouffé la réflexion. + +Comment Savine accomplissait-il un pareil sacrifice, lui qui n'était +pas l'homme des sacrifices et qui n'avait jamais écouté que la voix de +l'intérêt personnel le plus étroit? + +Il eût fallu être d'une naïveté enfantine pour rejeter ces questions +sans les examiner et les peser. + +Dans tout ce que Savine avait dit, et au milieu de cette explosion de +sensibilité peu naturelle chez un homme comme lui, et plus faite, par +son excès même, pour inspirer le doute que la confiance, il n'y avait +qu'une chose certaine: sa renonciation à Corysandre. + +Mais les raisons qui avaient amené cette renonciation n'étaient +nullement claires et encore moins satisfaisantes, si on s'en tenait aux +confidences de Savine. + +Un homme qui s'est montré assidu auprès d'une jeune fille, qui a affiché +pour elle l'admiration et l'enthousiasme, qui s'est posé hautement en +prétendant et qui, tout à coup, se retire et renonce à elle, l'accuse. + +Quelles accusations portait Savine? + +Il eût été puéril de l'interroger à ce sujet, puisque sa renonciation, +comme il le disait lui-même, était un acte d'héroïsme amical; mais, ce +qu'on ne pouvait pas lui demander, on pouvait, on devait le demander +à d'autres, et les renseignements qu'il avait obtenus, on pouvait les +obtenir soi-même. + +En réalité, Roger ne savait rien de la famille de Barizel, si ce n'était +ce que Leplaquet lui avait raconté; mais ces longs récits, faits par un +pareil témoin, n'étaient pas suffisants pour dire ce qu'avait été M. de +Barizel, quelle situation il avait réellement occupée, ce qu'avait été, +ce qu'était madame de Barizel. + +Ces récits, Roger les avait acceptés surtout parce qu'ils lui parlaient +de Corysandre et lui permettaient de reconstituer par l'imagination ce +qu'avaient été l'enfance et la première jeunesse de celle qui occupait +son esprit; mais jamais il n'avait eu la pensée de les contrôler, +n'ayant pas d'intérêt à le faire; que lui importait qu'ils fussent ou ne +fussent pas des romans, ils n'en parlaient pas moins de Corysandre? + +Mais maintenant que cet intérêt était né, ce contrôle s'imposait et il +devait être poursuivi d'autant plus sévèrement que la renonciation de +Savine ressemblait à une accusation. + +Il pouvait reconnaître que la fortune de Savine était supérieure à +la sienne; mais il ne mettait aucun nom au-dessus du sien, et ce qui +n'avait pas convenu à un Savine convenait encore moins à un Naurouse. + +C'était ce nom qu'il engageait en se mariant et jamais il ne le +compromettrait en prenant une femme qui ne fût pas digne de le porter ou +qui l'amoindrît. + +Que la fortune de Corysandre ne fût pas ce qu'on disait, cela n'avait +que peu d'importance à ses yeux; mais qu'il y eût une tache sur son +nom ou sur l'honneur de sa famille, cela au contraire en avait une +considérable qui pouvait empêcher tout projet de mariage. + +Avant de poursuivre l'exécution de ce projet, avant de s'engager avec +madame de Barizel, et même avec Corysandre, il fallait donc qu'il eût +des renseignements précis sur cette famille de Barizel. + +Le lendemain, en se levant, il employa sa matinée à écrire des lettres +pour obtenir ces renseignements l'une à l'un de ses amis, secrétaire +de la légation de France à Washington, l'autre à un Américain de +Saint-Louis avec qui il s'était lié dans son voyage. + + + +XXI + +Madame de Barizel avait cru qu'après le départ de Savine le duc de +Naurouse prendrait la place de celui-ci, se poserait franchement en +prétendant, et, dans un temps qui, selon elle, ne devait pas être long, +lui demanderait Corysandre. + +Cela semblait indiqué, car bien certainement, si le duc de Naurouse ne +s'était pas encore prononcé, c'était Savine, Savine seul qui l'avait +retenu; Savine éloigné, les scrupules qui l'avaient arrêté n'existaient +plus. + +Il n'avait qu'à parler. + +Chaque soir elle avait donc interrogé sa fille. + +--Que t'a dit le duc de Naurouse aujourd'hui? + +--Rien de particulier. + +--Je vous ai laissés en tête-à-tête. + +--C'est justement pour cela, je crois bien, qu'il n'a rien dit: quand tu +es avec nous ou quand nous sommes en public, il a toujours mille choses +à me dire, et il me les dit d'une façon charmante qui les rend intimes, +presque mystérieuses, quoique tout le monde puisse les entendre; puis, +aussitôt que nous sommes seuls, il ne dit plus rien; il semble qu'il ait +peur de parler et de se laisser entraîner. + +--Alors? + +--Alors il me regarde. + +--La belle affaire! + +--Si tu savais comme ses yeux sont doux et tendres! + +--Et toi? + +--Moi, je le regarde aussi. + +--Avec les mêmes yeux? + +--Ah! je ne sais pas, mais je puis te dire que c'est avec un coeur bien +ému, bien heureux, tout bondissant de joie par moments, et dans d'autres +tout alangui, comme s'il se fondait. + +--Alors cela durera toujours ainsi entre vous? + +--Je ne sais pas... mais je le souhaite de tout coeur. + +--Tu es stupide. + +--Alors on a joliment raison de dire: «Bienheureux les pauvres d'esprit, +le royaume des cieux leur appartient.» Je l'ai sur la terre, ce royaume. + +Ce n'était pas de ce royaume que madame de Barizel s'inquiétait, et +lorsque, après quelques jours d'attente, elle vit que le duc de Naurouse +ne se prononçait pas, elle projeta d'intervenir entre ce jeune homme et +cette jeune fille si jeunes qui mettaient leur bonheur à se regarder en +silence, ne trouvant rien de mieux pour se dire leur amour. Combien de +temps les choses traîneraient-elles, encore si elle ne s'en mêlait pas? +Ce n'était pas du bonheur de Corysandre qu'il s'agissait, ce n'était pas +de celui du duc de Naurouse, c'était de leur mariage, qui pouvait très +bien ne pas se faire, s'il ne se faisait pas au plus vite. + +Un soir qu'elle avait demandé, comme à l'ordinaire, à Corysandre: +«Que t'a dit M. de Naurouse aujourd'hui?» et que celle-ci, comme à +l'ordinaire aussi, avait répondu: «Rien», elle se décida: + +--Veux-tu devenir duchesse de Naurouse? s'écria-t-elle. + +--C'est toute mon espérance. + +--Eh bien! si vous continuez ainsi, cette espérance ne se réalisera pas, +sois-en certaine. + +Corysandre leva ses beaux yeux par un mouvement qui disait clairement +qu'elle n'avait aucun doute à cet égard: + +--Tu ne crois pas ce que je te dis? + +--Je suis sûre de lui. + +--Rappelle-toi ce qui est arrivé avec don José. + +--Ce n'était pas la même chose. + +--Avec lord Start. + +--Ce n'était pas la même chose. + +--Avec Savine. + +Elle haussa les épaules en poussant des exclamations de pitié. + +--Veux-tu que ce qui est arrivé avec don José, avec lord Start, avec +Savine, se renouvelle avec le duc de Naurouse? + +--Il n'y a pas de danger; dit-elle avec une superbe assurance et +l'éclair de la foi dans les yeux; ceux dont tu parles savaient qu'ils +m'étaient indifférents; M. de Naurouse sait que... + +--Que?... + +--Que je l'aime. + +--Tu ne le lui as pas dit? + +--Est-ce qu'il est besoin de se le dire, cela se voit, cela se sent; +lui, non plus, ne m'a pas dit, qu'il m'aimait, et cependant je suis +certaine de son amour tout aussi bien que s'il me l'avait affirmé par +les serments les plus solennels; c'est l'élan de mon coeur qui me +l'affirme lorsque je le vois, c'est son anéantissement lorsque nous +sommes séparés. + +--J'admets cet amour, je l'admets aussi grand que tu voudras chez le duc +de Naurouse; eh bien! à quoi a-t-il servi jusqu'à présent? + +--A nous rendre heureux. + +-J'entends pour ton mariage; si malgré cet amour, ce grand amour, M. de +Naurouse n'a point encore demandé ta main, bien qu'il sache qu'il n'a +qu'un mot à prononcer pour l'obtenir, ne crains-tu pas qu'à un moment +donné il se retire comme s'est retiré Savine, comme se sont retirés déjà +ceux qui ont voulu t'épouser et qui, après un certain temps, ont renoncé +à leur projet? + +--Non. + +--Eh bien, moi, je le crains, et je vais te dire pourquoi; c'est parce +que tu effrayes les épouseurs; ils viennent à toi, irrésistiblement +attirés par ta beauté; mais, comme tu ne fais rien pour les retenir, ils +se retirent lorsqu'ils ont appris à connaître notre situation. + +--A qui la faute? + +--A personne, ni à toi, ni à moi; on nous reproche le tapage de notre +vie, et je conviens qu'on n'a pas tort; mais, cette vie, nous ne pouvons +pas la changer sous peine de renoncer au grand mariage que je veux pour +toi. Ceux qui ont une position bien établie, un grand nom, une belle +fortune, des relations solides et brillantes, n'ont point besoin qu'on +fasse du tapage autour d'eux; on vient à eux tout naturellement, par la +force même des choses. Mais nous, qui serait venu à nous si nous étions +restées dans notre pauvre habitation, sans fortune, sans relations? +Quand j'ai voulu un mariage digne de ta beauté, il a bien fallu prendre +un parti, sous peine de te laisser devenir la femme d'un homme médiocre. +J'ai pris celui que les circonstances m'imposaient et non celui que +j'aurais choisi si j'avais été libre; je t'ai placée dans un milieu +brillant et je me suis arrangée pour qu'on parlât de toi. Mon calcul a +réussi et les épouseurs se sont présentés, ayant un rang et une fortune +que nous ne devions pas espérer. + +--Et ils se sont retirés. + +--C'est là justement ce qui fait que nous ne devons pas laisser celui +que nous avons, en ce moment, suivre les autres, ce qu'il pourrait très +bien faire si nous lui laissions le temps de la réflexion: il faut donc +l'obliger à se prononcer et à s'engager avant que la désillusion ait +parlé en lui ou qu'il ait écouté les voix malveillantes qui nous +attaquent. Le duc de Naurouse est un homme d'honneur: quand il aura +pris un engagement il le tiendra. J'avais cru que cet engagement, il le +prendrait de lui-même ou tout au moins que tu l'amènerais à le prendre; +mais ni l'une ni l'autre de ces espérances ne s'est réalisée, et, je le +crains bien, ne se réalisera si je n'interviens pas entre vous. + +--Oh! je t'en prie, laisse-nous nous aimer? + +--Ce que je te demande n'est ni difficile, ni pénible: il s'agit tout +simplement de me répéter tout ce que M. de Naurouse te dira, et de ne +lui dire que ce que nous aurons arrêté ensemble à l'avance. + +--Alors c'est un rôle que tu m'imposes. + +--Et que tu joueras admirablement, puisqu'il sera dans ta nature et que +pas un mot ne sera contraire à tes sentiments. + +--Ce qui sera contraire à mes sentiments, ce sera de n'être pas moi... + +--Veux-tu que M. de Naurouse t'épouse? Oui, n'est-ce pas? Eh bien, +laisse-moi te diriger. Maintenant, bonne nuit, va te coucher et +laisse-moi rêver à la scène que tu devras jouer demain. + + + +XXII + +En disant à Corysandre. «Tu joueras admirablement un rôle qui sera dans +ta nature», madame de Barizel n'était pas du tout certaine du succès +de sa fille, et même elle en était inquiète, car le mot qu'elle lui +adressait si souvent: «Tu es stupide», était pour elle d'une vérité +absolue. + +Elle n'était point, en effet, de ces mères enthousiastes qui ne trouvent +que des perfections dans leurs enfants par cela seul qu'elles sont les +mères de ces enfants; belle elle-même, mais autrement que sa fille, il +lui avait fallu longtemps pour voir la beauté de Corysandre, et encore +n'avait-elle pu l'admettre sans contestation que lorsqu'elle lui avait +été imposée par l'admiration de tous: mais elle n'avait pas encore pu +s'habituer à l'idée que cette fille, qui lui ressemblait si peu, pouvait +être intelligente. Pour elle, l'intelligence c'était l'intrigue, la +ruse, le détour, l'art de mentir utilement et de tromper habilement, +l'audace dans le choix des moyens à employer pour atteindre un but et la +souplesse dans la mise en exécution de ces moyens, l'ingéniosité à se +retourner, l'assurance dans le danger, le calme dans le succès, la +fertilité de l'imagination, la fermeté du caractère, de sorte que quand +elle se comparait à sa fille et cherchait en celle-ci l'une ou l'autre +de ces qualités sans les trouver, elle ne pouvait pas reconnaître +qu'elle était intelligente; stupide au contraire, aussi bête que belle. + +Ce défaut de confiance dans l'intelligence de sa fille lui rendait sa +tâche délicate. Avec une fille déliée rien n'eût été plus facile que de +lui tracer le canevas d'une scène qui aurait infailliblement amené à ses +pieds un homme épris et passionné comme le duc de Naurouse; mais avec +elle il n'en pouvait pas être ainsi: ce qu'on lui dirait d'un peu +compliqué, elle ne le répéterait pas; ce qu'on lui indiquerait d'un peu +fin, elle ne le ferait pas. Il lui fallait quelque chose de simple, de +très simple qu'elle pût se mettre dans la tête et exécuter. Mais quelque +chose de très simple et de tout à fait primitif agirait-il sur le duc de +Naurouse? + +Elle chercha dans ce sens; malheureusement elle n'était à son aise que +dans ce qui était compliqué, savamment combiné, entortillé à plaisir; +tout ce qui était simple lui paraissait fade ou niais, indigne de +retenir son attention. + +Et cependant, c'était cela qu'il fallait, cela seulement: quelques mots, +une intonation, un geste, un regard, et il était entraîné; mais ces +quelques mots, cette intonation, ce geste, ce regard, ne pouvaient +produire tout leur effet que s'ils étaient en situation. + +C'était donc une situation qu'il fallait trouver, et, si elle était +bonne, elle porterait la mauvaise comédienne qui la jouerait. + +Une partie de la nuit se passa à chercher cette situation; elle en +trouva vingt, mais bonnes pour elle-même, non pour Corysandre, se +dépitant, s'exaspérant de voir combien il était difficile d'être bête; +enfin, de guerre lasse, elle s'endormit. + +Le lendemain, en s'éveillant, il se trouva que le calme de la nuit +avait fait ce que le trouble de la soirée avait empêché: elle tenait sa +situation, bien simple, bien bête, et telle qu'il fallait vraiment être +endormie pour en avoir l'idée. + +Aussitôt elle passa un peignoir et vivement elle entra dans la chambre +de sa fille. + +Corysandre était levée depuis longtemps déjà, et, assise dans un +fauteuil devant sa fenêtre, sous l'ombre d'un store à demi baissé, +elle paraissait absorbée dans la contemplation des cimes noires de la +montagne qui se trouvait en face de leur chalet. + +--Que fais-tu là? demanda madame de Barizel. + +--Je réfléchis. + +--A quoi? + +--A ce que tu m'as dit hier. + +--Et quel est le résultat de tes réflexions, je te prie? + +--C'est de te prier de ne pas persévérer dans ton idée et de nous +laisser être heureux tranquillement. + +--Tu es folle. Moi aussi, j'ai réfléchi, et j'ai justement trouvé le +moyen d'amener le duc de Naurouse à se prononcer aujourd'hui même. Tu +comprends que ce n'est pas quand j'ai passé une partie de la nuit à +chercher ce moyen et quand je suis certaine d'arriver à un résultat que +je vais écouter tes billevesées: c'est à toi de m'écouter et de faire +exactement ce que je vais te dire. Comprends-moi bien; suis mes +instructions et avant un mois tu seras duchesse de Naurouse. Il doit +venir tantôt, n'est-ce pas? Eh bien tu seras seule; je ferai la sieste +après une mauvaise nuit et tu penseras que je ne dois pas me réveiller +de sitôt; mais, au lieu d'en paraître fâchée, tu t'en montreras +satisfaite. Voyons, ce ne peut pas être un chagrin pour toi de rester en +tête à-tête avec le duc? + +--C'est un embarras. + +--Montre de l'embarras si tu veux, cela ne fait rien. D'ailleurs, ce +qu'il faut avant tout, c'est être naturelle. Donc, le duc arrive. Tu es +dans un fauteuil comme en ce moment et tu lui tends la main. Attention! +Écoute et regarde: je suis le duc. + +Faisant quelques pas en arrière, elle alla à la porte; puis elle revint +vers Corysandre, marchant vivement, légèrement, comme le duc, les deux +mains tendues en avant, le visage souriant: + +--Seule? (c'est le duc qui parle). Alors tu réponds: + +--Oui, ma mère a passé une mauvaise nuit, elle fait la sieste. Là-dessus +le duc te dit quelques mots de politesse pour moi et tu réponds ce que +tu veux, cela n'a pas d'importance; ce qui en a, c'est ce que tu dois +ajouter, écoute donc bien...--Et elle reprit la voix de Corysandre:--Au +reste, je suis bien aise de cette absence, qui me permet de vous +adresser une prière.--Là-dessus, tu as l'air aussi embarrassé que +tu veux; seulement, en même temps, tu dois aussi avoir l'air ému et +attendri; tu le regardes longuement avec des yeux doux; plus ils seront +doux, plus ils seront tendres, mieux cela vaudra.--Une prière? dit le +duc surpris autant par les paroles que par ton attitude.--Oui, et que +je n'oserai jamais vous dire si vous ne m'aidez pas. Asseyez-vous donc, +voulez-vous?--Tu lui montres un siège près de toi, mais pas trop près +cependant; l'essentiel, c'est que le duc soit bien en face de toi, sous +tes yeux, ainsi. + +Disant cela, elle prit une chaise et, l'ayant placée à deux pas de +Corysandre, elle s'assit comme si elle était le duc de Naurouse, et +reprit: + +--Avant d'adresser ta prière au duc, tu le regardes de nouveau, toujours +longuement, avec des yeux de plus en plus tendres et un doux sourire +dans lequel il y a de l'embarras et de l'inquiétude; tu prolonges cette +pause aussi longtemps que tu veux, des yeux comme les tiens en disent +plus que des paroles. Cependant, comme vous ne pouvez pas rester ainsi, +tu te décides enfin et tu lui dis: «C'est du steeple-chase dans lequel +vous devez monter un cheval que je veux vous parler; je vous en prie, ne +montez pas ce cheval, ne prenez pas part à cette course.» Tu tâches +de mettre beaucoup de tendresse dans cette prière et aussi beaucoup +d'angoisse. Cependant il ne faut pas que tu en mettes trop, car le duc +doit te demander pourquoi tu ne veux pas qu'il prenne part à cette +course. Voyons, si le duc court tu auras peur, n'est ce pas! + +--Une peur mortelle. + +--Tu vois bien que je te demande de n'exprimer que des sentiments qui +sont en toi: c'est cette peur que ton accent et tes regards doivent +trahir. Cependant, à la demande du duc, tu ne réponds pas tout de suite: +tu hésites, tu te troubles, tu rougis, tu veux parler et tu ne le peux +pas, arrêtée par ta confusion. Ne serait-ce pas ainsi que les choses se +passeraient dans la réalité? + +--Non: je n'hésiterais pas; je ne me troublerais pas, je lui dirais tout +de suite et tout simplement que j'ai peur pour lui. + +--Cela serait trop simple et trop bête; l'art vaut mieux que la nature. +Tu es donc confuse, et ce n'est qu'après l'avoir fait attendre, après +qu'il s'est rapproché de toi, comme cela,--elle approcha sa chaise en se +penchant en avant,--ce n'est qu'alors que tu lui dis: «J'ai peur pour +vous.» En même temps, tu lui tends la main par un geste d'entraînement, +et, s'il ne la saisit point passionnément, s'il ne tombe point à tes +genoux, s'il ne te prend pas, dans ses bras, c'est que tu n'es qu'une +sotte. Mais tu n'en seras pas une, n'est-ce pas? tu comprendras. + +--Je comprends, s'écria, Corysandre en se cachant le visage dans ses +deux mains, que cela est odieux, et misérable. Pourquoi veux-tu me faire +jouer une comédie indigne de lui et indigne de moi? + +--Parce qu'il le faut et parce que tout n'est que comédie en ce monde. +Qui te révolte dans celle-la, puisqu'elle est conforme à tes sentiments? + +--La comédie même. + +Madame de Barizel haussa les épaules par un geste qui disait clairement +qu'elle ne comprenait rien à cette réponse. + +--Cette leçon que tu viens de me donner ressemble-t-elle à celles que +les mères donnent ordinairement à leurs filles? dit Corysandre d'une +voix tremblante, et ce que tu veux que je fasse, toi, n'est-ce pas +justement ce que les autres mères défendent? + +--T'imagines-tu donc que je suis une mère comme les autres! Non, pas +plus que tu n'es une fille comme les autres. C'est une des fatalités de +notre position de ne pouvoir pas vivre, de ne pouvoir pas agir, penser, +sentir comme les autres. Crois-tu donc que les gens qui marchent la tête +en bas dans les cirques ou qui dansent sur la corde au-dessus du Niagara +n'aimeraient pas mieux marcher comme tout le monde: ils gagnent leur +vie. Eh bien, nous, il nous faut aussi gagner la nôtre; et pour cela +tous les moyens sont bons. N'aie donc pas de ces répugnances d'enfant. +En somme je ne te demande rien de bien terrible: tu as peur que le duc +de Naurouse monte dans ce steeple-chase où il peut se casser le cou, +dis-le-lui; le duc t'aime, qu'il te le dise. Cela est bien simple et ta +résistance n'a pas de raison d'être. Tu préférerais que les choses se +fissent toutes seules; moi aussi; mais ce n'est ni ma faute ni la tienne +si nous sommes obligées d'y mettre la main. Quel mal y a-t-il à cela? De +l'ennui, oui, j'en conviens. Mais c'est tout. Et le titre de duchesse +de Naurouse mérite bien que tu te donnes un peu d'ennui pour l'obtenir. +Crois-en mon expérience, le duc peut t'échapper si tu laisses les choses +traîner en longueur; presse-les donc. Pour cela le meilleur moyen +est celui que je viens de t'indiquer. Étudions-le donc avec soin et +reprenons-le, si tu veux bien. Tu es seule, le duc arrive. + +Comme elle l'avait fait une première fois, elle alla à la porte pour +représenter l'entrée du duc. + +Et la répétition continua exactement comme si elle avait été dirigée par +un bon metteur en scène. + +Tour à tour, madame de Barizel remplissait le personnage du duc et celui +de Corysandre, mais c'était à ce dernier seulement qu'elle donnait toute +son application: elle disait les paroles, elle mimait les gestes et +elle les faisait répéter à Corysandre, recommençant dix fois la même +intonation ou le même mouvement. + +--Tu dis faux, s'écriait-elle, allons, reprenons et dis comme moi. + +Mais elle insistait plus encore sur les mouvements, sur les attitudes, +sur les regards. + +--Ne t'inquiète pas trop de ce que tu dis, ni de la façon dont tu le +dis; c'est dans tes yeux qu'est le succès, dans ton sourire, c'est dans +tes lèvres roses, dans tes dents, dans les fossettes de tes joues; +combien de fois ai-je vu des comédiennes dire faux et se faire cependant +applaudir pour la musique de leur voix ou le charme de leur personne. + + + +XXIII + +Corysandre avait longuement répété son rôle dans la scène qu'elle devait +jouer avec Roger; elle avait travaillé «ses yeux tendres», étudié «ses +silences, ses intonations, ses gestes», et, au bout d'une grande heure, +madame de Barizel s'était déclarée satisfaite. + +--Je crois que ça marchera; ce soir, M. de Naurouse viendra m'adresser +officiellement sa demande. Quelle joie! + +Mais Corysandre n'avait pas partagé cette satisfaction, car ç'avait été +plutôt par lassitude que par conviction, pour ne pas subir les ennuis +d'une discussion sur un sujet qui la blessait, qu'elle s'était prêtée à +cette comédie. + +Comment sa mère n'avait-elle pas senti combien cela était révoltant? +Sans doute, elle n'avait vu que le résultat à obtenir; mais qu'importait +la légitimité du résultat si les moyens étaient misérables et honteux! +Quelle tristesse! Quelle inquiétude pour elle d'être toujours en +désaccord avec sa mère sur de pareils sujets! Elle eût été si heureuse +de n'avoir pas à discuter et à se révolter! A qui la faute? Elle ne +voulait pas condamner sa mère, et cependant elle ne pouvait pas ne pas +se rappeler qu'avec son père ces désaccords n'avaient jamais existé et +que tout ce que celui-ci disait, tout ce qu'il faisait lui paraissait, à +elle, enfant, bien jeune encore, mais comprenant et jugeant déjà ce qui +se passait autour d'elle, noble, généreux, juste, droit, élevé. Quelle +différence, hélas! entre autrefois et maintenant! + +Par son mariage elle échapperait à toutes les intrigues qui se nouaient +autour d'elle, à toutes les discussions qu'elles soutenaient entre +elle et sa mère, à tous les dégoûts qu'elles lui inspiraient; mais, si +pressée qu'elle fût d'arriver à ce mariage qui devait l'affranchir, +pouvait-elle en hâter l'heure par des moyens tels que ceux que sa mère +lui conseillait? + +Ce n'était pas seulement son honneur qui se refusait à cette comédie, +c'était encore son amour lui-même qui s'indignait à cette pensée de +tromperie: il n'y avait que trop de hontes et de misères dans sa vie, +elle ne voulait pas que dans son amour il y eût un mauvais souvenir. + +C'était en s'habillant qu'elle réfléchissait ainsi, et elle venait de +terminer sa toilette lorsque sa mère rentra dans sa chambre. + +--Comment, s'écria madame de Barizel, après l'avoir regardée, c'est +ainsi que tu t'habilles en un jour comme celui-ci? + +--Je me suis habillée comme tous les jours. + +--C'est justement ce que je te reproche; tu dois être irrésistible. + +Corysandre glissa un regard du côté de la glace. + +--Tu veux dire que tu l'es, continua madame de Barizel, tu l'es comme tu +l'étais hier, avant-hier; mais c'est plus qu'avant-hier, plus qu'hier, +que tu dois l'être aujourd'hui, et différemment. Ne t'ai je pas expliqué +que c'était par ta beauté, plus encore que par tes paroles, que tu +devais enlever le duc de Naurouse: il faut donc que tu sois tout à ton +avantage, avec quelque chose de provocant, de vertigineux qui ne lui +laisse pas sa raison; et cette toilette-là n'est pas du tout ce qui +convient. C'est quelque chose d'abominable qu'à ton âge tu ne saches +pas encore ce qui fait perdre la tête à un homme. Défais-moi vite cette +robe-là, ce col, et puis viens là que je t'arrange les cheveux; bas +comme ils sont, ils te donnent l'air d'une fille de ministre qui va +chanter des psaumes. + +En un tour de main elle lui eut retroussé et relevé son admirable +chevelure de façon à changer complètement le caractère de sa +physionomie, qui, de calme et honnête qu'elle était, devint audacieuse. + +--Maintenant, dit madame de Barizel, voyons la robe. + +Elle ouvrit les armoires et, prenant les robes qui étaient accrochées là +les unes à côté des autres, elle en jeta quelques-unes sur le lit, mais +sans faire son choix; elle en garda une dans ses mains, et, l'examinant: + +--Je crois que celle-là est ce qu'il nous faut: le corsage entr'ouvert, +montrant bien le cou et un peu la gorge, c'est parfait; avec une petite +croix se détachant bien sur la blancheur de la peau et qui attirera les +yeux, tu seras à ravir. Essayons. + +--Je ne mettrai pas cette robe-là, dit Corysandre résolument. + +--Et pourquoi donc! + +--Parce qu'elle ouvre trop. + +--Tu l'as bien mise pour dîner avec Savine et tu n'as jamais été aussi +jolie que ce soir-là. + +--Savine n'était pas Roger, et puis c'était pour un dîner; tu étais là, +il y avait du monde. + +--Es-tu folle! + +--Je ne la mettrai pas. + +Cela fut dit d'un ton si ferme, que madame de Barizel comprit qu'il n'y +avait pas à insister. + +--Alors laquelle veux-tu mettre? demanda-t-elle; je ne tiens pas plus à +celle-là qu'à une autre; ce que je veux, c'est que le duc perde la tête. + +Sans répondre, Corysandre avait ouvert une autre armoire et elle avait +atteint une robe blanche, une robe de petite fille. + +--C'est toi qui perds la tête! s'écria madame de Barizel. + +Corysandre ne répondit pas. + +Tout à coup madame de Barizel frappa ses deux mains l'une contre +l'autre: + +--Au fait, tu as raison, dit-elle joyeusement, ton idée est excellente; +ah! ces jeunes filles! c'est quelquefois inspiré... Je n'avais pas pensé +que le duc, malgré sa jeunesse, avait déjà beaucoup vécu, beaucoup aimé; +il sera donc plus touché par l'innocence que par la provocation, et, si +tu réussis bien ton mouvement en lui tendant la main, le contraste entre +cet élan passionné et la toilette virginale sera très puissant sur lui. +Adoptons donc la robe blanche, seulement je vais être obligée de changer +une fois encore ta coiffure; mais je ne m'en plains pas, tu as eu une +inspiration de génie. + +De nouveau elle défit les cheveux de sa fille, les retroussant tout +simplement et les réunissant en un gros huit; mais ceux du front +s'échappèrent en petites boucles crêpées et frisantes qui frémissaient +au plus léger souffle et que la lumière dorait en les traversant. + +Elle voulut aussi mettre la main à la robe, et cela malgré Corysandre, +qui aurait mieux aimé s'habiller seule. + +Enfin, quand tout fut fini, elle recula de quelques pas, comme un +peintre qui veut juger son ouvrage. + +--Es-tu jolie! dit-elle; si le duc te résiste c'est qu'il est de glace; +mais il ne te résistera pas. Si nous repassions un peu le mouvement de +la main? + +Mais Corysandre se refusa à cette nouvelle répétition. + +--Si tu es sûre de toi, c'est parfait, dit madame de Barizel. + +Cependant elle n'avait pas encore fini ses leçons et ses +recommandations; quand la demie après deux heures sonna, elle voulut +installer elle-même Corysandre dans le salon. + +Elle plaça le fauteuil dans lequel elle fit asseoir sa fille, cherchant +une pose gracieuse, l'essayant elle-même; puis elle disposa la chaise +sur laquelle Roger devait s'asseoir pendant cet entretien, et elle +calcula la distance qu'il lui faudrait pour être bien sous les yeux de +Corysandre et pour tomber aux genoux de celle-ci. + +Alors elle s'aperçut que sa fille n'était pas bien éclairée, et, comme +le photographe qui manoeuvre ses écrans, elle remonta le store et drapa +les rideaux de façon à ce que non seulement la lumière fût favorable à +Corysandre, mais encore à ce que le duc, s'il prenait souci des regards +curieux du dehors, se crût à l'abri de toute indiscrétion et pût en +toute sécurité s'abandonner à son élan passionné. + +--Que tu es donc jolie! répétait-elle à chaque instant; tu as un air +embarrassé qui te va à merveille et qui est tout à fait en situation. + +Ce n'était pas de l'embarras qui oppressait Corysandre, c'était la honte +qui lui faisait baisser les yeux et l'empêchait de regarder sa mère. + +Elle voulait ne rien dire cependant, mais elle ne fut pas maîtresse +de retenir les paroles qui du coeur lui montaient aux lèvres et les +serraient avec une sensation d'amertume. + +--Il semble que je sois à vendre, dit-elle. + +--Ne dis donc pas des niaiseries. + +--Pour moi, ce n'est pas une niaiserie, mais je suis presque heureuse de +penser que c'en est une pour toi. + +Madame de Barizel la regarda un moment, puis elle haussa les épaules +sans répondre, et une dernière fois elle passa l'inspection du salon +pour voir si tout était bien disposé pour concourir au résultat qu'elle +avait préparé et qu'elle attendait. + +Cet examen la contenta, car un sourire triomphant se montra sur son +visage: + +--Maintenant on peut frapper les trois coups et lever le rideau, je +te laisse; allons, bon courage et bon espoir; c'est ta vie, c'est ton +bonheur, c'est le mien, que je mets entre tes mains. + +Et elle s'éloigna en répétant: + +--Bon courage, bon espoir! + +Mais, comme elle arrivait à la porte, elle revint sur ses pas: + +--Surtout arrange-toi pour que le geste d'entraînement par lequel tu lui +tends la main arrive bien sur ton dernier mot: «J'ai peur pour vous». Si +ta voix tremble et si tu peux mettre une larme dans tes yeux, cela n'en +vaudra que mieux; tiens, comme en ce moment même, avec l'expression émue +de ces yeux mouillés. Si tu retrouves cela au moment voulu, ce sera +décisif. A bientôt; je ne redescendrai que quand le duc sera parti; à +moins, bien entendu, qu'il ne veuille m'adresser sa demande tout de +suite. Dans ce cas, je ne serai pas longue à arriver, tu peux en être +certaine. Cependant, je crois qu'il vaut mieux qu'il diffère cette +demande jusqu'à demain et qu'il me l'adresse en arrière de toi, comme +s'il ne s'était rien passé entre vous. Cela sera plus digne pour moi et +me permettra de mieux jouer mon rôle de mère; je vais m'y préparer, +car je dois le réussir, moi aussi; et je ne suis pas dans les mêmes +conditions que toi, je n'ai pas tes avantages. + + + +XXIV + +Ces yeux mouillés dont avait parlé madame de Barizel étaient des yeux +noyés de vraies larmes que Corysandre n'avait pu retenir que par un +cruel effort de volonté. + +Que penserait-il en la voyant dans cet état? Il l'interrogerait; elle +devrait répondre. Comment? + +Il fallait qu'elle retînt ses larmes, qu'elle se calmât. + +Mais, avant qu'elle y fût parvenue, le gravier du jardin craqua: c'était +lui qui arrivait; elle avait reconnu son pas. + +Au lieu d'aller au-devant de lui ou de l'attendre, elle se sauva dans un +petit salon dont vivement elle tira la porte sur elle et, rapidement, +avec son mouchoir, elle s'essuya les yeux et les joues, sans penser +qu'elle les rougissait. + +Une porte se ferma: c'était Roger qu'on venait d'introduire dans le +salon. + +Dans le mur qui séparait ce grand salon du petit, où elle s'était +sauvée, se trouvait une glace sans tain placée au-dessus des deux +cheminées, de sorte qu'en regardant à travers les plantes et les fleurs +groupées sur les tablettes de marbre de ces cheminées, on voyait d'une +pièce dans l'autre. + +C'était contre cette cheminée du petit salon que Corysandre s'était +appuyée. Au bout, de quelques instants elle écarta légèrement le +feuillage et regarda où était Roger. + +Il était debout devant elle, lui faisant face, mais ne la voyant pas, ne +se doutant pas d'ailleurs qu'elle était à quelques pas de lui, derrière +cette glace et ces fleurs. + +Immobile, son chapeau à la main, il restait là, attendant et paraissant +réfléchir; de temps en temps un faible sourire à peine perceptible +passait sur son visage et l'éclairait; alors un rayonnement agrandissait +ses yeux. + +Sans en avoir conscience, Corysandre s'était absorbée dans cet examen +qui était devenu une contemplation: elle avait oublié ses angoisses, +elle avait oublié sa mère; elle avait oublié la leçon qu'on lui avait +apprise, la scène qu'elle devait jouer; elle ne pensait plus à elle; +elle ne pensait qu'à lui; elle le regardait; elle l'admirait. + +Quelle noblesse sur son visage! quelle tendresse dans ses yeux! quelle +franchise dans son attitude! + +Et elle le tromperait, elle jouerait la comédie, elle mentirait! Mais +jamais elle n'oserait plus tenir ses yeux levés devant ce regard +honnête! + +Abandonnant la cheminée, elle poussa la porte et entra dans le salon. + +Roger vint au-devant d'elle, les mains tendues, mais, avant de +l'aborder, il s'arrêta surpris, inquiet de lui voir les yeux rougis et +le visage convulsé. + +--Avez-vous donc des craintes? demanda-t-il vivement. + +Elle comprit que le domestique qui avait reçu Roger s'était déjà +acquitté de son rôle et que le duc croyait madame de Barizel malade. + +--Non, dit-elle, aucune; ma mère garde la chambre tout simplement, ce +n'est rien. + +--Mais vous paraissez troublée? + +--Un peu nerveuse, voilà tout. + +Elle lui tendit la main, qu'il serra doucement, mais sans la retenir +plus longtemps qu'il ne convenait. + +Ils s'assirent vis-à-vis l'un de l'autre, Corysandre dans le fauteuil, +Roger sur la chaise, qui avaient été disposés par madame de Barizel. + +Alors il s'établit un moment de silence, comme s'ils n'avaient eu rien à +se dire. + +Mais c'était justement parce qu'ils avaient trop de choses à se dire +qu'ils se taisaient, aussi embarrassés l'un que l'autre: + +Corysandre, parce qu'elle ne pouvait pas jouer la scène qui lui avait +été apprise. + +Roger, parce qu'il ne savait trop que dire, ne pouvant pas tout dire. +Les paroles qui emplissaient son coeur et lui venaient aux lèvres +étaient des paroles de tendresse: «Que je suis heureux d'être seul avec +vous, chère Corysandre; de pouvoir vous regarder librement, les +yeux dans les yeux; de pouvoir vous dire que je vous aime, non pas +d'aujourd'hui, mais du jour où je vous ai vue pour la première fois, et +où j'ai été à vous entièrement, corps et âme.» Voilà ce que son coeur +lui inspirait et ce qu'il ne pouvait pas dire, car ce n'était là qu'un +début. Après ces paroles devaient en venir d'autres qui étaient leur +conclusion: «Je vous aime et je vous demande d'être ma femme; le +voulez-vous, chère Corysandre?» Et justement cette conclusion, il ne +pouvait pas la formuler; cet engagement, il ne pouvait pas le prendre +avant d'avoir reçu les réponses aux lettres qu'il avait écrites. +Jusque-là il fallait que, tout en montrant les sentiments de tendresse +qu'il éprouvait, il ne les avouât pas hautement, sous peine de se +mettre dans une situation fausse. Quand il aurait dit: «Je vous aime», +qu'ajouterait-il? que répondrait-il aux regards de Corysandre? Qu'il +ne pouvait pas s'engager avant... avant quoi? Cela ne serait-il pas +misérable? Il ne pouvait donc rien dire. Et cependant il fallait qu'il +parlât, se trouvant ainsi condamné à ne dire que des choses fades ou +niaises. Mais, s'il parlait ainsi, Corysandre ne s'en étonnerait-elle +pas, ne s'en inquiéterait-elle pas? Si honnête qu'elle fût, si +innocente, et il avait pleinement foi dans cette honnêteté et cette +innocence, elle ne devait pas croire que dans ce tête-à-tête que le +hasard leur ménageait leur temps se passerait à parler de la pluie, des +toilettes de madame de Lucillière, des pertes ou des gains d'Otchakoff. +Elle devait attendre autre chose de lui. S'il ne lui avait jamais dit +formellement qu'il l'aimait, il le lui avait dit cent fois, mille fois, +par ses regards, par son empressement auprès d'elle, par son admiration, +son enthousiasme, ses élans passionnés, ses recueillements plus +passionnés encore, de toutes les manières enfin, excepté des lèvres +et en mots précis. C'étaient ces mots mêmes qu'elle était en droit +d'attendre, qu'elle attendait certainement maintenant; l'occasion ne se +présentait-elle pas toute naturelle? Qu'allait-elle penser s'il n'en +profitait pas? Il n'était pas de ces collégiens timides que la violence +même de leur émotion rend muets; elle savait que nulle part et en aucune +circonstance il n'était embarrassé; s'il ne parlait pas, s'il ne disait +pas tout haut cet amour qu'il avait dit si souvent tout bas, c'était +donc qu'il avait des raisons toutes-puissantes pour le taire. +Lesquelles? N'allait-elle pas s'imaginer qu'il ne l'aimait pas? Que +n'allait-elle pas croire? Vraiment la situation était cruelle pour lui, +et même jusqu'à un certain point ridicule. + +Heureusement Corysandre lui vint en aide en se mettant elle-même à +parler, nerveusement il est, vrai, presque fiévreusement, mais assez +promptement la conversation s'engagea, l'exaltation de Corysandre tomba, +lui-même oublia son embarras et le temps s'écoula sans qu'ils en eussent +conscience. Il semblait qu'ils avaient oublié l'un et l'autre qu'ils +étaient seuls, et tous deux ils parlaient avec une égale liberté, un +égal plaisir. Ce qu'ils disaient n'était point préparé! c'était ce +qui leur venait à l'esprit, ce qui leur passait par la tête. Que leur +importait! Ce qui charmait Corysandre, c'était la musique de la voix +de Roger; ce qui enivrait Roger, c'était le sourire de Corysandre: ils +étaient ensemble, ils se parlaient, ils se regardaient, c'était assez +pour que leur joie fût oublieuse du reste. + +Les heures sonnèrent sans qu'ils les entendissent. + +Cependant il vint un moment où le soleil, en s'abaissant et en frappant +le store de ses rayons obliques, leur rappela que le temps avait marché. + +Roger ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa visite, qui avait +déjà singulièrement dépassé les limites fixées par les convenances. Il +fallait penser à madame de Barizel, qui, si elle ne dormait pas, devait +se demander ce que signifiait un pareil tête-à-tête. Il se leva. + +Alors Corysandre se leva aussi: + +--Avant que vous partiez, dit-elle, j'ai une demande à vous adresser. + +Cela fut dit tout naturellement, d'un ton enjoué et sans toutes +les savantes préparations de madame de Barizel, sans trouble, sans +confusion, sans hésitation, sans regards de plus en plus tendres, sans +doux sourire, plein d'embarras et d'inquiétude. + +--Une demande à moi, une demande de vous, quel bonheur! + +--Ne dites pas cela sans savoir sur quoi elle porte. + +--Mais, sur quoi que ce puisse être, vous savez bien qu'elle est +accordée, ce serait me peiner, et sérieusement, je vous le jure, d'en +douter. Qu'est-ce? Dites, je vous prie, dites tout de suite, que j'aie +tout de suite le plaisir de vous répondre:--C'est fait. + +Cela aussi fut dit tout naturellement, avec un accent de tendresse +contenue, il est vrai, mais sans l'émotion sur laquelle madame de +Barizel avait compté. + +--Eh bien, je serais heureuse que vous me disiez que vous ne monterez +pas dans le grand steeple-chase. + +--Et pourquoi donc? + +--Parce que j'aurais peur... assez peur pour ne pas pouvoir assister à +cette course si vous y preniez part. + +--Vraiment? + +Ils se regardèrent un moment, très émus l'un et l'autre. + +Mais Corysandre ne permit pas que le silence accentuât l'embarras de +cette situation. + +--Vous ne voulez pas? dit-elle. Vous trouvez ma demande enfantine? + +--Je la trouve... + +Ces trois mots, il les avait jetés malgré lui avec un élan irrésistible +et un accent passionné; mais à temps il s'arrêta. + +--Je la trouve assez...--il hésita...--assez raisonnable, et je suis +heureux de vous dire qu'il sera fait selon votre désir. Je ne monterai +pas; je puis facilement me dégager. + +Elle lui tendit la main. + +Mais elle le fit si simplement, dans un mouvement si plein de +spontanéité et d'innocence, qu'il ne pouvait vraiment pas se jeter à ses +genoux. + +Il lui prit la main qu'elle lui offrait et doucement il la lui serra. + +--Merci, dit-elle, et à demain, n'est-ce pas? + +--A demain, ou plutôt si je revenais ce soir. + +--Oui, c'est cela, revenez, ma mère sera levée; elle sera heureuse de +vous voir. A bientôt. + + + +XXV + +Roger n'était pas sorti du jardin, que madame de Barizel se précipitait +dans le salon. + +--Eh bien? s'écria-t-elle. + +Corysandre ne répondit pas, car l'arrivée de sa mère la ramenait +brutalement dans la réalité, et elle eût voulu ne pas y revenir. + +--Parle, parle donc. + +Elle ne dit rien. + +--Tu ne lui as donc pas adressé ta demande? + +--Si. + +--Eh bien alors? Il t'a répondu quelque chose. Quoi? + +--Il a répondu: «Je suis heureux de vous dire qu'il sera fait selon +votre désir, je ne monterai pas, je puis facilement me dégager.» + +--Et puis? + +--Je lui ai tendu la main. + +--Et alors? + +--Il est parti. + +Madame de Barizel leva les bras au ciel par un mouvement de stupéfaction +désespérée; mais elle ne voulut pas s'abandonner. + +--Voyons, voyons, dit-elle en faisant des efforts pour se calmer, +prenons les choses au commencement et dis-moi comment elles se sont +passées en suivant l'ordre: M. de Naurouse est arrivé, où s'est-il +assis? + +--Là, sur cette chaise. + +--Et toi? + +--J'étais dans ce fauteuil. + +--Alors? + +--Il m'a demandé des nouvelles de ma santé, et je lui ai répondu. + +--Et puis? + +--Il s'est établi un moment de silences entre nous, et nous sommes +restés en face l'un de l'autre, un peu embarrassés. + +--Très bien. Et puis? + +--Nous nous sommes mis à parler. + +--De quoi? + +--De choses insignifiantes. + +--Mais quelles choses? + +--Ah! je ne sais pas. + +--Mais tu es donc tout à fait stupide? + +--Sans doute. + +--Comment, tu ne peux pas me répéter ce que vous avez dit? + +---Nous n'avons rien dit. + +--Vous êtes restés en tête-à-tête pendant plus de deux heures. + +--Nous n'avons pas eu conscience du temps écoulé. + +--Alors comment l'avez-vous employé, ce temps? + +--De la façon la plus charmante. + +--Comment? + +--Je ne sais pas. + +--Tu te moques de moi. + +--Je t'assure que non. Nous avons parlé, nous nous sommes regardés, nous +avons été heureux; mais ce que nous avons dit, les mots mêmes, les +idées de notre entretien, je ne me les rappelle pas. Ce qui m'en reste +seulement, c'est l'impression, qui est délicieuse. + +Madame de Barizel regarda sa fille pendant quelques instants sans +parler, réfléchissant. Évidemment elle était aussi bête que belle, +il n'y avait rien à en tirer, et la presser de questions, la secouer +fortement, n'aurait aucun résultat; mieux valait ne pas se laisser. +emporter par la colère et la prendre par la douceur. + +--Enfin, reprit elle, peux-tu au moins m'expliquer comment tu lui as +adressé ta demande? + +--Si tu y tiens, oui. + +--Comment si j'y tiens! + +--Tout à coup Roger s'est aperçu que le temps avait marché et il s'est +levé pour se retirer; alors je lui ai adressé ma demande comme je te +l'ai dit. + +--Et puis? + +--Mais c'est tout; il est parti en disant qu'il reviendrait ce soir. + +--Et puis après ce soir, s'écria madame de Barizel, exaspérée, il +reviendra demain et puis après-demain, et toujours, jusqu'au moment où +il ne reviendra plus du tout, suivant l'exemple de Savine et des autres; +mais de quelle pâte les hommes de maintenant sont-ils donc pétris? + +N'osant pas trop faire tomber sa colère sur Corysandre, elle éprouva un +mouvement de soulagement à la rejeter sur Roger qu'elle accabla de son +mépris et de ses railleries; mais elle n'était pas femme à sacrifier les +affaires d'intérêt à de vaines satisfactions. + +--Tout cela ne sert à rien, dit-elle en s'interrompant; maintenant que +la sottise est faite, il est plus utile et plus pratique de la réparer +que de la pleurer. J'avais fondé de justes espérances sur ce tête-à-tête +d'aujourd'hui qui pouvait te faire duchesse de Naurouse si tu avais su +jouer la scène que nous avons répétée ensemble. Tu ne l'as pas voulu ou +tu ne l'as pas pu; n'en parlons plus, et, au lieu de gémir sur le passé, +préparons l'avenir. Demain nous devons aller à Fribourg avec le duc; tu +t'arrangeras pour qu'il t'offre de t'épouser ou simplement qu'il te dise +qu'il t'aime, cela m'est égal. Ce qu'il faut, c'est qu'il s'engage d'une +façon quelconque. Si cet engagement n'a pas lieu, je t'avertis que nous +quitterons Bade et que tu ne reverras pas M. de Naurouse. + +--Je l'aime! + +--Eh bien, épouse-le; je ne demande pas votre malheur, puisque c'est à +votre bonheur que je travaille. Crois-tu que les filles belles comme +toi, qui ont fait de grands mariages, ont réussi sans le secours de +leurs mères? Sois sûre qu'une mère intelligente et dévouée vaut mieux +qu'une grosse dot. En tous cas, tu as la mère, et la dot, tu ne l'aurais +pas, si faible qu'elle soit, si je n'avais pas eu l'adresse de te la +constituer; encore celle que tu as ne vaut-elle pas un mari comme le duc +de Naurouse. Réfléchis à cela et arrange-toi pour ne revenir de Fribourg +qu'avec un engagement formel de... de ton Roger; sinon nous quittons +Bade. + +Cette promenade à Fribourg avait été arrangée depuis quelque temps déjà: +il s'agissait d'aller un dimanche entendre la messe en musique dans +la cathédrale de cette capitale religieuse du pays de Bade et du +Wurtemberg. On partait le samedi soir de Bade; on couchait à Fribourg; +on entendait la messe le dimanche, dans la matinée, et le soir on +revenait à Bade. Madame de Barizel et Corysandre avaient déjà visité la +cathédrale avec Savine; mais elles n'avaient point entendu la messe du +dimanche, dont la musique vocale et instrumentale a la réputation d'être +admirable, et c'était pour cette musique qu'elles faisaient une seconde +fois ce petit voyage. + +La première partie du programme s'exécuta ainsi qu'elle avait été +arrêtée, au grand plaisir de Roger et de Corysandre, heureux d'être +ensemble et beaucoup plus sensibles à cette joie intime qu'aux +merveilles gothiques de la vieille cathédrale, qu'à ses vitraux et +qu'à la musique dont l'exécution se fait dans une tribune, comme dans +certaines églises italiennes. Le bonheur de Corysandre était d'autant +plus grand, d'autant plus complet, qu'elle pouvait le goûter sans +arrière-pensée, sa mère ne lui ayant pas reparlé de Roger. + +Mais après le déjeuner qui suivit la messe, madame de Barizel, la +prenant à part, revint au projet qu'elle n'avait fait qu'indiquer et le +précisa: + +--J'ai commandé une voiture pour que nous fassions une promenade dans +la ville et dans les environs: tout d'abord, nous allons retourner à +l'église, et là tu monteras à la tour avec le duc; moi je resterai dans +la calèche. Vous allez donc vous retrouver en tête-à-tête. Arrange-toi +pour en profiter; quand je suis montée avec toi à cette tour, il y a +quelque temps, l'idée m'est venue que la plate-forme était un endroit +tout à fait propice pour des rendez-vous d'amoureux; on est là isolé +entre ciel et terre, c'est charmant, commode et poétique. Il est vrai +qu'on peut être dérangé par des visiteurs, mais on peut ne pas l'être +aussi. D'ailleurs en regardant de temps en temps du haut de la tour sur +la place, où je serai dans la voiture découverte, tu seras fixée à ce +sujet: s'il entre des visiteurs, j'aurai un mouchoir à la main, s'il +n'en entre pas, je n'aurai rien; alors tu auras tout le temps d'obtenir +l'engagement du duc. Je ne te fixe pas de marche à suivre. Prends celle +que tu voudras, dis ce que tu voudras, fais ce que tu voudras, peu +m'importe, pourvu que tu arrives au résultat que j'exige. Si tu n'y +arrives pas, nous aurons quitté Bade avant la fin de la semaine et tu ne +reverras pas M. de Naurouse. Tu sais que ce que je dis, je le fais. + +Corysandre voulut se défendre, mais sa mère ne le lui permit pas; la +voiture attendait; on se fit conduire au Münster, et là madame de +Barizel, déclarant qu'elle était fatiguée, engagea Roger et Corysandre à +faire l'ascension de la tour. + +--Ne vous pressez pas, dit-elle, et parce que je vous attends ne vous +privez pas de jouir complètement de la belle vue qu'on a de là-haut; je +vais me reposer dans la voiture; je serai là admirablement. + +Et elle montra un endroit de la place abrité du soleil, où elle dit au +cocher de la conduire; au pied même de la tour, elle eût été en mauvaise +position pour être aperçue par Corysandre quand celle-ci se pencherait +du balcon; tandis qu'à l'endroit qu'elle avait adopté, elle serait +facilement aperçue et en même temps elle pourrait surveiller la porte +d'entrée, de façon à ne pas laisser passer des visiteurs, sans les +signaler aussitôt au moyen de son mouchoir. + + + +XXVI + +En montant derrière Roger l'escalier de la tour, Corysandre n'avait +qu'une seule pensée, qui était une espérance. + +--Pourvu qu'il y ait des visiteurs sur la plate-forme, se disait-elle. + +Et tout en montant elle écoutait; mais, sur les pierres de grès rouge +qui forment les marches de l'escalier, on n'entendait point d'autres pas +que les leurs; de temps en temps seulement, quand ils passaient auprès +d'un jour ouvert dans l'épaisse muraille de la tour, leur arrivait +le croassement de quelque corneille qui revenait à son nid ou qui +s'envolait. + +--Il semble que nous soyons seuls dans cette église, dit Roger en se +retournant vers elle. + +Ils continuèrent de monter, allant lentement. + +Cette tour du Münster de Fribourg, qui est une des merveilles de +l'architecture gothique, est aussi large à sa base que la nef elle-même, +alors elle est quadrangulaire; mais en s'élevant cette forme se rétrécit +et change, pour devenir octogone, puis enfin elle devient une pyramide +qui se termine par une flèche hardie que couronne une croix. + +C'est jusqu'au point où commence cette flèche que montent les visiteurs: +là se trouve une plate-forme que borde un balcon d'où la vue embrasse +l'ensemble du monument et un immense panorama: à ses pieds on a la +cathédrale avec sa toiture à la pente rapide, ses arcs-boutants, ses +statues, ses gouttières, ses colonnes, ses clochers aux dentelures +byzantines, puis, par-dessus les toits et les cheminées de la ville, +d'un côté la Forêt-Noire, dont les pentes sombres s'élèvent rapidement, +et de l'autre la plaine du Rhin, que ferme au loin la ligne bleuâtre des +Vosges. + +Ils restèrent longtemps sur cette plate-forme, allant successivement +d'un côté à l'autre, de façon à embrasser entièrement la vue qui se +déroulait devant eux; chaque fois que Corysandre se penchait au-dessus +du balcon pour regarder la place, elle voyait sa mère, immobile dans la +calèche, toute petite, et n'agitant aucun mouchoir. + +Personne ne viendrait donc la tirer de son embarras qui avec le temps +allait en s'accroissant. + +La journée était radieuse et chaude, mais à cette hauteur la brise qui +soufflait à travers les arceaux rafraîchissait l'air; cependant elle +étouffait, le coeur serré par l'émotion. + +Pour Roger, il paraissait pleinement heureux, et à chaque instant il +étendait la main vers l'horizon pour lui montrer un point qu'il lui +désignait jusqu'à ce qu'elle l'eût aperçu elle-même. + +--Ne trouvez-vous pas, disait-il, que c'est une douce joie, pleine de +poésie et de charme, de se perdre ainsi ensemble dans ces profondeurs +sans bornes, cela ne vous rappelle-t-il pas Eberstein? + +Ce souvenir ainsi évoqué la fit frémir de la tête aux pieds, elle se +sentit prise par une molle langueur. + +--Si vous vouliez, dit-elle, nous pourrions redescendre. + +--Déjà! + +--Ma mère n'a pas une aussi belle vue que nous dans sa voiture. + +Comme ils arrivaient à l'escalier, il se retourna: + +--Voulez-vous que nous jetions un dernier regard sur ce panorama, +dit-il, pour bien le graver en nous et l'emporter; c'est là un des +charmes de ces belles vues de faire un cadre à nos souvenirs. + +Une dernière fois ils firent le tour de la plate-forme; mais Corysandre +était trop émue, trop profondément troublée, pour rien voir: personne +n'était venu, et elle n'avait rien dit. + +Ils revinrent à l'escalier, qui à cet endroit est très étroit et tourne +dans une assez brusque révolution. Roger descendit le premier et +Corysandre le suivit, indifférente, insensible à ce qui se passait +autour d'elle, marchant sans regarder à ses pieds, toute à la pensée de +la séparation que sa mère allait certainement lui imposer, n'étant pas +femme à revenir sur une chose qu'elle avait dite: Roger ne s'était point +prononcée il fallait quitter Bade. Quand, comment le reverrait-elle? + +Tout à coup elle glissa sur une marche polie et elle se sentit tomber en +avant; justement en face d'elle une petite fenêtre longue s'ouvrait sur +le vide. Instinctivement elle crut qu'elle allait être précipitée par +cette fenêtre, et, étendant les deux mains, elle laissa échapper un cri: + +--Roger! + +Le bruit de la glissade lui avait déjà fait retourner la tête. Vivement +il lui tendit les bras et la reçut sur sa poitrine; comme il avait le +dos appuyé contre la muraille, il ne fut pas renversé. + +Elle était tombée la tête en avant et elle restait sur l'épaule de +Roger, à demi cachée dans son cou; doucement il se pencha vers elle, et, +la serrant dans ses deux bras, il lui posa les lèvres sur les lèvres. +Alors à son baiser elle répondit par un baiser. + +Longtemps ils restèrent unis dans cette étreinte passionnée. + +Puis, faiblement, elle murmura quelques paroles: + +--Vous m'aimez donc! + +Mais à ce montent un bruit de pas et des éclats de voix retentirent +an-dessous d'eux: c'étaient des visiteurs qui montaient et qui allaient +les rejoindre. + +Il fallut se séparer et descendre. + +Mais le hasard, qui leur avait été jusque-là favorable, leur était +devenu contraire: le déjeuner venait de finir dans les hôtels et c'était +par bandes qui se suivaient que les visiteurs montaient à la tour; ils +n'eurent pas une minute de solitude assurée dans ces escaliers déserts, +lors de leur ascension, et dont les voûtes sonores retentissaient +maintenant de cris et de rires. Tout ce qu'ils purent donner à leur +amour, ce furent de furtives étreintes bien vite interrompues. + +Quand Corysandre s'approcha de la voiture, elle sentit les yeux de sa +mère posés sur elle et la dévorant; mais elle tint les siens baissés, +incapable de soutenir ces regards, et plus incapable encore de leur +répondre: une émotion délicieuse l'avait envahie et elle eût voulu ne +pas s'en laisser distraire; tout bas elle se répétait: «Il m'aime, il +m'aime, il m'aime;» et quand elle ne prononçait pas ces mots avec ses +lèvres, ils résonnaient dans son coeur qu'ils exaltaient. + +--Au Schlossberg, dit madame de Barizel au cocher lorsque Roger et +Corysandre eurent pris place près d'elle. + +Et la voiture roula par les rues de la ville encombrées de gens +endimanchés; les femmes coiffées du bonnet au fond brodé d'or et +d'argent avec des papillons de rubans noirs; les jeunes filles, leurs +cheveux blonds pendants en deux longues tresses entrelacées de rubans; +les hommes, pour la plupart portant le chapeau à une corne ou même, +malgré la chaleur, le bonnet à poil de martre à fond de velours surmonté +d'une houppe en clinquant. + +A entendre les observations de madame de Barizel, c'était à croire +qu'elle n'avait d'autre souci en tête que de regarder les gens de +Fribourg et de les étudier au point de vue du costume et des moeurs. + +Corysandre et Roger ne répondaient rien, mais ils paraissaient écouter; +en réalité ils se regardaient et par de brûlants éclairs leurs yeux se +disaient leur bonheur. + +--Je t'aime. + +--Je t'aime. + +A un certain moment, dans la montagne, madame de Barizel, prise d'un +accès de pitié pour les chevaux, ce qui n'était cependant pas dans ses +habitudes, voulut descendre pour qu'ils pussent monter avec moins de +peine la côte, qui était rude. + +Ce fut une joie pour Roger de prendre Corysandre dans ses bras pour +l'aider à descendre et de la serrer plus tendrement qu'il n'avait osé le +faire jusqu'à ce jour, et ce fut une joie pour lui comme pour elle +de marcher côte à côte dans cette montée ombragée par de grands bois +sombres. + +Madame de Barizel était restée en arrière. Tout à coup elle appela +Corysandre, qui redescendit, tandis que Roger continuait de monter. + +--Eh bien? demanda madame de Barizel à voix basse lorsque sa fille fut +à portée de l'entendre. Corysandre, qui connaissait bien sa mère, +s'attendait à cette question et elle avait préparé sa réponse. + +--Il m'a dit qu'il m'aimait, murmura-t-elle. + +--Enfin, peu importe; maintenant la victoire est à nous. Tu vois si +j'avais raison dans mes prévisions et mes combinaisons; écoute-moi donc +jusqu'au bout. Tant qu'il ne m'aura pas adressé sa demande, je te prie +de t'arranger pour ne pas te trouver seule avec lui. Moi, de mon côté, +je ferai en sorte que vous n'ayez pas de tête-à-tête, ceux que je vous +ai ménagés étaient indispensables, maintenant ils seraient nuisibles. +Il vaut mieux exaspérer le désir du duc et l'entretenir que de le +satisfaire. + + + +XXVII + +Elle attendait la demande du duc de Naurouse pour le soir même; aussi +fut-elle assez vivement surprise, lorsqu'en arrivant à Bade le duc prit +congé d'elles sans avoir rien dit. + +--Ce sera pour demain, pensa-t-elle. + +Mais la journée du lendemain fut ce qu'avait été celle du dimanche, au +moins quant à la demande attendue. + +Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire. + +Depuis qu'elle s'était mis en tête de faire faire à Corysandre un grand +mariage, elle vivait sous le coup d'une menace qui, se réalisant, +pouvait anéantir ses espérances et toutes ses combinaisons: le passé. +Qu'un de ces prétendants vînt à connaître ce passé, ne se retirerait-il +pas? + +Savine l'avait-il connu? + +Pour Savine, la question n'avait plus qu'un intérêt théorique; mais, +pour le duc, elle avait un intérêt immédiat et pratique d'une telle +importance, qu'il fallait coûte que coûte agir de façon à savoir à quoi +s'en tenir, et surtout à voir par quels moyens on combattrait, si +cela était possible, l'impression que cette révélation du passé avait +produite. + +Le lendemain, au réveil, son plan était arrêté, et lorsque son fidèle +Leplaquet fut introduit dans sa chambre pour déjeuner avec elle, elle +lui en fit part. + +--Eh bien! demanda Leplaquet en entrant, le duc s'est-il prononcé? + +--Non, et cela m'inquiète beaucoup; aussi ai-je décidé d'agir pour +obliger le duc à parler enfin. + +--Comment cela? + +En lui écrivant ou plutôt en lui faisant écrire par vous. C'est-à-dire +en empruntant votre plume si fine et si habile pour écrire une lettre +que Corysandre recopiera et que j'enverrai. + +--Ah! par exemple, voilà qui est tout à fait original. + +--Me blâmez-vous? + +--Moi! Je n'ai jamais blâmé personne et ce ne serait pas par vous que +je commencerais. Seulement vous me permettrez, n'est-ce pas, de trouver +originale une mère qui écrit les lettres d'amour de sa fille, car cette +lettre, je ne peux l'écrire que sous votre dictée ou tout au moins sous +votre inspiration, et c'est vous vraiment qui l'écrivez. Voilà ce qui +est drôle. Mais quant à le blâmer, non. Je ne condamne jamais ce qui +réussit, et je sais bien que vous réussirez; pour le succès je n'ai que +des applaudissements. + +--Vous savez que le duc a déclaré son amour à Corysandre sur la +plate-forme de la cathédrale de Fribourg. + +--Ça, c'est drôle aussi. + +--En descendant, Corysandre était terriblement émue et elle n'a pas pu +me cacher son trouble. Je l'ai interrogée et elle m'a, en honnête fille +qu'elle est, avoué ce qui s'est passé. Le duc a assisté de loin à cet +interrogatoire, et, sans savoir ce qui s'est dit entre nous, il ne +trouvera pas invraisemblable que je sache la vérité; la sachant, il est +tout naturel que je ne veuille plus recevoir le duc... Cela est hardi, +j'en conviens, mais le succès n'appartient pas aux timides. Hier, j'ai +reçu M. de Naurouse parce que j'ai cru qu'il venait me demander la main +de ma fille. Il ne m'a pas adressé sa demande, je ne le reçois pas +aujourd'hui, ce qui va avoir lieu tantôt quand il se présentera, +Corysandre, avec qui je me suis expliquée, écrit au duc pour l'avertir +de ce qui se passe et pour le mettre en demeure de se prononcer. + +--Et si le duc montrait cette lettre? + +--Cela n'est pas à craindre: le duc est trop honnête homme pour cela: +d'ailleurs on doit apporter beaucoup de prudence dans la rédaction de +cette lettre et c'est pour cela que j'ai besoin de vous. Vous connaissez +la situation, allez donc; je recopierai cette lettre pour que Corysandre +ne sache pas qu'elle est de vous et, après l'avoir fait copier par ma +fille, je l'enverrai. Cherchez ce qu'il faut pour écrire et mettez-vous +au travail. + +Mais trouver ce qu'il fallait pour écrire n'était pas chose commode chez +madame de Barizel, qui n'écrivait jamais ni lettres, ni comptes, ni +rien, un peu par paresse, beaucoup par prudence pour qu'on ne vît pas +son écriture et surtout son orthographe. C'était même cette grave +question de l'orthographe qui faisait qu'elle demandait à Leplaquet de +lui écrire cette lettre, car si Corysandre en savait plus qu'elle, elle +n'en savait pas beaucoup cependant, et il ne fallait pas que le duc +s'aperçût que celle qu'il aimait ne savait rien. + +Toutes les recherches de Leplaquet furent vaines, il fallut faire +apporter de la cuisine un registre crasseux et un encrier boueux pour +qu'il pût écrire son brouillon. + +--Vous comprenez la situation? dit madame de Barizel. + +--C'est que c'est vraiment délicat, dit-il avec embarras. + +--Pas pour vous, mon ami. + +--Cela le décida; il se mit à écrire assez rapidement, sans s'arrêter; +les feuillets s'ajoutèrent aux feuillets. + +--Il ne faudrait pas que cela fût trop long, dit madame de Barizel. + +--Je sais bien, mais c'est que c'est le diable de faire court: il faut +des préparations, des transitions. + +--Chez une jeune fille? Enfin, allez. + +Il alla encore et il arriva enfin au bout de son sixième feuillet. + +--Je crois que c'est assez, dit-il, voulez-vous voir? + +--Si vous voulez lire vous-même, je suivrai mieux. + +Il commença sa lecture, que madame de Barizel écouta sans interrompre, +sans un mot d'approbation ou de critique. Ce fut seulement quand il se +tut qu'elle prit la parole. + +--C'est admirable, dit-elle, plein de belles phrases bien arrangées et +de beaux sentiments merveilleusement exprimés, seulement ce n'est pas +tout à fait ainsi qu'écrit une jeune fille. + +--Ah! dit Leplaquet d'un air pincé. + +--Ne soyez pas blessé de mon observation, mon ami, toutes les fois que +j'ai lu des lettres de femmes dans des romans écrits par des hommes, +je les ai trouvées fausses et maladroites; les hommes ne savent pas +attraper le tour des femmes ni leur manière de dire, qui, toute vague +qu'elle paraisse, est cependant si précise. C'est là le défaut de votre +lettre, qui dit trop nettement les choses, trop régulièrement, en +suivant un programme raisonné: les femmes n'écrivent pas ainsi. + +--Alors, comment écrivent-elles? + +--Je ne suis qu'une ignorante, je ne sais pas faire des phrases +d'auteur; mais voilà ce que j'aurais dit... Voulez-vous l'écrire? + +Il reprit la plume avec mauvaise humeur et écrivit ce qu'elle dictait, +assez lentement, en pesant ses mots, mais cependant sans hésitation: + +«Je n'aurais jamais eu la pensée que notre intimité devait cesser; +j'étais heureuse; je vivais de ma journée de la veille et de l'espérance +du lendemain, sans rien prévoir, sans rien attendre, et voilà que tout +à coup on me prouve que ce que je croyais per» mis est blâmable, que ce +qui faisait ma joie est défendu. + +--Il me semble qu'après avoir confessé son amour il est bon que +Corysandre me fasse intervenir; elle aime, mais elle cède à sa mère. + +--Très bon; continuez. + +«Il va nous être interdit de nous voir; vous ne serez plus reçu chez ma +mère, et si je veux rester l'honnête fille que je dois être il me faudra +effacer de mon souvenir...» + +--Elle s'interrompit: + +--Si nous mettions «même»! + +«... Même de mon souvenir les doux moments passés ensemble; je devrai +me dire que j'ai rêvé. Rêvé! rêvé notre première entrevue, rêvé nos +promenades, nos heures de liberté, vos paroles, vos regards!... + +Elle s'interrompit encore: + +--Est-ce distingué, de mettre des points d'exclamation? + +--Pourvu qu'il n'y en ait pas trop. + +--Eh bien, mettez-en juste ce que les convenances permettent. + +Elle continua de dicter: + +«... C'est ce que le monde nous impose, c'est ce qu'on exige de nous; +et je ne puis ni agir, ni lutter, je ne puis que courber la tête, +désespérée de mon impuissance. Quelle navrante chose d'être obligée de +vous dire: «Ne venez plus», quand je voudrais au contraire vous appeler +toujours; mais je le dois. Seulement saurez-vous jamais ce qu'une telle +démarche m'aura coûté de douleurs...»--Soyons tendre, n'est-ce pas? «ce +que j'en peux souffrir. Comprendrez-vous qu'il m'a fallu toute ma foi en +votre honneur, ma confiance en vos sentiments, ma croyance en vous, pour +n'être pas arrêtée au premier mot de cette lettre et pour la terminer en +vous disant...» + +Elle s'arrêta: + +--Qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? c'est là le point délicat, car +il faut qu'elle en dise assez sans en trop dire. + +Après un moment de réflexion, elle poursuivit: + +«... En vous disant: Allez à ma mère, elle seule peut vous ouvrir notre +maison qu'elle veut vous tenir fermée.» + +--Et c'est tout: s'il ne comprend pas, c'est qu'il est stupide. +Maintenant, mon ami, relisez cela; arrangez mes phrases, donnez-leur une +bonne tournure. Je crois que l'essentiel est dit. + +--Je me garderai bien de changer un seul mot à cette lettre, qui est +vraiment parfaite et que, pour mon compte, j'admire. Vous me démontrez +une chose que je croyais déjà: c'est qu'il n'y a que les femmes qui +puissent écrire des lettres. + + + +XXVIII + +Aussitôt que Leplaquet fut parti, madame de Barizel se mit à copier +la lettre qu'elle avait dictée, ou plutôt à la dessiner, car pour son +esprit ignorant aussi bien que pour sa main inexpérimentée l'écriture +était une sorte de dessin; elle imitait scrupuleusement ce qu'elle avait +devant les yeux; puis, quand elle avait fini un mot, elle comptait sur +le modèle le nombre de lettres dont il se composait, et elle faisait +aussitôt, la même opération sur sa copie. Ne fallait-il pas que +Corysandre ne pût pas se tromper? + +Enfin, après beaucoup de mal et de temps, elle vint à bout de ce +travail, et aussitôt elle fit appeler sa fille; mais, avant que +Corysandre entrât, elle eut soin de cacher sa copie. + +--Je t'ai fait appeler, dit madame de Barizel, pour te parler de M. de +Naurouse. + +Corysandre regarda sa mère avec inquiétude; elle eût voulu qu'on ne lui +parlât pas de Roger. + +--Je t'ai dit, continua madame de Barizel, que s'il ne se prononçait pas +nous romprions toutes relations. + +--Il s'est prononcé. + +--Avec toi, oui; mais avec moi? C'est dimanche qu'il t'a déclaré son +amour; le soir même il devait me demander ta main ou en tous cas il +devait le faire le lendemain; il ne l'a pas fait. Je dois donc, quoi +qu'il m'en coûte, ne pas laisser cette cour se prolonger plus longtemps. +A partir d'aujourd'hui notre porte sera fermée au duc. + +Cela fut dit d'une voix ferme qui annonçait une volonté inébranlable. + +Cependant, après quelques courts instants de silence, elle parut +s'adoucir. + +--Cela est terrible pour toi, ma pauvre fille, je le comprends, je le +sens; mais que puis-je y faire? + +--Pourquoi ne pas attendre? essaya Corysandre. + +--Sois certaine que ça n'a pas été sans de longues hésitations, que je +me suis arrêtée à cette résolution. Je l'ai balancée toute la nuit, ne +pouvant pas me résoudre à te briser le coeur, prévoyant bien, sentant +bien quelle serait ta douleur. Un moment j'ai cru avoir trouvé un moyen +pour n'en pas venir à cette terrible extrémité et pour amener le duc à +me demander ta main aujourd'hui même; mais, après l'avoir longuement +examiné, j'y ai renoncé. + +--Et pourquoi? s'écria Corysandre en se jetant sur cette espérance qui +lui était présentée. + +--Pour deux raisons: la première, c'est qu'il est un peu aventureux; la +seconde, c'est que tu n'en voudrais peut-être pas. + +--Je voudrai tout ce qui ne nous séparera pas. + +--Tu dis cela. + +--Cela est ainsi. + +--Au reste, je veux bien t'expliquer ce moyen; s'il n'a plus +d'importance maintenant que je l'ai rejeté, au moins peut-il te montrer +combien vivement je veux ton bonheur et aussi comment je m'ingénie +toujours à t'éviter des chagrins. Tu écrivais au duc... + +--Moi? + +--Ah! tu vois; sans savoir, voilà que tu m'interromps. + +--C'est de la surprise, rien de plus. + +--Tu écrivais au duc et tu lui disais que j'exigeais la rupture de +votre intimité; puis, après avoir en quelques mots exprimé combien cela +t'était cruel, tu ajoutais qu'il n'y avait qu'un moyen pour que cette +rupture n'eût pas lieu; et ce moyen, c'était qu'il vint à moi. Cela +m'avait tout d'abord paru excellent, si bien que j'avais même écrit la +lettre, tiens, la voici; veux-tu la lire? Tu me diras si ces sentiments +sont les tiens et si je me suis mise à ta place. + +Elle lui tendit la lettre, et Corysandre, l'ayant prise, commença à la +lire; mais madame de Barizel ne la laissa pas aller loin. + +--Est-ce que tu n'aurais pas évoqué ces souvenirs dont je parle, si tu +avais toi-même écrit? demanda-telle. + +--Oui, je crois. + +Corysandre continua sa lecture, que sa mère interrompit bientôt: + +--N'aurais-tu pas encore dit toi-même que tu étais navrée de parler +contre ton coeur? + +--Oh! oui. + +--Allons, je vois que j'ai bien deviné tes sentiments, mais n'est-il pas +tout naturel qu'une mère, bien que n'étant pas près de sa fille, écrive +en quelque sorte sous sa dictée! En réalité cette lettre est de toi. + +Corysandre acheva sa lecture. + +--Quel malheur, dit madame de Barizel, qu'on ne puisse pas l'envoyer au +duc. + +Elle fit une pause et, comme Corysandre ne disait rien, elle ajouta: + +--Il y aurait des chances pour que le duc accourût tout de suite: au +moins cela m'avait paru probable en l'écrivant, car tu penses bien +que je n'ai eu qu'un but: enlever M. de Naurouse à ses hésitations, +inexplicables s'il t'aime comme tu le crois. + +--Et pourquoi ne pas l'envoyer? dit Corysandre lentement et en hésitant +à chaque mot. + +--S'il ne t'aime pas, il saisira cette occasion de rupture. + +--Il m'aime. + +--Si tu en es sûre, cela augmente singulièrement les chances de le voir +accourir; seulement, moi qui n'ai pas les mêmes raisons pour me fier à +cet amour, j'ai dû renoncer à ce moyen que j'avais trouvé tout d'abord +et qui conciliait tout: notre dignité et ton amour; car tu sens bien, +n'est-ce pas, que cette question de dignité est considérable? Que nous +continuions à recevoir le duc maintenant comme avant, et il s'étonnerait +bien certainement des facilités que je t'accorde, peut-être même cela +lui inspirerait-il des doutes pour le passé. + +--Si je copiais cette lettre? répéta Corysandre, qui se perdait dans ces +paroles contradictoires et qui d'ailleurs était trop profondément émue; +par la menace de sa mère pour pouvoir raisonner. + +Puisqu'on lui disait, puisqu'on lui expliquait que cette lettre devait +tout concilier, ne serait-ce pas folie à elle de refuser le moyen qui +lui était offert? En elle il y avait bien quelque chose qui protestait +contre l'emploi de ce moyen; mais elle n'était guère en état d'entendre +la voix de sa conscience et de son coeur, troublée, entraînée qu'elle +était par la voix de sa mère qui ne lui laissait pas le temps de se +reconnaître et de réfléchir. + +--Je n'ai pas le droit de t'empêcher de risquer cette aventure, dit +madame de Barizel. + +--Je pourrais la lui remettre quand il viendra. + +--Oh! non, cela serait très mauvais; ce qu'il faut, si tu veux copier +cette lettre, c'est qu'elle n'arrive au duc qu'après que nous ne +l'aurons pas reçu. Aussitôt qu'il sera parti, tu la remettras à Bob, qui +la portera, et il est possible que quelques minutes après nous voyions +le duc accourir ou qu'il m'écrive pour me demander une entrevue. Je dis +que cela est possible, mais je ne dis pas que cela soit certain. Vois et +décide toi-même. + +Comme Corysandre restait hésitante, madame de Barizel reprit: + +-Pour moi, au milieu de ces incertitudes, mon devoir de mère est +heureusement tracé et je n'ai qu'à le suivre tout droit: Ne plus +recevoir le duc... à moins qu'il ne se présente pour me demander ta main +et, quoi qu'il m'en coûte, je ne faillirai pas à ce devoir; plus tard, +quand tu ne seras plus sous le coup immédiat de la douleur, tu me +remercieras de ma fermeté. + +Elle se dirigea vers la porte comme pour sortir; mais elle ne sortit +pas, car, tout en ayant l'air de vouloir laisser Corysandre à ses +réflexions, elle tenait essentiellement, au contraire, à ce qu'elle ne +pût pas réfléchir. + +--A quelle heure doit venir le duc aujourd'hui? + +--A une heure pour... + +--Et il est? + +--Midi passé. + +--Déjà. Alors tu n'as que juste le temps d'écrire..., si tu veux écrire. + +--Je vais écrire. + +--Alors, tu es sûre de lui? + +--Oui. + + + +XXIX + +Quand Roger se présenta et que Bob lui répondit que «madame la comtesse +ne pouvait pas le recevoir ni mademoiselle non plus», il fut étrangement +surpris. Cette heure matinale avait été choisie la veille avec +Corysandre pour s'entendre à propos d'une promenade, et il était +d'autant plus étonnant qu'on ne le reçût pas, que Bob, interrogé, +répondait que ni «madame la comtesse ni mademoiselle n'étaient malades». + +Il dut se retirer, déconcerté, se demandant ce que cela signifiait. + +Mais il ne pouvait guère examiner froidement cette question en la +raisonnant, étant agité au contraire par une impatience fiévreuse. + +Les réponses aux lettres qu'il avait écrites à ses amis d'Amérique +peur leur demander des renseignements sur la famille de Barizel ne lui +étaient pas encore parvenues, et la veille il avait expédié des dépêches +à ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le télégraphe +s'il pouvait donner suite au projet dont il les avait entretenus dans +ses lettres; c'était à la dernière extrémité qu'il s'était décidé à +employer le système des dépêches qui, en un pareil sujet et aussi bien +pour les demandes que pour les réponses, ne pouvait être que mauvais par +sa concision et surtout par sa discrétion obligée; mais, après ce qui +s'était passé entre lui et Corysandre, dans la tour de l'église de +Fribourg, il ne pouvait plus attendre. Par la poste les réponses +pouvaient tarder encore huit jours, peut-être plus. Se taire plus +longtemps devenait tout à fait ridicule. + +Revenant chez lui, il se trouva alors dans un état pénible de confusion +et de perplexité, allant d'un extrême à l'autre, sans pouvoir +raisonnablement s'arrêter à rien. + +Il n'y avait pas une demi-heure qu'il était rentré, quand on lui monta +la lettre de Corysandre, sans lui dire qui l'avait apportée. + +Son premier mouvement fut de la jeter sur une table; il n'en connaissait +point l'écriture et il avait bien autre chose en tête que de s'occuper +des lettres que pouvaient lui adresser des gens qui lui étaient +indifférents. + +C'étaient des dépêches qu'il attendait, non des lettres. + +Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait à travers son +appartement, il passa plusieurs fois auprès de la table sur laquelle +il avait jeté cette lettre: puis à un certain moment il la prit +machinalement entre ses doigts et il lui sembla que ce papier exhalait +le parfum de Corysandre. + +Sans aucun doute c'était là une hallucination: il pensait si fortement +à Corysandre, elle occupait si bien son coeur et son esprit, qu'il la +voyait partout. + +Cependant il ne put s'empêcher de flairer cette lettre, et aussitôt une +commotion délicieuse courut dans ses nerfs et le secoua de la tête aux +pieds; c'était bien le parfum de Corysandre, le même au moins que celui +qu'il avait si souvent respiré avec enivrement. + +Vivement il déchira l'enveloppe et il lut: + +«Allez à ma mère...» + +Évidemment il n'avait que cela à faire, et telle était la situation que +créait cette lettre, qu'il ne pouvait pas attendre davantage. + +Pour que Corysandre ne se fût pas jusqu'à ce jour fâchée de ses +hésitations et de son silence, il fallait qu'elle eût vraiment l'âme +indulgente, ou plutôt il fallait qu'elle l'aimât assez pour n'être +sensible qu'à son amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas +blessée d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle des blessures +en même temps que le plus injuste des outrages? comment s'imaginer que +plus tard elle pourrait s'en souvenir sans amertume? + +Jamais il n'avait éprouvé pareille anxiété, car, s'il avait de +puissantes raisons pour attendre, il en avait de plus puissantes encore +pour n'attendre pas. + +Quoi qu'il décidât, il serait en faute: s'il se prononçait tout de +suite, envers son nom; s'il ne se prononçait pas, envers son amour. + +Comme il agitait anxieusement ces pensées, sa porte s'ouvrit. + +C'était une dépêche; qu'on lui apportait. + +«Pouvez donner suite à votre projet, mais plus sage serait d'attendre +lettre partie depuis six jours.» + +Plus sage! + +D'un bond il fut à son bureau. + +«Madame la comtesse, + +«J'ai l'honneur de vous demander une entrevue, je vous serais +reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui même, aussitôt que possible. + +«On attendra votre réponse. + +«Daignez agréer l'expression de mon profond respect. + +NAUROUSE.» + +Au bout de dix minutes on lui remit sous enveloppe une carte portant ces +simples mots: «Madame la comtesse de Barizel attend monsieur le duc de +Naurouse.» + +Lorsqu'il se présenta devant la comtesse, il croyait qu'il prendrait le +premier la parole; mais elle le devança: + +--Vous avez dû être surpris, monsieur le duc, dit-elle cérémonieusement, +de ne pas nous trouver lorsque vous avez bien voulu nous honorer de +votre visite? Je vous dois une explication à cet égard et je vais vous +la donner. Ma fille et moi, monsieur le duc, nous avons beaucoup de +sympathie pour vous et nous sommes l'une et l'autre très heureuses de +l'agrément que vous paraissez trouver en notre compagnie, agrément qui +est partagé d'ailleurs; mais ma fille est une jeune fille, et, qui plus +est, une jeune fille à marier. Tant que nos relations ont gardé un +caractère de camaraderie mondaine, je n'ai pas eu à m'en préoccuper; +vous paraissiez éprouver un certain plaisir à nous rencontrer, nous en +ressentions un très vif à nous trouver avec vous, c'était parfait. Mais +en ces derniers temps on m'a fait des observations... très sérieuses, au +moins au point de vue des usages français qui désormais doivent être +les nôtres, sur... comment dirais-je bien... sur votre intimité avec ma +fille. Mes yeux alors se sont ouverts, mon devoir de mère a parlé haut +et j'ai décidé que, quoi qu'il nous en coûtât, à ma fille et à moi, nous +devions rompre des relations qui plus tard pouvaient nuire à Corysandre, +et qui même lui avaient peut-être déjà nui. C'est ce qui vous explique +pourquoi nous n'avons pas pu recevoir votre visite tantôt. Sans doute +j'aurais pu la recevoir et vous donner alors les raisons que je vous +donne en ce moment, mais j'ai pensé que vous comprendriez vous-même le +sentiment qui me faisait agir. Vous avez voulu une franche explication, +la voilà. + +--Si j'ai insisté pour être reçu, ce n'a point été dans l'intention de +provoquer cette explication que vous voulez bien me donner avec tant de +franchise. Il y a longtemps que j'aime mademoiselle Corysandre... + +--Vous, monsieur le duc! + +--En réalité je l'aime du jour où je l'ai vue pour la première fois. +Mais si vif, si grand que soit cet amour, je n'ai pas voulu écouter ses +inspirations avant d'être bien certain que je n'obéissais pas à des +illusions enthousiastes; aujourd'hui cette certitude s'est faite dans +mon esprit aussi bien que dans mon coeur et je viens vous demander de me +la donner pour femme. + +Aucune émotion, ni trouble, ni joie, ni triomphe, ne se montra sur le +visage de madame de Barizel en entendant cette parole qu'elle avait +cependant si anxieusement attendue et si laborieusement amenée. + +Elle resta assez longtemps sans répondre, comme si elle était plongée +dans un profond embarras; à la fin elle se décida, mais en hésitant. + +--Avant tout je dois vous avouer que votre demande, dont je suis fort +honorée, me prend tout à fait au dépourvu et me cause une surprise que +je n'ai pas la force de cacher, car j'étais loin de soupçonner votre +amour pour elle,--la résolution que j'ai mise à exécution aujourd'hui +en est la preuve. Avant de vous répondre je dois donc tout d'abord +interroger ma fille, dont je ne connais pas les sentiments et que je ne +contrarierai jamais dans son choix. Et puis il est une personne aussi +que je dois consulter, notre meilleur ami en France, le second père de +ma fille, M. Dayelle, qui, je ne vous le cacherai pas, sera peut-être +votre adversaire, au moins dans une certaine mesure, c'est-à-dire... + +--M. Dayelle m'a expliqué pourquoi il me considérait comme un assez +mauvais mari; mais c'est là un excès de rigorisme contre lequel je me +défendrai facilement si vous voulez bien m'entendre. + +--Je voudrais que ce fût notre ami Dayelle qui vous entendît, car je +dois avoir égard à son opinion. Justement je l'attends. Vous pourrez +donc le faire revenir de ses préventions, qui, j'en suis convaincue, ne +sont pas fondées; mais, jusque-là il est bien entendu que la mesure que +j'avais cru devoir prendre et qui s'imposait à ma prévoyance de mère +n'a plus de raison d'être, et que toutes les fois que vous voudrez bien +venir, nous serons heureuses, ma fille et moi, de vous recevoir. + +--Alors j'aurai l'honneur de vous faire ma visite ce soir. + +Roger se retira. + +Ce fut cérémonieusement que madame de Barizel le reconduisit; mais +aussitôt qu'il fut parti elle monta quatre à quatre à la chambre de sa +fille, où elle entra en dansant. + +--Enfin ça y est, s'écria-t-elle, embrasse-moi, duchesse! + + + +XXX + +Si l'annonce du mariage de mademoiselle de Barizel, de la belle +Corysandre avec le prince Savine avait fait du tapage, celle de son +mariage avec le duc de Naurouse en fit un bien plus grand encore. On +avait parlé de Savine, parce que Savine voulait qu'on parlât de lui +et employait dans ce but toute sorte de moyens. On parlait du duc de +Naurouse tout naturellement, parce qu'on avait plaisir à s'occuper de +lui. Savine n'était aimé de personne; Naurouse était sympathique à +tout le monde, même à ceux qui ne le connaissaient que pour ce qu'on +racontait sur son compte. + +Et puis c'était la semaine des courses, et les anciens amis de Roger +étaient arrivés à Bade; le prince du Kappel, Poupardin, Montrévault +et dix autres avec leurs maîtresses présentes ou anciennes, et tous +s'étaient jetés sur cette nouvelle: + +--Naurouse se marie, est-ce possible? + +On l'avait entouré, questionné, félicité, et tout d'abord il avait mis +une certaine réserve dans ses réponses; mais, lorsqu'à la suite de +l'entrevue avec Dayelle et d'un nouvel entretien avec madame de Barizel, +dans lequel celle-ci, «éclairée sur les sentiments de sa fille +et conseillée par son ami Dayelle», avait formellement donné son +consentement, il avait très franchement montré combien il était heureux +de ce mariage, n'attendant même pas les questions pour l'annoncer à ceux +de ses amis qu'il estimait assez pour leur parler de son bonheur. + +Les félicitations les plus vives qu'il reçut furent celles du prince de +Kappel: + +--Êtes-vous heureux, cher ami, de pouvoir vous marier librement et de +vous choisir votre femme vous-même et tout seul! Je crois que si j'avais +la liberté de faire comme vous, je me marierais; tandis qu'il est bien +certain que je mourrai garçon pour ne pas me laisser marier à quelque +princesse de sang royal, mais tuberculeux ou scrofuleux, qu'on +m'imposerait au nom de la politique et à qui je devrais faire des +enfants... si je pouvais. J'aime mieux ne pas essayer. D'ailleurs, un +futur roi qui ne se marie pas, c'est drôle, et on est original comme on +peut. + +Parmi ses amis, un seul, au lieu de le féliciter, le blâma et très +vivement, parlant au nom de l'amitié et de la raison, employant la +persuasion et la raillerie pour empêcher ce qu'il appelait un suicide: +ce fut Mautravers. + +Contrairement à son habitude, Mautravers n'était point arrivé à Bade +pour le commencement des courses, et quand Roger, surpris de ne le pas +voir, avait demandé de ses nouvelles, on lui avait répondu qu'il ne +viendrait probablement pas; cependant il était venu, et, le matin de la +deuxième journée, en débarquant de chemin de fer il était tombé chez +Roger encore au lit et endormi. + +--Enfin vous voilà de retour et pour longtemps, j'espère. + +--Pour très longtemps, pour toujours probablement. + +--Est-ce que ce qu'on raconte serait vrai? + +--Que raconte-t-on? + +--Que vous avez l'idée de vous marier. + +--C'est vrai. + +--Vous marier avec une Américaine, une étrangère, vous, François-Roger +de Charlus, duc de Naurouse? + +--Cette Américaine est d'origine française: elle appartient à une très +vieille et très bonne famille du Poitou, les Barizel. + +--On m'avait dit tout cela, car on s'occupe beaucoup de vous en ce +moment, et on m'a dit aussi que c'était par amour que vous vouliez +épouser cette jeune fille, mais je ne l'ai pas cru. + +--Vraiment! + +--Qu'on me dise que vous faites un mariage de convenance avec une jeune +fille de votre rang, et cela pour continuer votre nom, pour avoir une +maison, je ne répondrai rien, ou presque rien, bien que le mariage soit +à mon sens la chose la plus folle du monde; mais un mariage d'amour, +vous, vous, Roger, jamais je ne l'admettrai. Qu'on puisse aimer sa femme +de coeur éternellement comme l'exige la loi du mariage, je veux bien +vous le concéder; c'est rare, cependant c'est possible. Mais à côté +des sentiments du coeur, il y en a d'autres, n'est-ce pas? Eh bien, +croyez-vous que ceux-là puissent être éternels? Vous avez eu des +maîtresses, et dans le nombre il y en a que vous avez aimées +passionnément, eh bien! est-ce qu'à un moment donné, tout en éprouvant +encore pour elles de la tendresse, vous n'avez pas été désagréablement +surpris de vous apercevoir que sous d'autres rapports elles vous étaient +devenues absolument indifférentes, ne vous disant plus rien, à ce point +que vous vous demandiez avec stupéfaction comment elles avaient pu +éveiller en vous un désir? Vous savez comme moi que cela est fatal et +que ceux-là même qui sont les plus fortement maîtres de leur volonté +n'échappent pas à cette loi humaine. Quand cela arrivera dans votre +mariage d'amour, car il faudra bien qu'un jour ou l'autre cela arrive, +et que vous resterez en présence d'une femme aigrie, d'autant plus +insupportable qu'elle aura de justes raisons pour se plaindre, vous vous +souviendrez de mes paroles; seulement il sera trop tard. Et notez qu'en +parlant ainsi je ne calomnie pas l'amour, car je reconnais volontiers +qu'on peut aimer une maîtresse indéfiniment, toujours, même vieille, et +cela tout simplement parce qu'elle n'est pas liée à vous, parce que vous +ne lui appartenez pas; tandis qu'une femme qu'on a, ou plutôt qui vous a +du matin au soir et du soir au matin, on ne peut pas ne pas s'en lasser, +et alors... + +Mautravers était resté dans la chambre, tandis que Roger était entré +dans son cabinet de toilette, et c'était de la chambre qu'il parlait. +Sur ces derniers mots, Roger sortit du cabinet une serviette à la main, +s'essuyant le cou et le visage. + +--Mon cher ami, dit-il posément, tout en se frottant, ce n'est pas +d'aujourd'hui que vous me faites entendre des paroles du genre de +celles que vous venez de m'adresser. On dirait que c'est chez vous une +spécialité. Bien souvent, vous m'avez fait souffrir, aujourd'hui que +j'ai un peu plus d'expérience, vous m'intéressez. Aussi ne vous ai-je +pas interrompu, curieux de voir où vous vouliez en venir. J'avoue que je +ne le sais pas encore, car, si vous avez pour but de me faire renoncer à +ce mariage, vous devez comprendre qu'il est trop tard. Je suis engagé, +et vous savez bien que je ne me dégage jamais. D'ailleurs, tout ce que +vous venez de me dire, fût-il vrai et dût-il se réaliser, que cela +ne m'arrêterait pas. J'aime celle que je vais épouser, je l'aime +passionnément, et, dussé-je n'avoir qu'un jour de bonheur près d'elle, +pour ce jour je donnerais tout ce qui me reste de temps à vivre. Vous +voyez donc que rien ne changera ma résolution... sentimentale. Mais, +alors même que les sentiments qui s'ont inspirée n'existeraient pas, +je la réaliserais cependant quand même, car je veux me marier tout de +suite, et pour cela j'ai une raison qui, quand je vous l'aurai dite, +vous fera, j'en suis certain, m'approuver: cette raison, c'est que je +veux avoir des enfants afin que mon nom ne puisse point passer un jour +aux Condrieu. + +Disant cela il regarda Mautravers en plein visage et il s'établit entre +eux un assez long silence; puis il reprit: + +--Ma fortune, je puis la leur enlever par un bon testament; mais pour +mon nom je ne puis l'empêcher sûrement de tomber entre leurs mains que +par un mariage qui me donnera des enfants... et je me marie. Au reste +vous allez voir bientôt que celle que j'épouse est digne non seulement +d'inspirer l'amour, mais encore de le retenir et de le fixer. + +--Je n'ai rien dit qui fût personnel à mademoiselle de Barizel, j'ai +parlé en général. + +--Elle sera tantôt aux courses; je vous présenterai à elle; quand vous +la connaîtrez, vous serez peut-être moins absolu dans vos théories. + +--Est-ce que vous dînez ce soir chez madame de Barizel? demanda-t-il. + +--Non. + +--Eh bien, alors nous dînerons ensemble si vous voulez bien. + +Comme Roger faisait un mouvement pour refuser: + +--Bien entendu, vous aurez toute liberté pour vous en aller aussitôt +que vous voudrez, de façon à faire une visite du soir à mademoiselle de +Barizel, si vous le désirez. + + + +XXXI + +Roger devait aller aux courses avec madame de Barizel et Corysandre, et +il avait été convenu qu'il irait les chercher: pour lui c'était une fête +de se montrer en public avec celle qui serait sa femme dans quelques +semaines. + +Comme il allait sortir, on lui remit une lettre portant le timbre de +Washington,--la lettre justement qu'annonçait la dépêche. + +En la prenant il éprouva une vive émotion: «Plus sage d attendre +lettre», disait la dépêche. + +Maintenant que cette lettre arrivait, était-il sage à lui de l'ouvrir? +Au point où en étaient les choses il ne pouvait pas revenir en arrière. +Et le pût-il, le dût-il, il n'en aurait pas le courage: une douleur, il +la supporterait, si cruelle qu'elle fût; mais il ne l'imposerait jamais +à Corysandre. + +Son mouvement d'hésitation fut court: l'anxiété était trop poignante +pour qu'il l'endurât, et d'ailleurs ce n'était point son habitude +d'hésiter en face d'un danger. + +Il lut: + +«Mon cher Roger, + +«Je voudrais répondre à votre lettre d'une façon simple et précise; +par malheur, cela n'est pas facile, car pour faire une enquête sur la +famille dont vous me parlez il faudrait aller dans le Sud, et je suis +justement retenu dans le Nord sans pouvoir m'absenter de l'abominable +résidence de Washington, bien faite pour donner le spleen à l'homme +le plus gai de la terre. Je suis donc obligé de m'en tenir à des +renseignements obtenus de seconde main; n'oubliez pas cela, cher ami, +en me lisant et surtout en prenant une résolution d'après ces +renseignements que j'ai le regret de ne pouvoir pas certifier conformes +à la vérité. Sur le mari il y a unanimité: un gentleman et, ce qui est +mieux, un gentilhomme dans toute l'acception du mot: homme d'honneur +et de coeur, noble des pieds à la tête, dans sa vie, ses manières, ses +habitudes, ses moeurs. Tous ceux qui parlent de lui le représentent +comme un type qu'on ne rencontre pas souvent ici. Resté Français bien +que n'ayant pas vécu en France, mais Français d'origine, Français de +sang, et Français du dix-huitième siècle avec quelque chose de brillant, +de chevaleresque, d'insouciant, qu'on ne trouve plus maintenant; s'est +distingué pendant la guerre et a accompli des actions qui eussent été +héroïques dans un pays où l'on serait moins sensible à la pratique et au +but; n'a eu que des amis, et tous ceux qui parlent de lui le font avec +sympathie ou admiration. J'allais oublier un point qui cependant a son +importance: il avait hérité d'une grande fortune engagée dans toutes +sortes de complications; il ne l'a point dégagée, loin de là, et +l'abolition de l'esclavage a dû lui porter un coup funeste; mais à cet +égard je ne puis vous fixer aucun chiffre, et il m'est impossible de +vous répondre, suivant l'usage américain:--Vaut.... tant de mille +dollars.--Sur la mère, au lieu de l'unanimité, c'est la contradiction +que je rencontre; pour les uns, c'est une femme remarquable; pour les +autres, c'est une aventurière, et ceux-là même racontent sur elle toutes +sortes d'histoires scandaleuses que je ne peux pas vous rapporter, car +si elles étaient vraies, elles seraient, invraisemblables, et, je vous +l'ai dit, il ne m'est pas possible en ce moment d'aller me renseigner +aux sources, de façon à vous dire ce qu'il y a d'exagération là dedans. +Ce sera pour plus tard, si par un mot ou une dépêche vous me demandez de +faire cette enquête. Il est entendu que, pour cela comme pour tout, je +suis entièrement à votre disposition et que ce me sera un plaisir de +vous obliger. Parlez donc; dans quinze jours, c'est-à-dire au moment où +vous recevrez cette lettre, je serai libre d'aller dans le Sud, dans +l'Est, dans l'Ouest, au diable, pour vous. Enfin sur la fille il y a +la même unanimité que sur le père: la plus belle personne du monde, a +provoqué l'admiration la plus vive, un vrai enthousiasme chez tous ceux +qui l'ont vue. La seule chose à noter et à interpréter contre elle est +qu'elle a manqué plusieurs mariages sans qu'on sache pourquoi. Est-ce +elle qui n'a pas voulu de ses prétendants? sont-ce les prétendants qui +n'ont pas voulu d'elle? On ne peut pas me renseigner sur ce point; il +semble donc qu'il n'y ait rien de grave. Voilà pour aujourd'hui tout ce +que je puis vous dire. Cela manque de précision, j'en conviens; mais je +vous répète que je suis tout à vous, prêt à aller à la Nouvelle-Orléans +ou ailleurs au premier signe que vous me ferez.» + +Écrite sans alinéa, comme il est d'usage en diplomatie, et, en écriture +bâtarde aussi nette que si elle avait été lithographiée, cette lettre +fut un soulagement pour Roger. Sans doute elle était sur un point assez +inquiétante, mais il avait craint pire. En somme, elle était aussi +satisfaisante que possible sur M. de Barizel et sur Corysandre, ce qui +était l'essentiel. Le père, homme d'honneur et de coeur, noble des pieds +à la tête, «la fille, la plus belle personne du monde.» C'était quelque +chose cela, c'était beaucoup. Il est vrai que du côté de la mère les +choses ne se présentaient plus sous le même aspect; mais ces histoires +scandaleuses dont on parlait vaguement se rapportaient sans doute à des +amants, et il ne pouvait pas exiger que sa belle-mère fût un modèle +de vertu: ce n'est pas sa belle-mère qu'on épouse, sans quoi on ne se +marierait jamais. + +Cependant, comme il ne fallait rien négliger, il envoya une dépêche à +son ami pour le prier d'aller sinon à la Nouvelle-Orléans pour suivre +cette enquête, au moins de la confier à quelqu'un de sûr et, cela fait, +il se rendit chez madame de Barizel le coeur léger, plein de confiance, +ne pensant plus aux mauvaises paroles de Mautravers. Il allait +passer quelques heures avec Corysandre, la voir, l'entendre, quelle +préoccupation eût résisté à cette joie! + +En arrivant il fut surpris de trouver un air sombre sur le visage de +madame de Barizel; avec inquiétude il interrogea Corysandre du regard, +mais celle-ci ne lui répondit rien ou plutôt le regard qu'elle attacha +sur lui ne parlait que de tendresse et d'amour. + +Ce fut madame de Barizel elle-même qui vint au-devant des questions +qu'il n'osait pas poser: + +--J'aurais un mot à vous dire? fit-elle en passant dans le petit salon. + +Il la suivit. + +Elle tira une lettre de sa poche: + +--Voici une lettre que je viens de recevoir, dit-elle, une lettre +anonyme qui vous concerne: j'ai hésité sur la question de savoir si je +vous la montrerais; mais, tout bien considéré, je pense que vous devez +la connaître. + +Elle la lui tendit ouverte: + +«Un de vos amis, qui est en même temps l'admirateur de votre charmante +fille, se trouve vivement ému par le bruit qu'on fait courir du prochain +mariage de celle-ci avec M. le duc de Naurouse. Pour que vous donniez +votre consentement à ce mariage il faut que vous ne connaissiez pas le +jeune duc, ce qui n'est explicable que parce que vous êtes étrangère. +Ce qu'est le duc moralement, je n'en veux dire qu'un mot: jamais il +n'aurait été admis par une famille française honorable qui aurait eu +souci du bonheur de sa fille. Mais ce qu'il est physiquement, je veux +vous l'expliquer: il est né d'un père qui portait en lui le germe de +plusieurs maladies mortelles, auxquelles il a d'ailleurs succombé jeune +encore, et d'une mère qui est morte poitrinaire. Il a hérité et de son +père et de sa mère. Si vous en doutez, examinez-le attentivement: voyez +ses pommettes saillantes; ses yeux vitreux, son teint pâle; surtout +regardez bien sa main hippocratique, qui, pour tous les médecins, est un +des signes les plus certains de la tuberculose pulmonaire. Depuis son +enfance il a été constamment malade et, en ces dernières années, très +gravement. Si vous voulez que votre fille soit prochainement veuve avec +un ou deux enfants qui seront les misérables héritiers de leur père pour +la santé, faites ce mariage qui, pour vous, maintenant avertie, serait +un crime.» + +--Vous voyez! dit madame de Barizel. + +Roger ne répondit pas; mais silencieusement il regarda cette lettre qui +tremblait entre ses doigts. + +--Si nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, continua madame +de Barizel, il est certain que cette lettre au lieu de m'inspirer un +profond mépris, m'aurait jetée dans une angoisse terrible: heureusement, +je sais par expérience que les craintes qu'elle voudrait provoquer +ne sont pas fondées, et c'est pour cela que je vous la communique, +uniquement pour cela, pour que vous vous teniez en garde contre les +ennemis odieux qui recourent à de pareilles armes. + +--D'ennemis, je n'en ai qu'un, dit Roger, mon grand-père, et je suis +aussi certain que cette lettre est de lui que si je l'avais entendu la +dicter: il voudrait m'empêcher de me marier afin qu'un jour son autre +petit-fils, celui qu'il aime, hérite de mon titre et de mon nom et pour +cela il ne recule devant aucun moyen. Pour conserver ma fortune, il m'a +fait nommer autrefois un conseil judiciaire; maintenant pour m'empêcher +d'avoir des enfants, il écrit ces lettres infâmes. + +Violemment il la froissa dans sa main crispée. + +--Je comprends, dit madame de Barizel, que vous soyez profondément +blessé et peiné; mais au moins ne vous inquiétez pas, de pareilles +dénonciations ne peuvent rien sur mes résolutions, et pour Corysandre, +il n'est pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, qu'elle n'en sait et +n'en saura jamais rien? + +En voyant comment madame de Barizel accueillait ces révélations, il +pouvait ne pas s'inquiéter pour son mariage, mais pour lui-même il ne +pouvait pas ne pas penser à cette lettre. + +Il était vrai que son père était mort jeune; il était vrai que sa mère +était poitrinaire: il était vrai que lui-même depuis son enfance avait +été bien souvent malade. Était-il donc condamné à transmettre à ses +enfants les maladies héréditaires qu'il aurait reçues de ses parents? + +Une main hippocratique? Qu'était-ce que cela? Avait-il vraiment la main +hippocratique? + +Sa journée, dont il s'était promis tant de bonheur fut empoisonnée, et +le charmant sourire de Corysandre, sa douce parole, ses regards tendres +ne parvinrent pas toujours à chasser les nuages qui assombrissaient son +front. + +A un certain moment il vit dans la foule un médecin parisien qu'il avait +connu autrefois et qu'on était sûr de rencontrer partout où il y avait +des cocottes; aussitôt, se levant de la chaise qu'il occupait auprès de +Corysandre, il alla à lui. + +--Docteur, j'ai un renseignement à vous demander, dit-il en l'emmenant +à l'écart. A quels signes reconnaît-on donc ce que vous appelez la main +hippocratique? + +--Au renflement en massue de la dernière phalange des doigts et à +l'incurvation de l'ongle, qui devient convexe par sa face dorsale. + +--Est-ce que cette main est le signe des maladies de poitrine. + +--Trousseau dit qu'elle est propre aux tuberculeux; mais cela est +exagéré: elle s'observe aussi chez des individus parfaitement sains. + +--Je vous remercie. + +Avant de revenir auprès de Corysandre, Roger s'en alla tout à +l'extrémité de l'enceinte du pesage, et là, se dégantant rapidement, il +examina ses deux mains, qu'il n'avait jamais regardées, en se demandant +si elles étaient ou n'étaient pas hippocratiques. + +Il ne remarqua ce renflement en massue, et encore assez léger, qu'à un +doigt de ses deux mains, l'annulaire; quant à l'incurvation de l'ongle, +il ne savait pas trop ce que cela pouvait être; c'était sans doute un +terme de médecine, il le chercherait. + + + +XXXII + +Roger croyait dîner avec Mautravers seul; mais, quand il entra dans le +salon où celui-ci l'attendait, il trouva plusieurs convives réunis: le +prince de Kappel, Poupardin, Montrévault, Sermizelles, Cara, Balbine, +Esther Marix et enfin Raphaëlle. + +Hommes et femmes s'empressèrent au-devant de lui, pour lui tendre la +main; quand Raphaëlle lui tendit la sienne, il ne fut pas maître de +retenir un léger mouvement. + +--Ne me remerciez pas d'avoir invité une ancienne amie, dit Mautravers, +qui l'observait, c'est elle-même qui s'est invitée tout à l'heure quand +elle a su que nous dînions ensemble. + +--Ça c'est beau, dit Poupardin. + +--Au moins c'est unique, répondit Raphaëlle, ce n'aurait pas été +pour vous, mon cher Poupardin, que j'aurais adressé cette demande à +Mautravers. + +On se mit à rire et Poupardin n'osa pas se fâcher tout haut. + +--Ne remarquez-vous pas une chose curieuse, dit Mautravers, c'est qu'à +l'exception de Garami mort et de Savine en voyage, nous voilà tous +réunis aujourd'hui pour célébrer les adieux à la vie de notre ami, comme +nous étions réunis il y a cinq ans pour fêter son entrée dans la vie. + +--Si cette remarque est juste, dit le prince de Kappel, elle n'est pas +consolante, car elle prouve que nous tournons toujours dans le même +cercle et sur place, comme des chevaux de cirque; à Paris, comme à +l'étranger, comme partout, hommes, femmes, nous sommes toujours les +mêmes, et franchement ça manque de diversité. Nous allons dire les mêmes +choses qu'à Paris, rire des mêmes plaisanteries, manger la même sauce +brune, la même sauce rouge, la même sauce blanche; et puis demain nous +recommencerons. + +On se mit à table et Raphaëlle se plaça à côté de Roger; ce voisinage +n'était guère pour lui plaire, mais il eût été maladroit et ridicule +d'en rien laisser paraître. Aussi s'assit-il sans faire la moindre +observation; c'était déjà trop qu'il eût montré de la surprise en la +voyant: elle ne lui était, elle ne pouvait lui être que complètement +indifférente et il ne devait pas plus se rappeler qu'il l'avait aimée, +qu'il ne devait se souvenir qu'elle l'avait trompé; tout cela était si +loin! + +Cependant, au lieu de se tourner vers elle, il adressa la parole +à Balbine, qu'il avait à sa gauche, et pendant assez longtemps il +s'entretint avec elle, sans plus faire attention à Raphaëlle que s'il ne +la connaissait pas. + +A un certain moment, cet entretien s'étant interrompu, Raphaëlle se +pencha vers lui et, parlant d'une voix étouffée, de manière à n'être +entendue que de lui seul: + +--Cela te contrarie, dit-elle, que je me sois invitée à ce dîner. + +Ce tutoiement le blessa; se tournant vers elle vivement, il la regarda +de haut, puis tout à coup se baissant de façon à lui parler à l'oreille: + +--Le jour où nous nous sommes séparés, dit-il, j'étais sur le balcon et +j'ai tout entendu. + +--Ç'a été justement parce que je te savais sur le balcon du boudoir et +parce que je savais aussi que de ce balcon on entendait tout ce qui se +disait chez mes parents que j'ai parlé. Ne fallait-il pas t'amener à +rompre? + +Il eut un tressaillement. + +--Est-ce que tu te confesses? demanda Cara. + +--Justement, répondit-elle. + +--Alors cela sera long! + +--Si je disais tout, ça ne finirait pas aujourd'hui. + +--Continue, mais tout haut. + +--Merci. + +Elle continua comme si elle n'avait pas été interrompue, s'exprimant +au milieu de ces neuf personnes à peu près aussi librement que si elle +avait été seule, car c'était un de ses talents, de pouvoir parler en +jetant hardiment à la face des gens ce qu'elle voulait dire, sans que +ses voisins l'entendissent. + +--Il y a longtemps que je sentais, que je voyais que tu te perdrais pour +moi, par générosité, par amour, et que si les choses continuaient ainsi +ta famille te ferait interdire. Plusieurs fois déjà j'avais essayé de +rompre et, tout ce que je t'avais proposé, tu l'avais repoussé; si tu +savais comme cela m'avait été doux! Alors, voyant qu'il fallait te +sauver malgré toi, j'ai inventé cette comédie. Tu sais: ce n'est pas +impunément qu'on fait du théâtre; j'ai pris un moyen qui m'était inspiré +par mon métier, j'ai joué une scène... atroce, en me disant pour me +soutenir que si tu pouvais me croire ce que je paraissais être, tu +souffrirais moins et te guérirais plus sûrement, plus vite. + +Le maître d'hôtel l'interrompit pour placer devant elle une assiette à +laquelle elle ne toucha pas. + +--Je sais bien, continua-t-elle, que je ne suis pas une bien bonne +comédienne; mais il paraît que ce jour-là j'ai eu du talent, car tu as +cru à la scène que je jouais, tu y as cru pendant de longues années, tu +y crois peut-être encore en ce moment même, te disant que j'ai été +la plus misérable des femmes, au lieu de voir que j'en étais la plus +tendre, la plus dévouée, tendre jusqu'au sacrifice de mon amour, dévouée +jusqu'au suicide. + +--Que diable chuchotez-vous donc à l'oreille de Naurouse? demanda +Montrevault, ça n'est pas correct, cela, ma chère. + +Assurément non, cela n'était pas correct; elle le sentait sans qu'il fût +besoin de le lui faire observer, mais, comme, elle n'avait pas dit tout +ce qu'elle voulait dire, elle prit bravement son parti et se décida à +achever tout haut ce qu'elle avait commencé tout bas: + +--Ce que je lui dis? fit-elle en se mettant de face et en promenant +sur tous les convives un regard assuré, une chose bien simple, bien +élémentaire, mais qui, cependant, peut vous être utile à tous, j'entends +à tous les hommes qui sont ici, et dont je veux bien vous faire part +pour votre éducation. Comme je n'aurai à tromper aucun de vous, je peux +parler franchement. Ce que je disais, le voici: Tout homme s'imagine, +quand il est l'amant d'une femme qui lui témoigne de l'amour, qu'il doit +être seul et que, s'il ne l'est pas, c'est qu'il n'est pas aimé; eh +bien! ça, c'est des bêtises. + +--Bravo! cria Balbine. + +--Certainement, continua Raphaëlle, une femme peut n'aimer qu'un homme +et l'aimer exclusivement, si bien que tous les autres ne sont rien +pour elle; mais, quant à n'avoir qu'un seul amant, ça c'est une autre +affaire, et il n'en est pas une seule, si elle est franche, qui vous +dira que c'est possible; il en faut un pour ceci, un autre pour cela, +enfin des relais. + +--Très bien, dit Mautravers en riant, au moins tu es franche. + +--Je m'en flatte; c'était là ce que j'expliquais au duc, au petit duc, +comme nous disions autrefois, quand Montrévault m'a interrompue pour me +rappeler que je n'étais pas correcte, ce qui est grave. Et le but de +cette explication était de lui prouver... ça, j'aimerais mieux le lui +dire tout bas, mais puisque je ne serais pas correcte, il faut bien que +je le dise tout haut, tant pis pour ceux que ça blessera... + +--Va toujours, dit Mautravers, ceux qui se blesseront de tes paroles +auront mauvais caractère. + +--Et puis, comme Savine ne peut pas m'entendre il m'est bien égal qu'on +se fâche ou qu'on ne se fâche pas. Donc le but de mon explication était +de lui prouver que bien que nous nous soyons fâchés, je l'ai aimé, +tendrement, passionnément aimé, et, qu'en réalité, je n'ai jamais aimé +que lui. + +Il y eut une explosion de cris et d'exclamations. + +--Ça, c'est aimable pour Poupardin, dit Mautravers dominant le tumulte. + +--Poupardin cheval de renfort, dit Montrévault. + +--Pourquoi avez-vous voulu que je dise haut ce que j'étais en train de +dire bas, continua Raphaëlle sans se laisser déconcerter, ce n'est +pas ma faute. Nous nous sommes fâchés, mon petit duc et moi, sans +explication; après plusieurs années je le retrouve, alors je saisis +l'occasion aux cheveux et je m'explique! c'est bien naturel. Dans +d'autres circonstances je n'aurais pas risqué cette explication, parce +qu'on aurait pu supposer que je n'entreprenais ma justification que dans +un but intéressé, mais maintenant cela n'est pas à craindre, cette idée +ne peut venir à personne et je suis bien aise que le petit duc sache... + +--Qu'il a été l'homme aimé et non un vulgaire amant, dit Sermizelles, +c'est entendu. + +--Il le sait. + +--Il en est fier. + +--Il en rêvera. + +--Ton souvenir consolera ses vieux jours. + +--Blaguez tant que vous voudrez, répliqua Raphaëlle, cela m'est égal; +j'ai dit ce que je voulais dire. + +Elle se mit alors à manger consciencieusement, en femme qui veut +regagner le temps perdu, et, pendant le reste du dîner, elle ne +chercha point à s'adresser à Roger en particulier, ne lui parlant +que lorsqu'elle y était amenée naturellement par les hasards de la +conversation. + +Au dessert, Roger se leva et quitta la table. + +--Comment, vous nous abandonnez? s'écria Balbine; c'est scandaleux! + +--Et il a joliment raison! dit le prince de Kappel. + +Sans plus répondre à ceux qui l'approuvaient qu'à ceux qui le blâmaient, +Roger se retira pour se rendre auprès de Corysandre, et en chemin +une question qu'il s'était déjà posée lui revint: Pourquoi Raphaëlle +avait-elle essayé cette justification? Il était dans des dispositions où +l'on se défie de tout et de tous: les étranges paroles que Mautravers +lui avait adressées le matin, puis presque aussitôt la lettre anonyme +que madame de Barizel lui avait communiquée, l'avaient mis sur ses +gardes; il traversait bien évidemment une phase décisive, et des +dangers, des embûches dressées par M. de Condrieu-Revel, devaient +l'envelopper de toutes parts. On ne reculerait devant rien pour rompre +son mariage. Cela était bien certain, il le savait, il le voyait, et +ses soupçons ne devaient s'arrêter devant personne; mais enfin il lui +paraissait difficile d'admettre que les explications de Raphaëlle +pussent se rattacher à ces dangers, ou, si cela était, il ne voyait ni +par où ni comment. Raphaëlle était trop intelligente pour croire qu'il +pouvait revenir à elle, alors même qu'il croirait qu'elle s'était +immolée, qu'elle s'était suicidée pour lui. Et si ce n'était pas cela +qu'elle avait cherché, ce qui eût été absurde, il ne trouvait pas ce +qu'elle avait pu vouloir, au moins en ce qui touchait son mariage. + + + +XXXIII + +Le lendemain matin, au moment où Roger allait descendre pour déjeuner, +il entendit un bruit de voix dans son antichambre, et ce bruit se +continuant comme s'il y avait une discussion entre Bernard et une +personne qui voudrait entrer, il ouvrit sa porte. + +La personne qui voulait entrer n'était autre que Raphaëlle, et Bernard, +qui aimait à se substituer à son maître, s'imaginant que celui-ci ne +devait pas être en disposition de recevoir une ancienne maîtresse, +refusait de la recevoir: + +--Puisque j'affirme à madame que M. le duc est sorti. + +C'était sur ce mot que Roger avait ouvert la porte. + +Sans daigner remettre le valet de chambre à sa place, Raphaëlle, passant +devant lui, se hâta d'entrer. + +Elle lui tendit la main en le regardant; il lui donna la sienne, mais ce +ne fut pas bien franchement. Cette visite n'était pas pour lui plaire, +pas plus que ce tutoiement auquel elle s'obstinait, bien qu'il eût évité +de la tutoyer lui-même. + +Elle parut ne pas s'en apercevoir et, tirant un fauteuil, elle s'assit. + +--Sais-tu pourquoi j'ai tenu si fort à te présenter ma justification? +lui demanda-t-elle. + +--Pour te justifier probablement, répondit-il en employant de mauvaise +grâce le tutoiement. + +--Sans doute; mais tu me connais mal si tu t'imagines que je n'ai été +guidée que par un motif étroitement personnel. Depuis notre séparation +j'ai supporté ton mépris, trouvant, je te l'avoue, une joie orgueilleuse +à me dire: «Il ne saura jamais ce que j'ai fait pour lui, mais il suffit +que je le sache, moi.»--Et cela me suffisait réellement. Tu penses bien +que dans ma vie j'ai eu des heures d'amertume, n'est-ce pas, et de +dégoût? Mais quand, dans ces heures-là, je pensais à toi, j'étais tout +de suite relevée et je redressais la tête quand je me disais: «Voilà ce +que j'ai fait pour l'homme que j'aimais.» Eh bien! j'aurais continué +à me taire s'il n'était pas venu un moment où j'ai eu besoin de ton +estime, non pour moi, mais pour toi. + +Comme il la regardait avec étonnement, se demandant où tendaient ces +étranges paroles, elle continua: + +Tu ne comprends rien à ce que je te dis là, n'est-ce pas? mais tu vas +voir bientôt que je ne dis pas un seul mot inutile. Cependant, avant +d'en arriver là, il faut que je te dise encore que c'est pour toi que +je suis à Bade, au risque d'une scène terrible avec Savine quand il +apprendra que je suis venue ici, bien qu'il m'ait demandé de rester à +Paris pendant son absence, et les demandes de Savine, ce sont les ordres +du plus féroce des despotes. Enfin il faut que tu saches aussi que +c'est moi qui ai arrangé ce dîner avec Mautravers, qui ne voulait pas +m'inviter et qui ne s'est décidé qu'en pensant que j'avais sans doute +l'espérance de t'entraîner à faire une infidélité à ta fiancée,--ce qui, +pour sa nature bienveillante, est un plaisir très doux.--Maintenant que +tout cela est expliqué, écoute-moi. + +Elle fit une pause, se recueillant, puis elle poursuivit: + +--Tu sais qu'avant ton retour en Europe le bruit a couru que Savine +devait épouser mademoiselle de Barizel? + +--Que ce nom ne soit pas prononcé entre nous, dit Roger en étendant la +main par un geste énergique. + +--Oh! sois tranquille, ce n'est pas d'elle que je veux parler; je n'ai +rien à en dire; jamais l'idée ne me serait venue de porter un témoignage +contre une jeune fille que tu aimes et dont tu veux faire ta femme; tu +me calomnies si tu me juges capable d'une pareille bassesse. Rassure-toi +donc et laisse-moi continuer sans m'interrompre; ce que j'ai à dire est +déjà assez difficile; si tu me troubles je n'en viendrai jamais à bout. + +Elle fit une nouvelle pause: + +--Tu connais Savine, tu comprends donc sans qu'il soit besoin que je te +le dise que je ne l'aime pas. Savine mourra sans avoir jamais aimé +et sans avoir jamais été aimé; peut-être, quand il sera vieux, le +regrettera-t-il, mais il sera trop tard. Cependant malgré son égoïsme, +son avarice, sa sécheresse de coeur, sa méchanceté, sa dureté, sa +lâcheté, malgré tous les défauts et tous les vices qui font de lui un +des plus vilains masques qu'on puisse rencontrer, je tiens à lui... +parce qu'il m'est nécessaire. Si je pouvais aimer; je n'aurais jamais +été sa maîtresse; mais, dans les dispositions où je suis, mieux vaut lui +qu'un autre; au moins il a une qualité: la richesse, et, bien qu'il y +tienne terriblement, à cette richesse, on peut avec un peu d'habileté +lui en extraire de temps en temps quelques bribes. De ces bribes je n'ai +pas assez et il me faut quelques années encore pour atteindre le chiffre +que je me suis fixé, car, avec lui, le travail d'extraction est d'un +difficile que tu n'imaginerais jamais, toi qui es la générosité même. +Aussi, quand j'ai appris le bruit qu'on faisait courir de son mariage, +tu peux te représenter l'état dans lequel cela m'a jetée; on ne perd +pas ainsi un homme qui vous fait la femme la plus enviée de Paris. Tout +d'abord je me suis refusée à admettre que ce mariage fût possible, car +je croyais bien connaître mon Savine, et ce qui s'est passé m'a donné +raison; mais devant la persistance de ce bruit j'ai fini par m'inquiéter +un peu, puis beaucoup, et alors j'ai eu l'idée d'empêcher ce mariage si +je le pouvais. Avant tout il me fallait savoir quelle était celle que +Savine voulait épouser, et j'ai envoyé un homme dont j'étais sûr faire +une enquête ici. + +--Il suffit, dit Roger, je comprends maintenant où tend cet entretien, +restons-en là; je ne veux pas en entendre davantage; j'en ai déjà trop +entendu. + +--Il faut que tu m'entendes, dit-elle, il le faut, au nom de ton +honneur. + +--Mon honneur ne regarde que moi seul, et je ne permets à personne d'en +prendre souci. + +--Quand tu sais qu'il est en danger, oui; mais quand tu ne sais pas +qu'il est menacé, ne permets-tu pas qu'on t'avertisse? Je t'ai dit que +je ne voulais pas parler de... de celle que tu aimes, tu peux donc +m'entendre sans craindre que mes paroles soient un outrage pour elle; +mais il y a plus: tu dois m'entendre, tu le dois pour ton nom, dont tu +es si justement fier, pour ton bonheur. Quand on se marie on prend +des renseignements sur la famille de celle qu'on épouse, pourquoi +repousserais-tu ceux que je t'apporte? + +Il eut un geste de colère; puis, d'une voix sourde: + +--Parce qu'on choisit ceux à qui on demande un témoignage. + +--Ah! Roger! s'écria-t-elle, tu es cruel pour une femme qui ne veut que +ton bien et qui ne demande rien que d'être entendue quand elle élève la +voix non pour elle, mais pour toi; tu la frappes injustement. Mais je ne +veux pas me plaindre, encore moins me fâcher; je me mets à ta place, je +sens ce que ma démarche doit te faire souffrir et je sais que, quand tu +souffres, la colère l'emporte en toi sur la bonté et la générosité de +ton caractère; si tu regrettes le coup dont tu viens de me frapper, +écoute-moi, c'est la seule réparation que je veuille. + +--Mais pourquoi donc, s'écria-t-il violemment, venir m'imposer des +paroles que je ne veux pas entendre, car elles s'adressent à des +personnes dont il ne peut pas être question entre nous? + +--Parce qu'il faut que tu les entendes, ces paroles, parce que si je ne +venais pas te les dire, les sachant, je serais coupable d'une infamie +et d'une lâcheté. Ce que j'ai appris, je ne l'ai pas cherché pour toi, +mais, maintenant que je le sais, je ne peux pas, je ne dois pas le +garder pour moi. Refuserais-tu donc d'écouter une voix qui t'avertirait +que tu vas tomber dans un précipice, parce que tu n'aurais pas demandé +cet avertissement? N'est-ce pas un devoir de te le donner, de te le +crier, pour qui voit ce précipice, et vas-tu me répondre que je ne suis +pas digne de t'avertir? Mais ce serait de la folie. + +L'insistance même de Raphaëlle avait fini par émouvoir Roger. Son +premier mouvement avait été de lui fermer la bouche; mais, ne le pouvant +pas, il avait été peu à peu ébranlé par l'ardeur qu'elle avait mise +à vouloir parler quand même et malgré lui; et puis le souvenir de la +lettre de son ami, le secrétaire de la légation de Washington, lui +revenait et le troublait. + +Brusquement il se décida: + +--Hier tu m'as dit des choses bien étranges et bien invraisemblables, +auxquelles je n'ai pas voulu répondre; aujourd'hui l'heure est venue de +me prouver que tu étais sincère hier, et pour cela c'est de m'apporter +les preuves palpables, évidentes, de ce que tu veux me révéler. Si tu me +donnes ces preuves, je te croirai non seulement pour aujourd'hui, mais +encore pour hier; au contraire, si tu ne me les donnes pas, je te +traiterai comme la dernière des misérables. + +Vivement elle étendit le bras: + +--Alors mets ta main dans la mienne, s'écria-telle, la condition que +tu m'imposes, je la tiens, et les preuves que tu exiges, je te les +donnerai, non pas dans un délai que je pourrais allonger, non pas +demain, mais tout de suite, car ces preuves, je les ai là, les voici: + +Disant cela, elle tira une liasse de papiers de la poche de sa robe +et la présenta à Roger, qui, prêt à la prendre, eut un mouvement de +répulsion. + +--Mais, avant de te les mettre sous les yeux, continua-t-elle, il faut +que je t'explique comment elles sont venues entre mes mains. Je t'ai +dit que voulant empêcher Savine de m'abandonner pour se marier, j'avais +envoyé ici un homme sûr, habitué à ce genre de recherches, qui devait +faire une enquête sur ce qu'était celle que Savine allait épouser, +disait-on, et sur la famille de celle-ci. Mon homme me confirma ce +mariage, qui lui parut décidé; mais les renseignements qu'il me donna +n'eurent pas une grande importance. Ils m'apprirent ce que tu as dû voir +toi-même sur l'intérieur, les relations, les habitudes de madame de +Barizel, qui n'ont rien de respectable et qui sentent terriblement la +bohème. + +Roger voulut l'interrompre. + +--Il faut bien, dit-elle, que j'appelle les choses par leur nom; +d'ailleurs, madame de Barizel étant une étrangère, il n'y a rien +d'extraordinaire à ce qu'elle ne vive pas comme tout le monde. Si je +n'avais à parler que de cela, je n'en dirais rien. Sans me rapporter +rien de précis, mon homme m'en dit assez cependant pour me faire +comprendre que si je voulais poursuivre mon enquête en Amérique, je +pouvais en apprendre assez sur madame de Barizel pour empêcher Savine de +devenir son gendre. C'était grave d'envoyer un agent en Amérique et de +poursuivre là-bas des recherches de ce genre; cela exigeait de grands +frais. Mais, d'autre part, c'était grave aussi de perdre Savine, et les +risques que je courais d'un côté n'étaient nullement en rapport avec les +chances que je pouvais m'assurer d'un autre. J'envoyai donc mon homme en +Amérique. + +--Ah! + +Il eût voulu retenir cette exclamation qui trahissait son émotion, mais +en voyant la tournure que prenaient les choses, il n'avait pas été +maître de ne pas la laisser échapper, car ce n'était pas, comme il +l'avait supposé tout d'abord, de bavardages mondains qu'il allait être +question, de racontages ramassés à Paris ou à Bade; ce que Raphaëlle +avait fait pour son intérêt à elle, c'était ce qu'il aurait voulu, ce +qu'il aurait dû faire lui-même pour son honneur. + +--Et ce que je t'apporte, dit-elle, c'est le résultat des recherches +que mon homme a faites en Amérique, avec preuves à l'appui, car il +me fallait ces preuves pour Savine, et j'avais recommandé qu'on ne +recueillît aucun bruit sans le faire appuyer par un témoignage certain; +tous les renseignements qu'on a recueillis n'ont pas été prouvés, mais +ceux qui l'ont été suffiront, et au delà, pour t'éclairer. + +Au lieu de continuer, elle s'arrêta, et son visage, qu'avait animé +l'ardeur de la discussion, prit une expression désolée: + +--Si tu savais, dit-elle, comme je suis peinée de te causer une douleur, +moi qui voudrais tant t'éviter un chagrin, moi qui aurais voulu que mon +souvenir ne fût pas associé à de mauvais souvenirs! Mais je suis comme +une mère qui doit avoir le courage de frapper l'enfant qu'elle aime. + +--Au fait, dit Roger, ces renseignements, ces preuves... + +Après avoir résisté pour ne pas l'entendre, c'était lui maintenant qui +la pressait de parler. + +--Tu sais le nom de madame de Barizel, son nom de famille? + +--Non. + +--C'est fâcheux, car cela t'aurait permis de suivre les renseignements +et les témoignages que je vais successivement te donner sur sa jeunesse, +qui est la partie intéressante de sa vie; mais tu pourras savoir +facilement ce nom même sans le lui demander. Elle a acheté un terrain +aux Champs-Élysées, soi-disant pour construire dessus un hôtel, mais en +réalité et tout simplement pour éblouir les épouseurs, et son nom de +fille se trouve dans cet acte: Olympe de Boudousquié ou plutôt sans +_de_, Olympe Boudousquié tout court, ainsi que le prouve, ce certificat +de baptême, revêtu, comme tu le vois, de toutes les signatures et de +toutes les cachets qui peuvent affirmer son authenticité. + +Disant cela, elle prit dans sa liasse un papier qu'elle présenta à +Roger, et, pendant qu'il lisait, elle continua: + +--Tu vois: le père, Jérôme Boudousquié, professeur de musique; la mère, +Rosalie Aitie, modiste, cela n'indique guère que la fille de ces gens-là +ait droit à la particule, n'est-ce pas? Au reste, cette Rosalie Aitie +était une personne remarquable par sa beauté, à laquelle il n'a manqué +pour faire fortune qu'un autre théâtre que Natchez, qui est une petite +ville de trois à quatre mille habitants, où une femme, même de talent +(et il paraît qu'elle était douée), ne peut pas briller, et puis il y +avait en elle un vice qui devait l'empêcher de s'élever: son sang; elle +était d'origine noire, bien que parfaitement blanche... + +Comme Roger avait laissé échapper un mouvement, elle s'interrompit pour +prendre deux pièces qu'elle lui tendit: + +--Ceci est prouvé; la mère de Rosalie Aitie était, tu le vois, une +esclave. + +Elle fit une pause pour que Roger eût le temps de lire les papiers +qu'elle lui avait présentés; puis, sans le regarder, pour ne pas +augmenter sa confusion qu'elle n'avait pas besoin d'examiner +attentivement, car elle se trahissait par un tremblement des mains, elle +continua: + +--M. Jérôme Boudousquié disparut quand sa fille Olympe était encore tout +enfant. Mourut-il? se sauva-t-il pour fuir sa femme? Les renseignements +manquent; mais cela n'a pas une grande importance, pas plus que la +lacune qui existe entre le moment où madame Boudousquié quitte Natchez +et celui où nous la retrouvons à la Nouvelle-Orléans, tenant l'emploi +des mères nobles ou pas du tout nobles auprès de sa fille Olympe, lancée +dans la haute cocotterie, et déjà mademoiselle de Boudousquié pour ceux +qui ne savent pas d'où elle vient. Elle a un succès de tous les diables, +succès dû autant à sa beauté qu'à son habileté, car tout le monde +s'accorde à reconnaître que c'est une femme très forte. Malheureusement, +sur cette période, les renseignements manquent aussi, c'est-à-dire les +renseignements avec preuve à l'appui, les seuls dont nous ayons à nous +occuper, tandis que les histoires au contraire abondent. Cependant je +dois en citer une, une seule: on raconte qu'elle assassina un des amants +qui allait lui échapper en s'embarquant et qu'elle lui vola les débris +de la fortune qu'il emportait avec lui; le coup de revolver fut mis au +compte de la jalousie par des juges complaisants. + +--Ceci est absurde, s'écria Roger, et c'est se moquer de moi que de me +raconter de pareilles histoires. + +--Je ne l'ai racontée que pour que tu voies ce qu'on dit de madame de +Barizel et quelle est sa réputation. N'est-ce pas chose grave qu'on +puisse parler ainsi d'une femme, même alors que cette femme serait +innocente? Pour la charger d'un pareil crime, ne faut-il pas qu'on la +juge capable de le commettre? Enfin je n'insiste pas là-dessus. Une +seule chose est certaine, c'est qu'après la mort de ce personnage, +qui s'appelait Jose Granda et qui était Espagnol, elle quitte la +Nouvelle-Orléans pour Charlestown, où un riche commerçant se ruine et +se tue pour elle: William Layton. Justement le jeune frère de William +Layton, qui l'a alors connue comme la maîtresse de son frère et qui à +été témoin de cette ruine et de ce suicide, est établi à Paris, 45, +rue de l'Échiquier, et il peut donner, il donne volontiers tous les +renseignements qu'on lui demande sur la femme qui a causé la mort de son +frère et la ruine de sa famille. Tu n'as qu'à l'interroger pour qu'il +parle: c'est un témoin vivant et qui, par son honorabilité, mérite toute +confiance. Tu retiens l'adresse, n'est-ce pas: M. Daniel Layton, 45, rue +de l'Échiquier? + +Il répondit par un signe de tête, car une émotion poignante le serrait à +la gorge: ce n'était plus une histoire absurde qu'on lui racontait. Pour +avoir la preuve de celle-ci, il n'avait qu'à interroger un témoin, un +témoin vivant et honorable. Madame de Barizel serait donc l'aventurière +dont parlait la lettre de Washington et les histoires invraisemblables +dont il était question dans cette lettre seraient vraies? Était-ce +possible? Il se débattait contre cette question, et son amour pour +Corysandre se révoltait, à cette pensée. + +--Après Charlestown, continua Raphaëlle, il y a encore une disparition. +On la retrouve à Savannah menant grande existence, maîtresse d'un +négociant qui, ruiné par elle, est venu se refaire une fortune en +France, où il a réussi: M. Henry Urquhart, au Havre. Lui aussi parle +volontiers d'Olympe Boudousquié, car elle n'a laissé que de mauvais +souvenirs à ses amants et ils la traitent sans ménagement; il n'y a qu'à +l'interroger aussi, celui-là. Nouvelle disparition. Elle va à la Havane, +d'où la ramène le comte de Barizel, qui la présente et la traite comme +sa femme. L'a-t-il véritablement épousée? On n'en sait rien: mon +homme n'a pas pu se procurer le certificat de mariage. C'est possible +cependant, car le comte était un homme passionné, un parfait gentilhomme +français dont on dit le plus grand bien; il n'y a contre lui ou plutôt +contre sa fortune qu'une mauvaise chose: en mourant il n'a laissé que de +grosses dettes, de sorte qu'on se demande comment sa veuve peut mener le +train qui est le sien depuis qu'elle est à Paris. Il est vrai que les +réponses ne manquent pas à ces questions pour ceux qui veulent prendre +la peine d'ouvrir les yeux et de voir comment madame de Barizel +manoeuvre entre Dayelle et Avizard. Mais ceci n'est pas mon affaire. Tu +peux là-dessus en savoir autant que moi, ou si tu ne peux pas en savoir +autant parce que tu n'es pas du métier, tu peux en voir assez cependant +pour te faire une opinion. Enfin je ne m'occupe pas de ce qui se passe à +Paris ou à Bade, et je ne suis venue à toi que pour te parler de ce que +je savais sur la vie de madame de Barizel en Amérique. Le hasard ou +plutôt, mon intérêt m'ayant amenée à rechercher ce qu'était cette femme +qui, par son habileté et surtout par son audace, est parvenue à prendre +place dans le monde, et une place si haute, qu'elle croit pouvoir, par +sa fille, se rattacher aux plus grandes familles; il m'a paru que je me +ferais en quelque sorte sa complice si je ne t'avertissais pas de ce que +j'avais appris. Si je ne t'ai pas tout dit, tu en sais cependant assez +maintenant pour ne pas continuer ta route en aveugle. Ce que tu feras, +je ne me permets pas de te le demander. Je n'ai plus qu'une chose à +ajouter, c'est que jamais personne au monde ne saura un mot de ce que +je viens de te dire. Je te laisse ces papiers, pour moi inutiles; tu en +feras ce que ton honneur t'indiquera. + +Elle se leva, tandis que Roger restait assis, anéanti, écrasé par ces +terribles révélations. + +Le premier mouvement qu'il fit longtemps, très longtemps après le départ +de Raphaëlle, fut d'étendre la main pour prendre un _Indicateur des +chemins de fer_ qui était là sur une table; mais il lui fallut plusieurs +minutes pour trouver ce qu'il cherchait: les lettres dansaient devant +ses yeux troublés et les filets noirs qui séparent les trains se +brouillaient; enfin il parvint à voir que le premier train pour Paris +était à trois heures, ce serait ce draina qu'il prendrait. + +Mais avant de partir il voulut voir Corysandre, et aussitôt il se rendit +aux allées de Lichtenthal. + +Ce fut Corysandre qui descendit pour le recevoir. + +--Quel bonheur! dit-elle, le visage radieux, je ne vous attendais pas de +sitôt; quelle bonne surprise! + +Il se raidit pour ne pas se trahir: + +--C'est une mauvais nouvelle que je vous apporte je suis obligé de +partir pour Paris par le train de trois heures. + +--Partir! + +Elle le regarda en tremblant: instantanément son beau visage s'était +décoloré. + +--Et pourquoi partir? demanda-t-elle d'une voix rauque. + +--Pour une chose très grave... mais rassurez-vous, chère mignonne, et +dites-vous que je n'ai jamais mieux senti combien profondément, combien +passionnément je vous aime qu'en ce moment où je suis obligé de +m'éloigner de vous... pour quelques jours seulement, je l'espère. + +Tendrement elle lui tendit la main et le regardant avec des yeux doux et +passionnés: + +--Alors partez, dit-elle, mais revenez vite, n'est-ce pas, très vite? Si +courte que soit votre absence, elle sera éternelle pour moi. + +A ce moment madame de Barizel ouvrit la porte et entra dans le salon; +vivement Corysandre courut au-devant d'elle: + +--Si tu savais quelle mauvaise nouvelle, dit-elle. + +--Quoi donc? + +Roger voulut répondre lui-même: + +--Je suis obligé de partir pour Paris à trois heures et je viens vous +faire mes adieux. + +--Comment partir! Vous n'assistez pas aux dernières journées de courses? + +--Cela m'est impossible. + +--Mais vous ne nous aviez pas parlé de ce départ. + +--C'est que je ne savais pas moi-même que je partirais; c'est ce matin, +il y a quelques instants, que ce départ a été décidé. + +Avec Corysandre il s'était senti le coeur brisé; mais avec madame de +Barizel ce n'était pas un sentiment de lâcheté qui l'anéantissait, +c'était un sentiment d'indignation et de fureur qui le soulevait. +Était-elle vraiment la femme que Raphaëlle venait de lui montrer? Il +pouvait le savoir. + +Il fit quelques pas vers la porte: + +--C'est justement avec deux de vos compatriotes, dit-il en regardant +madame de Barizel, que j'ai à traiter l'affaire... capitale qui +m'appelle à Paris, deux Américains, M. Layton, de Charlestown... + +Elle pâlit. + +--... Et M. Henry Urquhart, de Savannah. + +Il crut qu'elle allait défaillir; mais elle se redressa: + +--Bon voyage! dit-elle. + + + +XXXIV + +Le trouble de madame de Barizel avait été le plus terrible des aveux. + +Cependant Roger partit pour Paris, et, après avoir vu M. Layton, le +frère du suicidé de Charlestown, il alla au Havre pour voir M. Urquhart. + +Une fille! La mère de celle qu'il aimait avait été une fille! + +Il revint à Paris, écrasé, mais cependant ferme dans sa résolution. + +Jamais il ne reverrait Corysandre. + +Comment supporteraient-ils l'un et l'autre cette séparation? Il n'en +savait rien, il ne se le demandait même pas, car ce n'était pas de +l'avenir qu'il pouvait s'occuper, c'était du présent, du présent seul. + +Et dans ce présent il n'y avait qu'une chose: la fille d'Olympe +Boudousquié ne pouvait pas être duchesse de Naurouse. + +Ce que souffrirait Corysandre, ce qu'il souffrirait lui-même, il devait +pour le moment écarter cela de sa pensée et tâcher de ne voir que ce que +l'honneur de son nom lui imposait. + +Il se serait fait tuer pour l'honneur de ce nom: cette résolution serait +un suicide. + +Et dans le wagon qui le ramenait du Havre à Paris, il arrêta la mise à +exécution de cette résolution, s'y reprenant à vingt fois, à cent fois, +ne restant fixé qu'à un seul point, qui était qu'il ne devait pas +retourner à Bade, car il sentait bien que, s'il revoyait Corysandre, il +n'y aurait ni volonté, ni dignité, ni honneur qui tiendraient contre +elle; et puis, que lui dirait-il, d'ailleurs? Il ne pouvait pas lui +parler de sa mère, il faudrait qu'il inventât des prétextes; lesquels? +Elle le verrait mentir, et cela il ne le voulait pas. + +Il écrirait donc. + +Il fut emporté dans un tel trouble, un tel émoi, une telle angoisse, un +tumulte si vertigineux, qu'il fut tout surpris de se trouver arrivé à +Paris: le temps, la distance, étant choses inappréciables pour lui. + +Immédiatement il se rendit chez lui et tout de suite il écrivit ses +lettres, dont les termes étaient arrêtés dans sa tête. + +«Madame la comtesse, + +«En vous disant que je partais pour voir MM. Layton et Urquhart vous +avez compris qu'il me serait impossible de donner suite au projet de +mariage dont je vous avais entretenu. Après avoir vu ces deux messieurs, +je vous confirme cette impossibilité. + +«NAUROUSE.» + +Puis il passa à la lettre de Corysandre; mais, avant de pouvoir poser +la plume sur le papier, il la laissa tomber plus de dix fois, l'esprit +affolé, le coeur défaillant: + +«Je vous aime, chère Corysandre, et c'est sous le coup de la plus +affreuse, de la plus grande douleur que j'aie jamais éprouvée que je +vous écris. + +«Nous ne nous verrons plus. + +«Cependant mon amour pour vous est ce qu'il était hier, plus profond +même, et ce que je vous disais en me séparant de vous, je vous le répète +en toute sincérité: Je vous aime, je vous adore. + +«Mais l'implacable fatalité nous sépare et il n'y a pas de volonté +humaine qui puisse nous réunir. + +«Adieu; mon dernier mot sera celui qui a commencé cette lettre, celui +qui remplit ma vie: je vous aime, chère Corysandre. + +«ROGER.» + +Cette lettre écrite, il la relut, et il voulut la déchirer, car elle ne +disait nullement ce qu'il voulait dire; mais, quand il la recommencerait +dix fois, vingt fois, à quoi bon, puisque, ce qui était dans son coeur, +il ne pouvait justement pas l'exprimer. + +Il avait décidé que ce serait Bernard resté à Bade qui porterait +ces deux lettres, et, en les envoyant à celui-ci, il lui donna ses +instructions qu'il précisa minutieusement: tout d'abord, Bernard devait +porter la lettre adressée à Corysandre et la remettre lui-même aux mains +de mademoiselle de Barizel; quand à celle de madame de Barizel, il était +mieux qu'il la remît à quelqu'un de la maison sans explication. + +Lorsque l'enveloppe dans laquelle il avait placé ces lettres fut fermée, +il la garda longtemps devant lui, ne pouvant pas l'envoyer à la poste: +c'était sa vie, son bonheur, qu'il allait sacrifier, son amour. + +Jamais il n'avait éprouvé pareille douleur, pareille angoisse, et si son +coeur ne défaillait pas dans les faiblesses de l'irrésolution, il se +brisait sous les efforts de la volonté. + +Il fallait qu'il renonçât à celle qu'il avait aimée, qu'il aimait si +passionnément, et il y renonçait; mais au prix de quelles souffrances +accomplissait-il ce devoir! + +Enfin l'heure du départ des courriers approcha! il ne pouvait plus +attendre; il prit la lettre et la porta lui-même au bureau de la rue +Taitbout, marchant rapidement, résolument; mais, lorsqu'il la jeta dans +la boîte, il eut la sensation qu'il lui en aurait moins coûté de presser +la gâchette d'un pistolet dont la gueule eût été appuyée sur son coeur. + +Il était près de la rue Le Pelletier; le souvenir de Harly se présenta à +son esprit, non de Harly son ami,--il n'avait point d'ami à cette heure +et l'humanité entière lui était odieuse, mais de Harly, médecin; il +monta chez lui. + +En le voyant entrer, Harly vint à lui vivement. + +--Quelle joie, mon cher Roger! + +Mais en remarquant combien il était pâle et comme tout son visage +portait les marques d'un profond bouleversement, il s'arrêta. + +--Qu'avez-vous donc? Êtes-vous malade? s'écria-t-il. + +--Malade, non; mort: je viens de rompre mon mariage. + +Plusieurs fois Roger avait écrit à Harly pour lui parler de ce mariage +et lui dire combien il aimait Corysandre. + +--J'ai rompu, continua Roger, et j'aime celle que je devais épouser plus +que je ne l'ai jamais aimée; de son côté elle m'aime toujours, c'est +vous dire ce que je souffre. Plus tard, je vous expliquerai les raisons +de cette rupture; aujourd'hui je viens demander au médecin un remède +pour oublier et dormir, car, si j'ai eu le courage d'accomplir cette +rupture, j'ai maintenant la lâcheté de ne pas pouvoir supporter ma +douleur. + +--Mais que voulez-vous? + +--Je vous l'ai dit: oublier, dormir, ne pas penser, ne pas souffrir. + +--Mais, mon ami, la douleur morale s'use par le temps; on ne la supprime +pas. Si je la suspends par le sommeil, au réveil vous la retrouverez +aussi intense qu'en ce moment. + +--J'aurai dormi, j'aurai échappé à moi-même, à mes pensées, à mes +souvenirs. + +--Et après? + +--Ce n'est pas demain qui m'occupe en ce moment, c'est aujourd'hui. + +Harly ne l'avait pas vu depuis deux ans et il le trouvait plus pâle, +plus maigre que lorsqu'il l'avait quitté. Ce long voyage ne lui avait +pas été salutaire. La fièvre bien certainement ne le quittait pas. + +Dans ces conditions comment allait-il supporter la crise qu'il +traversait? Par les lettres qu'il avait reçues Harly savait que Roger +avait mis toutes les espérances de sa vie dans ce mariage qui, pour +lui, était le point de départ d'une existence nouvelle, sérieusement, +utilement remplie, avec toutes les joies de l'amour et de la famille, +ces joies qu'il n'avait jamais connues et après lesquelles il aspirait +si ardemment. Dans cette existence tranquille et régulière, il aurait +pu trouver le rétablissement de sa santé, tandis que s'il reprenait ses +anciennes habitudes il y trouverait sûrement l'aggravation rapide de sa +maladie. + +Comment l'empêcher de les reprendre? + + + +XXXV + +Ce que Harly avait prédit se réalisa: quand Roger sortit de son +assoupissement il trouva sa douleur aussi intense que la veille et +même plus lourde, plus accablante, car il n'était plus enfiévré par la +résolution à prendre puisque l'irréparable était accompli, et c'était le +sentiment de cet irréparable qui pesait sur lui de tout son poids. + +C'était fini, il ne la verrait plus, et cependant elle était là devant +ses yeux plus belle, plus radieuse, plus éblouissante qu'il ne l'avait +jamais vue; ce n'était pas la mort qui la lui enlevait, mais sa propre +volonté. Cette séparation, il l'avait voulue, il la voulait et cependant +il en était à se demander s'il n'était pas plus coupable envers +Corysandre en l'abandonnant qu'il ne l'eût été envers l'honneur de son +nom en l'épousant. Que lui avait-il valu jusqu'à ce jour, ce nom dont il +avait été, dont il était si fier? La guerre avec sa famille qui avait +empoisonné sa jeunesse, et maintenant le sacrifice de son bonheur. + +Il ne pouvait pas rester enfermé toute la journée, tournant et +retournant la même pensée, voyant et revoyant toujours la même image. + +Il envoya chercher une voiture: + +--Où faut-il aller? + +--Faites-moi faire le tour de Paris par les boulevards extérieurs. + +En arrivant pour la seconde fois à la Porte-Maillot, le cheval de sa +victoria n'en pouvait plus; il descendit de voiture, en prit une autre +et recommença sa promenade. + +A sept heures, il se fit conduire chez Bignon; mais au lieu d'entrer au +rez-de-chaussée, il monta à l'entresol pour dîner seul dans un salon +particulier. + +--Combien monsieur le duc veut-il de couverts? demanda le maître +d'hôtel, qui le reconnut. + +--Un seul. + +--Que commande monsieur le duc? + +--Ce que vous voudrez. + +A huit heures il entra à l'Opéra. + +Il ne tarda pas à ne pas pouvoir rester en place; la musique +l'exaspérait. + +Il sortit et s'en alla aux Bouffes. + +Mais il n'y resta pas davantage. + +Alors il se fit conduire aux Folies-Dramatiques, d'où il se sauva au +bout d'un quart d'heure. + +Ces gens qui paraissaient s'amuser, ces comédiens qui jouaient +sérieusement, la foule, le bruit, les lumières, tout lui faisait +horreur. + +Il entra chez lui, se disant que le lendemain ce serait la même chose, +puis le surlendemain, puis toujours ainsi. + +Mais le lendemain justement il n'en fut pas ainsi. + +Le matin, comme il allait sortir, pour sortir, sans savoir où aller, le +valet de chambre, entrant dans son cabinet, lui demanda s'il pouvait +recevoir madame la comtesse de Barizel. + +La comtesse à Paris! Il resta un moment abasourdi. + +--Avez-vous dit que j'étais chez moi? demanda-il. + +--J'ai dit que j'allais voir si M. le duc pouvait recevoir. + +Son parti fut pris. + +--Faites entrer, dit-il. + +Il passa dans le salon, s'efforçant de se calmer. Ce n'était que la +comtesse, il n'avait pas de ménagement à garder avec elle; il haïssait, +il méprisait cette misérable femme qui le séparait de Corysandre. + +Elle entra la tête haute, avec un sourire sur le visage, et comme Roger, +stupéfait, ne pensait pas à lui avancer un siège, elle prit un fauteuil +et s'assit. Elle eût fait une visite insignifiante, qu'elle n'eût certes +pas paru être plus à son aise. + +--J'ai reçu votre lettre hier matin, dit-elle, et aussitôt je me suis +mise en route pour venir vous demander ce qu'elle signifie. + +--Que je renonce à la main de mademoiselle de Barizel. + +--Oh! cela, je l'ai bien compris; mais pourquoi renoncez-vous à la main +de ma fille? + +Il avait eu le temps de se remettre, et en voyant cette assurance qui +ressemblait à un défi, un sentiment d'indignation l'avait soulevé. + +--Parce qu'un duc de Naurouse ne donne pas son nom à la fille de +mademoiselle Olympe Boudousquié. + +Il croyait la faire rentrer sous terre, elle se redressa au contraire et +son sourire s'accentua: + +--Je crois, dit-elle, que vous êtes victime d'une étrange confusion de +nom, que des malveillants, des jaloux ont inventée dans un sentiment de +haine stupide et de basse envie pour ma fille: je me nomme, il est vrai, +de Boudousquié du nom de mon père; mais de Boudousquié et Boudousquié +sont deux. Lorsque avec des yeux égarés vous êtes venu m'annoncer que +vous partiez pour voir MM. Layton et Urquhart, j'ai été pour vous +avertir qu'on tendait un piège à votre crédulité, comme on avait essayé +d'en tendre un à la mienne lorsqu'on m'avait écrit pour m'avertir qu'il +y avait en vous le germe de je ne sais quelle maladie mortelle, car déjà +on m'avait menacée, pour m'escroquer de l'argent, de me rattacher à +cette famille Boudousquié avec laquelle je n'ai rien de commun; mais +je ne l'ai point fait, pensant que vous ne donneriez pas dans cette +invention grossière. Je crois que j'ai eu tort; je vois que ces gens ont +su troubler votre jugement, cependant si ferme et si droit d'ordinaire, +et je viens me mettre à votre disposition pour vous fournir toutes les +explications que vous pouvez désirer. Il s'agit de ma fille, de son +bonheur, de son honneur, et je n'écoute, moi, sa mère, que cette seule +considération. Que vous a-t-on dit! + +--Vous le demandez? + +--Certes. + +--M. Layton m'a dit qu'Olympe Boudousquié, après avoir ruiné son frère +dont elle était la maîtresse, avait amené celui-ci à se tuer. M. +Urquhart m'a dit que la même Olympe Boudousquié, qui l'avait trompé et +ruiné, était la dernière des filles. + +--Eh bien! en quoi cela a-t-il pu vous toucher? Il n'y a jamais eu rien +de commun entre la famille Boudousquié, à laquelle appartenait cette... +fille, et la famille de Boudousquié d'où je sors. + +--Alors comment se fait-il que le portrait d'Olympe Boudousquié, que M. +Urquhart a conservé et m'a montré, soit... le vôtre? + +Du coup, madame de Barizel, si pleine d'assurance, fut renversée; +une pâleur mortelle envahit son visage et Roger crut qu'elle allait +défaillir. Se voyant observée, elle se cacha la tête entre ses mains, +mais le tremblement de ses bras trahit son émotion. + +Cependant elle se remit assez vite, au moins de façon à pouvoir +reprendre la parole: + +--Je n'essayerai pas de cacher ma confusion et ma honte, dit-elle, car +je veux vous avouer la vérité, toute la vérité. Que ne l'ai-je fait plus +tôt! Je vous aurais épargné les douleurs par lesquelles vous avez passé +et que vous nous avez imposées, à ma fille et à moi. J'avoue donc que, +tout à l'heure, en vous disant qu'il n'y avait rien de commun entre +Olympe Boudousquié et ma famille, j'ai manqué à la vérité: en réalité +cette Olympe était la fille de mon père, fille naturelle, née de +relations entre mon père et une jeune femme... + +--Mademoiselle Aitie, modiste à Natchez; j'ai le certificat de baptême +d'Olympe Boudousquié et beaucoup d'autres pièces authentiques la +concernant et concernant aussi sa mère. + +Madame de Barizel eut un mouvement d'hésitation, cependant elle +continua: + +--Vous savez comme ces liaisons se font et se défont facilement. Mon +père eut le tort de ne pas s'occuper de cette fille qui, devenue grande, +suivit les traces de sa mère; c'est à elle que se rapportent sans doute +les pièces dont vous parlez, à elle aussi que se rapportent les récits +qui ont été faits par MM. Layton et Urquhart et si vous trouvez qu'une +certaine ressemblance existe entre le portrait qu'on vous a montré et +moi, vous devez comprendre que cette ressemblance est assez naturelle +puisque celle qui a posé pour ce portrait était... ma soeur. + +--Et cette soeur naturelle, puis-je vous demander ce qu'elle est +devenue? + +--Morte. + +--Il y a longtemps? + +--Une quinzaine d'années. + +--Vous avez un acte qui constate sa mort. + +--Non, mais on pourrait sans doute le trouver... en le cherchant. + +--Eh bien, je puis éviter cette peine, car j'ai une série d'actes +s'appliquant à cette Olympe Boudousquié qui permettent de la suivre +jusqu'au moment où M. le comte de Barizel l'a ramenée de la Havane. + +--Monsieur le duc! + +Mais Roger ne se laissa pas interrompre, vivement il se leva et étendant +le bras vers la porte: + +--Je vous prie de vous retirer. + +--Mais je vous jure. + +--Me croyez-vous donc assez naïf pour avoir foi aux serments d'Olympe +Boudousquié? + +Elle se jeta aux genoux de Roger en lui saisissant une main malgré +l'effort qu'il faisait pour se dégager: + +--Eh bien! je partirai, s'écria-t-elle avec un accent déchirant, je +retournerai en Amérique, vous n'entendrez jamais parler de moi, je serai +morte pour le monde, pour vous, même pour ma fille; mais, je vous en +conjure à genoux, à mains jointes, en vous priant, en vous suppliant +comme le bon Dieu, ne l'abandonnez pas, ne renoncez pas à ce mariage. +Elle est innocente, elle est la fille légitime du comte de Barizel +dont la noblesse est certaine; elle vous aime, elle vous adore. La +tuerez-vous par votre abandon? C'est sa douleur qui m'a poussée à cette +démarche. Ne vous laisserez-vous pas émouvoir, vous qui l'aimez? l'amour +ne parlera-t-il pas en vous plus que l'orgueil? + +--Que l'orgueil, oui; que l'honneur, non, jamais! + + + +XXXVI + +Madame de Barizel était partie depuis longtemps et Roger n'avait pas +quitté son salon, qu'il arpentait en long et en large, à grands pas, +fiévreusement, quand le domestique entra de nouveau. + +--Il y a là une dame, dit-il, qui veut à toute force voir monsieur le +duc; elle refuse de donner son nom. + +--Ne la recevez pas. + +--Elle est jeune, et sous son voile elle paraît très jolie. + +Roger ne fut pas sensible à cette raison qui, dans la bouche du +domestique, paraissait toute-puissante: + +--Ne la recevez pas, dit-il, ne recevez personne. + +Mais, avant que le domestique fût sorti, la porte du salon se rouvrit et +la jeune dame qui paraissait très jolie sous son voile entra. + +Roger n'eut pas besoin de la regarder longuement pour la reconnaître; +son coeur avait bondi au-devant d'elle: + +--Vous! + +--Roger! + +Le domestique sortit vivement. + +Elle se jeta dans les bras de Roger. + +--Chère Corysandre! + +Ils restèrent longtemps sans parler, se regardant, les yeux dans les +yeux, perdus dans une extase passionnée; ce fut elle qui la première +prit la parole: + +--Ma présence ici vous explique que je ne vous en veux pas de votre +lettre, j'ai été foudroyée en la lisant, je n'ai pas été fâchée. Fâchée +contre vous, moi! + +Et elle s'arrêta pour le regarder, mettant toute son âme, toute sa +tendresse, tout son amour dans ce regard, frémissante de la tête aux +pieds, éperdue, anéantie; ce n'était plus l'admirable et froide statue +qu'il avait vue en arrivant à Bade, mais une femme que la passion avait +touchée et qu'elle entraînait. + +Tout à coup un flot de sang empourpra son visage et elle se cacha la +tête dans le cou de Roger. + +--Si je viens à vous, dit-elle faiblement, chez vous, ce n'est pas pour +vous demander les raisons qui vous empêchent de me prendre pour femme. + +--Mais... + +--Ces raisons, ne me les dis pas, s'écria-t-elle dans un élan +irrésistible, je ne veux pas les connaître... au moins je ne veux pas +que tu me les dises. + +De nouveau, elle se cacha le visage contre lui. + +Puis après quelques instants elle poursuivit sans le regarder: + +--Si un homme comme vous ne tient pas l'engagement qu'il a pris... +librement, c'est qu'il a pour agir ainsi des raisons qui s'imposent à +son honneur; je sens cela. Lesquelles? Je ne les sais pas, je ne veux +pas les savoir, je ne veux pas qu'on me les dise. + +Elle jeta ses mains sur ses yeux et ses oreilles comme si elle avait +peur de voir et d'entendre. + +--Tu as pensé à moi, n'est-ce pas, demanda-t-elle, avant de prendre +cette résolution, à ma douleur, à mon désespoir; tu as pensé que je +pouvais en mourir. + +Il inclina la tête. + +--Et cependant tu l'as prise? + +--J'ai dû la prendre. + +--Tu as dû! C'est bien cela, je comprends; mais tu m'aimes, n'est-ce +pas; tu m'aimes encore! + +--Si je t'aime! + +La prenant dans ses bras, il l'étreignit passionnément; ils restèrent +sans parler, les lèvres sur les lèvres. + +Mais doucement elle se dégagea: + +--Ce que je te demande, je le savais avant que tu me le dises, je +l'avais senti, je l'avais deviné, et c'est parce que je sentais bien que +tu m'aimais, que tu m'aimes toujours que je suis venue à toi, car +enfin nous ne pouvons pas être séparés,--j'en mourrais. Et toi, +supporterais-tu donc cette douleur? vivrais-tu sans moi? Pour moi, je ne +peux pas vivre sans toi, sans ton amour. Je le veux, il me le faut et je +viens te le demander. Ce que disait ta lettre, n'est-ce pas, c'était que +je ne pouvais pas être ta femme? + +Il baissa la tête, ne pouvant pas répondre. + +--Pourquoi ne réponds-tu pas? s'écria-t-elle, pourquoi ne parles-tu +pas franchement? Tu as peur que je t'adresse des questions. Mais ces +questions m'épouvantent encore plus qu'elles ne peuvent t'épouvanter +toi-même. En me disant que tu m'aimais toujours et que tu ne pouvais +pas faire de moi ta femme, tu m'as tout dit. Je ne veux pas en savoir +davantage. Il y a là quelque mystère, quelque secret terrible que je ne +dois pas connaître puisque tu ne me l'as pas dit et que tu montres tant +d'inquiétude à la pensée que je peux te le demander. Je ne suis qu'une +pauvre fille sans expérience, je ne sais que bien peu de chose dans la +vie et du monde; mais, pour mon malheur, j'ai appris à regarder et +à voir, et ce que bien souvent je ne comprends pas, je le devine +cependant. Ce que j'ai deviné c'est qu'après avoir voulu me prendre pour +ta femme, tu ne le veux plus maintenant. + +--Je ne le peux plus. + +--Mais tu peux m'aimer cependant, tu m'aimes. Eh bien, ne nous séparons +plus. Me voici; prends-moi, garde-moi. + +Elle lui jeta les bras autour du cou, et le regardant sans baisser les +yeux: + +--Me veux-tu? + +--Et j'ai pu t'écrire que nous ne nous verrions plus! s'écria-t-il. + +--Oh! ne t'accuse pas. A ta place j'aurais agi comme toi sans doute; à +la mienne tu ferais ce que je fais; tu as eu la douleur de résister à +ton amour, moi j'ai la joie d'obéir au mien. Et sens-tu comme elle est +grande, sens-tu comme elle m'exalte, comme elle m'élève au-dessus de +toutes les considérations si sages et si petites de ce monde? Jusqu'à ce +jour je n'ai eu qu'un orgueil, celui de ma beauté; on m'a tant dit que +j'étais belle, on m'a montré tant d'enthousiasme, tant d'admiration, +que j'ai cru... quelquefois que j'étais au-dessus des autres femmes; au +moins je l'ai cru pour la beauté, car pour tout le reste je savais bien +que je n'étais qu'une fille très ordinaire. Mais voilà que tu m'aimes, +voilà que je t'aime, que je t'aime passionnément, plus que tout au +monde, plus que ma réputation, plus que mon honneur, plus que tout, et +voilà que c'est par mon amour que je deviens supérieure aux autres, +puisque je fais ce que nulle autre sans doute n'oserait faire à ma place +et m'en glorifie. + +Elle le regarda un moment; ses yeux lançaient des flammes, sa poitrine +bondissait, elle était transfigurée par la passion. + +--C'est que j'ai foi en toi, continua-t-elle, et que je sais que tu +m'acceptes comme je me donne,--entièrement. Où tu voudras que j'aille, +j'irai; ce que tu voudras, je le voudrai. Je n'aurai pas d'autre volonté +que la tienne, d'autres désirs que les tiens, d'autre bonheur que le +tien; heureuse que tu m'aimes, ne demandant rien, n'imaginant rien, ne +souhaitant rien que ton amour. Si tu savais comme j'ai besoin d'être +aimée; si tu savais que je ne l'ai jamais été... par personne, tu +entends, par personne, et que mon enfance a été aussi triste, aussi +délaissée que la tienne. + +Comme il la regardait dans les yeux, elle détourna la tête. + +--Ne parlons pas de cela, dit-elle, je veux plutôt t'expliquer comment +j'ai pris cette résolution. + +Elle avait jusqu'alors parlé debout; elle attira un fauteuil et s'assit, +tandis que Roger prenait place devant elle sur une chaise, lui tenant +les mains dans les siennes, penché vers elle, aspirant ses paroles et +ses regards. + +--C'est aussitôt après avoir lu ta lettre et quand ma mère m'a donné +celle que tu lui écrivais que je me suis décidée. Comme elle m'annonçait +qu'elle venait à Paris pour dissiper le malentendu qui s'était élevé +entre vous, je lui ai demandé à l'accompagner, devinant bien qu'il +ne s'agissait point d'un malentendu comme elle disait et que rien ni +personne ne te ferait revenir sur cette rupture, que tu n'avais pu +arrêter qu'après de terribles combats, forcé par des raisons qui ne +changeraient pas. Elle a consenti à mon voyage. Nous sommes arrivées ce +matin, et elle m'a dit qu'elle venait chez toi. J'ai attendu son retour, +mais sans rien espérer de bon de sa visite. Lorsqu'elle est rentrée, +dans un état pitoyable de douleur et de fureur, elle m'a dit que tu +persistais dans ta résolution. Alors je suis sortie; dans la rue j'ai +appelé un cocher qui passait et je lui ai dit de m'amener ici. Il a +fallu subir l'examen de ton concierge et de ton valet de chambre. Mais +qu'importe! Pouvais-je être sensible à cela en un pareil moment! Me +voici, près de toi, à toi, cher Roger; ne pensons qu'à cela, au bonheur +d'être ensemble. Moi, je me suis faite à l'idée de ce bonheur puisque, +depuis hier, je savais que ces mots que tu as dû avoir tant de peine à +écrire: «Nous ne nous verrons plus», n'auraient pas de sens aujourd'hui; +mais toi, ne te surprend-il pas? + +Glissant de son siège, il se mit à genoux devant elle, et dans une +muette extase, il la contempla, la regarda des pieds à la tête, tandis +qu'il promenait dans de douces caresses ses mains sur elle, sur ses +bras, sur son corsage, la serrant, l'étreignant comme s'il avait besoin +d'une preuve matérielle pour se persuader qu'il n'était pas sous +l'influence d'une illusion. + +--Que ne puis-je te garder toujours ainsi, à mes pieds, dit-elle en +souriant; mais nous ne devons pas nous oublier. Il est impossible que ma +mère ne s'aperçoive pas bientôt de mon départ. Elle me cherchera. Ne me +trouvant pas, la pensée lui viendra bien certainement que je suis ici, +car elle sait combien je t'aime. Il ne faut pas qu'elle puisse me +reprendre, car elle saurait bien nous séparer, dût-elle me mettre dans +un couvent jusqu'au jour où elle aurait arrangé un autre mariage pour +moi. Ce mariage, je ne l'accepterais pas; cela, tu le sais. Mais je ne +veux pas de luttes, je ne veux pas d'intrigues. Arrache-moi à cette +existence... misérable. Partons, partons aussitôt que possible. + +--Tout de suite. Où veux-tu que nous allions? + +--Et que m'importe! J'aurais voulu aller à Varages, à Naurouse, là où tu +as vécu, où tu devais me conduire. Mais ce serait folie en ce moment; +on nous retrouverait trop facilement, et il ne faut pas qu'on nous +retrouve, il ne le faut pas, aussi bien pour toi que pour moi. Allons +donc où tu voudras; moi je ne veux qu'une chose: être ensemble. Tous les +pays me sont indifférents; ils me deviendront charmants quand nous les +verrons ensemble. + +--L'Espagne! + +--Si tu veux. + +--Partons. + +--Le temps d'envoyer chercher une voiture. + +Mais au moment où il se dirigeait vers la porte, un bruit de voix +retentit dans le vestibule, comme si une altercation venait de s'élever +entre plusieurs personnes. + + + +XXXVII + +Roger courut à la porte pour la fermer, et en même temps, se tournant +vers Corysandre, il lui fit signe d'entrer dans la pièce voisine, qui +était sa chambre. + +Il n'avait pas tourné le pène, qu'on frappa à la porte non avec le +doigt, mais avec la main pleine, trois coups assez forts. + +--Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix assurée. + +Évidemment c'était madame de Barizel qui venait reprendre Corysandre. + +Au lieu d'ouvrir, Roger traversa le salon en courant et entra dans sa +chambre, où il trouva Corysandre. + +--Ma mère! murmura-t-elle d'une voix épouvantée. + +--Oui. + +--Qu'allez-vous faire? + +--Nous allons descendre par l'escalier de service; vite. + +La prenant par la main, il l'entraîna de la chambre dans le cabinet de +toilette, du cabinet de toilette dans un couloir de dégagement au bout +duquel se trouvait la porte de l'escalier de service; mais cette porte +était fermée à clef, et la clef ne se trouvait pas dans la serrure. + +Roger n'avait pas pensé à cela, il fut déconcerté. Où, chercher cette +clef? Il n'en avait pas l'idée. + +Avant qu'il eût pu réfléchir, un bruit de pas retentit au bout du +couloir. Alors, tenant toujours Corysandre par la main, il rentra dans +le cabinet de toilette dont il verrouilla la porte. C'était se faire +prendre dans une souricière; mais ils n'avaient aucun moyen de sortir. + +Corysandre étreignit Roger dans ses deux bras, et, comme il se baissait +vers elle, elle l'embrassa passionnément, désespérément, comme si elle +avait conscience que c'était le dernier baiser qu'elle lui donnait et +qu'elle recevait de lui. + +-Entrons dans ta chambre, dit-elle, et ouvre la porte; ne nous cachons +pas. + +Mais il n'eut pas à aller tirer le verrou: au moment où ils arrivaient +dans la chambre, la porte opposée à celle par laquelle ils entraient +s'ouvrait, et derrière un petit homme à lunettes, vêtu de noir, ils +aperçurent madame de Barizel. + +Le petit homme entr'ouvrit sa redingote et Roger aperçut le bout d'une +écharpe tricolore. + +--Monsieur le duc, dit le commissaire de police, je suis chargé de +rechercher chez vous mademoiselle Corysandre de Barizel, mineure +au-dessous de seize ans, que sa mère, madame la comtesse de Barizel, ici +présente, vous accuse d'avoir enlevée et détournée. + +Roger s'était avancé, tandis que Corysandre était restée en arrière, +mais sans chercher à se cacher, la tête haute, ne laissant paraître sa +confusion que par le trouble de ses yeux et la rougeur de son visage. + +Sur ces derniers mots du commissaire elle s'avança à son tour et vint se +poser à côté de Roger. + +--Je n'ai été ni enlevée, ni détournée, dit-elle en s'efforçant +d'affermir sa voix, qui malgré elle trembla, je suis venue +volontairement. + +Le commissaire salua de la tête sans répondre, tandis que madame de +Barizel levait au ciel ses mains indignées et frémissantes. + +--Prétendez-vous, monsieur le duc, dit le commissaire, s'adressant à +Roger, que mademoiselle est venue chez vous simplement en visite? + +Roger ne répondit rien. + +--S'enferme-t-on au verrou pour recevoir des visites? s'écria madame de +Barizel; cherche-t-on à se sauver? Enfin une jeune fille va-t-elle faire +une visite à un jeune homme? Cette défense est absurde. + +--Me suis-je donc défendu? demanda Roger avec hauteur. + +--M. de Naurouse n'a pas à se défendre, dit vivement Corysandre, il n'a +rien fait; s'il faut un coupable, ce n'est pas lui. + +Toutes ces paroles, celles de Corysandre, de Roger et de madame de +Barizel, étaient parties irrésistiblement, sans réflexion, sous le coup +de l'émotion; seul le commissaire; qui en avait vu bien d'autres et qui +d'ailleurs n'était point partie intéressée, avait su ce qu'il disait. + +Cependant le temps avait permis à Roger de se reconnaître, au moins +jusqu'à un certain point, c'est-à-dire qu'il ne comprenait rien à ce qui +se passait. + +Cependant il fallait qu'il parlât, qu'il se défendît, ou s'il ne se +défendait pas, qu'il sût à quoi cela l'entraînait. Madame de Barizel, +habile et avisée comme elle l'était, n'avait certes pas décidé une +pareille aventure à la légère. + +--Monsieur le commissaire, dit-il, je voudrais avoir quelques instants +d'entretien avec vous. + +--Je suis à votre disposition, monsieur le duc, répondit le commissaire, +qui paraissait beaucoup mieux disposé en faveur des accusés que de +l'accusateur. + +--Mais, monsieur... s'écria madame de Barizel. + +--Ne craignez rien, madame, la porte est gardée. + +Avant de sortir, Roger regarda Corysandre comme pour lui demander pardon +de la laisser seule; mais elle lui fit signe qu'elle avait compris. +Alors il passa dans le salon avec le commissaire. + +--Monsieur le commissaire, dit-il, c'est une question que je voudrais +vous adresser si vous le permettez: vous avez parlé d'accusation tout à +l'heure, cette accusation est-elle sérieuse? sur quoi porte-t-elle? à +quoi expose-t-elle? + +--Vous avez un code, monsieur le duc? + +--Non. + +--C'est cependant un livre qui devrait se trouver chez tout le monde, +dit-il sentencieusement; enfin, puisque vous n'en avez pas, je vais +tâcher de répondre à vos questions. Vous demandez si cette accusation +est sérieuse? Oui, monsieur le duc, au moins par ses conséquences +possibles. Les articles sous le coup desquels elle vous place sont les +354, 355, 356, 357 du code pénal, qui disent que quiconque aura enlevé +ou détourné une fille au-dessous de seize ans subira la peine des +travaux forcés à temps. + +Roger ne fut pas maître de retenir un mouvement. + +--C'est ainsi, monsieur le duc; on ne sait pas cela dans le monde, +n'est-ce pas? Cependant telle est la loi. Elle dit aussi que, quand même +la fille aurait consenti à son enlèvement ou suivi volontairement son +ravisseur, si celui-ci est majeur de vingt-un ans ou au-dessus, il +sera condamné aux travaux forcés à temps. Mademoiselle de Barizel, en +affirmant qu'elle était venue librement chez vous, a paru vouloir vous +innocenter; vous voyez qu'elle s'est trompée. N'oubliez pas cela, +monsieur le duc. De même n'oubliez pas non plus le dernier article que +je signale tout particulièrement à votre attention, et qui dit que +dans le cas où le ravisseur épouserait la fille qu'il a enlevée, il ne +pourrait être condamné que si la nullité de son mariage était prononcée. +Dans l'espèce, vous sentez, n'est-ce pas, l'importance de cet article? + +Baissant la tête, le commissaire adressa à Roger par-dessus ses lunettes +un sourire qui en disait long. + +--Vous avez deviné qu'on voulait me contraindre à ce mariage? dit Roger. + +--Hé! hé! hé! + +Il n'en dit pas davantage; mais il se frotta les mains, satisfait sans +doute d'avoir été compris. + +--J'ai un procès-verbal à dresser, dit-il, je puis m'installer ici, +n'est-ce pas? + +Il s'assit devant la table. + +--Ce procès-verbal doit constater la porte fermée à clef, la tentative +de fuite par l'escalier de service, le désordre de la toilette de la +jeune personne. Pourquoi donc avez-vous fermé cette porte, monsieur le +duc? + +--Je n'ai pensé qu'à la mère et j'ai voulu lui échapper. + +--Fâcheux. + +Abandonnant le commissaire, Roger rentra dans la chambre; Corysandre +était assise à un bout, madame de Barizel à un autre. + +--Eh bien, monsieur le duc, demanda-t-elle, vous êtes-vous fait +renseigner par M. le commissaire sur les conséquences de ce que la loi +française appelle un détournement de mineure? + +Comme Roger ne répondait pas, elle continua: + +--Oui, n'est-ce pas. Alors vous savez que ces conséquences sont un +procès en cour d'assises et une condamnation aux travaux forcés. + +Corysandre se leva et d'un bond vint à Roger. + +--Je pense, poursuivit madame de Barizel, que cela vous a donné à +réfléchir et que vous pouvez me faire connaître vos intentions. Vous +aimez ma fille. De son côté, elle vous aime passionnément, follement; sa +démarche le prouve. L'épousez-vous? + +Avant qu'il eût pu répondre. Corysandre s'était jetée devant lui et, +s'adressant à sa mère: + +-M. le duc de Naurouse ne peut pas m'épouser, dit-elle. + +--Je ne te parle pas, s'écria madame de Barizel. + +--Je réponds pour lui. + +Puis se tournant vers Roger: + +--Si à la demande qu'on t'adresse sous le coup de cette pression infâme, +dit-elle, tu répondais: «Oui», tu ne serais plus le duc de Naurouse que +j'aime. Tu ne pouvais pas me prendre pour ta femme hier, tu le peux +encore moins aujourd'hui. + +Madame de Barizel parut hésiter un moment; mais presque aussitôt ses +yeux lancèrent des éclairs, tandis que ses narines retroussées et ses +lèvres minces frémissaient: elle se leva et s'avançant: + +--Et pourquoi donc M. le duc de Naurouse ne peut-il pas t'épouser? +dit-elle d'un air de défi; s'il a des raisons à donner pour justifier +son refus, j'entends des raisons honnêtes et avouables, qu'il les donne +tout haut. Parlez, monsieur le duc, parlez donc. + +Une fois encore Corysandre intervint en se jetant au-devant de Roger: + +--Ah! vous savez bien qu'il ne parlera pas, s'écria-t-elle, et que je +n'ai pas à lui demander, moi, votre fille, de se taire. + +Malgré sa fermeté, madame de Barizel fut déconcertée; mais son trouble +ne dura qu'un court instant: + +--Vous réfléchirez, monsieur le duc, dit-elle; votre femme, ou vous ne +la reverrez jamais. + +Sans répondre, Corysandre se jeta sur la poitrine de Roger. + +--A toi pour la vie, s'écria-t-elle, pour la vie, je te le jure. + +La porte du salon s'ouvrit: + +--Si monsieur le duc de Naurouse veut signer le procès-verbal? dit le +commissaire de police. + + + +XXXVIII + +Quel usage madame de Barizel allait-elle faire de son procès-verbal. + +Il ne fallut pas longtemps à Roger pour voir qu'il ne lui était pas +possible, non seulement de résoudre cette question, mais même de +l'examiner, et tout de suite il pensa à Nougaret. Il croyait cependant +bien en avoir fini avec les avoués, les avocats et les gens d'affaires. + +Bien que les tribunaux fussent en vacances Nougaret était au travail. +Les vacances étaient pour lui son temps le plus occupé; il mettait à +jour son arriéré. + +Il fit raconter à Roger comment les choses s'étaient passées, +minutieusement, et il exigea un récit complet non seulement sur le fait +même du procès-verbal du commissaire de police, mais encore sur les +antécédents de madame de Barizel. + +--C'est le caractère du personnage qui nous expliquera ce dont il est +capable, dit-il pour décider Roger, qui hésitait. + +Il fallut donc que Roger répétât le récit de Raphaëlle et les +témoignages de MM. Layton et Urquhart. + +--Et la jeune personne, demanda l'avoué, elle n'est pas complice de sa +mère? + +--Elle! + +--Ça s'est vu. + +Ce fut un nouveau récit, celui de l'intervention de Corysandre. + +--C'est très beau, dit l'avoué; seulement cela serait plus beau encore +si c'était joué, car il est bien certain que par la venue chez vous de +cette jeune fille qui vous dit: «Ne me prenez pas pour votre femme, +puisque je ne suis pas digne de vous; mais gardez-moi pour votre +maîtresse, puisque nous nous aimons», vous avez été profondément touché. + +--C'est l'émotion la plus forte que j'aie éprouvée de ma vie. + +--Il est bien certain aussi, n'est-ce pas, qu'en se jetant entre sa mère +et vous pour dire: «Il ne peut pas m'épouser,» elle vous a paru très +belle. + +--Admirable d'héroïsme. + +--C'est bien cela; de sorte que vous l'aimez plus que vous ne l'avez +jamais aimée. + +--Au point que je me demande si je ne commets pas la plus abominable des +lâchetés en ne l'épousant pas. + +--C'est bien cela. Certes, monsieur le duc, je serais désespéré de dire +une parole qui pût vous blesser dans votre amour. Je comprends que vous +admiriez cette belle jeune fille pour son sacrifice plus encore que pour +sa beauté; mais enfin je ne peux pas ne pas vous faire observer que ce +sacrifice arrive bien à point pour peser sur vos résolutions. Et notez +que je ne veux pas insinuer qu'elle n'a pas été sincère; je n'insinue +jamais rien, je dis les choses telles qu'elles sont. Et ce que je dis +présentement, c'est que nous avons affaire à une mère très forte qui a +bien pu pousser sa fille, sans que celle-ci ait vu ou senti la main qui +la faisait agir. + +--Je vous affirme que tout en elle a été spontané, inspiré seulement par +le coeur. + +--Je veux le croire; mais il est possible que le contraire soit vrai, +et cela suffit pour vous avertir d'avoir à vous tenir sur vos gardes. +D'ailleurs les raisons qui vous empêchaient hier d'épouser mademoiselle +de Barizel existent encore aujourd'hui, il me semble, et je ne crois +pas que par sa démarche auprès de vous, pas plus que par la mise +en mouvement du commissaire de police, madame de Barizel se soit +réhabilitée; elle est ce qu'elle était, et elle a pris soin de vous +prouver elle-même qu'on ne l'avait pas calomniée en vous la représentant +comme une aventurière dangereuse. Maintenant quel parti va-t-elle tirer +de son procès-verbal? C'est là qu'est la question pressante. + +--Justement. A ce sujet je voudrais vous faire observer que je crois que +mademoiselle de Barizel a plus de seize ans. + +--C'est quelque chose; mais ce n'est pas assez pour vous mettre à +l'abri. Si la loi punit des travaux forcés le ravisseur d'une fille +au-dessous de seize ans, elle punit de la réclusion le ravisseur d'une +mineure; or si mademoiselle de Barizel a plus de seize ans, elle a +toujours moins de vingt-un ans et, par conséquent, la plainte peut être +déposée et le procès peut être fait. Le fera-t-elle? + +--Elle est capable de tout, et l'histoire du coup de revolver tiré +sur un amant qui se sauvait d'elle, que je n'avais pas voulu admettre +lorsqu'on me l'avait racontée, me paraît maintenant possible. + +--En disant: le fera-t-elle? ce n'est pas à elle que je pense, c'est +aux avantages qu'elle peut avoir à le faire. A vous en menacer, les +avantages sautent aux yeux: elle espère vous faire peur; avant de se +laisser amener sur le banc des assises ou de la police correctionnel, un +duc de Naurouse réfléchit, et entre deux hontes il choisit la moindre. + +La moindre serait la condamnation. + +--C'est elle qui raisonne et elle pense bien que la moindre pour vous +serait de devenir son gendre. C'est là son calcul: tout a été préparé +pour vous effrayer et vous amener au mariage par la peur. C'est un +chantage comme un autre et, à vrai dire, je suis surpris que celui-là ne +soit pas plus souvent pratiqué; mais voilà, les coquins n'étudient le +code que pour échapper aux conséquences de leurs coquineries et non pour +en préparer de nouvelles. S'ils savaient quelles armes la loi tient à la +dispositions des habiles! + +--Si madame de Barizel n'a pas étudié le code, soyez sûr qu'elle se +l'est fait expliquer par des gens qui le connaissent. + +--J'en suis convaincu, car le coup qu'elle a risqué part d'une main +expérimentée; mais justement parce qu'elle n'a pas agi à la légère, elle +doit savoir que vous pouvez très bien, au lieu d'avoir peur du procès, +l'affronter. S'il en est ainsi, sa fille, qui présentement est encore +mariable, devient immariable. Si belle, si séduisante que soit une jeune +fille, elle ne trouve pas de mari quand elle a été enlevée ou détournée +et quand un procès retentissant a fait un scandale épouvantable autour +de son nom. Que devient madame de Barizel si elle ne marie pas sa fille? +Une aventurière vieillie qui n'a plus un seul atout dans son jeu, +puisqu'elle a perdu le dernier. Vous pouvez donc être certain qu'avant +de déposer sa plainte, elle y regardera à deux fois. Elle a joué ses +premières cartes et elle a gagné, c'est-à-dire qu'elle a gagné son +procès-verbal sur lequel elle peut échafauder une action... si vous +avez peur; mais si vous n'avez pas peur, que va-t-elle en faire de son +procès-verbal? Voyez-vous son embarras avant de risquer une aussi grosse +partie? Mon avis est donc de ne pas bouger et de laisser venir. Soyez +assuré qu'il viendra quelqu'un, qu'on cherchera à vous tâter, qu'on vous +fera même des propositions. Nous verrons ce qu'elles seront. Pour le +moment, tout cela ne nous regarde pas. + +--Hélas! + +--C'est en homme d'affaires que je parle, car je devine très bien ce que +vous devez souffrir. + +--Ce n'est pas à moi que je pense, c'est à... elle. + +Le quelqu'un qui devait venir et que Nougaret avait annoncé avec sa +sûreté de diagnostic, ce fut Dayelle. + +Un matin, au bout de huit jours, pendant lesquels Roger avait vainement +cherché à apprendre ce que Corysandre était devenue, retenu qu'il était +par la réserve que Nougaret lui avait imposée, Bernard, de retour de +Bade, annonça M. Dayelle, et celui-ci fit son entrée, grave, majestueux, +s'étant arrangé une tête et une tenue pour cette visite, plus imposant, +plus important qu'il ne l'avait jamais été, serré dans sa redingote +noire, son menton rasé de près relevé par son col de satin. + +Après les premières paroles de politesse, Roger attendit, s'efforçant +d'imposer silence à son émotion et de ne pas crier le mot qui lui +montait du coeur:--Où est Corysandre? + +--Monsieur le duc, dit Dayelle, je viens vous demander quelles sont vos +inventions. + +--Mes intentions? A propos de quoi? Au sujet de qui? + +--Au sujet de mademoiselle de Barizel, de qui je suis l'ami le plus +ancien... un second père. + +--J'ai fait connaître ces intentions à madame la comtesse de Barizel; +il m'est, à mon grand regret, impossible de donner suite au projet que +j'avais formé et dont je vous avais entretenu. + +--Mais depuis que vous avez fait connaître vos intentions à madame de +Barizel, il s'est passé un... incident grave qui a dû les modifier. + +--Il ne les a point modifiées. + +--Vous m'étonnez, monsieur le duc; c'est un honnête homme qui vous le +dit. + +Roger ouvrit la bouche pour remettre cet honnête homme à sa place; mais +il ne pouvait le faire qu'en accusant madame de Barizel, et il ne le +voulut pas. + +--Monsieur le duc, continua Dayelle, qui paraissait éprouver un réel +plaisir à prononcer ce mot, monsieur le duc, c'est de mon propre +mouvement que je me suis décidé à cette démarche auprès de vous, dans +l'intérêt de Corysandre que j'aime d'une affection très vive; je viens +de voir madame de Barizel bien décidée à demander aux tribunaux la +réparation de l'injure sanglante que vous lui avez faite, je l'ai +arrêtée en la priant de me permettre de faire appel à votre honneur.... + +--C'est justement l'honneur qui m'empêche de poursuivre ce mariage, dit +Roger, incapable de retenir cette exclamation. + +--Monsieur le duc, cela est grave; il y a dans vos paroles une +accusation terrible. Qui la justifie? Vous ne pouvez pas laisser mes +amies, madame de Barizel aussi bien que sa fille, sous le coup de cette +accusation tacite. + +--J'ai donné à madame de Barizel les raisons qui me font rompre un +mariage que je désirais ardemment. + +--Vous avez écouté de basses calomnies, monsieur le duc. + +Roger ne répondit pas. + +Dayelle le pressa; Roger persista dans son silence, et il eût rompu +l'entretien s'il n'avait espéré pouvoir trouver le moyen de savoir où +était Corysandre. + +--Je suis surpris, monsieur le duc, que vous persistiez dans votre +inqualifiable refus de me donner des explications que je me croyais en +droit de demander à votre loyauté. Je venais à vous en conciliateur. +Vous avez tort de me repousser, car vous perdez Corysandre que vous +dites aimer. + +--Que j'aime et qui m'aime. + +--Sa mère a dû la faire entrer dans un couvent, et si vous ne l'en +faites pas sortir en l'épousant, elle y restera enfermée jusqu'à sa +majorité, car vous sentez bien qu'après ce procès elle ne pourrait +jamais se marier. + +Roger, se raidissant contre son émotion, voulut essayer de suivre les +conseils de Nougaret: + +--Alors nous attendrons cette majorité, dit-il, j'ai foi en elle comme +elle a foi en moi; par ce procès, madame de Barizel déshonorera sa +fille, voilà tout. + + + +XXXIX + +«Nous attendrons». + +Mais c'était une parole de défense, une bravade, un défi qui n'avait +d'autre but que de montrer qu'il n'était pas plus effrayé par la menace +du procès que par celle du couvent. + +En réalité, il espérait bien n'avoir pas à attendre longtemps; +Corysandre trouverait certainement un moyen pour lui faire savoir dans +quel couvent elle était; et lui, de son côté, en trouverait un pour la +tirer de ce couvent. Réunis, ils partiraient, et bien adroite serait +madame de Barizel si elle les rejoignait. + +Quant aux poursuites en détournement de mineure, il semblait, après la +visite de Dayelle, qu'il ne devait pas s'en inquiéter; jamais madame +de Barizel ne poursuivrait ce procès qui perdrait sa fille, et à la +vengeance elle préférerait son intérêt. + +Il se trouva avoir raisonné juste pour les poursuites, mais non pour +Corysandre. + +Des poursuites il n'entendit pas parler, si ce n'est par Nougaret, qui +lui apprit que Dayelle avait fait des démarches auprès du commissaire +de police et auprès de quelques autres personnes pour qu'on gardât le +silence sur le procès-verbal, qui serait enterré. + +De Corysandre il ne reçut aucune nouvelle; le temps s'écoula; la lettre +qu'il attendait n'arriva pas. Il devait donc la chercher, la trouver; +mais comment? + +Madame de Barizel avait quitté Paris pour s'installer chez Dayelle, +dans un château que celui-ci possédait aux environs de Poissy, et où +il passait tous les ans la saison d'automne avec son fils et tout un +cortège d'invités qui se renouvelaient par séries; en la surveillant +adroitement, en la suivant, elle devait vous conduire au couvent où +Corysandre était enfermée. + +Mais il ne lui convenait pas de remplir ce rôle d'espion, et d'ailleurs +il eût suffi que madame de Barizel pût soupçonner qu'elle était +espionnée pour dérouter toutes les recherches; il lui fallait donc +quelqu'un qui pût exercer cette surveillance avec autant de discrétion +que d'habileté. + +L'idée lui vint de demander à Raphaëlle de lui donner l'homme qu'elle +avait envoyé en Amérique; sans doute il éprouvait bien une certaine +répugnance à s'adresser à Raphaëlle; mais cet homme, en obtenant les +renseignements relatifs à madame de Barizel, avait donné des preuves +incontestables d'activité et d'habileté; il connaissait déjà celle-ci, +et c'étaient là des considérations qui devaient l'emporter, semblait-il, +sur sa répugnance; puisque c'était par Raphaëlle seule qu'il pouvait +savoir qui était cet homme, il fallait bien qu'il le lui demandât. + +Aux premiers mots qu'il lui adressa à ce sujet, elle parut embarrassée; +mais bientôt elle prit son parti. + +--C'est que la personne dont tu me parles, dit-elle, ne fait pas son +métier de ces sortes d'affaires; c'est par amitié qu'elle a bien voulu +me rendre ce service; en un mot, c'est mon père. Tu vois combien il est +délicat que je lui demande de faire pour toi ce qu'il a bien voulu faire +pour moi. Et puis, ce qui est délicat aussi, c'est de lui donner des +raisons pour justifier à ses propres yeux son intervention. Ces raisons, +je ne te les demande pas, elles ne me regardent pas. Mais lui, avant +d'agir, voudra savoir pourquoi il agit. C'est un homme méticuleux, qui +pousse certains scrupules à l'exagération; le type du vieux soldat. +Enfin je vais tâcher de te l'envoyer; tu t'arrangeras avec lui. + +Raphaëlle réussit dans sa mission qu'elle présentait comme si délicate, +si difficile, et le lendemain matin Roger vit entrer M. Houssu, sanglé +dans sa redingote boutonnée comme une tunique, les épaules effacées, +la poitrine bombée, avec un large ruban rouge sur le coeur. Il salua +militairement et, d'une voix brève: + +--Monsieur le duc, je viens à vous de la part de ma fille... à qui je +n'ai rien à refuser. Elle m'a dit que vous aviez besoin de mes services +pour rechercher une jeune fille que sa mère ferait retenir injustement +dans un couvent. Je me mets donc à votre disposition, d'abord pour avoir +le plaisir de vous obliger,--il salua,--ensuite pour être agréable à ma +fille,--il mit la main sur son coeur d'un air attendri,--enfin parce que +mes principes d'homme libre s'opposent à ces séquestrations dans les +couvents. + +Comme Roger se souciait peu de connaître les principes de M. Houssu, il +se hâta de parler de la question de rémunération. + +--A la vacation, monsieur le duc, dit Houssu avec bonhomie, à la +vacation, je vous compterai le temps passé à cette surveillance... et +mes frais, au plus juste. + +Soit que Houssu voulût tirer à la vacation, soit toute autre raison, le +temps s'écoula sans qu'il apportât aucun renseignement sur Corysandre; +cependant il était bien certain qu'il s'occupait de cette surveillance +avec activité, car, s'il était muet sur Corysandre, il était d'une +prolixité inépuisable sur madame de Barizel, dont Roger pouvait suivre +la vie comme s'il l'avait partagée. + +Mais ce n'était pas de madame de Barizel qu'il s'inquiétait, c'était de +Corysandre. + +Que lui importait que madame de Barizel quittât, deux fois par semaine, +le château de Dayelle pour venir à Paris et qu'en arrivant elle allât +déjeuner avec Avizard dans un cabinet, tantôt de tel restaurant, tantôt +de tel autre; puis qu'après avoir quitté Avizard elle allât passer une +heure avec Leplaquet dans une chambre d'un des hôtels qui avoisinent la +gare Saint-Lazare; cela confirmait ce que Raphaëlle lui avait raconté, +mais que lui importait! Son opinion sur madame de Barizel était faite, +et il n'était d'aucun intérêt pour lui qu'on la confirmât ou qu'on la +combattît. + +Cependant il fallait qu'il écoutât tous ces rapports de Houssu, de même +qu'il fallait qu'il autorisât celui-ci à continuer sa surveillance, car +c'était en la suivant qu'on pouvait espérer arriver à Corysandre. + +Mais les journées s'ajoutaient aux journées et Houssu ne trouvait rien. + +Que devait penser Corysandre? Ne l'accusait-elle point de l'abandonner? + +L'automne se passa et madame de Barizel revint à Paris. + +--Maintenant, dit Houssu, nous la tenons. + +Mais ce fut une fausse espérance; elle n'alla point voir sa fille et ses +domestiques, interrogés, ne purent rien dire de satisfaisant. Les uns +pensaient que mademoiselle était retournée en Amérique, une autre +croyait qu'elle était à Paris; la seule chose certaine était qu'elle +n'écrivait pas à sa mère et que sa mère ne lui écrivait pas. Quant à +celle-ci, on parlait de son prochain mariage avec Dayelle. + +Ce mariage inspira à Houssu une idée que Roger n'accepta pas; elle était +cependant bien simple c'était de faire savoir à madame de Barizel que si +elle ne rendait pas la liberté à sa fille, on ferait manquer son mariage +avec Dayelle en communiquant à celui-ci les renseignements avec pièces à +l'appui qui racontaient la jeunesse d'Olympe Boudousquié. + +Houssu fut d'autant plus surpris que ce moyen fût repoussé, qu'il voyait +combien était vive l'impatience, combien étaient douloureuses les +angoisses du duc. + +C'était non seulement pour Corysandre que Roger s'exaspérait de ces +retards, mais c'était encore pour lui-même. + +En effet, avec la mauvaise saison son état maladif s'était aggravé, et +il ne se passait guère de jour sans que Harly le pressât de partir pour +le Midi. + +--Allez où vous voudrez, disait Harly, la Corniche, l'Algérie, Varages +si vous le préférez, mais, je vous en prie comme ami, je vous l'ordonne +comme médecin, quittez Paris dont la vie vous dévore. + +--Bientôt, répondait Roger, dans quelques jours. + +Car il espérait qu'au bout de ces quelques jours il pourrait partir avec +Corysandre, et puisqu'on lui ordonnait le Midi, s'en aller avec elle en +Égypte, dans l'Inde, au bout du monde. + +Mais les quelques jours s'écoulaient; Houssu n'apportait aucune nouvelle +de Corysandre, le mal faisait des progrès, la faiblesse augmentait et +Harly revenait à la charge et répétait son éternel refrain: «Partez.» +Partir au moment où il allait enfin savoir dans quel couvent se trouvait +Corysandre, quitter Paris quand elle pouvait arriver chez lui tout à +coup! Puisqu'elle était venue une fois, pourquoi ne viendrait-elle pas +une seconde? Et il attendait. + +Un matin Houssu se présenta avec une figure joyeuse. + +--Cassez-moi aux gages, monsieur le duc, je n'ai été qu'un sot: j'ai +surveillé madame de Barizel, tandis que c'était M. Dayelle qu'il fallait +filer. + +--Mademoiselle de Barizel, interrompit Roger. + +--Elle est à Paris, au couvent des dames irlandaises, rue de la +Glacière, où M. Dayelle va tous les jours la voir avec son fils. On +dit... Mon Dieu, je ne sais pas si je dois le répéter à monsieur le +duc.... + +--Allez donc. + +--On dit que le fils doit épouser la fille en même temps que le père +épousera la mère; c'est un moyen que M. Dayelle a trouvé afin de ne pas +perdre l'argent qu'il a donné à madame de Barizel pour constituer la dot +de sa fille. + +--C'est insensé. + +--Évidemment.... Seulement on le dit, et j'ai cru que mon devoir était +de le répéter à monsieur le duc. + +--Il faut que vous fassiez parvenir aujourd'hui même à mademoiselle de +Barizel la lettre que je vais vous donner. + +--Cela sera bien difficile. + +--Je payerai l'impossible. + +--On tâchera. + +Tout de suite Roger se mit à écrire cette lettre, qui fut longuement +explicative et surtout ardemment passionnée, mais qui ne dit pas un mot +des projets de mariage avec Dayelle fils. + +Tandis que Houssu emportait cette lettre, il alla lui-même rue de la +Glacière pour voir le couvent où elle était enfermée; mais il ne vit +rien que des grands murs, des grands arbres et une grande porte aussi +bien fermée que celle d'une prison. + +Comme il restait devant cette porte, la regardant mélancoliquement, un +bruit de voiture lui fit tourner la tête: c'était un coupé attelé de +deux chevaux qui arrivait grand train, conduit par un cocher à livrée +vert et argent,--celle de Dayelle. + +Il s'éloigna pour n'être pas reconnu et, s'étant retourné, il vit +descendre du coupé Dayelle accompagné de son fils; le valet de pied +avait sonné. La porte si bien fermée s'ouvrit; ils entrèrent. + + + +XL + +C'était folie d'admettre que Léon Dayelle pouvait devenir le mari de +Corysandre. + +Mais alors pourquoi venait-il la voir avec son père? + +C'était une terrible femme que madame de Barizel, de qui l'on pouvait +tout attendre, de qui l'on devait tout craindre! Si elle se pouvait +faire épouser par Dayelle, ne pouvait-elle pas faire épouser Corysandre +par Léon? Il est vrai qu'elle voulait ce mariage avec le père, tandis +que Corysandre ne voudrait jamais le fils. Ce serait lui faire une +mortelle injure que la croire capable d'une pareille trahison. Il avait +foi en elle, en sa fidélité, en son amour. + +Et cependant cette visite du père et du fils dans le couvent se +prolongeait bien longtemps. Que pouvaient-ils dire? Comment Corysandre +pouvait-elle les écouter? + +C'était embusqué sous la porte d'un mégissier que Roger agitait +fiévreusement ces questions, attendant qu'ils sortissent. + +Enfin il les vit paraître; ils montèrent en voiture, et il put à son +tour partir et rentrer chez lui, où il attendit Houssu. Mais Houssu ne +vint pas ce jour-là. Ce fut seulement le lendemain qu'il arriva, la mine +longue: il n'avait pas réussi à trouver quelqu'un pour se charger de la +lettre, et il craignait bien de n'être pas plus heureux. Les difficultés +étaient grandes; il voulut les énumérer, mais Roger l'interrompit en lui +disant qu'il fallait, coûte que coûte, que cette lettre fût remise au +plus vite dans les mains de mademoiselle de Barizel. Avec du zèle et de +l'argent, on devait réussir. + +--Soyez sûr que je n'économiserai ni l'un ni l'autre, dit Houssu. + +Le lendemain il vint annoncer qu'il avait des espérances, le +surlendemain qu'il n'en avait plus, puis deux jours après qu'il en avait +de nouvelles et d'un autre côté. + +Le temps recommença à s'écouler sans résultat, et Roger, exaspéré, +voulut agir lui-même. Il pensa à s'adresser à mademoiselle Renée de +Queyras, la tante de Christine, qui devait être en relation avec les +dames irlandaises de la rue de la Glacière, comme elle l'était avec +toutes les congrégations religieuses de Paris. Mais que lui dirait-il +quand elle lui demanderait dans quel but il voulait avoir des nouvelles +de mademoiselle de Barizel? + +--C'est une fille que vous aimez? Oui.--Que vous voulez épouser?--Non, +que je veux enlever. + +C'était la une des fatalités de sa position qu'il ne pouvait trouver +d'aide qu'auprès de gens comme Houssu. Il se cachait de Harly et de +Nougaret; à plus forte raison ne pouvait-il pas s'ouvrir à mademoiselle +Renée. + +Cependant il fallait qu'il se hâtât d'agir, car dans le monde, autour de +lui, on commençait à parler du mariage de mademoiselle de Barizel +avec Léon Dayelle. Ce bruit, qui tout d'abord lui avait paru absurde, +s'imposait maintenant à lui quoi qu'il fît pour le repousser. Il y avait +des gens qui le regardaient d'une façon étrange, ceux-ci avec curiosité, +ceux-là d'un air énigmatique. Il y en avait d'autres qui, plus naïfs ou +plus cyniques, l'interrogeaient directement: + +--Est-ce vrai que la belle Corysandre épouse le fils du père Dayelle? + +Quand il ne répondait pas il y avait des gens qui répondaient pour lui, +expliquant les raisons qui justifiaient ce mariage: la rouerie de madame +de Barizel, la beauté de Corysandre, ses mariages manqués jusqu'à ce +jour, la nullité de Léon Dayelle, l'avarice du père Dayelle qui voulait +faire passer aux mains de son fils l'argent qu'il avait eu la faiblesse +de se laisser arracher par madame de Barizel, ce qui était une opération +véritablement habile. + +Ainsi pressé, il allait se décider à chercher un nouvel agent pour +l'adjoindre à Houssu, quand celui-ci vint l'avertir tout triomphant +qu'il avait enfin trouvé une personne sûre pour faire remettre à +mademoiselle de Barizel la lettre dont il était chargé. + +--Et la réponse à cette lettre? demanda Roger. + +--Si la jeune personne en fait une, j'ai pris mes précautions pour +qu'elle nous parvienne demain; mais monsieur le duc doit comprendre que +je ne peux pas savoir si mademoiselle de Barizel répondra. + +Cela pouvait, en effet, faire l'objet d'un doute pour Houssu, mais non +pour Roger, qui était bien certain qu'à sa lettre elle répondrait par +une lettre non moins tendre; non moins passionnée. Maintenant que +le moyen de correspondre était trouvé, ils s'écriraient, ils +s'entendraient, et dans quelques jours elle serait à lui; si ce n'était +pas dans quelques jours, ce serait dans quelques semaines; le temps +n'avait plus d'importance pour eux. + +Grande fut sa surprise ou plutôt sa stupéfaction quand le lendemain, +au moment où il attendait Houssu, Bernard lui annonça que madame la +comtesse de Barizel lui demandait un entretien et qu'elle était dans son +salon, l'attendant. + +Après quelques secondes de réflexion, il se dit qu'elle venait sans +doute pour obtenir de lui les pièces compromettantes qu'il avait entre +ses mains et au moyen desquelles il pouvait empêcher son mariage avec +Dayelle s'il voulait s'en servir. + +Il entra dans son salon le sourire aux lèvres, décidé à se montrer bon +prince et à ne pas abuser des avantages de sa position: malgré tout elle +était la mère de Corysandre. + +Mais, ayant jeté sur elle un rapide coup d'oeil, il remarqua qu'elle +aussi était souriante et que son attitude, au lieu d'être celle d'une +suppliante, était plutôt celle d'une femme sûre d'elle-même, qui peut +parler haut. + +C'était à elle d'entamer l'entretien et d'expliquer le but de sa +visite,--ce qu'elle fit sans aucun embarras. + +--C'est une lettre que je vous apporte, dit-elle. + +--Je vous remercie, madame de la peine que vous avez prise. + +--Une lettre de la part de ma fille. + +Avant de tendre cette lettre qu'elle tenait cachée, elle le regarda avec +un sourire ironique; ce ne fut qu'après une pause assez longue qu'elle +la sortit de sa poche. + +Il reconnut celle qu'il avait remise à Houssu et ne fut pas maître de +retenir un mouvement. + +--Mon Dieu oui, monsieur le duc, c'est la vôtre, dit-elle en accentuant +son sourire; l'agent que vous employez a payé des gens pour la faire +parvenir à ma fille, et celle-ci, ayant reconnu l'écriture de l'adresse, +n'a pas cru devoir l'ouvrir: elle me l'a remise pour que je vous la +rapporte. Vous voyez que le cachet est intact, n'est-ce pas. + +Puis, après avoir joui pendant quelques instants de la confusion de +Roger, elle poursuivit: + +--Comment n'avez-vous pas compris, que cet accueil était le seul que +pouvait recevoir votre lettre? Elle serait arrivée le lendemain de la +visite de ma fille ici, il en eût été sans doute autrement. Encore sous +l'influence de son coup de tête, Corysandre n'eût pas réfléchi et elle +aurait été peut-être entraînée. Vous savez comme on persiste facilement +dans une folie; même quand on sait que c'est une folie on s'y obstine. +Mais après le temps qui s'est écoulé, après votre long silence, elle +a pu réfléchir; elle a envisagé la situation, elle vous a jugé, mal +peut-être, mais enfin elle vous a jugé tel que les circonstances vous +montraient et, à vrai dire, non à votre avantage. Songez donc qu'elle +avait été prodigieusement étonnée et même assez profondément blessée de +votre lenteur à vous déclarer à Bade, ne comprenant rien à votre réserve +et se disant que vous étiez un amant bien compassé, bien froid, ce que +vous appelez, je crois, un amoureux transi. Est-ce le mot? + +Elle regarda toujours souriante, montrant ses dents blanches pointues; +puis comme il ne répondait pas, elle continua: + +--Lorsque après son départ d'ici et dans la solitude du couvent où je +l'avais placée, elle a vu que vous ne faisiez rien pour l'arracher à +ce couvent et que vous continuiez à vous enfermer dans votre prudente +réserve, elle a trouvé que de transi vous deveniez tout à fait glacé. La +situation que vous me faisiez était vraiment trop belle pour que je n'en +profite pas, et je vous avoue que j'en ai tiré parti. Aux réflexions que +faisait ma fille j'ai ajouté les miennes, qui je l'avoue encore, n'ont +pas été à votre avantage. Croyez-vous qu'il a été difficile de prouver +à ma fille que vous ne l'aimiez pas, que vous ne l'aviez jamais aimée. +Est-ce que quand on aime une jeune fille, belle, honnête, tendre comme +Corysandre, on ne l'épouse pas malgré tout? Est-ce qu'on se laisse +arrêter par je ne sais quelles considérations d'orgueil? Quand on aime, +il n'y a pas de considérations, il n'y a que l'amour. Est-ce que quand +cette jeune fille est mise dans un couvent, on la laisse s'y morfondre +et s'y désespérer? Si elle commence par là, elle finit par se consoler +et se laisser consoler. C'est ce qui est arrivé. Après avoir écouté la +voix de la raison, Corysandre, qui ignorait que vous aviez chargé un +agent de la découvrir, a écouté celle de la tendresse. Vous dites? + +--Rien, madame; je vous écoute, je vous admire. + +--N'allez pas croire au moins que j'exagère. Il ne faut pas juger +Corysandre sur son coup de tête et voir en elle une fille exaltée et +passionnée, capable de tout dans un élan d'amour. Songez qu'elle a pu +être poussée à ce coup de tête par une volonté au-dessus de la sienne, +qui croyait ainsi assurer son mariage. + +--Ah! vous le reconnaissez? + +--J'explique, rien de plus. Mais ce que je veux surtout vous faire +comprendre c'est la nature de ma fille. En réalité c'est une personne +raisonnable, douce, tendre, qui a horreur des aventures, du désordre, de +la lutte et qui désire par-dessus tout une existence régulière et calme. +L'eût-elle trouvée auprès de vous, cette existence? En devenant votre +femme, oui, sans doute; mais votre maîtresse... On la lui a offerte... +elle l'a acceptée avec un coeur ému, plein de reconnaissance pour le +galant homme qui voulait bien oublier qu'elle avait eu une minute +d'égarement... rien qu'une minute. Aujourd'hui elle aime ce galant +homme,--la façon dont elle répond à votre lettre vous le prouve,--et +dans quelques jours elle devient la femme de M. Léon Dayelle. + +Roger, qui tout d'abord avait été foudroyé, se tint la tête haute et +ferme. + +--Votre visite a devancé la mienne, dit-il, j'ai là certains papiers qui +vous concernent: ce sont les pièces qui se rapportent à l'enquête faite +à Natchez, la Nouvelle-Orléans, Charlestown, Savannah. + +--Ces pièces n'ont aucun intérêt pour moi, dit-elle avec audace. + +--Même si je vous les remets. + +Il passa dans son cabinet et presque aussitôt il revint avec les papiers +qui lui avaient été remis par Raphaëlle. + +Madame de Barizel sauta dessus plutôt qu'elle ne les prit, et violemment +elle les jeta dans la cheminée, où brûlait un grand brasier; ils se +tordirent et s'enflammèrent. + +Alors elle passa devant Roger s'arrêtant un court instant: + +--Monsieur le duc, vous êtes un homme d'honneur. + +Il resta impassible, mais lorsqu'elle fut sortie en fermant la porte, il +se laissa tomber sur un fauteuil et se cacha la tête entre ses mains. + + + +XLI + +Bien que Roger n'eût plus à attendre Corysandre, il n'avait pas voulu, +cependant, obéir aux prescriptions de Harly et quitter Paris. + +Au lieu de chercher le calme et la tranquillité qui lui eussent permis +de se soigner, il s'était lancé à corps perdu dans la vie fiévreuse qui +avait été celle des premières années de sa jeunesse. Après une longue +disparition le monde qui s'amuse l'avait retrouvé partout où il y avait +un plaisir à prendre et où il était de bon ton de se montrer: au Bois, +chaque jour, quelque temps qu'il fît, montant un cheval brillant ou dans +une voiture qui attirait les regards des connaisseurs; aux courses, +si éloignées qu'elles fussent dans la banlieue de Paris; à toutes les +premières représentations, si tard qu'elles finissent; dans tous les +petits théâtres à la mode, si enfumés, si étouffants qu'ils fussent. Où +qu'on allât et toujours au premier rang, avec quelques amis, Mautravers, +Sermizelles, le prince de Kappel, tantôt l'un, tantôt l'autre, car +ils étaient obligés de se relayer pour le suivre, eux solides et bien +portants, on était sûr d'apercevoir sa tête pâle aux joues creuses, aux +yeux ardents qui, se promenant partout, sur toutes choses et sur tous +indifféremment, ne trahissaient que l'ennui, le dégoût ou la raillerie. + +Chaque matin Harly venait le voir et avant tout il l'interrogeait sur sa +journée de la veille. + +--A quelle heure êtes-vous rentré cette nuit? + +--A trois heures. + +--C'est fou. + +--Mais non, c'est sage. Pourquoi voulez-vous que je rentre? Pour ne pas +dormir, pour réfléchir, pour songer; le bruit m'occupe. + +--Au moins vous êtes-vous amusé? + +--Je ne m'amuse pas; je m'étourdis, je m'use, je me fatigue. + +--Vous vous tuez. + +--Qu'importe. Mais, je vous en prie, ne parlons pas médecine: nous ne +nous entendons pas; il me peine d'être en dissentiment avec vous que +j'aime comme ami, mais que je crains comme médecin. + +Il dit ces derniers mots avec une énergie voulue et comme avec une +intention. + +--Ce que vous me dites là est grave pour moi, car si vous ne voulez pas +faire ce que je vous ordonne je suis obligé de me retirer.... Oh! comme +médecin, non comme ami. + +Roger garda le silence un moment: + +--Eh bien, dit-il, donnez-moi un de vos confrères, celui que vous +appelleriez si vous étiez malade; je ne veux pas de cause de division +entre nous; je vous aime trop. + +S'il ne s'était pas laissé soigner par Harly, il n'avait pas été plus +docile avec le médecin que celui-ci lui avait donné, et ce fut seulement +quand il fut abattu tout à fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arrêta +et se livra à son nouveau médecin. + +Ceux qui avaient été ses compagnons de plaisir furent presque tous ses +compagnons de douleur. Du jour où il fut obligé de garder la chambre, il +vit arriver chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de Kappel, +Sermizelles, Montrévault, Savine, et aussi les femmes de son monde: +Cara, Balbine, Raphaëlle. On se donnait rendez-vous chez lui pour +déjeuner, dîner ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une +casserole, fut garnie de tous les ustensiles que pouvait désirer le +cordon bleu le plus exigeant. + +Quand il était en état de se mettre à table, l'on déjeunait ou l'on +dînait avec lui; quand il était souffrant ou quand il dormait, on se +faisait servir comme s'il avait été là. Bernard prenait soin seulement +de tenir fermées les portes du salon, de façon à ce que le tapage de la +salle à manger n'arrivât pas jusqu'à la chambre à coucher; on causait, +on riait, et de temps en temps on le plaignait:--Pauvre petit +duc.--Chut, s'il nous entendait.--C'est vrai.--Et l'on recommençait à +plaisanter et à s'amuser, pour ne pas l'inquiéter. Bien souvent, après +le déjeuner ou après le souper, on remplaçait la nappe blanche par un +tapis en drap vert et une partie de la journée ou de la nuit on restait +là à jouer; les hommes arrivaient en sortant de leur cercle, les femmes +après que le théâtre était fini, si elles n'avaient rien de mieux à +faire; c'était une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours +ouverte, avec table servie, ce qui est commode. + +Si Roger se réveillait, on allait lui faire une visite à tour de rôle, +courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait bien vite prendre +sa place devant la nappe ou le tapis vert. Quand les portes +s'entrouvraient, de son lit il entendait le cliquetis de la vaisselle et +de l'argenterie, ou le tintement des louis; il s'informait des noms de +ceux ou celles qui étaient là, et il faisait appeler ceux ou celles +qu'il voulait voir, les renvoyant sans colère lorsqu'il les trouvait +impatients d'aller finir le morceau servi dans leur assiette ou la +partie commencée. + +Seules ses matinées étaient solitaires, car c'était le moment du sommeil +pour tous et pour toutes. Il est vrai que pour lui c'était le moment des +tristes réflexions qui suivent ordinairement une nuit de fièvre; mais +après lui avoir donné la journée ou la soirée, il n'était que juste de +prendre le matin pour dormir. Pour le soigner et l'égayer, devait-on se +rendre malade? + +Un matin qu'il sommeillait à moitié, il entendit un bruit de pas sur le +tapis; mais il n'y prit pas attention, croyant que c'était la garde +de jour qui venait relever la garde de nuit. Tout à coup un fracas de +verrerie lui fit brusquement tourner la tête pour voir qui venait de +renverser cette verrerie, et il aperçut au milieu de la chambre, se +tenant sur la pointe des pieds sans oser avancer ou reculer, son ancien +professeur Crozat. + +--Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat? + +--Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit? + +--Et vous avez renversé le guéridon. + +--Mon Dieu! oui, ça n'arrive qu'à moi, ces maladresses-là. + +--Ce n'est rien; avancez et donnez-moi la main, que je vous dise combien +je suis content de vous voir. + +--Vrai? + +--En doutez-vous? + +--Non, et c'est pour cela que je suis venu quand j'ai appris par Harly +que vous étiez malade, pour vous voir d'abord et puis pour me mettre +à votre disposition, vous faire la lecture, si cela peut vous être +agréable, écrire vos lettres. + +--Merci, mon bon Crozat. + +--Seulement je débute mal dans la chambre d'un malade. + +D'un air piteux, il regarda les débris qui jonchaient le tapis. + +--Ne vous inquiétez donc pas de cela. Dites-moi plutôt comment vous +allez. Parlez-moi du _Comte et de la Marquise_. + +--Je viens de le transformer en opéra-comique pour un musicien influent +qui va le faire jouer... sûrement. Il est vrai que la musique nuira au +poème, mais que voulez-vous! + +Crozat raconta les mésaventures de sa pièce. Cela fut long et dura +jusqu'au moment où Mautravers, qui était toujours le premier arrivé, +entra; alors il se retira. + +Le lendemain, il revint à la même heure, et Roger le vit entrer portant +un livre sous son bras. + +--Qu'est-ce que cela? + +--L'_Odyssée_ en grec; j'ai pensé qu'après les journaux qui sont bien +vides, vous seriez peut-être satisfait que je vous fasse une bonne +lecture; alors j'ai apporté l'_Odyssée_, que nous n'avons pas eu le +temps de bien lire quand nous travaillions ensemble à Varages. + +--En grec? + +--Oh! je vais vous le traduire, bien entendu; parce que les traductions +imprimées sont ridicules.--Il ouvrit le volume--Ainsi si je vous dis, +comme dans toutes les traductions, que Télémaque «s'asseoit sur un siège +élégant», cela ne vous fait rien voir, car il y a vingt façons d'être +élégant pour un siège; tandis que si je traduis «sur un siège sculpté», +vous voyez tout de suite ce siège. Le mot propre, il n'y a que cela. + +Tout de suite il commença sa traduction; et ce fut seulement quand +Mautravers arriva qu'il ferma son livre et s'en alla. + +--Ça vous amuse? demanda Mautravers à Roger d'un air méprisant. + +--Lui, ça l'amuse, et moi ça me fait plaisir de lui laisser croire qu'il +me fait plaisir. + +Mautravers se promit de rendre la place impossible à ce cuistre, de +façon à l'empêcher de revenir. + +En effet il lui déplaisait qu'on entourât son ami, qu'il eût voulu être +le seul à soigner et à visiter. + +Dans chaque personne qui venait il voyait un coureur d'héritage, et il +espérait bien, il voulait que la fortune du duc de Naurouse ou tout au +moins la plus grosse part de cette fortune fût pour lui. N'était-ce pas +tout naturel. Puisque Roger déshériterait sa famille, et puisque lui +Mautravers était son plus ancien ami? A qui laisser cette fortune, si +ce n'est à lui? Le prince de Kappel n'en avait pas besoin, Sermizelles +était impossible, Montrévault aussi, Savine encore plus, Harly était +incapable de recevoir en sa qualité de médecin; les femmes, Balbine, +Cara et même Raphaëlle, malgré son avidité et sa rouerie, ne +recueilleraient certainement qu'un souvenir. Lui seul pouvait hériter et +s'imposait au choix de Roger, qui avait si souvent exprimé sa volonté de +soustraire sa fortune aux Condrieu. + +Il se croyait déjà si bien maître de cette fortune, qu'il veillait à ce +qu'il n'y eût pas trop de gaspillage dans la maison et même à ce qu'on +ne détériorât pas le mobilier. + +En ces derniers temps, Roger avait renouvelé ce mobilier et il avait +apporté de Londres un meuble de chambre à coucher qui plaisait tout +particulièrement à Mautravers: l'étoffe des rideaux du lit et des +fenêtres, du canapé et des fauteuils était en satin bleu de ciel, à +grands dessins brochés camaïeu du gris au blanc; le bois des meubles +était en citronnier des Iles, d'un grain serré et poli dont la teinte +claire était relevée par des filets en acajou au-dessus desquels courait +une petite peinture mignarde qui faisait l'effet d'une marqueterie; le +tout était parfaitement harmonieux, d'une décoration correcte, bien +ordonnée, et les nuances du bois et de l'étoffe produisaient un effet +doux et gracieux. + +C'était justement la fraîcheur et la douceur de ces nuances qui +inquiétaient Mautravers; il avait peur qu'on les défraîchit; il veillait +sur les visiteurs, les examinant de la tête aux pieds, surtout aux +pieds, et les jours de pluie il faisait des prodiges de diplomatie pour +qu'on ne s'assît pas sur ce satin. Si l'on n'était pas venu en voiture, +il se montrait impitoyable. + +--Notre ami est bien fatigué, disait-il. + +Son inquiétude alla si loin qu'un beau jour il apporta dans la chambre +deux chaises du cabinet de toilette: une pour lui et l'autre qu'il +trouvait toujours moyen d'offrir quand il était là et qu'il n'oubliait +jamais de placer au pied du lit quand il s'en allait. + + + +XLII + +Mais il s'en allait aussi peu que possible, voulant veiller de près son +ami, de manière à voir tous ceux qui venaient et entendre tout ce qui se +disait. + +Cependant il avait l'horreur de la maladie aussi bien que des malades: +la maladie le dégoûtait, les malades l'exaspéraient. Ce sentiment était +si vif chez lui que, malgré tout le désir qu'il avait de ne pas blesser +Roger, il ne pouvait pas bien souvent ne pas montrer sa mauvaise humeur. +Cela arrivait surtout à l'occasion des accès de toux qui, à chaque +instant, prenaient le malade; suffoqué, étouffé par ces accès, à bout +de respiration, Roger, au lieu de se retenir, toussait quelquefois +volontairement pour faire entrer un peu d'air dans ses poumons. + +--Retenez-vous donc, disait Mautravers exaspéré; vous vous faites mal. + +--Mais non, cela me fait respirer. + +--Cela vous épuise, au contraire. + +Si les paroles étaient brutales, le ton sur lequel elles étaient dites +était plus dur encore; alors Roger se tournait du côté opposé à celui où +se tenait son ami et il s'efforçait de ne pas tousser; mais si l'on peut +tousser volontairement, on ne peut pas ne pas tousser à volonté. Quand +il sentait l'accès venir, il renvoyait Mautravers, tantôt sous un +prétexte, tantôt sous un autre, s'ingéniant à en chercher. + +Mais où il désirait surtout se débarrasser de lui, c'était quand Harly +devait venir, afin d'avoir quelques instants de causerie intime et +affectueuse qui le reposât. + +Bien qu'il ne fît plus fonction de médecin, Harly n'en venait pas moins +voir Roger tous les matins, et s'il ne lui prescrivait plus des remèdes +qui, au point où en était arrivée la maladie, ne pouvaient pas avoir +grande efficacité, il le réconfortait au moins par des paroles +d'espérance et d'amitié aussi bonnes pour le coeur que pour l'esprit. + +Ces heures du matin entre Harly et Crozat étaient les meilleures de la +journée pour le malade, celles au moins qui lui faisaient oublier sa +maladie et la gravité de son état. + +Un jour Harly n'arriva pas seul: il amenait par la main une petite fille +de dix à onze ans, qui portait une corbeille recouverte de feuilles. + +--C'est ma fille, dit-il, qui a voulu malgré moi vous apporter la +première cueille de son cerisier. Vous savez, votre cerisier? + +--Comment si je sais; mais c'est là un des meilleurs souvenirs de ma +vie. J'ai eu la joie de faire ce jour-là une heureuse, et c'est là un +plaisir qui m'a été donné... ou que je me suis donné trop rarement; il +est vrai qu'il est encore possible de rattraper le temps perdu. + +--Certainement, dit Crozat. + +--En se pressant, ajouta Roger avec un triste sourire. + +Puis, pour ne pas rester sous cette dernière impression, il demanda à la +petite fille de lui donner sa main pour qu'il l'embrassât, et il voulut +qu'elle mangeât quelques cerises avec lui; mais, pour lui, il n'en put +manger que trois ou quatre, leur acidité l'ayant fait tousser. + +--Ce sera pour tantôt, dit-il. + +Puis, comme Harly et sa fille allaient se retirer, il rappela celle-ci: + +--Claire est votre nom, n'est-ce pas? demanda-t-il, et vous n'en avez +pas d'autre? + +--Non. + +--C'est un très joli nom. + +S'il y avait des visites qui rendaient Roger heureux, il y en avait +d'autres qui l'exaspéraient, bien qu'il ne les reçût pas: celles du +comte de Condrieu et de Ludovic de Condrieu, qui chaque jour venaient +ensemble se faire inscrire. + +--Quelle belle chose que l'hypocrisie! disait-il, voilà des gens qui +savent que je les exècre et qui cependant viennent tous les jours à ma +porte pour qu'on ne les accuse pas de me laisser mourir dans l'abandon; +si j'en avais la force je voudrais les recevoir un jour moi-même pour +leur dire leur fait; ils doivent cependant être bien convaincus qu'ils +n'auront rien de moi. + +--Cela serait trop bête, dit Mautravers. + +--Alors il n'y aurait plus de justice en ce monde, dit Raphaëlle. + +--L'avantage d'avoir des parents de ce genre, continua Mautravers, c'est +qu'on peut les déshériter sans remords. + +--Je voudrais plus et mieux, dit Roger. + +S'il ne pouvait pas plus et mieux que les déshériter, il pouvait au +moins leur faire peur, les tourmenter, les exaspérer de façon à ce +qu'ils ne vinssent plus. Cette idée qui avait traversé son esprit devint +bientôt chez lui une manie de malade et il voulut la mettre à exécution, +ce qu'il fit un soir qu'il avait presque tous ses amis réunis autour de +lui: + +--Savez-vous une idée qui m'est venue, dit-il, c'est de me marier. + +Et comme on le regardait pour voir s'il ne délirait point. + +--De me marier in extremis avec une jeune fille de bonne maison qui +aurait un enfant. Je légitimerais cet enfant par ce mariage et je lui +assurerais mon nom, mon titre et ma fortune. + +--Elle est absurde votre idée, s'écria Mautravers. + +--Mais non, je sauverais mon nom et mon titre, ce qui n'est pas absurde, +il me semble. Montrévault, vous qui avez tant de relations et qui +connaissez tout le monde en France et à l'étranger, vous devriez me +chercher cette jeune fille. + +--On peut la trouver. + +--Vous lui direz que je ne serai pas un mari gênant. + +Il espérait bien que ces paroles seraient rapportées à M. de Condrieu; +mais il était loin de prévoir ce qu'elles produiraient. + +Quelques jours après il vit entrer dans sa chambre; Bernard, qui avait +un air embarrassé: + +--Ce sont deux religieuses, dit-il. + +--Qu'on leur donne une offrande. + +--Mais l'une de ces religieuses veut voir monsieur le duc. + +--C'est impossible; il faut le lui expliquer poliment. + +--Je l'ai fait; mais elle a insisté et elle a voulu que je vienne dire à +monsieur le duc que celle qui désirait le voir était la soeur Angélique. + +Soeur Angélique! Mais c'était le nom en religion de Christine. Christine +chez lui; Christine qui voulait le voir. Était-ce possible? + +L'émotion fit trembler sa voix: + +--Quel est le costume de cette religieuse? demanda-t-il. Une robe noire, +une ceinture de cuir noir, une coiffe blanche à fond plissé? + +--Oui. + +--Qu'elles entrent. + +Pendant que Bernard allait les chercher, il s'efforça de calmer les +mouvements tumultueux de son coeur: Christine à laquelle il avait si +souvent pensé! Christine qu'il avait si ardemment désiré revoir avant de +mourir! son amie d'enfance! sa petite Christine! + +Elle entra: elle était seule. + +--Toi! s'écria-t-il, tandis qu'elle s'avançait vers son lit. + +Il lui tendit ses deux mains décharnées; mais elle ne les prit point, +répondant seulement à son élan par un sourire qui valait le plus doux, +le plus tendre des baisers. + +--Voilà que je te dis toi sans savoir si je peux te tutoyer: mais, tu +vois, ma chère Christine, je ne suis plus qu'une âme, et dans le +ciel, n'est-ce pas, les âmes amies doivent se tutoyer? Pourquoi ne se +tutoieraient-elles pas sur la terre? + +--J'ai appris que tu étais malade. + +--Plus que malade, mourant. + +--J'ai voulu te voir et j'en ai obtenu la permission de notre mère. + +--Chère Christine, tu me donnes la plus grande des joies que je puisse +goûter, et quand je n'espérais plus rien. + +--Pourquoi parles-tu ainsi? + +--Parce que c'est fini. Serais-tu là, près de moi, s'il en était +autrement? C'est au mourant que tu viens dire adieu; c'est le mourant +que tu viens consoler par ta chère présence, et c'est plus que la +consolation que tu lui apportes: c'est l'oubli du présent, c'est le +retour dans le passé, dans la jeunesse,--la nôtre, où je te trouve +partout près de moi, avec moi, mon amie, ma soeur, mon bon ange. + +Elle détourna la tête pour cacher son attendrissement; mais, après un +moment de silence recueilli, elle attacha sur lui ses yeux émus, tandis +que lui-même la regardait longuement, l'admirait, fraîche jeune, belle +d'une beauté séraphique sous sa coiffe qui lui faisait une sorte +d'auréole de sainte et de vierge. + +Ils restèrent assez longtemps ainsi; puis tout à coup, en même temps, +des larmes roulèrent dans leurs paupières et coulèrent sur leurs joues, +sans qu'ils pensassent à les retenir ou à les cacher. + +--Ah! Roger! + +--Chère Christine! + +Ce fut elle qui se remit la première, au moins ce fut elle qui parla: + +--Ce retour dans le passé ne t'inspire-t-il pas un souvenir pour ta +famille? dit-elle d'une voix vibrante. + +--Ma famille, c'est toi + +--Je ne suis pas seule. + +--Ah! ne me parle ni de ton grand-père, ni de ton frère. + +--Je le veux cependant, je le dois: à cette heure suprême ton coeur si +bon, si droit, ne t'inspirera-t-il pas une parole de réconciliation? + +--Ah! s'écria-t-il d'une voix rauque en se frappant la poitrine, quel +coup tu viens de lui porter à ce coeur! ce mot que tu as prononcé «Je le +dois», m'a fait tout comprendre. Et je m'imaginais que c'était de ton +propre mouvement que tu étais venue. + +Un accès de toux lui coupa la parole; mais assez vite il reprit, les +joues rougies, les yeux étincelants: + +--Tu ne savais pas hier que j'étais malade, j'en suis sûr, car les +bruits de ce monde ne passent pas vos portes; c'est ton grand-père qui +t'a prévenue en allant t'avertir que tu devais veiller à mon salut et +aussi à assurer ma fortune à ton frère. Oh! tu sais que je le connais +bien; je le vois d'ici avec sa mine paterne. Eh bien! pour mon salut, ne +sois pas en peine: envoie-moi ton confesseur; tu seras en paix, n'est-ce +pas? Mais pour ma fortune, jamais, tu entends, jamais ta famille n'en +aura que ce que je ne puis pas lui enlever. Ah! si j'avais pu te la +laissez sans craindre qu'elle passe à ton frère! + +Elle l'interrompit: + +--Tu juges mal notre grand-père, ce n'est point à ta fortune comme tu le +dis qu'il a pensé, c'est à l'honneur de ton nom. + +A son tour il lui soupa la parole: + +--Et tu as pu croire à cette histoire, toi qui me connais. Que ton +grand-père y ait cru; ça c'est ma vengeance et ma joie; mais toi, +Christine, toi, ma petite soeur, tu as pu croire que moi, duc de +Naurouse prêt à paraître devant Dieu, je ferais un mensonge; que la main +de la Mort sur ma tête, et elle y est, tu la vois bien sur ce front +décharné,--tu as pu croire que je parjurerais et que je reconnaîtrais un +enfant qui ne serait pas de moi! Ah! tu ne sais pas ce qu'il me coûte, +ce nom: et c'est là ton excuse. Aussi, malgré cet accès de colère, sois +bien certaine que je ne t'en veux pas, mais à ceux qui t'envoient, à +ceux-là.... + +De nouveau la toux lui coupa la parole et il eut une crise, suivie d'une +faiblesse. + +Christine éperdue voulut appeler, mais d'un signe il la retint. + +--Que faut-il faire? + +De sa main vacillante il lui montra une fiole, puis une cuillère; et +vivement elle lui donna ce qu'il paraissait demander. + +Un peu de calme se produisit, mais en même temps l'abattement, +l'anéantissement. + +Elle se mit à genoux et, appuyant ses mains jointes, sur le lit, +longuement elle pria en le regardant. + +Puis, se relevant: + +--Je demanderai à notre mère de venir te voir demain, dit-elle, le temps +qu'on m'avait accordé est plus qu'écoulé. + +Il lui saisit la main et l'attirant par un mouvement irrésistible: + +--Dis-moi adieu, Christine, et maintenant prie pour moi: jusqu'à ma +dernière heure, ce me sera une joie de penser que tu prononces mon nom +en t'adressant à Dieu. Dans le ciel tu sauras combien je t'ai aimée. + + + + +XLIII + +Les médecins avaient déclaré qu'il ne devait point passer la semaine et +même qu'il pouvait mourir d'un moment à l'autre, tout à coup, sans qu'on +s'en aperçût; si on ne le veillait pas attentivement et sans le quitter. + +Mautravers avait fait de cet avertissement un ordre, et il s'était +installé rue Auber, y mangeant, y couchant, agissant en véritable maître +de la maison, pour tout ordonner et diriger aussi bien que pour recevoir +à sa table ceux qui, malgré l'imminence du danger, continuaient à venir +s'y asseoir, chaque jour, déjeunant là, dînant, soupant, jouant comme +s'ils avaient été dans un cercle ou un restaurant. + +Malgré l'extrême faiblesse dans laquelle il était tombé, Roger avait +conservé sa pleine connaissance et, contrairement à ce qui arrive +avec la plupart des poitrinaires, il se rendait compte de son état: à +l'entendre on pouvait croire qu'il calculait l'instant précis de sa +mort, et à tout ce qu'on lui disait pour le tromper, il se contentait de +secouer la tête avec un triste sourire. + +--Ce qu'il y a d'affreux dans la mort, répétait-il quelquefois, ce n'est +pas de renoncer à l'avenir, c'est de regretter le passé: bienheureux +sont ceux qui ont un passé. + +Mais ce n'était pas à tous ses amis qu'il parlait ainsi, seulement à +quelques-uns: Harly, Crozat. + +Un matin, au petit jour, il fit appeler Mautravers qui, s'étant couché +tard après une soirée de déveine, arriva l'air maussade, aussi furieux +d'être réveillé de bonne heure que d'avoir perdu la veille. + +--Eh bien! que se passe-t-il? demanda-t-il en bâillant. + +--Le moment approche. + +--Ne dites donc pas de pareilles niaiseries, vous avez déjà surmonté +plus d'une faiblesse, vous surmonterez celle-là. Voulez-vous quelque +chose? ajouta-t-il de l'air d'un homme pressé d'aller se remettre au +lit. + +--Oui, donnez-moi mon pupitre; l'heure est venue de s'occuper de mon +testament. + +Instantanément ce mot changea la physionomie de Mautravers, qui se fit +bienveillante et affectueuse. + +--Tout de suite, cher ami. + +Avec empressement il alla chercher ce pupitre qui était fermé à clef, et +il l'apporta à Roger. + +--Obligez-moi d'ouvrir les rideaux, dit Roger, on n'y voit pas. + +Aussitôt les rayons rouges du soleil levant éclairèrent la chambre. + +Alors Roger de sa main vacillante tâtonna sous son oreiller, et ayant +trouvé un trousseau de clefs il ouvrit le pupitre. + +Il chercha un moment parmi les papiers qui s'y trouvaient enfermés et +ayant trouvé deux larges enveloppes scellées d'un cachet rouge il en +prit une, après l'avoir attentivement examinée; il remit l'autre dans le +pupitre qu'il referma à clef. + +Sans en avoir l'air Mautravers ne perdait rien de ce qui se passait; il +s'était placé en face d'une fenêtre comme pour regarder le levant, mais +au moyen de la psyché il n'avait d'yeux que pour le lit. + +Ce fut ainsi qu'il vit Roger ouvrir l'enveloppe qu'il avait prise, +déplier une feuille de papier timbré, la lire puis la déchirer en petits +morceaux: un testament qu'il annulait sans doute; l'autre, le sien +assurément, était donc le bon. + +Roger l'appela; vivement il alla à lui, il n'était plus maussade, il +n'avait plus perdu. + +--Voulez-vous anéantir ces papiers? dit Roger, montrant les morceaux. + +--Comment? + +--Puisque nous n'avons pas de feu allumé: jetez-les dans les cabinets et +faites couler de l'eau. + +Mautravers ramassa scrupuleusement tous ces morceaux les emporta, mais +en sortant il laissa la porte de la chambre ouverte. + +Debout, sur son séant, Roger écoutait; n'entendant rien, il appela: + +--Je n'entends pas l'eau couler, cria-t-il faiblement. + +C'est qu'avant de faire disparaître ces morceaux de papier Mautravers +avait voulu voir ce qui était écrit dessus, ayant lu plusieurs fois le +mot «hospices» et les noms de Harly, de Corysandre et de Crozat, il +fut convaincu que le testament conservé était bien décidément le +bon, c'est-à-dire le sien, et alors il fit couler l'eau abondamment, +bruyamment. + +--Mon testament est dans ce pupitre, dit Roger lorsqu'il rentra, vous le +remettrez à M. Le Genest de la Crochardière; je vous le recommande: il +déshérite les Condrieu qui ont été indignes pour moi. Vous comprenez +combien je tiens à ce qu'il soit exécuté. + +--Il sera sacré pour moi, s'écria Mautravers avec enthousiasme et je +vous jure que je ferai tout pour qu'il soit exécuté. + +--Merci; maintenant je vais être plus tranquille. + +Il tourna le dos à la lumière crue du matin, tandis que Mautravers, qui +n'avait plus envie de dormir s'installait dans un fauteuil, ne voulant +pas qu'un autre que lui veillât un si brave garçon. + +Il y avait une heure à peu près que Mautravers se promenait dans ses +terres de Varages et de Naurouse, lorsqu'il crut remarquer que, depuis +quelque temps déjà, Roger n'avait pas remué; il écouta et, n'entendant +plus sa respiration, il s'approcha du lit: il était mort, tout à coup, +comme avaient dit les médecins, sans qu'on s'en aperçût. + +Aussitôt Mautravers réveilla toute la maison. + +--Qu'on aille vite chercher M. Le Genest de la Crochardière, dit-il, +qu'on le fasse lever, qu'il vienne tout de suite; avertissez-le que +c'est pour recevoir le testament du duc de Naurouse. + +Il attendit, suant d'impatience; mais ce ne fut pas le notaire qui +arriva tout d'abord, ce fut Raphaëlle, qu'il n'avait pas dit de +prévenir. + +--Tu sais, dit-elle après la première explosion du chagrin, que le duc +m'avait donné son argenterie et ses bijoux. + +--Non, je n'en sais rien; mais il a fait un testament qu'on va ouvrir +tout à l'heure, nous verrons cela. + +--Je n'ai pas besoin du testament pour ce qui m'a été donné. + +--Attendons. + +Il n'y eut pas longtemps à attendre: le notaire arriva bientôt, +Mautravers espérait qu'on allait ouvrir le testament tout de suite, mais +il n'en fut rien. + +--Je vais le déposer au président du tribunal, dit le notaire. + +--Quand en connaîtra-t-on le contenu! s'écria Mautravers. + +Puis, comprenant qu'il montrait trop franchement son impatiente +curiosité: + +--Il peut y avoir dans ce testament que je ne connais pas, dit-il, des +prescriptions relatives aux obsèques et il est important que nous soyons +fixés là-dessus. + +--Vous le serez dans la journée, dit le notaire. + +Le notaire parti, Mautravers déclara à Raphaëlle qu'ils devaient se +retirer, et celle-ci ne fit pas d'observation. + +Ils sortirent ensemble et se quittèrent à la porte, Raphaëlle tournant +à gauche et Mautravers à droite; mais il n'alla pas plus loin que la +Chaussée-d'Antin et revenant sur ses pas, il remonta l'escalier de +Roger. Quand il entra dans la salle à manger, il trouva Raphaëlle, +qui était revenue, elle aussi, au plus vite, en train d'emballer +l'argenterie dans des serviettes. Déjà elle avait fourré plusieurs +pièces dans ses poches. + +--Je ne permettrai pas cela, s'écria Mautravers en sautant sur les +serviettes qui étaient déjà nouées. + +--De quoi te mêles-tu? + +--J'ai juré de faire exécuter le testament de ce pauvre Roger. + +--Tu espères donc bien hériter! Ce pauvre Roger! C'était de son vivant +qu'il fallait le plaindre, au lieu de se faire son espion au profit du +vieux Condrieu. + +--Si quelqu'un a tiré parti du vieux Condrieu, n'est-ce pas toi, qui lui +as vendu tes papiers pour faire manquer le mariage de Corysandre? + +La querelle allait s'envenimer; mais la porte s'ouvrit et M. de Condrieu +entra, pouvant à peine se tenir, appuyé sur le bras de Ludovic: + +--Oh! mon pauvre petit-fils, s'écria-t-il d'une voix brisée, plus +hésitante que jamais, mon cher petit-fils, où est-il? + +Il se heurtait aux meubles, aveuglé par les larmes. Heureusement +Ludovic, guidé par Mautravers, put le conduire à la chambre mortuaire +et le faire agenouiller auprès du lit, où il resta longtemps en prière, +écrasé par la douleur, poussant des sanglots et criant; + +--Mon cher petit-fils! + +Peu à peu arrivèrent les amis de Roger: Harly, Crozat et les autres; +puis, vers midi, madame d'Arvernes, accompagnée d'un jeune homme plus +jeune, plus frais, plus beau garçon encore que le vicomte de Baudrimont. + +Elle voulut voir Roger et elle entra dans la chambre, ne faisant rien +pour cacher les larmes qui coulaient sur ses joues. Se penchant sur lui, +elle l'embrassa au front. + +--Pauvre Roger, dit-elle. + +Elle sortit, éclatant en sanglots. Dans la salle à manger, elle prit le +bras du jeune homme qui l'accompagnait et, se serrant contre lui: + +--N'est-ce pas qu'il était beau, dit-elle, mais c'était ses yeux qu'il +fallait voir, ces pauvres yeux qui n'ont plus de regard. + +Les visites se continuèrent ainsi, reçues par M. de Condrieu et par +Ludovic aussi bien que par Mautravers, qui agissait de plus en plus +comme s'il était chez lui. N'était-ce pas maintenant une affaire de +quelques minutes seulement; le notaire allait arriver. + +Il se fit attendre longtemps encore; mais enfin il arriva, accompagné de +Harly et de Nougaret, que M. de Condrieu regarda comme s'il voulait les +mettre à la porte; mais il avait autre chose à faire pour le moment. + +--Le testament de mon petit-fils, de mon cher petit-fils, a-t-il été +ouvert? demanda-t-il au notaire. + +--Oui, monsieur le comte, et en voici la copie. + +--Veuillez la lire, dit M. de Condrieu. + +--Mais, monsieur le comte... + +--Veuillez la lire, répéta M. de Condrieu. + +--Lisez, dit Mautravers, mon ami Roger m'a chargé de veiller à +l'exécution de son testament; je dois le connaître. + +Le notaire lut: + +«Ceci est mon testament; il m'a été inspiré par le désir de faire après +moi ce que je n'ai pu faire de mon vivant--le bonheur d'une personne qui +en soit digne. + +«Je déshérite donc autant que la loi me le permet la famille de +Condrieu, qui a été mon ennemie, et je laisse ma fortune à mademoiselle +Claire Harly, fille de mon ami Harly, à charge par elle de donner: + +«1° A mon ancien maître, M. Crozat, qui m'a appris le peu que je sais, +deux cent mille francs; + +«2° Aux pauvres de Naurouse cent mille francs; + +«3° Aux pauvres de Varages cent mille francs; + +«4° A mes domestiques cent mille francs, sur lesquels Bernard, mon valet +de chambre, en prélèvera quarante mille pour sa part. + +«François-Roger de CHARLUS, duc de NAUROUSE.» + +--Voilà un testament qui est nul, s'écria M. de Condrieu; l'article +909 du code ne permet pas aux médecins de profiter des dispositions +testamentaires faites en leur faveur par un malade qu'ils ont soigné +pendant la maladie dont il meurt, et l'article déclare que les enfants +de ces médecins sont personnes interposées et par conséquent incapables +de recevoir. + +Nougaret s'avança: + +--Monsieur le comte de Condrieu oublie, dit-il, que depuis quatre mois +le docteur Harly n'était plus la médecin de M. de Naurouse. + +--N'a-t-il pas été le médecin de la dernière maladie? + +--Il n'était plus le médecin de M. de Naurouse quand ce testament a été +fait; c'est ce que prouve la date, qui remonte à six semaines seulement. + +--Ce n'est pas le lieu de décider cette question, dit Harly. + +--Ce seront les tribunaux qui la décideront, dit M. de Condrieu. + + + + +FIN + + + +NOTICE SUR LA «BOHÊME TAPAGEUSE» + +Malgré le secret professionnel, c'est de leurs observations personnelles +que les médecins se servent pour écrire la plupart des livres qu'ils +publient chaque jour avec une abondance qui n'est égalée que par +celle des théologiens; si bien que pour peu que vous ayez un médecin +écrivain,--et ils le sont tous,--vous êtes exposé à vous trouver un jour +ou l'autre dans un de leurs livres ou de leurs articles, tandis que +vos amis, perçant des initiales transparentes, apprendront que vos +ascendants paternels étaient alcooliques, les maternels tuberculeux, que +vos enfants seront l'un ou l'autre, et que vous-même vous n'en avez pas +pour longtemps. + +C'est aussi avec leurs observations que les romanciers écrivent leurs +livres, mais les romans sont les romans, et comme on doit toujours +y introduire une certaine dose d'imagination et de fantaisie, ils +s'éloignent forcément de la précision médicale. D'ailleurs le romancier +n'est pas lié par le secret professionnel. Ceux dont il parle ne l'ont +pas payé pour qu'il se taise. Et par cela seul sa situation ne ressemble +en rien à celle du médecin. + +Ce n'est pas à dire qu'elle ne soit pas quelquefois délicate, en cela +surtout que plus il est consciencieux, plus il est entraîné à peindre +ceux qu'il connaît le mieux: les siens, ses proches, ses amis intimes. +Pour mon compte, à l'exception de quelques romans écrits sous +l'inspiration directe et demandée de ceux qui les avaient vécus: les +_Amours de Jacques, Madame Obernin, Pompon, Vices français_, je n'ai +point pris mes modèles parmi les miens ni parmi mes intimes, et ceux qui +ont honoré ou égayé ma vie de leur amitié ont eu cette sécurité de ne +point se voir servis tout vifs à la curiosité des lecteurs. + +Mais pour ceux avec qui ne me liait point une étroite intimité, je +reconnais qu'il en a été autrement, et particulièrement pour les +personnages de la _Bohême tapageuse_ qui tous ou presque tous ont vécu +d'une vie propre que j'ai pu observer et rendre sans aucune trahison, +puisque selon la formule de la loi je n'ai été ni leur parent, ni leur +allié, et que je n'ai pas plus été attaché à leur service qu'ils ne +l'ont été au mien, si bien que j'ai pu ouvrir les yeux et les oreilles +sans que rien dans nos relations me fermât la bouche. + +J'étais encore collégien et tout jeune collégien lorsque j'ai connu +celle qui, dans ce roman, est devenue la duchesse d'Arvernes, Avec +ma mère j'avais été passer les vacances au bord de la mer, à +Sainte-Adresse, qu'Alphonse Karr venait de faire entrer dans la +notoriété, et je m'étais si bien ingénié auprès d'amis communs que +j'avais obtenu des lettres pour me faire ouvrir la porte de son jardin +dont rêvait mon admiration juvénile. C'était justement le beau temps +de la réputation d'Alphonse Karr; il avait donné _Sous les Tilleuls, +Geneviève, le Chemin le plus court_, et depuis quelques années il +publiait les _Guêpes_ qui, à cette époque, faisaient presque autant de +bruit qu'en a fait plus tard la _Lanterne_. On comprend quel pouvait +être mon enthousiasme pour le premier écrivain de talent que +j'approchais, car les jeunes gens de ma génération ne commençaient point +la vie par l'indifférence ou le mépris pour leurs aînés. Ce fut dans +ce fameux jardin original et bizarre dont il a tiré tant de livres +charmants que je rencontrai la duchesse d'Arvernes, venue à +Sainte-Adresse pour y passer une saison avec sa mère, et comme nous +étions du même âge, comme elle s'ennuyait et n'avait personne pour +l'amuser, comme elle n'était ni timide, ni réservée, oh! mais pas +du tout du tout, nous fûmes bien vite camarades. On peut, sans que +j'insiste, se faire une idée de ce que fut la stupéfaction d'un jeune +provincial, fils d'un notaire qui, parmi ses clients, comptait quelques +représentants de la noblesse polie, affinée, sceptique et légère du +dix-huitième siècle, en se trouvant brusquement en présence de cette +fille délurée qui portait un des grands noms de l'Empire, car telle je +l'ai représentée, dans ce roman, telle elle était déjà, si bien que +je n'ai eu qu'à me souvenir pour la copier, et encore sans appuyer, +laissant dans l'ombre certains côtés que j'aurais dû peindre, si au lieu +d'une figure de roman j'avais fait un portrait. + +Ce fut à Cauterets que je connus Naurouse: on avait organisé une journée +de courses d'hommes à la montagne, et j'avais été chargé de réunir +quelques souscriptions, parmi lesquelles celle du duc de Naurouse. Le +hasard fit qu'il connût quelques-uns de mes romans. Il s'ennuyait ferme, +il m'invita à entrer chez lui quand je passerais devant sa fenêtre +toujours fermée, derrière laquelle il se tenait, seul, du matin au soir, +pâle, triste, mourant, regardant sans le voir le mouvement des allées et +venues dans le petit jardin de l'_Hôtel de France_. Et je n'eus garde de +refuser cette invitation, jusqu'au moment où il quitta Cauterets, autant +parce qu'il n'y trouvait point de soulagement à son mal, que parce que +madame d'Arvernes était venue l'y relancer. On l'avait logée dans la +chambre voisine de la mienne, et tous les soirs, à travers notre mince +cloison, j'entendais les éclats de sa voix et de ses rires pendant +qu'elle dînait avec une jeune amie à laquelle elle faisait visiter les +Pyrénées, comme tous les matins j'entendais aussi le guide Barragat, qui +venait la chercher pour une excursion dans la montagne, crier avec son +accent méridional: «Madame la duchesse est-elle prête?» + +Avec Naurouse et madame d'Arvernes, Harly est un des principaux +personnages de la _Bohême tapageuse_. Il avait lu une scène de jeu dans +_Un Mariage sous le Second Empire_; il me fit demander par Ph. Jourde, +le directeur du _Siècle_, si je voulais qu'il m'en racontât une «vraie» +au moins aussi intéressante que celle que j'avais inventée. C'est +celle qui se trouve au commencement de _Raphaëlle_, avec l'épisode +du cerisier. Mais il ne s'en tint pas là, il me communiqua aussi les +papiers laissés par Naurouse, ses carnets de dépenses, ses lettres, +et c'est en les ayant sous les yeux, du premier au dernier mot de mon +roman, que je l'ai écrit. + +Ce que je dis à propos de Naurouse, de madame d'Arvernes, de Harly, +je pourrais le dire aussi à propos du prince de Kappel, de Savine, +de Mautravers; mais c'en est assez de ces quelques indications +d'observation pour qu'on voie comment a été étudié et exécuté ce roman. +Je n'ajoute qu'un mot. Il est très rare que dans mes romans j'aie +introduit des faits qui me soient personnels: dans _La Bohême +tapageuse_, j'ai manqué une fois à cette règle, et si j'en parle ici +c'est pour expliquer un passage du _Dictionnaire des Contemporains_ de +Vapereau, copié par beaucoup d'autres, qui n'est pas très exact, et par +cela m'a plus d'une fois ennuyé. Vapereau dit: «Il (c'est moi) écrivit +des brochures politiques pour un sénateur.» Les brochures, ou plutôt +la brochure que j'ai écrite, c'est celle qui m'a été en quelque sorte +dictée par M. de Condrieu-Revel, exactement dans les mêmes conditions +que celles racontées dans mon roman, et elle était historique, +non politique. Sous plus d'un point de vue la rectification a son +importance, pour moi au moins. + +Bien qu'écrite avec la sincérité dont je viens de donner quelques +preuves, _La Bohême tapageuse_, au moment de sa publication, fut accusée +d'exagération, et particulièrement par Aurélien Scholl, qui avait bien +connu la plupart de ses personnages, et avait même été de l'intimité de +plus d'un d'entre eux. Dans un article qu'il publia à ce sujet, et dans +lequel il les nomme avec une liberté que prennent les chroniqueurs, +mais que se refusent les romanciers, il dit «C'est une série d'actes +d'accusation.» + +Trop dure, la _Bohême tapageuse!_ trop cruelle! trop «acte +d'accusation!» Voyons la réalité. + +Peu de temps après la mise en vente de mon roman, je reçus d'un +magistrat un mot pour assister à une audience de la Cour d'Assises: +«L'affaire intéressera l'auteur de la _Duchesse d'Arvernes_», me +disait-il. + +En effet, cette affaire était celle d'une des filles de la duchesse +d'Arvernes, accusée de faux, une de celles que le duc veut emmener dans +sa promenade, avec ceux de ses enfants qu'il croit les siens. + +Elle fut acquittée; mais aurais-je jamais osé inventer un dénouement +aussi cruel, aussi «acte d'accusation»? Tant il est vrai que le roman +reste le plus souvent au-dessous de la simple vérité, au lieu d'aller +au-delà. + +H. M. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13490 *** |
