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@@ -0,0 +1,9704 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13490 ***
+
+CORYSANDRE
+
+PAR
+
+HECTOR MALOT
+
+CORYSANDRE [1]
+
+[Note 1: L'épisode qui précède a pour titre: _la Duchesse
+d'Arvernes_.]
+
+
+
+I
+
+La saison de Bade était dans tout son éclat; et une lutte qui s'était
+établie entre deux joueurs russes, le prince Savine et le prince
+Otchakoff, offrait aux curieux et à la chronique les péripéties les plus
+émouvantes.
+
+C'était pendant l'hiver précédent que le prince Otchakoff avait fait son
+apparition dans le monde parisien, et en quelques mois, par ses gains
+ou ses pertes, surtout par le sang-froid imperturbable et le sourire
+dédaigneux avec lesquels il acceptait une culotte de cinq cent mille
+francs, il s'était conquis une réputation tapageuse qui avait failli
+donner la jaunisse au prince Savine, habitué depuis de longues années à
+se considérer orgueilleusement comme le seul Russe digne d'occuper la
+badauderie parisienne.
+
+C'était un petit homme chétif et maladif que ce prince Otchakoff et qui,
+n'ayant pas vingt-cinq ans, paraissait en avoir quarante, bien qu'il fût
+blond et imberbe. Dans ce Paris où l'on rencontre tant de physionomies
+ennuyées et vides, on n'avait jamais vu un homme si triste, et rien qu'à
+le regarder avec ses traits fatigués, ses yeux éteints, son visage jaune
+et ridé, son attitude morne, on était pris d'une irrésistible envie de
+bâiller.
+
+Après avoir essayé de tout il avait trouvé qu'il n'y avait que le jeu
+qui lui donnât des émotions, et il jouait pour se sentir vivre autant
+que pour faire du bruit en ce monde, ce qui était sa grande, sa seule
+ambition.
+
+Sa santé étant misérable, sa fortune étant inépuisable, le jeu était
+le seul excès qu'il pût se permettre, et il jouait comme d'autres
+s'épuisent, s'indigèrent ou s'enivrent.
+
+Comme tant d'autres, il aurait pu se faire un nom en achetant des
+collections de tableaux ou de potiches qui l'auraient ennuyé, en prenant
+une maîtresse en vue qui l'aurait affiché, en montant une écurie de
+course qui l'aurait dupé; mais en esprit pratique qu'il était, il avait
+trouvé que le plus simple encore et le moins fatigant, était d'abattre
+nonchalamment une carte, de pousser une liasse de billets de banque à
+droite ou à gauche et de dire sans se presser: «Je tiens.»
+
+Et ce calcul s'était trouvé juste. En six mois ce nom d'Otchakoff était
+devenu célèbre, les journaux l'avaient cité, tambouriné, trompété, et
+la foule moutonnière l'avait répété. Ce jeune homme, qui n'avait jamais
+fait autre chose dans la vie que de tourner une carte et de combiner un
+coup, était devenu un personnage.
+
+Mais une réputation ne surgit pas ainsi sans susciter la jalousie et
+l'envie: le prince Savine, qui de très bonne foi croyait être le seul
+digne de représenter avec éclat son pays à Paris, avait été exaspéré par
+ce bruit. Si encore cet intrus, qui venait prendre une part, et une très
+grosse part de cette célébrité mondaine qu'il voulait pour lui tout seul
+avait été Anglais, Turc, Mexicain, il se serait jusqu'à un certain point
+calmé en le traitant de sauvage; mais un Russe! un Russe qui se montrait
+plus riche que lui, Savine! un Russe qu'on disait, et cela était vrai,
+d'une noblesse plus haute et plus ancienne que la sienne à lui Savine!
+Il fallait que n'importe à quel prix, même au prix de son argent, auquel
+il tenait tant, il défendit sa position menacée et se maintînt au rang
+qu'il avait conquis, qu'il occupait sans rivaux depuis plusieurs années
+et qui le rendait si glorieux.
+
+Alors, lui toujours si rogue et si gonflé, s'était fait l'homme le
+plus aimable du monde, le plus affable, le plus gracieux avec quelques
+journalistes qu'il connaissait, et il les avait bombardés d'invitations
+à déjeuner, ne s'adressant, bien entendu, qu'à ceux qu'il savait assez
+vaniteux pour être fiers d'une invitation à l'hôtel Savine et en
+situation de parler de ses déjeuners dans leurs chroniques et aussi de
+tout ce qu'il voulait qu'on célébrât: son luxe, sa fortune, sa noblesse,
+son goût, son esprit, son courage, sa force, sa santé, sa beauté.
+
+Puis, après s'être assuré le concours de cette fanfare, il avait
+commencé sa manoeuvre.
+
+Trois jours après une perte énorme subie par Otchakoff avec son flegme
+ordinaire, Raphaëlle, la maîtresse de Savine, avait vu arriver un matin
+dans la cour de son hôtel deux chevaux russes superbes, deux de ces
+puissants trotteurs qui battent, en se jouant, les anglais comme les
+arabes, et Savine n'avait pas tardé à paraître. Comme Raphaëlle menacée
+d'une angine disait qu'elle était désolée de ne pas pouvoir faire
+atteler ses chevaux ce jour même et de sortir, il s'était fâché. C'était
+justement l'ouverture de la réunion de printemps à Longchamp, et il
+voulait que ses chevaux fussent vus de tout Paris à cette réunion à
+l'aller et au retour; il ne les avait fait venir de son haras et ne
+les avait donnés que pour cela. «Si vous ne pouvez pas vous en servir,
+avait-il dit, je les garde pour moi, je m'en sers aujourd'hui, et, une
+fois qu'ils seront entrés dans mes écuries, ils n'en sortiront pas.
+En vous enveloppant bien, vous n'aurez pas trop froid: il ne faut pas
+s'exagérer son mal ou l'on se priverait de tout.» Au risque d'en mourir,
+car il soufflait un vent glacial, Raphaëlle avait été aux courses, et à
+l'aller comme au retour ses trotteurs à la robe grise avaient provoqué
+l'admiration des hommes et l'envie des femmes.
+
+Il fallait continuer, car, de son côté, Otchakoff continuait de jouer,
+perdant toutes les nuits ou gagnant des coups de trois ou quatre cent
+mille francs, tantôt contre celui-ci, tantôt contre celui-là, sans
+jamais lasser l'admiration de la galerie, qui répétait toujours son même
+mot: «Cet Otchakoff, quel estomac!» ce à quoi Savine répondait toutes
+les fois qu'il pouvait répondre, en haussant les épaules et en disant
+que si Otchakoff, avait de l'estomac devant un tapis vert, il n'en avait
+pas devant une nappe blanche, le pauvre diable étant incapable de boire
+seulement les quatre ou cinq bouteilles de champagne qui, chez un vrai
+Russe, remplace l'acte de naissance ou le passeport pour prouver la
+nationalité.
+
+Pour continuer la lutte, sinon avec économie, au moins d'une façon qui
+ne fût pas nuisible à ses intérêts, Savine qui depuis longtemps se
+contentait des collections qu'il avait recueillies par héritage, s'était
+mis à acheter des oeuvres d'art de toutes sortes: tableaux, bronzes,
+livres, curiosités, n'exigeant d'elles que quelques qualités spéciales:
+d'être authentiques, d'être dans un parfait état de conservation,
+enfin de coûter très cher, de telle sorte que lorsqu'il voudrait les
+revendre,--ce qu'il espérait bien faire un jour, tirant ainsi d'elles
+deux réclames, l'achat et la vente,--il pût le faire avec bénéfice,
+sans autre perte que celle des intérêts.
+
+Alors, chaque fois qu'il avait fait une acquisition de ce genre, les
+journaux l'avaient annoncée et célébrée: le prince Savine, quel Mécène!
+Il est vrai que ce Mécène ne répandait ses bienfaits que sur des
+artistes morts depuis longtemps: Hobbema, Velasquez, Paul Veronèse et
+autres qui ne lui savaient aucun gré de ses largesses.
+
+Mais un seul coup de baccara faisait oublier Mécène, et Otchakoff, en
+une nuit heureuse ou malheureuse, s'imposait à la curiosité publique
+d'une façon autrement vivante et palpitante en perdant son argent que
+s'il l'avait dépensé à acheter des Rubens ou des Titien.
+
+Ce fut alors que Savine exaspéré et perdant la tête, se décida à lutter
+contre son rival en employant les mêmes armes que celui-ci, c'est-à-dire
+à coups de millions.
+
+Otchakoff, ne trouvant plus à jouer des grosses parties à Paris pendant
+la saison d'été, était venu à Bade jouer contre la banque, et Savine
+l'avait suivi, se disant qu'un homme habile et prudent qui joue contre
+une banque de jeu ne doit perdre que dans une certaine mesure qui peut
+se calculer mathématiquement, et même qu'il peut gagner.
+
+Le tout était donc d'être cet homme habile et prudent.
+
+Heureusement, les professeurs de systèmes tous plus infaillibles les uns
+que les autres ne manquent pas pour ceux qui veulent jouer à coup sûr;
+il y en a à Paris, et à cette époque il y en avait dans toutes les
+villes d'eaux où l'on jouait: à Bade, à Hombourg, à à Wiesbaden, à Ems,
+à Spa, où ils tenaient boutiques de renseignements et de leçons.
+
+Dans un de ses séjours à Bade, Savine avait rencontré un de ces
+professeurs: un vieux gentilhomme français de grand nom et de belle mine
+qui, après avoir perdu plusieurs fortunes au jeu, offrait aux jeunes
+gens qui voulaient bien l'écouter «une rectitude de combinaisons
+inexorables» pour faire sauter la banque; mais alors, ne pensant pas
+à jouer, il s'en était débarrassé en lui faisant l'aumône de quelques
+florins que le vieux professeur allait perdre avec une «rectitude
+inexorable» ou qu'il employait à faire insérer dans les journaux des
+annonces pour tâcher de trouver des actionnaires qui lui permissent
+d'essayer en grand son système.
+
+Arrivé à Bade il avait cherché son homme aux «combinaisons inexorables»,
+ce qui n'était pas difficile, car on était sûr de le trouver à
+la _Conversation_, assis sur une chaise devant la table de
+trente-et-quarante, suivant le jeu auquel il ne pouvait pas prendre part
+et notant les coups sur un carton qu'il perçait d'une épingle.
+
+Le marquis de Mantailles était si bien absorbé dans son travail qu'il
+n'avait pas vu Savine, et qu'il avait fallu que celui-ci lui frappât sur
+l'épaule pour appeler son attention; mais alors il avait vivement quitté
+le jeu pour faire ses politesses au prince, qui l'avait emmené dans
+les jardins, ne voulant pas qu'on le vît en conférence avec le vieux
+professeur de jeu, ni qu'on surprit un seul mot de leur entretien.
+
+--Six cent mille francs seulement, prince, s'écria-t-il, mettez six cent
+mille francs seulement à ma disposition, et le monde est à nous.
+
+Mais Savine avait tout de suite éteint ce beau feu il n'apporterait pas
+ces six cent mille francs, il n'en apporterait pas cinquante mille, pas
+même dix mille; mais il était disposé, dans un but moral et pour sauver
+les malheureux qui se ruinaient, à essayer le système des «combinaisons
+inexorables,» seulement il voulait l'essayer lui-même; bien entendu il
+le payerait... s'il gagnait.
+
+Le lendemain matin, le marquis de Mantailles s'était présenté à la porte
+du pavillon que le prince Savine occupait sur le _Graben_, et tout
+de suite il avait été introduit; Savine, bien que mal éveillé, avait
+remarqué qu'il était porteur d'une sorte de petite boîte plate
+enveloppée dans une serviette de serge grise et d'un petit sac de toile
+comme ceux dont se servent les joueurs de loto.
+
+--Je ne recevrai personne, dit Savine au domestique qui avait introduit
+le marquis.
+
+Pendant ce temps, le vieux joueur avait précieusement déposé sa boîte
+et son sac sur une table; puis, le domestique étant sorti, il s'était
+approché du lit de Savine: sa physionomie s'était transfigurée; il avait
+l'air d'un pauvre vieux bonhomme usé, écrasé en entrant, maintenant il
+s'était relevé, c'était un homme digne et fier, inspiré, sûr de lui.
+
+--Avant tout, je dois vous montrer par l'expérience la rigoureuse
+exactitude de ce que je viens de vous expliquer, et c'est dans ce but
+que je me suis muni de différents objets utiles à ma démonstration.
+
+Ces objets utiles à la démonstration des «combinaisons inexorables»
+étaient une petite roulette, un tapis de drap divisé comme le sont les
+tables de trente-et-quarante, six jeux de cartes, et enfin, dans le sac
+en toile, des haricots blancs et rouges.
+
+Aussitôt que le professeur eut étalé son tapis sur une table et disposé
+en deux masses ses haricots, les rouges pour Savine, les blancs pour
+lui, la démonstration commença; à onze heures, Savine avait deux
+cent-quarante haricots gagnés contre la banque, c'est-à-dire deux
+cent-quarante mille francs.
+
+Le lendemain, la démonstration continua; puis le surlendemain, pendant
+dix jours, et au bout de ces dix jours Savine avait gagné dix-neuf cent
+cinquante haricots, c'est-à-dire près de deux millions de francs.
+
+L'expérience était décisive; maintenant c'étaient de vrais billets de
+banque que Savine pouvait risquer; mais, chose extraordinaire, au lieu
+de gagner il perdit.
+
+Et cela était d'autant plus exaspérant que, ce jour-là, Otchakoff fit
+sauter la banque au milieu de l'enthousiasme général.
+
+Le lendemain Savine perdit encore, puis le troisième jour, puis le
+quatrième.
+
+--Courage, disait le marquis de Mantailles, plus vous perdez, plus vous
+avez de chance de gagner; l'équilibre ne peut pas ne pas se rétablir.
+
+Cependant il ne se rétablit point; au bout de quinze jours, Savine avait
+perdu cinq cent mille francs, et ce qui lui était plus sensible encore
+que cette perte d'argent, il les avait perdus sans que cela fit
+sensation et tapage.
+
+--Il n'a pas de chance, le prince Savine, disait-on.
+
+--Et pourtant il est prudent.
+
+Prudent et malheureux, c'était trop; quelle honte!
+
+Cependant il n'abandonna pas la lutte; mais, puisque le jeu ne soulevait
+pas le tapage qu'il avait espéré, il chercha un autre moyen pour forcer
+l'attention publique à se fixer sur lui, et il crut le trouver en
+s'attachant très ostensiblement à une jeune fille, mademoiselle
+Corysandre de Barizel, qui, par sa beauté éblouissante, était la reine
+de Bade, comme Otchakoff en était le roi par son audace au jeu.
+
+
+
+II
+
+C'était aussi l'hiver précédent, presque en même temps qu'Otchakoff,
+que la belle Corysandre, sous la conduite de sa mère, la comtesse de
+Barizel, avait fait son apparition à Paris.
+
+Elle venait, disait-on, d'Amérique, de la Louisiane, où son père, le
+comte de Barizel, qui descendait des premiers colons français établis
+dans ce pays, avait possédé d'immenses propriétés, aux mains de sa
+famille depuis près de deux cents ans; le comte avait été tué dans la
+guerre de Sécession, commandant une brigade de l'armée du Sud, et sa
+veuve et sa fille avaient quitté l'Amérique pour venir s'établir en
+France, où elles voulaient vivre désormais.
+
+C'était dans une des deux grandes fêtes que donnait tous les ans le
+financier Dayelle qu'elles avaient paru pour la première fois.
+
+Bien que Dayelle ne fût qu'un homme d'argent, un enrichi, les fêtes
+qu'il donnait dans son hôtel de la rue de Berry comptaient parmi les
+plus belles et les mieux réussies de Paris. Quand on avait un grand nom
+ou quand on occupait une haute situation on se moquait bien quelquefois,
+il est vrai, de Dayelle en rappelant d'un air dédaigneux qu'il avait
+commencé la vie par être commis chez un marchand de toile, puis
+fabricant de toile lui-même, puis filateur de lin, puis banquier, puis
+l'un des grands faiseurs de son temps; mais on n'en recherchait pas
+moins les invitations de ce parvenu qui, deux fois par an, pour chacune
+de ses fêtes, ne dépensait pas moins de cent mille francs en décorations
+nouvelles, en fleurs, et surtout en artistes qu'on n'entendait que chez
+lui.
+
+Ce n'était pas seulement les meilleurs artistes que Dayelle tenait à
+offrir à ses invités, c'était encore tout ce qui, à un titre quelconque:
+gloire, talent, beauté, fortune, promettait d'arriver bientôt à la
+célébrité; il ne fallait pas être contesté, mais d'autre part il ne
+fallait pas non plus être consacré, puisqu'il avait la prétention d'être
+lui-même le consacrant. Aussi en allant chez lui s'attendait-on toujours
+à quelque surprise. Quelle serait-elle? On n'en savait rien, car il la
+cachait avec soin pour que l'effet produit fût plus grand; mais enfin on
+savait qu'on en aurait une qui, pour ne pas figurer sur le programme,
+faisait cependant partie obligée de ce programme.
+
+Celle que causa la beauté de Corysandre fut des plus vives et pendant
+huit jours elle fournit le sujet de toutes les conversations.
+
+--Vous avez vu cette jeune Américaine avec sa mère?
+
+--Parbleu, seulement ce n'est pas une Américaine, c'est une française;
+elle est d'origine française: il y a encore dans le Poitou des Barizel
+de très vieille et très bonne noblesse, et c'est d'un membre de cette
+famille qui, il y a plus de deux cents ans, alla s'établir en Amérique,
+que descend cette belle jeune fille.
+
+--Riches les Barizel?
+
+--On le dit: cinq ou six cent mille francs de rente; mais je n'en sais
+rien. Si vous avez des prétentions à la main de cette belle fille,
+ne tablez donc pas sur ce que je vous dis; ces fortunes d'Amérique
+ressemblent souvent aux bâtons flottants. La seule chose certaine, c'est
+que la mère a acheté un terrain dans les Champs-Elysées où elle va,
+dit-on, faire construire un hôtel.
+
+--Ça c'est quelque chose.
+
+--C'est beaucoup si l'hôtel est construit; mais s'il ne l'est pas, si on
+en voit jamais que le plan, ce n'est rien. J'ai connu des gens qui, avec
+un terrain et un plan qu'ils montraient à propos et dont ils parlaient;
+ont pendant de longues années fait croire à une fortune qui n'existait
+pas et n'avait jamais existé.
+
+--C'est pour cette fortune que Dayelle l'a invitée à sa fête.
+
+--Il l'aurait bien invitée pour la beauté de la fille, sans doute.
+
+--Je n'ai jamais vu d'aussi beaux cheveux blonds.
+
+--Il n'y a plus de blondes.
+
+--Au moins il n'y en a plus de ce blond; il y a des blondes châtain, des
+blondes cendré, il n'y a plus de blondes pures, de ce blond de moissons
+mûries par le soleil; c'est ce qu'on peut appeler la sincérité du blond.
+
+--C'est déjà quelque chose d'avoir de la sincérité dans les cheveux.
+
+--Ce serait peu, mais elle paraît en avoir ailleurs: ainsi dans son
+front si pur, dans ses yeux naïfs, et son regard limpide, dans sa
+bouche innocente, dans son attitude modeste. Naïve, douce, modeste et
+admirablement belle d'une beauté qui s'impose par l'éclat et la majesté,
+voilà une réunion qui est rare. Maintenant a-t-elle cette sincérité
+dans le coeur et dans l'esprit? Cela, je l'ignore, elle ne dit rien ou
+presque rien: et sous ce rapport il est difficile de la juger; je ne
+parle que de ce j'ai vu, et ce que j'ai vu, ce qui m'a frappé, ce qui
+m'a ébloui c'est sa beauté, c'est cette chevelure blonde, ces yeux bruns
+sous un sourcil pâle, ce teint d'une blancheur veloutée, enfin c'est,
+comme disaient nos pères, ce port de reine bien curieux vraiment, bien
+extraordinaire chez une jeune fille qui n'a pas dix-huit ans.
+
+--En a-t-elle même dix-sept?
+
+--La mère dit dix-huit.
+
+--On a vu des mères vieillir leurs filles pour s'en débarrasser plus
+vite.
+
+--La mère est encore fort bien.
+
+--Un peu empâtée.
+
+--Une créole.
+
+--Est-elle créole?
+
+--Elle en a l'air.
+
+--Elle a même l'air plus que créole.
+
+--C'est peut-être une _octoroon_.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça, une _octoroon_?
+
+--C'est la descendante d'un blanc et d'une négresse arrivée à la
+huitième génération; chez elle le sang noir a si bien disparu qu'il n'en
+reste plus trace, même pour l'oeil exercé d'un créole; ni la paume de sa
+main, ni ses ongles ne disent plus rien de son origine.
+
+C'était cette belle Corysandre qui, lorsque les salons s'étaient fermés
+à Paris, était venue avec sa mère passer la saison à Bade.
+
+Et là on avait parlé d'elle comme on en avait parlé à Paris, car s'il
+est des gens qui passent partout inaperçus, il en est d'autres qui ne
+peuvent faire un pas sans provoquer le tapage et la curiosité.
+
+Cependant, leur installation fort modeste dans un petit chalet des
+allées de Lichtenthal n'avait rien du faste insolent de quelques
+étrangers qui semblent n'être venus à Bade que pour y trouver le plaisir
+de dépenser leur argent avec ostentation: trois domestiques noirs, un
+homme et deux femmes; une calèche louée au mois; il n'y avait certes pas
+là de quoi forcer l'attention; avec cela un cercle de relations assez
+banal, une loge au théâtre, une heure de station à la musique, une
+promenade rapide dans les salons de la Conversation sans jamais risquer
+un florin à la table de la roulette, tous les matins la messe à l'église
+catholique, c'était tout.
+
+Il était impossible de mener une vie plus simple et cependant...
+
+Cependant toutes les fois que madame de Barizel et sa fille se
+montraient quelque part, il n'y avait plus d'yeux que pour elles ou
+tout au moins pour Corysandre, et instantanément c'était d'elles qu'on
+s'occupait.
+
+--Pourquoi parle-t-on tant d'elle, même dans les journaux?
+
+--Notre temps est celui de la réclame; tout finit par se placer avec
+des annonces bien faites et souvent répétées: la mère s'entoure de
+journalistes.
+
+S'il n'était pas rigoureusement exact de dire que madame de Barizel
+recherchait les journalistes, au moins était-ce vrai en partie et
+particulièrement pour un correspondant de journaux français et
+américains nommé Leplaquet.
+
+Ancien médecin dans la marine de l'État, ancien directeur d'un journal
+français à Bâton-Rouge, Leplaquet était bien réellement le commensal de
+madame de Barizel et en quelque sorte son homme d'affaires, au moins
+pour certaines affaires. On disait et il le racontait lui-même, qu'il
+l'avait connue en Amérique, où il avait été son ami et plus encore l'ami
+de M. de Barizel; à propos de cette liaison ancienne il était même plein
+d'histoires plus ou moins intéressantes qu'il contait volontiers, même
+sans qu'on les lui demandât, et dans lesquelles la grosse fortune et la
+haute situation de son ami le comte de Barizel, un type d'honneur
+et d'intrépidité, remplissaient toujours une place considérable; en
+Amérique, où lui Leplaquet, était un personnage, il n'avait connu que
+des personnages, et parmi les plus élevés, son bon ami Barizel.
+
+Ces histoires, on les écoutait parce qu'elles étaient généralement bien
+dites et avec une verve méridionale qui s'imposait; mais on les eût
+peut-être mieux accueillies et avec plus de confiance si le conteur
+avait été plus sympathique. Malheureusement ce n'était pas le cas de
+Leplaquet, qui, avec sa face plate, son front bas, ses yeux fuyants, son
+air sombre, son attitude hésitante, inspirait plutôt la défiance que la
+sympathie, la répulsion que l'attraction.
+
+D'autre part, le trop d'empressement qu'il mettait à les conter à tout
+propos et souvent hors de propos leur nuisait aussi: on s'étonnait que
+cet homme qui, ordinairement, disait du mal de tout le monde, cherchât
+si obstinément les occasions de dire du bien de la seule madame de
+Barizel.
+
+De même on cherchait aussi pourquoi il déployait tant de zèle à racoler
+des convives pour les dîners de madame de Barizel.
+
+Bien entendu, c'était dans son monde qu'il les prenait, ces convives,
+parmi les artistes, les musiciens, les peintres, les sculpteurs, surtout
+parmi les journalistes, ses confrères, français ou étrangers; il
+suffisait, qu'on tînt une plume, quelle qu'elle fût, pour être invité
+par lui chez madame de Barizel.
+
+Bien que des invitations de ce genre fussent assez fréquentes à Bade, où
+plus d'une femme en vue employait ses amis à l'enrôlement d'une petite
+cour composée de gens qui avaient un nom, la persistance et l'activité
+que Leplaquet apportait à ces enrôlements étaient si grandes qu'elles ne
+pouvaient pas ne pas provoquer un certain étonnement. C'était à croire
+qu'il guettait ceux qu'il pouvait inviter, car dès qu'ils arrivaient et
+à leurs premiers pas dans Bade, il sautait sur eux et les enveloppait.
+
+Le lendemain, l'invité de Leplaquet s'asseyait à la droite de la
+comtesse de Barizel, qui se montrait une femme supérieure dans l'art de
+chatouiller la vanité littéraire de son convive, dont la veille elle
+ne connaissait même pas le nom, lui répétant avec une grâce pleine de
+charme la leçon qu'elle avait apprise de Leplaquet; et le surlendemain,
+au sortir du lit, de bonne heure, encore sous l'influence des beaux
+yeux de Corysandre, les oreilles encore chaudes des compliments de la
+comtesse, il envoyait à son journal une correspondance consacrée à la
+gloire des Barizel.
+
+
+
+III
+
+Une maison hospitalière: comme l'était celle de madame de Barizel devait
+s'ouvrir facilement pour le prince Savine.
+
+En relations avec Dayelle depuis longtemps, Savine n'eut qu'à attendre
+une visite de celui-ci à Bade pour se faire présenter à la comtesse, et
+bientôt on le vit partout aux côtés de la belle Corysandre.
+
+Ce ne fut qu'un cri:
+
+--Le prince Savine va épouser mademoiselle de Barizel.
+
+C'était ce que Savine voulait. On parlait de lui, on s'occupait de lui,
+lorsqu'il paraissait quelque part, il avait la satisfaction enivrante
+pour sa vanité de voir qu'il faisait sensation; il était revenu à ses
+beaux jours, Otchakoff serait éclipsé.
+
+Pensez-donc, un mariage entre le riche Savine et la belle Corysandre,
+quel inépuisable sujet de conversation!
+
+Il levait les yeux dans un mouvement d'extase, mais il ne répondait pas.
+
+Cette femme adorable serait-elle la sienne? Serait-il ce mari
+bienheureux?
+
+Cela ne faisait pas de doute pour aucun de ceux qui avaient assisté à
+ces explosions d'enthousiasme, et cependant personne ne pouvait dire que
+Savine s'était nettement et formellement prononcé à ce sujet.
+
+Il voulut davantage, mais, sans s'engager, sans qu'un jour madame de
+Barizel ou même tout simplement le premier venu pussent s'appuyer sur un
+fait positif et précis pour soutenir qu'il avait voulu être le mari
+de Corysandre, car il avait une peur effroyable des responsabilités,
+quelles qu'elles fussent.
+
+Si ordinairement et en tout ce qui ne lui était pas personnel, il
+n'avait que peu d'imagination, il se montrait au contraire fort
+ingénieux et très fertile en ressources, en inventions, en combinaisons
+pour tout ce qui s'appliquait immédiatement à ses intérêts ou devait les
+servir.
+
+Ce qu'il trouva ce fut une fête de nuit en pleine forêt, avec bal et
+souper, organisée en l'honneur de Corysandre. En choisissant un endroit
+pittoresque qui ne fût pas trop éloigné de Bade, de façon qu'on pût y
+arriver facilement, il était sûr à l'avance de voir ses invitations
+recherchées avec empressement. Sans doute la dépense qu'entraînerait
+cette fête serait grosse, et c'était là pour lui une considération à
+peser; mais, tout compte fait, elle ne lui coûterait pas plus qu'une
+séance malheureuse, comme celles qu'il avait eues en ces derniers temps
+à la table de trente-et-quarante, et l'effet produit ne pouvait pas
+manquer d'être considérable et retentissant. D'ailleurs il n'était pas
+dans son intention de prodiguer ses invitations: plus elles seraient
+rares, plus elles seraient précieuses, et les malheureux qu'il ferait
+parleraient de lui autant que les heureux,--ce qu'il voulait.
+
+Après avoir soigneusement étudié les environs de Bade, l'emplacement
+qu'il adopta fut un petit plateau boisé situé entre le vieux château
+et l'entassement de roches sillonnées de crevasses qu'on appelle les
+Rochers; il y avait là une clairière entourée de superbes sapins au
+tronc et aux rameaux, recouverts d'une mousse blanche, qui pendait çà et
+là en longs fils, et dont le sol était à peu près uni, c'est-à-dire tout
+à fait à souhait pour qu'on y pût danser et pour qu'on y dressât les
+tentes sous lesquelles on servirait les tables du souper.
+
+En moins de huit jours, tout fut organisé et Savine eut la satisfaction
+de se voir poursuivi et assiégé de demandes d'invitations.
+
+Quel chagrin, quel désespoir pour lui de refuser; mais le nombre des
+invités avait été fixé à cent par suite de l'impossibilité de dresser
+sur ce terrain tourmenté des tentes assez grandes pour recevoir autant
+de convives qu'il aurait désiré. Ce désespoir avait été tel qu'il
+s'était décidé à porter le nombre de cent, à cent cinquante; puis,
+devant les instances dont il avait été accablé, et pour ne peiner
+personne, de cent cinquante à deux cents.
+
+Mais s'il se donna le plaisir pour lui très doux de refuser de hauts
+personnages qui ne pouvaient pas le servir, par contre il n'eut garde de
+ne pas s'assurer la présence des journalistes qui se trouvaient en ce
+moment à Bade.
+
+En réalité c'était pour eux que la fête était donnée.
+
+Aussi ce fut entre eux et Corysandre que pendant cette fête il se
+partagea, n'ayant d'attentions et de gracieusetés que pour elle et pour
+eux; pour tous ses autres invités, affectant une morgue hautaine.
+
+Mais tandis qu'avec Corysandre il affichait l'empressement, l'entourant,
+l'enveloppant, ne la quittant presque pas, de façon à bien marquer
+l'admiration et l'enthousiasme qu'elle lui inspirait, avec les
+journalistes, au contraire, il se tenait sur la réserve et c'était
+seulement quand il croyait n'être pas vu ou entendu qu'il leur
+témoignait sa bienveillance, prenant toutes les précautions pour qu'on
+ne pût pas supposer qu'il était en relations suivies avec ces gens-là.
+
+--Comment trouvez-vous cette petite fête?
+
+--Admirable.
+
+--Vous en direz quelques mots?
+
+--C'est-à-dire que je lui consacrerai mon prochain article tout entier.
+
+--Avec discrétion, n'est-ce pas? C'est un service, que je vous demande;
+si vous pouvez ne pas parler de moi n'en parlez pas; j'ai l'horreur de
+tout ce qui ressemble à la réclame.
+
+--Si cela vous contrarie trop, je peux ne rien dire de cette fête.
+
+--Oh! non, je ne veux pas, vous demander ce sacrifice: je comprends
+qu'un sujet d'article est chose précieuse, et je ne veux pas vous priver
+de celui-là; seulement je vous prie d'observer une certaine réserve en
+tout ce qui me touche personnellement, ou mieux, vous voyez que j'agis
+avec vous en toute franchise, je vous prie si vous n'envoyez pas votre
+article tout de suite, de me le lire. Voulez-vous?
+
+--Volontiers.
+
+--Comme cela je serai responsable de ce que vous aurez dit et je
+ne pourrai avoir pour votre obligeance et votre sympathie que des
+sentiments de reconnaissance. A demain, n'est-ce pas?
+
+Le lendemain, aux heures qu'il avait eu soin d'échelonner pour que ceux
+qui devaient trompéter son nom ne se trouvassent point nez à nez, il
+entendit la lecture des différents articles qui allaient chanter sa
+gloire aux quatre coins du monde; et alors ce furent de sa part des
+éloges sans fin.
+
+--Charmant, adorable! quel talent; mon Dieu! C'est une perle, cet
+article, je n'ai jamais rien lu d'aussi joli, et quelle délicatesse
+de touche, quelle grâce! Je ne risquerai qu'une observation. Vous
+permettez, n'est-ce pas?
+
+--Comment donc.
+
+--C'est une prière que je veux dire: la réserve que je vous avais
+demandée, vous ne l'avez peut-être pas observée aussi complète que
+j'aurais voulu, mais passons; ce que je désire, ce n'est pas une
+suppression, c'est une addition: je serais bien aise que vous glissiez
+un mot sur mon titre et sur le rang que j'occupe dans la noblesse russe;
+il y a tant de princes russes d'une noblesse douteuse,--ce n'est pas
+positivement pour Otchakoff que je dis cela,--je ne voudrais pas que
+le public français, mal instruit de ces choses, me confondît avec ces
+gens-là; voulez-vous?
+
+--Avec plaisir.
+
+--Alors je vais vous donner des renseignements... authentiques.
+
+Avec le second les éloges reprirent:
+
+--Charmant, adorable! quel talent, mon Dieu!
+
+Il ne présenta aussi qu'une observation, «non pour demander une
+suppression, mais pour indiquer une addition qui lui serait agréable».
+
+--Ce serait de glisser un mot sur ma fortune, il y a tant de fortunes
+russes peu solides que je ne voudrais pas qu'on confondît la mienne avec
+celles-là, et qu'on crût que parce que je donne des fêtes je me livre à
+des prodigalités et à des folies; si vous le désirez je vais vous donner
+des renseignements... authentiques. Pour ma noblesse, il est inutile
+d'en rien dire, elle est, grâce à Dieu, bien connue.
+
+Avec le troisième, il commença aussi par des éloges et ce ne fut
+qu'après avoir épuisé toute sa collection d'adjectifs qu'il demanda une
+petite addition, non pour parler de sa noblesse ou de sa fortune: elles
+étaient, grâce à Dieu, bien connues; mais pour qu'on rappelât son duel
+avec le comte de San-Estevan et pour qu'on glissât un mot discret sur la
+fermeté et le courage qu'il avait montrés en cette circonstance.
+
+Avec le quatrième, l'addition ne dut porter ni sur la noblesse, ni sur
+la fortune, ni sur son courage, toutes choses qui, grâce à Dieu, étaient
+de notoriété publique, mais sur sa générosité; parce qu'il donnait des
+fêtes qui lui coûtaient fort cher, il ne voulait pas qu'on crût qu'il ne
+pensait pas aux malheureux.
+
+Otchakoff était battu.
+
+
+
+IV
+
+On ne pouvait pas parler ainsi du mariage de Savine avec la belle
+Corysandre sans que ce bruit arrivât aux oreilles de la personne qui
+justement avait le plus grand intérêt à l'apprendre: Raphaëlle, la
+maîtresse du prince, retenue à Paris par le rôle qu'elle jouait dans une
+pièce en vogue, et aussi parce que son amant n'avait pas voulu l'emmener
+avec lui.
+
+Mais elle connaissait trop bien son prince pour admettre que ce mariage
+fût possible: Savine ne se marierait que quand il serait impotent, et
+ce serait pour avoir une garde-malade sûre, dont il provoquerait
+la sollicitude, l'intérêt et les soins par toutes sortes de belles
+promesses, que naturellement il ne tiendrait pas. Quant à penser qu'il
+était pris par l'amour et la passion, cette idée était pour elle si
+drôle et si invraisemblable qu'elle ne s'y arrêtait même pas: Savine
+amoureux, Savine passionné; cela la faisait rire aux éclats.
+
+Ce fut même par un de ces éclats de rire qu'elle accueillit la première
+fois cette nouvelle, quand une de ses bonnes amies vint la lui annoncer
+hypocritement avec des larmes dans la voix, mais aussi avec la juste
+satisfaction dans le coeur qu'éprouve une pauvre femme qui n'a pas eu en
+ce monde la chance à laquelle elle avait droit, à voir enfin abaissée
+une de celles qui lui ont volé sa part de bonheur.
+
+Cependant, à la longue et peu à peu, à force d'entendre et de lire
+le même mot sans cesse répété, «le mariage du prince Savine avec
+mademoiselle de Barizel», elle finit par s'inquiéter. Un bruit aussi
+persistant ne pouvait pas se propager ainsi sans reposer sur quelque
+chose de sérieux.
+
+La prudence exigeait qu'elle vît clair en cette affaire.
+
+Ce n'était point un rôle facile à remplir que celui de maîtresse de Son
+Excellence le prince Vladimir Savine; elle le savait mieux que personne,
+et depuis longtemps elle l'eût abandonné sans certains avantages
+auxquels elle tenait assez fortement pour tout supporter. Et il y avait
+des femmes qui l'enviaient! Si elles savaient de quel prix, de quels
+dégoûts, de de quelles fatigues, de quels efforts elle payait son
+luxe, ses diamants, ses équipages, ses toilettes, son hôtel des
+Champs-Élysées! Mais on ne voyait que la surface brillante de ce qui
+s'étalait insolemment en public; elle seule connaissait le fond des
+choses, le bourbier dans lequel elle se débattait, comme elle seule
+connaissait la cravache qui plus d'une fois avait bleui sa peau.
+
+Après avoir bien réfléchi à la situation, Raphaëlle trouva que la seule
+personne qu'elle pouvait charger de cette enquête délicate était son
+père.
+
+Depuis qu'elle habitait son hôtel des Champs-Elysées, elle avait
+été obligée de se séparer de sa famille, Savine n'étant pas homme à
+supporter une communauté que le duc de Naurouse et Poupardin avaient
+bien voulu tolérer: il ne reconnaissait pas à sa maîtresse le droit
+d'avoir un père et une mère, pas plus qu'il ne lui reconnaissait celui
+d'avoir d'autres amants elle devait être à lui, entièrement à sa
+disposition, sans distraction du matin au soir et du soir au matin; s'il
+permettait qu'elle restât au théâtre, c'était parce qu'il était flatté
+dans sa vanité de l'entendre applaudir et de lire son nom en vedette sur
+les colonnes du boulevard ou dans les réclames des journaux. C'était une
+grâce qu'il faisait au public comme il lui en avait fait une du même
+genre en exposant ses trotteurs dans les concours hippiques. Qui aurait
+osé dire qu'il n'était pas libéral et qu'il n'usait pas noblement de sa
+fortune!
+
+Ne pouvant pas demeurer avec leur fille, M. et madame Houssu avaient
+loué un logement dans la rue de l'Arcade, où M. Houssu avait continué
+son commerce de prêts en y joignant un bureau de «renseignements intimes
+et de surveillances discrètes.» Une circulaire qu'il avait largement
+répandue expliquait ce qu'étaient ces renseignements intimes et ces
+surveillances discrètes, rien autre chose que l'espionnage au profit des
+jaloux: maris, femmes, maîtresses, qui voulaient savoir s'ils étaient
+trompés et comme ils l'étaient. Mais cela n'était point dit crûment, car
+M. Houssu, qui avait des formes et de la tenue, aimait le beau style
+aussi bien que les belles manières. Peut-être, dans un autre quartier,
+ce beau style qui mettait toutes choses en termes galants eût-il nui à
+son industrie; mais sa clientèle se composait, pour la meilleure part,
+de cuisinières qui fréquentaient le marché de la Madeleine, de femmes
+de chambre, de quelques cocottes dévorées du besoin d'apprendre ce que
+faisaient leurs amis aux heures où elles ne pouvaient par les voir, et
+tout ce monde trouvait les circulaires de M. Houssu aussi claires que
+bien écrites; c'était encore plus précis que les oracles des tireuses de
+cartes et des chiromanciens, auxquels ils avaient foi. D'ailleurs, quand
+on avait été une fois en relations avec M. Houssu, on retournait le voir
+volontiers: sa rondeur militaire, son apparente bonhomie, la façon dont
+il jetait sa croix d'honneur au nez de ses clients en avançant l'épaule
+gauche, qu'il faisait bomber, inspiraient la confiance.
+
+Maintenant que Raphaëlle était séparée de son père et de sa mère, elle
+ne pouvait plus, comme au temps où elle était la maîtresse du duc de
+Naurouse, entrer chez eux aussitôt qu'elle avait un instant de liberté
+et s'installer en caraco au coin du poêle pour voir sauter le foie
+ou mijoter le marc de café; mais toutes les fois que cela lui était
+possible elle se sauvait de son hôtel des Champs-Élysées pour accourir
+déjeuner dans le petit entresol de la rue de l'Arcade; c'était avec joie
+qu'elle échappait aux valets à la tenue correcte, aux sourires insolents
+et railleurs, que son amant lui faisait choisir par son intendant,
+et qu'elle venait tenir elle-même la queue de la poêle où cuisait le
+déjeuner paternel; c'était là seulement, qu'entre son père et sa mère
+et quelques amis de ses jours d'enfance, elle redevenait elle-même,
+reprenant ses habitudes, ses plaisirs, ses gestes, son langage
+d'autrefois, qui ne ressemblaient en rien, il faut le dire, à ceux de
+l'hôtel des Champs-Élysées et de sa position présente.
+
+Décidée à charger son père d'une surveillance intime auprès de Savine,
+elle vint un matin rue de l'Arcade à l'heure du déjeuner, arrivant comme
+à l'ordinaire les bras pleins et les poches bourrées de provisions de
+toutes sortes liquides et solides.
+
+Un des grands plaisirs de M. Houssu était, lorsque ses clients lui en
+laissaient le temps, de faire lui-même sa cuisine, ne trouvant bon que
+ce qu'il avait préparé de sa main.
+
+Lorsque Raphaëlle entra, il était en manches de chemise, occupé à couper
+du lard en petits morceaux.
+
+--Tu viens déjeuner avec nous, dit-il gaiement, eh bien, je vais
+te faire une omelette au lard dont tu me diras des nouvelles; mais
+qu'est-ce que tu nous apportes de bon?
+
+Abandonnant son lard, il passa l'inspection des provisions que Raphaëlle
+venait de poser sur sa table.
+
+--Un jambon de Reims, bonne affaire, voilà qui change ma stratégie
+culinaire, c'est un renfort qui arrive à un général au moment de livrer
+bataille; je vais mettre quelques tranches de jambon dans l'omelette,
+tu vas voir ça;--il développa deux bouteilles;--_vermouth, vieux rhum_,
+fameuse idée, tu es une bonne fille, tu penses à tes parents, c'est
+bien, c'est très bien: si nous prenions un vermouth avant déjeuner, ça
+nous ouvrirait l'appétit.
+
+Sans attendre une réponse, il se mit à déboucher la bouteille de
+vermouth.
+
+--Non, dit Raphaëlle, j'aime mieux une absinthe.
+
+--Il n'y en a plus; nous avons fini le reste hier.
+
+--Eh bien, on va aller en chercher.
+
+Tirant une pièce d'argent de son porte-monnaie, elle la tendit à sa mère
+qui essuyait la vaisselle mélancoliquement dans un coin.
+
+Madame Houssu se leva et ayant pris une fiole en verre blanc, elle
+sortit pendant que Raphaëlle défaisant son chapeau et sa robe--une robe
+de Worth,--les accrochait à un clou, entre deux casseroles.
+
+--C'est ça, ma fille, mets-toi à ton aise, dit M. Moussu, il fait chaud.
+
+Mais à ce moment madame Houssu rentra sans la fiole.
+
+--Et l'absinthe? demanda Raphaëlle.
+
+--J'ai envoyé la fille de la concierge.
+
+--Quelle bêtise! elle va licher la bouteille, s'écria Raphaëlle.
+
+--Allons, ma fille, dit M. Houssu, ne porte pas des jugements aventureux
+sur cette enfant, à son âge...
+
+--Avec ça qu'à son âge je n'en faisais pas autant!
+
+Le feu était allumé, les oeufs étaient battus: l'omelette fut vite
+cuite; le temps de boire les trois verres d'absinthe, et l'on put
+se mettre à table: M. Houssu au milieu, les manches de sa chemise
+retroussées jusqu'aux coudes, le col déboutonné; à sa droite, madame
+Houssu, correctement habillée; à sa gauche, Raphaëlle, imitant le
+débraillé paternel et ayant pour tout costume sa chemise et un jupon
+blanc.
+
+M. Houssu commença par servir sa fille avec un air triomphant.
+
+--Goûte-moi ça, dit-il, est-ce moelleux, est-ce soufflé? Tu as eu une
+fameuse idée de venir déjeuner avec nous.
+
+--J'ai à te parler.
+
+--Eh bien, ma fille, parle en mangeant, comme je t'écouterai.
+
+--Tu as lu ce que les journaux disent du prince?
+
+--Qu'il allait épouser une jeune Américaine.
+
+--Il n'y a pas de fumée sans feu; en tout cas l'affaire mérite d'être
+éclaircie et je compte sur toi pour ça. Tu vas partir pour Bade et
+m'organiser une surveillance intime, comme tu dis dans tes circulaires,
+autour du prince Savine et de madame de Barizel, cette Américaine.
+
+--Moi! ton père!
+
+--Eh bien?
+
+--C'est à ton père que tu fais une pareille proposition!
+
+--A qui veux-tu que je la fasse?
+
+Vivement, violemment, M. Houssu se tourna vers elle en jetant son épaule
+gauche en avant par le geste qui lui était familier lorsqu'il voulait
+mettre sa décoration sous les yeux d'un client qu'il fallait éblouir.
+
+--Tu ne parlerais pas ainsi, s'écria-t-il en frappant sa chemise de sa
+large main velue, si le signe de l'honneur brillait sur cette poitrine.
+
+--Puisqu'il n'y brille pas, écoute-moi et ne dis pas de bêtises. On
+raconte que Savine va se marier. S'il est quelqu'un que cela intéresse,
+c'est moi, n'est-ce pas?
+
+M. Houssu toussa sans répondre.
+
+--Dans ces conditions, continua Raphaëlle, il faut que je sache à quoi
+m'en tenir, et comme je ne peux pas aller à Bade voir par moi-même
+comment les choses se passent, je te demande de me remplacer.
+
+--Moi, l'auteur de tes jours?
+
+--Encore, s'écria Raphaëlle, impatientée, tu m'agaces à la fin en nous
+la faisant à la paternité. En voilà-t-il pas, en vérité, un fameux père
+qui abandonne sa fille pendant vingt ans, c'est-à-dire quand elle avait
+besoin de lui, et qui ne s'occupe d'elle que quand elle commence à
+sortir de la misère, c'est-à-dire quand il voit qu'il peut avoir besoin
+d'elle et qu'elle est en état de l'obliger.
+
+M. Houssu s'arrêta de manger, et, repoussant son assiette, il se croisa
+les bras avec dignité.
+
+--Si c'est pour le jambon de Reims que tu dis ça, s'écria-t-il, c'est
+bas; nous aurions mangé notre omelette, ta mère et moi, tranquillement,
+amicalement, comme mari et femme; nous n'avions pas besoin de tes
+cadeaux, tu peux les remporter. Si je mangeais maintenant une seule
+bouchée de ton jambon, elle m'étoufferait.
+
+Du bout de sa fourchette, il piqua les morceaux de jambon; puis, après
+les avoir poussés sur le bord de son assiette, il se mit à manger les
+oeufs stoïquement, sous les yeux de sa femme, qui n'osait pas soutenir
+sa fille comme elle en avait envie, de peur de fâcher ce bel homme,
+qu'elle s'imaginait avoir reconquis depuis qu'il l'avait épousée.
+
+Pendant quelques minutes le silence ne fut troublé que par le bruit
+des couteaux et des fourchettes, car cette altercation qui venait de
+s'élever entre le père et la fille ne les empêchait ni l'un ni l'autre
+de manger.
+
+La première, Raphaëlle, reprit la parole:
+
+--Allons, père Houssu, dit-elle d'un ton conciliant, tout ça c'est des
+bêtises; ne laisse pas ton jambon refroidir, il ne vaudrait plus rien;
+mange-le en m'écoutant et tu vas voir que je n'ai jamais eu l'intention
+de te rien reprocher.
+
+--Si c'est ainsi...
+
+--Puisque je te le dis.
+
+Ramenant vivement les tranches de jambon dans son assiette, il en plia
+une en deux et la porta à sa bouche.
+
+--Je reprends maintenant mon affaire, continua Raphaëlle. En voyant que
+l'on persistait à parler du mariage de Savine avec cette Américaine,
+j'ai pensé que tu pourrais aller à Bade et que tu verrais ce qu'il y
+avait de vrai là-dedans. Personne ne peut faire cela mieux que toi.
+Est-ce que ça ne rentre pas dans ton métier? Que la scène se passe à
+Bade ou à Paris, c'est la même chose; seulement, tu auras peut-être plus
+de mal là-bas, en pays étranger, que tu n'en aurais à Paris, où tu es
+chez toi.
+
+--Ça c'est sûr.
+
+--Aussi les prix de Bade ne peuvent-ils pas être ceux de Paris. Cela ne
+serait pas juste.
+
+Elle fit une pause et le regarda, mais sans affectation. Il parut ne
+pas remarquer ce regard, qui était plutôt une affirmation qu'une
+interrogation, et il continua de manger.
+
+--Ce que tu auras à faire, poursuivit Raphaëlle, je n'ai pas à te
+l'indiquer, c'est ton métier et il me semble qu'il est plus facile
+d'observer un homme comme Savine, qui vit au grand jour, en
+représentation, comme si le monde était un théâtre sur lequel il doit se
+faire applaudir, que de suivre à la piste une femme qui se cache de son
+mari ou une maîtresse qui se défie de ses amants.
+
+--On a des moyens à soi, dit M. Houssu sentencieusement.
+
+--Enfin c'est ton affaire; moi, ce qui me touche, c'est de savoir si
+véritablement Savine est amoureux de mademoiselle de Barizel, ce qui, je
+te le dis à l'avance, m'étonnerait joliment, étant donné le personnage,
+ou bien s'il ne s'occupe pas seulement de cette jeune fille, qu'on
+dit magnifique, précisément parce qu'elle est magnifique et parce que
+d'autres s'occupent d'elle. Et puis, ce qui me touche aussi, mais pour
+le cas seulement où le prince te paraîtrait pris, c'est de savoir ce
+que sont ces deux femmes; la fille et la mère; si ce sont vraiment
+des honnêtes femmes ou bien si ce ne sont pas tout simplement des
+aventurières qui visent la grosse fortune de Savine. Sur ces deux
+points: Savine amoureux et madame de Barizel honnête ou aventurière,
+il me faut des renseignements certains; n'épargne donc rien, je suis
+décidée à payer le prix.
+
+De nouveau elle le regarda en appuyant sur ses dernières paroles de
+façon à les bien enfoncer.
+
+Pendant quelques minutes M. Houssu resta silencieux, n'ouvrant la bouche
+que pour manger, ce qu'il faisait consciencieusement avec un bruit de
+mâchoires régulier comme le tic tac d'un moulin.
+
+--Si tu m'avais parlé ainsi tout d'abord j'aurais compris; tandis que
+j'ai été suffoqué, indigné, tu sais, moi, quand il s'agit de l'honneur;
+le sang ne me fait qu'un tour et je m'emporte; quand on a été soldat,
+vois-tu, on l'est toujours; et la proposition que tu me faisais ou
+plutôt que je m'imaginais que tu me faisais n'était pas de celles
+qu'écoute froidement un soldat, un légionnaire.
+
+Il se frappa la poitrine, qui résonna comme un coffre.
+
+--Du moment qu'il s'agit seulement de savoir, continua M. Houssu, si le
+prince Savine ne poursuit pas un mariage, je suis ton homme, car tu as
+des droits à faire valoir.
+
+--Un peu.
+
+--Et quel autre qu'un père peut mieux les défendre? Puisque l'occasion
+se présente, je ne suis pas fâché de m'expliquer une bonne fois pour
+toutes sur ta liaison avec le prince Savine. Si j'ai toléré cette
+liaison, c'est d'abord parce qu'il faut laisser une certaine liberté à
+une artiste, et puis c'est parce que j'ai toujours cru à la parfaite
+innocence de cette liaison, ce qui est bien naturel entre une femme
+comme toi et un homme comme lui.
+
+--Tout ce qu'il y a de plus naturel.
+
+--Eh bien! ton père te tend la main.
+
+Et, de fait, il la lui tendit, grande ouverte, avec un geste de théâtre.
+
+--Il fera son devoir, compte sur lui; il saura empêcher ce mariage avec
+cette Américaine; il saura aider le tien; il saura même... s'il le
+faut... l'exiger.
+
+--Contente-toi d'empêcher celui de mademoiselle de Barizel, s'il est
+vrai qu'il doive se faire.
+
+--Là-dessus je ne prendrai conseil que de ma conscience de père.
+
+--Quand peux-tu partir?
+
+--Tout de suite, si tu veux.
+
+Mais il se reprit:
+
+--Demain, après-demain, dans quelques jours.
+
+--Pourquoi pas ce soir?
+
+--Tu n'aurais pas dû me faire cette question, mais avec toi il ne faut
+pas de fausse honte et j'aime mieux te dire qu'avant de partir, il me
+faut réunir les fonds nécessaires, non seulement à mon voyage, mais
+encore à l'achat de certaines indiscrétions qu'il me faudra peut-être
+payer cher.
+
+--Ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer: le voyage et les
+indiscrétions, c'est moi qui les paye.
+
+--Oh! non, pas de ça; pas d'argent entre nous.
+
+Mais sans lui répondre, elle alla à sa robe et, ayant fouillé dans la
+poche, elle en tira un petit paquet de billets de banque qu'elle remit
+à. M. Houssu.
+
+Celui-ci fit mine de le refuser, mais à la fin il l'accepta.
+
+--Alors, dit-il, je puis partir ce soir, et dès demain, me mettre en
+chasse.
+
+--Tu sais, dit Raphaëlle, pas de roulette, hein!
+
+--Jouer l'argent de mon enfant!
+
+--Ne te fâche pas, et finis de déjeuner, que nous fassions un bésigue.
+
+
+
+V
+
+M. Houssu avait promis à sa fille de lui écrire dès le lendemain;
+cependant huit jours s'écoulèrent sans nouvelles.
+
+--Il a joué, pensa-t-elle, et il n'a pas d'argent pour acheter les
+indiscrétions de l'entourage de madame de Barizel.
+
+Elle connaissait son père et savait quel cas on devait faire de ses
+nobles paroles sur l'honneur et le sentiment paternel: pendant trente
+ans M. Houssu n'avait eu souci que de vivre aux dépens des femmes qu'il
+subjuguait par sa belle prestance militaire; puis un jour, ayant eu
+l'heureuse chance d'être décoré, il s'était tout à coup imaginé qu'il
+devait mettre un certain accord sinon entre sa vie, au moins entre son
+langage et sa nouvelle position; de là cette phraséologie qu'il avait
+adoptée sur l'honneur (dont il se croyait le représentant sur la terre),
+le devoir, la délicatesse, la fierté, tous sentiments qu'ils connaissait
+de nom mais sans avoir des idées bien précises sur ce qu'ils pouvaient
+être; de là aussi son parti pris de paraître ignorer la situation vraie
+de sa fille et de tout s'expliquer ou plutôt de tout expliquer aux
+autres par «la liberté d'artiste». Quoi de plus facile à comprendre que
+sa fille possédât un hôtel aux Champs-Elysées: n'était-elle pas artiste
+et ne sait-on pas que les artistes gagnent ce qu'elles veulent? Quoi de
+plus naturel qu'on lui donnât des diamants, des chevaux, des bijoux:
+n'a-t-on pas toujours comblé les artistes de cadeaux? Chacun applaudit à
+sa manière, celui-ci les mains vides, celui-là les mains pleines. Malgré
+cette attitude et le langage qu'il avait adopté, il n'en était pas moins
+toujours l'homme d'autrefois, c'est-à-dire parfaitement capable «de
+jouer l'argent de son enfant», comme autrefois il jouait et dépensait
+l'argent «de celles qu'il aimait».
+
+Cependant elle se trompait: s'il avait joué et il n'avait eu garde de
+ne pas le faire dès son arrivée, il avait néanmoins obtenu certaines
+indiscrétions sur la famille Barizel et le prince Savine; seulement, au
+lieu de les obtenir rapidement en les payant, il avait été obligé, une
+fois qu'il avait été ruiné par la roulette, de manoeuvrer avec lenteur
+et de remplacer par de l'adresse l'argent qu'il n'avait plus; de sorte
+que ç'avait été après toute une semaine d'attente qu'elle avait reçu la
+lettre promise, une longue lettre en belle écriture moulée, épaisse et
+carrée, qu'il avait apprise au régiment et qui lui avait valu la faveur
+de son major pendant son service.
+
+«Ma chère fille,
+
+«Misère et compagnie.
+
+«Voilà ce que j'ai à te dire de l'Américaine et de sa fille.
+
+«Une pareille découverte vaut bien les quelques jours d'attente que j'ai
+eu le chagrin de t'imposer malgré moi, je pense, et tu ne m'en voudras
+pas d'un retard causé uniquement par les difficultés de ma tâche.
+
+«Car elle était difficile, je t'en donne ma parole; difficile avec les
+Américaines, difficile avec le prince.
+
+«Et de ce côté même assez difficile pour que je ne puisse pas encore
+répondre d'une façon précise à ta question:--Est-il amoureux? Veut-il se
+marier?
+
+«Je suis honteux de ne pouvoir pas te donner encore cette réponse; mais
+puisque tu connais le personnage, tu sais qu'il n'y a pas qu'à regarder
+dans son jeu pour le deviner.
+
+«Comment, vas-tu te demander, en a-t-il appris si long sur les
+Américaines et si peu sur le prince?
+
+«Tu ne serais pas ma fille, je ne te dirais rien là-dessus, mais un père
+ne doit pas avoir de secrets pour son enfant: le fond du métier, c'est
+de savoir faire causer les domestiques; sans doute il ne faut pas
+accepter bouche ouverte tout ce qu'ils racontent, ni en bien ni en mal;
+en bien, parce qu'ils peuvent vouloir faire mousser leurs maîtres (ce
+qui est rare); en mal parce qu'ils peuvent les dénigrer à plaisir, sans
+esprit de justice (ce qui est fréquent); mais enfin en se tenant sur ses
+gardes, on peut avec eux serrer la vérité de bien près. J'ai donc fait
+causer les domestiques de l'Américaine, mais je n'ai pas pu employer
+le même système avec ceux du prince, qui me connaissent; de là cette
+diversité dans mes renseignements. Il est bien évident, n'est-ce pas,
+que je n'ai pas pu m'adresser aux domestiques du prince, qui auraient
+été surpris de mes questions et qui auraient pu bavarder, qui auraient
+sûrement »»qui ne me connaissant pas, n'ont point pensé à se tenir en
+défiance et sont tombés dans tous les traquenards que j'ai eu l'idée de
+leur tendre.
+
+«Comment j'ai fait causer ces domestiques; cela n'a pas d'intérêt pour
+toi; cependant, je dois te dire, pour que tu comprennes le mérite que
+j'ai eu à cela, que ce sont des noirs très dévoués à leur maîtresse. Ce
+qui te touche, n'est-ce pas, ce sont les résultats de ces causeries? Les
+voici:
+
+«Bien que madame de Barizel ait une fille de seize ou dix-sept ans, la
+belle Corysandre, ce n'est point une vieille femme: c'est au contraire,
+une personne très agréable, qui a dû être fort jolie en sa jeunesse et
+qui présentement est encore assez bien pour avoir trois amants (je ne
+parle que de ceux qui sont en pied), deux que tu connais parfaitement:
+le financier Dayelle et le banquier Avizard, et un troisième que tu as
+peut-être vu ou dont tu as peut-être entendu parler, un correspondant
+de journaux nommé Leplaquet. Comment s'est-elle fait aimer de ces trois
+hommes si différents? Cela je n'en sais rien et ce serait à creuser,
+mais ce qu'il y a de certain c'est que tous les trois l'aiment au point
+de ne pas se gêner: au contraire, ils s'aident les uns les autres;
+Dayelle qui, il y a quelques années, était en guerre avec Avizard, est
+maintenant au mieux avec lui et tous les deux mettent leur influence et
+leurs relations, peut-être même leur bourse au service de Leplaquet; et
+il y a des braves gens qui s'imaginent que quand plusieurs hommes aiment
+la même femme ils doivent être ennemis, c'est amis, au contraire, qu'ils
+sont, compères, associés le plus souvent, au moins quand la femme est
+habile. Et justement madame de Barizel est une maîtresse femme. De ces
+trois amants en titre, il y en a deux qui veulent l'épouser, Avizard et
+Leplaquet, et ceux-là elle les fait patienter en leur disant qu'elle ne
+peut devenir leur femme que quand elle aura marié sa fille; et il y en
+a un troisième qu'elle veut elle-même épouser, Dayelle, qui, veuf, père
+d'un fils en âge de prendre femme, n'est point porté au mariage, mais
+qu'elle espère enlever en mariant sa fille à un grand personnage qui
+éblouira Dayelle, orgueilleux comme un dindon (qu'il n'est pas pour le
+reste) de son grand nom, de sa grande situation dans le monde; beau-père
+du prince...
+
+«Tu vois, n'est-ce pas, comment les choses se présentent et combien un
+mariage avec notre prince les arrangerait?
+
+«Ce qu'il y a d'ingénieux dans le plan de madame de Barizel, c'est que
+tous ceux qui l'entourent ont intérêt à ce que ce mariage se fasse:
+Dayelle pour avoir tout à lui madame de Barizel qui présentement le scie
+à chaque instant avec: «Ma fille, c'est pour ma fille, c'est à cause de
+ma fille.» Avizard et Leplaquet pour épouser madame de Barizel; de sorte
+que, non seulement madame de Barizel et sa fille, la belle Corysandre,
+poursuivent ce mariage, mais encore que Dayelle, Avizard, Leplaquet et
+d'autres encore peut-être que je ne connais pas y poussent de toutes
+leurs forces: Dayelle et Avizard, en mettant dans le jeu de madame de
+Barizel leur influence et leurs relations, Leplaquet en apportant dans
+l'association un esprit d'intrigue et de ruse, une ingéniosité de moyens
+qui paraissent très remarquables.
+
+«Voilà la situation de madame de Barizel et de sa fille telle que je la
+démêle au milieu de tous les renseignements, souvent contradictoires,
+que je suis parvenu à réunir depuis que je suis ici.
+
+«Tu vois qu'elle est redoutable.
+
+«Mais ce qui la rend plus dangereuse encore c'est:
+
+«1° La détresse d'argent des Américaines;
+
+«2° La beauté de la jeune fille.
+
+«C'est une vieille vérité que le succès n'appartient qu'à ceux qui sont
+aux abois, parce qu'ils risquent tout. Eh bien! c'est là justement le
+cas de madame de Barizel d'être aux abois pour l'argent: il est vrai que
+les apparences ne sont pas d'accord avec ce que je te dis là, mais ce
+n'est pas les apparences qu'il faut croire: on parle d'un terrain
+à Paris sur lequel madame de Barizel va faire construire un hôtel
+magnifique, on parle de grosses sommes déposées chez Dayelle et Avizard,
+on parle d'une fortune considérable en Amérique; mais tout cela est
+propos en l'air. La réalité, c'est qu'on vit d'expédients, avec largesse
+pour ce qui doit frapper les yeux, avec une avarice dans tout ce qui
+est caché, dont on n'aurait pas idée dans le ménage bourgeois le plus
+pauvre. Si ma lettre n'était pas déjà si longue, j'entrerais à ce sujet
+dans des détails caractéristiques que je réserve pour te les conter:
+tu verras ce qu'est la misère cachée de certains personnages qui
+éblouissent le monde; vrai, c'est curieux et amusant; ça nous venge,
+nous autres, gens d'honneur.
+
+«En te disant que la beauté de mademoiselle de Barizel est merveilleuse,
+ce n'est pas de l'exagération; il faut la voir pour admettre qu'une
+créature humaine peut être aussi admirablement belle. Il est vrai, et
+je l'ajoute tout de suite, qu'elle n'a pas l'air très intelligent,
+on prétend même qu'elle est un peu bête; mais enfin la beauté reste,
+éblouissante; c'est un homme qui s'y connaît qui lui donne ce certificat
+Tout cela, n'est-ce pas: les projets de madame de Barizel, ses
+relations, sa détresse d'argent, la beauté de sa fille font qu'un
+mariage avec le prince Savine paraît avoir bien des chances pour lui?
+
+«Le prince veut-il ce mariage?
+
+«Toute la question est là, et je t'ai dit que je ne pouvais pas la
+résoudre; mais ne le voulût-il pas, il me semble qu'on peut croire qu'il
+sera amené un jour ou l'autre a se laisser faire de force ou de
+bonne volonté: il doit être bien difficile de résister à des femmes
+dangereuses comme celles-là, la mère pour son habileté, la fille pour sa
+beauté.
+
+«La seule chose certaine, c'est qu'il ne les quitte pas, ce qui est un
+indice grave.
+
+«Pour le soustraire à cette influence qui menace de l'envelopper, il
+faudrait qu'on lui fît connaître ces deux femmes. Mais comment? je n'ai
+pas des faits précis à lui mettre sous les yeux de façon à les lui
+crever. Depuis qu'elles sont en France, elles s'observent d'autant mieux
+qu'elles n'y sont venues que pour faire, l'une et l'autre, un grand
+mariage. Ce serait en Amérique qu'il faudrait faire une enquête, à
+Bâton-Rouge, à la Nouvelle-Orléans, là où s'est écoulée la jeunesse de
+madame de Barizel; c'est là que sont les cadavres, et si j'en crois le
+peu que j'ai pu recueillir, ils ne seraient pas difficiles à déterrer.
+
+«Tandis qu'ici c'est le diable: il faut chercher, combiner, se donner un
+mal de galérien et pour pas grand'chose.
+
+«Et pendant ce temps-là notre prince se trouve serré de plus en plus.
+
+«Dis-moi ce que je dois faire; surtout envoie-moi les moyens de faire
+quelque chose, car je suis au bout de mes ressources. C'est étonnant
+comme l'argent file.
+
+Je t'embrasse avec les sentiments d'un père affectueux et dévoué.
+
+«Houssu.»
+
+A cette longue lettre, Raphaëlle répondit par une dépêche télégraphique
+qui ne contenait que deux mots:
+
+«Reviens immédiatement.»
+
+M. Houssu arriva à Paris le vendredi soir, et le samedi matin il
+s'embarquait au Havre sur le transatlantique en partance pour New-York.
+Raphaëlle avait jugé la situation assez menaçante pour aller en Amérique
+déterrer les cadavres qui devaient lui rendre son prince.
+
+
+
+VI
+
+Le jour même où la ville de Bade avait le malheur de perdre M. Houssu,
+rappelé par sa fille, elle recevait un hôte dont le _Badeblatt_
+annonçait l'arrivée en ces termes:
+
+«Le train d'hier soir nous a amené une des personnalités les plus en vue
+du grand monde parisien: M. le duc de Naurouse, qui revient d'un long
+voyage autour du monde. A peine débarqué à Trieste, M. le duc de
+Naurouse s'est mis en route pour Bade, où il compte, nous dit-on, faire
+un séjour d'un mois ou deux et se reposer des fatigues de ses voyages.
+Tout donne à espérer que M. le duc de Naurouse montera un des chevaux
+engagés dans notre grand steeple-chase qui s'annonce comme devant jeter
+cette année un éclat plus vif encore que les années précédentes, aussi
+bien par le nombre et le mérite des concurrents, que par la réputation
+des gentlemen qui doivent les monter.»
+
+Si la nouvelle n'était pas entièrement vraie, et particulièrement pour
+le grand steeple-chase d'Iffetzheim dont on était loin encore, et auquel
+le duc de Naurouse ne pensait pas, au moins l'était-elle dans ses autres
+parties: il était vrai que le duc de Naurouse était de retour de son
+voyage autour du monde et il était vrai aussi qu'à peine débarqué à
+Trieste il était monté en wagon pour venir directement à Bade, au lieu
+de rentrer en France.
+
+Avant de rentrer à Paris, il était bien aise de savoir ce qui s'était
+passé en son absence, un peu mieux et d'une façon plus détaillée et plus
+précise que les quelques lettres qu'il avait reçues n'avaient pu le lui
+apprendre.
+
+Qu'avait fait la duchesse d'Arvernes après son départ?
+
+A cette question, qu'il s'était si souvent posée et avec tant d'émotion
+pendant les longues heures mélancoliques de la traversée, en restant
+appuyé sur le plat-bord à voir la mer immense fuir derrière lui ou à
+suivre le vol capricieux des nuages dans les horizons sans bornes,
+il n''avait jamais eu d'autres réponses que celles qu'il se donnait
+lui-même en arrangeant les combinaisons de son imagination surexcitée,
+c'est-à-dire rien que le rêve.
+
+Cependant son ami Harly, avant qu'il quittât Paris, lui avait promis de
+le tenir exactement au courant de ce qui se passerait.
+
+Mais en quittant Paris le duc de Naurouse croyait aller à New-York, et
+c'était à New-York que Harly devait lui écrire, tandis que c'était à
+Rio-Janeiro qu'il avait été. Aussitôt débarqué à Rio-Janeiro, il avait
+employé tous les moyens pour que ses lettres le rejoignissent: mais la
+hâte qu'il avait mise à expédier des dépêches de tous les côtés avait
+embrouillé les choses: les lettres n'étaient point arrivées en temps
+là où il devait les trouver; il les avait fait suivre; elles s'étaient
+égarées; si bien qu'il n'avait pas reçu la moitié de celles qui lui
+avaient été écrites. Celles qui étaient adressées à New-York avaient
+été le chercher à Rio-Janeiro; celles qui avaient été à Rio-Janeiro ne
+l'avaient pas rejoint à San-Francisco; celles de Yokohama n'étaient
+pas arrivées; celles de Calcutta, qu'il avait fait venir à Singapore,
+étaient en retard lorsque le vapeur qui le portait avait passé le
+détroit; et ainsi de suite jusqu'à Alexandrie.
+
+De tout cela il était résulté une conversation à bâtons rompus et
+tellement embrouillée qu'elle était à peu près inintelligible.
+
+Comment madame d'Arvernes avait-elle supporté leur séparation?
+L'aimait-elle toujours? Avait-elle un nouvel amant? S'était-elle
+consolée?
+
+Pour lui il était bien guéri, radicalement guéri et, le voyage avait
+achevé le désenchantement qui avait commencé avant son départ.
+
+Mais après tout il l'avait aimée, et si elle n'avait point été pour lui
+la maîtresse qu'il avait rêvée, c'était près d'elle cependant, par elle
+qu'il avait eu quelques journées de bonheur.
+
+Et comment l'en avait-il payée?
+
+Avec la violence passionnée qu'elle mettait dans tout, avait-elle pu
+envisager froidement les choses? N'en était-elle pas encore au moment
+où, sur la jetée du Havre, quand elle l'avait vu emporté par le
+_Rosario_ elle avait tendu vers lui ses mains désespérées dans un
+mouvement où il y avait autant de colère que de douleur?
+
+Voilà pourquoi, avant de rentrer en France, il avait voulu passer par
+Bade, où il avait chance de rencontrer quelqu'un de son monde et de le
+faire parler sans l'interroger trop directement: s'il n'obtenait point
+des réponses prédises, il demanderait à Harly de lui écrire exactement
+quelle était la situation vraie et alors il saurait ce qu'il devait
+faire: rentrer à Paris où rien ne l'appelait d'ailleurs un jour plutôt
+qu'un autre, ou bien aller passer quelques mois dans son château de
+Varages ou dans celui de Naurouse.
+
+A peine installé à l'hôtel, dans un appartement assez modeste, son
+premier soin fut de demander les derniers numéro, du _Badeblatt_ et de
+chercher sur la liste des étrangers quels étaient ceux de ses amis qui
+étaient arrivés à Bade en ces derniers temps.
+
+Le nom de Savine lui sauta tout d'abord aux yeux, mais il ne s'y arrêta
+point, aimant mieux s'adresser à un ami avec lequel il n'aurait point à
+se tenir sur ses gardes et à peser ses paroles comme s'il était devant
+un juge d'instruction.
+
+Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il fallut bien qu'il revînt
+à Savine, sous peine d'attendre que le hasard amenât à Bade quelqu'un
+qu'il pourrait interroger librement.
+
+Ne voulant point attendre, il se rendit au _Graben_, se promettant de
+veiller sur son impatience. Mais Savine n'était point chez lui; il
+était à la _Conversation_ occupé à essayer de faire triompher la morale
+publique à la table de trente-et-quarante en opérant d'après les
+combinaisons inexorables du marquis de Mantailles.
+
+Le duc de Naurouse se rendit à la Conversation c'était l'heure où
+la musique jouait sous le kiosque qui s'élève devant la maison de
+Conversation. Autour de ce kiosque et sur la terrasse du café, assis sur
+des chaises ou se promenant lentement, se pressait en une élégante cohue
+un public nombreux qui réunissait à peu près toutes les nationalités des
+deux mondes, mais qui cherchait bien manifestement à se rattacher par
+la toilette à deux seuls pays: les hommes à l'Angleterre, les femmes à
+Paris.
+
+Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette société cosmopolite qu'on
+rencontre dans toutes les villes d'eaux à la mode pour le regarder
+avec curiosité et l'étudier avec intérêt; pendant son absence ce monde
+n'avait pas changé, il était toujours le même. Cependant, quoiqu'il ne
+promenât sur cette assemblée qu'un regard nonchalant et indifférent,
+ses yeux furent tout à coup irrésistiblement attirés et retenus par
+la beauté d'une jeune fille, si éclatante, si éblouissante qu'elle le
+frappa d'une sorte de commotion et l'arrêta sur place. Alors il la
+regarda longuement: elle paraissait avoir dix-sept ou dix-huit ans; elle
+était blonde, avec des yeux bruns ombragés par des sourcils pâles et
+soyeux; l'expression de ces yeux était la tendresse et la bonté; elle
+était de grande taille et se tenait noblement, dans une attitude modeste
+cependant et qui n'avait rien d'apprêté, naturelle au contraire et
+gracieuse; près d'elle était assise une femme jeune encore, sa mère sans
+doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y eût entre elles aucune
+ressemblance, la mère ayant l'air aussi dur que la fille l'avait doux.
+
+Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi campé devant elles en
+admiration, il continua d'avancer, se promettant de revenir sur ses pas
+et de repasser devant elles: il chercherait Savine plus tard; il était
+sorti de son hôtel assez mélancoliquement, trouvant tout triste et
+morne, se demandant ce que ces gens qu'il rencontrait pouvaient bien
+faire dans un trou comme Bade, et voilà que tout à coup une éclaircie
+s'était faite en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le
+ciel, de gris qu'il était, avait instantanément passé au bleu; cette
+verdure qui l'entourait était aussi fraîche aux yeux qu'à l'esprit, ce
+paysage entouré de montagnes aux sommets sombres était charmant; cette
+chaude journée d'été le pénétrait de bien-être; ce pays de Bade était le
+plus gracieux de la terre; il était heureux de se retrouver au milieu
+de ce monde; comme les yeux de ces femmes, c'est-à-dire de cette jeune
+fille ressemblaient peu aux yeux noirs, cuivrés, allongés, arrondis
+qu'il avait vus dans son voyage.
+
+C'était tout en marchant sans rien regarder autour de lui qu'il suivait
+l'éveil de ces sensations; il allait arriver au bout de sa promenade
+et revenir sur ses pas, lorsqu'un nom, le sien, prononcé à mi-voix le
+frappa:
+
+--Roger!
+
+Il tourna les yeux du côté d'où cette voix, qui avait résonné dans son
+coeur, était partie.
+
+La secousse qui l'avait frappé ne l'avait point trompé: c'était elle;
+c'était madame d'Arvernes, qui l'appelait; le dernier mot qu'elle
+avait crié lorsqu'ils s'étaient séparés, son nom, était celui qu'elle
+prononçait après une si longue absence, comme si toujours, depuis qu'il
+s'était éloigné emporté par le _Rosario_, elle l'avait répété. Cet appel
+le remua, et durant quelques secondes il resta abasourdi.
+
+Mais il n'y avait pas à hésiter; elle était là, le regardant, penchée
+en avant, à demi soulevée sur sa chaise. Il alla à elle, sans bien voir
+quelle était l'expression vraie de ce visage ému.
+
+Comme il approchait, elle lui tendit les deux mains:
+
+--Vous ici!
+
+--J'arrive.
+
+--Et moi aussi. Quel bonheur!
+
+Il avait la main dans celles qu'elle lui tendait, et il restait incliné
+vers elle, n'osant trop ni la regarder, ni parler.
+
+Autour d'eux un mouvement de curiosité s'était produit, tant avait été
+vif l'élan de leur abord; des centaines d'yeux les examinaient avidement
+et déjà les oreilles s'ouvraient pour écouter les paroles qu'ils
+allaient échanger; madame d'Arvernes eut conscience de ce qui se
+passait, et bien que par principe et par habitude elle ne prit jamais
+souci de ceux qui l'entouraient, elle jugea que ce n'était pas le moment
+de se donner en spectacle.
+
+--Votre bras? dit-elle à Roger.
+
+En même temps qu'elle s'était levée et, sans attendre sa réponse, elle
+lui avait pris le bras.
+
+Ils s'éloignèrent, au grand ébahissement des curieux désappointés.
+
+Tout d'abord ils marchèrent silencieux l'un et l'autre, elle s'appuyant
+doucement sur lui en le pressant contre elle, ce qui était loin de lui
+rendre le calme.
+
+Ce fut seulement après être sortis de la foule qu'elle prit la parole:
+se haussant vers lui, mais sans le regarder, elle murmura:
+
+--_Carino, Carino_, enfin je te revois!
+
+Il ne répondit pas, ne sachant que dire et se demandant où allait
+aboutir cet entretien commencé sur ce ton. Ce qu'il avait redouté se
+réalisait-il donc? L'aimait-elle encore? Pour lui il était ému par cette
+pression de son bras et plus encore par ce nom de _Carino_ qu'elle avait
+si souvent prononcé et qui évoquait tant de souvenirs passionnés; mais
+le sentiment qu'il éprouvait ne ressemblait en rien à l'amour.
+
+--Que je suis heureuse de te revoir! continua-t-elle. Et toi que
+ressens-tu, en me retrouvant, en m'entendant? Tu ne dis rien.
+
+--Un sentiment de grande joie, dit-il franchement.
+
+Elle s'arrêta et, tournant à demi la tête, elle le regarda en face,
+plongeant dans ses yeux.
+
+--Vrai, dit-elle, c'est vrai?
+
+Mais elle ne trouva pas sans doute dans ces yeux ce qu'elle y cherchait,
+car elle baissa la tête et reprit son chemin.
+
+--Tu ne me demandes pas ce que je suis devenue sur la jetée du Havre,
+dit-elle, quand j'ai vu le vapeur, qui t'emportait s'éloigner, me
+laissant là désespérée, anéantie, folle. Comment as-tu pu avoir ce
+courage féroce? Comment as-tu pu m'abandonner;--elle baissa la voix,--et
+au lit encore?
+
+Avant qu'il eut répondu à ces questions qui étaient pour lui
+terriblement embarrassantes, il fut distrait par un signe de la main
+gauche que venait de faire madame d'Arvernes. Machinalement il regarda à
+qui ce signe était adressé, il vit que c'était à un jeune homme qui se
+trouvait à une courte distance et qui, bien évidemment, avait été arrêté
+par madame d'Arvernes au moment même où il s'approchait d'eux: ce jeune
+homme était un grand beau garçon, solide et bien bâti, de tournure
+élégante, à la mine fière, avec des yeux au regard velouté.
+
+Madame d'Arvernes avait suivi le mouvement du duc de Naurouse et elle
+avait très bien senti qu'il examinait curieusement ce jeune homme; elle
+se mit à sourire et, prenant un ton enjoué:
+
+--Sans lui, je ne me serais pas consolée. Le vicomte de Baudrimont. Je
+te le présenterai, mais pas tout de suite; il nous gênerait.
+
+Ces quelques paroles avaient été une douche glacée qui s'était abattue
+sur les épaules de Naurouse. Eh quoi, c'était quand il cherchait des
+mots adoucis et des périphrases pour lui répondre, qu'elle lui montrait
+si franchement son consolateur, ce beau garçon aux yeux passionnés! Et
+un moment il avait eu peur d'elle!
+
+--Comment le trouves-tu? demanda madame d'Arvernes.
+
+Cette interrogation acheva de lui rendre sa raison.
+
+--Charmant, dit-il en riant.
+
+--N'est-ce pas! Comme tu dis, il est charmant; beau garçon, tu vois
+qu'il l'est; bon, tendre, confiant, il l'est aussi; c'est une excellente
+nature, mais malgré toutes ses qualités, et elles sont réelles, elles
+sont nombreuses, tu sais, ce n'est pas toi. Ah! Roger, comme je t'ai
+aimé et comme tu m'as fait souffrir! Si ce garçon n'avait pas été là, je
+serais devenue folle.
+
+--Il était là.
+
+--Heureusement; mais enfin ce n'est pas toi, mon Roger.
+
+Disant cela, elle fixa sur son Roger un regard dans lequel il y avait
+tout un monde de souvenirs et même peut-être autre chose que des
+souvenirs; mais l'heure de l'émotion était passée; maintenant il était
+décidé à prendre la situation gaiement.
+
+--Ah! pourquoi es-tu parti? continua madame d'Arvernes, nous nous
+aimerions toujours. Moi, jamais je ne me serais séparée de toi. Mais tu
+as voulu être chevaleresque. Quelle folie! Tu vois à quoi a servi ce
+sacrifice; car cela a été un sacrifice pour toi, n'est-ce pas?
+
+--N'as-tu pas vu ma lutte, mes hésitations après que j'avais donné ma
+parole, ma douleur, mon désespoir? Que pouvais-je?
+
+--C'est vrai et je suis injuste en demandant à quoi a servi ton
+sacrifice. Je ne suis pas pour M. de Baudrimont ce que j'étais pour toi;
+il n'est pas pour moi ce que tu étais; je ne suis pas fière de lui comme
+je l'étais de toi; je ne m'en pare pas. Pour le monde, il n'y a rien à
+blâmer: les convenances sont sauves, c'est plat, c'est bourgeois. M.
+d'Arvernes est heureux. Mais toi, comment t'es-tu consolé? Qui t'a
+consolé?
+
+--Personne.
+
+Elle le regarda avec un sourire équivoque en se serrant contre lui:
+
+--Ah! Carino, murmura-t-elle.
+
+Mais cette pression, qui naguère le secouait de la tête aux pieds,
+arrêtait le sang dans ses veines et contractait tous ses nerfs, le
+laissa insensible et froid.
+
+Il y eut un moment de silence, puis elle reprit:
+
+--Nous allons dîner ensemble...
+
+--Mais...
+
+--... Oh! avec lui, je ne veux pas lui faire ce chagrin, il est déjà
+bien assez malheureux de notre entretien. Maintenant j'ai une grâce à te
+demander: il voudra se lier avec toi...
+
+--... Mais...
+
+--... Il veut ce que je veux. Laisse-toi faire; accepte-le. Il ne verra
+que par toi; tu le guideras, tu l'empêcheras de faire des folies, il est
+si jeune, tu me le garderas.
+
+Comme il ne répondait pas, elle lui secoua le bras:
+
+--Tu ne veux pas?
+
+--Au fait, cela est drôle.
+
+A ce moment le jeune vicomte de Baudrimont les croisa de nouveau, madame
+d'Arvernes l'appela d'un signe et la présentation fut vite faite.
+
+--M. de Naurouse veut bien me faire l'amitié de dîner avec nous,
+dit-elle, il nous contera son voyage.
+
+
+
+VII
+
+Roger se réveilla le lendemain matin maussade et triste.
+
+Il voulut se rendormir; mais il se tourna et se retourna sur son lit
+sans pouvoir fermer les yeux: ce qui s'était passé la veille, ce qu'il
+avait entendu, l'insouciance de madame d'Arvernes, l'inquiétude du jeune
+Baudrimont, tout cela s'agitait confusément dans sa tête troublée.
+
+Enfin il se leva, se demandant à quoi il allait employer sa journée.
+Il n'avait plus à chercher Savine; il savait; et même ce que Savine
+pourrait lui dire ne ferait qu'irriter sa méchante humeur au lieu de
+l'adoucir; il ne tenait pas à ce qu'on lui racontât les amours de madame
+d'Arvernes avec le vicomte de Baudrimont, ce que Savine ne manquerait
+pas de faire bien certainement.
+
+L'idée lui vint de s'en aller tout de suite à Paris, maintenant qu'il
+n'avait plus à s'inquiéter de ce qui l'y attendait. En réalité, ce qui
+l'attendait, c'était... rien. Qui trouverait-il à Paris? Personne,
+excepté Harly. Ses anciens amis n'étaient plus à Paris à cette époque.
+Et puis devait-il reprendre avec ces amis l'existence qu'il menait
+avant son départ? Il en avait tristement exploré le vide. Où cela le
+conduirait-il? Quelle solitude en lui et autour de lui. Pas de famille.
+La seule femme qu'il eût eu du bonheur à revoir, sa cousine Christine,
+était au couvent. Des amis qui méritaient à peine le titre de camarades
+de plaisir. Un grand nom, une belle fortune dont il avait enfin la libre
+disposition et rien à désirer, aucun but à poursuivre, car il ne pouvait
+pas songer à rentrer au ministère et à demander un poste quelconque dans
+une ambassade, puisque M. d'Arvernes était toujours ministre et que,
+s'adresser à lui, c'eût été en quelque sorte demander le paiement du
+sacrifice qu'il avait accompli.
+
+N'y avait-il donc pour lui d'autre avenir que de reprendre ses habitudes
+d'autrefois, d'autres plaisirs que ceux qu'il avait épuisés, d'autres
+émotions que celles du jeu?
+
+Ne rien faire.
+
+Avoir pour maîtresses des filles; passer de Balbine à Cara, de Cara à
+Raphaëlle, et toujours ainsi.
+
+Il se sentait né pour mieux que cela cependant.
+
+Ce qui l'avait le plus lourdement accablé dans ce voyage, ç'avait été
+son isolement: plusieurs fois il avait été en danger, et alors il avait
+eu la pensée désespérante qu'à ce moment même personne ne prenait
+intérêt à lui et qu'il pouvait mourir sans qu'on le pleurât. On dirait:
+«Si jeune, le pauvre garçon!» et, ce serait tout. Plusieurs fois aussi
+il avait eu des heures, des journées de plaisir, des élans d'admiration
+et d'enthousiasme, et alors il n'avait jamais pu reporter sa joie sur
+personne et se dire: «Si elle était là;» ou bien: «Je lui conterai
+cela.» C'était seul qu'il avait souffert; c'était seul qu'il avait joui.
+
+Pourquoi ne se marierait-il pas?
+
+De famille il n'aurait jamais que celle qu'il se créerait.
+
+Il se sentait dans le coeur des trésors de tendresse à rendre heureuse,
+sans une heure de lassitude ou d'ennui, la femme qu'il aimerait et qui
+l'aimerait, l'honnête femme qui serait la mère de ses enfants.
+
+Quand on avait l'honneur de porter un nom comme le sien, c'était un
+devoir de ne pas le laisser s'éteindre.
+
+Et puis n'était-ce pas le seul moyen d'empêcher sinon sa fortune, au
+moins son titre et son nom de tomber aux mains de ceux qui se disaient
+sa famille,--ces Condrieu-Revel exécrés,--qui n'étaient que ses ennemis
+après avoir été ses persécuteurs?
+
+C'était devant sa fenêtre ouverte, assis dans un fauteuil et regardant
+machinalement le jeu de la lumière dans les branches des arbres, qu'il
+réfléchissait ainsi. Tout à coup la brise lui apporta le prélude d'une
+valse que jouait une musique militaire.
+
+Il écouta un moment, puis vivement il se leva: l'image de la jeune fille
+blonde qu'il avait vue la veille et à laquelle il n'avait plus pensé
+venait de se dresser devant lui, évoquée par cette musique, et il la
+retrouvait aussi éblouissante de beauté et de charme qu'elle lui était
+apparue la veille.
+
+
+
+VIII
+
+Dans le vestibule de l'hôtel, Roger se trouva face à face avec Savine,
+qui arrivait.
+
+--Vous veniez chez moi? dit Savine en tendant la main au duc.
+
+C'était en effet une de ses prétentions de s'imaginer qu'on devait
+toujours aller chez lui et que lui n'avait à aller chez ses amis que
+quand il avait besoin d'eux; c'était pour cela qu'ayant appris la veille
+que le duc de Naurouse était venu pour le voir, il n'avait pas bougé de
+toute la matinée, attendant une seconde visite d'un ami dont il s'était
+séparé depuis près de deux ans et ne se décidant à venir chez cet ami
+qu'à la dernière extrémité.
+
+--J'ai toutes sortes de choses à vous apprendre.
+
+Et, serrant le bras de Roger contre le sien comme par un mouvement de
+sympathie:
+
+--D'abord ce qui vous touche de près: Madame d'Arvernes n'a point été
+malade de désespoir après votre départ; elle a reçu les consolations
+d'un très joli garçon qu'elle a été découvrir en province, je ne sais
+où, le vicomte de Baudrimont.
+
+--J'ai dîné hier avec lui et avec madame d'Arvernes.
+
+--Vous savez, Naurouse, vous êtes admirable avec votre flegme.
+
+Si Roger n'avait jamais voulu avouer qu'il était l'amant de madame
+d'Arvernes alors qu'il l'aimait, il n'était pas plus disposé à un aveu
+de ce genre maintenant que tout était fini entre elle et lui.
+
+--Où voyez-vous ce flegme? dit-il froidement. Vous me racontez des
+histoires de madame d'Arvernes qui sont curieuses jusqu'à un certain
+point, mais qui ne me touchent pas de près comme vous pensez; il est
+donc tout naturel qu'elles ne m'émeuvent point.
+
+Savine marcha un moment en silence en fouettant l'air de sa canne;
+heureusement ils arrivaient devant la Conversation et le mouvement de la
+foule, le bruit de la musique, le brouhaha des gens qui allaient çà
+et là empressés ou nonchalants empêchèrent ce silence de devenir trop
+embarrassant pour l'un comme pour l'autre.
+
+D'ailleurs Roger ne pensait plus à Savine, il cherchait s'il
+n'apercevrait point sa belle jeune fille blonde de la veille: elle était
+précisément à la place même où il l'avait vue et près d'elle se trouvait
+la dame dont il avait remarqué l'air dur.
+
+Toutes deux en même temps firent une inclinaison de tête du côté de
+Savine, un sourire amical accompagné d'un geste de main qui semblait une
+invitation à les aborder.
+
+--Vous connaissez cette admirable jeune fille? demanda Roger lorsqu'ils
+eurent fait quelques pas.
+
+--Si je connais la belle Corysandre!
+
+Et, se rengorgeant de son air le plus vain:
+
+--Vous ne lisez donc pas les journaux?
+
+--Si j'avais lu les journaux que m'auraient-ils appris?
+
+--Que j'ai, il y a quelque temps, donné une fête dans la forêt, un bal
+suivi d'un souper sous des tentes, dont mademoiselle de Barizel a été
+la reine. Tous les journaux du monde ont parlé de cette fête, qui, de
+l'avis unanime, a été tout à fait réussie.
+
+Savine se mit à raconter ce qu'il savait sur madame de Barizel,
+c'est-à-dire les propos vagues qui couraient le monde, car n'ayant
+jamais eu l'intention d'épouser mademoiselle de Barizel, il ne s'était
+pas donné la peine de faire faire une enquête sérieuse sur elle et sur
+sa mère. Que lui importait, il n'avait souci que de sa beauté, et cette
+beauté se manifestait à tous éclatante, indiscutable.
+
+Naurouse écoutait sans interrompre, religieusement. Ce nom de Barizel
+ne lui disait rien; c'était la première fois qu'il l'entendait et
+il n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait valoir; mais il ne s'en
+inquiétait pas autrement: cette blonde admirable ne pouvait être qu'une
+fille de race.
+
+Ils étaient revenus sur leurs pas et ils allaient de nouveau passer
+devant elles:
+
+--Voulez-vous que je vous présente? demanda Savine.
+
+--Ne serait-ce pas plutôt à madame de Barizel qu'il faudrait demander si
+elle veut bien que je lui sois présenté?
+
+--Puisque vous êtes mon ami! dit Savine superbement.
+
+Sans attendre une réponse, sans même penser qu'on pouvait lui en faire
+une, il entraîna doucement son ami, comme il disait: ce n'était pas le
+duc de Naurouse qu'il présentait, c'était son ami, et selon lui cela
+devait suffire.
+
+Cependant ce fut cérémonieusement qu'il fit cette présentation et en
+insistant sur le titre de Roger, sinon pour madame de Barizel, au moins
+pour la galerie, dont il était, comme toujours, bien aise d'attirer
+l'attention.
+
+Madame de Barizel avait offert la chaise sur le barreau de laquelle elle
+appuyait ses pieds à Savine et, sur un signe de sa mère, Corysandre
+avait offert la sienne à Roger, qui se trouva ainsi placé vis-à-vis «de
+la belle fille blonde» qui avait si fort occupé son esprit, libre de la
+regarder, libre de lui parler, libre de l'écouter.
+
+A vrai dire, la seule de ces libertés dont il usa fut celle du regard;
+ce fut à peine s'il parla, ne disant que tout juste ce qu'exigeaient
+les convenances; et, pour Corysandre, elle parla encore moins, mais son
+attitude ne fut pas celle de l'indifférence, de l'ennui ou du dédain.
+Tout au contraire, c'était avec un sourire que Roger trouvait le plus
+ravissant qu'il eût jamais vu qu'elle suivait l'entretien de sa mère et
+de Savine, et bien qu'il fût toujours le même, ce sourire, bien qu'il
+ne traduisît qu'une seule impression, il était si joli, si gracieux en
+plissant les paupières, en creusant des fossettes dans les joues, en
+entr'ouvrant les lèvres, qu'on pouvait rester indéfiniment sous son
+charme sans penser à se demander ce qu'il exprimait et même s'il
+exprimait quelque chose.
+
+Ce fut ce qu'éprouva Roger: du front et des paupières il passa aux
+fossettes, puis aux lèvres, puis aux dents, puis au menton, descendant
+ainsi aux épaules, au corsage, à la taille, aux pieds, pour remonter
+aux cheveux et au front, ne s'interrompant que lorsque le regard de
+Corysandre rencontrait le sien; encore témoignait-elle si peu d'embarras
+à se surprendre ainsi admirée et paraissait-elle trouver cela si naturel
+que c'était plutôt pour lui que pour elle, par pudeur et par respect,
+qu'il détournait ses yeux un moment.
+
+Le temps passa sans qu'il en eût conscience et sans qu'il eût conscience
+aussi de ce qui se disait autour de lui. Tout à coup, il fut surpris
+et comme éveillé par une main qui se posait sur son épaule,--celle de
+Savine.
+
+--Nous allons à Eberstein, dit celui-ci, et nous redescendrons dîner au
+bord de la Murg, une partie arrangée depuis quelques jours. Voulez-vous
+venir avec nous, mon cher Naurouse? ma voiture nous attend.
+
+Par convenance, Roger se défendit un peu; mais madame de Barizel s'étant
+jointe à Savine et Corysandre l'ayant regardé en souriant, il accepta.
+
+Ce n'était point une vulgaire voiture de louage qui devait servir à
+cette promenade, mais bien une calèche aux armes de Savine, avec un
+cocher et deux valets de pied portant la livrée du prince; la calèche
+découverte avait tout l'éclat du neuf et les chevaux, choisis parmi
+les plus beaux de son haras, forçaient l'attention des curieux et
+l'admiration des connaisseurs; on ne pouvait pas passer près d'eux sans
+les regarder et, les ayant vus, on ne les oubliait pas: luxe de la
+voiture, beauté des chevaux, prestance du cocher et des valets de pied,
+richesse de la livrée, tout cela faisait partie de la mise en scène
+dont Savine aimait à s'entourer dans ses représentations, bien plus
+par besoin de briller que par goût réel du beau. Aussi, ne manquait-il
+jamais, avant de monter en voiture, de promener un regard circulaire
+sur les curieux pour voir si l'effet produit était en proportion de
+la dépense,--ce qui, avec son esprit d'économie, était pour lui une
+préoccupation constante.
+
+Son bonheur fut complet, car à ce moment même Otchakoff vint à passer
+traînant lourdement son ennui, et ce ne fut pas sur lui que les regards
+des curieux s'arrêtèrent; ils ne quittèrent pas la calèche et Savine
+remarqua des mouvements d'yeux, des coups de coude, des chuchotements
+tout à faits significatifs, qui le comblèrent de joie.
+
+Jamais Roger ne l'avait vu si franchement joyeux: il redressait la tête,
+les épaules en bombant la poitrine, et autour de la calèche il marchait
+de côté tout gonflé comme un paon qui se pavane.
+
+En toute autre circonstance Naurouse, qui connaissait bien son Savine,
+eût très probablement deviné ce qui causait cette joie débordante; mais,
+ne pensant qu'à la jeune fille qu'il avait devant les yeux, il s'imagina
+que ce qui transportait ainsi Savine était le plaisir de faire une
+promenade avec elle et cela l'attrista.
+
+La calèche roulait sous l'ombrage des chênes des allées de Lichtenthal,
+et madame de Barizel qui lui faisait vis-à-vis, l'interrogeait sur ses
+voyages.
+
+--Avait-il visité la Nouvelle-Orléans et le sud des États-Unis? Que
+pensait-il du Mississipi?
+
+Ce fut avec enthousiasme qu'il célébra la Nouvelle-Orléans, le
+Mississipi, la Louisiane, la Floride, les États-Unis (du Sud bien
+entendu), le ciel, la mer, le paysage, les arbres, les bêtes, les gens.
+
+Mais malgré sa volonté de ne pas oublier que c'était à madame de Barizel
+qu'il s'adressait, il lui arriva plus d'une fois de s'apercevoir que
+c'était sur Corysandre qu'il tenait ses yeux attachés.
+
+Quant à elle elle le regardait franchement, avec son beau sourire, la
+bouche entr'ouverte, mais sans rien dire, bien qu'il fût question de
+son pays natal. Quand Roger la prenait à témoin, elle se contentait
+d'incliner la tête en accentuant son sourire.
+
+Ils étaient en pleine forêt, gravissant les pentes boisées d'une colline
+par une route en zig zag qui de chaque côté était bordée de grands
+arbres, tantôt des hêtres monstrueux qui couvraient les mousses
+veloutées de leurs énormes racines toutes bosselées de noeuds
+entrelacés, tantôt des pins qui s'élançaient droit vers le ciel,
+éteignant la lumière sous leurs branches superposées et leurs aiguilles
+noires. Les lacets du chemin faisaient que tantôt Corysandre était
+exposée en plein au soleil et que tantôt, au contraire, elle passait
+tout à coup dans l'ombre. C'était pour Roger un émerveillement que ces
+jeux de la lumière sur ce visage souriant et c'était une question qu'il
+se posait sans la décider, de savoir ce qui lui seyait le mieux, la
+pleine lumière ou les caprices de l'ombre.
+
+Il vint un moment où il garda le silence et où dans l'air épais et
+chaud de la forêt on n'entendit plus que le roulement de la voiture, le
+craquement des harnais et le sabot des chevaux frappant les cailloux de
+la route.
+
+--Après avoir été si bruyant au départ, dit Savine qui ne manquait
+jamais de placer une observation désagréable, vous êtes devenu bien
+morne, mon cher Naurouse.
+
+--C'est que les grands bois sombres agissent un peu sur moi comme
+les cathédrales, ils me portent au recueillement et au silence;
+instinctivement je parle bas si j'ai à parler.
+
+--Tiens, vous faites donc de la poésie, maintenant?
+
+--Il y a des jours ou plutôt des circonstances.
+
+S'adossant dans son coin, il se croisa les bras et resta immobile,
+silencieux, à demi tourné vers Corysandre qui l'avait regardé.
+
+On arriva à Eberstein, qui est une habitation d'été des ducs de Bade
+libéralement ouverte aux visiteurs, et comme madame de Barizel ne
+connaissait pas encore l'intérieur du château, elle voulut le parcourir;
+mais après avoir visité deux ou trois salles, elle trouva que ces pièces
+sombres, à l'ameublement gothique et aux fenêtres fermées de vitraux de
+couleurs, étaient trop fraîches pour Corysandre.
+
+--J'ai peur que tu te refroidisses, dit-elle tendrement, va donc
+m'attendre dans le jardin; ce ne sera pas une privation pour toi qui
+n'aimes guère ces antiquailles.
+
+--Si mademoiselle veut me permettre de l'accompagner, dit Roger.
+
+Ils sortirent tandis que madame de Barizel continuait sa promenade avec
+Savine et ils gagnèrent une terrasse d'où la vue s'étend librement sur
+la vallée de la Murg et sur les montagnes qui l'entourent. Toujours
+souriante, mais toujours muette, Corysandre parut prendre intérêt au
+paysage qui s'étalait à ses pieds et que fermaient bientôt de hautes
+collines dont les sommets d'un noir violent ou d'un bleu indigo se
+découpaient nettement sur le ciel.
+
+Après quelques instants de contemplation silencieuse, Roger se tourna
+vers elle:
+
+--Est-il rien de plus doux, dit-il, que de laisser les yeux et la pensée
+se perdre dans ces profondeurs sombres? Que de choses elles vous disent!
+La vue qu'on embrasse de cette terrasse est vraiment admirable.
+
+--Oui, cela est beau, très beau.
+
+--Je garderai de ce paysage, que j'avais déjà vu plusieurs fois, mais
+que je ne connaissais pas encore, un souvenir ému.
+
+Il attacha les yeux sur elle et la regarda longuement; elle ne baissa
+pas les siens, mais elle ne répondit rien, se laissant regarder sans
+confusion.
+
+A ce moment, madame de Barizel et Savine vinrent les rejoindre, et l'on
+remonta en voiture pour descendre au village où l'on devait dîner, ce
+qui faisait une assez longue course.
+
+Savine avait commandé d'avance son dîner. Lorsque la calèche arriva
+devant la porte du restaurant, on se précipita au-devant de Son
+Excellence que l'on conduisit cérémonieusement à la table qui avait
+été dressée dans un jardin, au bord de la rivière, dont les eaux
+tranquilles, retenues par un barrage, effleuraient le gazon.
+
+--Mademoiselle n'aura-t-elle pas froid? demanda Roger, qui pensait aux
+précautions de madame de Barizel dans les salles du château d'Eberstein.
+
+Ce fut madame de Barizel qui se chargea de répondre:
+
+--Je crains le froid humide des appartements, dit-elle, mais non la
+fraîcheur du plein air.
+
+Elle la craignait si peu qu'après le dîner elle proposa à sa fille de
+faire une promenade en bateau.
+
+--Va, mon enfant, dit-elle, va, mais ne fais pas d'imprudence.
+
+Une petite barque était amarrée à quelques pas de là. Corysandre
+nonchalamment, se dirigea de son côté; mais Roger la suivit et, s'étant
+embarqué avec elle, ce fut lui qui prit les avirons.
+
+Pendant assez longtemps il la promena en tournant devant la table où
+madame de Barizel et Savine étaient restés assis puis, ayant relevé les
+avirons, il laissa la barque descendre lentement le courant.
+
+Corysandre était assise à l'arrière et elle restait là sans faire un
+mouvement, sans prononcer une parole, le visage tourné vers Roger et
+éclairé en plein par la pâle lumière de la lune, qui se levait.
+
+--Est-ce que vous avez vu plus belle soirée que celle-là? dit-il.
+
+--Non, dit-elle, jamais.
+
+--Voulez-vous que nous retournions?
+
+--Allons encore.
+
+Et la barque continua de suivre le courant; mais bientôt ils touchèrent
+le barrage et alors Roger dut reprendre les avirons. Cette fois c'était
+lui qui était éclairé par la lune; il lui sembla que Corysandre, dont
+les yeux étaient noyés dans l'ombre, le regardait comme lui-même
+quelques instants auparavant l'avait regardée.
+
+
+
+IX
+
+On arriva à Bade, et avant d'entrer dans les allées de Lichtenthal,
+madame de Barizel invita très gracieusement le duc de Naurouse à
+les venir voir; sa fille et elle seraient heureuses de parler de la
+délicieuse journée qui finissait.
+
+Pour la première fois Corysandre se mêla à l'entretien d'une façon
+directe et avec une certaine initiative.
+
+--Et de la terrasse d'Eberstein, dit-elle en se penchant vers Roger.
+
+--Alors le dîner ne mérite pas un souvenir? dit Savine d'un air bourru.
+
+Mais Corysandre ne daigna pas répondre; ce fut sa mère qui, voyant
+qu'elle se taisait, prodigua les remerciements et les compliments à
+Savine sans que celui-ci s'adoucît.
+
+Lorsque madame de Barizel et sa fille furent rentrées chez elles, Savine
+et Roger ne se séparèrent point, car c'était sans retard que celui-ci
+voulait procéder à son interrogatoire.
+
+--Faites-vous un tour? demanda-t-il d'un ton qui marquait le désir d'une
+réponse affirmative.
+
+--Je voudrais voir un peu où en est la rouge.
+
+Cela n'arrangeait pas les affaires de Roger, qui ne prenait souci ni de
+la noire ni de la rouge; mais il n'avait qu'à accompagner Savine à la
+Conversation en faisant des voeux pour qu'il gagnât, ce qui le mettrait
+de belle humeur.
+
+Il ne gagna ni ne perdit, car lorsqu'il entra dans les salles de jeu, le
+vieux marquis de Mantailles vint vivement au-devant de lui, et après un
+court moment d'entretien à voix basse, Savine revint à Roger, déclarant
+qu'il ne jouerait pas ce soir-là.
+
+Mais il regarda jouer et Roger dut rester près de lui attendant qu'il
+voulût bien sortir. Le sujet qu'il allait aborder était assez délicat,
+et avec un homme du caractère de Savine assez difficile pour avoir
+besoin du calme du tête-à-tête dans la solitude.
+
+Enfin ils sortirent, et aussitôt qu'ils furent dans le jardin, à peu
+près désert, Roger commença:
+
+--J'ai à vous remercier, cher ami, de la bonne journée que vous m'avez
+fait passer.
+
+--Assez agréable en effet, dit Savine, se rengorgeant.
+
+--Cette jeune fille est adorable.
+
+--Oui.
+
+Ce «oui» fut dit d'un ton grognon: ce n'était pas de Corysandre que
+Savine voulait qu'on lui parlât, c'était de lui-même, de lui seul; il le
+marqua bien:
+
+--Et mes chevaux, dit-il, comment trouvez-vous qu'ils ont mené cette
+longue course dans des montées et des descentes et un chemin dur? Quand
+il y aura des courses sérieuses en France, je me charge de battre tous
+vos anglais avec mes russes: nous verrons si le bai à la mode ne sera
+pas remplacé par notre gris, qui est la vraie couleur du cheval.
+
+--Oh! très bien, dit Roger avec indifférence. Et madame de Barizel, vous
+la connaissez beaucoup?
+
+--Je la connais depuis que je suis à Bade, j'ai été mis en relation avec
+elle par Dayelle.
+
+Puis, revenant au sujet qui lui tenait au coeur:
+
+--Notez que la voiture était lourde; vous me direz qu'on en trouverait
+difficilement une mieux comprise et où chaque détail soit aussi soigné,
+aussi parfait; c'est très vrai, mais enfin elle est lourde, et puis nous
+étions sept personnes.
+
+--Oh! mademoiselle de Barizel est si légère, dit vivement Roger, se
+cramponnant à cette idée pour revenir à son sujet.
+
+--Où voyez-vous ça? Ce n'est pas une petite fille, c'est une femme.
+
+--Vous pouvez dire la plus belle des femmes.
+
+--Comme vous en parlez!
+
+--Cela vous blesse?
+
+--Pourquoi, diable, voulez-vous que cela me blesse? Cela m'étonne,
+voilà tout. De la poésie, de l'enthousiasme, je ne vous savais pas
+si démonstratif. On a bien raison de dire que les voyages forment la
+jeunesse, mais ils la déforment aussi.
+
+--Trouvez-vous donc que ce que vous appelez mon enthousiasme pour
+mademoiselle de Barizel ne soit pas justifié?
+
+Ce fut avec un élan d'espérance qu'il posa cette question qui allait lui
+apprendre ce que Savine pensait de Corysandre et comment il la jugeait.
+
+--Parfaitement justifié, au contraire; je partage tout à fait votre
+sentiment sur mademoiselle de Barizel; c'est une merveille.
+
+--Ah!
+
+--Comme vous dites cela.
+
+--Je ne dis rien.
+
+--Il me semblait que mon admiration vous surprenait.
+
+--Pas du tout, elle me paraît toute naturelle; ce qui me surprendrait,
+ce serait que la voyant souvent...
+
+--Je la vois tous les jours.
+
+--... Vous ne soyez pas sous le charme de sa beauté.
+
+--Mais j'y suis, cher ami... comme tous ceux qui la connaissent
+d'ailleurs, comme vous et bien d'autres. C'est la première femme que je
+rencontre dont la beauté ne soit ni contestée ni journalière; tout le
+monde la trouve belle, et elle est également belle tous les jours.
+
+Ces réponses n'étaient pas celles que Roger voulait, car dans leur
+franchise apparente elles restaient très vagues; que Savine jugeât
+Corysandre comme tout le monde, ce n'était pas cela qui le fixait; il
+essaya de rendre ses questions plus précises sans qu'elles fussent
+cependant brutales.
+
+--Comment se fait-il qu'avec cette beauté, un nom, de la fortune, elle
+ne soit pas encore mariée?
+
+--Elle est bien jeune; elle a attendu sans doute quelqu'un digne d'elle.
+
+--Et elle attend encore?
+
+--Vous voyez.
+
+--Et l'on ne parle pas de son mariage?
+
+--Au contraire, on en parle beaucoup; on la marie tous les jours.
+
+--Avec qui?
+
+Ce fut presque malgré lui que Roger lâcha cette question.
+
+--Avec moi... Et avec d'autres; mais, vous savez, il ne faut pas
+attacher trop de valeur aux propos de gens qui parlent sans savoir ce
+qu'ils disent, pour parler.
+
+--Alors, il n'y aurait donc rien de fondé dans ces propos?
+
+Savine haussa les épaules, mais il ne répondit pas autrement.
+
+
+
+X
+
+Le chalet qu'occupait madame de Barizel dans les allées de Lichtenthal
+était précédé d'un petit jardin: c'était dans ce jardin que Savine et
+Roger avaient fait leurs adieux à madame de Barizel et à Corysandre,
+avant que celles-ci fussent dans la maison.
+
+Ce fut vainement qu'elles frappèrent à la porte d'entrée, personne ne
+répondit; aucun bruit à l'intérieur; aucune lumière.
+
+--Elles sont encore parties, dit Corysandre d'un ton fâché, et Bob
+aussi.
+
+Sans répondre madame de Barizel abandonna la porte d'entrée et, faisant
+le tour du chalet, elle alla à une petite porte de derrière qui servait
+aux domestiques et aux fournisseurs; mais cette porte était fermée
+aussi. Aux coups frappés personne ne répondit.
+
+--Ne te fatigue pas inutilement, dit Corysandre.
+
+Madame de Barizel ne continua pas de frapper; mais, allant à un massif
+de fleurs bordé d'un cordon de lierre, elle se mit à tâter dans les
+feuilles de lierre qu'éclairait la lumière de la lune; ses recherches ne
+furent pas longues, bientôt sa main rencontra une clef cachée là.
+
+--Ce qui signifie, dit Corysandre, qu'elles ne sont pas sorties
+ensemble; la première rentrée devait trouver la clef et ouvrir pour les
+autres.
+
+Elle parlait lentement, avec calme; mais cependant, dans son accent,
+il y avait du mécontentement et aussi du mépris; il semblait que ces
+paroles s'adressaient aussi bien aux domestiques, qui avaient décampé,
+qu'à sa mère qui permettait qu'ils sortissent ainsi.
+
+Avec la clef, madame de Barizel avait ouvert la porte et elles étaient
+entrées dans la cuisine où brûlait une lampe, la mèche charbonnée. La
+table, noire de graisse, était encore servie et il s'y trouvait six
+couverts, des piles d'assiettes sales et un nombre respectable de
+bouteilles vides qui disaient que les convives avaient bien bu.
+
+--Chacun de nos trois domestiques avait son invité, dit Corysandre
+regardant la table; on a fait honneur à ton vin.
+
+Ce n'était pas seulement au vin qu'on avait fait honneur: c'était à
+un melon et à un pâté dont il ne restait plus que des débris, à des
+écrevisses dont les carcasses rouges encombraient plusieurs plats, à un
+gigot réduit au manche, à un immense fromage à la crème, à une corbeille
+de fraises, à une corbeille de cerises qui ne contenait plus que des
+queues et des noyaux, au café qui avait laissé des ronds noirs sur la
+table, au kirschwasser, au cassis, dont deux bouteilles étaient aux
+trois quarts vides.
+
+De tout cet amas se dégageait une odeur chaude qui, mêlée à celle de la
+graisse et de la vaisselle, troublait le coeur et le soulevait. On eût
+sans doute parcouru toutes les maisons de Bade sans trouver une cuisine
+aussi sale, aussi pleine de gâchis et de désordre que celle-là.
+
+Elles n'y restèrent point longtemps: Madame de Barizel avait pris la
+lampe d'une main, et de l'autre, relevant la traîne de sa robe, tandis
+que Corysandre retroussait la sienne à deux mains comme pour traverser
+un ruisseau, elles étaient passées dans le vestibule; mais là il n'y
+avait point de bougies sur la table où elles auraient dû se trouver, et
+il fallut aller dans le salon chercher des flambeaux.
+
+Nulle part un salon ne ressemble à une cuisine; mais nulle part aussi on
+n'aurait trouvé un contraste aussi frappant, aussi extraordinaire entre
+ces deux pièces d'une même maison que chez madame de Barizel. Autant
+la cuisine était ignoble, autant le salon était coquettement arrangé,
+disposé pour la joie des yeux, avec des fleurs partout: dans le foyer
+de la cheminée, sur les tables et les consoles, dans les embrasures des
+fenêtres, et ces fleurs toutes fraîches, enlevées de la serre ou coupées
+le matin, versaient dans l'air leurs parfums qui, dans cette pièce
+fermée, s'étaient concentrés.
+
+Le flambeau à la main, elles montèrent au premier étage où se trouvaient
+leurs chambres, celle de Corysandre tout à l'extrémité et séparée de
+celle de sa mère, qu'il fallait traverser pour y accéder, par un cabinet
+de toilette.
+
+Ces deux chambres, ainsi que le cabinet, présentaient un désordre qui
+égalait celui de la cuisine. Les lits n'étaient pas faits, les cuvettes
+n'étaient pas vidées; sur les chaises et les fauteuils traînaient çà
+et là, entassés dans une étrange confusion, des robes, des jupons, des
+vêtements, des bas, des cols, des bottines, tandis que les armoires et
+des malles ouvertes montraient le linge déplié pêle-mêle comme s'il
+avait été mis au pillage par des voleurs qui auraient voulu faire un
+choix.
+
+Cependant il n'y avait pas besoin d'être un habile observateur pour
+comprendre que tout cela n'était point l'ouvrage d'un voleur, mais qu'il
+était tout simplement celui des habitants de cet appartement qui, en
+s'habillant le matin, avaient fouillé dans ces armoires pour y trouver
+du linge en bon état et qui avaient tout bouleversé, parce que les
+premières pièces qu'ils avaient atteintes dans le tas manquaient l'une
+de ceci, l'autre de cela; cette robe avait été rejetée parce que la roue
+du jupon était déchirée; ces bas avaient des trous; ces jupons n'avaient
+pas de cordons; les boutons de ces cols étaient arrachés.
+
+Madame de Barizel ne parut pas surprise de ce désordre; mais Corysandre
+haussa les épaules avec un mouvement d'ennui et de dégoût.
+
+--Elles n'ont pas seulement pu faire les chambres, dit-elle.
+
+Madame de Barizel ne répondit rien et parut même ne pas entendre.
+
+--Cela est insupportable, continua Corysandre, qui, à peu près muette
+tant qu'avait duré la promenade, avait retrouvé la parole en entrant
+chez elle et s'en servait pour se plaindre, qui va faire mon lit?
+
+--Tu te coucheras sans qu'il soit fait; pour une fois.
+
+--Si c'était la première; au reste, elles ont bien raison de ne pas se
+gêner, tu leur passes tout.
+
+--Couche-toi, dit-elle à sa fille, j'ai à te parler.
+
+--Il faut au moins que j'arrange un peu mon lit?
+
+--Tu es devenue bien difficile depuis quelque temps, bien bourgeoise.
+
+--Justement c'est le mot; c'est précisément la vie bourgeoise que je
+voudrais, un peu d'ordre, de régularité, de propreté, car je suis lasse
+et écoeurée à la fin de tout ce gâchis. Ne pourrions-nous donc pas avoir
+des domestiques comme tout le monde, une maison comme tout le monde, une
+existence comme tout le monde?
+
+Tout en parlant elle avait défait son chapeau et sa robe et les avait
+posés où elle avait pu et comme elle avait pu; puis, les bras nus, les
+épaules découvertes, elle avait commencé à arranger les draps de
+son lit; mais elle était malhabile dans ce travail qu'elle essayait
+manifestement pour la première fois.
+
+--Faut-il tant de cérémonie pour se mettre au lit? dit madame de Barizel
+en haussant les épaules sans se déranger pour venir en aide à sa fille;
+dépêche-toi un peu, je te prie; ou si tu ne veux pas te coucher, je vais
+me coucher, moi, et tu viendras dans ma chambre.
+
+La mère n'avait pas les mêmes exigences que la fille: elle ne s'inquiéta
+pas de son lit, et sans se donner la peine de l'arranger, elle se
+déshabilla, laissant tomber çà et là ses vêtements, sans daigner se
+baisser pour les ramasser. Ce serait l'affaire du lendemain; pour le
+moment, elle était fatiguée et voulait se mettre au lit.
+
+Il arrivait bien souvent que, lorsqu'on les rencontrait ensemble, sans
+savoir qui elles étaient, on ne voulait pas croire qu'elles fussent la
+mère et la fille; si ceux qui pensaient ainsi avaient pu voir madame de
+Barizel procéder à sa toilette de nuit ou plutôt se débarrasser de toute
+toilette, ils se seraient confirmés dans leur incrédulité: si cette
+femme avait trente-sept ou trente-huit ans, comme on le disait, elle
+était parfaitement conservée: pas un crépon, pas la plus petite natte,
+pas un cheveu gris, pas de rides, les plus beaux bras du monde, blancs,
+fermes, se terminant par un poignet aussi délicat que celui d'un enfant;
+avec cela une apparence de santé à défier la maladie, une solidité à
+résister à tous les excès. Les propos dont Houssu s'était fait l'écho
+auraient été explicables pour qui l'aurait vue en ce moment: elle
+pouvait très bien avoir des amants; elle pouvait être la maîtresse
+d'Avizard et de Leplaquet, elle pouvait poursuivre l'idée de se faire
+épouser par Dayelle, elle pouvait être aimée. Il est vrai que si l'un de
+ces amants avait pénétré à cette heure dans cette chambre, il aurait pu
+éprouver un mouvement de répulsion, causé par ce qu'il aurait remarqué,
+et emporter une fâcheuse impression des habitudes de sa maîtresse; mais
+madame de Barizel n'admettait personne dans sa chambre, à l'exception
+du fidèle Leplaquet, que rien ne pouvait blesser, rebuter ou dégoûter.
+C'était dans les appartements du rez-de-chaussée qu'elle recevait ses
+amis; et là, dans un milieu où tout était combiné pour parler aux yeux
+et les charmer, entourée de fleurs fraîches, en grande toilette, rien
+en elle ni autour d'elle ne permettait de deviner les dessous de son
+existence vraie. Ils voyaient le salon, le boudoir, la salle à manger,
+ces amis; ils ne voyaient ni la cuisine, ni les chambres; ils voyaient
+les dentelles ou les guipures de la robe, les fleurs de la coiffure,
+les pierreries des bijoux, ils ne voyaient pas les épingles qui
+rafistolaient un jupon, les trous des bas, les déchirures de la chemise,
+les raies noires du linge. Pour eux, comme pour madame de Barizel
+d'ailleurs, ne comptaient que les dehors,--et ils étaient séduisants.
+
+Elle fut bientôt au lit; mais au lieu de s'allonger, elle s'assit
+commodément:
+
+--Maintenant, dit-elle, causons.
+
+--Qu'ai-je fait encore?
+
+--Tu n'as rien fait, et c'est là justement ce que je te reproche, et ce
+n'est pas pour mon plaisir, c'est dans ton intérêt.
+
+--Ton plaisir, non, j'en suis certaine; mais mon intérêt! Le tien aussi,
+il me semble.
+
+--Est-ce ton mariage que je veux, oui ou non?
+
+--Le mien d'abord et le tien ensuite, c'est-à-dire le tien par le mien.
+Parce que je ne parle pas, il ne faut pas s'imaginer que je ne vois pas,
+c'est justement parce que je ne perds pas mon temps à parler que j'en ai
+pour regarder.
+
+--Ce n'est pas avec les yeux qu'on voit, c'est avec l'esprit.
+
+--Ne me dis pas que je suis bête, tu me l'as crié aux oreilles assez
+souvent pour qu'il soit inutile de le répéter. Il est possible que je
+sois bête et quand je me compare à toi, je suis disposée à le croire: je
+sais bien que je n'ai ni tes moyens de me retourner dans l'embarras, ni
+ton assurance, ni tes idées, ni ton imagination, ni rien de ce qui fait
+que tu es partout à ton aise; je sais bien que je ne peux pas parler de
+tout comme toi, même des choses et des gens que je ne connais pas. Si au
+lieu de me laisser dans l'ignorance, à ne rien faire, sans me donner des
+maîtres, on m'avait fait travailler, je ne serais peut-être pas aussi
+bête que tu crois.
+
+--Est-ce que je sais quelque chose, moi? est-ce qu'on m'a jamais rien
+appris? est-ce que j'ai jamais eu des maîtres?...
+
+--Oh! toi!...
+
+Assurément il n'y eut pas de tendresse dans cette exclamation, mais au
+moins quelque chose, comme de l'admiration; ce fut la reconnaissance
+sincère d'une supériorité. Au reste rien ne ressemblait moins à la
+tendresse d'une mère pour sa fille, ou d'une fille pour sa mère, que la
+façon dont elles se parlaient; même lorsque madame de Barizel semblait
+en public témoigner de la sollicitude et de l'affection à Corysandre,
+le ton attendri qu'elle prenait ne pouvait tromper que ceux qui s'en
+tiennent aux apparences; quant à Corysandre, qui ne se donnait pas
+la peine de feindre, son ton était celui de l'indifférence et de la
+sécheresse.
+
+--Cela te blesse que ta mère se remarie?
+
+--Oh! pas du tout, et même, à dire vrai, je le voudrais si cela
+devait...
+
+--Puisque tu as commencé, pourquoi ne vas-tu pas jusqu'au bout?
+
+--Parce que, si bête que je sois, je sens qu'il y a des choses qui
+deviennent plus pénibles quand on les dit que quand on les tait; les
+taire ne les supprime pas, mais les dire les grossit.
+
+Il y eut un moment de silence, mais non de confusion ou d'embarras, au
+moins pour madame de Barizel, qui se contenta de hausser les épaules
+avec un sourire de pitié. Évidemment les paroles de sa fille ne la
+blessaient pas, pas plus qu'elles ne la peinaient, et son sentiment
+n'était pas qu'il y a des choses qui deviennent plus pénibles quand on
+les dit que quand on les tait. Ces choses que Corysandre retenait, elle
+eût jusqu'à un certain point voulu les connaître, par curiosité, pour
+savoir; mais en réalité elle ne trouvait pas que cela valût la peine de
+les arracher. Elle avait mieux à faire pour le moment, et c'était chez
+elle une règle de conduite d'aller toujours au plus pressé.
+
+--Si ton mariage doit faire le mien, dit-elle, il me semble que c'était
+une raison pour être aujourd'hui autre que tu n'as été. Combien de fois
+t'ai-je recommandé d'être brillante; tu t'en remets à ta beauté pour
+faire de l'effet et tu n'es qu'une belle statue qui marche.
+
+--Il me semble que c'est quelque chose, dit Corysandre, se souriant,
+s'admirant complaisamment dans la glace.
+
+--Il fallait parler, continua madame de Barizel, briller, être
+séduisante, étourdissante; dire tout ce qui te passait par la tête. Dans
+une bouche comme la tienne, avec des lèvres comme les tiennes, des dents
+comme les tiennes, les sottises même sont charmantes.
+
+--Je n'avais rien à dire.
+
+--Même quand le duc de Naurouse parlait de ton pays; il n'était pas
+difficile de trouver quelques mots sur un pareil sujet pourtant.
+
+--Je ne pensais pas à parler, je le regardais; il est très bien, le duc
+de Naurouse; il a tout à fait grand air, la mine fière, l'oeil doux; il
+me plaît.
+
+--Personne ne doit te plaire; c'est toi qui dois plaire, s'écria madame
+de Barizel, s'animant pour la première fois et montrant presque de la
+colère; il te plaît, un homme que tu ne connais pas!
+
+--Il est duc.
+
+--Et qu'est-ce que cela prouve? Sais-tu seulement quelle est sa fortune?
+
+--Tu demanderas cela à tes amis; Leplaquet doit le connaître, M. Dayelle
+doit savoir quelle est sa fortune.
+
+--Ce n'est pas du duc de Naurouse qu'il s'agit: c'est de Savine, le seul
+qui, présentement, doit te plaire.
+
+--Il ne me plaît point.
+
+--Ne vas-tu pas maintenant te mettre dans la tête que tu es libre de
+n'épouser que l'homme qui te plaira?
+
+--Je le voudrais.
+
+--Une fille ne doit voir dans un homme qu'un mari, le reste vient plus
+tard; on a toute sa vie de mariage pour cela. Savine est-il ou n'est-il
+pas un mari désirable pour toi?...
+
+--Pour nous.
+
+--Ne m'agace pas; ton mariage est assuré si tu le veux, je mettrais tout
+en oeuvre pour qu'il réussît.
+
+--Mais il me semble que le prince n'offre rien jusqu'à présent: il
+paraît prendre plaisir à être avec nous, à se montrer avec nous partout
+où l'on peut le remarquer; il nous offre beaucoup son bras, quelquefois
+ses voitures, en tout cas je ne vois pas qu'il m'offre de devenir sa
+femme; à vrai dire, je ne crois même pas qu'il en ait l'idée.
+
+--S'il ne l'a pas encore eue, cette idée, c'est ta faute; ce n'est pas
+en étant ce que tu es avec lui que tu peux échauffer sa froideur. Je
+t'avais dit qu'il était l'orgueil même et que c'était par là qu'il
+fallait le prendre. L'as-tu fait? Des compliments, les éloges les plus
+exagérés, il les boit avec béatitude: lui en as-tu jamais fait?
+
+--Cela m'ennuie.
+
+--Et tu t'imagines qu'il n'y a pas d'ennuis à supporter pour devenir
+princesse, quand on est... ce que nous sommes; tu t'imagines qu'il n'y
+a pas de peine à prendre, pas de fatigues à s'imposer, pas de dégoûts à
+avaler en souriant; tu t'imagines que tu n'as qu'à te montrer dans la
+gloire de ta beauté; eh bien! si belle que tu sois, tu n'arriverais
+jamais à un grand mariage si je n'étais pas près de toi. Tu peux le
+préparer par ta beauté, cela est vrai; mais le poursuivre, le faire
+réussir, pour cela ta beauté ne suffit pas, il faut... ce que tu n'as
+pas et ce que j'ai, moi.
+
+--Et cependant ni la beauté, ni... ce que tu as n'ont encore décidé
+Savine.
+
+--Il se décidera ou plutôt on le décidera.
+
+--Qui donc?
+
+--Le duc de Naurouse qui te fera princesse.
+
+--J'aimerais mieux qu'il me fit duchesse.
+
+--Ne dis pas de niaiseries; explique-moi plutôt pourquoi j'ai eu peur
+que tu n'aies froid dans le château d'Eberstein, qui n'est pas glacial?
+
+--Je te le demande.
+
+--Explique-moi plutôt pourquoi j'ai eu l'idée de te faire faire une
+promenade en bateau?
+
+--Pour rester seule avec le prince.
+
+Madame de Barizel se mit à rire:
+
+--J'ai eu peur que tu n'aies froid pour te ménager un tête-à-tête avec
+le duc de Naurouse, je t'ai fait faire une promenade en bateau pour
+continuer ce tête-à-tête, ce qui deux fois a rendu le prince furieux.
+C'est en l'éperonnant ainsi que nous le ferons avancer malgré lui. Et
+c'est à cela que le duc de Naurouse nous servira.
+
+--Pauvre duc de Naurouse!
+
+--Vas-tu pas le plaindre plutôt; il sera bien heureux, au contraire;
+sans compter qu'il aura le plaisir de nous rendre un fameux service.
+Mais ce qui serait tout à fait aimable de sa part, ce serait d'être en
+situation de fortune d'inspirer des craintes réelles à Savine et d'être,
+comme mari possible, un rival redoutable. C'est ce qu'il me faut savoir
+et ce que je saurai demain par Leplaquet ou, en tout cas, après-demain
+par M. Dayelle, que j'attends. Maintenant, va dormir, car je crois bien
+que Coralie ne rentrera pas. Rêve du duc de Naurouse, si tu veux, de son
+grand air, de sa mine fière, de ses yeux doux, cela te fera trouver ton
+lit moins mauvais. Bonne nuit, princesse!
+
+--Bonne nuit, financière!
+
+
+
+XI
+
+Quand Leplaquet n'avait pas vu madame de Barizel le soir, il avait pour
+habitude de venir le lendemain matin déjeuner d'une tasse de thé avec
+elle pour parler de la journée écoulée et s'entendre sur la journée qui
+commençait: c'était l'heure des confidences, des renseignements, des
+conseils, des projets, où tout se disait librement, comme il
+convient entre associés qui n'ont qu'un même but et qui travaillent
+consciencieusement à l'atteindre en unissant leurs efforts.
+
+Lorsqu'il venait ainsi, on faisait pour lui ce qui était interdit pour
+tout autre: on l'introduisait dans la chambre de madame de Barizel, qui
+avait l'habitude de rester tard au lit, un peu parce qu'elle aimait à
+dormir la grasse matinée, et aussi parce qu'elle trouvait qu'elle était
+là mieux que nulle part pour suivre les caprices de son imagination,
+toujours en travail, et échafauder ses combinaisons. Il n'y avait pas
+à se gêner avec Leplaquet, qui, dans sa vie de bohème, en avait vu
+d'autres et qui n'avait de dégoûts d'aucunes sortes.
+
+Lorsqu'il entra, madame de Barizel venait de s'éveiller, et, comme elle
+n'avait point été dérangée, elle était de belle humeur.
+
+--Je vous attendais, dit-elle en sortant sa main de dessous le drap et
+en la tendant, à Leplaquet, qui la baisa galamment, il y a du nouveau.
+
+--Vous avez fait hier la connaissance du duc de Naurouse, qui vous a
+accompagnées dans votre promenade à Eberstein.
+
+--Qu'est ce duc de Naurouse?
+
+--Un homme dont le nom a empli les journaux pendant plusieurs années
+et qui a retenti partout: sur le turf, dans le _high-life_, devant les
+tribunaux, et même devant la cour d'assises.
+
+--Que me parlez-vous de cour d'assises: il a passé en cour d'assises?
+
+--Oui, et pour avoir tué un homme.
+
+--Ah! mon Dieu! et il s'est assis à côté de nous, dans la même voiture,
+il a été vu dans notre compagnie.
+
+--Rassurez-vous, il a tué cet homme en duel et conformément aux règles
+de l'honneur. Vous comptez donc sur lui?
+
+--Beaucoup.
+
+--Alors le prince Savine est lâché?
+
+--Au contraire.
+
+--Je n'y suis plus.
+
+--Vous y serez tout à l'heure, quand vous m'aurez dit ce que vous savez
+du duc de Naurouse, tout ce que vous savez.
+
+--Je ne sais que ce que tout le monde sait: grand nom, noblesse solide,
+belle fortune. Cependant cette fortune a dû être écornée par des folies
+de jeunesse; ces folies lui ont même valu un conseil judiciaire que lui
+ont fait nommer ses parents contre lesquels il a lutté avec acharnement
+pendant plusieurs années. A la fin il en a triomphé et il est
+aujourd'hui maître de ce qui lui reste de sa fortune.
+
+--Qu'est ce reste?
+
+--Quatre ou cinq cent mille francs de rente peut-être. Bien entendu je
+ne garantis pas le chiffre; il faudrait voir.
+
+--Je demanderai à Dayelle.
+
+--Il doit bientôt venir? demanda Leplaquet avec un certain
+mécontentement.
+
+Elle ne le laissa pas s'appesantir sur cette impression désagréable, et
+tout de suite elle continua ses questions sur le duc de Naurouse.
+
+--Quelle a été sa vie?
+
+--Celle des jeunes gens qui s'amusent et dont Paris s'amuse; pendant les
+derniers temps de son séjour en France, il était l'amant de la duchesse
+d'Arvernes, et l'amant déclaré au vu et au su de tout le Paris; leurs
+amours ont fait scandale; il s'est à moitié tué pour la duchesse...
+
+--Un passionné alors, c'est à merveille cela!
+
+A ce moment l'entretien fut interrompu par une négresse qui entra
+portant un plateau sur lequel était servi un déjeuner au thé pour deux
+personnes.
+
+Ce fut une affaire, de trouver à poser ce plateau; mais les négresses,
+au moins certaines négresses, affinées, ont l'adresse et la souplesses
+des chattes pour se faufiler à travers les obstacles sans rien casser.
+Celle-là manoeuvra si bien, qu'elle parvint à découvrir une place pour
+son plateau sans le lâcher.
+
+--Si je n'avais trouvé la clef dans le lierre, dit madame de Barizel
+d'un ton indulgent, nous étions exposées à coucher dehors.
+
+La négresse, qui était jeune encore et toute gracieuse, au moins par la
+souplesse de ses mouvements et la mobilité de sa physionomie, se mit à
+sourire en montrant le blanc de ses yeux et ses dents étincelantes avec
+les mouvements flexueux et les ondulations caressantes d'une chienne qui
+veut adoucir son maître.
+
+--Pas faute à moi, bonne maîtresse, convenu avec Dinah, elle rentrer;
+Dinah pas faute à elle non plus; grand machin de montre cassé, criiii,
+criiii;--et en riant elle imita le bruit d'un grand ressort brisé;--elle
+pas savoir l'heure, elle pas pouvoir rentrer; elle bien fâchée; moi,
+grand chagrin.
+
+Et, après avoir ri, instantanément elle se mit à pleurer.
+
+--Est-elle drôle, dit Leplaquet en riant.
+
+Ce fut tout: elle, pas grondée, sortit en riant.
+
+Madame de Barizel la rappela:
+
+--Et nos chambres?
+
+--Pas faute à moi; moi oublié. Oh! moi grand chagrin.
+
+De nouveau elle se remit à pleurer; puis doucement elle tira la porte et
+la ferma.
+
+Tout en se disculpant de cette façon originale, elle avait placé un
+petit guéridon devant Leplaquet, et sur le lit de madame de Barizel une
+de ces planchettes avec des rebords et des pieds courts qui servent aux
+malades.
+
+Leplaquet s'occupa à faire le thé.
+
+--Ainsi, dit-il, Corysandre a produit de l'effet sur le duc de Naurouse!
+
+--Son effet ordinaire, c'est-à-dire extraordinaire: le duc est resté
+en admiration devant elle. A deux reprises, je leur ai ménagé quelques
+instants de tête-à-tête, où ils auraient pu se dire toutes sortes de
+choses tendres, s'ils avaient été en état l'un et l'autre de parler.
+
+--Comment, Corysandre?
+
+--Je l'ai confessée hier en rentrant; elle m'a avoué ou plutôt elle m'a
+déclaré, car elle n'est pas fille à avouer, que le duc de Naurouse lui
+plaît: c'est le premier homme qui ait produit cet effet sur elle.
+
+--Mais c'est dangereux, cela.
+
+--Oh! pas du tout; si peu Américaine que soit Corysandre, et élevée par
+son père elle l'est très peu, elle a au moins cela de bon, et pour moi
+de rassurant, qu'on peut la laisser _flirter_ sans danger. Elle se
+laissera faire la cour, elle écoutera tout ce qu'on voudra lui dire de
+tendre ou de passionné; elle serrera toutes les mains qui chercheront
+les siennes, elle n'aura que des sourires pour ceux qui à droite et
+à gauche d'elle lui presseront les pieds sous la table, dans le
+tête-à-tête elle permettra même avec plaisir qu'on dépose un baiser sur
+son front, ses joues, ses cheveux ou son cou; mais il ne faudra pas
+aller plus loin; elle connaît la valeur de la dot qu'elle doit apporter
+en mariage et elle ne consentira jamais à la diminuer. Ce n'est pas elle
+qui mangera son bien en herbe; quand il aura porté graine ce sera autre
+chose, mais alors je n'aurai plus à en prendre souci.
+
+--Votre intention est donc de faire du duc de Naurouse un prétendant?
+
+--Savine, avec son caractère orgueilleux, s'imagine qu'en étant amoureux
+de Corysandre il lui fait grand honneur, et comme il est à la glace,
+incapable de passion et d'entraînement pour ce qui n'est pas lui et lui
+seul, il s'en tient aux satisfactions qu'il trouve dans son intimité
+avec nous. Du jour où il verra que quelqu'un qui le vaut bien, sinon
+par la fortune, du moins par le rang, car un duc français de noblesse
+ancienne vaut mieux qu'un prince russe, n'est-ce pas? Du jour où il
+verra que ce duc français est amoureux pour de bon et parle, il parlera
+lui-même.
+
+--Maintenant il faut que le duc de Naurouse parle comme vous dites.
+
+--Il parlera. Bien qu'il ne m'ait pas annoncé sa visite, je l'attends
+aujourd'hui; je l'inviterai à dîner pour après-demain avec Savine,
+Dayelle et vous. Corysandre devant Savine sera très aimable pour le duc
+de Naurouse, ce qui lui sera d'autant plus facile qu'elle n'aura
+qu'à obéir à son impulsion, et elle ne fait bien que ce qu'elle fait
+naturellement. De son côté, le duc de Naurouse sera très tendre pour
+Corysandre; cela, je l'espère, fondra la glace de Savine. Vous, de votre
+côté, c'est-à-dire vous, mon cher Leplaquet, aidé de Dayelle, vous
+agirez sur le duc de Naurouse. Votre concours, je ne vous le demande
+pas; je sais qu'il m'est acquis, entier et dévoué. Celui de Dayelle, je
+l'obtiendrai après-demain.
+
+--Voilà ce que je n'aime pas.
+
+--Ne dis donc pas de ces naïvetés d'enfant, gros niais: tu sais bien
+pour qui je me donne tant de peine et pour qui je veux devenir libre.
+
+
+
+XII
+
+Madame de Barizel ne s'était pas trompée en pensant que le duc de
+Naurouse ne manquerait pas de lui faire visite le jour même.
+
+Après la promenade de la veille, n'était-il pas tout naturel qu'il vînt
+prendre des nouvelles de leur santé? N'étaient-elles pas fatiguées? Et
+puis il craignait que Corysandre n'eût eu froid sur la rivière.
+
+Madame de Barizel le rassura: elle n'était pas fatiguée; Corysandre
+n'avait pas gagné froid, elle avait été enchantée de cette promenade.
+
+Cependant, bien que Roger prolongeât sa visite, la faisant durer plus
+qu'il ne convenait peut-être, Corysandre ne parut pas, car madame de
+Barizel avait décidé qu'il fallait exaspérer l'envie que le duc de
+Naurouse aurait de voir celle qui avait la veille produit sur lui une
+si forte impression, et elle avait exigé que sa fille restât dans
+sa chambre. Corysandre avait commencé par se révolter devant cette
+exigence, puis elle avait fini par céder aux raisons de sa mère.
+
+--Veux-tu qu'il pense à toi?
+
+--Oui.
+
+--Veux-tu qu'il rêve de toi?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, laisse-moi faire pour cette visite comme pour toutes choses;
+on est stupide quand on écoute son coeur, on ne fait que des sottises.
+
+Elle était restée dans sa chambre, mais en s'installant à la fenêtre,
+derrière un rideau, de façon à voir le duc de Naurouse quand il
+arriverait et repartirait.
+
+Après une longue attente, Roger, perdant toute espérance de voir
+Corysandre ce jour-là, s'était levé pour se retirer; alors madame
+de Barizel, le trouvant au point qu'elle voulait, lui adressa son
+invitation à dîner pour le surlendemain.
+
+--Quelques intimes seulement: le prince Savine, M. Dayelle, que vous
+connaissez sans doute? Et puis un bon ami à nous; un ami d'Amérique,
+maintenant fixé en Europe, un journaliste du plus grand talent, M.
+Leplaquet.
+
+Le duc de Naurouse était parfaitement indifférent au nom et à la qualité
+des convives; ce ne serais pas avec eux qu'il dînerait, ce serait avec
+Corysandre, et, tout en remerciant madame de Barizel, il plaça ces
+convives: Dayelle et Savine à droite et à gauche de madame de Barizel;
+le journaliste et lui de chaque côté de Corysandre: ce serait charmant.
+
+C'était beaucoup pour madame de Barizel de réunir à sa table le prince
+Savine et le duc de Naurouse; mais ce n'était pas tout: pour que cette
+réunion portât les fruits qu'elle en attendait, il fallait que ses deux
+autres convives, Dayelle et Leplaquet, jouassent bien le rôle qu'elle
+leur destinait; elle n'était pas femme à s'en rapporter aux hasards de
+l'inspiration, et à l'avance elle entendait régler chaque chose, chaque
+détail, chaque mot, sans rien laisser à l'imprévu, de façon à ce que
+tout marchât régulièrement, sûrement, pour arriver à un succès certain.
+
+Pour Leplaquet, elle était sûre de lui: c'était un associé, un complice
+sans scrupules, un instrument docile et il y avait plutôt à modérer son
+zèle qu'à l'exciter. Comment ne se fût-il pas employé corps et âme au
+mariage de Corysandre? Que d'espoirs pour lui, que de rêves, que de
+projets dans ce mariage qui devait, croyait-il, faire le sien! Plus de
+bohème, plus de travail, plus de copie, une position, des relations.
+
+Mais pour Dayelle il n'en était pas de même: Dayelle était un bourgeois,
+un homme à principes, que sa situation financière et politique rendait
+circonspect et timoré, lui inspirant à propos de tout ce qui ne devait
+pas se faire au grand jour une peur affreuse de se compromettre.
+Qu'attendre de bon d'un homme qui, à chaque instant, s'écriait avec la
+meilleure foi du monde: «Que dirait-on de moi! Un homme comme moi!» S'il
+était heureux d'avoir une maîtresse dont il se croyait aimé, une femme
+jeune encore, lui qui était un vieillard; une grande dame, lui qui était
+un parvenu, c'était à condition que cette liaison ne l'entraînerait pas
+trop loin. Déjà il trouvait que quitter Paris et ses affaires pour venir
+à Bade deux fois par mois était quelque chose d'extraordinaire, un
+témoignage de passion qu'un homme follement épris pouvait seul donner.
+Cela n'était ni de son âge, ni de sa position. Il perdait de l'argent,
+il compromettait ses intérêts pendant ces absences qui duraient trois
+jours. Il se fatiguait, et, bien qu'il fît le voyage dans un wagon lui
+appartenant, il n'en était pas moins vrai que, rentré à Paris, il lui
+fallait plusieurs jours pour se remettre: il n'avait plus sa facilité,
+son application ordinaires pour le travail, sa lucidité, sa sûreté de
+coup d'oeil. Pendant cinquante années sa vie avait été consacrée, avait
+été vouée au travail, sans une minute de distraction, sans plaisirs
+autres que ceux que lui donnait l'amas de l'argent et des honneurs
+sociaux, et jusqu'au jour de sa mort madame Dayelle avait eu en lui le
+mari le meilleur et le plus fidèle. Il ne fallait pas oublier tout cela.
+A chaque instant, à chaque parole, il fallait se rappeler quelle avait
+été la vie de cet homme, qui tout à coup, à l'âge où l'on fait une fin,
+avait fait un commencement, entraîné dans une passion qui l'étonnait au
+moins autant qu'elle l'inquiétait. Il fallait penser à ses anciennes
+habitudes, à son caractère, à ses craintes, à ses réflexions, aux
+reproches qu'il s'adressait lui-même sur sa propre folie.
+
+Ce n'était point, comme Leplaquet, un associé encore moins un complice,
+à qui l'on peut tout dire en lui montrant le but qu'on poursuit. Sans
+doute il désirait le mariage de Corysandre et, pour que ce mariage avec
+le prince de Savine s'accomplît, il était disposé à faire beaucoup, même
+à verser une dot qu'il était censé avoir en dépôt, bien qu'il n'en eût
+jamais reçu un sou, si ce n'est en valeurs dépréciées et irréalisables
+qu'on ne pouvait vendre que pour le prix du papier rose, bleu, vert,
+jaune sur lequel elles étaient imprimées mais en tout cas il ne ferait
+que ce qui lui paraîtrait délicat, droit, correct, en accord avec ses
+idées étroites d'honnêteté bourgeoise.
+
+Lui demander franchement de prendre un chemin détourné, semé de pièges
+et de chausse-trapes était aussi inutile que dangereux; non seulement il
+refuserait de s'engager dans ce chemin, mais encore il s'indignerait,
+il se fâcherait qu'on le lui indiquât, et cela l'amènerait à des
+réflexions, à des appréciations, à des inquiétudes qu'il fallait
+soigneusement éviter, sous peine de perdre en une minute ce
+qu'elle avait si laborieusement préparé depuis son arrivée en
+France,--c'est-à-dire son mariage avec Dayelle.
+
+Marier Corysandre et lui faire épouser Savine avait un grand intérêt
+pour elle, mais se marier elle-même et se faire épouser par Dayelle en
+avait un bien plus grand encore.
+
+Elle, elle avait trente-huit ans, et pour elle les minutes, les heures,
+les jours se précipitaient avec la vitesse fatale de tout ce qui est
+arrivé au bout de sa course et tombe de haut; encore une année, encore
+deux peut-être et l'irréparable serait accompli, elle serait une vieille
+femme. Si son mariage avec Dayelle manquait, ce serait fini. Où trouver
+un autre Dayelle aussi riche, en aussi belle situation que celui-là?
+avec cette fortune et cette situation, elle ferait de lui un personnage
+dans l'État, tandis que d'Avizard et de Leplaquet, elle ne pourrait
+jamais rien faire, si grande peine qu'elle se donnât: l'un resterait
+ce qu'il était, un simple faiseur; l'autre, ce qu'il était aussi, un
+bohême.
+
+C'était le samedi que Dayelle devait arriver à Bade, par le train parti
+de Paris le soir. Bien que madame de Barizel eût horreur de se lever
+matin, ce jour-là elle montait en wagon à neuf heures pour aller à Oos,
+qui est la station de bifurcation de Bade, l'attendre au passage.
+
+Au temps où elle était jeune et où elle aimait réellement, elle n'avait
+jamais eu de ces attentions, mais alors les démonstrations et les
+preuves étaient inutiles, tandis que maintenant elles étaient
+indispensables. Dayelle était défiant; de plus, il avait des moments
+lucides où, se voyant ce qu'il était réellement, un vieillard, il se
+demandait s'il pouvait être vraiment aimé, si ce n'était point une
+illusion de le croire, un ridicule de l'espérer; et le seul moyen pour
+combattre ces défiances était de lui donner de telles preuves de cet
+amour, qu'elles fissent taire les soupçons du doute aussi bien que les
+objections de la raison. Comment ne pas croire à la tendresse d'une
+femme qu'on sait paresseuse et dormeuse avec délices, et qui quitte son
+lit à huit heures du matin, qui s'impose la fatigue d'un petit voyage en
+chemin de fer pour venir au-devant de celui qu'elle attend et lui faire
+une surprise!
+
+Elle fut grande, cette surprise de Dayelle, et bien agréable, quand
+pendant la manoeuvre au moyen de laquelle on détachait son wagon du
+train de la grande ligne pour le placer en queue du train de Bade, il
+vit la portière de son salon s'ouvrir et madame de Barizel apparaître,
+souriante, avec la joie et la tendresse dans les yeux.
+
+--Eh quoi, s'écria-t-il en lui tendant les deux mains pour l'aider à
+monter, vous ici!
+
+
+
+XIII
+
+La distance est courte d'Oos à Bade. Pendant ce trajet, le nom du duc de
+Naurouse ne fut pas prononcé. Pouvait-elle penser à un autre qu'à celui
+qu'elle était si heureuse de revoir? C'était pour lui qu'elle était
+venue, c'était de lui seul qu'elle pouvait s'occuper.
+
+Mais, après les premiers moments d'épanchement, il était tout naturel de
+parler de ce qui s'était passé depuis la dernière visite de Dayelle à
+Bade, et alors le nom du duc de Naurouse se présenta, amené par la force
+des choses.
+
+--A propos, j'ai une nouvelle à vous annoncer, une grande nouvelle que
+j'allais oublier, tant je suis troublée. Il faut me pardonner, quand je
+vous vois, je perds la tête et ne pense plus à rien. Vous connaissez le
+duc de Naurouse?
+
+--Je l'ai beaucoup vu chez le duc d'Arvernes, à la campagne, au château
+de Vauxperreux; présentement, il est en train de faire un voyage autour
+du monde.
+
+--Présentement, il est à Bade, arrivant de son voyage, et j'ai tout lieu
+de penser qu'il est amoureux de Corysandre.
+
+Elle dit cela joyeusement, glorieusement; mais Dayelle ne s'associa pas
+à cette joie, loin de là.
+
+--Si ce que vous supposez était vrai, dit-il gravement, il ne faudrait
+pas s'en réjouir; il faudrait, au contraire, s'en affliger, M. de
+Naurouse ne serait nullement le mari que je souhaiterais à votre fille.
+
+--Qu'a-t-on à lui reprocher?
+
+Avant de répondre, Dayelle prit une pose parlementaire, la tête en
+arrière, les yeux à dix pas devant lui, deux doigts de la main dans la
+poche de son gilet, le bras gauche étendu noblement:
+
+--Vous savez, dit-il, combien est vive l'affection que je porte à votre
+fille, d'abord parce qu'elle est votre fille et puis aussi parce qu'elle
+est charmante; c'est sincèrement que je souhaite son bonheur. M. le duc
+de Naurouse n'est pas digne d'elle et je ne crois pas qu'il puisse la
+rendre heureuse. Il faut que vous ayez jusqu'à ces derniers temps habité
+l'Amérique pour que le tapage de cette existence ne soit point arrivé
+jusqu'à vous; c'est non seulement son argent que M. de Naurouse a
+gaspillé follement, le jetant aux quatre vents comme s'il avait hâte de
+s'en débarrasser, c'est aussi son coeur, sa santé. Le scandale de ses
+amours avec la duchesse d'Arvernes a étonné Paris qui, vous le savez, ne
+s'étonne pas facilement. Bref et en un mot, M. le duc de Naurouse, bien
+que jeune, beau, distingué, riche et noble, n'est pas mariable; soyez
+sûre que s'il se présentait dans une famille honnête il serait éconduit
+et que pas une mère, qui le connaîtrait, ne consentirait à lui donner
+sa fille. Pour moi, si mon fils avait eu une pareille conduite, je
+renoncerais à le marier.
+
+Tout Dayelle était dans ce discours débité avec une gravité et une
+lenteur emphatiques. Madame de Barizel resta un moment embarrassée, car
+ce qu'elle avait à répondre à cette condamnation ne pouvait pas être
+dit, sous peine de se faire condamner elle-même. Après quelques secondes
+de réflexion son parti fut pris: Dayelle pouvait être utilisé.
+
+--J'avoue, dit-elle, que ce que vous venez de m'apprendre me plonge dans
+l'étonnement; mais je n'ai rien à répondre aux raisons que vous
+avez exposées avec cette noblesse, cette droiture, cette sûreté de
+conscience, cette hauteur de vues qu'on rencontre toujours en vous et en
+toutes circonstances, parce qu'elles sont le fond même de votre nature.
+
+Dayelle eut un sourire d'orgueil, car il n'était pas encore blasé
+sur ces éloges dont elle l'accablait, et c'était pour lui un plaisir
+toujours nouveau de s'entendre louer par ces belles lèvres et de se voir
+admirer par ces beaux yeux.
+
+Elle continua:
+
+--Ce n'est pas à moi que je voudrais vous entendre redire ce que vous
+venez de si bien m'expliquer, ce serait à Corysandre d'abord, et puis
+ensuite à une autre personne.
+
+--Cela est assez difficile avec Corysandre.
+
+--Pas pour vous; votre tact vous fera trouver juste ce que peut entendre
+une jeune fille. Maintenant la seconde personne à laquelle je voudrais
+vous voir répéter ce que vous m'avez expliqué, c'est-à-dire que le duc
+de Naurouse n'est pas mariable, c'est... vous allez sans doute surpris,
+c'est... le duc de Naurouse lui-même.
+
+Comme Dayelle faisait un mouvement de répulsion, elle poursuivit en
+insistant:
+
+--Pour tout autre ce serait là une commission délicate; mais pour vous,
+avec votre tact, avec l'autorité que vous donnent votre caractère et
+votre position, il me semble que quand le duc de Naurouse vous parlera
+de l'impression que Corysandre a produite sur lui, et il vous en
+parlera, j'en suis certaine, sachant l'amitié que vous nous portez, il
+me semble que vous pouvez très bien lui répondre par ce que vous m'avez
+dit.
+
+--Mais c'est impossible, s'écria Dayelle.
+
+Madame de Barizel, qui avait jusque-là parlé avec une douceur
+caressante, changea brusquement de ton, et sa parole, son geste, son
+regard, prirent une énergie qui rendait la contradiction difficile:
+
+--Jusque-là, dit-elle, je ne vous ai parlé que de Corysandre; mais
+je crois que je dois vous parler aussi de moi; de vous, de nous.
+Voulez-vous que je sois toute à vous? Aidez-moi à marier Corysandre au
+plus vite. Notre situation, telle qu'elle existe maintenant, ne peut
+pas se prolonger plus longtemps. Vous comprenez que la vérité peut se
+découvrir d'un moment à l'autre, et que, du jour où elle sera connue,
+du jour où le monde donnera son vrai nom à ce qu'il a accepté jusqu'à
+présent pour de l'amitié, le mariage de Corysandre sera gravement
+compromis, empêché peut-être pour jamais, par le scandale de la conduite
+de sa mère. Ne serait-ce pas affreux? Aidez-moi donc à la marier si vous
+m'aimez comme je vous aime.
+
+--En quoi la mission que vous voulez que je remplisse auprès du duc de
+Naurouse aidera-t-elle au mariage de Corysandre?
+
+Elle se mit à sourire.
+
+--Comme les hommes les plus fins sont naïfs pour les choses de
+sentiment, dit-elle en reprenant le ton caressant. Comprenez donc que le
+duc de Naurouse ne doit nous servir qu'à décider le prince Savine, et
+que le prince se décidera quand il saura qu'il a un rival.
+
+--Puisque ce rival n'aura paru que pour se retirer...
+
+--Il se retirera écarté par vous, notre ami prudent, mais non par nous,
+de telle sorte qu'il peut revenir; c'est la peur de ce retour qui, je
+l'espère, amènera le prince Savine à réaliser enfin une résolution
+arrêtée dans son esprit comme dans son coeur et qu'il diffère, je ne
+sais pourquoi.
+
+
+
+XIV
+
+Comme c'était le soir même, après le dîner, que Dayelle devait adresser
+son étrange discours au duc de Naurouse, il voulut se préparer pendant
+la journée en répétant à Corysandre ce qu'il avait dit le matin à
+madame de Barizel sur le jeune duc. Malheureusement pour son éloquence,
+Corysandre ne lui facilita point sa tâche, et, malgré le tact que madame
+de Barizel lui avait reconnu le matin, il s'arrêta plusieurs fois,
+embarrassé pour continuer.
+
+Aux premiers mots Corysandre avait souri, heureuse qu'on lui parlât du
+duc de Naurouse; mais, quand elle avait vu que ce n'était pas du tout
+l'éloge qu'elle attendait que Dayelle entreprenait, elle avait pris sa
+mine la plus dédaigneuse, et, malgré les signes désespérés de sa mère,
+elle avait répondu d'une façon peu révérencieuse aux observations qui la
+contrariaient:
+
+--Alors il a fait des dettes, M. de Naurouse?
+
+--Des dettes considérables.
+
+--Et il les a payées?
+
+--Mais sans doute.
+
+--Eh bien? cela ne prouve pas, il me semble, que ce soit un jeune homme
+désordonné, au contraire.
+
+Sur un autre sujet plus délicat que Dayelle avait traité avec toutes
+sortes de ménagements, elle avait répondu sur le même ton.
+
+--Alors il a eu des maîtresses, M. de Naurouse?
+
+Dayelle avait incliné la tête.
+
+--Et il les a aimées?
+
+Dayelle avait répété le même signe affligé.
+
+--Il a fait des folies pour elles?
+
+--Scandaleuses.
+
+--Vraiment! Et en quoi étaient-elles scandaleuses? Voilà ce que je
+voudrais bien savoir.
+
+--C'est là une question qui n'est pas convenable dans ta bouche,
+interrompit madame de Barizel, qui, voyant la tournure que prenait
+l'entretien, aurait voulu le couper court, de peur que Corysandre, par
+quelques mots d'enfant terrible, ne fâchât Dayelle.
+
+--Alors je la retire, ma question, dit Corysandre, jusqu'au jour où je
+pourrai la poser à M. de Naurouse lui-même, ce qui sera bien plus drôle.
+
+--Corysandre!
+
+--Si je ne dois pas avoir la fin des histoires que vous commencez,
+pourquoi les commencez-vous? qu'est-ce que cela me fait, à moi, que M.
+de Naurouse ait gaspillé une partie de sa fortune; qu'est-ce que cela me
+fait qu'il ait eu des maîtresses et qu'il les ait aimées follement? cela
+prouve qu'il est capable d'amour et même de passion, ce que je trouve
+très beau. Quand je dis que cela ne me fait rien, ce n'est pas très
+vrai, et, pour être sincère, car il faut toujours être sincère, n'est-ce
+pas?
+
+Dayelle, à qui elle s'adressait, ne répondit pas.
+
+--Pour être sincère, je dois dire que cela me fait plaisir.
+
+--Et pourquoi? demanda Dayelle sérieusement.
+
+--Parce que cela confirme le jugement que j'avais porté sur M. de
+Naurouse en le regardant.
+
+--Et quel jugement aviez-vous porté? demanda Dayelle.
+
+--Ne l'interrogez pas, dit madame de Barizel, elle va vous répondre
+quelque sottise.
+
+Habituellement, lorsque sa mère l'interrompait ainsi, ce qui arrivait
+assez souvent devant Leplaquet, Dayelle ou Avizard, c'est-à-dire devant
+des amis intimes, Corysandre se taisait en prenant une attitude où il
+y avait plus de dédain que de soumission, mais cette fois il n'en fut
+point ainsi; au lieu de courber la tête, elle la releva.
+
+--En quoi donc est-ce une sottise, dit-elle lentement, de répondre à une
+question que M. Dayelle trouve bon de me poser? Si j'ai dit que cela me
+faisait plaisir d'apprendre que M. de Naurouse était capable d'amour,
+c'est qu'en le voyant je l'avais jugé ainsi et que je suis bien aise de
+voir que je ne me suis pas trompée sur lui.
+
+S'adressant à sa mère directement:
+
+--Je t'ai dit que M. de Naurouse me plaisait, n'est-il pas tout
+naturel que je sois satisfaite d'apprendre des choses qui ne peuvent
+qu'augmenter la sympathie que j'éprouve pour lui?
+
+--Mais, malheureuse enfant, s'écria Dayelle, ce n'est, pas de la
+sympathie que ces choses doivent vous inspirer, c'est de la répulsion,
+de l'éloignement.
+
+--Alors c'était pour cela que vous me les disiez! eh bien! franchement,
+mon bon monsieur Dayelle, vous n'avez pas réussi. Je vois que M. de
+Naurouse ne ressemble pas au commun des hommes: qu'il a un caractère à
+lui: qu'il est capable d'entraînement et de passion; qu'il a inspiré des
+amours extraordinaires, ce qui est quelque chose, il me semble: qu'il a
+occupé tout Paris, ce qui n'est pas donné à tout le monde, et pour tout
+cela il me plaît un peu plus encore qu'avant que vous ne me l'ayez fait
+connaître. A l'âge où les petites filles jouent encore à la poupée on
+m'a dit «Plais à celui-ci, plais à celui-là.» Et depuis on me l'a répété
+sans cesse, sans s'inquiéter jamais de savoir si celui-ci ou celui-là me
+plaisaient. Il semble que je sois une marchandise, une esclave qui doit
+plaire à l'acheteur et passer entre ses mains le jour où il voudra de
+moi. Je ne me suis jamais révoltée; je ne me révolte pas. Mais je trouve
+enfin un homme qui me plaît, et je le dis tout haut, non à lui, mais à
+vous, ma mère, à l'ami de ma mère, est-ce donc un crime?
+
+--Quelle sauvage! s'écria madame de Barizel.
+
+Corysandre la regarda un moment; puis avec un profond soupir:
+
+--Ah! si je pouvais en être une, dit-elle, une vraie!
+
+
+
+XV
+
+A l'exception de Savine, qui trouvait qu'il était de sa dignité de
+se faire toujours attendre, les convives de madame de Barizel furent
+exacts.
+
+Le dîner était pour sept heures; à sept heures vingt minutes seulement,
+on entendit sur le sable du jardin le roulement d'une voiture, puis les
+piaffements des chevaux qu'on arrêtait, le saut lourd de deux valets qui
+sautaient à terre pour ouvrir la portière et se tenir respectueux sur le
+passage de leur maître. C'était Son Excellence le prince Savine, qui,
+pour venir du Graben aux allées de Lichtenthal, c'est-à-dire pour une
+distance qu'on franchit à pied en quelques minutes, avait fait atteler,
+afin d'arriver dans toute sa gloire et faire une entrée digne de lui.
+
+Madame de Barizel, Dayelle et Leplaquet s'empressèrent au-devant de lui;
+mais Corysandre, qui était en conversation avec le duc de Naurouse dans
+l'embrasure d'une fenêtre en tête-à tête, ou qui plutôt écoutait le duc
+de Naurouse, ne se dérangea pas et elle attendit que Savine vînt à elle,
+sans lever les yeux, sans les tourner de son côté, toujours souriante et
+attentive à ce que Roger lui disait.
+
+Quand on avait annoncé le prince, Roger, avait eu un moment d'émotion.
+En voyant l'indifférence qu'elle témoignait et qui certainement n'était
+pas jouée, une joie bien douce lui emplit le coeur. Assurément, elle
+n'aimait pas Savine; jamais elle n'avait éprouvé un sentiment tendre
+pour lui. Et les remarques qu'il avait faites pendant leur promenade à
+Eberstein se trouvèrent confirmées d'une façon frappante.
+
+Elles le furent bien mieux encore lorsqu'on dut passer dans la salle à
+manger.
+
+A ce moment Savine, qui en entrant ne leur avait adressé que quelques
+courtes paroles sur un ton peu gracieux, revint vers Corysandre pour la
+conduire; mais vivement elle tendit la main à Roger qu'elle n'avait pas
+quitté des yeux.
+
+--J'accepte votre bras, monsieur le duc, dit-elle gaiement.
+
+Savine, qui déjà arrondissait le bras en souriant d'un air un peu plus
+aimable, resta interloqué, tandis que Corysandre impassible et Roger
+tout heureux tournaient autour de lui pour suivre madame de Barizel et
+Dayelle.
+
+Si Leplaquet n'avait pas été invité, Savine serait entré le dernier dans
+la salle à manger. Il était suffoqué. Si Dayelle ne fut pas suffoqué, au
+moins fut-il fort étonné lorsque, arrivé à sa place et se retournant, il
+vit venir Corysandre et le duc de Naurouse, souriants l'un et l'autre,
+tandis que Savine, la figure empourprée et les sourcils contractés, les
+suivait avec Leplaquet. Eh quoi! était-ce ainsi que cette petite sauvage
+devait se conduire avec le prince, son prétendant, son futur mari, celui
+qu'on désirait si vivement lui voir épouser? Et, dans son mouvement
+de surprise, il pressa le bras de madame de Barizel pour appeler son
+attention sur ce scandale. Mais elle ne répondit pas à cette pression,
+et ses yeux ne suivirent pas la direction que l'attitude de Dayelle lui
+indiquait; car il n'y avait là rien qui pût la surprendre, puisque,
+à l'avance, ce qui venait de se passer avait été arrêté entre elles.
+C'était elle, en effet, qui avait dit à Corysandre de prendre le bras
+du duc de Naurouse, et de se conduire avec celui-ci de telle sorte que
+Savine en fût piqué.
+
+--Il faut qu'il avance, avait-elle dit, et qu'il se décide; profitons de
+la présence du duc de Naurouse; qui sait combien de temps nous l'aurons!
+
+Roger ne s'était pas trompé dans ses prévisions: Dayelle et Savine
+se trouvèrent placés à droite et à gauche de madame de Barizel; le
+journaliste et lui de chaque côté de Corysandre.
+
+On servit, et, comme le dîner venait du restaurant, il se trouva bon;
+comme les domestiques ne furent pas ceux de madame de Barizel, ils
+s'occupèrent convenablement de leur besogne; comme le linge était
+loué, il fut propre; comme l'argenterie, la vaisselle, les cristaux
+appartenaient à la maison et qu'ils avaient été nettoyés et essuyés par
+des domestiques étrangers, ils ne trahirent en rien le désordre et la
+malpropreté qui étaient cependant la règle ordinaire de cette maison;
+les fleurs de la salle à manger étaient aussi fraîches que celles du
+salon, et comme, pour faire le service, il fallait de la cuisine passer
+par le vestibule, les convives, heureusement pour leur appétit, ne
+pouvaient pas deviner ce qu'était cette cuisine.
+
+D'ailleurs, à l'exception de Savine, que la mauvaise humeur rendait
+silencieux, aucun d'eux n'était en état de faire attention à ce qui se
+passait autour de lui: Leplaquet, parce qu'il veillait à entretenir la
+conversation, parlant lorsqu'elle tombait, se taisant lorsqu'il n'avait
+pas besoin de faire sa partie; Dayelle parce qu'il n'avait d'yeux et
+d'oreilles que pour madame de Barizel qui l'avait en quelque sorte
+magnétisé en lui posant sur le pied le bout de sa bottine; le duc de
+Naurouse enfin, parce qu'il était tout à Corysandre, ne prenant intérêt
+qu'à ce qui venait d'elle et s'appliquait à elle.
+
+Dayelle qui avait commencé joyeusement le dîner l'acheva assez
+mélancoliquement: il s'était engagé envers madame de Barizel à présenter
+ses observations au duc de Naurouse ce soir-là, et, à mesure que le
+dîner s'avançait, le souvenir de cet engagement lui devenait plus
+désagréable et plus gênant.
+
+Il était fier, ce jeune duc, d'humeur peu accommodante lorsqu'on se
+mêlait de ses affaires; comment pendrait-il la chose? Quelle singulière
+idée madame de Barizel avait-elle eue de le charger d'une pareille
+commission?
+
+La préoccupation de Dayelle et la mauvaise humeur persistante de Savine
+abrégèrent les causeries du dessert; on sortit de table pour aller dans
+le jardin, où Corysandre et Roger s'installèrent, de façon à continuer
+leur duo, et, au bout d'un certain temps, Savine, dont la mauvaise
+humeur s'était accrue, annonça qu'il était obligé de retourner au
+trente-et-quarante pour suivre une série qui l'intéressait.
+
+Ce fut le signal du départ.
+
+--Ne voulez-vous pas venir voir notre ami faire sauter la banque?
+demanda Roger à Corysandre, espérant ainsi rester plus longtemps avec
+elle; nous suivrons ses émotions sur son visage.
+
+--Sachez, mon cher, que je n'ai pas d'émotions, dit Savine de plus en
+plus maussade.
+
+--Alors, répondit Corysandre, cela n'offre aucun intérêt de vous voir
+jouer, et je ne sais vraiment pas pourquoi, le prince Otchakoff et vous,
+vous avez toujours une galerie si nombreuse.
+
+--Otchakoff, parce qu'il joue follement; moi, parce que mes combinaisons
+sont intéressantes.
+
+--Pour moi, continua Corysandre qui n'avait jamais tant parlé, le joueur
+qui m'intéresse, c'est celui qui s'approche de la table en se disant: je
+ruine ma femme et mes enfants, si je perds, je n'ai plus qu'à me tuer,
+et qui joue cependant; voilà celui qui me touche et que j'admire.
+
+--Celui-là est un fou, dit Savine.
+
+--Ou un passionné, dit Roger.
+
+--J'aime les passionnés, dit Corysandre.
+
+Sur ce mot on se sépara et les hommes se dirigèrent tous les quatre vers
+la _Conversation_, Savine et Leplaquet allant en tête, Dayelle et Roger
+venant ensuite.
+
+Arrivés à la maison de jeu, Savine et Leplaquet montèrent le perron,
+Roger, qui voulait faire parler Dayelle sur madame de Barizel et surtout
+sur Corysandre, parut peu disposé à les suivre.
+
+--Vous n'avez pas envie de jouer, monsieur le duc? demanda Dayelle.
+
+--Je n'ai pas joué depuis que je suis à Bade et je crois que je partirai
+sans avoir risqué un louis.
+
+--Je ne saurais vous exprimer combien je suis heureux de vous voir dans
+ces dispositions, car il y a quelques années vous étiez un grand joueur,
+et le jeu vous a coûté cher.
+
+--C'est peut-être ce qui m'a guéri.
+
+Dayelle croyait avoir trouvé une ouverture pour placer son discours, il
+se hâta d'en profiter:
+
+--Enfin, je suis, je vous le répète, bien heureux de vous voir revenu
+si sage de votre voyage; c'est un grand bonheur pour vous, ce sera une
+grande joie pour ceux qui, comme moi, vous portent un vif intérêt, car
+je ne doute pas que vous ne persévériez dans la bonne voie. La jeunesse
+a des entraînements, je comprends cela, mais il ne faut pas qu'ils se
+prolongent au delà d'une certaine limite. Avec votre beau nom, avec
+votre grande fortune, quelle eût été votre vie, je vous le demande, si
+vous aviez persévéré dans la voie que vous suiviez avant votre départ.
+
+Roger se redressa blessé par cet étrange discours, mais, après un court
+moment de réflexion, il n'interrompit pas, voulant voir où il allait
+arriver.
+
+--Comment auriez-vous assuré la perpétuité de ce nom par un mariage
+digne de la noblesse de votre race, continua Dayelle. Quelle mère de
+famille eût accepté pour gendre le jeune homme brillant et, passez-moi
+le mot, bruyant que vous étiez alors? Il y a des réputations qui font
+peur. Tandis que dans quelques années, quand la preuve sera faite, et
+bien faite que ce jeune homme effrayant est devenu un homme sage, quelle
+famille, parmi les plus hautes, ne sera pas heureuse et fière de votre
+alliance! Mais il faudra du temps, soyez-en sûr, car les mauvaises
+impressions sont plus longues à s'effacer qu'à se former; et ce sera le
+temps, le temps seul qui amènera ce résultat; toutes les paroles, tous
+les engagements ne pourraient rien; on vous répondrait: «Attendons.»
+Voilà pourquoi je suis heureux de vous voir renoncer dès maintenant
+à vos anciennes habitudes pour en prendre de nouvelles qui, seules,
+peuvent, dans un avenir, je ne dis pas immédiat, mais prochain au moins,
+vous donner la vie qui convient à un duc de Naurouse, et que personne ne
+vous souhaite plus sincèrement que moi, croyez-le.
+
+Dayelle avait cessé de parler, que Roger se demandait ce qu'il y
+avait dans ces paroles, et sous ces paroles. Que cachaient leur forme
+entortillée et leur sens obscur? Qui les avait inspirées? Dans quel but
+ce vieux bonhomme, qui était l'ami de madame de Barizel, son ami intime,
+les lui adressait-il?
+
+
+
+XVI
+
+Malgré les savantes combinaisons de madame de Barizel, les choses
+continuèrent de suivre leur cours sans changement, c'est-à-dire sans que
+le prince Savine et le duc de Naurouse parlassent mariage.
+
+Leur empressement auprès de Corysandre ne laissait rien à désirer;
+chaque jour c'étaient des parties nouvelles, des promenades à cheval et
+en voiture dans la Forêt-Noire, des excursions dans les villages voisins
+et dans les villes où il y avait quelque chose à voir, des petits
+voyages çà et là le long du Rhin ou dans les Vosges; mais c'était tout.
+
+Savine se montrait ce qu'il avait toujours été: très éloquent en
+témoignages d'admiration.
+
+Il était impossible de voir des yeux plus tendres que ceux que le duc de
+Naurouse attachait sur Corysandre, d'entendre une voix plus douce que la
+sienne lorsqu'il lui parlait, ce qu'il faisait depuis le moment où il
+arrivait jusqu'au moment où il partait.
+
+Fatiguée d'attendre, impatiente, inquiète, pressée par toutes sortes de
+raisons, madame de Barizel se décida enfin à faire une tentative directe
+sur Savine, de façon à l'obliger à se prononcer ou tout au moins à
+montrer quels étaient ses vrais sentiments pour Corysandre, jusqu'où ils
+allaient et ce qu'on pouvait en attendre.
+
+Lorsqu'elle se fût arrêtée à cette idée, elle n'en différa pas
+l'exécution, si sérieuse qu'elle fût.
+
+Savine devait venir dans la journée; elle s'arrangea pour être seule
+au moment de son arrivée et aussi pour n'être point dérangée tant que
+durerait leur entretien.
+
+Bien qu'elle fût encore assez jeune pour inspirer des passions, elle
+était cependant dans la classe des mères, de sorte que ceux qui venaient
+pour voir Corysandre et qui, au lieu de trouver la fille, ne trouvaient
+que la mère, se laissaient aller bien souvent à un mouvement de
+déception.
+
+--Mademoiselle Corysandre? demanda Savine après les premiers mots de
+politesse.
+
+--Elle est dans sa chambre, où elle restera, car j'ai à vous entretenir
+en particulier de choses graves.
+
+En particulier! Des choses graves! Savine fut inquiet. L'heure qu'il
+avait si souvent redoutée était-elle sonnée? Allait-on lui demander à
+quel but tendaient ses assiduités dans cette maison?
+
+--Et notre entretien, continua madame de Barizel, doit rouler sur elle,
+au moins incidemment, surtout sur l'un de vos amis.
+
+D'amis, il n'en avait réellement qu'un: lui-même; puisque ce n'était pas
+de lui qu'il allait être question, il n'avait pas à prendre souci. Les
+autres, ses amis, que lui importait?
+
+Il s'installa commodément dans son fauteuil pour subir le supplice qu'on
+allait lui imposer, se disant tout bas qu'on était vraiment bien bête de
+s'exposer à ce que des gens pussent prétendre qu'ils étaient vos amis.
+
+--Vous connaissez beaucoup M. le duc de Naurouse? commença madame de
+Barizel.
+
+--Comment, si je le connais; c'est mon meilleur ami; nous sommes liés
+depuis plusieurs années. C'est lui qui m'a assisté dans mon duel avec
+le duc d'Arcala, ce duel stupide où j'ai eu la sottise, par pure
+générosité, de me faire donner un coup d'épée par un adversaire moins
+naïf que moi, au moment même où je cherchais à le ménager.
+
+C'était là un souvenir que Savine aimait à rappeler au moins en ces
+termes, dont il était satisfait.
+
+--Alors, il n'est personne mieux que vous qui puisse dire ce qu'est M.
+le duc de Naurouse?
+
+--Personne. Cependant, par cela seul que je suis son ami...
+
+--Oh! soyez sans crainte; je n'ai pas à me plaindre de M. de Naurouse et
+ce n'est pas une accusation que je veux porter contre lui: je trouve que
+c'est un des hommes les plus charmants que j'aie jamais rencontrés.
+
+--Certainement, dit Savine avec une grimace, car rien ne le faisait plus
+cruellement souffrir que d'entendre l'éloge de ses amis.
+
+--Distingué.
+
+--Très distingué, et même peut-être, si cela est possible à dire, un peu
+trop distingué, ce qui lui donne quelque chose d'efféminé.
+
+--Généreux.
+
+--Généreux jusqu'à la prodigalité, jusqu'à la folie, car toute qualité
+poussée à l'extrême devient un défaut.
+
+--Noble.
+
+--De la meilleure noblesse; bien que, par sa mère, qui était une
+Condrieu-Revel, c'est-à-dire tout bonnement une Coudrier si le procès en
+ce moment pendant est fondé, il y ait une tache sur son blason.
+
+--Beau garçon.
+
+--Très beau garçon, quoique sa beauté ne soit pas très solide à cause de
+sa santé qui a été rudement éprouvée et qui même inspire des craintes
+sérieuses à ses amis.
+
+--La mine fière.
+
+--Que trop, car il y a des moments où cette fierté frise l'arrogance.
+
+--Le caractère chevaleresque.
+
+--A un point que vous ne sauriez imaginer. Si je vous disais ce que ce
+caractère chevaleresque lui a fait commettre d'extravagances, vous en
+seriez stupéfaite.
+
+--Plein de coeur.
+
+--Oh! pour cela, rien n'est plus vrai; on peut même dire que c'est là
+son faible, le brave garçon. Combien de fois a-t-il été victime de son
+coeur! Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'apparence le fait prendre
+pour un sceptique et un indifférent; tandis qu'en réalité c'est un naïf
+et, pour toutes les choses de coeur, disons le mot... un jobard.
+
+--Je suis heureuse de voir que vous le jugez comme moi et que vous lui
+rendez pleine justice.
+
+--Je vous l'ai dit, c'est mon meilleur ami.
+
+--Je le savais avant que vous ne me le disiez et cependant je n'ai pas
+hésité à m'adresser à vous, parce que je savais en même temps que
+ce n'était pas en vain qu'on faisait appel à votre honneur, à votre
+probité.
+
+Les compliments débités ainsi, lâchés à bout portant, en pleine figure,
+provoquent ordinairement deux mouvements contraires chez ceux qui les
+reçoivent les uns s'inclinent en ayant l'air de dire: «C'est trop»; les
+autres se redressent et se rengorgent en disant par leur attitude: «Vous
+pouvez continuer.» Savine se rengorgea.
+
+Madame de Barizel continua donc.
+
+--Bien que nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, nous avons
+pu vous apprécier, ma fille et moi, elle avec son instinct, moi avec
+l'expérience d'une femme qui a souffert. Il est vrai qu'il n'y a pas
+grand mérite à cela. Un homme aussi droit que vous, aussi franc...
+
+Savine se redressa encore.
+
+--Une nature aussi ouverte, qui parle toujours haut parce qu'elle n'a
+rien à cacher...
+
+Savine fit craquer le dossier de son fauteuil sous la pression de ses
+épaules.
+
+--Un caractère aussi loyal, un coeur aussi bon se laissent facilement
+pénétrer. Ce sont les fourbes qui déroutent l'examen, les méchants; avec
+eux on ne sait jamais à quoi s'en tenir, on a peur.
+
+--Et on a bien raison.
+
+--N'est-ce pas? Enfin nous n'avons pas eu peur de vous; je veux dire je
+n'ai pas eu peur, car si ma fille partage les sentiments... d'estime
+que je ressens, comme elle ignore la démarche que j'entreprends en ce
+moment, elle n'a pas eu à se prononcer sur la question de savoir si
+malgré votre amitié pour M. le duc de Naurouse et les longues relations
+qui vous unissent, j'avais ou n'avais pas raison de compter sur une
+entière sincérité de votre part.
+
+--J'espère qu'elle n'eût pas eu de doute à cet égard.
+
+--Oh! soyez-en sûr: si Corysandre parle peu, c'est par discrétion, par
+réserve de jeune fille, mais elle sait regarder, elle sait voir et je
+ne connais pas de jeune fille de son âge qui sache comme elle, aller au
+fond des choses et les apprécier à leur juste valeur. D'un mot elle vous
+juge, et bien, et justement. Le malheur est qu'en ce qui vous touche je
+ne puisse rien dire de cette appréciation et de ce jugement, arrêtée
+que je suis par ce sentiment de modestie exagérée qui vous empêche
+d'entendre tout ce qui ressemble à un compliment.
+
+--Oh! je vous en prie, dit Savine, rouge de joie orgueilleuse.
+
+--Ne craignez rien, je ne ferai pas violence à cette modestie;
+d'ailleurs ce n'est pas de vous qu'il s'agit, et ce que j'ai dit n'a eu
+d'autre objet que d'expliquer comment j'ai eu la pensée de m'adresser à
+vous dans les circonstances graves, solennelles, qui sont à la veille de
+se produire, au moins je le suppose.
+
+Savine, bien qu'il commençât à se rassurer et à croire,--on le lui
+disait d'ailleurs,--qu'il ne s'agissait pas de lui dans cet entretien,
+ne fut pas maître d'imposer silence à sa curiosité, vivement surexcitée,
+et de retenir une question qui lui vint aux lèvres.
+
+--Quelles circonstances solennelles? dit-il vivement.
+
+Madame de Barizel le regarda bien en face, en plein dans les yeux.
+
+--La demande de la main de Corysandre par M. le duc de Naurouse,
+dit-elle lentement.
+
+Il n'était point habituellement démonstratif, le prince Savine;
+cependant madame de Barizel avait si bien conduit l'entretien pour
+produire l'effet qu'elle voulait, qu'il laissa échapper une exclamation
+en se levant à demi sur son fauteuil.
+
+--Naurouse vous a demandé la main de mademoiselle Corysandre?
+
+Elle ne répondit pas tout de suite, jouissant de cette émotion, pour
+elle pleine de promesses.
+
+Elle avait donc réussi; maintenant il ne lui restait plus qu'à
+poursuivre l'avantage qu'elle avait obtenu et à achever ce qu'elle avait
+si heureusement commencé.
+
+--Je ne vous ai pas dit cela, répondit-elle enfin. Au moins dans ces
+termes. Je ne vous ai pas dit que la demande était faite. Je suppose
+qu'elle est sur le point de se faire.
+
+--Ce n'est pas la même chose.
+
+--Assurément. Mais, comme cette supposition repose sur des faits
+certains, mon devoir de mère est de prendre des précautions. Voici ces
+faits: M. de Naurouse a profité de la présence ici de M. Dayelle, qui
+est, comme vous le savez, notre meilleur ami, notre conseil, le second
+père de Corysandre, pour lui parler mariage et lui prouver, ce qui
+véritablement n'aurait eu aucun intérêt pour M. Dayelle sans l'intimité
+qui nous unit, que les folies de jeune homme qu'il avait pu faire
+n'avaient aucune importance au point de vue de son mariage.
+
+--Vraiment!
+
+--Cela est caractéristique, n'est-ce pas? Ce n'est pas tout: il n'est
+presque pas de soirée que M. de Naurouse ne passe avec Leplaquet à
+l'interroger sur nous, sur M. de Barizel, sur moi, sur notre vie en
+Amérique, sur nos propriétés, sur Corysandre, surtout sur Corysandre.
+Cela a tellement frappé Leplaquet, qu'il a cru devoir m'en parler en me
+racontant comment le duc de Naurouse, pris pour lui d'une belle amitié,
+l'accompagne le soir pendant des heures entières et ne peut pas le
+quitter. Cela aussi est caractéristique, n'est-ce pas, car il n'est pas
+dans les habitudes de M. de Naurouse de se lier ainsi et de montrer une
+telle curiosité, qui serait blessante pour nous, si elle ne s'expliquait
+pas par ma supposition. N'est-ce pas votre avis?
+
+Il répondit d'un signe de main.
+
+--Maintenant, continua madame de Barizel, ce qu'est M. de Naurouse avec
+ma fille, je n'ai pas à vous en parler, vous l'avez vu, vous le voyez
+comme moi tous les jours. Les choses étant ainsi, cette demande serait
+faite depuis quelque temps déjà, j'en suis certaine, si M. de Naurouse
+n'avait été et n'était retenu par notre réserve: la mienne, qui est
+celle d'une mère prudente, et celle de Corysandre...
+
+--Il ne lui plait point? s'écria Savine avec un élan de joie qu'il ne
+put pas contenir.
+
+Madame de Barizel prit une figure effarouchée et jusqu'à un certain
+point scandalisée:
+
+--Croyez-vous donc qu'on peut plaire ainsi à ma fille?
+
+La pureté de Corysandre étant sauvegardée par l'observation qu'elle
+avait faite et sa dignité de mère prudente l'étant en même temps, madame
+de Barizel put continuer à pousser Savine en l'attaquant aux endroits
+qu'elle savait être les plus sensibles chez lui.
+
+--On ne peut pas ne pas reconnaître que M. de Naurouse ne mérite la
+sympathie.
+
+--Oh! certainement.
+
+--Sous tous les rapports.
+
+--Certainement.
+
+--Ainsi il est très beau garçon.
+
+--Je vous le disais moi-même tout à l'heure.
+
+--Nous sommes donc d'accord. Vous me disiez aussi qu'il était plein de
+coeur, que son caractère était chevaleresque, enfin vous me faisiez
+de lui un éloge tel que toute jeune fille qui l'aurait entendu aurait
+souhaité que celui dont on parlait ainsi devînt son mari.
+
+--J'ai fait quelques réserves.
+
+--Parce que vous êtes son ami. Mais, quel que soit votre esprit de
+justice ou même plutôt à cause de cet esprit de justice, vous proclamez
+que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer.
+
+Savine était au supplice; chaque mot lui était une blessure cruelle: un
+autre que lui méritant la sympathie; un autre beau garçon (il s'était
+regardé dans la glace); un autre plein de coeur; un autre chevaleresque;
+un autre l'un des hommes les plus charmants qu'on pût rencontrer!
+Qu'avait-il donc pour qu'on parlât de lui en ces termes, pour qu'on le
+jugeât ainsi?
+
+--Malgré toutes ces qualités, continua madame de Barizel, vous devez
+comprendre que Corysandre n'est pas fille à ouvrir son coeur à un
+sentiment qui ne serait pas avouable. Le duc de Naurouse a pu lui
+paraître... Comment dirais-je bien? Le mot ne me vient pas. Mais peu
+importe. Enfin elle a pu le juger ce qu'il est réellement; mais de là à
+dire qu'il lui plaît, comme vous l'avez dit, il y a un abîme qu'elle ne
+franchira jamais. Non, jamais, jamais. Ce n'est pas la connaître que de
+faire une pareille supposition.
+
+--Ce n'était pas une supposition, dit Savine, qui, devant la véhémence
+de cette indignation maternelle, crut devoir s'excuser, c'était un
+cri... un cri de surprise provoqué par ce que vous m'appreniez.
+
+--Sans qu'on puisse admettre une seule minute que cette enfant si
+simple, si naïve, si innocente, ait éprouvé de la tendresse pour M. de
+Naurouse, je crois qu'elle ne serait pas insensible à sa recherche si M.
+de Naurouse demandait sa main. Pensez donc à ce que vous m'avez dit: à
+ses qualités, à sa belle figure, à sa mine fière, à ses yeux passionnés,
+à son caractère chevaleresque, à sa jeunesse, à son esprit, à tous les
+mérites que vous reconnaissez en lui et qu'un ami ne peut pas être seul
+à voir, car ils crèvent les yeux de tous.
+
+Chaque mot était souligné et suivi d'un silence, de façon à ce que tous
+les coups portassent sans se confondre.
+
+--Pensez donc que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse
+rencontrer, qu'il a tout pour lui: la naissance, la fortune...
+
+Savine se révolta.
+
+--La fortune?
+
+--Ce qu'on appelle la fortune en France, et vous savez que ma fille a
+les idées françaises.
+
+--Les Français sont des crève-la-faim, bredouilla Savine.
+
+Madame de Barizel l'examina; il était rouge à éclater. Elle jugea
+qu'elle l'avait suffisamment exaspéré et qu'aller plus loin serait
+s'exposer à dépasser la mesure; évidemment il était dans un état de
+colère furieuse, et s'il avait pu tordre le cou de celui dont on
+l'obligeait à écouter et même à faire l'éloge, il eût éprouvé un immense
+soulagement. Naurouse n'était plus son ami, c'était un ennemi qu'il
+haïssait à mort pour les douleurs qu'il venait d'endurer. Tout ce
+qu'elle pourrait dire maintenant du duc, de ses mérites, de ses
+qualités, de son titre, de son rang, de sa fortune, serait inutile;
+l'envie de Savine ne pourrait pas en être plus vivement surexcitée
+qu'elle ne l'était. Ce qu'elle voulait, ce n'était pas fâcher Savine,
+bien loin de là: c'était tout simplement lui prouver que Corysandre
+pouvait être aimée et recherchée par quelqu'un qui n'était pas le
+premier venu, par un rival dont il devait être jaloux. Et ce résultat
+était obtenu: la jalousie, l'envie de Savine étaient exaspérées; elle
+les voyait le gonfler à chaque parole caractéristique qu'elle assénait:
+il se contemplait dans la glace, il se redressait, il se bouffissait,
+les narines serrées, les joues ballonnées, les épaules rejetées en
+arrière, la poitrine bombée en avant: «Et moi, et moi! criait toute sa
+personne, regardez-moi donc, vous qui parlez d'un homme beau garçon!»
+Pour un peu, il eût raconté des histoires pour prouver que lui aussi
+avait du coeur, que lui aussi était chevaleresque. Surtout il eût voulu
+faire l'addition de sa fortune. Et sa noblesse! N'était-il pas prince?
+
+Maintenant qu'il était dans cet état, il y avait avantage à lui montrer
+qu'elles voyaient aussi des mérites en lui, et de grands qui, s'ils ne
+supprimaient pas ceux du duc de Naurouse, les égalaient au moins et
+peut-être les surpassaient.
+
+Après l'avoir fait souffrir par l'envie, il fallait l'exalter par
+l'orgueil.
+
+--Vous voyez, dit-elle, en quelle estime je tiens le duc de Naurouse et
+quel cas nous faisons de lui, ma fille et moi. Mais, malgré tous les
+mérites que je suis disposée à lui reconnaître, il n'en est pas moins
+vrai que je ne sais pas ce qu'il est réellement. Ce n'est pas en
+quelques jours qu'on peut apprécier un homme et son pays, qu'on n'a pas
+vécu de sa vie et dans son le juger justement, alors surtout qu'on n'est
+pas de monde. Si la demande dont je vous parlais m'est faite, il faut
+que je puisse y répondre. Je ne peux pas plus l'accueillir à la légère
+que la repousser. C'est chose grave que le mariage, la plus grave de la
+vie, et lourde, bien lourde est ma responsabilité de mère, plus lourde
+même que ne le serait celle d'une autre mère. Je suis seule, je n'ai pas
+de mari pour me guider et toute la responsabilité de la décision que je
+vais avoir à prendre pèse sur moi, elle m'écrase. Songez à ce qu'est la
+situation de deux femmes sans homme. Et nous ne sommes pas dans notre
+pays, où les amitiés que M. de Barizel avait su se créer me seraient
+d'un si grand secours pour m'aider, pour m'éclairer, pour me guider! Si,
+comme tout me le fait croire, M. le duc de Naurouse me demande bientôt,
+demain peut-être, la main de ma fille, que dois-je lui répondre? D'un
+côté, il me semble, par le peu que je sais de lui, surtout par ce que je
+vois, que c'est un parti assez beau pour ne pas le dédaigner. Mais je
+n'ai pas confiance en moi, je ne suis qu'une femme, c'est-à-dire que je
+peux très bien me laisser prendre à des dehors trompeurs. D'autre part,
+je me dis que ce parti, qui me paraît beau parce que je le juge en
+femme, n'est peut-être pas aussi beau qu'il en a l'air. De là mon
+tourment, mes angoisses. Et voilà pourquoi je m'adresse à vous et
+vous dis: «Qu'est réellement le duc de Naurouse? Pour vous, qui le
+connaissez, est-il digne de Corysandre?»
+
+--C'est à moi que vous adressez une pareille question! s'écria Savine
+stupéfait.
+
+Cette exclamation et le ton dont elle fut prononcée firent croire à
+madame de Barizel qu'il allait ajouter «Moi qui l'aime!» c'est-à-dire le
+mot qu'elle attendait si anxieusement et qu'elle avait si laborieusement
+préparé, puisque tout ce qu'elle avait dit jusque-là n'avait eu d'autre
+but que de l'amener, que de le forcer.
+
+Mais il n'en fut rien: Savine, s'étant remis de sa surprise, se tint
+prudemment sur la réserve et resta bouche close.
+
+Alors elle continua, feignant de ne pas comprendre le vrai sens de cette
+exclamation:
+
+--Nous vous considérons donc comme notre ami, continua madame de
+Barizel, un de nos meilleurs amis, et par ce que je sais, par ce que
+j'ai vu, moi, femme d'expérience, j'estime que votre esprit est un des
+plus sûrs auxquels on puisse faire appel, comme votre conscience est
+une des plus hautes, des plus fermes auxquelles on puisse demander un
+conseil. Voilà pourquoi, dans les circonstances qui se présentent, j'ai
+eu la pensée de m'adresser à vous pour vous poser cette demande qui tout
+à l'heure a provoqué en vous un moment de surprise. Ai-je eu tort?
+
+Bien que les hasards d'une vie tourmentée l'eussent endurcie, elle était
+tremblante d'émotion en cette minute solennelle qui, en faisant le sort
+de Corysandre, allait décider le sien.
+
+La gêne de Savine était grande: la situation en effet se présentait
+sous un double aspect, et il fallait la trancher d'un mot sans pouvoir
+s'échapper.
+
+Vraiment elle était cruelle, car s'il ne voulait pas de Corysandre pour
+sa femme, il aurait voulu au moins qu'elle ne fût pas la femme d'un
+autre, surtout celle d'un ami qu'on mettait sur la même ligne que lui,
+d'un ami qui avait su se faire aimer sans doute, ainsi que cela semblait
+résulter des paroles entortillées de la mère, sous lesquelles il
+semblait qu'on pouvait deviner les sentiments vrais de la fille.
+
+Durant quelques secondes: il balança le parti qu'il allait prendre,
+enfin l'intérêt l'emporta.
+
+--Certainement Roger mérite tout ce que vous avez dit, tout ce que nous
+avons dit de lui; s'il en était autrement, il ne serait pas mon ami
+intime. Toutes les qualités que vous lui avez reconnues, je les lui
+reconnais aussi; ce n'est pas la peine de les rappeler, n'est-ce pas?
+cependant il y a un point sur lequel j'ai des réserves à poser... je
+trouve que la fortune de Naurouse est assez médiocre: quatre ou cinq
+cent mille francs de rente. Quelle figure peut-on faire avec cela dans
+le monde?
+
+Il haussa les épaules avec un parfait mépris.
+
+--Et puis... j'allais oublier un autre point sur lequel j'ai aussi des
+réserves à faire: c'est la santé. Il n'est pas solide, ce pauvre diable
+de Naurouse; son père est mort d'une maladie du cerveau; sa mère a
+succombé à une maladie de poitrine et lui-même est, je le crois bien,
+je le crains bien, poitrinaire. Mais, vous savez, on vit très bien
+poitrinaire; et puis, en plus des on-dit, il y a un fait: c'est la façon
+dont il s'est jeté à corps perdu dans des amours... ridicules; tout
+poitrinaire est follement sentimental, cela est connu. Cela me peine et
+beaucoup de vous parler ainsi, mais la confiance que vous me témoignez
+me fait un devoir d'être franc et de tout dire. C'est pour cela aussi
+que je ne peux point passer sous silence la manie fâcheuse que Naurouse
+a eue de jeter son argent par les fenêtres pour faire du bruit, du
+tapage, pour paraître, au lieu de s'amuser pour le plaisir de s'amuser.
+C'est pour cela aussi que je rappelle le procès en usurpation de nom
+intenté à son grand-père, ce qui démolira terriblement la noblesse de
+Roger, si ce procès est perdu par M. de Condrieu-Revel, comme tout le
+fait supposer. Mais cela n'empêche, pas que Naurouse ne soit un charmant
+garçon; on n'est pas parfait, même quand la faveur publique, qui souvent
+est bien bête, vous fait une sorte d'auréole.
+
+Madame de Barizel n'avait jamais entendu Savine parler si longuement. Où
+voulait-il en venir avec cette démolition en règle qui n'avait épargné
+ni la fortune, ni la santé, ni le nom, ni le caractère, et qui s'était
+terminée par une conclusion qui avait si peu de rapport avec ses
+attaques.
+
+--Aussi, en mon âme et conscience,--il se posa la main sur le coeur
+majestueusement,--mon avis est... c'est-à-dire le conseil que je vous
+donne est que vous acceptiez la demande du duc de Naurouse quand il vous
+l'adressera.
+
+Bien que madame de Barizel fût inquiète depuis quelques instants déjà,
+ce coup la surprit si fort, qu'il la laissa un moment anéantie.
+
+--Car il vous adressera cette demande, continua Savine, cela ne fait pas
+le moindre doute pour moi. Comment aurait-il pu rester insensible à
+la splendide beauté de mademoiselle Corysandre, à son charme, à ses
+séductions, qui font d'elle une merveille incomparable! Pour moi il y a
+longtemps que je vous aurais adressé cette demande en mon nom... si je
+ne m'étais juré de mourir garçon.
+
+Il se tut, très satisfait de lui; il avait démoli Naurouse et il s'était
+lui-même dégagé.
+
+Heureusement pour lui madame de Barizel s'était depuis longtemps exercée
+à ne pas s'abandonner à son premier mouvement, car si elle avait cédé
+à l'indignation furieuse qui l'avait saisie, il eût entendu des choses
+qui, après les éloges et les compliments auxquels elle l'avait habitué,
+l'eussent étrangement et bien désagréablement surpris. Par un énergique
+effort de volonté, elle se rendit maîtresse d'elle-même et refoula sa
+fureur. Ah! s'il n'avait pas été l'ami du duc de Naurouse! Mais il était
+l'ami du duc, et maintenant c'était du côté de celui-ci qu'elle devait
+se retourner, en lui qu'elle devait espérer, sur lui qu'elle devait
+échafauder ses nouveaux projets; il ne fallait donc pas se faire en ce
+moment de ce misérable Savine un ennemi qui pouvait être redoutable.
+
+
+
+XVII
+
+Madame de Barizel, qui avait horreur du mouvement, passait sa vie
+couchée ou étendue, ne quittant son canapé ou son fauteuil qu'à la
+dernière extrémité et dans des circonstances tout à fait graves.
+Cependant, lorsque Savine, qu'elle avait conduit jusqu'à la porte du
+salon, ce qui chez elle était la plus grave preuve d'estime ou d'amitié
+qu'elle pût donner, fut parti, au lieu de revenir s'asseoir, elle se
+mit à marcher à grands pas, allant, revenant, sans savoir ce qu'elle
+faisait, poussée par les mouvements désordonnés qui l'agitaient.
+
+--Mourir garçon, répétait-elle machinalement, mourir garçon!
+
+Pendant assez longtemps encore, elle marcha par le salon; puis, un
+peu calmée, elle alla s'allonger sur un divan, et là elle continua de
+réfléchir.
+
+Enfin, s'étant arrêtée à une résolution, elle sonna et commanda qu'on
+priât Corysandre de descendre.
+
+Celle-ci ne tarda pas à arriver, l'air ennuyé.
+
+--J'ai à te parler, dit madame de Barizel, sérieusement.
+
+--C'est de mon mariage, n'est-ce pas, qu'il va être question? dit-elle.
+
+--Oui.
+
+--Hélas!
+
+--Écoute-moi avant de te plaindre et peut-être après me remercieras-tu.
+
+--Ce serait si tu voulais bien ne plus me parler de mariage que je
+te remercierais, si tu savais comme je suis lasse de toutes ces
+combinaisons que tu te donnes tant de peine à chercher et qui
+n'aboutissent jamais, comme j'en suis humiliée.
+
+Son beau visage s'anima, mais pour se voiler d'une expression
+mélancolique:
+
+--Si tu savais comme j'en suis malheureuse.
+
+--Eh bien je ne veux pas que cela dure plus longtemps; je ne veux pas
+que tu sois malheureuse, je ne l'ai jamais voulu. Sois convaincue que tu
+n'as pas de meilleure amie que ta mère; que je n'ai jamais voulu que
+ton bonheur; que je ne veux que lui et que je suis prête à tout pour
+l'assurer. Écoute-moi et tu vas le voir; mais d'abord réponds-moi en
+toute sincérité, sans rien me cacher, franchement: que penses-tu du
+prince Savine?
+
+--Je te l'ai dit vingt fois, cent fois, et je te l'aurais dit bien plus
+encore si tu avais voulu m'écouter.
+
+--Le temps n'a pas modifié ton impression première?
+
+--Oh! si. Je le vois aujourd'hui plus insupportable qu'il ne m'était
+apparu avant de le connaître; suffisant, vaniteux, arrogant, envieux,
+égoïste jusqu'à la férocité, misérablement avare, sans coeur, sans
+honneur, sans courage, sans esprit, fourbe, menteur, hâbleur, je lui
+cherche vainement une qualité, car il n'est même pas beau avec son grand
+corps mal dégrossi et ses grâces d'ours blanc.
+
+C'était la première fois que sa mère la voyait parler avec cette
+passion, elle toujours si calme, si indifférente; elle s'était dressée
+sur son fauteuil et, le corps penché en avant, la tête haute, elle
+semblait de son bras droit, qu'elle levait et abaissait à chaque mot,
+asséner ces épithètes qui lui montaient aux lèvres sur Savine placé
+devant elle.
+
+--Alors, continua madame de Barizel après quelques instants, tu voudrais
+ne pas devenir sa femme?
+
+Corysandre ne répondit pas.
+
+--Réponds-moi donc, dit madame de Barizel en insistant.
+
+--A quoi bon? Je t'ai déjà répondu à ce sujet. Tu m'as dit que j'étais
+folle; que ce mariage était nécessaire; qu'il fallait qu'il se fît;
+qu'il était le plus beau que je puisse souhaiter; que le refuser c'était
+faire ton malheur et le mien; que nous n'avions que ce seul moyen de
+sortir de la situation où nous nous trouvons; enfin, par la prière, par
+le commandement, par la persuasion, de toutes les manières, tu me l'as
+imposé. Pourquoi viens-tu me demander aujourd'hui si je veux devenir sa
+femme?
+
+--Pour connaître ton sentiment.
+
+--Il n'a pas plus changé sur le mariage que sur le mari, l'un me déplaît
+autant que l'autre: tu voulais savoir, tu sais.
+
+--Et je ferai mon profit de ce que tu dis; tu le verras tout à l'heure:
+Maintenant, autre question à laquelle tu dois répondre avec la même
+franchise: que penses-tu du duc de Naurouse? Tes idées à son égard n'ont
+pas changé?
+
+--Il me plaît autant que le prince Savine me déplaît; tous les défauts
+de l'un sont des qualités opposées chez l'autre.
+
+--Alors, si le duc de Naurouse te demandait en mariage, tu
+l'accepterais?
+
+Corysandre pâlit et ce fut les lèvres tremblantes qu'elle regarda sa
+mère; voyant un sourire dans les yeux de celle-ci, elle poussa un cri.
+
+--Il m'a demandée?
+
+Mais cette explosion de joie qui venait de se manifester par ce cri et
+cet élan irrésistible fut de courte durée.
+
+--Pas encore, dit madame de Barizel.
+
+--Ah! pourquoi m'as-tu fait cette joie! murmura Corysandre, se
+renversant dans son fauteuil.
+
+--C'est toi qui t'es trompée; je ne t'ai pas dit et je n'ai pas voulu te
+dire que le duc de Naurouse t'avait demandée, mais simplement, et
+cela est quelque chose, tu vas le voir, que s'il te demandait je suis
+disposée à te donner à lui.
+
+Corysandre se leva vivement et, d'un bond venant à sa mère, elle la prit
+dans ses bras et l'embrassa.
+
+C'était la première fois depuis qu'elle n'était plus une enfant qu'elle
+avait un de ces élans d'effusion.
+
+Après le premier mouvement de trouble, madame de Barizel la fit asseoir
+sur le canapé, près d'elle; et, lui tenant une main dans les siennes:
+
+--Tu vois maintenant combien tu m'as mal jugée trop souvent. Je n'ai
+jamais voulu que ton bonheur, et, si nous n'avons pas toujours été
+d'accord, c'est qu'avec ton inexpérience tu ne peux pas juger le monde
+et la vie, comme je les juge moi-même. J'ai cru que c'était assurer ton
+bonheur que te faire épouser le prince Savine, dont le nom, la fortune
+et la situation m'avaient éblouie; et si, malgré les répugnances que tu
+as manifestées, j'ai persisté dans ce projet, c'est que j'ai cru que ces
+répugnances s'effaceraient quand tu connaîtrais mieux le prince, en qui
+je ne voyais pas, comme toi, un ours blanc mal dégrossi. Mais, au lieu
+de diminuer, ces répugnances ont grandi; aujourd'hui, le prince te
+paraît le monstre que tu viens de me dépeindre.--Dans ces conditions,
+moi, ta mère, qui veux ton bonheur, je ne puis te dire qu'une chose:
+renonçons au prince Savine et épouse le duc de Naurouse, mais épouse-le.
+
+--Il m'épousera, je te le promets, je te le jure!
+
+
+
+XVIII
+
+Savine était sorti de chez madame de Barizel enchanté de lui-même.
+
+C'était son habitude de trouver toujours dans ce qu'il avait dit comme
+dans ce qu'il avait fait, de même dans ce qu'il n'avait pas dit et ce
+qu'il n'avait pas fait, des motifs de satisfaction qui lui permettaient
+de se féliciter. Il avait parlé, il avait agi, il avait été bien
+inspiré; il s'était abstenu de paroles et d'actes, il avait été habile;
+jamais il n'avait eu tort, jamais il n'avait commis une erreur, encore
+moins une maladresse ou une sottise, et quand les choses n'avaient
+point tourné selon son désir ou ses intérêts, c'était la faute des
+circonstances, ce n'était pas la sienne. Comment eût-il été en faute,
+lui! Dieu, oui; Dieu en qui il croyait quand il réussissait et en qui il
+ne croyait plus quand il échouait, Dieu pouvait se tromper et faire des
+bêtises; mais lui Savine, non, mille fois non, cela était impossible.
+
+Cependant ce jour-là il était plus satisfait encore, plus fier de lui
+qu'à l'ordinaire. Ceux qui le voyaient passer sous les arbres des allées
+de Lichtenthal, allant lentement, la poitrine bombée, la tête haute, le
+sourire de l'orgueil sur le visage, superbe, glorieux, le front dans les
+nuages, se disaient: Voilà un homme heureux...
+
+Et de fait il l'était pleinement, il avait la veine.
+
+Cette idée fut un éclair pour lui: puisqu'il avait la veine, il devait
+en profiter.
+
+Et avec cette superstition des joueurs, il se dit qu'il devait se hâter.
+
+Aussitôt, hâtant le pas, il se dirigea vers le Graben pour prendre chez
+lui l'argent qui lui était nécessaire: la banque n'avait qu'à se
+bien tenir; mais que pourrait-elle contre sa chance s'unissant aux
+combinaisons inexorables du marquis de Mantailles? Elle allait sauter,
+non pas une fois, mais deux, indéfiniment.
+
+Après avoir pris tout ce qu'il avait d'argent, car il voulait risquer un
+coup décisif, il entra à la Conversation.
+
+Il n'eut pas de peine à trouver le marquis de Mantailles, qui, assis
+comme à l'ordinaire à la table de trente-et-quarante piquait avec une
+longue épingle des cartons placés devant lui. Mais, si attentif qu'il
+fût à cette besogne, pour lui pleine d'intérêt, le vieux marquis ne
+manquait pas cependant, après chaque coup, de promener un regard
+circulaire autour de lui pour voir s'il n'apercevait point un nouveau
+venu à qui il pourrait proposer quelques-unes de ses combinaisons
+inexorables ou même une association pour ruiner toutes les banques de
+jeu, ce qu'il attendait, ce qu'il espérait toujours.
+
+Sur un signe de Savine, il quitta sa chaise et, suivit celui-ci, mais
+de loin, et ce fut seulement lorsqu'ils furent arrivés dans un endroit
+écarté du jardin où il n'y avait personne qu'il l'aborda.
+
+--Le moment est-il favorable? demanda Savine.
+
+--On ne peut plus favorable; ainsi...
+
+Mais Savine, brutalement, lui coupa la parole.
+
+--Oh! vous savez, pas de blagues, n'est-ce pas.
+
+Le marquis redressa sa grande taille voûtée et prit un air de dignité
+blessée; mais ce ne fut qu'un éclair; la réflexion sans doute lui dit
+qu'il n'était pas en état de se fâcher d'une offense.
+
+--Parfaitement, continua Savine avec plus de dureté encore dans le ton,
+j'ai dit «pas de blagues» et je le répète; selon vous, quand je vous
+consulte, le moment est toujours on ne peut plus favorable; vous avez à
+m'offrir des combinaisons de plus en plus inexorables; et malgré tout
+cela la vérité est que je perds; je devais ruiner la banque en suivant
+vos conseils et, tout au contraire, depuis que je joue, ce serait elle
+qui m'aurait ruiné... si j'étais ruinable. Si elle ne m'a pas ruiné, au
+moins m'a-t-elle enlevé...
+
+Le marquis l'arrêta d'un geste plein de noblesse:
+
+--Un homme comme vous, prince, retient-il le chiffre des sommes qu'il
+perd au jeu?
+
+--Parfaitement, au moins quand il joue pour gagner; ce qui est mon cas
+avec la banque, contre laquelle je ne me serais pas amusé à jouer si
+je n'avais pas poursuivi un but élevé. Eh bien, ce but, je ne l'ai pas
+atteint: je devais gagner; j'ai perdu; de sorte que j'étais décidé à ne
+plus jouer.
+
+Le marquis de Mantailles eut un sourire qui disait qu'il les connaissait
+bien; ces joueurs décidés à ne plus jouer, et quelle foi il avait en
+leurs engagements.
+
+--Cependant vous venez me demander un conseil.
+
+--Parce que, aujourd'hui, j'ai la veine.
+
+--Alors vous êtes sûr de perdre; vous le savez bien, qu'il n'y a pas de
+veine, qu'il n'y a pas de hasard, et que l'ordre règle toute chose en
+ce monde, le jeu comme le reste, l'ordre qui est la manifestation de la
+divine Providence, qui...
+
+Savine avait entendu cinquante fois ce raisonnement sur l'ordre de la
+Providence; il l'interrompit:
+
+--Je vous dis que la Providence est avec moi aujourd'hui, s'écria-t-il;
+mais si assuré que je sois de gagner, je veux mettre toutes les chances
+de mon côté; voyons donc quelle est la situation des figures que vous
+suivez, de façon à ce que je puisse opérer largement: je veux une série
+de coups extraordinaires qui fassent pousser des cris d'admiration à la
+galerie.
+
+Le marquis de Mantailles expliqua cette situation des figures.
+
+--C'est bien, dit Savine, l'interrompant avant qu'il fût arrivé au bout
+de ses explications, cela suffit maintenant; je vous répète que si, par
+extraordinaire, je ne gagnais pas aujourd'hui, ce serait fini et vous ne
+toucheriez plus votre louis par jour, attendu que je quitterais Bade.
+Tout à l'heure vous avez souri quand je vous ai dit cela; mais c'est que
+vous ne me connaissez pas bien en me jugeant d'après les autres joueurs;
+moi je n'ai pas de passions.
+
+--Alors, prince, je vous plains de toute mon âme.
+
+--Encore un mot, dit Savine; ne m'accompagnez pas, je vous prie; sans
+doute vous ne me parlez pas; mais cela me gêne que vous soyez dans la
+salle; malgré moi, je vous cherche et cela me donne des distractions, et
+puis vos regards m'empêchent de suivre mes inspirations.
+
+--Défiez-vous-en.
+
+--Je vous dis que j'ai la veine.
+
+Il quitta le vieux marquis pour rentrer dans la salle de jeu, où, rien
+que par sa manière de se présenter, il se fit faire place.
+
+Lorsqu'il se fut assis, il promena sur les curieux, qui le regardaient
+étaler autour de lui ses liasses de billets un sourire de superbe
+assurance qui disait:
+
+--Regardez-moi bien, vous allez voir.
+
+Il fit son jeu.
+
+Ce qu'on vit, ce fut une déveine constante qui le poursuivit.
+
+Au bout d'une heure il avait perdu deux cent mille francs.
+
+--Je cède ma chaise.
+
+--Je la prends, dit une voix derrière lui.
+
+C'était son ennemi, Otchakoff, qu'il n'avait pas vu.
+
+Alors en étant obligé de passer au second rang tandis que son rival
+s'avançait au premier, il sentit en lui un mouvement de rage plus
+cruel que sa perte d'argent ne lui en avait fait éprouver: c'était une
+abdication.
+
+
+
+XIX
+
+C'était fini, Savine était bien décidé à quitter Bade, où rien ne le
+retenait plus.
+
+A la _Conversation_, il ne voulait pas voir le triomphe insolent
+d'Otchakoff, qui continuait à gagner ou à perdre avec la même
+indifférence apparente.
+
+Et il ne voulait pas assister davantage à celui de Naurouse auprès de
+Corysandre.
+
+Cependant, s'il se décidait à partir ainsi, il fallait que son départ
+lui rapportât au moins quelque chose, ne serait-ce que la reconnaissance
+de Naurouse.
+
+Lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, elle en chassa le
+mécontentement et la colère. Il se dirigeait vers le _Graben_ pour
+rentrer chez lui, il s'arrêta, et, changeant de chemin, il alla chez le
+duc de Naurouse.
+
+--Vous venez dîner avec moi? dit celui-ci, qui allait sortir.
+
+--Justement, mais à une condition, qui est que nous allions dîner
+dans un endroit où nous pourrons causer; j'ai à vous parler de choses
+sérieuses, et je voudrais n'être ni dérangé ni entendu.
+
+--Vous paraissez agité.
+
+--Je le suis, en effet; vous saurez tout à l'heure pourquoi;
+occupons-nous d'abord de dîner, le reste viendra après.
+
+Ils montèrent en voiture et se firent conduire à l'_Ours_, qui est un
+restaurant établi dans une prairie à quelques minutes de Bade; mais en
+route Savine ne parla de rien, pas même de la perte qu'il venait de
+faire.
+
+A table non plus il n'entama pas la confidence qu'il avait annoncée, et
+Roger remarqua qu'il mangeait et buvait à fond en homme qui ne se laisse
+pas couper l'appétit par les émotions: il s'était fait servir de la
+bière, du champagne et du cognac qu'il mélangeait lui-même dans de
+certaines proportions et qu'il avalait à grands coups, car lorsqu'il ne
+se croyait pas malade c'était une de ses prétentions de pouvoir boire
+plus qu'aucun Russe; et sa réputation avait commencé à se fonder
+autrefois à Paris par ce talent qui lui avait valu bien des envieux
+parmi les jeunes gens de son monde.
+
+Ce fut seulement au dessert, la porte close, qu'il commença l'entretien
+que, tout en mangeant et en buvant, il avait préparé:
+
+--Mon cher Roger, il faut me répondre avec franchise.
+
+--Vous savez bien que je parle toujours franchement.
+
+--Comme moi, mais comme moi aussi vous ne dites que ce que vous voulez,
+tandis que ce que je vous demande, c'est de répondre à toutes mes
+questions sans rien taire, sans rien cacher. Comment trouvez-vous
+mademoiselle de Barizel?
+
+--La plus gracieuse, la plus belle, la plus charmante, la plus
+délicieuse, la plus séduisante des jeunes filles.
+
+--Je m'en doutais.
+
+Il porta la main à son coeur avec le geste d'un homme qui vient de
+recevoir un coup cruel.
+
+--Puis, après un moment de silence assez long, il poursuivit:
+
+--Maintenant, autre question: Quel sentiment vous a-t-elle inspiré?
+
+--L'admiration.
+
+--Cela c'est l'effet, mais cet effet, qu'a-t-il produit lui-même?
+
+Roger ne répondit pas.
+
+--Je vous en prie; dit Savine en insistant, répondez par un mot:
+l'aimez-vous?
+
+--C'est une question que je n'ai pas examinée... par cette raison que je
+ne pouvais pas l'examiner.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je n'aurais pu le faire qu'après vous avoir posé moi-même
+certaines questions que pour toutes sortes de raisons il me convenait de
+taire.
+
+--Et que vous ne pouvez plus taire maintenant que nous avons abordé
+cet entretien, qui, vous le sentez, doit être poussé jusqu'au bout;
+posez-les donc, ces questions, et soyez sûr que j'y répondrai sans
+toutes les résistances que vous opposez aux miennes.
+
+--Nos conditions ne sont pas les mêmes; vous étiez l'ami de la famille
+de Barizel quand je suis arrivé à Bade.
+
+--Vos questions, vos questions?
+
+--Eh bien, la question que je ne voulais pas vous adresser est la même
+que celle que vous me posez l'aimez-vous?
+
+Savine tendit ses deux mains au duc de Naurouse:
+
+--Mon cher Roger; dit-il d'une voie émue, vous êtes l'ami le plus loyal,
+le coeur le plus honnête, le plus droit, que j'aie jamais connu; mais
+j'espère me montrer digne de vous: je réponds donc: «Oui, je l'aime.»
+
+--Vous voyez donc...
+
+--Écoutez-moi: quand je dis «Je l'aime», je devrais plutôt dire pour
+être absolument dans le vrai: «Je l'ai aimée.» Quand vous êtes arrivé
+à Bade et quand je vous ai amené près d'elle, un peu pour que vous
+l'admiriez comme je l'admirais moi-même, je l'aimais et je pensais à
+l'épouser; mais j'ai vu l'effet qu'elle a produit sur vous et celui que
+vous avec produit sur elle; j'ai vu comment vous avez été attirés l'un
+vers l'autre à Eberstein; ce que vous avez été depuis l'un pour l'autre,
+je l'ai vu aussi. Oh! je ne vous fais pas de reproches, mon cher Roger,
+vous êtes resté, j'en suis certain, j'en ai eu cent fois la preuve,
+l'ami loyal et délicat dont je serrais la main tout à l'heure. Et c'est
+là ce qui m'a si profondément touché, si doucement ému, moi qui n'ai pas
+été gâté par l'amitié. Mais enfin, quelle qu'ait été votre réserve, vous
+n'avez pas pu ne pas vous trahir: mille petits faits, insignifiants pour
+un indifférent, considérables pour moi, m'ont appris chaque jour ce que
+vous ressentiez pour Corysandre et ce que Corysandre ressentait pour
+vous. Si je vous disais que les premiers moments n'ont pas été cruels,
+désespérés, vous ne me croiriez pas, vous qui êtes un homme de coeur.
+Mais si moi aussi je suis un homme de coeur, je suis en même temps un
+homme de raison. De plus, pardonnez-moi cet aveu brutal: je vous aime
+tendrement, d'une amitié solide et profonde au-dessus de tout. J'ai fait
+mon examen de conscience. En même temps j'ai fait le vôtre aussi... et
+celui de Corysandre. Je me suis demandé: «Avec qui serait-elle le plus
+heureuse?» Et ma conscience m'a répondu:--je pense que ma sincérité,
+celle d'un homme qu'on accuse d'être orgueilleux, a quelque
+mérite,--«Avec Roger»; et alors mon plan a été arrêté. J'avoue que j'en
+ai différé l'exécution plus que je n'aurais dû peut-être. Mais il
+faut me pardonner; il y a des sacrifices auxquels on se résigne
+difficilement. Ce plan, vous l'avez deviné: il consistait à venir vous
+poser les questions que je vous ai posées et qui se résumaient dans une
+seule: «L'aimez-vous?» En ne me répondant pas vous m'avez répondu mieux
+que vous ne l'auriez fait par la réponse la plus précise.
+
+Il se tut et parut réfléchir douloureusement comme s'il balançait dans
+son coeur troublé une résolution terrible à prendre.
+
+--Il est évident, mon cher Roger, dit-il enfin, qu'un de nous deux est
+de trop à Bade...
+
+--C'est-à-dire?
+
+--C'est-à-dire que je vous cède la place; dans quelques jours j'aurai
+quitté Bade; plus tard, quand vous penserez à moi, vous verrez si j'ai
+été votre ami, et alors, je l'espère, votre souvenir s'attendrira.
+
+Lui-même eut un accès d'émotion qui lui coupa la parole.
+
+--Si je vous ai dit avec une entière franchise ce qui se rapportait
+à nous et à Corysandre, je dois vous dire maintenant, pour que notre
+explication soit complète, que j'ai eu il y a quelques instants un
+entretien avec madame de Barizel, qui, je dois en convenir, paraissait
+me traiter avec une certaine bienveillance et peut-être même avec une
+préférence marquée: n'en soyez pas jaloux, mon cher Roger, j'ai sur
+vous, au moins aux yeux d'une mère, une supériorité marquée: je suis
+plus riche que vous. Eh bien, dans cet entretien tout à fait accidentel
+et en l'air, j'ai annoncé à madame de Barizel que j'avais la volonté
+bien arrêtée de mourir garçon. Vous pouvez donc vous présenter
+maintenant quand vous voudrez, mon cher Naurouse, vous ne trouverez
+devant vous ni mon titre de prince, ni mes mines de l'Oural. Je n'existe
+plus. Je suis r*... au moins pour Corysandre. Ce que je vais devenir,
+n'en prenez pas souci. Je vais tâcher de m'occuper de quelque chose, de
+me passionner pour quelque chose. Je vais fonder une chaire au Muséum,
+construire un observatoire, subventionner une exploration du Centre de
+l'Afrique, fonder un orphelinat pour les jeunes filles; enfin, je vais
+chercher quelque chose qui prenne mon temps, car vous pensez bien que
+mourir garçon, c'est tout simplement une blague, une blague héroïque qui
+mériterait de faire le sujet d'une tragédie; s'il y avait encore des
+poètes; malheureusement il n'y en a plus; je viens trop tard. C'est pour
+vous dire cela que je vous ai demandé à dîner. Maintenant, si vous le
+voulez bien, sonnez le garçon, qu'il nous apporte du champagne et du
+cognac, j'ai très soif pour avoir si longtemps parlé; et, de plus, il
+est bon d'oublier.
+
+ Car pour être un héros on n'en est pas moins homme.
+
+Est-ce que ça fait un vers français, ça? Je n'en sais rien; ça en a
+l'air; mais il faut m'excuser, je ne suis qu'en rustre ou un Russe, et
+entre les deux il n'y a pas grande distance... pour les vers français.
+
+
+
+XX
+
+C'était le malheur de Savine, de ne pas inspirer confiance à ceux qui
+le connaissaient, et Roger le connaissait bien. Tout d'abord, il avait
+éprouvé un moment d'émotion quand Savine lui avait dit: «J'ai fait mon
+examen de conscience et ma conscience m'a répondu que c'était avec Roger
+que Corysandre pouvait être heureuse»; et cette émotion était devenue
+plus vive quand Savine, mettant la main sur son coeur, avait ajouté avec
+des larmes dans la voix: «Un de nous deux est de trop à Bade, je vous
+cède la place auprès de Corysandre.» Mais cette émotion, qui n'était pas
+descendue bien profondément en lui, n'avait pas étouffé la réflexion.
+
+Comment Savine accomplissait-il un pareil sacrifice, lui qui n'était
+pas l'homme des sacrifices et qui n'avait jamais écouté que la voix de
+l'intérêt personnel le plus étroit?
+
+Il eût fallu être d'une naïveté enfantine pour rejeter ces questions
+sans les examiner et les peser.
+
+Dans tout ce que Savine avait dit, et au milieu de cette explosion de
+sensibilité peu naturelle chez un homme comme lui, et plus faite, par
+son excès même, pour inspirer le doute que la confiance, il n'y avait
+qu'une chose certaine: sa renonciation à Corysandre.
+
+Mais les raisons qui avaient amené cette renonciation n'étaient
+nullement claires et encore moins satisfaisantes, si on s'en tenait aux
+confidences de Savine.
+
+Un homme qui s'est montré assidu auprès d'une jeune fille, qui a affiché
+pour elle l'admiration et l'enthousiasme, qui s'est posé hautement en
+prétendant et qui, tout à coup, se retire et renonce à elle, l'accuse.
+
+Quelles accusations portait Savine?
+
+Il eût été puéril de l'interroger à ce sujet, puisque sa renonciation,
+comme il le disait lui-même, était un acte d'héroïsme amical; mais, ce
+qu'on ne pouvait pas lui demander, on pouvait, on devait le demander
+à d'autres, et les renseignements qu'il avait obtenus, on pouvait les
+obtenir soi-même.
+
+En réalité, Roger ne savait rien de la famille de Barizel, si ce n'était
+ce que Leplaquet lui avait raconté; mais ces longs récits, faits par un
+pareil témoin, n'étaient pas suffisants pour dire ce qu'avait été M. de
+Barizel, quelle situation il avait réellement occupée, ce qu'avait été,
+ce qu'était madame de Barizel.
+
+Ces récits, Roger les avait acceptés surtout parce qu'ils lui parlaient
+de Corysandre et lui permettaient de reconstituer par l'imagination ce
+qu'avaient été l'enfance et la première jeunesse de celle qui occupait
+son esprit; mais jamais il n'avait eu la pensée de les contrôler,
+n'ayant pas d'intérêt à le faire; que lui importait qu'ils fussent ou ne
+fussent pas des romans, ils n'en parlaient pas moins de Corysandre?
+
+Mais maintenant que cet intérêt était né, ce contrôle s'imposait et il
+devait être poursuivi d'autant plus sévèrement que la renonciation de
+Savine ressemblait à une accusation.
+
+Il pouvait reconnaître que la fortune de Savine était supérieure à
+la sienne; mais il ne mettait aucun nom au-dessus du sien, et ce qui
+n'avait pas convenu à un Savine convenait encore moins à un Naurouse.
+
+C'était ce nom qu'il engageait en se mariant et jamais il ne le
+compromettrait en prenant une femme qui ne fût pas digne de le porter ou
+qui l'amoindrît.
+
+Que la fortune de Corysandre ne fût pas ce qu'on disait, cela n'avait
+que peu d'importance à ses yeux; mais qu'il y eût une tache sur son
+nom ou sur l'honneur de sa famille, cela au contraire en avait une
+considérable qui pouvait empêcher tout projet de mariage.
+
+Avant de poursuivre l'exécution de ce projet, avant de s'engager avec
+madame de Barizel, et même avec Corysandre, il fallait donc qu'il eût
+des renseignements précis sur cette famille de Barizel.
+
+Le lendemain, en se levant, il employa sa matinée à écrire des lettres
+pour obtenir ces renseignements l'une à l'un de ses amis, secrétaire
+de la légation de France à Washington, l'autre à un Américain de
+Saint-Louis avec qui il s'était lié dans son voyage.
+
+
+
+XXI
+
+Madame de Barizel avait cru qu'après le départ de Savine le duc de
+Naurouse prendrait la place de celui-ci, se poserait franchement en
+prétendant, et, dans un temps qui, selon elle, ne devait pas être long,
+lui demanderait Corysandre.
+
+Cela semblait indiqué, car bien certainement, si le duc de Naurouse ne
+s'était pas encore prononcé, c'était Savine, Savine seul qui l'avait
+retenu; Savine éloigné, les scrupules qui l'avaient arrêté n'existaient
+plus.
+
+Il n'avait qu'à parler.
+
+Chaque soir elle avait donc interrogé sa fille.
+
+--Que t'a dit le duc de Naurouse aujourd'hui?
+
+--Rien de particulier.
+
+--Je vous ai laissés en tête-à-tête.
+
+--C'est justement pour cela, je crois bien, qu'il n'a rien dit: quand tu
+es avec nous ou quand nous sommes en public, il a toujours mille choses
+à me dire, et il me les dit d'une façon charmante qui les rend intimes,
+presque mystérieuses, quoique tout le monde puisse les entendre; puis,
+aussitôt que nous sommes seuls, il ne dit plus rien; il semble qu'il ait
+peur de parler et de se laisser entraîner.
+
+--Alors?
+
+--Alors il me regarde.
+
+--La belle affaire!
+
+--Si tu savais comme ses yeux sont doux et tendres!
+
+--Et toi?
+
+--Moi, je le regarde aussi.
+
+--Avec les mêmes yeux?
+
+--Ah! je ne sais pas, mais je puis te dire que c'est avec un coeur bien
+ému, bien heureux, tout bondissant de joie par moments, et dans d'autres
+tout alangui, comme s'il se fondait.
+
+--Alors cela durera toujours ainsi entre vous?
+
+--Je ne sais pas... mais je le souhaite de tout coeur.
+
+--Tu es stupide.
+
+--Alors on a joliment raison de dire: «Bienheureux les pauvres d'esprit,
+le royaume des cieux leur appartient.» Je l'ai sur la terre, ce royaume.
+
+Ce n'était pas de ce royaume que madame de Barizel s'inquiétait, et
+lorsque, après quelques jours d'attente, elle vit que le duc de Naurouse
+ne se prononçait pas, elle projeta d'intervenir entre ce jeune homme et
+cette jeune fille si jeunes qui mettaient leur bonheur à se regarder en
+silence, ne trouvant rien de mieux pour se dire leur amour. Combien de
+temps les choses traîneraient-elles, encore si elle ne s'en mêlait pas?
+Ce n'était pas du bonheur de Corysandre qu'il s'agissait, ce n'était pas
+de celui du duc de Naurouse, c'était de leur mariage, qui pouvait très
+bien ne pas se faire, s'il ne se faisait pas au plus vite.
+
+Un soir qu'elle avait demandé, comme à l'ordinaire, à Corysandre:
+«Que t'a dit M. de Naurouse aujourd'hui?» et que celle-ci, comme à
+l'ordinaire aussi, avait répondu: «Rien», elle se décida:
+
+--Veux-tu devenir duchesse de Naurouse? s'écria-t-elle.
+
+--C'est toute mon espérance.
+
+--Eh bien! si vous continuez ainsi, cette espérance ne se réalisera pas,
+sois-en certaine.
+
+Corysandre leva ses beaux yeux par un mouvement qui disait clairement
+qu'elle n'avait aucun doute à cet égard:
+
+--Tu ne crois pas ce que je te dis?
+
+--Je suis sûre de lui.
+
+--Rappelle-toi ce qui est arrivé avec don José.
+
+--Ce n'était pas la même chose.
+
+--Avec lord Start.
+
+--Ce n'était pas la même chose.
+
+--Avec Savine.
+
+Elle haussa les épaules en poussant des exclamations de pitié.
+
+--Veux-tu que ce qui est arrivé avec don José, avec lord Start, avec
+Savine, se renouvelle avec le duc de Naurouse?
+
+--Il n'y a pas de danger; dit-elle avec une superbe assurance et
+l'éclair de la foi dans les yeux; ceux dont tu parles savaient qu'ils
+m'étaient indifférents; M. de Naurouse sait que...
+
+--Que?...
+
+--Que je l'aime.
+
+--Tu ne le lui as pas dit?
+
+--Est-ce qu'il est besoin de se le dire, cela se voit, cela se sent;
+lui, non plus, ne m'a pas dit, qu'il m'aimait, et cependant je suis
+certaine de son amour tout aussi bien que s'il me l'avait affirmé par
+les serments les plus solennels; c'est l'élan de mon coeur qui me
+l'affirme lorsque je le vois, c'est son anéantissement lorsque nous
+sommes séparés.
+
+--J'admets cet amour, je l'admets aussi grand que tu voudras chez le duc
+de Naurouse; eh bien! à quoi a-t-il servi jusqu'à présent?
+
+--A nous rendre heureux.
+
+-J'entends pour ton mariage; si malgré cet amour, ce grand amour, M. de
+Naurouse n'a point encore demandé ta main, bien qu'il sache qu'il n'a
+qu'un mot à prononcer pour l'obtenir, ne crains-tu pas qu'à un moment
+donné il se retire comme s'est retiré Savine, comme se sont retirés déjà
+ceux qui ont voulu t'épouser et qui, après un certain temps, ont renoncé
+à leur projet?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, moi, je le crains, et je vais te dire pourquoi; c'est parce
+que tu effrayes les épouseurs; ils viennent à toi, irrésistiblement
+attirés par ta beauté; mais, comme tu ne fais rien pour les retenir, ils
+se retirent lorsqu'ils ont appris à connaître notre situation.
+
+--A qui la faute?
+
+--A personne, ni à toi, ni à moi; on nous reproche le tapage de notre
+vie, et je conviens qu'on n'a pas tort; mais, cette vie, nous ne pouvons
+pas la changer sous peine de renoncer au grand mariage que je veux pour
+toi. Ceux qui ont une position bien établie, un grand nom, une belle
+fortune, des relations solides et brillantes, n'ont point besoin qu'on
+fasse du tapage autour d'eux; on vient à eux tout naturellement, par la
+force même des choses. Mais nous, qui serait venu à nous si nous étions
+restées dans notre pauvre habitation, sans fortune, sans relations?
+Quand j'ai voulu un mariage digne de ta beauté, il a bien fallu prendre
+un parti, sous peine de te laisser devenir la femme d'un homme médiocre.
+J'ai pris celui que les circonstances m'imposaient et non celui que
+j'aurais choisi si j'avais été libre; je t'ai placée dans un milieu
+brillant et je me suis arrangée pour qu'on parlât de toi. Mon calcul a
+réussi et les épouseurs se sont présentés, ayant un rang et une fortune
+que nous ne devions pas espérer.
+
+--Et ils se sont retirés.
+
+--C'est là justement ce qui fait que nous ne devons pas laisser celui
+que nous avons, en ce moment, suivre les autres, ce qu'il pourrait très
+bien faire si nous lui laissions le temps de la réflexion: il faut donc
+l'obliger à se prononcer et à s'engager avant que la désillusion ait
+parlé en lui ou qu'il ait écouté les voix malveillantes qui nous
+attaquent. Le duc de Naurouse est un homme d'honneur: quand il aura
+pris un engagement il le tiendra. J'avais cru que cet engagement, il le
+prendrait de lui-même ou tout au moins que tu l'amènerais à le prendre;
+mais ni l'une ni l'autre de ces espérances ne s'est réalisée, et, je le
+crains bien, ne se réalisera si je n'interviens pas entre vous.
+
+--Oh! je t'en prie, laisse-nous nous aimer?
+
+--Ce que je te demande n'est ni difficile, ni pénible: il s'agit tout
+simplement de me répéter tout ce que M. de Naurouse te dira, et de ne
+lui dire que ce que nous aurons arrêté ensemble à l'avance.
+
+--Alors c'est un rôle que tu m'imposes.
+
+--Et que tu joueras admirablement, puisqu'il sera dans ta nature et que
+pas un mot ne sera contraire à tes sentiments.
+
+--Ce qui sera contraire à mes sentiments, ce sera de n'être pas moi...
+
+--Veux-tu que M. de Naurouse t'épouse? Oui, n'est-ce pas? Eh bien,
+laisse-moi te diriger. Maintenant, bonne nuit, va te coucher et
+laisse-moi rêver à la scène que tu devras jouer demain.
+
+
+
+XXII
+
+En disant à Corysandre. «Tu joueras admirablement un rôle qui sera dans
+ta nature», madame de Barizel n'était pas du tout certaine du succès
+de sa fille, et même elle en était inquiète, car le mot qu'elle lui
+adressait si souvent: «Tu es stupide», était pour elle d'une vérité
+absolue.
+
+Elle n'était point, en effet, de ces mères enthousiastes qui ne trouvent
+que des perfections dans leurs enfants par cela seul qu'elles sont les
+mères de ces enfants; belle elle-même, mais autrement que sa fille, il
+lui avait fallu longtemps pour voir la beauté de Corysandre, et encore
+n'avait-elle pu l'admettre sans contestation que lorsqu'elle lui avait
+été imposée par l'admiration de tous: mais elle n'avait pas encore pu
+s'habituer à l'idée que cette fille, qui lui ressemblait si peu, pouvait
+être intelligente. Pour elle, l'intelligence c'était l'intrigue, la
+ruse, le détour, l'art de mentir utilement et de tromper habilement,
+l'audace dans le choix des moyens à employer pour atteindre un but et la
+souplesse dans la mise en exécution de ces moyens, l'ingéniosité à se
+retourner, l'assurance dans le danger, le calme dans le succès, la
+fertilité de l'imagination, la fermeté du caractère, de sorte que quand
+elle se comparait à sa fille et cherchait en celle-ci l'une ou l'autre
+de ces qualités sans les trouver, elle ne pouvait pas reconnaître
+qu'elle était intelligente; stupide au contraire, aussi bête que belle.
+
+Ce défaut de confiance dans l'intelligence de sa fille lui rendait sa
+tâche délicate. Avec une fille déliée rien n'eût été plus facile que de
+lui tracer le canevas d'une scène qui aurait infailliblement amené à ses
+pieds un homme épris et passionné comme le duc de Naurouse; mais avec
+elle il n'en pouvait pas être ainsi: ce qu'on lui dirait d'un peu
+compliqué, elle ne le répéterait pas; ce qu'on lui indiquerait d'un peu
+fin, elle ne le ferait pas. Il lui fallait quelque chose de simple, de
+très simple qu'elle pût se mettre dans la tête et exécuter. Mais quelque
+chose de très simple et de tout à fait primitif agirait-il sur le duc de
+Naurouse?
+
+Elle chercha dans ce sens; malheureusement elle n'était à son aise que
+dans ce qui était compliqué, savamment combiné, entortillé à plaisir;
+tout ce qui était simple lui paraissait fade ou niais, indigne de
+retenir son attention.
+
+Et cependant, c'était cela qu'il fallait, cela seulement: quelques mots,
+une intonation, un geste, un regard, et il était entraîné; mais ces
+quelques mots, cette intonation, ce geste, ce regard, ne pouvaient
+produire tout leur effet que s'ils étaient en situation.
+
+C'était donc une situation qu'il fallait trouver, et, si elle était
+bonne, elle porterait la mauvaise comédienne qui la jouerait.
+
+Une partie de la nuit se passa à chercher cette situation; elle en
+trouva vingt, mais bonnes pour elle-même, non pour Corysandre, se
+dépitant, s'exaspérant de voir combien il était difficile d'être bête;
+enfin, de guerre lasse, elle s'endormit.
+
+Le lendemain, en s'éveillant, il se trouva que le calme de la nuit
+avait fait ce que le trouble de la soirée avait empêché: elle tenait sa
+situation, bien simple, bien bête, et telle qu'il fallait vraiment être
+endormie pour en avoir l'idée.
+
+Aussitôt elle passa un peignoir et vivement elle entra dans la chambre
+de sa fille.
+
+Corysandre était levée depuis longtemps déjà, et, assise dans un
+fauteuil devant sa fenêtre, sous l'ombre d'un store à demi baissé,
+elle paraissait absorbée dans la contemplation des cimes noires de la
+montagne qui se trouvait en face de leur chalet.
+
+--Que fais-tu là? demanda madame de Barizel.
+
+--Je réfléchis.
+
+--A quoi?
+
+--A ce que tu m'as dit hier.
+
+--Et quel est le résultat de tes réflexions, je te prie?
+
+--C'est de te prier de ne pas persévérer dans ton idée et de nous
+laisser être heureux tranquillement.
+
+--Tu es folle. Moi aussi, j'ai réfléchi, et j'ai justement trouvé le
+moyen d'amener le duc de Naurouse à se prononcer aujourd'hui même. Tu
+comprends que ce n'est pas quand j'ai passé une partie de la nuit à
+chercher ce moyen et quand je suis certaine d'arriver à un résultat que
+je vais écouter tes billevesées: c'est à toi de m'écouter et de faire
+exactement ce que je vais te dire. Comprends-moi bien; suis mes
+instructions et avant un mois tu seras duchesse de Naurouse. Il doit
+venir tantôt, n'est-ce pas? Eh bien tu seras seule; je ferai la sieste
+après une mauvaise nuit et tu penseras que je ne dois pas me réveiller
+de sitôt; mais, au lieu d'en paraître fâchée, tu t'en montreras
+satisfaite. Voyons, ce ne peut pas être un chagrin pour toi de rester en
+tête à-tête avec le duc?
+
+--C'est un embarras.
+
+--Montre de l'embarras si tu veux, cela ne fait rien. D'ailleurs, ce
+qu'il faut avant tout, c'est être naturelle. Donc, le duc arrive. Tu es
+dans un fauteuil comme en ce moment et tu lui tends la main. Attention!
+Écoute et regarde: je suis le duc.
+
+Faisant quelques pas en arrière, elle alla à la porte; puis elle revint
+vers Corysandre, marchant vivement, légèrement, comme le duc, les deux
+mains tendues en avant, le visage souriant:
+
+--Seule? (c'est le duc qui parle). Alors tu réponds:
+
+--Oui, ma mère a passé une mauvaise nuit, elle fait la sieste. Là-dessus
+le duc te dit quelques mots de politesse pour moi et tu réponds ce que
+tu veux, cela n'a pas d'importance; ce qui en a, c'est ce que tu dois
+ajouter, écoute donc bien...--Et elle reprit la voix de Corysandre:--Au
+reste, je suis bien aise de cette absence, qui me permet de vous
+adresser une prière.--Là-dessus, tu as l'air aussi embarrassé que
+tu veux; seulement, en même temps, tu dois aussi avoir l'air ému et
+attendri; tu le regardes longuement avec des yeux doux; plus ils seront
+doux, plus ils seront tendres, mieux cela vaudra.--Une prière? dit le
+duc surpris autant par les paroles que par ton attitude.--Oui, et que
+je n'oserai jamais vous dire si vous ne m'aidez pas. Asseyez-vous donc,
+voulez-vous?--Tu lui montres un siège près de toi, mais pas trop près
+cependant; l'essentiel, c'est que le duc soit bien en face de toi, sous
+tes yeux, ainsi.
+
+Disant cela, elle prit une chaise et, l'ayant placée à deux pas de
+Corysandre, elle s'assit comme si elle était le duc de Naurouse, et
+reprit:
+
+--Avant d'adresser ta prière au duc, tu le regardes de nouveau, toujours
+longuement, avec des yeux de plus en plus tendres et un doux sourire
+dans lequel il y a de l'embarras et de l'inquiétude; tu prolonges cette
+pause aussi longtemps que tu veux, des yeux comme les tiens en disent
+plus que des paroles. Cependant, comme vous ne pouvez pas rester ainsi,
+tu te décides enfin et tu lui dis: «C'est du steeple-chase dans lequel
+vous devez monter un cheval que je veux vous parler; je vous en prie, ne
+montez pas ce cheval, ne prenez pas part à cette course.» Tu tâches
+de mettre beaucoup de tendresse dans cette prière et aussi beaucoup
+d'angoisse. Cependant il ne faut pas que tu en mettes trop, car le duc
+doit te demander pourquoi tu ne veux pas qu'il prenne part à cette
+course. Voyons, si le duc court tu auras peur, n'est ce pas!
+
+--Une peur mortelle.
+
+--Tu vois bien que je te demande de n'exprimer que des sentiments qui
+sont en toi: c'est cette peur que ton accent et tes regards doivent
+trahir. Cependant, à la demande du duc, tu ne réponds pas tout de suite:
+tu hésites, tu te troubles, tu rougis, tu veux parler et tu ne le peux
+pas, arrêtée par ta confusion. Ne serait-ce pas ainsi que les choses se
+passeraient dans la réalité?
+
+--Non: je n'hésiterais pas; je ne me troublerais pas, je lui dirais tout
+de suite et tout simplement que j'ai peur pour lui.
+
+--Cela serait trop simple et trop bête; l'art vaut mieux que la nature.
+Tu es donc confuse, et ce n'est qu'après l'avoir fait attendre, après
+qu'il s'est rapproché de toi, comme cela,--elle approcha sa chaise en se
+penchant en avant,--ce n'est qu'alors que tu lui dis: «J'ai peur pour
+vous.» En même temps, tu lui tends la main par un geste d'entraînement,
+et, s'il ne la saisit point passionnément, s'il ne tombe point à tes
+genoux, s'il ne te prend pas, dans ses bras, c'est que tu n'es qu'une
+sotte. Mais tu n'en seras pas une, n'est-ce pas? tu comprendras.
+
+--Je comprends, s'écria, Corysandre en se cachant le visage dans ses
+deux mains, que cela est odieux, et misérable. Pourquoi veux-tu me faire
+jouer une comédie indigne de lui et indigne de moi?
+
+--Parce qu'il le faut et parce que tout n'est que comédie en ce monde.
+Qui te révolte dans celle-la, puisqu'elle est conforme à tes sentiments?
+
+--La comédie même.
+
+Madame de Barizel haussa les épaules par un geste qui disait clairement
+qu'elle ne comprenait rien à cette réponse.
+
+--Cette leçon que tu viens de me donner ressemble-t-elle à celles que
+les mères donnent ordinairement à leurs filles? dit Corysandre d'une
+voix tremblante, et ce que tu veux que je fasse, toi, n'est-ce pas
+justement ce que les autres mères défendent?
+
+--T'imagines-tu donc que je suis une mère comme les autres! Non, pas
+plus que tu n'es une fille comme les autres. C'est une des fatalités de
+notre position de ne pouvoir pas vivre, de ne pouvoir pas agir, penser,
+sentir comme les autres. Crois-tu donc que les gens qui marchent la tête
+en bas dans les cirques ou qui dansent sur la corde au-dessus du Niagara
+n'aimeraient pas mieux marcher comme tout le monde: ils gagnent leur
+vie. Eh bien, nous, il nous faut aussi gagner la nôtre; et pour cela
+tous les moyens sont bons. N'aie donc pas de ces répugnances d'enfant.
+En somme je ne te demande rien de bien terrible: tu as peur que le duc
+de Naurouse monte dans ce steeple-chase où il peut se casser le cou,
+dis-le-lui; le duc t'aime, qu'il te le dise. Cela est bien simple et ta
+résistance n'a pas de raison d'être. Tu préférerais que les choses se
+fissent toutes seules; moi aussi; mais ce n'est ni ma faute ni la tienne
+si nous sommes obligées d'y mettre la main. Quel mal y a-t-il à cela? De
+l'ennui, oui, j'en conviens. Mais c'est tout. Et le titre de duchesse
+de Naurouse mérite bien que tu te donnes un peu d'ennui pour l'obtenir.
+Crois-en mon expérience, le duc peut t'échapper si tu laisses les choses
+traîner en longueur; presse-les donc. Pour cela le meilleur moyen
+est celui que je viens de t'indiquer. Étudions-le donc avec soin et
+reprenons-le, si tu veux bien. Tu es seule, le duc arrive.
+
+Comme elle l'avait fait une première fois, elle alla à la porte pour
+représenter l'entrée du duc.
+
+Et la répétition continua exactement comme si elle avait été dirigée par
+un bon metteur en scène.
+
+Tour à tour, madame de Barizel remplissait le personnage du duc et celui
+de Corysandre, mais c'était à ce dernier seulement qu'elle donnait toute
+son application: elle disait les paroles, elle mimait les gestes et
+elle les faisait répéter à Corysandre, recommençant dix fois la même
+intonation ou le même mouvement.
+
+--Tu dis faux, s'écriait-elle, allons, reprenons et dis comme moi.
+
+Mais elle insistait plus encore sur les mouvements, sur les attitudes,
+sur les regards.
+
+--Ne t'inquiète pas trop de ce que tu dis, ni de la façon dont tu le
+dis; c'est dans tes yeux qu'est le succès, dans ton sourire, c'est dans
+tes lèvres roses, dans tes dents, dans les fossettes de tes joues;
+combien de fois ai-je vu des comédiennes dire faux et se faire cependant
+applaudir pour la musique de leur voix ou le charme de leur personne.
+
+
+
+XXIII
+
+Corysandre avait longuement répété son rôle dans la scène qu'elle devait
+jouer avec Roger; elle avait travaillé «ses yeux tendres», étudié «ses
+silences, ses intonations, ses gestes», et, au bout d'une grande heure,
+madame de Barizel s'était déclarée satisfaite.
+
+--Je crois que ça marchera; ce soir, M. de Naurouse viendra m'adresser
+officiellement sa demande. Quelle joie!
+
+Mais Corysandre n'avait pas partagé cette satisfaction, car ç'avait été
+plutôt par lassitude que par conviction, pour ne pas subir les ennuis
+d'une discussion sur un sujet qui la blessait, qu'elle s'était prêtée à
+cette comédie.
+
+Comment sa mère n'avait-elle pas senti combien cela était révoltant?
+Sans doute, elle n'avait vu que le résultat à obtenir; mais qu'importait
+la légitimité du résultat si les moyens étaient misérables et honteux!
+Quelle tristesse! Quelle inquiétude pour elle d'être toujours en
+désaccord avec sa mère sur de pareils sujets! Elle eût été si heureuse
+de n'avoir pas à discuter et à se révolter! A qui la faute? Elle ne
+voulait pas condamner sa mère, et cependant elle ne pouvait pas ne pas
+se rappeler qu'avec son père ces désaccords n'avaient jamais existé et
+que tout ce que celui-ci disait, tout ce qu'il faisait lui paraissait, à
+elle, enfant, bien jeune encore, mais comprenant et jugeant déjà ce qui
+se passait autour d'elle, noble, généreux, juste, droit, élevé. Quelle
+différence, hélas! entre autrefois et maintenant!
+
+Par son mariage elle échapperait à toutes les intrigues qui se nouaient
+autour d'elle, à toutes les discussions qu'elles soutenaient entre
+elle et sa mère, à tous les dégoûts qu'elles lui inspiraient; mais, si
+pressée qu'elle fût d'arriver à ce mariage qui devait l'affranchir,
+pouvait-elle en hâter l'heure par des moyens tels que ceux que sa mère
+lui conseillait?
+
+Ce n'était pas seulement son honneur qui se refusait à cette comédie,
+c'était encore son amour lui-même qui s'indignait à cette pensée de
+tromperie: il n'y avait que trop de hontes et de misères dans sa vie,
+elle ne voulait pas que dans son amour il y eût un mauvais souvenir.
+
+C'était en s'habillant qu'elle réfléchissait ainsi, et elle venait de
+terminer sa toilette lorsque sa mère rentra dans sa chambre.
+
+--Comment, s'écria madame de Barizel, après l'avoir regardée, c'est
+ainsi que tu t'habilles en un jour comme celui-ci?
+
+--Je me suis habillée comme tous les jours.
+
+--C'est justement ce que je te reproche; tu dois être irrésistible.
+
+Corysandre glissa un regard du côté de la glace.
+
+--Tu veux dire que tu l'es, continua madame de Barizel, tu l'es comme tu
+l'étais hier, avant-hier; mais c'est plus qu'avant-hier, plus qu'hier,
+que tu dois l'être aujourd'hui, et différemment. Ne t'ai je pas expliqué
+que c'était par ta beauté, plus encore que par tes paroles, que tu
+devais enlever le duc de Naurouse: il faut donc que tu sois tout à ton
+avantage, avec quelque chose de provocant, de vertigineux qui ne lui
+laisse pas sa raison; et cette toilette-là n'est pas du tout ce qui
+convient. C'est quelque chose d'abominable qu'à ton âge tu ne saches
+pas encore ce qui fait perdre la tête à un homme. Défais-moi vite cette
+robe-là, ce col, et puis viens là que je t'arrange les cheveux; bas
+comme ils sont, ils te donnent l'air d'une fille de ministre qui va
+chanter des psaumes.
+
+En un tour de main elle lui eut retroussé et relevé son admirable
+chevelure de façon à changer complètement le caractère de sa
+physionomie, qui, de calme et honnête qu'elle était, devint audacieuse.
+
+--Maintenant, dit madame de Barizel, voyons la robe.
+
+Elle ouvrit les armoires et, prenant les robes qui étaient accrochées là
+les unes à côté des autres, elle en jeta quelques-unes sur le lit, mais
+sans faire son choix; elle en garda une dans ses mains, et, l'examinant:
+
+--Je crois que celle-là est ce qu'il nous faut: le corsage entr'ouvert,
+montrant bien le cou et un peu la gorge, c'est parfait; avec une petite
+croix se détachant bien sur la blancheur de la peau et qui attirera les
+yeux, tu seras à ravir. Essayons.
+
+--Je ne mettrai pas cette robe-là, dit Corysandre résolument.
+
+--Et pourquoi donc!
+
+--Parce qu'elle ouvre trop.
+
+--Tu l'as bien mise pour dîner avec Savine et tu n'as jamais été aussi
+jolie que ce soir-là.
+
+--Savine n'était pas Roger, et puis c'était pour un dîner; tu étais là,
+il y avait du monde.
+
+--Es-tu folle!
+
+--Je ne la mettrai pas.
+
+Cela fut dit d'un ton si ferme, que madame de Barizel comprit qu'il n'y
+avait pas à insister.
+
+--Alors laquelle veux-tu mettre? demanda-t-elle; je ne tiens pas plus à
+celle-là qu'à une autre; ce que je veux, c'est que le duc perde la tête.
+
+Sans répondre, Corysandre avait ouvert une autre armoire et elle avait
+atteint une robe blanche, une robe de petite fille.
+
+--C'est toi qui perds la tête! s'écria madame de Barizel.
+
+Corysandre ne répondit pas.
+
+Tout à coup madame de Barizel frappa ses deux mains l'une contre
+l'autre:
+
+--Au fait, tu as raison, dit-elle joyeusement, ton idée est excellente;
+ah! ces jeunes filles! c'est quelquefois inspiré... Je n'avais pas pensé
+que le duc, malgré sa jeunesse, avait déjà beaucoup vécu, beaucoup aimé;
+il sera donc plus touché par l'innocence que par la provocation, et, si
+tu réussis bien ton mouvement en lui tendant la main, le contraste entre
+cet élan passionné et la toilette virginale sera très puissant sur lui.
+Adoptons donc la robe blanche, seulement je vais être obligée de changer
+une fois encore ta coiffure; mais je ne m'en plains pas, tu as eu une
+inspiration de génie.
+
+De nouveau elle défit les cheveux de sa fille, les retroussant tout
+simplement et les réunissant en un gros huit; mais ceux du front
+s'échappèrent en petites boucles crêpées et frisantes qui frémissaient
+au plus léger souffle et que la lumière dorait en les traversant.
+
+Elle voulut aussi mettre la main à la robe, et cela malgré Corysandre,
+qui aurait mieux aimé s'habiller seule.
+
+Enfin, quand tout fut fini, elle recula de quelques pas, comme un
+peintre qui veut juger son ouvrage.
+
+--Es-tu jolie! dit-elle; si le duc te résiste c'est qu'il est de glace;
+mais il ne te résistera pas. Si nous repassions un peu le mouvement de
+la main?
+
+Mais Corysandre se refusa à cette nouvelle répétition.
+
+--Si tu es sûre de toi, c'est parfait, dit madame de Barizel.
+
+Cependant elle n'avait pas encore fini ses leçons et ses
+recommandations; quand la demie après deux heures sonna, elle voulut
+installer elle-même Corysandre dans le salon.
+
+Elle plaça le fauteuil dans lequel elle fit asseoir sa fille, cherchant
+une pose gracieuse, l'essayant elle-même; puis elle disposa la chaise
+sur laquelle Roger devait s'asseoir pendant cet entretien, et elle
+calcula la distance qu'il lui faudrait pour être bien sous les yeux de
+Corysandre et pour tomber aux genoux de celle-ci.
+
+Alors elle s'aperçut que sa fille n'était pas bien éclairée, et, comme
+le photographe qui manoeuvre ses écrans, elle remonta le store et drapa
+les rideaux de façon à ce que non seulement la lumière fût favorable à
+Corysandre, mais encore à ce que le duc, s'il prenait souci des regards
+curieux du dehors, se crût à l'abri de toute indiscrétion et pût en
+toute sécurité s'abandonner à son élan passionné.
+
+--Que tu es donc jolie! répétait-elle à chaque instant; tu as un air
+embarrassé qui te va à merveille et qui est tout à fait en situation.
+
+Ce n'était pas de l'embarras qui oppressait Corysandre, c'était la honte
+qui lui faisait baisser les yeux et l'empêchait de regarder sa mère.
+
+Elle voulait ne rien dire cependant, mais elle ne fut pas maîtresse
+de retenir les paroles qui du coeur lui montaient aux lèvres et les
+serraient avec une sensation d'amertume.
+
+--Il semble que je sois à vendre, dit-elle.
+
+--Ne dis donc pas des niaiseries.
+
+--Pour moi, ce n'est pas une niaiserie, mais je suis presque heureuse de
+penser que c'en est une pour toi.
+
+Madame de Barizel la regarda un moment, puis elle haussa les épaules
+sans répondre, et une dernière fois elle passa l'inspection du salon
+pour voir si tout était bien disposé pour concourir au résultat qu'elle
+avait préparé et qu'elle attendait.
+
+Cet examen la contenta, car un sourire triomphant se montra sur son
+visage:
+
+--Maintenant on peut frapper les trois coups et lever le rideau, je
+te laisse; allons, bon courage et bon espoir; c'est ta vie, c'est ton
+bonheur, c'est le mien, que je mets entre tes mains.
+
+Et elle s'éloigna en répétant:
+
+--Bon courage, bon espoir!
+
+Mais, comme elle arrivait à la porte, elle revint sur ses pas:
+
+--Surtout arrange-toi pour que le geste d'entraînement par lequel tu lui
+tends la main arrive bien sur ton dernier mot: «J'ai peur pour vous». Si
+ta voix tremble et si tu peux mettre une larme dans tes yeux, cela n'en
+vaudra que mieux; tiens, comme en ce moment même, avec l'expression émue
+de ces yeux mouillés. Si tu retrouves cela au moment voulu, ce sera
+décisif. A bientôt; je ne redescendrai que quand le duc sera parti; à
+moins, bien entendu, qu'il ne veuille m'adresser sa demande tout de
+suite. Dans ce cas, je ne serai pas longue à arriver, tu peux en être
+certaine. Cependant, je crois qu'il vaut mieux qu'il diffère cette
+demande jusqu'à demain et qu'il me l'adresse en arrière de toi, comme
+s'il ne s'était rien passé entre vous. Cela sera plus digne pour moi et
+me permettra de mieux jouer mon rôle de mère; je vais m'y préparer,
+car je dois le réussir, moi aussi; et je ne suis pas dans les mêmes
+conditions que toi, je n'ai pas tes avantages.
+
+
+
+XXIV
+
+Ces yeux mouillés dont avait parlé madame de Barizel étaient des yeux
+noyés de vraies larmes que Corysandre n'avait pu retenir que par un
+cruel effort de volonté.
+
+Que penserait-il en la voyant dans cet état? Il l'interrogerait; elle
+devrait répondre. Comment?
+
+Il fallait qu'elle retînt ses larmes, qu'elle se calmât.
+
+Mais, avant qu'elle y fût parvenue, le gravier du jardin craqua: c'était
+lui qui arrivait; elle avait reconnu son pas.
+
+Au lieu d'aller au-devant de lui ou de l'attendre, elle se sauva dans un
+petit salon dont vivement elle tira la porte sur elle et, rapidement,
+avec son mouchoir, elle s'essuya les yeux et les joues, sans penser
+qu'elle les rougissait.
+
+Une porte se ferma: c'était Roger qu'on venait d'introduire dans le
+salon.
+
+Dans le mur qui séparait ce grand salon du petit, où elle s'était
+sauvée, se trouvait une glace sans tain placée au-dessus des deux
+cheminées, de sorte qu'en regardant à travers les plantes et les fleurs
+groupées sur les tablettes de marbre de ces cheminées, on voyait d'une
+pièce dans l'autre.
+
+C'était contre cette cheminée du petit salon que Corysandre s'était
+appuyée. Au bout, de quelques instants elle écarta légèrement le
+feuillage et regarda où était Roger.
+
+Il était debout devant elle, lui faisant face, mais ne la voyant pas, ne
+se doutant pas d'ailleurs qu'elle était à quelques pas de lui, derrière
+cette glace et ces fleurs.
+
+Immobile, son chapeau à la main, il restait là, attendant et paraissant
+réfléchir; de temps en temps un faible sourire à peine perceptible
+passait sur son visage et l'éclairait; alors un rayonnement agrandissait
+ses yeux.
+
+Sans en avoir conscience, Corysandre s'était absorbée dans cet examen
+qui était devenu une contemplation: elle avait oublié ses angoisses,
+elle avait oublié sa mère; elle avait oublié la leçon qu'on lui avait
+apprise, la scène qu'elle devait jouer; elle ne pensait plus à elle;
+elle ne pensait qu'à lui; elle le regardait; elle l'admirait.
+
+Quelle noblesse sur son visage! quelle tendresse dans ses yeux! quelle
+franchise dans son attitude!
+
+Et elle le tromperait, elle jouerait la comédie, elle mentirait! Mais
+jamais elle n'oserait plus tenir ses yeux levés devant ce regard
+honnête!
+
+Abandonnant la cheminée, elle poussa la porte et entra dans le salon.
+
+Roger vint au-devant d'elle, les mains tendues, mais, avant de
+l'aborder, il s'arrêta surpris, inquiet de lui voir les yeux rougis et
+le visage convulsé.
+
+--Avez-vous donc des craintes? demanda-t-il vivement.
+
+Elle comprit que le domestique qui avait reçu Roger s'était déjà
+acquitté de son rôle et que le duc croyait madame de Barizel malade.
+
+--Non, dit-elle, aucune; ma mère garde la chambre tout simplement, ce
+n'est rien.
+
+--Mais vous paraissez troublée?
+
+--Un peu nerveuse, voilà tout.
+
+Elle lui tendit la main, qu'il serra doucement, mais sans la retenir
+plus longtemps qu'il ne convenait.
+
+Ils s'assirent vis-à-vis l'un de l'autre, Corysandre dans le fauteuil,
+Roger sur la chaise, qui avaient été disposés par madame de Barizel.
+
+Alors il s'établit un moment de silence, comme s'ils n'avaient eu rien à
+se dire.
+
+Mais c'était justement parce qu'ils avaient trop de choses à se dire
+qu'ils se taisaient, aussi embarrassés l'un que l'autre:
+
+Corysandre, parce qu'elle ne pouvait pas jouer la scène qui lui avait
+été apprise.
+
+Roger, parce qu'il ne savait trop que dire, ne pouvant pas tout dire.
+Les paroles qui emplissaient son coeur et lui venaient aux lèvres
+étaient des paroles de tendresse: «Que je suis heureux d'être seul avec
+vous, chère Corysandre; de pouvoir vous regarder librement, les
+yeux dans les yeux; de pouvoir vous dire que je vous aime, non pas
+d'aujourd'hui, mais du jour où je vous ai vue pour la première fois, et
+où j'ai été à vous entièrement, corps et âme.» Voilà ce que son coeur
+lui inspirait et ce qu'il ne pouvait pas dire, car ce n'était là qu'un
+début. Après ces paroles devaient en venir d'autres qui étaient leur
+conclusion: «Je vous aime et je vous demande d'être ma femme; le
+voulez-vous, chère Corysandre?» Et justement cette conclusion, il ne
+pouvait pas la formuler; cet engagement, il ne pouvait pas le prendre
+avant d'avoir reçu les réponses aux lettres qu'il avait écrites.
+Jusque-là il fallait que, tout en montrant les sentiments de tendresse
+qu'il éprouvait, il ne les avouât pas hautement, sous peine de se
+mettre dans une situation fausse. Quand il aurait dit: «Je vous aime»,
+qu'ajouterait-il? que répondrait-il aux regards de Corysandre? Qu'il
+ne pouvait pas s'engager avant... avant quoi? Cela ne serait-il pas
+misérable? Il ne pouvait donc rien dire. Et cependant il fallait qu'il
+parlât, se trouvant ainsi condamné à ne dire que des choses fades ou
+niaises. Mais, s'il parlait ainsi, Corysandre ne s'en étonnerait-elle
+pas, ne s'en inquiéterait-elle pas? Si honnête qu'elle fût, si
+innocente, et il avait pleinement foi dans cette honnêteté et cette
+innocence, elle ne devait pas croire que dans ce tête-à-tête que le
+hasard leur ménageait leur temps se passerait à parler de la pluie, des
+toilettes de madame de Lucillière, des pertes ou des gains d'Otchakoff.
+Elle devait attendre autre chose de lui. S'il ne lui avait jamais dit
+formellement qu'il l'aimait, il le lui avait dit cent fois, mille fois,
+par ses regards, par son empressement auprès d'elle, par son admiration,
+son enthousiasme, ses élans passionnés, ses recueillements plus
+passionnés encore, de toutes les manières enfin, excepté des lèvres
+et en mots précis. C'étaient ces mots mêmes qu'elle était en droit
+d'attendre, qu'elle attendait certainement maintenant; l'occasion ne se
+présentait-elle pas toute naturelle? Qu'allait-elle penser s'il n'en
+profitait pas? Il n'était pas de ces collégiens timides que la violence
+même de leur émotion rend muets; elle savait que nulle part et en aucune
+circonstance il n'était embarrassé; s'il ne parlait pas, s'il ne disait
+pas tout haut cet amour qu'il avait dit si souvent tout bas, c'était
+donc qu'il avait des raisons toutes-puissantes pour le taire.
+Lesquelles? N'allait-elle pas s'imaginer qu'il ne l'aimait pas? Que
+n'allait-elle pas croire? Vraiment la situation était cruelle pour lui,
+et même jusqu'à un certain point ridicule.
+
+Heureusement Corysandre lui vint en aide en se mettant elle-même à
+parler, nerveusement il est, vrai, presque fiévreusement, mais assez
+promptement la conversation s'engagea, l'exaltation de Corysandre tomba,
+lui-même oublia son embarras et le temps s'écoula sans qu'ils en eussent
+conscience. Il semblait qu'ils avaient oublié l'un et l'autre qu'ils
+étaient seuls, et tous deux ils parlaient avec une égale liberté, un
+égal plaisir. Ce qu'ils disaient n'était point préparé! c'était ce
+qui leur venait à l'esprit, ce qui leur passait par la tête. Que leur
+importait! Ce qui charmait Corysandre, c'était la musique de la voix
+de Roger; ce qui enivrait Roger, c'était le sourire de Corysandre: ils
+étaient ensemble, ils se parlaient, ils se regardaient, c'était assez
+pour que leur joie fût oublieuse du reste.
+
+Les heures sonnèrent sans qu'ils les entendissent.
+
+Cependant il vint un moment où le soleil, en s'abaissant et en frappant
+le store de ses rayons obliques, leur rappela que le temps avait marché.
+
+Roger ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa visite, qui avait
+déjà singulièrement dépassé les limites fixées par les convenances. Il
+fallait penser à madame de Barizel, qui, si elle ne dormait pas, devait
+se demander ce que signifiait un pareil tête-à-tête. Il se leva.
+
+Alors Corysandre se leva aussi:
+
+--Avant que vous partiez, dit-elle, j'ai une demande à vous adresser.
+
+Cela fut dit tout naturellement, d'un ton enjoué et sans toutes
+les savantes préparations de madame de Barizel, sans trouble, sans
+confusion, sans hésitation, sans regards de plus en plus tendres, sans
+doux sourire, plein d'embarras et d'inquiétude.
+
+--Une demande à moi, une demande de vous, quel bonheur!
+
+--Ne dites pas cela sans savoir sur quoi elle porte.
+
+--Mais, sur quoi que ce puisse être, vous savez bien qu'elle est
+accordée, ce serait me peiner, et sérieusement, je vous le jure, d'en
+douter. Qu'est-ce? Dites, je vous prie, dites tout de suite, que j'aie
+tout de suite le plaisir de vous répondre:--C'est fait.
+
+Cela aussi fut dit tout naturellement, avec un accent de tendresse
+contenue, il est vrai, mais sans l'émotion sur laquelle madame de
+Barizel avait compté.
+
+--Eh bien, je serais heureuse que vous me disiez que vous ne monterez
+pas dans le grand steeple-chase.
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--Parce que j'aurais peur... assez peur pour ne pas pouvoir assister à
+cette course si vous y preniez part.
+
+--Vraiment?
+
+Ils se regardèrent un moment, très émus l'un et l'autre.
+
+Mais Corysandre ne permit pas que le silence accentuât l'embarras de
+cette situation.
+
+--Vous ne voulez pas? dit-elle. Vous trouvez ma demande enfantine?
+
+--Je la trouve...
+
+Ces trois mots, il les avait jetés malgré lui avec un élan irrésistible
+et un accent passionné; mais à temps il s'arrêta.
+
+--Je la trouve assez...--il hésita...--assez raisonnable, et je suis
+heureux de vous dire qu'il sera fait selon votre désir. Je ne monterai
+pas; je puis facilement me dégager.
+
+Elle lui tendit la main.
+
+Mais elle le fit si simplement, dans un mouvement si plein de
+spontanéité et d'innocence, qu'il ne pouvait vraiment pas se jeter à ses
+genoux.
+
+Il lui prit la main qu'elle lui offrait et doucement il la lui serra.
+
+--Merci, dit-elle, et à demain, n'est-ce pas?
+
+--A demain, ou plutôt si je revenais ce soir.
+
+--Oui, c'est cela, revenez, ma mère sera levée; elle sera heureuse de
+vous voir. A bientôt.
+
+
+
+XXV
+
+Roger n'était pas sorti du jardin, que madame de Barizel se précipitait
+dans le salon.
+
+--Eh bien? s'écria-t-elle.
+
+Corysandre ne répondit pas, car l'arrivée de sa mère la ramenait
+brutalement dans la réalité, et elle eût voulu ne pas y revenir.
+
+--Parle, parle donc.
+
+Elle ne dit rien.
+
+--Tu ne lui as donc pas adressé ta demande?
+
+--Si.
+
+--Eh bien alors? Il t'a répondu quelque chose. Quoi?
+
+--Il a répondu: «Je suis heureux de vous dire qu'il sera fait selon
+votre désir, je ne monterai pas, je puis facilement me dégager.»
+
+--Et puis?
+
+--Je lui ai tendu la main.
+
+--Et alors?
+
+--Il est parti.
+
+Madame de Barizel leva les bras au ciel par un mouvement de stupéfaction
+désespérée; mais elle ne voulut pas s'abandonner.
+
+--Voyons, voyons, dit-elle en faisant des efforts pour se calmer,
+prenons les choses au commencement et dis-moi comment elles se sont
+passées en suivant l'ordre: M. de Naurouse est arrivé, où s'est-il
+assis?
+
+--Là, sur cette chaise.
+
+--Et toi?
+
+--J'étais dans ce fauteuil.
+
+--Alors?
+
+--Il m'a demandé des nouvelles de ma santé, et je lui ai répondu.
+
+--Et puis?
+
+--Il s'est établi un moment de silences entre nous, et nous sommes
+restés en face l'un de l'autre, un peu embarrassés.
+
+--Très bien. Et puis?
+
+--Nous nous sommes mis à parler.
+
+--De quoi?
+
+--De choses insignifiantes.
+
+--Mais quelles choses?
+
+--Ah! je ne sais pas.
+
+--Mais tu es donc tout à fait stupide?
+
+--Sans doute.
+
+--Comment, tu ne peux pas me répéter ce que vous avez dit?
+
+---Nous n'avons rien dit.
+
+--Vous êtes restés en tête-à-tête pendant plus de deux heures.
+
+--Nous n'avons pas eu conscience du temps écoulé.
+
+--Alors comment l'avez-vous employé, ce temps?
+
+--De la façon la plus charmante.
+
+--Comment?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Tu te moques de moi.
+
+--Je t'assure que non. Nous avons parlé, nous nous sommes regardés, nous
+avons été heureux; mais ce que nous avons dit, les mots mêmes, les
+idées de notre entretien, je ne me les rappelle pas. Ce qui m'en reste
+seulement, c'est l'impression, qui est délicieuse.
+
+Madame de Barizel regarda sa fille pendant quelques instants sans
+parler, réfléchissant. Évidemment elle était aussi bête que belle,
+il n'y avait rien à en tirer, et la presser de questions, la secouer
+fortement, n'aurait aucun résultat; mieux valait ne pas se laisser.
+emporter par la colère et la prendre par la douceur.
+
+--Enfin, reprit elle, peux-tu au moins m'expliquer comment tu lui as
+adressé ta demande?
+
+--Si tu y tiens, oui.
+
+--Comment si j'y tiens!
+
+--Tout à coup Roger s'est aperçu que le temps avait marché et il s'est
+levé pour se retirer; alors je lui ai adressé ma demande comme je te
+l'ai dit.
+
+--Et puis?
+
+--Mais c'est tout; il est parti en disant qu'il reviendrait ce soir.
+
+--Et puis après ce soir, s'écria madame de Barizel, exaspérée, il
+reviendra demain et puis après-demain, et toujours, jusqu'au moment où
+il ne reviendra plus du tout, suivant l'exemple de Savine et des autres;
+mais de quelle pâte les hommes de maintenant sont-ils donc pétris?
+
+N'osant pas trop faire tomber sa colère sur Corysandre, elle éprouva un
+mouvement de soulagement à la rejeter sur Roger qu'elle accabla de son
+mépris et de ses railleries; mais elle n'était pas femme à sacrifier les
+affaires d'intérêt à de vaines satisfactions.
+
+--Tout cela ne sert à rien, dit-elle en s'interrompant; maintenant que
+la sottise est faite, il est plus utile et plus pratique de la réparer
+que de la pleurer. J'avais fondé de justes espérances sur ce tête-à-tête
+d'aujourd'hui qui pouvait te faire duchesse de Naurouse si tu avais su
+jouer la scène que nous avons répétée ensemble. Tu ne l'as pas voulu ou
+tu ne l'as pas pu; n'en parlons plus, et, au lieu de gémir sur le passé,
+préparons l'avenir. Demain nous devons aller à Fribourg avec le duc; tu
+t'arrangeras pour qu'il t'offre de t'épouser ou simplement qu'il te dise
+qu'il t'aime, cela m'est égal. Ce qu'il faut, c'est qu'il s'engage d'une
+façon quelconque. Si cet engagement n'a pas lieu, je t'avertis que nous
+quitterons Bade et que tu ne reverras pas M. de Naurouse.
+
+--Je l'aime!
+
+--Eh bien, épouse-le; je ne demande pas votre malheur, puisque c'est à
+votre bonheur que je travaille. Crois-tu que les filles belles comme
+toi, qui ont fait de grands mariages, ont réussi sans le secours de
+leurs mères? Sois sûre qu'une mère intelligente et dévouée vaut mieux
+qu'une grosse dot. En tous cas, tu as la mère, et la dot, tu ne l'aurais
+pas, si faible qu'elle soit, si je n'avais pas eu l'adresse de te la
+constituer; encore celle que tu as ne vaut-elle pas un mari comme le duc
+de Naurouse. Réfléchis à cela et arrange-toi pour ne revenir de Fribourg
+qu'avec un engagement formel de... de ton Roger; sinon nous quittons
+Bade.
+
+Cette promenade à Fribourg avait été arrangée depuis quelque temps déjà:
+il s'agissait d'aller un dimanche entendre la messe en musique dans
+la cathédrale de cette capitale religieuse du pays de Bade et du
+Wurtemberg. On partait le samedi soir de Bade; on couchait à Fribourg;
+on entendait la messe le dimanche, dans la matinée, et le soir on
+revenait à Bade. Madame de Barizel et Corysandre avaient déjà visité la
+cathédrale avec Savine; mais elles n'avaient point entendu la messe du
+dimanche, dont la musique vocale et instrumentale a la réputation d'être
+admirable, et c'était pour cette musique qu'elles faisaient une seconde
+fois ce petit voyage.
+
+La première partie du programme s'exécuta ainsi qu'elle avait été
+arrêtée, au grand plaisir de Roger et de Corysandre, heureux d'être
+ensemble et beaucoup plus sensibles à cette joie intime qu'aux
+merveilles gothiques de la vieille cathédrale, qu'à ses vitraux et
+qu'à la musique dont l'exécution se fait dans une tribune, comme dans
+certaines églises italiennes. Le bonheur de Corysandre était d'autant
+plus grand, d'autant plus complet, qu'elle pouvait le goûter sans
+arrière-pensée, sa mère ne lui ayant pas reparlé de Roger.
+
+Mais après le déjeuner qui suivit la messe, madame de Barizel, la
+prenant à part, revint au projet qu'elle n'avait fait qu'indiquer et le
+précisa:
+
+--J'ai commandé une voiture pour que nous fassions une promenade dans
+la ville et dans les environs: tout d'abord, nous allons retourner à
+l'église, et là tu monteras à la tour avec le duc; moi je resterai dans
+la calèche. Vous allez donc vous retrouver en tête-à-tête. Arrange-toi
+pour en profiter; quand je suis montée avec toi à cette tour, il y a
+quelque temps, l'idée m'est venue que la plate-forme était un endroit
+tout à fait propice pour des rendez-vous d'amoureux; on est là isolé
+entre ciel et terre, c'est charmant, commode et poétique. Il est vrai
+qu'on peut être dérangé par des visiteurs, mais on peut ne pas l'être
+aussi. D'ailleurs en regardant de temps en temps du haut de la tour sur
+la place, où je serai dans la voiture découverte, tu seras fixée à ce
+sujet: s'il entre des visiteurs, j'aurai un mouchoir à la main, s'il
+n'en entre pas, je n'aurai rien; alors tu auras tout le temps d'obtenir
+l'engagement du duc. Je ne te fixe pas de marche à suivre. Prends celle
+que tu voudras, dis ce que tu voudras, fais ce que tu voudras, peu
+m'importe, pourvu que tu arrives au résultat que j'exige. Si tu n'y
+arrives pas, nous aurons quitté Bade avant la fin de la semaine et tu ne
+reverras pas M. de Naurouse. Tu sais que ce que je dis, je le fais.
+
+Corysandre voulut se défendre, mais sa mère ne le lui permit pas; la
+voiture attendait; on se fit conduire au Münster, et là madame de
+Barizel, déclarant qu'elle était fatiguée, engagea Roger et Corysandre à
+faire l'ascension de la tour.
+
+--Ne vous pressez pas, dit-elle, et parce que je vous attends ne vous
+privez pas de jouir complètement de la belle vue qu'on a de là-haut; je
+vais me reposer dans la voiture; je serai là admirablement.
+
+Et elle montra un endroit de la place abrité du soleil, où elle dit au
+cocher de la conduire; au pied même de la tour, elle eût été en mauvaise
+position pour être aperçue par Corysandre quand celle-ci se pencherait
+du balcon; tandis qu'à l'endroit qu'elle avait adopté, elle serait
+facilement aperçue et en même temps elle pourrait surveiller la porte
+d'entrée, de façon à ne pas laisser passer des visiteurs, sans les
+signaler aussitôt au moyen de son mouchoir.
+
+
+
+XXVI
+
+En montant derrière Roger l'escalier de la tour, Corysandre n'avait
+qu'une seule pensée, qui était une espérance.
+
+--Pourvu qu'il y ait des visiteurs sur la plate-forme, se disait-elle.
+
+Et tout en montant elle écoutait; mais, sur les pierres de grès rouge
+qui forment les marches de l'escalier, on n'entendait point d'autres pas
+que les leurs; de temps en temps seulement, quand ils passaient auprès
+d'un jour ouvert dans l'épaisse muraille de la tour, leur arrivait
+le croassement de quelque corneille qui revenait à son nid ou qui
+s'envolait.
+
+--Il semble que nous soyons seuls dans cette église, dit Roger en se
+retournant vers elle.
+
+Ils continuèrent de monter, allant lentement.
+
+Cette tour du Münster de Fribourg, qui est une des merveilles de
+l'architecture gothique, est aussi large à sa base que la nef elle-même,
+alors elle est quadrangulaire; mais en s'élevant cette forme se rétrécit
+et change, pour devenir octogone, puis enfin elle devient une pyramide
+qui se termine par une flèche hardie que couronne une croix.
+
+C'est jusqu'au point où commence cette flèche que montent les visiteurs:
+là se trouve une plate-forme que borde un balcon d'où la vue embrasse
+l'ensemble du monument et un immense panorama: à ses pieds on a la
+cathédrale avec sa toiture à la pente rapide, ses arcs-boutants, ses
+statues, ses gouttières, ses colonnes, ses clochers aux dentelures
+byzantines, puis, par-dessus les toits et les cheminées de la ville,
+d'un côté la Forêt-Noire, dont les pentes sombres s'élèvent rapidement,
+et de l'autre la plaine du Rhin, que ferme au loin la ligne bleuâtre des
+Vosges.
+
+Ils restèrent longtemps sur cette plate-forme, allant successivement
+d'un côté à l'autre, de façon à embrasser entièrement la vue qui se
+déroulait devant eux; chaque fois que Corysandre se penchait au-dessus
+du balcon pour regarder la place, elle voyait sa mère, immobile dans la
+calèche, toute petite, et n'agitant aucun mouchoir.
+
+Personne ne viendrait donc la tirer de son embarras qui avec le temps
+allait en s'accroissant.
+
+La journée était radieuse et chaude, mais à cette hauteur la brise qui
+soufflait à travers les arceaux rafraîchissait l'air; cependant elle
+étouffait, le coeur serré par l'émotion.
+
+Pour Roger, il paraissait pleinement heureux, et à chaque instant il
+étendait la main vers l'horizon pour lui montrer un point qu'il lui
+désignait jusqu'à ce qu'elle l'eût aperçu elle-même.
+
+--Ne trouvez-vous pas, disait-il, que c'est une douce joie, pleine de
+poésie et de charme, de se perdre ainsi ensemble dans ces profondeurs
+sans bornes, cela ne vous rappelle-t-il pas Eberstein?
+
+Ce souvenir ainsi évoqué la fit frémir de la tête aux pieds, elle se
+sentit prise par une molle langueur.
+
+--Si vous vouliez, dit-elle, nous pourrions redescendre.
+
+--Déjà!
+
+--Ma mère n'a pas une aussi belle vue que nous dans sa voiture.
+
+Comme ils arrivaient à l'escalier, il se retourna:
+
+--Voulez-vous que nous jetions un dernier regard sur ce panorama,
+dit-il, pour bien le graver en nous et l'emporter; c'est là un des
+charmes de ces belles vues de faire un cadre à nos souvenirs.
+
+Une dernière fois ils firent le tour de la plate-forme; mais Corysandre
+était trop émue, trop profondément troublée, pour rien voir: personne
+n'était venu, et elle n'avait rien dit.
+
+Ils revinrent à l'escalier, qui à cet endroit est très étroit et tourne
+dans une assez brusque révolution. Roger descendit le premier et
+Corysandre le suivit, indifférente, insensible à ce qui se passait
+autour d'elle, marchant sans regarder à ses pieds, toute à la pensée de
+la séparation que sa mère allait certainement lui imposer, n'étant pas
+femme à revenir sur une chose qu'elle avait dite: Roger ne s'était point
+prononcée il fallait quitter Bade. Quand, comment le reverrait-elle?
+
+Tout à coup elle glissa sur une marche polie et elle se sentit tomber en
+avant; justement en face d'elle une petite fenêtre longue s'ouvrait sur
+le vide. Instinctivement elle crut qu'elle allait être précipitée par
+cette fenêtre, et, étendant les deux mains, elle laissa échapper un cri:
+
+--Roger!
+
+Le bruit de la glissade lui avait déjà fait retourner la tête. Vivement
+il lui tendit les bras et la reçut sur sa poitrine; comme il avait le
+dos appuyé contre la muraille, il ne fut pas renversé.
+
+Elle était tombée la tête en avant et elle restait sur l'épaule de
+Roger, à demi cachée dans son cou; doucement il se pencha vers elle, et,
+la serrant dans ses deux bras, il lui posa les lèvres sur les lèvres.
+Alors à son baiser elle répondit par un baiser.
+
+Longtemps ils restèrent unis dans cette étreinte passionnée.
+
+Puis, faiblement, elle murmura quelques paroles:
+
+--Vous m'aimez donc!
+
+Mais à ce montent un bruit de pas et des éclats de voix retentirent
+an-dessous d'eux: c'étaient des visiteurs qui montaient et qui allaient
+les rejoindre.
+
+Il fallut se séparer et descendre.
+
+Mais le hasard, qui leur avait été jusque-là favorable, leur était
+devenu contraire: le déjeuner venait de finir dans les hôtels et c'était
+par bandes qui se suivaient que les visiteurs montaient à la tour; ils
+n'eurent pas une minute de solitude assurée dans ces escaliers déserts,
+lors de leur ascension, et dont les voûtes sonores retentissaient
+maintenant de cris et de rires. Tout ce qu'ils purent donner à leur
+amour, ce furent de furtives étreintes bien vite interrompues.
+
+Quand Corysandre s'approcha de la voiture, elle sentit les yeux de sa
+mère posés sur elle et la dévorant; mais elle tint les siens baissés,
+incapable de soutenir ces regards, et plus incapable encore de leur
+répondre: une émotion délicieuse l'avait envahie et elle eût voulu ne
+pas s'en laisser distraire; tout bas elle se répétait: «Il m'aime, il
+m'aime, il m'aime;» et quand elle ne prononçait pas ces mots avec ses
+lèvres, ils résonnaient dans son coeur qu'ils exaltaient.
+
+--Au Schlossberg, dit madame de Barizel au cocher lorsque Roger et
+Corysandre eurent pris place près d'elle.
+
+Et la voiture roula par les rues de la ville encombrées de gens
+endimanchés; les femmes coiffées du bonnet au fond brodé d'or et
+d'argent avec des papillons de rubans noirs; les jeunes filles, leurs
+cheveux blonds pendants en deux longues tresses entrelacées de rubans;
+les hommes, pour la plupart portant le chapeau à une corne ou même,
+malgré la chaleur, le bonnet à poil de martre à fond de velours surmonté
+d'une houppe en clinquant.
+
+A entendre les observations de madame de Barizel, c'était à croire
+qu'elle n'avait d'autre souci en tête que de regarder les gens de
+Fribourg et de les étudier au point de vue du costume et des moeurs.
+
+Corysandre et Roger ne répondaient rien, mais ils paraissaient écouter;
+en réalité ils se regardaient et par de brûlants éclairs leurs yeux se
+disaient leur bonheur.
+
+--Je t'aime.
+
+--Je t'aime.
+
+A un certain moment, dans la montagne, madame de Barizel, prise d'un
+accès de pitié pour les chevaux, ce qui n'était cependant pas dans ses
+habitudes, voulut descendre pour qu'ils pussent monter avec moins de
+peine la côte, qui était rude.
+
+Ce fut une joie pour Roger de prendre Corysandre dans ses bras pour
+l'aider à descendre et de la serrer plus tendrement qu'il n'avait osé le
+faire jusqu'à ce jour, et ce fut une joie pour lui comme pour elle
+de marcher côte à côte dans cette montée ombragée par de grands bois
+sombres.
+
+Madame de Barizel était restée en arrière. Tout à coup elle appela
+Corysandre, qui redescendit, tandis que Roger continuait de monter.
+
+--Eh bien? demanda madame de Barizel à voix basse lorsque sa fille fut
+à portée de l'entendre. Corysandre, qui connaissait bien sa mère,
+s'attendait à cette question et elle avait préparé sa réponse.
+
+--Il m'a dit qu'il m'aimait, murmura-t-elle.
+
+--Enfin, peu importe; maintenant la victoire est à nous. Tu vois si
+j'avais raison dans mes prévisions et mes combinaisons; écoute-moi donc
+jusqu'au bout. Tant qu'il ne m'aura pas adressé sa demande, je te prie
+de t'arranger pour ne pas te trouver seule avec lui. Moi, de mon côté,
+je ferai en sorte que vous n'ayez pas de tête-à-tête, ceux que je vous
+ai ménagés étaient indispensables, maintenant ils seraient nuisibles.
+Il vaut mieux exaspérer le désir du duc et l'entretenir que de le
+satisfaire.
+
+
+
+XXVII
+
+Elle attendait la demande du duc de Naurouse pour le soir même; aussi
+fut-elle assez vivement surprise, lorsqu'en arrivant à Bade le duc prit
+congé d'elles sans avoir rien dit.
+
+--Ce sera pour demain, pensa-t-elle.
+
+Mais la journée du lendemain fut ce qu'avait été celle du dimanche, au
+moins quant à la demande attendue.
+
+Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire.
+
+Depuis qu'elle s'était mis en tête de faire faire à Corysandre un grand
+mariage, elle vivait sous le coup d'une menace qui, se réalisant,
+pouvait anéantir ses espérances et toutes ses combinaisons: le passé.
+Qu'un de ces prétendants vînt à connaître ce passé, ne se retirerait-il
+pas?
+
+Savine l'avait-il connu?
+
+Pour Savine, la question n'avait plus qu'un intérêt théorique; mais,
+pour le duc, elle avait un intérêt immédiat et pratique d'une telle
+importance, qu'il fallait coûte que coûte agir de façon à savoir à quoi
+s'en tenir, et surtout à voir par quels moyens on combattrait, si
+cela était possible, l'impression que cette révélation du passé avait
+produite.
+
+Le lendemain, au réveil, son plan était arrêté, et lorsque son fidèle
+Leplaquet fut introduit dans sa chambre pour déjeuner avec elle, elle
+lui en fit part.
+
+--Eh bien! demanda Leplaquet en entrant, le duc s'est-il prononcé?
+
+--Non, et cela m'inquiète beaucoup; aussi ai-je décidé d'agir pour
+obliger le duc à parler enfin.
+
+--Comment cela?
+
+En lui écrivant ou plutôt en lui faisant écrire par vous. C'est-à-dire
+en empruntant votre plume si fine et si habile pour écrire une lettre
+que Corysandre recopiera et que j'enverrai.
+
+--Ah! par exemple, voilà qui est tout à fait original.
+
+--Me blâmez-vous?
+
+--Moi! Je n'ai jamais blâmé personne et ce ne serait pas par vous que
+je commencerais. Seulement vous me permettrez, n'est-ce pas, de trouver
+originale une mère qui écrit les lettres d'amour de sa fille, car cette
+lettre, je ne peux l'écrire que sous votre dictée ou tout au moins sous
+votre inspiration, et c'est vous vraiment qui l'écrivez. Voilà ce qui
+est drôle. Mais quant à le blâmer, non. Je ne condamne jamais ce qui
+réussit, et je sais bien que vous réussirez; pour le succès je n'ai que
+des applaudissements.
+
+--Vous savez que le duc a déclaré son amour à Corysandre sur la
+plate-forme de la cathédrale de Fribourg.
+
+--Ça, c'est drôle aussi.
+
+--En descendant, Corysandre était terriblement émue et elle n'a pas pu
+me cacher son trouble. Je l'ai interrogée et elle m'a, en honnête fille
+qu'elle est, avoué ce qui s'est passé. Le duc a assisté de loin à cet
+interrogatoire, et, sans savoir ce qui s'est dit entre nous, il ne
+trouvera pas invraisemblable que je sache la vérité; la sachant, il est
+tout naturel que je ne veuille plus recevoir le duc... Cela est hardi,
+j'en conviens, mais le succès n'appartient pas aux timides. Hier, j'ai
+reçu M. de Naurouse parce que j'ai cru qu'il venait me demander la main
+de ma fille. Il ne m'a pas adressé sa demande, je ne le reçois pas
+aujourd'hui, ce qui va avoir lieu tantôt quand il se présentera,
+Corysandre, avec qui je me suis expliquée, écrit au duc pour l'avertir
+de ce qui se passe et pour le mettre en demeure de se prononcer.
+
+--Et si le duc montrait cette lettre?
+
+--Cela n'est pas à craindre: le duc est trop honnête homme pour cela:
+d'ailleurs on doit apporter beaucoup de prudence dans la rédaction de
+cette lettre et c'est pour cela que j'ai besoin de vous. Vous connaissez
+la situation, allez donc; je recopierai cette lettre pour que Corysandre
+ne sache pas qu'elle est de vous et, après l'avoir fait copier par ma
+fille, je l'enverrai. Cherchez ce qu'il faut pour écrire et mettez-vous
+au travail.
+
+Mais trouver ce qu'il fallait pour écrire n'était pas chose commode chez
+madame de Barizel, qui n'écrivait jamais ni lettres, ni comptes, ni
+rien, un peu par paresse, beaucoup par prudence pour qu'on ne vît pas
+son écriture et surtout son orthographe. C'était même cette grave
+question de l'orthographe qui faisait qu'elle demandait à Leplaquet de
+lui écrire cette lettre, car si Corysandre en savait plus qu'elle, elle
+n'en savait pas beaucoup cependant, et il ne fallait pas que le duc
+s'aperçût que celle qu'il aimait ne savait rien.
+
+Toutes les recherches de Leplaquet furent vaines, il fallut faire
+apporter de la cuisine un registre crasseux et un encrier boueux pour
+qu'il pût écrire son brouillon.
+
+--Vous comprenez la situation? dit madame de Barizel.
+
+--C'est que c'est vraiment délicat, dit-il avec embarras.
+
+--Pas pour vous, mon ami.
+
+--Cela le décida; il se mit à écrire assez rapidement, sans s'arrêter;
+les feuillets s'ajoutèrent aux feuillets.
+
+--Il ne faudrait pas que cela fût trop long, dit madame de Barizel.
+
+--Je sais bien, mais c'est que c'est le diable de faire court: il faut
+des préparations, des transitions.
+
+--Chez une jeune fille? Enfin, allez.
+
+Il alla encore et il arriva enfin au bout de son sixième feuillet.
+
+--Je crois que c'est assez, dit-il, voulez-vous voir?
+
+--Si vous voulez lire vous-même, je suivrai mieux.
+
+Il commença sa lecture, que madame de Barizel écouta sans interrompre,
+sans un mot d'approbation ou de critique. Ce fut seulement quand il se
+tut qu'elle prit la parole.
+
+--C'est admirable, dit-elle, plein de belles phrases bien arrangées et
+de beaux sentiments merveilleusement exprimés, seulement ce n'est pas
+tout à fait ainsi qu'écrit une jeune fille.
+
+--Ah! dit Leplaquet d'un air pincé.
+
+--Ne soyez pas blessé de mon observation, mon ami, toutes les fois que
+j'ai lu des lettres de femmes dans des romans écrits par des hommes,
+je les ai trouvées fausses et maladroites; les hommes ne savent pas
+attraper le tour des femmes ni leur manière de dire, qui, toute vague
+qu'elle paraisse, est cependant si précise. C'est là le défaut de votre
+lettre, qui dit trop nettement les choses, trop régulièrement, en
+suivant un programme raisonné: les femmes n'écrivent pas ainsi.
+
+--Alors, comment écrivent-elles?
+
+--Je ne suis qu'une ignorante, je ne sais pas faire des phrases
+d'auteur; mais voilà ce que j'aurais dit... Voulez-vous l'écrire?
+
+Il reprit la plume avec mauvaise humeur et écrivit ce qu'elle dictait,
+assez lentement, en pesant ses mots, mais cependant sans hésitation:
+
+«Je n'aurais jamais eu la pensée que notre intimité devait cesser;
+j'étais heureuse; je vivais de ma journée de la veille et de l'espérance
+du lendemain, sans rien prévoir, sans rien attendre, et voilà que tout
+à coup on me prouve que ce que je croyais per» mis est blâmable, que ce
+qui faisait ma joie est défendu.
+
+--Il me semble qu'après avoir confessé son amour il est bon que
+Corysandre me fasse intervenir; elle aime, mais elle cède à sa mère.
+
+--Très bon; continuez.
+
+«Il va nous être interdit de nous voir; vous ne serez plus reçu chez ma
+mère, et si je veux rester l'honnête fille que je dois être il me faudra
+effacer de mon souvenir...»
+
+--Elle s'interrompit:
+
+--Si nous mettions «même»!
+
+«... Même de mon souvenir les doux moments passés ensemble; je devrai
+me dire que j'ai rêvé. Rêvé! rêvé notre première entrevue, rêvé nos
+promenades, nos heures de liberté, vos paroles, vos regards!...
+
+Elle s'interrompit encore:
+
+--Est-ce distingué, de mettre des points d'exclamation?
+
+--Pourvu qu'il n'y en ait pas trop.
+
+--Eh bien, mettez-en juste ce que les convenances permettent.
+
+Elle continua de dicter:
+
+«... C'est ce que le monde nous impose, c'est ce qu'on exige de nous;
+et je ne puis ni agir, ni lutter, je ne puis que courber la tête,
+désespérée de mon impuissance. Quelle navrante chose d'être obligée de
+vous dire: «Ne venez plus», quand je voudrais au contraire vous appeler
+toujours; mais je le dois. Seulement saurez-vous jamais ce qu'une telle
+démarche m'aura coûté de douleurs...»--Soyons tendre, n'est-ce pas? «ce
+que j'en peux souffrir. Comprendrez-vous qu'il m'a fallu toute ma foi en
+votre honneur, ma confiance en vos sentiments, ma croyance en vous, pour
+n'être pas arrêtée au premier mot de cette lettre et pour la terminer en
+vous disant...»
+
+Elle s'arrêta:
+
+--Qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? c'est là le point délicat, car
+il faut qu'elle en dise assez sans en trop dire.
+
+Après un moment de réflexion, elle poursuivit:
+
+«... En vous disant: Allez à ma mère, elle seule peut vous ouvrir notre
+maison qu'elle veut vous tenir fermée.»
+
+--Et c'est tout: s'il ne comprend pas, c'est qu'il est stupide.
+Maintenant, mon ami, relisez cela; arrangez mes phrases, donnez-leur une
+bonne tournure. Je crois que l'essentiel est dit.
+
+--Je me garderai bien de changer un seul mot à cette lettre, qui est
+vraiment parfaite et que, pour mon compte, j'admire. Vous me démontrez
+une chose que je croyais déjà: c'est qu'il n'y a que les femmes qui
+puissent écrire des lettres.
+
+
+
+XXVIII
+
+Aussitôt que Leplaquet fut parti, madame de Barizel se mit à copier
+la lettre qu'elle avait dictée, ou plutôt à la dessiner, car pour son
+esprit ignorant aussi bien que pour sa main inexpérimentée l'écriture
+était une sorte de dessin; elle imitait scrupuleusement ce qu'elle avait
+devant les yeux; puis, quand elle avait fini un mot, elle comptait sur
+le modèle le nombre de lettres dont il se composait, et elle faisait
+aussitôt, la même opération sur sa copie. Ne fallait-il pas que
+Corysandre ne pût pas se tromper?
+
+Enfin, après beaucoup de mal et de temps, elle vint à bout de ce
+travail, et aussitôt elle fit appeler sa fille; mais, avant que
+Corysandre entrât, elle eut soin de cacher sa copie.
+
+--Je t'ai fait appeler, dit madame de Barizel, pour te parler de M. de
+Naurouse.
+
+Corysandre regarda sa mère avec inquiétude; elle eût voulu qu'on ne lui
+parlât pas de Roger.
+
+--Je t'ai dit, continua madame de Barizel, que s'il ne se prononçait pas
+nous romprions toutes relations.
+
+--Il s'est prononcé.
+
+--Avec toi, oui; mais avec moi? C'est dimanche qu'il t'a déclaré son
+amour; le soir même il devait me demander ta main ou en tous cas il
+devait le faire le lendemain; il ne l'a pas fait. Je dois donc, quoi
+qu'il m'en coûte, ne pas laisser cette cour se prolonger plus longtemps.
+A partir d'aujourd'hui notre porte sera fermée au duc.
+
+Cela fut dit d'une voix ferme qui annonçait une volonté inébranlable.
+
+Cependant, après quelques courts instants de silence, elle parut
+s'adoucir.
+
+--Cela est terrible pour toi, ma pauvre fille, je le comprends, je le
+sens; mais que puis-je y faire?
+
+--Pourquoi ne pas attendre? essaya Corysandre.
+
+--Sois certaine que ça n'a pas été sans de longues hésitations, que je
+me suis arrêtée à cette résolution. Je l'ai balancée toute la nuit, ne
+pouvant pas me résoudre à te briser le coeur, prévoyant bien, sentant
+bien quelle serait ta douleur. Un moment j'ai cru avoir trouvé un moyen
+pour n'en pas venir à cette terrible extrémité et pour amener le duc à
+me demander ta main aujourd'hui même; mais, après l'avoir longuement
+examiné, j'y ai renoncé.
+
+--Et pourquoi? s'écria Corysandre en se jetant sur cette espérance qui
+lui était présentée.
+
+--Pour deux raisons: la première, c'est qu'il est un peu aventureux; la
+seconde, c'est que tu n'en voudrais peut-être pas.
+
+--Je voudrai tout ce qui ne nous séparera pas.
+
+--Tu dis cela.
+
+--Cela est ainsi.
+
+--Au reste, je veux bien t'expliquer ce moyen; s'il n'a plus
+d'importance maintenant que je l'ai rejeté, au moins peut-il te montrer
+combien vivement je veux ton bonheur et aussi comment je m'ingénie
+toujours à t'éviter des chagrins. Tu écrivais au duc...
+
+--Moi?
+
+--Ah! tu vois; sans savoir, voilà que tu m'interromps.
+
+--C'est de la surprise, rien de plus.
+
+--Tu écrivais au duc et tu lui disais que j'exigeais la rupture de
+votre intimité; puis, après avoir en quelques mots exprimé combien cela
+t'était cruel, tu ajoutais qu'il n'y avait qu'un moyen pour que cette
+rupture n'eût pas lieu; et ce moyen, c'était qu'il vint à moi. Cela
+m'avait tout d'abord paru excellent, si bien que j'avais même écrit la
+lettre, tiens, la voici; veux-tu la lire? Tu me diras si ces sentiments
+sont les tiens et si je me suis mise à ta place.
+
+Elle lui tendit la lettre, et Corysandre, l'ayant prise, commença à la
+lire; mais madame de Barizel ne la laissa pas aller loin.
+
+--Est-ce que tu n'aurais pas évoqué ces souvenirs dont je parle, si tu
+avais toi-même écrit? demanda-telle.
+
+--Oui, je crois.
+
+Corysandre continua sa lecture, que sa mère interrompit bientôt:
+
+--N'aurais-tu pas encore dit toi-même que tu étais navrée de parler
+contre ton coeur?
+
+--Oh! oui.
+
+--Allons, je vois que j'ai bien deviné tes sentiments, mais n'est-il pas
+tout naturel qu'une mère, bien que n'étant pas près de sa fille, écrive
+en quelque sorte sous sa dictée! En réalité cette lettre est de toi.
+
+Corysandre acheva sa lecture.
+
+--Quel malheur, dit madame de Barizel, qu'on ne puisse pas l'envoyer au
+duc.
+
+Elle fit une pause et, comme Corysandre ne disait rien, elle ajouta:
+
+--Il y aurait des chances pour que le duc accourût tout de suite: au
+moins cela m'avait paru probable en l'écrivant, car tu penses bien
+que je n'ai eu qu'un but: enlever M. de Naurouse à ses hésitations,
+inexplicables s'il t'aime comme tu le crois.
+
+--Et pourquoi ne pas l'envoyer? dit Corysandre lentement et en hésitant
+à chaque mot.
+
+--S'il ne t'aime pas, il saisira cette occasion de rupture.
+
+--Il m'aime.
+
+--Si tu en es sûre, cela augmente singulièrement les chances de le voir
+accourir; seulement, moi qui n'ai pas les mêmes raisons pour me fier à
+cet amour, j'ai dû renoncer à ce moyen que j'avais trouvé tout d'abord
+et qui conciliait tout: notre dignité et ton amour; car tu sens bien,
+n'est-ce pas, que cette question de dignité est considérable? Que nous
+continuions à recevoir le duc maintenant comme avant, et il s'étonnerait
+bien certainement des facilités que je t'accorde, peut-être même cela
+lui inspirerait-il des doutes pour le passé.
+
+--Si je copiais cette lettre? répéta Corysandre, qui se perdait dans ces
+paroles contradictoires et qui d'ailleurs était trop profondément émue;
+par la menace de sa mère pour pouvoir raisonner.
+
+Puisqu'on lui disait, puisqu'on lui expliquait que cette lettre devait
+tout concilier, ne serait-ce pas folie à elle de refuser le moyen qui
+lui était offert? En elle il y avait bien quelque chose qui protestait
+contre l'emploi de ce moyen; mais elle n'était guère en état d'entendre
+la voix de sa conscience et de son coeur, troublée, entraînée qu'elle
+était par la voix de sa mère qui ne lui laissait pas le temps de se
+reconnaître et de réfléchir.
+
+--Je n'ai pas le droit de t'empêcher de risquer cette aventure, dit
+madame de Barizel.
+
+--Je pourrais la lui remettre quand il viendra.
+
+--Oh! non, cela serait très mauvais; ce qu'il faut, si tu veux copier
+cette lettre, c'est qu'elle n'arrive au duc qu'après que nous ne
+l'aurons pas reçu. Aussitôt qu'il sera parti, tu la remettras à Bob, qui
+la portera, et il est possible que quelques minutes après nous voyions
+le duc accourir ou qu'il m'écrive pour me demander une entrevue. Je dis
+que cela est possible, mais je ne dis pas que cela soit certain. Vois et
+décide toi-même.
+
+Comme Corysandre restait hésitante, madame de Barizel reprit:
+
+-Pour moi, au milieu de ces incertitudes, mon devoir de mère est
+heureusement tracé et je n'ai qu'à le suivre tout droit: Ne plus
+recevoir le duc... à moins qu'il ne se présente pour me demander ta main
+et, quoi qu'il m'en coûte, je ne faillirai pas à ce devoir; plus tard,
+quand tu ne seras plus sous le coup immédiat de la douleur, tu me
+remercieras de ma fermeté.
+
+Elle se dirigea vers la porte comme pour sortir; mais elle ne sortit
+pas, car, tout en ayant l'air de vouloir laisser Corysandre à ses
+réflexions, elle tenait essentiellement, au contraire, à ce qu'elle ne
+pût pas réfléchir.
+
+--A quelle heure doit venir le duc aujourd'hui?
+
+--A une heure pour...
+
+--Et il est?
+
+--Midi passé.
+
+--Déjà. Alors tu n'as que juste le temps d'écrire..., si tu veux écrire.
+
+--Je vais écrire.
+
+--Alors, tu es sûre de lui?
+
+--Oui.
+
+
+
+XXIX
+
+Quand Roger se présenta et que Bob lui répondit que «madame la comtesse
+ne pouvait pas le recevoir ni mademoiselle non plus», il fut étrangement
+surpris. Cette heure matinale avait été choisie la veille avec
+Corysandre pour s'entendre à propos d'une promenade, et il était
+d'autant plus étonnant qu'on ne le reçût pas, que Bob, interrogé,
+répondait que ni «madame la comtesse ni mademoiselle n'étaient malades».
+
+Il dut se retirer, déconcerté, se demandant ce que cela signifiait.
+
+Mais il ne pouvait guère examiner froidement cette question en la
+raisonnant, étant agité au contraire par une impatience fiévreuse.
+
+Les réponses aux lettres qu'il avait écrites à ses amis d'Amérique
+peur leur demander des renseignements sur la famille de Barizel ne lui
+étaient pas encore parvenues, et la veille il avait expédié des dépêches
+à ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le télégraphe
+s'il pouvait donner suite au projet dont il les avait entretenus dans
+ses lettres; c'était à la dernière extrémité qu'il s'était décidé à
+employer le système des dépêches qui, en un pareil sujet et aussi bien
+pour les demandes que pour les réponses, ne pouvait être que mauvais par
+sa concision et surtout par sa discrétion obligée; mais, après ce qui
+s'était passé entre lui et Corysandre, dans la tour de l'église de
+Fribourg, il ne pouvait plus attendre. Par la poste les réponses
+pouvaient tarder encore huit jours, peut-être plus. Se taire plus
+longtemps devenait tout à fait ridicule.
+
+Revenant chez lui, il se trouva alors dans un état pénible de confusion
+et de perplexité, allant d'un extrême à l'autre, sans pouvoir
+raisonnablement s'arrêter à rien.
+
+Il n'y avait pas une demi-heure qu'il était rentré, quand on lui monta
+la lettre de Corysandre, sans lui dire qui l'avait apportée.
+
+Son premier mouvement fut de la jeter sur une table; il n'en connaissait
+point l'écriture et il avait bien autre chose en tête que de s'occuper
+des lettres que pouvaient lui adresser des gens qui lui étaient
+indifférents.
+
+C'étaient des dépêches qu'il attendait, non des lettres.
+
+Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait à travers son
+appartement, il passa plusieurs fois auprès de la table sur laquelle
+il avait jeté cette lettre: puis à un certain moment il la prit
+machinalement entre ses doigts et il lui sembla que ce papier exhalait
+le parfum de Corysandre.
+
+Sans aucun doute c'était là une hallucination: il pensait si fortement
+à Corysandre, elle occupait si bien son coeur et son esprit, qu'il la
+voyait partout.
+
+Cependant il ne put s'empêcher de flairer cette lettre, et aussitôt une
+commotion délicieuse courut dans ses nerfs et le secoua de la tête aux
+pieds; c'était bien le parfum de Corysandre, le même au moins que celui
+qu'il avait si souvent respiré avec enivrement.
+
+Vivement il déchira l'enveloppe et il lut:
+
+«Allez à ma mère...»
+
+Évidemment il n'avait que cela à faire, et telle était la situation que
+créait cette lettre, qu'il ne pouvait pas attendre davantage.
+
+Pour que Corysandre ne se fût pas jusqu'à ce jour fâchée de ses
+hésitations et de son silence, il fallait qu'elle eût vraiment l'âme
+indulgente, ou plutôt il fallait qu'elle l'aimât assez pour n'être
+sensible qu'à son amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas
+blessée d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle des blessures
+en même temps que le plus injuste des outrages? comment s'imaginer que
+plus tard elle pourrait s'en souvenir sans amertume?
+
+Jamais il n'avait éprouvé pareille anxiété, car, s'il avait de
+puissantes raisons pour attendre, il en avait de plus puissantes encore
+pour n'attendre pas.
+
+Quoi qu'il décidât, il serait en faute: s'il se prononçait tout de
+suite, envers son nom; s'il ne se prononçait pas, envers son amour.
+
+Comme il agitait anxieusement ces pensées, sa porte s'ouvrit.
+
+C'était une dépêche; qu'on lui apportait.
+
+«Pouvez donner suite à votre projet, mais plus sage serait d'attendre
+lettre partie depuis six jours.»
+
+Plus sage!
+
+D'un bond il fut à son bureau.
+
+«Madame la comtesse,
+
+«J'ai l'honneur de vous demander une entrevue, je vous serais
+reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui même, aussitôt que possible.
+
+«On attendra votre réponse.
+
+«Daignez agréer l'expression de mon profond respect.
+
+NAUROUSE.»
+
+Au bout de dix minutes on lui remit sous enveloppe une carte portant ces
+simples mots: «Madame la comtesse de Barizel attend monsieur le duc de
+Naurouse.»
+
+Lorsqu'il se présenta devant la comtesse, il croyait qu'il prendrait le
+premier la parole; mais elle le devança:
+
+--Vous avez dû être surpris, monsieur le duc, dit-elle cérémonieusement,
+de ne pas nous trouver lorsque vous avez bien voulu nous honorer de
+votre visite? Je vous dois une explication à cet égard et je vais vous
+la donner. Ma fille et moi, monsieur le duc, nous avons beaucoup de
+sympathie pour vous et nous sommes l'une et l'autre très heureuses de
+l'agrément que vous paraissez trouver en notre compagnie, agrément qui
+est partagé d'ailleurs; mais ma fille est une jeune fille, et, qui plus
+est, une jeune fille à marier. Tant que nos relations ont gardé un
+caractère de camaraderie mondaine, je n'ai pas eu à m'en préoccuper;
+vous paraissiez éprouver un certain plaisir à nous rencontrer, nous en
+ressentions un très vif à nous trouver avec vous, c'était parfait. Mais
+en ces derniers temps on m'a fait des observations... très sérieuses, au
+moins au point de vue des usages français qui désormais doivent être
+les nôtres, sur... comment dirais-je bien... sur votre intimité avec ma
+fille. Mes yeux alors se sont ouverts, mon devoir de mère a parlé haut
+et j'ai décidé que, quoi qu'il nous en coûtât, à ma fille et à moi, nous
+devions rompre des relations qui plus tard pouvaient nuire à Corysandre,
+et qui même lui avaient peut-être déjà nui. C'est ce qui vous explique
+pourquoi nous n'avons pas pu recevoir votre visite tantôt. Sans doute
+j'aurais pu la recevoir et vous donner alors les raisons que je vous
+donne en ce moment, mais j'ai pensé que vous comprendriez vous-même le
+sentiment qui me faisait agir. Vous avez voulu une franche explication,
+la voilà.
+
+--Si j'ai insisté pour être reçu, ce n'a point été dans l'intention de
+provoquer cette explication que vous voulez bien me donner avec tant de
+franchise. Il y a longtemps que j'aime mademoiselle Corysandre...
+
+--Vous, monsieur le duc!
+
+--En réalité je l'aime du jour où je l'ai vue pour la première fois.
+Mais si vif, si grand que soit cet amour, je n'ai pas voulu écouter ses
+inspirations avant d'être bien certain que je n'obéissais pas à des
+illusions enthousiastes; aujourd'hui cette certitude s'est faite dans
+mon esprit aussi bien que dans mon coeur et je viens vous demander de me
+la donner pour femme.
+
+Aucune émotion, ni trouble, ni joie, ni triomphe, ne se montra sur le
+visage de madame de Barizel en entendant cette parole qu'elle avait
+cependant si anxieusement attendue et si laborieusement amenée.
+
+Elle resta assez longtemps sans répondre, comme si elle était plongée
+dans un profond embarras; à la fin elle se décida, mais en hésitant.
+
+--Avant tout je dois vous avouer que votre demande, dont je suis fort
+honorée, me prend tout à fait au dépourvu et me cause une surprise que
+je n'ai pas la force de cacher, car j'étais loin de soupçonner votre
+amour pour elle,--la résolution que j'ai mise à exécution aujourd'hui
+en est la preuve. Avant de vous répondre je dois donc tout d'abord
+interroger ma fille, dont je ne connais pas les sentiments et que je ne
+contrarierai jamais dans son choix. Et puis il est une personne aussi
+que je dois consulter, notre meilleur ami en France, le second père de
+ma fille, M. Dayelle, qui, je ne vous le cacherai pas, sera peut-être
+votre adversaire, au moins dans une certaine mesure, c'est-à-dire...
+
+--M. Dayelle m'a expliqué pourquoi il me considérait comme un assez
+mauvais mari; mais c'est là un excès de rigorisme contre lequel je me
+défendrai facilement si vous voulez bien m'entendre.
+
+--Je voudrais que ce fût notre ami Dayelle qui vous entendît, car je
+dois avoir égard à son opinion. Justement je l'attends. Vous pourrez
+donc le faire revenir de ses préventions, qui, j'en suis convaincue, ne
+sont pas fondées; mais, jusque-là il est bien entendu que la mesure que
+j'avais cru devoir prendre et qui s'imposait à ma prévoyance de mère
+n'a plus de raison d'être, et que toutes les fois que vous voudrez bien
+venir, nous serons heureuses, ma fille et moi, de vous recevoir.
+
+--Alors j'aurai l'honneur de vous faire ma visite ce soir.
+
+Roger se retira.
+
+Ce fut cérémonieusement que madame de Barizel le reconduisit; mais
+aussitôt qu'il fut parti elle monta quatre à quatre à la chambre de sa
+fille, où elle entra en dansant.
+
+--Enfin ça y est, s'écria-t-elle, embrasse-moi, duchesse!
+
+
+
+XXX
+
+Si l'annonce du mariage de mademoiselle de Barizel, de la belle
+Corysandre avec le prince Savine avait fait du tapage, celle de son
+mariage avec le duc de Naurouse en fit un bien plus grand encore. On
+avait parlé de Savine, parce que Savine voulait qu'on parlât de lui
+et employait dans ce but toute sorte de moyens. On parlait du duc de
+Naurouse tout naturellement, parce qu'on avait plaisir à s'occuper de
+lui. Savine n'était aimé de personne; Naurouse était sympathique à
+tout le monde, même à ceux qui ne le connaissaient que pour ce qu'on
+racontait sur son compte.
+
+Et puis c'était la semaine des courses, et les anciens amis de Roger
+étaient arrivés à Bade; le prince du Kappel, Poupardin, Montrévault
+et dix autres avec leurs maîtresses présentes ou anciennes, et tous
+s'étaient jetés sur cette nouvelle:
+
+--Naurouse se marie, est-ce possible?
+
+On l'avait entouré, questionné, félicité, et tout d'abord il avait mis
+une certaine réserve dans ses réponses; mais, lorsqu'à la suite de
+l'entrevue avec Dayelle et d'un nouvel entretien avec madame de Barizel,
+dans lequel celle-ci, «éclairée sur les sentiments de sa fille
+et conseillée par son ami Dayelle», avait formellement donné son
+consentement, il avait très franchement montré combien il était heureux
+de ce mariage, n'attendant même pas les questions pour l'annoncer à ceux
+de ses amis qu'il estimait assez pour leur parler de son bonheur.
+
+Les félicitations les plus vives qu'il reçut furent celles du prince de
+Kappel:
+
+--Êtes-vous heureux, cher ami, de pouvoir vous marier librement et de
+vous choisir votre femme vous-même et tout seul! Je crois que si j'avais
+la liberté de faire comme vous, je me marierais; tandis qu'il est bien
+certain que je mourrai garçon pour ne pas me laisser marier à quelque
+princesse de sang royal, mais tuberculeux ou scrofuleux, qu'on
+m'imposerait au nom de la politique et à qui je devrais faire des
+enfants... si je pouvais. J'aime mieux ne pas essayer. D'ailleurs, un
+futur roi qui ne se marie pas, c'est drôle, et on est original comme on
+peut.
+
+Parmi ses amis, un seul, au lieu de le féliciter, le blâma et très
+vivement, parlant au nom de l'amitié et de la raison, employant la
+persuasion et la raillerie pour empêcher ce qu'il appelait un suicide:
+ce fut Mautravers.
+
+Contrairement à son habitude, Mautravers n'était point arrivé à Bade
+pour le commencement des courses, et quand Roger, surpris de ne le pas
+voir, avait demandé de ses nouvelles, on lui avait répondu qu'il ne
+viendrait probablement pas; cependant il était venu, et, le matin de la
+deuxième journée, en débarquant de chemin de fer il était tombé chez
+Roger encore au lit et endormi.
+
+--Enfin vous voilà de retour et pour longtemps, j'espère.
+
+--Pour très longtemps, pour toujours probablement.
+
+--Est-ce que ce qu'on raconte serait vrai?
+
+--Que raconte-t-on?
+
+--Que vous avez l'idée de vous marier.
+
+--C'est vrai.
+
+--Vous marier avec une Américaine, une étrangère, vous, François-Roger
+de Charlus, duc de Naurouse?
+
+--Cette Américaine est d'origine française: elle appartient à une très
+vieille et très bonne famille du Poitou, les Barizel.
+
+--On m'avait dit tout cela, car on s'occupe beaucoup de vous en ce
+moment, et on m'a dit aussi que c'était par amour que vous vouliez
+épouser cette jeune fille, mais je ne l'ai pas cru.
+
+--Vraiment!
+
+--Qu'on me dise que vous faites un mariage de convenance avec une jeune
+fille de votre rang, et cela pour continuer votre nom, pour avoir une
+maison, je ne répondrai rien, ou presque rien, bien que le mariage soit
+à mon sens la chose la plus folle du monde; mais un mariage d'amour,
+vous, vous, Roger, jamais je ne l'admettrai. Qu'on puisse aimer sa femme
+de coeur éternellement comme l'exige la loi du mariage, je veux bien
+vous le concéder; c'est rare, cependant c'est possible. Mais à côté
+des sentiments du coeur, il y en a d'autres, n'est-ce pas? Eh bien,
+croyez-vous que ceux-là puissent être éternels? Vous avez eu des
+maîtresses, et dans le nombre il y en a que vous avez aimées
+passionnément, eh bien! est-ce qu'à un moment donné, tout en éprouvant
+encore pour elles de la tendresse, vous n'avez pas été désagréablement
+surpris de vous apercevoir que sous d'autres rapports elles vous étaient
+devenues absolument indifférentes, ne vous disant plus rien, à ce point
+que vous vous demandiez avec stupéfaction comment elles avaient pu
+éveiller en vous un désir? Vous savez comme moi que cela est fatal et
+que ceux-là même qui sont les plus fortement maîtres de leur volonté
+n'échappent pas à cette loi humaine. Quand cela arrivera dans votre
+mariage d'amour, car il faudra bien qu'un jour ou l'autre cela arrive,
+et que vous resterez en présence d'une femme aigrie, d'autant plus
+insupportable qu'elle aura de justes raisons pour se plaindre, vous vous
+souviendrez de mes paroles; seulement il sera trop tard. Et notez qu'en
+parlant ainsi je ne calomnie pas l'amour, car je reconnais volontiers
+qu'on peut aimer une maîtresse indéfiniment, toujours, même vieille, et
+cela tout simplement parce qu'elle n'est pas liée à vous, parce que vous
+ne lui appartenez pas; tandis qu'une femme qu'on a, ou plutôt qui vous a
+du matin au soir et du soir au matin, on ne peut pas ne pas s'en lasser,
+et alors...
+
+Mautravers était resté dans la chambre, tandis que Roger était entré
+dans son cabinet de toilette, et c'était de la chambre qu'il parlait.
+Sur ces derniers mots, Roger sortit du cabinet une serviette à la main,
+s'essuyant le cou et le visage.
+
+--Mon cher ami, dit-il posément, tout en se frottant, ce n'est pas
+d'aujourd'hui que vous me faites entendre des paroles du genre de
+celles que vous venez de m'adresser. On dirait que c'est chez vous une
+spécialité. Bien souvent, vous m'avez fait souffrir, aujourd'hui que
+j'ai un peu plus d'expérience, vous m'intéressez. Aussi ne vous ai-je
+pas interrompu, curieux de voir où vous vouliez en venir. J'avoue que je
+ne le sais pas encore, car, si vous avez pour but de me faire renoncer à
+ce mariage, vous devez comprendre qu'il est trop tard. Je suis engagé,
+et vous savez bien que je ne me dégage jamais. D'ailleurs, tout ce que
+vous venez de me dire, fût-il vrai et dût-il se réaliser, que cela
+ne m'arrêterait pas. J'aime celle que je vais épouser, je l'aime
+passionnément, et, dussé-je n'avoir qu'un jour de bonheur près d'elle,
+pour ce jour je donnerais tout ce qui me reste de temps à vivre. Vous
+voyez donc que rien ne changera ma résolution... sentimentale. Mais,
+alors même que les sentiments qui s'ont inspirée n'existeraient pas,
+je la réaliserais cependant quand même, car je veux me marier tout de
+suite, et pour cela j'ai une raison qui, quand je vous l'aurai dite,
+vous fera, j'en suis certain, m'approuver: cette raison, c'est que je
+veux avoir des enfants afin que mon nom ne puisse point passer un jour
+aux Condrieu.
+
+Disant cela il regarda Mautravers en plein visage et il s'établit entre
+eux un assez long silence; puis il reprit:
+
+--Ma fortune, je puis la leur enlever par un bon testament; mais pour
+mon nom je ne puis l'empêcher sûrement de tomber entre leurs mains que
+par un mariage qui me donnera des enfants... et je me marie. Au reste
+vous allez voir bientôt que celle que j'épouse est digne non seulement
+d'inspirer l'amour, mais encore de le retenir et de le fixer.
+
+--Je n'ai rien dit qui fût personnel à mademoiselle de Barizel, j'ai
+parlé en général.
+
+--Elle sera tantôt aux courses; je vous présenterai à elle; quand vous
+la connaîtrez, vous serez peut-être moins absolu dans vos théories.
+
+--Est-ce que vous dînez ce soir chez madame de Barizel? demanda-t-il.
+
+--Non.
+
+--Eh bien, alors nous dînerons ensemble si vous voulez bien.
+
+Comme Roger faisait un mouvement pour refuser:
+
+--Bien entendu, vous aurez toute liberté pour vous en aller aussitôt
+que vous voudrez, de façon à faire une visite du soir à mademoiselle de
+Barizel, si vous le désirez.
+
+
+
+XXXI
+
+Roger devait aller aux courses avec madame de Barizel et Corysandre, et
+il avait été convenu qu'il irait les chercher: pour lui c'était une fête
+de se montrer en public avec celle qui serait sa femme dans quelques
+semaines.
+
+Comme il allait sortir, on lui remit une lettre portant le timbre de
+Washington,--la lettre justement qu'annonçait la dépêche.
+
+En la prenant il éprouva une vive émotion: «Plus sage d attendre
+lettre», disait la dépêche.
+
+Maintenant que cette lettre arrivait, était-il sage à lui de l'ouvrir?
+Au point où en étaient les choses il ne pouvait pas revenir en arrière.
+Et le pût-il, le dût-il, il n'en aurait pas le courage: une douleur, il
+la supporterait, si cruelle qu'elle fût; mais il ne l'imposerait jamais
+à Corysandre.
+
+Son mouvement d'hésitation fut court: l'anxiété était trop poignante
+pour qu'il l'endurât, et d'ailleurs ce n'était point son habitude
+d'hésiter en face d'un danger.
+
+Il lut:
+
+«Mon cher Roger,
+
+«Je voudrais répondre à votre lettre d'une façon simple et précise;
+par malheur, cela n'est pas facile, car pour faire une enquête sur la
+famille dont vous me parlez il faudrait aller dans le Sud, et je suis
+justement retenu dans le Nord sans pouvoir m'absenter de l'abominable
+résidence de Washington, bien faite pour donner le spleen à l'homme
+le plus gai de la terre. Je suis donc obligé de m'en tenir à des
+renseignements obtenus de seconde main; n'oubliez pas cela, cher ami,
+en me lisant et surtout en prenant une résolution d'après ces
+renseignements que j'ai le regret de ne pouvoir pas certifier conformes
+à la vérité. Sur le mari il y a unanimité: un gentleman et, ce qui est
+mieux, un gentilhomme dans toute l'acception du mot: homme d'honneur
+et de coeur, noble des pieds à la tête, dans sa vie, ses manières, ses
+habitudes, ses moeurs. Tous ceux qui parlent de lui le représentent
+comme un type qu'on ne rencontre pas souvent ici. Resté Français bien
+que n'ayant pas vécu en France, mais Français d'origine, Français de
+sang, et Français du dix-huitième siècle avec quelque chose de brillant,
+de chevaleresque, d'insouciant, qu'on ne trouve plus maintenant; s'est
+distingué pendant la guerre et a accompli des actions qui eussent été
+héroïques dans un pays où l'on serait moins sensible à la pratique et au
+but; n'a eu que des amis, et tous ceux qui parlent de lui le font avec
+sympathie ou admiration. J'allais oublier un point qui cependant a son
+importance: il avait hérité d'une grande fortune engagée dans toutes
+sortes de complications; il ne l'a point dégagée, loin de là, et
+l'abolition de l'esclavage a dû lui porter un coup funeste; mais à cet
+égard je ne puis vous fixer aucun chiffre, et il m'est impossible de
+vous répondre, suivant l'usage américain:--Vaut.... tant de mille
+dollars.--Sur la mère, au lieu de l'unanimité, c'est la contradiction
+que je rencontre; pour les uns, c'est une femme remarquable; pour les
+autres, c'est une aventurière, et ceux-là même racontent sur elle toutes
+sortes d'histoires scandaleuses que je ne peux pas vous rapporter, car
+si elles étaient vraies, elles seraient, invraisemblables, et, je vous
+l'ai dit, il ne m'est pas possible en ce moment d'aller me renseigner
+aux sources, de façon à vous dire ce qu'il y a d'exagération là dedans.
+Ce sera pour plus tard, si par un mot ou une dépêche vous me demandez de
+faire cette enquête. Il est entendu que, pour cela comme pour tout, je
+suis entièrement à votre disposition et que ce me sera un plaisir de
+vous obliger. Parlez donc; dans quinze jours, c'est-à-dire au moment où
+vous recevrez cette lettre, je serai libre d'aller dans le Sud, dans
+l'Est, dans l'Ouest, au diable, pour vous. Enfin sur la fille il y a
+la même unanimité que sur le père: la plus belle personne du monde, a
+provoqué l'admiration la plus vive, un vrai enthousiasme chez tous ceux
+qui l'ont vue. La seule chose à noter et à interpréter contre elle est
+qu'elle a manqué plusieurs mariages sans qu'on sache pourquoi. Est-ce
+elle qui n'a pas voulu de ses prétendants? sont-ce les prétendants qui
+n'ont pas voulu d'elle? On ne peut pas me renseigner sur ce point; il
+semble donc qu'il n'y ait rien de grave. Voilà pour aujourd'hui tout ce
+que je puis vous dire. Cela manque de précision, j'en conviens; mais je
+vous répète que je suis tout à vous, prêt à aller à la Nouvelle-Orléans
+ou ailleurs au premier signe que vous me ferez.»
+
+Écrite sans alinéa, comme il est d'usage en diplomatie, et, en écriture
+bâtarde aussi nette que si elle avait été lithographiée, cette lettre
+fut un soulagement pour Roger. Sans doute elle était sur un point assez
+inquiétante, mais il avait craint pire. En somme, elle était aussi
+satisfaisante que possible sur M. de Barizel et sur Corysandre, ce qui
+était l'essentiel. Le père, homme d'honneur et de coeur, noble des pieds
+à la tête, «la fille, la plus belle personne du monde.» C'était quelque
+chose cela, c'était beaucoup. Il est vrai que du côté de la mère les
+choses ne se présentaient plus sous le même aspect; mais ces histoires
+scandaleuses dont on parlait vaguement se rapportaient sans doute à des
+amants, et il ne pouvait pas exiger que sa belle-mère fût un modèle
+de vertu: ce n'est pas sa belle-mère qu'on épouse, sans quoi on ne se
+marierait jamais.
+
+Cependant, comme il ne fallait rien négliger, il envoya une dépêche à
+son ami pour le prier d'aller sinon à la Nouvelle-Orléans pour suivre
+cette enquête, au moins de la confier à quelqu'un de sûr et, cela fait,
+il se rendit chez madame de Barizel le coeur léger, plein de confiance,
+ne pensant plus aux mauvaises paroles de Mautravers. Il allait
+passer quelques heures avec Corysandre, la voir, l'entendre, quelle
+préoccupation eût résisté à cette joie!
+
+En arrivant il fut surpris de trouver un air sombre sur le visage de
+madame de Barizel; avec inquiétude il interrogea Corysandre du regard,
+mais celle-ci ne lui répondit rien ou plutôt le regard qu'elle attacha
+sur lui ne parlait que de tendresse et d'amour.
+
+Ce fut madame de Barizel elle-même qui vint au-devant des questions
+qu'il n'osait pas poser:
+
+--J'aurais un mot à vous dire? fit-elle en passant dans le petit salon.
+
+Il la suivit.
+
+Elle tira une lettre de sa poche:
+
+--Voici une lettre que je viens de recevoir, dit-elle, une lettre
+anonyme qui vous concerne: j'ai hésité sur la question de savoir si je
+vous la montrerais; mais, tout bien considéré, je pense que vous devez
+la connaître.
+
+Elle la lui tendit ouverte:
+
+«Un de vos amis, qui est en même temps l'admirateur de votre charmante
+fille, se trouve vivement ému par le bruit qu'on fait courir du prochain
+mariage de celle-ci avec M. le duc de Naurouse. Pour que vous donniez
+votre consentement à ce mariage il faut que vous ne connaissiez pas le
+jeune duc, ce qui n'est explicable que parce que vous êtes étrangère.
+Ce qu'est le duc moralement, je n'en veux dire qu'un mot: jamais il
+n'aurait été admis par une famille française honorable qui aurait eu
+souci du bonheur de sa fille. Mais ce qu'il est physiquement, je veux
+vous l'expliquer: il est né d'un père qui portait en lui le germe de
+plusieurs maladies mortelles, auxquelles il a d'ailleurs succombé jeune
+encore, et d'une mère qui est morte poitrinaire. Il a hérité et de son
+père et de sa mère. Si vous en doutez, examinez-le attentivement: voyez
+ses pommettes saillantes; ses yeux vitreux, son teint pâle; surtout
+regardez bien sa main hippocratique, qui, pour tous les médecins, est un
+des signes les plus certains de la tuberculose pulmonaire. Depuis son
+enfance il a été constamment malade et, en ces dernières années, très
+gravement. Si vous voulez que votre fille soit prochainement veuve avec
+un ou deux enfants qui seront les misérables héritiers de leur père pour
+la santé, faites ce mariage qui, pour vous, maintenant avertie, serait
+un crime.»
+
+--Vous voyez! dit madame de Barizel.
+
+Roger ne répondit pas; mais silencieusement il regarda cette lettre qui
+tremblait entre ses doigts.
+
+--Si nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, continua madame
+de Barizel, il est certain que cette lettre au lieu de m'inspirer un
+profond mépris, m'aurait jetée dans une angoisse terrible: heureusement,
+je sais par expérience que les craintes qu'elle voudrait provoquer
+ne sont pas fondées, et c'est pour cela que je vous la communique,
+uniquement pour cela, pour que vous vous teniez en garde contre les
+ennemis odieux qui recourent à de pareilles armes.
+
+--D'ennemis, je n'en ai qu'un, dit Roger, mon grand-père, et je suis
+aussi certain que cette lettre est de lui que si je l'avais entendu la
+dicter: il voudrait m'empêcher de me marier afin qu'un jour son autre
+petit-fils, celui qu'il aime, hérite de mon titre et de mon nom et pour
+cela il ne recule devant aucun moyen. Pour conserver ma fortune, il m'a
+fait nommer autrefois un conseil judiciaire; maintenant pour m'empêcher
+d'avoir des enfants, il écrit ces lettres infâmes.
+
+Violemment il la froissa dans sa main crispée.
+
+--Je comprends, dit madame de Barizel, que vous soyez profondément
+blessé et peiné; mais au moins ne vous inquiétez pas, de pareilles
+dénonciations ne peuvent rien sur mes résolutions, et pour Corysandre,
+il n'est pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, qu'elle n'en sait et
+n'en saura jamais rien?
+
+En voyant comment madame de Barizel accueillait ces révélations, il
+pouvait ne pas s'inquiéter pour son mariage, mais pour lui-même il ne
+pouvait pas ne pas penser à cette lettre.
+
+Il était vrai que son père était mort jeune; il était vrai que sa mère
+était poitrinaire: il était vrai que lui-même depuis son enfance avait
+été bien souvent malade. Était-il donc condamné à transmettre à ses
+enfants les maladies héréditaires qu'il aurait reçues de ses parents?
+
+Une main hippocratique? Qu'était-ce que cela? Avait-il vraiment la main
+hippocratique?
+
+Sa journée, dont il s'était promis tant de bonheur fut empoisonnée, et
+le charmant sourire de Corysandre, sa douce parole, ses regards tendres
+ne parvinrent pas toujours à chasser les nuages qui assombrissaient son
+front.
+
+A un certain moment il vit dans la foule un médecin parisien qu'il avait
+connu autrefois et qu'on était sûr de rencontrer partout où il y avait
+des cocottes; aussitôt, se levant de la chaise qu'il occupait auprès de
+Corysandre, il alla à lui.
+
+--Docteur, j'ai un renseignement à vous demander, dit-il en l'emmenant
+à l'écart. A quels signes reconnaît-on donc ce que vous appelez la main
+hippocratique?
+
+--Au renflement en massue de la dernière phalange des doigts et à
+l'incurvation de l'ongle, qui devient convexe par sa face dorsale.
+
+--Est-ce que cette main est le signe des maladies de poitrine.
+
+--Trousseau dit qu'elle est propre aux tuberculeux; mais cela est
+exagéré: elle s'observe aussi chez des individus parfaitement sains.
+
+--Je vous remercie.
+
+Avant de revenir auprès de Corysandre, Roger s'en alla tout à
+l'extrémité de l'enceinte du pesage, et là, se dégantant rapidement, il
+examina ses deux mains, qu'il n'avait jamais regardées, en se demandant
+si elles étaient ou n'étaient pas hippocratiques.
+
+Il ne remarqua ce renflement en massue, et encore assez léger, qu'à un
+doigt de ses deux mains, l'annulaire; quant à l'incurvation de l'ongle,
+il ne savait pas trop ce que cela pouvait être; c'était sans doute un
+terme de médecine, il le chercherait.
+
+
+
+XXXII
+
+Roger croyait dîner avec Mautravers seul; mais, quand il entra dans le
+salon où celui-ci l'attendait, il trouva plusieurs convives réunis: le
+prince de Kappel, Poupardin, Montrévault, Sermizelles, Cara, Balbine,
+Esther Marix et enfin Raphaëlle.
+
+Hommes et femmes s'empressèrent au-devant de lui, pour lui tendre la
+main; quand Raphaëlle lui tendit la sienne, il ne fut pas maître de
+retenir un léger mouvement.
+
+--Ne me remerciez pas d'avoir invité une ancienne amie, dit Mautravers,
+qui l'observait, c'est elle-même qui s'est invitée tout à l'heure quand
+elle a su que nous dînions ensemble.
+
+--Ça c'est beau, dit Poupardin.
+
+--Au moins c'est unique, répondit Raphaëlle, ce n'aurait pas été
+pour vous, mon cher Poupardin, que j'aurais adressé cette demande à
+Mautravers.
+
+On se mit à rire et Poupardin n'osa pas se fâcher tout haut.
+
+--Ne remarquez-vous pas une chose curieuse, dit Mautravers, c'est qu'à
+l'exception de Garami mort et de Savine en voyage, nous voilà tous
+réunis aujourd'hui pour célébrer les adieux à la vie de notre ami, comme
+nous étions réunis il y a cinq ans pour fêter son entrée dans la vie.
+
+--Si cette remarque est juste, dit le prince de Kappel, elle n'est pas
+consolante, car elle prouve que nous tournons toujours dans le même
+cercle et sur place, comme des chevaux de cirque; à Paris, comme à
+l'étranger, comme partout, hommes, femmes, nous sommes toujours les
+mêmes, et franchement ça manque de diversité. Nous allons dire les mêmes
+choses qu'à Paris, rire des mêmes plaisanteries, manger la même sauce
+brune, la même sauce rouge, la même sauce blanche; et puis demain nous
+recommencerons.
+
+On se mit à table et Raphaëlle se plaça à côté de Roger; ce voisinage
+n'était guère pour lui plaire, mais il eût été maladroit et ridicule
+d'en rien laisser paraître. Aussi s'assit-il sans faire la moindre
+observation; c'était déjà trop qu'il eût montré de la surprise en la
+voyant: elle ne lui était, elle ne pouvait lui être que complètement
+indifférente et il ne devait pas plus se rappeler qu'il l'avait aimée,
+qu'il ne devait se souvenir qu'elle l'avait trompé; tout cela était si
+loin!
+
+Cependant, au lieu de se tourner vers elle, il adressa la parole
+à Balbine, qu'il avait à sa gauche, et pendant assez longtemps il
+s'entretint avec elle, sans plus faire attention à Raphaëlle que s'il ne
+la connaissait pas.
+
+A un certain moment, cet entretien s'étant interrompu, Raphaëlle se
+pencha vers lui et, parlant d'une voix étouffée, de manière à n'être
+entendue que de lui seul:
+
+--Cela te contrarie, dit-elle, que je me sois invitée à ce dîner.
+
+Ce tutoiement le blessa; se tournant vers elle vivement, il la regarda
+de haut, puis tout à coup se baissant de façon à lui parler à l'oreille:
+
+--Le jour où nous nous sommes séparés, dit-il, j'étais sur le balcon et
+j'ai tout entendu.
+
+--Ç'a été justement parce que je te savais sur le balcon du boudoir et
+parce que je savais aussi que de ce balcon on entendait tout ce qui se
+disait chez mes parents que j'ai parlé. Ne fallait-il pas t'amener à
+rompre?
+
+Il eut un tressaillement.
+
+--Est-ce que tu te confesses? demanda Cara.
+
+--Justement, répondit-elle.
+
+--Alors cela sera long!
+
+--Si je disais tout, ça ne finirait pas aujourd'hui.
+
+--Continue, mais tout haut.
+
+--Merci.
+
+Elle continua comme si elle n'avait pas été interrompue, s'exprimant
+au milieu de ces neuf personnes à peu près aussi librement que si elle
+avait été seule, car c'était un de ses talents, de pouvoir parler en
+jetant hardiment à la face des gens ce qu'elle voulait dire, sans que
+ses voisins l'entendissent.
+
+--Il y a longtemps que je sentais, que je voyais que tu te perdrais pour
+moi, par générosité, par amour, et que si les choses continuaient ainsi
+ta famille te ferait interdire. Plusieurs fois déjà j'avais essayé de
+rompre et, tout ce que je t'avais proposé, tu l'avais repoussé; si tu
+savais comme cela m'avait été doux! Alors, voyant qu'il fallait te
+sauver malgré toi, j'ai inventé cette comédie. Tu sais: ce n'est pas
+impunément qu'on fait du théâtre; j'ai pris un moyen qui m'était inspiré
+par mon métier, j'ai joué une scène... atroce, en me disant pour me
+soutenir que si tu pouvais me croire ce que je paraissais être, tu
+souffrirais moins et te guérirais plus sûrement, plus vite.
+
+Le maître d'hôtel l'interrompit pour placer devant elle une assiette à
+laquelle elle ne toucha pas.
+
+--Je sais bien, continua-t-elle, que je ne suis pas une bien bonne
+comédienne; mais il paraît que ce jour-là j'ai eu du talent, car tu as
+cru à la scène que je jouais, tu y as cru pendant de longues années, tu
+y crois peut-être encore en ce moment même, te disant que j'ai été
+la plus misérable des femmes, au lieu de voir que j'en étais la plus
+tendre, la plus dévouée, tendre jusqu'au sacrifice de mon amour, dévouée
+jusqu'au suicide.
+
+--Que diable chuchotez-vous donc à l'oreille de Naurouse? demanda
+Montrevault, ça n'est pas correct, cela, ma chère.
+
+Assurément non, cela n'était pas correct; elle le sentait sans qu'il fût
+besoin de le lui faire observer, mais, comme, elle n'avait pas dit tout
+ce qu'elle voulait dire, elle prit bravement son parti et se décida à
+achever tout haut ce qu'elle avait commencé tout bas:
+
+--Ce que je lui dis? fit-elle en se mettant de face et en promenant
+sur tous les convives un regard assuré, une chose bien simple, bien
+élémentaire, mais qui, cependant, peut vous être utile à tous, j'entends
+à tous les hommes qui sont ici, et dont je veux bien vous faire part
+pour votre éducation. Comme je n'aurai à tromper aucun de vous, je peux
+parler franchement. Ce que je disais, le voici: Tout homme s'imagine,
+quand il est l'amant d'une femme qui lui témoigne de l'amour, qu'il doit
+être seul et que, s'il ne l'est pas, c'est qu'il n'est pas aimé; eh
+bien! ça, c'est des bêtises.
+
+--Bravo! cria Balbine.
+
+--Certainement, continua Raphaëlle, une femme peut n'aimer qu'un homme
+et l'aimer exclusivement, si bien que tous les autres ne sont rien
+pour elle; mais, quant à n'avoir qu'un seul amant, ça c'est une autre
+affaire, et il n'en est pas une seule, si elle est franche, qui vous
+dira que c'est possible; il en faut un pour ceci, un autre pour cela,
+enfin des relais.
+
+--Très bien, dit Mautravers en riant, au moins tu es franche.
+
+--Je m'en flatte; c'était là ce que j'expliquais au duc, au petit duc,
+comme nous disions autrefois, quand Montrévault m'a interrompue pour me
+rappeler que je n'étais pas correcte, ce qui est grave. Et le but de
+cette explication était de lui prouver... ça, j'aimerais mieux le lui
+dire tout bas, mais puisque je ne serais pas correcte, il faut bien que
+je le dise tout haut, tant pis pour ceux que ça blessera...
+
+--Va toujours, dit Mautravers, ceux qui se blesseront de tes paroles
+auront mauvais caractère.
+
+--Et puis, comme Savine ne peut pas m'entendre il m'est bien égal qu'on
+se fâche ou qu'on ne se fâche pas. Donc le but de mon explication était
+de lui prouver que bien que nous nous soyons fâchés, je l'ai aimé,
+tendrement, passionnément aimé, et, qu'en réalité, je n'ai jamais aimé
+que lui.
+
+Il y eut une explosion de cris et d'exclamations.
+
+--Ça, c'est aimable pour Poupardin, dit Mautravers dominant le tumulte.
+
+--Poupardin cheval de renfort, dit Montrévault.
+
+--Pourquoi avez-vous voulu que je dise haut ce que j'étais en train de
+dire bas, continua Raphaëlle sans se laisser déconcerter, ce n'est
+pas ma faute. Nous nous sommes fâchés, mon petit duc et moi, sans
+explication; après plusieurs années je le retrouve, alors je saisis
+l'occasion aux cheveux et je m'explique! c'est bien naturel. Dans
+d'autres circonstances je n'aurais pas risqué cette explication, parce
+qu'on aurait pu supposer que je n'entreprenais ma justification que dans
+un but intéressé, mais maintenant cela n'est pas à craindre, cette idée
+ne peut venir à personne et je suis bien aise que le petit duc sache...
+
+--Qu'il a été l'homme aimé et non un vulgaire amant, dit Sermizelles,
+c'est entendu.
+
+--Il le sait.
+
+--Il en est fier.
+
+--Il en rêvera.
+
+--Ton souvenir consolera ses vieux jours.
+
+--Blaguez tant que vous voudrez, répliqua Raphaëlle, cela m'est égal;
+j'ai dit ce que je voulais dire.
+
+Elle se mit alors à manger consciencieusement, en femme qui veut
+regagner le temps perdu, et, pendant le reste du dîner, elle ne
+chercha point à s'adresser à Roger en particulier, ne lui parlant
+que lorsqu'elle y était amenée naturellement par les hasards de la
+conversation.
+
+Au dessert, Roger se leva et quitta la table.
+
+--Comment, vous nous abandonnez? s'écria Balbine; c'est scandaleux!
+
+--Et il a joliment raison! dit le prince de Kappel.
+
+Sans plus répondre à ceux qui l'approuvaient qu'à ceux qui le blâmaient,
+Roger se retira pour se rendre auprès de Corysandre, et en chemin
+une question qu'il s'était déjà posée lui revint: Pourquoi Raphaëlle
+avait-elle essayé cette justification? Il était dans des dispositions où
+l'on se défie de tout et de tous: les étranges paroles que Mautravers
+lui avait adressées le matin, puis presque aussitôt la lettre anonyme
+que madame de Barizel lui avait communiquée, l'avaient mis sur ses
+gardes; il traversait bien évidemment une phase décisive, et des
+dangers, des embûches dressées par M. de Condrieu-Revel, devaient
+l'envelopper de toutes parts. On ne reculerait devant rien pour rompre
+son mariage. Cela était bien certain, il le savait, il le voyait, et
+ses soupçons ne devaient s'arrêter devant personne; mais enfin il lui
+paraissait difficile d'admettre que les explications de Raphaëlle
+pussent se rattacher à ces dangers, ou, si cela était, il ne voyait ni
+par où ni comment. Raphaëlle était trop intelligente pour croire qu'il
+pouvait revenir à elle, alors même qu'il croirait qu'elle s'était
+immolée, qu'elle s'était suicidée pour lui. Et si ce n'était pas cela
+qu'elle avait cherché, ce qui eût été absurde, il ne trouvait pas ce
+qu'elle avait pu vouloir, au moins en ce qui touchait son mariage.
+
+
+
+XXXIII
+
+Le lendemain matin, au moment où Roger allait descendre pour déjeuner,
+il entendit un bruit de voix dans son antichambre, et ce bruit se
+continuant comme s'il y avait une discussion entre Bernard et une
+personne qui voudrait entrer, il ouvrit sa porte.
+
+La personne qui voulait entrer n'était autre que Raphaëlle, et Bernard,
+qui aimait à se substituer à son maître, s'imaginant que celui-ci ne
+devait pas être en disposition de recevoir une ancienne maîtresse,
+refusait de la recevoir:
+
+--Puisque j'affirme à madame que M. le duc est sorti.
+
+C'était sur ce mot que Roger avait ouvert la porte.
+
+Sans daigner remettre le valet de chambre à sa place, Raphaëlle, passant
+devant lui, se hâta d'entrer.
+
+Elle lui tendit la main en le regardant; il lui donna la sienne, mais ce
+ne fut pas bien franchement. Cette visite n'était pas pour lui plaire,
+pas plus que ce tutoiement auquel elle s'obstinait, bien qu'il eût évité
+de la tutoyer lui-même.
+
+Elle parut ne pas s'en apercevoir et, tirant un fauteuil, elle s'assit.
+
+--Sais-tu pourquoi j'ai tenu si fort à te présenter ma justification?
+lui demanda-t-elle.
+
+--Pour te justifier probablement, répondit-il en employant de mauvaise
+grâce le tutoiement.
+
+--Sans doute; mais tu me connais mal si tu t'imagines que je n'ai été
+guidée que par un motif étroitement personnel. Depuis notre séparation
+j'ai supporté ton mépris, trouvant, je te l'avoue, une joie orgueilleuse
+à me dire: «Il ne saura jamais ce que j'ai fait pour lui, mais il suffit
+que je le sache, moi.»--Et cela me suffisait réellement. Tu penses bien
+que dans ma vie j'ai eu des heures d'amertume, n'est-ce pas, et de
+dégoût? Mais quand, dans ces heures-là, je pensais à toi, j'étais tout
+de suite relevée et je redressais la tête quand je me disais: «Voilà ce
+que j'ai fait pour l'homme que j'aimais.» Eh bien! j'aurais continué
+à me taire s'il n'était pas venu un moment où j'ai eu besoin de ton
+estime, non pour moi, mais pour toi.
+
+Comme il la regardait avec étonnement, se demandant où tendaient ces
+étranges paroles, elle continua:
+
+Tu ne comprends rien à ce que je te dis là, n'est-ce pas? mais tu vas
+voir bientôt que je ne dis pas un seul mot inutile. Cependant, avant
+d'en arriver là, il faut que je te dise encore que c'est pour toi que
+je suis à Bade, au risque d'une scène terrible avec Savine quand il
+apprendra que je suis venue ici, bien qu'il m'ait demandé de rester à
+Paris pendant son absence, et les demandes de Savine, ce sont les ordres
+du plus féroce des despotes. Enfin il faut que tu saches aussi que
+c'est moi qui ai arrangé ce dîner avec Mautravers, qui ne voulait pas
+m'inviter et qui ne s'est décidé qu'en pensant que j'avais sans doute
+l'espérance de t'entraîner à faire une infidélité à ta fiancée,--ce qui,
+pour sa nature bienveillante, est un plaisir très doux.--Maintenant que
+tout cela est expliqué, écoute-moi.
+
+Elle fit une pause, se recueillant, puis elle poursuivit:
+
+--Tu sais qu'avant ton retour en Europe le bruit a couru que Savine
+devait épouser mademoiselle de Barizel?
+
+--Que ce nom ne soit pas prononcé entre nous, dit Roger en étendant la
+main par un geste énergique.
+
+--Oh! sois tranquille, ce n'est pas d'elle que je veux parler; je n'ai
+rien à en dire; jamais l'idée ne me serait venue de porter un témoignage
+contre une jeune fille que tu aimes et dont tu veux faire ta femme; tu
+me calomnies si tu me juges capable d'une pareille bassesse. Rassure-toi
+donc et laisse-moi continuer sans m'interrompre; ce que j'ai à dire est
+déjà assez difficile; si tu me troubles je n'en viendrai jamais à bout.
+
+Elle fit une nouvelle pause:
+
+--Tu connais Savine, tu comprends donc sans qu'il soit besoin que je te
+le dise que je ne l'aime pas. Savine mourra sans avoir jamais aimé
+et sans avoir jamais été aimé; peut-être, quand il sera vieux, le
+regrettera-t-il, mais il sera trop tard. Cependant malgré son égoïsme,
+son avarice, sa sécheresse de coeur, sa méchanceté, sa dureté, sa
+lâcheté, malgré tous les défauts et tous les vices qui font de lui un
+des plus vilains masques qu'on puisse rencontrer, je tiens à lui...
+parce qu'il m'est nécessaire. Si je pouvais aimer; je n'aurais jamais
+été sa maîtresse; mais, dans les dispositions où je suis, mieux vaut lui
+qu'un autre; au moins il a une qualité: la richesse, et, bien qu'il y
+tienne terriblement, à cette richesse, on peut avec un peu d'habileté
+lui en extraire de temps en temps quelques bribes. De ces bribes je n'ai
+pas assez et il me faut quelques années encore pour atteindre le chiffre
+que je me suis fixé, car, avec lui, le travail d'extraction est d'un
+difficile que tu n'imaginerais jamais, toi qui es la générosité même.
+Aussi, quand j'ai appris le bruit qu'on faisait courir de son mariage,
+tu peux te représenter l'état dans lequel cela m'a jetée; on ne perd
+pas ainsi un homme qui vous fait la femme la plus enviée de Paris. Tout
+d'abord je me suis refusée à admettre que ce mariage fût possible, car
+je croyais bien connaître mon Savine, et ce qui s'est passé m'a donné
+raison; mais devant la persistance de ce bruit j'ai fini par m'inquiéter
+un peu, puis beaucoup, et alors j'ai eu l'idée d'empêcher ce mariage si
+je le pouvais. Avant tout il me fallait savoir quelle était celle que
+Savine voulait épouser, et j'ai envoyé un homme dont j'étais sûr faire
+une enquête ici.
+
+--Il suffit, dit Roger, je comprends maintenant où tend cet entretien,
+restons-en là; je ne veux pas en entendre davantage; j'en ai déjà trop
+entendu.
+
+--Il faut que tu m'entendes, dit-elle, il le faut, au nom de ton
+honneur.
+
+--Mon honneur ne regarde que moi seul, et je ne permets à personne d'en
+prendre souci.
+
+--Quand tu sais qu'il est en danger, oui; mais quand tu ne sais pas
+qu'il est menacé, ne permets-tu pas qu'on t'avertisse? Je t'ai dit que
+je ne voulais pas parler de... de celle que tu aimes, tu peux donc
+m'entendre sans craindre que mes paroles soient un outrage pour elle;
+mais il y a plus: tu dois m'entendre, tu le dois pour ton nom, dont tu
+es si justement fier, pour ton bonheur. Quand on se marie on prend
+des renseignements sur la famille de celle qu'on épouse, pourquoi
+repousserais-tu ceux que je t'apporte?
+
+Il eut un geste de colère; puis, d'une voix sourde:
+
+--Parce qu'on choisit ceux à qui on demande un témoignage.
+
+--Ah! Roger! s'écria-t-elle, tu es cruel pour une femme qui ne veut que
+ton bien et qui ne demande rien que d'être entendue quand elle élève la
+voix non pour elle, mais pour toi; tu la frappes injustement. Mais je ne
+veux pas me plaindre, encore moins me fâcher; je me mets à ta place, je
+sens ce que ma démarche doit te faire souffrir et je sais que, quand tu
+souffres, la colère l'emporte en toi sur la bonté et la générosité de
+ton caractère; si tu regrettes le coup dont tu viens de me frapper,
+écoute-moi, c'est la seule réparation que je veuille.
+
+--Mais pourquoi donc, s'écria-t-il violemment, venir m'imposer des
+paroles que je ne veux pas entendre, car elles s'adressent à des
+personnes dont il ne peut pas être question entre nous?
+
+--Parce qu'il faut que tu les entendes, ces paroles, parce que si je ne
+venais pas te les dire, les sachant, je serais coupable d'une infamie
+et d'une lâcheté. Ce que j'ai appris, je ne l'ai pas cherché pour toi,
+mais, maintenant que je le sais, je ne peux pas, je ne dois pas le
+garder pour moi. Refuserais-tu donc d'écouter une voix qui t'avertirait
+que tu vas tomber dans un précipice, parce que tu n'aurais pas demandé
+cet avertissement? N'est-ce pas un devoir de te le donner, de te le
+crier, pour qui voit ce précipice, et vas-tu me répondre que je ne suis
+pas digne de t'avertir? Mais ce serait de la folie.
+
+L'insistance même de Raphaëlle avait fini par émouvoir Roger. Son
+premier mouvement avait été de lui fermer la bouche; mais, ne le pouvant
+pas, il avait été peu à peu ébranlé par l'ardeur qu'elle avait mise
+à vouloir parler quand même et malgré lui; et puis le souvenir de la
+lettre de son ami, le secrétaire de la légation de Washington, lui
+revenait et le troublait.
+
+Brusquement il se décida:
+
+--Hier tu m'as dit des choses bien étranges et bien invraisemblables,
+auxquelles je n'ai pas voulu répondre; aujourd'hui l'heure est venue de
+me prouver que tu étais sincère hier, et pour cela c'est de m'apporter
+les preuves palpables, évidentes, de ce que tu veux me révéler. Si tu me
+donnes ces preuves, je te croirai non seulement pour aujourd'hui, mais
+encore pour hier; au contraire, si tu ne me les donnes pas, je te
+traiterai comme la dernière des misérables.
+
+Vivement elle étendit le bras:
+
+--Alors mets ta main dans la mienne, s'écria-telle, la condition que
+tu m'imposes, je la tiens, et les preuves que tu exiges, je te les
+donnerai, non pas dans un délai que je pourrais allonger, non pas
+demain, mais tout de suite, car ces preuves, je les ai là, les voici:
+
+Disant cela, elle tira une liasse de papiers de la poche de sa robe
+et la présenta à Roger, qui, prêt à la prendre, eut un mouvement de
+répulsion.
+
+--Mais, avant de te les mettre sous les yeux, continua-t-elle, il faut
+que je t'explique comment elles sont venues entre mes mains. Je t'ai
+dit que voulant empêcher Savine de m'abandonner pour se marier, j'avais
+envoyé ici un homme sûr, habitué à ce genre de recherches, qui devait
+faire une enquête sur ce qu'était celle que Savine allait épouser,
+disait-on, et sur la famille de celle-ci. Mon homme me confirma ce
+mariage, qui lui parut décidé; mais les renseignements qu'il me donna
+n'eurent pas une grande importance. Ils m'apprirent ce que tu as dû voir
+toi-même sur l'intérieur, les relations, les habitudes de madame de
+Barizel, qui n'ont rien de respectable et qui sentent terriblement la
+bohème.
+
+Roger voulut l'interrompre.
+
+--Il faut bien, dit-elle, que j'appelle les choses par leur nom;
+d'ailleurs, madame de Barizel étant une étrangère, il n'y a rien
+d'extraordinaire à ce qu'elle ne vive pas comme tout le monde. Si je
+n'avais à parler que de cela, je n'en dirais rien. Sans me rapporter
+rien de précis, mon homme m'en dit assez cependant pour me faire
+comprendre que si je voulais poursuivre mon enquête en Amérique, je
+pouvais en apprendre assez sur madame de Barizel pour empêcher Savine de
+devenir son gendre. C'était grave d'envoyer un agent en Amérique et de
+poursuivre là-bas des recherches de ce genre; cela exigeait de grands
+frais. Mais, d'autre part, c'était grave aussi de perdre Savine, et les
+risques que je courais d'un côté n'étaient nullement en rapport avec les
+chances que je pouvais m'assurer d'un autre. J'envoyai donc mon homme en
+Amérique.
+
+--Ah!
+
+Il eût voulu retenir cette exclamation qui trahissait son émotion, mais
+en voyant la tournure que prenaient les choses, il n'avait pas été
+maître de ne pas la laisser échapper, car ce n'était pas, comme il
+l'avait supposé tout d'abord, de bavardages mondains qu'il allait être
+question, de racontages ramassés à Paris ou à Bade; ce que Raphaëlle
+avait fait pour son intérêt à elle, c'était ce qu'il aurait voulu, ce
+qu'il aurait dû faire lui-même pour son honneur.
+
+--Et ce que je t'apporte, dit-elle, c'est le résultat des recherches
+que mon homme a faites en Amérique, avec preuves à l'appui, car il
+me fallait ces preuves pour Savine, et j'avais recommandé qu'on ne
+recueillît aucun bruit sans le faire appuyer par un témoignage certain;
+tous les renseignements qu'on a recueillis n'ont pas été prouvés, mais
+ceux qui l'ont été suffiront, et au delà, pour t'éclairer.
+
+Au lieu de continuer, elle s'arrêta, et son visage, qu'avait animé
+l'ardeur de la discussion, prit une expression désolée:
+
+--Si tu savais, dit-elle, comme je suis peinée de te causer une douleur,
+moi qui voudrais tant t'éviter un chagrin, moi qui aurais voulu que mon
+souvenir ne fût pas associé à de mauvais souvenirs! Mais je suis comme
+une mère qui doit avoir le courage de frapper l'enfant qu'elle aime.
+
+--Au fait, dit Roger, ces renseignements, ces preuves...
+
+Après avoir résisté pour ne pas l'entendre, c'était lui maintenant qui
+la pressait de parler.
+
+--Tu sais le nom de madame de Barizel, son nom de famille?
+
+--Non.
+
+--C'est fâcheux, car cela t'aurait permis de suivre les renseignements
+et les témoignages que je vais successivement te donner sur sa jeunesse,
+qui est la partie intéressante de sa vie; mais tu pourras savoir
+facilement ce nom même sans le lui demander. Elle a acheté un terrain
+aux Champs-Élysées, soi-disant pour construire dessus un hôtel, mais en
+réalité et tout simplement pour éblouir les épouseurs, et son nom de
+fille se trouve dans cet acte: Olympe de Boudousquié ou plutôt sans
+_de_, Olympe Boudousquié tout court, ainsi que le prouve, ce certificat
+de baptême, revêtu, comme tu le vois, de toutes les signatures et de
+toutes les cachets qui peuvent affirmer son authenticité.
+
+Disant cela, elle prit dans sa liasse un papier qu'elle présenta à
+Roger, et, pendant qu'il lisait, elle continua:
+
+--Tu vois: le père, Jérôme Boudousquié, professeur de musique; la mère,
+Rosalie Aitie, modiste, cela n'indique guère que la fille de ces gens-là
+ait droit à la particule, n'est-ce pas? Au reste, cette Rosalie Aitie
+était une personne remarquable par sa beauté, à laquelle il n'a manqué
+pour faire fortune qu'un autre théâtre que Natchez, qui est une petite
+ville de trois à quatre mille habitants, où une femme, même de talent
+(et il paraît qu'elle était douée), ne peut pas briller, et puis il y
+avait en elle un vice qui devait l'empêcher de s'élever: son sang; elle
+était d'origine noire, bien que parfaitement blanche...
+
+Comme Roger avait laissé échapper un mouvement, elle s'interrompit pour
+prendre deux pièces qu'elle lui tendit:
+
+--Ceci est prouvé; la mère de Rosalie Aitie était, tu le vois, une
+esclave.
+
+Elle fit une pause pour que Roger eût le temps de lire les papiers
+qu'elle lui avait présentés; puis, sans le regarder, pour ne pas
+augmenter sa confusion qu'elle n'avait pas besoin d'examiner
+attentivement, car elle se trahissait par un tremblement des mains, elle
+continua:
+
+--M. Jérôme Boudousquié disparut quand sa fille Olympe était encore tout
+enfant. Mourut-il? se sauva-t-il pour fuir sa femme? Les renseignements
+manquent; mais cela n'a pas une grande importance, pas plus que la
+lacune qui existe entre le moment où madame Boudousquié quitte Natchez
+et celui où nous la retrouvons à la Nouvelle-Orléans, tenant l'emploi
+des mères nobles ou pas du tout nobles auprès de sa fille Olympe, lancée
+dans la haute cocotterie, et déjà mademoiselle de Boudousquié pour ceux
+qui ne savent pas d'où elle vient. Elle a un succès de tous les diables,
+succès dû autant à sa beauté qu'à son habileté, car tout le monde
+s'accorde à reconnaître que c'est une femme très forte. Malheureusement,
+sur cette période, les renseignements manquent aussi, c'est-à-dire les
+renseignements avec preuve à l'appui, les seuls dont nous ayons à nous
+occuper, tandis que les histoires au contraire abondent. Cependant je
+dois en citer une, une seule: on raconte qu'elle assassina un des amants
+qui allait lui échapper en s'embarquant et qu'elle lui vola les débris
+de la fortune qu'il emportait avec lui; le coup de revolver fut mis au
+compte de la jalousie par des juges complaisants.
+
+--Ceci est absurde, s'écria Roger, et c'est se moquer de moi que de me
+raconter de pareilles histoires.
+
+--Je ne l'ai racontée que pour que tu voies ce qu'on dit de madame de
+Barizel et quelle est sa réputation. N'est-ce pas chose grave qu'on
+puisse parler ainsi d'une femme, même alors que cette femme serait
+innocente? Pour la charger d'un pareil crime, ne faut-il pas qu'on la
+juge capable de le commettre? Enfin je n'insiste pas là-dessus. Une
+seule chose est certaine, c'est qu'après la mort de ce personnage,
+qui s'appelait Jose Granda et qui était Espagnol, elle quitte la
+Nouvelle-Orléans pour Charlestown, où un riche commerçant se ruine et
+se tue pour elle: William Layton. Justement le jeune frère de William
+Layton, qui l'a alors connue comme la maîtresse de son frère et qui à
+été témoin de cette ruine et de ce suicide, est établi à Paris, 45,
+rue de l'Échiquier, et il peut donner, il donne volontiers tous les
+renseignements qu'on lui demande sur la femme qui a causé la mort de son
+frère et la ruine de sa famille. Tu n'as qu'à l'interroger pour qu'il
+parle: c'est un témoin vivant et qui, par son honorabilité, mérite toute
+confiance. Tu retiens l'adresse, n'est-ce pas: M. Daniel Layton, 45, rue
+de l'Échiquier?
+
+Il répondit par un signe de tête, car une émotion poignante le serrait à
+la gorge: ce n'était plus une histoire absurde qu'on lui racontait. Pour
+avoir la preuve de celle-ci, il n'avait qu'à interroger un témoin, un
+témoin vivant et honorable. Madame de Barizel serait donc l'aventurière
+dont parlait la lettre de Washington et les histoires invraisemblables
+dont il était question dans cette lettre seraient vraies? Était-ce
+possible? Il se débattait contre cette question, et son amour pour
+Corysandre se révoltait, à cette pensée.
+
+--Après Charlestown, continua Raphaëlle, il y a encore une disparition.
+On la retrouve à Savannah menant grande existence, maîtresse d'un
+négociant qui, ruiné par elle, est venu se refaire une fortune en
+France, où il a réussi: M. Henry Urquhart, au Havre. Lui aussi parle
+volontiers d'Olympe Boudousquié, car elle n'a laissé que de mauvais
+souvenirs à ses amants et ils la traitent sans ménagement; il n'y a qu'à
+l'interroger aussi, celui-là. Nouvelle disparition. Elle va à la Havane,
+d'où la ramène le comte de Barizel, qui la présente et la traite comme
+sa femme. L'a-t-il véritablement épousée? On n'en sait rien: mon
+homme n'a pas pu se procurer le certificat de mariage. C'est possible
+cependant, car le comte était un homme passionné, un parfait gentilhomme
+français dont on dit le plus grand bien; il n'y a contre lui ou plutôt
+contre sa fortune qu'une mauvaise chose: en mourant il n'a laissé que de
+grosses dettes, de sorte qu'on se demande comment sa veuve peut mener le
+train qui est le sien depuis qu'elle est à Paris. Il est vrai que les
+réponses ne manquent pas à ces questions pour ceux qui veulent prendre
+la peine d'ouvrir les yeux et de voir comment madame de Barizel
+manoeuvre entre Dayelle et Avizard. Mais ceci n'est pas mon affaire. Tu
+peux là-dessus en savoir autant que moi, ou si tu ne peux pas en savoir
+autant parce que tu n'es pas du métier, tu peux en voir assez cependant
+pour te faire une opinion. Enfin je ne m'occupe pas de ce qui se passe à
+Paris ou à Bade, et je ne suis venue à toi que pour te parler de ce que
+je savais sur la vie de madame de Barizel en Amérique. Le hasard ou
+plutôt, mon intérêt m'ayant amenée à rechercher ce qu'était cette femme
+qui, par son habileté et surtout par son audace, est parvenue à prendre
+place dans le monde, et une place si haute, qu'elle croit pouvoir, par
+sa fille, se rattacher aux plus grandes familles; il m'a paru que je me
+ferais en quelque sorte sa complice si je ne t'avertissais pas de ce que
+j'avais appris. Si je ne t'ai pas tout dit, tu en sais cependant assez
+maintenant pour ne pas continuer ta route en aveugle. Ce que tu feras,
+je ne me permets pas de te le demander. Je n'ai plus qu'une chose à
+ajouter, c'est que jamais personne au monde ne saura un mot de ce que
+je viens de te dire. Je te laisse ces papiers, pour moi inutiles; tu en
+feras ce que ton honneur t'indiquera.
+
+Elle se leva, tandis que Roger restait assis, anéanti, écrasé par ces
+terribles révélations.
+
+Le premier mouvement qu'il fit longtemps, très longtemps après le départ
+de Raphaëlle, fut d'étendre la main pour prendre un _Indicateur des
+chemins de fer_ qui était là sur une table; mais il lui fallut plusieurs
+minutes pour trouver ce qu'il cherchait: les lettres dansaient devant
+ses yeux troublés et les filets noirs qui séparent les trains se
+brouillaient; enfin il parvint à voir que le premier train pour Paris
+était à trois heures, ce serait ce draina qu'il prendrait.
+
+Mais avant de partir il voulut voir Corysandre, et aussitôt il se rendit
+aux allées de Lichtenthal.
+
+Ce fut Corysandre qui descendit pour le recevoir.
+
+--Quel bonheur! dit-elle, le visage radieux, je ne vous attendais pas de
+sitôt; quelle bonne surprise!
+
+Il se raidit pour ne pas se trahir:
+
+--C'est une mauvais nouvelle que je vous apporte je suis obligé de
+partir pour Paris par le train de trois heures.
+
+--Partir!
+
+Elle le regarda en tremblant: instantanément son beau visage s'était
+décoloré.
+
+--Et pourquoi partir? demanda-t-elle d'une voix rauque.
+
+--Pour une chose très grave... mais rassurez-vous, chère mignonne, et
+dites-vous que je n'ai jamais mieux senti combien profondément, combien
+passionnément je vous aime qu'en ce moment où je suis obligé de
+m'éloigner de vous... pour quelques jours seulement, je l'espère.
+
+Tendrement elle lui tendit la main et le regardant avec des yeux doux et
+passionnés:
+
+--Alors partez, dit-elle, mais revenez vite, n'est-ce pas, très vite? Si
+courte que soit votre absence, elle sera éternelle pour moi.
+
+A ce moment madame de Barizel ouvrit la porte et entra dans le salon;
+vivement Corysandre courut au-devant d'elle:
+
+--Si tu savais quelle mauvaise nouvelle, dit-elle.
+
+--Quoi donc?
+
+Roger voulut répondre lui-même:
+
+--Je suis obligé de partir pour Paris à trois heures et je viens vous
+faire mes adieux.
+
+--Comment partir! Vous n'assistez pas aux dernières journées de courses?
+
+--Cela m'est impossible.
+
+--Mais vous ne nous aviez pas parlé de ce départ.
+
+--C'est que je ne savais pas moi-même que je partirais; c'est ce matin,
+il y a quelques instants, que ce départ a été décidé.
+
+Avec Corysandre il s'était senti le coeur brisé; mais avec madame de
+Barizel ce n'était pas un sentiment de lâcheté qui l'anéantissait,
+c'était un sentiment d'indignation et de fureur qui le soulevait.
+Était-elle vraiment la femme que Raphaëlle venait de lui montrer? Il
+pouvait le savoir.
+
+Il fit quelques pas vers la porte:
+
+--C'est justement avec deux de vos compatriotes, dit-il en regardant
+madame de Barizel, que j'ai à traiter l'affaire... capitale qui
+m'appelle à Paris, deux Américains, M. Layton, de Charlestown...
+
+Elle pâlit.
+
+--... Et M. Henry Urquhart, de Savannah.
+
+Il crut qu'elle allait défaillir; mais elle se redressa:
+
+--Bon voyage! dit-elle.
+
+
+
+XXXIV
+
+Le trouble de madame de Barizel avait été le plus terrible des aveux.
+
+Cependant Roger partit pour Paris, et, après avoir vu M. Layton, le
+frère du suicidé de Charlestown, il alla au Havre pour voir M. Urquhart.
+
+Une fille! La mère de celle qu'il aimait avait été une fille!
+
+Il revint à Paris, écrasé, mais cependant ferme dans sa résolution.
+
+Jamais il ne reverrait Corysandre.
+
+Comment supporteraient-ils l'un et l'autre cette séparation? Il n'en
+savait rien, il ne se le demandait même pas, car ce n'était pas de
+l'avenir qu'il pouvait s'occuper, c'était du présent, du présent seul.
+
+Et dans ce présent il n'y avait qu'une chose: la fille d'Olympe
+Boudousquié ne pouvait pas être duchesse de Naurouse.
+
+Ce que souffrirait Corysandre, ce qu'il souffrirait lui-même, il devait
+pour le moment écarter cela de sa pensée et tâcher de ne voir que ce que
+l'honneur de son nom lui imposait.
+
+Il se serait fait tuer pour l'honneur de ce nom: cette résolution serait
+un suicide.
+
+Et dans le wagon qui le ramenait du Havre à Paris, il arrêta la mise à
+exécution de cette résolution, s'y reprenant à vingt fois, à cent fois,
+ne restant fixé qu'à un seul point, qui était qu'il ne devait pas
+retourner à Bade, car il sentait bien que, s'il revoyait Corysandre, il
+n'y aurait ni volonté, ni dignité, ni honneur qui tiendraient contre
+elle; et puis, que lui dirait-il, d'ailleurs? Il ne pouvait pas lui
+parler de sa mère, il faudrait qu'il inventât des prétextes; lesquels?
+Elle le verrait mentir, et cela il ne le voulait pas.
+
+Il écrirait donc.
+
+Il fut emporté dans un tel trouble, un tel émoi, une telle angoisse, un
+tumulte si vertigineux, qu'il fut tout surpris de se trouver arrivé à
+Paris: le temps, la distance, étant choses inappréciables pour lui.
+
+Immédiatement il se rendit chez lui et tout de suite il écrivit ses
+lettres, dont les termes étaient arrêtés dans sa tête.
+
+«Madame la comtesse,
+
+«En vous disant que je partais pour voir MM. Layton et Urquhart vous
+avez compris qu'il me serait impossible de donner suite au projet de
+mariage dont je vous avais entretenu. Après avoir vu ces deux messieurs,
+je vous confirme cette impossibilité.
+
+«NAUROUSE.»
+
+Puis il passa à la lettre de Corysandre; mais, avant de pouvoir poser
+la plume sur le papier, il la laissa tomber plus de dix fois, l'esprit
+affolé, le coeur défaillant:
+
+«Je vous aime, chère Corysandre, et c'est sous le coup de la plus
+affreuse, de la plus grande douleur que j'aie jamais éprouvée que je
+vous écris.
+
+«Nous ne nous verrons plus.
+
+«Cependant mon amour pour vous est ce qu'il était hier, plus profond
+même, et ce que je vous disais en me séparant de vous, je vous le répète
+en toute sincérité: Je vous aime, je vous adore.
+
+«Mais l'implacable fatalité nous sépare et il n'y a pas de volonté
+humaine qui puisse nous réunir.
+
+«Adieu; mon dernier mot sera celui qui a commencé cette lettre, celui
+qui remplit ma vie: je vous aime, chère Corysandre.
+
+«ROGER.»
+
+Cette lettre écrite, il la relut, et il voulut la déchirer, car elle ne
+disait nullement ce qu'il voulait dire; mais, quand il la recommencerait
+dix fois, vingt fois, à quoi bon, puisque, ce qui était dans son coeur,
+il ne pouvait justement pas l'exprimer.
+
+Il avait décidé que ce serait Bernard resté à Bade qui porterait
+ces deux lettres, et, en les envoyant à celui-ci, il lui donna ses
+instructions qu'il précisa minutieusement: tout d'abord, Bernard devait
+porter la lettre adressée à Corysandre et la remettre lui-même aux mains
+de mademoiselle de Barizel; quand à celle de madame de Barizel, il était
+mieux qu'il la remît à quelqu'un de la maison sans explication.
+
+Lorsque l'enveloppe dans laquelle il avait placé ces lettres fut fermée,
+il la garda longtemps devant lui, ne pouvant pas l'envoyer à la poste:
+c'était sa vie, son bonheur, qu'il allait sacrifier, son amour.
+
+Jamais il n'avait éprouvé pareille douleur, pareille angoisse, et si son
+coeur ne défaillait pas dans les faiblesses de l'irrésolution, il se
+brisait sous les efforts de la volonté.
+
+Il fallait qu'il renonçât à celle qu'il avait aimée, qu'il aimait si
+passionnément, et il y renonçait; mais au prix de quelles souffrances
+accomplissait-il ce devoir!
+
+Enfin l'heure du départ des courriers approcha! il ne pouvait plus
+attendre; il prit la lettre et la porta lui-même au bureau de la rue
+Taitbout, marchant rapidement, résolument; mais, lorsqu'il la jeta dans
+la boîte, il eut la sensation qu'il lui en aurait moins coûté de presser
+la gâchette d'un pistolet dont la gueule eût été appuyée sur son coeur.
+
+Il était près de la rue Le Pelletier; le souvenir de Harly se présenta à
+son esprit, non de Harly son ami,--il n'avait point d'ami à cette heure
+et l'humanité entière lui était odieuse, mais de Harly, médecin; il
+monta chez lui.
+
+En le voyant entrer, Harly vint à lui vivement.
+
+--Quelle joie, mon cher Roger!
+
+Mais en remarquant combien il était pâle et comme tout son visage
+portait les marques d'un profond bouleversement, il s'arrêta.
+
+--Qu'avez-vous donc? Êtes-vous malade? s'écria-t-il.
+
+--Malade, non; mort: je viens de rompre mon mariage.
+
+Plusieurs fois Roger avait écrit à Harly pour lui parler de ce mariage
+et lui dire combien il aimait Corysandre.
+
+--J'ai rompu, continua Roger, et j'aime celle que je devais épouser plus
+que je ne l'ai jamais aimée; de son côté elle m'aime toujours, c'est
+vous dire ce que je souffre. Plus tard, je vous expliquerai les raisons
+de cette rupture; aujourd'hui je viens demander au médecin un remède
+pour oublier et dormir, car, si j'ai eu le courage d'accomplir cette
+rupture, j'ai maintenant la lâcheté de ne pas pouvoir supporter ma
+douleur.
+
+--Mais que voulez-vous?
+
+--Je vous l'ai dit: oublier, dormir, ne pas penser, ne pas souffrir.
+
+--Mais, mon ami, la douleur morale s'use par le temps; on ne la supprime
+pas. Si je la suspends par le sommeil, au réveil vous la retrouverez
+aussi intense qu'en ce moment.
+
+--J'aurai dormi, j'aurai échappé à moi-même, à mes pensées, à mes
+souvenirs.
+
+--Et après?
+
+--Ce n'est pas demain qui m'occupe en ce moment, c'est aujourd'hui.
+
+Harly ne l'avait pas vu depuis deux ans et il le trouvait plus pâle,
+plus maigre que lorsqu'il l'avait quitté. Ce long voyage ne lui avait
+pas été salutaire. La fièvre bien certainement ne le quittait pas.
+
+Dans ces conditions comment allait-il supporter la crise qu'il
+traversait? Par les lettres qu'il avait reçues Harly savait que Roger
+avait mis toutes les espérances de sa vie dans ce mariage qui, pour
+lui, était le point de départ d'une existence nouvelle, sérieusement,
+utilement remplie, avec toutes les joies de l'amour et de la famille,
+ces joies qu'il n'avait jamais connues et après lesquelles il aspirait
+si ardemment. Dans cette existence tranquille et régulière, il aurait
+pu trouver le rétablissement de sa santé, tandis que s'il reprenait ses
+anciennes habitudes il y trouverait sûrement l'aggravation rapide de sa
+maladie.
+
+Comment l'empêcher de les reprendre?
+
+
+
+XXXV
+
+Ce que Harly avait prédit se réalisa: quand Roger sortit de son
+assoupissement il trouva sa douleur aussi intense que la veille et
+même plus lourde, plus accablante, car il n'était plus enfiévré par la
+résolution à prendre puisque l'irréparable était accompli, et c'était le
+sentiment de cet irréparable qui pesait sur lui de tout son poids.
+
+C'était fini, il ne la verrait plus, et cependant elle était là devant
+ses yeux plus belle, plus radieuse, plus éblouissante qu'il ne l'avait
+jamais vue; ce n'était pas la mort qui la lui enlevait, mais sa propre
+volonté. Cette séparation, il l'avait voulue, il la voulait et cependant
+il en était à se demander s'il n'était pas plus coupable envers
+Corysandre en l'abandonnant qu'il ne l'eût été envers l'honneur de son
+nom en l'épousant. Que lui avait-il valu jusqu'à ce jour, ce nom dont il
+avait été, dont il était si fier? La guerre avec sa famille qui avait
+empoisonné sa jeunesse, et maintenant le sacrifice de son bonheur.
+
+Il ne pouvait pas rester enfermé toute la journée, tournant et
+retournant la même pensée, voyant et revoyant toujours la même image.
+
+Il envoya chercher une voiture:
+
+--Où faut-il aller?
+
+--Faites-moi faire le tour de Paris par les boulevards extérieurs.
+
+En arrivant pour la seconde fois à la Porte-Maillot, le cheval de sa
+victoria n'en pouvait plus; il descendit de voiture, en prit une autre
+et recommença sa promenade.
+
+A sept heures, il se fit conduire chez Bignon; mais au lieu d'entrer au
+rez-de-chaussée, il monta à l'entresol pour dîner seul dans un salon
+particulier.
+
+--Combien monsieur le duc veut-il de couverts? demanda le maître
+d'hôtel, qui le reconnut.
+
+--Un seul.
+
+--Que commande monsieur le duc?
+
+--Ce que vous voudrez.
+
+A huit heures il entra à l'Opéra.
+
+Il ne tarda pas à ne pas pouvoir rester en place; la musique
+l'exaspérait.
+
+Il sortit et s'en alla aux Bouffes.
+
+Mais il n'y resta pas davantage.
+
+Alors il se fit conduire aux Folies-Dramatiques, d'où il se sauva au
+bout d'un quart d'heure.
+
+Ces gens qui paraissaient s'amuser, ces comédiens qui jouaient
+sérieusement, la foule, le bruit, les lumières, tout lui faisait
+horreur.
+
+Il entra chez lui, se disant que le lendemain ce serait la même chose,
+puis le surlendemain, puis toujours ainsi.
+
+Mais le lendemain justement il n'en fut pas ainsi.
+
+Le matin, comme il allait sortir, pour sortir, sans savoir où aller, le
+valet de chambre, entrant dans son cabinet, lui demanda s'il pouvait
+recevoir madame la comtesse de Barizel.
+
+La comtesse à Paris! Il resta un moment abasourdi.
+
+--Avez-vous dit que j'étais chez moi? demanda-il.
+
+--J'ai dit que j'allais voir si M. le duc pouvait recevoir.
+
+Son parti fut pris.
+
+--Faites entrer, dit-il.
+
+Il passa dans le salon, s'efforçant de se calmer. Ce n'était que la
+comtesse, il n'avait pas de ménagement à garder avec elle; il haïssait,
+il méprisait cette misérable femme qui le séparait de Corysandre.
+
+Elle entra la tête haute, avec un sourire sur le visage, et comme Roger,
+stupéfait, ne pensait pas à lui avancer un siège, elle prit un fauteuil
+et s'assit. Elle eût fait une visite insignifiante, qu'elle n'eût certes
+pas paru être plus à son aise.
+
+--J'ai reçu votre lettre hier matin, dit-elle, et aussitôt je me suis
+mise en route pour venir vous demander ce qu'elle signifie.
+
+--Que je renonce à la main de mademoiselle de Barizel.
+
+--Oh! cela, je l'ai bien compris; mais pourquoi renoncez-vous à la main
+de ma fille?
+
+Il avait eu le temps de se remettre, et en voyant cette assurance qui
+ressemblait à un défi, un sentiment d'indignation l'avait soulevé.
+
+--Parce qu'un duc de Naurouse ne donne pas son nom à la fille de
+mademoiselle Olympe Boudousquié.
+
+Il croyait la faire rentrer sous terre, elle se redressa au contraire et
+son sourire s'accentua:
+
+--Je crois, dit-elle, que vous êtes victime d'une étrange confusion de
+nom, que des malveillants, des jaloux ont inventée dans un sentiment de
+haine stupide et de basse envie pour ma fille: je me nomme, il est vrai,
+de Boudousquié du nom de mon père; mais de Boudousquié et Boudousquié
+sont deux. Lorsque avec des yeux égarés vous êtes venu m'annoncer que
+vous partiez pour voir MM. Layton et Urquhart, j'ai été pour vous
+avertir qu'on tendait un piège à votre crédulité, comme on avait essayé
+d'en tendre un à la mienne lorsqu'on m'avait écrit pour m'avertir qu'il
+y avait en vous le germe de je ne sais quelle maladie mortelle, car déjà
+on m'avait menacée, pour m'escroquer de l'argent, de me rattacher à
+cette famille Boudousquié avec laquelle je n'ai rien de commun; mais
+je ne l'ai point fait, pensant que vous ne donneriez pas dans cette
+invention grossière. Je crois que j'ai eu tort; je vois que ces gens ont
+su troubler votre jugement, cependant si ferme et si droit d'ordinaire,
+et je viens me mettre à votre disposition pour vous fournir toutes les
+explications que vous pouvez désirer. Il s'agit de ma fille, de son
+bonheur, de son honneur, et je n'écoute, moi, sa mère, que cette seule
+considération. Que vous a-t-on dit!
+
+--Vous le demandez?
+
+--Certes.
+
+--M. Layton m'a dit qu'Olympe Boudousquié, après avoir ruiné son frère
+dont elle était la maîtresse, avait amené celui-ci à se tuer. M.
+Urquhart m'a dit que la même Olympe Boudousquié, qui l'avait trompé et
+ruiné, était la dernière des filles.
+
+--Eh bien! en quoi cela a-t-il pu vous toucher? Il n'y a jamais eu rien
+de commun entre la famille Boudousquié, à laquelle appartenait cette...
+fille, et la famille de Boudousquié d'où je sors.
+
+--Alors comment se fait-il que le portrait d'Olympe Boudousquié, que M.
+Urquhart a conservé et m'a montré, soit... le vôtre?
+
+Du coup, madame de Barizel, si pleine d'assurance, fut renversée;
+une pâleur mortelle envahit son visage et Roger crut qu'elle allait
+défaillir. Se voyant observée, elle se cacha la tête entre ses mains,
+mais le tremblement de ses bras trahit son émotion.
+
+Cependant elle se remit assez vite, au moins de façon à pouvoir
+reprendre la parole:
+
+--Je n'essayerai pas de cacher ma confusion et ma honte, dit-elle, car
+je veux vous avouer la vérité, toute la vérité. Que ne l'ai-je fait plus
+tôt! Je vous aurais épargné les douleurs par lesquelles vous avez passé
+et que vous nous avez imposées, à ma fille et à moi. J'avoue donc que,
+tout à l'heure, en vous disant qu'il n'y avait rien de commun entre
+Olympe Boudousquié et ma famille, j'ai manqué à la vérité: en réalité
+cette Olympe était la fille de mon père, fille naturelle, née de
+relations entre mon père et une jeune femme...
+
+--Mademoiselle Aitie, modiste à Natchez; j'ai le certificat de baptême
+d'Olympe Boudousquié et beaucoup d'autres pièces authentiques la
+concernant et concernant aussi sa mère.
+
+Madame de Barizel eut un mouvement d'hésitation, cependant elle
+continua:
+
+--Vous savez comme ces liaisons se font et se défont facilement. Mon
+père eut le tort de ne pas s'occuper de cette fille qui, devenue grande,
+suivit les traces de sa mère; c'est à elle que se rapportent sans doute
+les pièces dont vous parlez, à elle aussi que se rapportent les récits
+qui ont été faits par MM. Layton et Urquhart et si vous trouvez qu'une
+certaine ressemblance existe entre le portrait qu'on vous a montré et
+moi, vous devez comprendre que cette ressemblance est assez naturelle
+puisque celle qui a posé pour ce portrait était... ma soeur.
+
+--Et cette soeur naturelle, puis-je vous demander ce qu'elle est
+devenue?
+
+--Morte.
+
+--Il y a longtemps?
+
+--Une quinzaine d'années.
+
+--Vous avez un acte qui constate sa mort.
+
+--Non, mais on pourrait sans doute le trouver... en le cherchant.
+
+--Eh bien, je puis éviter cette peine, car j'ai une série d'actes
+s'appliquant à cette Olympe Boudousquié qui permettent de la suivre
+jusqu'au moment où M. le comte de Barizel l'a ramenée de la Havane.
+
+--Monsieur le duc!
+
+Mais Roger ne se laissa pas interrompre, vivement il se leva et étendant
+le bras vers la porte:
+
+--Je vous prie de vous retirer.
+
+--Mais je vous jure.
+
+--Me croyez-vous donc assez naïf pour avoir foi aux serments d'Olympe
+Boudousquié?
+
+Elle se jeta aux genoux de Roger en lui saisissant une main malgré
+l'effort qu'il faisait pour se dégager:
+
+--Eh bien! je partirai, s'écria-t-elle avec un accent déchirant, je
+retournerai en Amérique, vous n'entendrez jamais parler de moi, je serai
+morte pour le monde, pour vous, même pour ma fille; mais, je vous en
+conjure à genoux, à mains jointes, en vous priant, en vous suppliant
+comme le bon Dieu, ne l'abandonnez pas, ne renoncez pas à ce mariage.
+Elle est innocente, elle est la fille légitime du comte de Barizel
+dont la noblesse est certaine; elle vous aime, elle vous adore. La
+tuerez-vous par votre abandon? C'est sa douleur qui m'a poussée à cette
+démarche. Ne vous laisserez-vous pas émouvoir, vous qui l'aimez? l'amour
+ne parlera-t-il pas en vous plus que l'orgueil?
+
+--Que l'orgueil, oui; que l'honneur, non, jamais!
+
+
+
+XXXVI
+
+Madame de Barizel était partie depuis longtemps et Roger n'avait pas
+quitté son salon, qu'il arpentait en long et en large, à grands pas,
+fiévreusement, quand le domestique entra de nouveau.
+
+--Il y a là une dame, dit-il, qui veut à toute force voir monsieur le
+duc; elle refuse de donner son nom.
+
+--Ne la recevez pas.
+
+--Elle est jeune, et sous son voile elle paraît très jolie.
+
+Roger ne fut pas sensible à cette raison qui, dans la bouche du
+domestique, paraissait toute-puissante:
+
+--Ne la recevez pas, dit-il, ne recevez personne.
+
+Mais, avant que le domestique fût sorti, la porte du salon se rouvrit et
+la jeune dame qui paraissait très jolie sous son voile entra.
+
+Roger n'eut pas besoin de la regarder longuement pour la reconnaître;
+son coeur avait bondi au-devant d'elle:
+
+--Vous!
+
+--Roger!
+
+Le domestique sortit vivement.
+
+Elle se jeta dans les bras de Roger.
+
+--Chère Corysandre!
+
+Ils restèrent longtemps sans parler, se regardant, les yeux dans les
+yeux, perdus dans une extase passionnée; ce fut elle qui la première
+prit la parole:
+
+--Ma présence ici vous explique que je ne vous en veux pas de votre
+lettre, j'ai été foudroyée en la lisant, je n'ai pas été fâchée. Fâchée
+contre vous, moi!
+
+Et elle s'arrêta pour le regarder, mettant toute son âme, toute sa
+tendresse, tout son amour dans ce regard, frémissante de la tête aux
+pieds, éperdue, anéantie; ce n'était plus l'admirable et froide statue
+qu'il avait vue en arrivant à Bade, mais une femme que la passion avait
+touchée et qu'elle entraînait.
+
+Tout à coup un flot de sang empourpra son visage et elle se cacha la
+tête dans le cou de Roger.
+
+--Si je viens à vous, dit-elle faiblement, chez vous, ce n'est pas pour
+vous demander les raisons qui vous empêchent de me prendre pour femme.
+
+--Mais...
+
+--Ces raisons, ne me les dis pas, s'écria-t-elle dans un élan
+irrésistible, je ne veux pas les connaître... au moins je ne veux pas
+que tu me les dises.
+
+De nouveau, elle se cacha le visage contre lui.
+
+Puis après quelques instants elle poursuivit sans le regarder:
+
+--Si un homme comme vous ne tient pas l'engagement qu'il a pris...
+librement, c'est qu'il a pour agir ainsi des raisons qui s'imposent à
+son honneur; je sens cela. Lesquelles? Je ne les sais pas, je ne veux
+pas les savoir, je ne veux pas qu'on me les dise.
+
+Elle jeta ses mains sur ses yeux et ses oreilles comme si elle avait
+peur de voir et d'entendre.
+
+--Tu as pensé à moi, n'est-ce pas, demanda-t-elle, avant de prendre
+cette résolution, à ma douleur, à mon désespoir; tu as pensé que je
+pouvais en mourir.
+
+Il inclina la tête.
+
+--Et cependant tu l'as prise?
+
+--J'ai dû la prendre.
+
+--Tu as dû! C'est bien cela, je comprends; mais tu m'aimes, n'est-ce
+pas; tu m'aimes encore!
+
+--Si je t'aime!
+
+La prenant dans ses bras, il l'étreignit passionnément; ils restèrent
+sans parler, les lèvres sur les lèvres.
+
+Mais doucement elle se dégagea:
+
+--Ce que je te demande, je le savais avant que tu me le dises, je
+l'avais senti, je l'avais deviné, et c'est parce que je sentais bien que
+tu m'aimais, que tu m'aimes toujours que je suis venue à toi, car
+enfin nous ne pouvons pas être séparés,--j'en mourrais. Et toi,
+supporterais-tu donc cette douleur? vivrais-tu sans moi? Pour moi, je ne
+peux pas vivre sans toi, sans ton amour. Je le veux, il me le faut et je
+viens te le demander. Ce que disait ta lettre, n'est-ce pas, c'était que
+je ne pouvais pas être ta femme?
+
+Il baissa la tête, ne pouvant pas répondre.
+
+--Pourquoi ne réponds-tu pas? s'écria-t-elle, pourquoi ne parles-tu
+pas franchement? Tu as peur que je t'adresse des questions. Mais ces
+questions m'épouvantent encore plus qu'elles ne peuvent t'épouvanter
+toi-même. En me disant que tu m'aimais toujours et que tu ne pouvais
+pas faire de moi ta femme, tu m'as tout dit. Je ne veux pas en savoir
+davantage. Il y a là quelque mystère, quelque secret terrible que je ne
+dois pas connaître puisque tu ne me l'as pas dit et que tu montres tant
+d'inquiétude à la pensée que je peux te le demander. Je ne suis qu'une
+pauvre fille sans expérience, je ne sais que bien peu de chose dans la
+vie et du monde; mais, pour mon malheur, j'ai appris à regarder et
+à voir, et ce que bien souvent je ne comprends pas, je le devine
+cependant. Ce que j'ai deviné c'est qu'après avoir voulu me prendre pour
+ta femme, tu ne le veux plus maintenant.
+
+--Je ne le peux plus.
+
+--Mais tu peux m'aimer cependant, tu m'aimes. Eh bien, ne nous séparons
+plus. Me voici; prends-moi, garde-moi.
+
+Elle lui jeta les bras autour du cou, et le regardant sans baisser les
+yeux:
+
+--Me veux-tu?
+
+--Et j'ai pu t'écrire que nous ne nous verrions plus! s'écria-t-il.
+
+--Oh! ne t'accuse pas. A ta place j'aurais agi comme toi sans doute; à
+la mienne tu ferais ce que je fais; tu as eu la douleur de résister à
+ton amour, moi j'ai la joie d'obéir au mien. Et sens-tu comme elle est
+grande, sens-tu comme elle m'exalte, comme elle m'élève au-dessus de
+toutes les considérations si sages et si petites de ce monde? Jusqu'à ce
+jour je n'ai eu qu'un orgueil, celui de ma beauté; on m'a tant dit que
+j'étais belle, on m'a montré tant d'enthousiasme, tant d'admiration,
+que j'ai cru... quelquefois que j'étais au-dessus des autres femmes; au
+moins je l'ai cru pour la beauté, car pour tout le reste je savais bien
+que je n'étais qu'une fille très ordinaire. Mais voilà que tu m'aimes,
+voilà que je t'aime, que je t'aime passionnément, plus que tout au
+monde, plus que ma réputation, plus que mon honneur, plus que tout, et
+voilà que c'est par mon amour que je deviens supérieure aux autres,
+puisque je fais ce que nulle autre sans doute n'oserait faire à ma place
+et m'en glorifie.
+
+Elle le regarda un moment; ses yeux lançaient des flammes, sa poitrine
+bondissait, elle était transfigurée par la passion.
+
+--C'est que j'ai foi en toi, continua-t-elle, et que je sais que tu
+m'acceptes comme je me donne,--entièrement. Où tu voudras que j'aille,
+j'irai; ce que tu voudras, je le voudrai. Je n'aurai pas d'autre volonté
+que la tienne, d'autres désirs que les tiens, d'autre bonheur que le
+tien; heureuse que tu m'aimes, ne demandant rien, n'imaginant rien, ne
+souhaitant rien que ton amour. Si tu savais comme j'ai besoin d'être
+aimée; si tu savais que je ne l'ai jamais été... par personne, tu
+entends, par personne, et que mon enfance a été aussi triste, aussi
+délaissée que la tienne.
+
+Comme il la regardait dans les yeux, elle détourna la tête.
+
+--Ne parlons pas de cela, dit-elle, je veux plutôt t'expliquer comment
+j'ai pris cette résolution.
+
+Elle avait jusqu'alors parlé debout; elle attira un fauteuil et s'assit,
+tandis que Roger prenait place devant elle sur une chaise, lui tenant
+les mains dans les siennes, penché vers elle, aspirant ses paroles et
+ses regards.
+
+--C'est aussitôt après avoir lu ta lettre et quand ma mère m'a donné
+celle que tu lui écrivais que je me suis décidée. Comme elle m'annonçait
+qu'elle venait à Paris pour dissiper le malentendu qui s'était élevé
+entre vous, je lui ai demandé à l'accompagner, devinant bien qu'il
+ne s'agissait point d'un malentendu comme elle disait et que rien ni
+personne ne te ferait revenir sur cette rupture, que tu n'avais pu
+arrêter qu'après de terribles combats, forcé par des raisons qui ne
+changeraient pas. Elle a consenti à mon voyage. Nous sommes arrivées ce
+matin, et elle m'a dit qu'elle venait chez toi. J'ai attendu son retour,
+mais sans rien espérer de bon de sa visite. Lorsqu'elle est rentrée,
+dans un état pitoyable de douleur et de fureur, elle m'a dit que tu
+persistais dans ta résolution. Alors je suis sortie; dans la rue j'ai
+appelé un cocher qui passait et je lui ai dit de m'amener ici. Il a
+fallu subir l'examen de ton concierge et de ton valet de chambre. Mais
+qu'importe! Pouvais-je être sensible à cela en un pareil moment! Me
+voici, près de toi, à toi, cher Roger; ne pensons qu'à cela, au bonheur
+d'être ensemble. Moi, je me suis faite à l'idée de ce bonheur puisque,
+depuis hier, je savais que ces mots que tu as dû avoir tant de peine à
+écrire: «Nous ne nous verrons plus», n'auraient pas de sens aujourd'hui;
+mais toi, ne te surprend-il pas?
+
+Glissant de son siège, il se mit à genoux devant elle, et dans une
+muette extase, il la contempla, la regarda des pieds à la tête, tandis
+qu'il promenait dans de douces caresses ses mains sur elle, sur ses
+bras, sur son corsage, la serrant, l'étreignant comme s'il avait besoin
+d'une preuve matérielle pour se persuader qu'il n'était pas sous
+l'influence d'une illusion.
+
+--Que ne puis-je te garder toujours ainsi, à mes pieds, dit-elle en
+souriant; mais nous ne devons pas nous oublier. Il est impossible que ma
+mère ne s'aperçoive pas bientôt de mon départ. Elle me cherchera. Ne me
+trouvant pas, la pensée lui viendra bien certainement que je suis ici,
+car elle sait combien je t'aime. Il ne faut pas qu'elle puisse me
+reprendre, car elle saurait bien nous séparer, dût-elle me mettre dans
+un couvent jusqu'au jour où elle aurait arrangé un autre mariage pour
+moi. Ce mariage, je ne l'accepterais pas; cela, tu le sais. Mais je ne
+veux pas de luttes, je ne veux pas d'intrigues. Arrache-moi à cette
+existence... misérable. Partons, partons aussitôt que possible.
+
+--Tout de suite. Où veux-tu que nous allions?
+
+--Et que m'importe! J'aurais voulu aller à Varages, à Naurouse, là où tu
+as vécu, où tu devais me conduire. Mais ce serait folie en ce moment;
+on nous retrouverait trop facilement, et il ne faut pas qu'on nous
+retrouve, il ne le faut pas, aussi bien pour toi que pour moi. Allons
+donc où tu voudras; moi je ne veux qu'une chose: être ensemble. Tous les
+pays me sont indifférents; ils me deviendront charmants quand nous les
+verrons ensemble.
+
+--L'Espagne!
+
+--Si tu veux.
+
+--Partons.
+
+--Le temps d'envoyer chercher une voiture.
+
+Mais au moment où il se dirigeait vers la porte, un bruit de voix
+retentit dans le vestibule, comme si une altercation venait de s'élever
+entre plusieurs personnes.
+
+
+
+XXXVII
+
+Roger courut à la porte pour la fermer, et en même temps, se tournant
+vers Corysandre, il lui fit signe d'entrer dans la pièce voisine, qui
+était sa chambre.
+
+Il n'avait pas tourné le pène, qu'on frappa à la porte non avec le
+doigt, mais avec la main pleine, trois coups assez forts.
+
+--Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix assurée.
+
+Évidemment c'était madame de Barizel qui venait reprendre Corysandre.
+
+Au lieu d'ouvrir, Roger traversa le salon en courant et entra dans sa
+chambre, où il trouva Corysandre.
+
+--Ma mère! murmura-t-elle d'une voix épouvantée.
+
+--Oui.
+
+--Qu'allez-vous faire?
+
+--Nous allons descendre par l'escalier de service; vite.
+
+La prenant par la main, il l'entraîna de la chambre dans le cabinet de
+toilette, du cabinet de toilette dans un couloir de dégagement au bout
+duquel se trouvait la porte de l'escalier de service; mais cette porte
+était fermée à clef, et la clef ne se trouvait pas dans la serrure.
+
+Roger n'avait pas pensé à cela, il fut déconcerté. Où, chercher cette
+clef? Il n'en avait pas l'idée.
+
+Avant qu'il eût pu réfléchir, un bruit de pas retentit au bout du
+couloir. Alors, tenant toujours Corysandre par la main, il rentra dans
+le cabinet de toilette dont il verrouilla la porte. C'était se faire
+prendre dans une souricière; mais ils n'avaient aucun moyen de sortir.
+
+Corysandre étreignit Roger dans ses deux bras, et, comme il se baissait
+vers elle, elle l'embrassa passionnément, désespérément, comme si elle
+avait conscience que c'était le dernier baiser qu'elle lui donnait et
+qu'elle recevait de lui.
+
+-Entrons dans ta chambre, dit-elle, et ouvre la porte; ne nous cachons
+pas.
+
+Mais il n'eut pas à aller tirer le verrou: au moment où ils arrivaient
+dans la chambre, la porte opposée à celle par laquelle ils entraient
+s'ouvrait, et derrière un petit homme à lunettes, vêtu de noir, ils
+aperçurent madame de Barizel.
+
+Le petit homme entr'ouvrit sa redingote et Roger aperçut le bout d'une
+écharpe tricolore.
+
+--Monsieur le duc, dit le commissaire de police, je suis chargé de
+rechercher chez vous mademoiselle Corysandre de Barizel, mineure
+au-dessous de seize ans, que sa mère, madame la comtesse de Barizel, ici
+présente, vous accuse d'avoir enlevée et détournée.
+
+Roger s'était avancé, tandis que Corysandre était restée en arrière,
+mais sans chercher à se cacher, la tête haute, ne laissant paraître sa
+confusion que par le trouble de ses yeux et la rougeur de son visage.
+
+Sur ces derniers mots du commissaire elle s'avança à son tour et vint se
+poser à côté de Roger.
+
+--Je n'ai été ni enlevée, ni détournée, dit-elle en s'efforçant
+d'affermir sa voix, qui malgré elle trembla, je suis venue
+volontairement.
+
+Le commissaire salua de la tête sans répondre, tandis que madame de
+Barizel levait au ciel ses mains indignées et frémissantes.
+
+--Prétendez-vous, monsieur le duc, dit le commissaire, s'adressant à
+Roger, que mademoiselle est venue chez vous simplement en visite?
+
+Roger ne répondit rien.
+
+--S'enferme-t-on au verrou pour recevoir des visites? s'écria madame de
+Barizel; cherche-t-on à se sauver? Enfin une jeune fille va-t-elle faire
+une visite à un jeune homme? Cette défense est absurde.
+
+--Me suis-je donc défendu? demanda Roger avec hauteur.
+
+--M. de Naurouse n'a pas à se défendre, dit vivement Corysandre, il n'a
+rien fait; s'il faut un coupable, ce n'est pas lui.
+
+Toutes ces paroles, celles de Corysandre, de Roger et de madame de
+Barizel, étaient parties irrésistiblement, sans réflexion, sous le coup
+de l'émotion; seul le commissaire; qui en avait vu bien d'autres et qui
+d'ailleurs n'était point partie intéressée, avait su ce qu'il disait.
+
+Cependant le temps avait permis à Roger de se reconnaître, au moins
+jusqu'à un certain point, c'est-à-dire qu'il ne comprenait rien à ce qui
+se passait.
+
+Cependant il fallait qu'il parlât, qu'il se défendît, ou s'il ne se
+défendait pas, qu'il sût à quoi cela l'entraînait. Madame de Barizel,
+habile et avisée comme elle l'était, n'avait certes pas décidé une
+pareille aventure à la légère.
+
+--Monsieur le commissaire, dit-il, je voudrais avoir quelques instants
+d'entretien avec vous.
+
+--Je suis à votre disposition, monsieur le duc, répondit le commissaire,
+qui paraissait beaucoup mieux disposé en faveur des accusés que de
+l'accusateur.
+
+--Mais, monsieur... s'écria madame de Barizel.
+
+--Ne craignez rien, madame, la porte est gardée.
+
+Avant de sortir, Roger regarda Corysandre comme pour lui demander pardon
+de la laisser seule; mais elle lui fit signe qu'elle avait compris.
+Alors il passa dans le salon avec le commissaire.
+
+--Monsieur le commissaire, dit-il, c'est une question que je voudrais
+vous adresser si vous le permettez: vous avez parlé d'accusation tout à
+l'heure, cette accusation est-elle sérieuse? sur quoi porte-t-elle? à
+quoi expose-t-elle?
+
+--Vous avez un code, monsieur le duc?
+
+--Non.
+
+--C'est cependant un livre qui devrait se trouver chez tout le monde,
+dit-il sentencieusement; enfin, puisque vous n'en avez pas, je vais
+tâcher de répondre à vos questions. Vous demandez si cette accusation
+est sérieuse? Oui, monsieur le duc, au moins par ses conséquences
+possibles. Les articles sous le coup desquels elle vous place sont les
+354, 355, 356, 357 du code pénal, qui disent que quiconque aura enlevé
+ou détourné une fille au-dessous de seize ans subira la peine des
+travaux forcés à temps.
+
+Roger ne fut pas maître de retenir un mouvement.
+
+--C'est ainsi, monsieur le duc; on ne sait pas cela dans le monde,
+n'est-ce pas? Cependant telle est la loi. Elle dit aussi que, quand même
+la fille aurait consenti à son enlèvement ou suivi volontairement son
+ravisseur, si celui-ci est majeur de vingt-un ans ou au-dessus, il
+sera condamné aux travaux forcés à temps. Mademoiselle de Barizel, en
+affirmant qu'elle était venue librement chez vous, a paru vouloir vous
+innocenter; vous voyez qu'elle s'est trompée. N'oubliez pas cela,
+monsieur le duc. De même n'oubliez pas non plus le dernier article que
+je signale tout particulièrement à votre attention, et qui dit que
+dans le cas où le ravisseur épouserait la fille qu'il a enlevée, il ne
+pourrait être condamné que si la nullité de son mariage était prononcée.
+Dans l'espèce, vous sentez, n'est-ce pas, l'importance de cet article?
+
+Baissant la tête, le commissaire adressa à Roger par-dessus ses lunettes
+un sourire qui en disait long.
+
+--Vous avez deviné qu'on voulait me contraindre à ce mariage? dit Roger.
+
+--Hé! hé! hé!
+
+Il n'en dit pas davantage; mais il se frotta les mains, satisfait sans
+doute d'avoir été compris.
+
+--J'ai un procès-verbal à dresser, dit-il, je puis m'installer ici,
+n'est-ce pas?
+
+Il s'assit devant la table.
+
+--Ce procès-verbal doit constater la porte fermée à clef, la tentative
+de fuite par l'escalier de service, le désordre de la toilette de la
+jeune personne. Pourquoi donc avez-vous fermé cette porte, monsieur le
+duc?
+
+--Je n'ai pensé qu'à la mère et j'ai voulu lui échapper.
+
+--Fâcheux.
+
+Abandonnant le commissaire, Roger rentra dans la chambre; Corysandre
+était assise à un bout, madame de Barizel à un autre.
+
+--Eh bien, monsieur le duc, demanda-t-elle, vous êtes-vous fait
+renseigner par M. le commissaire sur les conséquences de ce que la loi
+française appelle un détournement de mineure?
+
+Comme Roger ne répondait pas, elle continua:
+
+--Oui, n'est-ce pas. Alors vous savez que ces conséquences sont un
+procès en cour d'assises et une condamnation aux travaux forcés.
+
+Corysandre se leva et d'un bond vint à Roger.
+
+--Je pense, poursuivit madame de Barizel, que cela vous a donné à
+réfléchir et que vous pouvez me faire connaître vos intentions. Vous
+aimez ma fille. De son côté, elle vous aime passionnément, follement; sa
+démarche le prouve. L'épousez-vous?
+
+Avant qu'il eût pu répondre. Corysandre s'était jetée devant lui et,
+s'adressant à sa mère:
+
+-M. le duc de Naurouse ne peut pas m'épouser, dit-elle.
+
+--Je ne te parle pas, s'écria madame de Barizel.
+
+--Je réponds pour lui.
+
+Puis se tournant vers Roger:
+
+--Si à la demande qu'on t'adresse sous le coup de cette pression infâme,
+dit-elle, tu répondais: «Oui», tu ne serais plus le duc de Naurouse que
+j'aime. Tu ne pouvais pas me prendre pour ta femme hier, tu le peux
+encore moins aujourd'hui.
+
+Madame de Barizel parut hésiter un moment; mais presque aussitôt ses
+yeux lancèrent des éclairs, tandis que ses narines retroussées et ses
+lèvres minces frémissaient: elle se leva et s'avançant:
+
+--Et pourquoi donc M. le duc de Naurouse ne peut-il pas t'épouser?
+dit-elle d'un air de défi; s'il a des raisons à donner pour justifier
+son refus, j'entends des raisons honnêtes et avouables, qu'il les donne
+tout haut. Parlez, monsieur le duc, parlez donc.
+
+Une fois encore Corysandre intervint en se jetant au-devant de Roger:
+
+--Ah! vous savez bien qu'il ne parlera pas, s'écria-t-elle, et que je
+n'ai pas à lui demander, moi, votre fille, de se taire.
+
+Malgré sa fermeté, madame de Barizel fut déconcertée; mais son trouble
+ne dura qu'un court instant:
+
+--Vous réfléchirez, monsieur le duc, dit-elle; votre femme, ou vous ne
+la reverrez jamais.
+
+Sans répondre, Corysandre se jeta sur la poitrine de Roger.
+
+--A toi pour la vie, s'écria-t-elle, pour la vie, je te le jure.
+
+La porte du salon s'ouvrit:
+
+--Si monsieur le duc de Naurouse veut signer le procès-verbal? dit le
+commissaire de police.
+
+
+
+XXXVIII
+
+Quel usage madame de Barizel allait-elle faire de son procès-verbal.
+
+Il ne fallut pas longtemps à Roger pour voir qu'il ne lui était pas
+possible, non seulement de résoudre cette question, mais même de
+l'examiner, et tout de suite il pensa à Nougaret. Il croyait cependant
+bien en avoir fini avec les avoués, les avocats et les gens d'affaires.
+
+Bien que les tribunaux fussent en vacances Nougaret était au travail.
+Les vacances étaient pour lui son temps le plus occupé; il mettait à
+jour son arriéré.
+
+Il fit raconter à Roger comment les choses s'étaient passées,
+minutieusement, et il exigea un récit complet non seulement sur le fait
+même du procès-verbal du commissaire de police, mais encore sur les
+antécédents de madame de Barizel.
+
+--C'est le caractère du personnage qui nous expliquera ce dont il est
+capable, dit-il pour décider Roger, qui hésitait.
+
+Il fallut donc que Roger répétât le récit de Raphaëlle et les
+témoignages de MM. Layton et Urquhart.
+
+--Et la jeune personne, demanda l'avoué, elle n'est pas complice de sa
+mère?
+
+--Elle!
+
+--Ça s'est vu.
+
+Ce fut un nouveau récit, celui de l'intervention de Corysandre.
+
+--C'est très beau, dit l'avoué; seulement cela serait plus beau encore
+si c'était joué, car il est bien certain que par la venue chez vous de
+cette jeune fille qui vous dit: «Ne me prenez pas pour votre femme,
+puisque je ne suis pas digne de vous; mais gardez-moi pour votre
+maîtresse, puisque nous nous aimons», vous avez été profondément touché.
+
+--C'est l'émotion la plus forte que j'aie éprouvée de ma vie.
+
+--Il est bien certain aussi, n'est-ce pas, qu'en se jetant entre sa mère
+et vous pour dire: «Il ne peut pas m'épouser,» elle vous a paru très
+belle.
+
+--Admirable d'héroïsme.
+
+--C'est bien cela; de sorte que vous l'aimez plus que vous ne l'avez
+jamais aimée.
+
+--Au point que je me demande si je ne commets pas la plus abominable des
+lâchetés en ne l'épousant pas.
+
+--C'est bien cela. Certes, monsieur le duc, je serais désespéré de dire
+une parole qui pût vous blesser dans votre amour. Je comprends que vous
+admiriez cette belle jeune fille pour son sacrifice plus encore que pour
+sa beauté; mais enfin je ne peux pas ne pas vous faire observer que ce
+sacrifice arrive bien à point pour peser sur vos résolutions. Et notez
+que je ne veux pas insinuer qu'elle n'a pas été sincère; je n'insinue
+jamais rien, je dis les choses telles qu'elles sont. Et ce que je dis
+présentement, c'est que nous avons affaire à une mère très forte qui a
+bien pu pousser sa fille, sans que celle-ci ait vu ou senti la main qui
+la faisait agir.
+
+--Je vous affirme que tout en elle a été spontané, inspiré seulement par
+le coeur.
+
+--Je veux le croire; mais il est possible que le contraire soit vrai,
+et cela suffit pour vous avertir d'avoir à vous tenir sur vos gardes.
+D'ailleurs les raisons qui vous empêchaient hier d'épouser mademoiselle
+de Barizel existent encore aujourd'hui, il me semble, et je ne crois
+pas que par sa démarche auprès de vous, pas plus que par la mise
+en mouvement du commissaire de police, madame de Barizel se soit
+réhabilitée; elle est ce qu'elle était, et elle a pris soin de vous
+prouver elle-même qu'on ne l'avait pas calomniée en vous la représentant
+comme une aventurière dangereuse. Maintenant quel parti va-t-elle tirer
+de son procès-verbal? C'est là qu'est la question pressante.
+
+--Justement. A ce sujet je voudrais vous faire observer que je crois que
+mademoiselle de Barizel a plus de seize ans.
+
+--C'est quelque chose; mais ce n'est pas assez pour vous mettre à
+l'abri. Si la loi punit des travaux forcés le ravisseur d'une fille
+au-dessous de seize ans, elle punit de la réclusion le ravisseur d'une
+mineure; or si mademoiselle de Barizel a plus de seize ans, elle a
+toujours moins de vingt-un ans et, par conséquent, la plainte peut être
+déposée et le procès peut être fait. Le fera-t-elle?
+
+--Elle est capable de tout, et l'histoire du coup de revolver tiré
+sur un amant qui se sauvait d'elle, que je n'avais pas voulu admettre
+lorsqu'on me l'avait racontée, me paraît maintenant possible.
+
+--En disant: le fera-t-elle? ce n'est pas à elle que je pense, c'est
+aux avantages qu'elle peut avoir à le faire. A vous en menacer, les
+avantages sautent aux yeux: elle espère vous faire peur; avant de se
+laisser amener sur le banc des assises ou de la police correctionnel, un
+duc de Naurouse réfléchit, et entre deux hontes il choisit la moindre.
+
+La moindre serait la condamnation.
+
+--C'est elle qui raisonne et elle pense bien que la moindre pour vous
+serait de devenir son gendre. C'est là son calcul: tout a été préparé
+pour vous effrayer et vous amener au mariage par la peur. C'est un
+chantage comme un autre et, à vrai dire, je suis surpris que celui-là ne
+soit pas plus souvent pratiqué; mais voilà, les coquins n'étudient le
+code que pour échapper aux conséquences de leurs coquineries et non pour
+en préparer de nouvelles. S'ils savaient quelles armes la loi tient à la
+dispositions des habiles!
+
+--Si madame de Barizel n'a pas étudié le code, soyez sûr qu'elle se
+l'est fait expliquer par des gens qui le connaissent.
+
+--J'en suis convaincu, car le coup qu'elle a risqué part d'une main
+expérimentée; mais justement parce qu'elle n'a pas agi à la légère, elle
+doit savoir que vous pouvez très bien, au lieu d'avoir peur du procès,
+l'affronter. S'il en est ainsi, sa fille, qui présentement est encore
+mariable, devient immariable. Si belle, si séduisante que soit une jeune
+fille, elle ne trouve pas de mari quand elle a été enlevée ou détournée
+et quand un procès retentissant a fait un scandale épouvantable autour
+de son nom. Que devient madame de Barizel si elle ne marie pas sa fille?
+Une aventurière vieillie qui n'a plus un seul atout dans son jeu,
+puisqu'elle a perdu le dernier. Vous pouvez donc être certain qu'avant
+de déposer sa plainte, elle y regardera à deux fois. Elle a joué ses
+premières cartes et elle a gagné, c'est-à-dire qu'elle a gagné son
+procès-verbal sur lequel elle peut échafauder une action... si vous
+avez peur; mais si vous n'avez pas peur, que va-t-elle en faire de son
+procès-verbal? Voyez-vous son embarras avant de risquer une aussi grosse
+partie? Mon avis est donc de ne pas bouger et de laisser venir. Soyez
+assuré qu'il viendra quelqu'un, qu'on cherchera à vous tâter, qu'on vous
+fera même des propositions. Nous verrons ce qu'elles seront. Pour le
+moment, tout cela ne nous regarde pas.
+
+--Hélas!
+
+--C'est en homme d'affaires que je parle, car je devine très bien ce que
+vous devez souffrir.
+
+--Ce n'est pas à moi que je pense, c'est à... elle.
+
+Le quelqu'un qui devait venir et que Nougaret avait annoncé avec sa
+sûreté de diagnostic, ce fut Dayelle.
+
+Un matin, au bout de huit jours, pendant lesquels Roger avait vainement
+cherché à apprendre ce que Corysandre était devenue, retenu qu'il était
+par la réserve que Nougaret lui avait imposée, Bernard, de retour de
+Bade, annonça M. Dayelle, et celui-ci fit son entrée, grave, majestueux,
+s'étant arrangé une tête et une tenue pour cette visite, plus imposant,
+plus important qu'il ne l'avait jamais été, serré dans sa redingote
+noire, son menton rasé de près relevé par son col de satin.
+
+Après les premières paroles de politesse, Roger attendit, s'efforçant
+d'imposer silence à son émotion et de ne pas crier le mot qui lui
+montait du coeur:--Où est Corysandre?
+
+--Monsieur le duc, dit Dayelle, je viens vous demander quelles sont vos
+inventions.
+
+--Mes intentions? A propos de quoi? Au sujet de qui?
+
+--Au sujet de mademoiselle de Barizel, de qui je suis l'ami le plus
+ancien... un second père.
+
+--J'ai fait connaître ces intentions à madame la comtesse de Barizel;
+il m'est, à mon grand regret, impossible de donner suite au projet que
+j'avais formé et dont je vous avais entretenu.
+
+--Mais depuis que vous avez fait connaître vos intentions à madame de
+Barizel, il s'est passé un... incident grave qui a dû les modifier.
+
+--Il ne les a point modifiées.
+
+--Vous m'étonnez, monsieur le duc; c'est un honnête homme qui vous le
+dit.
+
+Roger ouvrit la bouche pour remettre cet honnête homme à sa place; mais
+il ne pouvait le faire qu'en accusant madame de Barizel, et il ne le
+voulut pas.
+
+--Monsieur le duc, continua Dayelle, qui paraissait éprouver un réel
+plaisir à prononcer ce mot, monsieur le duc, c'est de mon propre
+mouvement que je me suis décidé à cette démarche auprès de vous, dans
+l'intérêt de Corysandre que j'aime d'une affection très vive; je viens
+de voir madame de Barizel bien décidée à demander aux tribunaux la
+réparation de l'injure sanglante que vous lui avez faite, je l'ai
+arrêtée en la priant de me permettre de faire appel à votre honneur....
+
+--C'est justement l'honneur qui m'empêche de poursuivre ce mariage, dit
+Roger, incapable de retenir cette exclamation.
+
+--Monsieur le duc, cela est grave; il y a dans vos paroles une
+accusation terrible. Qui la justifie? Vous ne pouvez pas laisser mes
+amies, madame de Barizel aussi bien que sa fille, sous le coup de cette
+accusation tacite.
+
+--J'ai donné à madame de Barizel les raisons qui me font rompre un
+mariage que je désirais ardemment.
+
+--Vous avez écouté de basses calomnies, monsieur le duc.
+
+Roger ne répondit pas.
+
+Dayelle le pressa; Roger persista dans son silence, et il eût rompu
+l'entretien s'il n'avait espéré pouvoir trouver le moyen de savoir où
+était Corysandre.
+
+--Je suis surpris, monsieur le duc, que vous persistiez dans votre
+inqualifiable refus de me donner des explications que je me croyais en
+droit de demander à votre loyauté. Je venais à vous en conciliateur.
+Vous avez tort de me repousser, car vous perdez Corysandre que vous
+dites aimer.
+
+--Que j'aime et qui m'aime.
+
+--Sa mère a dû la faire entrer dans un couvent, et si vous ne l'en
+faites pas sortir en l'épousant, elle y restera enfermée jusqu'à sa
+majorité, car vous sentez bien qu'après ce procès elle ne pourrait
+jamais se marier.
+
+Roger, se raidissant contre son émotion, voulut essayer de suivre les
+conseils de Nougaret:
+
+--Alors nous attendrons cette majorité, dit-il, j'ai foi en elle comme
+elle a foi en moi; par ce procès, madame de Barizel déshonorera sa
+fille, voilà tout.
+
+
+
+XXXIX
+
+«Nous attendrons».
+
+Mais c'était une parole de défense, une bravade, un défi qui n'avait
+d'autre but que de montrer qu'il n'était pas plus effrayé par la menace
+du procès que par celle du couvent.
+
+En réalité, il espérait bien n'avoir pas à attendre longtemps;
+Corysandre trouverait certainement un moyen pour lui faire savoir dans
+quel couvent elle était; et lui, de son côté, en trouverait un pour la
+tirer de ce couvent. Réunis, ils partiraient, et bien adroite serait
+madame de Barizel si elle les rejoignait.
+
+Quant aux poursuites en détournement de mineure, il semblait, après la
+visite de Dayelle, qu'il ne devait pas s'en inquiéter; jamais madame
+de Barizel ne poursuivrait ce procès qui perdrait sa fille, et à la
+vengeance elle préférerait son intérêt.
+
+Il se trouva avoir raisonné juste pour les poursuites, mais non pour
+Corysandre.
+
+Des poursuites il n'entendit pas parler, si ce n'est par Nougaret, qui
+lui apprit que Dayelle avait fait des démarches auprès du commissaire
+de police et auprès de quelques autres personnes pour qu'on gardât le
+silence sur le procès-verbal, qui serait enterré.
+
+De Corysandre il ne reçut aucune nouvelle; le temps s'écoula; la lettre
+qu'il attendait n'arriva pas. Il devait donc la chercher, la trouver;
+mais comment?
+
+Madame de Barizel avait quitté Paris pour s'installer chez Dayelle,
+dans un château que celui-ci possédait aux environs de Poissy, et où
+il passait tous les ans la saison d'automne avec son fils et tout un
+cortège d'invités qui se renouvelaient par séries; en la surveillant
+adroitement, en la suivant, elle devait vous conduire au couvent où
+Corysandre était enfermée.
+
+Mais il ne lui convenait pas de remplir ce rôle d'espion, et d'ailleurs
+il eût suffi que madame de Barizel pût soupçonner qu'elle était
+espionnée pour dérouter toutes les recherches; il lui fallait donc
+quelqu'un qui pût exercer cette surveillance avec autant de discrétion
+que d'habileté.
+
+L'idée lui vint de demander à Raphaëlle de lui donner l'homme qu'elle
+avait envoyé en Amérique; sans doute il éprouvait bien une certaine
+répugnance à s'adresser à Raphaëlle; mais cet homme, en obtenant les
+renseignements relatifs à madame de Barizel, avait donné des preuves
+incontestables d'activité et d'habileté; il connaissait déjà celle-ci,
+et c'étaient là des considérations qui devaient l'emporter, semblait-il,
+sur sa répugnance; puisque c'était par Raphaëlle seule qu'il pouvait
+savoir qui était cet homme, il fallait bien qu'il le lui demandât.
+
+Aux premiers mots qu'il lui adressa à ce sujet, elle parut embarrassée;
+mais bientôt elle prit son parti.
+
+--C'est que la personne dont tu me parles, dit-elle, ne fait pas son
+métier de ces sortes d'affaires; c'est par amitié qu'elle a bien voulu
+me rendre ce service; en un mot, c'est mon père. Tu vois combien il est
+délicat que je lui demande de faire pour toi ce qu'il a bien voulu faire
+pour moi. Et puis, ce qui est délicat aussi, c'est de lui donner des
+raisons pour justifier à ses propres yeux son intervention. Ces raisons,
+je ne te les demande pas, elles ne me regardent pas. Mais lui, avant
+d'agir, voudra savoir pourquoi il agit. C'est un homme méticuleux, qui
+pousse certains scrupules à l'exagération; le type du vieux soldat.
+Enfin je vais tâcher de te l'envoyer; tu t'arrangeras avec lui.
+
+Raphaëlle réussit dans sa mission qu'elle présentait comme si délicate,
+si difficile, et le lendemain matin Roger vit entrer M. Houssu, sanglé
+dans sa redingote boutonnée comme une tunique, les épaules effacées,
+la poitrine bombée, avec un large ruban rouge sur le coeur. Il salua
+militairement et, d'une voix brève:
+
+--Monsieur le duc, je viens à vous de la part de ma fille... à qui je
+n'ai rien à refuser. Elle m'a dit que vous aviez besoin de mes services
+pour rechercher une jeune fille que sa mère ferait retenir injustement
+dans un couvent. Je me mets donc à votre disposition, d'abord pour avoir
+le plaisir de vous obliger,--il salua,--ensuite pour être agréable à ma
+fille,--il mit la main sur son coeur d'un air attendri,--enfin parce que
+mes principes d'homme libre s'opposent à ces séquestrations dans les
+couvents.
+
+Comme Roger se souciait peu de connaître les principes de M. Houssu, il
+se hâta de parler de la question de rémunération.
+
+--A la vacation, monsieur le duc, dit Houssu avec bonhomie, à la
+vacation, je vous compterai le temps passé à cette surveillance... et
+mes frais, au plus juste.
+
+Soit que Houssu voulût tirer à la vacation, soit toute autre raison, le
+temps s'écoula sans qu'il apportât aucun renseignement sur Corysandre;
+cependant il était bien certain qu'il s'occupait de cette surveillance
+avec activité, car, s'il était muet sur Corysandre, il était d'une
+prolixité inépuisable sur madame de Barizel, dont Roger pouvait suivre
+la vie comme s'il l'avait partagée.
+
+Mais ce n'était pas de madame de Barizel qu'il s'inquiétait, c'était de
+Corysandre.
+
+Que lui importait que madame de Barizel quittât, deux fois par semaine,
+le château de Dayelle pour venir à Paris et qu'en arrivant elle allât
+déjeuner avec Avizard dans un cabinet, tantôt de tel restaurant, tantôt
+de tel autre; puis qu'après avoir quitté Avizard elle allât passer une
+heure avec Leplaquet dans une chambre d'un des hôtels qui avoisinent la
+gare Saint-Lazare; cela confirmait ce que Raphaëlle lui avait raconté,
+mais que lui importait! Son opinion sur madame de Barizel était faite,
+et il n'était d'aucun intérêt pour lui qu'on la confirmât ou qu'on la
+combattît.
+
+Cependant il fallait qu'il écoutât tous ces rapports de Houssu, de même
+qu'il fallait qu'il autorisât celui-ci à continuer sa surveillance, car
+c'était en la suivant qu'on pouvait espérer arriver à Corysandre.
+
+Mais les journées s'ajoutaient aux journées et Houssu ne trouvait rien.
+
+Que devait penser Corysandre? Ne l'accusait-elle point de l'abandonner?
+
+L'automne se passa et madame de Barizel revint à Paris.
+
+--Maintenant, dit Houssu, nous la tenons.
+
+Mais ce fut une fausse espérance; elle n'alla point voir sa fille et ses
+domestiques, interrogés, ne purent rien dire de satisfaisant. Les uns
+pensaient que mademoiselle était retournée en Amérique, une autre
+croyait qu'elle était à Paris; la seule chose certaine était qu'elle
+n'écrivait pas à sa mère et que sa mère ne lui écrivait pas. Quant à
+celle-ci, on parlait de son prochain mariage avec Dayelle.
+
+Ce mariage inspira à Houssu une idée que Roger n'accepta pas; elle était
+cependant bien simple c'était de faire savoir à madame de Barizel que si
+elle ne rendait pas la liberté à sa fille, on ferait manquer son mariage
+avec Dayelle en communiquant à celui-ci les renseignements avec pièces à
+l'appui qui racontaient la jeunesse d'Olympe Boudousquié.
+
+Houssu fut d'autant plus surpris que ce moyen fût repoussé, qu'il voyait
+combien était vive l'impatience, combien étaient douloureuses les
+angoisses du duc.
+
+C'était non seulement pour Corysandre que Roger s'exaspérait de ces
+retards, mais c'était encore pour lui-même.
+
+En effet, avec la mauvaise saison son état maladif s'était aggravé, et
+il ne se passait guère de jour sans que Harly le pressât de partir pour
+le Midi.
+
+--Allez où vous voudrez, disait Harly, la Corniche, l'Algérie, Varages
+si vous le préférez, mais, je vous en prie comme ami, je vous l'ordonne
+comme médecin, quittez Paris dont la vie vous dévore.
+
+--Bientôt, répondait Roger, dans quelques jours.
+
+Car il espérait qu'au bout de ces quelques jours il pourrait partir avec
+Corysandre, et puisqu'on lui ordonnait le Midi, s'en aller avec elle en
+Égypte, dans l'Inde, au bout du monde.
+
+Mais les quelques jours s'écoulaient; Houssu n'apportait aucune nouvelle
+de Corysandre, le mal faisait des progrès, la faiblesse augmentait et
+Harly revenait à la charge et répétait son éternel refrain: «Partez.»
+Partir au moment où il allait enfin savoir dans quel couvent se trouvait
+Corysandre, quitter Paris quand elle pouvait arriver chez lui tout à
+coup! Puisqu'elle était venue une fois, pourquoi ne viendrait-elle pas
+une seconde? Et il attendait.
+
+Un matin Houssu se présenta avec une figure joyeuse.
+
+--Cassez-moi aux gages, monsieur le duc, je n'ai été qu'un sot: j'ai
+surveillé madame de Barizel, tandis que c'était M. Dayelle qu'il fallait
+filer.
+
+--Mademoiselle de Barizel, interrompit Roger.
+
+--Elle est à Paris, au couvent des dames irlandaises, rue de la
+Glacière, où M. Dayelle va tous les jours la voir avec son fils. On
+dit... Mon Dieu, je ne sais pas si je dois le répéter à monsieur le
+duc....
+
+--Allez donc.
+
+--On dit que le fils doit épouser la fille en même temps que le père
+épousera la mère; c'est un moyen que M. Dayelle a trouvé afin de ne pas
+perdre l'argent qu'il a donné à madame de Barizel pour constituer la dot
+de sa fille.
+
+--C'est insensé.
+
+--Évidemment.... Seulement on le dit, et j'ai cru que mon devoir était
+de le répéter à monsieur le duc.
+
+--Il faut que vous fassiez parvenir aujourd'hui même à mademoiselle de
+Barizel la lettre que je vais vous donner.
+
+--Cela sera bien difficile.
+
+--Je payerai l'impossible.
+
+--On tâchera.
+
+Tout de suite Roger se mit à écrire cette lettre, qui fut longuement
+explicative et surtout ardemment passionnée, mais qui ne dit pas un mot
+des projets de mariage avec Dayelle fils.
+
+Tandis que Houssu emportait cette lettre, il alla lui-même rue de la
+Glacière pour voir le couvent où elle était enfermée; mais il ne vit
+rien que des grands murs, des grands arbres et une grande porte aussi
+bien fermée que celle d'une prison.
+
+Comme il restait devant cette porte, la regardant mélancoliquement, un
+bruit de voiture lui fit tourner la tête: c'était un coupé attelé de
+deux chevaux qui arrivait grand train, conduit par un cocher à livrée
+vert et argent,--celle de Dayelle.
+
+Il s'éloigna pour n'être pas reconnu et, s'étant retourné, il vit
+descendre du coupé Dayelle accompagné de son fils; le valet de pied
+avait sonné. La porte si bien fermée s'ouvrit; ils entrèrent.
+
+
+
+XL
+
+C'était folie d'admettre que Léon Dayelle pouvait devenir le mari de
+Corysandre.
+
+Mais alors pourquoi venait-il la voir avec son père?
+
+C'était une terrible femme que madame de Barizel, de qui l'on pouvait
+tout attendre, de qui l'on devait tout craindre! Si elle se pouvait
+faire épouser par Dayelle, ne pouvait-elle pas faire épouser Corysandre
+par Léon? Il est vrai qu'elle voulait ce mariage avec le père, tandis
+que Corysandre ne voudrait jamais le fils. Ce serait lui faire une
+mortelle injure que la croire capable d'une pareille trahison. Il avait
+foi en elle, en sa fidélité, en son amour.
+
+Et cependant cette visite du père et du fils dans le couvent se
+prolongeait bien longtemps. Que pouvaient-ils dire? Comment Corysandre
+pouvait-elle les écouter?
+
+C'était embusqué sous la porte d'un mégissier que Roger agitait
+fiévreusement ces questions, attendant qu'ils sortissent.
+
+Enfin il les vit paraître; ils montèrent en voiture, et il put à son
+tour partir et rentrer chez lui, où il attendit Houssu. Mais Houssu ne
+vint pas ce jour-là. Ce fut seulement le lendemain qu'il arriva, la mine
+longue: il n'avait pas réussi à trouver quelqu'un pour se charger de la
+lettre, et il craignait bien de n'être pas plus heureux. Les difficultés
+étaient grandes; il voulut les énumérer, mais Roger l'interrompit en lui
+disant qu'il fallait, coûte que coûte, que cette lettre fût remise au
+plus vite dans les mains de mademoiselle de Barizel. Avec du zèle et de
+l'argent, on devait réussir.
+
+--Soyez sûr que je n'économiserai ni l'un ni l'autre, dit Houssu.
+
+Le lendemain il vint annoncer qu'il avait des espérances, le
+surlendemain qu'il n'en avait plus, puis deux jours après qu'il en avait
+de nouvelles et d'un autre côté.
+
+Le temps recommença à s'écouler sans résultat, et Roger, exaspéré,
+voulut agir lui-même. Il pensa à s'adresser à mademoiselle Renée de
+Queyras, la tante de Christine, qui devait être en relation avec les
+dames irlandaises de la rue de la Glacière, comme elle l'était avec
+toutes les congrégations religieuses de Paris. Mais que lui dirait-il
+quand elle lui demanderait dans quel but il voulait avoir des nouvelles
+de mademoiselle de Barizel?
+
+--C'est une fille que vous aimez? Oui.--Que vous voulez épouser?--Non,
+que je veux enlever.
+
+C'était la une des fatalités de sa position qu'il ne pouvait trouver
+d'aide qu'auprès de gens comme Houssu. Il se cachait de Harly et de
+Nougaret; à plus forte raison ne pouvait-il pas s'ouvrir à mademoiselle
+Renée.
+
+Cependant il fallait qu'il se hâtât d'agir, car dans le monde, autour de
+lui, on commençait à parler du mariage de mademoiselle de Barizel
+avec Léon Dayelle. Ce bruit, qui tout d'abord lui avait paru absurde,
+s'imposait maintenant à lui quoi qu'il fît pour le repousser. Il y avait
+des gens qui le regardaient d'une façon étrange, ceux-ci avec curiosité,
+ceux-là d'un air énigmatique. Il y en avait d'autres qui, plus naïfs ou
+plus cyniques, l'interrogeaient directement:
+
+--Est-ce vrai que la belle Corysandre épouse le fils du père Dayelle?
+
+Quand il ne répondait pas il y avait des gens qui répondaient pour lui,
+expliquant les raisons qui justifiaient ce mariage: la rouerie de madame
+de Barizel, la beauté de Corysandre, ses mariages manqués jusqu'à ce
+jour, la nullité de Léon Dayelle, l'avarice du père Dayelle qui voulait
+faire passer aux mains de son fils l'argent qu'il avait eu la faiblesse
+de se laisser arracher par madame de Barizel, ce qui était une opération
+véritablement habile.
+
+Ainsi pressé, il allait se décider à chercher un nouvel agent pour
+l'adjoindre à Houssu, quand celui-ci vint l'avertir tout triomphant
+qu'il avait enfin trouvé une personne sûre pour faire remettre à
+mademoiselle de Barizel la lettre dont il était chargé.
+
+--Et la réponse à cette lettre? demanda Roger.
+
+--Si la jeune personne en fait une, j'ai pris mes précautions pour
+qu'elle nous parvienne demain; mais monsieur le duc doit comprendre que
+je ne peux pas savoir si mademoiselle de Barizel répondra.
+
+Cela pouvait, en effet, faire l'objet d'un doute pour Houssu, mais non
+pour Roger, qui était bien certain qu'à sa lettre elle répondrait par
+une lettre non moins tendre; non moins passionnée. Maintenant que
+le moyen de correspondre était trouvé, ils s'écriraient, ils
+s'entendraient, et dans quelques jours elle serait à lui; si ce n'était
+pas dans quelques jours, ce serait dans quelques semaines; le temps
+n'avait plus d'importance pour eux.
+
+Grande fut sa surprise ou plutôt sa stupéfaction quand le lendemain,
+au moment où il attendait Houssu, Bernard lui annonça que madame la
+comtesse de Barizel lui demandait un entretien et qu'elle était dans son
+salon, l'attendant.
+
+Après quelques secondes de réflexion, il se dit qu'elle venait sans
+doute pour obtenir de lui les pièces compromettantes qu'il avait entre
+ses mains et au moyen desquelles il pouvait empêcher son mariage avec
+Dayelle s'il voulait s'en servir.
+
+Il entra dans son salon le sourire aux lèvres, décidé à se montrer bon
+prince et à ne pas abuser des avantages de sa position: malgré tout elle
+était la mère de Corysandre.
+
+Mais, ayant jeté sur elle un rapide coup d'oeil, il remarqua qu'elle
+aussi était souriante et que son attitude, au lieu d'être celle d'une
+suppliante, était plutôt celle d'une femme sûre d'elle-même, qui peut
+parler haut.
+
+C'était à elle d'entamer l'entretien et d'expliquer le but de sa
+visite,--ce qu'elle fit sans aucun embarras.
+
+--C'est une lettre que je vous apporte, dit-elle.
+
+--Je vous remercie, madame de la peine que vous avez prise.
+
+--Une lettre de la part de ma fille.
+
+Avant de tendre cette lettre qu'elle tenait cachée, elle le regarda avec
+un sourire ironique; ce ne fut qu'après une pause assez longue qu'elle
+la sortit de sa poche.
+
+Il reconnut celle qu'il avait remise à Houssu et ne fut pas maître de
+retenir un mouvement.
+
+--Mon Dieu oui, monsieur le duc, c'est la vôtre, dit-elle en accentuant
+son sourire; l'agent que vous employez a payé des gens pour la faire
+parvenir à ma fille, et celle-ci, ayant reconnu l'écriture de l'adresse,
+n'a pas cru devoir l'ouvrir: elle me l'a remise pour que je vous la
+rapporte. Vous voyez que le cachet est intact, n'est-ce pas.
+
+Puis, après avoir joui pendant quelques instants de la confusion de
+Roger, elle poursuivit:
+
+--Comment n'avez-vous pas compris, que cet accueil était le seul que
+pouvait recevoir votre lettre? Elle serait arrivée le lendemain de la
+visite de ma fille ici, il en eût été sans doute autrement. Encore sous
+l'influence de son coup de tête, Corysandre n'eût pas réfléchi et elle
+aurait été peut-être entraînée. Vous savez comme on persiste facilement
+dans une folie; même quand on sait que c'est une folie on s'y obstine.
+Mais après le temps qui s'est écoulé, après votre long silence, elle
+a pu réfléchir; elle a envisagé la situation, elle vous a jugé, mal
+peut-être, mais enfin elle vous a jugé tel que les circonstances vous
+montraient et, à vrai dire, non à votre avantage. Songez donc qu'elle
+avait été prodigieusement étonnée et même assez profondément blessée de
+votre lenteur à vous déclarer à Bade, ne comprenant rien à votre réserve
+et se disant que vous étiez un amant bien compassé, bien froid, ce que
+vous appelez, je crois, un amoureux transi. Est-ce le mot?
+
+Elle regarda toujours souriante, montrant ses dents blanches pointues;
+puis comme il ne répondait pas, elle continua:
+
+--Lorsque après son départ d'ici et dans la solitude du couvent où je
+l'avais placée, elle a vu que vous ne faisiez rien pour l'arracher à
+ce couvent et que vous continuiez à vous enfermer dans votre prudente
+réserve, elle a trouvé que de transi vous deveniez tout à fait glacé. La
+situation que vous me faisiez était vraiment trop belle pour que je n'en
+profite pas, et je vous avoue que j'en ai tiré parti. Aux réflexions que
+faisait ma fille j'ai ajouté les miennes, qui je l'avoue encore, n'ont
+pas été à votre avantage. Croyez-vous qu'il a été difficile de prouver
+à ma fille que vous ne l'aimiez pas, que vous ne l'aviez jamais aimée.
+Est-ce que quand on aime une jeune fille, belle, honnête, tendre comme
+Corysandre, on ne l'épouse pas malgré tout? Est-ce qu'on se laisse
+arrêter par je ne sais quelles considérations d'orgueil? Quand on aime,
+il n'y a pas de considérations, il n'y a que l'amour. Est-ce que quand
+cette jeune fille est mise dans un couvent, on la laisse s'y morfondre
+et s'y désespérer? Si elle commence par là, elle finit par se consoler
+et se laisser consoler. C'est ce qui est arrivé. Après avoir écouté la
+voix de la raison, Corysandre, qui ignorait que vous aviez chargé un
+agent de la découvrir, a écouté celle de la tendresse. Vous dites?
+
+--Rien, madame; je vous écoute, je vous admire.
+
+--N'allez pas croire au moins que j'exagère. Il ne faut pas juger
+Corysandre sur son coup de tête et voir en elle une fille exaltée et
+passionnée, capable de tout dans un élan d'amour. Songez qu'elle a pu
+être poussée à ce coup de tête par une volonté au-dessus de la sienne,
+qui croyait ainsi assurer son mariage.
+
+--Ah! vous le reconnaissez?
+
+--J'explique, rien de plus. Mais ce que je veux surtout vous faire
+comprendre c'est la nature de ma fille. En réalité c'est une personne
+raisonnable, douce, tendre, qui a horreur des aventures, du désordre, de
+la lutte et qui désire par-dessus tout une existence régulière et calme.
+L'eût-elle trouvée auprès de vous, cette existence? En devenant votre
+femme, oui, sans doute; mais votre maîtresse... On la lui a offerte...
+elle l'a acceptée avec un coeur ému, plein de reconnaissance pour le
+galant homme qui voulait bien oublier qu'elle avait eu une minute
+d'égarement... rien qu'une minute. Aujourd'hui elle aime ce galant
+homme,--la façon dont elle répond à votre lettre vous le prouve,--et
+dans quelques jours elle devient la femme de M. Léon Dayelle.
+
+Roger, qui tout d'abord avait été foudroyé, se tint la tête haute et
+ferme.
+
+--Votre visite a devancé la mienne, dit-il, j'ai là certains papiers qui
+vous concernent: ce sont les pièces qui se rapportent à l'enquête faite
+à Natchez, la Nouvelle-Orléans, Charlestown, Savannah.
+
+--Ces pièces n'ont aucun intérêt pour moi, dit-elle avec audace.
+
+--Même si je vous les remets.
+
+Il passa dans son cabinet et presque aussitôt il revint avec les papiers
+qui lui avaient été remis par Raphaëlle.
+
+Madame de Barizel sauta dessus plutôt qu'elle ne les prit, et violemment
+elle les jeta dans la cheminée, où brûlait un grand brasier; ils se
+tordirent et s'enflammèrent.
+
+Alors elle passa devant Roger s'arrêtant un court instant:
+
+--Monsieur le duc, vous êtes un homme d'honneur.
+
+Il resta impassible, mais lorsqu'elle fut sortie en fermant la porte, il
+se laissa tomber sur un fauteuil et se cacha la tête entre ses mains.
+
+
+
+XLI
+
+Bien que Roger n'eût plus à attendre Corysandre, il n'avait pas voulu,
+cependant, obéir aux prescriptions de Harly et quitter Paris.
+
+Au lieu de chercher le calme et la tranquillité qui lui eussent permis
+de se soigner, il s'était lancé à corps perdu dans la vie fiévreuse qui
+avait été celle des premières années de sa jeunesse. Après une longue
+disparition le monde qui s'amuse l'avait retrouvé partout où il y avait
+un plaisir à prendre et où il était de bon ton de se montrer: au Bois,
+chaque jour, quelque temps qu'il fît, montant un cheval brillant ou dans
+une voiture qui attirait les regards des connaisseurs; aux courses,
+si éloignées qu'elles fussent dans la banlieue de Paris; à toutes les
+premières représentations, si tard qu'elles finissent; dans tous les
+petits théâtres à la mode, si enfumés, si étouffants qu'ils fussent. Où
+qu'on allât et toujours au premier rang, avec quelques amis, Mautravers,
+Sermizelles, le prince de Kappel, tantôt l'un, tantôt l'autre, car
+ils étaient obligés de se relayer pour le suivre, eux solides et bien
+portants, on était sûr d'apercevoir sa tête pâle aux joues creuses, aux
+yeux ardents qui, se promenant partout, sur toutes choses et sur tous
+indifféremment, ne trahissaient que l'ennui, le dégoût ou la raillerie.
+
+Chaque matin Harly venait le voir et avant tout il l'interrogeait sur sa
+journée de la veille.
+
+--A quelle heure êtes-vous rentré cette nuit?
+
+--A trois heures.
+
+--C'est fou.
+
+--Mais non, c'est sage. Pourquoi voulez-vous que je rentre? Pour ne pas
+dormir, pour réfléchir, pour songer; le bruit m'occupe.
+
+--Au moins vous êtes-vous amusé?
+
+--Je ne m'amuse pas; je m'étourdis, je m'use, je me fatigue.
+
+--Vous vous tuez.
+
+--Qu'importe. Mais, je vous en prie, ne parlons pas médecine: nous ne
+nous entendons pas; il me peine d'être en dissentiment avec vous que
+j'aime comme ami, mais que je crains comme médecin.
+
+Il dit ces derniers mots avec une énergie voulue et comme avec une
+intention.
+
+--Ce que vous me dites là est grave pour moi, car si vous ne voulez pas
+faire ce que je vous ordonne je suis obligé de me retirer.... Oh! comme
+médecin, non comme ami.
+
+Roger garda le silence un moment:
+
+--Eh bien, dit-il, donnez-moi un de vos confrères, celui que vous
+appelleriez si vous étiez malade; je ne veux pas de cause de division
+entre nous; je vous aime trop.
+
+S'il ne s'était pas laissé soigner par Harly, il n'avait pas été plus
+docile avec le médecin que celui-ci lui avait donné, et ce fut seulement
+quand il fut abattu tout à fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arrêta
+et se livra à son nouveau médecin.
+
+Ceux qui avaient été ses compagnons de plaisir furent presque tous ses
+compagnons de douleur. Du jour où il fut obligé de garder la chambre, il
+vit arriver chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de Kappel,
+Sermizelles, Montrévault, Savine, et aussi les femmes de son monde:
+Cara, Balbine, Raphaëlle. On se donnait rendez-vous chez lui pour
+déjeuner, dîner ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une
+casserole, fut garnie de tous les ustensiles que pouvait désirer le
+cordon bleu le plus exigeant.
+
+Quand il était en état de se mettre à table, l'on déjeunait ou l'on
+dînait avec lui; quand il était souffrant ou quand il dormait, on se
+faisait servir comme s'il avait été là. Bernard prenait soin seulement
+de tenir fermées les portes du salon, de façon à ce que le tapage de la
+salle à manger n'arrivât pas jusqu'à la chambre à coucher; on causait,
+on riait, et de temps en temps on le plaignait:--Pauvre petit
+duc.--Chut, s'il nous entendait.--C'est vrai.--Et l'on recommençait à
+plaisanter et à s'amuser, pour ne pas l'inquiéter. Bien souvent, après
+le déjeuner ou après le souper, on remplaçait la nappe blanche par un
+tapis en drap vert et une partie de la journée ou de la nuit on restait
+là à jouer; les hommes arrivaient en sortant de leur cercle, les femmes
+après que le théâtre était fini, si elles n'avaient rien de mieux à
+faire; c'était une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours
+ouverte, avec table servie, ce qui est commode.
+
+Si Roger se réveillait, on allait lui faire une visite à tour de rôle,
+courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait bien vite prendre
+sa place devant la nappe ou le tapis vert. Quand les portes
+s'entrouvraient, de son lit il entendait le cliquetis de la vaisselle et
+de l'argenterie, ou le tintement des louis; il s'informait des noms de
+ceux ou celles qui étaient là, et il faisait appeler ceux ou celles
+qu'il voulait voir, les renvoyant sans colère lorsqu'il les trouvait
+impatients d'aller finir le morceau servi dans leur assiette ou la
+partie commencée.
+
+Seules ses matinées étaient solitaires, car c'était le moment du sommeil
+pour tous et pour toutes. Il est vrai que pour lui c'était le moment des
+tristes réflexions qui suivent ordinairement une nuit de fièvre; mais
+après lui avoir donné la journée ou la soirée, il n'était que juste de
+prendre le matin pour dormir. Pour le soigner et l'égayer, devait-on se
+rendre malade?
+
+Un matin qu'il sommeillait à moitié, il entendit un bruit de pas sur le
+tapis; mais il n'y prit pas attention, croyant que c'était la garde
+de jour qui venait relever la garde de nuit. Tout à coup un fracas de
+verrerie lui fit brusquement tourner la tête pour voir qui venait de
+renverser cette verrerie, et il aperçut au milieu de la chambre, se
+tenant sur la pointe des pieds sans oser avancer ou reculer, son ancien
+professeur Crozat.
+
+--Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat?
+
+--Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit?
+
+--Et vous avez renversé le guéridon.
+
+--Mon Dieu! oui, ça n'arrive qu'à moi, ces maladresses-là.
+
+--Ce n'est rien; avancez et donnez-moi la main, que je vous dise combien
+je suis content de vous voir.
+
+--Vrai?
+
+--En doutez-vous?
+
+--Non, et c'est pour cela que je suis venu quand j'ai appris par Harly
+que vous étiez malade, pour vous voir d'abord et puis pour me mettre
+à votre disposition, vous faire la lecture, si cela peut vous être
+agréable, écrire vos lettres.
+
+--Merci, mon bon Crozat.
+
+--Seulement je débute mal dans la chambre d'un malade.
+
+D'un air piteux, il regarda les débris qui jonchaient le tapis.
+
+--Ne vous inquiétez donc pas de cela. Dites-moi plutôt comment vous
+allez. Parlez-moi du _Comte et de la Marquise_.
+
+--Je viens de le transformer en opéra-comique pour un musicien influent
+qui va le faire jouer... sûrement. Il est vrai que la musique nuira au
+poème, mais que voulez-vous!
+
+Crozat raconta les mésaventures de sa pièce. Cela fut long et dura
+jusqu'au moment où Mautravers, qui était toujours le premier arrivé,
+entra; alors il se retira.
+
+Le lendemain, il revint à la même heure, et Roger le vit entrer portant
+un livre sous son bras.
+
+--Qu'est-ce que cela?
+
+--L'_Odyssée_ en grec; j'ai pensé qu'après les journaux qui sont bien
+vides, vous seriez peut-être satisfait que je vous fasse une bonne
+lecture; alors j'ai apporté l'_Odyssée_, que nous n'avons pas eu le
+temps de bien lire quand nous travaillions ensemble à Varages.
+
+--En grec?
+
+--Oh! je vais vous le traduire, bien entendu; parce que les traductions
+imprimées sont ridicules.--Il ouvrit le volume--Ainsi si je vous dis,
+comme dans toutes les traductions, que Télémaque «s'asseoit sur un siège
+élégant», cela ne vous fait rien voir, car il y a vingt façons d'être
+élégant pour un siège; tandis que si je traduis «sur un siège sculpté»,
+vous voyez tout de suite ce siège. Le mot propre, il n'y a que cela.
+
+Tout de suite il commença sa traduction; et ce fut seulement quand
+Mautravers arriva qu'il ferma son livre et s'en alla.
+
+--Ça vous amuse? demanda Mautravers à Roger d'un air méprisant.
+
+--Lui, ça l'amuse, et moi ça me fait plaisir de lui laisser croire qu'il
+me fait plaisir.
+
+Mautravers se promit de rendre la place impossible à ce cuistre, de
+façon à l'empêcher de revenir.
+
+En effet il lui déplaisait qu'on entourât son ami, qu'il eût voulu être
+le seul à soigner et à visiter.
+
+Dans chaque personne qui venait il voyait un coureur d'héritage, et il
+espérait bien, il voulait que la fortune du duc de Naurouse ou tout au
+moins la plus grosse part de cette fortune fût pour lui. N'était-ce pas
+tout naturel. Puisque Roger déshériterait sa famille, et puisque lui
+Mautravers était son plus ancien ami? A qui laisser cette fortune, si
+ce n'est à lui? Le prince de Kappel n'en avait pas besoin, Sermizelles
+était impossible, Montrévault aussi, Savine encore plus, Harly était
+incapable de recevoir en sa qualité de médecin; les femmes, Balbine,
+Cara et même Raphaëlle, malgré son avidité et sa rouerie, ne
+recueilleraient certainement qu'un souvenir. Lui seul pouvait hériter et
+s'imposait au choix de Roger, qui avait si souvent exprimé sa volonté de
+soustraire sa fortune aux Condrieu.
+
+Il se croyait déjà si bien maître de cette fortune, qu'il veillait à ce
+qu'il n'y eût pas trop de gaspillage dans la maison et même à ce qu'on
+ne détériorât pas le mobilier.
+
+En ces derniers temps, Roger avait renouvelé ce mobilier et il avait
+apporté de Londres un meuble de chambre à coucher qui plaisait tout
+particulièrement à Mautravers: l'étoffe des rideaux du lit et des
+fenêtres, du canapé et des fauteuils était en satin bleu de ciel, à
+grands dessins brochés camaïeu du gris au blanc; le bois des meubles
+était en citronnier des Iles, d'un grain serré et poli dont la teinte
+claire était relevée par des filets en acajou au-dessus desquels courait
+une petite peinture mignarde qui faisait l'effet d'une marqueterie; le
+tout était parfaitement harmonieux, d'une décoration correcte, bien
+ordonnée, et les nuances du bois et de l'étoffe produisaient un effet
+doux et gracieux.
+
+C'était justement la fraîcheur et la douceur de ces nuances qui
+inquiétaient Mautravers; il avait peur qu'on les défraîchit; il veillait
+sur les visiteurs, les examinant de la tête aux pieds, surtout aux
+pieds, et les jours de pluie il faisait des prodiges de diplomatie pour
+qu'on ne s'assît pas sur ce satin. Si l'on n'était pas venu en voiture,
+il se montrait impitoyable.
+
+--Notre ami est bien fatigué, disait-il.
+
+Son inquiétude alla si loin qu'un beau jour il apporta dans la chambre
+deux chaises du cabinet de toilette: une pour lui et l'autre qu'il
+trouvait toujours moyen d'offrir quand il était là et qu'il n'oubliait
+jamais de placer au pied du lit quand il s'en allait.
+
+
+
+XLII
+
+Mais il s'en allait aussi peu que possible, voulant veiller de près son
+ami, de manière à voir tous ceux qui venaient et entendre tout ce qui se
+disait.
+
+Cependant il avait l'horreur de la maladie aussi bien que des malades:
+la maladie le dégoûtait, les malades l'exaspéraient. Ce sentiment était
+si vif chez lui que, malgré tout le désir qu'il avait de ne pas blesser
+Roger, il ne pouvait pas bien souvent ne pas montrer sa mauvaise humeur.
+Cela arrivait surtout à l'occasion des accès de toux qui, à chaque
+instant, prenaient le malade; suffoqué, étouffé par ces accès, à bout
+de respiration, Roger, au lieu de se retenir, toussait quelquefois
+volontairement pour faire entrer un peu d'air dans ses poumons.
+
+--Retenez-vous donc, disait Mautravers exaspéré; vous vous faites mal.
+
+--Mais non, cela me fait respirer.
+
+--Cela vous épuise, au contraire.
+
+Si les paroles étaient brutales, le ton sur lequel elles étaient dites
+était plus dur encore; alors Roger se tournait du côté opposé à celui où
+se tenait son ami et il s'efforçait de ne pas tousser; mais si l'on peut
+tousser volontairement, on ne peut pas ne pas tousser à volonté. Quand
+il sentait l'accès venir, il renvoyait Mautravers, tantôt sous un
+prétexte, tantôt sous un autre, s'ingéniant à en chercher.
+
+Mais où il désirait surtout se débarrasser de lui, c'était quand Harly
+devait venir, afin d'avoir quelques instants de causerie intime et
+affectueuse qui le reposât.
+
+Bien qu'il ne fît plus fonction de médecin, Harly n'en venait pas moins
+voir Roger tous les matins, et s'il ne lui prescrivait plus des remèdes
+qui, au point où en était arrivée la maladie, ne pouvaient pas avoir
+grande efficacité, il le réconfortait au moins par des paroles
+d'espérance et d'amitié aussi bonnes pour le coeur que pour l'esprit.
+
+Ces heures du matin entre Harly et Crozat étaient les meilleures de la
+journée pour le malade, celles au moins qui lui faisaient oublier sa
+maladie et la gravité de son état.
+
+Un jour Harly n'arriva pas seul: il amenait par la main une petite fille
+de dix à onze ans, qui portait une corbeille recouverte de feuilles.
+
+--C'est ma fille, dit-il, qui a voulu malgré moi vous apporter la
+première cueille de son cerisier. Vous savez, votre cerisier?
+
+--Comment si je sais; mais c'est là un des meilleurs souvenirs de ma
+vie. J'ai eu la joie de faire ce jour-là une heureuse, et c'est là un
+plaisir qui m'a été donné... ou que je me suis donné trop rarement; il
+est vrai qu'il est encore possible de rattraper le temps perdu.
+
+--Certainement, dit Crozat.
+
+--En se pressant, ajouta Roger avec un triste sourire.
+
+Puis, pour ne pas rester sous cette dernière impression, il demanda à la
+petite fille de lui donner sa main pour qu'il l'embrassât, et il voulut
+qu'elle mangeât quelques cerises avec lui; mais, pour lui, il n'en put
+manger que trois ou quatre, leur acidité l'ayant fait tousser.
+
+--Ce sera pour tantôt, dit-il.
+
+Puis, comme Harly et sa fille allaient se retirer, il rappela celle-ci:
+
+--Claire est votre nom, n'est-ce pas? demanda-t-il, et vous n'en avez
+pas d'autre?
+
+--Non.
+
+--C'est un très joli nom.
+
+S'il y avait des visites qui rendaient Roger heureux, il y en avait
+d'autres qui l'exaspéraient, bien qu'il ne les reçût pas: celles du
+comte de Condrieu et de Ludovic de Condrieu, qui chaque jour venaient
+ensemble se faire inscrire.
+
+--Quelle belle chose que l'hypocrisie! disait-il, voilà des gens qui
+savent que je les exècre et qui cependant viennent tous les jours à ma
+porte pour qu'on ne les accuse pas de me laisser mourir dans l'abandon;
+si j'en avais la force je voudrais les recevoir un jour moi-même pour
+leur dire leur fait; ils doivent cependant être bien convaincus qu'ils
+n'auront rien de moi.
+
+--Cela serait trop bête, dit Mautravers.
+
+--Alors il n'y aurait plus de justice en ce monde, dit Raphaëlle.
+
+--L'avantage d'avoir des parents de ce genre, continua Mautravers, c'est
+qu'on peut les déshériter sans remords.
+
+--Je voudrais plus et mieux, dit Roger.
+
+S'il ne pouvait pas plus et mieux que les déshériter, il pouvait au
+moins leur faire peur, les tourmenter, les exaspérer de façon à ce
+qu'ils ne vinssent plus. Cette idée qui avait traversé son esprit devint
+bientôt chez lui une manie de malade et il voulut la mettre à exécution,
+ce qu'il fit un soir qu'il avait presque tous ses amis réunis autour de
+lui:
+
+--Savez-vous une idée qui m'est venue, dit-il, c'est de me marier.
+
+Et comme on le regardait pour voir s'il ne délirait point.
+
+--De me marier in extremis avec une jeune fille de bonne maison qui
+aurait un enfant. Je légitimerais cet enfant par ce mariage et je lui
+assurerais mon nom, mon titre et ma fortune.
+
+--Elle est absurde votre idée, s'écria Mautravers.
+
+--Mais non, je sauverais mon nom et mon titre, ce qui n'est pas absurde,
+il me semble. Montrévault, vous qui avez tant de relations et qui
+connaissez tout le monde en France et à l'étranger, vous devriez me
+chercher cette jeune fille.
+
+--On peut la trouver.
+
+--Vous lui direz que je ne serai pas un mari gênant.
+
+Il espérait bien que ces paroles seraient rapportées à M. de Condrieu;
+mais il était loin de prévoir ce qu'elles produiraient.
+
+Quelques jours après il vit entrer dans sa chambre; Bernard, qui avait
+un air embarrassé:
+
+--Ce sont deux religieuses, dit-il.
+
+--Qu'on leur donne une offrande.
+
+--Mais l'une de ces religieuses veut voir monsieur le duc.
+
+--C'est impossible; il faut le lui expliquer poliment.
+
+--Je l'ai fait; mais elle a insisté et elle a voulu que je vienne dire à
+monsieur le duc que celle qui désirait le voir était la soeur Angélique.
+
+Soeur Angélique! Mais c'était le nom en religion de Christine. Christine
+chez lui; Christine qui voulait le voir. Était-ce possible?
+
+L'émotion fit trembler sa voix:
+
+--Quel est le costume de cette religieuse? demanda-t-il. Une robe noire,
+une ceinture de cuir noir, une coiffe blanche à fond plissé?
+
+--Oui.
+
+--Qu'elles entrent.
+
+Pendant que Bernard allait les chercher, il s'efforça de calmer les
+mouvements tumultueux de son coeur: Christine à laquelle il avait si
+souvent pensé! Christine qu'il avait si ardemment désiré revoir avant de
+mourir! son amie d'enfance! sa petite Christine!
+
+Elle entra: elle était seule.
+
+--Toi! s'écria-t-il, tandis qu'elle s'avançait vers son lit.
+
+Il lui tendit ses deux mains décharnées; mais elle ne les prit point,
+répondant seulement à son élan par un sourire qui valait le plus doux,
+le plus tendre des baisers.
+
+--Voilà que je te dis toi sans savoir si je peux te tutoyer: mais, tu
+vois, ma chère Christine, je ne suis plus qu'une âme, et dans le
+ciel, n'est-ce pas, les âmes amies doivent se tutoyer? Pourquoi ne se
+tutoieraient-elles pas sur la terre?
+
+--J'ai appris que tu étais malade.
+
+--Plus que malade, mourant.
+
+--J'ai voulu te voir et j'en ai obtenu la permission de notre mère.
+
+--Chère Christine, tu me donnes la plus grande des joies que je puisse
+goûter, et quand je n'espérais plus rien.
+
+--Pourquoi parles-tu ainsi?
+
+--Parce que c'est fini. Serais-tu là, près de moi, s'il en était
+autrement? C'est au mourant que tu viens dire adieu; c'est le mourant
+que tu viens consoler par ta chère présence, et c'est plus que la
+consolation que tu lui apportes: c'est l'oubli du présent, c'est le
+retour dans le passé, dans la jeunesse,--la nôtre, où je te trouve
+partout près de moi, avec moi, mon amie, ma soeur, mon bon ange.
+
+Elle détourna la tête pour cacher son attendrissement; mais, après un
+moment de silence recueilli, elle attacha sur lui ses yeux émus, tandis
+que lui-même la regardait longuement, l'admirait, fraîche jeune, belle
+d'une beauté séraphique sous sa coiffe qui lui faisait une sorte
+d'auréole de sainte et de vierge.
+
+Ils restèrent assez longtemps ainsi; puis tout à coup, en même temps,
+des larmes roulèrent dans leurs paupières et coulèrent sur leurs joues,
+sans qu'ils pensassent à les retenir ou à les cacher.
+
+--Ah! Roger!
+
+--Chère Christine!
+
+Ce fut elle qui se remit la première, au moins ce fut elle qui parla:
+
+--Ce retour dans le passé ne t'inspire-t-il pas un souvenir pour ta
+famille? dit-elle d'une voix vibrante.
+
+--Ma famille, c'est toi
+
+--Je ne suis pas seule.
+
+--Ah! ne me parle ni de ton grand-père, ni de ton frère.
+
+--Je le veux cependant, je le dois: à cette heure suprême ton coeur si
+bon, si droit, ne t'inspirera-t-il pas une parole de réconciliation?
+
+--Ah! s'écria-t-il d'une voix rauque en se frappant la poitrine, quel
+coup tu viens de lui porter à ce coeur! ce mot que tu as prononcé «Je le
+dois», m'a fait tout comprendre. Et je m'imaginais que c'était de ton
+propre mouvement que tu étais venue.
+
+Un accès de toux lui coupa la parole; mais assez vite il reprit, les
+joues rougies, les yeux étincelants:
+
+--Tu ne savais pas hier que j'étais malade, j'en suis sûr, car les
+bruits de ce monde ne passent pas vos portes; c'est ton grand-père qui
+t'a prévenue en allant t'avertir que tu devais veiller à mon salut et
+aussi à assurer ma fortune à ton frère. Oh! tu sais que je le connais
+bien; je le vois d'ici avec sa mine paterne. Eh bien! pour mon salut, ne
+sois pas en peine: envoie-moi ton confesseur; tu seras en paix, n'est-ce
+pas? Mais pour ma fortune, jamais, tu entends, jamais ta famille n'en
+aura que ce que je ne puis pas lui enlever. Ah! si j'avais pu te la
+laissez sans craindre qu'elle passe à ton frère!
+
+Elle l'interrompit:
+
+--Tu juges mal notre grand-père, ce n'est point à ta fortune comme tu le
+dis qu'il a pensé, c'est à l'honneur de ton nom.
+
+A son tour il lui soupa la parole:
+
+--Et tu as pu croire à cette histoire, toi qui me connais. Que ton
+grand-père y ait cru; ça c'est ma vengeance et ma joie; mais toi,
+Christine, toi, ma petite soeur, tu as pu croire que moi, duc de
+Naurouse prêt à paraître devant Dieu, je ferais un mensonge; que la main
+de la Mort sur ma tête, et elle y est, tu la vois bien sur ce front
+décharné,--tu as pu croire que je parjurerais et que je reconnaîtrais un
+enfant qui ne serait pas de moi! Ah! tu ne sais pas ce qu'il me coûte,
+ce nom: et c'est là ton excuse. Aussi, malgré cet accès de colère, sois
+bien certaine que je ne t'en veux pas, mais à ceux qui t'envoient, à
+ceux-là....
+
+De nouveau la toux lui coupa la parole et il eut une crise, suivie d'une
+faiblesse.
+
+Christine éperdue voulut appeler, mais d'un signe il la retint.
+
+--Que faut-il faire?
+
+De sa main vacillante il lui montra une fiole, puis une cuillère; et
+vivement elle lui donna ce qu'il paraissait demander.
+
+Un peu de calme se produisit, mais en même temps l'abattement,
+l'anéantissement.
+
+Elle se mit à genoux et, appuyant ses mains jointes, sur le lit,
+longuement elle pria en le regardant.
+
+Puis, se relevant:
+
+--Je demanderai à notre mère de venir te voir demain, dit-elle, le temps
+qu'on m'avait accordé est plus qu'écoulé.
+
+Il lui saisit la main et l'attirant par un mouvement irrésistible:
+
+--Dis-moi adieu, Christine, et maintenant prie pour moi: jusqu'à ma
+dernière heure, ce me sera une joie de penser que tu prononces mon nom
+en t'adressant à Dieu. Dans le ciel tu sauras combien je t'ai aimée.
+
+
+
+
+XLIII
+
+Les médecins avaient déclaré qu'il ne devait point passer la semaine et
+même qu'il pouvait mourir d'un moment à l'autre, tout à coup, sans qu'on
+s'en aperçût; si on ne le veillait pas attentivement et sans le quitter.
+
+Mautravers avait fait de cet avertissement un ordre, et il s'était
+installé rue Auber, y mangeant, y couchant, agissant en véritable maître
+de la maison, pour tout ordonner et diriger aussi bien que pour recevoir
+à sa table ceux qui, malgré l'imminence du danger, continuaient à venir
+s'y asseoir, chaque jour, déjeunant là, dînant, soupant, jouant comme
+s'ils avaient été dans un cercle ou un restaurant.
+
+Malgré l'extrême faiblesse dans laquelle il était tombé, Roger avait
+conservé sa pleine connaissance et, contrairement à ce qui arrive
+avec la plupart des poitrinaires, il se rendait compte de son état: à
+l'entendre on pouvait croire qu'il calculait l'instant précis de sa
+mort, et à tout ce qu'on lui disait pour le tromper, il se contentait de
+secouer la tête avec un triste sourire.
+
+--Ce qu'il y a d'affreux dans la mort, répétait-il quelquefois, ce n'est
+pas de renoncer à l'avenir, c'est de regretter le passé: bienheureux
+sont ceux qui ont un passé.
+
+Mais ce n'était pas à tous ses amis qu'il parlait ainsi, seulement à
+quelques-uns: Harly, Crozat.
+
+Un matin, au petit jour, il fit appeler Mautravers qui, s'étant couché
+tard après une soirée de déveine, arriva l'air maussade, aussi furieux
+d'être réveillé de bonne heure que d'avoir perdu la veille.
+
+--Eh bien! que se passe-t-il? demanda-t-il en bâillant.
+
+--Le moment approche.
+
+--Ne dites donc pas de pareilles niaiseries, vous avez déjà surmonté
+plus d'une faiblesse, vous surmonterez celle-là. Voulez-vous quelque
+chose? ajouta-t-il de l'air d'un homme pressé d'aller se remettre au
+lit.
+
+--Oui, donnez-moi mon pupitre; l'heure est venue de s'occuper de mon
+testament.
+
+Instantanément ce mot changea la physionomie de Mautravers, qui se fit
+bienveillante et affectueuse.
+
+--Tout de suite, cher ami.
+
+Avec empressement il alla chercher ce pupitre qui était fermé à clef, et
+il l'apporta à Roger.
+
+--Obligez-moi d'ouvrir les rideaux, dit Roger, on n'y voit pas.
+
+Aussitôt les rayons rouges du soleil levant éclairèrent la chambre.
+
+Alors Roger de sa main vacillante tâtonna sous son oreiller, et ayant
+trouvé un trousseau de clefs il ouvrit le pupitre.
+
+Il chercha un moment parmi les papiers qui s'y trouvaient enfermés et
+ayant trouvé deux larges enveloppes scellées d'un cachet rouge il en
+prit une, après l'avoir attentivement examinée; il remit l'autre dans le
+pupitre qu'il referma à clef.
+
+Sans en avoir l'air Mautravers ne perdait rien de ce qui se passait; il
+s'était placé en face d'une fenêtre comme pour regarder le levant, mais
+au moyen de la psyché il n'avait d'yeux que pour le lit.
+
+Ce fut ainsi qu'il vit Roger ouvrir l'enveloppe qu'il avait prise,
+déplier une feuille de papier timbré, la lire puis la déchirer en petits
+morceaux: un testament qu'il annulait sans doute; l'autre, le sien
+assurément, était donc le bon.
+
+Roger l'appela; vivement il alla à lui, il n'était plus maussade, il
+n'avait plus perdu.
+
+--Voulez-vous anéantir ces papiers? dit Roger, montrant les morceaux.
+
+--Comment?
+
+--Puisque nous n'avons pas de feu allumé: jetez-les dans les cabinets et
+faites couler de l'eau.
+
+Mautravers ramassa scrupuleusement tous ces morceaux les emporta, mais
+en sortant il laissa la porte de la chambre ouverte.
+
+Debout, sur son séant, Roger écoutait; n'entendant rien, il appela:
+
+--Je n'entends pas l'eau couler, cria-t-il faiblement.
+
+C'est qu'avant de faire disparaître ces morceaux de papier Mautravers
+avait voulu voir ce qui était écrit dessus, ayant lu plusieurs fois le
+mot «hospices» et les noms de Harly, de Corysandre et de Crozat, il
+fut convaincu que le testament conservé était bien décidément le
+bon, c'est-à-dire le sien, et alors il fit couler l'eau abondamment,
+bruyamment.
+
+--Mon testament est dans ce pupitre, dit Roger lorsqu'il rentra, vous le
+remettrez à M. Le Genest de la Crochardière; je vous le recommande: il
+déshérite les Condrieu qui ont été indignes pour moi. Vous comprenez
+combien je tiens à ce qu'il soit exécuté.
+
+--Il sera sacré pour moi, s'écria Mautravers avec enthousiasme et je
+vous jure que je ferai tout pour qu'il soit exécuté.
+
+--Merci; maintenant je vais être plus tranquille.
+
+Il tourna le dos à la lumière crue du matin, tandis que Mautravers, qui
+n'avait plus envie de dormir s'installait dans un fauteuil, ne voulant
+pas qu'un autre que lui veillât un si brave garçon.
+
+Il y avait une heure à peu près que Mautravers se promenait dans ses
+terres de Varages et de Naurouse, lorsqu'il crut remarquer que, depuis
+quelque temps déjà, Roger n'avait pas remué; il écouta et, n'entendant
+plus sa respiration, il s'approcha du lit: il était mort, tout à coup,
+comme avaient dit les médecins, sans qu'on s'en aperçût.
+
+Aussitôt Mautravers réveilla toute la maison.
+
+--Qu'on aille vite chercher M. Le Genest de la Crochardière, dit-il,
+qu'on le fasse lever, qu'il vienne tout de suite; avertissez-le que
+c'est pour recevoir le testament du duc de Naurouse.
+
+Il attendit, suant d'impatience; mais ce ne fut pas le notaire qui
+arriva tout d'abord, ce fut Raphaëlle, qu'il n'avait pas dit de
+prévenir.
+
+--Tu sais, dit-elle après la première explosion du chagrin, que le duc
+m'avait donné son argenterie et ses bijoux.
+
+--Non, je n'en sais rien; mais il a fait un testament qu'on va ouvrir
+tout à l'heure, nous verrons cela.
+
+--Je n'ai pas besoin du testament pour ce qui m'a été donné.
+
+--Attendons.
+
+Il n'y eut pas longtemps à attendre: le notaire arriva bientôt,
+Mautravers espérait qu'on allait ouvrir le testament tout de suite, mais
+il n'en fut rien.
+
+--Je vais le déposer au président du tribunal, dit le notaire.
+
+--Quand en connaîtra-t-on le contenu! s'écria Mautravers.
+
+Puis, comprenant qu'il montrait trop franchement son impatiente
+curiosité:
+
+--Il peut y avoir dans ce testament que je ne connais pas, dit-il, des
+prescriptions relatives aux obsèques et il est important que nous soyons
+fixés là-dessus.
+
+--Vous le serez dans la journée, dit le notaire.
+
+Le notaire parti, Mautravers déclara à Raphaëlle qu'ils devaient se
+retirer, et celle-ci ne fit pas d'observation.
+
+Ils sortirent ensemble et se quittèrent à la porte, Raphaëlle tournant
+à gauche et Mautravers à droite; mais il n'alla pas plus loin que la
+Chaussée-d'Antin et revenant sur ses pas, il remonta l'escalier de
+Roger. Quand il entra dans la salle à manger, il trouva Raphaëlle,
+qui était revenue, elle aussi, au plus vite, en train d'emballer
+l'argenterie dans des serviettes. Déjà elle avait fourré plusieurs
+pièces dans ses poches.
+
+--Je ne permettrai pas cela, s'écria Mautravers en sautant sur les
+serviettes qui étaient déjà nouées.
+
+--De quoi te mêles-tu?
+
+--J'ai juré de faire exécuter le testament de ce pauvre Roger.
+
+--Tu espères donc bien hériter! Ce pauvre Roger! C'était de son vivant
+qu'il fallait le plaindre, au lieu de se faire son espion au profit du
+vieux Condrieu.
+
+--Si quelqu'un a tiré parti du vieux Condrieu, n'est-ce pas toi, qui lui
+as vendu tes papiers pour faire manquer le mariage de Corysandre?
+
+La querelle allait s'envenimer; mais la porte s'ouvrit et M. de Condrieu
+entra, pouvant à peine se tenir, appuyé sur le bras de Ludovic:
+
+--Oh! mon pauvre petit-fils, s'écria-t-il d'une voix brisée, plus
+hésitante que jamais, mon cher petit-fils, où est-il?
+
+Il se heurtait aux meubles, aveuglé par les larmes. Heureusement
+Ludovic, guidé par Mautravers, put le conduire à la chambre mortuaire
+et le faire agenouiller auprès du lit, où il resta longtemps en prière,
+écrasé par la douleur, poussant des sanglots et criant;
+
+--Mon cher petit-fils!
+
+Peu à peu arrivèrent les amis de Roger: Harly, Crozat et les autres;
+puis, vers midi, madame d'Arvernes, accompagnée d'un jeune homme plus
+jeune, plus frais, plus beau garçon encore que le vicomte de Baudrimont.
+
+Elle voulut voir Roger et elle entra dans la chambre, ne faisant rien
+pour cacher les larmes qui coulaient sur ses joues. Se penchant sur lui,
+elle l'embrassa au front.
+
+--Pauvre Roger, dit-elle.
+
+Elle sortit, éclatant en sanglots. Dans la salle à manger, elle prit le
+bras du jeune homme qui l'accompagnait et, se serrant contre lui:
+
+--N'est-ce pas qu'il était beau, dit-elle, mais c'était ses yeux qu'il
+fallait voir, ces pauvres yeux qui n'ont plus de regard.
+
+Les visites se continuèrent ainsi, reçues par M. de Condrieu et par
+Ludovic aussi bien que par Mautravers, qui agissait de plus en plus
+comme s'il était chez lui. N'était-ce pas maintenant une affaire de
+quelques minutes seulement; le notaire allait arriver.
+
+Il se fit attendre longtemps encore; mais enfin il arriva, accompagné de
+Harly et de Nougaret, que M. de Condrieu regarda comme s'il voulait les
+mettre à la porte; mais il avait autre chose à faire pour le moment.
+
+--Le testament de mon petit-fils, de mon cher petit-fils, a-t-il été
+ouvert? demanda-t-il au notaire.
+
+--Oui, monsieur le comte, et en voici la copie.
+
+--Veuillez la lire, dit M. de Condrieu.
+
+--Mais, monsieur le comte...
+
+--Veuillez la lire, répéta M. de Condrieu.
+
+--Lisez, dit Mautravers, mon ami Roger m'a chargé de veiller à
+l'exécution de son testament; je dois le connaître.
+
+Le notaire lut:
+
+«Ceci est mon testament; il m'a été inspiré par le désir de faire après
+moi ce que je n'ai pu faire de mon vivant--le bonheur d'une personne qui
+en soit digne.
+
+«Je déshérite donc autant que la loi me le permet la famille de
+Condrieu, qui a été mon ennemie, et je laisse ma fortune à mademoiselle
+Claire Harly, fille de mon ami Harly, à charge par elle de donner:
+
+«1° A mon ancien maître, M. Crozat, qui m'a appris le peu que je sais,
+deux cent mille francs;
+
+«2° Aux pauvres de Naurouse cent mille francs;
+
+«3° Aux pauvres de Varages cent mille francs;
+
+«4° A mes domestiques cent mille francs, sur lesquels Bernard, mon valet
+de chambre, en prélèvera quarante mille pour sa part.
+
+«François-Roger de CHARLUS, duc de NAUROUSE.»
+
+--Voilà un testament qui est nul, s'écria M. de Condrieu; l'article
+909 du code ne permet pas aux médecins de profiter des dispositions
+testamentaires faites en leur faveur par un malade qu'ils ont soigné
+pendant la maladie dont il meurt, et l'article déclare que les enfants
+de ces médecins sont personnes interposées et par conséquent incapables
+de recevoir.
+
+Nougaret s'avança:
+
+--Monsieur le comte de Condrieu oublie, dit-il, que depuis quatre mois
+le docteur Harly n'était plus la médecin de M. de Naurouse.
+
+--N'a-t-il pas été le médecin de la dernière maladie?
+
+--Il n'était plus le médecin de M. de Naurouse quand ce testament a été
+fait; c'est ce que prouve la date, qui remonte à six semaines seulement.
+
+--Ce n'est pas le lieu de décider cette question, dit Harly.
+
+--Ce seront les tribunaux qui la décideront, dit M. de Condrieu.
+
+
+
+
+FIN
+
+
+
+NOTICE SUR LA «BOHÊME TAPAGEUSE»
+
+Malgré le secret professionnel, c'est de leurs observations personnelles
+que les médecins se servent pour écrire la plupart des livres qu'ils
+publient chaque jour avec une abondance qui n'est égalée que par
+celle des théologiens; si bien que pour peu que vous ayez un médecin
+écrivain,--et ils le sont tous,--vous êtes exposé à vous trouver un jour
+ou l'autre dans un de leurs livres ou de leurs articles, tandis que
+vos amis, perçant des initiales transparentes, apprendront que vos
+ascendants paternels étaient alcooliques, les maternels tuberculeux, que
+vos enfants seront l'un ou l'autre, et que vous-même vous n'en avez pas
+pour longtemps.
+
+C'est aussi avec leurs observations que les romanciers écrivent leurs
+livres, mais les romans sont les romans, et comme on doit toujours
+y introduire une certaine dose d'imagination et de fantaisie, ils
+s'éloignent forcément de la précision médicale. D'ailleurs le romancier
+n'est pas lié par le secret professionnel. Ceux dont il parle ne l'ont
+pas payé pour qu'il se taise. Et par cela seul sa situation ne ressemble
+en rien à celle du médecin.
+
+Ce n'est pas à dire qu'elle ne soit pas quelquefois délicate, en cela
+surtout que plus il est consciencieux, plus il est entraîné à peindre
+ceux qu'il connaît le mieux: les siens, ses proches, ses amis intimes.
+Pour mon compte, à l'exception de quelques romans écrits sous
+l'inspiration directe et demandée de ceux qui les avaient vécus: les
+_Amours de Jacques, Madame Obernin, Pompon, Vices français_, je n'ai
+point pris mes modèles parmi les miens ni parmi mes intimes, et ceux qui
+ont honoré ou égayé ma vie de leur amitié ont eu cette sécurité de ne
+point se voir servis tout vifs à la curiosité des lecteurs.
+
+Mais pour ceux avec qui ne me liait point une étroite intimité, je
+reconnais qu'il en a été autrement, et particulièrement pour les
+personnages de la _Bohême tapageuse_ qui tous ou presque tous ont vécu
+d'une vie propre que j'ai pu observer et rendre sans aucune trahison,
+puisque selon la formule de la loi je n'ai été ni leur parent, ni leur
+allié, et que je n'ai pas plus été attaché à leur service qu'ils ne
+l'ont été au mien, si bien que j'ai pu ouvrir les yeux et les oreilles
+sans que rien dans nos relations me fermât la bouche.
+
+J'étais encore collégien et tout jeune collégien lorsque j'ai connu
+celle qui, dans ce roman, est devenue la duchesse d'Arvernes, Avec
+ma mère j'avais été passer les vacances au bord de la mer, à
+Sainte-Adresse, qu'Alphonse Karr venait de faire entrer dans la
+notoriété, et je m'étais si bien ingénié auprès d'amis communs que
+j'avais obtenu des lettres pour me faire ouvrir la porte de son jardin
+dont rêvait mon admiration juvénile. C'était justement le beau temps
+de la réputation d'Alphonse Karr; il avait donné _Sous les Tilleuls,
+Geneviève, le Chemin le plus court_, et depuis quelques années il
+publiait les _Guêpes_ qui, à cette époque, faisaient presque autant de
+bruit qu'en a fait plus tard la _Lanterne_. On comprend quel pouvait
+être mon enthousiasme pour le premier écrivain de talent que
+j'approchais, car les jeunes gens de ma génération ne commençaient point
+la vie par l'indifférence ou le mépris pour leurs aînés. Ce fut dans
+ce fameux jardin original et bizarre dont il a tiré tant de livres
+charmants que je rencontrai la duchesse d'Arvernes, venue à
+Sainte-Adresse pour y passer une saison avec sa mère, et comme nous
+étions du même âge, comme elle s'ennuyait et n'avait personne pour
+l'amuser, comme elle n'était ni timide, ni réservée, oh! mais pas
+du tout du tout, nous fûmes bien vite camarades. On peut, sans que
+j'insiste, se faire une idée de ce que fut la stupéfaction d'un jeune
+provincial, fils d'un notaire qui, parmi ses clients, comptait quelques
+représentants de la noblesse polie, affinée, sceptique et légère du
+dix-huitième siècle, en se trouvant brusquement en présence de cette
+fille délurée qui portait un des grands noms de l'Empire, car telle je
+l'ai représentée, dans ce roman, telle elle était déjà, si bien que
+je n'ai eu qu'à me souvenir pour la copier, et encore sans appuyer,
+laissant dans l'ombre certains côtés que j'aurais dû peindre, si au lieu
+d'une figure de roman j'avais fait un portrait.
+
+Ce fut à Cauterets que je connus Naurouse: on avait organisé une journée
+de courses d'hommes à la montagne, et j'avais été chargé de réunir
+quelques souscriptions, parmi lesquelles celle du duc de Naurouse. Le
+hasard fit qu'il connût quelques-uns de mes romans. Il s'ennuyait ferme,
+il m'invita à entrer chez lui quand je passerais devant sa fenêtre
+toujours fermée, derrière laquelle il se tenait, seul, du matin au soir,
+pâle, triste, mourant, regardant sans le voir le mouvement des allées et
+venues dans le petit jardin de l'_Hôtel de France_. Et je n'eus garde de
+refuser cette invitation, jusqu'au moment où il quitta Cauterets, autant
+parce qu'il n'y trouvait point de soulagement à son mal, que parce que
+madame d'Arvernes était venue l'y relancer. On l'avait logée dans la
+chambre voisine de la mienne, et tous les soirs, à travers notre mince
+cloison, j'entendais les éclats de sa voix et de ses rires pendant
+qu'elle dînait avec une jeune amie à laquelle elle faisait visiter les
+Pyrénées, comme tous les matins j'entendais aussi le guide Barragat, qui
+venait la chercher pour une excursion dans la montagne, crier avec son
+accent méridional: «Madame la duchesse est-elle prête?»
+
+Avec Naurouse et madame d'Arvernes, Harly est un des principaux
+personnages de la _Bohême tapageuse_. Il avait lu une scène de jeu dans
+_Un Mariage sous le Second Empire_; il me fit demander par Ph. Jourde,
+le directeur du _Siècle_, si je voulais qu'il m'en racontât une «vraie»
+au moins aussi intéressante que celle que j'avais inventée. C'est
+celle qui se trouve au commencement de _Raphaëlle_, avec l'épisode
+du cerisier. Mais il ne s'en tint pas là, il me communiqua aussi les
+papiers laissés par Naurouse, ses carnets de dépenses, ses lettres,
+et c'est en les ayant sous les yeux, du premier au dernier mot de mon
+roman, que je l'ai écrit.
+
+Ce que je dis à propos de Naurouse, de madame d'Arvernes, de Harly,
+je pourrais le dire aussi à propos du prince de Kappel, de Savine,
+de Mautravers; mais c'en est assez de ces quelques indications
+d'observation pour qu'on voie comment a été étudié et exécuté ce roman.
+Je n'ajoute qu'un mot. Il est très rare que dans mes romans j'aie
+introduit des faits qui me soient personnels: dans _La Bohême
+tapageuse_, j'ai manqué une fois à cette règle, et si j'en parle ici
+c'est pour expliquer un passage du _Dictionnaire des Contemporains_ de
+Vapereau, copié par beaucoup d'autres, qui n'est pas très exact, et par
+cela m'a plus d'une fois ennuyé. Vapereau dit: «Il (c'est moi) écrivit
+des brochures politiques pour un sénateur.» Les brochures, ou plutôt
+la brochure que j'ai écrite, c'est celle qui m'a été en quelque sorte
+dictée par M. de Condrieu-Revel, exactement dans les mêmes conditions
+que celles racontées dans mon roman, et elle était historique,
+non politique. Sous plus d'un point de vue la rectification a son
+importance, pour moi au moins.
+
+Bien qu'écrite avec la sincérité dont je viens de donner quelques
+preuves, _La Bohême tapageuse_, au moment de sa publication, fut accusée
+d'exagération, et particulièrement par Aurélien Scholl, qui avait bien
+connu la plupart de ses personnages, et avait même été de l'intimité de
+plus d'un d'entre eux. Dans un article qu'il publia à ce sujet, et dans
+lequel il les nomme avec une liberté que prennent les chroniqueurs,
+mais que se refusent les romanciers, il dit «C'est une série d'actes
+d'accusation.»
+
+Trop dure, la _Bohême tapageuse!_ trop cruelle! trop «acte
+d'accusation!» Voyons la réalité.
+
+Peu de temps après la mise en vente de mon roman, je reçus d'un
+magistrat un mot pour assister à une audience de la Cour d'Assises:
+«L'affaire intéressera l'auteur de la _Duchesse d'Arvernes_», me
+disait-il.
+
+En effet, cette affaire était celle d'une des filles de la duchesse
+d'Arvernes, accusée de faux, une de celles que le duc veut emmener dans
+sa promenade, avec ceux de ses enfants qu'il croit les siens.
+
+Elle fut acquittée; mais aurais-je jamais osé inventer un dénouement
+aussi cruel, aussi «acte d'accusation»? Tant il est vrai que le roman
+reste le plus souvent au-dessous de la simple vérité, au lieu d'aller
+au-delà.
+
+H. M.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13490 ***